J. Quicherat  : Procès de Jeanne d’Arc (1841-1849)

Chroniqueurs : Bourguignons

Témoignages
bourguignons

360Enguerran de Monstrelet

D’après un célèbre mémoire académique, dû à M. Dacier, Monstrelet mériterait la réputation d’un historien impartial. Si cela est, ce n’est pas en parlant de Jeanne d’Arc qu’il l’a montré. Son témoignage sur elle respire d’un bout à l’autre la prévention d’un ennemi. Il est juste d’ajouter que cet ennemi est un homme sincère ; mais chez lui l’amour de la vérité ne fait taire ni l’intérêt, ni la passion.

Enguerran de Monstrelet était un bâtard de bonne maison, natif du comté de Boulogne. Toute sa vie il se trouva dans la dépendance des seigneurs de la maison de Luxembourg, et toute sa vie il les servit de son épée et de sa plume. On a prétendu, il est vrai, qu’il n’avait jamais porté les armes ; mais c’est là une opinion qui a été ruinée, il y a quelque temps, par la découverte d’une rémission accordée en 1424 à Enguerran de Monstrelet, capitaine du château de Frencq aux gages du comte de Saint-Pol, coupable d’avoir pris part à une détrousse sur de paisibles marchands d’Abbeville.

Revêtu on ne sait de quel office en 1430, Monstrelet se trouvait au camp de Compiègne. Il dit y avoir vu la Pucelle après sa prise, et même avoir entendu la conversation que le duc de Bourgogne eut avec elle lorsqu’on la lui amena. Vers 1440 il fut appelé à la prévôté de Cambrai, sans doute par la protection de Jean de Luxembourg qui avait tout crédit dans cette ville impériale. Depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée en 1453, il travailla à la rédaction de sa chronique. Il fit de cet ouvrage le registre des exploits de Jean de Luxembourg. Les moindres actions de ce seigneur occupent des chapitres, et toutes y ont leur place. Quand je dis toutes, je me trompe ; la vente de Jeanne d’Arc aux Anglais n’y est pas. Il est même visible que l’auteur a usé d’un subterfuge pour se dispenser d’écrire cette vilaine page de l’histoire 361de son maître. Ayant commencé par promettre qu’il parlerait plus tard de la captivité de la Pucelle (voyez ci-après, p. 402), il arrive au chapitre du supplice, sans avoir dit un mot de cela. Du procès même, il n’ose pas ouvrir la bouche. Il se contente d’intercaler dans son texte la relation apologétique que le gouvernement anglais fit colporter par toute l’Europe après l’exécution de la sentence. Telle est son impartialité.

Le texte qu’on va lire n’est pas celui du Monstrelet des éditions modernes, qui a été corrigé, paraphrasé, défiguré par Denys Sauvage. Il est pris dans un bon manuscrit de la Bibliothèque royale (n° 8346 français), manuscrit exécuté dans la nouveauté de l’ouvrage, et où se retrouve l’orthographe picarde, qui était celle de l’auteur.

De l’an mil CCCC XXVIII.

Chap. LVII. — Comment une pucelle, nommée Jehanne, vint devers le roy Charles, à Chinon, où il se tenoit ; et comment ledit roy Charles le retint avoecq luy.

En l’an desusdit, vint devers le roy Charles de France, à Chynon où il se tenoit grand partie du temps, une pucelle josne fille eagie de vingt ans ou environ, nommé Jehenne, laquelle étoit vestue et habilliée en guise d’homme ; et estoit née des parties entre Bourgongne et Lohorraine, d’une ville nommée Donremy, assés près de Vaucoulour ; laquelle Jehenne fu grand espace de temps meschine en une hostelerie, et estoit hardie de chevaulchier chevaulx, et les mener boire282, et aussy de faire appertises et aultres habiletez, 362que josnes filles n’ont point acoustumé de faire. Et fu mise à voie et envoyée devers le roy par ung chevalier nommémessire Robert de Beaudrecourt, capitaine, de par ledit roy, de Vaucoulour, lequel ly bailla chevaulx et quatre ou six compaignons. Si se disoit estre pucelle inspirée de la grace divine, et qu’elle estoit envoyée devers yceluy roy pour le remettre en la possession de son royaume, dont il estoit encachié et debouté à tort ; et si estoit en assez poure estat. Si fu environ deux mois en l’ostel du roy desusdit, lequel, par pluiseurs fois, elle admonestoit par ses parolles qu’il ly baillast gens et ayde, et elle rebouteroit ses ennemis, et exauceroit sa signourie.

Durant lequel temps, le roy ne son conseil ne adjoustoient point grand foy à elle, ne à chose qu’elle sceust dire, et le tenoit on comme une folle desvoyée de sa santé ; car, à si grans prinches et aultres nobles hommes, telles ou pareilles parolles sont moult doubtables et périlleuses à croire, tant pour l’yre de Nostre-Segneur princhipalement, commepour le blaspheme qu’on en pourroit avoir des parlers du monde. Nientmains, après qu’elle heubt esté en l’estat que dit est, une espace, elle fut aidie et ly furent baillies gens et habillemens de guerre ; et esleva un estendart ou elle fist pindre la représentacion de nostre Créateur. Si estoient toutes ses parolles du nom de Dieu. Pour quoy grand partie de cheulx qui la véoient et ooient parler, avoient grand credence et variacion qu’elle fust inspirée de Dieu, comme elle se disoit estre. Et fut par pluiseurs fois examinée de notables clercz et autres saiges hommes de grande auctorité, allin de sçavoir plus à plain son intencion ; mais lousjours elle se tenoit 363en son propos, disant que se le roy la vouloit croire, elle le remettroit en sa signourie. Et depuis che temps, fist aulcunes besongnes dont elle acquist grande renommée, desquelles sera chi après plus à plain déclairié. Et lors qu’elle vintdevers le roy, y estoit le duc d’Alenchon, le mareschal du roy, et aultres pluiseurs capitaines, car le roy avoit tenu grand conseil pour le fait du siége d’Orliens ; et de la ala à Poitiers, et ycelle Pucelle avoecq luy.

Et brief ensievant, fut ordonné que ledit mareschal menroit vivres et aultres besongnes nécessaires audit lieu d’Orliens, à puissance. Si volt Jehenne la Pucelle aler avoecq, et fist requeste qu’on ly baillast harnas, pour ly armer et habillier, lequel ly fu baillié. Et tost après, leva son estendart et ala à Bloix, où l’assamblée se faisoit, et de là à Orliens avoecq les aultres. Si estoit lousjours armée de plain harnas ; et, en che meysme voiage, se mirent pluiseurs gens de guerre soubz elle. Et quand elle fu venue en ycelle cité d’Orliens, on ly fist très grand chière, et furent moult de gens resjoys de sa venue, si comme vous orrez recorder plus à plein assés briefvement.

De l’an mil CCCC XXIX.

Chap. LIX. — Comment la Pucelle Jehenne et pluiseurs capitainnes Franchoix rafraischirent la ville d’Orliens de vivres et de gens d’armes, et depuis levèrent le siége.

Après que les capitainnes des Angloix desusditz avoecq leurs gens heubrent, par l’espace de sept mois ou environ, continué leur siége entour la ville d’Orliens, et ycelle moult oppressée et travillié, tant par leurs engiens comme par les fortificacious et bastilles 364qu’ilz y avoient faites en pluiseurs lieux, jusques au nombre de soixante, les assegiés, véans que par ycelle continuacion estoient en péril d’estre mis en la servitude et obéyssance de leurs ennemis, se conclurent et disposèrent de ad ce résister de tout leur povoir, et de y remédyer par toutes les manières que faire se pourroit. Si envoyèrent devers le roy Charles, adfin d’avoir ayde de gens et de vivres. Si leur furent envoyés de quatre à cinq cens combatans ou environ ; et depuis en vinrent bien environ sept mil avoecq aulcuns vivres, qui estoient en vaisseaulx conduis parmy l’eaue de Loire d’yceulx gens d’armes ; et avoecq eulx vint Jehenne la Pucelle, dont desus est faite mencion, et jusques à che jour avoit encore fait peu de choses dont il fust grand renommée.

Et lors ceulz de l’ost s’efforchèrent de conquerre les dessusditz vivres ; mais ilz furent bien deffendus par ladicte Pucelle et ceulx qui estoient avoecq elle ; si furent mis à sauveté ; dont ceulx de la ville firent bonne chière, et furent moult joyeulx, tant pour la venue d’ycelle Pucelle comme pour les vivres dessusdiz. Et l’endemain, qui fust par ung joesdy, Jehenne la Pucelle se leva assés matin, et en parlant à pluiseurs capitainnes de la ville et aultres gens de guerre, les induict et admonesta moult fort par ses parolles, qu’ilz se armassent et la sievyssent, car elle vouloit aler, che disoit elle, assalir et combatre les ennemis, disant en oultre que bien sçavoit sans faille qu’ilz seroient vaincus.

Lesquelx capitainnes et aultres gens de guerre estoient tous esmerveilliés de ses parolles ; dont la plus grand partie se mist en armes, et s’en alèrent avoecq 365elle assalir la bastille de Saint-Leup, qui estoit moult forte, et avoit dedens de trois à quatre cens Angloix ou environ. Lesquelx assés tost furent conquis, mors et pris, et mis à grand meschief ; et ladicte fortificacion fut toute demolie et mise en feu et en flambe. Si s’en retourna ladicte Pucelle Jehenne, atout ses gens d’armes, dedens la cité d’Orliens, où elle fut moult grandement et de toutes gens honnourée et festoyée. Et l’endemain, qui fut le vendredi, yssy ladicte Pucelle Jehenne de rechief hors de la ville, atout certain nombre de combatans, et ala assaillir la seconde bastille plaine d’Angloix, laquelle pareillement comme la première, fut gagnée et vaincue, et ceulx de dedans mors et mis à l’espée. Et après que ladicte Pucelle Je henne heubt fait ardoir et embraser icelle seconde bastille, elle s’en retourna dedans la ville d’Orliens, où elle fu plus que devant exauchée et honnourée de tous les habitans d’ycelle. Et le samedi ensievant, assailly par grand vaillance et de grand voulenté la trefforte bastille du bout du pont, qui mervilleusement et poissamment estoit fortifiée, et si estoit dedans la fleur des milleurs gens de guerre d’Angleterre, et droittes gens d’armes d’eslite, lesquelx moult longuement et prudentement se deffendirent ; mais che ne leur valy gaires, car par vive force et proesce de combatre, furent prins et conquis, et la grineur partie mis à l’espée. Entre lesquelx y fu mort ung très renommé et vaillant capitainne angloix, appelé Classedas, et avoecq lui le seigneur de Molins, le bailly d’Évreux, et pluiseurs aultres nobles hommes de grand estat.

Après laquelle conqueste retournèrent dedens la ville Jehenne la Pucelle et les Franchoix, à petite 366perte de leurs gens. Et non obstant qu’à ches trois assaulx la dessusdicte Pucelle enportast la commune renommée d’en avoir esté conduiteresse, nienmains si y estoient tous les capitainnes, ou au mains la plus grand partie, qui, durant ledit siége, avoient esté dedans ladicte ville d’Orliens, desquelx pardesus est faite mencion, auxdiz assaulx. Et se y gouvernèrent chacun endroit soy si vaillamment comme gens de guerre doibvent faire en tel cas, tellement que en ches trois bastilles furent, que mors, que prins, de six à huit cens283 combatans, et les Franchoix ne perdirent que environ cent hommes de tous estas.

Le dimenche ensievant, les capitainnes Angloix, est assavoir le conte de Suffort, Talebot, le segneur d’Escalles et aulcuns aultres, voians la prinse de leurs bastilles et la destruction de leurs gens, prinrent ensamble conclusion qu’ils se assambleroient et meteroient tous en une bataille seulle, en delaissant leur logis et fortificacion ; et, en cas que les Franchoix les vouldroient combatre, ilz les attenderoient, ou se che non, ilz se departiroient en bonne ordonnance et retourneroient ès bonnes villes et forteresces de leur party.

Laquelle conclusion, ainsy qu’ilz l’avoient avisée, ilz l’entretinrent. Car che diemence, très matin, ilz habandonnèrent toutes leurs aultres bastilles, et en boutant les feux en aulcunes ; puis se mirent en bataille, comme dit est, où ilz se tinrent assés bonne espace, attendant que les Franchoix les alassent combatre ; lesquelx Franchoix n’eubrent talent de che faire 367par l’exortacion de la Pucelle. Et adont les Angloix, qui véoient leur puissance malement affoiblie et trop diminuée, et aussi qu’il étoit impossible à eulx de là plus demourer, se pis ne vouloient faire, se mirent à chemin, et retournèrent en ordonnance ès villes et plaches tenans leur party. Si firent lors par toute la ville d’Orliens grand joie et grand esbaudissement, quand ainsy se veirent delivrés de leurs ennemis, et le remanant en aler à leur confusion ; lesquelx par long temps les avoient grandement tenus en dangier. Sy furent envoyés pluiseurs gens de guerre dedans ycelles bastilles, où ilz trouvèrent aulcuns vivres et autres biens très largement, qui tantost par eulx furent portés à sauveté. Si en firent bonne chière, car il ne leur avoit gaire cousté. Et lesdites bastilles furent prestement arses et demolies jusques en terre, adfin que nulles gens de guerre ne se y pussent plus logier.

Chap. LX. — Comment le roy de Franche, à la requeste de la Pucelle et des aultres capitainnes estans à Orliens, leur envoia grans gens d’armes, pour aler sur ses ennemis.

En après les Franchoix estans dedens Orliens, est assavoir les capitainnes avoecq Jehenne la Pucelle, tous d’un commun accord, envoyèrent leurs messages devers le roy de France, à pluiseurs, lui racompter les victorieuses besongnes qu’ilz avoient faites, et comment les Angloix ses ennemis s’estoient départis et retournés en leurs garnisons, yceluy roy admonestant que sans délay leur envoiast le plus de gens de guerre qu’il pourroit finer, avoecq aulcuns grans segmeurs, adfin qu’ilz pussent poursieuyr leurs ennemis, lesquelz estoient tous effraiés pour la perte qu’ilz avoient faite ; 368et aussy que luy mesme en sa personne se tirast avant en la marche. Lesquelles nouvelles furent au roy et à son conseil moult fort plaisantes ; che fu bien raison. Si furent incontinent mandés à venir devers luy le connestable, le duc d’Alenchon, Charles, segneur de Labreth, et pluiseurs aultres grans segneurs, desquelx la plus grand partie furent envoyés à Orliens.

Et d’aultre part, certaine espace de temps après, le roy se traist à Gien, et avoecq luy très grand nombre de combatans. Et ycheulx capitainnes qui par avant estoient à Orliens, et les prinches et grans segneurs, qui nouvellement y estoient venus, tinrent grans consaulx tous ensamble l’un avoecq l’autre, pour avoir advis s’ilz poursievroient les Angloix, èsquelx consaulx estoit première appelée Jehenne la Pucelle, qui pour che temps estoit en grand règne.

Finablement les Franchoix, environ le my may, dont le siége avoit esté levé à l’entrée d’yceluy mois, se mirent sur les champs jusques au nombre de cinq à six mil combatans, atout charroy et habillemens de guerre, et prinrent leur chemin droit vers Gargeaux, où estoit le conte de Suffort et ses frères, qui jà par avant avoient envoyé pluiseurs messages à Paris, devers le duc de Bethfort, lui nonchier la perte et la male aventure qui leur estoit advenue devant Orliens, en luy requérant que brief leur volsist envoyer souscours, ou aultrement ilz estoient en péril d’estre reboutés, et perdre pluiseurs villes et forteresces qu’ilz tenoient ou pays de Beausse et sur la rivière de Loire. Lequel duc de Bethfort, oyant ches males nouvelles, fu moult anoyeux et desplaisant ; nientmains, lui considérant que il convenoit pourveoir aux choses plus nécessaires, 369manda hastivement gens de tous pays estans en son obéyssance, et en fist assambler de quatre à cinq mil, lesquelx il fist mettre à chemin, et tirer droit vers le pays d’Orliens, soubz la conduite de messire Thomas de Rampston, du bastard de Thian et aulcuns aultres ; auxquelx il promist que briefensievant, il yroit après eulx atout plus grand puissance, qu’il avoit mandée en Angleterre.

Chap. LXI. — Comment la Pucelle, le connestable de Franche, et le duc d’Alenchon et leurs routes conquirent la ville de Gargeaux ; et la bataille de Patay, où les Franchoix desconfirent les Angloix.

Or est vérité que le connestable de France, le duc d’Alenchon, Jehenne la Pucelle, et les aultres capitainnes franchoix estans tous ensemble sur les champs, comme il est dit desus, chevaulcèrent tant par aulcunes journées, qu’ilz vindrent devant Gargeaux, où estoit le desusdit conte de Suffort, et de trois à quatre cens de ses gens avoecq les habitans de la ville, qui tantost en toute dilligence se mirent en ordonnance de deffense ; mais en brief ilz furent assez tost avironnés de toutes pars desditz Franchoix. Et de fait les commenchièrent en pluiseurs lieux à assaillir moult radement ; lequel assault dura assez bonne espace, terrible et moult merveilleux. Toutefois, ycheulx Franchoix continuèrent si asprement oudit assault, que, malgré leurs adversaires, par forche d’armes, entrèrent dedens la ville, et par prouesce le conquirent. A laquelle entrée furent ochis trois cens combatans angloix, desquelz fu l’un d’yceulx des frères du conte de Suffort ; lequel conte, avoecq luy son aultre frère, le segneur de la Poulle, furent fais prisonniers, et 370de leurs autres gens jusques à soixante hommes ou au desus.

Ainsi doncques ceste ville et chasteau de Gargeaux, conquise et subjuguée, comme dit est, lesditz Franchoix se rafreschirent tout à leur aise en ycelle, et après, eulx partans de là, alèrent à Meun, qui tantost leur fist obéyssance ; et d’aultre part s’enfuyrent les Angloyx, qui tenoient La Freté-Hubert, et se boutèrent tous ensamble à Bosengi284 ; jusques au quel lieu ilz furent cachiés et poursievis des Franchoix, lesquelx se logèrent devant eulx en pluiseurs lieux, et tousjours Jehenne la Pucelle ou front devant, atout son estendart. Et lors, par toutes les marches de là environ, n’estoit plus grand bruit ne renommée comme il estoit d’elle, et de nul aultre homme de guerre.

Et adont les principaulx capitainnes angloix, qui estoient dedens ladite ville de Bosengi, voians, par la renommée d’ycelle Pucelle, fortune estre ainsi du tout tournée contre eulx, et que pluiseurs villes et forteresses estoient desjà mises en obéyssance de leurs ennemis, les unes par vaillance d’armes et forche d’assault, et les aultres par traictié ; et aussy que leurs gens, pour la plus grand partie, estoient moult esbahis et espoantés, et ne les trouvoient pas de tel propos de prudence qu’ilz avoient acoustumé, ains estoient très desirans d’eulx retraire sur les marches de Normendie : si ne sçavoient que faire, ne quel conseil eslire, car ilz ne sçavoient estre adcertenés ne asseurés d’avoir en brief souscours. Et pour tant, tout considéré 371les besongnes desusdictes, ilz traictièrent avoecq les Franchoiz qu’ilz s’en yroient atout leurs biens, sauf leurs corps et leurs vies, par condicion qu’ilz ren deroient la place en l’obéyssance du roy Charles ou de ses commis. Lequel traictié ainsy fait, lesdiz Angloix se departirent, prenans leur chemin parmy la Beauce, en tirant vers Paris. Et les Franchoiz entrèrent joieusement dedans Bosengy, et prinrent conclusion par l’exortacion de Jehenne la Pucelle, qu’ilz yroient au devant des Angloiz, qui des parties vers Paris venoient pour les combatre, comme on leur avoit donné à entendre : laquelle chose estoit véritable. Si se mirent derechief à plains champs ; et venoient à eulx chacun jour gens nouveaulx de pluiseurs marches. Et furent adont ordonnés le connestable, le marescal de Bousach, La Hire, Pothon et aucuns aultres capitainnes, de faire l’avant-garde ; et le sourplus, comme le duc d’Alenchon, le bastard d’Orliens, le mareschal de Rois, estoient conduicteurs de la bataille qui sievoit d’assés près ladicte avant-garde, et pouvoient estre environ de six à huit mil285 combatans. Et fut demandé à Jehenne la Pucelle, par aulcuns des prinches là estans, quelle chose il estoit de faire et que bon luy sembloit à ordonner ; laquelle respondy qu’elle sçavoit bien pour vray que leurs anchiens adversaires les Angloix venoient pour eulx combatre ; disant oultre que, au nom de Dieu, on alast hardiement contre eulx, et que sans faille ilz seroient vaincus. Et aulcuns luy demandèrent où on les trouveroit ; et elle dist : Chevaulchiez hardiement, on aura bon conduict.

372Adonc toutes gens d’armes se mirent en bataille, et en bonne ordonnance tirèrent leur chemin, ayans des plus expers hommes de guerre montés sur fleurs de coursiers, alant devant pour descouvrir leurs ennemis, jusques au nombre de soixante ou quatre-vingtz hommes d’armes. Et ainsy par certainne longue espace chevaulchant, vinrent par ung jour de samedi à une grande demie lieue près d’un gros village nommé Patay ; en laquelle marche les desusdiz coureurs franchoiz veyrent de devant eulx partir ung cherf, lequel adrecha son chemin droit pour aler à la bataille des Angloix, qui jà s’estoient mis tous ensemble, est as savoir, yceulx venans de Paris, dont desus est faite mencion, et les aultres qui estoient partis de Bogenci et des marches d’Orliens. Pour la venue duquel cherf, qui se féri, comme dit est, parmy ycelle bataille, fut desdiz Angloiz eslevé ung très grand cry ; et ne sçavoient pas encore que leurs ennemis fussent si près d’eulx. Pour lequel cry les desusdiz coureurs françois furent adcertenés que c’estoient les Angloiz, car ilz les veyrent adont tout à plain ; et pour che renvoyèrent aulcuns d’eulx vers leurs capitainnes, pour les advertir de che qu’ilz avoient trouvé, et leur firent sçavoir que par bonne ordonnanche ilz chevaulchassent avant, et qu’il estoit heure de besongnier. Lesquelx prestement se reparèrent de tous poins, et chevaulchièrent bien et hardiement, si avant qu’ilz perchurent et veyrent tout à plain leurs ennemis. Lesquelz, sachans pareillement la venue des Franchoix, se préparèrent diligamment pour les combatre, et volrent descendre à pied emprès une haye qui estoit assés près d’eulx, adfin que par derrière ne peussent estre sousprins des 373Franchoix ; mais aulcuns des capitainnes ne furent point de che bien contens, et dirent qu’ilz trouveroient plache plus advantageuse.

Pour quoy ilz se mirent au chemin en tournant le doz à leurs ennemis, et chevaulchèrent jusques à ung aultre lieu, environ à ung petit demy quart de lieue loing du premier, qui estoit assez fort de hayes et de buissons ; ouquel, pour che que les Françhoix les quoitoient de moult près, mirent pied à terre, et descendirent la plus grand partie de leurs chevaulx. Et alors l’avant-garde des Françhoix, qui estoit desirant et ardent en courage pour assambler aux Angloix, par che que depuis ung peu de temps en chà les avoient assayés et trouvés de assés meschant deffence, se férirent de plains eslais dedens yceulx Angloix, et d’un hardi courage et grand voulenté les envayrent si viguereusement et tant soubdainement, avant qu’ilz peussent estre mis du tout en ordonnance, que meysmement messire Jean Fastocq et le bastard de Thian, chevalier, avoecq grand nombre de leurs gens, ne se mirent point à pied avoecq les aultres, ains se départirent en fuiant à plain cours pour sauver leurs vies. Et entre tant, les aultres, qui estoient deschendus à pied, furent tantost de toutes parts advironnés et combatus par yceulz Franchoix, car ilz n’eubrent point loisir d’eulx fortifier de peuchons aguisiés, par la manière qu’ilz avoient acoustumé de faire. Et pour tant, sans che qu’ilz feyssent grand dommage aux Franchoiz, ilz furent en assés brief terme et légièrement rués jus, desconfis et du tout vaincus. Et y eubt mors desus la plache, d’yceulx Angloix environ dix-huit cens, et en y heubt de prisonniers 374de cent à six vingts ; desquelz estoient les prin chipaulx, les seigneurs d’Escalles, de Tallebot, de Hongreffort, messire Thomas de Rampston, et pluiseurs aultres des plus notables, jusques au nombre desusdit. Et de cheulx qui y furent mors, furent les princhipaulx est assavoir …286 ; et les aultres estoient toutes gens de petit estat et moyen, telx et si fais qu’ilz ont acoustumé de amener de leur pays mourir en France.

Après laquelle besongne, qui fut environ deux heures après miedi, tous les capitainnes franchois se rassamblèrent ensamble, en regraciant dévottement et humblement leur créateur. Et menèrent grand liesce l’un avoecq l’aultre pour leur victoire et bonne fortune ; et se logèrent chelle nuit en icelle ville de Patay, qui siet à deux lieus près d’Yenville, en Beausse ; de laquelle ville cheste journée porte le nom perdurablement. Et l’endemain, lesdiz Franchoix retournèrent atout leurs prisonniers, et les riches despoulles des Angloix qui mors estoient. Et ainsy entrèrent en la cité d’Orliens, et les aultres de leurs gens ès marches d’entour et à l’environ, où ilz furent grandement conjoys de tout le peuple. Et, par especial, Jehenne la Pucelle acquist en icelles besongnes si grand louenge et renommée, qu’il sambloit à toutes gens que les ennemis du roy n’euyssent plus puissance de résister contre elle, et que brief, par son moyen, le roy deust estre remis et restabli du tout en son royaume. Si s’en alla avoecq les aultres prinches et capitainnes devers le roy, qui de leur retour fu 375moult resjoy, et fist à tous très honnourable récepcion.

Après laquelle, brief ensievant fu prinse par yceluy roy, avoecq cheulx de son conseil, conclusion de mander par tous les pays de son obéyssance, le plus de gens de guerre qu’il pourroit finer, adfin qu’il se peust bouter avant en marche, et poursievyr ses ennemis.

Item, à la journée de la bataille de Patay, avant que les Angloix seussent la venue de leurs ennemis, messire Jean Fastocq, qui estoit ung des princhipaulx capitainnes, et qui s’en estoit fuy sans cop férir, assambla en conseil avoecq les aultres, et fist pluiseurs remonstranches : est assavoir, comment ilz sçavoient la perte qu’ilz avoient faicte de leurs gens devant Orliens, à Yenville, et en aulcuns aultres lieux : pour lesquelles ilz avoient du pire ; et estoient leurs gens moult esbahis et effraés, et leurs ennemis, au contraire, estoient moult enorguellis et resvigurés. Pour quoy il consilloit qu’ilz se retrayssent ès chasteaulx et lieux tenans leur party là à l’environ, et qu’ilz ne combatissent point leurs ennemis si en haste, jusques ad ce qu’ilz fussent mieulx rasseurés ; et aussy que leurs gens fussent venus d’Angleterre, que le régent debvoit envoyer briefment. Lesquelles remonstranches ne furent point bien agréables à aulcuns des capitainnes, et par especial à messire Jehan de Tallebot ; et dist, que se ses ennemis venoient, qu’il les combatroit. Et par che que, comme dit est, ledit Fastocq s’enfuy de la bataille sans cop férir, fu pour cheste cause grandement repprouché quant il vint devers le duc de Bethefort, son segneur ; et, en conclusion, lui fu osté l’ordre du blancq jartier, qu’il portoit entour la 376jambe. Mais depuis, tant en partie comme pour les desusdictes remonstranches qu’il avoit faites, qui sam bloient assez raisonnables, comme pour pluiseurs aultres excusanches qu’il mist avant, luy fut, par sentence de prochès, rendue ladite ordre de la jartière, jà soit-il qu’il en sourdist grant débat depuis entre ycelui Fastocq et sire Jehan de Thalebot, quand il fu retourné d’estre prisonnier de la bataille des susdicte.

A cheste besongne, furent fais chevaliers, de la partie des Franchois, Jaque de Milly, Gille de Saint Symou, Loys de Marchongnet, Jehan de le Haye, et pluiseurs aultres vaillans hommes.

Chap. LXIII. — Comment Charles, roy de Franche, se mist sur les champs atout grand foison de chevalerie et de gens d’armes ; auquel voiage mist en son obéyssance plusieurs villes et cités.

Item, durant le temps desusdit, Charles, roy de France, assambla à Bourges en Berri très grande multitude de gens d’armes et de trait ; entre lesquelx estoient le duc d’Alenchon, Charles de Bourbon, conte de Clermont, et Artus, connestable de France, conte de Richemont, Charlez d’Anjou son biau-frère, et frère au roi Renier de Secile, le bastard d’Orliens et le cadet d’Ermignach, Charles, segneur de Labreth, et pluiseurs aultres haulx hommes et puissans barons des ducées et contées d’Acquitainne, de Gascongne, de Poitou, de Berry, et pluiseurs aultres bons pays. Avoecq tous lesquelx se mist sur les champs, et de là vint à Gien-sur-Loire ; tousjours Jehenne la Pucelle avoecq luy, et en sa compaignie umg praicheur nommé frère Richard, de l’ordre de saint Augustin, 377qui nagaires avoit esté debouté de la ville de Paris et d’aultres lieux, où il avoit fait pluiseurs prédicacions, en l’obéyssanche des Angloiz, pour che que en ycelles se moustroit trop plainement estre favourable et estre de la partie des Franchoix.

Duquel lieu de Gien prins son chemin en venant vers Ausoirre. Toutefois le connestable, atout certain nombre de gens d’armes, s’en ala en Normendie devers Evreux, pour empeschier les garnisons du pays, qu’ilz ne se peussent assambler avoecq le duc de Bethfort. Et d’aultre part, le cadet d’Ermignach fu renvoyé et commis à garder la ducée d’Aquitainne et de Bourdeloix. Ouquel chemin, ycelui roy mist en son obéyssance deux petites bonnes villes qui tenoient le party du roy Henry, est à savoir Saint-Flourentin et Saint-Jargeau287 : ycelles prometant de faire d’ore en avant au desusdit roy et à ses commis, tout che que bons et loyaulx subjectz doibvent faire à leur souverain segneur ; en prenant aussy dudit roy sceurté et promesse qu’il les feroit gouverner et maintenir en bonne justice, et seloncq leurs anchiennes coustumes.

Et de là il vint audit lieu d’Ausoirre ; si envoia sommer ceulz de la ville, qu’ilz le volsissent recepvoir comme leur naturel et droiturier segneur ; lesquelx de che faire ne furent point contens de plainne venue. Nientmains pluiseurs ambassadeurs furent envoyés d’un coté et d’aultre. Si fu en la fin traictié fait entre les parties ; et promirent cheulx de ladite ville d’Aussoirre, qu’ilz feroient au roy telle et pareille obéyssance que feroient ceulx des 378villes de Troyes, Chalons et Rains. Et, par ainsy, en administrant aux gens du roy vivres et aultres denrées pour leur argent, ilz demourèrent paisibles ; et les tint le roy pour excusés pour cheste fois.

Et de là vint le roi à Troyes, en Champaigne, et se loga tout à l’environ ; et y fu trois jours avant que cheulx de la ville le volsissent recepvoir à segneur. En la fin desquelz, parmy certainnes promesses qui leur furent faites, ilz lui firent plainne ouverture ; et mirent luy et ses gens dedens leur ville, où il oyt messe. Et, après les sairemens acoustumés, fais des unes parties aux aultres, le dessusdict roy retourna en son logis aux champs, et fist publyer par pluiseurs fois, tant en son ost comme en la ville, sur le hart, que homme, de quelque estat qu’il fust, ne meffesist riens à ceulx de la ville de Troyes, ne aux aultres qui s’estoient mis en son obéyssance. Et en che meysme voiage faisoient l’avant-garde les deux mareschaulx de France, est assavoir Bousach et le segneur de Rais, avoecq lesquelz estoient La Hire, Pothon de Sainte-Treille, et aulcuns aultres capitainnes. Durant lequel voiage, se rendirent en l’obéyssance d’ycelui roy Charles, très grand nombre de bonnes villes et chasteaulx, à l’environ des marches où il passoit. Desquelles reddicions déclairier chacune à part ly, je m’en passe pour cause de briefté.

Chap. LXIV. — Comment le roy Charles de France, atout grande et noble chevalerie, et atout grand nombre de gens d’armes, s’en vint en la cité de Rains, où il fut sacré.

Item, Charles, roy de France, luy estant à Troyes en Champaigne, comme dit est desus, vinrent devers 379luy aulcuns députés de Chalons en Champaigne, qui luy apportèrent les clefz de leur ville et cité, en luy prometant, de par ychelle, faire toute obéyssanche. Après la venue desquelx, ledit roy vint audit lieu de Chaslons, où il fut des habitans benignement et en grand humilité recheu. Et là pareillement luy furent apportées les clefz de la ville de Rains, en luy prometant, comme desus, faire toute obéyssance, et le recepvoir comme leur naturel segneur.

En laquelle cité de Rains, nagaires avoit esté le segneur de Saveuses, de par le duc de Bourgongne, avoecq certain nombre de gens d’armes, pour ycelle ville tenir en l’obéyssance du roy Henry et du desusdit duc de Bourgongne. Lequel segneur de Saveuses, venu à Rains, par le gouverneur et grand nombre des habitans luy fu promis de eulx entretenir du party et en la querelle du roy Henry et d’yceluy duc, jusques à la mort ; mais, non obstant che, pour la cremeur qu’ilz avoient de la Pucelle, qui faisoit de grans merveilles, comme on leur donnoit à entendre, se rendirent en l’obéyssance du roy Charles, jà soit che que le segneur de Chastillon et le segneur de Saveuses, qui estoient leurs capitainnes, leur remoustrassent et vouloient donnerà entendre le contraire. Lesquelx deux segneurs, véans leur voulenté et affection, se departirent de ladicte ville de Rains ; car en leurs remonstranches, ceulx de ladicte ville n’avoient en riens voulu entendre, ains leur avoient fait responces dures et assés estranges. Lesquelles oyes, yceulx segneurs de Saveuses et de Chastillon retournèrent au Chasteau-Thiery.

Sy avoient dès lors yceulx de Rains prins conclusion, l’un avoecq l’autre, de rechepvoir le desusdit 380roy Charles. Laquelle chose ilz firent, comme dit est desus, tant par le moyen de l’archevesque d’ycelle ville de Rains, lequel estoit chanchelier du roy Charles, comme par aulcuns aultres. Si entra le roy dedens ladicte ville et cité de Rains, le vendredy, seiziesme jour de jullet288, avoecq très grand nombre de sa chevalerie ; et le diemence ensuivant, fu par ledit archevesque, consacré et couronné à roy, dedens l’église Nostre-Dame de Rains, présens ses prinches et prelas, et toute la baronnerie et chevalerie qui là estoient.

Là estoient le duc d’Alenchon, le conte de Clermont, le segneur de La Tremoulle, qui estoit son princhipal gouverneur, le segneur de Beaumanoir, Breton, le segneur de Mailly en Touraine289 : lesquelz estoient en habis royaulx, représentans les nobles pers de France, qui point n’estoient au faire le noble sacre et couronnement desusdit. Si avoient esté les desusdiz pers absens évoquiés et apellés devant le grand autel de ladicte église par le roy d’armes de France, ainsy et par la manière qu’il est acoustumé de faire.

Après lequel sacre fait et acompli, le roy ala disner en l’ostel épiscopal de l’archevesque, les seigneurs et prelaz en sa compaignie. Et sist à sa table ledit archevesque de Rains ; et servirent le roy, à son disner, le duc d’Alenchon et le conte de Clermont, avoecq pluiseurs aultres grans segneurs. Et fist le roy, le 381jour de son sacre, trois chevaliers dedens l’église, desquelz le damoiseau de Commarchis en fu l’un. Et, à son departement, laissa en la cité de Rains, pour capitainne, Anthoine de Hellande, nepveu dudit archevesque. Et, l’endemain, se departy de ladicte ville, et s’en ala en pélerinage a Corbeni, visiter Saint-Marcou. Auquel lieu luy vinrent faire obéyssance cheulx de la ville de Laon, si comme avoient fait les aultres bonnes villes et cités desudictes. Duquel lieu de Corbeny, le roy ala à Soissons et à Provins, qui, sans contredict, luy firent plaine ouverture ; et constitua lors La Hire nouvel bailly de Vermendoix, au lieu de messire Colard de Mailly, qui par avant y estoit commis de par le roy Henry d’Engleterre.

Et, après, s’en vint le roy et ses gens devant Chasteau-Thery, où estoient dedens le segneur de Chastillon, Jehan de Croy, Jehan de Brimeu, et aulcuns aultres nobles de la partie du duc de Bourgongne, atout quatre cens combatans, ou environ : lesquelz, tant pour che qu’ilz sentoient la communaulté de la ville incliner à faire obéyssance au roy Charles, comme pour che qu’ilz n’atendoient mie brief souscours, et n’estoient mie pourveus à leur plaisir, rendirent ycelle forte ville et chastel en l’obéyssanche du roy Charles, et s’en partirent sauvement, atout leurs biens. Si s’en alèrent à Paris, devers le duc de Bethfort, qui lors faisoit grand assamblée de gens d’armes, pour venir combatre le roy Charles et sa puissanche.

382Chap. LXV. — Comment le duc de Bethfort fit moult grand assemblée de gens d’armes pour aller combatre le roy Charles ; et comment il luy envoya unes lettres.

En che meysme temps, le duc de Bethfort, régent, atout dix mille combatans, ou environ, qu’il avoit assamblés d’Engleterre, de Normendie, et d’aulcunes autres marches de Franche, se tira de Rouen à Paris ; et de là, par pluiseurs journées, tendant à rencontrer le roy Charles, pour à ycelui livrer bataille, s’en ala par le pays de Brie, à Moustreau où fault Yonne ; duquel lieu il envoia ses mesages devers le desusdit roy, portans ses lettres seellées de son seel, desquelles la teneur s’ensieut.

Nous, Jehan de Lancastre, régent de France et duc de Bethfort, sçavoir faisons à vous, Charles de Valoix, qui vous soliez nommer daulphin de Viennoix, et maintenant, sans cause, vous dittes roy ; pour che que torchionnierement avés de mouvel entreprins contre la couronne et la signourie de très hault et exelent prinche, et mon souverain segneur, Henry, par la grace de Dieu, vray, naturel et droiturier roy de Franche et d’Engleterre, par donnant à entendre au simple peuple que venez pour luy donner paix et sceurté : che que n’est pas, ne puet estre, par les moyens que avés tenus et tenés, qui faittes seduire et abuser le peuple ignorant, et vous aydiez plus de gens supersticieux et reprouciés, comme d’une femme desordonnée et diffamée, estant en habit d’homme et de gouvernement dissolut, et aussy d’un frère mendiant, appostat et sédicieux, comme nous sommes informés ; 383tous deux, seloncq la Saincte Escripture, abhominables à Dieu ; qui, par forche et puissance d’armes, avez occupé, ou pays de Champaigne et aultre part, aulcunes cités, villes et chasteaulx apertenans à mondit segneur le roy, et les subjectz demourans en ycelles contraint et induict à desloyaulté et parjurement, en leur faisant rompre et violer la paix finalle des royaumes de France et d’Engleterre, sollempnel lement jurée par les rois de France et d’Angleterre, qui lors vivoient, et les grans segneurs, pers, prelatz, barons, et les troiz estas de che royaume :

Nous, pour garder et deffendre le vray droit de mondit seigneur le roy, et vous et vostre puissance rebouter de ses pays et signouries, à l’ayde du Tout-Puissant, nous sommes mis sus, et tenons les champs en nostre personne et en la puissanche que Dieu nous a donnée ; et comme bien avés sceu et sçavez, vous avons poursievy et poursievons de lieu en lieu pour vous cuidier trouver ou rencontrer : che que n’avons encore peu faire pour les advertissements que avez fais et faites.

Pour quoy nous, qui, de tout nostre cœur desirons l’abrégement de la guerre ; vous sommons et requérons que, se vous estes tel prinche qui querés honneur, et ayés pitié et compacion du poure peuple chrestien, qui tant longuement à vostre cause a esté inhumainement traictié et foulé et opprimé, et que briefment soit hors de ches afflictions et doleurs, sans plus continuer la guerre : prenés ou pays de Brie, où nous et vous sommes, ou en l’Isle de France qui est bien prouchain de nous et de vous, aulcune plache aux champs convignable et raisonnable, avoecq 384jour brief et compétent, et tel que la prouchaineté des lieux où nous et vous sommes pour le présent le puet souffrir et demander ; auxquelx jour et plache, se comparoir y voulés en vostre personne, avoecq le conduict de la diffamée femme et apostat desusdictz, et tous les parjures, et aultre puissance telle que vouldrés et pourrés avoir, nous, au plaisir de Nostre Segneur, y comparerons, ou monseigneur le roy en mostre personne. Et lors, se vous voulés aulcune chose offrir ou mettre avant, regardant le bien de paix, nous l’orrons, et ferons tout che que bon prinche catholique doibt et puet faire, et tousjours sommes et serons enclins et voluntaires à toutes bonnes voies de paix non fainte, corrompue, dissimulée, violée ne parjurée, comme fut à Moustereau où fault Yonne, chelle dont, par vostre coulpe et consentement, s’ensievy le terrible, détestable et cruel murdre commis contre loy et honneur de chevalerie, en la personne de feu nostre très chier et très amé père, le duc Jehan de Bourgongne, cuy Dieux pardoinst. Par le moyen de laquelle paix par vous enfrainte, violée et parjurée, sont demourés et demeurent à tousjours mais tous nobles et aultres sujects de che royaume et d’ailleurs, quittes et exempz de vous et de vostre signourie, à quelque estat que vous ayez peu et povez venir ; et tous sairemens de féaulté et de subjection, les avez absolz et acquitiés, comme par voz lettres pattentes signées de vostre main et de vostre seel, puet clerement apparoir.

Toutevoies, se, pour l’yniquité et Inalice des hommes, ne pouvons proufiter au bien de paix, chacun de nous pourra bien garder et deffendre à l’espée 385sa cause et sa querelle, ainsy que Dieu, qui est le seul juge et auquel, et non à aultre, mondit segneur a à respondre, luy en donnera grace : auquel nous supplions humblement, comme à chelui qui scet et congnoist le vray droit et légitime querelle de mondit segneur, que disposer en voelle à son plaisir ; et par ainsy le peuple de che royaume, sans telx foulemens et oppressions, pourra demourer en longue paix et sceur repos, que tous rois et prinches christiens, qui ont gouvernement, doibvent querir et demander.

Si nous faites savoir hastivement, et sans plusdelayer ne passer temps par escriptures ne argumens, che que faire ne vouldrés ; car se, par vostre défault, plus grans maulx, inconvéniens, continuacions de guerre, pilleries, et ranchonnemens et occisions de gens, et dépopulacions de pays adviennent, nous prenons Dieu en tesmoing, et protestons devant luy et les hommes, que n’en serons point en cause, et que nous avons fait et faisons nostre debvoir, et nous mettons et voulons mettre en tous termes de raison et d’honneur, soit préalablement par le moyen de paix, ou par journée de bataille, de droit prinche, quand aultrement entre puissans et grans parties ne se pueent faire.

En tesmoing de che, nous avons fait seeller ces presentes de nostre seel.

Donné audit lieu de Moustreau où fault Yonne, le septiesme jour d’aoust, l’an de grace mil quatre cens vingt-nuef.

Ainsy signé : Par Monsegneur le régent du royaume de France, duc de Bethfort.

386Chap. LXVI. — Comment le roy Charles de France et le duc de Bethfort, et leurs puissances, rencontrèrent l’un l’autre vers le Mont Espilloy.

Item, après les besongnes desusdictes, le duc de Bethfort, veant qu’il ne povoit rencontrer le roy Charles et sa puissance à son advantaige, et que pluiseurs villes et forteresses se rendoient à luy sans cop férir ni faire quelque resistence, il se retira à tout sa puissance sur les marches de l’Isle de France, adfin de obvyer que les princhipales villes ne se tournassent contre luy, comme avoient fait les aultres. Et d’aultre part, le roy Charles, qui jà estoit venu à Crespy, où il avoit été recheu et obéy comme souverain, se trait, à tout sa puissance, parmi le pays de Brie, en approuchant Senlis : auquel lieu les deux puissanches desus dictes, est à savoir du roy Charles et du duc de Bethfort, trouvèrent l’un l’autre assés près du Mont Espilloy, dalès une ville nommée Le Bar290.

Si furent de chacune partie faites grandes pre paracions, adfin de trouver advantage pour combatre l’un contre l’autre, et prinst le duc de Bethfort sa plache en assés fort lieu ; et adossèrent aulcuns lieux, par derrière et de costé, de fortes hayes d’espines ; et au front devant estoient mis les archiers en ordonnance tous à pied, ayant chacun devant luy peuchons aguisiés fichiés devant eulx ; et ledit régent atout sa signourie et aultres nobles, estoient assez près desditz archiers en une seulle bataille, où il y avoit entre aultres ensaignes, deux bannières, l’une de Franche et l’autre d’Angleterre. Et si estoit avoecq 387ycelles l’estendart de saint George : laquelle bannière portoit pour ce jour Jehan de Villiers, chevalier, seigneur de l’Isle-Adam. Et estoient lors avoecq ledit duc de Bethfort, de six à huit cens combatans des gens du duc de Bourgongne, desquelx les princhipaulx estoient : le segneur de l’Isle-Adam, Jehan de Croy, Jehan de Crequi, Anthoine de Béthune, Jehan de Fosseux, le segneur de Saveuses, messire Hue de Lannoy, Jehan de Brimeu, Jean de Lannoy, messire Simon de Lalain, Jehan, bastard de Saint-Pol, et pluiseurs aultres hommes de guerre, desquelx les aulcuns en che meysme jour furent fais nouveaulx chevaliers. Et le fu fait ledit bastard de Saint-Pol de la main du duc de Bethfort ; et les aultres, comme Jehan de Croy, Jehan de Crequi, Anthoine de Béthune, Jehan de Fosseux, le Liégoix de Humières, par les mains d’aulcuns aultres notables chevaliers.

Après lesquelles besongnes ainsi mises en conduite, est assavoir les Angloix et ceulz de leur nacion tous ensamble estoient du costé de ladicte bataille, de la main senestre, et les Picars et aultres de la nacion de France estoient à l’autre costé. Et se tinrent ainsy en bataille, comme dit est, par très longue espace ; et estoient mis si advantageusement, que leurs ennemis ne les povoient envayr par derrière, sinon à trop grand dommage et dangier ; et avoecq ce estoient pourveus et rafreschis de vivres et aultres necessités de la bonne ville de Senlis, dont ilz estoient assés près.

D’aultre part, le roy Charles, avoecq ses prinches et capitainnes, fist ordonner ses batailles. Et furent en son avant-garde la plus grand partie des plus vaillans et plus expers hommes de guerre de sa compaignie ; et 388les aultres demourèrent en sa bataille, excepté aulcuns qui furent commis sur le derrière au lez vers Paris, par manière de arrière-garde. Et avoit avoecq ledict roy très grand multitude de gens, trop plus sans comparison qu’il n’y avoit en la compaignie des Angloix. Si y estoit Jehenne la Pucelle, tousjours ayant diverses oppinions, une fois voellant combatre ses ennemis, et aultre fois non. Nientmoins les deux parties, comme dit est, estans l’un devant l’autre prestz pour combatre, furent ainsy, sans eulx désordonner, par l’espace de deux jours et deux nuis ou environ. Durant lequel temps y eult pluiseurs grandes escarmuches et assauts, lesquelles racompter chescune à part soy seroit trop longue chose ; mais entre les autres en y heubt une, dure et ensanglentée, au costé vers les Picars, laquelle dura bien l’espace d’heure et demie. Et y estoient, du costé du roy Charles, grand parti d’Escochoix, et aultres gens en très grand nombre, qui très fort et asprement se combatirent ; et par especial les archiers d’ycelles parties tirèrent de leur trait moult courageusement et en très grand nombre l’un contre l’autre.

Si cuidoient aulcuns des plus sachans desdictes parties, veans la besongne ainsi multiplier, que point ne se dussent partir l’un de l’autre, que l’une des parties me fust desconfite et vaincue. Toutefois, ilz se traisrent les ungz arrière des aultres ; mais che ne fu mie qu’il n’y en demourast de chacune partie de mors et blechiés largement. Pour laquelle escarmuche le duc de Bethfort fu grandement content des Picars, pour che que à celle fois s’estoient portés vaillamment. Et après qu’ilz se furent retrais, vint ledit duc de Bethfort au 389long de leur bataille, les remerchier en pluiseurs lieux moult humblement, disant : Mes amis, vous estes très bonne gent, et avés soustenu grand faix pour nous, dont nous vous merchions très grandement, et vous prions, s’il vous vient aulcun affaire, que vous persevérés en vostre vaillandise et hardement. Esquelz jours, ycelles parties estoient en grand haine les ungz contre les aultres ; et n’estoit homme, de quelque estat qu’il fust, qui fust prins à finances ; ains mettoient tout à mort sans pitié ne miséricorde che qu’ilz povoient attaindre l’un de l’autre. Et, comme je fus informé, en toutes ces escarmuches, heubt de mors environ trois cens hommes des deux parties, mais je ne sçay de quel costé en y heubt le plus. En la fin des quelz deux jours desusdiz ou environ, les deux parties se deslogèrent les ungz de devant les autres, sans plus riens faire.

Chap. LXIX. — Comment la ville de Compiengne se rendyt au roy Charles, et du retour des ambassadeurs de France, qui estoient alés vers le duc de Bourgongne.

Item, après que le roy Charles de France fu retourné de la journée de Senlis, où luy et le duc de Bethfort avoient esté à puissance l’un contre l’autre, comme dit est desus, et il fut revenu à Crespi en Valoix, yllecq lui furent apportées nouvelles que cheulx de la ville de Compiengne luy vouloient faire obéyssance ; et pour tant, sans nul delay, ala audit lieu de Compiengne, où il fu des habitans recheu en grand liesce, et se loga en son hostel royal.

Auquel lieu retournèrent devers luy son chanchelier 390et ses aultres ambassadeurs291, que par avant il avoit envoyés devers le duc de Bourgongne ; avoecq lequel et cheulx de son conseil, ilz avoient tenu pluiseurs destrois parlemens. Nientmoins ilz n’avoient riens concordé ; mais en conclusion avoient esté d’acord que ledit duc envoieroit sa légacion devers le roy Charles, pour, au surplus, avoir advis et entretenement. Si fus alors informé292 que la plus grand partie des princhipaulx consilliers du duc de Bourgongne avoient grand desir et affection que ycelles deux parties fussent reconciliées l’une avoecq l’autre. Toutefois, maistre Jehan de Thoisy, évesque de Tournay, et messire Hue de Lannoy, qui prestement venoient de devers le duc de Bethfort, et avoient de par luy charge de faire aulcunes remonstranches audit duc de Bourgongne, en luy admonestant de faire entretenir le sairement qu’il avoit fait au roy Henry, n’estoient pas bien contemptz que ledit traictié se feyst. Sur la parolle des quelz fu la besongne atargiée, et prinse aultre journée d’envoyer devers le roy Charles légacion, comme dit est. Pour laquelle faire furent commis messire Jehan de Luxembourg, l’évesque d’Arras, messire David de Brimeu et aulcunes aultres notables et discrètes personnes.

391Chap. LXX. — Comment le roy de France fist assalir la cité de Paris.

Item, le roy Charles de France, luy estant à Compiengne, luy furent apportées certainnes nouvelles que le duc de Bethfort, régent, à tout sa puissanche, s’en aloit en Normendie pour combatre le connestable, lequel vers Évreux, travilloit fort le pays. Et pour tant, yceluy roy Charles, après qu’il heubt esté dedens la ville de Compiengne douze jours ou environ, il se party de là, et laissa Guillaume de Flavy, capitainne d’ycelle ; et à tout son ost s’en ala à Senlis, laquelle cité se rendy au roy par traictié. Si se loga dedens avoecq grand partie de ses gens, et les aultres se logèrent ès villages environ. Esquelx jours aussy firent obéyssance au roy desusdit pluiseurs villes et forteresces, est assavoir Biauvaix, Creel, le Pont-Saint-Maxence, Choisi, Gournay-sur-Aronde, Remy, La Neufville-en-Heez ; et à l’autre costé, Mognay, Chantilly, Saintines et pluiseurs aultres. Aussi luy firent sairement les segneurs de Montmorenchi et de Moy.

Et pour vérité, s’il, à tout sa puissanche, fust venu à Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, et pluiseurs autres fortes villes et fors chasteaulx, la plus grand partie des habitans d’ycelles estoient tous prestz de le recepvoir à segneur, et ne desiroient au monde aultre chose que de lui faire obéyssance et plaine ouverture. Toutefois il ne fu point consillié de luy traire si avant sur les marches du duc de Bourgongne, tant pour che qu’il le sentoit fort de gens d’ar mes, comme pour l’espérance qu’il avoit que aulcun bon traictié se feist entre eulx.

392Et après que le roy Charles heubt sousjourné aulcuns peu de jours dedens Senlis, il se parti de là et s’en ala à tout son ost logier à Saint-Denis, qu’il trouva comme habandonnée ; et s’en estoient les gens d’ycelle fuys à Paris ; ch’est assavoir tous les plus grans bourgois et habitans d’ycelle ville. Et ses gens se logèrent à Aubervilliers, à Montmartre, et ès villages environ assés près de Paris. Si estoit lors avoecq ledit roy Jehenne la Pucelle, qui moult avoit grand renommée ; laquelle chacun jour induisoit le roy et ses prinches ad ce qu’il feyst assalir la ville de Paris. Si fu conclud que le lundy, douziesme293 jour de septem bre, on liverroit ledit assault.

Après laquelle conclusion prise, on fist apprester toutes gens de guerre, et à che propre lundi desusdit, se mist le roy Charles en bataille entre Paris et Montmartre, ses prinches avoecq luy. Et ladicte Pucelle avoecq ly ceulz de l’avant-garde en très grand nombre, s’en ala à tout son estandart à la porte Saint-Honnouré, faisant porter avoecq ly pluiseurs eschelles, fagos, et aultres habillemens d’assault. Auquel lieu elle fist entrer dedens les fossés pluiseurs de ses gens tout à pied, et commencha l’assault à dix heures ou environ, moult dur, aspre et cruel, lequel dura en continuant de quatre à cinq heures, ou plus ; mais les Parisiens, qui estoient dedens leur ville, acompaigniés de Loys de Luxembourg, évesque de Terrewane et chanchelier de Franche pour le roy Henry, et d’aulcuns aultres notables chevaliers que le duc de Bourgongne leur avoit envoyés, comme le segneur de 393Crequi, le segneur de l’Isle-Adam, messire Symon de Lalaing, messire Walerant de Beauval, et aulcuns aultres notables hommes, acompaigniés de quatre cens combatans, se deffendirent viguereusement et de grand courage. Et avoient par avant ledict assault ordonné par capitainneries à chacun sa garde ès lieux propices et convegnables.

Durant lequel assault furent reversés et abatus pluiseurs desdiz Franchois ; et en y heubt très grand nombre de mors et de navrés par les canons, coulevrines, et aultre traict que leur gectoient lesdiz Parisiens. Entre lesquelx Jehenne la Pucelle fut très fort navrée, et demoura tout le jour ès fossés, derrière une dodenne294, jusques au vespre, que Guichard de Thienbronne et aultres l’alèrent querre. Et d’aultre part y heubt navrés pluiseurs des deffendans. Finablement, les capitainnes franchoix, véans leurs gens en tel péril, considérans qu’il leur estoit chose impossible de conquerre la ville par forche, entendu que yceulx Parisiens avoient une commune voulenté de eulx deffendre sans y avoir division, firent soubdainement sonner la retraite ; et en reportant les desusdiz mors et navrés, retournèrent à leur logis. Et l’endemain le roy Charles, triste et dolent de la perte de ses gens, s’en ala à Senlis pour garir et médechiner les navrés ; et lesditz Parisiens, plus que par avant, se reconfermèrent les ungz avoecq les aultres, prometans que de toute leur puissanche ilz resisteroient jusques à la mort contre ycelui roy Charles, qui les vouloit, comme ilz disoient, 394du tout destruire. Et puet bien estre qu’ilz le cre moient, comme ceulx qui grandement se sentoient fourfais par devers luy, en le ayant debouté de ladicte ville ; et avoient mis à mort pluiseurs de ses féables serviteurs, comme en aultre lieu est plus à plain déclairié.

Chap. LXXII. — Comment le roy Charles de France s’en retourna en Tourainne et en Berry.

Item, Charles, roy de Franche, voiant que la ville de Paris, qui estoit le chief de son royaume, ne se voulut pas mettre en son obéyssance, se disposa et conclud avoecq cheulx de son conseil de laissier gouverneurs et capitainnes de par luy par toutes les bonnes villes, cités et chasteaulx qui estoient en son obéyssance, et qu’il s’en retourneroit ès pays de Tourainne et de Berry. Laquelle chose conclute, comme dit est, il constitua princhipal chief sur les parties de l’Isle de France et de Bauvoisis, Charles de Bourbon, conte de Clermont, et, avoecq, le conte de Vendosme et le chanchelier ; lesquelx conte de Clermont et chan chelier desusdit se tenoient le plus en la ville de Biauvois, et le conte de Vendosme à Senlis ; Guillaume de Flavi à Compiengne, messire Jaques de Chabennes à Creel. Et le roy desusdit, avoecq luy les grans segneurs qui l’avoient acompaignié au venir, s’en ala de Senlis à Crespy, et de là, par devers Sens en Bourgongne, retourna ès pays desusdiz. Toutefois les trièves estoient confermées entre les Bourguignons et les Franchoiz jusques au jour de Pasques ensievant ; et avoecq che, fut remis le passage du pont Saint-Maxence, 395que tenoient les Franchoix, en la main de Renauld de Longheval, pour le tenir295.

Si demoura la marche de France et de Biauvoisis en grande tribulacion, pour che que ceulx qui estoient ès forteresces et garnisons, tant des Franchoix comme des Angloix, couroient chacun jour l’un contre l’autre. A l’occasion desquelles courses, les villages de là entour se commenchèrent à despeupler, et les bonnes gens et habitans eulx retraire ès bonnes villes.

De l’an mil CCCC et XXX.

Chap. LXXXII. — Comment le duc de Bourgongne, à tout sa puissanche, ala logier devant Gournay-sur-Aronde.

Au commenchement de cest an, le duc de Bourgongne, luy partant de Mondidier, s’en ala logier à Gournay-sur-Aronde et devant la forteresse d’ycelle, appartenant à Charles de Bourbon, conte de Clermont, son beau frère. Auquel lieu il fist sommer Tristran de Magnelers, qui en estoit capitainne, qu’il luy rendesist ladicte forteresce, ou, se che mon, il le feroit assalir. Lequel Tristran, veant que bonnement ne pourroit resister contre la puissance d’ycelui duc de Bourgongne, fist traictié avoecq ses commis, par condicion qu’il luy rendroit ladicte forteresce le premier d’aoust prochainnement venant, se audit jour il n’estoit combatu du roy Charles, ou de ceulx de son party ; et avoecq che promist que, durant le temps desusdit, que luy ne les siens ne feroient quelque 396guerre à ceulx tenans le parti dudit duc ; et par ainsy il demoura paisible jusques audit jour.

Si fut celle composicion faitte ainsy hastivement, pour che que audit duc de Bourgongne et à messire Jehan de Luxembourg vindrent certainnes nouvelles que le damoiseau de Commarchis, Yvon du Puis et aultres capitainnes, à tout grand nombre de combatans, avoient assegié la forteresce de Montaghu, laquelle chose estoit veritable ; car le desusdit de Commarchis, à cuy ycelle forteresce de Montaghu appertenoit, y avoit secretement amené grant nombre de combatans, à tout bombardes, veuglaires et aultres habillemens de guerre, tendant ycelle, par soubdain assault ou aultrement par forche, réduire en son obéyssance. Nientmains, elle fu viguereusement deffendne par cheulx que messire Jehan de Luxembourg y avoit commis, ou gouver nement duquel elle estoit.

Entre lesquelz y estoit commis de par luy à la garde d’ycelle, comme princhipaulx capitainnes, deux hommes d’armes, dont l’un estoit d’Angleterre, et l’autre nommé George de Le Croix. Si furent par pluiseurs fois sommés et requis de rendre la forteresce : dont point n’eubrent voulenté de che faire ; car ilz n’estoient en nulle doubte que dedens briefz jours ne fussent souscourus. Finablement, lesdits asségans, doubtans la venue dudit duc de Bourgongne, dont ilz estoient jà advertis, et qu’ilz seroient combatus, se departirent dudit lieu de Montaghu comme espouen tés, en delaissant bombardes, canons et aultres habillemens de guerre ; et se partirent à mienuit ou environ, et se retrayrent en leurs garnisons. Laquelle departie ainsy faite, les desusditz assegiés firent savoir 397hastivement aux desudiz duc de Bourgongne et messire Jehan de Luxembourg, qui en grand diligence se préparoient pour aler combatre les asségeans desusdiz. Après lequel departement venu à leur congnoissance, ledit duc de Bourgongne s’en ala à Noyon à tout son exercite.

Chap. LXXXIII. — Comment le duc de Bourgongne alla mettre le siége devant le chastel de Choisy, lequel il conquist.

Item, après que le duc de Bourgongue heubt sous journé en la cité de Noyon huit jours ou environ, il s’en alla mettre le siége devant le chastel de Choisi-sur-Ayne, dedens laquelle forteresce estoit Loys de Flavi, qui le tenoit de par messire Guillaume de Flavi ; et y fist ledit duc drechier pluiseurs de ses engiens, pour yceluy chastel confondre et abatre. Si fu moult travilliée par lesdiz engiens, tant que en conclusion, lesdiz assegiés firent traictié avoecq les commis du desusdit duc de Bourgongne, tel qu’ils se departirent, sauf leurs corps et leurs biens, en rendant ladicte forteresce, laquelle, sans delay, après qu’ilz en furent partis, fu tantost demolie et arasée. Si fist ycelui duc faire ung pont par desus l’eaue d’Oise, pour luy et ses gens passer vers Compiengne, au lez devers Mondidier. Durant lequel temps avoient esté commis le segneur de Saveuse et Jehan de Brimeu, à garder les faulzbourgz de Noyon, à tout leurs gens, avoecq le segneur de Montgonmery et aultres capitainnes angloiz, qui estoient logiés au Pont-l’Évesque, adfin que ceulx de Compiengne n’empescassent les vivres qui aloient à l’ost dudict duc.

Si advint, ung certain jour, que les desusdiz de 398Compiengne, est à savoir Jehenne la Pucelle, messire Jacques de Chabennes, messire Théolde de Valeperghe, messire Rigault de Fontainnes, Pothon de Sainte-Treille, et aulcuns aultres capitainnes franchoix, acompaignés de deux mille combatans ou environ, vindrent audit lieu du Pont-l’Évesque, entre le point du jour et le soleil levé, où estoient logiés les desusdiz Angloiz ; lesquelz ilz envayrent de grand couraige, et y heubt très dure et aspre escarmuche, à laquelle vindrent hastivement au souscours d’yceulx Angloix, les desusdiz segneurs de Saveuse et Jehan de Brimeu, à tout leurs gens. Duquel souscours les de susdiz Angloix prinrent en eulx grand courage tous ensemble. Si reboutèrent par forche leurs ennemis, qui dejà estoient bien avant entrés oudit logis. Finablement, d’yceulx Angloix furent, que mors que navrés, environ trente ; et pareillement des Franchoix, lesquelx, après ceste besongne, se retrayrent à Compiengne, dont ilz estoient venus. Et les Angloix desusdiz, depuis che jour en avant, fortifièrent en grand diligence leurs logis tout à l’environ.

Et aulcuns briefz jours ensievans, Jehan de Brimeu alant, à tout cent combatans ou environ, devers le duc de Bourgongie, en passant parmy le bois, au lez vers Crespy en Valoix, fut soubdainnement envay d’aulcuns Franchoix, qui à cheste cause estoient venus de devers Atheri en celle marche, pour trouver aventure ; et en brief, sams grand deffence, fut prins et enmené prisonnier. Si fu la cause de sa dicte prinse, pour che que luy et ses gens, chevaulchoient en trayn, et ne se porent assambler tant qu’ilz oyrent l’effroy. De laquelle prinse ledit Jehan de Brimeu fut depuis 399mis ès mains de Pothon de Saincte-Treille, lequel enfin le delivra en payant grand finanche.

Item, après que le duc de Bourgongne fist du tout demolir la forteresce de Choisy, comme dit est, il s’en ala logier en la forteresce de Coudin, à une lieue de Compiengne ; et messire Jehan de Luxembourg se loga à Claroy. Si fu ordonné messire Baude de Noyelle, à tout certain nombre degens, à logier à Margny sur la cauchie ; et le segneur de Mongonmery, Angloix, et ses gens, estoient logiés à Venète, au long de la prée. Si venoient lors audit duc gens de pluiseurs parties de ses pays ; et avoit intencion de assegier ladicte ville de Compiengne, et ycelle reduire en l’obéyssance du roy Henry d’Angleterre.

Chap. LXXXIV. — Comment Jehanne la Pucelle rua jus Franquet d’Arras, et luy fist trenchier la teste.

A l’entrée du mois de may, fut rué jus et prins ung vaillant homme d’armes, nommé Franquet d’Arras, tenant le parti du duc de Bourgongne, lequel estoit alé courre sur les marches de ses ennemis, vers Laigni-sur-Marne, atout trois cens combatans ou environ ; mais à son retour fut rencontré de Jehenne la Pucelle, qui avoecq elle avoit quatre cens Franchoix. Si assailly moult courageusement et viguereusement ledit Franquet et ses gens par pluiseurs fois ; car, par le moyen de ses archiers (ch’est assavoir dudit Franquet) qu’il avoit, lesquelx par très bonne ordonnance s’estoient mis à pied, et se deffendirent tous ensamble si vaillamment, que pour le premier et second assault, ycelle Pucelle et ses gens ne gaignièrent riens sur eulx. Mais en conclusion elle manda toutes les garnisons 400de Laigni et aultres forteresces de l’obéissance du roy Charles, lesquelx y vindrent en grand nombre, à tout coulevrines, arbalestres et aultres habillemens de guerre. Et finablement les desusdiz tenans le party de Bourgongne, après qu’ils heubrent moult adommaigié leurs ennemis de gens [et] de chevaulx, ilz furent tous vaincus et desconfis, et la plus grand partie mis à l’épée. Et meysmement ladicte Pucelle fist trenchier la teste à yceluy Franquet, qui grandement fu plaint de cheulx de son party, pour tant qu’en armes il estoit homme de vaillant conduicte.

Chap. LXXXVI. — Comment Jehenne la Pucelle fut prinse des Bourguignons devant Compiengne.

Item, durant le temps que ledit duc de Bourgongne estoit logié à Coudin, 401comme dit est, et ses gens d’armes ès aultres villages, auprès de Coudin et de Compiengne, advint, l’anuit de l’Ascencion, à cincq heures après miedy, que Jehenne la Pucelle, Pothon, et autres capitainnes franchoix, avoecq eulx de cincq à six cens combatans, saillirent hors, tous armés de pied et de cheval, de ladicte ville de Compiengne, par la porte du pont, vers Mondidier ; et avoient intencion de combatre et ruer jus le logis de messire Baudo de Noyelle, qui estoit à Margny, au bout de la cauchie, comme dit est en aultre lieu. Sy estoit, à ceste heure, messire Jehan de Luxembourg, avoecq luy le segneur de Crequi, et huit ou dix gentilzhommes, tous venus à cheval, non ayans sinon assés petit, de son logis devers le logis messire Baudo ; et regardoit par quelle manière on pourroit assegier ycelle ville de Compiengne. Et adonc yceulx Franchoix, comme dit est, commenchèrent très fort à approuchier ycelui logis de Margny, ouquel estoient pour la plus grand partie, tous desarmés.

Toutefois, en assez brief terme, se assamblèrent, et commença l’escarmuche très grande, durant laquelle fut cryé à l’arme, en pluiseurs lieux, tant de la partie de Bourgongne comme des Angloix ; et se mirent en bataille les desusdiz Angloix contre les Franchoix, sur la prée, au dehors de Venette, où ilz estoient logiés ; et estoient environ cinq cens combatans. Et d’aultre costé, les gens de messire Jehan de Luxembourg, qui estoient logiés à Claroy, sachans cest effroy, vindrent les aulcuns hastivement, pour souscourir leur segneur et capitainne, qui entretenoit ladicte escarmuche, et auquel, pour la plus grand partie, les aultres se rallioient : en laquelle fut très durement navré ou visage ledit segneur de Crequi. Finablement, après che que ladicte escarmuche heubt duré assés longue espace, yceulx Franchoix, véans leurs ennemis multiplier en grand nombre, se retrayrent devers leur ville, tousjours la Pucelle avoecq eulx, sus le derrière, faisant grand manière de entretenir ses gens, et les ramener sans perte ; mais cheulx de la partie de Bourgongne, considérans que de toutes pars auroient brief souscours, les approuchèrent viguereusement, et se férirent en eulx de plains eslais. Si fu, en conclusion, comme je fus informé, la des susdicte Pucelle tirée jus de son cheval par ung archier, auprès duquelestoit le bastard de Wandonne296, 402à qui elle se rendy et donna sa foy ; et chil sans delay, l’emmena prisonnière à Margny, où elle fu mise en bonne garde. Avoecq laquelle fut prins Pothon le Bourguignon, et aulcuns aultres, non mie en grand nombre. Et les desusdiz Franchoix rentrèrent en Compiengne, dolans et courouchiés de leur perte ; et, par especial, heubrent moult grand desplaisance pour la prinse d’ycelle Pucelle. Et, à l’opposite, cheulx de la partie de Bourgongne et les Angloix en furent moult joyeux, plus que d’avoir prins cincq cens combatans : car ilz ne cremoient ne redoubtoient nul capitainne, ne aultre chief de guerre, tant comme ilz avoient tousjours fait jusques à che present jour, ycelle Pucelle.

Sy vint, assez tost après, le duc de Bourgongne, à tout sa puissance, de son logis de Coudin, où il estoit logié, en la prée devant Compiengne. Et là s’assamblèrent les Angloix, ledit duc, et ceulx des aultres logis, en très grand nombre, faisans l’un avoecq l’autre grans cris et resbaudissemens, pour la prinse de ladicte Pucelle : laquelle yceluy duc ala veoir ou logis où elle estoit, et parla à elle aulcunes parolles, dont je ne sui mie bien recors, jà soit che que je y estoie present. Après lesquelles se retrayst ledit duc et toutes aultres gens, chacun en leur logis, pour cheste nuit. Et la Pucelle demoura en la garde et gouvernement de messire Jehan de Luxembourg. Lequel, dedens briefz jours ensievans, l’envoia soubz bon conduit ou chasteau de Biaulieu, et de là à Biaurevoir, où elle fut par longtemps prisonnière, comme chi après sera déclairié plus à plain.

403De l’an mil CCCC XXXI.

Chap. CV. — Comment Jehenne la Pucelle fut condempnée à estre arse et mise à mort dedens la cité de Rouen.

S’ensieut la condempnacion qui fu faite en la cité de Rouen, contre Jehenne la Pucelle, comme il puet apparoir par lettres envoyées de par le roi Henry d’Angleterre au duc de Bourgongne, desquelles la copie s’ensieut :

Très chier et très amé oncle, la fervente dilection que sçavons vous avoir, comme vray prinche catholique, à nostre mère sainte Église et l’exaltacion de nostre sainte foy, raisonnablement nous exorte et admoneste de vous signifier et escripre che qu’à l’onneur de nostre dicte mère sainte Église, fortificacion de nostre foy et extirpacions d’erreurs pestilencieuses, a esté, en ceste nostre ville de Rouen, fait jà nagaires sollempnellement.

Il est assez commune renommée, jà comme partout divulghiée, comment celle femme, qui se faisoit nom mer Jehenne la Pucelle, etc., etc.297.

Si fu menée, par ladicte justice laye ou Vieil Marchié dedens Rouen, et là publiquement fu arse à la vue de tout le peuple.

404Laquelle chose ainsy faite, le desusdit roy d’Engleterre signifia par lettres, comme dict est, au desusdit duc de Bourgongne, adfin qu’ycelle exécucion de jus tice, tant par luy, comme les aultres prinches, fust publiée en pluiseurs lieux, et que leurs gens et subjectz, d’ore en avant, fussent plus sceurs et mieulx advertis de non avoir créance en telles ou samblables erreurs, qui avoient régné pour l’occasion de ladicte Pucelle.

405Jean de Wavrin du Forestel

Voici la déposition d’un soldat qui combattit avec les Anglais contre la Pucelle. Jean de Wavrin, chevalier, seigneur du Forestel près de Lille, était fils naturel de Robert de Wavrin qu’il vit tuer à côté de lui à la bataille d’Azincourt. Dès ce temps-là Jean de Wavrin était un homme de guerre consommé et fort en renom dans les armées bourguignonnes. Plus tard il devint chef d’une compagnie de soudoyers, avec laquelle il servit tantôt le duc de Bourgogne, tantôt le roi d’Angleterre. Envoyé par ce dernier pour intercepter un convoi français pendant le siège d’Orléans, il échoua dans son entreprise, s’en vint à Paris et y renouvela son engagement avec les Anglais. On l’incorpora alors dans l’armée qui alla se faire battre à Patay. Comme il avait été placé sous le commandement de sir John Falstolf, il prit part à la retraite qui fut si chèrement payée par ce vaillant capitaine.

Jean de Wavrin a laissé de curieux mémoires, mais sous une forme qui les a soustraits jusqu’à présent à la publicité. Au lieu d’en faire un livre à part, il les a disséminés dans une vaste compilation formée par lui avec les principaux chroniqueurs de son siècle, tels que Froissart, Monstrelet et Matthieu de Coussy. Bon nombre de ces additions concernant l’Angleterre, à cause de la prédilection de l’auteur pour cette puissance, il donna à son travail le titre de Chroniques d’Angleterre. Il l’exécuta en grande partie de 1455 à 1460, pour l’instruction d’un sien neveu, héritier légitime, quoique indirect, du nom de Wavrin.

Comme addition au témoignage de Monstrelet sur Jeanne d’Arc, le récit de la campagne du mois de juin 1429 est ce que les Chroniques d’Angleterre offrent de plus intéressant. On y voit à découvert, et la perplexité du gouvernement anglais, et les fautes de ses généraux, et la supériorité d’intelligence avec laquelle, au contraire, l’armée française fut dirigée en ce moment. Il est regrettable 406que l’esprit lucide et impartial auquel on doit ce morceau, se soit laissé égarer en d’autres endroits par l’esprit de parti. Ainsi Wavrin est le premier entre tous les écrivains, qui ait représenté Jeanne d’Arc comme l’instrument d’une manœuvre politique : il la fait endoctriner par Baudricourt et paraître devant le roi de France instruite de ce qu’elle avait à faire. Plus loin il traite de folz ceux qui croyaient en elle : ce qu’il fait au moyen d’une petite incise glissée dans le texte de Monstrelet ; et par une autre interpolation il envenime la conclusion déjà si peu favorable du même auteur, ajoutant l’épithète de femme monstrueuse, là où son devancier avait mis tout simplement ladite Pucelle.

Les fragments imprimés ci-après, représentent tout ce que Wavrin a ajouté d’important à la relation de Monstrelet. On n’y trouvera pas les passages simplement interpolés, parce qu’à l’exception des deux phrases qui viennent d’être signalées, les différences entre l’un et l’autre texte ne portent que sur des détails de forme. Ces morceaux m’ont été fournis par le manuscrit n° 6757 (fonds français) de la Bibliothèque royale. En les publiant, je me fais un devoir d’annoncer qu’une personne exercée à la reproduction des anciens textes et qui a déjà rendu des services à l’histoire, mademoiselle Émilie Dupont, fera bientôt paraître les additions de Wavrin aux chroniqueurs du XVe siècle, réunies par elle en un seul corps d’ouvrage.

Chap. VIII (LVII de Monstrelet). — Comment Jehanne la Pucelle vint devers le roy de France à Chynon en poure estat, et de son abus.

En cel an que pour lors on comptoit mil CCCC XXVIII, le siége estant à Orlyens, vint devers le roy Charles de France à Chynon, où il se tenoit pour lors, une josne fille quy se disoit estre pucelle, eagie de XX ans ou environ. Laquelle fut envoiée devers le roydeFrance par ung chevallier nommé messire Robert de Baudricourt, capittaine du lieu de Vaucoullour, commis de par ledit roy Charles, lequel messire Robert luy 407bailla chevaulz et chincq ou six compaignons. Et si l’introduisi et aprinst de ce qu’elle devoit dire et faire, et de la manière qu’elle avoit à tenir, soy disant pucelle inspirée de la Providence divine ; et qu’elle estoit transmise devers ledit roy Charles pour le restituer et remettre en la possession de tout son royaulme generallement, dont il estoit, comme elle disoit de chassiés et deboutez à tant. Et estoit ladicte pucelle en assez poure estat à sa venue. Si fut environ deux mois en l’hostel du roy dessusdit, lequel par pluiseurs fois elle admonnesta par ses parolles, ainsi comme elle estoit introduite, que il luy baillast gens et ayde, et elle rebouteroit et enchasseroit ses annemis et exaulceroit son nom, ampliant ses seignouries ; certiffiant que de ce elle avoit eu souffisante revélation298.

Et lorsqu’elle vint devers le roy, estoient à court le duc d’Allenchon, le marissal de Raix et pluiseurs autres grans seigneurs et capittaines, avec lesquelz le roy avoit tenu conseil, touchant le fait du siege d’Orlyens. Et s’en alla tost aprez avec luy celle Pucelle de Chinon à Poitiers, où il ordonna que ledit marissal menroit vivres et artillerie et autres besongnes neces saires audit lieu d’Orlyens à puissance. Avec lequel volt aller Jehanne la Pucelle, etc., etc.

Quant ladite Pucelle fut dedens la cité d’Orlyens venue, on luy fist très grant chière. Et furent aulcuns moultjoyeulz de le veoir estre en leur compaignie. Et quant les François gens de guerre, quy avoient amené les vivres dedens Orlyens, s’en retournèrent devers le 408roy, la Pucelle demoura illec. Si fut requise d’aler auz escarmuches avec les autres par La Hire et aulcuns capittaines ; mais elle fist responce que point n’yroit se les gens d’armes quy l’avoient amené n’estoient aussi avec elle. Lesquelz furent remandez de Blois et des autres lieux où ilz s’estoient jà retrais. Et ilz retournèrent à Orlyens où d’ycelle Pucelle furent joyeusement recheus. Si alla au devant d’eulx pour les bienvingnier, disant qu’elle avoit bien veu et advisé le gouvernement des Anglois, et que, se ilz le voulloient croire, elle les feroit tous riches.

Si commença ce propre jour à issir hors de la ville et s’en alla moult vivement assaillir une des bastilles des Anglois qu’elle prinst par force. Et depuis, en continuant, fist des choses très esmerveillables dont cy aprez sera fait mention en son ordre299.

Chap. X (LIX de Monstrelet). — Comment Jehanne la Pucelle fut cause du siége levé de devant Orlyens, [et de l’armée qui fut faite par le duc de Bethford pour porter secours aux Anglois.]

Les compaignons d’Orlyens doncques, voians eulz très fort par la dilligence des assegans oppresser, tant par leurs engiens comme par les bastilles qu’ilz avoient fait autour de la ville jusques au nombre de XXII300, et que par ycelle continuation estoient en péril d’estre 409mis en la servitude et obéissance de leurs ennemis les Anglois, se disposèrent à tous périlz et conclurrent de resister de tout leur povoir et par toutes les manières que bonnement faire pourroient ; sic que, pour au mieulz y remedier, envoièrent devers le roy Charles adfin d’avoir ayde de gens et de vivres. Si leur fut lors envoié de quatre à cincq cens combatans, et aprez leur en fut envoié bien VII mille avec aulcuns bateaulz chargiés de vivres, venans au long de la rivière, soubz la guide et conduite d’iceulz gens d’armes. En laquelle compaignie fut Jehanne la Pucelle, dont dessus est faite mention, quy encores n’avoit fait choses dont guères feust recommandée.

Lors les capittainnes anglois tenans le siége, sachans la venue desditz bateaulz et ceulz qui les guidoient, tost et hastivement s’efforcèrent à puissance de résister adfin de leur deffendre de aborder en la ville d’Orlyens. Et d’autre part les François s’esvigouroient de, par force d’armes, les y bouter. A l’aborder des vaisseaulx pour passer, y eut mainte lance rompue, mainte flesche traicte et maint cop d’engien gecté ; et y ot si grant noise faite tant par les assegiés comme par les assegans, et deffendans et assaillans, que horreur estoit à les oyr ; mais quelque force ou resistence que sceussent illec faire les Anglois, tout malgré eulx, les François misrent leurs bateaulz à sauveté dedens la ville. De quoy lesdis Anglois furent moult troublez et les François joyeux de leur bonne adventure. Si s’en entrèrent aussi en ladite ville où ilz furent bien venuz, tant pour les vivres qu’ilz amenoient comme pour la Pucelle qu’ilz, avec eulz, avoient ramenée ; faisans de toutes pars très joieuse chiere pour le beau secours 410que le roy Charles leur envoioit : à quoy ilz parchevoient plainement la bienveillance qu’il avoit vers eulz, dont grandement s’esjoissoient les habitans de la cité en menant tel glay, que tout plainement estoient oys des assegans301.

Puis quant ce vint l’endemain qu’il estoit joeudy302, que chascun estoit rasseurisié, la Pucelle Jehanne, assez matin levée, parla en conseil à aulcuns capittaines et chiefz de chambres303, ausquelz elle remoustra par vives raisons comment ilz estoient illec voirement venuz pour deffendre ceste cité à l’encontre des anchiens ennemis du roiaulme de France, qui fort l’opressoient ; et telement qu’elle le véoit en grant dangier, se bonne provision n’y estoit briefvement administrée. Si les admonestoit d’aller eulz armer, et tant fist par ses parolles qu’elle les induisi à ce faire. Et leur dist que, se ilz le voulloient sievyr, elle ne doubtoit point que tel dommage ne leur portast, que à tousjours en seroit mémoire et mauldiroient les ennemis le jour de sa venue.

Tant les prescha la Pucelle, que tous se allèrent armer avec elle. Si s’en issirent en moult belle ordonnance hors de la ville ; et au partir, dist auz capittaines : Seigneurs, prenez corage et bon espoir. Avant qu’il soit quatre jours passez, vos annemis seront vaincus. Si ne se povoient les capittaines et 411gens de guerre quy là estoient assez esmerveillier de ses parolles, etc., etc.

Tantost après le siege d’Orlyens levé, lesdis François estans dedens Orlyens, especialement les capittaines et Jehanne la Pucelle ; tout d’un accord commun envoièrent leurs messages pardevers le roy Charles luy nunchier les victorieuses besongnes par eulzachevées ; et comment enfin les Anglois, ses annemis, avoient honteusement habandonné le siege de devant Orlyens ; si s’en estoient retrais parmy leurs garnisons.

De ces nouvelles fut le roy Charles moult joyeux ; si en regracia humblement son Créateur. Et puis tost aprez, lesdiz capittaines estans audit lieu d’Orlyens, escripvirent au roy conjoinctement par leurs lettres, que le plus grant nombre de gens d’armes et de trait qu’il porroit finer, il envoiast dilligamment devers eulz et, avec, aulcuns grans seigneurs pour les conduire, adfin qu’ilz peussent grever leurs annemis quy de ceste heure fort les doubtoient ; mesmement par le bruit de la Pucelle dont il estoit grant renommée desjà parmy le pays ; et mesmes en la chambre du roy s’en faisoient de grans devises, disant les aulcuns que tout l’exploit se faisoit par ses consaulz et emprinses. Si ne sçavoient les plus sages que penser d’elle. Et escripvoient, avec tout ce, lesdis capittaines au roy que luy mesmes en personne tyrast avant ou pays, disant que sa présence, quant au peuple ratraire, vauldroit grant nombre d’autres hommes.

Environ le my may, que le siége avoit esté levé de devant la cité d’Orlyens à l’entrée d’ycelluy mois, les François se misrent auz champz environ de V à VI mil 412bons combatans, tous gens esleuz très expertz et duitz en fait de guerre ; lesquelz tous ensamble tyrèrent vers Baugensy, séant à deux lieues de Meun sur Loire ; si y misrent le siége. En laquelle place estoient en garnison ung Anglois gascon304, nommé Mathago, messire Richard Guettin et ung autre anchien chevallier anglois. Si povoient estre illec gens de garnison environ V ou VI cenz hommes anglois, lesquelz se laissèrent laians assegier et enclore : où ilz furent forment mollestez et leurs murs durement batus de canons et engiens à pierre quy, nuit et jour, ne cessoient de bondir. Et pareillement estoient ilz servis d’autres divers engiens de guerre et habillemens soubtilz, telement que impossible leur estoit de longuement durer sans avoir secours. Si boutèrent hors de la place, à une saillie qu’ilz firent sur leurs annemiz, ung messagier, lequel par grant dilligence de chevaulchier fist tant qu’il vint devers le seigneur de Thalbot, auquel il portoit lettres de crédence. Si luy exposa la charge qu’il avoit de par les assegiés. Lequel oyant le messagier parler, lui dist qu’il y pourverroit le plus brief que faire porroit et qu’il le recommandast auz compaignons qui l’envoioient ; disant qu’ilz feissent bonne chiere et bon debvoir d’eulz deffendre, et qu’ilz orroient briefment bonnes nouvelles de luy, car à la vérité il desiroit moult de les secourre, ainsi que bien estoit raison, comme ilz feussent de ses gens.

Le seigneur de Thalleboth doncques, tout le plutost qu’il peult, noncha ces nouvelles au duc de Bethfort, 413régent, qui prestement fist gens appareillier ès parties tenans la querelle du roy Henry. Si y vindrent ceulz quy mandez y furent. Et moy mesmes acteur dessusdit, quy pour ce tempz estoie nouvellement retournez avec Philippe d’Aigreville des marches d’Orlyennois, où, par le commandement du régent, estions allez adfin de destourner vivres à ceulx d’Orlyens, que le duc de Bourbon et le seigneur de La Fayette leur voulloient mener durant le siége que les Anglois y tenoient : ouquel voyage feismes assez petit exploit, par les communaultez du pays qui s’eslevèrent contre nous pour nous destourner les passages. Si nous convint retourner sans rien faire, et alasmes moy et le seigneur d’Aigreville à Nemour, dont il estoit capittaine, et de là m’en vins à Paris devers le régent, à tout environ VIxx combatans ; lequel me retint lors de tous poins au service du roy Henry, desoubz messire Jehan Fastre, grant maistre d’hostel dudit régent, auquel il ordonna aller ou pays de Beausse pour baillier secours aux dessusdis assegiés dedens Beaugensy.

Et partismes en la compaignie dudit Fastre à ceste fois, environ v mil combatans, aussi bien prins que j’eusse oncques veu ou pays de France. En laquelle brigade estoient messire Thomas de Rameston, Anglois, et pluiseurs autres chevalliers et escuyers natifz du royaulme d’Angleterre ; qui tous ensamble par tismes de Paris et allasmes gesir à Estampes où nous feusmes trois jours ; puis partismes au IIIIe jour et cheminasmes parmy la Beausse, tant, que nous vinsmes à Jenville, qui est assez bonne petite ville, où, par dedens, a une grosse tour à manière de donjon ; laquelle 414tour, n’avoit guères de tempz, avoit esté prinse par le conte de Salisbery305. Dedens laquelle ville feusmes quatre jours atendans ancores plus grant puissance quy par le duc de Bethfort nous devoit estre envoiée, car en Angleterre, en Northmandie et à tous costez, il avoit mandé secours et ayde.

Chap. XII. — Comment les Anglois estans à Jenville furent advertis de la prinse de Ghergeauz et de Meun et de la venue du seigneur de Thalbot.

Les capittaines anglois dessus nommez estans à Jenville, furent advertis que nouvellement les Franchois à grant puissance d’armes avoient prins d’assault la ville de Ghergeaux, et mis en leur obéissance la ville de Meun, tenant tousjours leur siége devant Beaugensy.

Lesquelles nouvelles leur furent en moult grant desplaisance, mais amender ne le peurent quant au present. Si se misrent en conseil pour avoir advis tous ensamble sur ce qu’ilz avoient à faire. Et ainsi comme ilz estoient en ce conseil, entra en la ville le seigneur de Thalboth, à tout environ quarante lanches et deux cens archiers ; de la venue duquel furent les Anglois moult joyeulz. Ce fut raison, car on le tenoit pour ce temps estre le plus sage et vaillant chevallier du royaulme d’Angleterre.

Quant ledit seigneur de Thalbot fut descendu en son hostel, messire Jehan Fastre, messire Thomas Rameston et les aultres seigneurs anglois l’allèrent bienviengnier et reverender, luy demandant de ses nouvelles ; lequel leur en dist ce qu’il en estoit, puis s’en 415allèrent disner tous ensamble. Et quant les tables furent ostées, ilz entrèrent en une chambre à conseil, où maintes choses furent ataintes et debatues ; car messire Jehan Fastre, que l’en tenoit moult sage et vaillant chevallier, fist maintes remonstrances au seigneur de Thalbot et auz autres, disant comment ilz sçavoient bien la perte de leurs gens de devant Orliens, de Ghergeauz et aultres lieux ; pour lesqueles choses estoient ceulz de leur parti moult amatis et effræz, et leurs annemis au contraire moult fort s’en esjouissoient, exaltoient et resvigoroient ; pour quoy il conseilloit de non aller plus avant et laissier faire auz assegiés de Beaugensy, en prendant le meilleur traitié qu’ilz pourroient avoir aux François ; si se tyrassent entre eulx ès villes, chasteaulz et forteresses tenans leur party, et qu’ilz ne combatissent point leurs annemys si en haste jusques à ce que ilz feussent plus asseurez, et aussi que leurs gens feussent à eulx venus, que le duc de Bethfort, régent, leur debvoit envoier.

Lesqueles remonstrances faites en icelluy conseil par ledit messire Jehan Fastre, ne furent pas bien agréables à aulcuns des aultres capittaines ; en especial au seigneur de Thalbot, lequel dist que s’il n’avoit que sa gent et ceulx qui le volroient ensievir, si les yroit il combatre à l’ayde de Dieu et de monseigneur saint George.

Lors messire Jehan Fastre, voyant que nulle excusation ou remonstrances n’y valloit, ne ses paroles n’y avoient lieu, il se leva du conseil. Aussi firent tous les autres, et s’en alèrent chascun en son logis. Si fut commandé aux capittaines et chiefz d’escadres que le lendemainaumatin, fussent tous prestz pour eulx mettre sur les champz, et aller où leurs souverains leur ordonneroient. 416Et ainsi se passa ceste nuit ; puis au matin issirent tous de la porte, et se misrent auz plains champz estendars, penons et guidons. Et lors, aprez que tous furent en ordonnance issus de laditte ville, tous les capittaines se tyrèrent de rechiefensamble en un troppel emmy le champ, et illec parla encore à eulz messire Jehan Fastre, disant et remonstrant pluiseurs raisons tendans à fin de non passer plus avant ; mettant audevant de leurs entendemens tous les doubtes des dangereux périlz qu’ils povoient bien encourre, selon son ymagination ; et aussi ilz n’estoient que une poignié de gens au regard des Françoys, certiffiant que, se la fortune tournoit maulvaise sur eulz, tout ce que le feu roy Henry avoit concquis en France à grant labeur et long terme, seroit en voye de perdition : pour quoy il vaulroit mieulz un peu soy reffraindre, et atendre leur puissance estre renforcée.

Ces remonstrances ne furent pas encores agréables au seigneur de Thalbot, ne aussi à aulcuns autres chiefz de ladite armée. Pour quoy messire Jehan Fastre, voiant que nulle quelconcque remonstrance qu’il sceust faire, ne povoit prouffiter à ses dis compaignons retraire de leur emprinse volloir parsievir, il commanda auz estendars qu’ilz prensissent le droit chemin vers Meun. Si veissiés de toutes pars parmy celle Beausse, qui est ample et large, les Anglois chevaulchier en très belle ordonnance ; puis, quant ilz parvindrent ainsi comme à une lieue prez de Meun et assez près de Beaugensi, les François advertis de leur venue, eulz environ vI mille combatans, dont estoient les chiefz Jehanne la Pucelle, le duc d’Alenchon, le bastard d’Orlyens, le marissal de La Fayette, La Hire, Pothon 417et autres capittaines, se rengèrent et misrent en battaille sur une petite montaignette, pour mieulz veoir et véritablement la contenance des Anglois. Lesquelz plainement parchevans que Franchois estoient rengiés par manière de battaille, cuidans que de fait les deussent venir combattre, prestement fut fait commandement exprès de par le roy Henry d’Angleterre, que chascun se meist à pié, et que tous archiers eussent leurs peuchons estoquiez306 devant eulz, ainsi comme ilz ont coustume de faire quant ilz cuident estre combatus. Puis envoièrent deux héraulz devers lesdis François, quant ilz veyrent qu’ilz ne se mouvoient de leurs lieux, disans qu’ilz estoient trois chevalliers quy les combatroient se ilz avoient hardement de descendre le mont et venir vers eulz. Ausquelz responce fut faite de par les gens de la Pucelle : Allez vous logier pour maishuy, car il est assez tard ; mais demain, au plaisir de Dieu et de Nostre Dame, nous vous verrons de plus prez.

Alors les seigneurs anglois voians qu’ilz ne serroient point combatus, se partirent de celle place, et chevaulchèrent vers Meun, où ilz se logèrent celle nuit, car ilz me trouvèrent nulle resistence en la ville, fors tant suellement que le pont se tenoit pour les Franchois. Si fut conclu illec par les capittaines anglois qu’ilz fe roient celle nuit battre ledit pont par leurs engiens, canons et veuglaires, adfin d’avoir passage de l’autre costé de la rivière. Et ainsi le firent les Anglois qu’ilz l’avoient proposé ceste nuit, laquelle ilz geurent à Meun jusques à l’endemain.

418Or, retournons aux François quy estoient devant Beaugensi ; et dirons des Anglois quant lieu et tempz sera.

Chap. XIII (LXI de Monstrelet). — Comment les François eurent par composition le chastel de Beaugensi, que tenoient les Anglois, et de la journée que les Anglois perdirent à Pathai contre les François.

Comme vous avez oy, les Anglois estoient logiez à Meun, et les François devant Beaugensy à siége, où ilz constraignoient moult fort la garnison de dedens, en leur faisant entendre que le secours qu’ilz atendoient [ne vendroit pas] ; leur faisant entendre aussi qu’ilz s’en estoient retournez vers Paris. Laquele chose voiant et oiant lesdis assegiés, avec autres pluiseurs samblables parolles que leur disoient les François, ne sceurent pas bonnement euquel parti de conseil eulz arrester pour le meilleur et plus prouffitable ; considérant que par la renommée de Jehanne la Pucelle, les courages anglois estoient fort alterez et faillis. Et véoient, ce leur sambloit, fortune tourner sa roe rudement à leur contraire (car ilz avoient desja perdu pluiseurs villes et forteresses qui s’estoient remises en l’obéissance du roy de France, principalement par les entreprinses de ladite Pucelle, les ungz par force, les aultres par traitié) ; si véoient leurs gens amatis, et ne les trouvoient pas maintenant de tel ou si ferme propos de prudence qu’ilz avoient acoustumé ; ains estoient tous, ce leur sambloit, très desirans d’eulz retraire sur les marches de Northmandie, habandonnant ce qu’ilz tenoient en l’Isle de France et là environ.

Toutes ces choses considérées et autres pluiseurs qui sourvenoient en leurs ymaginations, ilz ne sçavoient 419quel conseil eslire, car ilz n’estoient pas adcertenez d’avoir brief secours ; mais se ilz eussent sceu qu’il estoit si prez d’eulz, ilz ne se feussent pas si tost rendus. Touteffois finablement, toutes considérées les doubtes que ilz admetoient en leur fait, firent traitié aux François au mieulx qu’ilz peurent, par condition que saulvement s’en yroient et emmenroient tous leurs biens, et la place demourroit en l’obéissance du roy Charles et de ses commis.

Lequel traitié ainsi fait, le samedy au matin se departirent les Anglois, prenant le chemin vers Paris tout parmy la Beausse, et les François entrèrent dedans Beaugensy. Puis prindrent conclusion, par l’enhort de la Pucelle Jehanne, que lors yroient querant les Anglois jusques à ce qu’ilz les auroient trouvez en plaine Beausse, à leur avantage, et que là les combateroient ; car il n’estoit pas doubte que les Anglois, quant ilz sçauroient la reddition de Beaugensi, ne s’en retournassent parmy la Beausse vers Paris, où il leur sambloit qu’ilz en auroient bon marchié.

Or doncques lesdis François, pour parvenir à leur emprinse, se misrent auz plains champz. Si leur aplouvoient et venoient chacun jour gens nouveaulz de lieux divers. Si furent adont ordonnez le connestable de France, le marissal de Bousac, La Hyre, Pothon et autres capittaines, à faire l’avant-garde ; et le sourplus comme le duc d’Alenchon, le bastard d’Orlyens, le marissalde Rays, estoient les conducteurs de la battaille et sievoient assez de prez ladite avant-garde. Si povoient estre yceulz François en tout de XII à XIII mille combatans. Si fut lors demandé à la Pucelle par aulcuns des princes et principaulz capittaines là estans, quel 420chose il luy sembloit de présent bonne à faire. Laquelle respondy qu’elle estoit certaine et sçavoit veritablement que les Anglois, leurs annemis, les atendoient pour les combatre ; disant oultre que, ou nom de Dieu, on chevaulchast avant contre eulz, et qu’ilz seroient vaincus. Aulcuns luy demandèrent où on les trouveroit : ausquelz elle fist responce qu’on chevaulchast sceurement et que l’on auroit bon conduit. Si se misrent les battailles des François à chemin en bonne ordonnance, aiant les plus expers, montez sur fleurs de chevaulz jusques à LX ou IIIIxx hommes, mis devant pour descouvrir. Et ainsi par longue espace chevaulchant ce samedy, estoient assez prez de leurs annemis les Anglois, comme cy après porrez oyr.

Quant doncques les Anglois qui s’estoient logiés à Meun, ainsi comme il a esté dit cy dessus, en intencion de guaignier le pont, adfin de rafreschir de vivres la garnison de Beaugensy qui dès le soir devant s’estoient rendus auz François (dont lesdis Anglois ne sçavoient rien, car ce samedy, environ huict heures du matin que les capittaines eurent oy messe, il fut cryé et publié parmy l’ost que chascun se préparast et mist en point, garni de pavaix, huys et fenestres, avoec autres habillemens necessaires, pour assaillir ledit pont qui la nuit paravant avoit esté ruddement battu de nos engiens) : si advint, ainsi comme tous estions garnis de ce que besoing nous estoit pour l’assault et prestz à partir pour commencier, que droit à ceste heure arriva ung poursievant, lequel venoit tout droit de Beaugensy. Si dist aux seigneurs, nos capittaines, que ladite ville et chastel de Beaugensy estoient en la main des 421François et que, dès qu’il party, ilz se mettoient auz champz pour les venir combattre.

Alors fut prestement commandé en tous les quartiers par les capittaines anglois, que toutes manières de gens laissassent l’assault ; sy se tyrast on aux champs ; et que, à mesure que on isteroit auz champz hors de la ville, chascun en droit soy se meist en ordonnance de belle battaille. Laquele chose fut faite moult agréement. L’advant-garde se mist premiers à chemin, laquelle conduissoit ung chevallier anglois quy portoit ung estandart blancq ; puis mist on entre l’advant garde et la battaille, l’artillerie, vivres et marchans de tous estas. Aprez venoit la battaille dont estoient conducteurs messire Jehan Fastre, le seigneur de Thalbot, messire Thomas Rameston et autres. Puis chevaulchoit l’arrière-garde, quyestoit de purains Anglois.

Quant ceste compaignie fut auz plains champz, on prinst le chemin, chevaulchant en belle ordonnance, vers Pathay, tant que l’en vint à une lieue prez ; et illec s’arrestèrent, car ilz furent advertiz à la vérité par les coureurs de leur arrière-garde, qu’ilz avoient veu venir grans gens aprez eulz, lesquelz ilz esperoient estre François. Et lors, pour en sçavoir la vérité, les seigneurs anglois envoièrent chevaulchier aulcuns de leurs gens ; lesquelz tantost retournèrent et firent relation ausdis seigneurs que les François venoient aprez eulz raddement chevaulchant, une moult grosse puissance : comme assez tost aprez on les vey venir. Si fut ordonné par noz capittaines que ceulz de l’advant-garde, les marchans, vitailles et artillerie yroient devant prendre place tout au long des haies qui estoient auprez de Pathay. Laquelle chose fut ainsi 422faite. Puis marcha la battaille tant que on vint entre deux fortes hayes par où il convenoit les François passer. Et adont le seigneur deThalbot, voiant ledit lieu assez advantageuz, dist qu’il descenderoit à pié a tout v cens archiers d’eslite, et que là se tendroit, gardant le passage contre les François, jusques à tant que la battaille et l’arrière-garde serroient joinctes. Et prinst ledit Thalbot place auz hayes de Pathay, avec l’avant-garde quy là les atendoit. Et ainsi le seigneur de Thalbot gardant cest estroit passage à l’encontre des anne mis, esperoit de soy revenir joindre avec la battaille en costoiant lesdittes hayes, voulsissent ou non les François ; mais il en fut tout autrement.

Moult radement venoient les François aprez leurs annemis, lesquelz ancores ilz ne povoient pas choisir, ne ne sçavoient le lieu où ilz estoient, tant que d’aventure les avant-coureurs veyrent ung cherf partir hors des bois, lequel prinst son chemin vers Pathay et s’en alla ferre parmy la battaille des Anglois : par quoy ilz eslevèrent ung moult hault cry, non sachant que leurs annemis feussent si prez d’eulz. Oyant lequel cry les dessus dis coureurs françois, ilz furent adcertenez que c’estoient les Anglois, et aussi les veyrent tost aprez tout plainement. Si envoièrent aulcunz compaignons nonchier à leurs capittaines ce qu’ilz avoient veu et trouvé, en leur faisant sçavoir que par bonne ordonnance ilz chevaulchassent avant, et qu’il estoit heure de besongnier. Lesquelz promptement se pre parèrent de tous poins et chevaulchèrent tant qu’ilz veyrent tout plainement yceulz Anglois.

Quant donc lesdis Anglois veyrent les François eulz aprochier de si prez, ilz se hastèrent le plus qu’ilz 423peurent, adfin de eulz joindre auz hayes avant leur venue ; mais tant ne sceurent exploitier que, avant ce que ilz feussent ensamble joinctz èsdites hayes à leur avant-garde, les François s’estoient feruz à l’estroit passage où estoit le seigneur de Thalbot. Et alors messire Jehan Fastre tyrant et chevaulchant vers l’avant-garde pour se joindre avec eulz, ceulz de la dite avant-garde cuidèrent que tout fust perdu et que les battailles fuissent. Pour quoy ledit capittaine de l’avant-garde, cuidant pour vérité que ainsi feust, à tout son estandart blancq, luy et ses gens prindrent la fuite et habandonnèrent la haye.

Adont messire Jehan Fastre, voiant le dangier de la fuite, congnoissant tout très mal aller, eut conseil de soy saulver. Et luy fut dit, moy acteur estant present, qu’il prensist garde à sa personne, car la bat taille estoit perdue pour eulz. Lequel à toutes fins voulloit rentrer en la battaille et illec actendre l’adventure tele que Nostre Seigneur luy volroit envoier ; disant que mieulz amoit estre mors ou prins que honteusement fuyr et ainsi ses gens habandonner. Et anchois qu’il se volsist partir, avoient les François rué jus le seigneur de Thalbot, lui prins prisonnier et tous ses gens mors. Et si estoient dès jà, lesdis François si avant en la battaille que ilz povoient à leur voullenté prendre ou occire ceulz que bon leur sambloit. Et finablement les Anglois y furent desconfis à peu de perte des François. Si y morut de la partie desdis Anglois bien deux mille hommes et deux cens prisonniers.

Ainsi comme vous oez alla ceste besogne. Laquele chose voiant messire Jehan Fastre, s’en party moult 424envis à moult petite compaignie, demenant le plus grant duel que jamais veisse faire à homme. Et pour verité, se feust reboutté en la bataille, se n’eussent esté ceulz quy avec luy estoient, especialement messire Jehan, bastard de Thian, et autres quy l’en destourbèrent. Si prinst son chemin vers Estampes, et moy je le sievis comme mon capittaine, auquel le duc de Betfort m’avoit commandé obéyr et mesmes servir sa personne. Si veinsmes environ heure de myenuit à Estampes, où nous geusmes, et l’endemain à Corbeil.

Ainsi comme vous oez, obtindrent François la victore audit lieu de Pathai où ilz geurent ceste nuit, regraciant Nostre Seigneurde leur belle adventure. Et l’endemain se deslogèrent dudit lieu de Pathai, qui sied à deux lieues de Jenville ; pour laquelle place ainsi appelée, ceste battaille portera perpetuelement nom, la journée de Pathay. Et de là s’en allèrent à tout leur proye et prisonniers à Orlyans où ilz furent généralement de tout le peuple conjoys.

Aprez ceste belle victore, s’en allèrent tous les capittaines françois qui là estoient, avec eulz Jehanne la Pucelle devers le roy Charles, qui moult les conjoy et grandement remercya de leur bonservice et dilligence. Lesquelz lui dirent que, sur tous, en devoit sçavoir gré à ladicte Pucelle, qui de ceste heure fut retenue du privé conseil du roy. Et là fut il conclud d’assambler le plus grand nombre de gens de guerre que l’on porroit finer parmy les pays audit roy obéissans, adfin qu’il se peust bouter avant eu pays et ses annemis poursievir.

425Le greffier de la Chambre des Comptes de Brabant

La Pucelle, interrogée par ses juges sur la blessure qu’elle reçut à Orléans, répondit qu’elle en avait eu révélation longtemps à l’avance et qu’elle l’avait dit à Charles VII (Procès de condamnation, t. I, p. 79). Si cette prédiction, malgré la respectable autorité sous laquelle elle se présente, pouvait être encore l’objet d’un doute, voici de quoi la mettre au nombre des faits les mieux prouvés. Elle fut consignée dans un registre de la chambre des comptes de Brabant, par le greffier de la cour, comme renseignement extrait d’une lettre qui avait été écrite à Lyon le 22 avril 1429, quinze jours avant l’événement.

Au sommaire de cette lettre, envoyée à Bruxelles par un chargé d’affaires qui s’était entretenu à Lyon même avec un officier de la maison de Bourbon, le greffier brabançon a joint une note subséquente pour avertir que les faits annoncés s’étaient accomplis. Il a de plus introduit dans son registre une relation en français des derniers temps de la vie de Jeanne d’Arc, relation écrite après son jugement et son supplice. M. Le Brun de Charmettes a connu et cité ce témoignage d’après les extraits, aujourd’hui déposés à la Bibliothèque royale, des Registres noirs de la chambre des comptes de Brabant (Collection d’Esnans, vol. I, p. 110 et 116). C’est à la même source que j’ai pris le texte imprimé ici pour la première fois.

Sequitur incidens de Puella.

Item, verum est quod supradictus dominus de Rotselær existens in civitate Lugdunensi supra Rhodanum, ex relatione sibi facta per quemdam militem, consiliarium et magistrum hospitii domini Karoli de 426Borbonio, scripsit aliquibus dominis de consilio do mini ducis Brabantiæ prælibati307, pro novis, quod rex Francorum cum prædicto domino Karolo et aliis principibus et amicis suis, fecit magnam congregatio nem gentium, qui pariter convenire deberent, die ul tima mensis aprilis præsentis anni M CCCC XXIX, animo et intentione proficiscendiversus civitatem Aurelianensem, et ipsam de obsidione Anglorum liberandi. Scripsit ulterius, ex ejusdem militis relatione, quod quædam Puella oriunda ex Lotharingia, ætatis XVIII annorum vel circiter, est penes prædictum regem ; quæ sibi dixit quod Aurelianenses salvabit et Anglicos ab obsidione effugabit, et quod ipsa ante Aureliam in conflictu telo vulnerabitur, sed inde non morietur ; quodque ipse rex in ipsa æstate futura coronabitur in civitate Remensi ; et plura alia quæ rex penes se tenet secrete. Quæ quidem Puella quotidie equitat armata cum lancea in pugno, sicut alii homines armorum juxta regem existentes. In eadem siquidem Puella prædictus rex et amici sui magnam habent confiden tiam, prout in littera prædicti domini de Rotselaer plenius continetur, quæ fuit scripta Lugduni supra Rhodanum, supradicti mensis aprilis die XXII308.

Et quidquid dicitur de prædicta Puella, ea quæ prædixit ita evenerunt ; nam obsidio ante Aureliam fuit levata et Anglici ibidem vel capti, vel occisi, vel effugati ; rex fuit Remis coronatus et fere omnes civitates, castra, villas et munitiones ejus regionis, fugatis 427Anglicis, ad suam obedientiam reduxit in æstate supradicta. Unde de eadem Puella habentur versus sequentes :

Virgo puellares artus induta virili

Veste, Dei monitu, properat relevare jacentem, etc., etc.309

Qualiter autem finem prædicta Puella habuit, poterit lector videre in schedula sequenti cujus tenor est talis :

Vray est que une nommée Jehanne, soy disant Pucelle, qui depuis deux ans en ça estoit venue en la compaigne des Armignas et de ceulx qui tenoient le party du daulphin ; en laquelle ledit daulphin et ceulx de son dit party adjoustoyent grant foy, et faisoient entendre au peuple que Dieu l’avoit envoyée par devers eulx pour la couvrance du royaulme de France ; et combien que ladicte Jehanne Pucelle portast armes et tous hernoiz de guerre pareillement comme les plus hardis et meilleurs chevaliers de la compaigne, et qu’elle tuast et frappast d’espée les gens d’armes et autres : ce non obstant, la greigneur partie du peuple de France et autres gens d’estat creoyent et adjoustoient plaine foy et créance en icelle Pucelle, cuidans et maintenans fermement que ce feust une chose de par Dieu ; et tellement qu’elle estoit cappitaine et chiefde guerre de la greigneur partie des plus grans seigneurs et autres chiefz de guerre de la compaigne dudit daulphin ; et avec eulx fist plusieurs armées par l’espace d’un an et demi ou environ. Finablement monseigneur le duc de Bourgongne à toute puissance, s’en ala, ou mois de may, l’an mil quatre 428cens et trente, assegier la ville de Compiengne, en laquelle ville icelle Pucelle estoit avec plusieurs autres cappitaines tenans le party dudit daulphin ; et tant que à mettre et asseoir ledit siége devant ladicte ville de Compiengne, icelle Pucelle, montée et armée notatablement, et une hucque de velours vermeil sur son harnoiz, accompaigniée de plusieurs hommes d’armes et gens de trait de son party, sailli hors d’icelle ville de Compiengne pour escarmoucher à l’encontre de l’avant-garde de mondit seigneur qui se logoit devant laditte ville, cuidant icelle avant-garde ruerjuz ; mais la besoingne se porta tellement que laditte Pucelle fut prinse par les gens de mondit seigneur de Bourgongne, qui, après plusieurs interrogacions, la bailla en garde à messire Jehan de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir. Et peu de temps après, le roy de France et d’Angleterre envoya devers mondit seigneur des ambassadeurs pour avoir ladicte Pucelle, afin de l’envoier à Paris, pour illec faire son procès par l’université de Paris. Laquelle chose mondit seigneur de Bourgogne a liberalement fait.

429Lefèvre de Saint-Rémi

Jean Lefèvre, natif d’Abbeville, conseiller du duc de Bourgogne et roi d’armes de l’ordre de la Toison d’or, était âgé de soixante-sept ans en 1460, lorsqu’il se mit à écrire ce qu’on est convenu d’appeler ses Mémoires. C’est à proprement parler une chronique, chronique succincte, et qui, au point de vue bourguignon, représente tout à fait ce qu’est celle de Berri pour le parti français. On y trouve sur la Pucelle des renseignements qui ne peuvent émaner que d’un témoin oculaire. La relation de la sortie de Compiègne est l’une des plus complètes et des meilleures qu’il y ait. Quant à la captivité, même lacune dans Jean Lefèvre que dans Monstrelet. Du jugement, il n’en est pas non plus question, et on peut croire que le chroniqueur n’aurait pas parlé du tout de la mort de Jeanne d’Arc, s’il n’avait eu besoin, en un endroit, d’une transition pour amener le récit d’un nouveau revers des Français. Voici en effet la forme toute incidente sous laquelle il mentionne ce fait, au commencement de son 172e chapitre : Bien avez ouy parler comment aulcuns de legier et creance voullaige se bouttèrent à croire que les faits de la Pucelle estoient choses miraculeuses et permises de par Dieu, et fort y furent pluiseurs en clins de le croire. Or advint après la mort d’icelle Jehanne la Pucelle, que, etc., etc.

On doit à M. Buchon la partie des mémoires de Jean Lefèvre qui correspond aux quatorze premières années du règne de Charles VII, celle par conséquent où il est parlé de Jeanne d’Arc. Il en a donné le texte pour la première fois dans sa Collection des chroniques nationales, d’après le manuscrit 9869-3 de la Bibliothèque royale.

430Chap. CLI. — Comment la Pucelle Jehanne vint en bruit et feut amenée au siége d’Orléans. Comment elle saillist avec les Franchois sur les Anglois et fut le siége abandonné.

Or convient il de parler de une adventure quy advint en France, la nompareille que, comme je croy, y advint oncques. Vray est qu’en ung vilaige sur les marches de Lorraine, avoit ung homme et une femme, mariez enssamble, qui eulrent pluiseurs enfans, entre lesquelz eulrent une fille quy de l’eage de sept à huit ans, fu mise à garder les brebis aux champs et longtemps fist ce mestier. Or est vray qu’elle peut dire, du temps qu’elle avoit ou pouvoit avoir dix huict ou vingt ans, qu’elle avoit souvent revelacion de Dieu, et que devers elle venoit la glorieuse Vierge Marie accompaignée de pluiseurs anges, sains et sainctes, entre lesquelz elle nommoit madame saincte Katherine et David le prophète310, à tout sa harpe, laquelle il sonnoit merveilleusement ; et enfin elle disoit que entre les aultres choses, elle eult revelacion de Dieu, par la bouche de la Vierge Marie, qu’elle se mist sus en armes, et que par elle, Charles, daulphin de Vienne, seroit remis en sa terre et seignourie et qu’elle le menroit sacrer et couronner à Rains.

Icelles nouvelles advindrent à ung gentilhomme de la marche, lequel la arma et monta et la mena au siége d’Orléans allencontre des Anglois quy tenoient le siége. Si fist assembler le bastart d’Orléans et aultres 431pluiseurs capitaines, ausquelz il compta ce que icelle fille nommée Jehanne la Pucelle disoit. Et de faict fut interroghie de pluiseurs saiges et vaillans hommes, lesquelz se boutèrent en foy de le croire et adjoustèrent en icelle si grant foy qu’ilz habandonnèrent et mirent leurs corps en toute adventure avec elle. Et est vray que ung jour elle leur dist qu’elle vouloit combattre les Anglois, et assembla ses gens et se prinst de assaillir les Anglois par la plus forte bastille que ilz tenoient, que gardoit ung chevalier d’Angleterre nommé Cassedag311. Icelle bastille fut par ladicte Pucelle et les vaillans hommes assaillie et prinse de bel assault, et là fut Cassedag mort : quy sambla chose miraculeuse, veu la force de la bastille et les gens qui la gardoient.

Le bruit courut par l’ost des Anglois de la prinse de ladicte bastille, et finablement, quant ilz oyrent dire que ladicte Pucelle avoit faict ceste emprinse, ilz en furent moult espouventez ; et disoient entre eulx qu’ilz avoient une prophecie qui contenoit que une Pucelle les debvoit debouter hors de France et de tous poins les deffaire. Si levèrent leur siége et se retrayrent en aulcunes places de leur obéissance environ ladicte ville d’Orléans. Entre lesquelz Anglois, le conte de Suffort et le seigneur de La Poulle, son frère, se tindrent à Gergeau ; mais gaires me y furent que icelle ville fut prinse d’assault, et là fut ledit seigneur de La Poulle mort, et pluiseurs Anglois. La puissance des dessusditz Anglois s’assamblèrent pour retourner à Paris devers le régent ; mais ilz furent de si près 432suivis des Daulphinois, qu’ilz se trouvèrent en bat taille l’un devant l’autre auprès d’ung villaige en Beausse, quy se nomme Patté. Or advint qu’ilz cuidèrent prendre place plus advantageuse que celle où ilz estoient, et partirent de leur place. Mais les Daul phinois frappèrent dedans tellement, qu’ilz les deffirent et de tous poins les desconfirent. Là furent prins le conte de Suffort, le seigneur de Tallebot et tous les capitaines, excepté messire Jehan Fastot, lequel s’en alla : dont il eult depuis grant reproche pour che qu’il estoit chevalier de la Gartière. Touteffois, il s’excusa fort, disant que se on l’eust volu croire, la chose ne fust pas ainsy advenue de leur part. Ainsy furent Anglois desconfis, et se nomma icelle battaille, la battaille de Patté.

Chap. CLII. — Comment le daulphin fut couronné roy de France à Rains. De pluiseurs villes quy se rendirent à luy. Comment le duc de Bethfort luy alla allencontre et presenta la battaille. Des faictz de la Pucelle quy mena le roy devant Paris.

Vous avez ouy comment Jehenne la Pucelle fut tellement en bruit entre les gens de guerre, que réalment ilz créoient que c’estoit une femme envoyée de par Dieu, par laquelle les Anglois seroient reboutez hors du royaulme. Icelle Pucelle fut menée vers le daulphin, quy vollentiers la vey et qui, comme les aultres, adjousta en elle grant foy et feist ung grant mandement où furent grant nombre de princes de son sang, c’est assavoir les ducz de Bourbon, d’Alençon et de Bar, Artus, connestable de France, les contes d’Erminacq, de Patriac, et Vendosme, le seigneur de Labreth, le bastart d’Orléans, le seigneur de La Trimoulle et pluiseurs grans seigneurs de Franche 433et d’Escoche. Et fut moult grande la puissance du daulphin, à tout laquelle se tira droit à Troies en Champaigne ; et luy fut promptement la ville rendue, et luy firent obéyssance ; aussy firent ceulx de Chalons et de Rains. En laquelle ville de Rains il fut sacré, oingt et couronné roy de France. Ainsy fut Charles, septiesme de ce nom, sacré à Rains comme vous avez ouy.

Apprès ce que le roy eult sejorné ung petit de temps en la ville de Rains, il s’en alla en une abbaye où on aoure saint Marcoul, nommé Corbeny, là où on dist que il prent la dignité et previllége de garir les escroelles. Ces choses faictes, il passa la rivière de Marne et se trouva à Crespy-en-Vallois. Quant le régent sceult que le roy avoit esté sacré à Rains et qu’il marchoit eu paiis pour tirer droit à Paris, il assambla une grande compaignye d’Anglois et de Picars entre lesquelz estoient messire Jehan de Crequy, messire Jehan de Croy, le bastard de Sainct-Pol, messire Hue de Lannoy, saige et vaillant chevallier, Jehan de Brimeu et aultres, lesquelz se trouvèrent en grant puissance en ung villaige nommé Mittri en France, et les Franchois et leur puissance estoient en ung aultre villaige nommé …312, à deulx lieues près de Crespy-en-Vallois, et là estoient le duc d’Alenchon, ladicte Pucelle et pluiseurs aultres capitaines. Le régent quy desiroit la battaille contre les Franchois, approcha d’eulx jusques à une abbaye quy s’appelle La Victoire, laquelle n’est point loing d’une tour qui s’appelle 434Mont-Espilloy, et là arriva environ my aoust l’an mil CCCC XXIX.

Le roy ouy messe à Crespy, puis monta à cheval armé d’une brigandine et se tira aux champs, là où il trouva une belle compaignye et grande quy l’attendoit. Touteffois, le duc d’Alenchon et la Pucelle estoient dès jà devant et se trouvèrent bien près des Anglois, avant que le roy venist. Et quant le roy fut arivé, lui et ses gens, ordonnèrent une belle grande battaille à cheval, et avec che, deulx aultres compaignies à manière de deulx elles ; et avecques che avoit un grant nombre de gens de piet. Et quant aux Anglois, ilz ne firent que une battaille et tout à piet, excepté le bastard de Sainct-Pol, messire Jehan de Croy et aulcuns autres en petit nombre, lesquelz, quant ilz veyrent les Franchois qui, quant aux hommes d’armes ne descendoient point à piet, montèrent à cheval, comme dit est.

Ce jour, faisoit grant challeur et merveilleusement grant poulsière. Or advint qu’à l’ung des boutz de la battaille des Anglois, les Franchois firent tirer la plus part de leurs gens de traict avec une compaignie de gens de cheval et assaillirent les Anglois. Et là y eult maintes flesches tirées, tant d’un costé comme d’aultre.

Et pour renforchier les gens où la battaille s’estoit commenchée, le régent y envoya une compaignie sans ce que les battailles laissasssent oncques leur ordonnance, ne Franchois, ne Anglois. Et quant les Franchois veirent que Anglois et Picars tindrent piet et vaillamment combattirent, ilz se retrayrent et oncques puis n’abordèrent enssemble l’ung contre l’aultre, sinon par escarmuches. Et, comme je oy dire, celuy 435de tous quy mieulx se moustra ce jour le plus homme d’armes et qui plus y rompy de lances, ce fut le bastard de Sainct-Pol. Messire Jehan de Croy y fut affolé d’un piet, tellement que toutte sa vie demoura affolé. Icelle journé se passa ainsy comme vous avez ouy, sans aultre chose faire. Et quand ce vint envers soleil couchant, le roy se tira en la ville de Crespy, et les aultres se tirèrent ès villaiges là entour.

Or fault parler des Anglois. Vray est que aulcuns veyrent bien la retraicte des Franchois ; si les volloient aucuns poursievir ; mais le régent me le volt pas souf frir pour le doubte des embusches ; car, comme oy nombrer les Franchois, ilz estoient de cinq à six mille harnois de jambes313. Quant les Franchois furent ainsy partis, les Anglois logèrent en une abbaye là environ et envoyèrent querir des vivres à Senlis. Le lendemain le roy et toutte sa puissance se mirent en belle ordonnance auprès de la ville de Crespy, avec eulx tous chariotz et bagaiges ; et ces choses faictes, se mist auz champs et tourna le dos aux Anglois, et s’en alla en la ville de Compiengne, laquelle lors tenoit le party des Anglois ; mais, sans contredit nul, feirent ouverture au roy et le receurent à grant joye.

Et là sejourna le roy cincq jours et y tint conseil de ce qu’il avoit affaire. Et quant le régent sceult que le roy estoit à Compiengne entré sans contredit, il se doubta fort que pluiseurs villes quy lors estoient en leur obéyssance, ne se tournassent du party du roy : pour laquelle cause, avecque sa puissance retourna 436à Paris, et là laissa Loys de Luxembourg, évesque de Therouenne et chancelier de France pour les Anglois, le seigneur de l’Ille-Adam, lors mareschal de France, et aussy pluiseurs seigneurs d’Angleterre, ausquelz il bailla en garde ladicte ville de Paris, et s’en alla en Normendie pour pourvoir aux gardes des bonnes villes et forteresses. Quant le roy eult séjourné à Compiengne, comme dict est, il prinst son chemin avecques toute sa puissance, pour venir droit à Paris ; car la Pucelle luy avoit promis de le mectre dedens, et que de ce ne se debvoit point doubter. Touteffois, elle y failly, comme vous Orrez.

Au partir de Compiengne, le roy tira droict à Senlis, laquelle ville luy fist obéyssance, puis à Sainct-Denis, et entra dedans. Et apprès fut ordonné par les remonstrances que la Pucelle faisoit, que la ville de Paris fust assaillie. Quant ce vint au jour de l’assault, la Pucelle armée et habillée, à tout son estandart, fut des premiers assaillans, et alla si près, qu’elle fut navrée de traict. Mais les Anglois deffendirent si bien la ville, que les Franchois n’y peulrent riens faire, et se retrayrent en la ville de Sainct-Denis. Après que le roy eult esté en la ville de Sainct-Denis, pluiseurs jours, veant que la ville de Paris estoit trop fort gardée, se retira oultre la rivière de Saine, et donna congié à la plus part de ses gens ; lesquelz se mirent en garnison en pluiseurs villes, tant à Beauvais, Senlis, Compiengne, Soissons, Crespy et pluiseurs aultres villes deçà Saine, du costé de Piccardie ; lesquelz firent forte guerre tant sur les Anglois que sur les gens du duc.

437Et ainsi se passa icelle …314, comme vous avez ouy, avecques pluiseurs aultres choses qui trop longues seroient à raconter.

Chap. CLVIII. — Comment le duc de Bourgongne assega la ville de Compiengne où la Pucelle Jehenne fut prinse par une sallye qu’elle feit, et de pluiseurs aultres fais de guerre.

Au mois de may M CCCC XXX, le duc mist le siége devant une forteresse séant sur la rivière d’Enne, près de la ville de Compiengne, nommée le Pont-à-Choisy, et falloit passer une grosse rivière nommée Oize, et la passoit on à ung villaige nommé le Pont-l’Evesque, assez près de la cité de Noion ; et estoit ledict passage gardé de deulx vaillans chevalliers d’Angleterre. Et en icelluy s’estoient les adversaires du duc assemblez en grant nombre pour combattre le duc ; et là estoit Jehenne la Pucelle, laquelle estoit comme chief de la guerre du roy, adversaire pour lors du duc ; et creoient les adversaires qu’elle mectroit les guerres à fin, car elle disoit qu’il luy estoit revelé par la bouche de Dieu et d’aulcuns Sains. Si conclurent lesdis adversaires d’aller ruer jus ceulx qui gardoient ledict pont ; et de faict les allèrent assaillir très radement ; mais les chevalliers dessusdiz se deffendirent si vaillamment, que les ennemis ne les peulrent grever. Et aussy le seigneur de Saveuses et aultres des gens du duc les vindrent aydier et secourir en toutte dilligence ; et y eult grant foison de navrez d’ung costé et d’aultre ; 438et ne firent lesdiz adversaires aultre chose pour l’eure ; ains retournèrent chascun en leurs villes et forteresses, et les chevalliers demourèrent gardans ledict pont tant que le duc fut devant ledit Pont-à-Choisy, où il fut dix jours ; et s’enfuyrent ceulx de ladicte place.

Et tantost aprez que le duc eust prins ledict Pont-à-Choisy, repassa ledict pont et rivière, et se loga à une lieue près de Compiengne, et son ost ès villaiges près de ladicte ville. Et ainsy que le duc ordonnoit ses gens pour mectre son siége devant ladicte ville de Compiengne, qui est grosse et grande ville, de grant tour, et enclose en partie de deulx rivières d’Oize et d’Enne, quy assemblent devant ladicte ville ou assez près, (et estoit capitaine de ladicte ville de Compien gne, un escuyer nommé Guillaume de Flavi, lequel faisoit de grans maulx ès pays du duc) : adont vint en la ville de Compiengne la Pucelle par nuyt et y fut deulx nuis et ung jour ; et au deuxiesme jour, dist qu’elle avoit eu revelacion de Dieu qu’elle mectroit à desconfiture les Bourgongnons. Si fist fermer les portes de ladicte ville, et assembla ses gens et ceulx de la ville et leur dist la revélacion que luy estoit faicte, comme elle disoit ; c’est assavoir que Dieu luy avoit faict dire par saincte Katherine, qu’elle yssist ce jour allencontre de ses ennemis et qu’elle desconfiroit le duc ; et seroit prins de sa personne et tous ses gens prins, mors et mis en fuite ; et que de ce ne faisoit nulle doubte. Or est vray que par la créance que les gens de son party avoient en elle, le crurent. Et furent ce jour les portes fermées jusques environ deulx heures apprès midy que la Pucelle yssist, montée sur ung moult bel coursier, très bien armée de plain harnois 439et par dessus une riche heucque de drap d’or vermeil ; et apprès elle son estandart et tous les gens de guerre estans en la ville de Compiengne ; et s’en allèrent en très belle ordonnance assaillir les gens des premiers logis du duc.

Là estoit un vaillant chevallier, nommé Bauldot de Noyelle, quy depuis fut chevalier de l’ordre de la Thoison d’Or ; lequel, luy et ses gens, se deffendirent moult vaillamment, non obstant qu’ilz furent sousprins. Et pendant l’assault, le conte de Ligny, en sa compaignie le seigneur de Crequy, tous deulx chevaliers de l’ordre de la Thoison d’Or, à bien petit nombre de gens, se mirent à approchier la Pucelle et ses gens ; laquelle pour la resistence qu’elle avoit trouvée au logis dudict Bauldot de Noyelle, et aussy pour le grant nombre des gens du duc quy de toutez parts arrivoient où la noise estoit, si commenchèrent à retrayre. Si se frappèrent les Bourgongnons dedens si très rudement, que plusieurs en furent prins, morset noiez. Et la Pucelle si soustenoit toutte la dernière le faiz de ses adversaires ; et y fut prinse par l’ung des gens du conte de Ligny ; et le frère de la Pucelle et son maistre d’hostel. Laquelle Pucelle fut menée à grant joie devers le duc, lequel venoit à toutte dilligence en l’ayde et secours de ses gens. Lequel fut moult joyeulx de la prinse d’icelle pour le grant nom qu’elle avoit ; car il ne sembloit point à pluiseurs de son party que ses œuvres ne fussent [si non] miraculeuses.

440Georges Chastellain

Dans le prologue de ses mémoires, Jean Lefèvre dit qu’après en avoir achevé la rédaction, il les envoya, à titre de renseignement,

au noble orateur Georges Chastellain, pour aulcunement en son bon plaisir et selon sa discrétion les employer ès nobles histoires et chroniques que luy faict.

Ce qui nous reste du témoignage de Chastellain sur Jeanne d’Arc prouve qu’il usa largement de la communication du vieux hérault de la Toison d’or. Son récit de la sortie de Compiègne est le même, sauf quelques additions, empruntées la plupart à Monstrelet. Il est encore à noter que son chapitre de la mort de Jeanne d’Arc est la répétition de celui de Monstrelet, c’est-à-dire une reproduction pure et simple du manifeste lancé par le duc de Bethford. Ainsi quoique Chastellain ait suivi les guerres du temps de la Pucelle, quoiqu’il ait eu l’occasion de la voir elle-même plusieurs fois, comme cela est attesté par Pontus Heuterus, il est démontré aujourd’hui que ce qu’il pouvait savoir de particulier sur elle, ne concernait pas la dernière année de sa vie.

Georges Chastellain, quoique né dans le comté d’Alost, au fond de la Flandre, n’en fut pas moins considéré de son temps comme le plus habile écrivain qui eût jamais manié la langue française. Philippe le Bon, avec qui il avait été élevé, l’attacha au service de sa personne par divers offices de cour, auxquels il ajouta la charge d’historiographe ou indiciaire, mot nouveau, qui fut créé exprès pour Georges Chastellain, le titre consacré de chroniqueur ayant paru indigne de son talent. On n’a que des lambeaux de la colossale histoire que l’illustre écrivain bourguignon composa dans l’exercice de ses fonctions littéraires. Le seul règne du duc Philippe le Bon occupait six grands volumes. Tout s’en est perdu à l’exception d’environ deux cents chapitres qui appartenaient au 441commencement et à la fin de l’ouvrage. M. Buchon les a recueillis et donnés au public dans le Panthéon littéraire, en 1838. Depuis lors je retrouvai à la bibliothèque d’Arras et fis con naître par des extraits un nouveau fragment manuscrit (n° 256 des manuscrits d’Arras) dont la bibliothèque laurentienne de Florence possède le double (n° 176). C’est de ce fragment qu’est tiré le morceau reproduit ici conformément au texte d’Arras.

Or, estoit comme je vous dy, le duc venu logier à Coudun, le conte de Liney à Claroy, messire Baudo de Noyelle à Marigny sur cauché, et le seigneur de Montgommery à tout ses Englès à Venette, au debout de la prée, là où les gens de diverses nacions, Bourguignons, Flamens, Picars, Allemans, Haynuiers, se vindrent rendre à ce duc en renforcement de son pooir : qui tons y furent receus et bienvegnieez, combien que largement y avoit seigneurie et gens de grant fait, come le conte de Liney et le seigneur de Croy, mesire Jehan, son frère, le seigneur de Crequy, le seigneur de Santes, le seigneur de Comines, le seigneur de Mamines, les trois frères, mesire Jacques, mesire David et mesire Florimond de Brimeu, mesire le Beggue de Lannoy, tous chevaliers de l’ordre, sans les aultres, grant nombre, dont les nomz ne se mettent point, et dont il fait bon à penser qu’il en y avoit largesse aveuques un tel prince, souverainement en ung tel lieu là où ilz estoient pour montrer son pooir et effort.

Si me souvient maintenant comment ung peu par avant que la Pucelle fust venue au secours de Compiègne, ung jour, ung gentil homme d’armes, nommé Franquet d’Aras, tennant le party bourguignon, estoit allé courre vers Laggny sur Marne, bien accompagnié 442de bonnes gens d’armes et de archiers, en nombre de IIIc ou environ. Si voult ainsi son aventure que ceste Pucelle, de qui Franchois faisoient leur ydolle, le rencontra en son retour ; et avoit aveuques elle IIIIc Franchoix bons combattans ; lesquelz, quant tous deux s’entreveirent, n’y avoit cely qui peust ou voulsist par honneur fuir la battaille, excepté que le nom de la Pucelle estoit si grant jà et si fameux, que chacun la resongnoit comme une chose dont on ne savoit comment jugier, ne en bien, ne en mal ; mes tant avoit fait jà de besongnes et menées à chief, que ses ennemis la doubtoient, et l’aouroient ceulx de son party, principalement pour le siége d’Orliens, là où elle ouvra merveilles ; pareillement pour le voyage de Rains, là où elle mena le roy coronner, et ailleurs en aultres grans affaires, dont elle predisoit les aventures et les événemens.

Or estoit ce Franquet corrageux homme et de riens esbay, que veist, pour tant, que remède s’i pooit mettre par combatre, et la Pucelle, à l’aultre lez, mallement enflambée sur les Bourguignons, et me queroit tousjours qu’à inciter Franchoix à battaille encontre eux. Si s’entreferirent et combattirent ensemble longuement les deux parties, sans que Franchois emportas sent riens des Bourguignons, qui n’estoient point si fors315 toutes voies comme les aultres, mais de grant valeur et de bonne deffense, pour cause des archiers qu’avoient aveuques eulx, qui avoient mis pié à terre.

443Laquelle chose quant la Pucelle vit, que rien ne faisoient se encore n’avoient plus grant puissance aveuc eulx, manda astivement à Laigny toute la garnison. Si fit elle de toutes les places de là entour, pour venir aider à ruer jus ceste petite poignée de gens dont ne pooit estre maistre. Lesquelz venuz à haste, reprindrent la tierce battaille encontre Franquet, et là, non soy querant sauver par fuite, mais espérant tousjours eschapper et sauver ses gens par vaillance, finablement fut pris, et toutes ses gens mors la pluspart et desconfis ; et luy, mené prisonnier, fut décapité après par la crudélité de ceste femme qui desiroit sa mort : dont plainte assez fut faite en son party, car vaillant homme estoit et bon guerroyeur316.

Or, reviens au logeis du duc, principal de nostre matère, là où il estoit à Coudun, pourgittant tousjours ses approces de plus et de plus près, pour mettre son siége clos et arresté comme il appertenoit ; lequel y mit sens et entendement, tout pour en faire bien et convenablement et le plus à son honneur. Or est vray que la Pucelle, de qui tant est faite mension desus, estoit entrée par nuit dedens Compiègne. Laquelle, après y avoir reposé deux nuis, le second jour après, donna à congnoistre pluseurs folles fantommeries ; et mist avant et dist avoir receues aulcunes revélacions divines et annoncemens de grans cas advenir : parquoy, faisant une genérale assamblée du peuple et des gens de guerre, qui moult y avoient mis créance et foy follement, fist 444tenir closes, depuis le matin jusques après disner bien tard, toutes les portes, et leur dit comment sainte Katherine s’estoit apparue à elle, tramise de Dieu, luy signifier qu’à ce jour mesmes il voloit que elle se mist en armes, et que elle issist dehors à l’encontre des ennemis du roy, Anglès et Bourguignons ; et que sans doubte elle auroit victoire et les desconfiroit, et seroit pris en personne le duc de Bourgoigne, et toutes ses gens, la greigneur part, mors et desconfiz.

Si adjoustarent Franchois foy à ses dis, et le peuple de créance legière à ses folles délusions, par ce qu’en cassemblable avoient trouvé vérité aulcunes foys en ses dis, qui n’avoient nul fondement toutes voies de certaine bonté, ains clere apparence de déception d’Ennemi, comme il parut en la fin. Or estoient toutes mannières de gens du party de delà boutez en l’opinion que ceste femme icy fust une sainte créature, une chose divine et miraculeuse, envoyée pour le relèvement du roy franchois ; dont maintenant, en ceste ville de Compiègne, mettant avant si haulx termes que de desconfire le duc bourguignon et l’emmener prisonnier, mesmes en propre personne, n’y avoit cely qui en si haulte besongne comme ceste là, ne se voulsist bien trouver, et qui volontiers ne se boutast tout joyeulx en une si haulte recouvrance par laquelle ils seroient au deseure de tous leurs anemis. Par quoy tous, d’un commun ascentement, et à la requeste de la dite femme, recourrurent à leurs armes trestous, et faisans joye de ce dont ilz trouvèrent le contraire, lui offrirent syeute preste quant elle vouldroit.

Si monta à ceval, armée comme seroit ung homme, 445et parée sur son harnois d’un huque de rice drap d’or vermeil. Chevauçoit ung coursier lyart, moult bel et moult fier, et se contenoit en son harnas et en ses mannières, comme eust fait un capitaine meneur d’ung grant ost ; et en cet estat, à tout son estandart hault eslevé et volitant en l’air du vent, et bien accompaigniée de nobles hommes beaucop, entour quatre heures après midy, saillit dehors la ville, qui tout le jour avoit esté fermée, pour faire ceste entreprinse, par une vigille de l’Ascension. Et amena aveuques elle tout ce qui pooit porter bastons, à pié et à cheval, en nombre de Vc armez ; [si] conclut de venir férir sur le logeis que tenoit mesire Baudo de Noyelle, chevalier bien hardy et vaillant et esleu (depuis pour ses haulx fais a esté frère de l’ordre) ; lequel logeiz, comme avez ouy, estoit à Marigny, au bout de la cauchiée.

Or, donnoit ainsi l’aventure que le conte de Ligney, le seigneur de Crequy et pluseurs aultres chevaliers de l’ordre estoient partis de leur logeiz, qui le tenoit à Claroy, à intention de venir au logeis de mesire Baudo. Et vindrent tous desarmez, non avisez de riens avoir à faire de leurs corps, comme capitaines vont souvent d’un logeis à aultre. Lesquelz, ainsy que venoient devisans, virent criée très grant et noise au logeis où ilz tendoient à aller ; car jà estoit la Pucelle entrée dedens et commença à tuer et à ruer gens par terre fièrement, comme se tout eust jà esté sien. Si envoiarent les ditz seigneurs astivement querir leur harnois, et, pour donner secours à mesire Baudo, mandarent leurs gens à venir, et aveuques ceulx de Marigny, qui estoient surplus desarmez et despourveuz, 446commencharent à faire toute aigre et fière resistence à l’encontre de leurs ennemis. Dont aulcuneffois les assaillans furent roidement reboutez, aulcune fois aussi les assaillis compressez de bien dur souffrir, pour ce que surpris estoient, espars et non armez. Mais le bruit qui se levoit partout et la grant noise des voix crians, fit venir gens de tous lez, et affuir secours vers eulx plus qu’il n’en falloit. Mesmes le duc et ceux de son logeis qui en estoient loings, s’en perceurent assez tost et se mirent en apprest de venir audit Marigny, et de fait y vindrent ; mès premier que le duc y peust oncques arriver aveuques les siens, les Bourguignons avoient jà rebouté les Franchois bien arier de leur logeis, et commenchoient Franchois aveuques leur Pucelle à eulx retraire tout doulcement, comme qui ne trouvoient point d’avantage sur leurs ennemis, mais plustost péril et dammage.

Par quoi les Bourguegnons voians ce, et esmeus de sang, et non contens tant senlement de les avoir enchassés dehors par deffense, s’il ne leur portoient plus grant grief par les poursuivir de près, férirent dedens valereusement à pié et à cheval, et portarent de dammage beaucop aux Franchois. Dont la Pucelle, passant nature de femme, soustint grant fès, et mist beaucop peine à sauver sa compagnie de perte, demorant darrier comme chief et comme la plus vaillant du troppeau ; là où fortune permist, pour fin de sa gloire et pour sa darrenière fois, que jamais ne porteroit armes : que ung archier, redde homme et bien aigre, aiant grant despit que une femme dont tant avoit oy parler seroit rebouteresse de tant de vaillans hommes, comme elle avoit entreprins, la prist de 447costé par sa heuque de drap d’or, et la tira du cheval toute platte à terre, qui oncques ne pot trouver rescousse ne secours en ses gens, pour peine qu’ils y meissent, que elle peust estre remontée. Mès ung homme d’armes, nommé le bastard de Wandonne, qui survint ainsi qu’elle se lessa choir, tant la pressa de près qu’elle luy bailla sa foy, pour ce que noble homme se disoit. Lequel, plus joyeulx que s’il eust eu ung roy entre ses mains, l’ammena astivement à Marigny, et là, la tint en sa garde jusques en la fin de la besongne. Et fut prins emprès elle aussi Pouthon le Borgongnon, ung gentil homme d’armes du party des Franchois, le frère de la Pucelle, son maistre d’ostel, et aulcuns aultres en petit nombre, qui furent menez à Marigny et mis en bonnes gardes.

Dont Franchois, voyant le jour contre eulx et leur aventure de petit acquest, se retrayrent le plus bel que peurent, dolans et confus. Bourguignons et Englès, joyeulx à l’aultre lez de leur prinse, retournarent au logeis de Marigny, là où maintenant le duc arriva à tout ses gens, cuidant venir à heure au chapplis, quant tout estoit fait jà et mené à chief ce qui s’en povoit faire. Lors luy dist on l’acquest qui y avoit esté fait, et comment la Pucelle estoit prisonnière aveuques aulcuns aultres capitaines ; dont qui moult en fut joyeulx ? Ce fut il. Et ala la veoir et visiter, et eut aveuques elle aulcuns langages qui ne sont pas venus jusques à moy : si plus avant ne m’en enquiers ; puis la lessa la, et la mist en la garde de mesire Jehan de Lucenbourg, lequel l’envoya en son chastel de Beaurevoir, où longtemps demora prisonnière.

448Pontus Heuterus

Pontus Heuterus (Heviter), Hollandais né à Delft en 1535, auteur d’une histoire latine des ducs de Bourgogne qui parut seulement en 1583 (Rerum Burgundicarum libri VI), ne figure ici que pour compléter le témoignage de Georges Chastellain dont il déclare avoir eu l’ouvrage sous les yeux. Son livre, malheureusement trop succinct, ne présente que le squelette de l’histoire de Jeanne d’Arc. Nous reproduisons le seul endroit où il paraisse s’être servi de la partie anecdotique du récit de Chastellain. Ce passage a en outre le mérite de contenir une description du premier monument qui fut élevé à Orléans en l’honneur de la Pucelle. Pontus Heuterus en parle pour l’avoir vu lors d’un voyage qu’il fit en France pour perfectionner son instruction, en 1560.

Sunt qui fabulam, quæ de Puella Joanna scribimus, putent ; sed præterquam recentioris sit memoriæ omniumque scriptorum libri, qui tum vixerunt, mentionem de ea præclaram faciant, vidi ego meis oculis, in ponte Aureliano trans Ligerim ædificato, erectam hujus Puellæ æneam imaginem, coma decore per dor sum fluente, utroque genu coram æneo crucifixi Christi simulachro nixam, cum inscriptione positam fuisse hoc tempore opera sumptuque virginum ac ma tronarum Aurelianensium in memoriam liberatæ ab ea urbis Anglorum obsidione317. Ad hæc habebam, dum 449hæc scriberem, historiam lingua gallica manu scriptam Georgii Castellani, qui eleganter exacteque vitam Philippi Boni exaravit, testaturque aliquot locis sese hoc tempore vixisse ac Puellam Joannam vidisse ; quæ ex ignota rusticaque puella, bellicis facimoribus eo pervenisset, ut ei rex Carolus sumptus, quibus comitis familiam æquaret, suppeteret, ne apud viros militares per causam inopiæ vilesceret. Conspiciebatur enim ejus in comitatu, præter nobiles puellas, procurator domus, stabuli præfectus, nobiles adolescentes pueri a manibus, a pedibus, a cubiculis ; colebaturque a rege ; a proceribus ac imprimis a populo instar divæ habebatur.

450Clément de Fauquemberque

Personne n’a encore nommé Clément de Fauquemberque parmi les auteurs à consulter sur Jeanne d’Arc ; mais son témoignage a été invoqué plus d’une fois. Greffier au parlement de Paris pendant la domination anglaise, ce personnage a consigné sur l’un des registres confiés à ses soins, des notes historiques qui, indépendamment du mérite extrême d’avoir été écrites sous l’impression même des événements, ont encore celui de nous fournir des détails tout particuliers sur divers points et notamment sur le supplice de Jeanne.

Réunir ces fragments m’a semblé une chose utile. Sans me borner exclusivement aux articles où la Pucelle est nommée, j’ai recueilli la mention de tous les faits qui m’ont semblé capables de montrer les angoisses du gouvernement anglais pendant le voyage de Charles VII à Reims. On y trouvera des traits bien forts à ajouter au tableau qui est déjà tracé dans le Journal d’un bourgeois de Paris.

Le caractère de l’auteur se montre à nu dans l’un des protocoles du registre tenu par lui. Voici ses propres paroles :

Perquem reges regnant et juris conditores justa decernunt, invocato nomine, incipit registrum conciliorum causarum civilium parlamenti incepti nona die mensis decembris anno millesimo quadringentesimo tricesimo ab incarnatione Domini, et anno XV° quo ego, Clemens de Fauquembergue, in utroque jure licentiatus, ecclesiœ Ambianensis decanus, regis protonotarius, dicti parlamenti grapharius, hujusmodi officium exercui, intermisso jus dicentis officio, juxta illud Virgilii :

Maluit et mutas agitare inglorius artes.

Aimer mieux rester simple greffier que briguer, lorsqu’on le pourrait par sa position et par ses grades, les hauts offices de la magistrature, c’est faire preuve d’un esprit sage assurément. En effet, l’opinion que maître Clément laisse entrevoir dans ses notes, 451est celle d’un modéré. Plus d’une fois il atténue, par des réflexions en latin, la dureté officielle de sa rédaction. Son dernier mot sur Jeanne d’Arc est une prière pour son salut.

Le registre de Clément de Fauquemberque appartient aujourd’hui à la section judiciaire des Archives du royaume (Conseil n° 15). Il est célèbre pour contenir ce qu’il a plu à quelques-uns d’appeler un portrait de la Pucelle. C’est un petit croquis d’une femme à mi-corps, vue de profil, tenant une épée d’une main et de l’autre une bannière avec le monogramme de Jésus. Rien ne mérite moins le nom de portrait que cette fantaisie échappée à la plume du greffier le jour où il enregistra la nouvelle de la délivrance d’Orléans. La robe et les longs cheveux qu’il a donnés à son personnage, prouvent jusqu’à quel point il était encore mal informé en ce moment.

Mardy Xe jour de may, fut rapporté et dit à Paris publiquement, que dimanche derrenier passé, les gens du dauphin en grant nombre, aprez pluiseurs assaulz continuelment entretenuz par force d’armes, estoient entrez dedens la bastide que tenoient Guillaume Glasdal et autres capitaines et gens d’armes anglois de par le roy, avec la tour de l’yssue du pont d’Orléans par delà Loyre ; et que ce jour, les autres capitaines et gens d’armes tenans le siége et les bastides par deçà Loyre, devant la ville d’Orléans, s’estoient partiz d’icelles bastides, et avoient levé leur siége pour aller conforter ledit Glasdal et ses compagnons, et pour combatre les ennemis qui avoient en leur compagnie une pucelle, seule ayant banière entre lesditz ennemis, si comme on disoit. Quis even tus fuerit, novit Deus bellorum dux et princeps potentissimus in prælio318.

452— Mardi, XIIIIe jour de ce mois [de juin], les gens d’armes du dauphin, après pluiseurs assaulz continuelz et entretenuz depuis le samedi precédent, par force d’armes recouvrèrent et prindrent la ville de Jargueau sur Loyre, en laquelle estoient retrais en garde et garnison le conte de Sulfok et autres gens de guerre anglois, qui furent prins par assault à la volonté des ennemis, qui avoient en leur compaignie une pucelle portant banière, si comme on disoit ; laquelle avoit esté present à faire lever les gens d’armes estans lors ès bastides devant Orliens.

— Ce jour [XVIIIe de juin] messire Jehan Ffastolf, le sire de Lescale, messire Thomas de Rampston et autres capitaines, gens d’armes et archiers anglois, qui s’estoient assemblez pour conduire vivres et faire secours au sire de Talboth et autres capitaines et gens d’armes anglois, estans magaires en la garde et garnison des villes et forteresses de Meung et de Baugency sur Loire, furent rencontrez sur les champs entre Yenville et Baugency, et par desroy furent desconfis par les ennemis estans en presque pareil nombre. En la compagnie desquelz estoit la Pucelle qui avoit esté avec eulz, le Xe jour de may, à lever le siége devant Orléans et le XIIIe jour de ce mois à la prise et recouvrance de Jargueau par lesdiz ennemis ; qui, au rencontre dessusdit, prindrent entre lez autres leurs prisonniers lesdiz de Talboth, Rampston et Lescale, si 453comme on disoit. Et ledit Ffastolf se retrahy et retourna devers le duc de Bedford estant lors à Corbueil. Et hic subcubuerunt Anglici absque defensione, ut fertur.

— Ce jour [XIXe de jullet] fu dit publiquement à Paris pour nouvelles, que messire Charles de Valois, dimenche derrenier passé, XVIIe jour de ce mois, avoit esté sacré en l’église de Reins, en la manière que son père et les autres roys de France ont esté sacrez par cy devant.

— Lundi, XXVe jour de jullet, le cardinal d’Excestre, qui estoit nouvellement passé la mer avec grant nombre de gens d’armes et archiers d’Angleterre, jusquez au nombre de V mil ou environ, en intencion de aler à l’encontre des Boemiens et autres héretiques, vint et entra à Paris avec le duc de Bedford, son nepveu, régent, acompagniez desdiz gens d’armes et archiers et d’autres ; attendans la venue, ayde ou assistence du duc de Bourgoigne, qui avoit fait et faisoit grant mandement de gens d’armes, ses subgiez et alyez, en intencion de resister et combatre messire Charles de Valois et ses gens d’armes qui nagaires avoient esté receuz à Troies, à Chaalons, à Reins, à Laon et en pluiseurs autres villes de ce royaume, nagaire à lui désobéissans, si comme on disoit. De intentione judicet Deus.

— Ce jour [IIIe d’aoust], le cardinal d’Excestre se parti de Paris, acompaignié seulement de ses familiers et domestiques, pour aler et estre à Rouan. Et 454laissa à Paris grant nombre de gens d’armes et de trait qu’il avoit nagaires amenez à Paris, qui l’endemain partirent avec le duc de Bedford, nepveu dudit cardinal, regent, pour l’acompagnier et pour combatre les ennemis qui estoient ou païs de Brie et environ, en pluiseurs villes et forteresses qu’ilz avoient nouvellement recouvreez, et y avoient trouvé assez prompte obéissance, sans y faire assault ou effort de armes ou de guerre.

— Vendredi, XXVIe jour d’aoust, messire Loys de Lucembourg, évesque de Theroenne et chancelier de France, vint en la chambre de parlement où estoient les présidens et conseillers dez trois chambres dudit parlement, les maistre dez requestes de l’ostel, l’évesque de Paris, le prevost de Paris, les maistres et clers des comptes, les advocas et procureurs de céans, l’abbé de Chastillon, le prieur de Corbueil, Me J. Chuffart, Me Pasquier de Vaulz319, le doien de Saint-Marcel, le commandeur de Saint-Anthoine, le trésorier de Saint-Jaques de l’Ospital, le prieur de Sainte-Katherine, le prieur des Jacobins320, le prieur des Carmes, le prieur dez Célestins, le curé de Saint-Nicolas-dez-Champs, le curé de Saint-Médart, le curé de Sainte-Croix, lez fermiers de la cure Saint-Andry des-Ars, le curé de Saint-Laurens, etc., et pluiseurs autres. Lesquelz, en ensuiant ce que avoit esté juré 455par pluiseurs habitans de ceste ville de Paris, en la presence dez ducs de Bedford, régent, et de Bourgongne, estans lors en la salle de céans sur Seyne, ung jour avant le dernier departement du duc de Bourgongne de ceste ville de Paris321 ; et ce que depuis avoit esté juré par pluiseurs desdiz habitans en la presence dudit de Bedford, avant son dernier departement de Paris : firent serement en effect de vivre en paix et union en ceste ville, soubz l’obéissance du roy de France et d’Angleterre, selon le traitté de la paix322.

Ce jour, ledit chancelier, en la présence des gens du conseil du roy estans lors en ladicte chambre de parlement, commist maistre Phelippe de Rully, tresorier de la Saincte-Chappelle et maistre dez requestes de l’ostel, et maistre Marc de Foras, archediacre de Therasche, maistre dez comptes du roy, à recevoir les seremens pareilz que dit est, des gens d’église de Paris, séculiers et réguliers. Et l’endemain et les jours ensuians, alèrent lesdiz commis ès chapitres, ès con vens et églises de ceste ville, pour faire ce que dit est. Et depuis a vaqué la court par pluiseurs journeez et n’ont point esté assemblez céans les présidens et conseillers pour oyr les plaidoieries ne pour entendre à l’expédicion des causes et procès, en la manière acoustumée ; mais seulement sont aucuns d’iceulz venuz en la chambre de parlement pour oyr requestes de causes urgens et necesseres, et pour pourveoir aux cas 456survenans à l’occasion des gens d’armes de messire Charles de Valoys, estans en pluiseurs villes et cités environ de Paris323.

— Mercredi, VIIe jour de septembre, oye la relacion de messire Phelippe de Morvillier et de messire Richart de Chancey, presidens, fu appoincté que la somme de IIIIii IIII livres parisis, mise en despost ès mains de Me Jehan Coletier par Jaquet Vivian, seroit baillée au receveur de Paris commis à recevoir lez despotz, etc., si comme plus à plain est contenu ou registre des plaidoieries. Et est vray que lors on faisoit prendre et lever de par le roy touz depostz et faire emprumptz aux églises et personnes ecclésiastiques, bourgois et habitans de la ville de Paris, pour paier et entretenir les gens d’armes estans à Paris pour garder la ville et les habitans d’icelle, à l’encontre des gens d’armes de messire Charles de Valois estans à Saint-Denis et en pluiseurs places environ Paris324.

— Jeudy, VIIIe jour de septembre M CCCC XXIX, feste de la Nativité de la Mère Dieu, les geus d’armes de messire Charles de Valois, assemblez en grant nombre d’emprez les murs de Paris, leiz la porte Saint-Honnoré, esperans par commocion de peuple grever et dommagier la ville et les habitans de Paris, plus que par puissance ou force d’armes ; environ deux 457heures aprez midy, commencèrent de faire semblant de vouloir assaillir ladicte ville de Paris. Et hastivement pluiseurs d’iceulx estans sur la Place aux Pourceaux et environ prèz de ladicte porte, portant longuez bourrées et fagos, descendirent et se boutèrent ès premiers fossés, èsquelz point n’avoit d’eaue, et gettèrent lesdictes bourrées et fagos dedens l’autre fossé prochain des murs, esquelz avoit grant eaue. Et à celle heure y ot dedens Paris gens affectez ou corrompuz, qui eslevèrent une voix en toutez lez parties de la ville de çà et de là les pons, crians que tout estoit perdu, et que les ennemis estoient entrez dedans Paris et que chacun se retrahist et fist diligence de soy sauver. Et à celle voix, à une mesme heure de l’approchement desdicts ennemis, se departirent des églises de Paris toutes les gens estans lors ès sermons, et furent moult espoventez, et se retrahirent les pluiseurs en leurs maisons, et fermèrent leurs huys. Mais pour ce n’y ot aucune autre commocion de fait entre lesdicts habitans de Paris. Et demourèrent à la garde et défense des portes et dez murs d’icelle ville ceulz qui estoient deputez, et en leur ayde survindrent pluiseurs autres desdictz habitans qui firent très bonne et forte resistence aux gens dudict messire Charles de Valoys, qui se tindrent dedens ledict premier fossé et dehors sur ladicte Place aux Pourceaulz et à l’environ, jusquez à dix ou onze heures de nuit qu’ils se departirent à leur dommage. Et d’eulz en y ot pluiseurs mors et navrez de trait et de canons. Et entre les autres fut blécée en la jambe, de trait, une femme que on appelloit la Pucelle, qui conduisoit l’armée avec les autres capitaines dudict messire Charles de Valois, 458qui s’attendoient de plus grever Paris par ladicte commocion que par assault ou force d’armes ; car, se pour chascun homme qu’ilz avoient lors, ilz en eussent eu quatre ou plus, aussi bien armez qu’ilz estoient, ilz n’eussent mie pris ladicte ville de Paris par assault ne par siége, tant qu’il y eust eu vivres dedens la ville, qui en estoit lors bien pourveue pour longtemps ; et estoient les habitans bien uniz avec les gens d’armes de ladicte ville pour resister à l’assault et entreprinse dessusdicte. Et mesmement pour ce que on avoit dit et disoit on publiquement à Paris, que ledict messire Charles de Valois, fils du roy Charles VIe derrenier trespassé, cui Dieu pardoint, avoit abandonné à ses gens ladicte ville de Paris et les habitans d’icelle, grans et petits, de tous estats, hommes et femmes, et quod erat sua intentio redigendi ad aratum urbem Parisiensem, christianissimis civibus habitatam ; quod non erat facile credendum325.

— Jeudi XXVe jour de ce mois [de may M CCCC XXX], messire Loys de Lucembourg, évesque de Theroenne, chancelier de France, receu lettres de messire Jehan de Lucembourg, chevalier, son frère, faisans entre autres choses mencion que, mardi derrain passé, à une saillie que firent les capitaines et gens d’armes de messire Charles de Valois, estans lors en la ville de Compiengne, contre les gens du duc de Bourgongne qui s’estoient logiez et approchiez d’icelle ville en intencion de l’assegier, les gens dudit de Valois furent tellement contrains de retourner, que pluiseurs 459d’iceulz ne eurent mie loisir de rentrer dedens la ville. Et se boutèrent les aucuns d’iceulz dedens la rivière joingnant des murs, eu peril de leur vie ; les autres demourèrent prisonniers dudit messire Jehan de Lucembourg et des gens dudit duc de Bourgongne qui, entre les autres, y prindrent et tiennent prisonnière la femme que les gens dudit messire Charles appeloient la Pucelle, qui avoit chevance en armes avec eulz et avoit esté present à l’assault et desconfiture des Anglois qui tenoient les bastides devant Orléans, et qui tenoient la ville de Jargueau et autres villes et forteresses, ut supra in registro X diei mensis maii M CCCC XXIX326.

— Le trentiesme jour de may M CCCC XXXI, par procès de l’Église, Jehanne, qui se faisoit appeller la Pucelle, qui avoit esté prise à une saillie de la ville de Compiengne par les gens de messire Jehan de Lucembourg estans avec autres au siége de ladicte ville, ut in registro XXVæ diei mensis maii M CCCC XXX, a esté arse et brulée en ladite ville de Rouen. Et estoit escrit en la mittre qu’elle avoit sur sa teste les mos qui s’ensuyent : Heretique, relapse, apostate, ydolatre. Et en ung tableau devant l’eschaffault où ladicte Jehanne estoit, estoient escrips cez mos : Jehanne qui s’est faict nommer la Pucelle, menterresse, pernicieuse, abuserresse de peuple, divineresse, supersticieuse, blasphemeresse de Dieu, presumptueuse, malcréant de la foy de Jhesucrist, vanteresse, ydolatre, 460cruelle, dissolue, invocateresse de déables, apostate, scismatique et heretique. Et pronunça la sentence messire Pierre Cauchon, évesque de Beauvais, ou dyocèse duquel ladite Jehanne avoit esté prinse, comme dit est. Et appela à faire ledit procès pluiseurs notables gens d’église de la duchié de Normendie, graduez en science, et pluiseurs théologiens et juristes de l’Université de Paris, ainsi que on dit estre plus à plain contenu oudit procès. De gestis hujus Johannæ vide supra in registro diei decimæ maii M CCCC XXIX, etc. Et fertur quod in extremis, postquam fuit relapsa, ad ignem applicata, pœnituit lacrimabiliter, et in ea apparuerunt signa pœnitentiæ. Deus suæ animæ sit propitius et misericors327.

461Le prétendu bourgeois de Paris

L’usage s’obstine à désigner par la qualité de bourgeois un homme qui dit de lui quelque part, en parlant d’un savant étranger :

Il a disputé à nous, au collége de Navarre, qui estions plus de cinquante des plus parfaits clercs de l’Université de Paris.

Les érudits, il est vrai, ont donné naissance à l’usage. Des fragments d’un journal parisien du temps de Charles VI étant tombés entre les mains de Denys Godefroy, cet éditeur crut y reconnaître l’ouvrage d’un bourgeois et les donna au public sous cette attribution. Plus tard, De la Barre publia dans ses Mémoires pour l’Histoire de Bourgogne, une autre copie du même journal qui embrassait, outre le règne de Charles VI, celui de Charles VII jusqu’à l’an 1449. Dans la nouvelle partie se trouvait le passage rapporté ci-dessus, et De la Barre le vit bien ; mais ce passage détruisait l’hypothèse de Godefroy quant à l’auteur, et De la Barre n’en voulut pas convenir. Pour accorder les choses, il recourut au moyen désespéré de la distinction, donna deux auteurs à la chronique : l’un, bourgeois qui aurait tenu registre des événements jusqu’à l’année 1432 ; l’autre, suppôt de l’Université, et continuateur de la besogne à partir de 1432. Cela n’est pas soutenable. Le Journal de Paris n’a qu’un style, qu’un esprit et qu’un auteur. Cet auteur, il faut bien le croire lorsqu’il se déclare membre de l’Université, et surtout il ne faut pas, comme De la Barre, prendre en risée ce qu’il dit du rang éminent qu’il occupait dans la science. Il est possible qu’un jour, son nom étant découvert, on reconnaisse en lui l’un des fameux révolutionnaires du XVe siècle. Son style trivial, coloré, plein de boutades et de traits, rare pour un clerc escumant latin, décèle l’habitude des assemblées populaires. Comme homme politique, sa persistance dans ses opinions n’est pas moins significative. Attaché au parti qui fut vaincu en 1414, il déteste 462tous les régimes qui ont été en vigueur depuis celui des bouchers, quoique les Anglais lui soient moins odieux que les Armagnacs.

Il n’est pas étonnant que le témoignage d’un pareil homme sur Jeanne d’Arc soit hostile, le plus hostile qui nous soit resté du XVe siècle ; cependant on n’y trouvera rien qui approche des calomnies imaginées dans les temps modernes. Les griefs allégués se réduisent à une paraphrase des fameux douze articles transmis par Pierre Cauchon à l’Université de Paris. D’ailleurs l’auteur a beau se prévaloir et des conclusions de la Faculté, et des redites prêchées aux Parisiens par l’inquisiteur de la foi, par dessous la haine de l’homme de parti, perce la crainte du théologien. Il est bien moins sûr de son fait qu’il ne s’efforce de le paraître sur ceste chose en forme de femme ; et il se laisse aller à dire enfin qu’elle fut brûlée, quelque mauvaiseté ou bonté qu’elle eust faite.

L’original du Journal de Paris passe pour être à Rome parmi les manuscrits de la reine de Suède ; nous n’en avons en France que des copies modernes, et l’édition de De la Barre qui a été reproduite dans toutes les collections de Mémoires.

1429

Item. En cestui temps avoit une Pucelle, comme on disoit, sur la rivière de Loire, qui se disoit prophète, et disoit : Telle chose adviendra pour vray. Et estoit contraire au régent de France et à ses aydans. Et disoit on que, malgré tous ceulx qui tenoient le siége devant Orléans, elle entra en la cité à tout grant foison d’Arminacs et grant quantité de vivres, que oncques ceulx de l’ost ne s’en meurent ; et si les voyoient passer à un trait ou deux d’arc près d’eux ; et si avoient si grant nécessité de vivres, que un homme eust bien mangé pour trois blancs de pain à son disner. Et plusieurs autres choses de elle racontoient ceulx qui mieulx amoient les Arminacs que les Bourgoignons, ne que le régent de France. Ilz affermoient que, quant elle 463estoit bien petite, qu’elle gardoit les brebis, que les oiseaulx des bois et des champs, quant les appeloit, ilz venoient mangier son pain dans son giron comme privés. In veritate apocryphum est.

Item, en cestui temps levèrent le siége les Arminacs, et firent partir Anglois par force de devant Orléans, mais ilz allèrent devant Vendosme, et la prindrent, comme on disoit328. Et partout aloit ceste Pucelle armée avec les Arminacs, et portoit son estandard, où estoit tant seulement en escript Jhesus. Et disoit on qu’elle avoit dit à un capitaine anglois qu’il se departist du siége avec sa compaignée, ou mal leur vendroit et honte à trestous ; lequel la diffama moult de langaige, comme clamer ribaude et putain ; et elle luy dist que malgré eulx tous ilz partiroient bien bref ; mais il ne le verroit jà, et si seroient grant partie de sa gent tués. Et ainsi advint il, car il se noya le jour devant que l’occision fust faite ; et despuis fut pesché et fut depecé par quartiers, et bollu et embasmé, et apporté à Saint-Merry ; et fut huit ou dix jours en la chapelle devant le cellier, et nuit et jour ardoient devant son corps quatre cierges ou torches ; et après fut emporté en son pays pour enterrer329.

Item, la première sepmaine de septembre, l’an mil quatre cens vingt-neuf, les quarteniers, chascun en son endroit, commencèrent à fortiffier Paris aux portes, de boulevarts ; ès maisons qui estoient sur les murs, affuster canons et queues330 pleines de pierres 464sur les murs, redresser les fossés dehors la ville et faire barières dehors la ville et dedans. Et en icelluy temps, les Arminaz firent escrire lettres seellées du seel du conte d’Alenchon ; et les lettres disoient : A vous, prevost de Paris et prevost des marchans et eschevins331 ; et les nommoient par leurs noms, et leur mandoient de salut par bel langaige largement, pour cuider esmouvoir le peuple l’ung contre l’autre et contre eulx ; mais on aperceut bien leur malice, et leur fut mandé que plus ne gectassent leur papier pour ce faire, et n’en tint on compte.

Item, la vigille de la Natifvité de Nostre Dame en septembre, 465vindrent assaillir aux murs de Paris les Arminaz, et le cuidoient prendre d’assault ; mais pou y conquestèrent, se ce ne fut douleur, honte et meschief ; car plusieurs d’eulx furent navrez pour toute leur vie, qui, par avant l’assault, estoient tous sains ; majs fol ne croit jà tant qu’il prend. Pour eulx le dy, qui estoient pleins de si grant malheur et de si malle créance. Et le dy pour une créature qui estoit en forme de femme avec eulx, que on nommoit la Pucelle. Que c’estoit, Dieu le scet.

Le jour de la Natifvité de Nostre Dame, firent con juracion, tout d’ung accord, de cellui jour assaillir Paris, et s’assemblèrent bien douze mille ou plus ; et vindrent environ heure de grant messe, entre onze et douze, leur Pucelle avecques eulx, et très grant foison de chariots, charrettes et chevaulx, tous chargiés de grans bourées à trois hart332, pour emplir les fossez de Paris. Et commencèrent à assaillir entre la porte Saint-Honnouré et la porte Saint-Denys ; et fut l’assault très cruel ; et en assaillant disoient moult de villeines paroles à ceulx de Paris. Et là estoit leur Pucelle, à tout son estendart, sur les conclos des fossez, qui disoit à ceulx de Paris : Rendez vous, de par Jhesus, à nous tost ; car se vous ne vous rendez avant qu’il soit la nuyt, nous y entrerons par force, veuillez ou non, et tous serez mis à mort sans mercy. —Voire, dist ung, paillarde ! ribaude ! Et trait de son arbalestre droit à elle, et lui perce la jambe tout oultre, et elle de s’enfouir. Un autre perça le pié tout oultre à celui qui portoit son estendart. Quant il se sentit navré, il leva sa visière pour veoir à oster le vireton de son pié, et ung autre lui trait, et le saingne entre les deux yeulx, et le navre à mort : dont la Pucelle et le duc d’Alençon jurèrent depuis que mieulx ilz amassent avoir perdu quarante des meilleurs hommes d’armes de leur compaignée.

L’assault fut moult cruel d’une part et d’autre, et dura bien jusques à quatre heures après disner, sans ce qu’on sceust qui eut le meilleur. Ung pou après quatre heures, ceulx de Paris prindrent cuer en eulx ; et tellement les bersèrent de canons et d’autre traict, qu’il leur convint par force reculer et laisser leur assault, et eulx en aller. Qui mieulx s’en povoit aller, estoit le 466plus eureux ; car ceulx de Paris avoient de grans canons qui gettoient de la porte Saint-Denys jusques par delà Saint-Ladre largement, qu’ilz leur gettoient au dos ; dont moult furent espovantez. Ainsi furent mis à la fuite ; mais homme n’issy de Paris pour les suivir, pour paour de leurs embusches.

Eulx en allant, ilz boutèrent le feu en la grange des Mathurins, emprès les Porcherons ; et mirent de leurs gens qui mors estoient à l’assault, qu’ilz avoient troussés sur leurs chevaulx, dedans cellui feu grant foison, comme faisoient les payens à Rome jadis ; et mauldissoient moult leur Pucelle, qui leur avoit promis que sans nulle faute ilz gaigneroient à celluy assault la ville de Paris par force, et qu’elle y geyroit celle nuyt, et eulx tous, et qu’ilz seroient tous enrichis des biens de la cité, et que tous seroient mis, qui y mettroient aucune deffence, à l’espée, ou ars en sa maison. Mais Dieu qui mua la grant emprinse d’Oloferne par une femme nommée Judith, ordonna par sa pitié aultrement qu’ilz ne pensoient : car le lendemain y vindrent querir par saufconduit leurs mors, et le hérault qui vint avecques eulx, fut sarmenté du cappitaine de Paris, combien yavoit eu de navrés de leurs gens ; lequel jura qu’ilz estoient bien quinze cens, dont bien cinq cens ou plus estoient mors ou navrés à mort. Et vray est qu’en cest assault n’avoit aussi comme nuls hommes d’armes, qu’environ quarante ou cinquante Anglois, qui moult y firent bien leur debvoir, car la plus grant partie de leur charroy, en quoy ilz avoient amené leurs bourrées, ceulx de Paris leur ostèrent ; car bien ne leur debvoit pas venir de vouloir faire telle occision le jour de la sainte Natifvité de Nostre Dame.

1430

467Le vingt-troisiesme jour de may, fut prinse devant Compiègne dame Jehanne, la Pucelle aux Arminaz, par messire Jehan de Luxembourg et ses gens, et bien mille Anglois qui venoient à Paris ; et furent bien quatre cens des hommes à la Pucelle, que tuez, que noyez.

Item, le troisiesme jour de septembre, à ung dimanche, furent preschées au puis Nostre-Dame deux femmes, qui, environ demy an devant, avoient esté prinses à Corbeil et admenées à Paris ; dont la plus aisnée, Pierronne (et estoit de Bretaigne bretonnant), elle disoit et vray propos avoit, que dame Jehanne, qui s’armoit avec les Arminaz, estoit bonne, et ce qu’elle faisoit estoit bien fait et selon Dieu.

Item, elle recogneut avoir deux fois receu le précieux corps de Nostre Seigneur en ung jour.

Item, elle affermoit et juroit que Dieu s’apparoit souvent à elle en humanité, et parloit à elle comme amy fait à autre, et que la darraine fois qu’elle l’avoit veu, il estoit long vestu de robe blanche, et avoit une huque vermeille pardessous : qui est aussi comme blas pheme. Si ne s’en volt oncques revocquer de l’affermer en son propos, qu’elle véoit Dieu souvent vestu ainsi ; par quoy, cedit jour, fut jugée à estre arse, et mourut en ce propos cedit jour de dimenche. Et l’autre fut de livrée pour celle heure.

1431

La vigille du Saint-Sacrement en icelluy an, qui fut le trentiesme jour de may oudit an mil quatre cens trente et ung, dame Jehanne, qui avoit esté prinse devant Compiègne, qu’on nommoit la Pucelle, icellui jour fut fait un preschement à Rouen, 468elle estant en ung eschaffault que chascun la povoit veoir bien clerement, vestue en habit d’homme ; et là lui fut demonstré les grans maulx doloureux qui par elle estoient advenuz en chrestienté, especialement ou royaulme de France, comme chascun scet ; et comment le jour de la sainte Natifvité Nostre Dame, elle estoit venue assaillir la ville de Paris à feu et à sang, et plusieurs grans pechez enormes qu’elle avoit fait et fait faire ; et comment à Senlis et ailleurs elle avoit fait ydolastrer le simple peuple, car, par sa faulce ypocrisie, ilz la suivoient comme sainte pucelle ; car elle leur donnoit à entendre que le glorieux archange saint Michel, sainte Katerine et sainte Marguerite, et plusieurs autres sains et saintes se apparoient à ly souvent, et parloient à ly comme amy fait à l’autre, et non pas comme Dieu a fait aucunes fois à ses amis par revélacions, mais corporellement et bouche à bouche, comme nn amy à autre.

Item, vray est qu’elle disoit estre aagée environ de vingt sept ans333, sans avoir honte que maugré père et mère et parens et amis, que souvent allast à une belle fontaine ou pays de Lorraine, laquelle elle nommoit Bonne Fontaine aux Fées Nostre-Seigneur ; et en icellui lieu, tous ceulx du pays, quant ilz avoient fiebvre, ilz alloient pour recouvrer garison ; et là alloit souvent laditte Jehanne la Pucelle, sous un grant arbre qui la fontaine ombroit ; et s’apparurent à ly sainte Katerine et sainte Marguerite, qui lui dirent qu’elle allast à un capitaine qu’ilz lui nommèrent ; laquelle y alla sans prendre congié à père ne à mère. 469Lequel cappitaine la vesti en guise d’homme, et lui sainct l’espée, et lui bailla ungescuier et quatre vallets, et fut en ce poinct montée sur un bon cheval ; et en ce poinct vint au roy de France, et lui dist que du commandement de lui estoit venue à lui, et qu’elle le feroit estre le plus grant seigneur du monde, et qu’il fust ordonné que trestous ceulx qui lui desobéiroient, fussent occis sans mercy ; et que saint Michel et plusieurs anges lui avoient baillé une couronne moult riche pour lui ; et si avoit une espée en terre aussi pour lui ; mais elle ne lui rendroit, tant que sa guerre fust faillie. Et tous les jours chevaulchoit avec le roy, à grant foison de gens d’armes, sans aucune femme, vestue, atachée et armée en guise d’homme, ung gros baston en sa main ; et quant aucun de ses gens mesprenoit, elle frappoit dessus de son baston grans coups, en manière de femme très cruelle.

Item, dit que elle est certaine de estre en paradis en la fin de ses jours.

Item, dit qu’elle est toute certaine que c’est saint Michel, sainte Katerine et sainte Marguerite qui à ly parlent souvent, et quant elle veut, et que bien sou vent les a veues avoir couronnes d’or en leurs testes ; et que tout ce qu’elle fait est du commandement de Dieu ; et plus fort, dit qu’elle scet grant partie des choses à advenir.

Item, plusieurs fois a prins le precieux sacrement de l’autel toute armée, vestue en guise d’homme, les cheveulx rondiz, chaperon déchiqueté, gippon, chausses vermeilles atachées à foeson aguillettes. Dont aucuns grans seigneurs et dames lui disoient, en la reprenant de la derision de sa vesteure, que c’estoit 470pou prisier Nostre Seigneur de le recevoir en tel habit, femme qu’elle estoit ; laquelle leur respondit promptement car pour riens n’en feroit autre, et que mieux ameroit mourir que laisser l’habit d’homme pour nulle defence ; et que se elle vouloit, elle feroit tonner et autres merveilles ; et qu’une fois on lui volt faire de son corps desplaisir, mais elle sailly d’une haute tour en bas, sans soy blecier aucunement.

Item, en plusieurs lieux elle fist tuer hommes et femmes, tout en bataille, comme de vengeance volontaire ; car qui n’obéyssoit aux lettres qu’elle faisoit, elle faisoit tantost mourir sans pitié quant elle en avoit povoir. Et disoit et affermoit qu’elle ne faisoit nulle riens que par le commandement que Dieu lui mandoit très souvent par l’archange saint Michel, sainte Katerine et sainte Marguerite, lesquelx lui faisoient ce faire, et non pas comme Nostre Seigneur faisoit à Moyse ou mont de Sinaï, mais proprement lui disoient des choses secrettes à advenir, et qu’ilz lui avoient ordonné et ordonnoient touttes les choses qu’elle faisoit, fust en son habit ou autrement.

Telles faulces erreurs et pires avoit assez dame Jehanne ; et lesquelles lui furent touttes declairées devant tout le peuple : dont ilz orent moult grant horreur, quant ilz ouyrent raconter les grans erreurs qu’elle avoit eues contre nostre foy, et avoit encore ; car pour chose qu’on lui demonstrast ses grans maléfices et erreurs, elle ne s’en effraioit ne esbahissoit, ains respondoit hardiment aux articles. qu’on lui proposoit devant elle, comme celle qui estoit toutte pleine de l’ennemi d’enfer. Et bien y parut, car elle véoit les clercs de l’université de Paris, qui si humblement la 471prioient qu’elle se repentist et revocquast de celle malle erreur, et que tout lui seroit pardonné par penitence, ou se non, elle seroit devant tout le peuple arse, et son ame dampnée ou fons d’enfer ; et lui fut monstré l’ordonnance et la place où le feu debvoit estre fait pour l’ardoir bientost, si elle ne se revocquoit.

Quant elle veit que c’estoit à certes, elle cria mercy, et soy revoca de bouche ; et fut sa robe ostée, et vestue en habit de femme ; mais aussitost qu’elle se veit en tel estat, elle recommença son erreur comme devant, demandant son habit d’homme. Et tantost elle fut de tous jugiée à mourir ; et fut liée à une estache qui estoit sur l’eschaffault, qui estoit fait de plastre, et le feu sus lui ; et là fut bientost estainte et sa robe toutte arse, et puis fut le feu tiré arrière ; et fut veue de tout le peuple toutte nue, et tous les secrez qui peuent estre ou doibvent en femme, pour oster les doubtes du peuple. Et quant ilz l’orent assez à leur gré veue toutte morte liée à l’estache, le bourrel remist le feu grant sus sa poure charongne, qui tantost fut toute comburée, et os et char mis en cendre. Assez avoit là et ailleurs, qui disoient qu’elle estoit martyre et pour son droit seigneur ; autres disoient que non, et que mal avoit fait qui tant l’avoit gardée. Ainsi disoit le peuple ; mais quelle mauveseté ou bonté qu’elle eust faite, elle fut arse cellui jour.

Item, le jour Saint-Martin-le-Bouillant334 fut faite une procession générale à Saint-Martin-des-Champs ; et fist on une predicacion ; et la fist ung frère de l’ordre 472de Saint Dominique, qui estoit inquisiteur de la foy335, maistre en théologie ; et prononça de rechief tous les fais de Jehanne la Pucelle. Et disoit qu’elle avoit dit qu’elle estoit fille de très poures gens, et qu’environ l’aage de quatorze ans elle s’estoit ainsi maintenue en guise d’homme, et que son père et sa mère l’eussent faicte voulentiers dès lors mourir, s’ilz eussent peu sans blecier conscience ; et pour ce se departit d’eulx accompaignée de l’ennemy d’enfer ; et depuis vesquit homicide de chrestienté, plaine de feu et de sang, jusques à tant qu’elle fut arse. Et disoit qu’elle se fust revocquée, qu’on lui eust baillé penitence, c’est assavoir quatre ans en prison à pain et à eaue : dont elle ne fist oncques jour ; mais se faisoit servir en la prison comme une dame ; et l’ennemy s’apparut à lui troisiesme, c’est assavoir saint Michel, sainte Katerine et sainte Marguerite, comme elle disoit, que moult avoit grant peur que ne la perdist, c’est assavoir iceulx ennemy ou ennemys en la fourme de ces trois sains, et lui dist : Meschante créature, qui pour paour as laissé ton habit, n’aye pas paour, nous te garderons moult bien de tous. Pour quoy, sans attendre, se despouilla, et se revestit de touttes ses robes qu’elle vestoit quant elle chevauchoit, qu’elle avoit boutées au feurre336 de son lit ; et se fia en l’ennemy tellement, qu’elle disoit qu’elle se repentoit de ce que oncques avoit laissé son habit. Quand l’Université, ou ceulx de par elle, veirent ce, et qu’elle estoit ainsi obstinée, 473si fut livrée à la justice laye pour mourir. Quand elle se veit en ce point, elle appela les ennemis qui se apparoient a ly en guise de sains ; mais oncques, puis qu’elle fut jugée, nul ne s’apparut à elle pour invocation qu’elle sceust faire. Adonc s’advisa, mais ce fut trop tard.

Encore dist il en son sermon qu’ilz estoient quatre, dont les trois avoient esté prinses ; c’est à savoir ceste Pucelle, et Peronne et sa compaigne, et une qui est avec les Arminaz, nommée Katerine de la Rochelle337 ; laquelle dit que, quant on sacre le précieux corps de Nostre-Seigneur, qu’elle voit merveilles du hault secret de Nostre-Seigneur Dieu. Et disoit que 474touttes ces quatre poures femmes, frère Richart le cordelier, qui après lui avoit si grant suyte quant il prescha à Paris aux Innocens et ailleurs, les avoit toutes ainsi gouvernées, car il estoit leur beau père338 ; et que le jour de Noël, en la ville de Jargau, il bailla à ceste dame Jehanne la Pucelle trois fois le corps Nostre Seigneur : dont il estoit moult à reprendre ; et l’avoit baillé à Peronne cellui jour deux fois, par le tesmoing de leur confession et d’aucuns qui presens furent aux heures qu’il leur bailla le precieux sacrement.

1440

En ce temps estoit très grant nouvelle de la Pucelle, dont devant a esté faitte mencion, laquelle fut arse à Rouen pour ses demérites ; et y avoit adonc maintes personnes qui estoient moult abusez d’elle, qui croyoient fermement que par sa sainteté elle se fust eschappée du feu, et qu’on eust arse une autre, cuidant que ce fust elle. Mais elle fut bien veritablement arse, et toute la cendre de son corps fut pour vray gettée en la rivière, pour les sorceries qui s’en feussent peu ensuivir339.

Notes

  1. [282] Une note marginale du manuscrit 8346, écrite du temps de Charles VII ou de Louis XI, rectifie ainsi cette assertion : Toute sa vye fut bergère gardant les berbis jusques à ce qu’elle fut menée devers le roy ; ne jamès n’avoit veu cheval, au moyns pour monter dessus.
  2. [283] Mille dans les éditions.
  3. [284] Baugency.
  4. [285] Les éditions portent de huit à neuf mille.
  5. [286] Lacune dans les manuscrits et dans les éditions.
  6. [287] Saint-Fargeau.
  7. [288] Et non sixiesme comme dans les éditions, ce qui a fait faire des dissertations sans fin aux critiques des siècles derniers.
  8. [289] C’est-à-dire Maillé.
  9. [290] C’est-à-dire Baron.
  10. [291] Christophe de Harcourt, le seigneur de Dampierre, celui de Fontaines et Raoul de Gaucourt. Le voyage de ces ambassadeurs à Arras, est raconté dans le chapitre LXVII de Monstrelet, que nous ne rapportons pas ici.
  11. [292] Les éditions portent si furent alors informés. La leçon de notre manuscrit donne plus d’importance à ce passage, puisque c’est Monstrelet lui-même qui parle sous son autorité des dispositions bienveillantes du conseil de Bourgogne à l’égard de Charles VII.
  12. [293] Erreur de chiffre. C’est le 8 qu’eut lieu l’assaut de Paris.
  13. [294] Ce mot désigne les glacis levés en avant des fossés.
  14. [295] Après ce mot, il y a dans le manuscrit comme, et le reste de la ligne en blanc.
  15. [296] Les éditions portent Vendôme, et leur témoignage était le seul que je connusse quand j’ai discuté sur ce nom dans mon premier volume (p. 13, note).
  16. [297] Le reste est absolument conforme à la circulaire imprimée à la suite du Procès de condamnation, t. I, p. 489 ; sauf le dernier paragraphe, qui dans la circulaire était un résumé dogmatique et moral du procès, et qu’on a remplacé dans la lettre au duc par la courte mention du supplice ci-rapportée.
  17. [298] Le reste comme Monstrelet.
  18. [299] Ce paragraphe ainsi que le précédent ne sont pas ici à leur place, peut-être par une erreur du copiste chargé d’intercaler les additions de Wavrin dans le texte de Monstrelet, quoique les derniers mots dont cy aprez sera fait mention, peuvent faire imputer la faute à Wavrin lui-même. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en transposant ces deux paragraphes après le récit de l’entrée des bateaux au port d’Orléans (voyez p. 410), la narration marche on ne peut mieux, et on épargne à l’auteur un double anachronisme.
  19. [300] C’est XII qu’il faut lire, et encore en comprenant dans ce nombre les boulevards, qui n’étaient que des enceintes fermées de palissades et de fossés.
  20. [301] Voir ci-dessus, p. 408 note 1, la transposition proposée pour former transition du présent paragraphe au suivant.
  21. [302] Il est suffisamment établi par les autres témoignages que le jeudi, qui était le jour de l’Ascension, il n’y eut pas de sortie.
  22. [303] Les chefs de chambre étaient les officiers inférieurs dans les compagnies. Ils avaient une vingtaine d’hommes sous leur commandement. Rien n’est plus rare que de trouver la mention de ce grade dans les auteurs.
  23. [304] Erreur de Wavrin, Mathe Gough était Gallois.
  24. [305] Le 29 août 1428.
  25. [306] C’est-à-dire leurs pieux en arrêt, présentant la pointe à l’ennemi.
  26. [307] Philippe, alors duc de Brabant, était cousin germain du duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui lui succéda après sa mort, arrivée le 15 août 1430.
  27. [308] Tout ce paragraphe, traduit en français par M. Le Brun de Charmettes, fait partie de son Histoire de Jeanne d’Arc, t. I, p. 424.
  28. [309] C’est toujours la même pièce, donnée par Thomassin, ci-dessus, p. 305.
  29. [310] Erreur du chroniqueur. Il n’est question de cela ni au procès, ni dans les auteurs français, non plus que de l’apparition de la vierge Marie mentionnée auparavant.
  30. [311] Celui que les chroniqueurs français appellent Classidas.
  31. [312] Lacune du manuscrit. Suppléez Thieux d’après Berri.
  32. [313] Par cette locution, l’auteur désigne seulement les chevaliers et hommes d’armes équipés de toutes pièces.
  33. [314] Abréviation informe du manuscrit de la Bibliothèque royale, qui n’est qu’une copie du XVIe siècle. M. Buchon a lu aventure. C’est plutôt année qu’il faudrait conjecturer.
  34. [315] Les chroniqueurs français disent le contraire ; mais ici Chastellain semble s’être conformé plutôt au témoignage de Monstrelet.
  35. [316] Cf. le récit de Monstrelet, ci-dessus, p. 399.
  36. [317] Ce monument fut détruit presqu’entièrement par les calvinistes en 1567. Symphorien Guyon affirme qu’il avait été érigé sous le règne de Charles VII, peu de temps après la sentence de réhabilitation. Les mots hoc tempore dont se sert Pontus Heuterus, sont peut-être l’unique fondement de cette assertion qui a été répétée par tous les historiens d’Orléans. Il y a lieu de la révoquer en doute d’après la circonstance des longs cheveux que le sculpteur avait donnés à la Pucelle. D’ailleurs, ce n’est qu’à la fin du règne de Louis XI, que l’art de fondre les statues levées, commença à être pratiqué en France. Il se rait donc plus sage de reporter à ce règne l’exécution du bronze élevé en mémoire de Jeanne d’Arc par les dames d’Orléans. Remarquons toutefois que cet ouvrage devait être en place avant la fin du XVe siècle ; cela résulte de la forme de l’armure sur les parties non détruites qui furent employées dans la restauration du monument en 1570. Paul Émile, qui écrivait sous Louis XII, comme on sait, dit, sans indication de date : Aurelianenses Puellæ statuam posuere. (De rebus gestis Francorum, lib. 10). C’est là le texte le plus ancien qu’on ait sur cet objet.
  37. [318] Le greffier a ajouté postérieurement la note suivante : Vide infra in registro XXV. dici maii sequentis, de captione hujus puellæ per gentem ducis Burgundiæ. — Ce morceau a été imprimé par M. De l’Averdy, Notices et extraits des manuscrits, t. III, p. 324.
  38. [319] L’un des assesseurs au procès de condamnation.
  39. [320] Celui qui s’excusa de prendre part au procès et délégua en sa place Jean Magistri. Son nom était Graverent ou Le Graverent, comme on a vu par le procès de condamnation (t. I, p. 2).
  40. [321] La cérémonie dont il est ici question, eut lieu le 14 juillet. Elle est décrite par le Bourgeois de Paris.
  41. [322] Le traité de Troyes.
  42. [323] Cet article a été imprimé par M. Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, t. II, p. 395.
  43. [324] Imprimé par M. Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, p. 404.
  44. [325] Morceau imprimé par Felibien, Histoire de Paris, t. IV, p. 590.
  45. [326] Morceau imprimé par De l’Averdy, Notices et extraits des manuscrits, t. III, p. 342.
  46. [327] Cet article n’a jamais été imprimé intégralement ; mais les historiens de Jeanne d’Arc ont connu et cité les inscriptions de la mitre et du poteau d’attache ; notamment M. Le Brun de Charmettes, t. IV, p. 202.
  47. [328] Ils ne prirent que le château qui leur fut ôté presque aussitôt.
  48. [329] Il s’agit dans tout ceci de William Glasdall.
  49. [330] Cadi, cuves ou tonneaux. On dit encore une queue d’eau-de-vie.
  50. [331] Le prévôt des marchands alors en fonction, s’appelait Guillaume Sanguin ; les échevins étaient Imbert des Champs, mercier et tapissier, Colin de Neuville, poissonnier, Jean de Dampierre, mercier, Remon Marc, drapier. Ces magistrats furent créés révolutionnairement par la faction bourguignonne dans les premiers jours de juillet, lorsqu’on apprit le départ de Charles VII pour Reims. Le corps de ville qu’ils remplacèrent était suspect au duc de Bedford. Recourir pour plus de détails aux éditions mêmes du Journal.
  51. [332] Bourrées à trois liens.
  52. [333] Erreur de transcription sans doute. Corrigez dix-sept.
  53. [334] Le 4 juillet.
  54. [335] Sans doute c’était maître Jean Graverend, qui avait trouvé moyen de s’absenter pour le procès, déléguant à sa place Jean Lemaître.
  55. [336] Dans la paillasse.
  56. [337] Aux renseignements qui ont été donnés sur cette femme dans le Procès de condamnation (t. I, p. 106), j’ajoute le fait suivant, consigné sur le registre des Comptes et chevauchées de la ville de Tours, pour l’an 1430. J’en dois la communication à M. Vallet de Viriville : A religieux homme et honneste frère Jehan Bourget, de l’ordre de S. Augustin, la somme de dix livres tournois qui lui sont deuz et qui par delibéracion des gens d’église, bourgois et habitans de laditte ville lui a esté ordonné pour sa peine et sallaire et despens d’avoir esté de ceste ville à Sens, devers le roy nostre sire, la royne de Secille, monseigneur l’évesque de Sès et mons. de Trèves, principaux conseilliers du roy nostre dit seigneur, leur porter lettres faisans mencion d’aucunes parolles chargeans le bien et honneur des gens d’église, bourgois et habitans de ceste ditte ville et de la ville d’Angers, que avoit dictes et semées une femme de dévocion nommée Katherine, qui est de La Rochelle ; lesquelles parolles estoient que, en ceste ditte ville avoient charpentiers qui charpentoient, non pas pour logeys, et, qui ne s’en donroit garde, laditte ville estoit en voie de prandre briefment ung mauvays bout et que en icelle ville avoit gens qui le savoient bien. Lesquelles lettres il a portées et presentées, et sur ce rapporté lettres de responses des seigneurs dessus nommez, ausquelles ces presentes sont atachées ; et font mencion que de ce n’avoient aucunement oy parler, ne le roy aussi auquel ilz en ont parlé ; que le roy se fye bien esditz gens d’église, bourgoys et habitans de laditte ville. Lequel voyaige ledit frère a fait ou moys d’aost derrenier passé, et pour ce ci doit avoir ledit la somme de X l. t. Cette somme fut payée le 10 septembre 1430.
  57. [338] C’est-à dire leur père d’affection.
  58. [339] La chronique ajoute de très-grands détails sur la prétendue Pucelle qui se présenta en 1440. Nous les reproduirons ailleurs.
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