J. Quicherat  : Procès de Jeanne d’Arc (1841-1849)

Chroniqueurs : Témoignages indirects

Témoignages
indirects de divers auteurs

532Bertrandon de La Broquière

Bertrandon de La Broquière, gentilhomme aquitain, seigneur de Vieil-Castel, conseiller et premier écuyer tranchant du duc de Bourgogne, a écrit ce qui suit dans la relation d’un voyage en Orient qu’il accomplit en 1433. Le passage concerne son séjour à Constantinople.

Le marchant cathelan chiez cui j’estoye logié, dist à ung des gens de l’empereur372 que j’estoye à monseigneur de Bourgoingne. Lequel me fist demander s’il estoit vray que le duc de Bourgongne eust prins la Pucelle, car il sambloit aux Grecz que c’estoit une chose impossible. Je leur en dis la vérité, tout ainsi que la chose avoit esté : de quoy ils furent bien esmerveilliez373.

Jean de Vaulx

Jean de Vaulx, natif du diocèse d’Arras, maître ès arts et docteur en théologie, fut recteur de l’université de Paris en 1460. Étant élève au collège de Navarre, il écrivit de sa main un Térence 533qui fait aujourd’hui partie des manuscrits de la Bibliothèque royale (n° 7909 latin). Il a consigné sur les feuillets de garde de ce volume, divers souvenirs, dont celui-ci :

Ego Johannes de Vallibus, studebam Parisius in artium facultate, quum dominus de Lisle-Adam cum trecentis viris vel citra, in favorem domini ducis Burgundiæ cepit villam Parisiensem, aliquibus intra muros civitatis sibi faventibus, etc.

Enarrare bella, civitatum captiones, quæ, bellis in Francia regnantibus, viguerunt, esset prolixum, quia duraverunt a morte ducis Aurelianensis hactenus, et adhuc durant. Mors autem ducis Aurelianensis fuit anno VII, et modo currit annus XXXVII. De quadam tamen Puella, Johanna vocitata, quia mirabile fuit, duxi hanc scripturam inspicientibus addendam. Hæc autem habitum gessit virilem et in armis contra Anglicos strenuissime pluries dimicavit. Ipsa affuit dum obsidio Aurelianensibus facta ab Anglicis, violenter ablata fuit. Capta vero a Burgundis et tradita Angli cis, Rothomagi cremata est.

Pierre des Gros

Pierre des Gros, docteur en théologie, de l’ordre de Saint-François, qui figura dans la querelle des ordres mendiants avec l’université de Paris en 1456, donne en ces termes son opinion sur Jeanne d’Arc dans son Jardin des Nobles, ouvrage qu’il écrivit en 1463 pour Yvon Du Fou, gentilhomme breton, conseiller de Louis XI :

Aux rois de France, signes merveilleux et miracles 534à Dieu monstré, comme en la sainte Ampole et l’Oriflant, ès Fleurs de lys et en la Pucelle374.

Gui Pape

Gui Pape, célèbre jurisconsulte dauphinois, président au parlement de Grenoble, destitué à l’avènement de Louis XI, mort en 1476, dit dans ses Decisiones gratianopolitanæ, question 84 :

Vidi etiam temporibus meis Puellam, Joannam nuncupatam, quæ incepit regnare anno quo fui doctoratus. Quæ, inspiratione divina, arma bellica assumens, de anno Domini M CCCC XXX, restauravit regnum Franciæ, Anglicos a regno expellendo vi armata, et præfatum regem Carolum ad suum regnum Franciæ restituendo. Quæ Puella regnavit tribus vel quatuor annis.

Rozmital de Blatna

Lion de Rozmital et de Blatna, grand juge de Bohême et beau frère du roi Georges Podiebrad, fit en 1465 et 1466 un voyage dans l’Europe occidentale dont ses secrétaires écrivirent deux relations, l’une en allemand dont le texte a été récemment retrouvé, l’autre en bohémien, que Stanislas Pawlowicz, chanoine d’Olmutz, traduisit en latin en 1577. Dans cette dernière il est question de la Pucelle à l’occasion du passage des voyageurs bohémiens à Blaye. Cette mention n’est qu’un tissu d’erreurs et d’absurdités 535provenant sans doute du peu d’intelligence que l’auteur avait de la langue française. La voici :

Miranbio Blayum septem milliarium iter est. Ea urbs viæ compostellanæ imposita est, ita ut Parisiis et ex omnibus inferioribus regionibus Compostellam proficiscentibus, apud illam fretum septem milliarium transmittere necesse sit. Hanc præterfluit Garumna flumen quod in mare sese exonerat. Hanc urbem reges Angliæ quondam centum et quinquaginta annos obtinuerunt ; sed ea perfœminam quamdam fatidicam, quæ totum etiam Galliæ regnum ab Anglis receperat, recuperata est375.

Illa mulier, pastore quondam nata, tantis a Deo virtutibus ornata fuit, ut, quodcumque aggrederetur, ad exitum perduceret. In novissimo autem prælio a rege Angliæ capta et in Angliam perducta, postquam jussu ejusdem ibi equo æneo imposita, et per urbem Londinensem traducta esset, flammarum violentia enecata atque demum in cineres, qui in mare postea dissipati sunt, redacta fuit376.

536Simon de Phares

Simon de Phares, de la famille du célèbre Jean de Meun, élevé à Châteaudun avec les enfants du comte de Dunois, botaniste, minéralogiste et astrologien, pensionné d’abord par Jean II, duc de Bourbon, puis par Charles VIII, auteur d’un recueil biographique sur les astrologiens illustres, qu’il écrivit pour le roi son maître, en 1495. Il y nomme la Pucelle à propos d’un genevois habile dans la science des astres, dont il connut le fils qui s’était fait imprimeur à Genève.

Environ ce temps [1430] fut à Genefve, maistre Guillaume Barbin, docteur en medecine et grand astrologien. Cestui predist en son jeune aage l’exil des Anglois et relievement du roy de France : qui fut chose assez à esmerveiller, actendu qu’elle fut au moien d’une simple pucelle. Bien est il que ung nommé maistre Rollandus Scriptoris377 bailla l’élection pour ce faire, le XVIe jour de …378, à XXIII … XII minutes, ascendant le XVIe dégré de libra, et une estoile fixe nommée spica en l’ascendant Venus, Mercure et le soleil ou mi ciel379.

Jean Bouchet

Jean Bouchet fait une digression sur Jeanne d’Arc dans ses 537Annales d’Aquitaine, (partie IVe). Il se borne à copier le Miroir des femmes vertueuses, joignant à ce témoignage un souvenir qu’il avait conservé depuis l’âge de dix-neuf ans, car il dit que le fait vint à sa connaissance en 1495, et il était né en 1476. Voici ses propres paroles :

J’ay ouy dire en ma jeunesse et de l’an mil quatre cents quatre vingtz et quinze, à feu Christofle du Peirat, lors demourant à Poictiers et près ma maison, qui avoyt près de cent ans, qu’en ma dicte maison y avoyt eu hostellerie où pendoit l’enseigne de la Roze, où ladicte Jehanne estoit logée ; et qu’il la veit monter à cheval toute armée à blanc pour aller audit lieu d’Orléans380. Et me monstra une petite pierre qui est au coing de la rue Sainct Estienne, où elle print avantage pour monter sur son cheval381.

Fin du tome quatrième.

Notes

  1. [372] Jean Paléologue II, avant-dernier empereur d’Orient.
  2. [373] Tiré du manuscrit n° 10025-2 de la Bibliothèque royale, fol. 210.
  3. [374] M. Paulin Paris a fait connaître ce passage dans son analyse du Jardin des Nobles. Voir son ouvrage sur les Manuscrits français de la Bibliothèque du roi, t. II, p. 149.
  4. [375] La ville de Blaye ne fut reconquise qu’en 1451 par le comte de Dunois. Il est probable que l’auteur bohémien a confondu Blaye avec Blois, et peut-être aussi l’histoire de Jeanne avec celle de la duchesse de Glocester, qui fut promenée comme pénitente dans Londres pour crime de sortilège. Toutefois, il est à noter que la fausse Jeanne d’Arc guerroya dans l’Ouest de la France en 1436, et que le passage rapporté ici pourrait à la rigueur avoir trait à quelque tentative faite sur Blaye dès cette époque. L’Histoire de la Guyenne, de la Saintonge et du Poitou manque absolument dans les chroniques.
  5. [376] Extrait du tome VII, de la collection intitulée : Bibliotek des Literaris chen Vereins in Stuttgard (in-8°, 1844). La relation allemande ne contient aucune de ces erreurs. Voici ce qu’on y dit de Blaye, que l’auteur appelle Plaa : Do leit die heilige junkfraw sand Appolonia und sant Rewerin. Item do leit auch Olyfernus und der gross Rulant und sein schwester.
  6. [377] Suppôt de l’université de Paris, qui faisait les almanachs à l’usage de ce corps, au dire du même Simon de Phares.
  7. [378] Lacune du manuscrit.
  8. [379] D’après le manuscrit de l’auteur, conservé à la Bibliotheque royale, n° 7487 français.
  9. [380] André Thevet, dans sa Chorographie universelle (t. II, fol. 581), répète le même fait comme le tenant de la bouche même de Jean Bouchet.
  10. [381] Cette pierre, ou une autre qui passe pour celle-là, est déposée aujourd’hui au Musée de Poitiers.
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