J. Quicherat  : Procès de Jeanne d’Arc (1841-1849)

Témoignages : Fausse Jeanne d’Arc

321Documents sur la fausse Jeanne d’Arc
qui parut de 1436 à 1440

I.
Chronique de Metz

Extrait de la chronique du Doyen de Saint-Thibaud de Metz, imprimé par le Père Vignier, dans le Mercure galant du mois de novembre 1683, longtemps avant l’édition complète de l’ouvrage, indiquée dans notre t. IV, p.321. La publication de ce morceau fit beaucoup de bruit. Elle donna lieu au paradoxe plusieurs fois soutenu depuis, que la Pucelle avait échappé au bûcher des Anglais. Le public qui donna un moment dans cette erreur, ignorait que dès 1650 Symphorien Guyon avait, dans son histoire d’Orléans, réduit à sa juste valeur le témoignage de l’annaliste messin ; que celui-ci même s’était corrigé ou avait été corrigé par un de ses contemporains, puisque dans un manuscrit de sa chronique (voy. l’article qui suit) l’apparition de 1436 est donnée pour une supercherie.

L’an M CCCC XXXVI, fut sire Phelepin Marcoulz maistre eschevin de Metz. Icelle année, le XXe jour de may, vint la Pucelle Jehanne qui avoit esté en France, à la Grange-aux-Hormes, près de Saint-Privay ; et y fut amoinnée pour parler à aucuns des seigneurs de Metz ; et se faisoit appeller Claude. Et le propre jour y vinrent veoir ces deux frères, dont l’un estoit chevalier, et s’appelloit messire Pierre ; et l’autre, Petit Jehan, escuyerz. Et cuidoient qu’elle fut ars ; et tantost qu’ils la virent, ils la congneurent, et aussy 322fist elle eulx. Et le lundi, XXIe jour doudit mois, ils l’ammoinont lor suer avecq eulx à Bacquillon, et ly donnaist le sire Nicole Lowe, chevalier, ung roussin du pris de XXX francs, et une paire de houzelz, et seignour Aubert Boulay ung chapperon, et sire Nicole Groingnat une espée. Et la dite Pucelle saillit sur ledit cheval très habillement, et dict plusiours choses au sire Nicole Lowe, dont il entendit bien que c’estoit celle qui avoit esté en France ; et fut recongneu par plusiours enseignes pour la Pucelle Jehanne de France, qui amoinnat sacrer le roy Charles à Reims ; et voulrent dire plusiours qu’elle avoit esté ars à Rouen en Normandie ; et parloit le plus de ses paroles par paraboles, et ne dixoit ne fuer ne ans164 de son intention ; et disoit qu’elle n’avoit point de puissance devant la Sainct-Jehan-Baptiste. Mais quant ses frères l’en orent moinnée, elle revint tantost en les festes de la Penthecoste en la ville de Mareville, enchieu Jehan Quenast ; et se tint là jusques environ trois sepmaines ; et puis se partist pour aller en Nostre-Dame-de-Liamce, ly troisiesme ; et quantelle volt partir, plusiours de Metz l’allont veoir à ladite Mareville, et ly donnont plusieurs juelz, et là recougnurent ilz que c’estoit proprement Jehanne la Pucelle de France. Et adoncq ly donnait Joffroy Dex ung cheval, et puis s’en allait à Arelont, une ville qui est en la duchié de Lucembourg.

Item, quant elle fut à Arelont, elle estoit tousjours de coste madame de Lucembourg165 ; et y fut grant 323pièce, jusques à tant le filz le comte de Warnonbourg l’enmoinnoit à Coullongne. Et l’aymoit ledit comte très fort ; et tant que, quant elle en volt venir, il ly fist faire une très belle curesse pour el armer. Et puis s’en vint à ladicte Arelon ; et là fut faict le mariage de messire Robert des Hermoises, chevalier, et de la dite Jehanne la Pucelle. Et puis après s’en vint ledit siour des Hermoises avec sa femme la Pucelle demourer en Metz, en la maison ledit sire Robert, qu’il avoit devant Saincte-Segoleine ; et se tinrent là jusques tant qu’il lors plaisit.

II.
Autre rédaction du même morceau

Rédaction différente du morceau précédent, d’après un autre manuscrit. Cette variante fut envoyée de Metz à Pierre du Puy et se trouve aujourd’hui dans le volume 630 de sa collection, à la Bibliothèque Royale.

Messire Philippe Marcouls, par an IIIIc XXXVI.

En celle année vint une jeune fille, laquelle se disoit la Pucelle de France, et juant tellement son personnage que plusieurs en furent abusez, et par especial tous les plus grandz. Et fut à la Grange-à-l’Horme. Et là furent les seigneurs de Metz, telz comme ly seigneurs Nicole Lowe ; et luy donnirent un cheval en prix de trente francs, et une paire de houzel ; et ly seigneurs Albert Boullay, un chaperon ; ly seigneur Nicolle Grongnot, une espée. Et estoit vestue en habit d’homme ; et deux de ses frères l’amenont. Et tantost en ces festes de Pentecoste après, elle revint en la ville de Mairville, et là se tint environ trois sepmaines en chés un bon homme apellé Jehan Cugnot. 324Et y allirent vaioire plusieurs gens de Metz et ly donnirent plusieurs juyal ; et le sire Geoffroy Dex luy donnit un cheval ; et se departit et en allit en Nostre-Dame-de-Liesse, et après à Arelon. Et se tenoit tousjours lay delez Madame de Lucembourg, et là fut-elle mariée au seigneur Robert des Armoize, chevalier, et vinrent demourer en Metz en hault de Porte-de-Muzele166.

III.
Formicarium de Jean Nider

Extrait du Formicarium de Jean Nider, passage déjà cité au tome IV, p. 502.

Habemus hodie sacræ theologiæ professorem insignem fratrem Heinricum Kaltyseren, inquisitorem hæreticæ pravitatis. Hic cum, anno proxime prœterito, inquisitionis officio in civitate Coloniensi insisteret, ut mihi ipse retulit, percepit circa Coloniam quamdam virginem esse quæ in habitu virili omni tempore incessit. Arma deferebat et vestimenta dissoluta, velut unus de nobilium stipendiariis, choreas cum viris ducebat, et potibus ac epulis adeo insistebat ut metas fœminei sexus, quem non negabat, omnino excedere videretur. Et quia eodem tempore (sicut heu hodie !) sedem Treverensis ecclesiæ duo pro eadem contendentes 325graviter molestabant167, gloriabatur se unam partem posse et velle inthronisare, sicut virgo Johanna (de qua statim dicetur) regi Carolo Francorum paulo antea fecerat, in suum eum regnum confirmando. Immo illa se eamdem Johannam a Deo suscitatam esse affirmabat. Cum igitur die quodam, cum comite juniori de Wirtenburg168, qui eam tuebatur et fovebat, Coloniam intrasset, et ibidem mira in conspectu nobilium fecisset, quæ magica arte videbantur fieri, tandem per prædictum inquisitorem, ut inquireretur, diligenter investigabatur et citabatur publice. Mappam enim quamdam dicebatur lacerasse et subito in oculis omnium reintegrasse ; et vitrum quoddam ad parietem a se jactatum et confractum in momento reparasse, et similia plura inania ostentasse. Sed misera parere mandatis Ecclesiæ renuit ; comitem ante fatum in tutelam, ne caperetur, habuit, per quem clam de Colonia educta, manus quidem inquisitoris, sed excommunicationis vinculum non evasit. Quo tandem arctata, partes Alemaniæ exivit metasque Galliæ in travit, ubi militem quemdam, ne ecclesiastico interdicto vexaretur et gladio, duxit in matrimonium. Deinde sacerdos quidam, leno vocandus potius, magam hanc verbis delinivitamatoriis ; cum quo postremo furtim recedens,Metensem civitatem intravit, ubi velut concubina secum habitans, quali spiritu ducta fuerit, cunctis fuit patenter ostensa.

326IV.
Comptes de la ville d’Orléans pour 1436

Extrait des comptes de la ville d’Orléans pour l’an 1436, d’après le Registre conservé à la bibliothèque d’Orléans.

A Pierre Baratin et Jehan Bombachelier, pour bailler à Fleur-de-lilz169, le jeudi, veille Saint-Lorens, Ixe jour du moys d’aoust, pour don à lui fait, pour ce qu’il avoit aportées lectres à la ville de par Jehanne la Pucelle ; pour ce, 48 s. p.

A Pierre Baratin et Jaquet Lesbahy, pour bailler à Jehan Dulils, frère de Jehanne la Pucelle, le mardi XXIe jour d’aost l’an mil CCCC XXXVI, pour don à lui fait, la somme de 12 livres tournois, pour ce que ledit frère de ladicte Pucelle vint en la Chambre de la dicte ville requérir aux procureurs que ilz lui voulsissent aidier d’aucun poy d’argent pour s’en retourner par devers sa dicte seur, disant qu’il venoit de devers le roy et que le roy lui avoit ordonné cent francs et commandé que on les lui baillast : dont on ne fist riens ; et ne lui en fut baillé que 20, dont il avoit despendu les 12 et ne lui en restoit plus que 8 francs, qui estoit poy de chose pour s’en retourner, veu qu’il estoit soy cinquiesme à cheval. Et pour ce lui fut ordonné en la dicte Chambre de ladicte ville par lesdiz procureurs, que on lui donnast 12 francs. Pour ce, 9 l. 12 s. p.170.

A Regnault Brune, le XXVe jour dudict moys, pour faire boire ung messagier qui apportoit lectres de 327Jehanne la Pucelle et aloit par devers Guillaume Belier, bailli de Troyes171 ; pour ce, 2 s. 8 d. p.

A Cueur-de-Lils172, le XVIIIe jour d’octobre M CCCC XXXVI, pour ung voyage qu’il a fait pour la dicte ville par devers la Pucelle, laquelle estoit à Arlon en la duchié de Lucembourc ; et pour porter les lectres qu’il apporta de la dicte Jehanne la Pucelle, à Loiches, par devers le roy qui la estoit ; ou quel voyage il a vacqué XLI jours, c’est assavoir XXXIIII jours ou voyage de la Pucelle, et sept jours à aler devers le roy. Et partit ledit Cueur-de-Lils pour aler par devers la dicte Pucelle, le mardi dernier jour de juillet, et retourna le IIe jour de septembre ensuivant. Pour tout ce, 6 l. p.

A Jaquet Leprestre, le IIe jour de septembre, pour pain, vin, poires et cerneaulx despensez en la Chambre de ladicte ville, à la venue du dit Cueur-de-Lils, qui apporta lesdictes lectres de Jehanne la Pucelle, et pour faire boire ledit Cueur-de-Lils lequel disoit avoir grant soif ; pour ce, 2 s. 4 d. p.

328V.
Contrat de vente d’un quart de la seigneurie d’Haraucourt

Extrait du contrat de vente du quart de la seigneurie d’Haraucourt, par Robert des Armoises et Jeanne du Lys, dite la Pucelle, sa femme ; pièce publiée par D. Calmet, parmi les preuves de l’Histoire de Lorraine, t. III, col. CXCV.

Nous, Robert des Harmoises, chevalier, seigneur de Thichiemont, et Jehanne du Lys, la Pucelle de France, dame dudit Thichiemont, ma femme, licenciée et autorisée de moy, Robert dessus nommé, pour faire agréer et accorder tout ce entièrement qui s’ensuit : sçavoir faisons et cognoissant à tous ceux qui ces présentes lettres verront et orront, que nous, conjointement ensemble, d’un commun accord et chacun de nous par luy et pour le tout, avons vendu, cédé et transporté, et par ces présentes vendons, cèdons et transportons à honorable personne Collard de Failly, escuyer, demourant à Marville, et à Poinsette, sa femme, achettant pour yaulx, toute la quarte partie entièrement que nous avons, devons et pouvons avoir, et que à nous doit et puet appartenir, en quelle cause, tiltre ou raison que ce soit ou puisse estre, tant à cause de gagière comme autrement, en toute la ville, ban, finaige et confinaige de Haraucourt, etc., etc… En tesmoing de vérité, et afin que toutes les choses dessus dites soient fermes et estables, nous, Robert des Harmoises et Jehanne du Lys, la Pucelle de France, nostre femme dessus nommée, avons mis et appendu nos propres seels en ces présentes lettres ; et avec ce avons prié et requis à nostre très chier et grant ami Jehan de Thoneletil, seigneur de Villette, et Saubelet de Dun, prévost de Marvilie, 329que ilz veullent mettre leurs seels en ces présentes avec les nostres, en cause de tesmoingnage. Et nous, Jehan de Thoneletil et Saubelet de Dun, dessus nommez, à la prière de noz très chers et grans amis le dessusdit messire Robert et dame Jehanne, dessus nommée, avons mis et appendu noz propres seels en ces présentes lettres avec les leurs, pour cause de tesmoingnage, qui furent faites et données l’an de grace Nostre Seigneur mil quatre cens trente six, ou mois de novembre, septiesme jour.

VI.
Chronique d’Alvaro de Luna

Extrait de la Chronique du connétable don Alvaro de Luna, chapitre XLVI, intitulé : Como la Poncela estando sobre la Rochela envio a pedir socorro al Rey e de lo que el condestable fizo por ella. (Édition de D. Miguel Josef de Flores, Madrid 1784, in-4, p. 131.)

Estando la Poncela de Francia sobre la Rochela173, cibdad una de las fuertes del mundo é de grand importancia, 330escribió al rey éle envió sus ambajadores, sin los que el rey de Francia por otra parte enviara, suplicandole mucho la enviasse alguna nao de armada, segund que su señoria era tenudo de lo facer, conforme á la confederacion é hermandad que entre su señoria é el rey de Francia, su señor, avia. E llegados los embajadores à Valladolid, donde el rey era, en este dicho año de mill é quatrocientos é treinta é seis, les ficieron grandes rescibimientos é muchas fiestas é honras. E dada la carta al rey que de la Poncela traían, la firma de la qual el condestable la mostraba por la corte á los grandes, como si fuera una reliquia muy reverenciada (ca como era animoso é esforzado en grand manera, amaba á los que assi lo eran, é por esto era mucho aficionado á los fechos de la Poncela) ; á cuya cabsa el condestable, que juntamente con el rey su señor é por su mandado los regnos de Castilla gobernaba, trabajó mucho é acabó con el rey que se enviasse á la Poncela armada é tal con que ella é el rey de Francia pudiessen ser bien socorridos ; porque aquello complia á su servicio. El rey lo puso luego en la voluntad é querer del condestable, para que se ficiesse assi como á él bien visto le fuesse. E luego el condestable envió á la costa de la mar en Vizcaya é Lepuzca é otros logares, é fizo armar veinte é cinco naos é quince caravelas, las mayores que fallarse pudieron, bastecidas de armos é de la mejor gente que se pudo aver. E con esta respuesta, los embajadores se fueron de la corte del rey, muy contentos é alegres. Con el qual socorro, la Poncela ganó la dicha cibdad, é ovo otros vencimientos é victorias, á donde la armada de Castilla ganópor aquellas partes mucha honra, 331como por la corónica de la Poncela, quando sea salida á luz174, se podrá bien ver.

VII.
Comptes de la ville d’Orléans pour 1439

Extrait des comptes de la ville d’Orléans pour l’an 1439.

A Jaquet Leprestre, le XVIIIe jour de juillet, pour dix pintes et choppine de vin présentées à dame Jehanne des Armoises ; pour ce, 14 s. p. — A lui, le XXIXe jour de juillet, pour dix pintes et choppine de vin présentées à ma dicte dame Jehanne ; pour ce, 14 s. p. — A lui le penultime jour de juillet, pour viande achatée de Perrin Basin, présent Pierre Sevin, pour présenter à madame Jehanne des Armoises ; pour ce,40 s. p. — A lui pour XXI pintes de vin à disner et à soupper, présentées à ladicte Jehanne des Armoises, ce jour ; pour ce, 28 s. p. — A lui, le premier jour d’aoust, pour dix pintes et choppine de vin à elle présentées à disner, quant elle se parti de ceste ville ; pour ce, 14 s. p.

A Jehanne d’Armoises, pour don à elle fait le premier jour d’aoust par déliberacion faicte avecques le conseil de la ville et pour le bien qu’elle a fait à la dicte ville durant le siège ; pour ce, 210 l. p.

Audit Jaquet, pour huit pintes de vin despensées à ung soupper où estoient Jehan Luilier et Thevanon de Bourges, pour ce qu’on le cuidoit présenter à la 332dicte Jehanne, laquelle se parti plus tost que ledit vin fust venu. Pour ledit vin, 10 s. 8 d. p.

A Jehan Pichon, le IVe jour de septembre, pour six pintes et choppine de vin à 8 d. la pinte, présentées à dame Jehanne des Armoises ; pour ce, 4 s. 4 d. p.

VIII.
Comptes de la ville de Tours pour 1438-1439

Article du registre des Comptes de la ville de Tours, pour l’année 1438-1439 ; aux archives de la mairie de Tours.

Au Receveur, par mandement donné le XXVIIe jour de septembre, l’an dessusdit, cy rendu, la somme de 4 l. t. que par nostre commandement et ordenance avez payée et baillé : c’est assavoir, à Jehan Drouart, la somme de 60 s. t. pour ung voiage qu’il a fait pour, en ce présent moys, estre allé à Orléans porter lettres clouses que Mgr. le bailli [de Touraine] rescripvoit au roy, nostre sire, touchant le fait de damme Jehanne des Armaises, et unes lettres que laditte damme Jehanne rescripvoit audit seigneur.

IX.
Témoignage de Pierre Sala

Témoignage de Pierre Sala sur l’entrevue de Charles VII et de la fausse Pucelle, où la supercherie de celle-ci fut enfin découverte.

Ce morceau qui n’aurait pu être détaché commodément du récit auquel il tient, se trouve au tome IV du présent ouvrage, p. 281.

X.
Rémission du Trésor des chartes

Extrait d’une rémission du Trésor des chartes (Arch. du Royaume, J. 176, pièce 84), accordée au capitaine qui prit la conduite des gens d’armes auparavant commandés par la fausse Jeanne d’Arc, en Poitou.

Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, savoir faisons à tous présens et advenir, nous avoir receu 333l’umble supplicacion de Jehan de Siquemville, escuiel du païs de Gascoigne, contenant que, deux anz a ou environ, feu sire de Raiz, en son vivant nostre conseiller chambellan et mareschal de France, soubz lequel ledit suppliant estoit, dist à icellui suppliant qu’il vouloit aler au Mans et qu’il vouloit qu’il prinst la charge et gouvernement des gens de guerre que avoit lors une appelée Jehanne, qui se disoit Pucelle, en promectant que, s’il prenoit ledit Mans, qu’il en seroit cappitaine ; lequel suppliant pour obéir et complaire audit feu sire de Raiz, son maistre, duquel il estoit homme à cause de sa femme, lui accorda et print la ditte charge et se tint par certain temps entour les païs de Poictou et d’Anjou ; et pour avoir vivres et patiz pour les soustenir et entretenir jusques au retour de son dit feu maistre, et jusques à ce qu’il eust nouvelles de lui comment il avoit à besongner, icellui suppliant envoya certaines cédulles en plusieurs villaiges, estans èsdiz païs de Poictou et d’Anjou, et manda aux habitans estans en iceullx qu’ilz se venissent appatisser à lui, ou que lui et sa dicte compaignie yroient logier esdiz villaiges ; durant lequel temps qu’il tenoit ainsi les champs, nostre très chier et très amé filz le daulphin de Viennois, que envoyasmes en nostre païs de Poictou pour oster les pilleries et faire widier les gens de guerre qui estoient en icellui, après ce qu’il fut venu à sa congnoissance que ledit suppliant tenoit ainsi les champs et appatissoit nosditz païs, envoya prandre ledit suppliant ; et fut mené prisonnier au chastel de Montaguoù lors nostre dit filz et son conseil estoient ; et pour ce que les gens dudit conseil d’icelui nostre filz devant lesquelz il fut mené, le vouloient 334questionner et examiner sur les choses dessus dictes, et doubtant qu’on voulsist rigoureusement procéder par justice à l’encontre de lui, et pour eschever les perilz et dangiers qui eussent peu avenir en sa personne, il rompy la prison où il estoit et s’en eschappa, etc., etc… et se doubte que, à l’occasion des choses dessus dictes, il ait esté appellé aux droiz de justice et qu’on ait procédé ou vueille l’en procéder contre ses personne et biens par ban et autrement, parquoy il n’oseroit retourner ne converser ou païs ne aler veoir sa femme et mesnaige, se nostre grace et misericorde ne lui estoit sur ce impertie, etc… Pour ce est-il que nous, ces choses considérées et les bons et aggréables services que ledit suppliant nous a faiz le temps passé en noz guerres, etc… à icelluy sup pliant avons les fais et choses dessus dictes et chacune d’icelles, et leurs circonstances et deppendances, quictées, remises et pardonnées et par ces présentes de grâce especial, plaine puissance et auctorité royale, quictons, remectons et pardonnons, etc., etc… Donné à Saint-Denis en France, ou mois de juing, l’an de grâce mil CCCC quarante ung et de nostre règne le XIXe. Ainsi signé, Par le roy, le sire de Saintrailles et autres présens. D. Budé. Visa.

XI.
Journal de Paris, août 1440

Extrait du Journal de Paris sous Charles VI et Charles VII, au mois d’août 1440.

En ce temps estoit très grant nouvelle de la Pucelle, dont devant a esté faitte mencion, laquelle fut arse à Rouen pour ses démérites ; et y avoit donc maintes personnes qui estoient moult abusez d’elle, qui 335croyoient fermement que, par sa saincteté, elle se feust eschappée du feu et qu’on eust arse une autre, cuidant que ce feust elle.

Item, en cestui temps en admenèrent les gens d’armes une, laquelle fut à Orléans très honorablement receue. Et quant elle fut près de Paris, la grande erreur commença de croire fermement que c’estoit la Pucelle ; et pour ceste cause l’Université et le Parlement la firent venir à Paris bon gré malgré ; et fut monstrée au peuple au Palais, sur la pierre de marbre, en la grant cour ; et là fut preschée et traite sa vie et tout son estat ; et dit qu’elle n’estoit pas pucelle, et qu’elle avoit esté mariée à un chevalier dont elle avait eu deux fils ; et avec ce disoit qu’elle avoit fait aucune chose, dont il convint qu’elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou mère, prestre ou clerc, violentement ; etque pour garderson honneur, comme elle disoit, elle avoit frappé sa mère par mesaventure, comme elle cuidoit férir un autre, et pour ce, qu’elle eust bien eschevé sa mère, se n’eust esté la grant ire où elle estoit (car sa mère la tenoit pour ce qu’elle voulait battre une sienne commère) ; pour ceste cause, lui convenoit aller à Rome. Et pour ce, elle y alla vestue comme un homme, et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Père Eugène ; et fit homicide en ladite guerre par deux fois. Et quant elle fut à Paris, encore retourna en la guerre, et fut en garnison, et puis s’en alla175.

336XII.
Livre des Femmes célèbres d’Antoine Dufour

Extrait du livre des Femmes célèbres, par Antoine Dufour176 ; d’après le manuscrit appartenant aujourd’hui à M. le marquis de Coislin ; article 91 et dernier, intitulé, Jehanne de Vaucouleurs.

Il a bien esté depuys une faulcement surnommée Pucelle, du Mans, ypocrite, ydolatre, invocatrixe, sorcière, magique, lubrique, dissolue, enchanteresse, le grant miroir de abusion, qui, selon son misérable estat, essaya à faire autant de maulx que Jehanne la Pucelle avait fait de biens. Après sa chimerale, ficte et mensongière devotion, de Dieu et des hommes de laissée, comme vraye archipaillarde, tint lieux publiques. De laquelle, pour l’honneur des bonnes et vertueuses, n’en vueil plus longuement escrire.

Notes

  1. [164]

    Ne fuer ne ans, ni le dehors, ni le dedans.

  2. [165]

    Non pas celle dont il est question au premier procès ; mais la maîtresse effective et héritière du duché, Élisabeth de Gorlitz, nièce par alliance du duc de Bourgogne.

  3. [166]

    Philippe de Vigneulles, chroniqueur messin postérieur, puisqu’il n’écrivit qu’au commencement du XVIe siècle, s’est exprimé dans le même sens, en abrégeant le présent article :

    En celle meisme année (1436) avint une nouvelleté d’ungne qui se voult contrefaire pour une aultre ; car en ce temps, le 22e jour du mois de mai, une fille appelée Claude, estant en habit de femme, fut magnifestée pour Jehanne la Pucelle, etc.

    Et un peu plus loin :

    Mais depuis l’on cognust la vérité, etc., etc.

    Voyez Chroniques messines, publiées par Huguenin, p. 198.

  4. [167]

    Il s’agit de la contestation pour l’archevêché de Trèves, qui eut lieu entre Raban de Helmstadt et Jacques de Syrck.

  5. [168]

    Ulrich de Wurtemberg, avec qui son frère Louis avait partagé son fief héréditaire.

  6. [169]

    Nom d’un poursuivant d’armes.

  7. [170]

    Voir le complément du régal fait à Jean Dulys, ci-dessus, p. 257.

  8. [171]

    Résidant à Blois. Ceci explique un passage de la déposition de Raoul de Gaucourt (t. III, p. 17) que j’ai soupçonné n’être pas correct, quoiqu’il le fût. L’embarras venait de ce que Gaucourt, racontant l’arrivée de la Pucelle à Chinon en 1429, dit qu’elle fut donnée en garde à Guillaume Belier, bailli de Troyes. Or, il était impossible que Guillaume Belier fût bailli de Troyes, lorsque Troyes appartenait encore aux Anglais. Le compte d’Orléans prouve que Gaucourt attribua à Guillaume Belier, en 1429, la possession d’un office dont il ne fut investi que plus tard.

  9. [172]

    Autre poursuivant d’armes, ainsi dénommé en l’honneur d’Orléans, dont l’emblème héraldique était et est encore une espèce de trèfle appelé cœur de lis, en termes de blason.

  10. [173]

    L’auteur espagnol se trompe peut-être sur le nom de la ville ; car quoiqu’il existe une grande lacune dans l’histoire de La Rochelle, surtout depuis le milieu de l’année 1436 jusqu’en 1453, il n’y a pas d’apparence que dans cet intervalle, Charles VII ait perdu ce port, le seul qui lui restât. Ce qui est certain, c’est qu’au mois de juin 1436, Marguerite d’Écosse, amenée en France pour épouser le Dauphin, débarqua au port de La Rochelle, et que le navire qui l’amenait, poursuivi par une flottille anglaise, ne dut son salut qu’à des auxiliaires espagnols, venus à temps pour fermer aux ennemis l’entrée de la rade. Ce secours aura été confondu par le chroniqueur avec d’autres, envoyés plus tard à la requête de la fausse Pucelle ; car celle-ci fit pour sûr la guerre dans le Poitou. Voyez ci-après, p. 232.Ainsi il faut se défier et de l’assertion relative à La Rochelle, et de la date de 1436 énoncée plus loin. Mais quant au fond du récit, il n’y a point de raison de le tenir pour suspect. L’auteur inconnu de la vie d’Alvaro de Luna, écrivit du temps de don Enrique IV ou d’Isabelle la catholique, d’après les meilleurs renseignements. Peut être avait il eu entre ses mains la lettre de la fausse Jeanne d’Arc qu’il dit plus loin avoir été montrée comme une relique par le connétable.

  11. [174]

    Cette chronique de la Pucelle est-elle la même que Lenglet Dufresnoy dit avoir tant cherchée sans succès, et que moi-même je n’ai pu parvenir à me procurer ? Je m’en rapporte à ce qui est dit là-dessus dans ma préface.

  12. [175]

    Ce texte est celui de l’édition de De La Barre. Une autre rédaction, dont Marcel rapporte un fragment dans son Histoire de l’origine et des progrès de la monarchie françoise (t. III, p. 423), est conçue en latin à partir des mots, Et avec ce disoit, dont elle ne renferme pas l’équivalent, mais la phrase continue comme si elle était gouvernée par et fut dit, qui précède l’allégation qu’elle n’était pas pucelle et qu’elle avait eu deux fils :

    Et Romam ivisse expiandi criminis fortuiti causa in percussa matre, et ibi in veste militari pro Eugenio papa decertasse et in prœlio duos viros occidisse ; similiter in Francia. Et sub convictu hybernali abcessit.

  13. [176]

    Cet auteur était, en même temps que provincial des Dominicains de France, confesseur de Louis XII et d’Anne de Bretagne, à la requête de laquelle il composa, en 1504, l’ouvrage qu’on cite ici. Il mourut évêque de Marseille, en 1509. Natif d’Orléans et chargé par ses concitoyens de prononcer le sermon pour la fête du 8 mai 1501, il semble qu’il réunissait toutes les conditions pour être bien informé sur le compte de Jeanne d’Arc. Néanmoins, la notice qu’il lui a consacrée, fourmille d’erreurs, quoiqu’elle n’ait pas trois pages. Philippe de Bergame paraît avoir été son guide principal. Il ne mériterait pas d’être allégué, n’était son témoignage sur la fausse Pucelle.

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