Le Brun de Charmettes  : Histoire de Jeanne d’Arc (1817)

Tome 2 : Livre V

225Livre V
Depuis la bataille de Patay, jusqu’au sacre de Charles VII, à Reims.

Entrée de Charles VII et de la Pucelle dans la ville de Reims.

(Mardi 15 juin 1429) La nouvelle défaite de Patay répandit l’épouvante dans la capitale anglaise de la France. La terreur y fut telle, que,

le mardy devant la Saint Jehan, fut grant esmeute que les Arminaz debvoient entrer celle nuyt à Paris1952.

Le régent anglais revint en toute hâte dans cette ville pour prendre, de concert avec le grand conseil qui lui avait été adjoint, les mesures les plus propres à rétablir les affaires.

Et de rechief en ces jours furent apportées nouvelles au duc de Bethfort et au grant conseil du roy Henry d’Angleterre estant à Paris ; de la perte et misérable adventure et destruction de leurs gens. Laquelle leur fut tant ennuyeuse et dure à ouyr, que les aulcuns (quelques-uns), en plain conseil, commencèrent à plorer. Et d’aultre part furent advertiz comment le roy 226Charles, à tout sa puissance, se comparoit et apprestoit pour venir conquérir sur eulx. Pour quoy, de par le duc de Betfort et les Parisiens, fut ordonné de envoyer une solempnelle ambassade devers le duc de Bourgongne, affin de luy remonstrer les dessusdictes estrangers besongnes, et luy aussi requerre que briefvement il voulsist venir à Paris, pour, avec le regent et le conseil du roy, avoir advis sur les affaires dessusdictz qui leur estoient survenus1953.

Les ambassadeurs choisis pour cette mission furent l’évêque de Noyon, qui assista depuis au procès de la Pucelle,

deux notables docteurs en théologie, et aulcuns des plus puissans bourgeois de Paris1954.

Quel changement l’espace de quelques mois avait suffi pour opérer ! Ce fier régent anglais, qui s’était conduit avec tant de hauteur envers le duc de Bourgogne, à l’occasion de la remise d’Orléans, que les habitants de cette ville offraient de faire à ce prince ; ce même duc de Bedford, alors si plein d’orgueil et d’insolence, admettait tout à coup les Parisiens dans ses conseils, affectait de partager avec eux l’exercice du pouvoir royal qui lui était confié, et implorait les avis et les secours du prince français 227qu’il avait naguère outragé. Malheureusement les choses empruntent une partie de leur valeur des temps et des circonstances ; deux mois plutôt cette politique eût pu réussir au régent anglais : on ne vit alors dans sa modération tardive que l’aveu de sa faiblesse, et le duc Philippe, en tardant à le secourir, voulut goûter quelque temps le plaisir d’une juste vengeance. Cependant il reçut assez bien les envoyés du régent et des Parisiens qui vinrent le trouver à Hesdin, où il était alors,

et leur promist que dedans briefz jours il seroit en ladicte ville de Paris1955.

Le duc de Bedford, sentant bien qu’il devait peu compter sur l’assistance de ce prince, redoubla ses sollicitations auprès du conseil d’Angleterre. Le ministère anglais, s’effrayant à son tour de ce qui se passait en France, et se trouvant dans l’impossibilité de créer assez tôt une armée capable d’arrêter les progrès du roi Charles, imagina d’appliquer à cet usage les troupes rassemblées sous l’étendard de la Croisade, et confiées au commandement du cardinal d’Angleterre. Il ne paraissait pas aisé de faire consentir ce prélat ambitieux à un arrangement qui différait la gloire qu’il s’était promise ; cependant on y trouva moins de difficulté qu’on ne l’avait cru d’abord. Un sacrifice d’argent, et quelques précautions 228tortueuses, au moyen desquelles on le mettait à l’abri de l’indignation du souverain pontife, suffirent pour le déterminer à immoler la cause de l’Église aux intérêts de l’Angleterre. Il est probable que, le premier moment passé, il avait senti se refroidir son enthousiasme, et considéré avec regret qu’il abandonnait le champ de bataille à son rival le duc de Gloucester pour aller chercher loin de l’Angleterre des succès incertains. Il saisit donc avec empressement cette occasion de revenir sur ses pas. L’expédition fut détournée de son but ; les sommes considérables, tributs de la piété des fidèles, les guerriers qui s’étaient enrôlés pour la cause de la religion, furent employés, au mépris des promesses les plus sacrées, à défendre des intérêts temporels. C’est peu, on trompa jusqu’au bout les troupes ; le cardinal les accompagna jusqu’en France pour qu’elles ne pussent concevoir aucun soupçon ; et elles ne connurent leur véritable destination que lorsque la mer, qui les séparait de leurs foyers, leur fermait le chemin du retour. Ainsi la croisade, publiée en Angleterre contre les hérétiques de Bohême, se trouva, de fait, avoir été prêchée contre la France. Il faut voir, dans les actes originaux conservés à la Tour de Londres, les ruses et les détours auxquels la politique du gouvernement anglais ne rougit pas de descendre en cette occasion. Comme aucun historien ne s’est étendu sur 229le détail de cet affaire, et ne l’a présentée sous son véritable point de vue, je me flatte qu’on ne verra pas ici sans intérêt la pièce qui répand le plus de jour sur cette transaction mystérieuse, monument honteux de la politique la plus déloyale et de la duplicité la plus perfide. En voici la traduction littérale.

(1er juillet 1429) Ci-après suivent les articles de l’appointement fait et accordé à Rochester, le premier jour de juillet, entre le roi, par l’avis de son conseil, d’une part, et mon seigneur son cousin, le cardinal, etc., d’autre part.

D’abord,

Comme ainsi soit que le roi, par l’avis de sondit conseil, a accordé licence audit cardinal d’emmener hors de son royaume d’Angleterre des sujets du roi appartenant audit royaume, jusqu’au nombre de deux cent cinquante lances (750 hommes de cavalerie) et deux mille archers, pour l’accompagner au royaume de Bohème, pour la réduction et expugnation des hérétiques de ce pays, qui travaillent à la subversion de la foi chrétienne ;

Néanmoins,

D’autant que le roi et sondit conseil pensent, considérées les diverses, grandes et grièves adversités et fortunes de guerre dernièrement advenues, après le temps où fut 230donnée ladite licence aux sujets du roi dans le royaume de France, et le grand jeu-partie au moyen de quoi la personne de mon seigneur de Bedford son oncle, et le reste de ses fidèles sujets du royaume de France, et aussi ledit royaume, demeurant en danger d’être perdus et surmontés, à moins que de prompts et immédiats secours et moyens de relief, tirés de son royaume d’Angleterre ne soient disposés et envoyés en France ;

Et attendu, par conséquent, que le service des hommes d’armes et archers qui s’étaient engagés avec ledit cardinal, est de toute manière nécessaire et utile au roi ;

Ledit cardinal,

Considérant les choses ci-dessus rapportées, pour le très-singulier amour, zèle, et tendresse qu’il porte à la sûreté, bien-être et prospérité du roi, et de tous ses pays et sujets, et spécialement de monseigneur de Bedford, du royaume de France, et des sujets du roi en cedit royaume ;

Condescend au contenu des articles qui suivent, c’est-à-dire ;

Que mondit seigneur le cardinal a consenti d’aller en personne, et aussi de conduire sa retenue (armée), qu’il a formée des sujets du roi appartenant à ce pays, dans le royaume de 231France, à mondit seigneur de Bedford, et d’y demeurer ; et aussi de faire tous ceux de sadite retenue, autant qu’il sera en son pouvoir, demeurer et servir le roi dans ses guerres au royaume de France, pour le terme d’un demi-an, pour lequel ils sont engagés avec lui.

Item, que pour l’exécution de ce qui est en l’article précédent, le roi accordera, par ses lettres patentes, à mondit seigneur le cardinal, le pouvoir de faire connétable et maréchal de sadite retenue, telles personnes qu’il sera jugé expédient et utile audit mon seigneur le cardinal ; auxquelles pendant ladite demi-année, il donnera en charge d’employer sadite retenue au service du roi audit royaume de France, en la même manière que les autres sujets du roi audit royaume, qui sont occupés en ladite guerre ; excepté qu’ils ne seront point obligés, en vertu du présent appointement, de s’employer à aucuns sièges.

Item, que,

Pour la même entente, et à cette fin qu’on ne puisse être mu en aucune manière à penser raisonnablement, que l’abandon de l’expédition dudit cardinal et de sa retenue en Bohême, procède de la volonté, imagination, et collusion dudit cardinal,

232Le roi enverra une suffisante personne, et aussi ses lettres patentes sous le grand sceau d’Angleterre, par lesquelles il donnera pleine autorité et pouvoir à monseigneur de Bedford, pour diverses grandes causes et considérations, de défendre à tous sesdits sujets de la retenue dudit cardinal, sur peine de forfaiture de vie, et de tout ce qu’ils peuvent forfaire contre le roi, de passer sous aucun prétexte hors dudit royaume de France en aucune autre terre, à compter du treizième jour de juin jusqu’au vingt-unième jour de décembre prochain, nonobstant aucune licence ou permission accordée par le roi à cet effet, antérieurement à la date desdites lettres patentes, et d’arrêter, emprisonner, et tenir emprisonné tout individu de ladite retenue qui ferait le contraire, pendant le temps que le roi donne à mondit seigneur de Bedford autre commandement.

Item, à cette fin qu’il paraisse évidemment que ce n’est pas l’intention du roi d’empêcher sesdits sujets d’aller en ce moment en Bohême, par déplaisir ou mépris de notre saint-père le pape, ou de l’Église, mais seulement à cause de la nécessité survenue par les évidents périls, dangers, pertes et inconvénients ci-dessus mentionnés ; ni pour mettre notre saint-père et 233l’Église en perte des sommes payées pour gages à ladite retenue1956 ; le roi offre, veut, et fera à notre saint-père notable et suffisante sûreté du remboursement de la totalité de la somme à quoi lesdits gages ont monté, ledit remboursement devant être fait, sans plus long délai ou retard, savoir :

Une moitié le dernier jour de février prochain,

Et l’autre moitié le premier jour de mai suivant ;

Et avec cela le roi accorde et agrée, que, audit commencement de mai, notre saint-père, et l’Église, et le susdit cardinal, pourront tirer de ce pays des gens d’armes et archers, jusqu’au nombre, ou plus, et pour l’entente, à lui accordés ci-devant.

Item, que,

D’autant qu’il est estimé que ladite sûreté de paiement doit être des obligations des seigneurs du conseil du roi, lesquelles, si elles étaient montrées par la suite, portant date de ce jour, il en pourrait naître le soupçon d’une collusion entre ledit conseil du roi et le susdit cardinal,

234Il est avisé et convenu, par le conseil du roi, que lesdits seigneurs du conseil feront des obligations à notre saint-père et à sa chambre, portant date de ce jour, lesquelles seront confiées à la garde dudit cardinal ;

Et après la publication de ladite prohibition et défense, qui doit être faite en France au nom du roi, il sera fait et scellé de nouvelles obligations par lesdits seigneurs du conseil, de la même teneur, sauf la date de ce jour, et portant date d’un jour après, la publication de ladite défense, lesquelles seront délivrées à celui que notre saint-père, ou ledit cardinal, indiquera, et lesdites premières-obligations seront rendues auxdits seigneurs du conseil, pour être gardées par eux.

Item, que sans retard, au temps de la publication desdites prohibitions, il sera envoyé des messagers à notre saint-père le pape et aux princes d’Allemagne, avec des lettres d’excuse contenant les causes de l’empêchement et délai apportés au passage en Bohême dudit cardinal et de sa retenue, aussi bien pour la décharge du roi, déclaration et maintien de son nom et réputation, que pour la décharge et l’honneur dudit cardinal.

Item, comme le roi s’engage à rembourser à notredit saint-père les gages de la retenue dudit cardinal, il est convenu que si aucun de 235la susdite retenue quitte ledit cardinal dans la susdite demi-année, ou abandonne son service, le cardinal fera faire par son procureur, à la requête du roi, les poursuites légales encourues par ledit enrôlé en agissant ainsi, et produira ses témoignages et preuves légales ; duquel procès, aussi bien que des tiers, et de toute autre sorte de gains de guerre qui pourraient appartenir ou être dus à notre saint-père, ou au susdit cardinal, pendant la susdite demi-année, le roi aura tout le profit et bénéfice.

Item, considérant la grande charge que portera ledit cardinal en accomplissant les choses dessusdites, le roi, de sa libéralité, accorde audit cardinal, par forme de récompense, mille marcs.

Et, sur ce, le roi enverra des lettres particulières à sondit oncle de Bedford par la susdite personne qui portera ses lettres patentes, et fera connaître à son oncle de Bedford comment, selon son désir, avec grande difficulté et instance, il a traité avec ledit cardinal, et l’a déterminé à passer, lui et sa retenue, par son royaume de France, à cette fin qu’il puisse s’aboucher avec ledit cardinal, et emploie lui et sa retenue, s’il pense que cela lui soit nécessaire ; faisant savoir en outre à mondit seigneur son oncle que le roi supporte en ce moment 236une si grande charge, en entretenant sir Jean Radcliffe et sa retenue, qu’il ne pourrait trouver ici l’argent nécessaire pour la solde de la retenue dudit cardinal, si lui et ceux de sadite retenue étaient à la charge de ce royaume ; et que, par conséquent, s’il désire les services de la retenue dudit cardinal, il doit entretenir lui et sadite retenue de la manière qu’il lui semblera expédient et raisonnable.

En accomplissement duquel traité, ledit cardinal, par sa grande discrétion et prudence, fera loyalement et sincèrement son devoir de charger mondit seigneur de Bedford et le royaume de France du paiement des gages de ladite retenue ; ne laissant en aucune manière soupçonner à mondit seigneur de Bedford qu’il ait été donné ici aucune sûreté de remboursement à notredit saint-père.

Et au cas que ledit cardinal puisse ainsi induire mondit seigneur de Bedford à se charger, ainsi que le royaume de France, de la totalité ou d’une partie des gages de la demi-année, il ordonnera que lesdits seigneurs du conseil soient déchargés, dans leurs obligations, d’une somme égale à celle que mondit seigneur de Bedford et le royaume de France auront prise à leur charge1957.

237Le cardinal ne reçut qu’en France les mille marcs qu’on lui accordait par le traité ci-dessus, à titre de récompense ; car l’ordre adressé au trésorier et au chambellan (camerarius) de l’échiquier pour lui faire toucher cette somme, ainsi que celle de 2431 livres formant le second paiement de ses troupes, porte la date du 5 juillet 14291958. À cette époque tout était arrangé entre le cardinal et le duc de Bedford.

Revenons aux opérations de l’armée française.

Le bruit de la défaite de Patay répandit l’épouvante parmi les garnisons anglaises des petites places de la Beauce ; la plupart, comme celles de Montpipeau et de Saint-Sigismond, mirent le feu aux villes qui leur étaient confiées, et prirent la fuite avant l’arrivée des troupes françaises1959.

Le connétable se disposait à poursuivie les ennemis, quand, sur ces entrefaites, le roi lui manda

qu’il s’en retournast en sa maison.

Cet ordre confondait tous les desseins du connétable. Immolant son orgueil à son ambition, il envoya les seigneurs de Beaumanoir et de Rostrenen

supplier [le roi de sa part] que ce fust son plaisir qu’il le servist, et que bien et loyaument il le serviroit, et le royaulme.

Il fit prier en outre La Trémoille,

qu’il luy pleust le laisser 238servir le roy, et qu’il feroit tout ce qu’il luy plairoit, fust-ce jusques à le baiser aux genoux1960.

Quelques historiens ont voulu faire honneur de cette démarche au patriotisme du comte de Richemont : ils n’ont pas réfléchi que l’amour de la patrie peut se soumettre à tout, excepté au déshonneur, et que la générosité ne saurait emprunter le langage de la servitude et de la bassesse. À quelle époque, d’ailleurs, Richemont mettait-il tant d’ardeur à vouloir servir le roi malgré lui-même ? quand Orléans était délivré, quand Jargeau était tombé au pouvoir des Français, lorsque le trône enfin était sauvé, et que l’assistance qu’offrait un sujet longtemps rebelle était désormais inutile, comme l’événement ne tarda pas à le prouver, pour achever le grand œuvre confié aux innocentes mains de la guerrière inspirée. C’est quelques mois plus tôt, c’est quand la fortune de l’Angleterre semblait prête à triompher ; c’est au bruit du trône de saint Louis tombant en ruines, que Richemont devait accourir. Qu’il se fût alors prosterné dans la poussière devant un roi malheureux ; qu’il eût même embrassé les genoux d’un ministre insolent, peut-être perfide, pour obtenir le droit de défendre son prince ; la France alors, l’Europe entière, n’auraient vu dans son abaissement qu’un 239dévouement sublime, et eussent applaudi, avec des larmes d’admiration, au spectacle d’un guerrier illustre sacrifiant sa fierté et ses ressentiments au besoin de répandre son sang pour son roi et pour sa patrie. Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes, et le dévouement tardif et intéressé du connétable devait être considéré d’un autre œil. Aussi ne peut-on voir sans une sorte de satisfaction involontaire l’affront que son ambition lui fit alors essuyer. La Trémoille dédaigna les soumissions de son ennemi1961 ; inaccessible aux séductions dangereuses d’une vanité puérile, il refusa l’hommage de sa honte, le tribut de son déshonneur, et montra par là plus de finesse et de prévoyance que le connétable n’avait laissé voir d’ambition et de bassesse. Le roi, qui joignait son propre ressentiment aux instigations de son favori, fit dire au connétable

qu’il s’en allast, et que mieulx aimeroit il n’estre jamais courronné,

que de l’être en sa présence1962.

L’armée victorieuse se retira à Orléans, où de nouveaux guerriers arrivaient de toutes parts, et où l’on était persuadé que le roi ne tarderait pas à venir1963, tant pour témoigner aux habitants sa reconnaissance du zèle qu’ils avaient montré pour sa cause, que pour diriger les préparatifs du voyage 240de Reims, où la Pucelle avait promis de le conduire1964. Les Orléanais, pleins de cette espérance, et oubliant leurs longues misères,

feirent tendre les rues à ciel, et voulurent faire grant appareil pour l’honorer à sa glorieuse venue1965 : ce qu’il ne feist1966, mais il se tint dedens Sully sans venir à Orléans1967 ; dont ceulx de la cité, qui l’avoient fait tendre et parer1968, [et même] aulcuns qui estoient entour le roy1969, en furent mal contens1970, non considerans les affaires-du roy, qui pour conclurre de son estat, se tenoit à Sully sur Loire1971.

Le véritable motif de la conduite de Charles VII en cette occasion était son aversion pour le comte de Richemont (aversion qu’excitait incessamment le ministre La Trémoille), et la répugnance qu’il avait à se rencontrer avec le connétable.

La petite ville de Sully, occupée depuis dix mois par les Anglais, était rentrée comme d’elle-même dans les mains de La Trémoille, à qui elle 241appartenait : on eut dit que les Anglais l’avaient moins regardée comme une ville conquise que comme un dépôt confié à leurs soins. J’ai déjà fait observer, dans l’Introduction de cet ouvrage, qu’ils en avaient donné le commandement à un proche parent de La Trémoille, qui combattait sous leurs drapeaux ; on ne pouvait pousser plus loin les égards pour le ministre d’un roi ennemi ; et la facilité avec laquelle cette place rentra en sa possession quand il se présenta devant ses portes, est encore un témoignage de déférence et de politesse dont on n’a pas assez fait honneur à la nation britannique. Sérieusement il est bien difficile, en réfléchissant sur toutes ces circonstances, de se défendre du soupçon qui pèse sur la mémoire de La Trémoille, d’avoir poussé la politique jusqu’à ménager à la fois les deux partis qui se disputaient le trône, et d’avoir à cet effet entretenu des liaisons secrètes avec le régent anglais de la France. Ce ministre passa toujours pour avoir été très-accessible à la séduction de l’or ; et dès ce temps-là le gouvernement britannique savait employer ce métal comme un puissant auxiliaire.

Quant à l’inaction du roi Charles pendant tous les événements qui venaient de se succéder, il me semble impossible de la mieux apprécier que ne l’a fait un de nos plus sages historiens dans les 242lignes suivantes :

On ne peut s’empêcher, (dit-il), de voir avec une espèce de surprise Charles tranquille à Loches, ou dans quelque autre ville, tandis qu’une noblesse aussi courageuse que fidèle prodiguait son sang pour lui acquérir ce surnom de victorieux que l’histoire lui a donné. L’intérêt de sa gloire, la situation de ses affaires, semblaient exiger qu’il parût à la tête de ses troupes, et qu’il les encourageât par son exemple. Il avait certainement de la valeur : sa faiblesse, s’il est permis de se servir de cette expression, était dans son esprit, non dans son cœur. Les favoris qui l’obsédaient étaient plus assurés de leur crédit à la cour qu’au milieu du tumulte des armes. Pour le retenir, ils lui représentaient le danger auquel il exposerait sa personne, du salut de laquelle dépendait celui de l’état. Ces raisons étaient spécieuses, et l’indolence du monarque leur prêtait une nouvelle force. Cette inertie était le défaut dominant de ce prince, et non un penchant irrésistible aux plaisirs, que les historiens lui ont reproché. On a vu depuis, dans une position à peu près semblable, ce héros, qui le premier des Bourbons mérita d’être assis sur le trône français, le grand Henri, plus sensible, plus voluptueux que Charles, allier ses passions avec le soin de sa gloire, 243sans que l’intérêt de l’état souffrît de ce mélange1972.

La Pucelle et les principaux chefs de l’armée, le connétable excepté, se rendirent à Sully1973 pour rendre compte au roi du succès de leurs armes. Xaintrailles lui présenta le brave Talbot, et demanda la permission de renvoyer à l’instant même, et sans rançon, cet illustre captif. Digne appréciateur du courage, nourri des sentiments d’un chevalier français, Charles accorda avec plaisir au vaillant Xaintrailles l’autorisation à laquelle il attachait tant de prix. Il dut y mettre d’autant plus d’empressement, qu’il avait lui-même beaucoup d’estime pour ce guerrier célèbre. Mesmes, dit un poète historien de ce temps-là,

Mesmes, quant Talebot partit,

Pour faire son voiage à Romme,

De ses biens si luy départit

Par ung courage de noble homme.

Offrit le faire convoyer,

Se par son royaume eust passé,

En rendant à celluy loyer

Qui l’avoit beaucoup oppressé1974.

244Non moins généreux que son vainqueur, Talbot, ayant eu dans la suite l’avantage de faire à son tour Xaintrailles prisonnier, s’acquitta envers le héros français en brisant ses fers avec le même désintéressement1975. Noble échange de libéralité, d’estime et de reconnaissance, qui, en reposant délicieusement le cœur, fatigué du récit des fureurs de la guerre, atteste, au milieu de la barbarie de ces siècles demi-sauvages, l’immortalité de ces vertus généreuses qui, comme un héritage impérissable, semblent unir par une chaîne non interrompue les héros de tous les temps et de tous les pays, depuis les Achille et les Thésée jusqu’aux Grillon et aux Bayard.

(21 juin) Il paraît que les succès de la Pucelle avaient déjà produit une grande révolution dans la situation des finances royales, puisque le roi, qui, quatre mois auparavant, n’avait en sa possession que quatre écus1976, fut, à cette époque, en état, de donner au maréchal de Rais une somme assez forte pour le temps, en considération de ses services militaires. On en trouve la preuve dans des mémoires de la chambre des comptes, où est portée la note suivante :

À messire Gilles de Rais, 245conseiller et chambellan du roy et mareschal de France, le roy, par ses lectres patentes données le 21 juing 1429, ordonne estre baillé la somme de mille livres, pour aulcunement le recompenser des grans fraiz, mises, et despens, que faire luy avoit convenu, afin d’avoir soy, n’avoit gueres, mis sus et assemblé, par l’ordonnance du roy, certaine grosse compaignie de gens d’armes et de traict, et iceulx avoir entretenus, pour les employer à son service, en la compaignie de ladicte Jehanne la Pucelle, afin de remectre dans l’obeyssance dudit seigneur la ville de Jargueau1977.

(22 juin) La Pucelle désirait vivement que le roi vînt visiter ses braves et fidèles Orléanais, et elle fit tant par ses prières qu’il se détermina à venir jusqu’à Châteauneuf-sur-Loire1978. Il est probable que les efforts de La Trémoille, qui redoutait mortellement une entrevue du roi et du connétable, arrêtèrent le monarque en cet endroit, et prévalurent sur les conseils de la jeune héroïne. Plusieurs chroniques attestent qu’elle faisait tout ce qui dépendait d’elle pour rapprocher le roi et le connétable,

en luy remonstrant le bon vouloir 246qu’il demonstroit avoir à luy ; [et] luy pria qu’il luy voulsist pardonner son maltalent1979.

Le roi, par égard pour la jeune amazone, voulut bien déclarer qu’il pardonnait au connétable, mais il ne voulut jamais consentir que ce prince l’accompagnât au voyage de Reims1980. Jeanne en parut très-affligée,

et si furent plusieurs grans seigneurs, cappitaines, et aultres gens de conseil, congnoissans qu’il en renvoyoit beaucoup de gens de bien et de vaillans hommes ; mais toutesfois n’en osoient parler, parce qu’ilz véoient que le roy faisoit de tout en tout ce qu’il plaisoit à celuy seigneur de la Trimoille, pour plaire auquel ne voulsit souffrir que le connestable vînt devers luy1981.

On tint plusieurs conseils à Châteauneuf1982, qui eurent probablement pour objet de déterminer les mesures à prendre pour l’expédition de Reims, et après lesquels le roi retourna à Sully1983.

(26 juin) Le dimanche, après la feste Saint Jean Baptiste, celuy mesme an mil quatre cent vingt neuf, fut rendu Bonny à messire Loys de Culan, admiral de France, qui l’estoit allé assieger à tout grant gens, par ordre duroy1984.

247Ce même jour le roi ordonna de délivrer la somme de cinq cents livres à Mathelin Raval, commis aux dépenses de la Pucelle1985. Celle-ci écrivit au duc de Bourgogne pour le supplier de quitter le parti des Anglais, et de retourner sous la bannière des lis ; elle confia cette lettre, qu’on n’a point retrouvée, à l’un des hérauts d’armes attachés à son service. Trois semaines après elle n’avait encore ni reçu de réponse, ni entendu parler de son héraut1986.

Jeanne d’Arc revint à Orléans,

et fit tirer par devers le roy tous les gens d’armes avec habillemens et charroy1987.

À mesure que de nouvelles troupes arrivaient, elle les passait en revue, et les dirigeait sur Gien, où était le rendez-vous général de l’armée. Elle se donnait beaucoup de peines pour hâter l’armement et l’envoi des troupes, et ne se permettait presque aucun repos. On rapporte que se trouvant dans la place du marché d’Orléans, probablement occupée à exercer les compagnies nouvellement arrivées, un grand seigneur (je soupçonne que 248c’était le duc d’Alençon), vint à passer, et, fâché de quelque chose qui n’allait pas à son gré, proféra un jurement honteux, où il reniait le nom de Dieu. Jeanne l’ayant entendu, en parut fort troublée (multum turbata) ; elle s’approcha de ce seigneur, et lui dit avec chaleur :

— Ah ! maistre ! osés vous bien regnier nostre Sire et nostre Maistre ? en nom Dieu, vous vous en desdirés avant que je parte d’ici !

Frappé de ces paroles, et de l’air avec lequel elles étaient prononcées, ce seigneur se repentit, et révoqua le blasphème qui lui était échappé1988.

(Vers le 28 juin) Le comte de Suffolck, fait prisonnier à Jargeau, était encore au pouvoir des Français à cette époque, soit qu’il n’eût pu encore acquitter sa rançon, soit que quelque indisposition l’eût retenu à Orléans, où l’on se rappelle qu’il avait été conduit. C’est dans ce temps-là qu’on lui envoya une cédule de papier dans laquelle étaient contenus quatre vers faisant mention

qu’une Pucelle debvoit venir du Bois Chanu, et chevaucheroit sur le dos des architenants et contre eux1989.

C’était probablement la prophétie que plusieurs témoins disaient avoir lue dans un livre de Merlin, et dont il est parlé plus en détail au second livre de cette histoire.

249Jeanne ayant jugé que sa présence était nécessaire à Orléans, retourna à Sully auprès du roi pour le maintenir dans le dessein du voyage de Reims, dont elle craignait, avec raison, que l’indécision de son caractère ne le fit se départir. L’activité et la résolution de la jeune amazone formaient un contraste parfait avec l’hésitation et l’indolence de ce prince. Elle allait au-devant des troupes et de l’artillerie, elle hâtait leur venue, veillait à ce qu’on pourvût à leurs besoins, et que rien ne retardât l’expédition projetée. Animé par son exemple, Charles sortait quelquefois de son inertie, et venait prendre part aux travaux de la guerrière. Il paraît qu’il vint un jour avec elle jusqu’à Saint-Benoît-sur-Loire (c’est apparemment Saint-Benoît-Fleury, bourg situé sur la Loire, à une lieue au nord-ouest de Sully), pour voir arriver les troupes et l’artillerie qui passaient par-là en se rendant d’Orléans à Gien. Il a plusieurs fois raconté depuis que, la voyant ce jour-là accablée de fatigue, il en eut pitié, et lui ordonna de se reposer. Jeanne fondit en larmes, et lui répondit : Qu’il n’eût aucun doute ; qu’il obtiendrait tout son royaume, et qu’il serait bientôt couronné1990. Paroles qui semblent indiquer que 250le plus grand chagrin qu’éprouvât la jeune inspirée, c’était d’avoir lieu de soupçonner que le roi lui-même, tout en profitant de sa valeur et de son enthousiasme, n’était pas, au fond, bien persuadé encore de la réalité de sa mission.

Cependant le connétable, pour donner au roi un témoignage de respect et de déférence, s’était retiré à Beaugency, où il avait attendu avec anxiété le résultat des efforts que la Pucelle et le duc d’Alençon lui avaient promis de faire en sa faveur1991. Perdant enfin l’espoir d’obtenir du monarque la permission de le suivre dans l’expédition qui se préparait, Richemont, qui se voyait à la tête d’une noblesse valeureuse et impatiente de signaler son courage, voulut, avant de se retirer, faire voir, par quelque exploit, de quel auxiliaire la cour se privait en refusant ses services. En conséquence,

désirant nectoyer le pays du duc d’Orléans,

il se disposa à aller mettre le siège devant la place de Marchenoir, située entre Blois et Beaugency. Cette place était défendue par une garnison composée d’Anglais et de Bourguignons. Informés du dessein du connétable, et ne se sentant pas assez forts pour lui résister, instruits probablement, en outre, de la mésintelligence qui régnait entre la cour et le connétable, les chefs qui commandaient dans 251Marchenoir envoyèrent, sous sauf-conduit, quelques-uns des leurs à Orléans, pour négocier avec le duc d’Alençon la reddition de la place à des conditions qu’ils croyaient obtenir plus avantageuses de lui que du connétable. Leur espoir ne fut pas trompé ; le duc d’Alençon, peut-être en secret charmé d’enlever au connétable, qu’il ne paraît pas avoir aimé, la gloire de soumettre une place importante, et qui passait alors pour être de la plus grande force, le duc d’Alençon, dis-je, agissant pour le roi et en son nom, conclut avec ces envoyés une capitulation en vertu de laquelle les troupes de la garnison de Marchenoir avaient dix jours pour se retirer et emporter ce qui leur appartenait. Les Bourguignons qui en faisaient partie devaient en outre obtenir du roi le pardon de toutes leurs offenses, moyennant lesquelles conditions ils jurèrent

d’estre et demourez à toujours bons et loyaulx Françoys,

et de remettre la place au roi dans le terme convenu. Le duc d’Alençon eut la précaution d’exiger des otages, qui devaient garantir sur leur tête l’exécution de ce traité. Croyant alors ne devoir plus avoir là-dessus aucune inquiétude, il manda au connétable

qu’il ne procedast plus avant1992.

252Le connétable, frustré ainsi de la gloire qu’il s’était promise, dissimula son mécontentement et reprit, avec ses troupes, le chemin de Parthenay, son principal domaine1993.

Les chefs de la garnison de Marchenoir n’eurent pas plutôt appris son départ, que redoutant peu pour eux-mêmes le ressentiment du duc d’Alençon, obligé de suivre l’armée royale à Gien, ils ne songèrent plus qu’à trouver moyen de violer le traité conclu sans exposer leurs otages à sa vengeance.

Ils feirent tant dans le terme de dix jours, qu’ilz prindrent par cautelles (ruses) aulcuns des gens duc d’Alençon, et les menèrent prisonniers dedans leur place de Marchesnoir, affin qu’ilz peussent ravoir leurs hostages ; puis ils mandèrent au duc d’avoir à les leur renvoyer, et de ne plus compter sur leurs promesses. Et ainsi a les traistres se parjurerent… et parce, ne la rendirent, mais la tindrent comme devant1994.

Le comte de La Marche fut enveloppé dans la disgrâce de Richemont.

Et aussi renvoyerent-ilz M. de la Marche, (dit l’historien du connétable), qui pensait venir servir le roy, lequel avait très-belle compaignée […] Si s’en revint le connestable à Partenay ; et, en s’en venant, 253on luy ferma toutes les villes et passages, et luy feirent du pis qu’ilz purent, parce qu’il avait fait tout le mieux qu’il avait peu1995.

Tous les chefs de l’expédition de Reims s’étant réunis à Gien, auprès du roi, on mit en délibération si, avant d’entreprendre ce voyage aventureux, il ne serait pas à propos de soumettre d’abord Cône et La Charité, que le roi avait vainement envoyé sommer par ses hérauts,

affin de nectoyer les pays de Berry, d’Orléans, et du fleuve de Loire.

La Pucelle obtint, quoiqu’avec peine, qu’on ne s’occuperait de cet objet qu’après le retour du roi1996.

Une autre question excita des discussions encore plus vives. Il s’agissait de décider si la reine (Marie d’Anjou), accompagnerait ou non le roi à Reims. Il paraît que la Pucelle le désirait, et que cette princesse ne souhaitait pas moins de partager en cette occasion les périls et la gloire de son époux. J’ai fait observer, dans l’Introduction de cette Histoire, qu’il existait déjà quelque refroidissement entre le monarque et sa royale compagne ; c’est probablement à l’intérêt que la reine avait témoigné pour le connétable qu’il fallait 254attribuer le mécontentement du roi. Blessée de la confiance excessive que Charles accordait aveuglément à tous ses favoris, elle en fut constamment l’adversaire déclarée, et s’attira par là leur haine et leurs mauvais offices. Le roi, probablement avant d’avoir consulté son ministre, avait consenti à conduire la reine avec lui, et elle s’était hâtée de se rendre à Gien,

en esperance d’estre menée couronner à Rheims avec le roy.

Mais jamais les résolutions de ce prince n’avaient effrayé ses favoris, sûrs de trouver dans le faiblesse et l’indécision de son caractère des ressources inépuisables. La reine n’était pas encore arrivée, qu’on avait déjà remis en délibération la question de savoir si elle serait du voyage. On ne manquait pas de raisons spécieuses pour faire regarder ce projet comme inconvenant : on ne pouvait, sans imprudence, exposer, en même temps que le roi, aux périls d’une expédition hasardeuse, une princesse appelée par son rang, les lois et les usages de la nation, à la tutelle du dauphin et à la régence du royaume, si le roi venait à périr ou à tomber dans les mains de ses ennemis.

En la fin desquelz conseils fut conclud que le roy renvoyroit la reine à Bourges.

La reine n’arriva à Gien que pour apprendre cette décision, qui s’accordait trop bien avec l’espèce de disgrâce 255où la tenait le favori pour ne pas l’affliger profondément1997.

Jeanne avait dit au roi de ne pas craindre de manquer des troupes nécessaires pour l’expédition,

qu’il aurait assez de gens, et que beaucoup de monde la suivrait1998.

L’armée, en effet, grossissait à vue d’œil.

Plusieurs gentils hommes, qui n’avoient de quoy s’armer et se monter, y alloient comme archers et coustillers, montez sur petits chevaulx ; car chascun avoit grant attente que par le moyen d’icelle Jehanne il adviendroit tout à coup beaucoup de bien au royaulme de France : de sorte qu’ilz desiroient et convoitoient de la servir et congnoistre ses faits, comme estans une chose venue de la part de Dieu1999.

Par le moyen d’icelle Jehanne la Pucelle, venoient tant de gens devers le roy, que on disoit que icelluy la Trimouille, et aultres du conseil, pour doubte de leurs personnes, estoient bien courrouciez que tant y en venoit. Et disoient plusieurs que si ledit sire de la Trimouille et aultres du conseil du roy eussent lors voulu recueillir tous ceulx qui venoient […] qu’ilz eussent peu facilement recouvrer tout ce que les 256Angloys usurpoient dans le royaulme : mais on n’osoit parler pour celle heure contre ledit sire de la Trimouille2000.

Jeanne d’Arc ne laissait pas à la confiance le loisir de s’ébranler, et à l’enthousiasme le temps de se refroidir. Toujours au milieu des troupes, elle disait sans cesse au roi et aux guerriers : Qu’ils allassent hardiment, et que toutes choses leur prospéreraient. Ne craignez point, ajoutait-elle ; car vous ne trouverez personne qui vous puisse nuire, ni presque aucune résistance2001.

Enfin, tout étant prêt pour l’expédition ;

au dit lieu de Gien sur Loire fut fait un payement aux gens de guerre, de trois francs pour hommes d’armes, qui estoit peu de chose2002,

et le jour du départ fut arrêté.

Ladicte cité de Reims et toutes les villes et forteresses de Picardie, Champagne, l’île de France, Brie, Gastinois, l’Auxerrois, Bourgongne, et tout le pays d’entre la rivière de Loire et la mer Oceane, estaient occupés par les Angloys : toutesfois le roy s’arresta au conseil de ladite Pucelle2003.

257L’exécution d’un projet si hardi, (observe un de nos plus judicieux historiens), exigeait qu’on traversât près de quatre-vingts lieues de pays avec une armée peu nombreuse, sans fonds pour la paie des troupes, sans vivres, sans espoir de s’en procurer que les armes à la main ; on devait nécessairement rencontrer sur la route plusieurs villes considérables, dont une seule suffisait pour arrêter la marche du roi pendant le reste de la campagne : nulle ressource en cas d’accident, le moindre revers devenait irrémédiable. Pour affronter tant d’obstacles on n’avait d’autre assurance qu’une prospérité constante jusqu’alors, mais qui pouvait se démentir, et les promesses d’une villageoise de dix-sept ans. C’était sur la parole de cette fille singulière qu’on formait une entreprise contraire à toutes les règles de la prudence humaine. On peut affirmer qu’en ce moment Jeanne d’Arc décida de la fortune de Charles ; il était perdu sans ressources s’il eût échoué. C’est ainsi qu’une Providence incompréhensible se plaît quelquefois à manifester le néant de nos spéculations politiques par la simplicité des moyens qu’elle emploie pour les renverser2004.

(Mardi 28 juin) La Pucelle partit de Gien le 28 juin 1429, toujours258accompagnée de ses frères,

ayant plusieurs capitaines de gens d’armes en sa compaignée avec leurs gens, et s’en allèrent loger à environ quatre lieues de Gyen, tirant leur chemin vers Auxerre2005.

C’est probablement à Briare qu’elle s’arrêta. Le roi la suivit le lendemain2006, jour de Sainct Pierre2007, c’est-à-dire le mercredi 29 juin.

Le jour d’iceluy despart du roy, se trouvèrent tous ses gens ensemble, qui estoit une belle compaignée2008.

Le duc d’Alençon, le comte de Clermont, fils du duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le bâtard d’Orléans, le comte de Boulogne, Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, le seigneur de Trèves, ancien chancelier, les maréchaux de Rais et de Sainte-Sévère, l’amiral de Culant, le sire de Laval, les seigneurs de Lohéac, de Thouars, de Sully, de Chaumont-sur-Loire, de Prie, de Chauvigny et de La Trémoille, messires Jamet du Tillay, La Hire, Poton de Xaintrailles2009, Thibaut d’Armagnac, dit de Termes2010, le seigneur d’Albret2011, 259Jean d’Aulon2012, et une infinité d’autres gentilshommes, dont les chroniques ne nous ont pas transmis les noms, accompagnèrent le roi dans ce glorieux voyage.

Les maréchaux de Rais et de Sainte-Sévère commandaient l’avant-garde ; ils avaient sous leurs ordres, entre autres vaillants capitaines, La Hire et Poton de Xaintrailles2013.

L’armée montait à

environ douze mille combactans, tous preux, hardiz, vaillans, et de grant couraige, comme paravant, et lors, et aussi depuis, montrèrent en leurs faictz et vaillans entreprinses, et par especial en celluy voyage, durant lequel passèrent, en y allant, et repassèrent, en retournant, franchement et sans riens craindre, par pays et contrées dont les villes, chasteaux, pons et passages, estoient garniz d’Angloys et Bourgoignons2014.

L’armée arriva devant Auxerre, ville alors très-forte, qui, autant par dévouement pour le duc de Bourgogne que par crainte du régent anglais, ferma ses portes au légitime souverain de la France. Cédés par Jean de Châlons à Charles V, en 1370, la ville et le comté d’Auxerre n’avaient 260pas cessé, depuis ce temps-là, de faire partie du domaine immédiat de la couronne, et avaient passé avec la Champagne sous la domination du roi anglais ; ainsi Villaret, et M. Gaillard qui le copie en cet endroit et dans beaucoup d’autres, se trompent, ou du moins s’expriment d’une manière inexacte, quand ils disent que cette ville appartenait au duc de Bourgogne2015. La ville et le comté d’Auxerre ne lui furent cédés qu’en 1435, et par une des stipulations du traité d’Arras. Mais il est vrai de dire qu’il pouvait déjà les regarder comme à lui ; car dès le 21 juin 1424, Henri V, roi d’Angleterre, qui se portait pour héritier et régent du royaume de France, avait engagé au duc de Bourgogne les comtés d’Auxerre et de Mâcon, avec la châtellenie de Bar-sur-Aube, comme équivalents de certaines sommes dont il lui était redevable2016, et le duc, en vertu de cet arrangement, en avait provisoirement pris possession. Soit que ces sommes n’eussent point été acquittées dans le délai prescrit, soit en vertu de quelque nouveau traité, il est certain que la ville d’Auxerre était encore au pouvoir du duc de Bourgogne, lorsque le roi Charles se présenta 261devant ses portes. Simon Lemoine et Jean Régnier y commandaient au nom de ce duc ; le premier en qualité de capitaine, et le second avec le titre de bailli d’Auxerre2017. Jeanne d’Arc, et plusieurs autres chefs de guerre, étaient d’avis qu’on donnât l’assaut à la place, et garantissaient le succès de cette entreprise.

La position des Auxerrois était difficile ; d’un côté, leur affection pour le duc de Bourgogne2018 ; de l’autre, la présence d’une armée redoutable, les plaçaient entre deux périls presque également à craindre ; mais ils trouvèrent moyen d’échapper 262aux dangers qui les menaçaient, en mettant en œuvre le grand ressort de la politique moderne. Leurs députés vinrent supplier le roi de vouloir bien accorder la neutralité à leur ville, moyennant qu’ils s’engageraient à fournir à l’armée les vivres dont elle commençait déjà à éprouver le besoin ; et l’on assure qu’ils offrirent, sous main, deux mille écus au ministre La Trémoille pour assurer le succès de la négociation2019. Ce sacrifice fit disparaître toutes les difficultés ; le traité fut conclu selon le désir des Auxerrois : on y ajouta seulement qu’ils s’engageaient

à faire au roy telle obeyssance que feroient ceux des villes de Troyes, Chaslons et Rheims2020.

Ainsi, si le roi triomphait, on ne demandait pas mieux que de reconnaître son autorité ; mais s’il était vaincu, on se réservait le droit de se déclarer contre lui, de lui couper la retraite, et de le livrer à ses ennemis. Jeanne d’Arc et plusieurs grands seigneurs virent ce traité de très-mauvais œil, et en témoignèrent hautement leur mécontentement2021,

combien que pour eulx ne s’en fist aultre chose2022

Il faut convenir que ce début n’avait rien de glorieux pour une armée commandée 263par le roi en personne ; c’était manifester, dès le premier pas, une faiblesse et une timidité qui pouvaient encourager l’ennemi à disputer pied à pied le terrain, tandis qu’un coup de vigueur, une victoire éclatante, eussent assuré une longue suite de succès par la terreur qu’ils eussent inspirée : que si l’on eût échoué dans cette première entreprise, il semble que la facilité de la retraite, attendu le peu de distance où l’on se trouvait encore du Berry, eût réparé en partie ce malheur, qui ne paraissait pas comparable à l’inconvénient de voir ses communications coupées et sa retraite fermée au premier revers qu’on aurait éprouvé, après s’être engagé plus avant dans les provinces soumises à l’ennemi. Sous d’autres rapports, cependant, l’utilité et la convenance de ce traité pouvaient être défendues par des motifs spécieux et des raisons plausibles. Les torts multipliés des Anglais à l’égard du duc de Bourgogne, et le refroidissement qui en avait été la suite, faisaient espérer qu’il ne serait pas impossible de le détacher de leur alliance, et il est probable que, dès ce temps-là, les ministres du roi Charles avaient fait des démarches secrètes tendant à ramener ce prince sous l’antique bannière des lis. Dans cet état de choses, la faveur accordée par le roi à la ville d’Auxerre, dépendante du duc de Bourgogne, pouvait être regardée comme une de ces courtoisies 264politiques auxquelles les princes, même les plus obstinés dans leurs ressentiments, ne sont pas toujours insensibles2023. Sous le rapport particulier du succès de l’expédition, la neutralité accordée à Auxerre, si elle présentait de graves inconvénients, offrait aussi quelques avantages. Il ne faut pas perdre de vue que le succès de l’entreprise reposait presque entièrement sur la hardiesse et la célérité de l’exécution ; le siège d’une place aussi considérable pouvait se prolonger, et donner à l’ennemi le temps de rassembler ses forces. Il y avait sans doute de la témérité à passer outre ; mais cette témérité pouvait ressembler à de la confiance ; d’ailleurs les villes qui se présentaient ensuite, surprises de l’arrivée inattendue du roi, et se trouvant un instant sans communications avec Auxerre, devaient naturellement croire que cette ville avait été emportée avec une rapidité sans exemple ; il était possible que cette fausse opinion, en jetant l’effroi parmi leurs habitants, facilitât singulièrement la conquête des places. Je ne garantirais pas, au reste, que tels eussent été les motifs de La Trémoille ; car il ne paraît pas que l’armée mît une célérité extraordinaire à s’approcher de Troyes. Cela pouvait tenir au manque 265de vivres, dont le besoin, comme je l’ai dit plus haut, se faisait déjà sentir : cependant les habitants d’Auxerre, conformément au traité conclu, en fournirent une certaine quantité2024.

Le roi étant resté trois jours devant Auxerre, en partit avec son armée, et marcha sur Saint-Florentin, qui se soumit sans résistance. Il n’y séjourna pas longtemps, et continua à s’avancer vers Troyes2025.

La jeune amazone passa une revue générale des troupes dans une plaine entre Troyes et Auxerre ; le nombre en fut trouvé très-considérable, et il allait toujours croissant, parce que, partout où passait la jeune inspirée, tout ce qui pouvait porter les armes se mettait en devoir de la suivre2026.

Charles arriva enfin devant Troyes, devant

cette ville où, huit ans auparavant, on avait conjuré sa ruine et consommé la transaction odieuse qui l’excluait à jamais du trône2027.

Il s’était fait précéder de ses hérauts d’armes, qui avaient sommé les habitants de lui faire obéissance :

dont ilz n’en voulurent riens faire, ainçois 266fermerent leurs portes, et se preparerent à se deffendre, se on les vouloit assaillir2028.

Ils étaient si peu disposés à se soumettre, qu’au moment où l’avant-garde de l’armée arriva, et chercha à se loger autour de la place, six cents Anglais et Bourguignons en sortirent, tombèrent la lance baissée sur les Français2029,

[et] y eut dure et aspre escarmouche, où il y en eut de ruez parterre d’un costé et d’aultre2030.

Mais les Français ne s’étonnèrent point, et, conduits par quelques vaillants capitaines, ils firent rentrer les ennemis

à grant foulle et bien hastivement

dans leurs murs2031.

L’armée du roi campa autour de la ville2032, et, manquant d’artillerie pour battre la place, se borna d’abord, à ce qu’il paraît, à en fermer toutes les issues. Cinq jours se passèrent2033 sans que les assiégés témoignassent la moindre envie de se soumettre ; toutes les sommations, toutes les propositions qu’on leur faisait faire, restaient absolument sans effet2034. Bien approvisionnés, ils voyaient l’armée du roi réduite à une disette 267qui devait bientôt la forcer à s’éloigner de leurs murs2035. Le peu de vivres qui arrivaient dans le camp se vendaient à un prix si élevé, que les seigneurs et les capitaines seuls y pouvaient atteindre2036. La disette était si grande, qu’il y eut dans l’armée cinq à six mille hommes qui furent plus de huit jours sans manger de pain2037 ; on les voyait exténués, pâles de besoin, froisser entre leurs mains les épis encore verts, et tromper ainsi plutôt que satisfaire la faim dont ils étaient dévorés2038. Le désespoir allait s’emparer des troupes2039, quand on découvrit, à quelque distance de la ville, de vastes champs couverts de fèves nouvelles, qui offrirent à l’armée un aliment plus abondant et moins difficile à recueillir2040. Ces fèves, qui furent pour les soldats comme une espèce de don miraculeux, avaient été semées en grande quantité par les conseils de ce fameux frère Richard2041, dont les pieuses exhortations avaient produit à Paris, quelques mois auparavant, des conversions si nombreuses2042, et qui, s’étant depuis arrêté à Troyes, 268s’y voyait, comme dans la capitale, entouré des hommages, et pour ainsi dire des adorations de la multitude.

— Semez, bonnes gens, (avait-il dit au peuple dans ses sermons), semez foison febves ; car celluy qui doibt venir, vieillira en bref2043.

Paroles qui semblent indiquer que ce prédicateur était secrètement dans les, intérêts du roi Charles, quoiqu’une chronique assure que

ledit prescheur ne pensoit point à la venue du roy2044.

Mais la découverte qu’on venait de faire ne pouvait offrir qu’une ressource momentanée, et on commença à éprouver dans le camp les plus sérieuses inquiétudes. Le roi assembla les princes de sa maison, les ministres, les généraux et les chefs de guerre, et leur soumit la question de savoir s’il fallait entreprendre régulièrement le siège de la place, ou passer outre et marcher sans retard vers Reims2045. Regnault de Chartres, archevêque de Reims, et chancelier de France, fut chargé par le roi d’exposer à l’assemblée tous les inconvénients de la situation dans laquelle on se trouvait en ce moment2046. Une chronique du temps nous a transmis, dans les termes suivants, 269l’analyse du discours du chancelier.

Et là, (y est-il dit), fut remonstré par l’archevesque de Rheims, chancelier de France, comment le roy estoit là arrivé, et que luy ne son ost n’y povoient plus longuement demourer pour plusieurs causes, lesquelles il remonstra grandement et notablement. C’est à sçavoir pour la grant famine qui y estoit, et que vivres ne venoient en l’ost d’aulcune part ; et qu’il n’y avoit homme qui eust plus d’argent. En oultre, que c’estoit merveilleuse chose de prendre la ville et cité de Troyes, qui estoit forte de fossez et de bonnes murailles, bien garnie de vivres et de gens de guerre, et de peuple, ayant par apparence voulenté de resister et de non obeyr au roi. Joint qu’il n’y avoit bombardes, canons, artillerie, ne habillemens necessaires à battre ou rompre les murs d’icelle ville, ne à les guerroyer. Et si, n’y avoit ville ny forteresse Françoise dont on peust avoir ayde ou secours plus près que Gyen sur Loire, de laquelle ville jusqu’à Troyes il y avoit plus de trente lieues. […] Il allégua encores plusieurs grandes et notables raisons, et bien apparentes, par lesquelles il monstroit evidemment qu’il en povoit advenir grant inconvénient, si on s’y tenoit longuement2047.

270Le roi lui commanda ensuite de demander à chacun des assistants son opinion sur le parti auquel il fallait s’arrêter2048.

Le chancelier commença par exhorter, en général, chacun des membres de l’assemblée, à s’acquitter loyalement du devoir qui lui était imposé2049.

Les avis furent partagés2050. Selon une chronique, quelques-uns2051, et suivant une autre, la plupart des assistants2052,

furent d’opinion que, veues et considérées les choses dessus declarées, et que le roy avoit refusé d’entrer en la ville d’Auxerre, en laquelle il n’y avoit aulcune garnison de gens d’armes, et qui n’estoit si forte que la ville de Troyes, avec plusieurs aultres raisons que chacun alleguoit, selon son entendement et ymaginacion, que le roy et son ost s’en retournassent ; et que de demourer plus devant la ville de Troyes, ne d’aller plus avant, n’y sçavoient veoir ne cognoistre que toute perdition de son ost. Les aultres furent d’opinion que le roy passast, en tirant vers Rheims, et d’autant que le pays estoit plain de biens, et trouveroient assez de quoy vivre2053.

271Le chancelier, continuant de demander les opinions, en remontant, suivant l’usage, depuis le conseiller le plus jeune et le moins notable jusqu’aux princes et au roi, vint à Jean2054 ou Robert2055 le Maçon2056 ou le Masson2057, seigneur de Trèves, et ancien chancelier2058,

qui estoit homme de grant conseil2059.

Ce vieillard, respectable par son grand âge, ses longs services, sa fidélité et le dévouement admirable qui lui faisait braver les fatigues et les périls d’une expédition hasardeuse, pour suivre son jeune roi et l’assister de ses conseils dans une occasion où il ne s’agissait de rien moins que de relever le trône ou de s’ensevelir sous ses ruines, se leva, et dit qu’il pensait

qu’on debvoit parler expressément à la Pucelle, par le conseil de laquelle avoit été entreprins celluy véage ; et que, par adventure, elle y bailleroit bon moyen2060.

Quant le roy est party, (ajouta-t-il), et qu’il a entreprins ce véage, il ne l’a pas faict pour la grant puissance de gens d’armes qu’il eust lors, ne pour le grant argent de quoy il fust garny pour payer son ost, ne parce que ledit véage 272luy fust et semblast estre bien possible ; mais a seulement entreprins ledit véage par l’admonstrement de ladicte Jehanne, laquelle luy disoit tousjours qu’il tirast avant, pour aller à son couronnement à Rheims, et qu’il y trouveroit bien peu de résistance, car c’estoit le plaisir et voulonté de Dieu. Que si ladicte Jehanne ne conseille aulcune chose qui n’ayt esté dicte en icelluy conseil, je seray alors de la grant et commune opinion, c’est assavoir, que le roy et son ost s’en retournent2061.

La discussion s’engagea alors avec chaleur entre les membres de l’assemblée qui étaient d’avis qu’on revînt à Gien, et ceux qui soutenaient qu’il ne fallait pas abandonner l’expédition.

Ces débats, ces incertitudes, occasionnés par les obstacles les plus simples et les plus faciles à prévoir, achèvent de prouver, (observe Villaret), que le roi, les généraux et le conseil, en formant le projet du voyage de Reims, avaient compté sur des secours miraculeux2062.

Tout à coup Jeanne d’Arc vint2063 frapper à la porte de la salle où l’on tenait conseil2064. On l’introduisit ; elle salua le roi ; et l’archevêque de 273Reims prenant la parole :

— Jehanne, (lui dit-il), le roy et son conseil ont eu de grans perplexitez, pour savoir ce qu’il a à faire.

Puis il fit le résumé de tout ce qui avait été dit avant son arrivée, et la requit de faire connaître à son tour au roi son opinion.

— Serai je creue de ce que je diray ? (demanda alors au roi la jeune amazone.)

— Je ne sçais, (répondit Charles). Si vous dictes choses qui soient raisonnables et prouffitables, je vous croiray voulentiers.

— Seray je creue ? répéta-t-elle.

— Ouy, (reprit le roi), selon ce que vous direz2065.

— Noble dauphin, dit-elle alors, ordonnez à votre gent de venir et d’assiéger la ville de Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils. Car, en nom de Dieu, avant trois jours je vous introduirai en la ville de Troyes par amour ou par puissance ; et sera la fausse Bourgogne bien stupéfaite2066.

— Jehanne, (dit alors le chancelier), qui seroit certain, dedans six jours, on attendroit bien2067 ; mais je ne sçay s’il est vray ce que vous dictes2068.

Piquée apparemment du doute manifesté par l’archevêque :

— Ne doutez de rien, 274dit au roi la jeune prophétesse ; vous serez demain maître de la cité2069.

Il fut arrêté qu’on attendrait l’effet de ses promesses2070.

Jeanne prit alors son étendard2071, d’autres disent un bâton2072,

monta sur un courcier2073,

rassembla les troupes, leur ordonna de se rapprocher de la ville, et leur fit apporter leurs tentes au bord des fossés2074. Une foule d’hommes de pied la suivirent : elle leur commanda de préparer des fascines pour combler les fossés. Ils obéirent avec empressement, et en firent en peu de temps un très-grand nombre2075.

Si mit en besongne chevaliers et escuyefs, archiers, manouvriers, et aultres de tous estats, à apporter fagotz, huis, tables, fenestres et cheverons, pour faire taudis et approches contre la ville, afin d’asseoir une petite bombarde et aultres canons estans en l’ost2076.

Elle passa toute la nuit à s’occuper de ces apprêts avec une activité et un zèle infatigables2077,

et fit si merveilleuses diligences, que tant n’en auroient 275pu faire deux ou trois hommes de guerre des plus expérimentés et des plus fameux2078.

Cependant la vue de ces préparatifs, l’activité extraordinaire qui régnait dans le camp du roi, le bruit et le mouvement qui s’y firent entendre pendant toute la nuit, avaient enfin jeté l’alarme dans cette ville superbe. On rapporta même depuis, qu’au moment précis où la jeune inspirée avait donné au roi le conseil d’attaquer la ville, une consternation générale, et, pour ainsi dire, surnaturelle, s’était emparée de tous les habitants : sans pouvoir se rendre compte de la cause de leurs terreurs, ils s’étaient réfugiés en foule dans les églises, et passèrent la nuit prosternés au pied des autels2079. Que cette nuit dut paraître longue et cruelle à ce peuple égaré, coupable de tant de fautes envers son roi légitime, dont il croyait déjà entendre la vengeance tonner devant ses portes, et renverser à grand bruit ses remparts ! Les voûtes de ces temples où tant de familles tremblantes venaient chercher un asile, semblaient retentir encore de ces serments sacrilèges, de ces vœux homicides, qui, huit ans auparavant, avaient signalé leur dévouement au monarque anglais qui venait usurper le royaume des lis, et dévoué l’héritier de saint Louis à l’exil et à la mort. La voix menaçante de la patrie semblait 276se faire entendre dans le silence et l’horreur des ténèbres, et adresser ces reproches terribles à la ville criminelle : Peuple infidèle, ennemi de tes frères, cité vendue à l’étranger, tremble ! l’heure est venue, le châtiment de tes parjures va descendre du ciel ; la foudre va frapper tes tours audacieuses, et disperser dans la poussière l’orgueil de tes remparts. Ville perfide ! tu as trahi la France ; tu as adoré le joug qui venait écraser la patrie : c’est la France qui te renie, qui te rejette de son sein, qui veut que tu disparaisses tout entière avec ton peuple ; qu’on demande la place où s’élevaient tes murs, et que ton nom soit effacé avec opprobre d’entre les noms des cités, boucliers et couronnes de son empire.

(9 juillet) Le jour fatal, le jour terrible parut enfin. Jeanne d’Arc, qui n’avait pas permis au sommeil de fermer ses paupières, crie à l’assaut, fait sonner les trompettes, s’avance au bord des fossés son étendard à la main, et ordonne qu’on les comble avec les fascines préparées pendant la nuit2080. L’effroi s’empare des Anglais et des Bourguignons rangés en armes sur les remparts de la place ; leurs yeux se troublent ; ils croient voir une multitude de papillons blancs voltiger autour de la guerrière2081. Le souvenir de ses victoires précédentes, 277le bruit répandu partout qu’elle est envoyée de Dieu, achèvent de les épouvanter2082. Le peuple, assemblé en tumulte, s’écrie qu’il faut demander à capituler,

et les gens de guerre mesmes, ennemys du roy, estans dedans la ville, le conseillerent2083.

On nomme des députés pour aller traiter avec le roi2084. L’évêque (ce devait être Étienne de Givry)2085, plusieurs chefs de guerre (au nombre desquels devait se trouver Jean de Dinteville, bailli de Troyes)2086, et les principaux habitants de la ville, en assez grand nombre, font ouvrir les portes, et s’avancent vers le camp du roi2087, tremblants et frémissants2088.

278Charles les accueillit avec bonté, et consentit à traiter avec eux2089. Les principales conditions de la capitulation furent que

les gens de guerre, (tant Anglais que Bourguignons), [s’en iraient librement], eulx et leurs biens, et que ceulx de la ville auroient abolicion generalle2090.

Le monarque poussa la clémence jusqu’à la libéralité.

Et voult (voulut) le roy que les gens d’eglize qui avoient benefices soubs le tiltre de Henry roy d’Angleterre, leur demourassent fermes ; mais que seullement reprinssent nouveaux tiltres de luy2091.

Voici le texte même des lettres d’abolition accordées à la ville de Troyes, tel qu’il a été conservé dans les archives de la ville.

Charles, par la grâce de Dieu roy de France, sçavoir faisons à tous presens et advenir, que, comme nos bien aymez les gens d’eglise, bourgeoys, et habitans de nostre ville et cité de Troyes, ayent ce jourd’huy envoyé solempnellement et en toute reverence par devers nous leur evesque, accompaigné d’aultres bien notables gens d’eglise, et seculiers de ladicte ville, en bon nombre, qui pour eulx et de par eulx, en nous recongnoissans, comme faire doibvent, leur seigneur souverain et naturel, nous 279ont en toute humilité faict et rendu plaine obéissance, supplians et requerans que les choses advenues et passées au regard d’eulx, à cause des divisions qui ont esté longuement et encores sont en cestuy nostre royaume, pour lesquelles et pour la salvacion de leurs corps et biens, leur a convenu adhérer et converger tant avec les Bourguignons à nous desobeissans, que aussy avec les Angloys nos anciens ennemys, et leur faire obéissance, nous pleust mectre en oubly et tout pardonner et abollir, en les recepvant et recueillant en nostre bonne grâce, comme nos vrays et loyaulz subjectz qu’ilz desirent estre perpetuellement. Pource est il que nous, eu égard à ces choses, desirant tousjours re traire et reunir à nous, et en nostre bonne obeissance, nos vassaulx et subjectz, et les oster de la servitude de nosdictz ennemys, aussi les gens d’eglise, bourgeoys et habitans de nostre ville et cité de Troyes tant en general qu’en particulier, avons, de nostre certaine science et grace especial, quitté, pardonné, et abolly, quittons, pardonnons et abolissons, et à chascun d’eulx, qui fera serment de nous estre desormais vray subject et obeissant, tous cas, crimes, delitz et offenses, en quoy l’en pourroit dire eulx ou aulcun d’eulx avoir offencé ou delinqué envers nous, nostre majesté et couronne, aux causes 280que dessus et les deppendances, tant en matiere de guerre que aultrement, en quelque manière que ce soit ; et toutes icelles choses par nous abollies voulons estre dictes et reputées comme non advenues, et sur ce imposons silence perpétuel à nostre procureur. Et oultre, voulons, en faveur de ladicte obéissance, que lesdictz supplians jouissent des honneurs, franchises, libertez et privileges, dont auparavant ces choses avoient accoustumé de jouir, ensemble de leurs héritages, possessions, biens meubles et immeubles, estant en nature de chose, nonobstant les dons que en pourrions avoir faitz, et les exploictz qui en seroient ensuytz, que revocquons et annulions par cesdites présentes ; et ne voulons pas que à l’occasion des choses devant dictes, aulcune chose leur soit ou à leurs successeurs au temps advenir reprouchée, ou imputée à leur honneur, mais que ceulx qui feroient le contraire soyent contrainctz à reparer et amander par voye de justice. Sy donnons en mandement, par ces dictes présentes, à nos amez et feaulx gens de nostre parlement, au bailly dudict lieu de Troyes, et à tous noz aultres justiciers et officiers, et à leurs lieutenans, presens et advenir, et à chascun d’eulx comme à luy appartiendra, que de noz presentes graces, quittances, pardon et abollission, et de toutes les 281choses devant dictes et chascune d’icelles facent, souffrent et laissent lesdictcs gens d’eglises, bourgeoys, et habitans de ladicte ville et cité de Troyes et du plat pays d’environ, et chascun d’eulx, jouir et user plainement et paisiblement par la manière que dict est, sans les travailler ou empescher, ores ne où temps ad venir, ne souffrir estre travaillez ou empeschez en aucune maniere, au contraire : mais s’aucun empeschement leur estoit pour ce faict ou donné en corps ou en biens, le mectent tantost et sans delay à plainne delivrance. Car ainsi le voulons estre faict ; et affin que ce soit chose ferme et stable à tousjours, nous avons faict mectre nostre scel ordonné en l’absence du grant à cesdictes presentes, au vidimus desquelles, faict soubz le scel royal, voulons plainne foy estre adjoustée comme à l’original, et que d’icelluy vidimus un chascun auquel la chose pourra toucher se puisse ayder comme dudict original. Donné en nostre ost lez de nostre ville de Troyes, le 9e jour de juillet l’an de grâce 1429 et de nostre règne le 7e. Ainsi signé sur le ply desdictes lectres : par le roy en son conseil, où quel M. le duc d’Alençon, vous le conte de Vandosme, les evesques de Seez et d’Orléans, le sire d’Albret, la Trimouille, de Laval, de Trèves, et de Raiz, le mareschal de Saincte Severe, l’admirai, les sires de 282Maillé, de Gaucourt, et d’Argenton, et plusieurs autres estoient. I. le Picard2092.

Ces témoignages d’indulgence et de bonté, qui surpassaient de beaucoup les espérances des Troyens, excitèrent parmi eux des transports unanimes de surprise et d’allégresse.

Ceulx de la ville, (dit une chronique), feirent grant feste et grant joye, et ceulx de l’ost eurent vivres à leur plaisir2093.

Le reste de la journée avait été accordé à la garnison pour se retirer. Comme il avait été stipulé dans la capitulation que

les gens de guerre s’en iroient eulx et leurs biens,

ils se mirent en devoir d’emmener avec eux un certain nombre de prisonniers tombés en leur pouvoir, et qui, vu l’usage du temps, de mettre les prisonniers à rançon, semblaient en quelque sorte pouvoir en effet être considérés comme faisant partie de leurs biens. Soit qu’on ignorât que les ennemis eussent des Français entre leurs mains, ce qui est assez difficile à croire ; soit, ce qui me semble plus probable, que dans la joie causée par un succès inespéré, on eût entièrement oublié les pauvres captifs, on avait omis de rien stipuler en leur faveur dans le traité, et ces infortunés allaient avoir la douleur de se voir emmenés à la 283vue de leurs amis, de leurs compagnons d’armes, le jour même du triomphe de leur roi sur ses ennemis.

Mais la Pucelle ne le voult souffrir, quant ce vint au partir2094.

On conçoit qu’un pareil spectacle dut affliger profondément un cœur si tendre et si généreux, et que sa grande âme, pénétrée par un instinct sublime des principes éternels de la loi naturelle et de la justice divine, se fût ployée difficilement au joug de ces lois honteuses qui, en faisant des vaincus la propriété des vainqueurs, abaissaient les hommes au rang des plus vils animaux. D’ailleurs, la clause, eux et leurs biens, dont se prévalait la garnison, offrait un sens douteux ; ce n’est que par une extension peu naturelle qu’on pouvait en appliquer le dernier mot aux prisonniers de guerre ; et il suffisait des lumières les plus ordinaires pour comprendre que l’intention du roi n’avait jamais été de lui donner le sens qu’on lui attribuait. Toutefois sa faiblesse et son indolence naturelles, autant que le sentiment d’une justice scrupuleuse, lui eussent fait souffrir cette espèce d’affront, si la jeune amazone ne s’y fût formellement opposée. Elle se tint devant la porte de la ville à l’instant où la garnison en sortait, et lorsque les malheureux captifs parurent à leur tour, chargés de fers et plongés dans une morne 284douleur :

— En nom Dieu, s’écria-t-elle, ils ne les emmèneront pas ! et elle leur ordonna de s’arrêter2095.

Les François si s’agenoillerent,

Luy priant qu’elle leur aydast,

Et sa grâce là implorerent

Affin que de ce les gardast2096.

Un vif débat s’éleva à cette occasion.

Les Anglois vouldrent soustenir

Que c’estoit grant fraulde et malice,

De contre le traicté venir ;

Requérant qu’on leur feist justice2097.

Le roi étant informé de ce qui se passait, commanda qu’on délivrât aux Anglais et aux Bourguignons, qui furent obligés de s’en contenter, une certaine somme pour la rançon de ces prisonniers2098.

Le roy, qui en sceut la nouvelle,

Si commença à soy soubrire

Du débat et de la querelle,

Et en fut joyeulx à vray dire.

Brief, convint pour les prisonniers

Qu’il paiast aux Anglois comptent

285Tout leur rançon de ses deniers :

Ainsi chascun si fut content.

Quant les Anglois selon l’accort

Eurent leur argent et rançon,

Ilz louèrent le feu roy fort,

L’appellant prince de façon.

Il fut prisé par sa justice

Qu’il gardoit à ses ennemys,

Et qui avoit en l’exercice

De son ost tout abuz post mis.

Quant en y a qui eussent dit :

Les villains sont plus que payez ;

Saufz s’en voisent sans contredit ;

Ou qu’ils soient penduz ou noyez !

Ah déa ! ce n’est pas la forme

De gens payer et les guider.

Ainçois convient à chascun homme

Son droit et la raison garder2099.

(10 juillet) Le lendemain étant le jour fixé pour l’entrée du roi dans la ville, Jeanne d’Arc voulut l’y devancer, et ranger elle-même les gens de trait qui devait border à pied la haie2100, depuis la porte de la ville jusqu’à la cathédrale. Les habitants, encore prévenus des bruits injurieux que les Anglais avaient répandus sur son compte, et ne 286sachant s’ils devaient la considérer comme une fée ou comme une sainte, envoyèrent le frère Richard au-devant d’elle,

disans qu’ilz doubtoient (craignaient) que ce ne fust pas chose de par Dieu.

Ce frère s’approcha en faisant des signes de croix, et en jetant devant lui de l’eau bénite. Jeanne d’Arc sourit, et lui dit avec une douce gaîté :

— Approuchez hardiment ; je ne m’en voulleray pas2101.

À compter de ce moment frère Richard s’attacha au parti du roi Charles, et ne cessa de l’accompagner pendant toute la suite de l’expédition.

Jeanne retourna ensuite auprès du roi, à qui elle annonça que tout était prêt pour sa réception. Il monta alors à cheval, et entra dans Troyes en grand appareil, ayant à son côté la Pucelle portant son étendard2102. Autour d’eux s’avançaient, aussi à cheval, les princes du sang, les maréchaux et les chefs de guerre,

bien habillez et montez ; et il les fesoit tresbeau veoir2103.

Jeanne croyait se rappeler que le frère Richard était rentré dans la ville en même temps que le roi et elle2104 ; c’était apparemment pour prendre part 287aux honneurs d’un triomphe qu’il avait pour ainsi dire prédit. Ambroise de Loré était resté dans le camp avec le commandement de l’armée en l’absence du roi et des généraux2105.

Arrivé à la cathédrale, le roi y entendit la messe, à l’issue de laquelle il reçut les sermens accoutumez des principaux habitants2106. Puis, ayant

mis capitaines et aultres officiers de par luy en celle cité2107, le dessusdict roy retourna en son logis aux champs, et fist publier par plusieurs fois, tant en son ost (camp), comme en la ville, sur la hart, que homme de quelque estat qu’il fust, ne meffist riens à ceulx de la ville de Troyes2108.

(11 juillet) Le lendemain toute l’armée, en belle ordonnance, traversa la ville au bruit des trompettes, et aux acclamations générales des habitants, qui, pleins de joie et de reconnaissance, portaient jusqu’au ciel les noms du roi et de la Pucelle ;

et feirent serment au roy d’estre bons et loyaulz, et telz se sont ilz tousjours monstrez depuis2109.

Quoique Jeanne n’eût guère séjourné à Troyes, 288et qu’elle n’y eut même pas couché2110, elle ne put refuser d’y tenir un enfant sur les fonts de baptême2111. On ignore absolument quels étaient les parents de cet enfant. Il est probable qu’il appartenait à quelqu’un des principaux habitants de la ville.

Le roi partit en même temps que son armée,

par l’admonestement de la Pucelle, qui moult le hastoit,

et continua rapidement sa marche vers Châlons2112,

la Pucelle allant tousjours devant, armée de toutes pièces2113.

Arrivé à peu de distance de la ville, Charles fut agréablement surpris de voir venir au-devant de lui la plus grande partie des habitants, leur évêque à leur tête, qui venaient lui offrir leurs soumissions, et qui

luy feirent plaine obeyssance2114.

Le roi entra dans la ville avec son armée, et résolut d’y passer la nuit2115.

La renommée des victoires de la Pucelle s’était répandue jusque dans son pays natal, et le bruit qu’elle conduisait le roi à Reims, y était également parvenu2116. La route qu’elle suivait la 289rapprochant beaucoup du lieu de sa naissance, quatre habitants de Domrémy2117, au nombre desquels étaient son parrain Jean Morel2118 et Conrardin de Spinal2119, avaient formé le dessein de l’aller attendre à Châlons, par où elle devait passer ; et Jeanne d’Arc eut la joie inattendue de se retrouver un moment, en entrant dans cette ville, au milieu des amis de son enfance2120. Ils la contemplaient avec des yeux étonnés, et lui faisaient une foule de questions, auxquelles elle s’empressait de répondre avec sa douceur et sa bienveillance accoutumées. Comme ils lui demandaient, entre autres choses, comment elle pouvait braver tant de périls, et si elle ne craignait pas de trouver la mort dans les combats :

— Je ne crains que la trahison2121, leur répondit-elle.

Paroles remarquables, omises par tous les historiens de la Pucelle, et d’autant plus précieuses à recueillir qu’elles répandent du jour sur plusieurs événements ultérieurs.

Comme si elle eût eu le pressentiment de ne jamais revoir l’honnête Jean Morel, elle voulut lui laisser, comme un gage de souvenir, l’habillement 290de couleur rouge dont elle était en ce moment revêtue2122.

Revenons un moment au parti anglais, et jetons un coup d’œil sur ce qui se passait alors dans la capitale de la France, livrée à la politique astucieuse et mensongère de l’étranger. Depuis l’instant que la nouvelle de la victoire remportée par l’armée du roi dans les champs de Patay y était parvenue, cette ville n’avait plus offert que des scènes de confusion et de terreur ; trop coupables envers le roi et la France pour se persuader qu’il pouvait encore leur pardonner, les Parisiens, pour rassurer leur conscience effrayée, pour légitimer à leurs propres yeux leur haine et se réconcilier avec leurs souvenirs, s’efforçaient de s’affermir dans la croyance des crimes attribués à ce malheureux prince, tâchaient de se le représenter sous les couleurs les plus horribles, l’armaient, en un mot, de leurs fureurs, et le noircissaient de leurs remords. Vains efforts, qui ne pouvaient imposer silence à ce cri terrible de la conscience, qui parle plus haut dans le cœur de l’homme que toutes les séductions et toutes les impostures ; voix puissante, voix inexplicable, qui semble être celle-là même de la justice et de la vérité outragées, et qui, au moment où tous les témoignages, où toutes les apparences se réunissent 291pour accabler un malheureux calomnié, s’élève seule et proclame obstinément son innocence.

Les plus grands préparatifs de défense occupaient ce peuple égaré qui, accablé depuis tant d’années sous le joug le plus odieux, se trouvait réduit à s’armer pour ses bourreaux contre ses libérateurs. Depuis le 21 juin, jour où la nouvelle de la bataille de Patay leur était parvenue,

sans cesser ne nuyt ne jour, ceulx de Paris enforcerent le guet, et feirent fortiffier les murs, et y meirent foisons canons et aultre artillerie2123.

En proie à tous les soupçons comme à toutes les terreurs, ils

changerent le prevost des marchans et les eschevins, et feirent ung nommé Guillaulme Sanguin prevost des marchands ; et les eschevins furent, c’est assavoir, Imbert des Champs, mercier et tapicier ; Colin de Neufville, poissonnier ; Jehan de Dampierre, mercier ; Remon Marc, drappier ; et furent faiz et instituez la première sepmaine de Juillet2124.

Cédant enfin aux importunités du régent anglais, le duc de Bourgogne se rendit à Paris, accompagné de sept ou huit cents hommes, rassemblés dans l’Artois2125, en apparence 292pour resserrer les nœuds de leur alliance, mais en effet pour emmener sa sœur loin du théâtre de la guerre.

Et le dixiesme jour dudit mois (de juillet), vint le duc de Bourgogne à Paris, à ung jour de dimanche, environ six heures après disner, et n’y demoura que cinq jours ; esquelz cinq jours y ot moult grant conseil, et fait bien moult bel sermon à Nostre Dame de Paris2126.

On ne négligeait, comme on voit, aucun moyen de remonter les esprits ; mais le régent préparait une scène plus solennelle, dont il espérait les résultats les plus favorables à sa cause. Il fit rassembler dans la grande cour du palais les habitants les plus considérables de la capitale, et parut devant cette immense assemblée, accompagné du duc de Bourgogne, du parlement en corps, et de tous les grands-officiers de la couronne d’institution anglaise. Tout le monde ayant pris place par son ordre,

fut publiée la chartre ou lectres, comment les Arminaz traicterent jadis la paix en la main du légat du pape, et en oultre que tout estoit pardonné de part et d’aultre ; et comment ilz feirent les grans sermens, c’est assavoir le dalphin et le duc de Bourgongne, et comment ilz receurent le précieux corps de Nostre Seigneur ensemble (petit ornement poétique de 293 l’invention du duc de Bedford), et le nombre de chevaliers de nom, d’ung lez et d’aultre, qui en ladicte lectre ou chartre meirent tous leurs signes et sceaulx ; et après, comme le duc de Bourgongne, voulant et desirant la paix dudit royaulme, et voulant accomplir la promesse qu’il avait faicte, se submist à aller en quelque lieu que le dalphin et son conseil vouldroient ordonner : si fut ordonné par ledit dalphin et son conseil la place ; en laquelle place le duc de Bourgongne se comparu, luy dixiesme des plus privez chevaliers qu’il eust ; lequel duc de Bourgongne, luy estant à genoulx devant le dalphin, fut ainsi traitreusement meurdry, comme chascun scet2127.

Je renvoie pour le récit exact de cet événement, et pour la justification du malheureux Charles, à l’Introduction de cette histoire, et, pour plus de détail, à l’intéressante dissertation publiée sur ce sujet par Saint-Foix, dans ses Essais sur Paris. Je me bornerai à rappeler que ce prince n’avait alors que dix-sept ans, et qu’esclave de ses ministres, n’exerçant réellement par lui-même aucune autorité, si la mort du duc de Bourgogne fut l’effet d’une trahison préméditée, ils n’eurent nullement besoin de son autorisation pour l’exécuter sous ses yeux.

294Mais l’exactitude des faits, la vraisemblance des accusations, n’ont jamais été nécessaires pour entraîner l’opinion de la multitude. Il suffit de parler à ses sensations, de produire des émotions fortes, pour lui faire ajouter foi aux assertions les plus mensongères. Plus, même, un fait semblera extraordinaire et incroyable, plus il trouvera d’hommes disposés à l’adopter sans examen. L’imagination, avide du merveilleux, dédaigne les froides réalités de la vie, caresse avec amour les chimères qui l’étonnent et la subjuguent, et s’irrite contre la vérité qui vient détruire le monde idéal où elle se plaît à s’égarer. Il lui faut des crimes horribles ou des vertus plus qu’humaines ; tout le reste la trouve indifférente et incrédule. Qu’un homme dont la vie entière aura offert l’exemple de toutes les vertus, soit accusé du forfait le plus noir, et qui trahisse l’hypocrisie la plus profonde ; qu’un scélérat couvert de crimes paraisse avoir fait une action sublime, on sera d’abord confondu d’étonnement ; mais de cet étonnement à l’opinion que le fait peut être véritable, la transition sera beaucoup plus rapide qu’on ne pense chez le vulgaire des hommes, surtout dans la première supposition, bien plus conforme que la seconde au mépris secret de l’homme pour ses semblables. En général, pour que l’esprit humain jouisse dans toute sa plénitude de la faculté d’examiner une assertion, et de peser des 295preuves, il faut qu’il n’éprouve ni l’ébranlement de la surprise, ni la séduction du merveilleux ; qu’un long temps écoulé entre les faits et le jugement, ait permis aux sens de se rasseoir, ait ramené toutes choses dans un état paisible et naturel, ait dissipé les illusions de l’amour et de la haine, et laissé s’évanouir les préventions trompeuses avec les préjugés et les passions qui les avaient fait naître.

La foule rassemblée dans la cour du palais fut profondément émue à la lecture de ce long tissu de faits calomnieux.

Après la conclusion de ladicte lectre, grant murmure commença ; et telz avoient grant alliance aux Arminaz, qui les prindrent en très grant hayne. Après le murmure, le regent de France et duc de Bedfort fit faire silence.

Le duc de Bourgogne, dont ce récit avait renouvelé la douleur, et réveillé peut-être, au moins pour un moment, la haine pour le roi Charles, se lève à son tour,

se plaint de la paix ainsi enfrainte, et, en après, de la mort de son père.

Le souvenir de Jean le Téméraire était cher aux Parisiens ; sa bienveillance hypocrite pour le peuple, la bassesse avec laquelle il avait recherché l’appui de la plus vile populace, les dépouilles des grands dont il l’avait enrichie, en avaient fait un dieu pour elle, et l’attentat des ministres du dauphin en avait fait un martyr. La vue de son fils réclamant l’appui 296du peuple, et s’engageant à ne jamais séparer sa cause de la sienne, produisit sur les assistants une impression aussi vive que profonde. On saisit ce moment favorable.

Et adoncques on fist lever les mains au peuple, que tous seroient bons et loyaulx au regent et au duc de Bourgongne, et lesditz seigneurs leurs promisrent, par leur foy, garder la bonne ville de Paris2128.

(16 juillet) Cependant, dès le samedi suivant, 16 juillet, le duc de Bourgogne partit de Paris, emmenant avec lui sa sœur, femme du régent anglais2129, et la conduisit à Lens, en Artois, où il monta sa maison conformément à son rang et à sa naissance2130. Cette précaution n’était pas propre à rassurer les Parisiens, qui ne durent voir dans l’éloignement de la régente que l’aveu des périls qui les menaçaient.

Le duc de Bedford, trop expérimenté pour ne pas s’apercevoir qu’il devait peu compter, dans le déclin de sa fortune, sur les secours d’un beau-frère qu’il avait trop outragé au temps de sa prospérité,

fist evoquer toutes ses garnisons de Normandie et d’aultres lieux de son obeissance, avecques tous les nobles et aultres qui avoient accoustumé de eulx armer2131.

Il ne s’en tint 297pas là, et écrivit en Angleterre pour qu’on lui envoyât de prompts secours2132. Le roi d’armes anglais Jarretière fut chargé de ce message, trop important pour être confié à un envoyé d’un rang inférieur. L’original des instructions qui lui furent remises se conserve encore aujourd’hui dans les archives de la Tour de Londres. J’ai pensé qu’on ne verrait pas sans intérêt ce précieux monument historique. Le voici fidèlement transcrit :

Instruction baillée à Jarretière, roy d’armes, de par monseur seigneur le regent et le conseil du roi nostre seigneur estant a Paris, pour aler devers le conseil du dit seigneur où Angleterre.

Premerement, remonaera (remettra en mémoire) les seigneurs du dit conseil de l’armes (l’armée) disposee et concluse pour venir pardeça, oultre ce pardessus l’armée de monsieur le cardinal et de messire Radcliffe.

Et les priera effectueusement, et si a certes qu’il pourra, qu’ilz veuillent avancer la dicte armée en toute celerité, en si bonne et grande puissance, que, à l’aide de Dieu, on puisse rebouter les ennemis, que jà se sont bondez si avant.

Aussi qu’ilz veuillent signifier par deçà, en tout promptitude sans delaier, par ledit Jarretiere, 298ou autre, par leurs lettres, le temps au vray que ladite armée sera sur le port, à fin que on se puisse régler et disposer les affaires de par deçà, qui ont bon besoing d’adresse et brief secours.

Item, dira comment le dalphin s’est mis, jà pieça, sur les champs, en sa person, à tres-grosse puissance : pour la doubte et crainte de laquelle plusieurs bonnes villes, citeez, et chasteaulx, se sont jà mis, sans oposer ne attendre siège, en obéissance ; comme les citez de Troyez et de Chaalons ; et aujourd’hui, xvj de ce mois, doit arriver à Reins, ou semblablement on lui fera ouverture pour demain, ou l’un dit (lundi), se faire sacrer.

Item, que incontinent après son sacre, il a entention de venir devant Paris, et a esperance d’y avoir entré ; mais, à la grâce de Nostre Seigneur, il aura resistence par le moyen de nos seigneurs le regent et de Bourgne (Bourgogne) y qui toute ceste septmains (semaine) ont esté ensemble, et continuellement vaqué et entendu aux afaires du roy, et à trouvez manier de obvier aux entreprises des dits ennemis par bataille ou autrement, et met l’en (l’on met) toute la diligence que l’on peut, à garnir et defendre les citez, villes et passages de France, et, par especial, de la ville de Paris, dont deppend ceste seignourie.

299Item, dira comment mon dit seigneur de Bourgne a fait, de pieça, si come encore fait, tres grandement et honorablement son devoir de aidier et servir le roy, et s’est monstre, à ce besoing, en plusieurs manières, vray parent, amy, et loyal vassal du roy, dont il doit estre moult honourablement recommandé ; car, se ne feust sa faveur, Paris et tout le remenant s’en aloy à cop (étaient perdus en même temps).

Item, dira comment mon dit seigneur de Bourgne s’est aujourduy parti de ceste ville, pour aler en son païs d’Artois avancer et faire tirer avant ses gens, pour iceulx joindre avec l’armée venant présentement d’Angleterre, et les gens qui mon dit seigneur le régent a mandez en Normandie.

Item ; comment mon dit seigneur le regent se partira dedans deux jours, pour tirer entre Normandie et Picardie, tant pour faire avancer les Angloyz, estans en Normandie, hors les garnisons, comme pour aler au devant de mon dit seigneur le cardinal.

Item, comment les seigneurs du conseil du roy, par deçà, entendent continuellement aus diz afaires ; pour les quelz aidier à conduire, selon leur possibilité, s’emploieront loialment jusques à la mort ;

Et supplient au roy très humblement, qui 300lui plaise avancer sa venue par deçà en toute possible celerité ; car, s’il eust pieu à Dieu que plus tost y feust venu, ainsi que jà par deux fois lui avoit esté supplié par ambassadeurs et messagers, les inconveniens ne feussent pas telz qui sont.

Donné à Paris, le xvje jour de juillet, l’an M. CCCC. XXIX2133.

Les termes dont se sert le duc de Bedford en parlant de son beau-frère n’étaient certainement pas d’accord avec ce qu’il en pensait réellement ; il est probable qu’il craignait que ces instructions ne tombassent un jour sous les yeux du duc de Bourgogne, ou que leur contenu, porté à la connaissance du conseil d’Angleterre, ne lui fût transmis par quelque membre de ce conseil dévoué à ses intérêts. D’ailleurs le régent anglais, en sollicitant les secours du duc de Bourgogne, lui avait sans doute promis de faire valoir en Angleterre son zèle et ses services. C’est ainsi qu’une foule de considérations puissantes imposent souvent silence aux dépositaires de l’autorité, privent le gouvernement des lumières les plus utiles, et empêchent la vérité de parvenir à l’oreille des rois.

Le régent partit en effet de Paris bientôt après 301avoir écrit cette lettre, laissa le commandement de la capitale au seigneur de l’Isle-Adam, se rendit à Pontoise2134, et de là probablement, ainsi qu’il en annonçait l’intention, sur les confins de la Normandie et de la Picardie. Le duc de Bourgogne se contenta de lui envoyer le bâtard de Saint-Pol,

à tout certain nombre de gens d’armes des marches (frontières) de Picardie.

Le régent voulant donner un témoignage de confiance au duc de Bourgogne, confia le gouvernement de Meaux à ce capitaine2135.

Cependant le roi Charles continuait à s’avancer rapidement vers le terme de son voyage. Mais il craignait beaucoup que la ville de Reims ne lui opposât une longue résistance, et qu’il ne fût pas facile de s’en rendre maître, parce qu’il manquait de canons, et des machines employées alors dans les sièges concurremment avec l’artillerie2136. Il ne dissimula point son inquiétude à Jeanne d’Arc, qui lui répondit :

— N’ayez aucun doute ; car les bourgeois de la ville de Reims viendront au-devant de vous. Avant que vous approchiez de la ville, les habitants se rendront. Avancez hardiment, ajoutait-elle, et soyez sans inquiétude. Car si vous voulez agir virilement, vous obtiendrez tout votre royaume2137.

302Charles s’arrêta avec son armée à quatre lieues de la ville, et se logea dans un château appelé Sept-Saulx, qui faisait partie du domaine des archevêques2138.

(Samedi 16 juillet) Les habitants de Reims furent fort esmeuz de cette nouvelle2139. Rien n’est contagieux comme la peur. Le seigneur de Châtillon-sur-Marne, qui commandait dans la ville au nom du roi anglais2140, et le seigneur de Saveuse, qui avait été envoyé depuis peu par le duc de Bourgogne avec certain nombre de gens d’armes2141, partagèrent, à ce qu’il paraît, le trouble et la terreur des habitants2142. Leur embarras était extrême ; de se défendre dans une ville effrayée contre une armée victorieuse, conduite par une guerrière invincible, ils ne s’en sentaient pas le courage ; d’abandonner la place sans coup férir, sans même avoir vu l’ennemi, l’honneur le défendait, et plus encore la crainte des châtiments que pouvait leur infliger l’indignation de leurs souverains. Pour avoir au moins une excuse à présenter, ils imaginèrent de rassembler les habitants, et de les consulter sur ce qu’ils devaient 303faire2143, espérant probablement qu’on leur conseillerait de fuir.

Ilz demandèrent donc ausdits habitans s’ilz avoient bonne voulenté de tenir et se defendre ? Et les habitans leur demanderent s’ilz estoient assez forts pour les ayder et garder ? Et ilz respondirent que non2144 ; mais s’ilz vouloient, ou pouvoient tenir six sepmaines, ilz leur amèneraient un grant secours2145, tant du duc de Bedford que du duc de Bourgongne2146. Et depuis, de leur consentement même2147, et par la voulenté des habitans de la ville2148, s’en partirent2149.

On pense bien qu’ils n’eurent garde de raconter ainsi les choses, et qu’ils firent tous leurs efforts pour donner à leur récit une tournure qui leur fût plus avantageuse et plus honorable. Voici la substance du rapport fait par le seigneur de Saveuse, et qui nous a été conservé par un historien contemporain attaché à la maison de Bourgogne :

Lequel seigneur de Saveuses venu à Reims, par le gouverneur (le seigneur de Châtillon) et grant nombre des 304habitans luy fut promis d’eulx entretenir du party et en la querelle du roy Henry et d’icelluy duc jusques à la mort. Mais, non obstant ce, pour la tremeur (terreur) qu’ilz avoient de la Pucelle, qui faisoit grans merveilles, comme on leur donnoit à entendre, se rendirent en l’obeissance du roy Charles, jaçoit (malgré) que le seigneur de Chastillon et le seigneur de Saveuses, qui estaient leurs cappitaines, leur remonstrassent et vouloient donner à entendre le contraire. Lesquelz deux seigneurs voyant leurs voulenté et affection, despartirent de ladicte ville de Reims. Car en leurs remonstrances ceulx de ladicte ville de Reims n’avoient en riens voulu entendre, ains (mais) leur avoient fait responces dures et assez estranges : lesquelles ouyes (entendues) iceulx seigneurs de Saveuses et de Chastillon retournèrent au Chasteau Thierry2150.

Lesquelz non estans encores gueres loing, [les habitants tinrent conseil2151, et quelques-uns, qui étaient] de bonne voulenté [pour le roi Charles,] commencèrent à dire qu’il falloit aller devers le roy : et le peuple respondit lors tout soubdain, qu’on y envoyast ; et y envoya Ion des notables gens de la ville, tant d’église qu’aultres2152.

305En se présentant devant le monarque, ils déposèrent à ses pieds les clefs de la ville sainte2153, et ce prince, qui trouvait moins de plaisir à vaincre qu’à pardonner,

leur donna toute abolicion

des torts dont ils avaient pu se rendre coupables envers sa personne2154.

Ce même jour, dans la matinée, Regnault de Chartres, chancelier de France, fit son entrée dans la ville en qualité d’archevêque de Reims, cérémonie qu’il n’avait pu accomplir depuis qu’il avait été appelé à ce siège2155.

Vers le soir, le roi Charles, pour la réception duquel on avait tout préparé, entra solennellement dans la ville2156,

avec grant nombre de chevalerie2157, et son armée entièrement, là où estoit Jehanne la Pucelle, qui fut moult regardée de tous2158.

Une vieille tapisserie, conservée dans la cathédrale de Reims, offrait encore, avant la révolution, le tableau de cette mémorable entrée triomphale.

Il fut arrêté que le roi serait sacré et couronné dès le lendemain. Suivant un ancien formulaire, on élevait un échafaud dans l’église cathédrale, 306contre et en-dehors du chœur. La veille du sacre, le roi y montait accompagné des pairs, qui le montraient à la foule, en prononçant ces paroles traditionnelles :

— Veés cy vostre roy, que nous, pairs de France, couronnons à roy et à souverain seigneur. Et s’il y a ame qui le vueille contredire, nous sommes icy pour en faire droict. Et sera au jour de demain consacré par la grace du Saint-Esprit, se par vous n’est contredict.

Le peuple répondait par le cri de Noël ! longtemps répété, qui semblait exprimer son consentement2159. On ignore si cette formalité fut observée cette fois ; mais rien n’indique qu’on l’eût supprimée. Ce n’est qu’à l’époque où le gouvernement de la France tendit vers la monarchie absolue qu’on retrancha cette cérémonie. On n’eut garde de la rétablir au couronnement d’un homme qui ne considéra jamais la France que comme un pays conquis.

On n’avait pas trop de temps pour faire les préparatifs de la solennité du lendemain. L’amour et le zèle y suppléèrent.

Et toute la nuict feit on grant diligence à ce que tout fust prest au matin ; et ce fut ung cas bien merveilleux ; car on trouva en ladicte cité toutes les choses necessaires ; et si, ne povoit on avoir celles qui 307sont gardées à Sainct Denys en France2160.

Une couronne fort riche avait été dès longtemps préparée, et venait à la suite du roi ; mais comme il aurait fallu pour l’attendre prolonger le séjour de l’armée dans la ville de Reims, le roi, à la prière des habitants, se contenta d’une couronne plus simple, qui fut trouvée dans le trésor de la cathédrale2161.

(Dimanche 17 juillet) Tout sourit à ceux qui prospèrent. Le jour solennel et si longtemps attendu venait de commencer à peine, que René, duc de Bar et de Lorraine, frère du roi de Sicile, et le damoiseau de Commercy, arrivèrent à Reims à la tête d’une brillante noblesse, d’un grand nombre d’hommes d’armes, et vinrent offrir au roi leurs services.

Jeanne d’Arc, qui connaissait le prix du temps mieux que personne, et qui ne perdait pas un instant de vue le grand objet de la réconciliation générale de la France, profita de l’intervalle qui s’écoula entre le lever du soleil et la cérémonie du couronnement pour adresser la lettre suivante au duc de Bourgogne. L’original en a été découvert par hasard dans les archives de la Chambre des comptes de Lille, qui sont maintenant réunies à celles de la préfecture, et je me suis assuré 308qu’il y existe encore. Le duc de Bourgogne, parti de Paris le 16 pour se rendre dans ses états d’Artois et de Flandres, reçut apparemment cette lettre à Lille, et jugea à propos de la faire déposer dans les archives de la Chambre des comptes. Elle n’est point de la main de Jeanne d’Arc, puisqu’il est constaté qu’elle ne savait pas écrire ; mais la croix tracée en tête doit l’avoir été par elle. L’original a environ un demi-pied de haut sur un pied de large. Il est écrit sur parchemin : c’était alors l’usage pour les lettres missives, comme pour les transactions publiques et particulières. Des bandes, aussi de parchemin, fermaient ces lettres, et le cachet s’appliquait sur ces bandes. C’est à peu près la forme de ce qu’avant la révolution on appelait lettres de cachet. On aperçoit dans celle de Jeanne d’Arc les fentes à travers lesquelles passaient ces bandes, et les traces de l’empreinte du cachet de cire rouge qui les retenait.

Lettre de Jehanne la Pucelle, au duc de Bourgogne.

Jhesus Maria.

Haut et redoubté prince, duc de Bourgongne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier souverain Seigneur, 309que le roy de France et vous faciez bonne paix, ferme, qui dure longuement ; pardonnez l’un à l’autre de bon cuer entierement, ainsi que doibvent faire loyaux xhrestpiens, et s’il vous plais aguerroyer, si allez sur le Sarrazin. Prince de Bourgongne, je vous prie, supplie et requiers, tant humblement que requierir vous puis, que ne guerroyez plus au saint royaulme de France ; et faictes retraire incontinent et briefvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaulme ; et de la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix à vous, sauve son honneur, s’il ne tient en vous ; et vous fais assçavoir, de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, pour votre bien et pour votre honneur, et sur voz vie, que vous n’y gaignerez point bataille à rencontre des loyaulx Françoys, et que touts ceulx qui guerroyent audit saint royaulme de France, guerroyent contre le Roy Jhesus, roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain Seigneur. Et vous prie et requiers à joinctes mains que ne faictes nulle bataille ne ne guerroyez contre nous, vous, vos gens et subgiez ; et croyez surement, quelque nombre de gens que vous amenez contre nous, qu’ilz n’y gaigneront mie, et sera grant pitié de la grant bataille et du sanc qui sera répandu de ceux qui y vendront 310contre nous. Et a trois semaines que je vous envoyé escript et envoyé bonnes lectres par ung herault, que fussiez au sacre du roy, qui aujourd’huy dimanche, dix-septiesme jour de ce present mois de juillet, se fait en la cité de Reims, dont je n’ay eu point de reponse, ne n’ouy oncques puis nouvelles dudit herault. A Dieu vous command, et soit garde de vous, s’il lui plaist ; et prie Dieu qu’il y mette bonne paix. Escript audit lieu de Reims, le dix-septième jour de juillet.

(Sur le verso est écrit :) Au duc de Bourgongne.

Revenons au couronnement et au sacre de Charles VII.

Le droit d’administrer l’onction royale, (dit le savant continuateur de l’abbé Vély), incertain sous les rois de la première et de la seconde race, exercé même par plusieurs prélats de différents sièges dans les commencements de la troisième dynastie, avait, suivant le témoignage de la plupart des écrivains, été attribué aux archevêques de Reims par Louis VII, lors de la consécration de Philippe II son fils. Ce privilège fut, dit-on, accordé à cette métropole, en considération de Guillaume, cardinal et archevêque de Reims, frère de la reine Adélaïde de Champagne. On ne rapporte toutefois d’autre titre de cette concession, 311qu’une bulle du pape Alexandre III, de l’année 1173, et un règlement transcrit dans les registres de la Chambre des comptes. On peut ajouter à l’autorité de ces monuments l’usage constamment pratiqué depuis, et dont on ne trouve qu’une seule exception dans le sacre de Henri IV, célébré à Chartres ; mais il faut en même temps observer que Reims était au pouvoir de la ligue. Une possession consacrée par la révolution de six siècles établit suffisamment la prérogative des archevêques de Reims, sans qu’il soit nécessaire de l’appuyer sur des autorités antérieures, contredites par des exemples contraires. Ce droit, au surplus, n’était pas moins à charge qu’honorable, puisqu’ils étaient tenus de faire les frais de la cérémonie de la consécration et du festin royal. Comme cette dépense était considérable, les habitants y contribuaient2162.

Suivant un usage très-ancien, quatre seigneurs devaient être solennellement députés par le roi, pour obtenir que le vase sacré, connu sous le nom de Sainte-Ampoule, et confié depuis un temps immémorial à la garde des religieux de l’abbaye de Saint-Rémy de Reims, fut confié à l’archevêque pour la cérémonie du sacre. Ces 312illustres envoyés étaient appelés ôtages de la Sainte-Ampoule, parce qu’ils s’engageaient sous serment à ne la point perdre de vue, et à veiller sur elle à l’allée et au retour. Cette honorable mission fut cette fois confiée aux maréchaux de Rais et de Sainte-Sévère, au seigneur de Graville, grand-maître des arbalétriers, et à l’amiral de Culant. Ils se rendirent dans l’église de Saint-Rémy, et firent entre les mains des religieux les serments accoutumés. L’abbé, revêtu d’un habit pontifical, et ayant dessus lui un riche parement d’or, sortit alors de son église, entouré de religieux, et se mit en marche sous un poêle magnifique, tenant entre ses mains, bien dévotement, le vase mystérieux, objet de la vénération des fidèles. La foule, avide de contempler ce don céleste, qu’environnait le souvenir de tant de traditions merveilleuses, se pressait avec respect sur son passage. Cependant l’archevêque, revêtu de tous les attributs de sa dignité, et environné de chanoines, était, de son côté, sorti de la cathédrale pour venir au-devant de la Sainte-Ampoule, et ne tarda pas à arriver devant l’église de Saint-Denis, où l’abbé de Saint-Rémy s’était arrêté, selon l’antique cérémonial. Le prélat reçut alors des mains de l’abbé le dépôt précieux qui lui était confié, porta en grande pompe la Sainte-Ampoule dans l’église 313cathédrale de Notre-Dame, et posa le vase sacré sur le maître-autel2163.

Les princes, les prélats, tous les barons et chevaliers qui avaient accompagné le roi dans ce saint véage ; étaient déjà rassemblés dans ce temple auguste2164. La Pucelle, placée auprès de l’autel, et tenant à la main son étendard sacré2165, attirait surtout les regards de la foule immense réunie dans cette vaste basilique. Frère Richard était également présent.

Le roi d’armes de France parut alors, et, se plaçant devant le maître-autel, appela par leur nom les anciens pairs laïques2166 ; savoir, les ducs de Bourgogne, de Normandie et d’Aquitaine, les comtes de Flandres, de Toulouse et de Champagne ; formalité jugée nécessaire pour constater leur absence2167, et qui, en rappelant à la nation les antiques éléments de sa monarchie, servait à maintenir le droit de souveraineté des rois de France sur les rois d’Angleterre, grands vassaux de la couronne.

Les pairs appelés n’ayant point comparu, les 314seigneurs choisis pour les remplacer s’avancèrent revêtus d’habits royaux2168, savoir :

  • Le duc d’Alençon, représentant le duc de Bourgogne ;
  • Le comte de Clermont, fils aîné du duc de Bourbon, prisonnier en Angleterre, représentant le duc de Normandie ;
  • Le comte de Vendôme, représentant le duc d’Aquitaine ;
  • Le sire de La Trémoille, représentant le comte de Flandres ;
  • Le sire de Laval, représentant le comte de Toulouse ;
  • Et le seigneur de Gaucourt, ou de Beaumanoir, ou de Mailly (car les historiens varient à cet égard), représentant le comte de Champagne2169.

Les fonctions des pairs ecclésiastiques furent remplies par l’archevêque de Reims, les évêques de Châlons, d’Orléans, de Séez, et deux autres évêques que l’histoire ne désigne pas2170.

Le roi, abillé comme il appartenoit, entra alors précédé de ses officiers, et vint se placer à genoux devant l’autel2171. L’archevêque s’approcha 315à la tête de son clergé, et adressa au prince les paroles suivantes, consacrées par l’ancienne coutume, dont il observa scrupuleusement les moindres dispositions2172.

— Nous te requérons de nous octroyer que à nous et à nos églises à nous commises, conserves le privilège canonique, loy et justice due, nous gardes et deffendes comme roy est tenu en son royaulme à chascun evesque et à l’eglise à luy commise.

Le monarque répondit, conformément à l’usage :

— Je, par la grâce de Dieu, prouchain d’estre ordonné roy de France, promets au jour de mon sacre, devant Dieu et ses saincts, que je conserveray le privilege canonique, loy et justice à chascun de vous, prelats, et vous deffendray tant que je pourray, Dieu aydant, comme ung roy doibt par droit deffendre en son royaulme chascun evesque, et l’eglise à luy commise.

Puis il ajouta, toujours d’après le formulaire :

— Je promets au nom de Jhesus Xhrist, au peuple xhretspien à moy subject ces choses : Premièrement que tout le peuple xhrestpien je garderay à l’Eglise, et tous temps, la vraye paix, par vostre advis. Item, que je le deffendray 316de toutes rapines et iniquitez de tous degrés. Item, que en tous jugemens je commanderay équité et miséricorde, affin que Dieu clement et misericordieux m’octroye et à vous sa miséricorde. Item, que de bonne foy je travailleray à mon povoir mectre hors de ma terre et jurisdiction à moy commise, tous les herectiques declarés par l’Eglise. Toutes choses dessus dictes je confirme par serment.

Tel était du moins le formulaire alors observé au sacre de nos rois2173 ; et, comme les chroniques du temps assurent que tout le cérémonial en usage fut minutieusement suivi2174, il n’est pas douteux qu’une disposition si essentielle n’ait été exactement accomplie. Dans des temps plus rapprochés de nous, la demande de l’archevêque et les promesses du monarque se prononçaient en latin2175.

Aussitôt le serment du roi prononcé, deux pairs ecclésiastiques, toujours conformément au cérémonial, soulevèrent le siège sur lequel le prince était assis, tandis que les autres pairs soutenaient la couronne royale au-dessus de sa tête ; et ils le montrèrent à l’assemblée, représentant 317le peuple, comme pour lui demander son consentement2176. Formalité auguste, imposante, et qui, à travers son caractère pacifique, rappelait cette inauguration de nos premiers monarques, qui consistait à les élever sur le pavois, aux acclamations d’un peuple guerrier.

Immédiatement après cette cérémonie, qui constituait le couronnement, le roi, à genoux devant l’autel, reçut selon l’usage, des mains de l’archevêque,

presens ses princes et prelats, et toute la baronnie et chevalerie qui là estoit2177,

l’onction sainte, qui rend la personne des souverains inviolable et sacrée2178

l’archevesque […] gardant tout au long les cérémonies et solempnitez contenues dans le livre pontifical2179.

Jeanne d’Arc s’avança alors, s’agenouilla devant le roi, l’embrassa par les jambes, et

plorant à chauldes larmes :

— Gentil roy, (lui dit-elle), ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que levasse le siege d’Orleans, et que vous amenasse en ceste cité de Reims recepvoir vostre sainct sacre, en monstrant que vous estes vray roy, et celluy auquel le royaulme 318de France doibt appartenir2180.

On assure qu’elle le supplia alors de lui permettre de se retirer, les deux objets de sa mission se trouvant heureusement accomplis2181 ;

et moult faisoit grant pitié à tous ceulx qui la regardoient2182.

Le roi fut armé chevalier par le duc d’Alençon, immédiatement après la consécration2183 : on ignore s’il avait fait la veille des armes dans la cathédrale de Reims, ainsi que l’avait observé son père, le roi Charles VI2184. Charles VII, avant de sortir de l’église, fit lui-même trois chevaliers, au nombre desquels était le damoiseau de Commercy2185, et érigea en comté la seigneurie de Laval2186, pour reconnaître le zèle et les services de ce brave Guy IV, dont on a lu, au quatrième livre de cette histoire, une lettre si curieuse et si touchante. Le duc d’Alençon et le comte de Clermont firent aussi, en cette occasion, plusieurs chevaliers2187, dont les noms ne nous sont pas parvenus. Des gants furent distribués à tous les chevaliers et gentilshommes qui 319avaient assisté à la cérémonie2188 ;

et après, le service, fut la Saincte Ampole reportée et conduicte ainsi qu’elle avoit esté apportée2189.

Au sortir du temple, le roi, accompagné de tous les prélats et seigneurs de sa suite, se rendit au palais archiépiscopal, où le festin royal avait été préparé. L’archevêque de Reims fut le seul pair qui prit place à la table du monarque2190. Le duc d’Alençon, le comte de Clermont2191, le comte de La Marche2192, et plusieurs autres grands seigneurs2193, le servirent pendant le repas.

La nouvelle du sacre de Charles VII parvint à Paris deux jours après. Les registres du parlement, qui en font mention, s’accordent avec la lettre de la Pucelle ci-dessus rapportée, pour en fixer la date au 17 juillet, et non pas au 27, comme l’a marqué Villaret2194, ni au 7, comme l’a fait Lenglet Du Fresnoy2195, d’après Monstrelet. Voici les termes dans lesquels le greffier, chargé de la tenue de ces registres, y fait mention de cet événement à la date du mardi 19 juillet 320 1429.

Ce jour fut dit publiquement à Paris pour nouvelles, que messire Charles de Valois, dimenche dernier passé, XVIIe jour de ce mois, avoit esté sacré en l’église de Reims, en la manière que son père et les autres roys de France ont esté sacrez par ci devant2196.

Une grande joie attendait à Reims la jeune libératrice de la France. Son oncle Durand Laxart et son père, le respectable Jacques d’Arc, y arrivèrent presque en même temps qu’elle. J’ai déjà dit que ses deux frères, Pierre et Jean d’Arc, l’avaient accompagnée dans cette glorieuse expédition ; ainsi cette vertueuse fille put se croire un instant rendue à sa famille et au pays qui l’avait vue naître2197. Quelle dut être l’émotion de la jeune guerrière en tombant aux genoux du vénérable auteur de ses jours, en lui demandant encore pardon de sa désobéissance forcée, en implorant cette bénédiction, le plus précieux héritage que l’homme vertueux puisse laisser à ses enfants ; et comme en voyant ce bon père, revenu de ses premières préventions, contempler avec ravissement le spectacle de son triomphe, une joie pure et délicieuse dut inonder son cœur ! Oh ! qu’il doit être doux d’enivrer de sa gloire les regards des auteurs de ses 321jours, et de cacher leurs cheveux blancs sous les couronnes qu’on vient d’obtenir par d’illustres travaux ! Ah ! si la renommée a des charmes, si le bruit des éloges, si les vœux de la patrie reconnaissante, viennent frapper d’un doux concert les oreilles de l’homme de bien, c’est sans doute quand il peut renvoyer aux êtres chéris dont le ciel l’a fait naître ces hommages flatteurs, ce tribut honorable d’estime, de respect et d’amour. Malheureux celui qui, s’avançant d’un pas trop lent dans les champs de la gloire, ne peut recueillir sa moisson de lauriers que lorsque la froide terre des morts couvre les restes de ces êtres adorés ; lorsque tous les objets de son respect, de sa tendresse et de sa reconnaissance ont successivement disparu, ont disparu sans retour de la demeure des vivants ; et que seul désormais, au milieu d’une foule envieuse ou indifférente, privé des guides et des compagnons de sa jeunesse, sans parents, sans amis, sans émules, sans bienfaiteurs, il ne saurait trouver un cœur où répandre sa joie, ne compte sur l’affection, sur l’intérêt d’aucun être animé du souffle de la vie, et ne peut plus déposer ses trophées que sur d’insensibles tombeaux !

Il paraît que le roi fit venir Durand Laxart en sa présence, et se plut à entendre de sa bouche le détail de la manière dont la jeune inspirée était parvenue, avec son assistance, à partir de 322son pays pour venir accomplir les ordres du ciel2198. Il est très-vraisemblable, quoiqu’il n’en soit fait mention ni dans les dépositions ni dans les chroniques du temps, qu’il ne négligea point cette occasion de se faire présenter le père vénérable de sa généreuse libératrice.

La ville de Reims paya les frais du séjour de Jacques d’Arc dans ses murs ; un compte tiré de ses archives en offre la preuve. On y lit :

A Alis, vefve Rolin Moriau, hostesse de l’Asne rayé, pour despence faite en son hostel par le père de Jehanne la Pucelle, qui estoit en la compaignie du roy quant il fut sacré en cette ville de Reims, la somme de vingt quatre livres parisis, comme il appert plus à plain par le mandat dudit lieutenant (Thomas de Bazoches), donné le dix huictiesme jour du mois de septembre, l’an mil quatre cens vingt neuf, et par quittance de ladicte Alis, escrite au dos d’icelluy mandement, cy rendue ; pour ce … XXIIIJ. l. p.

Jeanne d’Arc, parvenue au faîte de sa gloire, n’en paraissait que plus humble et que plus modeste.

— Mon fait, répétait-elle souvent, n’était qu’un ministère2199.

Et comme on lui disait :

— Jamais on ne vit de telles choses comme on en 323voit dans votre fait ; on ne lit rien de semblable dans aucun livre.

— Mon Seigneur, répondit-elle, a un livre dans lequel oncques aucun clerc ne lit, tant soit il parfait en cléricature2200.

(Mardi 20 juillet) Le roi ne demeura que trois jours à Reims2201. Après en avoir fait gouverneur Antoine de Hollande, neveu de l’archevêque2202, il en partit le mardi, 20 juillet au matin, pour se rendre en pèlerinage, suivant une coutume pratiquée depuis un temps immémorial, au bourg de Corbeny, situé à cinq lieues de Reims, en un lieu où repose le corps d’un saint nommé Marculfe, mais plus connu sous le nom de saint Marcou2203. C’est par les mérites de ce saint, qui était du sang royal de France, et qui termina dans la solitude une vie consacrée au jeûne, au cilice et à la prière, que les rois de France passaient pour avoir obtenu du ciel le don de guérir, en les touchant de leurs mains sacrées, ces plaies hideuses connues sous le nom honteux d’écrouelles, que tant de races infortunées se transmettent en héritage ; aussi regardaient-ils comme un devoir 324indispensable de s’y rendre immédiatement après la cérémonie de leur consécration2204. Eh ! qui pourrait n’être pas touché du motif généreux qui leur faisait attacher tant de prix à observer cette coutume toute bienfaisante et toute paternelle ? S’ils n’étaient pas intimement convaincus de la faculté miraculeuse que leur attribuait la multitude, du moins il leur suffisait de croire à l’efficacité des prières émanées d’un cœur humble et religieux, pour les déterminer à se rendre au désir de leur peuple, et à tenter une épreuve qu’il ne dépendait que de Dieu de rendre utile à tant d’infortunés.

— Le roy te touche, Dieu te guérisse !

Telles étaient les paroles qu’ils proféraient en imposant les mains sur les plaies de ces misérables2205 ; et ces mots exprimaient bien moins la promesse d’un miracle qu’une prière adressée au souverain maître des pauvres et des rois.

Notes

  1. [1952]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  2. [1953]

    Monstrelet.

  3. [1954]

    Monstrelet.

  4. [1955]

    Monstrelet.

  5. [1956]

    J’ai déjà fait observer ailleurs qu’il était d’usage de payer d’avance aux soldats, au moment de leur engagement, une certaine partie de leur solde.

  6. [1957]

    Actes de Rymer, t. X, p. 424-426, édition de 1727.

  7. [1958]

    Actes de Rymer, t. X, p. 424-426, édition de 1727.

  8. [1959]

    Histoire au vray, etc.

  9. [1960]

    Guillaume Gruel, Histoire du comte de Richemont, etc.

  10. [1961]

    Guillaume Gruel, Histoire du comte de Richemont, etc.

  11. [1962]

    Idem.

  12. [1963]

    Histoire au vray, etc.

  13. [1964]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  14. [1965]

    Chronique sans titre.

  15. [1966]

    Histoire au vray, etc.

  16. [1967]

    Chronique sans titre.

  17. [1968]

    Histoire au vray, etc.

  18. [1969]

    Chronique sans titre.

  19. [1970]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  20. [1971]

    Histoire au vray, etc.

  21. [1972]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  22. [1973]

    Chronique sans titre.

  23. [1974]

    Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.

  24. [1975]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV ; Gaillard, Histoire de la querelle, etc., t. III.

  25. [1976]

    Déposition de Marguerite la Touroulde, veuve de Renaut de Bouligny, conseiller du roi.

  26. [1977]

    Mémoires de la chambre des comptes, 8e compte de Guillaume Charrier, récepteur général des finances, depuis 1427 jusques en 1429.

  27. [1978]

    Chronique sans titre.

  28. [1979]

    Histoire au vray, etc.

  29. [1980]

    Idem.

  30. [1981]

    Idem.

  31. [1982]

    Chronique sans titre.

  32. [1983]

    Chronique sans titre.

  33. [1984]

    Histoire au vray, etc.

  34. [1985]

    M. Le Nain, Table alphabétique, supplément, t. II, de la bibliothèque de M. de Flandres de Brunville, procureur du roi au châtelet.

  35. [1986]

    Lettre de Jehanne la Pucelle au duc de Bourgongne, en date du 17 juillet, trouvée dans les archives de la chambre des comptes de Lille. (Voyez ci-après.)

  36. [1987]

    Chronique sans titre.

  37. [1988]

    Déposition de Regnaulde, veuve de J. Hure.

  38. [1989]

    Déposition du comte de Dunois.

  39. [1990]

    Déposition de Simon Charles, président en la chambre des comptes.

  40. [1991]

    Guillaume Gruel, Histoire du comte de Richemont, etc.

  41. [1992]

    Histoire au vray, etc. ; Guillaume Gruel, Histoire du comte de Richemont, etc.

  42. [1993]

    Idem.

  43. [1994]

    Idem.

  44. [1995]

    Idem.

  45. [1996]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  46. [1997]

    Chronique sans titre ; Histoire au vray, etc.

  47. [1998]

    Déposition de Robert Thibault.

  48. [1999]

    Chronique sans titre.

  49. [2000]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  50. [2001]

    Déposition de Robert Thibault.

  51. [2002]

    Chronique sans titre ; Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  52. [2003]

    Chronique sans titre.

  53. [2004]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  54. [2005]

    Chronique sans titre.

  55. [2006]

    Idem.

  56. [2007]

    Histoire au vray, etc.

  57. [2008]

    Chronique sans titre.

  58. [2009]

    Histoire au vray, etc.

  59. [2010]

    Sa déposition.

  60. [2011]

    Chronique sans titre.

  61. [2012]

    Sa déposition.

  62. [2013]

    Monstrelet.

  63. [2014]

    Histoire au vray, etc.

  64. [2015]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV ; Gaillard, Histoire de la querelle, etc.

  65. [2016]

    L’abbé Lebeuf, Mémoires concernant l’histoire civile et ecclésiastique d’Auxerre et de son ancien diocèse, 1743, t. II, p. 284.

  66. [2017]

    Jean Régnier, bailli d’Auxerre, a laissé des Mémoires de sa vie, imprimés en 1526, sous le titre de Fortunes et Adversitez de Jehan Regnier, aujourd’hui fort rares. Il fut toujours attaché au parti anglais et bourguignon, et persécuté par celui de Charles VII. Il rapporte que le dimanche 14 janvier 1431, il fut arrêté avec cinq ou six personnes de sa compagnie, dont deux étaient des Bourguignons et deux autres des Anglais. C’était apparemment sur les limites de la Normandie et de la Picardie, puisque c’est à Beauvais qu’ils furent conduits le même jour. (L’abbé Lebeuf, Mémoires concernant l’Histoire d’Auxerre, t. II, p. 186.)

  67. [2018]

    La ville d’Auxerre était si fort affectionnée au parti anglais et bourguignon, qu’à l’occasion de la bataille de Cravant, gagnée sur les Français, en 1423, à trois lieues et demie d’Auxerre, les chanoines de la cathédrale arrêtèrent qu’en mémoire de cet événement on chanterait tous les ans, à pareil jour (16 août), une messe qu’on appellerait Messe de la victoire. (Id. ibid., p. 283.)

  68. [2019]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  69. [2020]

    Monstrelet.

  70. [2021]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  71. [2022]

    Histoire au vray, etc.

  72. [2023]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV ; Gaillard, Histoire de la querelle, etc., t. III.

  73. [2024]

    Chronique sans titre.

  74. [2025]

    Déposition de Louis de Contes ; Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  75. [2026]

    Déposition de Robert Thibault.

  76. [2027]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  77. [2028]

    Histoire au vray, etc.

  78. [2029]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  79. [2030]

    Chronique sans titre.

  80. [2031]

    Histoire au vray, etc.

  81. [2032]

    Chronique sans titre.

  82. [2033]

    Chronique sans titre ; Histoire au vray, etc.

  83. [2034]

    Chronique sans titre.

  84. [2035]

    Histoire au vray, etc.

  85. [2036]

    Chronique sans titre.

  86. [2037]

    Histoire au vray, etc.

  87. [2038]

    Chronique sans titre.

  88. [2039]

    Déposition de Simon Charles.

  89. [2040]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  90. [2041]

    Idem.

  91. [2042]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  92. [2043]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  93. [2044]

    Chronique sans titre.

  94. [2045]

    Déposition de Jean, comte de Dunois.

  95. [2046]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  96. [2047]

    Chronique sans titre.

  97. [2048]

    Chronique sans titre.

  98. [2049]

    Idem.

  99. [2050]

    Déposition de Jean, comte de Dunois.

  100. [2051]

    Histoire au vray, etc.

  101. [2052]

    Chronique sans titre.

  102. [2053]

    Idem.

  103. [2054]

    Histoire au vray, etc.

  104. [2055]

    Chronique sans titre.

  105. [2056]

    Histoire au vray, etc.

  106. [2057]

    Chronique sans titre.

  107. [2058]

    Idem.

  108. [2059]

    Histoire au vray, etc.

  109. [2060]

    Histoire au vray, etc.

  110. [2061]

    Chronique sans titre.

  111. [2062]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV, p. 420.

  112. [2063]

    Déposition du comte de Dunois.

  113. [2064]

    Histoire au vray. etc. ; Chronique sans titre.

  114. [2065]

    Chronique sans titre.

  115. [2066]

    Déposition de Jean, comte de Dunois.

  116. [2067]

    Histoire au vray, etc.

  117. [2068]

    Chronique sans titre.

  118. [2069]

    Déposition de Simon Charles.

  119. [2070]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  120. [2071]

    Déposition de Simon Charles.

  121. [2072]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  122. [2073]

    Idem.

  123. [2074]

    Déposition de Jean, comte de-Dunois.

  124. [2075]

    Déposition de Simon Charles.

  125. [2076]

    Chronique sans titre.

  126. [2077]

    Déposition de Jean, comte de Dunois.

  127. [2078]

    Déposition du comte de Dunois.

  128. [2079]

    Idem.

  129. [2080]

    Déposition de Simon Charles.

  130. [2081]

    Chronique sans titre.

  131. [2082]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  132. [2083]

    Chronique sans titre.

  133. [2084]

    Déposition de Simon Charles.

  134. [2085]

    Étienne de Givry, élu évêque de Troyes en 1395, mourut âgé de quatre-vingt-douze ans : il est donc probable qu’il était évêque de Troyes en 1429 ; il est sur qu’il l’était, encore en 1426. (Voyez Grosley, Mémoires historiques et critiques pour l’Histoire de Troyes.)

  135. [2086]

    Jean de Dinteville, chevalier, seigneur de Chenets et de Polizy, figure comme bailli de Troyes dans des actes de 1421, 1427 et 1428. Il fut tué en combat singulier dans les fossés de Chablis vers l’an 1440. Il est probable qu’il était encore bailli de Troyes en 1429, puisqu’on ne trouve pas qu’Antoine de Dampmartin, comte de Chabannes, qui lui succéda dans cette charge, ait été bailli de Troyes avant 1431. (Id. ibid.)

  136. [2087]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  137. [2088]

    Déposition du comte de Dunois.

  138. [2089]

    Déposition de Simon Charles.

  139. [2090]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  140. [2091]

    Idem.

  141. [2092]

    Nicolas Camusat, Mélanges historiques, 1644, feuillet 214, verso.

  142. [2093]

    Chronique sans titre.

  143. [2094]

    Histoire au vray, etc..

  144. [2095]

    Chronique sans titre.

  145. [2096]

    Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.

  146. [2097]

    Idem.

  147. [2098]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  148. [2099]

    Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.

  149. [2100]

    Chronique sans titre.

  150. [2101]

    Déclaration de la Pucelle, en l’interrogatoire du 3 mars 1430.

  151. [2102]

    Déposition de Simon Charles.

  152. [2103]

    Chronique sans titre.

  153. [2104]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  154. [2105]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  155. [2106]

    Monstrelet.

  156. [2107]

    Histoire au vray, etc.

  157. [2108]

    Monstrelet.

  158. [2109]

    Chronique sans titre.

  159. [2110]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  160. [2111]

    Idem.

  161. [2112]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre ; dépositions de Louis de Contes et de Simon Charles.

  162. [2113]

    Chronique sans titre.

  163. [2114]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  164. [2115]

    Chronique sans titre.

  165. [2116]

    Déposition de Jean Morel.

  166. [2117]

    Déposition de Conrardin de Spinal.

  167. [2118]

    Leurs dépositions.

  168. [2119]

    Idem.

  169. [2120]

    Dépositions de Jean Morel et de Conrardin de Spinal.

  170. [2121]

    Déposition de Conrardin de Spinal.

  171. [2122]

    Déposition de Jean Morel.

  172. [2123]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  173. [2124]

    Idem.

  174. [2125]

    Monstrelet.

  175. [2126]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  176. [2127]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  177. [2128]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  178. [2129]

    Idem.

  179. [2130]

    Monstrelet.

  180. [2131]

    Idem.

  181. [2132]

    Monstrelet.

  182. [2133]

    Actes de Rymer, t. X ; p. 432 et 433, édition de 1727.

  183. [2134]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  184. [2135]

    Monstrelet.

  185. [2136]

    Déposition de Simon Charles.

  186. [2137]

    Idem.

  187. [2138]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  188. [2139]

    Histoire au vray, etc.

  189. [2140]

    Chronique sans titre ; Monstrelet.

  190. [2141]

    Monstrelet.

  191. [2142]

    Histoire au vray, etc.

  192. [2143]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  193. [2144]

    Chronique sans titre.

  194. [2145]

    Histoire au vray, etc., Chronique sans titre.

  195. [2146]

    Chronique sans titre.

  196. [2147]

    Histoire au vray, etc.

  197. [2148]

    Chronique sans titre.

  198. [2149]

    Histoire au vray, etc.) Chronique sans titre.

  199. [2150]

    Monstrelet.

  200. [2151]

    Histoire au vray, etc.

  201. [2152]

    Chronique sans titre.

  202. [2153]

    Histoire au vray, etc.

  203. [2154]

    Idem.

  204. [2155]

    Idem.

  205. [2156]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre ; Monstrelet.

  206. [2157]

    Monstrelet.

  207. [2158]

    Histoire au vray, etc.

  208. [2159]

    Manuscrits de Duchesne, déposés à la Bibliothèque du Roi, t. IV, fol. 43.

  209. [2160]

    Chronique sans titre.

  210. [2161]

    La Pucelle, interrogatoire du 1er mars 1430.

  211. [2162]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  212. [2163]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  213. [2164]

    Monstrelet.

  214. [2165]

    Déclaration de la Pucelle, interrogatoire du 3 mars 1430.

  215. [2166]

    Monstrelet.

  216. [2167]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  217. [2168]

    Monstrelet.

  218. [2169]

    Les diverses Chroniques du temps.

  219. [2170]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  220. [2171]

    Histoire au vray, etc.

  221. [2172]

    Histoire au vray, etc.

  222. [2173]

    Jean Du Tillet, Recueil des rois de France, leur couronne et maison, 1578, 1ère partie, p. 262 et suiv.

  223. [2174]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre, etc.

  224. [2175]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  225. [2176]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  226. [2177]

    Monstrelet.

  227. [2178]

    Monstrelet ; Jean Chartier, Histoire de Charles VII ; toutes les dépositions ; toutes les Chroniques.

  228. [2179]

    Chronique sans titre.

  229. [2180]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  230. [2181]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  231. [2182]

    Histoire au vray, etc.

  232. [2183]

    Chronique sans titre.

  233. [2184]

    Villaret, Histoire de France.

  234. [2185]

    Monstrelet.

  235. [2186]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  236. [2187]

    Histoire au vray, etc.

  237. [2188]

    La Pucelle, interrogatoire du 3 mars 1430.

  238. [2189]

    Histoire au vray, etc.

  239. [2190]

    Monstrelet.

  240. [2191]

    Idem.

  241. [2192]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  242. [2193]

    Monstrelet.

  243. [2194]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  244. [2195]

    Histoire de Jeanne d’Arc.

  245. [2196]

    Registres du parlement, vol. XV.

  246. [2197]

    Dépositions de Husson le Maistre et de Durand Laxart.

  247. [2198]

    Déposition de Durand Laxart.

  248. [2199]

    Déposition de frère Jean Pasquerel.

  249. [2200]

    Déposition de frère Jean Pasquerel.

  250. [2201]

    La Pucelle, interrogatoire du 3 mars 1430 ; Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  251. [2202]

    Monstrelet.

  252. [2203]

    Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

  253. [2204]

    Histoire au vray, etc..

  254. [2205]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

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