Dossier
Dossier
- Comptes-rendus critiques (1930-1931)
- Jeanne d’Arc franciscaine : Échange entre Adrien Harmand et le père Hilaire, dans les Études franciscaines, 1931-1932
Comptes-rendus critiques
- Georges Pauilhac (La Revue archéologique, janvier-juin 1930)
- Gabriel Hanotaux (Le Temps, 25 mars 1930)
- Jean-Gabriel Lemoine (L’Écho de Paris, 22 avril 1930)
- Raoul Narsy (Le Journal des débats, 4 mai 1930)
- Frantz Funck-Brentano (La Revue politique et littéraire, 21 juin 1930)
- Édouard Jordan (La Revue d’histoire de l’Église de France, juillet-septembre 1930)
- Jean d’Elbée (L’Action française, 14 août 1930)
- Edmond Pilon (La Revue universelle, 15 février 1931)
Georges Pauilhac1 Revue archéologique
(janvier-juin 1930)
(janvier-juin 1930)
Le costume et l’armure de Jeanne d’Arc, par Georges Pauilhac, fin connaisseur et collectionneur d’armes anciennes.
[Le chapitre sur l’armure], avouons-le, nous a particulièrement intéressé, peut-être parce que M. Harmand — qui n’est pas un spécialiste en matière d’armes anciennes — n’a eu de ce fait aucune idée préconçue, n’a subi aucune influence et n’en est que plus sûrement arrivé à la vérité par un chemin, il est vrai, tout nouveau.
La Revue archéologique, 5e série, tome XXXI, (janvier-juin 1930), p. 350, Gallica.
Le récent ouvrage de M. Adrien Harmand : Jeanne d’Arc, ses costumes, son armure, est une étude scrupuleuse sur l’habillement au temps de la Pucelle, période peu connue jusqu’ici au point de vue de l’armure, ce qui a donné lieu, de la part des peintres et sculpteurs, dramaturges, organisateurs de fêtes, etc., à des exhibitions bien peu conformes, au point de vue documentaire, à la vérité historique.
M. Harmand, qui a consacré vingt années de sa vie à édifier ce véritable monument d’érudition, a tenu à ne puiser qu’aux sources, en ne s’appuyant que sur des documents écrits ou figurés du XVe siècle et plus particulièrement sur les manuscrits contemporains de notre héroïne. On sait que de Jeanne d’Arc il ne subsiste rien, ni vêtements, ni armure, ni portrait ; or, l’étude de tous les documents et des textes n’en a pas moins permis à l’auteur, comme on le verra, de reconstituer la vérité avec certitude.
L’ouvrage se divise en trois parties : 1° de Vaucouleurs à Tours ; 2° de Tours à Compiègne ; 3° de Compiègne à Rouen. On peut ainsi suivre pas à pas la libératrice, au fur et à mesure que se déroule sa glorieuse épopée, et c’est là peut-être ce qui donne à cette œuvre ce qui généralement fait défaut à un travail purement archéologique : la vie.
La première partie, où il est d’abord traité des modes de coiffures, nous révèle une Jeanne d’Arc à cheveux courts, taillés à l’écuelle
comme les portaient les hommes d’armes de l’époque, détail qui suffit à changer du tout au tout l’image de convention que nous nous faisions de la Sainte et nous montre bien, dès le début, l’obstination qu’elle mit jusqu’à son martyre à paraître un homme. Puis vient l’étude du chaperon. Les diverses formes de cette coiffure sont expliquées par des schémas fort clairs, de véritables patrons
, grâce auxquels n’importe quel artiste, costumier, ou simplement curieux peut les reproduire aisément. Il en est de même pour les autres parties du vêtement qui sont successivement étudiées : le linge
, les braies
, le gippon
, les chaussures
, la robe
(vêtement des deux sexes), les houseaux
. Le chapitre se termine par les éperons, l’épée et enfin le harnachement du cheval.
Ainsi que nous eûmes souvent l’occasion de le constater nous-même, et pour être certain que ses dessins, schémas ou patrons fussent pratiquement exécutables, l’auteur, avec une patience et une adresse remarquable, n’hésita pas à confectionner de ses propres mains toutes ces pièces du vêtement sans exception, les portant lui-même ou les faisant porter par les siens. Il fit forger une armure, confectionna une selle, un harnachement, consacrant à cette rude tâche, que d’autres eussent confiée à des ouvriers spécialistes, de longues années de travail.
La seconde partie donne la description, pièce par pièce, de l’armure que dut porter Jeanne. Pour réaliser cette reconstitution il est à remarquer que l’auteur fait table rase de tout spécimen d’armure présumé de cette époque, qui se trouverait conservé dans tel ou tel musée, le dit spécimen pouvant être sujet à caution et fausser le jugement, tant à cause des retouches ou réparations dont il peut avoir été l’objet au cours des siècles que des pièces hétérogènes dont il est peut-être composé. Partant de la documentation pure, qu’il puise uniquement dans les textes et les enluminures de l’époque, M. Harmand nous montre dans ses moindres détails l’armure française de 1430, période peu étudiée jusqu’ici, dont les caractéristiques sont d’autant plus difficiles à déterminer que l’armure y est encore en pleine transformation. Puis viennent les habits du chevalier, la huque
qui recouvre l’armure, les souliers, les chapeaux, etc. Ce chapitre, avouons-le, nous a particulièrement intéressé, peut-être parce que M. Harmand — qui n’est pas un spécialiste en matière d’armes anciennes — n’a eu de ce fait aucune idée préconçue, n’a subi aucune influence et n’en est que plus sûrement arrivé à la vérité par un chemin, il est vrai, tout nouveau.
La troisième partie de l’ouvrage nous montre Jeanne d’Arc captive. Le 23 mai 1431, jour de l’abjuration, elle dépose l’habit d’homme et prend une robe de femme ainsi qu’il lui est ordonné ; puis c’est la tenue sévère qu’elle a revêtue dans sa prison pour être conduite au supplice, houppelande
serrée à la taille et visage embronché
; c’est enfin le Vieux-Marché où le bourreau la coiffe de la mitre d’infamie et où nous assistons à une évocation vraiment poignante du martyre.
Aujourd’hui, délivrée de la stupidité des clercs bourguignons et de la frayeur superstitieuse des Anglais de Bedford, Jeanne était destinée à souffrir de l’ignorance inconsciente des artistes. Elle tenait à ses cheveux rondis ; nos peintres et nos sculpteurs l’en ont privée. Elle préférait l’habit masculin aux vêtements de son sexe ; la plupart ont ajouté à son harnais de combat une jupe d’amazone et cet accoutrement hybride lui donne l’allure d’une ribaude qui aurait eu la fantaisie de se costumer en guerrière. Libératrice de la France, il en est qui la coiffent d’une salade allemande du temps d’Albert Dürer ! C’est pour la mettre désormais à l’abri de pareilles erreurs que nous avons assumé la tâche ardue de reconstituer avec toute l’exactitude possible les vêtements et les armures en usage à son époque, les seuls qu’elle ait pu porter au cours de sa mission providentielle.
L’œuvre de M. Adrien Harmand portera ses fruits ; sa Jeanne d’Arc est le premier ouvrage français sur le costume qui soit complet, pratique et utilisable. Il ne porte, il est vrai, que sur une courte période de notre histoire, mais il ouvre la voie, par la méthode avec laquelle il est conçu, à d’autres érudits. Puissent ces derniers prendre pour modèle cet exemple rare de patience, de conscience et de loyauté !
Georges Pauilhac.
Gabriel Hanotaux Le Temps
(25 mars 1930)
(25 mars 1930)
Comment était vêtue Jeanne d’Arc, par Gabriel Hanotaux.
Le Temps, 25 mars 1930, Retronews.
Un livre vient de paraître, qui pose, à propos de Jeanne d’Arc, une question d’un grand intérêt iconographique : la question du costume dans l’art. Quand il s’agit de représenter des personnages historiques, l’art doit-il s’abandonner à sa propre inspiration, ou doit-il rechercher une rigoureuse exactitude archéologique ? On discute sur les costumes au théâtre ; comment n’en discuterait-on pas quand il s’agit de cette chose durable, la statuaire, le marbre, le bronze ?
Les primitifs n’hésitaient pas : ils habillaient leurs personnages des costumes contemporains. L’intensité de l’émotion religieuse n’y perdait rien : une Vierge de douleurs, enveloppée de la cape noire des pèlerins, une Marie-Madeleine, ornée des atours de la grande dame, les trois Rois mages vêtus de costumes fleuris, comme les seigneurs de la Renaissance, se rapprochaient, pour ainsi dire, du spectateur, et lui inspiraient une piété, en quelque sorte, actuelle, plus vive et plus touchante peut-être. Les artistes, pleins d’onction eux-mêmes, sentaient d’instinct qu’un essai de reconstitution plus ou moins arbitraire suspendrait le mouvement du cœur dans l’embarras de l’esprit hésitant.
L’art moderne, inspiré par la statuaire antique, a vu les choses autrement. Le costume contemporain paraissant fâcheux, presque ridicule, dans la représentation des scènes sacrées (quoique Maurice Denis ait pu glisser, sans scandale, le chapeau haut de forme dans la scène de Bernadette devant la Vierge de Lourdes
), notre époque s’est satisfaite d’un arrangement, vaguement conventionnel, laissé à l’inspiration, au caprice, au goût de chacun. Cette convention, un peu nonchalante, allant se simplifiant, s’amincissant, se maniérant et tombant dans le poncif, s’est enlisée, finalement, dans les bondieuseries
de Saint-Sulpice.
Nous en étions là. Mais voici que, par l’un des plus insignes retours de l’histoire, la figure de Jeanne d’Arc, femme réelle et française, paysanne, héroïne, soldat, s’est imposée à la nouvelle admiration des foules, a réclamé des images par milliers, a exigé, de l’art, l’union de la réalité et de l’idéal, de la piété et du patriotisme, de l’ultime grandeur et du suprême sacrifice. En réponse à cet appel si puissant, si pressant, si exigeant, de quel costume convenait-il de revêtir Jeanne d’Arc ?
En ce qui concerne l’habillement de la Pucelle, l’histoire et l’art avaient jusque-là pataugé. S’il s’agit de reproduction documentaire, tout ce qu’on a fait, présenté, écrit, sent l’à peu près, le convenu, le chiqué. Et, s’il s’agit de l’inspiration, dont l’envol magnifique couvre la guenille humaine du manteau de l’idéal, cela aussi a été manqué le plus souvent. En deux points notamment, les artistes ont erré encore plus que les historiens : ils ont vu en Jeanne d’Arc la femme, tandis qu’elle-même avait tenu obstinément à paraître un homme, un soldat. Deuxième point : femme ou soldat, Jeanne d’Arc a été vêtue de costumes et d’armures qui ne répondent ni à son temps, ni à son rôle, ni aux circonstances où elle a paru.
Or, voici qu’un historien admirablement averti et documenté nous apporte le fruit de ses longues recherches et trace à l’art, grâce à une documentation impeccable, une ligne dont il ne pourra plus guère s’écarter. Ayant poursuivi son enquête passionnée parmi tout ce qui peut subsister du siècle de Jeanne d’Arc, armes, vêtements, tableaux, miniatures, tombeaux, statues, archives, manuscrits, M. Adrien Harmand, dans un livre magnifiquement illustré, décrit et détaille ce que j’oserai appeler la garde-robe de Jeanne d’Arc. Il suit l’héroïne dans les trois phases de son existence : d’abord la paysanne, puis la combattante, enfin la martyre, et il la présente telle qu’elle fut et telle que ses contemporains la reconnaîtraient. Il s’attache, en particulier, à la volonté manifestée si énergiquement par la Pucelle de ne pas renoncer à son vêtement d’homme, fallût-il y risquer sa vie ; il exige que l’héroïne soit représentée dans le cours de sa mission en homme, en soldat. Ceci dit, il reconnaît que ses vêtements masculins ne doivent pas être toujours les mêmes. Quand Jeanne part de Vaucouleurs et quand elle arrive à Chinon tout de noir habillée
, elle n’a pas le même aspect qu’après que le gentil dauphin
lui eut fait don de la splendide armure en blanc
qu’elle portait à Orléans et, sans doute, au sacre de Reims. Plus tard, après ses succès, dans les heures perdues de Sully-sur-Loire, Regnault de Chartres lui reprochait d’aimer les habits de luxe, et il est certain qu’à Compiègne sa cuirasse était revêtue d’une huque de brocart d’or.
Suivant pas à pas ces transformations où la charmante et vaillante enfant se montre à la fois si pure et si naturelle, M. Harmand dessine les divers costumes de la gente demoiselle ou du robuste damoiseau ; que dis-je, il les développe, les démonte, les expose pièce à pièce et en donne non seulement le bâti, mais, entendez bien, le patron
. Et voilà l’historien devenu couturier, cordonnier, armurier, sellier.
Que ce soit le chaperon, mi-bonnet, mi-cache-nez, si difficile à imaginer et à réaliser pour qui n’a pas suivi la démonstration de M. Harmand ; que ce soit la coiffure, ces fameux cheveux ronds
et noirs, taillés à l’écuelle
au-dessus des oreilles, selon la coutume des chevaliers du temps ; que ce soit la chemise, au sujet de laquelle ce livre nous apporte de si curieuses révélations ; que ce soient les braies, portées non fendues
, et qui se rapprochent si curieusement de notre combinaison
; que ce soit le gippon, qui remontait alors jusqu’au haut du corps et qui devint peu à peu le pourpoint ; que ce soient les chausses, chausses rondes, chausses à queue, chausses à étrier, chausses à coins, chausses à pieds rapportés, qui toutes existaient du temps de Jeanne d’Arc (quelles folies la mode n’a-t-elle pas essayées dans tous les temps !) ; que ce soit la robe qui comprenait trois ou quatre vêtements l’un sur l’autre et qui, un beau jour, ne fut plus qu’un tailleur
court, une sorte de petit manteau ajusté à la taille, à la façon, paraît-il, de ce qui va se porter demain ; que ce soient telles ou telles autres parties du vêtement ou de l’armure : épée, étendard, harnachement, cotte, cuirasse, épaulière, gantelets, cuissots, harnais de jambes ou harnais de tête : salade, bassinet, chapelière ou cervelière, le tout est décrit avec une précision, une richesse, une sûreté d’information, une autorité, pour ainsi dire sans réplique. Le siècle entier est sous vos yeux ; vous le suivez dans sa populeuse variété. Jeanne d’Arc est entourée de la foule des hommes d’armes parmi lesquels elle entendait se confondre, de la foule des femmes qui assistèrent à son enfance, à son triomphe, à son martyre, et qui la pleurèrent. C’est un monde disparu, dans sa forme, — forme qui révèle si souvent le fond.
Mais enfin, comment faut-il habiller Jeanne d’Arc ?
Toute liberté étant réservée à l’art, car l’art reste le maître, la leçon qui ressort de ce livre, c’est que Jeanne d’Arc dans son costume vrai, surtout dans son costume d’homme, et tel qu’elle le porta au court drame de sa vie, reste une figure émouvante, noble et belle… Plusieurs images rendent sensible aux yeux le résultat des recherches savantes de M. Harmand. À la page 214 du livre, Jeanne d’Arc est représentée quittant Vaucouleurs pour se rendre à Chinon ; elle est charmante dans son costume de jouvenceau : chaperon à homme
, entourant la tête et retombant sur les épaules, chaude robe sur le gippon rembourré, jambes et pieds préservés du froid par ce que l’on appelait les chaussons, sorte de bas doublant les chausses sous les houseaux, le corps tendu sur le lourd étrier de fer, montée sur un cheval de route, l’épée battant au flanc. Le costume et le chaperon étaient noirs. Vêtement, épée, cheval, lui avaient été fournis au départ, comme on sait, par le sire de Baudricourt. À la page 257 se trouve un essai de reconstitution de l’armure que lui avait offerte Charles VII : en tête, un bassinet à camail, avec ou sans bavière (plus tard une salade, et, à Jargeau, une chapelière d’assaut) ; l’armure en blanc à la mode italienne ; plus tard à Orléans, à cause de sa blessure, un jesseron (ou cotte de mailles fines et plus légère que le haubergeon), le vêtement de dessous comprenant un brayer de peau de cerf, un gippon de toile pourpointé dit pourpoint d’armer, des chausses également de toile, et une paire de souliers de cuir ; à main gauche, l’épée aux trois croix de sainte Catherine de Fierbois.
À la page 270, Jeanne à Compiègne est une cavalière richement habillée, avec la huque d’or de drap vermeil à ramages, ouverte de partout
, couvrant la cuirasse, et, derrière elle, l’étendard du Roi du Ciel
, haut eslevé et volitant dans l’air du vent
. C’est la Jeanne du triomphe, la fille-Dieu
, qui va tomber en plein essor…
Mais, pour le martyre et à l’heure du bûcher, elle a dû reprendre l’habit de femme. Quel changement ! Le corps vêtu de la robe nommée houppelande, longue et lacée par-devant et dont la jupe couvre les pieds, la figure embronchée
, c’est-à-dire cachée sous les pans du chaperon, on dirait une moniale, une vieille muchant sous ce harnais de mort la figure de la vierge sublime, innocente.
Et que sera-ce quand, pour accomplir l’horrible verdict, le bourreau a arraché le chaperon et dressé sur la tête une haute mitre en papier où sont écrits les mots hérétique, relapse, apostate, idolâtre, entre deux démons noirs grimaçants ?
L’art est averti, désormais il choisira. L’image de la noble enfant sera toujours belle ; l’idée plane, le cœur suit. Ni la haine, ni le martyre, ni la mort n’ont pu la défigurer.
Gabriel Hanotaux.
Jean-Gabriel Lemoine2 L’Écho de Paris
(22 avril 1930)
(22 avril 1930)
Interview du colonel Payard, sous-directeur du Musée de l’armée.
L’Écho de Paris, 22 avril 1930, Retronews.
Une tradition historique rectifiée
La véritable figure de Jeanne d’Arc
Nous parlions il y a quelques jours des fêtes qui vont avoir lieu à Compiègne. À l’occasion du 5e centenaire, les reconstitutions et les cortèges historiques se succèdent. Le costume et l’armement des soldats du XVe siècle, voilà donc des questions tout à fait à l’ordre du jour, et surtout celle-ci : comment Jeanne d’Arc était-elle vêtue ?
La question que vous venez me poser est passionnante, nous déclare tout aussitôt le colonel Payard, sous-directeur du Musée de l’armée, que nous allons interroger. Nous pouvons, mon collaborateur, le capitaine Villemin, spécialiste des armures, et moi, satisfaire votre curiosité, grâce à un érudit, M. Adrien Harmand, qui vient de publier un volume qui représente toute une vie de recherches : Jeanne d’Arc, ses costumes, son armure. Ce volume renouvelle toute la question et démontre que, jusqu’à présent, aucune représentation de la guerrière lorraine ne fut correcte.
Personne, vous dis-je, jusqu’ici, ne l’a vêtue conformément aux vraies données historiques. C’est toute une tradition à rectifier. La vérité, la voici : Jeanne d’Arc, à Domrémy, porte le costume des paysannes du temps, costume très facile à déterminer et sur lequel il y a peu à dire. Mais, à partir de Vaucouleurs, comme vous savez, elle revêt le costume d’homme, qu’elle n’a plus abandonné.
Quand elle va à Chinon trouver le Roi, elle quitte ses éperons et son épée — seules pièces guerrières qu’elle porte à ce moment-là. Elle est vêtue de drap gris, porte des hauts-de-chausse, la poitrine couverte du gippon ou pourpoint, et la tête couverte du chaperon. Elle s’approche du roi coiffée, comme l’exige l’étiquette de l’époque, et ne se découvre que pour lui parler.
Sur l’ordre de Charles VII, on fait pour elle à Tours une armure, ou plus exactement un harnois blanc
.
Cette armure se composait d’une cote de mailles, et au-dessus d’une cuirasse en deux pièces : le plastron et la pansière rivées l’une à l’autre et prolongées par une braconnière à plusieurs lames. Le dos a été protégé par une dossière et un garde-reins. Quatre tassettes, deux devants, deux sur les côtés, protégeaient les parties découvertes entre la défense des jambes et la défense du buste.
Pour garantir les membres, la guerrière portait des garde-bras, des cubitières pour défendre les coudes, des canons d’avant-bras et des gantelets articulés. Les jambes étaient défendues par des cuissards, des genouillères, des grèves et des sollerets sans poulaine (les sollerets étaient pour les pieds et la mode des poulaines était passée depuis 1410).
Venons maintenant aux erreurs des statuaires. Les pièces d’armures dont on revêt les effigies de Jeanne d’Arc sont généralement d’un style postérieur de nombreuses années à sa mort. L’époque de Jeanne d’Arc est en effet tout à fait le début de l’armure complète et l’erreur des reconstitutions s’explique par ce fait qu’on s’est laissé guider, par des effigies de pierres-tombales.
Mais, concluent nos informateurs, si tous les artistes qui ont représenté Jeanne d’Arc ont commis des erreurs, ce n’est pas leur manque de conscience qu’on doit incriminer, mais l’insuffisance de leur documentation.
J.-G. Lemoine.
Raoul Narsy3 Journal des débats
(4 mai 1930)
(4 mai 1930)
Journal des débats politiques et littéraires, 4 mai 1930, Retronews.
Les costumes et l’armure de Jeanne d’Arc
Il est hautement à souhaiter que, désormais, les artistes, les impresarii, les cinéastes, les organisateurs de cortèges, et, d’une manière générale, tous ceux qui ont à donner de la vierge de Domrémy une représentation figurée, consultent le magistral ouvrage, savamment illustré d’après les documents contemporains, que M. Adrien Harmand vient de publier chez l’éditeur Leroux, sous le titre : Jeanne d’Arc, ses costumes, son armure. Il est certain que peintres, sculpteurs, imagiers populaires, metteurs en scène, comédiens, habillent d’une façon un peu hasardeuse notre héroïne nationale. C’est à corriger cet arbitraire, ou ce convenu, à leur substituer la réalité certaine ou tout au moins très probable que l’auteur a consacré vingt ans de recherches. Un pareil labeur mérite qu’on le considère autrement que comme une œuvre de pure érudition et qu’on lui fasse sortir toutes ses conséquences pratiques, dont la première est de nous convaincre que toutes nos effigies ou reconstitutions de Jeanne d’Arc sont faussées de parti pris.
On s’obstine à faire des Jeanne d’Arc féminisées. C’est une erreur absolue, mais elle est générale. En partant pour sa mission, Jeanne a répudié tout vestige de son sexe. Pour éviter toute idée malséante
, elle prend le costume masculin. Elle ne garde pas les cheveux longs, comme on les lui voit dans la statue de Frémiet par exemple. Elle les fait couper, à la garçonne, la nuque et les tempes rasées, ce qu’on appelle alors la tonsure à l’écuelle
. Elle n’a nullement lancé les cheveux à la Jeanne d’Arc. Il est absurde de lui faire porter une cuirasse bombée sur la poitrine, ou de l’affubler d’une jupe sur l’armure. Elle ne voulait avoir, et elle n’avait que l’ajustement et l’aspect d’un jeune écuyer. Les gens la prenaient parfaitement pour un garçon. Son costume comporte non pas la jupe féminine mais la robe à homme
. Quand elle se présente au dauphin, elle porte pourpoint noir, chausses estachées, robe courte de gros gris noir
. Au procès de Rouen on lui reproche sa robe courte jusqu’au genou ou environ
.
Voilà ce que nous rappelle M. Harmand. De Jeanne d’Arc, nous n’avons, il est vrai, aucun portrait contemporain, mais pour dresser le tableau de sa garde-robe il suffit de connaître celle des jeunes seigneurs de son temps, puisqu’elle était vêtue et équipée comme eux. M. Harmand a été amené par suite à faire une étude minutieuse du costume et de l’armure à cette époque. Il y a là un travail considérable pour lequel il n’a pas compulsé moins d’un millier de manuscrits à miniatures. Mgr Ratti, alors préfet de la Vaticane, aujourd’hui S. S. Pie XI, fit même pour lui une recherche importante, et en lui en transmettant le résultat, il l’encourageait par ces mots qui dispensent de rien ajouter :
Votre méthode me semble l’unique pour faire un travail consciencieux et arriver à des résultats positifs et sûrs.
Conformons donc nos figurations de Jeanne d’Arc aux données de M. Harmand.
Raoul Narsy.
La Croix (6 mai 1930)
La Croix, 6 mai 1930, Retronews.
Le costume de Jeanne d’Arc.
Un certain nombre de peintres, de sculpteurs et d’imagiers ont habillé Jeanne d’Arc, guerrière, de costumes plus ou moins fantaisistes.
D’un livre de M. Adrien Harmand, il ressort que Jeanne d’Arc était habillée comme les jeunes seigneurs de son temps, qu’elle avait l’ajustement et l’aspect d’un jeune écuyer. M. Harmand a consacré vingt ans à l’étude de cette question et compulsé un millier de manuscrits à miniatures.
Mgr Ratti, alors préfet de la Vaticane, aujourd’hui S. S. Pie XI, fit même pour lui une recherche importante, et, en lui transmettant le résultat, il l’encourageait par ces mots qui dispensent de rien ajouter : Votre méthode me semble l’unique pour faire un travail consciencieux et arriver à des résultats positifs et sûrs.
Cette particularité, relevée dans le Journal des Débats par M. Raoul Narsy, ajoute un vif intérêt à la question.
Frantz Funck-Brentano4 La Revue politique et littéraire5
(21 juin 1930)
(21 juin 1930)
Funck-Brentano émet juste une réserve sur le postulat d’Harmand que les artistes habillaient les personnages du passé à la mode de leur propre temps.
Ce n’est peut-être pas rigoureusement exact. Henry Martin […] a montré que les charmants illustrateurs, quand il s’agissait des scènes des temps passés, très souvent donnaient à leurs personnages les façons, les vêtements de la génération antérieure, voire de celle qui l’avait précédée. […] Réserves minuscules et qui n’enlèvent que très peu de chose à l’ensemble magnifique et concluant des résultats obtenus par M. Harmand.
La Revue politique et littéraire, 21 juin 1930, Retronews.
La vesture
de la Pucelle.
M. Adrien Harmand vient de consacrer un très beau, très savant et très utile ouvrage aux costumes et à l’armure de Jeanne d’Arc. Ce livre est le fruit d’un travail infini. L’auteur s’est efforcé de reconstituer exactement les vêtements — et jusque dans leurs moindres détails — l’armure, les armes que pouvait porter l’héroïque enfant, depuis les heures où elle entendait ses voix
dans l’enclos paternel à Domrémy, jusqu’au moment de son supplice sur la place du Vieux-Marché à Rouen. M. Harmand a consulté des milliers de documents contemporains, écriture et iconographie chroniques, comptes, correspondances — sans parler des deux fameux procès — tableaux, miniatures, sculptures, pierres tombales, et le reste. Il a voulu préciser autant que possible les dates des documents dont il faisait état. Peut-être même s’est-il trop exclusivement attaché aux dates en question sans tenir assez rigoureusement compte des contrées diverses d’où les documents émanaient.
Voici dans le texte et dans les illustrations du livre de M. Harmand, des éléments italiens, flamands, allemands, anglais et français. Nous trouvons cités, parmi les sources utilisées pour la reconstitution du costume de Jeanne d’Arc, Gentile de Fabriano et Masolino da Panicale, Pisanello et Jacopo Bellini : Italiens vivant en Italie, peignant en Italie pour des Italiens. Les journaux de modes n’étaient pas, en ce temps, répandus comme de nos jours, avec tendance à uniformiser la manière de se vêtir. Il n’y en avait pas du tout, ni rien qui en approchât. On ne s’habillait pas à Florence ou à Pise, comme à Tours ou à Paris. Très loin de là. Et cela est si vrai que, sur la fin de ce quinzième siècle, alors qu’entre la France et l’Italie, les modes avaient pu se rapprocher par suite des rapports plus fréquents et plus nombreux entre les deux pays ; on distinguait à Rome ceux qui s’habillaient parfois à la française — comme César Borgia — more gallico, de ceux qui étaient toujours vêtus à la romaine ou à la florentine.
Je sais bien que le lieutenant de Jeanne d’Arc, Barthélemy Baretta, était un Italien et qu’une grande partie de ses hommes étaient des Italiens ; il ne s’ensuit pas qu’elle s’habillât à la mode de chez eux.
Les frères Van Eyck étaient vraisemblablement des Allemands. Ils peignaient en Flandre pour des Bourguignons, alors ennemis des Français. Ont-ils autorité pour nous documenter sur les vêtements des entours de Charles VII ?
Pour représenter la mitre en papier dont on affubla Jeanne marchant au supplice, M. Harmand nous offre celle dont la coiffa Jean Huss. Voilà deux mitres, en papier il est vrai l’une et l’autre, qui se ressemblent de bien loin.
M. Harmand écrit par ailleurs :
On sait qu’avant la Renaissance, les artistes habillaient leurs personnages, qu’ils fussent anciens ou modernes, à la mode du moment où ils exécutaient leurs travaux.
Ce n’est peut-être pas rigoureusement exact. Henry Martin, en ses précieux travaux sur nos vieux miniaturistes et qui font autorité, a montré que les charmants illustrateurs, quand il s’agissait des scènes des temps passés, très souvent donnaient à leurs personnages les façons, les vêtements de la génération antérieure, voire de celle qui l’avait précédée. J’accorde que l’air général, la physionomie, l’atmosphère de leur propre époque y étaient. C’est ainsi que Téniers copiant le Titien, nous donne, non du Titien, mais du Téniers. Serait-ce un motif pour se fier à ces images pour la précision des détails ?
Réserves minuscules et qui n’enlèvent que très peu de chose à l’ensemble magnifique et concluant des résultats obtenus par M. Harmand en ses longues et intéressantes recherches et qu’il met sous nos yeux d’une manière à la fois si claire et si attrayante. Il est certain qu’archéologues et artistes trouveront dans son livre matière aux plus fécondes méditations.
D’autant que le livre, avec ses illustrations documentaires, du tirage le plus soigné, est d’un goût parfait, charmant, séduisant. Nous avons là, outre les modèles complets, de nombreux patrons
pour huques, robes, cottes, braies, chemises, chausses, houseaux, chapeaux, chapelets et chaperons, avec indication des dimensions et moyen d’assembler les différentes parties entre elles.
M. Harmand donne plusieurs reconstitutions de l’ensemble des costumes divers que Jeanne devait porter aux différentes époques de sa courte et prodigieuse existence : Jeanne quittant Vaucouleurs pour aller à Chinon, Jeanne en son armure de guerre, Jeanne en sa huque battue d’or lors de sa sortie de Compiègne à la tête de ses gens, Jeanne portant son étendard, Jeanne sur la place du Vieux-Marché, Jeanne mitrée de papier blanc, prête à monter sur le bûcher. La plupart de ces reconstitutions ne sont pas seulement de grande valeur archéologique, mais d’un charme prenant.
En terminant, M. Harmand indique le but qu’il s’est proposé en son long et patient travail. Il a voulu donner aux artistes, appelés à reproduire la personne de la Pucelle, les moyens de la présenter en un costume ou en une armure correspondant exactement à la réalité. M. Harmand semble tenir surtout à ce que l’héroïne soit fidèlement figurée en des vêtements, en un accoutrement entièrement masculins, ayant toujours les cheveux coupés courts et rondis
au-dessus des oreilles à la mode des varlets du temps. Idée sur laquelle l’auteur revient plus d’une fois :
Que peintres et sculpteurs en prennent leur parti : pour représenter Jeanne d’Arc avec toute l’exactitude possible dans les différentes phases de son existence, depuis son départ de Vaucouleurs jusqu’au jour de son martyre, il faut, d’abord en faire un garçon.
Et M. Harmand appuie son opinion de témoignages divers ; rappelant notamment qu’à son arrivée à Chinon la Pucelle fut, au premier abord, prise pour un garçon par de nombreuses personnes présentes.
Mais nous ne pouvons partager ici la manière de voir du savant écrivain dont l’œuvre nous impose d’ailleurs tant de respect et d’admiration. Les gens qui, à Chinon, ou à Orléans, ou à Mehun-sur-Yèvre, ou à Compiègne, ont pu prendre un moment Jeanne pour un garçon, n’ont pas tardé à reconnaître en elle la femme, la charmante jeune fille qu’elle était : par le son de sa voix, cette voix si douce et gracile, par les gestes gentils et gracieux, par l’humeur, par le caractère même si clairement féminins. Sous les vêtements masculins dont elle s’était couverte, la femme ne tardait pas à travestir son enveloppe. C’était donc bien une femme que les contemporains voyaient en Jeanne, et c’est ce qui fit son caractère, son charme, sa séduction et — ma foi ! — son autorité.
Or, les statues de nos artistes, leurs tableaux ne parlent pas, ils ne remuent pas. Où est ce ton de voix d’une douceur délicieuse et dont parlent, non sans émotion, ceux qui l’ont entendu ? Où sont les gentilles brusqueries et ces gracieuses sautes d’humeur, ces colères d’oiseau qui se met en boule en hérissant ses plumes, cette mutinerie, peut-être plus féminine encore ? Enfantillages charmants qui se mêlaient à sa vaillance et à sa valeur guerrière et mettaient tant de sympathie autour de la divine enfant.
En figurant Jeanne de nos jours, ce qui importe avant tout, c’est de renouveler, dans la mesure du possible, l’impression qu’elle a faite sur ceux qui l’ont vue et l’ont fréquentée. Aussi, est-ce avec raison qu’en vrais artistes qu’ils étaient, la princesse d’Orléans, puis Chapu, Frémiet, Paul Dubois, Real del Sarte6, d’autres encore, ont marqué à leur pouvoir, et par les moyens dont ils disposaient ce caractère féminin, dans l’image de la libératrice. Et ils nous ont donné des chefs-d’œuvre. La statue de Frémiet notamment, place des Pyramides, est une merveille. Elle se dresse, à peu de chose près, à l’endroit même où Jeanne d’Arc tomba blessée, le 8 septembre 1429, ce qui ajoute à son émouvante beauté. Œuvre des plus complètement belles de la sculpture de tous les temps, parfaitement belle et j’oserai dire parfaitement exacte, bien que l’artiste ait donné à la sublime guerrière des cheveux de femme, des cheveux longs. Et peut-être est-elle là devant nous si belle précisément parce que l’artiste lui a donné ces cheveux longs, contrairement à la vérité matérielle.
Que si l’on voulait se soumettre rigoureusement aux données que nous imposerait le beau livre dont nous nous occupons et, dans la représentation de Jeanne d’Arc, faire d’elle entièrement un garçon, on risquerait de la faire paraître à nos yeux, aux yeux de la postérité, telle que se la représente le Bourgeois de Paris
en sa Chronique, ou ce Wavrin de Forestel que cite M. Harmand : on ne sait quel être monstrueux, désagréable et déconcertant.
M. Harmand reproche aux artistes d’avoir sacrifié la vérité à l’esthétique. Hé ! mais c’était leur métier ! On dira plus : c’était leur devoir. Un artiste n’est pas un archéologue et le diplôme d’élève de l’École des Beaux-Arts ne se confond pas avec celui d’élève de l’École des Chartes.
Au reste, en sacrifiant la vérité à l’esthétique, il n’est pas bien certain que ce ne soit précisément cette vérité qui ne soit le plus fidèlement servie.
Relisons cette page d’un grand peintre qui fut, quand et quand, un grand écrivain et un homme d’infiniment de goût et d’esprit. Il s’agit d’Eugène Fromentin en son admirable Sahara et Sahel7 :
On a voulu prouver, écrit Fromentin, que les anciens maîtres avaient défiguré la Bible par la peinture et que, s’il restait un moyen de la ressusciter, c’était d’aller la contempler, toute réelle encore et dans son effigie vivante, en Orient. Cette opinion s’appuie sur un fait vrai en lui-même, c’est que les Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et Lia, filles du pasteur Laban, n’étaient point habillées comme Antigone, fille du roi Œdipe. Il est non moins certain que les patriarches devaient vivre comme les Arabes, comme eux gardant les moutons, ayant comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage et le reste.
Mon opinion, poursuit Fromentin, la voici :
C’est que les hommes de génie ont toujours raison. Costumer la Bible, c’est la détruire ; la placer dans un lieu reconnaissable, c’est la faire mentir à son esprit. Comme à toute force il faut vêtir l’idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme, supprimer toute couleur locale, c’était se tenir aussi près que possible de la vérité… Et ego in Arcadia… Sont-ce des Grecs ? Est-ce l’Arcadie ? Oui et non ; non, pour le drame ; oui, dans le sens de l’éternelle tragédie de la vie humaine.
Donc, en dehors du général, pas de vérité possible dans les tableaux tirés de nos origines ; et, bien décidément, il faut renoncer à la Bible ou l’exprimer comme l’ont fait Raphaël et Poussin. Avec le burnous saharien et le machla de Syrie, on ne représentera jamais que des Bédouins.
Et cette opinion, ajoute le grand artiste, se confirme à mesure que je voyage et précisément dans le pays qui semblerait devoir produire sur moi un entraînement contraire.
Cette page étonnante de clairvoyance et de sentiment artistique s’applique immédiatement, semble-t-il, à la question qui s’est posée ici.
En peignant Jeanne d’Arc, en façonnant son image dans le marbre ou le bronze, chercher avant tout à montrer en elle la femme héroïque, l’enfant sublime, celle que l’on peut entre toutes nommer la Vierge des combats. Mettons-y de l’exactitude archéologique, tant que nous pourrons, mais dans la mesure où elle ne viendra pas heurter ce que Fromentin nomme l’esprit
, l’esprit qui prime tout.
Il est bien heureux, comme dit Fromentin, que Léonard et Raphaël, Roger de la Pâture et Rembrandt n’aient pas costumé le Christ, la Vierge et la Madeleine en Juifs de la Palestine : — il est bien heureux que, place des Pyramides, se dresse la Vierge vaillante et non un garçon aux cheveux rondis
à l’écuelle par-dessus les oreilles. Ce qui n’empêchera pas, non seulement les illustrateurs
de Jeanne d’Arc, mais tous les artistes qui voudront peindre, dessiner, graver ou sculpter des sujets empruntés au quinzième siècle français, de consulter avec le plus grand profit — sans parler du grand plaisir — le très beau et très savant ouvrage de M. Adrien Harmand.
Funck-Brentano,
Membre de l’Institut.
Édouard Jordan8 Revue d’histoire de l’Église de France9
(juillet-septembre 1930)
(juillet-septembre 1930)
[Ce] livre, admirablement documenté, reposant sur les recherches les plus étendues, tout en petits faits précis, et à l’intelligence duquel l’illustration est indispensable, ne se prête guère à être analysé : il faut le voir lui-même.
Revue d’histoire de l’Église de France, t. 16, n° 72 (juillet-septembre 1930), 1930, p. 398-401, Persée.
Quand on voit, sur une gravure du XVIIe siècle, Jeanne d’Arc costumée en héroïne de la Fronde, on sourit, on se rappelle que les pièces de Racine ont été jouées par des acteurs habillés à la dernière mode de leur temps ; on constate une fois de plus que les gens de cette époque n’avaient aucun souci et aucun sens de la couleur locale, qu’il s’agisse du décor extérieur de la vie, ou des manières de penser et de sentir, et que leur littérature en donne à chaque instant la preuve.
Mais nous autres, qui nous vantons de faire de l’histoire une résurrection, et qui sommes fiers de nos méthodes scientifiques, ne devrions-nous pas nous piquer de plus d’exactitude ? et surtout vis-à-vis d’une des plus grandes et des plus populaires figures de notre histoire ? M. Harmand l’a pensé, et là est l’origine du beau et gros livre que nous signalons. Il souffre quand il voit Jeanne d’Arc travestie par la fantaisie ou l’ignorance. Et il a souvent l’occasion de souffrir et de protester, car existe-t-il une seule œuvre d’art, consacrée à la sainte de la patrie, qui soit tout-à-fait conforme à la vérité ? Les artistes les plus consciencieux sur ce point se sont pourtant trompés ; ainsi M. Boutet de Monvel10, dans sa décoration de la basilique de Domrémy, à beaucoup d’égards très réussie, a fait mouvoir sa Jeanne d’Arc dans un milieu vêtu et coiffé à la mode de 1460
.
Naturellement les erreurs ne sont pas également graves. Que Paul Dubois11 ait coiffé Jeanne d’un type de casque — de salade, pour employer le mot technique — qui n’a pas été en usage de son temps, et qu’il l’ait placée sur une selle plus longue qu’on ne les faisait alors, cela n’empêche pas sa statue d’être admirable, et un des plus beaux hommages qu’on ait rendus à la libératrice. Mais d’autres fautes, très fréquentes, doivent absolument être évitées, parce qu’elles altèrent la physionomie que Jeanne a voulu se donner, et vont en quelque sorte contre des intentions auxquelles elle tenait.
Il y en a une à laquelle les artistes qui ont à figurer Jeanne sont particulièrement exposés. Leur ambition et leur devoir est naturellement d’exprimer ce paradoxe touchant : sous le rude habit de guerre, la pudeur, la douceur et la bonté féminines. Leur tentation presque irrésistible est de tricher, si l’on peut dire, de se faciliter la tâche en accusant le caractère féminin de la sainte par une marque extérieure, un détail, facile à introduire, de toilette ou de costume. Mais Jeanne d’Arc — on ne devrait pas oublier le fait qu’on lui a tant reproché, et qui a tenu une si grande place dans son procès, — a revêtu le costume d’homme. Il faut donner à ce mot tout son sens. M. Harmand a démontré ce point, qui est le fondement de toutes ses reconstitutions, par une série de textes dont la précision et la concordance ne laissent rien à désirer. Elle n’a fait aucune concession à la toilette féminine. Elle a ainsi agi par principe et réflexion. Ressembler extérieurement le plus possible aux hommes de guerre au milieu desquels elle allait vivre, et éviter avec le plus grand soin d’attirer l’attention sur son sexe, lui paraissait avec raison, le meilleur moyen de sauvegarder sa pudeur. Telle fut la règle à laquelle elle s’est scrupuleusement tenue, non seulement dans son équipement militaire, mais encore pour les habits qu’elle portait dans l’intervalle des opérations de guerre. C’est seulement par force, dans sa prison, ou pour aller au supplice, qu’elle a repris le costume féminin. Si donc on veut se la représenter fidèlement, il faut se renseigner sur le costume masculin et celui-là seul. À quoi ressemblait dans sa tenue extérieure un homme du peuple en voyage ? — voilà pour la chevauchée de Vaucouleurs à Chinon ; puis un jeune noble de rang militaire élevé ? — voilà pour la période des campagnes de guerre.
Pour commencer, s’il est une chose certaine, attestée d’ailleurs, indépendamment des vraisemblances, par des témoignages directs, c’est que Jeanne a porté les cheveux en guise d’homme
, comme dit son acte d’abjuration, c’est-à-dire taillés en rond, coiffant la tête comme d’une sébile, la nuque et les tempes rasées au rasoir, suivant une ligne passant au dessus du sommet de l’oreille
. Il est absurde de lui donner des cheveux longs. Il n’est guère meilleur de la représenter avec ce que nous appelons coiffure à la Jeanne d’Arc : les cheveux coupés en rond à la hauteur du col. Cette dernière mode a bien été adoptée par les hommes, mais c’est celle du temps de Louis XII. Pour avoir été suggérée aux artistes par des archéologues professionnels, la confusion n’en est pas moins certaine.
À plus forte raison le jupon duquel affublent la sainte les artistes fournisseurs habituels de nos églises
doit-il être considéré comme une invention aussi fausse, historiquement, que ridicule.
Détail bien caractéristique, que rappelle M. Harmand : les premiers organisateurs des processions commémoratives de la délivrance d’Orléans firent toujours représenter l’héroïne par un jeune garçon. L’usage a duré plus de trois siècles.
Assurément les artistes devront continuer à faire sentir la féminité de Jeanne d’Arc ; mais ne compter pour cela que sur leur talent, et non sur le moyen trop commode des accessoires.
Autre chose moins importante, mais qu’il est bon d’avoir aussi présente à l’esprit. Il ne faut pas s’imaginer une sainte qui par humilité aurait affecté de porter toujours des vêtements très simples. De même qu’on lui avait formé une maison
, comme au chevalier de noble rang auquel on l’assimilait, de même elle en revêtait le costume. Cela encore, on le lui a reproché, et très injustement, au cours de son procès. Elle y était d’autant plus engagée que ces riches vêtements, lui étaient parfois offerts en signe de reconnaissance et d’admiration, et qu’elle était obligée par courtoisie de s’en servir. Ainsi la robe et la huque que lui donnèrent, après la délivrance d’Orléans, les conseillers du duc d’Orléans. (Que le mot robe n’induise pas le lecteur en erreur ; comme le rappelle M. Harmand, le vêtement qu’il désignait alors n’était pas nécessairement long, ni féminin : c’eût été plutôt le contraire).
Ces points établis, la méthode s’imposait ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu un réel mérite à la reconnaître et à s’y tenir, comme l’a fait M. Harmand : recueillir et classer tous les textes, d’une part, d’autre part et surtout tous les monuments figurés (peintures, miniatures et sculptures) qui reproduisent le costume masculin durant le demi-siècle qui encadre
la mission de Jeanne d’Arc. On se tient en garde ainsi contre l’erreur naïve de ceux qui prennent le Moyen Âge comme une longue période durant laquelle rien n’a changé, alors que les modes s’y remplaçaient les unes les autres exactement comme dans les temps modernes. On élimine les anachronismes certains. Et l’on est en mesure de se faire une idée des vêtements et des armes que Jeanne a pu porter. Nous disons : a pu. On ne peut guère aller au delà, dans la plupart des cas. Car force est bien de tenir compte de la fantaisie individuelle. À l’armée, la nécessité imposait à tous à peu près les mêmes armures ; mais on n’avait pas l’idée de ce que nous appelons un uniforme. Dans le vêtement civil, le goût de chacun était plus libre, semble-t-il, que de nos jours.
Il en résulte que les reconstitutions faites par M. Harmand, avec tant de soins, des diverses pièces de l’habillement et de l’équipement de l’héroïne, ont un caractère négatif en quelque sorte et hypothétique. Voici, dit-il, des erreurs certaines ; voici des partis vraisemblables entre lesquels vous pouvez choisir.
Il ne s’en tient pas à décrire l’aspect extérieur ; il analyse, pour ainsi dire, les costumes, il en donne — parlons le langage technique — des patrons ; il les a fait exécuter ; il les a fait endosser par une jeune fille qui a bien voulu, par l’amour de l’archéologie, lui servir de mannequin ; et des images permettent au lecteur de juger du résultat. Connaissant par les textes l’aunage d’une robe offerte à la Pucelle, il se flatte d’avoir pu déterminer sa taille.
Avons-nous besoin de dire que M. Harmand est bien autre chose encore que la providence des artistes, des organisateurs de cortèges historiques et des costumiers de théâtre ? Avec lui la science trouve son compte. Nous ne pouvons pas le démontrer autant que nous le voudrions, parce que son livre, admirablement documenté, reposant sur les recherches les plus étendues, tout en petits faits précis, et à l’intelligence duquel l’illustration est indispensable, ne se prête guère à être analysé : il faut le voir lui-même. Disons seulement que si l’auteur, en utilisant les monuments en vue de ces reconstitutions, tient rigoureusement compte des dates, il n’oublie pas, pour définir le point précis où en était la mode au temps de Jeanne d’Arc, d’en décrire l’évolution, en remontant bien plus haut, en descendant bien plus bas. Il a décrit beaucoup plus qu’un quart de siècle de l’histoire du costume. Il a enrichi et précisé notre connaissance du Moyen Âge, en l’abordant sans doute par un aspect un peu spécial ; mais les questions qu’il traite touchent à beaucoup d’autres. Il intéressera les lexicographes : il a mieux défini qu’on ne l’avait fait avant lui bien des termes techniques désignant les diverses parties ou matières du costume. Il rendra grand service à l’histoire de l’art : il permettra une intelligence plus complète de certaines œuvres ; et de même que les monuments iconographiques figurés à date connue lui ont permis d’établir ses conclusions, de même ces conclusions bien assurées permettront de fixer la date au moins approximative de bien des monuments non datés. Il sera très précieux pour les historiens des mœurs. Et il n’est pas jusqu’à l’histoire politique qui ne puisse en faire son profit.
É. Jordan.
Jean d’Elbée12 L’Action française
(14 août 1930)
(14 août 1930)
L’Action française, 14 août 1930, Retronews.
Une vivante Jeanne d’Arc
Nulle représentation vraie ne nous est parvenue de la plus belle figure de l’histoire du monde. Pendant son procès, interrogée sur des images qu’on aurait faites à sa ressemblance, Jeanne répondit avoir vu, entre les mains d’un Écossais, à Arras, alors qu’elle était prisonnière des Bourguignons, une peinture qui la représentait tout armée, un genou en terre, offrant une lettre à son roi. Et Jeanne ajouta qu’elle s’y était reconnue. Il existait encore, de son temps, une autre peinture, où figurait l’héroïne ; mais les deux tableaux ont disparu.
Devant cette grave lacune, un historien aussi fervent que précis, M. Adrien Harmand, s’est demandé, de nos jours, comment ressusciter le plus authentiquement possible l’aspect de notre sainte guerrière ; car toutes ses effigies ont été marquées, jusqu’à présent, de la plus singulière fantaisie.
Nous savons seulement, sur la foi de témoignages d’une véracité probable, écrit-il dans la préface de son ouvrage, que la Pucelle, bien compassée de membres et forte, belle et bien formée, avait une figure rustique habituellement enjouée, une voix douce et des cheveux noirs, taillés en rond, à la mode des hommes de son temps. Et si l’on admet que la prophétie d’Eugélide s’applique à notre héroïne, on saura de plus qu’elle avait un grain de beauté derrière l’oreille droite et que son cou était de longueur modérée.
À défaut de ses traits et de la forme de son visage, voilà, du moins, la silhouette de Jeanne : une paysanne robuste et brune, saine et gaie. Pour plus de précision dans la vérité, M. Adrien Harmand a imaginé de nous montrer Jeanne dans les costumes exacts qu’elle porta, aux champs, à la guerre, au supplice. C’est un pis aller, mais qu’il ne faut pas mépriser, si nous en croyons Montaigne dans cette opinion que l’historien a mis en exergue de son ouvrage :
Vraiment cela partirait d’une mauvaise nature d’avoir à mespris les pourtraitcts mesmes de nos amis et prédécesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes.
Nous n’avons pas mauvaise nature et nous suivons, avec admiration, M. Harmand dans sa méritoire reconstitution. Car, quoiqu’il nous assure modestement que les documents ne lui ont pas manqué, nous nous rendons parfaitement compte du long effort que représente cet in-quarto de 400 pages rempli de la plus riche iconographie, de références complètes et où règne cependant la clarté et le charme d’une érudition française. D’ailleurs, M. Maurice Leloir, président de la Société de l’histoire du costume, a rendu justice, avec autorité, à ce monument auquel son auteur reconnaît avoir travaillé, jour et nuit, pendant vingt ans.
Quand je feuilletai ce manuscrit serré, [raconte M. Leloir,] où souvent une page ne contenait que trois lignes de texte, le reste en notes et références, j’avoue que je fus un peu effrayé. Puis, quand j’eus commencé à lire, je ne pus m’en détacher… Si après cela les peintres, sculpteurs, historiens, auteurs dramatiques, metteurs en scène de théâtre et de cinéma nous montrent une Jeanne d’Arc, d’opéra-comique, vêtue et armée en fantaisie, ils seront inexcusables. Car cette belle figure de notre Jeanne n’a pas été martyrisée qu’à Rouen…
Nous ajouterons que l’intérêt de ce livre dépasse le point de vue purement iconographique, car, comme le remarque son auteur, Jeanne fut juridiquement condamnée sur une question d’habit. Le port de l’habit de l’homme, seul motif valable de condamnation, avait été la question dominante de tout le procès de Rouen. L’abandon par Jeanne des vêtements de son sexe était évident. Elle-même en revendiquait hautement la responsabilité, invoquant un ordre du ciel, à elle directement transmis. La transformation avait été complète, Jeanne n’ayant gardé, en fait d’habits, rien de ce qui eût rappelé son sexe, tandis qu’elle s’était empressée d’adopter toutes les parties du costume masculin en usage de son temps. Et M. Harmand ajoute :
Nous pouvons donc ainsi savoir, non seulement sous quelles vêtures notre héroïne est apparue aux yeux de ses contemporains, mais encore connaître les parties cachées de son habillement, dont l’étude sera pour nous d’un grand intérêt, les vêtements de dessous n’étant pas les moins indispensables à reconstituer lorsqu’il s’agit de donner à un costume tout son caractère… Que peintres et sculpteurs en prennent leur parti. Pour représenter Jeanne d’Arc avec toute l’exactitude possible, il faut d’abord en faire un garçon.
Car un continuel malentendu a existé entre Jeanne d’Arc et ses portraitistes posthumes, ceux-ci s’efforçant de la féminiser autant que cette fille extraordinaire avait pris de soins à se donner l’apparence d’un homme. Ainsi, Frémiet13 a doté ses statues d’une longue chevelure et Barrias14 agrémenté la sienne de cheveux lui cachant la nuque en manière de chignon. La Jeanne d’Arc de Dubois, élégante et gracile, se rapprocherait davantage de la vérité (bien qu’elle fasse peu songer à la campagnarde bien compassée de membres et forte), si elle n’était coiffée d’une salade dont le type ne se rencontre pas à l’époque. Et lorsque nous quittons ces sommités de l’art pour descendre parmi les artistes de second et de troisième ordre, fournisseurs habituels de nos églises, nous avons le regret de constater qu’à un physique resté féminin s’ajoute un malencontreux jupon.
Pourtant, les textes les plus authentiques sont unanimes pour affirmer la tendance persistante de la Pucelle.
Jeannette étant revenue à Vaucouleurs, rapporte Durant Laxart, les habitants de cette ville lui achetèrent des vêtements d’homme, des chausses, des houseaux et tout ce qui était nécessaire.
Quand elle arriva à Chinon, beaucoup la prirent pour un garçon, s’étonnant qu’elle montrât ses cheveux, ce qui semblait plus indécent, à cette époque, que de découvrir sa gorge.
Les femmes de tout âge et de toutes conditions, [l’a remarqué Anatole France,] prenaient grand soin de tenir leurs cheveux sous le hennin, la coiffe, le voile, de manière qu’il n’en passât pas un fil. Et cette crinière libre sur une tête féminine était pour le temps une chose étrange15 !
Le doute fut tel qu’à Poitiers, elle fut visitée par la reine de Sicile, les dames de Trèves et du Gaucourt. Son aumônier, Jean Pasquerel, dépose ainsi à son sujet : Il m’a été dit que, quand elle vint au Roi, Jeanne fut visitée à deux reprises par des femmes. On voulait savoir ce qu’il en était d’elle, si elle était homme ou femme.
Cette ambiguïté ne laissait pas d’avoir de l’importance dans les combats, où l’aspect de cette guerrière complètement masculinisée plongeait les soudards d’outre-Manche dans une incertitude qui ressemblait à la terreur. Que c’estoit, Dieu le scet !… Une femme monstrueuse !
, s’exclament deux chroniqueurs. Aussi, à Compiègne, dès qu’elle fut prise, les Anglo-Bourguignons lui délacèrent son pourpoint, et icelle reconnue, fut amenée au duc de Bourgogne, dépouillée de son armure ; le sexe d’icelle manifeste que faussement disait estre homme
.
Il est donc établi, [conclut M. Adrien Harmand,] que Jeanne d’Arc, pendant toute la durée de sa mission, était habillée en homme sans avoir conservé dans sa mise rien qui pût rappeler la femme. On a lieu de trouver étrange que certains auteurs dont les errements ont été malheureusement suivis par tant d’artistes, n’aient rien compris à cette préoccupation pourtant bien naturelle de notre héroïne de faire oublier son sexe à l’entourage d’hommes au milieu desquels elle était appelée à vivre :
Quand je seroie entre les hommes, réplique Jeanne aux dames, demoiselles, et bourgeoises de Poitiers qui s’étonnaient de son costume, estant en habits d’homme, ils n’auront pas concupiscence charnelle de moi ; et me semble qu’en cest estat je conserveray mieulx ma virginité de pensée et de faict.
Ce qui fut tourné à mal par ses juges n’était donc, chez la sainte fille, qu’un souci plus grand de pureté.
Faisons des vœux pour que l’ouvrage de M. Adrien Harmand sur la radieuse Pucelle inspire nos artistes de façon toujours plus sublime et plus rare !
Jean d’Elbée.
Edmond Pilon16 La Revue universelle17
(15 février 1931)
(15 février 1931)
La Revue universelle, 15 févr. 1931, Retronews.
Un nouveau portrait de Jeanne d’Arc
Dans une émouvante introduction au Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, M. Pierre Champion démontre que l’idée de perdre celle-ci devant un tribunal d’église n’était pas une idée exclusivement anglaise. L’Université de Paris, aussitôt la capture de Jeanne devant Compiègne, le 23 mai 1430, l’avait faite sienne ; et comme c’est l’un des contemporains de la Pucelle, le Bourgeois de Paris, qui écrit, en nommant Jeanne la Lorraine, que c’est une chose en forme de femme
, pour tout dire une sorcière, une créature du diable, on comprend tout de suite l’appui que cette Université pouvait rencontrer auprès d’un public dont le Bourgeois était le porte-parole et qui se montrait si complètement abusé d’erreurs.
De la sorte, toutes les fables débitées, tant par le parti de Bourgogne que par celui d’Angleterre, étaient admises d’avance ; la crédulité populaire les acceptait ; et l’Université ne faisait jamais, en la circonstance, qu’indiquer au tribunal ecclésiastique la voie la plus sûre dans laquelle il y avait lieu d’engager le procès ; même il était un grief que l’Université, dans son zèle de justice un peu hâtif, imputait déjà à charge à la sainte fille : à savoir qu’
une femme conduisant des gens d’armes habillée complètement en homme, ne pouvait être qu’une dépravée, une cruelle, une paillarde comme les autres ribaudes qui suivent les armées.
Présenté de cette façon l’argument devait prendre corps, s’amplifier et, dans les mains de juges rusés, perfides et parfaitement décidés à en finir avec leur victime, sinon servir de base à l’accusation, au moins devenir l’un des arguments principaux de celle-ci. N’oublions pas, comme le rappelle si justement M. Adrien Harmand au début de son curieux et passionnant livre : Jeanne d’Arc, ses costumes, son armure, que Jeanne fut juridiquement condamnée sur une question d’habit
. Il n’était donc ni oiseux ni vain qu’un pareil prétexte à condamnation, admis si faussement et resté jusqu’ici un peu trop dans l’ombre, fît l’objet de savantes recherches.
Ces recherches, qui confinent à l’inventaire vestimentaire général d’un temps, constituent un répertoire singulièrement vaste de toutes les sortes d’habits laïcs et militaires usités à l’époque de Charles VII. M. Adrien Harmand a tenu à l’établir ; les éléments d’information qu’il a réunis sur un sujet aussi particulier sont innombrables. C’est en coordonnant ces éléments, en les appuyant sur des documents graphiques originaux, qu’il a composé un ouvrage fidèlement conforme aux sources d’archives et pieusement écrit.
Guidé par cette idée toute simple, mais le plus souvent méconnue, que la vérité doit, en histoire, passer avant toute chose, l’auteur de Jeanne d’Arc, ses costumes, son armure a pensé que cette vérité devait être appliquée à toutes les recherches, dominer l’examen de tous les faits. Il est inouï de penser, en ce qui concerne un personnage aussi important que Jeanne d’Arc, à la légèreté et à l’ignorance avec lesquelles non seulement nombre d’historiens, mais encore de statuaires, de peintres, ont campé Jeanne devant la postérité, allant le plus souvent jusqu’à la représenter dans des costumes ou sous un harnois de la plus évidente fantaisie.
Cette déformation, pour tout dire cette défiguration, jusqu’en ses apparences physiques, de la sainte de la patrie, a vivement préoccupé M. Harmand. S’appuyant sur un texte des Essais, qui est éloquent et dans lequel Montaigne avance que, non seulement il faut garder et honorer les pourtraicts mesmes de nos amis et prédécesseurs
, mais encore qu’il convient de respecter la forme de leurs vêtements et de leurs armes
, il a mis son application à rechercher sous quels habits précisément, revêtue de quelle armure, Jeanne put accomplir sa mission, tant au départ de Vaucouleurs qu’à la sortie de Compiègne, au moment de l’arrivée à Chinon que lors du siège d’Orléans.
Une tâche de reconstitution aussi vaste était d’autant plus malaisée à poursuivre que certaines images du temps, comme le tableau peint par un Écossais et dans lequel Jeanne était portraiturée en armure, un genou en terre, présentant une lettre à son roi
, n’ont pu être retrouvées. D’autre part, sauf une épée conservée au musée de Dijon, et qui n’est pas celle de Sainte-Catherine de Fierbois, il ne reste absolument rien des vêtements ou objets véritables ayant appartenu à Jeanne. M. Harmand relate que, lorsque la Pucelle fut faite prisonnière devant Compiègne par les gens du comte de Luxembourg, on lui enleva tout, même ses petites bagues
. À Rouen, non seulement les cendres de la pauvre et sainte fille furent jetées dans la Seine, mais encore ses vêtements furent dispersés ou perdus. Seul un chapeau laissé par elle, en témoignage d’affection, à la jeune Charlotte Boucher, avait été conservé à Orléans. Il consistait en une toque de velours bleu relevée sur les quatre côtés et brodée en or
; mais des forcenés l’anéantirent en 1792, lors du mouvement révolutionnaire.
En appliquant à un si pieux sujet la méthode employée par ailleurs en paléontologie par Cuvier, il s’agissait dès lors, pour M. Harmand, de reconstituer non seulement la garde-robe entièrement disparue, mais encore l’équipement de cheval de Jeanne, son habit d’homme d’armes, enfin, jusque dans le plus petit détail, son vêtement de combat. Une chose à laquelle n’avaient pas pensé assez jusque-là des artistes, même de la valeur d’Ingres ou de Chapu, c’était de consulter les miniatures, tableaux et reliefs de l’art contemporain de Jeanne elle-même. Une belle école de peinture fleurissait pourtant en ce temps-là dans les Flandres et chez nous, celle de Pol de Limbourg, de Nicolas Froment, de Jehan Foucquet (le portrait de Charles VII par Foucquet, qui est au Louvre, est un chef-d’œuvre). Au même siècle, Gentile da Fabriano avait peint des figures religieuses et militaires ; enfin dans ses rayonnants Chevaliers du Christ, Jean van Eyck avait fait voir tout un groupe de cavaliers dont le revêtement et l’équipement étaient d’une admirable netteté. D’une précision absolue, d’une exacte et parfaite réalité, ce trait de nos honnêtes vieux maîtres, est bien celui qui convenait le mieux à la représentation de la guerrière, puis de la martyre et de la sainte ; M. Harmand n’a pas failli à l’observer.
Net comme la ligne de plomb qui cerne les carreaux de couleurs dans les vitraux, ce trait, un peu anguleux mais précis dans sa vérité, a aidé l’auteur de cette Jeanne d’Arc nouvelle à dresser devant nous, dans son ensemble, une figure juvénile, pour tout dire naïve et simple et qui contraste étrangement avec celle que l’on nous offre généralement. Dans une figure de cette sorte ne se remarque aucune affectation à la Clorinde, aucun signe de cette expression un peu emphatique ou théâtrale que la Renaissance dans ses œuvres d’art, jusque dans ses poèmes, particulièrement celui de l’Arioste, prêtera aux amazones de la légende. Jeanne est une fille du peuple ; elle fait la guerre, et, tout en demeurant humaine et bonne, navrée des dommages qui en résultent, de la pitié que cela lui inspire, cette guerre elle la fait hardiment, dans une main une petite hache
, dans l’autre son étendard.
Cette idée de virilité dans les actions et dans la tenue, d’attitude pour tout dire martiale, est celle qui s’impose d’abord. Cela ne va pas sans rudesse et dérange certes la conception le plus souvent efféminée ou affadie des peintres et des tailleurs d’images. En vérité Jeanne est avant tout une fille des champs ; même jouvencelle et dans cette Lorraine où Charles Péguy l’a représentée en compagnie de son amie Hauviette, filant la laine et gardant les moutons, elle a déjà cette musculature où la robustesse s’allie à la grâce.
Jeanne, écrit M. Adrien Harmand, tenait à son aspect masculin.
Afin de lui complaire, on lui avait, aussitôt Vaucouleurs, confectionné une robe d’homme. Quant à l’armure, cependant assez pesante, il semble, dès qu’elle l’eut revêtue, qu’elle s’y trouva à l’aise. N’avait-elle pas vu saint Michel se montrer à elle, à plus d’un moment, costumé de la même sorte ? Qu’on ajoute à cela ses cheveux rondiz
, taillés en écuelle
, et bientôt elle donna l’illusion d’être un jouvenceau, M. Harmand écrit un jeune prince de la Maison de France
.
Et de fait elle était cela, un merveilleux jeune prince ; mais ce jeune prince était, en même temps, une paysanne. Cela ne se voit pas que dans les contes, et, s’il le faut, aux grandes heures sombres, Cendrillon saura rejeter sa souquenille, ses haillons de servante et se montrer soldat intrépide, chevalier sans reproche ni peur. Ces deux aspects ne s’excluent pas, et Michelet, qui la représente si belle à l’assaut des Tournelles, devant Orléans, ne peut oublier que Jeanne, à Domremy, portait de gros habits rouges de paysanne
. Il a emprunté cette indication à Jean de Metz : quand elle quitta son village, Jeanne portait une robe pauvre et usée… de couleur rouge
.
Ainsi répétera Péguy ; et, dira Pierre Champion, elle était le peuple de France, le simple peuple des campagnes de Lorraine
, ces campagnes parfumées par le courage et la foi autant que par l’odeur des bois et des prunelles
. Rien n’a changé de cela avec les siècles et, rapporte encore le même historien, j’ai vu (en Lorraine, lors des travaux des champs) avec quelle vaillance les jeunes filles s’asseyent sur le dos des chevaux de labour
. Voilà qui révèle une race, explique sa vigueur et témoigne qu’après tout un jeune prince de la Maison de France
, ce peut être aussi bien cette fille paysanne.
Amenée devant l’évêque, Jeanne dira :
Dans mon pays l’on m’a appris à coudre la toile et à filer, et pour la quenouille et l’aiguille, je ne redoute aucune femme de Rouen.
Cependant cette fileuse sait être une guerrière, mener les gens d’armes, escalader les remparts, les tours des bastides, enfin bouter l’ennemi. Quand Guy de Laval la voit, devant lui, passer à cheval, tout en blanc sauf la tête
sur un grand coursier de bataille, il demeure ébloui. Semble, dit-il, chose toute divine de son faict, et de la voir et de l’ouïr.
Ici nulle ambiguïté, pas d’équivoque ; seulement de la stupeur dans le miracle ; ce dédoublement surprenait l’entourage du roi ; si bien, dépose Jean Pasquerel son aumônier, qu’à peine son arrivée à Poitiers, venant de Lorraine, Jeanne fut visitée deux fois. On voulait savoir ce qu’il en était d’elle, si elle était homme ou femme.
M. Adrien Harmand, qui sait ces choses et les prend par le début, en ce qui concerne le costume que portait la jeune fille de Domremy, s’en réfère, entre autres témoignages, à ce que rapporte le greffier de La Rochelle. Selon ce dernier, Jeanne, à Chinon, se présenta devant le Dauphin ayant pourpoinct noir, chausses estachées, robbe courte de gros gris noir
. M. Harmand en prend prétexte pour nous dire ce qu’étaient, dans ce premier tiers du quinzième siècle, la robe courte de gros gris, les chausses de diverses sortes, voire les pourpoints à la mode. Il le fait avec un grand luxe de précision et la plus merveilleuse diversité.
Grâce à de vieux écrits, de vieux vitraux, les images recueillies sur les pierres tombales, aux marges des enluminures, voire aux remarques toutes piquantes rapportées devant les juges de Normandie par des assistants ou des témoins, c’est toute une époque que cet historien nouveau de Jeanne fait ressurgir devant nous en son pittoresque, la diaprure de ses étoffes et le luisant de ses armes. Comment, vers 1430, s’habillaient nos ancêtres
, nous le savons dès lors. Tour à tour, et avec agrément, nous apprenons ce qu’étaient les houppelandes, les chausses, les diverses espèces de chaperons ou capuchons avec ou sans visagière, les chemises, les braies depuis celles des bergers jusqu’à celles des hommes d’armes, le gippon ou gipel, la huque, enfin les robes de drap de laine et autres, celle même si magnifique que les féaux de Charles d’Orléans, le prisonnier-poète de la tour de Douvres, offrirent à Jeanne au moment de son passage à Jargeau et qui était une robe de fine Bruxelles vermeille et une huque verte, ces deux vêtements semés des orties de la devise ducale
.
Car tant de sainteté n’exclut pas la magnificence, et pour la huque la Pucelle en porta, plus tard, une plus riche encore ; ce fut cette huque d’or ouverte de partout
dont elle était revêtue quand elle tomba à Compiègne aux mains de l’ennemi. M. Harmand, après Quicherat, en donne le détail ; et toute sa minutie investigatrice, ses soins clairvoyants se sont appliqués à imaginer avec vraisemblance ce que Jeanne devait être en son arroi de guerre, le 23 mai de l’an 1430, lorsqu’elle sortit de Compiègne, sur les cinq heures du soir, pour attaquer le poste bourguignon de Margny, commandé par messire Baudot de Noyelles
. Alors Jeanne était montée sur son demi-coursier ; et, dit-il, elle avait revêtu par-dessus son armure sa huque de drap d’or vermeil
; ce n’est pas, ajoute-t-il encore, bien joliment, par vaine coquetterie féminine que la Pucelle s’est ainsi parée, mais pour faire honneur au roi du ciel dont elle est l’envoyée
.
Mais pour le roi de la terre, le gentil Dauphin qu’elle mena sacrer à Reims, elle porte l’épée et l’étendard, elle revêt l’armure. Et jamais les plus habiles auteurs, les plus doctes, ceux pour qui les collections de notre musée d’artillerie n’ont plus aucun secret, ne déployèrent, en parlant de cette armure, de cet étendard et de cette épée — autant que M. Harmand en ce beau livre — une aussi parfaite connaissance de tous les termes et de tous les objets relatifs au costume de guerre de notre chevalerie aux temps médiévaux.
À l’époque de la mission de notre héroïne, la plupart des cuirasses françaises et italiennes se composaient de trois ou quatre pièces assemblées par des courroies bouclées donnant à leur ensemble une certaine flexibilité.
Parmi ces pièces se trouvaient le garde-bras et son épaulière, l’avant-bras et les gantelets, les cuissots et les genouillères, le bacinet ou pièce du casque, enfin, enveloppant le torse lui-même, le corps de l’armure. Celle qui fut forgée à Tours, en 1429, à l’intention de la Pucelle, était composée suivant ce modèle ; mais autre chose encore achevait de donner à cet équipement sa signification militaire et religieuse : l’épée et l’étendard.
Lorsqu’à Tours on revêtit Jeanne en chevalier elle voulut tenir son épée de sainte Catherine. Délaissant l’arme que lui avait donnée Baudricourt à son départ de Vaucouleurs, elle en envoya quérir une dont les voix lui avaient révélé l’existence dans l’église de Fierbois dédiée à la vierge d’Alexandrie. Cette épée, marquée de cinq croix sur sa lame rouillée, s’y trouva enfouie sous terre tout près de l’autel ; les prêtres du lieu la frottèrent et la rouille tomba aussitôt.
Les gens d’église de Fierbois me l’armèrent d’un fourreau, déclara Jeanne à son procès, ceux de Tours également… Je la portais (l’épée) constamment depuis que je l’eus jusqu’à mon départ de Saint-Denis après l’assaut de Paris.
Avec beaucoup de raison, M. Harmand insiste sur ce fait que Jeanne, au cours de sa mission, usa de trois épées successives : celle que le sire de Baudricourt lui bailla quand elle quitta la Lorraine avec sa petite suite ; celle de sainte Catherine de Fierbois dont elle se servit en maintes rencontres, du 27 avril 1429 jusqu’au 14 septembre. Dès ce moment enfin, elle n’eut plus que la bonne épée de guerre qu’elle avait conquise sur un Bourguignon
. Parlant de l’épée, d’un semblable modèle, conservée au musée de Dijon, M. Harmand pense qu’il est inadmissible que la lame de cette épée, en raison des signes particuliers qui s’y trouvent gravés, n’ait pas été forgée spécialement
pour l’héroïque fille.
Ces signes, qui sont deux écus dont l’un aux armes de France, l’autre aux armes de la ville d’Orléans, les mots Charle Septiesme et Vaucouleu (ce dernier inachevé), gravés longitudinalement, laissent à supposer que cette épée est sans doute la même dont Jeanne se trouvait armée au moment de la fatale sortie de Compiègne où elle tomba aux mains des hommes d’armes de Jean de Luxembourg. On sait que ce dernier, moyennant une somme de 10 000 francs, livra sa prisonnière ; mais il est fort possible qu’il ait gardé cette arme par devers lui et l’ait offerte peu après à son suzerain Philippe le Bon, duc de Bourgogne.
Conservée par les ducs de Bourgogne, l’épée serait restée à Dijon pour entrer plus tard au musée de cette ville, qui possède ainsi le seul objet connu ayant appartenu à Jeanne d’Arc. — (E. Metman, la Revue de Bourgogne, 1911.)
Pour l’étendard on n’en retrouva nulle trace. Lors du procès de condamnation, Jeanne avoua cependant que, pour cet étendard, elle l’aimait quarante fois plus que son épée
. Et comme déjà elle aimait bien son épée, cela fait voir le prix qu’elle attachait à l’étendard. Toujours au même procès, elle ajouta : Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de prendre l’étendard et de le porter hardiment et d’y faire mettre en peinture le Roi du Ciel ; et puis, lors d’un autre interrogatoire, le 18 mars 1431, devant ses juges :
Tout l’étendard était commandé de par Dieu, par les voix de sainte Catherine et sainte Marguerite qui me dirent : Prends l’étendard de par le Roi du Ciel. Et pour ce qu’elles me dirent : Prends l’étendard de par le Roi du ciel, j’y fis faire cette figure de Notre Seigneur et de deux anges et la fis colorier. Le tout je fis par commandement de Dieu.
En se servant chaque fois des indications originales et des témoignages contemporains, M. Adrien Harmand s’est efforcé à faire s’éployer devant nous à nouveau, en ses plis de victoire et ses signes célestes, cette bannière que Jeanne, intrépidement, portait au milieu des plus durs combats et rudes assauts. Sur son étoffe étaient peints les noms Jhesus Maria. L’auteur de la Chronique de la Pucelle précise :
Elle fist faire un estendart blanc, auquel elle fist pourtraire la représentation du Saint Saulveur et de deux anges et le fist benistre en l’église de Saint-Sauveur de Blois.
Et le chroniqueur, qui tenait à Orléans le Journal du siège, ajoute que c’est le 29 d’avril 1429, vers les huit heures du soir, que Jeanne entra dans Orléans, et, dit-il, elle était
armée de toutes pièces, montée sur ung cheval blanc, et faisoit porter devant elle son estandart qui estoit pareillement blanc, ouquel avoit deux anges tenans chacun une fleur de liz en leur main.
Quant à l’aumônier de Jeanne, Jean Pasquerel, il a dit encore ceci, relaté dans sa déposition :
Les apparitions lui dirent de prendre l’étendard de son Seigneur. C’est pourquoi elle se fit faire un étendard où était représentée l’image de notre Sauveur assis en jugement sur les nuées du ciel et où figurait un ange tenant en ses mains une fleur de lis que le Sauveur bénissait.
Lors du sacre du Dauphin à Notre-Dame de Reims, on peut supposer que Jeanne tenait en mains ce saint emblème.
Ô gentil roi, maintenant est fait le plaisir de Dieu qui vouloit que je vous amenasse en votre cité de Reims recevoir votre saint sacre…
Michelet fait remarquer qu’au cours de cette triomphante solennité, Jeanne eut l’idée, le pressentiment peut-être de sa fin prochaine
.
Afin que son livre fût complet, il importait que M. Harmand retraçât aussi cette fin, qu’il suivît Jeanne à Rouen, dans le cachot et devant ses juges. Et cette tragédie d’une affreuse duplicité, dans laquelle la Pucelle fut invitée à reprendre les habits de son sexe, puis — ces habits lui ayant été enlevés pendant la nuit — à revêtir à nouveau ses vêtements d’homme, l’auteur de cette Jeanne d’Arc la retrace dans tout ce qu’elle comporte à la fois d’hypocrite et de barbare.
Jeanne ne resta pas moins de cinq mois enfermée dans la sombre geôle. Lors du second procès qui suivit le supplice, celui dit de Réhabilitation, maints témoins cités aux premiers débats se trouvèrent interrogés ; et c’est l’un d’eux, Jean Massieu, curé-doyen, huissier pendant le procès de condamnation, qui donna ces détails :
Ce même jour (jour de son abjuration), après dîner, devant le conseil de l’Église, Jeanne déposa l’habit d’homme et prit l’habit de femme, ainsi qu’il lui était ordonné. C’était le jeudi ou le vendredi de la Pentecôte. L’habit d’homme fut mis dans un sac, en la même chambre où Jeanne était détenue prisonnière. Elle demeura sous la garde de cinq Anglais. La nuit, il en restait trois dans la chambre et deux dehors, à la porte. Jeanne couchée avait les jambes tenues par deux paires de fers et le corps enserré par la chaîne qui, traversant les pieds de son lit, tenait à une grosse pièce de bois et fermait à clef. En cet état, elle ne pouvait se mouvoir de place.
Pour cette robe de femme dont elle était revêtue dès lors, M. Adrien Harmand dit que
c’était vraisemblablement celle que la duchesse de Bedford lui avait fait faire et qu’elle n’avait jamais voulu endosser jusque-là.
Il est donc à supposer, étant donnée la gehenne à laquelle — selon Jean Massieu — elle était contrainte si étroitement, que, durant la nuit fatale où elle reprit ses habits d’homme, ceux-ci comme par hasard se trouvèrent retirés du sac, et les entraves, sinon enlevées, au moins desserrées. Ce qui est singulier est que la prisonnière, qui tout d’abord s’éleva en suppliant contre cette substitution, accepta bientôt comme une chose désirable un changement qui devait, pour une bonne part, décider de son sort.
La vérité, c’est que les saintes lui étaient apparues. Elles lui avaient reproché son abjuration. Dieu, dit-elle, m’a mandé par saintes Catherine et Marguerite la grande pitié de la trahison que je consentis. Dès lors elle porta de nouveau son costume d’homme de son plein gré et sans nulle contrainte.
Quand elle fut dépouillée enfin une seconde fois de ces habits, ce fut pour marcher au supplice. Le dernier vêtement de Jeanne fut donc une cotte simple
. Cette cotte était la mise habituelle des femmes du quinzième siècle condamnées au feu, lorsqu’on les mène au bûcher
. Dès que Jeanne, suivie de frère Isambard et de frère Martin l’Advenu, eut atteint le monceau de fagots avec lequel elle devait être consumée, elle se trouva affublée encore d’une mitre en papier sur laquelle grimaçaient deux diables. Les mots hérétique, relapse, apostate, ydolâtre avaient été dessinés entre les deux figures de cette mitre dérisoire. À peine Jeanne en fut-elle coiffée qu’un soldat anglais, moins cruel sans doute que les autres, lui tendit une petite croix fabriquée hâtivement avec deux brins de bois pris à une bourrée du bûcher
. Jeanne s’en saisit et la glissa dans l’encolure de sa cotte, tout contre sa chair
.
Alors le bourreau mit le feu au bûcher. La patiente jeta un cri déchirant : Jésus ! Ce cri elle le répéta plus de six fois.
Enfin le feu accomplit son œuvre. Et c’est ainsi, en cotte bien fermée, la mitre de papier placée sur la tête et la petite croix de bois glissée tout contre elle que Jeanne, une dernière fois, apparut aux yeux de la multitude. Fleur rustique de la piété chrétienne
, la jeune fille lorraine, autant que Jésus roi du ciel, avait connu, à son heure suprême, le désespoir et même le doute ; son héroïsme n’en était que plus divin, son renoncement plus grand et plus sublime.
Ainsi, tout au long de ce livre, dont le mobile est d’étudier Jeanne dans son enveloppe extérieure, ses costumes, ses armes, M. Adrien Harmand, pas à pas, a suivi Jeanne.
Aujourd’hui, délivrée de la stupidité malfaisante des clercs bourguignons et de la frayeur superstitieuse des Anglais de Bedford, il était dans la destinée de Jeanne, conclut l’auteur d’un si rare travail, de souffrir de l’ignorance inconsciente des artistes.
M. Adrien Harmand a raison. Lorsqu’on touche à un pareil sujet, si élevé, si pur, fût-ce avec le pinceau ou le ciseau, on n’a pas le droit de le faire étourdiment, on n’a pas le droit de déformer ; l’inexactitude, en un tel cas, est un blasphème ; et c’est ce qu’un tel ouvrage, qui ne réclame pour Jeanne que le respect de la vérité, démontre jusqu’au scrupule, jusqu’à l’évidence.
Edmond Pilon.
Notes
- [1]
Georges Pauilhac (1871-1958) est issu d’une famille d’industriels fondateurs de la papeterie Job et sans doute le dernier grand collectionneur français d’armes anciennes. Sa collection, réunie dans une annexe de son extravagant hôtel parisien, fut à sa mort en partie rachetée par le musée de l’Armée des Invalides.
- [8]
Édouard Jordan (1866-1946), fils du mathématicien Camille Jordan, historien et professeur à la Sorbonne et à l’École normale supérieure, membre de l’Institut et de l’Académie des sciences morales et politiques.
- [9]
La Revue d’histoire de l’Église de France, fondée en 1910, était publiée par la Société d’histoire religieuse de la France et paraissait deux fois par an.
- [10]
Louis-Maurice Boutet de Monvel (1850-1913), peintre né à Orléans. En 1896 parut son célèbre Jeanne d’Arc, un album de quarante-cinq aquarelles illustrant la vie de l’héroïne et qui lui valut un succès retentissant jusqu’aux États-Unis (voir sur Gallica). Il fut choisi dans la foulée pour réaliser les grands panneaux qui devaient décorer la récente basilique de Domrémy, dont la première messe venait d’être célébrée après quinze ans de travaux ; des quatre prévus il n’en acheva que deux. En 1907 on le retrouve au côté d’Anatole France, autre grand passionné de Jeanne d’Arc, pour illustrer deux recueils de nouvelles enfantines : Nos enfants (Gallica) et Filles et garçons (Gallica). À noter que la Vie de Jeanne d’Arc d’Anatole France sortira l’année suivante (1908).
- [11]
Paul Dubois (1829-1905), sculpteur ; il est l’auteur d’une statue en bronze de Jeanne d’Arc à cheval, en armure, coiffée d’un casque et brandissant son épée, commencée en 1890 et présentée au salon des artistes français en 1895.
- [4]
Frantz Funck-Brentano (1862-1947), historien et dramaturge, membre de l’Académie des sciences morales et politiques et proche de l’Action française. Diplômé de l’École des chartes en 1885, il est nommé conservateur à la Bibliothèque de l’Arsenal, dont il établit le catalogue exhaustif.
- [5]
La Revue politique et littéraire, appelée plus couramment la Revue bleue d’après la couleur de sa couverture, a été fondée en 1863 et parut jusqu’en 1939.
- [6]
Marie d’Orléans (1813-1839), fille de Louis-Philippe Ier, sculpta son célèbre bronze de Jeanne d’Arc en armure en 1835. — Henri Chapu (1833-1891) fut révélé au grand public par son marbre de Jeanne d’Arc écoutant ses voix, exposé au Salon de 1872. — Emmanuel Frémiet (1824-1910) est l’auteur du bronze équestre de Jeanne d’Arc installé en 1874 place des Pyramides à Paris. — Paul Dubois (1829-1905) a présenté son bronze de Jeanne d’Arc à cheval brandissant son épée au salon de 1895. — Maxime Real del Sarte (1888-1954) consacra plusieurs travaux à Jeanne dont sa Jeanne au bûcher, présentée au Salon de 1927 et installée l’année suivante sous le porche de l’église Saint-Laurent de Rouen.
- [7]
Eugène Fromentin (1820-1876), peintre orientaliste et un écrivain. Ses récits de voyage Un été dans le Sahara (1854), puis Une année dans le Sahel (1856) paraissent dans la Revue de Paris. [Note de l’auteur] La citation qui suit est quelque peu abrégée.
- [12]
Jean d’Elbée (1882-1966), historien et essayiste, rédacteur en chef de la Revue hebdomadaire et de la Revue d’histoire diplomatique.
- [13]
Emmanuel Frémiet (1824-1910), sculpteur et auteur d’une statue équestre de Jeanne d’Arc en bronze, commandée par l’État au lendemain de la guerre de 1870, et installée en 1874 place des Pyramides à Paris.
- [14]
Louis-Ernest Barrias (1841-1905), sculpteur et auteur d’une statue en marbre de Jeanne d’Arc prisonnière en armure, inaugurée en 1892, figure centrale du Monument à Jeanne d’Arc du parvis de la basilique Notre-Dame de Bonsecours de Reims.
- [15]
Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, 1908, t. 1, p. 194.
- [2]
Jean-Gabriel Lemoine (1891-1970), historien et critique d’art à l’Intransigeant de 1918 à 1924, puis à l’Écho de Paris de 1925 à 1938, il fut également secrétaire de la revue Beaux-Arts et auteur de nombreux ouvrages et études. En 1939 il est nommé conservateur du musée de peinture et de sculpture de Bordeaux (musée des Beaux-Arts), poste qu’il occupa durant vingt années.
- [3]
Raoul Narsy est le pseudonyme de Louis Scarpatett (1860-1941), journaliste et écrivain, il occupa le poste de bibliothécaire de l’Institut catholique de Paris de 1890 à 1913. Durant ces années il collabora à l’Occident (1901-1914), un mensuel d’avant-garde littéraire et fut secrétaire de rédaction du Bulletin de la semaine (1904-1914), une revue catholique fondée par l’historien Pierre Imbart de La Tour. Peu avant le déclenchement de la Guerre il entra comme critique littéraire au Journal des débats et y passera les trente dernières années de sa vie. En 1931, l’Académie française lui décerna le prix Calmann-Lévy.
- [16]
Edmond Pilon (1874-1945) était un homme de lettres — poète d’inspiration symboliste, essayiste et critique littéraire, spécialiste du portrait littéraire et de l’art du XVIIIe siècle —, collaborateur de l’Action française et de la Revue universelle.
- [17]
La Revue universelle était un périodique bimensuel fondé en 1920 par Jacques Bainville (directeur) et Henri Massis (rédacteur en chef), d’une ligne éditoriale de droite — nationaliste, royaliste et catholique — proche de celle de l’Action française.
Jeanne d’Arc franciscaine, Échange entre Adrien Harmand et le père Hilaire
(Études franciscaines, 1931-1932)
(Études franciscaines, 1931-1932)
- Compte-rendu de l’ouvrage d’Adrien Harmand par le R. P. Hilaire (deux livraisons, sept.-oct., et nov.-déc. 1931)
- Lettre d’Adrien Harmand (mai-juin 1932)
- Réponse du R. P. Hilaire
C.-R. de l’ouvrage d’Adrien Harmand par le R. P. Hilaire
Études franciscaines, t. 43, 1931, p. 546-556 (septembre-octobre), Gallica, Archive et p. 662-683 (novembre-décembre), Gallica, Archive.
Jeanne d’Arc, son tertiairat, son étendard et l’ouvrage de M. Adrien Harmand
Le cinquième centenaire de Jeanne d’Arc a donné lieu à de nombreuses et importantes manifestations en l’honneur de notre héroïne nationale. La presse, chaque jour, lui a consacré une chronique particulière, dans laquelle on a pu la suivre en toutes ses chevauchées glorieuses, à la recherche du Dauphin et à la poursuite des Anglais, puis dans toutes les phases de son long martyre, après qu’elle fut tombée aux mains de ses ennemis. Au milieu de nos discordes intérieures, son culte a fait taire toutes les dissidences et créé, entre tous les Français, une union qu’on voudrait voir s’étendre sur un plus large domaine. Les peuples étrangers eux-mêmes se sont joints à nous pour lui apporter leur tribut d’éloges, et les Anglais, qui la martyrisèrent, n’ont pas été les moins empressés à lui présenter l’amende honorable de leur culte et de leurs louanges.
Cependant on pouvait regretter qu’aucun de nos grands écrivains n’ait osé, dans un monument nouveau, chanter son épopée et apprendre, à son exemple, aux âmes d’après-guerre comment il faut aimer sa patrie et défendre sa liberté, sans attenter à celle des autres.
À défaut de cet ouvrage de grande envergure, il faut nous féliciter de voir paraître, en l’honneur de Jeanne, un véritable monument d’érudition de bon aloi qui, bien qu’il n’aborde qu’un côté secondaire, semble-t-il, de la vie de la Pucelle, nous aide à mieux pénétrer encore son âme de jeune fille. Il s’agit du magnifique volume, abondamment illustré, intitulé : Des costumes de Jeanne et de ses armures, sans oublier son étendard.
Pour être une guerrière et une sainte, Jeanne n’en était pas moins femme, et qui peut dire que, pour une femme, le costume soit chose secondaire. On sait de quel amour elle embrassait son étendard ; elle l’affectionnait quarante fois plus que son épée ; et son costume de guerrière, qu’elle avait revêtu sur l’ordre de ses Saintes, n’est-ce pas en partie pour n’avoir pas voulu le quitter ou le désavouer qu’elle fut condamnée à monter sur le bûcher ?
Et donc, en nous rendant, par le détail, le vrai costume de Jeanne et sa véritable armure, et en rappelant notre attention sur son étendard, M. Adrien Harmand nous a révélé une portion, moins connue jusqu’à ce jour, de l’âme de notre Sainte.
Nous traiterons donc, à sa suite, 1° du costume de Jeanne, 2° de son béguinage ou du tertiairat qui s’y rattache, 3° de son étendard.
I. Le costume de Jeanne d’Arc
Certes nous n’allons pas suivre l’auteur dans le détail de ses reconstitutions. Un costume ne se décrit pas, il se montre surtout, et M. Harmand, dans son livre, nous le montre dans tous ses détails et, on peut dire, dans toutes ses minuties, non seulement confectionné et porté par des personnages contemporains de Jeanne, mais encore détaillé dans son patron, de sorte que tout couturier pourrait le reproduire facilement, avec toute la précision désirable. Il nous le montre, en 413 gravures, dans le texte et hors texte, et il le décrit en 400 pages de texte in-4° raisin. C’est dire la richesse documentaire de cet ouvrage qui a coûté à l’auteur plus de vingt ans de travail et le dépouillement d’un millier de manuscrits contemporains de Jeanne.
Puisqu’il n’y a que l’image qui puisse donner une idée du costume de Jeanne, nous demandons à nos lecteurs la permission de leur présenter un essai de reconstitution de ce costume que nous avons publié, il y a plus de vingt ans, c’est-à-dire au moment où M. Harmand commençait ses recherches, car il se trouve qu’il s’accorde pleinement avec ce que l’auteur a constaté dans ses nombreuses recherches.
Ce portrait de Jeanne représente notre héroïne dans le costume qu’elle revêtit à Vaucouleurs et dans lequel elle se présenta à Poitiers. Il est conforme à la reconstitution qu’en donne M. Harmand. Nous l’avions rétabli, d’après les documents, dès 1909, où il parut dans notre brochure Jeanne d’Arc franciscaine.
Voici d’abord le document historique qui nous fait connaître le vêtement de Jeanne ; il est extrait de l’acte d’accusation, en douze articles, porté contre elle au tribunal de Rouen.
La même femme dit et affirme que, par le commandement et le bon plaisir de Dieu, elle a pris et porté et continue encore de porter l’habit d’homme. De plus elle a dit que, vu l’ordre de Dieu, lui prescrivant d’être revêtue d’un habit d’homme, il fallait qu’elle eût robe courte, chaperon, pourpoint, braies, chausses avec beaucoup d’aiguillettes ; qu’elle portât les cheveux taillés en rond au dessus du haut des oreilles, capillis capitis sui super summitates aurium scissis in rotundum ; enfin qu’elle ne gardât rien sur son corps qui dénotât et caractérisât son sexe, hors ce que la nature lui a donné comme marque distinctive du sexe féminin1.
Notre gravure montre bien la tête de Jeanne avec sa chevelure taillée en rond ou à l’écuelle. Et M. Harmand reconnaît l’exactitude de notre portrait de Jeanne, qui n’avait pas encore été présenté sous cette forme, la seule vraiment authentique :
À l’encontre de Siméon Luce, de Mgr Debout et du chanoine Cochar, [écrit-il,] le P. de Barenton, dans sa Jeanne d’Arc franciscaine, concède, avec raison, des cheveux taillés rond à la Pucelle2.
En même temps il nous reproche d’avoir dit, d’après Racinet, que,
au temps de Jeanne, les hommes portaient les cheveux tombant droit sur le cou et les tempes où ils couvraient les oreilles.
Et il croit avoir établi que la mode générale chez les hommes d’armes était alors de se tailler les cheveux à l’écuelle : cette mode avait été nécessitée par l’adoption du casque dit salade, que gênait une longue chevelure.
Viollet-le-Duc avait déjà essayé d’expliquer cette mode par les exigences du bassinet ; mais comme elle n’apparut que bien après l’adoption de ce casque, M. Harmand pense que la gêne des longs cheveux ne fut ressentie que pour la salade. Cette raison ne nous paraît pas meilleure, car l’usage de la salade semble avoir débuté, en nos pays, après cette mode et elle subsista après elle. Il nous faut donc chercher ailleurs.
Tout d’abord nous devons contester à M. Harmand que la mode des cheveux taillés à l’écuelle ait été générale, chez les hommes d’armes, au temps de Jeanne. Et nos raisons restent celles-mêmes que nous avons exposées dans notre brochure Jeanne d’Arc franciscaine3. Ces raisons sont tirées du procès même de Jeanne. Les juges lui reprochent de s’être coupé les cheveux en rond et ils disent expressément à quelle catégorie de personnes convenait cette mode, à cette date de 1431. Nulle part ils ne l’attribuent aux hommes d’armes. Voici les textes :
Jeanne se fit faire des habits et des armes, et rejetant et abandonnant les habits de femme, elle porta les cheveux taillés en rond à la manière des maquignons, rejecto et relicto omni habitu muliebri, tonsis capillis in rotundum ad modum mangonum4.
Ce mot mango désignait, à cette époque, les bouchers, maquignons, bergers, valets, laquais, apprentis, pages
, c’est-à-dire le menu peuple de la classe inférieure, comme on peut le voir dans Ducange.
Ailleurs les juges parlent dans le même sens :
Etiam in capite capellos seu pileos et capillos ad modum virorum in rotundum tonsos5 ; — perseveraverit portare, contra honestatem sui sexus, habitum virilem in modum hominum armatorum et assidue portat sine quacumque necessitate, quod est scandalosum, contrarium bonis et honestis moribus, habens etiam capillos tonsos in rotundum6.
Ici les juges distinguent bien les deux reproches : 1° de s’être habillée comme les hommes d’armes, habitum virilem in modum hominum armatorum, et c’est là son grand crime ; 2° de s’être coupé les cheveux en rond, et ils ne qualifient pas ce délit.
Si c’eût été l’usage général des hommes d’armes de porter les cheveux taillés en rond, ces juges, qui vivaient au milieu d’eux et qui travaillaient sous leurs ordres, n’auraient pas osé déprécier cette mode, en l’appelant la mode des bouchers, des maquignons et des serviteurs, ad modum mangonum
.
Cependant nous ne voulons pas nier un fait mis hors de doute par les nombreux documents apportés dans l’ouvrage de M. Harmand, à savoir qu’au temps de Jeanne d’Arc, beaucoup de seigneurs du plus haut rang se montrent, dans l’iconographie de l’époque, avec les cheveux taillés en rond, soit en Angleterre, soit en France, soit en Italie. Le travail de l’historien ne consiste pas à nier les documents, mais à les interpréter dans leur vrai sens et à les concilier entre eux dans la mesure du possible. Or il s’agit ici d’expliquer comment une mode, qualifiée et discréditée comme mode du bas peuple
, a pu se trouver adoptée par un bon nombre de seigneurs de la plus haute noblesse, tel le duc de Bedford, régent de France pour son neveu le roi Henri VI d’Angleterre, tels Philippe le Bon, duc de Bourgogne, Jacques de Bourbon, comte de la Marche, en France, tel Philippe Visconti en Italie. Pour comprendre ce mystère, il faut brièvement rappeler l’histoire de cette sorte de coiffure que M. Harmand semble ignorer. Nous l’avions pourtant indiquée dans notre étude sur Jeanne d’Arc franciscaine, qu’il a eue entre les mains.
Au sujet de la coiffure, en général, M. Harmand nous semble commettre deux erreurs. Il croit que les femmes n’avaient pas le droit, au moyen-âge, de montrer leurs cheveux, et il suppose que la taille des cheveux à l’écuelle n’apparut qu’au temps de Jeanne d’Arc.
Pour appuyer son opinion sur la chevelure des femmes toujours cachée au moyen-âge, il cite Anatole France7 :
Les femmes de tout âge et de toute condition prenaient grand soin de tirer leurs cheveux sous le hennin, la coiffe, le voile, de manière qu’il n’en passât pas un fil. Et cette crinière libre sur une tête féminine (celle de Jeanne) était, pour le temps, une chose étrange8.
Ce n’est certes pas à un romancier qu’il fallait s’adresser pour être renseigné sur les mœurs du moyen-âge. Il y a d’autres sources d’information, des fresques et des miniatures innombrables9. Que nous montrent-elles ? Interrogeons Giotto (1272-1336). Dans ses fresques admirables d’Assise, il nous montre la vie telle qu’il la contemplait sous ses yeux. Or il nous montre des femmes en longs cheveux sans coiffure, d’autres portent une coiffure sous laquelle se découvre la chevelure, d’autres enfin cachent tout à fait leurs cheveux sous leur voile et leur guimpe10.
À la même époque Simone Memmi ou Martini (1283-1324), à l’église inférieure du Sacro Convento, nous montre sainte Élisabeth en longues tresses de cheveux artistement enroulés à côté de sainte Claire voilée légèrement11. Le siècle suivant n’a pas témoigné de plus de pruderie.
La coutume généralement admise voulait que les personnes qui avaient voué à Dieu leur virginité ou leur veuvage voilassent leurs cheveux ou même les coupassent. La règle des tertiaires, même vivant dans le monde, leur imposait de les tailler à l’écuelle :
Que toutes les sœurs aient soin à certaines époques de se couper les cheveux en rond jusqu’aux oreilles,
dit un cérémonial du Tiers-Ordre, édité à Rouen en 150912. Au temps de Jeanne, cet usage était en pleine vigueur. Au procès de réhabilitation, pour justifier Jeanne d’avoir porté les cheveux coupés en rond, Bréhal fit remarquer qu’en plusieurs pays de France, on voyait des femmes, même âgées, spécialement en Picardie, prier publiquement, dans les églises, la tête nue et les cheveux coupés en couronne.
Cette forme de coiffure était généralement celle des religieux ; et les religieux prêtres se rasaient en plus le sommet de la tête, de sorte qu’il ne leur restait plus qu’une mince couronne de cheveux.
Cependant il ne faudrait pas croire que cette mode des cheveux ronds fût spéciale aux personnes consacrées à Dieu ; elle appartenait plutôt en propre aux personnes d’humble condition, que le texte du procès désigne justement par le nom de mangon, et ce terme, avons-nous dit, désignait non seulement les gens de bas métier, comme les bouchers, les maquignons, les bergers, mais encore les apprentis, les valets, les laquais et les pages, c’est-à-dire ceux qui habitaient la maison des grands, mais y faisaient partie de la domesticité. Cette forme de coiffure convenait aux petites gens, parce qu’elle exigeait peu de soins pour être maintenue en propreté. Les longs cheveux, au contraire, exigeaient beaucoup de soins et de frais et seuls les riches pouvaient s’en payer le luxe. C’est pour cela, croyons-nous, que saint François, qui imposa à ses enfants le nom et la vie pauvre des mineurs ou du peuple de son temps, voulut qu’ils en portassent la coiffure.
Pour nous résumer, disons qu’au moyen-âge seuls les gens de la haute société portaient les cheveux longs ; les petites gens les portaient courts ou taillés à l’écuelle. De plus les religieux et les religieuses se soumirent à la mode des petites gens. Les femmes de leur côté gardèrent leurs cheveux longs, sauf les religieuses qui les coupaient, et les tertiaires qui les taillaient à l’écuelle. L’usage de cacher tout à fait sa chevelure ne fut exigé que pour celles qui avaient consacré à Dieu leur virginité ou leur veuvage. Les autres gardaient toute liberté.
Mais comment se fait-il que nous voyons, au commencement du XVe siècle, la mode des cheveux taillés à l’écuelle s’introduire dans la haute société ? Voici la réponse.
Après avoir été durant tout le moyen-âge la note distinctive des petites gens, la chevelure taillée à l’écuelle, du fait qu’elle avait été adoptée par les religieux et les tertiaires, devint un insigne de consécration à Dieu, spécialement sous la protection de saint François. C’est à ce titre, croyons-nous, qu’elle fut adoptée, au commencement du XVe siècle, par un bon nombre de séculiers des classes sociales les plus élevées et les plus diverses.
Cette date, en effet, marque dans l’Église une grande renaissance franciscaine. Ce fut l’époque de saint Bernardin de Sienne, de saint Jean de Capistran, en Italie, et de sainte Colette, en France. Leur réforme de la vie monastique avait décidé une réforme parallèle chez les séculiers. Et ceux-ci cherchaient à modeler leur vie et leurs dévotions sur celles des Franciscains.
En Italie, saint Bernardin de Sienne prêchait la dévotion au nom de Jésus, déjà enseignée au XIIIe siècle par saint Bonaventure. Cité devant le Pape, sur l’inculpation d’introduire une nouveauté dans l’Église, il se défendit contre 52 maîtres des Frères Prêcheurs et 10 Ermites de Saint-Augustin, et sortit vainqueur de la controverse.
Le pape, pour affirmer la victoire des franciscains, ordonna une grande procession à travers les rues de Rome, où l’on porta l’image du nom de Jésus pour le faire vénérer à la foule. Et il donna à S. Bernardin autorité pour le prêcher par le monde entier. Ce renouvellement de piété était accompagné d’un changement de vie. Les prédications du saint étaient suivies de ces célèbres autodafés, où l’on brûlait les cartes à jouer, les vaines parures, les images licencieuses et tout ce qui portait au péché.
La France suivit le mouvement. Mais là, ce fut une femme qui se mit à la tête de la réforme franciscaine.
Or, en celuy temps, [écrit Olivier de la Marche dans ses Mémoires13] régnoit une moult saincte et dévote femme, religieuse de sainte Clère, au pays de Bourgongne, nommée sœur Colette. Cette femme allait par toute la chrétienté, menant moulte saincte vie et édifiant maisons et églises de la religion sainct François et saincte Clère.
Lors du concile de Constance, en 1414, cette réforme était déjà assez avancée, car
à ce concile, [conte la Chronique de Mariano,] des Frères pieux et craignant Dieu, dispersés à travers la France, présentèrent une supplique et obtinrent que l’Observance, qui était commencée en quelques couvents de la Bourgogne et de la Touraine, à l’exemple de l’Italie, restât en vigueur et qu’elle eût un vicaire provincial en chaque province.
Cette réforme fut très populaire en France, comme en Italie, et elle fut soutenue, appuyée par les grands comme par le peuple. Les grands lui donnèrent leurs enfants, citons : le célèbre Jacques de Bourbon (1370-1438), qui combattit l’Islam en Bulgarie et les Anglais en France et au pays de Galles et qui fut, un instant, roi de Naples et de Sicile. Deux de ses filles, Isabeau et Marie, se firent clarisses-colettines. Lui-même en 1435 revêtit la bure franciscaine comme humble frère lai ; et son fils Claude d’Aix, qui l’avait suivi, mourut comme novice, au mois d’août 1439. Il apparaît, dans l’ouvrage de M. Harmand, parmi ceux qui portent les cheveux taillés à l’écuelle.
Son autre fille, Éléonore, épousa Bernard d’Armagnac, petit-fils de Jean de Berry, frère de Charles V. Bernard se montra tout dévoué à la sainte et mérita le titre de protecteur et défenseur de la Réforme colettine. Quand il mourut, il voulut être inhumé avec l’habit franciscain. Deux de ses filles se firent clarisses-colettines.
Si telle était l’influence franciscaine, au temps de Jeanne d’Arc, que les grands n’hésitaient pas à embrasser le genre de vie si humble, si rude et si austère des franciscains, et s’en faisaient un titre de gloire, faut-il s’étonner que ces mêmes personnages, et le peuple à leur suite, aient avec enthousiasme embrassé les dévotions qu’ils propageaient, et en particulier le Tiers-Ordre et la dévotion au nom de Jésus ? Faut-il s’étonner encore si la mode elle-même voulut être franciscaine ? Les tertiaires, en vertu de leur profession, devaient se couper les cheveux à l’écuelle, en signe d’humilité. D’autres, sans nul doute, sans être tertiaires, voulurent imiter cette pratique de piété et la mode s’en généralisa. Mais son origine est franciscaine.
Du reste cette mode ne fut pas la seule qui tirât son origine de la dévotion franciscaine. C’est vers cette époque que se développa également l’usage de porter la corde franciscaine ; et cet usage, consacré par l’Église, donna naissance à l’archiconfrérie du Cordon. De là naquit encore l’ornementation si célèbre et si gracieuse de la cordelière.
Beaucoup de princes et de princesses du sang, [lit-on dans la Vie de saint François14] s’enrôlèrent dans la milice séraphique comme tertiaires, ou du moins voulurent porter la corde de saint François, en signe d’affiliation aux trois Ordres et pour avoir part à leurs mérites. De nombreux monuments nous attestent cette pieuse pratique de plusieurs rois et reines de France, qui firent même entrer la corde franciscaine dans leurs armoiries. Les anciennes résidences royales de Blois et de Chambord offrent presque partout aux regards cette corde unie à l’écusson de France, sous les formes les plus variées.
D’après le P. Ménétrier :
François II de Bretagne (1435-1488), pour la dévotion qu’il avait à saint François d’Assise, mit un semblable cordon autour de ses armoiries… et fit sa devise de deux cordons, à nœuds serrés, comme les cordons que l’on nomme de saint François15.
Anne de Bretagne portait le cordon de saint François d’Assise, pour lequel elle avait beaucoup de dévotion,
raconte Ogée, dans son Dictionnaire historique de Bretagne, à l’article Louis XII.
Et vint ce cordon en telle réputation, [lit-on dans La Barre des Saints16,] que le grand roi François I, qui avait épousé dame Claude, fille d’Anne de Bretagne, faisant allusion avec son nom et alliance de deux colliers ensemble, voulut joindre les coquilles de l’Ordre de la chevalerie avec les nœuds et entortillement de la cordelière de saint François.
La Vie de saint François qui cite ce passage, ajoute :
C’est encore pour marquer la dévotion qu’il portait à son saint patron, qu’il sema, pour ainsi dire à profusion, son chiffre entouré de la corde franciscaine dans cette fastueuse et incomparable fantaisie, qu’on appelle le château de Chambord17.
En toutes manières et à toute occasion, ce quinzième siècle aimait à se réclamer de saint François et à s’y rattacher par quelque signe extérieur et il s’autorisait de l’exemple du grand roi saint Louis. C’est ainsi que Charles I, duc de Bourbonnais et d’Auvergne, dans l’armorial d’Auvergne qu’il fit exécuter par Revel en 1450, nous montre, dans une miniature, ce saint roi habillé en tertiaire18. Quelque cent ans plus tôt, à Florence, à Santa Croce, chapelle des Bardi, Giotto peignait ce même saint Louis tenant d’une main le sceptre royal et de l’autre la corde symbole de sa vie franciscaine19. À la fin du même siècle Raphaël essayait son jeune talent à peindre le même roi en habit de tertiaire20.
D’après ce qui précède nous pouvons tirer nos conclusions sur l’origine de la mode des cheveux taillés en rond, qui se généralisa au temps de Jeanne d’Arc. Cette mode existait dans le peuple et dans les Ordres monastiques, spécialement dans les trois Ordres franciscains, depuis le treizième siècle. Si elle se généralisa au temps de Jeanne d’Arc, c’est à cause de la grande dévotion qui se manifesta alors pour saint François.
Du reste, si l’on passe en revue les documents produits par M. Harmand, on y aperçoit souvent une note de consécration religieuse. Dans la scène où le duc de Bedford apparaît avec les cheveux à l’écuelle, il est à genoux devant saint Georges, avec deux écuyers portant son heaume, son écu et son pennon ; cette miniature décore son Livre d’heures ou Missel. Il s’agit bien d’une consécration à saint Georges. C’est sur son tombeau de l’abbaye de Westminster que le roi Henri IV se montre avec la coiffure à l’écuelle, ainsi que les autres Anglais cités par l’auteur à la page 59. Et nous savons qu’à leur mort les princes revêtaient volontiers un des insignes de la vie religieuse, en témoignage de consécration et de communion à l’Ordre.
De plus, beaucoup des peintures signalées représentent de jeunes princes qui semblent n’être encore que de simples pages, d’autres exhibent des trésoriers, des médecins, des architectes, qui appartiennent plutôt à la domesticité du prince, et qu’on ne peut guère considérer comme des hommes d’armes. Ce n’est donc point le costume militaire de l’époque qui les oblige à choisir cette coiffure. Ils l’ont choisie soit à cause de leur condition de pages, soit parce qu’ils sont de la domesticité du prince, soit simplement parce que c’est la mode, mode, avons-nous dit, d’origine franciscaine.
Citons une autre méprise de l’auteur. Il s’appuie beaucoup sur le Térence des ducs, pour trouver l’origine de la coiffure. Il estime que cet ouvrage fut illustré vers 1407. Henri Martin qui l’a étudié longuement pense qu’il fut achevé vers 1411 ou même 1413. C’est là, dit l’auteur, qu’on trouve les premiers exemples de la coiffure en écuelle.
Un examen attentif de l’ouvrage nous a permis de constater que les personnages, qui portent les cheveux coupés court ou à l’écuelle, sont des esclaves ou des serviteurs de la classe inférieure. Tels les esclaves Syrus, Géta et Parmenos, avec les cheveux taillés à l’écuelle, et Byrrhia qui a les cheveux courts. Une femme esclave semble même avoir les tempes et l’occiput rasés, sous son turban. Tous les autres personnages de condition libre ont les cheveux longs. Dans ce même Térence des ducs, les femmes se montrent le plus souvent avec la chevelure cachée : nombreuses pourtant, surtout dans l’Eunuque (nos 24, 25, 27), sont celles qui la montrent sous les formes les plus variées.
Cet ouvrage ne s’écarte donc point de la mode suivie durant tout le moyen-âge ; il en est plutôt un témoin éloquent.
Pour Jeanne d’Arc, elle eut un motif tout particulier d’adopter l’usage de la chevelure taillée en rond, son titre de tertiaire.
[Fin de la première partie.]
II. Jeanne d’Arc tertiaire
En parlant de notre brochure Jeanne d’Arc franciscaine, M. Harmand écrit (p. 44) :
L’auteur de cette plaquette s’efforce d’y prouver que Jeanne d’Arc était franciscaine dès Domrémy, donnant ainsi un appui inattendu à la thèse naturaliste, qui ne veut voir dans l’héroïne que l’instrument de quelques clercs ou moines, lesquels lui auraient soufflé sa mission. Nous préférons Jeanne venant directement et sans intermédiaire de par le roi du ciel.
C’est sans doute pour fortifier cette thèse de la mission de Jeanne indépendante de l’Église que, dans ses dernières pages (396-397), il la fait parler comme une hérétique :
À maintes reprises, au cours de son procès, Jeanne avait toujours déclaré, écrit-il, se soumettre pleinement et absolument à l’Église triomphante, mais elle avait constamment refusé de se soumettre sans restriction à l’Église militante :
Mes révélations sont de Dieu, sans autre intermédiaire, avait-elle proclamé. Elle n’en avait parlé ni à son curé ni à aucun autre homme d’Église, mais seulement à Baudricourt, à son roi et à d’autres personnes purement laïques. À Monseigneur de Beauvais qui lui demandait pourquoi elle n’avait pas consulté des hommes d’Église avant de donner créance à ses voix, elle avait répondu :De croire à mes révélations, je n’en demande pas conseil à évêque, curé ou autre21.L’archidiacre Marguerie lui aurait même entendu dire :Sur certaines choses je ne donnerai créance ni à mon évêque, ni au Pape, ni à quiconque, parce que je tiens cela de Dieu. De plus elle avait préféré se passer de messe et de communion pascale plutôt que de renoncer à son habit d’homme, ajoutant qu’il était bien au pouvoir de notre Seigneur de lui faire entendre la messe sans prêtres. Ainsi cette fille, simple paysanne s’élevant au dessus de tout pouvoir ecclésiastique, revendiquait pour elle l’autorité que Dieu a dévolue sur terre aux successeurs des apôtres. Par là elle se séparait de l’Église une, sainte, catholique et apostolique et se rendait en conséquence coupable du crime d’hérésie.
Nous ne voyons pas bien en quoi sa qualité de tertiaire et de catholique soumise à l’Église pourrait bien affaiblir notre foi en la mission de Jeanne. L’enseignement de l’Église comme l’esprit du Tiers-Ordre sont de nature à éclairer l’intelligence, à la mettre à l’abri des illusions, du mensonge et de l’orgueil, plutôt qu’à l’entraîner vers de vaines suggestions. Ils sont une garantie en faveur de l’authenticité de ses visions.
Mais dans la question de son tertiairat, il ne s’agit pas de savoir s’il accrédite ou discrédite sa mission. Il s’agit d’une question de fait. Or les faits sont là nombreux qui proclament Jeanne tertiaire.
Notre brillant professeur de l’École des Chartes, Léon Gautier, écrivait dans Le Monde du 2 juin 1881 :
Saint Louis est déjà considéré comme ayant appartenu au Tiers-Ordre de saint François ; mais quelle joie pour l’Ordre tout entier, quand il sera prouvé que Jeanne d’Arc était également tertiaire franciscaine ! Le fait est probable, espérons.
C’est en analysant le livre de Siméon Luce, Jeanne d’Arc et les Ordres mendiants, que Léon Gautier avait conçu cette espérance et affirmé lui, professeur de l’École des Chartes, le fait comme probable. Et cette probabilité s’appuyait sur
l’influence prépondérante que les moines les plus populaires de la fin du moyen-âge, les religieux mendiants, paraissent avoir exercée sur la nature de sa dévotion, et aussi, dans une certaine mesure, sur l’éveil de sa vocation patriotique.
À l’heure où Jeanne d’Arc allait commencer sa mission, les Frères Mineurs formaient en France une milice toute dévouée à la cause de l’indépendance ; autour d’eux venaient se grouper tous ceux qui ne désespéraient pas de la patrie, et c’est sous leurs auspices que se perpétuait et se développait l’esprit de liberté, l’espoir de la revanche. Jeanne dès lors devait trouver en eux des auxiliaires naturels.
Ce sont des raisons de critique interne qui rendaient probable aux yeux de Léon Gautier et de Siméon Luce le tertiairat de Jeanne d’Arc22 : Jeanne vivait et agissait en tertiaire franciscaine, donc selon toute probabilité elle était tertiaire. Aujourd’hui qu’on donne toute autorité à la critique interne, on devrait conclure : donc elle était certainement tertiaire. Mais il y a cinquante ans nos savants de l’École des Chartes n’accordaient aux preuves de critique interne qu’une valeur de probabilité. Si forte fût-elle, cette probabilité n’atteignait pas à la certitude, si elle n’était sanctionnée par un fait de critique externe.
À cette époque aucun fait de critique externe, c’est-à-dire aucun document contemporain n’était venu affirmer le tertiairat de Jeanne. Contre sa certitude planait donc un doute.
Or aujourd’hui et depuis vingt ans, ce fait de critique externe, ce document contemporain de la Pucelle, affirmant son tertiairat, existe et a été mis au jour. C’est une lettre écrite de Bruges, le 9 juillet 1429, et insérée dans la Chronique de Morosini23 :
e iera begina guardatrixe de piegore, c’était une béguine gardienne de troupeaux.
Ce texte a retenu l’attention de M. Hanotaux :
La mère de Jeanne était-elle affiliée au Tiers-Ordre de saint François ? La coïncidence du pèlerinage du Puy avec le voyage de sa fille, et surtout la rencontre probablement préparée avec le frère Jean Pasquerel pourraient le faire croire. Un historien l’a même affirmé de Jeanne d’Arc. On pourrait prendre en ce sens le qualificatif de
béguine, qui lui fut appliqué par des contemporains24.
L’éditeur des Vies de sainte Colette Boylet de Corbie écrites par ses contemporains, le P. Pierre de Reims et sœur Perrine de la Roche, écrit à propos de ce texte25 :
Cela veut dire tout simplement qu’elle était
une pieuse gardeuse de moutons. Béguine veut dire pieuse. Il y a d’ailleurs en ces six mots une erreur certaine contre laquelle Jeanne d’Arc a protesté elle-même :Addens ulterius quod dum esset in domo patris vacabat circa negotia familiaria nec ibat ad campos cum ovibus et aliis animalibus. — Non custodiebat animalia communiter26.Quand on veut appuyer une thèse il faut apporter des textes dignes de foi.
Béguine veut dire pieuse ! — Traduttore traditore, une traduction est souvent une trahison de la vérité. C’est le cas de répéter ici ce proverbe italien. Pour escamoter ce texte si précis et si décisif, on supprime le mot qui embarrasse ou du moins on lui enlève son sens vrai pour lui en donner un autre qu’il n’a jamais eu : traduttore traditore. Jeanne répétait qu’elle ne craignait que la trahison. Ses contemporains, ses ennemis d’abord et, parfois, ses amis qu’elle défendait, dénaturèrent ses actes et ses paroles et il fallut attendre cinq siècles pour qu’on lui rendît son vrai visage27. Et aujourd’hui encore pourquoi faut-il qu’on dénature ces textes qui chantent ses vertus pour lui enlever un de ses titres de gloire, auquel il semble qu’elle ait tenu davantage ? Elle était béguine. Que signifie ce mot ? Nous allons le demander à Ducange, dont tous admettent l’autorité.
Les Beguins, [écrit-il à propos de ce mot,] sont les mêmes que les Beghards ; cependant Beghard désigne surtout les hommes et Béguines s’applique aux femmes, comme on le constate par la Clémentine Ad nostram, contre les hérétiques. L’auteur du Breviloqui dit :
Beghard, béguine, Begutte désignent les hommes et les femmes du Tiers-Ordre, Beghardus et Beguina et Begutta sunt viri et mulieres tertii Ordinis.
Bernard Guido, dans la vie de Jean XXII, écrit : Secta quaedam pestifera eorum qui Beguini vulgariter appellantur, qui se fratres pauperes de tertio Ordine sancti Francisci communiter nominabant, ex quibus plures fuerunt tanquam haeretici condemnati et combusti (in Summa de Hæresibus, fol. 108).
Les frères convers (c’est-à-dire tertiaires ) chez les franciscains et les dominicains s’appelaient aussi Beghards : Beghardi etiam appellati fratres conversi in Ordine Praedicatorum et Minorum. Annales Colmarienses, anno 1302 : In hoc capitulo (FF. Praedicatorum ), fuerunt conversi seu Beghardi, hoc est Fratres non habentes domicilia, 80 mendicantes cibaria. Anno 1302 capitulum Fratrum Minorum fuit in Columbaria solemniter celebratum. Comparuere illic 150 Fratres, conversi seu Beghardi 30, bini et terni in processione per Columbariam eleemosynas mendicabant.
Les Béguins et Béguines étaient donc les tertiaires du Tiers-Ordre dominicain et surtout franciscain. Ce nom semble leur avoir été donné d’abord en Allemagne, parce qu’ils étaient employés à la quête, car le mot begen, en allemand, signifie demander, quêter
. Au quatorzième siècle plusieurs se détachèrent de l’autorité du premier Ordre, formèrent des Ordres autonomes, tombèrent dans l’hérésie et amenèrent la suppression de tous les béguinages indépendants. Seuls subsistèrent les béguins et béguines dépendant des Ordres dominicains et surtout franciscains, comme nous l’avons longuement établi dans notre brochure parue en 1910, Béguinages et Tiers-Ordres au Moyen-Âge.
Tel est le sens authentique du mot béguine. Il n’a jamais signifié pieux, ni pieuse. Il y avait des béguins et des béguines qui étaient pieux et d’autres qui ne l’étaient pas ; ils n’en étaient pas moins tous béguins, dès qu’ils avaient fait profession de suivre une règle du Tiers-Ordre ou une règle analogue autorisée par l’Église28.
L’auteur précité, sentant que sa traduction de begina par pieuse était peu satisfaisante, essaie d’infirmer la valeur historique du texte de Morosini, du fait qu’il contiendrait une erreur grave en présentant Jeanne comme une gardeuse de brebis
. — Mais ce titre donné à Jeanne, loin d’être une erreur, est pleinement justifié et montre que Morosini était bien informé. Au procès de réhabilitation, en effet, tous les témoins qui l’avaient connue affirmèrent qu’elle avait été employée à garder les troupeaux de son père. Et comment en eût-il été autrement ? Son père, cultivateur, avait des troupeaux. À Domrémy, comme ailleurs, c’est aux enfants qu’on confie la garde de ces troupeaux. Ils ne sont pas bergers de profession
, comme en certains pays de grands troupeaux, où le gardien du troupeau consacre toute sa vie au soin de ses bêtes ; mais ils sont bergers à leurs heures
, car ils appartiennent à une profession, où il faut garder les troupeaux et être berger à ses heures
.
Quand donc Jeanne disait à ses juges de Rouen qu’elle n’était pas bergère
, cela voulait dire qu’elle n’était pas bergère de profession
, au sens que nous venons de dire ; car ces bergers laissés à eux-mêmes, n’avaient pas une bonne réputation ; et Jeanne voulait dire qu’elle n’avait jamais quitté ses parents et avait vécu sous leur tutelle. Mais elle n’a jamais nié qu’elle eût appartenu à une profession où il lui fallait être bergère à ses heures et tous ceux qui l’ont connue ont affirmé qu’il en fut ainsi. Quand donc le correspondant de Morosini affirme qu’elle avait été gardeuse de troupeau
, il dit la vérité et il devait le dire, puisque c’est lorsqu’elle gardait son troupeau qu’eut lieu sa première apparition.
Au sujet du tertiairat de Jeanne, le P. Ayroles dans sa Vraie Jeanne d’Arc, est mieux inspiré en parlant de ce texte. Il en reconnaît la grande valeur ; il insiste surtout sur le fait qu’il n’indique pas à quel tiers-ordre Jeanne appartenait.
Jeanne d’Arc, écrit-il, était-elle à un degré quelconque affiliée au Tiers-Ordre de saint François ? C’est possible ; mais le domaine de l’histoire est autre que celui des possibles. On n’y est admis que sur de bons titres directs ou indirects. Les uns et les autres font défaut pour conclure à l’affiliation.
Jeanne à Neufchâteau s’est confessée trois fois aux Franciscains. Nous avons vu que son curé se plaignait de ce qu’elle se confessait trop souvent. Pasquerel atteste que durant sa vie guerrière elle se confessait à peu près tous les jours. Il a pu en être ainsi durant les quatre jours passés à Neufchâteau. Elle était dans sa quatorzième année et depuis un an jouissait des visites du Ciel. Perplexe, elle se sera ouverte à un fils de saint François, qui, justement étonné de si extraordinaires communications, aura pu vouloir prier, examiner et lui dire de revenir à plusieurs reprises29. Cela ne suppose pas une affiliation à l’Ordre de Saint-François30.
Mais après avoir affirmé dans son second volume l’absence de documents connus de lui en faveur du tertiairat de Jeanne d’Arc, il se trouve, dans son troisième volume31 en face du fameux texte de Morosini : e iera begina, et il écrit :
C’est, à notre connaissance le seul texte dont on pourrait induire qu’elle appartenait à quelque fraternité du Tiers-Ordre. Aucun n’est spécifié.
Le P. Ayroles reconnaît donc une véritable valeur à ce texte et admet qu’on peut en induire le tertiairat de Jeanne.
Certes nous concédons qu’aucun n’est spécifié dans le texte de Morosini. Mais on peut le demander à d’autres sources. La présence de Jeanne à Neufchâteau, et ses relations avec les Franciscains de cette ville, que le P. Ayroles trouve, à bon droit, insuffisantes pour prouver l’affiliation de Jeanne au Tiers-Ordre, peuvent être regardées comme suffisantes pour établir, avec toute probabilité, que c’est à leur Tiers-Ordre que Jeanne s’affilia, quand on sait par ailleurs, par le texte de Morosini, qu’elle se fit tertiaire dès Domrémy.
Cette triple visite ou confession que fit Jeanne, durant les quatre jours qu’elle passa dans la ville, quoi qu’en dise le P. Ayroles, apparaît chez elle chose insolite. Son aumônier, le P. Pasquerel, dit bien qu’à la guerre elle se confessait, assistait à la messe presque tous les jours ; mais les témoins de sa jeunesse sont loin de laisser entendre qu’à Domrémy, elle se confessât tous les jours. Sa commère Isabellette déclare :
On ne la voyait pas par les chemins ; elle était le plus souvent à l’église (il s’agit des jours fériés évidemment). Elle se plaisait à fréquenter les lieux de dévotion et à se rendre de temps à autre à la chapelle de la bienheureuse Marie de Bermont. Souvent je l’ai vue se confesser… Bien des fois je l’accompagnais et je la voyais aller à confesse dans l’église, aux pieds de messire Guillaume alors curé.
On sait par Michel Lebuin qu’elle
y allait (à Bermont) presque chaque samedi avec une de ses sœurs et apportait des cierges et donnait avec joie pour Dieu tout ce qu’elle pouvait donner ; ses confessions étaient fréquentes.
Que veut dire se confesser souvent
? Nicolas Bailly, tabellion et substitut royal à Andelot, va nous l’apprendre :
Elle fut toujours une brave fille, menant une honnête vie, se montrant bonne catholique, fréquentant assidûment les églises, aimant à aller en pèlerinage à la chapelle de Bermont et se confessant presque chaque mois.
Un prêtre, Henri Arnolin parle dans le même sens :
Elle était d’humeur laborieuse, filait, allait quelquefois avec son père et ses frères à la charrue, et quand c’était le temps gardait les animaux. Elle était zélée dans la fréquentation des églises et aimait à se confesser souvent. Pour ma part, je l’ai confessée trois fois en un carême et une autre fois pour une fête.
Et un autre prêtre de Vaucouleurs, où elle resta depuis décembre jusqu’en février, parle de même :
Jeanne, pendant son séjour à Vaucouleurs, vint deux ou trois fois se confesser à moi. J’ai donc deux ou trois fois entendu sa confession.
De ces témoignages, on peut conclure que Jeanne se confessait tous les mois et aux jours de fête. Les trois confessions de Vaucouleurs correspondent à Noël, l’Épiphanie et la Chandeleur. Elle était donc bien loin de la confession quotidienne. Et sa triple confession aux franciscains de Neufchâteau suppose une raison grave, telle que le tertiairat.
Certes, comme le suppose le P. Ayroles, le récit de ses visions aurait pu être l’entrée en matière, mais Jeanne s’est défendue de les avoir soumises à un prêtre, si l’on en croit les juges de Rouen. Ce fut plutôt quand elle eut révélé à son confesseur son vœu de virginité que celui-ci dut lui demander si, comme sauvegarde, elle s’était rattachée à une règle de vie approuvée par l’Église, sans laquelle il est bien difficile dans le monde, de rester fidèle à sa promesse. Il lui aura proposé le Tiers-Ordre et Jeanne l’aura embrassé de grand cœur.
Ce fait est possible, dirait peut-être le P. Ayroles ; mais l’histoire n’est pas faite de possibilités. On n’y est admis que sur de bons titres directs ou indirects.
Précisément ces titres directs et indirects existent. Le titre direct est le texte de Morosini. Les titres indirects abondent. Aux fruits on connaît l’arbre ; à l’effet, la cause. Or à partir d’un certain moment Jeanne change de vie à Domremy et se met à mener la vie de tertiaire, qui la distinguait de tous les autres, et lui attirait des railleries qui la faisaient rougir32.
Isabellette, que nous avons déjà entendue, dit, à propos de l’Arbre-aux-Fées :
Jadis Pierre de Bourlemont… m’y ont conduite avec les autres petites filles du village, à divers jours du printemps et notamment le dimanche des fontaines (Lætare). Ce jour-là, c’est la coutume que toute la jeunesse du village, garçons et filles, aille à l’arbre jouer et danser. Jeannette allait avec nous jouer et danser.
La plupart des témoins montrent Jeanne dansant comme les autres, parce qu’il en fut longtemps ainsi. Mais voici un autre témoin qui a remarqué que Jeanne s’abstenait ; et celle-ci est bien placée pour avoir fait cette observation, car c’est la veuve Thiesselin, sa marraine :
Elle ne jurait jamais, et pour affirmer, elle se contentait de dire
sans manque. Elle n’était pas danseuse ; tandis que les autres chantaient et dansaient, elle allait prier.
Il fut donc un temps où Jeanne dansait et chantait à la manière des mondains ; puis il fut un temps où elle remplaça la danse et les fêtes mondaines par les pratiques de dévotion. Ce changement de vie peut être retenu comme une marque de son tertiairat.
Ce tertiairat avec le vœu de virginité peut expliquer aussi le fameux problème de ses fiançailles. Elle fut traduite devant l’officialité de Toul pour s’entendre obliger à tenir la promesse de mariage qu’elle aurait faite à un jeune homme du pays. Il y aurait donc eu un temps où il fut question pour elle du mariage ; puis elle y renonça pour se consacrer à Dieu par le vœu de virginité et la pratique du Tiers-Ordre.
Ne pas jurer, ne pas danser, aimer les cérémonies de l’Église, remplacer les fêtes mondaines par de pieux pèlerinages, aimer à faire l’aumône, se confesser au moins tous les mois, éviter le luxe dans les habits (saint François imposait la bure à ses tertiaires), telles étaient les principales pratiques imposées aux tertiaires franciscains. Or ce sont toutes ces pratiques que les témoins du procès de réhabilitation déclarent avoir remarquées en Jeanne, sans les comprendre, et dont beaucoup se moquaient.
En ce qui concerne son costume, nous avions été surpris, dans notre brochure sur Jeanne d’Arc franciscaine, de voir que les témoins la représentaient comme revêtue d’une robe rouge à Domrémy. Nous y avions vu une exception à la règle du Tiers-Ordre, qui avait pu être imposée à Jeanne par sa famille. Mais en examinant le texte de plus près, c’est-à-dire dans l’original, nous avons vu qu’il porte (déposition de Jean de Metz) :
Quand je vis Jeanne pour la première fois, lors de son arrivée à Vaucouleurs, elle portait une robe pauvre et usée, de couleur rousse ou fauve33.
Et Henri Leroyer, chez qui elle était hébergée, dit également qu’elle
portait une robe de femme de couleur rousse ou fauve, erat induta veste mulieris rubea.
Les traducteurs ont rendu rubea par rouge. Ce mot n’a jamais ce sens. On le trouve chez les auteurs latins avec le sens de roux. Ainsi Columelle (VI.1) distingue 4 couleurs de bœufs : blanc, rouge, roux, fauve, albus, ruber, rubeus, fulvus. Au moyen âge on ne distinguait pas les deux couleurs rousse et fauve, car d’après Ducange, on rendait bête fauve par fera rubea. Le mot rubea désignait donc la couleur fauve. C’est, on le sait, celle que prend le tissu de laine noire ou grise non teinte, c’est-à-dire la bure, quand elle a été longtemps portée. Jeanne portait donc une robe de bure à Domrémy, comme le demande la règle de saint François.
La robe courte, à la mode des hommes, qu’elle se fit faire à Vaucouleurs était d’étoffe analogue, d’après le témoignage du greffier de La Rochelle, qui la vit à Chinon :
Elle avait pourpoint noir, chausses estachées, robe courte de gros gris noir, cheveux ronds et noirs et un chapeau noir sur la tête34.
Enfin les cheveux qu’elle se fit tailler en rond, étaient, nous l’avons établi, à la mode franciscaine et béguine. S’était-elle déjà coupé les cheveux avant cette date ? Au temps où S. Raymond de Pennafort écrivait, en vers, sa Somme du droit, les béguines qui vouaient la chasteté, se coupaient les cheveux :
Si begina Deum sponsum praeelegerit atque
In signum crines praesciderit, ista marito
Si nubit, nupta maneat, sed poeniteat quod
Infregerit votum.
Jeanne, à la demande de ses saintes, avait fait le vœu de virginité et elle l’avait, selon toute probabilité, consacré en entrant dans le Tiers-Ordre. Il est donc probable qu’elle portait depuis longtemps les cheveux coupés. Mais comme ces vierges portaient le béguin, on ne pouvait savoir si leurs cheveux étaient longs ou courts. Du reste, ceux qui décrivent comment elle se vêtit en homme à Vaucouleurs ne disent point qu’on lui ait alors coupé les cheveux. Cependant à son arrivée à Chinon, on sait qu’elle les portait courts. Sans doute les avait-elle courts depuis longtemps.
Pour les autres pratiques du Tiers-Ordre, comme le jeûne du vendredi attesté par son chapelain, nous renvoyons à notre ouvrage Jeanne d’Arc franciscaine. S’il est permis de juger l’arbre à ses fruits, on doit conclure que Jeanne était tertiaire franciscaine, puisqu’elle pratiquait en tout la règle du Tiers-Ordre franciscain. Et si l’on gardait un doute, attendu qu’on peut pratiquer la règle d’un Institut sans y être affilié officiellement, nous avons, pour le dissiper, l’affirmation de Morosini e iera begina. Ces deux preuves se complètent pour produire la certitude historique : elle était béguine et elle pratiquait la règle du Tiers-Ordre franciscain, donc son béguinage était celui du Tiers-Ordre franciscain.
Et si l’on ajoute qu’avant son départ de Domremy, on ne la voit en relations qu’avec les franciscains, on a, par cette exclusive une nouvelle preuve que son tertiairat était bien celui de saint François et ne pouvait être un autre.
Si durant sa carrière militaire, on la voit heureuse d’avoir comme aumônier un ermite de saint Augustin, le F. Pasquerel, cela s’explique par la sympathie, facile à comprendre, qui attire béguines et tertiaires vers les religieux, à quelque Ordre qu’ils appartiennent.
Pourquoi, dira-t-on, aucun témoin, à son procès de réhabilitation, ne signale-t-il son tertiairat ? Nous pouvons répondre par une autre question : Pourquoi les écrivains qui racontent la vie de tous nos grands hommes du XIXe siècle, qui furent tertiaires, s’abstiennent-ils ordinairement de signaler leur qualité de tertiaire ?
Ces témoins ne parlent pas non plus de son vœu de virginité, ni de ses prétendues fiançailles contre lesquelles elle protesta devant son évêque pour garder son vœu de virginité. Bien plus, Jeanne elle-même le cache à ses juges, comme elle leur cache ses pratiques de piété. On lui demande si, en dehors de la communion pascale, elle communiait encore aux grandes fêtes : Passez outre, répond-elle, dixit interroganti quod ipse transiret ultra35.
Si Jeanne juge à propos de se taire sur ses fréquentes confessions et communions, à plus forte raison devait-elle garder le silence sur son béguinage et ses vœux ?
Mais pourquoi cette prudence excessive de Jeanne ? Pourquoi taire ce qui pouvait plaider en sa faveur ? Nous croyons que cette attitude lui fut suggérée par le conseiller perfide que les Anglais avaient placé auprès d’elle, soi-disant pour la guider et qui la trahissait. Elle s’était donné comme règle, en effet, de ne répondre que sur les choses intéressant directement le procès. Ainsi on lui demande si elle jeûne pendant le carême de sa détention, elle répond :
Est-ce que cela regarde votre procès ? Interrogata an jejunaret36 quolibet die quadragesimae, respondit quaerendo : An hoc sit de processu vestro ?
Il importait, en effet, pour obtenir des juges une condamnation, qu’elle n’apparût pas devant eux comme une sainte jeune fille, adonnée à la piété et consacrée à Dieu par le vœu de virginité. Il importait davantage qu’elle n’apparût pas sous son titre de tertiaire. Ce titre, en effet, aurait pu lui attirer la sympathie des Franciscains et Dominicains, qui prenaient part au procès ou même l’enlever à la juridiction de l’évêque de Beauvais, pour la placer directement sous celle du Saint-Siège. Cette prudence et réserve exagérée de Jeanne servait les desseins de ses ennemis. Il est donc tout probable que ce sont eux qui la lui suggérèrent.
Mais, dira-t-on, comment Morosini a-t-il pu, à Bruges où il écrivait, connaître la qualité de tertiaire de Jeanne ? Il faut se rappeler que Charles VII envoya faire une enquête à Domrémy sur la personne de Jeanne, et l’on sait, par deux témoins au procès de réhabilitation, le curé Jacob, et Béatrix, veuve d’Estellin, qu’une enquête sur Jeanne fut faite par deux franciscains. Cette enquête paraît bien être celle de Charles VII, car celle des Anglais qui eut lieu plus tard est attribuée à d’autres personnages. Ces franciscains enquêteurs durent descendre chez leurs frères de Neufchâteau, couvent le plus proche, et c’est là qu’ils purent apprendre la qualité de tertiaire de la jeune fille, et dès lors le bruit s’en répandit. Et comme les béguines étaient très en honneur à Bruges, il était naturel qu’on y soulignât ce titre de notre héroïne : e iera begina.
À notre interprétation du texte e iera begina, nous avons été heureux de voir se rattacher l’éditeur de la Chronique de Morosini, pour la Société de l’histoire de France, M. G. Lefèvre-Pontalis. Voici son commentaire sur ce passage37 :
E iera begina. Faut-il prendre ce terme dans le sens de béguine ? (Ici l’auteur fait l’histoire de ce mot et continue.) A cette époque (de Jeanne), ce terme de béguine peut donc s’entendre d’une personne soumise à l’observance d’un tiers-ordre principalement franciscain, soit vivant en communauté, sans vœux, sous une certaine règle toutefois, soit vivant individuellement dans le monde. C’est évidemment à ce dernier état qu’il faut appliquer le sens de cette expression de Pancrazio Giustiniani…
En tout cas, le simple fait qu’un tel bruit pût alors courir les foules et se trouver enregistré ainsi, sous une forme aussi sérieuse, dans une lettre qui porte d’un bout à l’autre l’empreinte de l’esprit le plus sage et le plus pondéré, viendrait corroborer avec une force singulière les inductions aussi neuves qu’ingénieuses émises par Siméon Luce, sur les origines de la vocation de Jeanne d’Arc, et sur les traces et les pratiques de sa dévotion franciscaine.
De fait, le texte de la lettre n’est pas dubitatif, ni présenté comme un on-dit, dont le correspondant ignorerait la valeur ; mais il contient une affirmation posée comme chose bien connue et certaine : c’était une béguine.
Aussi l’Ami du clergé38, après avoir examiné nos raisons exposées dans nos deux brochures de 1909-1910, concluait :
L’on voit donc la portée et le sens de l’affirmation de Morosini : l’opinion publique, contemporaine de Jeanne, la croyait tertiaire. Et, après ce que l’on vient de lire (les raisons de critique interne),ce sentiment nous paraît avoir une sérieuse probabilité.
Ce mot de probabilité
doit être pris évidemment dans son sens théologique exposé plus haut, c’est-à-dire qu’il dénote un sentiment appuyé sur des raisons sérieuses, suffisantes pour déterminer l’assentiment d’un homme sage, rationes graves quae virum sapientem ac prudentem ad assentiendum movere et inducere possint39.
Cet ensemble de documents, qui établissent une probabilité sérieuse
, aux yeux des critiques les plus indépendants, et où d’autres pourraient trouver un vrai motif de certitude, permettra-t-il un jour à la famille franciscaine, avec l’autorisation de l’Église, de l’honorer sous ce titre de tertiaire de saint François ? Nous voulons l’espérer. Jeanne d’Arc, en effet, vécut en tertiaire, comme l’établissent les documents les plus certains ; ses contemporains lui donnaient le titre de tertiaire. Que faut-il de plus pour qu’il nous soit permis de l’honorer comme une vraie fille de saint François ? Ce titre qu’on lui décerna de son vivant, et qu’elle justifia par toute sa conduite, pourquoi ne pourrait-on pas espérer le voir confirmer au moins indirectement par l’Église, en permettant, comme pour saint Louis, saint Yves, sainte Élisabeth, aux Enfants de saint François de l’insérer dans leur calendrier et de l’honorer comme leur sœur ?
III. L’étendard de Jeanne
M. Harmand donne une reconstitution nouvelle de l’étendard de Jeanne, qu’il oppose à celle que nous avions tentée en 1909. Il nous faut nous y arrêter.
Nous donnons d’abord l’étendard de Jeanne, tel que nous l’avons reconstitué en 1909, dans notre Jeanne d’Arc franciscaine.
Voici les documents qui nous avaient inspiré :
1° Le Mistère du siège d’Orléans, presque contemporain des événements :
Un estendart avoir je vueil
Tout blanc, sans nul autre couleur
Où dedans sera un souleil
Reluisant ainsi qu’en chaleur
Et au milieu en grant honneur
En lectre d’or escrit sera
Ces deux mots du digne valleur
Qui sont cest : Ave (lire IHS) Maria
Et au dessus notablement
Sera une Majesté
Pourtraicte bien et jolyment
Faicte de grant autorité
Aux deux coustez seront assis
Deux anges : que chacun tiendra
En la main une fleur de liz
L’autre le souleil soustiendra.
2° Et faisait porter devant elle, dit le Journal du siège,
son estendard qui estoit blanc, ouquel avoit deux anges tenans chacun une fleur de liz en leur main, et ou panon estoit pincte comme une Annonciation. C’est l’image de Notre-Dame ayant devant elle ung ange lui présentant un liz.
3° Perceval, dans sa chronique, à l’an 1429, parle deux fois de l’étendard de Jeanne :
Et elle fist faire ung estandart ouquel estoit l’image de Notre-Dame.
Et un peu plus loin, en parlant du siège de Jargeau :
La Pucelle print son estandart ouquel estoit empainturé Dieu en sa majesté, et de l’autre costé…, et ung escu de France tenu par deux anges.
La partie effacée contenait sans doute l’image de Notre-Dame
, qu’il y a mise précédemment. Elle était de l’autre costé
, c’est-à-dire du côté du pennon, de la pointe, tandis que la majesté était du côté de la hampe.
[4° Le livre noir de la Rochelle :]
Outre les fleurs de lys, l’image de Dieu et les mots Jhesus Marie, il y eut sur l’estandart… un écusson…, un escu d’azur et un coulon blanc de dans iceluy estoit, lequel coulon tenoit ung roole en son bec, ou avoit escript : de par le roy du Ciel40.
5° Eberhardt de Windecken complète ces descriptions :
La jeune fille marchait avec la bannière qui était faite de soie blanche, et sur laquelle était peint Notre-Seigneur Dieu assis sur l’arc-en-ciel, montrant ses plaies, et ayant de chaque côté un ange qui tenait un lis à la main41.
M. Harmand42 nous reproche d’avoir tenu compte de la partie de ces documents où il est parlé du soleil dans lequel sont écrits les mots Jésus Maria, ; et dans sa reconstitution, il place ces noms de Jésus Maria sans soleil, en haut, près de la hampe ; et le Christ sur des nuages, avec les deux anges, est au milieu près de la hampe ; le reste est blanc avec des fleurs de lis. Au dos, il place la colombe portant dans son bec la banderole de par le roi des cieux, soutenue par deux anges. Il réserve l’Annonciation pour un second étendard, le pennon.
Pour établir l’existence de deux étendards pour Jeanne, M. Harmand s’appuie sur le livre des comptes du trésorier général du roi, qui parle, en effet, d’un grand et d’un petit étendard :
Aux personnes cy après nommées, la somme de 450 livres tournois, qui, au mois d’avril 1429, après Pâques, de l’ordonnance et commandement du roy nostre sire, a esté payée et bailliée par ledit thrésorier (Me Hemon Raguier, trésorier de guerres) a Jehan de Mês pour la despence de la Pucelle, 200 livres tournois ; … et à Hauves Poulnoir, paintre demeurant à Tours, pour avoir paint et baillié estoffes pour ung grant estendart et ung petit pour la Pucelle, 25 livres tournois, comme il appert par lestres patentes du roy nostredit seigneur, données à Chinon, le Xe jour de may audit an 142943.
Ce grand et ce petit étendard, l’histoire de Jeanne, pour le mois d’avril 1429, en fait mention expresse. Il s’agit de sa bannière, où était inscrit le nom de Jésus et autres signes énumérés plus haut, et de la bannière des prêtres destinée à présider aux processions. Elles furent exécutées, toutes les deux, en avril, avant l’entrée à Orléans, par ordre de Jeanne et par conséquent à son compte, et payées par le trésorier de guerre, Hemon Raguier nommé ici. S’il y avait eu un pennon en plus, comme veut M. Harmand, il serait marqué ici, dans les comptes, et nous aurions, au compte de Jeanne, trois étendards.
Le grand étendard fut exécuté ou du moins commencé à Poitiers, comme le raconte le greffier de La Rochelle :
Et fist faire audict lieu de Poictiers son estandart auquel y avait un escu d’azur, et un coulon blanc dedans estoit, lequel coulon tenoit un roole en son bec où avoit escript :
De par le roy du ciel44.
Il semble n’avoir été fini qu’à Blois, car c’est là qu’il fut béni, en l’église Saint-Sauveur45. On comprend dès lors pourquoi la bannière du clergé ne fut commandée qu’en cette ville. Jeanne commença par son étendard ; quand il fut achevé, elle commanda la bannière des prêtres, que le livre des comptes appelle petit étendard.
M. Harmand46 fait dire à Quicherat47 que l’étendard fut exécuté à Tours et non à Poitiers. Le texte de Quicherat est celui qui est cité ci-dessus. Il dit qu’il fut payé à Poulnoir, peintre de Tours, et non qu’il fut exécuté à Tours. C’est le fr. Pasquerel qui parle de son exécution à Tours. Mais il put être commencé à Poitiers. Il semble bien que Poulnoir ait suivi l’armée et travaillé longtemps pour Jeanne. On sait en effet, qu’il se fit dans l’armée beaucoup de pennons à l’image du sien. Et nul n’était mieux désigné pour ce travail que Poulnoir. Aussi Jeanne resta attachée à son peintre ; et lors des noces de sa fille (19 février 1430), elle demande pour elle un subside à la ville de Tours, qui se montra généreuse48.
Avec notre interprétation, tous les textes se trouvent d’accord. Cet accord des textes, aux yeux de la bonne vieille critique française d’autrefois, avait son importance. Nous savons, il est vrai, que, depuis une cinquantaine d’années, il nous est venu de Berlin une autre méthode de critique, qui pourrait s’appeler le massacre des textes
. Elle consiste à opposer auteur contre auteur et texte contre texte, et à les faire se combattre, jusqu’à ce qu’il en reste une bonne partie sur le carreau. Avec les débris on crée une histoire comme on peut ou plutôt comme on veut.
Les textes que M. Harmand laisse sur le carreau, sont assez nombreux.
1° D’abord celui de Jeanne d’Arc elle-même :
Interrogée si, en cet estendart, le monde est peint et les deux anges, répond que oui et n’en eut jamais qu’ung49.
M. Harmand lui en donne deux, sans compter celui du clergé.
2° Celui du Livre noir de la Rochelle, cité plus haut (n° 4) qui outre les fleurs de lis, constate la présence de 4 ou 5 motifs, l’image de Dieu, les mots Jhesus Maria, l’escu du coulon blanc, l’escu (de France), avec des blancs dans le texte qui supposent autre chose encore, c’est-à-dire l’Annonciation, sans doute. M. Harmand se contente des 3 premiers motifs ; le quatrième et le cinquième sont laissés sur le carreau.
3° Le texte de Perceval reproduit plus haut (n° 3), indique l’escu de France ; il est négligé par M. Harmand.
4° Le texte du Journal du siège, cité plus haut (n° 2), dans son sens naturel, présente le panon comme une partie de l’étendard. Autrement ce texte devrait porter :
Et faisait porter devant elle son estendard ousquel… et ung panon ousquel…
Or le texte porte : et ou panon était peinte
. C’est donc bien du panon de l’étendard qu’il s’agit. M. Harmand met ces motifs sur deux étendards, alors que ce Journal les place sur le même.
5° Le texte du Journal du siège d’Orléans50 raconte l’entrée de la Pucelle dans la ville :
Et y avait moult merveilleuse presse à toucher à elle ou au cheval sur quoy elle estoit, tellement que l’un de ceulx qui portoient les torches s’approcha tant de son estandart que le feu se print au panon. Pourquoy elle frappa son cheval des esperons et le tourna autant gentement jusques au panon dont elle estaignit le feu, comme si elle eust longuement suyvi les guerres : ce que les gens d’armes tindrent à grans merveilles et les bourgeois d’Orléans aussi.
M. Harmand, qui cite ce texte, dit qu’elle faisait porter devant elle son étendard et son pennon ; car, dans les cérémonies, la place du pennon était à côté de l’étendard
. Et il dit que le feu prit au pennon et non à l’étendard. C’est lui, et non le texte, qui parle d’un pennon à côté de l’étendard, et distinct de lui. Il lui faut cette reconstitution de la scène, que les textes n’indiquent point, pour rendre sa thèse des deux étendards vraisemblable. Mais, si le journal avait voulu parler d’un panon distinct de l’étendard, il l’aurait dit tout simplement :
un de ceulx qui portaient des torches s’approcha tant de son panon que le feu s’y prit.
Ici, au contraire, il parle comme si le panon n’était qu’une partie de l’étendard, la queue, que les torches devaient atteindre tout d’abord. M. Harmand défigure donc le sens naturel de ce texte51.
Un autre texte, celui du doyen de Saint-Thibaud porte52 :
Et faisait porter après elle une noble bannière paincturée de la benoiste Trinité et de la Benoiste Vierge Marie.
Ce texte montre bien que l’Annonciation, désignée ici sous le nom de Vierge Marie, était sur le même étendard que le Christ en Majesté, désigné ici par le nom de Trinité. Il dissipe toute amphibologie possible et montre que l’interprétation des textes précédents, donnée par M. Harmand, est insoutenable.
Enfin citons encore le texte du Mistère du siège d’Orléans rapporté ci-dessus (n°1). M. Harmand ne veut pas entendre parler du soleil dans lequel étaient écrits les noms Jhesus Maria et il nous reproche d’y avoir cru, parce que ce Mistère est le seul à en parler. Mais le Journal du siège est le seul aussi à parler de l’Annonciation peinte au panon ; Perceval est le seul à parler de l’écu de France ; le Livre noir de la Rochelle est le seul à parler du coulon blanc et de sa banderole, et cependant M. Harmand croit à ce coulon blanc. Il y a bien d’autres choses indiscutables, dans la vie de Jeanne, qui n’ont qu’un témoin.
La raison pour laquelle M. Harmand ne veut pas de ce soleil, c’est qu’il rattache Jeanne à saint Bernardin de Sienne et à la forme de la dévotion au nom de Jésus qu’il propageait avec tant de succès, avons-nous vu, dans le monde chrétien tout entier ; c’est que ce nom de Jésus dans un soleil fortifie notre thèse de Jeanne d’Arc franciscaine et tertiaire, et M. Harmand, nous l’avons vu, préfère Jeanne d’Arc non seulement sans attaches avec les Franciscains, mais détachée encore de l’Église catholique et récusant son autorité. Comme Sabatier avait fait de saint François, il voudrait faire de Jeanne une sorte de précurseur de Luther, une hérétique, que Cauchon avait le devoir, eu égard aux lois cruelles d’alors, de livrer au bûcher.
Cette thèse, nous le savons n’est pas nouvelle. C’est celle de Quicherat, dans ses Aperçus nouveaux. Nous regrettons, au début de cet article, que la littérature n’ait marqué ce grand centenaire d’aucun monument nouveau important à l’honneur de Jeanne. Si l’on en croit certains bruits, nous pourrions peut-être nous tromper. Il paraîtrait, en effet, qu’on prépare un monument nouveau. Mais hélas ! ce ne serait pas à la gloire de la sainte Victime, mais à son déshonneur et à l’honneur de ses bourreaux : la réhabilitation de Cauchon et des juges de Rouen et de Paris, selon le procédé de Quicherat et de M. Harmand !
Avant de consommer son crime, Cauchon, cherchant à pacifier sa conscience, voulut se couvrir, non seulement de l’autorité de l’Université de Paris, mais encore se mit à mendier les approbations de tout ce qui avait une autorité quelconque, dans la capitale de Normandie, même des simples bacheliers. Il reçut au moins une réponse, qui aurait pu, s’il l’avait voulu, sauver son honneur d’honnête juge, devant la postérité, et ses intérêts de prélat ambitieux, vis-à-vis des Anglais. Le vénérable évêque d’Avranches, saint Avit, indiqua et conseilla hautement et clairement le renvoi de l’affaire au Saint-Siège, comme l’avait réclamé l’accusée. Il déplut souverainement, et Cauchon défendit que sa consultation fut mentionnée53.
C’étaient des complices que cherchait cet homme. Libre à qui en a le cœur de lui tendre la main. Mais, si ce procès de réhabilitation est tenté, si l’on prétend établir, comme M. Harmand l’insinue, que Cauchon avait le droit de considérer Jeanne comme hérétique, parce qu’elle refusait de se soumettre à son jugement, en ces choses qui n’étaient pas de son ressort et alors qu’elle en appelait au Pape, cette thèse fera ressortir mieux que tout le reste, que c’était bien Cauchon lui-même, refusant cet appel au Pape, qui était l’hérétique et le schismatique, comme nous l’avons déjà démontré ailleurs, et que Jeanne à Rouen, n’avait pas affaire à un tribunal de prélats catholiques mais à un sanhédrin de prélats déjà hérétiques ou schismatiques, à la solde du roi d’Angleterre. Jeanne, comme les apôtres, leur répondit : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes
et elle en appela à la seule autorité qui représente infailliblement l’Église. Elle fut martyre de la foi.
Une autre leçon sortira de ce procès au profit des Anglais. Ceux-ci, cent ans plus tard, se trouvèrent en face du même épiscopat prévaricateur, toujours domestiqué à la solde de ses rois. Par lui ils se laissèrent entraîner à l’hérésie calviniste. Pourquoi ne se trouva-t-il personne ou presque à protester par le Non possumus des Apôtres ? C’est que d’un bout à l’autre de leur territoire, pour les entraîner à la résistance nécessaire, il leur manqua une Jeanne d’Arc.
Une troisième leçon nous dirait la malfaisance des églises nationales autonomes. Pour sauver les consciences contre la tyrannie toujours possible du pouvoir civil et contre les erreurs également possibles du pouvoir spirituel national, il faut comme refuge un Pouvoir indépendant, supérieur à l’un et à l’autre pouvoir national. Ce Pouvoir, Jeanne, en digne enfant de saint François, y a cru et l’a réclamé. C’est pour avoir étouffé sa voix que les deux pouvoirs civil et religieux d’alors consommèrent leur crime, qui les rendra odieux, quoi qu’on dise et qu’on tente, à la face de toutes les générations.
Malgré ces quelques réserves sur l’ouvrage de M. Harmand qui n’atteignent que des points de détail, on peut, sur ce qui fait le fond et l’objet même du livre, répéter l’éloge qu’en a fait M. Maurice Leloir, président de la Société de l’histoire du costume54 et admirer sans restriction
la science de l’auteur, son érudition consommée, sa patience inépuisable, la lucidité de ses explications, la parfaite méthode avec laquelle est charpenté son ouvrage. Jamais une étude sur le costume n’a été conçue et exécutée avec une telle richesse et sûreté de documentation, une telle netteté dans les détails, une telle perfection dans le texte et les illustrations, qui l’accompagnent et qui l’expliquent… M. Harmand aura l’honneur d’avoir élevé à notre héroïne nationale un monument impérissable,
mais ajouterons-nous, susceptible de quelques améliorations et corrections.
P. Hilaire de Barenton O. M. C.
Pièces justificatives
A. Sur l’étendard était peint Notre Seigneur Dieu assis sur l’arc-en-ciel, de chaque côté un ange qui tenait un lis à la main
, 5 et 1 ; — l’autre main le souleil soustiendra
, 1 ; — dedans (l’étendard) sera un soleil… et au milieu ces deux mots IHS Marie
, 1, 4.
B. Un escu de France tenu par deux anges
, 3.
C. Un escu d’azur, et un coulon blanc dedans iceluy estoit, lequel coulon tenoit un roole en son bec, où avoit escrit : de par le roy du ciel
, 4.
D. Et ou penon était peinte comme une Annonciation. C’est une image de Notre-Dame ayant devant elle ung ange lui présentant un liz
, 2 ; — Et elle fist faire ung estandart ouquel estoit l’image de Notre-Dame
, 3.
E. Doyen de Saint-Thibaud : Faisait porter devant elle une bannière paincturée de la benoiste Trinité et de la benoiste Vierge Marie.
M. Harmand, contrairement à ces textes, place :
- En haut près de la hampe, les mots Jhesus Maria sans soleil et en dessous le Christ assis sur des nuées avec les deux anges offrant le lis.
- Au revers, le coulon avec sa banderole dans un écu porté par deux anges.
- L’Annonciation est placée sur une seconde bannière.
Lettre d’Adrien Harmand
Mon Très Révérend Père,
J’ai lu avec un vif intérêt le savant article sur le tertiairat et l’étendard de notre sainte que certains passages de mon livre vous ont amené à écrire dans les dernières Études Franciscaines.
Du moment que le mot begina, dont le correspondant de Morosini qualifie Jeanne d’Arc, veut dire tertiaire, je me vois contraint de renoncer à ma première opinion pour me rallier à la vôtre. Il y a en effet, dans cette assertion du document Morosini, une sérieuse probabilité en faveur de votre thèse de Jeanne franciscaine et j’avoue que les raisons dont vous l’appuyez ne manquent pas de solidité. Je vous fais donc amende honorable en vous assurant de mes regrets d’avoir écrit, à la page 44 de mon livre, la note qui vous a contrarié.
Je ne saurais assez vous remercier de m’avoir appris que begina voulait dire tertiaire et que rubeus signifiait roux et non rouge, comme avec tant d’autres je l’avais cru jusqu’ici.
Voilà donc la question du tertiairat réglée. Elle se termine à votre avantage et à ma confusion. J’aimerais que cette rétractation d’une erreur commise de bonne foi paraisse dans le prochain bulletin des Études Franciscaines.
J’aborde maintenant l’examen du grief que vous m’imputez d’avoir fait parler Jeanne comme une hérétique. Pour me faire ce reproche, il faut vraiment que vous ayez perdu tout souvenir de ses réponses à cinq des 70 articles de son acte d’accusation. Autrement, vous reconnaîtriez que je n’ai fait parler Jeanne que comme elle a réellement parlé. Ouvrez Quicherat, ou mieux l’un des trois manuscrits qui nous restent des cinq exemplaires du procès qui avaient été copiés, sitôt la mort de Jeanne, sur la traduction latine originale de Thomas de Courcelles par ordre de l’évêque Cauchon55. Lisez les folios consacrés à la séance du mardi 27 mars, qui eut lieu dans une pièce voisine de la grande salle du château de Rouen. La majeure partie de cette séance fut remplie par la lecture devant Jeanne des 70 articles de l’acte d’accusation, rédigés par le promoteur Jean d’Estivet. Ces articles furent lus à Jeanne par Thomas de Courcelles en présence de l’évêque Cauchon, lequel, après la lecture de chaque article, demandait à l’accusée ce qu’elle avait à dire sur ce qu’elle venait d’entendre. Lisez ce qu’elle répond aux articles 1, 13, 15, 48 et 61. Voyez aussi ses dernières réponses à l’interrogatoire supplémentaire du samedi saint 31 mars. Vous constaterez alors que je n’ai rien inventé, comme vous semblez l’insinuer. Jeanne a donc bel et bien parlé comme une hérétique. Mais s’en suit-il qu’elle fût hérétique ? Non, et voici pourquoi.
De même que Jésus-Christ est fils de Dieu, Jeanne d’Arc est fille de Dieu. En cette qualité, elle est, comme Jésus, au-dessus de l’Église militante, au-dessus du pape, car le pape n’est pas fils de Dieu, il est seulement son représentant sur la terre. Dès lors Jeanne a pu déclarer à ses juges, le 31 mars, dans sa prison, que ses Voix ne lui défendaient pas d’obéir à l’Église, mais avec cette importante restriction Notre sire Dieu premier servi
, mettant ainsi Dieu avant le pape et l’Église militante. Ce que n’a pas la possibilité de faire un simple fidèle, lequel, n’étant pas en communication directe avec Dieu et l’Église triomphante, comme l’était Jeanne d’Arc, ne peut qu’obéir au pape et à l’Église militante.
Si cette explication n’est pas trouvée satisfaisante, alors il faut admettre ces lignes de l’allemand Sieburg :
L’Église mentait quand elle accusait Jeanne de pratiques de sorcellerie, mais elle disait la vérité lorsqu’elle la déclarait coupable d’hérésie. Ni la procédure de réhabilitation de 1456, ni la justification de 1920 ne peuvent rien changer à ce fait56.
et reconnaître, avec l’anglais Bernard Shaw, que Jeanne d’Arc fut la première protestante de l’histoire. Il n’y a pas d’autre alternative.
Je passe à l’étendard. Permettez-moi d’abord, mon Très Révérend Père, de vous prévenir que nous ne pourrons jamais nous entendre si vous continuez à appeler l’enseigne de Jeanne, tantôt bannière, tantôt étendard. Étendard et bannière étaient deux enseignes absolument différentes. L’étendard s’étendait en longueur et se terminait en une ou deux pointes. La bannière était constamment rectangulaire. Jeanne ne tint jamais de bannière dans les combats, mais seulement un étendard, celui du Roi du ciel.
C’est bien injustement que vous m’accusez d’avoir donné deux étendards à notre sainte, alors que tout mon chapitre tend à prouver qu’elle n’en eut jamais qu’un seul. J’ai simplement cité le compte d’Hémon Raguier qui parle d’un grand étendard et d’un petit pour la Pucelle, et comme les petits étendards s’appelaient aussi pennons, j’en ai conclu naturellement que ce que le compte du trésorier de Tours appelle petit étendard était le pennon mentionné par d’autres textes.
Jamais, dans les anciens documents, l’extrémité de l’étendard ne s’est appelée panon. On la nommait queue ou pointe57.
Ouvrez le tome I de l’Histoire de la Milice Françoise du père Daniel, à la page 177, vous y remarquerez ce passage, tiré d’un manuscrit du XVe siècle, montrant l’ordre de marche du roi allant en guerre. Vous y verrez qu’après les arbalétriers venaient
le premier escuyer d’escuyerie qui porte l’estendart royal… puis la bannière du Roy que porte le premier chambellan… et après tout ce, vient la personne du Roy… et le premier valet tranchant doit estre le plus prochain derrière lui, portant son panon.
Voilà bien, vous m’avouerez, une preuve que le panon était distinct de l’étendard. En voici une autre. Il nous est resté un programme, rédigé par Messire Pierre d’Urfé, grand écuyer de France, pour les obsèques de Charles VIII. On y lit qu’à la gauche du corps du roi le premier valet-tranchant portera le pennon et qu’à droite, le sieur d’Alègre tiendra l’étendard. Enfin une troisième et dernière preuve. On la trouve dans le tome II de la Chronique de Charles VII par Jean Chartier, à la page 165, où vous pouvez voir qu’à l’entrée de ce prince à Rouen, en 1449,
derrière le sire de Culant, grand maistre d’hostel du roy, estoit un escuyer d’escuyerie du roy nommé Roger Blosset, lequel portait l’estendart du roy… Outre ce, estoit derrière le roy Jehan de Sarceauville, varlet trenchant du roy, lequel portoit le panon.
J’espère que ces trois citations suffiront à vous prouver combien le panon ou pennon était distinct de l’étendard.
D’ailleurs, j’en appelle à votre bon sens, si la queue du blanc étendard de Jeanne avait été tant soit peu brûlée, cette enseigne eût été hors d’usage et il eût fallu la remplacer. Or le temps aurait manqué pour la confection d’un nouvel étendard, puisque brûlée d’après vous, le 29, au soir, elle est trois jours après aux mains de la Pucelle allant au devant du sire de Rais, espace de temps absolument insuffisant pour faire un étendard.
Je viens de recevoir votre brochure et vous en remercie. Elle est très intéressante, mais vous m’y faites dire trop de choses que je n’ai jamais dites.
Page 10 par exemple, vous écrivez ceci :
Citons une autre méprise de l’auteur. Il s’appuie beaucoup sur le Térence des Ducs pour trouver l’origine de la coiffure. Il estime que cet ouvrage fut illustré vers 1407. Henri Martin qui l’a étudié longuement pense qu’il fut achevé vers 1411 ou même 1413. C’est là, dit l’auteur, qu’on trouve les premiers exemples de la coiffure en écuelle.
Eh bien, mon Très Révérend Père, vous avez mal lu, je n’ai jamais dit cela. J’ai écrit (p. 44 de mon livre) ceci :
Le plus ancien document iconographique dans lequel on voit apparaître quelques exemples de cheveux rondis est un Térence (Bibliothèque nationale, lat. 7907A) offert au duc de Berry en 1408 par l’évêque de Chartres, Martin Gouge de Charpaigne. Nous daterons donc de 1407 environ l’apparition de l’écuelle dans l’iconographie médiévale.
Vous voyez que je n’invoque nullement à l’appui de mon assertion le Térence des Ducs de M. Henry Martin, qui est un manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal et que je cite pour d’autres motifs à la page 45. Vous avez confondu deux manuscrits tout à fait différents. La méprise est donc de votre côté. Je vous serais obligé de vouloir bien rectifier votre erreur due à une lecture trop rapide de votre part. Vous m’avez fait passer, aux yeux de vos lecteurs pour un étourneau, il est juste que vous me réhabilitiez.
À propos de réhabilitation, vous m’accusez de vouloir réhabiliter Cauchon et les juges de 1431 ! Cette idée me fait sourire. Comment puis-je vouloir réhabiliter des hommes qu’à la page 399 de mon livre, j’ai déclarés stupides et malfaisants ?
Excusez cette longue lettre, mon Très Révérend Père, et veuillez croire aux meilleurs sentiments de votre tout dévoué
A. Harmand.
P. S. Ci-joint un crayonnage hâtif représentant Jeanne franciscaine costumée selon mes données. Moins esthétique que la vôtre, elle est plus vraie, quand ce ne serait que par la suppression de la chemise que votre dessinateur a fait apparaître, à tort, dépassant le collet du gippon. Cette chemise est une faute, d’abord parce qu’au temps de Jeanne d’Arc, la chemise n’était presque jamais visible, ensuite parce que les franciscains n’en portaient pas.
Enfin je vous ferai remarquer que les piétons seuls portaient l’escarcelle en voyage, jamais les cavaliers, les manches-sacs de la robe tenant lieu de poches. De plus la robe était toujours fendue devant et derrière, surtout la robe à chevaucher. Il eût été impossible de monter à cheval sans ces fentes.
Réponse du R. P. Hilaire
Études franciscaines, 1932, p. 364-373, mai-juin, Gallica.
Nous voulons d’abord remercier M. Harmand de son adhésion si franche et si loyale à notre thèse et surtout de nous autoriser à la signaler à nos lecteurs. Sa haute autorité comme historien, jointe à celle des grands noms cités dans notre étude, conquerra, nous en sommes sûrs, de nombreuses adhésions à la thèse de Jeanne d’Arc franciscaine. Volontiers nous lui donnons satisfaction pour les deux lectures erronées, que nous avons faites aux deux endroits indiqués. La méprise est de notre côté.
Il reste deux points à éclaircir et à mettre au net, 1° la forme de l’étendard et 2° la valeur juridique de la sentence des juges de Rouen. Un mot encore sur ces deux questions.
I. La forme de l’étendard
M. Harmand veut que Jeanne d’Arc ait eu deux étendards, un grand et un petit, ce dernier appelé panon. Il s’appuie sur le Journal du siège où on lit :
Et faisait porter devant elle son étendard qui était blanc, où il y avait deux anges tenant chacun une fleur de lys en leur main et au panon était peinte comme une annonciation.
La discussion porte sur le sens à donner ici au mot panon. Désigne-t-il la queue de l’étendard de Jeanne, de façon à ne faire qu’un avec lui, comme nous croyons ou bien est-il un drapeau distinct de l’étendard, comme le pense M. Harmand ? Pour mieux résoudre cette question, il faut établir tout d’abord ce qu’on entendait, au moyen âge, par panon, bannière et étendard. On comprendra mieux alors quelle sorte d’étendard convenait à Jeanne et quelle sorte ne peut lui être attribuée.
Il y avait au temps de Jeanne, dans l’armée, trois sortes de drapeaux, différents par leur forme et par leur fonction, la bannière, le pennon et l’étendard.
Les deux premiers avaient une importance toute particulière parce qu’ils distinguaient les trois degrés de la noblesse, barons ou bannerets, bacheliers et écuyers. Ceux-ci n’avaient droit à aucun drapeau ; les bacheliers avaient le pennon, et les barons, comtes, ducs avaient la bannière.
Pour prétendre à la bannière, il fallait posséder des fiefs importants et pouvoir conduire et entretenir à la guerre au moins 25 vassaux avec leur suite ; les chevaliers moins riches, mais qui réunissaient au moins une douzaine de vassaux, qu’ils pouvaient entretenir à la guerre, avaient le pennon.
Le pennon était de forme oblongue et terminé en pointe ; la bannière était carrée.
Le droit de bannière supposait un fief important, puisqu’il devait fournir les subsides nécessaires à l’entretien de 25 ou 50 hommes avec leur suite, archers, arbalétriers, pages, varlets et gros varlets ; le droit de pennon exigeait aussi un domaine assez étendu.
Les fiefs suffisants pour entretenir une bannière s’appelaient fiefs à bannière ; le roi en faisait l’investiture, en conférant la bannière. Un même seigneur pouvait recevoir plusieurs de ces fiefs et dès lors plusieurs bannières.
Pour prétendre à la bannière, un seigneur devait avoir passé avec honneur par les degrés d’écuyer et de bachelier. Il pouvait alors se présenter devant le roi d’armes, avec son pennon de bachelier et lui demander de faire de pennon bannière
.
Voici, emprunté à Olivier de la Marche58, le récit de l’élévation du bachelier Loys de la Vieville à la dignité de banneret, et de la cérémonie où il fit de pennon bannière. On y verra la forme des deux drapeaux : le pennon terminé en pointe, la bannière, au contraire, carrée :
Si baille le roy d’armes un couteau au duc, et prit le pennon en ses mains et le bon duc fit un tour de sa main de la queue du pennon, et de l’autre main coupa ledit pennon, et demoura quarré ; et, la bannière faite, le roy d’armes bailla la bannière audit messire Loys.
Ce texte est précieux, car il montre comment un pennon peut se transformer en bannière ; il suffit pour cela de lui couper la queue ou la pointe. C’est donc uniquement par cette pointe que le pennon est un pennon, enlevez-la, il n’est plus pennon, il devient bannière. Il en résulte bien clairement qu’aux yeux des gens de cette époque, la queue ou pointe seule caractérisait le pennon et pouvait s’appeler de ce nom1.
Non seulement elle pouvait s’appeler de ce nom, mais de fait quoiqu’en pense M. Harmand, on la désignait ainsi. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy cite ce vers de G. d’Hanstone, dans Richel (25516 fol. 54 v°).
De la banière sont li pingon (pennon) sanglant.
Dans la bannière, il distingue donc comme partie spéciale le pennon, c’est-à-dire la pointe, la queue, qu’il dit tachée de sang, parce que, flottant vers la terre, elle s’est souillée la première2.
À côté du pennon et de la bannière, que pouvait bien être l’étendard ? Au moyen âge le mot étendard avait plusieurs sens. Dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française, Godefroy écrit :
Estendart, enceinte retranchée qui servait de point de mire et de réunion pour les combattants de chaque armée.
Cette définition donne le sens originel du mot. Le sens dérivé et le plus commun est celui d’enseigne militaire
, servant de signe de ralliement
, comme le marque le même auteur, d’accord avec La Curne de Sainte-Palaye, dans son Dictionnaire de même titre. Aussi sonner à l’étendard
signifiait-il battre la générale
; et faire étendard de son panon
, c’était en faire parade comme s’il était le signe de ralliement ou pour en faire le centre du ralliement.
En conséquence tout pennon ou bannière ou autre drapeau pouvait devenir étendard, dès qu’il était désigné comme signe de ralliement. Ainsi, dans un combat contre les Anglais, on présente le pennon d’un sieur Eustasse comme étendard pour les Anglais :
Et fut li pennons (de) messire Eustasse, qui étoit le estandars et li ralloiance des Engles, conquis et (déchirés).
En résumé, pour la forme, il y avait deux sortes de drapeaux : la bannière qui était carrée, et le pennon qui se terminait en pointe ; — pour la fonction, il y en avait trois sortes : le pennon des bacheliers qui groupait, à la guerre, les hommes d’un petit fief ; la bannière des bannerets, barons, comtes et ducs, qui groupait les hommes des grands fiefs ; et enfin l’étendard qui ralliait toute l’armée. Ajoutons que, dans la pratique, ces trois noms se prenaient souvent l’un pour l’autre et le contexte seul permettait de savoir duquel il s’agissait. Appliquons maintenant ces notions au cas de Jeanne d’Arc.
Disons d’abord que nous sommes tout à fait d’accord avec M. Harmand sur la distinction à faire entre le pennon et l’étendard, et les textes qu’il cite confirment pleinement l’exposé que nous donnons ci-dessus. Mais il s’agit de savoir si Jeanne eut un pennon.
De toute évidence Jeanne avait droit à l’étendard, tel que nous l’avons défini, car elle avait reçu du roi autorité sur toute l’armée, et celle-ci devait se rallier à son drapeau qui, par le fait, recevait la fonction d’étendard.
Avait-elle droit à la bannière et au pennon ? La réponse, si l’on s’en tient au droit, est négative ; car Jeanne n’avait aucun fief et ne pouvait grouper un nombre quelconque de chevaliers relevant de sa juridiction. De plus, le pennon et la bannière s’imposent par une cérémonie spéciale, que préside le roi d’armes, et les chroniques qui suivent Jeanne pas à pas n’en font aucune mention.
Accordons cependant à M. Harmand que, pour Jeanne, on aurait pu faire une exception, et que, en dehors du droit et du cérémonial, on aurait pu lui donner un drapeau, pour rallier les quelques chevaliers qu’on avait attachés à sa personne. En ce cas, nous reconnaissons que c’est le pennon, qui convenait le mieux ; et, de ce fait, l’attribution d’un pennon à Jeanne devient possible. Mais pour que de possible elle devienne probable, il faudrait des textes qui l’affirment.
1° Or les textes parlent bien directement de l’étendard, qu’elle fit faire pour elle-même, et de la bannière qu’elle fit faire pour les prêtres. L’existence de ces deux drapeaux est donc certaine.
2° Les textes parlent encore, mais indirectement, des drapeaux ou étendards de Jeanne : un grand et un petit étendard payé à Poulnoir. Mais ces deux étendards sont suffisamment représentés par l’étendard de Jeanne et la bannière des prêtres. Si, en plus, Jeanne avait fait faire un pennon, les comptes devraient parler de trois étendards.
3° Restent les deux textes où se lit le nom de pennon. M. Harmand y voit la mention d’un étendard spécial, tandis que nous n’y voyons que la pointe du grand étendard. Relisons ces textes.
Et faisoit porter devant elle son estendart qui estoit blanc, ouquel avait deux anges tenans chacun une fleur de liz en leur main et ou panon estoit pincte comme une annonciation.
Il y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle ou au cheval sur quoi elle étoit, tellement que l’un de ceux qui portaient les torches s’approcha tant de son estandart3 que le feu prit au pennon.
Pris dans leur sens obvie, ces deux textes du Journal du siège ne séparent pas le pennon de l’étendard et supposent même qu’il en est une portion, la pointe, la queue. Autrement le texte devrait dire :
Et faisait porter devant elle son estendart ouquel…, et son pennon ouquel…
Le second texte devrait dire :
l’un de ceux qui portaient les torches s’approcha tant de son pennon… que le feu s’y prit.
S’il s’approche de l’étendard et que, à cause de ce mouvement, le feu se prend au pennon, c’est que le pennon fait partie de l’étendard.
D’un autre côté, les deux textes qui parlent de l’image de Notre-Dame, celui de Perceval la place sur l’étendard :
Et elle fist faire ung estandart ouquel estoit l’image de Notre-Dame.
Celui du Journal du siège la place au pennon, avons-nous vu. Donc il faut conclure que étendard et pennon sont une seule et même chose, d’autant plus que Jeanne affirme, de son côté, n’avoir jamais eu qu’un seul étendard.
Reste l’objection que le pennon aurait été brûlé. Mais le texte dit bien que le feu s’y prit, mais il ajoute que Jeanne se retourna si rapidement qu’elle l’éteignit, et tout le monde en fut dans l’admiration. Ce texte indique assez clairement que l’extinction se fit avant que le feu eût fait des dégâts appréciables ; il n’aura atteint que quelques franges faciles à restaurer.
Une autre objection de M. Harmand est que, en parlant d’un étendard ou drapeau, on ne désigne jamais l’extrémité par le nom de pennon, mais par celui de pointe ou de queue. Nous avons cité le vers d’Hanstone.
De la banière sont li pingon sanglant.
Ce mot pingon est une variante de pennon, et il ne peut désigner ici que la pointe ou la queue, l’extrémité de la bannière.
Les deux textes du Journal du siège et de Perceval cités plus haut, pris dans leur sens naturel appellent aussi pennon la pointe de l’étendard, et constituent deux autres documents. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy donne au mot pennon le sens de sommet. Le sommet d’un drapeau est la partie opposée à la hampe qui fait base, c’est la pointe ou la queue. Donc, d’après Godefroy le mot pennon pouvait être employé pour désigner la queue d’un drapeau.
Certes il serait avantageux d’avoir des documents plus nombreux. Nous n’avons pas le temps de les chercher. Du reste ceux-là suffisent, croyons-nous, pour répondre à l’objection de M. Harmand.
Certes en dépit de tous ces documents, nous ne prétendons pas que la question soit mise hors de toute contestation. Les raisons sur lesquelles s’appuie M. Harmand ont quelque valeur et peuvent donner à son opinion une certaine probabilité, dans le sens indiqué dans notre article ; mais l’ensemble des documents nous semble en faveur de notre thèse et la placer très près de la certitude : Jeanne n’eut qu’un drapeau, son étendard.
II. Le jugement de Jeanne d’Arc
L’interprétation de l’attitude de Jeanne devant ses juges et spécialement devant l’autorité de l’Église est d’une importance bien plus grande que celle de l’étendard. Nous ne voulons pas la traiter à fond. Nous voulons simplement dissiper un malentendu qui, selon la phrase citée par M. Harmand, la fait traiter d’hérétique, sous prétexte qu’elle aurait déclaré qu’en ce qui concerne sa mission, elle ne se soumettait qu’à l’église du ciel.
Pour comprendre sa réponse, il faut se rappeler qu’il y a deux sortes de révélations divines : la révélation évangélique, faite pour tous les hommes, et confiée au magistère de l’Église, selon la parole du Christ : Euntes docete omnes gentes4
; et la révélation privée faite à une personne privée soit pour son utilité personnelle soit pour une mission spéciale. L’Église, après les Apôtres, reconnaît l’existence de cette dernière et veut qu’on l’écoute : Prophetias nolite spernere, disait saint Paul5, omnia autem probate.
Mais il y faut de la discrétion : Charissimi, nolite credere omni spiritui, recommande saint Jean6, sed probate spiritus si ex Deo sint, quoniam multi pseudoprophetae exierunt in mundum.
Du reste, quand Dieu parle, il donne l’évidence que c’est bien lui qui parle, et le fidèle est obligé de croire à sa parole, comme il croit à l’Évangile. De plus, tant que la révélation reste privée, il n’est pas obligé de la soumettre à l’Église parce que celle-ci n’a pas la charge de ces révélations privées. Dieu s’est réservé de parler directement aux âmes, sans recourir à l’intermédiaire de l’Église, quand il le juge à propos ; et il ne veut pas que le fidèle subordonne à aucune autorité, fût-ce celle de l’Église, la foi qu’il lui doit.
Toutefois si du domaine de la conscience privée la révélation entre dans le domaine public, l’Église a le droit indirect d’intervenir et de juger, afin de défendre la révélation évangélique contre ce que saint Jean appelle les faux-prophètes. Elle examine alors si la révélation privée n’a rien de contraire à la foi ou à la morale évangélique ou à la raison et si elle n’offre rien qui soit indigne de Dieu. Si tout se montre favorable, elle autorise alors les fidèles à y ajouter foi, sans en faire un précepte. Mais ce n’est pas à cause de cette permission, que le voyant croit à sa révélation, c’est parce qu’il sait qu’elle vient de Dieu et ce n’est pas cet examen de l’Église qui le lui a appris.
Jeanne d’Arc en usa ainsi. Elle crut en ses voix révélatrices, parce que Dieu lui donna l’évidence qu’elles venaient de lui, avant même qu’elle les soumît à l’Église. Quand, à Poitiers, l’Église lui demanda de les lui soumettre, elle le fit de grand cœur, car comme elle le dira plus tard, pour elle Dieu et l’Église, c’est tout un
. Elle savait que les décisions de l’Église ne contrediraient pas les voix de Dieu.
À Rouen, d’autres juges ecclésiastiques voulurent évoquer ces mêmes révélations à leur tribunal, et juger de nouveau la chose jugée. On lui objecte que ses révélations ne peuvent venir de Dieu, parce qu’elles lui demandent de porter des habits d’homme, de prendre les armes, d’entreprendre une guerre offensive et de verser le sang, ce qui est contraire à la loi de Dieu et aux saints Canons.
Ce qui était contraire à la loi de Dieu et aux saints Canons, ce n’étaient pas ces méchants griefs, déjà justifiés par autorité compétente, c’était la prétention de ces juges d’évoquer à leur tribunal la chose jugée au tribunal de Poitiers. Ils pouvaient tout au plus en appeler de la sentence de Poitiers à un tribunal supérieur, c’est-à-dire au Pape ; mais l’affaire était, en droit, hors de leur compétence.
Avec une sagesse, qui ne pouvait lui venir que du Ciel, Jeanne fait valoir toutes ces raisons. En face de ces accusations futiles, elle renvoie ses juges à la sentence de Poitiers ; et, devant leur refus et leur insistance, elle en appelle au Pape, pour juger ces griefs si misérables et déjà justifiés par l’autorité de l’Église. Pour toute réponse, Cauchon se contenta de lui demander si elle avait quelque chose à dire au Pape qu’elle ne voulût pas révéler à son tribunal. C’était un déni formel de justice, c’était la forfaiture. On sent que Cauchon ne reconnaissait plus l’autorité du Pape. Jeanne avait devant elle un précurseur de Luther et de Calvin. Ce n’est donc pas elle qui se présente ici comme la première protestante de l’histoire, comme voudrait Shaw, mais elle apparaît, au contraire comme la première victime de la forfaiture protestante.
Enfin on lui posa la fameuse question à double sens, où Jeanne, quoiqu’elle répondit, donnait prétexte à sa condamnation. On lui demanda si elle soumettait ses paroles et ses gestes au jugement de l’Église.
Que va répondre Jeanne ? Elle sait que l’Église dont il s’agit ici, c’est ce tribunal prévaricateur, ennemi déclaré de ses visions.
Si elle répond qu’elle se soumet, c’est accepter le jugement qui condamnera ses révélations, c’est renier sa foi en la parole de Dieu ; c’est en outre se proclamer fausse prophétesse, parjure, sorcière et se livrer au déshonneur, à la prison perpétuelle et peut-être au bûcher. Si elle refuse de se soumettre, c’est le bûcher qui l’attend.
Dans sa réponse, soutenue, éclairée visiblement par une lumière d’En-Haut, Jeanne va montrer toute la sagesse d’un théologien le plus averti et le courage d’un apôtre et d’un martyr. Elle va distinguer justement ce qui est de la foi catholique et du domaine de l’Église, de ce qui est du domaine des révélations privées. Elle se soumet totalement à l’Église pour ce qui est de la foi catholique ; elle ne relève que de Dieu, pour ce qui est des révélations privées, dès qu’elles n’ont rien de contraire à la foi.
Elle répond qu’elle croit que le Pape de Rome, les évêques et les autres gens d’Église sont établis pour défendre la foi catholique et punir ceux qui s’en écartent ; mais quant à ce qui concerne ses faits et gestes (provenant de ses révélations) elle ne se soumet qu’à l’Église du ciel. Et, en ce qui concerne notre foi, elle croit fermement qu’elle n’est point en faute (les juges de Poitiers l’ont reconnu) et ne veut point s’y mettre7
.
Dans cette réponse, Jeanne se borne à dire qu’elle n’entend pas subordonner au jugement de l’Église sa foi à la parole de Dieu, qui lui a parlé en une révélation privée, qui pour elle était certaine. Ce n’était pas mépris pour l’Église, mais plutôt fidélité à l’Église ; car celle-ci lui avait enseigné l’obligation de soumettre sa foi, sans conditions, à toute parole divine. Aussi le déclare-t-elle en beaux termes : obéir à Dieu c’est obéir à l’Église8.
Sublime réponse. Elle croit en la parole de Dieu, elle croit à l’autorité de l’Église. Pour ce qui est de la révélation évangélique, que Dieu nous fait par l’intermédiaire de l’Église, elle croit à la parole divine et la reçoit par l’intermédiaire de l’Église ; et elle croit n’avoir pas failli dans sa foi, car elle lui a même soumis ses visions, ses voix et ses gestes, pour qu’elle juge si rien n’était contraire à la foi évangélique. Mais pour ce qui est de sa révélation privée, qu’elle a reçue directement de Dieu sans l’intermédiaire de l’Église, elle croit à la parole de Dieu sans intermédiaire, parce que Dieu a voulu lui parler sans intermédiaire. Elle suit les traces des prophètes dans l’Église au temps des Apôtres. Sans attendre la permission de personne, ces prophètes publiaient ce que l’Esprit-Saint leur avait révélé. Il en a été ainsi de tous les voyants à travers les siècles. En agissant ainsi tous ces voyants ont obéi à l’Église qui prêche cette obéissance pleine et entière à la parole divine, de quelque manière qu’elle se fasse entendre.
Certes en exposant ces réponses de Jeanne, le rapporteur au procès a évité de faire ces distinctions que nous venons d’établir entre la révélation évangélique et les révélations privées. Pour justifier la condamnation de Jeanne, il laisse entendre qu’elle refusa de s’en rapporter à l’autorité de l’Église, pour ce qui concerne le contenu de la Révélation évangélique, et il en fait une hérétique. Mais, comme nous l’avons fait ressortir en développant, entre parenthèses, tout le contenu des réponses de Jeanne, il n’a pu en dissimuler le véritable sens. Et il reste certain que Jeanne fut bien condamnée et qu’elle mourut non pour avoir refusé obéissance à l’autorité légitime de l’Église, mais pour garder intègre sa foi de chrétienne en la parole de Dieu, manifestée par une révélation privée, telle que les admet justement l’Église et que, de fait, elle avait consacrée. Ceux qui la condamnèrent, ce sont eux les révoltés contre la foi et contre l’autorité légitime. Pour Jeanne, elle a été et elle reste martyre de la foi9.
Hilaire de Barenton
- [1]
Quicherat, Procès, I, 332.
- [2]
p. 43-44.
- [3]
p. 46-47.
- [4]
Quicherat, Procès, I, 220.
- [5]
Quicherat, Procès, I, 224.
- [6]
Quicherat, Procès, I, 288.
- [7]
p. 11.
- [8]
Vie de Jeanne d’Arc, I, p. 194.
- [9]
Voir Histoire de la coiffure féminine par Marie de Villermont.
- [10]
Cf. Vie de Saint François illustrée, chez Plon, p. 248.
- [11]
Ibid., p. 313.
- [12]
Speculum minorum Tract. III, fol. 229. Rouen 1509.
- [13]
I, ch. I. p. 27.
- [14]
Éd. Plon, p. 356.
- [15]
Dict. Moreri. Origine des armoiries.
- [16]
Œuvres, t. II .
- [17]
Éd. Plon, p. 358.
- [18]
Bibl. nat. fr. 20297.
- [19]
Vie de Saint François, Plon, p. 164.
- [20]
Ibid., p. 308.
- [21]
Par ces réponses Jeanne voulait surtout éviter de compromettre aucun ecclésiastique et de laisser croire qu’elle eût été inspirée par eux. Ses juges, en effet, auraient voulu lui faire dire qu’elle n’était que leur instrument : Requisita ut diceret cujus consilio ipsa cepit habitum virilem, ad hoc respondere pluries recusavit ; finaliter dixit quod de hoc non dabat onus cuiquam (Quicherat, Procès, I, 65).
- [22]
Il nous faut indiquer ce qu’on entend par probable, en science critique comme en science théologique. Un fait historique, une proposition théologique, sont probables, lorsqu’ils sont appuyés sur des raisons qui permettent à un homme prudent de les regarder pratiquement comme vrais et d’agir en conséquence, bien qu’il subsiste quelque crainte d’erreur. Dans la conduite ordinaire de la vie, l’homme se dirige le plus souvent d’après cette probabilité, sans atteindre la certitude. Mais il faut se garder de confondre probabilité et possibilité. Pour suivre une opinion, il ne suffit pas que sa vérité soit possible, il faut qu’elle soit probable, c’est-à-dire appuyée sur de bonnes raisons.
- [23]
T. III. p. 92-93, publiée par la Société de l’histoire de France.
- [24]
Revue des Deux Mondes, 15 mai 1910.
- [25]
Introduction, p. XIX.
- [26]
Quicherat, Procès, I, 51 et 66.
- [27]
D’après l’archevêque de Reims.
Dieu avait souffert prendre la Pucelle, parce qu’elle s’étoit constituée en orgueil et pour les riches habits qu’elle avait pris (Quicherat, Procès, V, 168).
Pendant des siècles, on attribua ses malheurs à ce qu’elle aurait outrepassé sa mission, qu’on prétendait achevée avec le sacre du roi.
- [28]
On trouve l’expression béguiner, dans le sens de
faire ou simuler le dévot, la dévote
parce que les béguins, par leur consécrations à Dieu étaient tenus à la dévotion. Et c’est parce qu’il se trouva trop de béguins infidèles à leur vocation que ce mot prit, en mauvaise part, le sens d’hypocrite, mais il n’eut jamais celui depieux ou dévot
.Sous la forme beguini, beguinae, Ducange les appelle viri pii, sanctimoniales, c’est-à-dire des hommes et des femmes consacrés à la piété par une règle spéciale, comme le montrent les exemples qu’il donne. Mais c’est cette consécration qui leur valait le nom de béguines.
- [29]
Nous avons vu que Jeanne ne s’était ouverte à aucun ecclésiastique au sujet de ses visions. C’est donc pour un autre motif, comme nous le dirons plus loin, qu’elle vit plusieurs fois les Franciscains.
- [30]
Ayroles, Vraie Jeanne d’Arc, II, 460.
- [31]
p. 520.
- [32]
C’est Hauviette qui le raconte au procès de réhabilitation :
Elle aimait aller à l’église et comme les gens lui reprochaient de la fréquenter trop dévotement, elle avait honte, habebat verecundiam eo quod gentes dicebant sibi quod nimis devote ibat ad ecclesiam.
- [33]
Ipse testis loquens vidit dictam Johannam indutam pauperibus vestibus rubeis mulieribus. (Quicherat, Procès, II, 436.)
- [34]
Quicherat, Procès, I, 79, 141.
- [35]
Quicherat, Procès, I, 47.
- [36]
Quicherat, Procès I, 70.
- [37]
T. III, p.92.
- [38]
20 janvier 1927.
- [39]
Marc, Institutiones morales, 60.
- [40]
Livre noir de la Rochelle. Revue historique, 1887, t. IV, p.338.
- [41]
Quicherat, Procès, IV, 400.
- [42]
p. 295.
- [43]
Quicherat, Procès, V, 257.
- [44]
Relation du greffier de La Rochelle, p. 281.
- [45]
Chronique de la Pucelle, p. 281.
- [46]
p. 297.
- [47]
Procès, V, 258.
- [48]
Quicherat, Procès, V, 271.
- [49]
Quicherat, Procès, I, 117.
- [50]
p. 77.
- [51]
Dans l’ancienne langue le mot panne, pane, penne, pene, pinne, pine signifiait
bout, pointe, cime, hauteur, éminence : voler de penne en panne
(Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française) ; pennon, pinon sont des variantes, que Godefroy rend parsommet
. Ce mot se rattache au breton pen, qui signifietête, beret, pointe
. Le pennon étaitl’étendard terminé en pointe ou la pointe de l’étendard
, il était spécial aux bacheliers ; quand le bachelier devenait banneret on coupait la queue de son étendard, qui désormais s’appelait bannière. Le bachelier était au 1er échelon de chevalerie, comme aujourd’hui il l’est dans les lettres. - [52]
Quicherat, Procès, IV, 322.
- [53]
Cf. Ayroles, Vraie Jeanne d’Arc, I, 164.
- [54]
Dans une lettre à l’auteur.
- [55]
Ms. latins 5965 et 5966 de la Bibl. nat. et B. 105, g. de la Bibl. du Palais Bourbon.
- [56]
Friedrich Sieburg, Dieu est-il français ? p. 66.
- [57]
Voyez Du Cange, Dissertation IX. Des chevaliers bannerets.
- [58]
L. VII, ch. 25, p. 241.
- [59]
Avec la bannière un seigneur pouvait conserver aussi son panon, sous lequel combattaient les chevaliers de l’ordre inférieur. Les quartiers d’une ville s’appelaient aussi bannière ou pennon, et le capitaine de quartier était chef de bannière, et à Lyon il s’appelait pennon.
- [60]
Le mot pennon, d’après le dictionnaire de Godefroy signifiait aussi sommet ; il dérivait, pour ce sens, du mot penne, pinne, pene, pane, pine, qui voulait dire pointe, bout, hauteur, éminence, sommet. On voit que le sens de bout, pointe, sommet, est fondamental et radical dans tous ces mots.
- [61]
Il y a des textes où les mots étendard, bannière semblent signifier porte-étendard, porte-bannière. S’il en était ainsi, il faudrait entendre ici, par estandart le porte-étendard de Jeanne, et l’objection fondée sur ce texte disparaîtrait pleinement. Voir à ce propos les textes cités par Godefroid et La Curne, du Cange, etc.
- [62]
Matthieu 28, 19 :
Euntes docete omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus Sanctus.
(Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.) - [63]
Première lettre de saint Paul aux Thessaloniciens 5, 19-21 :
Spiritum nolite exstinguere, prophetias nolite spernere ; omnia autem probate, quod bonum est tenete.
(N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le.) - [64]
Première lettre de saint Jean 4, 1 :
Carissimi, nolite omni spiritui credere, sed probate spiritus si ex Deo sint : quoniam multi pseudoprophetæ exierunt in mundum.
(Bien-aimés, ne vous fiez pas à n’importe quelle inspiration, mais examinez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde.). - [65]
Procès de condamnation, réponse de Jeanne au premier des 70 articles de l’acte d’accusation (séance du 27 mars) :
Bene credit quod dominus noster Papa romanus, et episcopi, et alii viri ecclesiastici sunt pro conservando fidem catholicam et puniendo deficientes ; sed quantum ad ipsam, de suis factis non se submittet, nisi solummodo Ecclesiæ cœlesti, videlicet Deo, Virgini Mariæ et Sanctis paradisi. Et credit firmiter quod non defecit in fide nostra, nec vellet deficere.
- [66]
Procès de condamnation, séance du 17 mars :
Et videtur mihi quod unum et idem est de Deo et de Ecclesia, et quod de hoc non debet fieri difficultas. Quare facitis vos de hoc difficultatem ?
- [67]
Ce titre de martyre fut revendiqué, pour Jeanne, dès le XVIe siècle, par celui que l’admiration de son siècle appelait omnis sapientiæ sapientissimus, litteratorum litteratissimus, Guillaume Postel. À cette époque, où la mission de Jeanne était fort méconnue, il ne craignit pas d’écrire que
Jeanne doit être, comme vierge et martyre, déclarée sainte et canonisée
(Guillaume Postel par D. Restoux, p. 145).