II. : 7. Chapelet
3507. Chapelet
Au moyen âge, le terme de chapelet ne désignait pas encore l’objet de piété aujourd’hui connu sous ce nom ; il s’entendait simplement d’un diminutif du chapeau. Or l’appellation de chapeau avait alors un sens beaucoup plus étendu que celui qu’elle possède de nos jours. Elle comprenait non seulement les coiffures composées d’une forme avec bord circulaire, dérivées du pétase antique, mais encore les couronnes, bourrelets, bandeaux, et jusqu’aux minces galons ornés de perles ou de pierres précieuses qui ceignaient les têtes des hauts personnages dans certaines solennités. C’est un chapelet de fines perles que portait à nu chief1911, c’est-à-dire autour de sa tête nue, le roi Édouard III d’Angleterre lorsque, en présence de ses chevaliers, il s’en décoiffa pour en parer messire Eustace de Ribemont, qu’il venait de faire prisonnier.
Messire Ustasse, [lui dit-il,] je vous donne ce chapelet pour le mieulx combatant de toute la journée de chiaus de dedens et de hors, et vous pri que vous le portés cet anée pour l’amour de mi. Je sçai bien que vous estes gais et amoureus, et que volentiers vous vos trouvés entre dames et damoiselles. Si dittes partout là ou vous venès que je le vous ay donnet. Et parmi tant, vous estes mon prisonnier : je vous quitte vostre prison ; et vous poés partir de matin, se il vous plest.
Et le bon Froissart, auquel nous devons ces détails, ajoute :
Quant messires Ustasses de Ribeumont oy le gentil roy d’Engleterre ensi parler, vos poés bien croire qu’il fut moult resjoïs. Li une raison fu, pour tant que li rois li faisoit grant honneur, quand il li donnait li prix de la journée et li avoit assis et mis sur son chief son propre chapelet d’argent et de perles moult bon et moult riche, voiant tant de bons chevaliers qui là estoient1912.
La ressemblance des perles ou pierreries qui ornaient de semblables tours de tête avec les grains des patenôtres fit donner à ces dernières, au cours du seizième siècle, le nom de chapelet, qu’elles ont conservé depuis.
La Chronique des Cordeliers nous a appris que, lorsque Jeanne d’Arc était désarmée, elle avait :
… estat et habis de chevalier, sollers lachiés dehors piet, pourpoint et cauches justes et ung chapelet sur le tieste1913.
L’expression de chapelet s’appliquant aussi bien à un chapeau, au sens moderne du mot, qu’à un bourrelet sans fond ou à un galon d’orfèvrerie, il est difficile de savoir laquelle de ces trois significations l’auteur de la Chronique des Cordeliers a entendu lui donner dans la phrase précitée. Nous croyons cependant devoir en écarter tout d’abord la dernière, car il nous 351paraît évident que si notre héroïne se fut montrée un seul jour le front ceint du chapelet orfévré des grands seigneurs, ses juges n’eussent pas manqué d’ajouter tout spécialement à leurs griefs le port de cette luxueuse parure ; or l’acte d’accusation de la Pucelle semble bien ne lui reprocher, en fait de coiffures, que des chapeaux, soit d’étoffe, soit de feutre ras ou velu : capellos seu pileos. Les étroits bandeaux d’orfèvrerie furent d’ailleurs rarement usités au temps de Charles VII. La mode si répandue alors des cheveux taillés en écuelle en eut permis difficilement l’usage.
Aussi préférait-on aux galons orfévrés les chapeaux en façon de cornette, inaugurés dans les premières années du siècle1914. C’étaient des bourrelets sans fond, imitant les turbans que formaient les cornettes des chaperons enroulés autour de la tête. On les recouvrait ordinairement d’une imitation de feuillage, feuilles de laurier, de chêne1915, de rouche1916, de myrte1917, parfois semée de perles et de pierreries et toujours ornée d’un joyau en son milieu, au-dessus du front. La figure 1, qui représente la tête de Jean, comte de Dunois, d’après la statuette de ce prince, conservée dans la chapelle du château de Châteaudun, en offre un spécimen, datant des dernières années du règne de Charles VII.
Il se peut que Jeanne d’Arc ait été vue parfois ainsi coiffée. Nous croyons plus probable cependant que le chapelet mentionné dans la Chronique des Cordeliers était un simple chapeau, composé d’une forme et d’un bord, du genre de ceux que nous allons passer en revue dans le chapitre suivant.
Notes
- [1910]
1452. — Ordonn. des rois, t. XIV, p. 232.
- [1911]
Et estoit a nu Chief et portoit un capelet de fins perles sur son chief.
(Froissart, Chroniques, t. IV, p.81.) - [1912]
Id., Ibid., p. 83.
- [1913]
Bibl. nat., fr. 23018, fol. 486.
- [1914]
1408. — Invent. des duc et duchesse d’Orléans, fol. 2, ap. Gay, Gloss. archéol., p. 325.
- [1915]
Recueil d’Arras, Portrait de Francq de Boorselle, comte d’Ostrevant.
- [1916]
Vers 1420. — Hewitt, sir Thomas de Saint-Quintin.
1445. — Bruxelles, Bibl. roy., 9016, fol. 1.
Vers 1450. — Ibid., 9026, fol. 485.
1455. — Chapelle du Château de Châteaudun, statue de Jean, comte de Dunois.
1460. — Bibl. nat., fr. 6465, folios 163, 212 verso, 247 verso.
La rouche n’est autre que la feuille du roseau, dit iris des marais. Les auteurs modernes s’étant mépris sur la signification du mot rouche, orthographié rousse et rouce dans les anciens textes, l’ont traduit à tort par rose et ronce.