A. Harmand  : Jeanne d’Arc, ses costumes, son armure (1929)

III. : 1. Jeanne captive

381III.
De Compiègne à Rouen

1.
Jeanne captive

Lorsqu’au boulevard du pont de Compiègne la sorcière des Armagnacs, tirée à bas de son cheval, fut tombée aux mains des Bourguignons, ceux-ci la conduisirent à Margny2045, village distant de deux kilomètres, où ils s’empressèrent de la désarmer. On lui enleva d’abord son harnais de tête2046, puis sa huque de drap d’or et ses mitons ; on déboucla ses avants-bras, ses garde-bras, sa cuirasse ; on la déchaussa de ses éperons, de ses grèves, de ses cuissots et de ses solerets. Elle apparut alors en pourpoint, et, si l’on en croit l’évêque de Nevers, Jean Germain, confesseur de la duchesse de Bourgogne2047, comme on ne savait pas bien au juste si elle était homme ou femme, on la délaça. La vue de sa poitrine qu’elle avait belle2048, tira les assistants de toute incertitude.

Margny était un avant-poste des Bourguignons, commandé par messire Baudot de Noyelles et dont l’attaque avait motivé la sortie des assiégés. À la nouvelle que les Français en voulaient à ses gens de Margny, le duc Philippe avait quitté en hâte Coudun, où il se trouvait à une grande lieue de Compiègne. Il arriva pour voir la Pucelle prisonnière et désarmée. La tenue de Jeanne, dépouillée de son armure, étant sommaire, il est à croire que, pour comparaître devant le noble duc, on la revêtit d’une robe d’emprunt.

Le bâtard de Wandomme, dont les gens avaient capturé l’héroïne, était au sire de Beaurevoir, monseigneur Jean de Luxembourg ; il la céda à son maître. Celui-ci l’ayant gardée trois ou quatre jours en son logis de Clairoix près Compiègne, l’envoya au château de Beaulieu en Vermandois, où, selon Perceval de Cagny, le maître d’hôtel de Jeanne, l’écuyer d’Aulon, qui avait été pris en même temps qu’elle, continuait à la servir2049.

On témoignait donc certains égards à la prisonnière et cela n’a rien qui doive surprendre. Les captifs d’importance représentaient une valeur pécuniaire proportionnée à leur rang ou à leur renommée. Jadis, la rançon du roi Jean avait été de trois millions d’écus d’or, du Guesclin, prisonnier du prince Noir, s’était estimé lui-même cent mille francs d’or et, en 1440, le roi d’Angleterre ne libérera le duc Charles d’Orléans que moyennant deux cent quarante mille écus2050. Les seigneurs, qui détenaient des prisonniers de marque, avaient donc intérêt à les traiter convenablement. C’est pourquoi rien d’indispensable, aussi bien en vêtements 382qu’en nourriture, ne dut manquer à la Pucelle, tant qu’elle resta en la possession de Jean de Luxembourg, car ce seigneur espérait en tirer une grosse somme le jour où il la livrerait aux Anglais.

Mais s’il fallait qu’elle fût bien soignée, il était non moins nécessaire de la bien garder. Or, un certain jour, Jeanne, désireuse d’aller rejoindre ses chers amis de Compiègne, dont le sort la préoccupait, tenta de s’échapper. Il s’en fallut de peu qu’elle ne réussît et, sans la vigilance du portier, elle prenait la clef des champs2051. Informé du fait, messire Jean jugea plus sûr de l’envoyer dans son château de Beaurevoir près de Cambrai, à quarante-cinq kilomètres de Beaulieu2052. Elle se trouvait là dans la société de la vieille demoiselle de Luxembourg, tante de Jean, et de Jeanne de Béthune, sa femme. Ce fut en vain que ces pieuses et charitables dames essayèrent d’amener la prisonnière à quitter son habit d’homme, lui offrant des vêtements de femme ou du drap pour en faire. Jeanne leur répliqua qu’elle n’en avait pas encore congé de Notre Seigneur2053 et elle résista à leurs instances.

Cet habit d’homme que la Pucelle portait à Beaurevoir et que les dames de Luxembourg trouvaient malséant, puisque l’Église en avait défendu l’usage aux femmes sous peine d’anathème, devait être d’une grande simplicité et se rapprocher beaucoup de celui avec lequel, dix-huit mois auparavant, elle s’était présentée devant le roi Charles VII, dans la grande salle du château de Chinon. Son pourpoint et sa chaussure étaient sans doute des plus ordinaires, sa robe d’étoffe sombre et commune. Un chaperon à l’avenant lui servait à volonté de coiffure ou de garde-cou. Car ce chaperon devait être un chaperon à enformer et probablement à courte cornette. Une longue cornette n’offrait guère d’avantages qu’au dehors, à cheval notamment, où, lorsque l’exigeait la rigueur de la saison, on la tortillait autour de la tête encapuchonnée pour maintenir celle-ci solidement enveloppée, en dépit des bourrasques du ciel et des réactions de la monture. Dans le calme d’une prison, elle eût été plus gênante qu’utile. Quant à la coupe de la robe de la captive, il est facile de s’en faire une idée. Nous avons appris en effet que le corps des robes d’usage courant se taillait uniformément sur les patrons qu’a donnés la figure 1 du chapitre de la Robe et que les manches qu’on y adaptait le plus ordinairement étaient celles dont la figure 18 du même chapitre a reproduit le tracé ; mais nous savons aussi que les gens du peuple employaient volontiers la manche cylindrique2054 et nous sommes tenté de préconiser cette dernière pour la reconstitution du costume de notre prisonnière. C’est, croyons-nous, ainsi accoutrée très simplement que, dans la chambre haute du donjon de Beaurevoir qui lui avait été assignée comme retrait, messire Aimond de Macy la vit à plusieurs reprises. Ce chevalier bourguignon la trouvait à son gré et se plaisait en sa compagnie2055.

En septembre, deux habitants de Tournai, le grand doyen Bietremieu Carlier et le conseiller maître Henri Romain, de passage à Beaurevoir, vinrent également la visiter. Elle leur confia, pour les magistrats de leur ville, une lettre, dans laquelle 383elle priait ces personnages de vouloir bien lui envoyer vingt à trente écus d’or2056. Nous verrons plus loin quelle suite fut donnée à cette demande.

Cependant, quoique traitée avec douceur, Jeanne avait toujours l’idée fixe de recouvrer sa liberté. Ayant cru savoir par de vagues rumeurs que Compiègne allait être mis à feu et à sang, elle n’y tint plus et, malgré le conseil de sainte Catherine, saillit par la fenêtre de sa chambre d’une hauteur de soixante-dix pieds. On la releva, les reins presque brisés2057. Cette fois, c’en était trop. Le sire de Beaurevoir pria son seigneur, le duc Philippe, de vouloir bien lui garder dorénavant sa prisonnière et, vers la fin de septembre, elle fut conduite à Arras, dans la prison ducale.

Elle y séjourna six semaines, pendant lesquelles elle reçut plusieurs visites. Un Écossais vint lui montrer un tableau, où elle était portraiturée en armure, un genou en terre, présentant une lettre à son roi2058. Messire Jean de Pressy, chambellan du duc Philippe, et plusieurs autres seigneurs bourguignons lui offrirent un habit de femme qui n’eut pas plus de succès que celui des dames de Luxembourg2059. Entre temps, la requête adressée par elle aux Tournaisiens, lorsqu’elle était encore à Beaurevoir, avait été agréée et un clerc de Tournai, Jean Naviel, lui apportait, de la part du conseil de cette ville, vingt-deux couronnes d’or2060, représentant environ quinze cents francs de notre monnaie d’avant-guerre2061.

Nul doute que cette somme ne servît, au moins en partie, à l’entretien ou à l’accroissement de la garde-robe de la prisonnière. L’hiver approchait et peut-être fit-elle alors l’acquisition d’une robe fourrée.

Enfin, vers le milieu du mois de novembre, le sire de Beaurevoir passa outre aux supplications de sa tante et de sa femme et consentit, pour dix mille livres tournois, à vendre l’héroïque Pucelle à ses pires ennemis2062.

D’Arras, Jeanne fut conduite d’abord au château de Drugy, où dom Nicolas Bourdon, prévôt de l’abbaye de Saint-Riquier, et dom Jean Chappelin, grand aumônier, accompagnés des principaux de la ville, vinrent la voir2063. De là, elle fut enfermée dans la forteresse du Crotoy, à cinq lieues d’Abbeville. Maître Nicolas de Queville, chancelier de la cathédrale d’Amiens, s’y trouvait prisonnier des Anglais. Elle se confessa à lui et en reçut la communion2064. Les demoiselles et les bourgeois d’Abbeville l’allèrent visiter dans sa prison2065.

Peu après, on lui fit traverser en barque l’estuaire de la Somme pour l’amener à Saint-Valéry, d’où on la conduisit à Rouen par Eu et Dieppe2066. Elle fut incarcérée dans l’une des sept grosses tours du vieux château de Bouvreuil, celle qui donnait sur les champs. On la mit dans la salle du milieu, qui se trouvait entre le souterrain et la chambre haute. Cette salle, à laquelle on accédait par huit marches, était sombre, une partie des ouvertures en ayant été bouchées. Une cage de fer y avait été préparée. On prétend que Jeanne y fut introduite et maintenue attachée par le cou, les 384pieds et les mains. Mais aucun de ses visiteurs n’a déclaré l’avoir jamais vue dans cette cage. Ce qui semble certain c’est qu’elle eut des fers aux pieds pendant le jour et que, la nuit, on ajoutait à ces entraves une chaîne qui lui entourait la taille et dont l’extrémité était cadenassée à une grosse poutre.

Les textes suivants que nous extrayons de différentes dépositions du procès de réhabilitation vont d’ailleurs nous renseigner sur le traitement cruel qu’elle fut obligée de subir pendant cinq mois dans la sombre geôle où les Anglais la tinrent enchaînée jusqu’au jour de son supplice.

Thomas de Courcelles, bachelier en théologie, recteur émérite de l’Université, chanoine d’Amiens, de Laon et de Thérouanne :

Jeanne était dans la prison du château, sous la garde de John Gris et de ses servants. Elle avait les jambes tenues par des chaînes de fer. Était-ce ainsi toujours ? Je ne sais2067.

Pierre Migiet, docteur en théologie, prieur de Longueville :

Ils (les Anglais) la mirent en prison séculière et la tinrent bien enchaînée. Personne ne parlait avec elle. Elle avait pour gardiens des Anglais qui ne souffraient pas qu’on l’approchât. D’après ce qu’on disait, elle était durement traitée et avait les fers aux pieds ainsi qu’aux mains. Mais ce n’est pas là chose dont j’ai été témoin2068.

Jean Tiphaine, docteur en médecine, maître ès arts, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris :

Jeanne était en prison dans une tour du château. Je me souviens que je l’y ai vue les deux jambes chargées de fers. Là où elle était, il y avait un lit2069.

Guillaume Manchon, notaire de l’officialité de Rouen, greffier du procès de condamnation :

Un jour, l’évêque de Beauvais, le comte de Warwick et moi, nous entrâmes dans la prison où était Jeanne, et nous la trouvâmes les deux pieds dans les fers. Il paraît, d’après ce que j’ouïs dire alors, que, la nuit, elle était attachée par une chaîne de fer qui lui ceignait le corps ; mais je ne l’ai pas vue attachée ainsi. Il n’y avait dans la prison ni lit ni objet de literie, mais quatre ou cinq misérables individus qui étaient ses gardiens2070.

Guillaume Colles, dit Boisguillaume, notaire de l’officialité de Rouen, greffier du procès de condamnation :

Jeanne était dans une forte prison, les fers aux pieds. On lui avait laissé un lit. Elle avait des gardes anglais dont elle se plaignit maintes fois, disant qu’ils l’opprimaient fort et la maltraitaient2071.

385Nicolas Taquel, notaire de l’officialité de Rouen, greffier du procès de condamnation :

J’ai vu Jeanne à la prison du château de Rouen. Elle était enfermée dans une tour, vers les champs. Je l’ai vue quelquefois dans les fers, et cela quelquefois nonobstant son état de maladie2072. Un Anglais avait la garde de la porte de la prison et de la chambre de Jeanne. Sans sa permission, personne, pas même les juges, ne pouvait avoir accès auprès de Jeanne2073.

Jean Massieu, curé doyen, huissier pendant le procès de condamnation :

Sur la captivité de Jeanne, voici ce que je sais de certain. Elle était enfermée dans une chambre du premier étage. On y montait par huit marches, et il s’y trouvait un lit. Jeanne était liée par une chaîne à une grosse pièce de bois, longue de cinq à six pieds à laquelle adhérait une serrure servant à fermer la chaîne.

Il y avait là cinq Anglais de l’état le plus misérable, dits houspilleurs2074, qui la gardaient. Ces gens désiraient fort la mort de Jeanne. Très souvent ils la tournaient en dérision ; et elle leur en faisait reproche.

Un serrurier, Étienne Castille, me raconta qu’il avait construit pour Jeanne une cage de fer où elle était tenue droite, attachée par le cou, les pieds et les mains, et que ce traitement dura depuis l’arrivée de Jeanne à Rouen jusqu’au commencement de son procès.

Pour moi, je ne l’ai jamais vue en cet état.

Quand je l’emmenais et la ramenais, elle avait toujours les pieds hors des fers2075.

[…] Ce même jour (jour de son abjuration), après dîner, devant le conseil de l’Église, Jeanne déposa l’habit d’homme et prit l’habit de femme, ainsi qu’il lui était ordonné. C’était le jeudi ou le vendredi de la Pentecôte. L’habit d’homme fut mis dans un sac, en la même chambre où Jeanne était détenue prisonnière. Elle demeura sous la garde de cinq Anglais. La nuit, il en restait trois dans la chambre et deux dehors, à la porte de la chambre. Jeanne couchée, avait les jambes tenues par deux paires de fers et le corps enserré par la chaîne qui, traversant les pieds de son lit, tenait à une grosse pièce de bois et fermait à clef. En cet état, elle ne pouvait se mouvoir de place2076.

Frère Martin Ladvenu, dominicain, bachelier en théologie :

Jeanne était en prison laïque, enchaînée et les fers aux pieds. Je l’ai vue bien des fois ainsi ferrée au château de Rouen. Personne ne pouvait lui parler sans l’autorisation des Anglais qui la gardaient nuit et jour2077.

386Pierre Isambard de La Pierre, dominicain, bachelier en théologie :

C’est lui (l’évêque Pierre Cauchon), à ce que je crois, qui, dès le commencement du procès, fit enchaîner Jeanne et la mit sous la garde de soldats anglais. Je l’ai vue dans la prison du château de Rouen, au fond d’une chambre assez obscure, attachée et les fers aux pieds quelquefois. L’évêque avait défendu que personne ne conférât avec elle sans une permission de lui ou du promoteur, qu’on nommait Benedicite2078.

Richard de Grouchet, chanoine de l’église collégiale de la Saussaye au diocèse d’Évreux :

J’ai vu Jeanne au château de Rouen, où elle était emprisonnée. Des Anglais la gardaient, la menaient et la ramenaient. Était-elle enchaînée ? Avait-elle des fers aux pieds ? Je ne sais. J’ai seulement ouï assurer qu’on la tenait bien rigoureusement et durement2079.

Thomas Marie, bénédictin, prieur de Saint-Michel près Rouen :

J’ai entendu un serrurier me dire qu’il avait fabriqué une cage de fer pour tenir Jeanne debout. Jeanne fut-elle mise dans cette cage ? Je crois que oui ; mais je ne le sais point2080.

Pierre Daron, procureur de la ville de Rouen lors du procès de condamnation :

Je n’ai connu Jeanne qu’à l’époque où elle fut amenée à Rouen. J’étais alors procureur de la ville. La curiosité me poussant, je désirais fort voir Jeanne et ne cherchais qu’une occasion. Même envie pressait Pierre Manuel, avocat du roi d’Angleterre. Je le trouvai, et ensemble nous allâmes voir Jeanne. Nous la trouvâmes au château, en prison dans une tour, ferrée aux pieds avec un anneau qui tenait à une grosse pièce de bois. Elle avait plusieurs gardes anglais2081.

Pierre Cusquel, bourgeois de Rouen :

Quand je la vis, Jeanne avait les jambes prises dans des liens de fer et le corps attaché par une longue chaîne fixée à une poutre. On avait fabriqué, pour l’y enfermer, disait-on, une cage de fer où elle ne pouvait se tenir que debout. Je me souviens d’avoir vu peser cette cage dans ma maison. Mais je n’y ai pas vu Jeanne enfermée2082.

Le mercredi 21 février 14312083, en la chapelle royale du château de Rouen, la Pucelle comparaît pour la première fois devant ses juges. Ils sont là quarante-trois prêtres, tant réguliers que séculiers, maîtres ès arts, docteurs ou bacheliers en théologie, docteurs ou licenciés en droit civil et en droit canon, installés sur des bancs 387de chaque côté du siège de l’évêque de Beauvais, tous vêtus chaudement à cause du froid de la saison, les cous de la plupart d’entre eux douillettement enfouis dans la visagière de leurs chaperons fourrés. Les plus frileux ont enformé leurs têtières et, de ceux-là, on ne voit tout juste que les visages2084. Deux greffiers, Manchon et Boisguillaume2085, les assistent. Amenée par l’huissier Massieu, Jeanne se tient devant les juges, assise sur une sellette2086, dans sa robe courte qui est noire2087.

Après de brèves questions sur son nom, ceux de ses parents, de ses parrains et marraines, le lieu où elle est née, celui où elle a été baptisée, son âge, et après l’avoir requise instamment par trois fois, mais en vain, de réciter le Pater, l’évêque lui demande si elle a à se plaindre de quelque chose. Jeanne répond qu’elle a à se plaindre d’être détenue avec des chaînes de fer au corps et aux pieds. Puis l’évêque commet à la garde de la prisonnière sir John Gris, écuyer, garde du corps du roi d’Angleterre et avec lui John Berwoit et William Talbot. Il leur fait jurer de lier et fidèlement garder Jeanne, de ne permettre à personne de l’entretenir sans sa permission et la séance est levée2088.

Un détail de peu d’importance, mais qui a néanmoins son intérêt puisqu’il se rapporte à la mise de Jeanne et que rien de ce qui touche à cette merveilleuse créature ne saurait nous être indifférent, nous est révélé par un passage de son interrogatoire du 1er mars. On lui demanda si elle avait eu des bagues. Il résulta de ses réponses que, jusqu’au jour où elle fut prise, elle en portait deux. L’une, sur laquelle étaient gravés les noms Jésus Maria, lui avait été donnée par ses parents, à Domrémy2089. L’autre, dont elle ne fournit aucune description, était un cadeau d’un de ses frères. Les Bourguignons lui avaient pris la première, à Compiègne, et l’évêque de Beauvais s’était approprié la seconde, lors de son incarcération au château de Rouen2090.

Nous découvrons, à propos du costume dont Jeanne fut revêtue au cours de sa captivité, une précision plus importante dans l’interrogatoire du 3 mars. Comme on lui demande l’âge qu’avait l’enfant qu’elle aurait ressuscité à Lagny, elle répond :

C’était un enfant de trois jours. Il fut apporté devant l’image de Notre-Dame de Lagny ; et on me dit que les jeunes filles de la ville étaient devant cette image, et que j’y voulusse bien aller prier Dieu et la sainte Vierge de rendre la vie à l’enfant. J’y allai et priai avec les autres ; et finalement la vie apparut en cet enfant. Il bailla trois fois et puis fut baptisé ; et aussitôt il mourut et on l’enterra en terre sainte. Or il y avait trois jours, comme on disait, que la vie n’était apparue en l’enfant ; et il était noir comme ma cotte2091. Mais quand il bailla, la couleur commença à lui revenir. Et moi j’étais avec les jeunes filles à genoux et en prière devant Notre-Dame.

Voilà le seul détail précis que nous offrent les textes sur le costume de la sainte pendant les douze longs 388mois que dura sa captivité. Il est néanmoins d’un grand intérêt si l’on réfléchit que, dans sa prison de Rouen, Jeanne ne dut disposer que d’une garde-robe réduite au strict nécessaire et que, par conséquent, tant dans l’intérieur de la tour où elle était enchaînée que dans les différents endroits où elle fut conduite, soit pour les interrogatoires publics, soit pour des séances consacrées à des formalités de procédure qui exigeaient sa présence2092, on dut la voir constamment revêtue de sa robe noire.

C’est aussi dans ce sombre costume que, le matin du 24 mai, amenée en charrette au cimetière de Saint-Ouen, elle s’offrit aux regards de la multitude, à l’heure tragique de son abjuration.

L’après-midi du même jour, Jeanne fut ramenée dans sa prison. Le vicaire-inquisiteur, Jean Lemaître, assisté de quatre des juges et de plusieurs autres gens d’Église, vint l’y visiter. Il lui exposa combien Dieu lui avait fait grande miséricorde en ce jour et combien miséricordieusement aussi s’étaient comportés envers elle les ecclésiastiques qui l’avaient reçue en grâce et l’avaient admise au pardon de notre sainte mère l’Église ; qu’en retour il fallait qu’elle obéisse humblement à la sentence des juges qu’elle fasse un total abandon de ses erreurs passées et qu’elle quittât ses habits d’homme2093.

De courtes chausses, une cotte simple, une robe et un chaperon de femme ayant été présentés à la prisonnière, elle ôta sa robe d’homme, dénoua ses aiguillettes, délaça son gippon, se dépouilla de ses longues chausses jointes ensemble et prit ces nouveaux vêtements. La robe était vraisemblablement celle que la duchesse de Bedford lui avait fait faire par le tailleur Jeannotin Simon et qu’elle n’avait jamais voulu revêtir jusque là2094. En même temps, elle se laissa docilement raser les cheveux qu’elle portait précédemment taillés en écuelle2095. Il y avait juste trente mois qu’elle n’avait fait usage du moindre habit féminin.

Après une nuit d’angoisse où elle fut sans trêve ni repos en butte aux infamies de ses houspilleurs, elle se trouva au matin dans la nécessité de reprendre son costume d’homme, ses vêtements de femme lui ayant été enlevés. Elle eut beau supplier ses misérables gardiens, ils ne voulurent pas les lui rendre. Lors du procès de réhabilitation, Jean Massieu déclara qu’il tenait ces faits de la bouche même de Jeanne2096. Cependant, le 28 mai, quand l’évêque, venu dans la prison pour constater, en présence 389de témoins, que sa prisonnière était de nouveau vêtue en homme, lui demanda qui lui avait suggéré de reprendre son habit masculin, elle lui répondit :

Je l’ai pris de mon plein gré, sans nulle contrainte. J’aime mieux l’habit d’homme que l’habit de femme2097.

La vérité, c’est que ses saintes lui étaient apparues. Elles lui avaient reproché son abjuration.

Dieu, (dit-elle), m’a mandé par saintes Catherine et Marguerite la grande pitié de la trahison que je consentis2098.

Dès lors elle portait de nouveau son costume d’homme de son plein gré et sans nulle contrainte.

Le lendemain 29 mai, l’évêque de Beauvais réunit dans la chapelle de l’archevêché quarante-deux assesseurs pour délibérer sur les suites à donner à ce qui s’était passé la veille. Ces doctes personnages déclarèrent à l’unanimité que Jeanne, ayant rétracté son abjuration du 24 et repris ses habits masculins, était relapse et qu’en conséquence elle devait être réputée hérétique et livrée à la justice séculière2099.

L’huissier Massieu fut chargé d’aller le lendemain matin à la prison citer la Pucelle à comparaître, à huit heures sur la place du Vieux-Marché pour s’entendre déclarer relapse, excommuniée et hérétique2100. On ne devait plus la revoir habillée en homme.

Notes

  1. [2044]

    Vers 1400. — Bibl. nat., fr. 15469, fol. 1.

    1450. — Ibid., fr. nouv. acq., 4811, fol. 47.

    1456. — Miracles de Notre Dame, t. II, pl. 14.

    Vers 1465. — Bruxelles, Bibl. roy., 9392, fol. 33 verso.

  2. [2045]

    Monstrelet, t. IV, p. 388.

  3. [2046]

    Les documents sont muets sur la coiffure de guerre, salade ou bacinet que Jeanne portait ce jour-là.

  4. [2047]

    Kervyn de Lettenhove, Chroniques relatives à l’histoire de la Belgique sous la domination des ducs de Bourgogne, p. 28.

  5. [2048]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 183 (Déposition du duc d’Alençon).

  6. [2049]

    Perceval de Cagny, p. 177.

  7. [2050]

    Pierre Champion, Vie de Charles d’Orléans, p. 309.

  8. [2051]

    Quicherat, Procès, t. I, pp. 163, 164, 249.

  9. [2052]

    Quicherat, Procès, t. I, pp. 109, 110 ; t. II, 298 ; t. III, 121.

  10. [2053]

    Fabre, Procès de condamnation, pp. 112-113. — Pierre Champion, Procès de condamnation, t. II, p. 64.

  11. [2054]

    Voir le chapitre de la Robe, figures 31 et 32.

  12. [2055]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 142.

  13. [2056]

    Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, t. II, pp. 215-216.

  14. [2057]

    Bibl. nat, fr. 23018, fol. 498 v°.

  15. [2058]

    Quicherat, Procès, t. I, p. 100.

  16. [2059]

    Fabre, Procès de condamnation, p. 113.

  17. [2060]

    Mémoires de la Société historique de Tournai, t. VIII, p. 336.

  18. [2061]

    [NdÉ] 1500 fr. de 1914 valent environ 5700 € de 2025, d’après le convertisseur de l’Insee.

  19. [2062]

    Cet or pouvait correspondre à soixante-cinq mille trois cents francs du pouvoir de notre monnaie d’avant-guerre. [NdÉ] Soit environ 250 000 € de 2025, d’après le convertisseur de l’Insee.

  20. [2063]

    Quicherat, Procès, t. V, p. 361.

  21. [2064]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 143.

  22. [2065]

    Quicherat, Procès, t. V, p. 361.

  23. [2066]

    Quicherat, Procès, t. V, p. 362-363.

  24. [2067]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 345.

  25. [2068]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 362-363.

  26. [2069]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 14.

  27. [2070]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 35.

  28. [2071]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 52-53.

  29. [2072]

    Vidit eam aliquando in compedibus, et aliquando non obstante infirmitate sua.

    Note de Fabre :

    Je présumerais volontiers qu’il manque ici une virgule après non. Dans ce cas le sens serait : Je l’ai vue quelquefois dans les fers, et quelquefois, non, sa maladie y faisant obstacle.

  30. [2073]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 60.

  31. [2074]

    Gallice houcepailliers.

  32. [2075]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 69.

  33. [2076]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 78.

  34. [2077]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 87.

  35. [2078]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 93.

  36. [2079]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 112.

  37. [2080]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 122.

  38. [2081]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 146.

  39. [2082]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 157.

  40. [2083]

    1430, ancien style [du temps de Jeanne d’Arc, l’année commençait à Pâques].

  41. [2084]

    Voir la miniature de Boccace de Munich représentant le jugement du duc d’Alençon au château de Vendôme en octobre 1458 et dans laquelle on distingue les pairs ecclésiastiques et les gens du parlement enchaperonnés de ces deux façons.

  42. [2085]

    On leur adjoignit dans la suite Nicolas Taquel, greffier du vice-inquisiteur.

  43. [2086]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II. p. 129.

  44. [2087]

    Quicherat, Procès, t. I, p. 105 (minute française).

  45. [2088]

    Fabre, Procès de condamnation, pp. 45-51.

  46. [2089]

    Dans son interrogatoire de l’après-midi du 17 mars, Jeanne ajoute que cette bague était en or ou en laiton et que les mots Jésus Maria étaient accompagnés de trois croix (Fabre, Procès de condamnation, p. 187).

  47. [2090]

    Fabre, Procès de condamnation, pp. 101-102.

  48. [2091]

    Fabre, Procès de condamnation, pp. 121. — Le langage populaire employait encore volontiers l’ancienne expression de cotte, qui était appliquée à la robe du quatorzième siècle, pour désigner celle du quinzième.

  49. [2092]

    Jeanne d’Arc ne subit pas moins de seize interrogatoires, six publics, du 21 février au 3 mars, neuf secrets, du 10 au 17 mars, et un dernier interrogatoire supplémentaire le 31 mars.

    Le premier interrogatoire public eut lieu dans la chapelle du château, les cinq suivants se passèrent dans la chambre, dite de parement, qui se trouvait au bout de la grande salle.

    Les interrogatoires secrets, et l’interrogatoire supplémentaire eurent pour théâtre la prison. C’est également dans la tour ou Jeanne était incarcérée que, le 24 mars, on lui lut ses interrogatoires et que, le jour suivant, l’évêque Cauchon, assisté de quatre universitaires, lui adressa des exhortations.

    La lecture qu’on lui fit des soixante-dix articles de son acte d’accusation prit les journées du 27 et 28 mars. Elle eut lieu dans une chambre voisine de la grande salle.

    Le 18 avril, Jeanne malade reçoit de l’évêque dans sa prison l’exhortation dite charitable.

    Le 2 mai, une admonition publique lui est adressée par le docteur en théologie, Jean de Châtillon, dans la chambre voisine de la grande salle.

    Le 9, la prisonnière est amenée dans le donjon où on la met en présence des instruments de torture.

    Le 23, nouvelle admonition par l’évêque en personne dans une chambre située près de la prison.

    Le 24, après son abjuration au cimetière de Saint-Ouen, Jeanne ramenée dans sa tour, y reçoit la visite du vice-inquisiteur et prend des habits de femme.

    Enfin, le 28 mai, c’est encore dans sa prison qu’en présence de huit témoins, l’évêque constate que Jeanne, reniant son abjuration, a repris ses vêtements d’homme.

  50. [2093]

    Fabre, Procès de condamnation, pp. 360-361.

  51. [2094]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 171.

  52. [2095]

    Fabre, Procès de condamnation, p. 361.

  53. [2096]

    Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 79.

  54. [2097]

    Fabre, Procès de condamnation, p. 363.

  55. [2098]

    Quicherat, Procès, t. I, p. 436-437.

  56. [2099]

    Fabre, Procès de condamnation, p. 368-373.

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