P. Duparc  : Procès en nullité (1977-1988)

Tomes I-II (LA) : Capitulum 5 (6)

FRV.
Depositio d. Johannis d’Aulon Lugduni recepta.

Sequitur consequenter depositio nobilis viri, domini Johannis d’Aulon, militis, auctoritate reverendissimi in Christo patris domini archiepiscopi Remensis per religiosum virum fratrem Johannem de Pratis, in sacra pagina magistrum, ordinis Fratrum Predicatorum Lugdunensium ac vice-inquisitorem 474L 91 v°-92. Q3 206-208. D5 296-297generalem heretice pravitatis in regno Francie, examinati.

|| Reverendissimis in Christo patribus et dominis, dominis archiepiscopo Remensi ac episcopo Parisiensi, | commissariis in hac parte, auctoritate apostolica deputatis, vester humilis frater Johannes de Pratis, in sacra theologia magister, ordinis Predicatorum Lugdunensium, ac vice-inquisitor generalis heretice pravitatis in regno Francie, reverentiam debitam cum honore. Noveritis, domini mei reverendissimi, et noverint universi quod, anno Domini M°CCCC°L°VI°, indictione IVa cum eodem anno sumpta, die XXVIIIa mensis maii, in presentia mei necnon duorum notariorum publicorum subscriptorum et signatorum, nobilis et potens vir, dominus Johannes d’Aulon, miles, consiliarius et magister hospitii domini nostri Francorum regis, ejusque senescallus Bellicadri, ad meam accedens presentiam, in domo conventus nostri Lugdunensis1231, mihi ore tenus exposuit quod vos, reverendissime pater in Christo, domine archiepiscope Remensis, sibi per vestras litteras missorias mandaveratis quod, quia, prout sciveratis, ipse dominus senescallus aliquo tempore cum Johanna, quondam, vulgari denominatione in hoc regno Francie la Pucelle nominata, conversatus fuerat1232, quatenus ea1233 que de ejusdem Johanne vita, moribus, conversatione et gestis sciverat et viderat, coram me et in presentia duorum publicorum notariorum diceret, deponeret | et testificaretur, ad informandum vestras paternitates reverendissimas de eisdem, prout in eisdem vestris reverendissimi domini mei Remensis archiepiscopi litteris missoriis predictis, mihi per dominum senescallum exhibitis, plenius continetur ; quarum tenor talis est : ||

A mon très chier seigneur et frère, messire Jehan d’Aulon, chevalier, conseiller du roy et seneschal de Beaucaire.

Très chier seigneur et frère, je me recommande à vous tant comme je puis. Et est vray que dès ce que j’estoye à Saint Poursain devers le roy, je vous escripvy du procès fait contre Jehanne 475L 92. Q3 208-209. D5 297-298la Pucelle par les Angloys, par lequel ilz vuellent maintenir icelle avoir esté sorcière et hériticque et invocateresse des dyables, et que, par ce moyen, le roy avoit recouvert son royaulme ; et ainsi ilz tenaient le roy et ceulx qui l’ont servy, hériticque. Et pourceque de sa vie et conversacion et aussi gouvernement savez bien et largement, je vous prie que ce que en savez, en vueilliez envoyer par escript, signe de deux notaires apostoliques et d’ung inquisiteur de la foy ; car j’ay unes burles deçà, pour révocquer tout ce que les ennemys ont fait touchant ledit procès. Escript à Paris, le XXe jour d’avril.

Ainsi signé : Le vostre1234 l’arcevesque et duc de Rains.

Et illico dominus senescallus, prestito prius per eum juramento in meis manibus de veritate super infrascriptis dicenda et attestanda, eodem suo medio juramento, dixit, deposuit et testificatus fuit in presentia mei, vice-inquisitoris ac dictorum dominorum notariorum, ea que inferius in vulgari ydiomate describuntur, et ut sequitur : |

Et premièrement, dit que vingt huict ans a, ou environ, le roy nostre sire estant lors en la ville de Poictiers, luy fut dit que ladicte Pucelle, laquelle estoit des parties de Lorraine, avoit esté amenée audit seigneur par deux gentilz hommes, eulx disans estre à messire Robert de Baudricourt, chevalier, l’un nommé Bertrand, et l’autre Jehan de Mès, [et icelle] presentée ; pour laquelle veoir, luy qui parle ala audit lieu de Poictiers.

Dit que après ladicte presentacion, parla ladicte Pucelle au roy || nostre sire secrètement, et luy dist aucunes choses secrètes, quelles il ne scet, fors tant que, peu de temps après, icelluy seigneur envoia quérir aucuns des gens de son conseil, entre lesquelz estoit ledit depposant. Lors auxquelx il dist que ladicte Pucelle luy avoit dit qu’elle luy estoit envoyée de par Dieu pour luy aidier à recouvrer son royaume, qui pour lors pour la plus grant partie estoit occupé par les Angloys, ses ennemys anciens.

Dit que après ces paroles par ledit seigneur aux gens de son dit conseil déclairées1235, fut advisé interroguer ladicte Pucelle, 476L 92. Q3 209-210. D5 298-299qui pour lors estait de l’âge de seize ans, ou environ, sur aucuns poins touchant la foy.

Dit que, pour ce faire, fist venir ledit seigneur certains maistres en theologie, juristes et aultres gens expers, lesquelz l’examinèrent et interroguèrent sur iceulx poins bien et diligemment.

Dit qu’il estoit present audit conseil quant iceulx maistres firent leur raport de ce que avaient trouvé de ladicte Pucelle ; par lequel fut par l’un d’eulx dit publiquement qu’ilz ne véoient, savaient ne cognoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce que peut estre en bonne chrestienne et vraye catholique ; et que pour telle la tenaient ; et estoit leur advis que estoit une très bonne personne.

Dit aussi que, ledit raport fait audit seigneur par lesdits maistres, fut depuis icelle Pucelle baillée à la royne de Cécile, mère de la royne nostre souveraine dame, et à certaines dames estans avecques elle ; par lesquelles icelle Pucelle fut veue, visitée et secrètement regardée et examinée ès secrètes parties de son corps ; mais, après ce qu’ilz eurent veu et regardé tout ce que faisait à | regarder en ce cas, ladicte dame dist et relata au roy qu’elle et sesdictes dames trouvaient certainement que c’estoit une vraye et entière pucelle, en laquelle n’aparroissoit aucune corrupcion ou violence.

Dit qu’il estoit present quant ladicte dame fist sondit raport.

Dit oultre que après ces choses oyes, le roy, considérant la grant bonté qui estoit en icelle Pucelle et ce qu’elle luy avoit dit que de par Dieu luy estoit envoyée, fut par ledit seigneur conclut en son conseil que d’ilec en avant il s’aiderait d’elle ou fait de ses guerres, actendu que, pour ce faire, luy estoit envoyée.

Dit que adonc fut délibéré qu’elle seroit envoyée dedans la cité d’Orléans, laquelle estoit adonc assiégée par les anciens1236 ennemys.

Dit que pour ce luy furent baillez gens, pour le service de sa personne, et autres pour la conduite d’elle. ||

Dit que pour la garde et conduite d’icelle fut ordonné ledit déposant par le roy nostre dit seigneur.

477L 92-92 v°. Q3 210-211. D5 299Dit aussi que pour la seureté de son corps, ledit seigneur feist faire à ladicte Pucelle harnais tout propre pour son dit corps, et ce fait, luy ordonna certaine quantité de gens d’armes pour icelle et ceulx de sadicte compaignie mener et conduire seurement audit lieu d’Orléans.

Dit que incontinent après se mist à chemin avecques sesdictes gens pour aller celle part.

Dit que tantost1237 qu’il vint à la cognoissance de monseigneur de Dunoys, que pour lors on appelait monseigneur le bastard d’Orléans, lequel estoit en ladicte cité pour la préserver et garder desdits ennemis, que ladicte Pucelle venoit celle part, tantost feist assembler certaine quantité de gens de guerre pour luy aller audevant, comme La Hire et aultres. Et pour ce faire et plus seurement la mener et conduire en ladicte cité, se misdrent iceluy seigneur et sesdictes gens en ung bateau, et par la rivière de Loyre allèrent audevant d’elle environ ung quart de lieue, et là la trouvèrent.

Dit que incontinent entra ladicte Pucelle et il qui parle oudit bateau, et le résidu desdictes1238 gens de guerre s’en retournèrent | vers Bloys. Et avecques1239 mondit seigneur de Dunoys et ses gens entrèrent en ladicte cité seurement et sauvement ; en laquelle mon dit seigneur de Dunoys la feist logier bien et honestement en l’ostel d’un des notables bourgois d’icelle cité, lequel avoit espousé l’une des notables femmes d’icelle.

Dit que après ce que mondit seigneur de Dunoys, La Hire et certains aultres capitaines du party du roy, nostre ditseigneur, eurent conféré avecques ladicte Pucelle, qu’estoit expédient de faire pour la tuicion, garde et deffense de ladicte cité, et aussi par quel moyen on pourroist mieulx grever lesdits ennemis, fut entre eulx advisé et conclut qu’il estoit necessaire faire venir certain nombre de gens d’armes de leur dit party, qui estaient lors ès parties de Bloys, et les fallait aller quérir. Pour laquelle chose mectre à execucion et pour iceulx amener en ladicte cité, furent commis mondit seigneur de Dunoys, il qui parle et certains 478L 92 v°. Q3 211-212. D5 299-300autres capitaines, avecques leurs gens ; lesquelx allèrent audit pays de Bloys pour iceulx amener et faire venir.

Dit que ainsi qu’ilz furent prestz à partir pour aler quérir iceulx qui estaient audit païs de Bloys, et qu’il vint à la notice de ladicte Pucelle, incontinent monta icelle à cheval, et La Hire avecques elle, et avecques certaine quantité de ses gens yssit hors aux champs pour garder que lesdits ennemis ne leur portassent nul dommage. Et pour ce faire, se mist ladicte Pucelle avecques ses dictes gens entre l’ost de ses dits ennemis et ladicte cité d’Orléans, et y fist tellement que, non obstant la grant puissance et nombre de gens de guerre estans || en l’ost desdits ennemis, touteffoiz, la mercy Dieu, passèrent lesdits seigneurs de Dunoys et il qui parle avecques toutes leurs gens, et seurement allèrent leur chemin ; et pareillement s’en retourna ladicte Pucelle et sesdictes gens en ladicte cité.

Dit aussi que tantost qu’elle sceut la venue des dessusdits, et qu’ilz amenaient les aultres qu’ilz estaient allez quérir pour le renfort de ladicte cité, incontinent monta à cheval icelle Pucelle, et avecques une partie de ses gens ala audevant d’iceulx, pour leur subvenir et secourir, se besoing en eust esté.

Dit que au veu et sceu desdits ennemis entrèrent lesdits Pucelle, de Dunoys, mareschal, La Hire, il qui parle et leurs dictes gens en icelle cité, sans contradiction quelconque. |

Dit plus que ce mesmes jour, après disner, vint mondit seigneur de Dunoys au logis de ladicte Pucelle ; ouquel il qui parle et elle avaient disné ensemble. Et en parlant à elle luy dist icélluy seigneur de Dunoys qu’il avoit sceu pour vray par gens de bien que ung nommé Ffastolf, capitaine desdits ennemis, devoit brief venir par devers iceulx ennemys estans oudit siège, tant pour leur donner secours et renforcier leur ost, comme aussi pour les advitailler ; et qu’il estoit dèsja à Ynville. Desquelles paroles ladicte Pucelle fut toute resjoye, ainsi qu’il sembla à il qui parle ; et dist à mondit seigneur de Dunoys telles paroles ou semblables : Bastard ! Bastard ! Ou nom de Dieu je te commande que tantost que tu sçauras la venue dudit Ffastolf, que tu le me faces savoir ; car, s’il passe sans que je le sache, je te prometz que je [te] feray oster la teste. A quoy luy respondit 479L 92 v°. Q3 211-212. D5 299-300ledit seigneur de Dunoys que de ce ne se doubtast, car il le fuy feroit bien savoir.

Dit que après ces parolles, il qui parle, lequel estoit las et travaillé, se mist sur une couchete en la chambre de ladicte Pucelle, pour ung pou soy repouser, et aussi se mist icelle avecques sadicte hostesse sur ung aultre lit pour pareillement soy dormir et reposer ; mais ainsi que ledit déposant commençait à prendre son repos, soudainement icelle Pucelle se leva dudit lit, et en faisant grant bruit l’esveilla. Et lors luy demanda il qui parle qu’elle voulait ; laquelle luy respondit : Ou1240 non Dé, mon conseil m’a dit que je voise contre les Anglais ; mais je ne sçay se je doy aler à leurs bastilles ou contre Ffastolf, qui les doibt avitailler. Sur quoy se leva ledit déposant incontinent, et le plus tost qu’il peust arma ladicte Pucelle.

Dit que ainsi qu’il l’armoit, oyrent grant bruit et grant cry que faisaient ceulx de ladicte cité, en disant que les ennemys portaient grant dommaige aux Françoys. Et adonc il qui parle pareillement se fist armer ; en quoy faisant, sans le sceu d’icelluy, s’en partit ladicte Pucelle de la chambre, et yssit en la rue, où elle trouva ung page monté || sur ung cheval, lequel à coup fist descendre dudit cheval, et incontinent monta dessus ; et incontinant1241 et le plus diligemment qu’elle peut, tira son chemin droit à la porte de Bourgoigne, où le plus grant bruit estoit. |

Dit que incontinent il qui parle suyvit ladicte Pucelle ; mais si tost ne sceut aller qu’elle ne feust jà à icelle porte.

Dit que ainsi qu’ilz arrivaient à icelle porte, virent que l’on apportait l’un des gens de ladite1242 cité, lequel estoit très fort blécié ; et adonc ladicte Pucelle demanda à ceulx qui le portaient qui estoit celluy homme ; lesquelx luy respondirent que c’estoit ung François. Et lors elle dist que jamais n’avoit veu sang de François que les cheveulx ne luy levassent en sur.

Dit que à celle heure, ladicte Pucelle, il qui parle et plusieurs aultres gens de guerre en leur compaignie, yssirent hors de ladicte cité pour donner secours ausdits François et grever lesdits ennemis à leur povoir ; mais ainsi qu’ilz furent hors de ladite1243 480L 92 v°-93. Q3 213-214. D5 301-302cité, fut advis à il qui parle que oncques n’avoit veu tant de gens d’armes de leur party comme il fist lors.

Dit que de ce pas tirèrent leur chemin vers une très forte bastille desdits ennemis, appellée la bastille Saint Lop ; laquelle incontinent par lesdits François fut assaillie, et à très peu de perte d’iceulx prinse d’assault ; et tous les ennemis estons en icelle mors ou1244 prins, et demeura ladicte bastille ès mains desdits François.

Dit que, ce fait, se retrahirent ladicte Pucelle et ceulx de sa dicte compaignie en ladicte cité d’Orléans, en laquelle ilz se refreschirent et reposèrent pour iceluy jour.

Dit que lendemain ladicte Pucelle et sesdictes gens, voyons la grant victoire par eulx le jour précédent obtenue sur leurs dits ennemis, yssirent hors de ladicte cité en bonne ordonnance, pour aller assaillir certaine autre bastille estant devant ladicte cité, appellée la bastille de Saint Jehan le Blanc ; pour laquelle chose faire, pour ce qu’ilz virent que bonnement ilz ne povoient aler par terre à icelle1245 bastille, obstant ce que lesdits ennemis en avaient fait une aultre très forte au pié du pont de ladicte cité, tellement que leur estoit impossible y passer, fut conclut entre eulx passer en certaine isle estons dedans la rivière de Loire, et illec feraient leur assemblée pour aller prendre ladicte bastille de Saint Jehan le Blanc ; et pour passer l’aultre bras de ladicte rivière | de Loyre, firent amener deux basteaulx, desquelz ilz firent ung pont, pour aller à ladicte bastille.

Dit que, ce fait, alèrent vers ladicte bastille1246, laquelle ilz trouvèrent toute désamparée, pour ce que les Anglais qui estaient || en icelle, incontinent qu’ilz aperceurent la venue desditz François, s’en allèrent et se retrahirent en une aultre plus forte et plus grosse bastille, appellée la bastille des Augustins.

Dit que, voïans lesdits François n’estre puissans pour prendre ladicte bastille, fut conclud que ainsi s’en retourneraient sans riens faire.

Dit que, pour plus seurement eulx retourner et passer, fut ordonné demourer derrière des plus notables et vaillans gens de 481L 93. Q3 214-215. D5 302guerre du party desdits François, affin de garder que lesdits ennemis ne les peussent grever, eulx enretournant ; et pour ce faire furent ordonnez messeigneurs de Gaucourt, de Villars, lors séneschal de Beaucaire, et il qui parle.

Dit que ainsi que lesdits François s’en retournoient de ladicte bastille de Saint Jehan le Blanc pour entrer en ladicte isle, lors ladicte Pucelle et La Hire passèrent tous deux chascun ung cheval en ung basteau de l’aultre part d’icelle ysle, sur lesquelx chevaulx ilz montèrent incontinent qu’ilz furent passés, chascun sa lance en sa main. Et adonc qu’ilz apperceurent que lesdits ennemis saillirent1247 hors de ladicte bastille pour courir sur leurs gens, incontinent ladicte Pucelle et La Hire, qui tousjours estaient audevant d’eulx pour les garder, couchèrent leurs lances et tous les premiers commencèrent à fraper sur lesdits ennemis ; et alors chascun les suivit et commença à fraper sur iceux ennemis en telle manière que à force les contraignirent eulx retraire et entrer en ladicte bastille des Augustins. Et en ce faisant, il qui parle estant à la garde d’un pas avecques aucuns aultres pour ce establiz et ordonnez, entre lesquelx estait ung bien vaillant homme d’armes du pais de Espaigne, nommé Arphonse de Partada, virent passer par devant eulx ung aultre homme d’armes de leur compaignie, bel homme, grant et bien armé, auquel, pour ce qu’il passoit oultre, il qui parle dist que illec demourast ung peu avecques les autres, pour faire résistence ausdits ennemis, ou cas que besoing seroit ; par lequel luy fut incontinent respondu qu’il n’en feroit riens. Et adonc | ledit Arphonse luy dist que aussi y povoit-il demourer que les autres, et qu’il en y avoit d’aussi vaillans comme luy qui demouroient bien. Lequel respondit à iceluy Arphonse que non faisait pas luy. Sur quoy eurent entre eulx certaines arrogantes paroles, et tellement qu’ilz conclurent aller eulx deux l’un quant l’autre sur lesdits ennemis, et adonc seroit veu qui seroit le plus vaillant, et qui mieulx d’eulx deux feroit son devoir. Et eulx tenons par les mains, le plus grant cours qu’ilz peurent, allèrent vers ladicte bastille desdits ennemis, et furent jusques au pié du palis1248.

482L 93. Q3 215-216. D5 302-303Dit que ainsi qu’ilz furent audit palis d’icelle bastille, il qui parle vit dedans ledit palis ung grant, fort et puissant Anglais, bien en point et armé, lequel leur résistait tellement qu’ilz ne povoient entrer || oudit palis. Et lors il qui parle monstra ledit Anglais à ung nommé maistre Jehan le Canonier, en luy disant qu’il tirast à iceluy Anglais ; car il faisait trop grant grief, et pourtoit moult de donmage à ceulx qui voulaient aproucher ladicte bastille : ce que fist le dit maistre Jehan ; car incontinent qu’il l’aperceut, il adressa son trait vers luy, tellement qu’il le gecta mort par terre ; et lors lesdits deux hommes d’armes gaignièrent le passage, par lequel tous les autres de leur compaignie passèrent et entrèrent en ladicte bastille ; laquelle très aprement et à grant diligence ilz assaillirent de toutes pars, par tel party que dedans peu de temps ilz la guignèrent et prindrent d’assault. Et là furent tuez et prins la plus part desdits ennemis ; et ceulx qui se peurent sauver se retrahirent en ladicte bastille des Tournelles, estant audit pié du pont. Et par ainsi, obtindrent ladicte Pucelle et ceulx estans avecques elle victoire sur leursdits1249 ennemis pour iceluy jour. Et fut la dicte grosse bastille gaignee, et demeurèrent devant icelle lesdits seigneurs et leurs gens, avecques ladicte Pucelle, toute icelle nuyt.

Dit plus que le lendemain au matin, ladicte Pucelle envoia quérir tous les seigneurs et capitaines estans devant ladicte bastille prinse, pour adviser qu’estait plus à faire : par l’advis desquelz fut conclud et délibéré assaillir ce jour ung gros bolevart que lesdits Anglais avoient fait, devant ladicte bastille des Tournelles, et qu’il estait expédient l’avoir et gaigner devant que faire autre chose. Pour laquelle chose faire et mectre à execucion, allèrent d’une part et d’aultre lesdits Pucelle, capitaines et leurs gens | iceluy jour, bien matin, devant ledit bollevart, auquel ilz donnèrent l’assault de toutes pars, et de le prendre firent tout leur effort, et tellement qu’ilz furent devant iceluy boulevart depuis le matin jusques au soleil couchant, sans iceluy povoir prendre1250 ne gaignier. Et voïans lesdits seigneurs et capitaines estans avecques elle que bonnement pour ce jour 483L 93-93 v°. Q3 216-217. D5 303-304ne le povoient gaignier, considéré l’eure qu’estoit fort tarde, et aussi que tous estaient fort las et travaillez, fut concluz entre eulx faire sonner la retraicte dudit ost ; ce qui fut fait et à son de trompeté sonné que chascun se retrahist pour iceluy jour. En faisant laquelle retraicte, obstant ce que iceluy qui portait l’estendart de ladicte Pucelle et le tenoit encores debout devant ledit boulevart, estoit las et travaillé, bailla ledit estendart à ung nommé le Basque, qui estoit audit seigneur de Villars ; et pour ce que il qui parle cognoissoit ledit Basque estre vaillant homme, et qu’il doubtoit que à l’occasion de ladicte retraicte mal ne s’en ensuivist, et que lesdits bastille et boulevart demourassent1251 ès mains desdits ennemys, eut ymaginacion que, se ledit estandart estoit bouté en || avant, pour la grant affection qu’il congnoissoit estre ès gens de guerre estons illec, ilz pourraient par ce moyen gaignier iceluy boulevart. Et lors demanda il qui parle audit Basque, s’il entrait et alloit au pié dudit boulevart, s’il le suivrait ; lequel luy dist et promist de ainsi le faire. Et adonc entra il qui parle dedans ledit fossé et ala jusques au pié de la dove dudit boulevart, soy couvrant de sa targecte pour doubte des pierres, et laissa son dit compaignon de l’autre cousté, lequel il cuidoit qu’il le deust suivre pié à pié ; mais pour ce que, quant ladicte Pucelle vit sondit estandart ès mains dudit Basque, et qu’elle le cuidoit avoir perdu, ainsique céluy qui le pourtoit estoit entré oudit fossé, vint ladicte Pucelle, laquelle print ledit estandart par le bout, en telle manière qu’il ne le povoit avoir, en criant : Haa ! mon estandart ! mon estandart ! et branloit ledit estandart, en manière que l’ymaginacion dudit déposant estoit que en ce faisant les autres cuidassent qu’elle leur feist quelque signe ; et lors il qui parle s’escria : Ha, Basque ! est-ce ce1252 que tu m’as promis ? Et adonc ledit Basque tira tellement ledit estandart qu’il le arracha des mains de ladicte Pucelle, et ce fait, alla à il qui parle, et pourta ledit estandart. A l’occasion de laquelle chose | tous ceulx de l’ost de ladicte Pucelle s’assemblèrent, et de rechief se rallièrent, et par si grant aspresse assaillirent ledit boulevart 484L 93 v°. Q3 217. D5 304-305que, dedens peu de temps après, iceluy boulevart et ladicte bastille furent par eulx prins et desdits ennemis abandonné ; et entrèrent lesdits François dedans ladicte cité d’Orléans par sur le pont.

Et dit il qui parle [que] ce jour mesme il avoit ouy dire à ladicte Pucelle : Ou nom Dé, on entrera ennuyt en la ville par le pont. Et ce fait, se retrahirent icelle Pucelle et sesdictes gens en ladicte ville d’Orléans, en laquelle il qui parle la fist habiller ; car elle avoit esté bleciée d’un traict audit assault.

Dit aussi que le lendemain tous lesdits Angloys, qui encores estaient demourez devant ladicte ville, de l’autre part d’icelle bastille des Tournelles, levèrent leur siège, et s’en allèrent, comme tous confuz desconfiz. Et par ainsi, moïennant l’aide nostre Seigneur et de ladicte Pucelle, fut ladicte cité délivrée des mains desdits ennemis.

Dit encores que, certain temps après le retour du sacre du roy, fut advisé par son conseil estant lors à Mehun sur Yèvre, qu’il estoit très nécessaire recouvrer la ville de La Chérité, que tenaient lesdits ennemis ; mais qu’il falloit avant prandre la ville de Saint Pierre le Moustier, que pareillement tenaient iceulx ennemis.

Dit que, pour ce faire et assembler gens, ala1253 ladicte Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle fist son assemblée, et de là avecques || certaine quantité de gens d’armes, desquieulx monseigneur d’Elbret estoit le chief, allèrent assegier ladicte ville de Saint Pierre le Moustier1254.

Et dit que, après ce que ladicte Pucelle et sesdictes gens eurent tenu le siège devant ladicte ville par aucun temps, qu’il fut ordonné donner l’assault à celle ville ; et ainsi fut fait, et de la prendre firent leur devoir ceulx qui là estaient ; mais, obstant le grant nombre de gens d’armes estons en ladicte ville, la grant force d’icelle, et aussi la merveilleuse1255 résistance que ceulx de dedans faisaient, furent contrains et forciés lesdits François eulx retraire, pour les causes dessusdictes. Et à celle heure, il qui parle, lequel estoit blecié d’un traict parmy le talion, 485L 93 v°. Q3 217-218. D5 305tellement que sans potences ne se povoit soustenir ne aler, vit que ladicte Pucelle | estoit demourée très petitement acompaignee de ses gens ne d’autres, et doubtant il qui parle que inconvénient ne s’en ensuivist, monta sur ung cheval et incontinent tira vers elle, et luy demanda qu’elle faisait là ainsi seule, et pourquoy elle ne se retrahoit comme les aultres. Laquelle, après ce qu’elle eut osté sa salade de dessus sa teste, luy respondit qu’elle n’estoit pas seule, et que encores avoit-elle en1256 sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d’illec ne se partirait jusques à ce qu’elle eust prise ladicte ville.

Et dit il qui parle que à celle heure, quelque chose qu’elle dist, n’avoit pas avecques elle plus de quatre ou cinq hommes, et ce scet il certainement, et plusieurs aultres qui pareillement la virent ; pour laquelle cause luy dist derechief qu’elle s’en alast d’ilec, et se retirast arrière1257 comme les aultres faisaient. Et adonc luy dist qu’il luy feist apporter des fagoz et cloies pour faire ung pont sur les fossés de ladicte ville, affin qu’ilz y peussent mieulx approuchier. Et en luy disant ces paroles s’escria à haulte voix et dist : Aux fagoz et aux cloies tout le monde, affin de faire le pont ! Lequel incontinent après fut fait et dressé. De laquelle chose iceluy desposant fut tout esmerveillé ; car incontinent ladicte ville fut prinse d’assault, sans y trouver pour lors trop grant résistence.

Et dit il qui parle que tous les fais de ladicte Pucelle luy semblaient plus fais divins et miraculeux que autrement1258, et qu’il estoit impossible à une si jeune pucelle faire telles euvres, sans le vouloir et conduite de nostre Seigneur.

Dit aussi il qui parle, lequel par l’espace d’un an entier, par le commandement du roy nostre dit seigneur, demoura en la compaignie de ladicte Pucelle, que, pendant iceluy temps, il n’a veu ne cogneu en elle chose qui ne doive estre en une bonne chrestienne ; et laquelle il a tousjours veue et congneue de très bonne vie et honneste conversacion, en tous et chacuns ses fais.

Dit aussi qu’il a congneu icelle Pucelle estre très dévote créature, et que très dévotement se maintenait en ayant le divin 486L 93 v°-94. Q3 218-219. D5 305-306service de || nostre Seigneur, lequel continuellement elle vouloit ouyr, c’est assavoir aux jours solempnelz, la grant messe du lieu où elle estoit, avecques les heures subséquentes, et aux aultres jours une basse messe ; et qu’elle estoit acoustumée de tous les jours oyr messe, s’il luy estoit possible. |

Dit plus que par plusieurs foys a veu et sceu qu’elle se confessait et recevait Nostre Seigneur, et faisait tout ce que à bon chrestien et chrestienne appartient de faire, et sans ce que oncques, pendant ce qu’il a conversé avecques elle, il luy ait ouy jurer, blaphémer ou parjurer le nom de nostre Seigneur, ne de ses sains, pour quelque cause ou occasion que ce feust.

Dit oultre que, non obstant ce qu’elle feust jeune fille, belle et bien formée, et que par plusieurs foiz, tant en aidant à icelle armer que aultrement, il luy ait veu les tetins, et aucunes foiz les jambes toutes nues, en la faisant apareiller de ses plaies, et que d’elle approuchoit souventesfoiz, et aussi qu’il feust fort, jeune et en sa bonne puissance, toutesfoiz oncques, pour quelque veue ou atouchement qu’il eust vers ladicte Pucelle, ne s’esmeut son corps à nul charnel désir vers elle, ne pareillement ne faisait nul autre quelconque de ses gens et escuiers, ainsi qu’il qui parle leur a oy dire et relater par plusieurz foiz.

Et dit que, à son advis, elle estoit très bonne chrestienne, et qu’elle devoit estre inspirée ; car elle amoit tout ce que bon chrestien et chrestienne1259 doit amer, et par espécial elle amoit fort ung bon preudomme qu’elle savoit estre de vie chaste.

Dit encores plus qu’il a oy dire à plusieurs femmes, qui ladicte Pucelle ont veue par plusieurs foiz nue, et sceu de ses secretz, que oncques n’avoit eu la secrecte maladie des femmes et que jamais nul n’en peut riens cognoistre ou appercevoir1260 par ses habillemens, ne aultrement.

Dit aussi que, quant ladicte Pucelle avoit quelque1261 chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil luy avoit dit ce qu’elle devoit faire.

Dit que l’interroga qui estoit sondit conseil ; laquelle luy respondit qu’ilz estaient trois ses conseillers, desquelz l’un estoit 487L 94. Q3 219-221. D5 306-307tousjours résidamment avecques elle, l’autre aloit et venoit souventesfoys vers elle, et la visitait ; et le tiers estait celuy avecques lequel les deux aultres délibéraient. Et advint que une foiz entre les aultres, il qui parle luy priast et requist qu’elle luy voulsist une fois monstrer icelluy conseil ; laquelle luy respondit qu’il n’estoit pas assez digne ne vertueux pour iceluy veoir. Et sur ce | se désista ledit déposant de plus avant luy en parler ne enquérir.

Et croit fermement ledit déposant, comme dessus a dit, que, veu les faiz, gestes et grans conduites d’icelle Pucelle, qu’elle estoit remplie de tous les biens qui peuent et doivent estre en une bonne chrestienne. ||

Et ainsi l’a dit et déposé comme dessus est escript, sans amour, faveur, hayne ou subornacion quelconques ; mais seulement pour la seule vérité du fait, et ainsi comme il a veu et congneu estre en ladicte Pucelle.

Et premissa sic deposita et testificata fuisse per supradictum dominum senescallum, coram me, vice inquisitore prefato, ac in. presentia duorum notariorum subscriptorum, ego, idem vice inquisitor, vobis, dominis meis reverendissimis, attestor et certifico per hujusmodi instrumentum, de premissis sumptum manibus propriis dictorum duorum notariorum subscriptorum, ac eorum signis manualibus signatum, cum appensione sigilli mei proprii quo utor in meo vice inquisitoris officio, in testimonium eorumdem ; die, anno, indictione et pontificatu supradictis.

487L 94. Q3 219-221. D5 306-307FR
Sequntur subscriptiones notariorum1262

Sicut supra continetur deposuit et attestatus fuit prenominatus dominus Johannes d’Aulon, coram prefato domino vice inquisitore, in presentia mei, Hugonis Belièvre, clerici, civis Lugdunensis, publici auctoritate apostolica notarii, et curie officialatus Lugdunensis jurati, teste signo meo manuali hic apposito, quod est tale. Sic signatum : H. Belièvre.

Etiam, prout supra describitur, deposuit et attes-|-tatus 488L 94. Q3 221. D5 307fuit supra nominatus dominus Johannes d’Aulon, coram prenominato domino vice inquisitore, in presentia mei, Bartholomei Bellièvre, civis Lugdunensis, publici apostolica auctoritate notarii, et curie officialatus Lugdunensis jurati, nec non prenominati Hugonis Belièvre eadem auctoritate notarii et jurati. Teste meo manuali signo, quo utor in talibus precedentibus. Sic signatum : B. Bellièvre. ||

Collatio facta. Comitis. Ferrebouc. |

Notes

  1. [1231]

    Suite omise jusqu’à la déposition du témoin dans lat. 5970.

  2. [1232]

    Q : [erat].

  3. [1233]

    Q : de ea.

  4. [1234]

    Q : 2 mots omis.

  5. [1235]

    L : devisées.

  6. [1236]

    Q : lesdits.

  7. [1237]

    Q : tantost apres.

  8. [1238]

    Q : de ses.

  9. [1239]

    D add. : eux.

  10. [1240]

    Q : En.

  11. [1241]

    Q : le plus droit.

  12. [1242]

    Q : d’icelle.

  13. [1243]

    Q : d’icelle.

  14. [1244]

    L D : et.

  15. [1245]

    Ms. lat. 17013 : prendre ladicte.

  16. [1246]

    L : 8 mots omis.

  17. [1247]

    Q : sailloient.

  18. [1248]

    L : palais.

  19. [1249]

    Q : lesdits.

  20. [1250]

    L : icelle prendre.

  21. [1251]

    Q : demourast.

  22. [1252]

    Q : mot omis.

  23. [1253]

    L : à ladicte.

  24. [1254]

    L : 9 mots omis.

  25. [1255]

    Q : grant.

  26. [1256]

    L : omis.

  27. [1257]

    Q D : omis.

  28. [1258]

    L : 2 mots omis.

  29. [1259]

    Q : 2 mots omis.

  30. [1260]

    D : 2 mots omis.

  31. [1261]

    Q : aucune.

  32. [1262]

    Q D : 3 mots omis.

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