Chroniqueurs : Français 2
94Journal du siège d’Orléans et du voyage de Reims
Cette relation, qui forme un livre à part, a été imprimée pour la première fois à Orléans, en 1576, sous le titre de :
Histoire et discours au vrai du siége qui fut devant la ville d’Orléans par les Anglois, etc., prise de mot à mot sans aucun changement de langage d’un vieil exemplaire escript à la main en parchemin et trouvé en la maison de la ville d’Orléans, etc.
L’impression fut ordonnée par l’échevinage d’Orléans qui paya à cet effet trente livres tournois à l’imprimeur Saturnin Hotot, à charge par celui-ci de fournir à MM. de la ville trente exemplaires, dont deux sur parchemin, pour mettre en leur trésor. En 1621, Robert Hotot, également subventionné par la ville, donna une autre édition du même ouvrage, laquelle fut, peu de temps après, reproduite à Troyes et à Lyon. Je ne parle pas d’une traduction en latin, faite par un professeur d’Orléans nommé Micqueau, imprimée en 1560, et qui ainsi avait précédé la publication de l’original, mais sans en révéler l’existence au public.
En remontant à l’origine de ce livre, on trouve qu’en 1467 la ville d’Orléans paya onze sous parisis à un clerc nommé maître Pierre Soubsdan ou Soudan,
pour avoir escri en parchemin la manière du siége d’Orléans, tenu par les Anglois devant ladicte ville.
Un savant orléanais, M. Jousse, dont les papiers ont été déposés à la bibliothèque de sa ville natale (manuscrit 451 ), donne ce renseignement comme extrait d’un registre qui ne se retrouve plus aujourd’hui. Bien probablement le manuscrit exécuté par Pierre Soudan, était celui qui servit pour l’édition de Saturnin Hotot ; mais ce manuscrit était-il lui-même la transcription d’un exemplaire plus ancien, ou bien seulement la mise au net d’un travail achevé en 1467 ? Contre l’opinion jusqu’ici accréditée, 95je dois dire que la dernière de ces deux hypothèses est la seule admissible. Le Journal du siège ne peut pas, effectivement, avoir été écrit, ou du moins mis dans l’état où nous l’avons, en 1429, attendu qu’on y qualifie de comte de Dunois le bâtard d’Orléans, qui ne fut gratifié de ce titre qu’en 1439. Bien plus, toute la partie du livre qui concerne le voyage de Charles VII à Reims, est faite avec les deux récits de Berri et de Jean Chartier, combinés ensemble. Or, la chronique de Jean Chartier ne fut publiée qu’après la mort de Charles VII, c’est-à-dire dans les derniers mois de 1461 au plus tôt. Enfin, sous la date du 3 avril 1429 est intercalée une anecdote relative à Aymar de Poisieu, gentilhomme dauphinois dont on fait le plus grand éloge, qui était page alors, mais qui depuis, dit-on, s’illustra et devint un grand personnage. Or cet Aymar de Poisieu ne commença à faire figure que sous le règne de Louis XI ; on sait même que par la faveur de ce roi, il fut appelé en 1466 au commandement général des francs-archers d’une division comprenant l’Orléanais. N’est-ce pas à cette dignité qu’il dut les louanges qui lui sont données dans un livre écrit pour la ville d’Orléans ? Ainsi, d’après toutes les apparences, la rédaction du Journal du siège a devancé de très-peu le travail de copie exécuté par le clerc Soudan.
Pour ce qui est des sources où a été prise la matière du récit, Chartier et Berri ont été déjà signalés. Il faut y joindre le procès de réhabilitation et notamment la déposition de Dunois. L’auteur semble s’être aidé aussi, soit d’informations-verbales, soit de ses propres souvenirs. Enfin ce qui constitue le Journal du siège, proprement dit, est évidemment copié d’un registre tenu en présence des événements. Mais ce registre offrait des lacunes : on l’entrevoit par certaines erreurs que le chroniqueur de 1467 a commises, en voulant suppléer ; on en acquiert la certitude en parcourant ce qui reste à la bibliothèque d’Orléans de documents sur l’état de la ville en 1429. On trouvera dans mes notes la mention de quelques faits retrouvés à cette source, faits qui certainement ne manqueraient pas dans le Journal, s’il avait reçu sa rédaction définitive à une époque plus rapprochée du siège.
Cet ouvrage n’ayant été réimprimé depuis le règne de Louis XIII 96ni séparément, ni dans les collections de Chroniques et Mémoires, est devenu d’une rareté extrême. Cette considération m’a déterminé à le reproduire ici intégralement, après en avoir revu le texte sur les manuscrits de Durfé et Saint-Victor, n° 285, de la Bibliothèque royale. Le titre a été rétabli d’après ces deux exemplaires.
Petit traictié par manière de croniques, contenant en brief le siége mis par les Angloys devant la cité d’Orléans, et les saillyes, assaulx et escarmouches qui durant le siége y furent faictes de jour en jour ; la venue et vaillans faictz de Jehanne la Pucelle, et comment elle en feist partir les Angloys et en leva le siége par grâce divine et force d’armes. 1428.
Le conte de Salebris64, qui estoit bien grant seigneur et le plus renommé en faictz d’armes de tous les Angloys, et qui pour Henry roy d’Angleterre, dont il estoit parent, et comme son lieutenant et chef de son armée en ce royaulme, avoit esté présent en plusieurs batailles et diverses rencontres et conquestes contre les François, où il s’estoit tousjours vaillamment maintenu, cuydant prendre par force la cité d’Orléans, laquelle tenoit le party du roy son souverain seigneur Charles, septiesme de ce nom, la vint assiéger, le mardy douziesme jour d’octobre mil quatre cens vingt huict, à tout grant ost et armée, qu’il feit loger du costé de la Sauloigne, et prez de l’ung des bourgs que on dict le Porteriau65. Ouquel ost et armée estoient avec luy messire Guillaume de la Poulle, 97conte de Suffort et messire Jehan de la Poulle son frère : le seigneur d’Escalles, le seigneur de Fouquembergue66, le bailly d’Évreux, le seigneur de Gres67, le seigneur de Moulins, le seigneur de Pomus68, Glacidas fort renommé, messire Lancellot de Lisle69, mareschal de l’ost, et plusieurs autres seigneurs et gens de guerre, tant Angloys comme autres faulx Françoys tenans leur party. Mais les gens de guerre y estans en garnyson, avoient ce mesme jour avant la venue des Angloys, du conseil et ayde des cytoyens d’Orléans, faict abatre l’esglise et couvent des Au gustins d’Orléans, et toutes les maisons qui lors estoient audit Porteriau, affin que leurs ennemys ne y peussent estre logez ne y faire fortificacions contre la cité.
Le dimenche ensuyvant, gectèrent les Angloys de dens la cité six vingtz et quatre pierres de bombardes et gros canons : dont telles pierres y avoit qui pesoient cent seize livres. Et entre les autres avoient assis près de la turcie de Sainct-Jehan le Blanc, entre le pressouer de la Favière et le Portereau, ung gros canon, qu’ilz nommoient Passe-vollant. Lequel gectoit pierres poisans quatre vingtz livres, qui feit moult de dommaiges aux maisons et édiffices d’Orléans, combien qu’il n’y tua ne bleça si non une femme nommée Belles, demourant près la poterne Chesneau70.
98Celle mesme sepmaine, rompirent aussy et abatirent les canons des Angloys douze moulins qui estoient sur la rivière de Loire, entre la cité et la Tour neufve71. Pour quoy ceulx d’Orléans feirent faire dedens la ville unze moulins à chevaulx, qui moult les reconfortoient. Et non obstans les canons et engins des Angloys, feirent sur eulx les Françoys estans dedens Orléans, plusieurs saillyes et escarmouches entre les Tournelles du pont72 et Sainct-Jehan le Blanc, depuis celluy jour de dimenche jusques au jeudivingt et ungniesme jour du mesme moys.
Auquel jour de jeudi, assaillirent les Angloys ung boulevert qui estoit fait de fagotz et de terre, assiz devant les Tournelles, dont l’assault dura quatre heures sans cesser, car ilz commencèrent dès dix heures au matin et ne le laissèrent jusques à deux heures après midi, là où furent faictz plusieurs beaulx faitz d’armes, tant d’une part que d’aultre. Des principaulx Françoys qui gardoient le boulevert, estoient le seigneur de Villars, cappitaine de Montargis,messireMathias, Arragon noys, le seigneur de Guitry, le seigneur de Courras, gascon73, le seigneur de Sainctes-Trailles, et son frère Poton de Sainctes-Trailles, aussi gascons, Pierre de la Chappelle74, gentilhomme du pays de Beausse, et plusieurs aultres chevalliers et escuyers, sans les citoyens d’Orléans, qui tous se portèrent très vaillamment. 99Pareillement y feirent grant secours les femmes d’Orléans ; car elles ne cessoient de porter très diligemment à ceulx qui deffendoient le boulevert, plusieurs choses necessaires, comme eaues, huilles et gresses bouillans, chaux, cendres et chaussetrapes. En fin de l’assault, y furent plusieurs bleciez d’une partie et d’autre, mais trop plus des Angloys, dont il y en mourut plus de douze vingts. Lors advint que durant l’assault, chevaulchoit par Orléans le seigneur de Gaucourt, car il en estoit gouverneur ; mais en passant par devant Sainct-Pere-Empont, il cheut de son cheval par cas d’aventure, tellement qu’il se desnoua le bras ; si fust incontinent mené aux estuves pour appareiller.
Le vendredy ensuyvant vingt-deuxiesme jour d’icelluy mois d’octobre, sonna la cloche du beffroy, pour ce que les Françoys cuidoient que les Angloys assaillissent le boulevert des Tournelles du bout du pont par la mine dont l’avoient miné ; mais ilz s’en deportèrent pour celle heure. Et ce meisme jour rompirent ceulx d’Orléans une arche du pont, et feirent ung boulevert au droit de la Belle Croix, qui est sur le pont75.
Le samedy ensuivant, vingt-troisiesme jour d’icelluy mois, bruslèrent et abatirent ceulx d’Orléans le boulevert des Tournelles et l’abandonnèrent, pour ce qu’il estoit tout miné, et n’estoit pas tenable, au dit des gens de guerre.
Le dimenche ensuivant, vingt-quatriesme jour de ce meisme mois d’octobre, assaillirent les Angloys et prindrent les Tournelles du bout du pont, parce 100qu’elles estoient toutes desmolies et brisées des canons et grosse artillerie que ilz avoient gectez contre. Et aussi n’y eut point de deffense, parce qu’on ne s’osoit tenir dessoubz.
Celluy jour de dimenche au soir, voult le conte de Salebris, ayant avecques luy le cappitaine Glacidas et plusieurs autres, aller dedans les Tournelles, aprez que elles eurent esté prinses, pour regarder mieulx l’assiecte de Orléans ; mais ainsi qu’il y fut, regardant la ville par les fenestres des Tournelles, il fut actaint d’un canon que on disoit avoir esté tiré d’une tour appelée la tour Nostre Dame76, combien qu’il ne fut oncque sceu proprement de quelle part il avoit esté gecté ; pour quoy fut dit dès lors et deppuis aussi par plusieurs que c’estoit euvre divine. Le coup d’icelluy canon le frappa en la teste tellement qu’il luy abatit la moictié de la joue et creva ung des yeulx : qui fut un très grant bien pour ce royaume, car il estoit chief de l’armée, le plus craint et renommé en armes de tous les Anglois.
Ce meisme jour du dimenche que les Tournelles avoient esté perdues, rompirent les François, estans dedans la cité, ung autre boulevert très fort. Et d’autre part rompirent les Anglois deux arches du pont77 devant les Tournelles, aprez qu’ilz les eurent prinses, et y firent ung très gros boulevert de terre et de gros fagotz.
Le lundy ensuyvant, vingt-cinquiesme jour d’icelluy moys d’octobre, arrivèrent dedens Orléans pour la conforter, secourir et ayder, plusieurs nobles seigneurs, 101chevaliers, capitaines et escuyers fort renommez en guerre, desquelz estoient les principaulx, Jehan bastard d’Orléans, le seigneur de Saincte-Sevère, mareschal de France, le seigneur du Bueil, messire Jacques de Chabannes, seneschal de Bourbonnoys, le seigneur de Chaumont sur Loire, messire Théaulde de Val pergue, chevalier lombart, et ung vaillant cappitaine gascon, appelé Estienne de Vignolles, dict La Hire, qui estoit de moult grant renom, et vaillans gens de guerre estans en sa compaignie. Et pour lors estoit cappitaine de Vendosme messire Cernay78, Arragonoys, et plusieurs autres, accompaignez de huict cens combatans, tant hommes d’armes, comme archiers, arbalestriers, avecques autres enfanterie d’Italie, qui portèrent tergons79.
Le mercredy ensuyvant, vingt-septiesme jour d’icelluy moys, trespassa de nuict le conte de Salebris en la ville de Meung sur Loire, où il avoit esté porté du siege, après qu’il eut eu receu le coup de canon dont il mourut. De la mort duquel furent fort esbahiz et dolens les Angloys tenans le siege, et en feirent grant dueil, combien qu’ilz faisoient le plus celéement qu’ilz povoient, de paour que ceulx d’Orléans ne s’en apperceussent. Si feirent vuyder les entrailles, et envoyer le corps en Angleterre. La mort duquel conte feit grant dommage aux Angloys, et par le contraire grant prouffit 102aux Françoys. Plusieurs dirent depuis que le conte de Salebris print telle fin par divin jugement de Dieu, et le croyent, tant parce qu’il avoit failly de promesse au duc d’Orléans prisonnier en Angleterre, auquel il avoit promis qu’il ne mesferoit en aucune de ses terres, comme aussy parce qu’il n’espargnoit monastères ne églises qu’il ne pillast et feist piller, puis qu’il y peust entrer : qui sont choses assez induisans à croire que ses jours en fureut abbregez par juste vengeance de Dieu. Et en especial fut pillée l’église Nostre Dame de Cléry et le bourg aussy pareillement80.
Le mardy huictiesme jour de novembre, fut divisé et désemparé l’ost des Angloys, qui s’en alèrent, partie à Meung sur Loire et partie à Jargueau, et laissèrent grosses garnisons aux Tournelles et boulevert du pont, desquelles demoura cappitaine Glacidas, et avecques luy cinq cens combatans pour les garder.
Ce meisme mardy bruslèrent et ardirent les Anglois plusieurs maisons, pressouers et autres édifices ou val de Loire. Et d’autre part mirent telle dilligence les gens de guerre et citoyens d’Orleans, qu’ils bruslèrent et abatirent dedans la fin de ce meismes moys de novembre plusieurs églises qui estoient ès forsbourgs d’entour leur cité, comme l’église de Sainct Aignan, patron d’Orléans, et aussi le cloistre d’icelle église, qui estoit moult bel à veoir, l’église de Sainct Michiel, l’église de Sainct Avy, la chappelle du Martroy, l’église de Sainct Victeur, assize ès forsbourgs de la Porte de Bourgoigne, l’église de Sainct Michel dessus les foussez, les Jacobins, les Cordeliers, les Carmes, Sainct 103Maturin, l’Aumosne Sainct Pouair81, et Sainct Laurens82. Et oultre plus bruslèrent et demolirent tous les forsbourgs d’entour leur cité, qui estoit très belle et riche chose à veoir avant que ilz fussent abbattus ; car il y avoit de moult grans édifices et riches, et tellement que on tenoit que c’estoient les plus beaulx forsbourgs de ce royaume. Mais ce nonobstant les abbatirent et bruslèrent les François de la garnison, et ce par le vouloir et ayde des citoyens d’Orléans, affin que les Anglois ne s’y peussent loger, parce qu’ilz eussent esté fort préjudiciables à la cité83.
Le premier jour de decembre ensuyvant, arrivèrent aux Tournelles du pont plusieurs seigneurs Anglois, dont entre les autres estoient de plus grant renom messire Jehan Tallebot, premier baron d’Angleterre, et le seigneur d’Escalles, accompaignez de trois cens combatans, qui y amenèrent vivres, canons, bombardes et autres habillemens de guerre ; desquelz ilz gectèrent contre les murs et dedans Orléans plus continuellement et plus fort que devant n’avoient fait au vivant du conte de Salebris ; car gectoient de telles pierres, qui pesoient huict vingtz quatre livres, qui firent plusieurs maulx et dommaiges contre la cité, en plusieurs maisons et beaulx édiffices d’icelle, sans personne 104tuer ne blescher : que on tenoit à grant merveille, car entre les autres, en la rue Aux-petiz-souliers en cheut une en l’ostel et sur la table d’un homme qui disnoit, luy cinquiesme, sans aucun en tuer ne blescher : que on dit avoit esté miracle faict par nostre Seigneur à la requeste de monsieur Sainct Aignan, patron d’Orléans.
Le mardy ensuyvant, à trois heures du matin, sonna la cloche du beffroy, parce que les François cuidèrent que les Anglois voulsissent assaillir le boulevert de la Belle Croix sur le pont. Et aussi en y avoit deux qui l’avoient drès jà eschellé jusques à l’une des canonnières ; mais ilz s’en retournèrent tantost en leurs Tournelles et taudis, obstant ce qu’ilz apperceurent que les François faisoient le guet, et avoient appareillé toutes choses, comme canons, arbalestres, fondes à baston, couleuvrines, pierres et autres habillemens de guerre necessaires à leur deffense, se on les assailloit.
Le jeudy vingt-troisiesme jour de ce mois de décembre, commença à gecter la bombarde, gectant pierres poisans six vingtz livres, que ceulx d’Orléans avoient lors fait faire toute neufve par ung nommé Guillaume Duisy, très soutil ouvrier, et fut assortie à la croche84 des moulins de la poterne Chesneau, pour gecter contre les Tournelles85 ; auprez de laquelle estoient assortiz deux canons, l’un dict Montargis, et 105l’autre Rifflart, qui durant le siege gectèrent contre les Anglois, et leur feirent de grans dommaiges.
Le jour de Noel ensuivant, furent données et octroyées trefves d’une part et d’autre, durans deppuis neuf heures au matin jusques à trois heures apprez midy. Et ce temps durant, Glacidas et autres seigneurs du païs d’Angleterre requisdrent au bastard d’Orléans et au seigneur de Saincte-Sevère, mareschal de France, qu’ilz eussent une note de haulx menestriers, trompettes et clarons : ce qui leur fut accordé ; et jouèrent les instrumens assez longuement, faisans grant mélodie. Mais si tost que les trefves furent rompues, se print chacun garde de soy.
Durant les festes et féries de Noel, gectèrent d’une partie et d’autre très fort et horriblement de bombardes et canons ; mais sur tous faisoit moult de mal ung couleuvrinier natif de Lorraine, estant lors de la garnison d’Orléans, nommé maistre Jehan86, que l’on disoit estre le meilleur maistre quy fust lors d’icelluy mestier. Et bien le monstra, car il avoit une grosse couleuvrine dont il gectoit souvent, estant dedans le pilier du pont près du boulevert de la Belle Croix, tellement qu’il en tua et bleça moult d’Angloys. Et pour les mocquer, se laissoit aucunefois cheoir à terre, faignant estre mort ou blecié, et s’en faisoit porter en la ville ; mais il retournoit incontinent à l’escarmouche, et faisoit tant que les Anglois le sçavoient estre vif en leur grant dommaige et desplaisir.
Le mercredy vingt-neufviesme jour d’icelluy mois de 106decembre, furent bruslées et abattues plusieurs autres églises et maisons, qui estoient encores demourées auprez d’Orléans, comme Sainct Loup, Sainct Marc, Sainct Gervais, Sainct Euvertre, la chappele Sainct Aignan, Sainct Vincent des Vignes, Sainct Ladre, Sainct Pouair, et aussy la Magdaleine, afin que les Angloys ne se peussent là loger, retraire et fortiffier contre la cité.
Le penultiesme jour d’icelluy mois, arrivèrent environ deux mil cinq cens combatans Anglois à Sainct Laurens des Orgerilz près d’Orléans, pour là fermer ung siege ; desquelz estoient cappitaines le conte de Suffort et Talbot, messire Jehan de la Poulle, le seigneur d’Escales, messire Lancelot de Lisle et plusieurs autres. Mais à leur venue furent faictes ce jour grandes escarmousches, car le bastard d’Orléans, le seigneur de Saincte-Sevère, messire Jacques de Chabannes, et plusieurs autres chevaliers, escuiers et citoyens d’Orléans, qui moult vaillamment se portèrent, leur alèrent au devant et les recueillirent comme leurs ennemys. Et là furent faicts plusieurs beaulx faiz d’armes d’une partie et d’autre. En celles escarmouches fut blesché ou pié d’un trait des Angloys messire Jacques de Cha bannes et son cheval tué par cas pareil.
Ce mesme jour aussy furent faicts plusieurs beaulx faiz d’armes, d’une partie et d’autre, environ la Croix Boissée près de Sainct-Laurens87. Et tout ce jour feist grandement [son] devoir maistre Jehan à tout sa couleuvrine.
Le vendredy, dernier jour de l’an, à quatre heures après midy, eut deux Françoys, qui deffièrent deux 107Anglois à faire deux coups de lance, et les Angloys receurent le gaige. L’un des Françoys avoit nom Jehan le Gasquet, et l’autre Vedille, tous deux gascons, de la compaignie de La Hire ; ledit Gasquet vint premier contre son adversaire et le gecta par terre d’un coup de lance ; mais Vedille et l’autre Angloys ne peurent vaincre l’un l’autre. Pour lesquelz regarder avoit assez prez d’eulx plusieurs seigneurs, tant de France comme d’Angleterre.
Le samedy ensuyvant, premier jour de l’an, eut une grosse escarmouche, environ trois heures aprez midy, entre la riviere Flambert, la porte Regnart88 et la Grève : là où furent plusieurs tuez, bleciez et prins prisonniers d’une partie et d’autre, et plus de François que d’Angloys. L’abbé de Cerquenceaux, que on disoit estre religieulx, et estoit moult vaillant pour les François, y fut blecié89. Là fut aussi perdu le chariot de la couleuvrine et prins par les Anglois : par quoy furent les François constrains de reculler hastivement parce que les Anglois saillirent à grant puissance.
Le dimenche ensuyvant, à deux heures aprez mi nuyt, sonna la cloche de la cité à l’effroy, parce que les Anglois cuidèrent escheller le boulevert de la porte Regnart : maiz ilz trouvèrent ceulx de la cité qui faisoient bon guet, et constraingnirent les Anglois d’eulx en retourner à grant haste dedans leur ost et bastille de Sainct-Laurens des Orgerilz. Sy ne gaignèrent que estre mouillez, car durant celle heure pleuvoit très fort.
108Le lundy ensuyvant, troisiesme jour de janvier, arrivèrent devers le matin, dedans Orléans, neuf cens cinquante quatre pourceaulx, gros et gras, et quatre cens moutons. Et passa celuy bestial au port de Sainct Loup : dont le peuple d’Orléans fut fort joyeulx, car ilz vindrent au besoing.
Le mardy ensuyvant, quatriesme jour d’icelluy moys, et environ trois heures aprez minuyt, sonna la cloche du beffroy, parce que les Anglois se vindrent presenter devant le boulevert de la porte Regnart, où ilz feirent à tous grans criz sonner leurs trompettes et clairons : et aussi feirent pareillement ceulx des Tournelles, comme s’ilz voulsissent assaillir le boulevert. Mais ceulx d’Orleans se portèrent si grandement, et tant saigement se desfendirent des canons et autres habillements de guerre, que les Anglois se re culèrent en leurs bastilles de Sainct Laurens.
Le mercredy ensuivant, vint messire Loys de Culan, admiral de France, et deux cens combatans avecques luy, courir au Porteriau devant les Tournelles, où estoient les garnisons des Angloys, et malgré eulx passa Loire au port de Sainct Loup ; et s’en entra luy et ses gens dedans la cité pour sçavoir des nouvelles, et du gouvernement d’elle et des François y estans.
Auquel et à ses gens fut faict grant chiere, et moult furent louez. Car aussy s’estoient-ilz portez vaillamment contre les Angloys à l’escarmousche duPorteriau.
Le jeudy suyvant feste de la Thiphaine (c’est des Rois), saillirent d’Orléans, les seigneurs de Saincte Sevère et de Culan, messire Théaulde de Valpargue, et plusieurs autres gens de guerre et citoyens ; et feirent une grant escarmouche, où ilz se portèrent très 109grandement contre les Angloys, lesquelz se deffendirent bien et hardiment. Aussy estoient-ilz beaucoup de seigneurs d’Angleterre, tant de chevalliers comme d’escuyers ; mais on ne scet leurs noms. A celle escarmouche se porta pareillement moult bien maistre Jehan à tout sa couleuvrine.
Durant celluy temps avoient tant travaillé les Angloys, qu’ilz avoient faict deux boulevers sur la rivière de Loire, l’un estant en une petite isle du costé et au droict de Sainct-Laurent90, qui estoit faict de fagotz, sablon et de bois ; et l’autre ou champ de Sainct-Privé, au droict de l’autre et sur le rivage de la rivière91, laquelle ilz passoient en celluy endroit, portans vivres les ungs aux autres. Et pour les garder en avoient fait cappitaine messire Lancelot de Lisle, mareschal d’Angleterre.
Le lundy, dixiesme jour d’icelluy mesme moys, arrivèrent dedans Orléans grant quantité de pouldres de canon, et plusieurs vivres que on y amenoit de Bourges, pour la conforter et secourir. En celluy jour eut aussi une très grosse et forte escarmouche, tant des canons comme d’autre traict et couleuvrines : dont ceulx qui les gectèrent feirent grandement leur devoir, et tellement, qu’il y eut beaucoup d’Angloys tuez et plusieurs prins prisonniers.
Le mardy ensuivant, environ neuf heures de nuyt, fut toute la couverture et le comble des Tournelles abbatue et gectée au bas, et six Angloys tuez dessoubz, d’un coup de canon de fer qui estoit assorty ou boulevert 110de la Belle Croix du pont, et que on feit gecter à celle heure.
Le mercredy ensuivant, douziesme jour d’icelluy moys de janvier, sonna la cloche à l’effroy parce que les Angloys feirent merveilleux cry, et sonnèrent leurs trompettes et clairons devant le bolevert de la porte Regnart. Et ce meisme jour arrivèrent dedans Orléans vers le matin six heures, six cens pourceaulx.
Le samedy ensuyvant, quinziesme jour du meisme janvier, environ huict heures de nuyt, saillirent hors de la cité le bastard d’Orléans, le seigneur de Saincte-Sevère, et messire Jacques de Chabannes, accompaignez de plusieurs chevaliers, escuyers, capitaines et citoyens d’Orléans, et cuydoyent charger sur une partie de l’ost de Sainct-Laurens des Orgerilz ; mais les Angloys s’en aperceurent, et crièrent à l’arme dedens leur ost : pour quoy ilz se armèrent, tellement qu’il y eut une grosse et forte escarmousche. Enfin se retrairent les François au boulevert de la porte Regnart : car les Angloys saillirent à toute puissance, combien qu’en leur saillie furent très bien battuz.
Le dimenche ensuivant, environ deux heures aprez midy, arrivèrent en l’ost des Angloys douze cens combatans, dont estoit chiefmessire Jehan Fascot ; et amenèrent avecques eulx, vivres, bombardes, canons, pouldres, traicts et autres habillements de guerre, de quoy leurs gens de l’ost avoient grant souffreté.
Le lundy ensuyvant, dix-septiesme d’icelluy moys, advint moult merveilleux cas : car les Angloys gectèrent un canon de leur boulevert de la Croix Boissée, dont la pierre cheut devant le boulevert de la porte Banier, au milieu de plus de cent personnes, sans aucun 111blescher ne tuer ; mais frappa seullement par le piet ung compaignon françois, tant qu’elle lui osta le soullier, sans luy faire aucun mal : qui est chose merveilleuse à croire.
Cellui mesme jour se devoit faire ung gaige de bataille de six Françoys contre six Angloys ou prochain champ de la porte Banier, là où souloit estre le coulombier Turpin ; mais il ne se fist point, combien qu’il ne tint aux François, car ilz se presentèrent contre leurs adversaires, qui ne vindrent ne comparurent, avec ce n’osèrent saillir.
Le mardy, dix-huitiesme d’icelluy moys de janvier, à neuf heures de nuyt, tirèrent les Anglois, estans ès Tournelles, ung canon ou boulevert de la Belle Croix, qui frappa ung nommé Le Gastelier, natif d’Orléans, lequel, en les regardant, bandoit une arbalestre voulant tirer contre eulx.
Le mardy aprez, arrivèrent dedans Orléans, ainsy comme aux portes deffremans92, quarante chiefz d’aumailles93 et deux cens pourceaux.
Celluy jour et tost après l’entrée du bestial, gaaingnèrent les Angloys des Tournelles la charrière, deux sentines94 et cinq cens chiefz de bestial, que marchans cuydoient ramener dedans Orléans, lesquelz furent encusez par aucuns traistres d’ung villaige emprez, dit Sandillon, affin qu’ilz eussent partie du butin ; et aussi fut après le bestialbutiné àJargueau, estant lors Anglois.
Celluy mesme jour, environ trois heures après 112midy, eut une grosse et forte escarmousche en une isle devant la croche des moulins de Sainct-Aignan95, parce que les Angioys rompirent le conduict pour passer la charrière qu’ilz avoient gaignée au port de Sainct-Loup. Et les François, tant gens de guerre comme citoyens d’Orléans, se feirent passer l’eaue en celle isle, cuydans recouvrer leur charrière perdue dès le matin. A l’encontre desquelz yssit grant puissance d’Angloys, qui estoient embuschiez derrière la turcie, ung peuplus loing que Sainct-Jehan le Blanc, et faisans grans criz se adressèrent contre les François qui s’en retournoyent, et reculèrent vers leurs boulevers très hastivement : ce qu’ilz ne sceurent faire si tost que il n’y en demourast vingt-deux mors. En oultre y furent prins deux gentilzhommes, l’ung nom mé le petit Breton, qui estoit au bastart d’Orléans, et l’autre, nommé Remonet, estant au mareschal de Saincte-Sevère. A icelle escarmousche fut aussy perdue une couleuvrine, qui estoit à maistre Jehan, lequel fut en grant péril d’estre prins : car ainsy qu’il se cuyda retraire en sa santine, d’autres se boutèrent dedans avecques luy, tellement qu’elle enfonça en la rivière : par quoy il se cuida retraire dedans ung grant chalan96 ; mais il ne peut oncques, parce qu’il estoit jà party. Toutesfoiz, véant le destroit dangier, feit tant qu’il saillit sur la peaultre97, qui luy demoura en la main, ainsi qu’il s’efforça pour saillir de l’eau ou chalan, au derrenier. Non obstans toutes telles infortunitez 113nageant sur la peautre vint à rive et se sauva dedans la cité, laissant sa couleuvrine jà gaingnée par les Angloys, qui l’emportèrent aux Tournelles.
Le jeudy ensuyvant, vingt-septiesme d’icelluy moys de janvier, à trois heures après midi, eut une très grosse escarmousche devant le boulevert de la porte Regnart, parce que de quatre à cinq cens combatans Angloys y vindrent de la bastille, faisans très grans et merveilleux criz. Contre lesquelz saillirent ceulx d’Orléans par le boulevert mesmes, et se hastèrent tant qu’ilz se mirent en desarroy : par quoy le mareschal de Saincte-Sevère les feit retourner dedans. Et aprez qu’il les eut mis en ordonnance, les feit de rechief saillir, et les conduit tant bien par son sens et prouesse qu’il contraingnit les Angloys de retourner en leur ost et bastille de Sainct-Laurens.
Le lendemain, jour de vendredy, arrivèrent dedans Orléans, environ onze heures de nuyt, aucuns embassadeurs qui avoient esté envoyez devers le roy de par la ville pour avoir secours.
Le samedi ensuivant, vingt-meufviesme jour du mesmes janvier, à huict heures du matin, feirent les Anglois grans criz en leur ost et bastilles, se mirent en armes à grant puissance et, par grant ordonnance, continuans tousjours leurs criz et faisans demonstrance de grant hardement, s’en vindrent jusques à une barrière qui estoit en la grève devant la tour Nostre-Dame, et jusques devant le boulevert de la porte Regnart ; mais ils furent bien receuz, car les gens de guerre et beau coup de peuple d’Orléans saillirent incontinent contre eulx, bien ordonnez, tellement qu’il y eut une très-forte et grande escarmousche, tant à la main comme 114des canons, couleuvrines et traict ; et y eut beaucop de gens tuez, bleciez et prins prisonniers d’une part et d’autre. Et par especial y mourut ung seigneur d’Angleterre, que les Anglois plaingnoient moult ; et le portèrent enterrer à Jargueau. Et ce jour mesmes devers le matin, aussy arrivèrent dedans Orléans le seigneur de Villars, le seigneur de Sainctes-Trailles et Poton, son frère, messire Ternay98, et autres chevaliers et escuiers venans de parler au roy.
Le dimenche d’après, se partit d’Orléans durant la nuit le bastart d’Orléans accompaigné de plusieurs chevaliers et escuiers, pour aler à Blois devers Charles, conte de Clermont, fils aisné du duc de Bourbon ; pourquoy les Anglois, oyans parler, crièrent à l’arine ; et si firent fort guet, doutans qu’ilz ne les voulsissent assaillir en leurs bastilles.
Le lendemain, jour de lundy, vingt-quatriesme jour d’icelluy mois de janvier, environ quatre heures après midy, arriva dedans Orléans La Hire, et avecques luy trente hommes d’armes ; contre lesquelz gectèrent les Angloys ung canon, dont la pierre cheut au milieu d’eulx, lorsqu’ilz estoient à l’endroit de la porte Regnart, combien qu’elle n’en tua ne bleça aucun : qui fut ung grant merveille. Si entrèrent sains et saulfz en la ville, et en allèrent rendre grâces à Nostre Seigneur, qui les avoit préservez de mal.
Le mercredy vingt-sixiesme du mesmes janvier, eut une forte escarmousche devant le boulevert de la porte Bannier, parce que les Angloys advisèrent caultement que le souleil luysoit aux visaiges des François, qui 115estoient hors du boulevert pour escarmouscher. Et saillirent de leur ost à grosse puissance, monstrans grant semblant de hardiesse ; et feirent tant qu’ilz recullèrent les François jusques à la douve des fossez du boulevert et de la ville, dont ilz approuchèrent ung de leurs estandars à une lance près du boulevert : combien qu’ilz n’y arrestèrent que ung petit, parce que on leur gectoit d’Orléans et du boulevert moult espessement de canons, bombardes, couleuvrines et autre traict. Et fut dict que en celle escarmousche fut tué vingt Anglois, sans les blecez. Mais des François n’y mourut que ung des archiers du mareschal de Saincte-Sevère, qui fut tué d’ung canon mesme d’Orléans : dont son maistre et les autres seigneurs furent bien marriz.
Le lendemain, qui estoit le samedy vingt-neufviesme d’icelluy meismes moys de janvier99, fut donné seureté d’une part et d’autre à La Hire et messire Lancelot de Lisle de parler ensemble : ce qu’ilz feirent environ l’eure de fermer les portes. Mais après qu’ilz eurent parlé ensemble et que l’eure de la seureté fut passée, comme chacun d’eulx s’en retournoit devers ses gens, ceulx d’Orléans gectèrent ung canon qui frappa messire Lancelot, tellement qu’il luy enleva la teste : dont ceulx de l’ost furent très dolens, car il estoit leur mareschal et bien vaillant homme.
Le jour d’après, qui fut dimanche, eut une forte escarmousche, parce que les Angloys levoient des charniers (c’est des eschallas) des vignes d’environ 116Sainct-Ladre et Sainct-Jehan de la Ruelle100, prez d’Orléans, et les emportoient en leur ost pour eulx chauffer. Pour quoy le mareschal 117de Saincte-Sevère, La Hire, Poton, messire Jacques de Chabannes, messire Denis de Chailly, messire Cervais, Arragonnois, et plusieurs autres d’Orléans en saillirent hors et se frappèrent en eulx, et les assallirent vaillanment, tellement qu’ilz en tuèrent sept, et en amenèrent quatorze prisonniers dedans leur cité. En laquelle celluy jour trespassa ung vaillant bourgeois qui en estoit natif, nommé Simon de Baugener, qui avoit esté blecié en la gorge d’ung traict des adversaires.
Et l’endemain, jour de lundy, trente et ungniesme et dernier d’icelluy moys de janvier, arrivèrent dedans Orléans huict chevaulx chargez de huiles et de gresses.
Le jeudy ensuivant, troisiesme jour de fevrier yssirent d’Orléans, le mareschal de Saincte-Sevère, messire Jacques de Chabannes, la Hire, Couras, et plusieurs autres chevaliers et escuiers ; et coururent jusques au boulevert de Sainct-Laurens. Pour quoy les Angloys crièrent aux armes, desployèrent douze de leurs bannières, et se mirent tous en bataille en leurs ostz sans yssir de leurs boulevers et barrières. Les François en fin de pièce voyans que leurs ennemys ne sailloient, s’en retournèrent en belle ordonnance dedans leur cité, sans autre chose faire.
Le samedy cinquiesme d’icelluy moys, vindrent au soir à portes fermans dedans Orléans, vingt-six combatans, très vaillans hommes de guerre et bien habillez, qui venoient de Sauloigne, et estoient au mareschal de Saincte-Sevère ; lesquelz se portèrent très grandement, tant qu’ilz furent en la garnison.
Le lendemain, jour de dimenche, environ vespres, saillirent d’Orléans le mareschal de Saincte-Sevère, Chabannes, La Hire, Poton et Chailly, avecques deux cens combatans ; et furent courir jusques environ la Magdaleine101, là où ilz trouvèrent le seigneur d’Escalles et trente combatans avecques luy, qui recullèrent bien hastivement en leur ost et bastille de Sainct-Laurens ; combien qu’en la fin furent là que tuez que prins quatorze Angloys.
Le lundy, septiesme d’icelluy moys, arrivèrent dedans Orléans messire Théaulde de Valpergue, messire Jehan de Lescot102, gascon, et autres embassadeurs, qui venoient de parler au roy, pour apporter les nouvelles du secours qui devoit venir lever le siége.
Le lendemain, jour de mardy, entrèrent dedans la ville d’Orléans plusieurs très vaillans hommes de guerre et bien habillez, et entre les autres messire Guillaume Estuart, frère du connestable d’Escosse, le seigneur de Gaucourt, le seigneur de Verduzan103, et plusieurs autres chevaliers et escuyers, accompaignez de mil combattans, tellement habillez pour faict de guerre, que c’estoit une moult belle chose à Veoir.
Ce mesmes jour, arrivèrent de nuyt deux cens combatans, qui estoient à messire Guillaume de Le Bret, et peu après six vingtz autres estans à La Hire.
118Environ ces jours, avoit une jeune pucelle nommée Jehanne, natifve d’un villaige en Barroys, appelé Domprebmy, près d’un autre dit Gras104, soubz la seigneurie de Valcouleur. A laquelle gardant aucunes fois à l’entour de la maison de son père et de sa mère ung peu de berbis qu’ilz avoient, et autres foiz cousant et filant105, s’apparut Nostre Seigneur plusieurs foiz en vision ; et luy commanda qu’elle s’en allast lever le siége d’Orléans, et faire sacrer le roy à Rains, car il seroit avecques elle, et luy feroit par son divin ayde et force d’armes acomplir celle entreprinse. Pour quoy elle s’en alla devers messire Robert de Baudricourt, lors cappitaine de celle place de Valcouleur, et luy raconta sa vision, luy priant et requérant que pour le très grant bien et prouffit du roy et du royaume, il la voulsist habiller en habit d’homme, la monter d’un cheval, et faire mener devers le roy, ainsi que Dieu luy avoit mandé aller. Mais pour lors, ne plusieurs jours après, ne la voulut croire, ainçois ne s’en faisoit que mocquer, et reputoit sa vision fantasies et foles ymaginacions, combien que, cuidant faire servir ses gens d’elle en péché charnel, il la retint. A quoy nul d’eulx, ne autre après, ne la peurent oncques retourner : car si tost qu’ilz la regardoient fort, ilz estoient tous reffroidiz de luxure.
Le mercredy, neufviesme jour du meisme moys, se deppartirent d’Orléans messire Jacques de Chabannes, messire Regnault de Fratames106, et le Bourg de Bar, 119acompaignez de vingt ou vingt-cinq combatans, voulans aler à Blois devers le conte de Clermont ; mais ilz furent rencontrez sur le chemin par aulcuns Angloys et Bourguignons qui prindrent le Bourg de Bar, et l’emmenèrent prisonnier en la tour de Marchesnoir, et les deux autres seigneurs se sauvèrent. Auquel jour arriva dedans la ville d’Orléans messire Gilbert de La Faiète, matif de Bourbonnois et mareschal de France, qui amena avecques luy trois cens combatans.
Le lendemain qui fut jeudy, se partit d’Orléans le bastart d’Orléans, et deux cens combatans avecques luy, pour aler à Bloys devers le conte de Clermont, et messire Jehan Estuart, connestable d’Escosse107, le seigneur de La Tour, baron d’Auvergne, le viconte de Thouars, seigneur d’Amboise, et autres chevaliers et escuiers, accompaignez, comme on disoit, de bien quatre mil combattans, tant d’Auvergne, Bourbonnois, comme d’Escosse, pour sçavoir d’eulx l’eure et le jour qu’il leur plairoit mectre d’assaillir les Angloys et faulx François, amenans de Paris vivres et artille ries à leurs gens tenans le siége.
Le vendredy, onziesme jour d’icelluy mois de février, se partirent aussi d’Orléans messire Guillaume d’Alebret, messire Guillaume Estuart, frère du connestable d’Escosse, le mareschal de Saincte-Sevère, le seigneur de Graville, le seigneur de Saincte-Trailles, Poton son frère, La Hire, le seigneur de Verduzan, 120et plusieurs autres chevaliers et escuiers, acompaignez de quinze cens combatans, et tendans eulx trouver et assembler avecques le conte de Clermont, et les autres ja nommez, pour aler au devant des vivres et les assaillir. Et celluy meisme jour se partit pareillement celluy conte de Clermont, et feit tant qu’il vint à tout sa compaignie en Beausse, à un villaige nommé Rouvroy de Saint-Denis, qui est à deux lieues d’Yenville. Et quant ilz furent tous assemblez, ilz se trouvèrent de trois à quatre mille combatans, et ne s’en partirent jusques à l’endemain environ trois heures après midy.
Celluy jour de l’endemain, qui fut le samedy douziesme jour de février, veille des brandons, messire Jehan Fascot, le baillif d’Évreux pour les Anglois, messire Simon Morhier, prévost de Paris, et plusieurs autres chevaliers et escuiers du pays d’Angleterre et de France, accompaignez de quinze cens combatans, tant Angloys, Picards, Normans, que autres gens de divers pays, amenoient environ trois cens que chariotz et charrettes, chargez de vivres et de plusieurs habillemens de guerre, comme canons, arcs, trousses, traict et autres choses, les menans aux autres Angloys tenans le siege d’Orléans. Mais quant ilz sceurent par leurs espies la contenance des Françoys, et congnurent que leur intencion estoit de les assaillir : ilz s’encloyrent et feirent ung parc de leur charroy et de paulx aguz, en manière de barrières, lessant une seule108 longue et estroicte issue ou entrée, car le derrière de leur parc ainsi clos de charroy, estoit large, 121et le dedans long et estroict : ouquel celle yssue ou entrée estoit tellement, que par là convenoit entrer, qui les vouloit assaillir. Et ce faict se mirent en belle ordonnance de bataille, actendans là vivre ou mourir ; combien que d’eschapper n’avoient guères d’espérance, considérans leur petit nombre contre la multitude des Françoys, qui tous assemblez d’ung commun accord, conclurent que nul ne descendroit des chevaulx, sinon les archiers et gens de traict, qui en leur venue faisoient devoir de tirer.
Aprez laquelle conclusion se mirent devant La Hire, Poton, Saulton109, Canede, et plusieurs autres venans d’Orléans, qui estoient environ quinze cens combatans, qui furent advertiz que les Angloys amenans les vivres venoient à la file, non ordonnez et sans avoir nulle suspeccion d’estre surprins : par quoy ilz furent tous d’une mesme oppinion qu’ilz les assauldroient ainsi qu’ilz venoient despourveuement. Mais le conte de Clermont manda plusieurs fois par divers messages à La Hire et autres, ainsi dispos d’assaiilir leurs adversaires, qu’ilz trouveroient en eulx tant grant advantaige, et qu’ilz ne leur feissent aucun assault jusques à sa venue, et qu’il leur ameneroit de trois à quatre mil combatans moult desirans d’assembler aux Anglois. Pour l’honneur et amour duquel ilz delaissèrent leur entreprinse à leur très grant desplaisance, et sur tous de La Hire, qui demonstroit l’apparence de leur 122dommaige, en tant qu’on donnoit espasse aux Anglois de eulx mectre et serrer ensemble, et avecques ce, de eulx fortiffier de paulx et de chariots. Et à la vérité La Hire et ceulx de sa compaignie partiz d’Orléans, estoient arrestez en ung champ, au front et tant près des Angloys, que très legierement les avoient veuz, comme est dit, venir à la file et eulx fortiffier ; dolens à merveilles de ce qu’ilz ne les osoient assaillir, pour la deffense et continuelz messaiges d’icelluy conte de Clermont, qui tousjours s’approuchoit au plus qu’il povoit.
D’autre part, porta aussi moult impaciamment celle actente le connestable d’Escosse ; lequel estoit pareillement venu là près, à tout environ quatre cens combatans, où avoit de bien vaillans hommes. Et tellement que ainsi que entre deux et trois heures après midi, approuchèrent les archiers et gens de traict françois de leurs adversaires, dont aucuns estoient jà sailliz de leur parc, qu’ilz contraignirent reculler très hastivement, et eulx rebouter dedans par force de traictz, dont ilz les chargèrent tant espessement qu’ilz en tuèrent plusieurs ; et ceulx qui peurent reschapper, s’en rentrèrent dedans leur fortifficacion avecques les autres. Pour quoy et lors quant le connestable d’Escosse veit qu’ilz se tenoient ainsy serrez et rangez, sans monstrer semblant d’yssir, il fut par trop grant chaleur tant de sirant de les vouloir assaillir qu’il despeça à toute force l’ordonnance qui avoit esté faicte de tous, que nul ne descendist. Car il se mist aprez, sans actendre les autres ; et à son exemple, et pour luy ayder, descendirent aussi le bastart d’Orléans, le seigneur d’Orval, messire Guillaume Estuart, messire Jehan de 123Mailhac110, seigneur de Chasteaubrun, viconte de Bridiers, messire Jehan de Lesgot, seigneur de Verduzan, et messire Loys de Rochechouart, seigneur de Monpipeau, et plusieurs autres chevaliers et escuiers, avecques environ quatre cens combatans sans les gens de traict, qui jà s’estoient mis à pied, et avoient reboutez les Angloys, et faict moult vaillamment ; mais peu leur valut : car quant les Anglois virent que la grant bataille, qui estoit assez loing, venoit laschement et ne se joingnoit avecques le connestable et les autres de piet, ilz saillirent hastivement de leur parc, et frappèrent dedans les François estans à piet, et les mirent en desarroy et en fuite, non pas toutes fois sans grant tuerie, car il y mourut de trois à quatre cens combatans françois.
Et oultre ce, les Angloys non saoulez de la tuerie, qu’ilz avoient faicte en la place devant leur parc, s’espandirent hastivement par les champs, chassans ceulx de piet, tellement qu’on véoit bien douze de leurs estandars loing l’un de l’autre, par divers lieux, à moins d’ung traict d’arbaleste de la principalle place où avoit esté la desconfiture. Pour quoy La Hire, Poton et plusieurs autres vaillants hommes, qui moult enviz s’en alloient ainsi honteusement, et s’estoient tirez ensemble près du lieu de la destrousse, rassemblèrent environ soixante ou quatre-vingtz combatans, qui les suyvoientçà et là, et frappèrent sur les Angloys ainsi espars, tellement qu’ilz en tuèrent plusieurs. Et certes se tous les autres François fussent ainsi retournez qu’ilz 124feirent, l’honneur et le prouffit du jour leur fust demouré : combien que paravant avoient esté là mors et tuez plusieurs grans seigneurs, chevaliers, escuiers nobles et vaillans cappitaines et chiefz de guerre. Et entre lesquelz y furent tuez messire Guillaume d’Albret, seigneur d’Orval, messire Jean Estuart, connestable d’Escosse, messire Guillaume Estuart son frère, le seigneur de Verduzan, le seigneur de Chasteaubrun, messire Loys de Rochechouart, et messire Jehan Chabot, avecques plusieurs autres, qui tous estoient de grant noblesse et très renommée vaillance. Les corps desquelz seigneurs furent deppuis apportez à Orléans et mis en sepulture dedans la grant esglise, dicte Saincte Croix, là où se feist pour eulx beau service divin.
De celle bataille eschappa entre autres le bastart d’Orléans, obstant ce que dès le commencement avoit esté blecié d’un traict au piet : par quoy deux de ses archiers le tirèrent à très grant peine hors de la presse, le montèrent à cheval et ainsi le sauvèrent.
Le conte de Clermont, qui ce jour avoit esté faict chevallier, ne toute la grosse bataille, ne feirent oncques semblant de secourir les compaignons, tant parce qu’ilz estoient descenduz à piet, contre la conclusion de tous, comme aussi parce qu’ilz les véoient presque tous tuez devant eulx. Mais si toust qu’ilz aperceurent que les Angloys en estoient maistres, ilz se mirent à chemin vers Orléans : en quoy ne firent pas honnestement, mais honteusement ; et ilz eurent assez espace d’eux en aller, car les Angloys ne les chassèrent pas, obstant ce que la plus part d’eulz estoient à piet, et qu’ilz sçavoient les François estre 125plus grant nombre qu’ilz n’estoient. Combien que tout l’onneur et le prouffit de la victoire en demoura aux Angloys, dont estoit chief pour lors messire Jehan Fascot, avecques lequel estoit aussi messire Thomas Rameston, qui pareillement avoit grant charge de gens d’armes.
Ce mesme jour arrivèrent dedans Orléans, au soir bien tart, le conte de Clermont, le bastard d’Orléans, le seigneur de la Tour, le viconte de Thouars, le mareschal de Saincte-Sevère, le seigneur de Graville, La Hire, Poton, et plusieurs chevaliers et escuiers françoys, qui venoient de la bataille, qui avoit esté ainsi perdue par faulte d’ordonnance. Combien que La Hire, Poton, et Jamet de Thilloy entrèrent les derniers de dans ; car par l’ordonnance de tous demourèrent tousjours à la queue des retournans, pour contregarder que ceulx des bastilles ne saillissent sur eulx, s’ilz sçavoient la desconfiture ; en quoy les eussent peu encores plus endommaiger que devant, qui ne s’en fust prins garde.
Cestuy propre jour aussi, sceut Jehanne la Pucelle, par grace divine, ceste desconfiture, et dist à messire Robert de Baudricourt que le roy avoit eu grant dommaige devant Orléans, et auroit encores plus, s’elle n’estoit menée devers luy. Pour quoy Baudricourt qui l’avoit jà esprouvée et trouvée très sage et comme veritable, perseverant en ses premières requestes, la feit habiller en habit d’homme, ainsi qu’elle le requist. Et pour la conduite luy bailla deux gentilzhommes de Champaigne, l’ung nommé Jehan de Metz, et l’autre Bertrand de Polongy, qui moult envis le feirent, pour les perilleux chemins. Mais elle les asseurant que jà 126n’auroient nul mal, se mirent à chemin avecques elle, et deux de ses frères, pour aller devers le roy, qui estoit lors à Chinon.
Le lundy aprez celle desconfiture, quatorziesme du mesmes moys de fevrier, fut par les Anglois estans de la garnison des Tournelles, gecté ung canon dont la pierre cheut dedans Orléans en l’hostel de la Teste Noire, en la rue des Hostelleries : ouquel hostel elle feit grant dommaige et descendit en celle rue et tua trois personnes de la ville, l’ung desquelz estoit marchant, nommé Jehan Turquoys.
Le jeudy ensuyvant, dix-septiesmejour d’icelluymoys, furent par messire Jehan Falcot et ses gens amenez en l’ost et siége des Angloys les vivres et autres habillemens de guerre qu’ilz avoient conduis depuis Paris, et ceulx aussi qu’ilz avoient conquestez en leur dernière desconfiture emprez Rouvray Sainct-Denis, que plusieurs ont deppuis nommée la bataille des Harans ; contre lesquelz saillirent les François de la garnison et aucuns citoyens, pour leur cuider courir sus, et gaigner les vivres et artillerie qu’ilz menoient. Mais toutesfois ne s’entretouchèrent point l’un l’autre pour celle fois.
Environ ces jours arriva dedans Chinon Jehanne la Pucelle111 et ceulx qui la conduisoient, fort esmerveillez comment ilz estoient peu arriver sauvement, veuz les perilleux passaiges qu’ilz avoient trouvez, les dangereuses et grosses rivières que ilz avoient passées 127à gué, et le grant chemin qui leur avoit convenu faire, au long duquel avoient passé par plusieurs villes et villaiges tenans le party Angloys, sans celles estans françoises, èsquelles se faisoient innumerables maulx et pilleries. Pour quoy lors louèrent Nostre Seigneur de la grâce qu’il leur avoit faicte, ainsi que leur avoit promis la Pucelle par avant. Et notiffièrent leur fait au roy, pardevant lequel avoit jà esté traicté par plusieurs fois en son conseil que le meilleur estoit qu’il se retirast au Daulphiné, et le gardast avecques les pays de Lyonnois, Languedoc et Auvergne, au moins se on les pouvoit sauver, se les Angloys gaignoyent Orléans ; mais tout fut mué, car il manda les deux gentilzhommes, et présens ceulx de son grant conseil, les fist interroger du faict et estat de la Pucelle ; dont ilz respondirent la vérité. Et à ceste occasion fut mis en conseil se on la feroit parler au roy : à quoy fut conclud que oyl ; et de faict y parla, lui feit la reverence, et le congneut entre ses gens, combien que plusieurs d’eulx faignoient, la cuidant abuser, estre le roy : qui fut grant apparence, car elle ne l’avoit oncques mès veu. Si luy dist par moult belles parolles, que Dieu l’envoyoit pour luy ayder et secourir, et qu’il luy baillast gens, car par grâce divine et force d’armes, elle leveroit le siége d’Orléans, et puis le menroit sacrer à Raims, ainsi que Dieu luy avoit commandé ; qu’il vouloit que les Angloys s’en retournassent en leur pays et luy lessassent son royaulme en paix, lequel luy devoit demourer ; ou s’ilz ne le lessoient, il leur en mescherroit.
Ces paroles ainsi par elle dictes, la feit le roy remener honnorablement en son logis, et assembla son 128grant conseil, ouquel furent plusieurs prelaz, chevaliers, escuyers et chiefz de guerre, avecques aucuns docteurs en théologie, en lois et en decret, qui tous ensemble advisèrent qu’elle seroit interroguée par les docteurs, pour essayer se en elle se trouveroit évidente raison de povoir acomplir ce qu’elle disoit. Mais les docteurs la trouvèrent de tant honneste contenance, et tant saige en ses parolles, que leur relacion faicte, on en tint très grant compte. Pour quoy, et aussi parce qu’on trouva qu’elle avoit sceu véritablement le jour et l’heure de la journée des Harens, ainsi qu’il fut trouvé par les lettres de Baudricourt, qui avoit escript l’heure qu’elle luy avoit dict, elle estant encores à Valcouleur ; et deppuis mesmes déclaré au roy en secret, présent son confesseur, et peu de ses secrets conseillers, ung bien112 qu’il avoit faict, dont il fut fort esbahy ; car nul ne le povoit sçavoir sinon Dieu et luy : fut conclud qu’elle seroit menée honnestement à Poictiers, tant pour la faire de rechiefinter roguer et sçavoir sa persévérance, comme aussy affin de trouver argent, pour luy bailler gens, vivres et artilleries, pour essayer d’avitailler Orléans ; ce qu’elle sceut par grace divine, car elle estant au milieu du chemin, dist à plusieurs : En nom de Dieu, je sçay bien que je auray beaucoup affaire à Poictiers où on me meine ; mais Messires me aydera ; or allons, de par Dieu !
car c’estoit sa manière de parler.
Quant elle fut audict Poictiers, où estoit pour lors le Parlement du roy, diverses interrogacions lui furent faictes par plusieurs docteurs et autres gens de grant 129estat, à quoy elle respondit moult bien. Et par especial à ung docteur Jacobin, qui luy dist que se Dieu voulloit que les Angloys s’en alassent, qu’il ne falloit point d’armes. A quoy elle respondit qu’elle ne vouloit que peu de gens qui combateroient, et Dieu donneroit la victoire113. Pour laquelle responce, avec plusieurs autres qu’elle avoit faictes, et la fermeté de ses premières promesses, fut conclud de tous que le roy se debvoit fier en elle, et luy bailler vivres et gens, et l’envoyer à Orléans, ce qu’il feist. Et oultre ce, la feist bien armer, et luy donna de bons chevaulx. Et voulut et ordonna qu’elle eust ung estandart, ouquel par le vouloir d’elle on feist paindre et mectre pour devise, Jhesus Maria, et une magesté. Le roy luy voulant donner une belle espée, elle luy pria qu’il luy pleust luy en envoyer querir une, qui avoit en la lemelle114 cinq croix emprez la croisée, et estoit à Saincte-Katerine du Fierboys. Dont le roy fut fort esmerveillé, et luy demanda s’elle l’avoit oncques veue. A quoy elle respondit que non ; mais toutesfois savoit qu’elle y estoit. Le roy y envoya, et fut trouvée celle espée avecques autres, qui là avoient esté données le temps passé, et fut aportée au roy, qui la feist habiller et garnir honnestement. Et luy bailla pour l’accompaigner ung bien vaillant et saige gentilhomme, nommé Jehan Daulon ; et pour paige, et la servir en honneur, luy baillaung autre gentilhomme nommé Loys de Contes. Combien que toutes les choses déclairées en cestuy chappitre se feirent à plusieurs 130foys et par divers jours ; mais je les ay ci ainsi couchées pour cause de briefveté.
Le vendredy, dix-huictiesme jour defevrier, se partit d’Orléans le conte de Clermont, disant qu’il vouloit aller à Chinon devers le roy, qui lors y estoit ; et emmena avec luy le seigneur de la Tour, messire Loys de Culan, admiral, messire Regnault de Chartres, archevesque de Rains, et chancellier de France, messire Jehan de Sainct-Michiel, évesque d’Orléans, natif d’Escosse, La Hire, et plusieurs chevaliers et escuyers d’Auvergne, de Bourbonnoys et d’Escosse, et bien deux mil combatans. Dont ceulx d’Orléans les voyans partir ne furent pas bien contans ; mais ilz leur promisdrent pour les appaiser, qu’ilz les secourroient de gens et de vivres. Aprez lequel departement ne demoura dedans Orléans sinon le bastart d’Orléans, le mareschal de Saincte-Sevère, et leurs gens. Et le conte de Clermont, qui depuis fut duc de Bourbon, s’en ala, et les seigneurs et combatans dessus nommez avecques luy, et se mirent dedans Bloys.
Et lors, quant ceulx d’Orléans se virent ainsi delaissez en petit nombre de gens de guerre, et apperceurent la puissance et le siege des Angloys croistre de jour en jour, ilz envoyèrent Poton de Sainctes-Trailles et aucuns bourgeoys devers Philippes, duc de Bourgoigne, et messire Jehan de Luxembourg, conte de Ligny, tenant le party d’Angleterre ; et leur feirent prier et requerir qu’ilz voulsissent avoir reguard en eulx ; et pour l’amour de leur seigneur Charles duc d’Orléans, estant prisonuier en Angleterre, et pour la conservacion de ses terres, ausquelles garder ne pouvoit pour celluy temps entendre, leur pleust pourchasser aucune abstinence 131de guerre devers les Angloys, et faire lever le siege jusques à ce que le trouble du royaume fust autrement esclarcy, ou leur donner ayde et secours en faveur de leur parent ainsi prisonnier.
Le dimenche aprez eut une très grosse et forte escarmousche, et tant que les Angloys saillirent de leur ost et bastilles, portèrent sept estandars, et firent tant qu’ilz enchassèrent et recullèrent les Françoys qui les estoient allez assaillir jusques au champ Turpin, qui est à un gect de pierre d’Orléans. Mais ilz furent bien recueillis de canons, couleuvrines et autre traict que on leur gecta de la ville incontinant, tant espeissement qu’ilz s’en retournèrent à grant haste dedans leur ost et bastilles de Sainct-Laurens et autres là entour.
Le mardy prouchain ensuyvant, vingt-deuxiesme de fevrier, le conte de Suffort et les seigneurs de Talebot et d’Escalles envoyèrent par ung herault pour présent au bastart d’Orléans un plat plain de figues, raisins et dattes, en luy priant qu’il luy pleust envoyer à celluy conte de Suffort de la panne noire pour fourrer une robbe. Ce qu’il feist volentiers, car il luy envoya par le hérault mesme ; de quoy le conte luy seut très grant gré.
Le vendredy vingt-cincquiesme jour d’icelluy moys, arrivèrent dedans Orléans neuf chevaulx chargiez de blez, harengz et autres vivres.
Le dimenche après ensuyvant, penultiesme du mesmes moys de fevrier, creut la rivière tant et si grandement que les François d’Orléans cuidèrent fermement que les deux boulevers faiz par les Angloys sur celle rivière au droict de Sainct-Laurens, et aussi celluy des Tournelles fussent tous mynez et abatuz : car elle crent jusques aux canonnieres des boulevers, 132et couroit si fort et si roidement qu’il estoit legier à croire. Mais les Angloys mirent telle dilligence, tant de jour que de nuyt, que les bonlevers demourèrent en leur estat, et aussi appetissa la rivière en peu de temps. Et ce nonobstant gectoient les Angloys plusieurs coups de bombardes et canons, qui moult faisoient grant dommaigeaux maisons et édiffices de la cité.
Celluy jour, la bombarde de la cité, pour lors assortie à la croche des moulins de la poterne Chesneau, pour tirer contre lesTournelles, tira tant terriblement contre elles, qu’elle en abatit ung grant pan de mur.
Le jeudy, troisiesme jour de mars, saillirent les Françoys au matin contre les Angloys, faisans pour lors ung fossé pour aler à couvert de leur boulevert de la Croix Boissée à Saint-Ladre d’Orléans, afin que les François me les peussent veoir ne grever de canons et bombardes. Celle saillie feist grant dommaige aux Angloys, car neuf d’eulx y furent prins prisonniers. Et oultre ce, y tua maistre Jehan d’une couleuvrine cinq personnes, à deux coups. Et desquelz cinq fut le seigneur de Grez, nepveu du feu conte de Salebris, qui estoit cappitaine d’Yenville ; dont les Anglois feirent grans regretz, parce qu’il estoit de grant hardiesse et vaillance.
Celluy mesmes jour, eut une très forte et grande escarmousche, car les Françoys saillirent d’Orléans, et alèrent jusques bien prez du boulevert des Angloys estans à la Croix Boissée, et gaignèrent ung canon gectant pierres grosses comme une boule. Et oultre ce rapportèrent dedans leur ville deux tasses d’argent, une robe fourrée de martres, et plusieurs haches, guisarmes, arcs, trousses de flesches, et autres habillemens 133de guerre. Mais incontinent aprez, saillirent les Angloys de leur ost et bastilles, portans neuf estandars que ilz desployèrent, et chassèrent les Françoys jusques bien près du boulevert de la Porte Bannier, et ce fait se retirèrent ; combien que derechef et tost retournèrent et chargèrent fort et asprement sur les Françoys, et tant les suyvirent de prez, que plusieurs d’eulx se gectèrent dedans les foussez d’icelle porte ; contre lesquelz gectèrent ceulx d’Orléans à grant force. Et entre les autres qui là cheurent, furent l’ung Estienne Fauveau, d’Orléans mesmes. Et ce faisoient, parce qu’ilz ne povoient pas fouyr. En celle escarmousche tuèrent, blecèrent et prindrent les Angloys plusieurs prisonniers, et par especial y prindrent un vaillant escuyer gascon, nommé Regnault Guillaume de Vernade, qui estoit fort blecié.
Le lendemain, jour de vendredy, partirent environ trois cens combatans angloys, et s’en allèrent querir des charniers115 ès vignes, environ Sainct-Ladre et Sainct-Jehan de la Ruelle : pourquoy sonna la cloche du beffroy. Mais ce non obstant, ilz prindrent et emmenèrent aucuns povres laboureurs, labourans leurs vignes, prisonniers. Et celluy mesme jour arrivèrent 134dedans Orléans douze chevaulx chargez de blé, harengs et autres vivres.
Le sabmedy aprez, cincquiesme d’icelluy moys de mars, fut tiré d’une couleuvrine d’Orléans ; le traict de laquelle tua ung seigneur d’Angleterre, dont les Angloys feirent moult grant dueil.
Le lendemain, qui fut jour de dimenche, arrivèrent dedans Orléans sept chevaulx chargez de harengs et autres vivres.
Le lundy ensuyvant, septiesme du mesme moys de mars, y arrivèrent six chevaulx chargez de harengs. D’autre part tirèrent les Angloys plusieurs coups de bombardes et canons, qui cheurent en la rue des Hostelleries, et feirent grant dommaige en divers lieux. Et si arrivèrent environ quarante Angloys d’Angleterre en leur ost.
Le mardy prouchain aprez, saillirent aucuns Françoys et rencontrèrent six marchans et une damoiselle menant en l’ost neuf chevaux chargez de vivres, qu’ilz prindrent et amenèrent dedans Orléans. Ce mesme jour arriverent deux cens Angloys, qui venoient de Jargueau ; et pareillement aussi arrivèrent en leur ost et bastilles plusieurs autres venans des garnisons de Beausse. Et par ce cuidèrent les Françoys qu’ilz voulsissent assaillir aucuns de leurs boulevers. Pour quoy ilz se tindrent sur leurs gardes et apprestèrent toutes choses nécessaires à leur deffense, se mestier en estoit.
Le lendemain, jour de mercredy, trouvèrent aucuns Françoys que on avoit presque percé tout le mur de l’Aumosne d’Orléans116, au droit de la porte Parisis ; et y avoit on fait ung trou pour passer ung homme d’armes. Et oultre fut trouvé un mur fait tout de nouveau, où avoit deux canonnières. Et si ne peut on sçavoir pourquoy il avoit esté fait : dont aucuns le presumoient 135en bien, et les autres en mal. Toutesfois quoy qu’il en feust, s’enfouyt le maistre d’icelle Aumosne117, si tost qu’il veit qu’on s’en estoit apperceu ; car de prime face il fut en grant dangier de la commotion du peuple, qui feist celluy jour très grant noise et bruit en celle Aumosne.
Le jour d’aprez, qui fut jeudy, feist le bastart d’Orléans pendre à ung arbre, ès forsbours et masures de la porte Bourgongne, deux hommes d’armes françoys estans auGallois de Villiers, parce qu’ilz avoient rompu son sauf conduict ; mais si tost qu’ilz furent mors, il les feist despendre et enterrer ès forsbours mesmes.
D’autre part s’en allèrent les Angloys cestuy propre jour à Sainct-Loup d’Orléans, et y commancèrent une bastille, qu’ilz fortiffièrent, tendans tousjours entretenir leur siege contre Orléans. Pour lequel faire le ver, se mist sur les champs Jehanne la Pucelle accompaignée de grant nombre de seigneurs, chevaliers, escuyers et gens de guerre, garniz de vivres et d’artillerie ; et print congé du roy, qui commanda ex pressément aux seigneurs et gens de guerre, qu’ilz obéissent à elle comme à luy, et aussi le firent-ils118.
Le vendredy ensuyvant, unziesme jour du mesme mois de mars, sonna la cloche du beffroy, parce que les Angloys estans à Sainct-Loup coururent jusques à Sainct-Euvertre119 ; et là, environ les vignes, prindrent plusieurs vignerons, et les enmenèrent prisonniers.
136Le lendemain saillirent aucuns de la garnison d’Orléans, et en leur retour ramenèrent six prisonniers120.
Le mardy d’aprez, quinziesme d’icelluy moys, arriva de nuict dedans la ville le bastart de Lange, qui avecques luy amena six chevaulx chargez de pouldre de canon. Et ce meisme jour se partirent trente Angloys de la bastille de Sainct-Loup, estans habillez en guise de femmes, et faisans semblant de venir querir du boys et fagotz de serment, avecques aucunes femmes, qui en apportèrent dedans Orléans. Mais quant ilz veirent leur advantaige, ilz saillirent hastivement sur les vignerons, labourans lors ès vignes environ Sainct Marc, et la Borde-aux-Mignons121, et feirent tant qu’ilz en envoyèrent neuf ou dix prisonniers en leur bastille.
Le lendemain, qui fut mercredy, se partit d’Orléans le mareschal de Saincte-Sevère, tant pour aller devers le roy, comme pour aler prendre la possession de plusieurs terres qui lui estoient escheues par la mort du seigneur de Chasteaubrun, frère de sa femme122 ; mais il promist à ceulx de la ville, qu’il retourneroit en brief, et ilz furent très contens ; car ilz l’aymoient et prisoient, parce qu’il leur avoit fait plusieurs biens, et aussi pour les grans faicts d’armes 137que luy et ses gens avoient faitz pour leur deffence.
Ce mesme jour amenoient les Angloys de la bastille de Sainct-Loup-grant charroy à leur autre bastille de Sainct-Laurens. Et quant ilz furent devant Sainct-Ladre, ilz feirent ung grant cry : pour quoy sonna la cloche du beffroy ; car les Françoys d’Orléans cuidèrent qu’ilz voulsissent assaillir aucuns de leurs boulevers.
Le jeudy ensuyvant dix-septiesme jour d’icelluy moys, trespassa maistre Alain du Bey, prevost d’Orléans123, et mourut de mort naturelle. Dont ceulx de la ville furent moult doulans, parce qu’il gardoit tousjours bien justice.
Le samedy ensuivant, dix-neufviesme du mesmes moys et veille de Pasques fleuries, tirèrent les Angloys dedans Orléans plusieurs coups de plus grosses bombardes et canons qu’ilz n’avoient faict par avant, et dont ilz feirent moult de maulx et dommaiges ; car une pierre de l’une des bombardes tua, que bleça, sept personnes du coup ; de laquelle mourut ung potier d’estain, nommé Jehan Tonneau. Et oultre ce, cheut une autre pierre de canon devant l’hostel de feu Berthault Mignon, dont furent blecez que tuez cinq personnes.
Le lundy d’aprez, le vingt-ungniesme d’icelluy moys de mars, feirent les François sonner la cloche du beffroy, et saillirent d’Orléans à grant puissance, tant gens de guerre, comme citoyens, et autres du pays d’environ, là retraictz ; et s’en allèrent assaillir les 138boulevers faictz de nouveau par les Angloys au droict de la grange de Cuyveret124. Mais quant ceulx qui les gardoient les virent approucher, ilz s’en alèrent et se misrent à la fuicte, et feirent tant qu’ilz se boutèrent dedans leur bastille de Sainct-Laurens, et y emportèrent tout ce qu’ilz peurent de leurs biens et artillerie. Et incontinent aprez saillirent de celle bastille, faisans merveilleux criz et semblant de grant hardiesse : tellement qu’ilz rechassèrent les Françoys jusques à l’aumosne de Sainct-Pouair ; combien qu’ilz ne passèrent pas oultre, obstant ce que les Françoys se retournèrent contre eulx et les chargèrent tant de canons, couleuvrines et autre traict, qu’ilz les contraingnirent rebouter et retraire à grant haste dedans leurs bastilles. De celles escarmousches acquist grant los, entre les Angloys, ung de leurs gentilzhommes, natif d’Angleterre, nommé Robin Heron, car il se monstra vaillant homme d’armes.
Le lendemain eut aussi grosse escarmousche, et sonna la cloche du beffroy, parce que les Angloys saillirent en grant nombre contre les François estans yssuz et alez environ Sainct-Pouair, et jusques au delà de la Croix Morin125 pour escarmouscher, où ilz furent bien recueilliz par les Angloys, qui les rechassèrent jusques à l’Aumosne Sainct-Pouair et au champ Turpin ; combien que enfin recouvrèrent force et se frappèrent dedans les Angloys par tant grant hardiesse, qu’ilz les feirent reculler arrière vers leurs bastilles. 139L’un desquelz non soy donnant garde, cheut dedans ung puis prez de la Croix Morin, dedans lequel il fut tué par les Françoys.
Ce mesmes jour de mardy, la Pucelle estant à Bloys, où elle sejournoit, actendant partie de ceulx de sa compaignie, qui n’estoient pas encores arrivez : envoya ung hérault par devers les seigneurs et cappitaines angloys, estans devant Orléans, et par luy leur escripvit unes lettres, qu’elle mesmes dicta, et ayant en chef dessus, comme ayant principal tiltre, Jesus Maria, et commençant aprezen marge comme il ensuit :
Roy d’Angleterre, faictes raison au roy du ciel. de son sang royal ; rendés les clefz à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées. Elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal, et est toute preste de faire paix, se vous voulez faire raison, par ainsi que [France] vous mectez jus, et payez de ce que vous l’avez tenue. Roy d’Angleterre, se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre : en quelque lieu que je actaindray voz gens en France, se ilz ne veullent obéyr, je les feray yssir vuellent ou non. Et s’ilz veullent obéir, à merci je les prendray. Croiez que s’ilz ne veullent obeyr, la Pucelle vient pour les occire. Elle vient de par le roy du ciel, corps pour corps, vous bouter hors de France. Et vous promect et certiffie la Pucelle, qu’elle y fera si grant hahay, que deppuis mil ans en France, ne fut veu si grant, se vous ne lui faictes raison. Et croyez fermement, que le roy du ciel lui emvoyra plus de force à elle et à ses bonnes gens d’armes, que ne sçauriez avoir à cent assaulx.
140Entre vous, archiers, compaignons d’armes, qui estes devant Orléans, allez vous en en vostre païs, de par Dieu. Et se ainsi ne le faictes, donnez vous garde de la Pucelle, et de vos dommaiges vous souviengne. Ne prenez mie vostre opinion, que vous ne tendrez mie France du roy du ciel, du Fils de sainte Marie ; mais la tendra le roy Charles, vray héritier, à qui Dieu l’a donnée, qui entrera en Paris en belle compaignie. Se vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous fierrons dedans à horions, et si verrez lesquelz meilleur droict auront, de Dieu ou de vous.
Guillaume de La Poulle, conte de Suffort, Jehan sire de Thalbot, Thomas sire d’Escalles, lieutenant du duc de Bethefort, soy disant régent du royaume de France pour le roy d’Angleterre, faictes responce, se vous voulez faire paix ou non à la cité d’Orléans. Se ainsi ne le faictes, de voz dommaiges vous souviengne.
Duc de Bethfort, qui vous dictes régent de France pour le roy d’Angleterre, la Pucelle requiert et prie, que ne vous faciez mie destruire. Se vous ne luy faictes raison, elle fera tant que les François feront le plus beau faict qui oncques fut faict en la chrestienté.
Escrit le mardy en la grant sepmaine.
Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle.
Au duc de Bethefort, qui se dit régent du royaume de France pour le roy d’Angleterre.
Quant les seigneurs et cappitaines angloys eurent leues et entendus les lettres, ilz furent courrouchez à 141merveilles, et en despit de la Pucelle, disans d’elle moult de villaines parolles, par espécial l’appellant ribaulde, vachiere, la menaschant de la faire brusler, retindrent le hérault porteur des lettres, tenans à mocquerie tout ce que elle leur avoit escript.
Le jeudy après prouchain et vingt-quatriesme du mesmes mois de mars, et jour de jeudy absolut, tirèrent les Angloys d’une bombarde dedans Orléans, dont la pierre qui cheut en la rue de la Charpenterie, tua que blecha trois personnes. Durant lequel jour courut grant bruit, que aucuns de la cité la debvoient trahir et bailler ès mains des Angloys ; pour quoy celluy mesme jour et l’endemain, veille de sainctes Pasques, et le jour aussi, furent les gens de guerre y estans en garnison, et les citoyens et autres y estans retraictz pareillement, tousjours en armes et chacun sur sa garde, tant en la ville et sur les murs, comme ès boulevers d’entour126.
Le jour de sainctes Pasques, qui furent le vingt-sep tiesme d’icelluy mois de mars, mil quatre cens vingt neuf, furent trèves donnés et octroiées d’une part et d’autre entre les François d’Orléans et les Angloys tenans le siege.
Le mardy ensuivant, vingt-neufiesme du mesmes 142moys, arrivèrent dedans la ville aucun nombre de bestial et autres vivres.
Le vendredy d’aprez qui fut premier jour du mois d’avril, et en celluy an mil quatre cens vingt-neuf, alèrent les François escarmouscher les Anglois prez de leur boulevert, qu’ilz avoient faict de nouvel à la grange Cuyveret. Pour quoy ilz saillirent contre eulx à tout deux estandars, et demourèrent là grant espace de temps l’un devant l’autre, et tirans les ungs contre les autres de canons, couleuvrines et autre traict, tellement que de chacune partie y en eut plusieurs bleciez.
Le lendemain arrivèrent dedans Orléans meuf beufz gras, et deux chevaulx chargez de cheveraulx et de vivres. Et ce jour mesmes, aprez midy, escarmouchèrent les François de rechief le boulevert de la grange Cuyveret, là où ilz furent bien recueilliz ; car de la bastille Sainct-Laurens saillirent contre eulx environ quatre cens combatans, portans avec eulx deux estandars, dont l’ung estoit celluy de sainct George, estant my party de blanc et de rouge, et ayant ou milieu une croix rouge ; et vindrent jusques à Sainct Mathurin et ou champ Turpin, chargeant fort sur les François, lesquelz furent mis en belle ordonnance par le bastard d’Orléans, le seigneur de Graville, La Hire, Poton et Tilloy : tant qu’ilz se portèrent très vaillamment, et y eut très forte et grosse escarmousche. Durant laquelle tirèrent merveilleusement de chacune partie de leurs canons, bombardes, couleuvrimes et autre traict, tellement que enfin y furent plusieurs tuez et blecez, tant des Françoys comme des Angloys.
Le dimenche ensuyvant, dit Quasimodo (c’est le jour 143de Pasques closes), saillirent aucuns habitans d’Orléans, et gangnèrent environ Sainct-Loup ung chalan, ouquel avoit neuf tonneaulx de vin, et ung pourceau, et de la venoison, qu’on cuidoit mener aux Angloys, en celle bastille de Sainct-Loup ; mais ceulx d’Orléans beurent le vin, et mangèrent le pourceau et la venoison.
Et celluy mesme jour, eut forte escarmousche entre les paiges des François et ceux des Angloys, entre les deux isles Sainct-Laurens ; et n’avoyent escuz, sinon de petitz paniers ; et gectoient pierres et cailloux, les ungs contre les autres. Au derrenier feirent ceulx des François reculler les autres des Angloys : ausquelz regarder y avoit moult de gens. Et pour celle escarmouche et autres que deppuis feirent devant Orléans les paiges françois, estoit leur cappitaine l’un d’eulx, gentilhomme du Daulphiné, nommé Aymart de Puiseux : lequel fut depuis nommé Capdorat par La Hire, tant parce qu’il estoit fort blonc, comme aussi parce qu’il estoit très esveillé et de grant hardiesse entre les autres ; et bien le monstra depuis en plusieurs faicts d’armes, tant en ce royaume, comme ès Allemaignes et ailleurs127.
Le lendemain jour de lundy, ainsi que on ouvroit 144les portes de la ville, y arrivèrent aucuns Françoys, qui estoient alez courir dedans Meung, dont ilz avoient tué le cappitaine, et enmenoient quarante-trois chiefz de grousses aumailles, combien que plusieurs d’eulx estoient navrez.
Celluy jour aprez midy eut une autre bataille entre les paiges, qui estoient habillez comme devant ; et là fut tué d’un coup de pierre l’ung des paiges angloys, et si y eut plusieurs blechiez d’une part et d’autre ; combien qu’en la fin gaignèrent les paiges angloys l’estandart des paiges françoys.
Le mardy ensuyvant, cincquiesme d’icelluy mois, arrivèrent aux portes ouvrans dedans Orléans, cent et ung pourceaulx, et six beufz gras, que marchans y amenoient du Berry ; lesquelz passèrent au droict de Sainct-Aignan d’Orléans. Contre lesquelz saillirent moult hastivement les Angloys des Tournelles, si tost qu’ilz les apperceurent ; mais ce fut trop tard, car ilz perdirent leur peine.
Ce mesme jour arrivèrent aussi deux chevaulx chargiez de beurre et frommaiges, et dix-sept pourceaulx qu’on y amena de Chastiaudun. Et si vint aussi nouvelles que les François estans en garmison en celle ville de Chastiaudun avoient que tué que prins et destroussez trente ou quarente Angloys qui apportoient grant argent aux autres Angloys de l’ost.
Le jeudy aprez, septiesme d’icelluy mois, arrivèrent aux Angloys de la bastille Sainct-Laurens plusieurs vivres et autres habillements de guerre, sans trouver aucun empeschement. — Le lendemain arrivèrent devers le matin dedans la cité vingt-six bestes aumailles, qu’aucuns Françoys 145qui en estoient de la garnison avoient gangniez en Normandye.
Le samedy ensuivant, neufviesme du mesme moys, y arrivèrent aussi vers le matin, dix-sept pourceaulx et huict chevaulx (les deux chargez de cheveraulx et cochons, et les six autres de blé), qui furent amenez de Chastiaudun. D’autre part feirent les Angloys environ ce temps ung autre boulevert et fossé au droit du Pressouer-Ars128. Pour lesqnelz empescher, saillirent les Françoys, et alèrent jusques au boulevert ; mais il survint une grant pluie et merveilleux temps, qui dura longuement : pour quoy ilz ne peurent accomplir leur intencion, et s’en retournèrent dedans la cité sans riens faire.
Le mardy après, douziesme d’icelluy moys, se partirent d’Orléans de nuyt aucuns François et alèrent à Sainct-Marceau ou val de Loire129, et rompirent et percèrent l’église ; dedans laquelle ilz trouvèrent vingt Angloys, qu’ilz prindrent et enmenèrent prisonniers dedans leur ville, combien qu’ilz y perdirent deux de leurs compaignons.
Et le lendemain, fut apporté dedans Orléans grant argent pour souldoyer ceulx de la garnison qui en avoient bien mestier.
Le vendredy quinziesme jour du mesmes avril, firent et parfirent une moult belle bastille et forte, très bien faicte, entre Sainct-Pouair et Sainct-Ladre130, en une 146place qui comprenoit grant ensainte ; dedans laquelle mirent et laissèrent plusieurs seigneurs et gentilzhommes d’Angleterre, avecques grant nombre d’autres gens de guerre, voulans garder que par là prez ne peussent plus estre menez aucuns vivres dedans Orléans, ainsi comme ilz avoient veu faire plusieurs foiz par avant, malgré les gens de leurs autres bastilles.
Le lendemain venoient de Bloys à Orléans par le chemin de Fleury-aux-Choux, aucun nombre de bestial et autres vivres, que les Angloys cuidèrent destrousser, et leur alèrent au devant, mais trop tard, car la cloche du beffroy sonna pour secourir les vivres. Ce qui fut faict, et tellement qu’ilz arrivèrent sauvement dedens la ville.
Ce mesme jour, vindrent courir devant les Tournelles environ cincquante hommes d’armes françoys d’aucunes garnisons de Sauloigne, et enmenèrent bien quinze Angloys prisonniers. Et la nuyt ensui vant celluy jour, se partirent de la ville aucuns François qui tuèrent trois Angloys faisans le guet auprès l’Orbecte.
Le dimenche ensuivant, dix-septiesme d’icelluy mois d’avril, arrivèrent dedans Orléans, Poton de Sainctes-Trailles, et autres ambassadeurs, qui estoient alez devers le duc de Bourgongne et le conte de Ligny, et amenèrent avec eulx la trompette dudict duc de Bourgoingne. Lequel, si tost qu’il sceut la requeste de ceulx d’Orléans, s’en ala et messire Jehan de Luxembourg avec luy devers le duc de Bethefort, soy disant régent de ce royaume pour le roy Henry d’Angleterre, en luy remonstrant la pitié qui estoit au duc d’Orléans ; et luy avoit requis et prié bien chierement qu’il luy 147pleust faire lever et departir le siege estant mis devant sa principalle ville et cité d’Orléans. A quoy n’avoit voulu acquiescer pour nul d’eulx le duc de Bethefort131, dont le duc de Bourgongne n’estoit pas contant ; et à ceste occasion envoyoit avecques les ambassadeurs sa trompette, qui de par luy commanda à tous ceulx de ses terres et villes à luy obéissans, estans en celluy siege, qu’ilz s’en allassent et departissent, et ne mesfeissent en aucune manière à ceulx d’Orléans. Pour obtemperer auquel commandement, s’en alèrent et departirent très hastivement plusieurs Bourgoignons, Picars, Champenois, et moult d’autres des pays et obéissance d’icelluy duc de Bourgongne.
Le lendemain au matin, environ quatre heures après minuyt, saillirent les Françoys sur l’ost des Angloys, et feirent tant qu’en leur entrée, tuèrent une partie de leur guet, et gaignèrent l’un de leurs estandars, et furent dedans longue espace. Durant laquelle ilz firent grant dommaige à leurs adversaires ; lesquelz crièrent moult effrayement à l’arme, et se mirent tous en ordonnance le myeulx qu’ilz peurent, adreschans contre les Françoys, qui les cognoissans apprester, en grant foulle yssirent de l’ost, où ilz avoient gaigné plusieurs tasses d’argent, beaucoup de robbes de martres et grant nombre d’arcs, trousses, fleiches et autres habillemens de guerre. Toutesfoiz les Anglois les poursuivirent et tindrent de tant prez, qu’il 148y eut forte et grosse escarmousche, où plusieurs furent luez et bleciez, tant d’une partie que d’autre. Et par espécial y fut tué d’un coup de couleuvrine cellui qui portoit l’estandart des Angloys ; combien que ceulx de la ville ne furent pas sans grant dommaige, et bien y parut au retour, par le dueil que firent les femmes d’Orléans, plourans et lamentans leurs pères, mariz, frères et parens, tuez et bleciez en celle escarmousche. Et celluy mesmesjour furent renduz les corps de chaque cousté ; si furent enterrez en terre saincte.
Le mardy aprez et dix-neufviesme jour du mois d’avril, environ l’heure de vespres, arrivèrent en l’ost et bastilles des Angloys grant quantité de vivres et autres habillemens de guerre, et avecques eulx plusieurs gens d’armes, qui les conduisoient.
Le lendemain, environ quatre heures du matin, se partist d’Orléans ung cappitaine nommé Amade132, et seize hommes d’armes à cheval avecques luy, qui alèrent courir environ Fleury-aux-Choux, où s’estoient logez les Angloys qui avoient amenez les vivres der reniers, et feirent tant qu’ilz en emmenèrent six Angloys prisonniers, qu’ilz prindrent, et plusieurs chevaulx, arcs, trousses et autres habillemens de guerre.
Environ celluy mesmes temps, fortiffièrent les Angloys Sainct-Jehan-le-Blanc, ou val de Loire, et y feirent ung guet pour garder le passaige.
Le jeudy ensuivant, arrivèrent dedans Orléans trois chevaulx, chargez de pouldre à canon et de plusieurs autres choses. D’autre part apprestèrent celluy jour 149ceulx d’Orléans plusieurs canons à gecter contre les Angloys, pource qu’ilz cuidoyent qu’ilz deussent faire aucune forte escarmousche pour leur bienvenue, et en firent tirer merveilleusement contre eulx estans sailliz ; pour quoy se retrahirent en leur ost ; mais plusieurs d’eulx s’en partirent la nuyt ensuivant, pour aler au devant des vivres que on amenoit en la ville, les voulans conquester.
Le samedy vingt-troisiesme du mesmes mois d’avril, arrivèrent dedans Orléans quatre chevaulx chargez de pouldre de canon et de vivres.
Et le lendemain y entra le Bourg de Mascaran133, accompaigné de quarante combatans.
Et le jour prouchain aprez, qui fut mardy vingt-sixiesme jour du mesmes moys, y entra aussi Alain de Giron, accompaigné de cent combatans.
Le mercredy ensuivant, saillirent les Françoys et alèrent en moult grant haste et belle ordonnance jusques à la Croix de Fleury134, pour secourir aucuns marchans amenans vivres d’entour Bloys, pour les avitailler, parce qu’ilz eurent nouvelles qu’ilz avoient empeschement ; mais ilz ne passèrent point oultre, obstant ce que on leur vint au devant ; et leur fut dit qu’ilz n’y feroient riens, car les Angloys les avoyent jà destroussez. Combien que d’autre part leur vint autre reconfort de soixante combatans venans de Beaune en Gastinoys135, qui leur amenoient d’autres pourceaulx.
150Le lendemain jour de jeudy, vingt-huictiesme jour d’icelluy moys d’avril, arrivèrent aprez midy dedans Orléans, ung cappitaine moult renommé appellé messire Fleurentin d’Illiers, et avecques luy le frère de La Hire, accompaignez de quatre cens combattans, qui venoient de Chastiaudun. Et celluy mesmes jour eut une forte et grosse escarmousche, parce que les Angloys vindrent escarmouscher devant les boulevers d’Orléans. Mais les gens de guerre et plusieurs citoyens d’Orléans saillirent contre eulx et les chassèrent jusques en leurs boulevers, et feirent tant qu’ilz en tuèrent et navrèrent plusieurs, et les autres tombèrent dedans les foussez de leurs boulevers, qui estoient pour lors environ la grange Cuyveret et le Pressouer-Ars, en aucune vallée qui là estoit d’ancienneté136. Touteffois convint aux François laisser leur escarmousche et retourner en la ville, pour la grant multitude des canons, couleuvrines et autre traict dont tirèrent les Angloys contre eulx moult espessement, tellement que plusieurs y furent tuez d’une partie et d’autre ; et en leur retour cheut ung des Françoys dedans ung puis, là où il fut tué.
D’autre part, sceurent la Pucelle et autres seigneurs et cappitaines estans avecques elle, comment les Anglois la desprisoient [et]en eulx mocquant d’elle et de ses lettres, avoient retenu le hérault qui les avoit portées. Pour quoy ilz conclurent qu’ilz marcheroyent avant à tous leurs gens d’armes, vivres et artilleries, et passeroient par la Sauloigne, obstant que la plus 151grant puissance des Angloys estoit du cousté de la Beausse ; combien que de ce ne dirent riens à la Pucelle, laquelle tendoit aller et passer par devant eulz à force d’armes. Et pour ce ordonna que toutes les gens de guerre se confessassent, et laissassent toutes leurs folles femmes et tout le bagaige ; et en ce point s’en alèrent, et feirent tant que ilz vindrent jusques à ung villaige nommé Checy, là où ilz geurent la nuict ensuyvant137.
Le vendredy ensuyvant, vingt-neufviesme du mesmes moys, vindrent dedans Orléans les nouvelles certaines comment le roy envoyoit par la Sauloigne vivres, pouldres, canons et autres habillemens de guerre, soubz le conduict de la Pucelle, laquelle venoit de par Nostre Seigneur pour avitailler et reconforter la ville, et faire lever le siége, dont furent moult reconfortez ceulx d’Orléans. Et parce qu’on disoit que les Angloys mectroient peine d’empescher les vivres, fut ordonné que chacun fust armé et bien empoint par la cité ; ce qui fut faict.
Ce jour aussi y arrivèrent cincquante combatans à piet, habillez de guisarmes et autres habillemens de guerre ; et venoient du pays de Gastinois, où ilz avoient estez en garnison.
Celluy mesmesjour eut moult grousse escarmousche, parce que les Françoys vouloient donner lieu et heure d’entrer aux vivres que on leur amenoit. Et pour 152donner aux Angloys à entendre ailleurs, saillirent à grant puissance, et alèrent courir et escarmouscher devant Sainct-Loup d’Orléans. Et tant les tindrent de prez, qu’il y eut plusieurs mors, blecez et prins prisonniers d’une part et d’autre, combien que les François apportèrent dedans leur cité ung des estandars des Angloys. Et lorsque celle escarmousche se faisoit, entrèrent dedans la ville les vivres et artillerie que la Pucelle avoit conduicts jusques à Checy. Au devant de laquelle alla jusques à celluy village le bastart d’Orléans et autres chevaliers, escuyers et gens de guerre, tant d’Orléans comme d’autre part, moult joyeulx de la venue d’elle, qui tous luy feirent grant reverence et belle chiere, et si feist elle à eulx. Et là conclurent tous ensemble qu’elle n’entreroit dedans Orléans jusques à la nuict, pour éviter la tumulte du peuple, et que le mareschal de Rays et messire Ambroys de Loré, qui par le conmandement du roy l’avoient conduicte jusques là, s’en retourneroyent à Bloys où estoient demourez plusieurs seigneurs et gens de guerre Françoys : ce qui fut faict ; car ainsi comme à huyct heures au soir, malgré tous les Angloys qui oncques n’y mirent empeschement aucun, elle y entra armée de toutes pièces, montée sur ung cheval blanc ; et faisoit porter devant elle son estandart, qui estoit pareillement blanc, ouquel avoit deux anges tenans chacun une fleur de liz en leur main ; et ou panon estoit paincte comme une Annonciacion (c’est l’image de Nostre-Dame ayant devant elle ung ange luy pré sentant ung liz).
Elle ainsi entrant dedans Orléans, avoit à son cousté senestre le bastart d’Orléans, armé et monté moult 153richement. Et aprez venoyent plusieurs autres nobles et vaillans seigneurs, escuyers, cappitaines et gens de guerre, sans aucuns de la garnison, et aussy des bourgoys d’Orléans, qui luy estoyent allez au devant. D’autre part, la vindrent recevoir les autres gens de guerre, bourgoys et bourgoyses d’Orléans, portans grant nombre de torches, et faisans autel joye comme se ilz veissent Dieu descendre entre eulx, et non sans cause, car ilz avoient plusieurs ennuys, travaux et peines, et qui pis est grant doubte de non estre secouruz, et perdre tous corps et biens. Mais ilz se sentoyent jà tous reconfortez, et comme desassiégez, par la vertu divine qu’on leur avoit dit estre en ceste simple Pucelle, qu’ilz regardoient moult affectueusement, tant hommes, femmes, que petits enfans. Et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle, ou au cheval sur quoy elle estoit, tellement que l’un de ceulx qui portoient les torches s’approucha tant de son estandart que le feu se print au panon. Pourquoy elle frappa son cheval des esperons, et le tourna autant gentement jusques au panon, dont elle en estangnit le feu, comme seelle eust longuement suyvy les guerres : ce que les gens d’armes tindrent à grans merveilles, et les bourgois de Orléans aussi ; lesquelz l’accompaignèrent au long de leur ville et cité, faisans moult grant chiere, et par très grant honneur la conduisrent tous jusques auprez de la porte Regnart, en l’ostel de Jacquet Boucher, pour lors thrésorier du duc d’Orléans, où elle fut receue à très grant joye, avecques ses deux frères, et les deux gentilzhommes et leur varlet, qui estoient venuz avecques eulx du pays de Barroys.
154Le lendemain qui fut samedy, derrenier jour d’icelluy mois d’avril, saillirent La Hire, messire Florent d’Illiers et autres plusieurs chevaliers et escuyers de la garnison, avecques aucuns citoyens, et chargèrent, estandars desployez, sur l’ost des Angloys, tant qu’ilz les feirent reculer, et gangnèrent la place où ilz avoient faict le guet qu’ilz tenoient lors à la place de Sainct Pouair, à deux traicts d’arc de la ville. Pour quoy on cria fort tout au long de la cité, à celle heure, que chacun apportastfeurres, pailles et fagotz, pour bouter le feu ès logis des Angloys dedans leur ost ; mais on n’en feit riens, obstant que les Angloys feirent terribles cris et se mirent tous en ordonnance. Et pour ce s’en retournèrent les Françoys, combien qu’avant leur retour y avoit eu très forte et longue escarmouche, durant laquelle tirèrent merveilleusement les canons, couleuvrines et bombardes, tant que plusieurs furent tuez, blecez et prins prisonniers d’un party et d’autre.
La nuyt venue, envoya la Pucelle deux héraulx devers les Angloys de l’ost, et leur manda qu’ilz luy renvoyassent le hérault par lequel elle leur avoit envoyé ses lettres de Bloys. Et pareillement leur manda le bastart d’Orléans que s’ilz ne le renvoyaient, qu’il feroit mourir de male mort tous les Angloys qui estoient prisonniers dedans Orléans, et ceulx aussi qui par aucuns seigneurs d’Angleterre y avoient esté envoyez pour traicter de la rançon des autres. Pour quoy les chefz de l’ost renvoyèrent tous les héraulx et messagiers de la Pucelle, luy mandans par eulx qu’ilz la brusleroient et feroient ardoir, et que elle n’estoit qu’une ribaulde, et comme telle s’en retournast garder les vaches. Dont elle fut fort yrée ; et à ceste occasion, 155quant vint sur le soir, elle s’en ala au boulevert de la Belle Croix, sur le pont, et de là parla à Glacidas et autres Anglois estans ès Tournelles, et leur dist qu’ils se rendissent de par Dieu, leurs vies sauves seullement. Mais Glacidas et ceulx de sa rote respondirent villainement, l’injuriant et appelant vachère, comme devant, crians moult haut qu’ilz la feroient ardoir, s’ilz la povoient tenir. De quoy elle fut aucunement yrée, et leur respondit qu’ilz mentoyent ; et ce dit, s’en retira dedans la cyté.
Le dimenche d’aprez, qui fut premier jour de may, celluy an mil quatre cens vingt-neuf, se partist de la ville le bastart d’Orléans. pour aller à Bloys devers le conte de Clermont, le mareschal de Saincte-Sevère, le seigneur de Rays, et plusieurs autres chevalliers, escuyers et gens de guerre. Celluy jour aussi chevaucha par la cité Jehanne la Pucelle, accompaignée de plusieurs chevaliers et escuyers, parce que ceulx d’Orléans avoient si grant voulenté de la veoir, qu’ilz rompoient presque l’uys de l’ostel où elle estoit logée ; pour laquelle veoir avoit tant grant gent de la cité par les rues où elle passoit, que à grant peine y povoit on passer, car le peuple ne se povoit saouller de la veoir. Et moult sembloit à tous estre grant merveille comment elle se povoit tenir si gentement à cheval, comme elle faisoit. Et à la vérité aussi elle se maintenoit aussi haultement en toutes manières, comme eust sceu faire ung homme d’armes, suivant la guerre dès sa Jonnesse.
Ce mesmes jour parla de rechief la Pucelle aux Angloys prez de la Croix Morin, et leur dist qu’ilz se ren dissent leurs vies sauves tant seullement, et s’en retournassent 156de par Dieu en Angleterre, ou qu’elle les feroit courrouchez ; mais ilz luy respondirent aussi villaines parolles que ilz avoient faict des Tournelles à l’aultre foiz : pour quoy elle s’en retourna dedans Orléans.
Le lundy, deuxiesme jour de may, se partist d’Orléans la Pucelle estant à cheval, et alla sur les champs visiter les bastilles et ost des Angloys ; aprez laquelle couroit le peuple à très grant foulle, prenant moult grant plaisir à la veoir et estre entour elle. Et quant eust veu et regardé à son plaisir les fortificacions des Angloys, elle s’en retourna à l’église de Saincte-Croix d’Orléans dedans la cité, où elle oyt les vespres.
Le mercredy, quatriesmejour d’icelluy moys de may, saillit aux champs la Pucelle ayant en sa compaignie le seigneur de Villars et messire Fleurent d’Iliers, La Hire, Alain Giron, Jamet de Tilloy, et plusieurs autres escuiers et gens de guerre, estans en tout cinq cens combatans ; et s’en alla au devant du bastart d’Orléans, du mareschal de Rays, du mareschal de Saincte-Sevère, du baron de Coulonces138, et de plusieurs autres chevaliers et escuiers, avecques autres gens de guerre habillez de guisarmes et maillez de plomb, qui amenoyent vivres, que ceulx de Bourges, Angers, Tours, Blois, envoyoient à ceulx d’Orléans, lesquelz receurent en très grant joye en leur ville, en laquelle ilz entrèrent pardevant la bastille des Angloys, qui 157n’osèrent oncques saillir, mais se tenoient fort en leurs gardes.
Et ce mesmes jour aprez midy, se partirent de la cité la Pucelle et le bastart d’Orléans, menans en leurs compaignies grans nombres de nobles, et environ quinze cens combatans, et s’en allèrent assaillir la bastille Sainct-Loup, là où ilz trouvèrent très forte résistance, car les Angloys, qui l’avoient moult fortiffiée, la deffendirent très vaillamment l’espace de trois heures que l’assault dura très aspre, combien qu’en fin la prindrent les Françoys par force, et tuèrent cens et quatorze Angloys, et en retindrent et amenèrent quarante prisonniers dedans leur ville ; mais avant abatirent, bruslèrent et desmolirent du tout celle bastille, ou très grant courroux, dommaige et desplaisir des Angloys. Partie desquelz estans à la bastille de Sainct-Pouair, saillirent à grant puissance durant celluy assault, voulans secourir leurs gens : dont ceulx d’Orléans furent advertiz par la cloche du beffroy, qui sonna par deux fois ; par quoy le mareschal de Saincte-Sevère, le seigneur de Graville, le baron de Coulonces et plusieurs autres chevaliers et escuiers, gens de guerre et citoyens, estans en tous six cens combatans, saillirent hastivement hors d’Orléans et se mirent aux champs en très belle ordonnance et bataille contre les Angloys ; lesquelz délaissèrent leur entreprinse et le secours de leurs compaignons, quant ilz veirent la manière des Françoys ainsi saillir hors et ordonnez en bataille, et s’en tournèrent dolens et courrouchez dedans leur bastille, dont ilz estoient yssus en très grant haste. Mais nonobstant leur retour, se deffendirent de plus en plus ceulx de la bastille ; 158combien qu’en la fin la prindrent les Françoys, ainsi que dit est.
Le jeudy d’après, qui fut l’Ascension Nostre Seigneur, tindrent conseil la Pucelle, le bastart d’Orléans, le mareschal139 de Saincte-Sevère et de Rays, le seigneur de Graville, le baron de Coulonces, le seigneur de Villars, le seigneur de Sainctes-Trailles, le seigneur de Gaucourt, La Hire, le seigneur de Corraze, messire Denis de Chailly, Thibaut de Termes, Jamet de Tilloy et ung cappitaine escossois, appelé Canede, et autres cappitaines et chiefz de guerre, et aussi les bourgeois d’Orléans, pour adviser et conclure ce qui estoit de faire contre les Angloys qui les tenoient assiégez. Pour quoy fut conclud qu’on assauldrait les Tournelles et bouleverts du bout du pont, combien que les Angloys les avoient merveilleusement fortifiées de choses deffensables, et de grant nombre de gens bienusitez en guerre. Et pour ce fut par les cappitaines commandé que chacun fust prest le lendemain au matin, et garny de toutes choses à faire assault ; auquel commandement fut bien obéy, car dès le soyr fut faict tant grant dilligence, que tout fust prest au plus matin, et noncé à la Pucelle.
Laquelle saillit hors d’Orléans, ayant en sa compaignie le bastart d’Orléans, les mareschaulx de Saincte-Sevère et de Rays, le seigneur de Graville, messire Florent d’Illiers, La Hire, et plusieurs autres chevaliers et escuiers, et environ quatre mil combatans ; et passa la rivière de Loire, entre Sainct-Loup et la Tour 159neufve140, et de prime face prindrent Sainct-Jehan le Blanc, que les Angloys avoyent emparé et fortiffié. Et après se retirèrent en une petite ysle, qui est au droict de Sainct Aignan141. Et lors les Angloys des Tournelles saillirent a grant puissance, faisans grans cris, et vindrent charger sur eulx très fort et de prez. Mais la Pucelle et La Hire, à tout partie de leurs gens se joignirent ensemble et se frappèrent de tant grant forche et hardiesse contre les Angloys qu’ilz les contraingnirent reculler jusques à leurs boulevers et Tournelles. Et de plaine venue livrèrent tel assaut au bou levert et bastille là près fortifiez par les Angloys, au lieu où estoit l’église des Augustins, que ilz les prindrent par force, delivrans grant nombre de Françoys là prisonniers, et tuans plusieurs Angloys qui estoient dedans, et l’avoient deffendu moult asprement ; tant que on y fist moult de beaulx faiz d’armes, d’une part et d’autre. Et le soir ensuivant fut par les Françoys mis le siége devant les Tournelles et les boulevers d’entour. Pour quoy ceulx d’Orléans faisoyent grant dilligence de porter toute la nuyt pain, vin, et autres vivres, aux gens de guerre tenans le siége142.
Le jour d’après au plus matin, qui fut samedy, sixiesme143 jour de may, assaillirent les Françoys les Tournelles et les boulevers et taudis que les Angloys y avoient faiz pour les fortiffier. Et y eut moult merveilleux 160assault, durant lequel y furent faictz plusieurs beaux faiz d’armes, tant en assaillant que en deffendant, parce que Angloys y estoient grant nombre fort combatans, et garnis habondamment de toutes choses deffensables. Et aussi le monstrèrent ilz bien, car nonobstant que les Franchois les eschelassent par divers lieux moult espessement, et assaillissent de fronc au plus hault de leurs fortificacions de telle vaillance et hardiesse, qu’il sembloit à leur hardi maintien que ilz cuidassent estre immortelz : si les reboutèrent ilz par maintes foiz et tresbuschèrent de hault en bas, tant par canons et autre traitct, comme aux haches, lances, guisarmes, maillez de plomb, et mesmes à leurs propres mains, tellement qu’ilz tuèrent que blecèrent plusieurs Françoys. Et entre les autres y fut blecée la Pucelle et frappée d’un traict entre l’espaule et la gorge, si avant qu’il passoit oultre : dont tous les assaillans furent moult dolens et courrouchez, et par espécial le bastart d’Orléans, et autres cappitaines qui vindrent devers elle, et luy dirent qu’il valloit mieulx laisser l’assault jusques au lendemain ; mais elle les reconforta par moult belles et hardies paroles, les exhortans d’entretenir leur hardiesse. Lesquelz ne la voulans croire délaissèrent l’assault, et se tirèrent arrière, voulans faire rapporter leur artillerie jusques au lendemain. Dont elle fut très dolente, et leur dist : En nom de Dieu vous entrerez bien brief dedans, n’ayez doubte, et n’auront les Angloys plus de force sur vous. Pour quoy repousez vous ung peu, beuvez et mengez.
Ce qu’ilz feirent, car à merveilles luy obéissoyent. Et quant ilz eurent beu, elle leur dist : Retournez de par Dieu à l’assault de rechief, car sans 161nulle faulte les Anglois n’auront plus de force de eulx deffendre, et seront prinses leurs Tournelles et leurs boulevers.
Et ce dit, laissa son estandart, et s’en ala sur son cheval à ung lieu destourné faire oraison à Nostre Seigneur ; et dist à ung gentilhomme estant là près : Donnez vous garde, quant la queue de mon estandart sera ou touchera contre le boulevert.
Lequel luy dist ung peu aprez : Jehanne, la queue y touche !
Et lors elle luy respondit : Tout est vostre, et y entrez !
Laquelle parolle fut toust après congneue prophécie, car quant les vaillans chiefz et gens d’armes estans demourez dedans Orléans virent que on vouloit assaillir de rechief, aucuns d’eulx saillirent hors de la cité par dessus le pont. Et parce que plusieurs arches estoyent rompues, ilz menèrent ung charpentier, et portèrent goutières et eschelles, dont ilz feirent planches. Et voyans qu’elles n’estoient assez longues pour porter sur les deux boutz d’une des arches rompues, ilz joingnirent une petite pièche de boys à l’une des plus grans goutières, et feirent tant qu’elle tint144. Sur laquelle passa premier tout armé ung très vaillant chevalier de l’ordre de Rodes, dict de Sainct Jehan de Jhérusalem, appeléfrère Nicole de Giresme, et à son exemple pluseurs autres aussi : qu’on dit depuis 162avoir esté plus miracle de Nostre Seigneur que autre chose, obstant que la goutière estoit merveilleusement longue et estroicte, et haute en l’air, sans avoir aucun appuy.
Lesquelz passez oultre se bouttèrent avecques leurs autres compaignons en l’assault qui dura peu deppuis ; car si toust que ilz eurent recommencé, les Angloys perdirent toute force de pouvoir plus résister, et s’en cuidèrent entrer du boulevert dedans les Tournelles : combien que peu d’eulx se peurent sauver, car quatre ou cinq cens combatans qu’ilz estoient furent tous tuez ou noyez, exceptez aucun peu qu’on retint prisonniers, et non pas grans seigneurs, obstant que Glacidas, qui estoit cappitaine et moult renommé en faiz d’armes, le seigneur de Moulins, le seigneur de Pommiers, le bailli de Mente, et plusieurs autres chevaliers banneretz et nobles d’Angleterre, furent noyez, parce qu’en eulx cuidans sauver, le pont fondit soubz eulz : qui fut grant esbahissement de la force des Angloys, et grant dommaige des vaillans Françoys, qui pour leur rançon eussent peu avoir grant finance145. Toutesfois feirent ilz grant joye, et louèrent Nostre Seigneur de celle belle victoire qu’il leur avoit donnée ; 163et bien le debvoient faire, car on dit que celluy assault qui dura depuis le matin jusques au soleil couchant, fut tant grandement assailly et deffendu, que ce fut un des plus beaulx faiz d’armes qui eust esté faict long temps par avant. Et aussy fut miracle de Nostre Seigneur, faict à la requeste de Sainct Aignan et Sainct Euvertre, jadis évesques et patrons d’Orléans, comme assez en fut apparence, selon la commune oppinion, et mesmes par personnes qu’icelluy jour furent amenez dedens la ville ; l’ung desquelz certiffia que à luy et à tous les autres Angloys des Tournelles et boullevers sembloient, quant on les assailloit, qu’ilz véoient tant de peuple que merveilles, et que tout le monde estoit là assemblé. Pour quoy tout le clergé et peuple d’Orléans chantèrent dévotement Te Deum laudamus, et feirent sonner toutes les cloches de la cité, remercians très humblement Nostre Seigneur et les deux saincts confesseurs pour celle glorieuse consolacion divine ; et moult firent grant joye de toutes pars, donnans merveilleuses louenges à leurs vaillans deffendeurs, et par espécial et sur tous à Jehanne la Pucelle. Laquelle demoura celle nuyt, et les seigneurs, cappitaines et gens d’armes avecques elle, sur les champs, tant pour garder les Tournelles ainsi vaillamment conquestées, comme pour sçavoir se les Angloys du costé de Sainct-Laurens sauldroyent point, voulans secourir ou venger leurs compaignons ; mais ilz n’en avoient nul vouloir.
Ainçois le lendemain matin, jour de dimenche et septiesme146 jour de may, celluy mesme an mil quatre 164cens vingt-neuf, désemparèrent leurs bastilles, et si feirent les Angloys de Sainct-Pouair et d’ailleurs, et levans leur siége se mirent en bataille. Pour quoy la Pucelle, les mareschaulx de Saincte-Sevère et de Rays, le seigneur de Graville, le baron de Coulonces, messire Florent d’Illiers, le seigneur de Corraze, le seigneur de Sainctes-Trailles, La Hire, Alain Giron, Jamet du Tilloy, et plusieurs autres vaillans gens de guerre et citoyens saillirent hors d’Orléans en grant puissance, et se mirent et rangèrent devant eulx en bataille ordonnée. Et en tel point furent très prez l’un de l’autre, l’espace d’une heure entière sans eulx toucher. Ce que les Françoys souffryrent très envis, obtempérans au vouloir de la Pucelle, qui leur commanda et deffendit dès le commancement que, pour l’amour et honneur du sainct dimenche, ne commanchassent point la bataille n’assaillissent les Angloys ; mais se les Angloys les assailloyent, qu’ilz se deffendissent fort et hardiement, et qu’ilz n’eussent nulle paour, et qu’ilz se roient les maistres. L’eure passée, se mirent les Angloys à chemin, et s’en alèrent bien rengez et ordonnez dedans Meung sur Loire, et levèrent et laissèrent totallement le siége, qu’ilz avoient tenu devant Orléans deppuis le douziesme jour d’octobre mil quatre cens vingt huyt jusques à cestui jour. Toutesfoiz ne s’en alèrent ilz ne n’emportèrent sauvement toutes leurs bagues, car aucuns de la garnison de la cité les poursuyvirent et se frappèrent sur la queue de leur armée par divers assaulx, tellement qu’ilz gaignèrent sur eulx grosses bombardes et canons, arcs, arbalestres et autre artillerie.
Et celluy mesmes jour, avoit ung augustin angloys 165confesseur du seigneur de Talbot, et qui pour luy gouvernoit ung sien prisonnier françoys moult vaillant homme d’armes, nommé le Bourg de Bar, qui estoit enferré des piez ; et pareillement le menoit aprez les autres Angloys par dessoubz les bras, et tout le pas, obstant ce qu’il ne povoit aler autrement pour les fers. Lequel véant qu’ilz demouroient fort derrière, et cognoissant, comme subtil en faict de guerre, que les Angloys s’en aloient sans retour, contraingnit par force celluy augustin à le porter sur ses espaulles jusques dedans Orléans, et ainsi eschappa sa rançon. Et si fut sceu par l’augustin beaucoup de la convenue des adversaires, car il estoit fort famillier de Talbot147.
D’autre part rentrèrent à grant joye dedans Orléans la Pucelle et les autres seigneurs et gens d’armes, en la très grant exultacion de tout le clergé et peuple, qui tous ensemble rendirent humbles graces à Nostre Seigneur, et louenges très méritées, pour les très grans secours et victoires qu’il leur avoit données et envoyées contre les Angloys, anciens ennemys de ce royaume. Et quant vint après midy, messire Florent d’Illiers print congié des seigneurs et cappitaines, et autres gens d’armes, et aussi des bourgoys de la ville, et avecques ses gens de guerre par luy là amenez, s’en retourna dedans Chastiaudun, dont il estoit cappitaine, reportant grant pris, los et renommée des vaillans faitz d’armes par luy et ses gens faitz en la deffence et secours d’Orléans.
Et le lendemain s’en partit pareillement la Pucelle, et avecques elle le seigneur de Rays, le baron de Coulonces 166et plusieurs autres chevaliers, escuyers et gens de guerre, et s’en ala devers le roy luy porter les nouvelles de la noble besongne, et aussi pour le faire mectre sur les champs, afin d’estre couronné et sacré à Rains ainsi que Nostre Seigneur luy avoit com mandé. Mais avant print congié de ceulx d’Orléans, qui tous plouroient de joye, et moult humblement la remercioient et se offroient eulx et leurs biens à elle et àsa volenté. Dont elle les remercia très benignement, et entreprint à faire son sainct voyaige ; car elle avoit faict et accomply le premier, qui estoit lever le siége d’Orléans. Durant lequel y furent faiz plusieurs beaux faiz d’armes, escarmouches, assaulx, et trouvez autres innumerables engins, nouvelletez et subtilitez de guerre, et plus que longtemps par avant n’avoit esté faict devant nulle autre cité, ville ne chasteau de ce royaume, comme disoient toutes les gens en ce congnoissans, tant Françoys comme Angloys, et qui avoient esté presens à les faire et trouver.
Celluy mesmesjour148, et le lendemain aussi, feirent très belles et solempnelles processions les gens d’église, seigneurs, cappitaines, gens d’armes et bourgoys estans et demourans dedans Orléans, et visitèrent les églises par moult grant devocion. Et à la vérité, combien que les bourgoys ne voulsissent au commancement et devant que le siége fust assiz, souffrir entrer nulles gens de guerre dedans la cité, doubtans qu’ilz ne les voulsissent piller ou maistriser trop fort, toutes fois en laissèrent ilz aprez entrer tant qu’il y en vouloit 167venir, depuis qu’ilz congneurent qu’ilz n’enten doient qu’à leur deffense, et se maintenoient tant vaillamment contre leurs ennemys. Et si estoient avec eulx très uniz pour deffendre la cité ; et par ce les departoyent entre eulx, en leurs hostelz, et les nourrissoyent de telz biens que Dieu leur donnoit, aussi familièrement comme s’ilz eussent esté leurs propres enfans.
Peu de temps aprez, le bastart d’Orléans, le mareschal de Saincte-Sevère, le seigneur de Graville, le seigneur de Courraze, Poton de Sainctes-Trailles, et plusieurs autres chevaliers, escuyers et gens de guerre, dont il y en avoit partie portans guisarmes, là venuz de Bourges, Tours, Angiers, Bloys, et autres bonnes villes de ce royaume, se partirent d’Orléans, et alèrent devant Jargueau, où ilz feirent plusieurs escarmouches, qui durèrent plus de trois heures, pour veoir s’ilz le pourroyent assieger. Lesquelz cong meurent qu’ilz ne pourroyent encoires riens gangner, pour l’eaue qui estoit haulte, qui remplissoit les foussez. Et pour ce s’en retournèrent sauvement ; mais les Angloys y furent fort dommagez, car ung vaillant chevalier d’Angleterre, appellé messire Henry Biset, lors cappitaine de celle ville, y fut tué : dont ilz firent grant deuil.
Lors que celles escarmousches se faisoient, feist tant la Pucelle qu’elle vint vers le roy. Devant lequel, si toust qu’elle le vit, elle se agenoulla moult doulcement, et en l’embrassant par les jambes, luy dist : Gentil daulphin, venez prendre vostre sacre à Rains. Je suis fort aguillonnée que vous yallez, et ne faictes doubte, que en celle cité recevrez vostre dingne 168sacre.
A laquelle le roy feist moult grant chiere, et si feirent tous ceulx de la court, considérans l’onneste vie d’elle, et les grans faitz et merveilles d’armes faitz par sa conduicte. Pour quoy toust aprez, manda le roy les seigneurs, chiefz de guerre, cappitaines et autres saiges de sa court ; et tint plusieurs conseilz à Tours, pour sçavoir qu’il estoit de faire touchant la requeste de la Pucelle, qui requéroit tant affectueusement et instamment qu’il s’en tirast à Rains, et qu’il y seroit sacré. Sur quoy furent diverses oppinions, car les ungs conseilloyent qu’on alast avant en Normendie, et les autres qu’on tendist ainçoys à prendre aucunes places principalles, estans sur la rivière de Loire. En fin le roy et trois ou quatre de ses plus privez149 s’estoient tirez à part, devisans entre eulx en grant secret, qu’il seroit bon, afin d’estre plus seurs, de sçavoir de la Pucelle ce que la voix luy disoit, et comment elle les asseuroit ainsi fermement. Mais ilz doubtoient luy en enquerir la vérité, de paour qu’elle m’en fust mal contente : ce qu’elle congneut par grâce divine ; pour quoy elle vint devers eulx, et dist au roy : En nom de Dieu, je sçay que vous pansez et voulez dire de la voix que j’ay oye, touchant vostre sacre, et, je vous diray, je me suis mise en oraison en ma manière accoustumée. Me complaingnoye de ce que on ne me vouloit pas croire de ce que je disoye ; et alors la voix me dist : Fille150, va, va, va ; je 169seray en ton ayde, va. Et quant ceste voix me vient, je suis tant resjouye que merveilles.
Et en disant ces parolles, levoit les yeulx vers le ciel, en monstrant signe de grant exultacion.
Ces choses ainsi oyes, fut de rechief le roy bien joyeulx, et par ce conclud qu’il la croiroit, et qu’il yroit à Rains ; mais toutesfoiz feroit avant prendre aucunes places estans sur Loire ; et pendant le temps qu’on mectroit à les prendre, assambleroit grant puissance des princes et seigneurs, gens de guerre et autres à luy obéissans. Pour quoy il fist son lieutenant général Jehan, duc d’Alençon, nouvellement délivré d’Angleterre, où il avoit esté prisonnier depuis la bataille de Verneuil jusques alors qu’il en estoit sailly, baillant partie de sa rançon, et pleiges et ostages pour le demourant, lesquelz il acquitta depuis en brief ; et pour ce faire vendit partie de sa terre, tendant en recouvrer d’autre en aydant et secourant le roy son souverain seigneur, qui pour ce faire luy bailla grant nombre de gens d’armes et artillerie, et mist en sa compaignie la Pucelle, luy commandant expressément qu’il usast et feist entièrement par le conseil d’elle. Et il le feist ainsi, comme celluy qui moult prenoit de plaisir à la veoir en sa compaignie ; et si faisoient les gens d’armes, et aussi ceulx du peuple, la tenans tous et réputans estre envoyée de Nostre Seigneur ; et si estoit elle. Par quoy le duc d’Alençon et elle et leurs gens d’armes prindrent congié du roy et se mirent sur les champs, tenans belle ordonnance. Et feirent tant que en tel estat entrèrent peu de temps aprez dedans Orléans, où ilz furent receuz à très grant joye de tous les citoyens, et 170sur tous les autres la Pucelle, de laquelle veoir ne se povoyent saouler151.
Après que le duc d’Alençon, la Pucelle, le conte de Vendosme, le bastart d’Orléans, le mareschal de Saincte-Sevère, La Hire, messire Florent d’llliers, Jamet de Tilloy, et ung vaillant gentilhomme dès lors bien renommé, appellé Tudual de Carmoisen152, dit le Bourgoys, de la nation de Bretaigne, avec plusieurs autres gens de guerre, eurent ung peu esté dedans Orléans, ilz s’en partirent le samedy unziesme jour de juing, faisans tous environ huict mil combatans, tant à cheval comme à piet, dont aucuns portoient guisarmes, haches, arbalestres, et autres, mailletz de plomb. Et faisans porter et mener assez grant artillerie, s’en alèrent mectre le siége devant la ville de Jargueau tenant le party angloys ; en laquelle estoient messire Guillaume de La Poulle, conte de Suffort, et messire Jehan et messire Alixandre de La Poulle, ses frères, et avecques eulx de six à sept cens combatans angloys, garniz de canons et autre artillerie, bien vaillans en guerre, et aussi le monstrèrent-ilz bien aux assaulx et escarmouches qui là furent faictes, durant celluy siége ; lequel fut à demy levé par les espovantables parolles d’aucuns, qui disoient que on le devoit entrelaisser, et aller à l’encontre de messire Jehan Fascot et autres chiefz du party contraire, venans de Paris et amenans vivres et artilleries avecques bien deux mil combatans angloys, voulans lever le 171siége, ou du moins avitailler et donner secours à celle ville de Jargueau. Et de faict s’en departirent plusieurs, et si eussent faict tous les autres, se n’eust esté la Pucelle et aucuns seigneurs et cappitaines, qui par belles parolles les feirent demourer et rappellèrent les autres : tellement que le siége fut rassiz en ung moment, et commencèrent à escarmouscher contre ceulx de la ville, qui gectèrent merveilleusement de canons et autre traict : dont ilz tuèrent et blecèrent plusieurs François. Et entre les autres fut, par le coup de l’ung de leurs veuglaires, ostée la teste à ung gentilhomme d’Anjou, qui s’estoit mis environ la place ; dont le duc d’Alençon, par l’advertissement de la Pucelle luy remonstrant qu’il estoit en péril, s’estoit tiré arrière tant soubdainement qu’il n’en estoit pas encoires à deux toises loing. Tout au long d’icelluy jour et la nuyt ensuyvant, gectèrent les bombardes et canons des François contre la ville de Jergueau ; tellement qu’elle fut fort batue ; car à trois coups de l’une des bombardes d’Orléans, dicte Bergerie ou Bergière153, feirent cheoir la plus grosse tour qui y fust.
Pourquoy le lendemain, qui fut dimence douziesme jour de juing, se mirent les gens de guerre françois dedans les foussez à tout eschielles et autres choses nécessaires à faire assault, et [as]saillirent merveilleusement ceulx de dedans, lesquelz se deffendirent grant pièce moult vertueusement. Et par expecial avoit sur les murs l’un d’eulx, qui estoit moult grant et groux, et armé de toutes pièces, portant sur sa teste ung 172bassinet, lequel se habandonnoit très fort et jettoit merveilleusement grosses pierres de fer et abatoit continuellement eschelles et hommes estans dessus. Ce que monstra le duc d’Alençon à maistre Jehan le coulevrinier, afin qu’il addressast vers luy sa couleuvrine. Du coup de laquelle il frappa par la poictrine l’Angloys qui si fort se monstroit à descouvert, et le tresbucha tout mort dedans la ville.
D’autre part, durant celluy assault, descendit la Pucelle à tout son estandart dedans le foussé, et ou lieu où se faisoit la plus aspre resistence, et ala tant prez du mur que ung Angloys luy gecta une grosse pierre de fez sur la teste, et l’ataignit, tant qu’il la contraingnit à soy seoir à terre. Et combien que la pierre fust de caillot très dur, toutes foiz elle s’esmia par pièces sans faire guères de mal à la Pucelle ; laquelle se releva tout incontinent, monstrant courage vertueux, et enorta lors ses gens de plus fort, disant qu’ilz n’eussent nulle doubte, car les Angloys n’avoyent plus nul povoir d’eulx deffendre contre eulx, en quoy elle leur dist vérité ; car incontinent après ces parolles les François en estans tous asseurez, se prindrent à monter par si grant hardiesse contre les murs, qu’ilz entrèrent dedans la ville et la prindrent d’assault.
Quant le conte de Suffort et ses deux frères, et plusieurs autres seigneurs d’Angleterre, virent qu’ilz ne povoient plus deffendre les murs, ilz se retirèrent sur le pont ; mais en y eulx retirant, fut tué messire Alixandre, frère d’icelluy conte, et aussi fut toust aprez icelluy pont rendu par les Anglois, le congnaissans estre trop feible pour tenir, et eulx voyans estre 173surprins. Plusieurs vaillans gens de guerre poursuivirent les Angloys ; et par expecial avoit ung gentil homme françois nommé Guillaume Regnault, tendant moult à prendre le conte de Suffort, qui luy demanda s’il estoit gentilhomme : auquel il respondit que oyl ; et de rechief, s’il estoit chevalier ; et il dist que non. Et lors celluy conte le feist chevalier et se rendit à luy. Et semblablement y furent prins et faitz prisonniers messire Jehan de La Poulle, son frère, et plusieurs autres seigneurs et gens de guerre, dont aucuns furent celuy soir menez prisonniers par eaue et de nuyt dedans Orléans, pour doubte qu’on ne les tuast ; car plusieurs autres furent tuez en chemin, pour ung debat qui sourdit entre aucuns Françoys pour la part des prisonniers. Et au regart de la ville de Jargueau, et mesmes l’église où on avoit retraict foison de biens, tout fut pillé.
Celle mesmes nuyt s’en retournèrent aussi le duc d’Alençon et la Pucelle avecques plusieurs seigneurs et gens d’armes en la cité d’Orléans, là où ilz furent receuz à très grant joye. Et de là feirent sçavoir au roy la prinse de Jargueau, et comment l’assault avoit bien duré quatre eures, durant lesquelles y furent faitz moult de beaulx faitz d’armes. Et y eut de quatre à cincq cens Angloys tuez, sans les prisonniers, qui estoyent de grant renom, tant en noblesse que en faiz de guerre.
Le duc d’Alençon et la Pucelle sejournans aucun peu de temps aprez celle prinse dedans Orléans, où avoit jà de six à sept mil combatans, y vindrent pour renforcer l’armée, plusieurs seigneurs, chevaliers, escuiers, cappitaines et vaillans hommes d’armes ; et 174entre les autres, le seigneur de Laval et le seigneur de Lohiac, son frère ; le seigneur de Chauvigny de Berry, le seigneur de la Tour d’Auvergne, le Vidamme de Chartres.
Et environ ces jours s’en vint aussi le roy à Sully sur Loire. Et à la vérité moult croissoit son armée, car de jour en jour y arrivoyent gens de toutes pars du royaume, à luy obéissans. Et lors le duc d’Alençon, comme lieutenant général de l’armée du roy, accompaigné de la Pucelle, de messire Loys de Bourbon, conte de Vendosme, et autres seigneurs, cappitaines et gens d’armes en grant nombre, tant à pié que à cheval, se partit d’Orléans à tout grant quantité de vivres, charroy et artillerie, le mercredy, quinziesme jour d’icelluy mois de juin, pour aller mettre le siege devant Baugenci, et en leur voye assaillir le pont de Meung sur Loire, combien que les Anglois l’eussent fortifié et fort garny de vaillans gens, qui le cuidèrent bien deffendre. Mais nonobstant leur deffence, fut prins de plain assault, sans guères arrester.
De là, entretenans leur ordonnance, se partirent le lendemain bien matin, et feirent tant qu’ilz arrivèrent devant la ville de Baugenci, et entrèrent dedans, parce que les Anglois l’avoient desemparée, et s’estoient retirez ou chasteau et sur le pont, qu’ilz avoient fortiffiez contre eulx ; combien qu’ilz ne se logèrent pas à leur ayse du tout, car aucuns des Angloys s’estoient embuschés secrètement dedans aucunes mai sons et masures de la ville, dont ilz saillirent soubzdainement sur les Françoys, ainsi qu’ilz se logoient, et leur livrèrent très forte escarmousche. Durant laquelle 175eut plusieurs thuez et bleciez d’une part et d’autre ; non obstant que enfin furent les Angloys contrains de eulx retirer sur le pont et ou chasteau, que les François assiégèrent du costé devers la Beausse, et assortirent bombardes et canons.
A celluy siege arriva Artus, conte de Richemont, connestable de France, et frère du duc de Bretaingne, avecques lequel estoit Jacques de Dinan, seigneur de Beaumanoir, frère du seigneur de Chasteaubriant. Et là pria celluy connestable à la Pucelle, et si feirent aussi pour amour de luy les autres seigneurs, qu’elle voulsist faire sa paix envers le roy, et elle luy octroya, moiennant qu’il jurast devant elle et les seigneurs qu’il serviroit tousjours loyaument le roy. Et mesmement voult oultre la Pucelle que le duc d’Alençon et les autres grans seigneurs s’en obligeassent, et baillassent leurs sellez : ce qu’ilz firent ; et par ce moyen demoura le connestable ou siege avec les autres seigneurs. Lesquelz conclurent qu’ilz mectroient partie de leurs gens devers Sauloigne, afin que les Angloys feussent assiegez de toutes pars ; mais le bailly d’Evreux, chiefdes assiegez, feist requerir à la Pucelle parlement de traictié, qu’on lui accorda. En fin duquel, qui fut environ minuyt de la nuit de celluy jour, fut octroyé que les Angloys rendans le chastel et le pont, s’en pourroient aler le lendemain et emmener leurs chevaulx et harnois, avecques aucuns de leurs biens meubles, dont la valleur de chacun ne mon tast point plus d’un marq d’argent ; parmy ce aussi qu’ilzjurèrent qu’ilz ne se armeroient que dix jours ne feussent passez. Et sur ces condicions s’en alèrent celluy jour de lendemain, qui fut dix-huictiesme jour 176de juing, et se mirent dedans Meung, et les Françoys entrèrent dedans le chasteau et le renforcèrent de gens pour le garder.
D’autre part, et la nuyt mesmes que la composicion de rendre le chasteau et le pont de Baugenci se faisoit, vindrent les seigneurs de Talbot et d’Escalles et messire Jehan Fascot, qui, sachans la prinse de la ville de Jargueau, avoient laissé à Estampes les vivres et artillerie, que pour la secourir amenoient de Paris, et s’en estoient venus à grant haste, tendans avecques les autres à secourir Baugency, et cuidans faire délaisser le siége ; mais ilz ne peurent y entrer combien qu’ilz feussent quatre mil combatans, car ilz trouvèrent les Françoys en telle ordonnance, qu’ilz délaissèrent leur entreprinse. Et s’en retourmèrent au pont de Meung, et l’assaillirent moult asprement ; mais mestier leur. fut de tout laisser et entrer dedans la ville, pour l’avant-garde des Françoys, qui vint très hastivement aprez la prinse de Beaugency, celuyjour au matin, et se vouloit frapper sur eulx. Par quoy celluy mesmes jour, désemparèrent du tout ceste ville de Meung, et se mirent à chemin sur les champs en belle ordonnance, voulans aler à Yenville. Et lors, quant le duc d’Alençon et les autres seigneurs françoys, qui venoient aprez leur avant-garde, le sceurent, ilz se hastèrent le plus qu’ilz peurent, avecques leur armée, tenans tousjours belle ordonnance, tant que les Angloys n’eurent loysir d’aler jusques à Yenville, [ains s’arrestèrent près d’un] village en Beausse nommé Pathay154.
177Et parce que la Pucelle et plusieurs seigneurs ne vouloient pas que la grousse bataille fust ostée de son pas, ilz esleurent La Hire, Poton, Jamet de Tilloy, messire Ambroys de Loré, Thibault de Termes et autres vaillans hommes d’armes à cheval, tant des gens du seigneur de Beaumanoir, que autres qui se mirent en leur compaignie, et leur baillèrent charge d’aler courir et escarmouscher devant les Angloys, pour les retenir etgarder d’eulxretraire en lieu fort. Ce qu’ilz feirent, et oultre plus, car ilz se frappèrent dedans eulx de telle hardiesse, combien qu’ilz ne feussent que de quatorze à quinze cens combatans, qu’ilz les mirent à desaroy et desconfiture, nonobstant qu’ilz estoient plus de quatre mil combatans. Desquelz demourèrent mors sur la place environ deux mil et deux cens, tant Angloys que faulx Françoys, et les autres se mirent à fouyr, pour eulx sauver, vers Yenville, là où les gens de la ville leur fermèrent les portes : par quoy leur convint fouyr ailleurs à l’adventure. Et par ce en y eut deppuis plusieurs thuez et prins, et mes mement pour la grousse bataille qui s’estoit joinct, sur la desconfiture, avecques les premiers coureurs.
A celle journée gangnèrent moult les François, car le seigneur de Talebot, le seigneur d’Escalles, messire Thomas Rameston et ung autre cappitaine, appelé Honguefort, y furent prins avecques plusieurs autres seigneurs et vaillans hommes d’Angleterre. Et d’autre part n’y perdirent pas ceulx de Yenville, à plusieurs desquelz avoient moult des Angloys baillé en garde la plus part de leur argent, lorsqu’ilz y estoient passez pour cuider aler secourir Baugency.
Ce jour mesmes se rendirent au roy et à ses gens 178ceulx d’Yenville ; et si feist aussi ung gentilhomme, lieutenant du cappitaine, et mist dedans la grosse tour les François, ausquelz feist serment d’estre bon et loyal deppuis lors en avant envers le roy.
Pour le renom d’icelle desconfiture, dont eschappèrent plusieurs par fuitte et entre autres messire Jehan Fascot, qui se sauva dedans Corbueil, furent tant espoantez les gens des garnisons anglesches estans ou pays de Beausse, comme Mont-Pipeau, Sainct Sigismont et autres places fortes et fortifiées, qu’ilz y boutèrent le feu, et s’en fuyrent hastivement. Et par le contraire creut le cuer aux Françoys, qui de toutes pars se assemblèrent à Orléans, cuidans que le roy y deust venir pour ordonner le voyaige de son sacre : ce qu’il ne feist ; dont ceulx de la cité qui l’avoient faict tendre et parer, en furent mal contens, non considérans les affaires du roy, qui pour conclurre de son estat se tenoit à Sully sur Loire.
Et pour ce y alèrent le duc d’Alençon, et tous les seigneurs et gens de guerre qui avoient esté à la journée de Pathay et de la s’estoient retirez à Orléans ; et par espécial la Pucelle, laquelle luy parla du connestable, en luy remonstrant le bon vouloir qu’il demonstroit avoir à luy, et les nobles seigneurs et vaillans gens de guerre, dont il luy amenoit bien quinze cens combatans ; luy pria qu’il luy vousist pardonner son mal talent. Ce que le roy feist à la requeste d’elle, combien que pour l’amour du seigneur de la Tremoulle, qui avoit la plus grant auctorité entour luy, ne voult souffrir qu’il se trouvast avecques luy ou voyaige de son sacre ; dont la Pucelle fut très desplaisante, et si furent plusieurs grans seigneurs, cappitaines et autres gens de conseil, 179congnoissant qu’il en envoyoit beaucoup de gens de bien et de vaillans hommes. Mais toutesfois n’en osoyent parler, parce que ilz véoient que le roy faisoit du tout en tout ce qu’il plaisoit à celuy seigneur de la Tremoulle, pour plaire auquel ne voult souffrir que le connestable vint devers luy. Pourquoy il pensa emploier autre part ses gens de guerre, qui estoient fort désirans de suivir les armes, et voult aller assiéger Marchesnoir, qui est entre Bloys et Orléans. Mais quant les Angloys et Bourguingnons y estans en garnison en furent advertiz, ilz envoyèrent par saulf con duit aucuns d’eulx devers monseigneur le duc d’Alençon, qui traicta pour le roy avecques eulx, et leur donna espasse de dix jours pour emporter leurs biens, et fist tant qu’ilz promisdrent d’estre bons et loyaulx Françoys et de mectre la place en la main du roy : dont ilz baillèrent hostaiges, pour plus grant seureté.
Et pour ce faire, et ce moyennant, leur devoit le roy pardonner toutes offences. Aprez lequel traictié fut par le duc d’Alençon mandé au connestable qu’il ne procédast plus avant, et aussi me feist-il ; mais les traistres se parjurèrent, car quant ilz sceurent que le connestable, pour la doubte duquel avoient ce faict et traictié, se departoit, ilz firent tant, durant le terme de dix jours, qu’ilz prindrent par cautelles aucuns des gens du duc d’Alençon et les menèrent prisonniers dedans leur place de Marchesnoir, afin qu’ilz peussent ravoir leurs hostaiges ; et par ce ne la rendirent, mais la tindrent comme devant.
Le dimanche après la feste Sainct Jehan Baptiste155, 180celluy mesme an mil quatre cens vingt-neuf, fut rendu Bonny à messire Loys de Culan, admiral de France, qui l’estoit allé assiéger à tout grans gens par l’ordonnance du roy. Lequel avoit envoyé querre la royne Marie, sa femme, fille de feu Loys, roy de Cecille, second de ce nom, parce que plusieurs estoient d’oppinion qu’il l’amenast couronner avecques luy à Reins. Et peu de jours après luy fut amenée à Gien, là où il tint plusieurs conseilz, pour conclure la manière à luy plus convenable à tenir ou voyage de son sacre. En la fin desquelz conseilz fut conclud que le roy renvoyrait la royne à Bourges, et que sans assiéger Cosne et La Charité sur Loire, que aucuns conseilloient à prendre par force avant son partement, il se mectroyt en chemin : ce qui fut faict, car la royne remenée à Bourges, print le roy sa voye vers Reins.
Et se departit de Gien le jour Sainct Pierre, en celluy moys de juing, accompaigné de la Pucelle, du duc d’Alençon, du conte de Clermont, depuis duc de Bourbon, du conte de Vendosme, du seigneur de Laval, du conte de Boulongne, du bastart d’Orléans, du seigneur de Lohiac, des mareschaulx de Saincte-Se vère et de Rays, de l’admiral de Culan et des seigneurs de Thouars, de Sully, de Chaumont sur Loire, de Prie, de Chauvigny et de la Tremoille, de La Hire, de Poton, de Jamet du Tilloy, [Tudual de Carmoisen] dict Bourgois156, et de plusieurs autres seigneurs, nobles, vaillans cappitaines et gentilzhommes, avecques environ douze mil combatans, tous preux, hardiz, 181vaillans et de grant couraige, comme par avant, et lors, et aussi depuis monstrèrent en leurs faiz et vaillans entreprinses, et par expecial en cestuy voyaige. Durant lequel passèrent en yallant et repassèrent en retournant, franchement et sans riens craindre, par les pays et contrées dont les villes, chasteaux, ponts et passaiges estoient garniz d’Angloys et Bourgoignons.
Et par expecial vindrent tenans leur voye présenter le siege et assault devant la cité d’Auxerre. Et de faict sembloit à la Pucelle et à plusieurs seigneurs et cappitaines, qu’elle estoit aysée à prendre d’assault, et y vouloient assayer. Mais ceulx de la cité donnèrent secrettement deux mil escus au seigneur de la Tremoille, afin qu’il les gardast d’estre assailliz ; et si baillèrent à l’ost du roy beaucoup de vivres, qui estoient très nécessaires. Et par ce ne firent nulle obéissance : dont furent très mal contens les plusieurs de l’armée, et meismement la Pucelle ; combien que pour eulx ne s’en fist autre chose. Mais toutesfoiz demoura le roy trois jours environ, et puis s’en partist à tout son ost et s’en alla vers Sainct-Florentin, qui luy fut rendu paisible.
Et delà tira jusques à Troyes, là où il fit sommer ceulx de la cité qu’ilz luy feissent obéissance : dont ilz n’en voulurent riens faire, ainçois fremèrent leurs portes et se préparèrent à deffendre, se on les vouloit assaillir. Et oultre plus en saillirent dehors de cinq à six cens Angloys et Bourgoignons, qui y estoient en garnison, et vindrent escarmouscher contre l’armée du roy, ainsy qu’elle arrivoit et se logoit entour celle cité. Mais ilz furent faiz rentrer bien hastivement et à grant foulle par aucuns vaillans cappitaines 182et gens d’armes de l’armée du roy, qui se tint là ainsi comme en siege, par l’espasse de cincq jours. Durant lesquelz souffrirent ceulx de l’ost plusieurs malaises de faim ; car il y en avoit de cincq à six mil qui furent près de huict jours sans menger pain. Et de faict en fust beaucoup mors de famine, se m’eust esté l’abondance des febves qu’on avoit semées celle année par l’admonnestement d’ung cordelier nommé frère Richart, qui ès Advens de Noël et devant avoit preschié par le pays de France en divers lieux et dit entre autre choses en son sermon : Semez, bonnes gens, semez foison de febves ; car celluy qui doibt venir viendra bien brief.
Et tant que pour celle famine et aussi parce que les Troyens ne vouloyent faire obéissance, fut par aucuns conseillé au roy qu’il retournast arrière sans passer oultre, considerans que la cité de Chaalons et mesme celle de Reims estoient aussi ès mains des adversaires.
Mais ainsi que celle chose se traictoit au conseil devant le roy, et que par la bouche de maistre Regnault de Chartres, lors archevesque de Reims, chancellier de France, eust été jà requis à plusieurs seigneurs et cappitaines qu’ilz en deissent leur oppinion ; et aprez que le plus d’eulx eurent remonstré que, pour la force de la ville de Troyes et la faulte d’artillerie et d’argent, estoit milleur de retourner : maistre Robert le Maçon, qui estoit homme de grant conseil, et avoit autreffoiz esté chancellier, dist en effect, requis déclarer son oppinion, qu’on en devoit parler expressément à la Pucelle, par le conseil de laquelle avoit esté emprins celluy voyaige, et que par adventure elle y bailleroit bon moyen. Ce que advint, 183car eulx ainsi concluans, elle frappa fort à l’uys du conseil, et après qu’elle fut entrée dedans, le chancellier lui expousa en briefz motz ou parolles, les causes qui avoient meu le roy à entreprendre celluy voyaige et celles qui le mouvoyent à le delaisser. Sur quoy elle respondit très saigement, et dist, que se le roy vouloit demourer, que la cité de Troyes seroit mise en son obeyssance dedans deux ou trois jours, ou pour amour ou par force. Et le chancellier luy dist : Jehanne, qui seroit certain dedans six jours, on attendroit bien.
A quoy elle respondit de re chief, qu’elle n’en faisoit aucune doubte : par quoy fut conclud qu’on actendroit157.
Et lors elle monta sur ung courcier, tenant un baston en sa main, et feist toutes aprestes en grant dilligence, pour assaillir et faire gecter canons : dont l’évesque et plusieurs de la ville se merveillèrent fort. Lesquelz considerans que le roy estoit leur droicturier et souverain seigneur, et aussi les faiz et entreprinses de la Pucelle, et la voix qui d’elle couroit qu’elle estoit envoiée de Dieu : requirent parlementer. Et yssit hors l’evesque avecques aucunes gens de bien, tant de guerre, comme citoyens, qui firent composicion que les gens de guerre s’en yroyent eulx et leurs biens, et ceulx de la ville auroient abolicion genéral. Et voult le roy que les gens d’église, qui avoient benéfices soubz Henry, roy d’Angleterre, leur demourassent fermes ; mais que seullement reprinssent nouveaulx tiltres de luy158. Et soubz celles condicions, le 184lendemain au matin le roy et la plus part des seigneurs et cappitaines, moult bien habillez, entrèrent en celle cité de Troyes. En laquelle avoit par avant plusieurs prisonniers, que ceulx de la garnison emmenoient par le traictié ; mais la Pucelle ne le voult souffrir, quant vint au partir, et pour ce les racheta le roy et en paya aucunement leurs maistres.
Celluy mesmes jour, mist le roy cappitaines et autres officiers de par luy en celle cité. Et le jour ensui vant passèrent par dedans tous ceulx de son armée, qui le soir de devant estoient demourez aux champs soubz la garde de messire Ambroys de Loré.
Aprez le roy s’en partist avecques tout son ost par l’admonestement de la Pucelle, qui moult le hastoit, et feist tant qu’il vint à Chaalons, et y entra en très grant joye : car l’évesque et les bourgoys luy vindrent au devant, et luy firent pleine obeyssance. Pour quoy il y mist cappitaines et officiers de par luy, et s’en par tit et alla vers Reins. Et parce que celle cité n’estoit en son obéissance, il se loga à quatre lieues près, à ung chasteau nommé Sepsaulx159, qui est à l’archevesque. Dont ceulx de Reims furent fort esmeuz, et par expecial les seigneurs de Chastillon sur Marne et de Saveuses, y estans en garnison de par les Anglois et Bourgoignons, qui firent assembler les citoyens et leur dirent que, s’ilz se vouloient tenir jusques à six sepmaines, qu’ilz leur ameneroient secours. Et depuis, de leur consentement mesmes, s’en partirent. Lesquelz non estans encoires guères loing, 185tindrent les bourgeois conseil publicque, et par le vouloir de tous les habitans envoyèrent devers le roy, qui leur donna toute abolicion, et ilz luy livrèrent les clefz de la cité. Dedans laquelle celluy jour au matin, qui estoit samedy, entra et feist son entrée l’archevesque, car deppuis qu’il en avoit esté faict archevesque n’y avoit entré. Et l’après-disnée, sur le soir, y entra le roy et son armée entièrement ; là où estoit Jehanne la Pucelle, qui fut moult regardée de tous. Et là vindrent aussi René, duc de Bar et de Lorraine, frère dn roy de Secille, et aussi le seigneur de Commercy, bien acompaignez de gens de guerre, eulx offrans à son service.
Le lendemain, qui fut dimenche [dix]-septiesme jour de juillet, celluy mesmes an mil quatre cens vingt-neuf160, les seigneurs de Saincte-Sevère et de Rays, mareschaulx de France, le seigneur de Graville, et le seigneur de Culan, admiral de France furent par le roy, selon la coustume anchienne, envoyez à Sainct-Remy pour avoir la saincte ampole. Lesquelz firent les sermens acoustumez (c’est qu’ilz promirent qu’ilz la conduiroient et raconduiroient seurement), et l’aporta bien devotement et solempnellement l’abbé, estant revestu en habit pontifical, ayant dessus luy ung riche parement d’or, jusques devant l’église de Sainct Denis. Et là vint l’archevesque, pareillement revestu 186et acompaigné des chanoines, et la print et porta dedans l’église, et la mist sur le grant autel de Nostre Dame de Reims. Devant lequel vint le roy habillé comme il appartenoit ; auquel feist l’archevesque faire les sermens acoustumez de faire aux vrais roys de France, voulans recevoir le sainct sacre. Et incontinant après fut faict le roy chevalier par le duc d’Alençon, et, ce faict, le sacra et couronna l’archevesque, gardant les cérémonies et prononçant les oroisons, benédictions et exortacions contenues ou pontifical faict propre à celuy sainct sacre ; lequel acomply, feist le roy, [par]grant excellance, conté de la seigneurie de Laval. Et d’autre part firent là le duc d’Alençon et le conte de Clermont plusieurs chevaliers. Et aprez le service, fut la saincte ampole reportée et conduicte ainsi qu’elle avoit esté apportée.
Quant la Pucelle vit que le roy estoit sacré et couronné, elle se agenoulla, présens tous les seiguenrs, devant luy, et en l’embrassant par les jambes, luy dist en plourant à chaudes larmes161 : Gentil roy, or est executé le plaisir de Dieu, qui vouloit que levasse le siege d’Orléans, et que vous amenasse en ceste cité de Reims recevoir vostre sainct sacre, en monstrant que vous estes vray roy, et celuy auquel le royaume de France doit appartenir.
Et moult faisoit grant pitié à tous ceulx qui la regardoyent.
187Celluy jour et les deux jours ensuivans, sejournaleroy à Reims, et aprez s’en ala162 à Sainct-Marcoul, par le mérite duquel obtindrent les roys de France la grace divine, dont ilz garissent des escroelles ; et aussi y doivent ilz aller incontinant aprez leur sainct sacre : ce que le roy fist et acomplit. Et là venu, feist ses oraisons et offrandes ; duquel lieu s’en vint à une petite ville fermée, nommée Vailly, en la vallée et à quatre lieues de Soissons. Les bourgoys de laquelle cité de Soissons luy apportèrent là les clez, et si firent ceulx de la cité de Laon, ausquelz il avoit envoyé ses héraulx leur re querre ouverture ; mais au partir de Vailly, s’en alla dedans Soissons, là où il fut receu à très grant joye de tous ceulx de la cité qui moult l’amoient, et desiroient sa venue. Et là luy vindrent les très joyeulses nouvelles que Chastiau-Thierry, Crecy en Brie, Pro vins, Coulemiers et plusieurs autres villes s’estoient remises en son obéissance.
Quant le roy eut sejourné par aucun temps en celle cité de Soissons, il s’en partit et s’en ala à Chastiau-Thierry, et de là à Provins, là où il se tint trois ou quatre jours, et ordonna son armée en bataille, et se mist sur les champs vers une place dicte la Motte de Maugis163, actendant le duc de Bethefort, qui estoit yssu de Paris, et passant par Corbueil, arrivé à Melun, dont 188il s’estoit party à tout plus de dix mil combatans, disant qu’il le combatroit. Mais il changea proupos et s’en retourna à Paris, combien qu’il avoit bien autant de gens que le roy. Lequel avoit aucunes gens en sa compaignie, qui tant desiroient retourner de là la rivière de Loire, que pour leur complaire il avoit conclud le faire. Mais ceulx de Bray, où il cuydoit passer Seine, et qui luy avoient promis livrer l’entrée, mirent en leur ville grant compaignie d’Anglois et Bourgoignons, le soir devant qu’il y devoit passer : dont [ne]furent des plaisans les ducs de Bar et d’Alençon, et les contes de Vendosme et de Laval, avec les autres capitaines et vaillans gens de guerre, contre le vouloir desquelz s’en vouloit le roy ainsi retourner.
Et leur oppinion estoit qu’il se mist à reconquester de plus en plus, veu que la puissance des Anglois ne l’avoit osé combattre. Pour quoy ilz le firent retourner à Chasteau-Thierry164, et de là à Crespy en Va loys, duquel lieu il vint loger son ost aux champs assez prez de Dampmartin en Gouelle. Au devant duquel acouroyent les peuples françois de toutes pars, crians Noël et chantans Te Deum laudamus, et devotes anthiennes, versetz et respons, et faisans merveilleuse feste, regardans sur tous moult la Pucelle. Laquelle considerant leur maintien, plouroit moult fort, et soy tirant à part, dist au conte de Dunoys : En nom Dieu, vez cy bon peuple et devot, et vouldroye que je morusse en ce pays, quand je debvray 189mourir.
Et celluy conte luy demanda lors : Jehanne, sçavez-vous quant vous mourrez, et en quel lieu ?
A quoy elle respondit que non, et qu’en la volenté de Dieu en estoit ; disant oultre à luy et aux autres seigneurs : J’ay accomply ce que Messire me avoit commandé, qui estoit lever le siege d’Orléans et faire sacrer le roy. Je vouldroye qu’il luy pleust me faire remener à mon père et à ma mère, affin que je gardasse mes brebis et mon bestial, et feisse ce que je souloie faire165.
Et en rendant graces à Nostre Seigneur, levoit moult humblement les yeulx vers le ciel. Par lesquelles paroles qu’ilz véoient estre veritables, et la manière d’elle, creurent tous fermement qu’elle estoit saincte pucelle et envoyée de Dieu ; et si estoit elle.
Quant le duc de Bethefort, oncle et lieutenant général du roy Henry, et pour luy gouvernant les citez et villes et places tenans son party en ce royaume, sceut que le roy estoit sur les champs environ Dampmartin, il se partist de Paris à tout grant nombre de gens de guerre, et s’en vint loger vers Mictry, près d’icelluy Dampmartin, et se mist en son armée, qu’il ordonna par batailles en belle ordonnance et place bien advantageuse. Ce qui fut noncé au roy ; lequel feist ordonner ses gens pareillement, en intencion d’attendre et recevoir en bataille les adversaires, ou de les aler assaillir, s’ilz se mectoient ou estoient trouvez en place pareille. Mais les Angloys ne monstrèrent 190aucun semblant de les vouloir assaillir, car par le contraire ilz s’estoient mis en place fort advantageuse et fortiffiez : comme fut veu, apperceu et rapporté par La Hire et aucuns autres vaillans cappitaines et gens de guerre, qui celluy jour, pour veoir leur maintieng, et s’il estoit licite de les assaillir, leur alèrent faire grant escarmousche par plusieurs lieux et diverses foiz, deppuis le matin jusqu’à la nuyt ; combien qu’il n’y eut lors comme point de dommaige, tant d’un costé que d’autre. Après lesquelles escarmousches se retourna le duc de Bethefort avecques son armée dedans Paris, et le roy tira vers Crespy en Valoys, dont il envoya de ses héraulx sommer et requérir ceulx de Compiengne qu’ilz se meissent en son obéissance ; lesquelz respondirent qu’ilz le feroient très voulentiers.
Environ ces jours, alèrent aucuns seigneurs françoys dedans la cité de Beauvoys, dont estoit évesque et conte maistre Pierre Cauchon, fort enclin au party angloys, combien qu’il fust natif d’entour Reims. Mais ce nonobstant ceulx de la cité se mirent en la pleine obéissance du roy, si toust qu’ilz virent ses héraulx portans ses armes, et crièrent tous en très grant joye : Vive Charles, roy de France !
chantèrent Te Deum, et firent grans resjoissemens. Et ce faict, donnèrent congié à tous ceulx qui ne vouldroyent demourer en celle obéissance, et les en laissèrent aler paisiblement et emporter leurs biens.
Peu de jours aprez, saillit hors de Paris de rechief le duc de Bethefort pour venir à Senliz à tout son armée de devant, acreue de quatre mil Angloys que son oncle, le cardinal d’Angleterre, avoit amenée de 191delà la mer, soubz couleur de les mener contre les Boesmes hérites ; mais mentant ses promesses, les mist en besongne contre les Françoys très vrays chres tiens, combien qu’ilz eussent esté soubsdoiez de l’argent de l’église166. Ce qui vint à la congnoissance du roy, lequel s’estoit departy, menant son ost pour aller à Compiengne, et s’estoit logié à un village nommé Barron167, à deux lieues de celle cité de Senliz, laquelle tenoit le party anglois et bourgoignon. Et par ce ordonna que messire Ambroys de Loré, depuis prevost de Paris, et le seigneur de Sainctes-Trailles yroient bien montez vers Paris et ailleurs où bon leur sembleroit, et adviseroient au vray le faict du duc de Bethefort et de son ost. Lesquelz ayant avecques eulx aucuns de leurs gens des mieulx montez, se partirent toust, et firent qu’ilz approuchèrent tant prez de l’ost des Angloys, qu’ilz veirent et apperceurent sur le grant chemin d’entre Paris et Senlis grans pouldres, par quoy congneurent qu’ilz venoient. Et à celle occasion envoyèrent ung de leurs hommes hastivement devers le roy, luy singnifiant la venue des adversaires ; et ce nonobstant actendirent tant, qu’ilz apperceurent et congneurent au vray toute l’armée, et ce qu’elle pouvoit monter, et comment 192elle tiroit vers celle cité de Senliz : que par ung autre de leurs hommes envoyèrent de rechief dire hastivement au roy. Lequel feist ordonner toutes ses batailles et s’en vint à très grant dilligence à tout son armée sur les champs ; et tirèrent droit à Senliz ; si se mirent à chemin entre la rivière qui passe à Barron168, et une montagne dicte Montespiloer.
D’autre part arriva à heures de vespres le duc de Bethefort à tout son ost prez de Senliz, et se mist à passer une petite rivière, qui vient de celle cité à Barron ; combien que le passaige par où il passoit ainsi son armée estoit si estroict, qu’il n’y povoit passer que deux chevaulx de fronc. Pour quoy, si toust que les seigneurs de Loré et de Sainctes-Trailles les virent commancer à passer celluy dangereux passaige, ilz s’en retournèrent le plus hastivement qu’ilz peurent devers le roy, et luy acertenèrent ce qu’ilz avoient veu. Dont il fut moult joyeulx, et feist ordonner ses battailles, et tirer tout droit au devant des Angloys, les cuidant combattre à celluy passaige ; mais l’armée des Françoys n’y sceut si toust venir, que la plus part des Angloys ne feussent jà passez. Et par ainsi s’approuchèrent tant les deux armées, qu’elles s’entrevéoyent, et aussi n’estoient elles que à une petite lieue l’une de l’autre. De chacune desquelles, combien qu’il fust jà vers le soleil couchant, se partirent plusieurs vaillans et gens de guerre, et s’entre-escarmouschèrent par diverses foiz ; èsquelles se feist de très beaulx faiz d’armes. La nuyt les faisant cesser, se logèrent les 193Angloys au long de la rive de celle rivière, et les Françoys furent logez vers le Montespiloer.
Le lendemain au matin, feist le roy ordonner très diligemment son armée par batailles, et en fist trois parties, de la première desquelles (c’est de l’avant-garde ) et où avoit plus de gens, bailla la charge au duc d’Alançon et au conte de Vendosme. De la seconde, qui debvoit estre ou milieu, fut conduiseur René, lors duc de Bar et de Lorraine, et depuis roy de Cecile et duc d’Anjou. En la tierce, en laquelle avoit plusieurs seigneurs et très vaillans gens d’armes, et qui estoient comme l’arrière garde, [le roy] voult estre luy mesme ; et avoit avecques luy le duc de Bourbon et le seigneur de La Tremoille, avecques grant nombre de chevaliers et escuiers. Pour les aisles desquelles trois batailles, furent ordonnez et eurent la charge les mareschaulx de Saincte-Sevère et de Rays, ausquelz on bailla plusieurs chevaliers, escuiers et gens de guerre de divers estats. Et par dessus toutes ces ordonnances, fut reservée pour faire escarmouches, renforcer et secourir les autres battailles, se mestier en estoit, une autre bataille de très vaillans seigneurs, cappitaines, et autres gens de guerre, dont estoient conducteurs et avoient la charge, la Pucelle, le bastart d’Orléans, le conte d’Alebret et La Hire. Et au regart de tous les archiers, eurent la conduicte le seigneur de Graville et ung chevalier de Limozin, appellé messire Jehan Foucault.
Lesquelles ordonnances ainsi faictes, chevaucha le roy assez loing de ces trois batailles plusieurs foiz par devant l’armée des Angloys, de laquelle estoit chief le duc de Bethefort, qui avoit en sa compaignie 194le bastart de Sainct-Pol, et moult de Picars et Bourgoignons, avecques plusieurs autres chevaliers, escuiers et gens de guerre, estans en bataille ordonnées près d’ung villaige169, et ayans au dos un grand estang. Lesquelz ce non obstant n’avoient cessé toute nuyt, et ne cessoient encoires d’eulx fortiffier en grant dilligence, tant de paulx et teudiz, comme de foussez. Pour quoy quant le roy, qui par le conseil de tous les seigneurs de son sang, là estans, et autres seigneurs, chevaliers, escuiers, cappitaines et très vaillans gens d’armes, avoit prins conclusion de combatre les Anglois et leurs alliez, s’ilz se mectoient et estoient trouvez en place esgalle : fut adverti par aucuns vaillans cappitaines et gens congnoissans en armes, de la manière qu’ilz tenoient ; comment ilz estoient logez en place forte d’elle mesmes et s’estoient fortifiez et fortiffioient de foussez et de paulx : il vit bien qu’il n’y avoit nulle apparence de les povoir assaillir ne combatre, sans trop grant dommaige de ses gens. Mais ce nonobstant il feist approucher ses batailles jusques à deux traicts d’arbaleste près des Angloys, et leur feist signifier qu’il les combatroit, s’ilz vouloient saillir de leur parc. Ce qu’ilz ne voulurent faire, combien qu’il y eut de très grans et merveilleuses escarmousches, car plusieurs vaillans François alloyent souvent tant à piet que à cheval jusques à la fortifficacion des Angloys pour les esmouvoir à saillir ; tellement que grant nombre d’eulx sailloient par diverses foiz, qui reboutoyent les François. Lesquelz renforcez et secourus d’aucuns des leurs, renchassoyent 195les Angloys, qui pareillement confortés et aydez par autres de leurs gens saillans de nouveau, rechargoyent sur les François et les faisoient reculler, jusques à ce que nouvelles gens de leurs grans batailles se venoient joindre avecques eulx, par la force et vaillance desquelz regaignoient place contre leurs ennemys. Et ainsi passèrent celluy jour sans cesser jusques près du souleil couchant.
En celles saillies et escarmousches souvent renouvellées voult aler le seigneur de La Tremoulle ; lequel estant monté sur ung courcier moult joliz et grandement habillé, et tenant sa lance ou poing, frappa son cheval des esperons, qui par cas d’aventure cheut à terre, et le tresbucha ou milieu des ennemys : par lesquelz il fut en grant danger d’estre tué ou prins ; mais pour le secourir et monter se feirent grans dilligences. Par quoy se fit monter à très grant peine, car à celle heure y eut très forte escarmousche ; et tant que environ soleil couchant se joingnirent ensemble plusieurs Françoys et se vindrent très vaillamment presenter jusques auprez de la fortifficacion des Angloys, et là les combatirent et escarmouschèrent main à main grant espasse de temps, jusques à ce que plusieurs d’eulx, tant à piet que à cheval saillirent hors de leur parc à grant puissance, et les firent tirer arrière. Contre lesquelz saillirent aussi pareillement des battailles du roy grant nombre de très vaillans seigneurs, chevaliers, escuiers et autres gens d’armes, et se entremeslèrent entre leur gent contre les Angloys.
Et à celle occasion fut lors faicte la plus grousse et la plus dangereuse escarmouche de tout le jour ; et tant s’entremeslèrent de prez, que la pouldre sourdit si espesse 196entour eulx, que on n’eust peu congnoistre ne discerner lesquelz estoient Françoys ou Angloys ; et tellement que, combien que les deux batailles contraires fussent très près l’une de l’autre, si ne se povoient elles entreveoir. Celle dernière escarmousche dura jusques à la nuyt serrée, laquelle feist departir les Françoys des Angloys, desquelz tant d’une part que d’autre furent celluy jour plusieurs tuez, blecez et prins prisonniers. Les Angloys se retirèrent et logèrent tous ensemble dedans leur parc et fortifficacion, comme ilz avoient faict la nuyt de devant ; et les Françoys, tous assemblez, s’en alèrent aussi loger à demie lieue d’eulx, et près de Montpiloer, ainsi qu’ilz avoient faict le soir par avant. Et quant vint le lendemain au matin, les Angloys se mirent à chemin et alèrent à Paris ; et le roy et son armée s’en retournèrent vers Crespy en Vailoys.
La nuyt ensuivant, se logea le roy dedans Crespy, et le lendemain s’en ala à Compiengne, là où il fut receu grandement et honnorablement par ceulx de la ville, qui s’estoient mis n’avoit guères en son obéissance : pour quoy il y mist officiers de par luy. Par epecial en feist capitaine ung vaillant gentilhomme du pays de Picardie, appellé Guillaume de Flavy, qui estoit de bien noble maison170.
En celle ville de Compiengne envoyèrent ceulx des citez de Beauvoys et de Senliz, et se misrent en l’obéissance 197du roy ; lequel se partist de Compiengne sur la fin du mois d’aoust et s’en ala dedans Senlis. Et quant le duc de Bethefort le sceut, il se partist de Paris à tout grant armée de gens de guerre ; et doubtant que le roy ne voulsist tirer à reconquester Normendie, s’en y ala, et mist de ses gens en plusieurs places qu’il avoit en celuy pays en divers lieux, tenans le party angloys, et les garnit de vivres et artillerie ; delaissant à Paris messire Loys de Luxemboug, évesque de Therouenne, soy disant chancelier de France pour le roy Henry, et avecques luy messire Jehan Ratelet171, chevalier angloys, et messire Simon Morhier ; lesquelz avoient en leur compaignie deux mil combatans pour la garde et deffence de Paris.
D’autre part, le roy ayant ordonné officiers et cappitaines de par luy à Senlis, il s’en partit environ le derrenier jour d’icelluy moys, et s’en vint en la ville de Sainct-Denis, de laquelle luy fut faicte plainière obéissance. Et y fut deux jours, durant lesquelz furent faictes plusieurs courses et escarmouches par les Françoys y estans contre les Angloys de Paris ; là où furent faiz plusieurs beaux faiz d’armes d’une part et d’autre.
Et le tiers jour s’en partit la Pucelle et le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme, le conte de Laval et les mareschaulx de Saincte-Sevère et de Rays, La Hire, Poton et plusieurs autres vaillans chevaliers, cappitaines et escuiers, avec grant 198nombre de vaillans gens de guerre, et s’en vindrent loger en un village dit La Chappelle, qui est ou chemin et comme au millieu de Paris et Sainct-Denis.
Et le lendemain ensuivant s’en vindrent mettre en belle ordonnance ou Marché-aux-pourceaulx, devant la porte Sainct-Honnoré, et firent assortir plusieurs canons, dont ilz firent gecter en plusieurs lieux et souvent dedans Paris. Où estoient en armes les gens de guerre y estans en garnison, et aussi le peuple, et faisoient porter plusieurs estendars de diverses couleurs, et tournoyer, aller et retourner à l’entour des murs par dedans ; entre lesquelz en y avoit ungmoult grant à une croix rouge. Aucuns seigneurs Françoys se voulurent approucher plus près, et par especial le seigneur de Sainct-Vallier, daulphinoys, lequel fist tant que luy et ses gens alèrent bouter le feu ou boulevert et à la barrière de celle porte de Sainct-Honnoré. Et combien qu’il y eust plusieurs Angloys pour les deffendre, toutesfoyz leur convint il retraire par celle porte, et rentrer dedans Paris ; par quoy les Françoys prindrent et gaignèrent à force la barrière et le boulevert. Et parce qu’ilz se pensèrent que les Angloys sauldroient par la porte Sainct-Denis pour courir sus aux Françoys estans devant la porte Sainct-Honnoré, les ducs d’Alençon et de Bourbon s’embuschèrent derrière la montaigne qui est auprès et contre celluy Marché des pour ceaulx (et plus près ne se povoient pas mettre, pour doubte des canons, veuglaires et couleuvrines, dont tiroient ceulx de Paris sans cesser) ; mais ilz perdirent leur peine, car ceulx de Paris n’osèrent saillir hors la ville. Pour quoy la Pucelle voyant leur couart maintien, délibéra de les assaillir jusques au pié de leur mur. 199Et de faict, se vint presenter devant eulx, pour ce faire, ayant avecques elle plusieurs seigneurs et grant compaignie de gens d’armes et plusieurs seigneurs, entre lesquelz estoit le mareschal de Rays, qui tous par belle ordonnance se mirent à piet et descendirent ou premier foussé. Ouquel eulx estans, elle montaledos d’asne, duquel elle descendit jusques ou second fossé, et y mist sa lance en divers lieux, tastant et essayant quelle par fondeur il y avoit d’eaue et de boue. En quoy faisant elle fut grant espasse, et tellement qu’ung arbalestier de Paris luy perça la cuisse d’ung traict ; mais ce non obstant, elle ne s’en vouloit partir, et faisoit très grant dilligence de faire apporter et gecter fagotz et bois dedans cestuy foussé pour l’emplir, afin qu’elle et les gens de guerre peussent passer jusques aux murs : qui ne sembloit pas lors estre possible, parce que l’eaue y estoit trop parfonde, et qu’elle n’avoit pas assez grant multitude de gens à ce faire, et aussi parce que la nuyt estoit prouchaine. Non obstant laquelle, elle se tenoit tousjours sur celluy foussé, et ne s’en vouloit retourner ne retraire en aucune manière, pour prière et requeste que luy feissent plusieurs [qui] par diverses fois l’alèrent requerir de soy en partir, et luy remonstrer qu’elle devoit laisser celle entreprinse : jusques à ce que le duc d’Alençon l’envoya querre, et la feist retraire, et toute l’armée, en icelluy village de La Villette172, là où ilz se logèrent celle nuyt, comme ilz avoient faict le soir de devant.
Et le lendemain s’en retournèrent tous à Sainct Denis ; en laquelle ville fut moult louée la Pucelle du 200bon vouloir et hardy couraige qu’elle avoit monstré, en voulant assaillir si forte cité et tant bien garnye de gens et d’artillerie, comme estoit la ville de Paris. Et certes aucuns dirent depuis que, se les choses se feussent bien conduictes, qu’il y avoit bien grant apparence qu’elle en fust venue à son vouloir ; car plusieurs notables personnes estans lors dedans Paris, lesquelz congnoissoient le roy Charles septiesme de ce nom estre leur souverain seigneur et le vray héritier du royaume de France, et comment à grant tort et par cruelle vengence on les avoit sepparez et ostez de sa seigneurie et obéissance, et mis en la main du roy Henry d’Angleterre paravant mort, et deppuis continuant,soubz le roy Henry, son filz, usurpant lors grant partie du royaume : se feussent mis, comme deppuis firent, six ans après, et réduiz en l’obéissance de leur souverain seigneur, et luy eussent faict plainière ouverture de sa principalle cité de Paris. Ce que à ceste fois ne firent pour les causes dessus alléguées. Pour quoy le roy qui vit lors qu’ilz ne monstroient aucun semblant d’eulx vouloir rendre à luy, tint plusieurs conseilz dedans la ville de Sainct-Denys ; en la fin desquelz fut advisé que, veue la manière de ceulx de la ville de Paris, la grant puissance des Angloys et Bourgoignons y estans dedans, et aussi qu’il n’avoit assez d’argent, ne ne pouvoit avoir illec pour entretenir si grant armée, qu’il feroit le duc de Bourbon son lieutenant général. Ce qu’il feist, et luy ordonna demourer ès villes, citez et places à luy obéissans deçà la rivière de Loire ; et pour y mettre grousses garnisons, et les garder et deffendre, luy bailla grant nombre de gens d’armes et foison d’artillerie.
201Et oultre celle ordonnance, voult et commanda que le conte de Vendosme et l’admiral de Culant se tins sent à Sainct-Denis, ausquelz il bailla aussi plusieurs gens d’armes, afin qu’ilz peussent tenir la garnison. Et ce faict, se partist le douziesme jour de septembre, et s’en ala à Laigny sur Marne, dont il se partit le lendemain, et y ordonna cappitaine messire Ambroys de Loré, auquel il bailla messire Jehan Foucault, avecques plusieurs gens de guerre. Et tira d’illec le lendemain à Provins, et de là à Bray sur Seine, que les habitans réduirent à son obéissance. Et puis s’en ala passer pardevant Sens, qui ne luy feist aucune ouverture ; mais luy convint passer à gué, ung peu au dessoubz, la rivière d’Yonne, et tirer à Courtenay, dont il ala à Chasteau-Regnart et à Montargis, et au derrain à Gien, où il actendit aucuns jours, cuydant avoir accord avec le duc de Bourgoigne, qui luy avoit mandé par le seigneur de Chargny qu’il luy feroit avoir Paris, et qu’il y viendroit en personne173. Et à celle occasion, luy avoit le roy envoyé sauf conduit, affin qu’il peust passer sans contredit par les places et passaiges à luy obéissans ; et ainsi fist il, combien que luy arrivé à Paris, il me tint riens de ce qu’il avoit promis ; ainçois feist al liance avec le duc de Bethefort allencontre du roy, de trop plus fort que devant ; et ce non obstant, par vertu du sauf conduit, passa seurement et franchement par tous les pays, villes et passaiges de l’obéissance du roy, et s’en retourna en ses pays de Picardye et de Flandres. Et le roy qui fut adverty au vray, passa la rivière de Loire et s’en retourna à Bourges dont il 202estoit party à la requeste et supplicacion de la Pucelle, laquelle luy avoit dit par avant tout ce qui luy advint du lièvement du siége d’Orléans, et de son sainct sacre, aussi de son retour franchement, ainsi que luy avoit révelé Nostre Seigneur.
En remercyant lequel et louant de sa grace, fais fin par son octroy divin à cestuy présent et très compen dieux traictié, préintitulé du siége d’Orléans mis par les Angloys et de la venue et vaillans faits de Jehanne la Pucelle, et comment elle les en feist partir, et sy feist sacrer à Reims le roy Charles septiesme, par grace divine et force d’armes.
Notes
- [64] Salisbury.
- [65] Aujour d’hui le Portereau du Coq.
- [66] Transformation du nom de lord Falconbridge, amenée sans doute par l’analogie de la seigneurie de Fauquemberque en Artois.
- [67] Sir Richard Guethin, bailli d’Évreux, et lord Gray, tué au siège le 3 mars 1429.
- [68] Voyez ci-dessus, p. 44, note.
- [69] Tué au siège, le 30 janvier suivant, de la même manière que le comte de Salisbury dont il avait été lieutenant dans toutes ses campagnes.
- [70] Petite porte qui donnait sur la rive de la Loire.
- [71] Située à la pointe orientale de la ville sur le bord de la Loire.
- [72] Fortification établie jadis à la tête du pont du côté de la Sologne. Elles sont appelées Tourelles dans les comptes de l’hôtel de ville d’Orléans.
- [73] Ou plutôt Béarnais.
- [74] Il fut tué la même semaine aux Tourelles. (Lottin, Reherches historiques sur Orléans, part. I, t. I, p. 210.)
- [75] Monument de bronze, érigé en 1407 sur la grande arche de l’ancien pont.
- [76] L’avant-dernière sur le bord de l’eau, à l’ouest de la ville.
- [77] L’ancien pont en avait dix-neuf.
- [78] Plus loin Ternay. Sur les cédules constatant les dépenses de la ville, conservées à la bibliothèque d’Orléans, il est appelé messire Guillaume de Sarnay. Il conduisit à la fin du carême une ambassade d’Orléanais auprès du comte de Clermont, qui se tenait alors en Auvergne.
- [79] Manuscrits, que portèrent tergons. Il faut entendre par tergons (en italien targone), de grandes targes ou rondaches.
- [80] Voir ci-après le témoignage de Robert Blondel relativement à ce pillage.
- [81] L’aumône Saint-Pouair ou Saint-Paterne était un hôpital fondé par les écrivains d’Orléans, non loin de l’emplacement où est aujourd’hui l’église Saint Paterne.
- [82] Toutes ces églises furent réédifiées après la délivrance de la ville.
- [83] Rien de plus sur le mois de novembre. Il est constaté par les registres municipaux de Tours que le 9 novembre 1428, La Hire fut présent à l’assemblée du corps municipal de cette ville, où il était venu avec des lettres du roi pour prier les citoyens de contribuer au secours d’Orléans. La somme de six cents livres qu’il demandait lui fut accordée.
- [84] Croche, croiche qui est devenu crèche, est un éperon, un ouvrage avancé en rivière pour protéger le pied d’une construction.
- [85] On voit par les comptes de forteresse de la ville d’Orléans qu’il fallut vingt-deux chevaux pour transporter cette pièce avec son affût du port à l’hôtel de ville. (Jollois, Histoire du siège d’Orléans, p. 12.)
- [86] Il demeurait auparavant à Angers et avait été appelé de cette ville pour servir le roi de son industrie à Orléans. Il recevait douze livres de solde par mois. Il suivit la Pucelle à Baugenci et plus tard à Compiègne.
- [87] À l’ouest de la ville, sur la route de Blois.
- [88] La porte Regnart était celle par où on entrait dans Orléans en venant de Blois et du Mans. Ce que l’auteur appelle la rivière flambert n’a pas été déterminé par les historiens d’Orléans.
- [89] C’était un partisan du Gâtinais. La Chronique de la Pucelle en parle.
- [90] Cette île, qui s’appelait Charlemagne au XVIe siècle, n’existe plus aujourd’hui.
- [91] Sur la rive gauche.
- [92] Il y a ouvrans dans l’édition, ce qui revient au même.
- [93] Gros bestiaux.
- [94] Charrière, bac qui mettait les assiégés en communication avec la rive gauche du fleuve. Sentine, petit bateau de Loire.
- [95] Cette île n’existe plus. Elle était à la place de ce qu’on appelle aujourd’hui le Duit. Elle fut détruite lors de la reconstruction du pont.
- [96] Grand bateau de Loire.
- [97] Gouvernail de la sentine.
- [98] Plus haut Cernay (voyez p. 101, note 1) et ci-après Cervais.
- [99] Lacune de deux jours. Elle est dans les manuscrits aussi bien que dans les imprimés.
- [100] Ces localités sont comprises aujourd’hui dans le faubourg Bannier.
- [101] Prieuré sur l’ancien chemin de Blois.
- [102] Alias Lesgot.
- [103] Verduran dans les manuscrits et dans les imprimés.
- [104] Greux.
- [105] Ms. S. Victor, courant et saillant.
- [106] Sic manuscrits et ed. Lisez Fontaines.
- [107] Il revenait d’un pèlerinage en terre sainte. Il ne faut pas le confondre avec Jean Stuart, comte de Buchan, son parent, que Charles VII avait fait connétable de France et qui périt à Verneuil. Son nom de terre était Darnley.
- [108] Manuscrit S. Victor, esquelle au lieu de seule.
- [109] Saulton de Mercadieu, Gascon, dont la Chronique de la Pucelle rapporte un trait de courage bien remarquable. Atteint d’une lance dans la bouche, à la rescousse de Montargis en 1427, il se dégagea lui-même, quoique le fer lui sortît par derrière la tête, et se remit au combat.
- [110] Lisez Nailhac. Ce personnage important était pourvu depuis six mois de la charge de grand panetier de France.
- [111] L’auteur a ignoré la date de cette arrivée qui eut lieu le 6 mars 1429. La mettre parmi les événements de février c’est rendre inexplicables plusieurs des circonstances rapportées ultérieurement. Voir ci-après le Continuateur français de Guillaume de Nangis.
- [112] Sic ms. et edd. Il faut lire veu.
- [113] Voyez le procès de réhabilitation, t. III, p. 204.
- [114] L’allumelle dans les éditions. Allumelle, allemelle, lemele, équivalent de lame, lamella.
- [115] Charniers, échalas. Voyez ci-dessus, p. 115.
- [116] C’est-à-dire l’Hôtel-Dieu d’Orléans, à côté de la cathédrale. Le mur de la ville longeait alors les dépendances de cet établissement, et la porte Parisis était voisine.
- [117] Le supérieur des religieux attachés à l’infirmerie.
- [118] Anachronisme de six semaines. Ce n’est qu’à la fin d’avril que Jeanne entra en campagne.
- [119] Saint-Euverte était alors hors des murs de la ville.
- [120] Il y a dans le treizième volume des manuscrits de D. Housseau, à la Bibliothèque royale, l’extrait d’une quittance donnée le 13 mars 1428 pour la somme de soixante-dix écus, à laquelle somme avaient été imposées les paroisses de Sainte-Maure, Sepmes, Marçay, Draché, Maillé, Lasselle, Nouastre, Pouzay, Trougues, Mougon, Crousilles et Pansoust, toutes situées en Touraine, pour faire un achat de blé destiné à l’avitaillement de la ville d’Orléans.
- [121] Saint-Marc confine aujourd’hui le bourg Chevassier. La Borde-aux Mignons est en pleins champs dans la même direction.
- [122] Tué à la journée des Harengs. Voyez ci-dessus, p. 122 et 124.
- [123] Depuis l’année 1408.
- [124] Ces boulevards étaient les ouvrages avancés de la bastille des Douze Pierres, autrement nommée Londres, qui interceptait la route du Mans.
- [125] À l’embranchement des routes de Blois et du Mans. Ce point est aujourd’hui dans la ville.
- [126] Quoique le journal ne mentionne rien à la date du vendredi saint, les comptes de la ville, constatent qu’il y eut ce jour une grande distribution de vin et de blé faite par le prévôt Jean Leprêtre aux troupes de la garnison. Les capitaines portés sur l’état de distribution sont : le seigneur de Graville, Madré, Denys de Chailly, Thibauld de Termes, le seigneur de Guitry, le seigneur de Coarazze, Théaulde de Valpergue, Cernay l’Aragonais, Poton de Xaintrailles, le seigneur de Villars, les gens d’armes du maréchal de Boussac, les Écossais. (Jollois, Histoire du siège d’Orléans, p. 41.)
- [127] La guerre d’Allemagne, à laquelle il est fait ici allusion, est probablement celle que Louis dauphin porta en Alsace en 1444. Ce prince devenu roi, fit d’Aimar de Puiseux ou Poisieu, l’un de ses maîtres d’hôtel et lui donna le bailliage de Mantes. En 1465 il l’envoya en ambassade à Liège, pendant la guerre du Bien public ; puis l’année suivante il l’appela au commandement général des francs-archers de deçà la Loire, office qui venait d’être créé, et qui s’étendait sur les provinces riveraines de la Seine, de l’Eure, et de la Loire jusqu’au Nivernais. (Collection des documents inédits, Mélanges, t. II, p. 313. — Daniel, Histoire de la milice française, l. IV, c. 4. — Ms. B. R. Gaignières, n. 772-2, fol. 396, 404, etc.)
- [128] Ce retranchement, auquel les Anglais donnèrent le nom de Rouen, était situé à l’extrémité du Clos des douze pierres.
- [129] Sur la rive gauche du fleuve, assez loin derrière les retranchements des Anglais.
- [130] Les Anglais donnèrent à cette bastille le nom de Paris.
- [131] Le duc de Bourgogne demandait que la place lui fût donnée en garde comme neutre. La Chronique de la Pucelle dit que le Conseil de régence constitué en Angleterre, était favorable à cette demande, mais qu’elle échoua par la disposition contraire des membres du Conseil de France et particulièrement des Parisiens. q. V. Voir aussi Monstrelet, liv. II, ch. 58.
- [132] Amadie dans les éditions. C’est sans doute le même qui est appelé Madré sur les comptes de la ville. Voyez ci-dessus, p. 141, note.
- [133] Alias Masqueran.
- [134] Ce point se trouve à l’extrémité du faubourg actuel de Saint-Vincent.
- [135] Beaune la Rollande.
- [136] La rue de la Mare aux Solognots, qui joint le faubourg Saint-Jean à celui de la porte Banier, est le seul vestige qui reste de cette ancienne vallée.
- [137] Checy est à neuf kilomètres en amont d’Orléans. Mathieu de Goussan court dans son Martyrologe des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, avance, on ne sait sur quel fondement, que la Pucelle passa cette nuit dans la maison de Gui de Cailly, alors seigneur de Checy. (Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, t. II, p. 18.)
- [138] Coulouces dans les manuscrits et les éditions. C’était un seigneur normand dont le nom était Jean de La Haye. Il était fils d’un chevalier du même nom qui périt en combattant pour la défense de Pontorson en 1426. Lui-même fut fait chevalier à la bataille de Patai.
- [139] Lisez les mareschaux.
- [140] Voyez ci-dessus, p. 98.
- [141] La même dont il est question ci-dessus, p. 112.
- [142] Le menu des provisions portées aux assaillants par divers fournisseurs, se trouve sur les cédules constatant les dépenses de la ville en 1429, à la bibliothèque d’Orléans.
- [143] Lisez septiesme.
- [144] L’article 57 du compte de forteresse pour l’an 1429, conservé à la bibliothèque d’Orléans, se rapporte à la construction de ce pont volant :
Payé XL. sous pour une grosse pièce de boys prinse chez Jehan Bazin quant on gaigna les Tourelles contre les Anglois pour mectre au travers d’une des arches du pont qui fut rompu. — Baillé à Champeaux et autres charpentiers XVI sous pour aler boire le jour que les Tourelles furent gaignées.
(Jollois, Histoire du Siège, p. 84.) - [145] Notre auteur a tort de regarder comme chose fortuite la chute du pont qui joignait le boulevard des Tourelles aux Tourelles elles-mêmes. Les comptes de la ville pour 1429 prouvent que ce pont fut brûlé à dessein au moyen d’un bateau incendiaire que les Orléanais firent amarrer après la charpente. Ainsi on paya
à Jehan Poitevin, pescheur, 8 sous pour avoir mis à terre sèche ung challan qui fut mis sous le pont des Tournelles pour les ardre quant elles furent prinses ; — à Boudon, 9 sous pour deux esses pesans quatre livres et demie, mises au challan qui fut ars soubs le pont des Tourelles
(Articles 9 et 19). Il est aussi question sur le même compte derésine et d’oing
achetéspour engraisser les drapeaux à mettre le feu aux Tourelles
. (Jollois, Histoire du Siège, p. 84.) - [146] Lisez huictiesme.
- [147] Cf. Jean Chartier, ci-dessus, p. 63.
- [148] Celluy mesmes jour doit se rapporter au dimanche 8 mai, quoique déjà le chroniqueur ait parlé du départ de la Pucelle, qui eut lieu le lundi.
- [149] Cette scène qui se passa à Loches, eut lieu en présence de Christophe de Harcourt, Gérard Machet et Robert le Maçon. Voir la déposition de Dunois, t. III, p. 11.
- [150] Ces paroles sont prises dans le procès de réhabilitation ; mais l’auteur de la chronique s’est abstenu de mettre fille de Dieu, qui est la leçon véritable.
- [151] La deuxième entrée de la Pucelle à Orléans eut lieu le 9 juin, d’après les comptes de dépense de la ville.
- [152] Kermoisan. Il périt en 1450 au siège de Cherbourg d’une balle de couleuvrine. (Histoire d’Artus de Bretagne.)
- [153] Ce doute qui se trouve exprimé, non-seulement dans les éditions, mais encore dans les manuscrits, est un indice de plus de la rédaction postérieure de l’ouvrage.
- [154] Je supplée les mots entre crochets pour combler une lacune qui est marquée par un blanc dans le manuscrit de Saint-Victor.
- [155] Ce fut le 26 juin.
- [156] Je supplée, conformément à l’énumération de la page 170, le nom du seigneur de Kermoisan qui manque dans les éditions et dans les manuscrits.
- [157] Cf. le récit de Jean Chartier, ci-dessus, p. 73.
- [158] Voir les articles du traité imprimé dans le Recueil des Ordonnances, t. XIII, p. 142.
- [159] C’est de Sepsaulx, 16 juillet, qu’est datée l’abolition accordée par Charles VII aux habitants de Reims.
- [160] L’auteur de la Chronique de la Pucelle intercale ceci :
Fut ordonné que le roy prendroit et recevroit son digne sacre ; et toute la nuit fit on grande dilligence à ce que tout fust prest au matin. Et ce fut un cas bien merveilleux ; car on trouva en ladicte cité toutes les choses nécessaires qui sont grandes ; et si ne pouvoit on avoir celles qui sont gardées dans Saint-Denis en France.
- [161] Variante de la Chronique de la Pucelle :
Là estoit présente Jehanne la Pucelle tenant son estendart en sa main ; laquelle en effet estoit, après Dieu, cause dudit sacre et couronnement et de toute ceste assemblée. Et qui eust veu ladicte Pucelle accoller le Roy à genoux par les jambes et luy baiser le pied en pleurant, il en eust eu pitié. Mesmes elle provoquoit plusieurs à pleurer en disant, etc.
- [162] La Chronique de la Pucelle développe ainsi ce passage :
En un prieuré qui est de l’église de Saint-Remy, nommé Corbigny, situé à environ six lieues de Reims, où est le corps d’un glorieux saint qui fut du sang de France, nommé Saint Marcoul.
- [163] La Motte de Nangis, dans la Chronique de la Pucelle. C’est la bonne leçon.
- [164] La Chronique de la Pucelle ajoute :
la Vigile Nostre-Dame de la my-aoust.
- [165] Toute cette conversation est tirée de la déposition du comte de Dunois (voyez t. III, p. 14) ; mais on a ajouté les paroles qui concernent l’accomplissement de la mission.
- [166] Voyez dans Rymer, t. X, p. 424, les articles de l’appointement conclu entre le conseil d’Angleterre et le cardinal à la date du 1er juillet 1429, pour convertir l’armée de la foi en une simple levée destinée à renforcer les armées de France.
- [167] On ne comprend pas cet itinéraire, car aller de Crépy à Baron, c’est tourner le dos à Compiègne. Le roi, en se rendant à Baron, se détournait pour intercepter le passage de l’armée anglaise, sauf à retourner plus tard sur Compiègne.
- [168] C’est la Nonette.
- [169] Notre-Dame de la Victoire.
- [170] Il avait guerroyé dans l’Argonne les années précédentes. Ce furent les bourgeois de Compiègne qui le demandèrent pour capitaine, lorsque Charles VII avait déjà pourvu La Trémouille de cet office. Il fut agréé toutefois le 18 août 1429, jour même de l’entrée du roi (Notes ms. sur Compiègne d’après les archives de Saint-Corneille, à la Bibliothèque du Roi, au Louvre).
- [171] Rathelet dans la Chronique de la Pucelle. Voyez la leçon de Jean Chartier, ci-dessus, p. 85.
- [172] Lisez La Chapelle.
- [173] Cf. le récit du hérault Berri, ci-dessus, p. 48.