J. Quicherat  : Procès de Jeanne d’Arc (1841-1849)

Témoignages : Poètes du XVe siècle

3Témoignages des poètes du XVe siècle

I.
Christine de Pisan

Voici les seuls vers français écrits du vivant de Jeanne d’Arc, qui nous soient parvenus. Ils furent achevés le 31 juillet 1429, au moment où Charles VII, maître de Château-Thierry, pouvait, en trois jours de marche, paraître avec son armée sous les murs de Paris et probablement y entrer sans résistance. L’attente de ce grand événement perce dans les paroles de Christine et lui fait faire plusieurs prophéties qui, si l’on ne se reportait pas à la situation, seraient dénuées de sens.

En 1429, Christine avait atteint l’âge de soixante-sept ans. Depuis la révolution de 1418, elle vivait cloîtrée dans une abbaye : on ne sait laquelle. Ses vers sur la Pucelle passent pour les derniers qu’elle ait faits. De Sinner les signala le premier, dans son Catalogue des manuscrits de Berne. Il s’est trouvé depuis qu’ils avaient été connus et cités par le Dauphinois Thomassin. En rapportant le témoignage de cet auteur sur Jeanne d’Arc (t. IV, p. 310), j’ai omis son extrait, souvent fort incorrect, des vers de Christine, en vue du présent article où l’on trouvera le texte de la pièce tout entière, telle que M. Jubinal l’a publiée en 1838 d’après le manuscrit de Berne.

41.

Je, Christine, qui ay plouré

Unze ans en abbaye close,

Où j’ay tousjours puis demouré

Que Charles (c’est estrange chose !),

Le filz du roy, se dire l’ose,

S’en fouy de Paris, de tire,

Par la traïson là enclose :

Ore à prime me prens à rire.

2.

A rire bonement de joie

Me prens pour le temps, por vernage

Qui se départ, où je souloie

Me tenir tristement en cage ;

Mais or changeray mon langage

De pleur en chant, quant recouvré

Ay bon temps …1

Bien me part avoir enduré.

3.

L’an mil quatre cens vingt et neuf,

Reprint à luire li soleil ;

Il ramene le bon temps neuf

Que on [n’]avoit veu du droit œil

Puis longtemps ; dont plusieurs en deuil

Orent vesqui. J’en suis de ceulx ;

Mais plus de rien je ne me deuil,

Quant ores voy[ce] que je veulx.

4.

Si est bien le vers retourné

De grant duel en joie nouvelle,

5Depuis le temps qu’ay séjourné

Là où je suis ; et la très belle

Saison, que printemps on appelle,

La Dieu merci, qu’ay desirée,

Où toute rien se renouvelle

Et est du sec au vert temps née.

5.

C’est que le dégeté enfant

Du roy de France légitime,

Qui longtemps a esté souffrant

Mains grans ennuiz, qui or à prime

Se lieva ainsi que vous (?), prime

Venant comme roy coronné,

En puissance très grande et fine

Et d’esprons d’or esperonné.

6.

Or fesons feste à nostre roy ;

Que très-bien soit-il revenu !

Resjoïz de son noble arroy

Alons trestous, grans et menu,

Au devant ; nul ne soit tenu,

Menant joie le saluer,

Louant Dieu, qui l’a maintenu,

Criant Noël ! en hault huer.

7.

Mais or veuil raconter comment

Dieu a tout ce fait de sa grace,

A qui je pri qu’avisement

Me doint que rien je n’y trespasse.

Raconté soit en toute place,

Car ce est digne de mémoire

Et escript, à qui que desplace,

En mainte cronique et histoire.

68.

Oyez par tout l’univers monde

Chose sur toute merveillable ;

Notez se Dieu, en qui habonde

Toute grace, est point secourable

Au droit enfin. C’est fait notable,

Considéré le présent cas ;

Si soit aux deceüs valable

Que fortune a flati à cas,

9.

Et note comment esbahir

Ne se doit nul pour infortune,

Se voiant à grant tort haïr,

Et com vint sus par voix comune.

Voiez comment toujours n’est une

Fortune, que a nuit à maint ;

Car Dieu, qui aux tors fait rexune,

Ceulx relieve en qui espoir maint.

10.

Qui vit doncques chose avenir

Plus hors de toute opinion,

Qui à noter et souvenir

Fait bien en toute region,

Que France, de qui mention

En faisoit que jus est ruée,

Soit, par divine mission,

Du mal en si grant bien muée,

11.

Par tel miracle vrayement

Que, se la chose n’est notoire

7Et évident quoy et comment,

Il n’est homs qui le peust croire ?

Chose est bien digne de mémoire

Que Dieu, par une vierge tendre,

Ait adès voulu (chose est voire)

Sur France si grant grace estendre.

12.

O ! quel honneur à la couronne

De France par divine preuve !

Car par les graces qu’il lui donne

Il appert comment il l’apreuve,

Et que plus foy qu’autre part treuve

En l’estat royal, dont je lix

Que oncques (ce n’est pas chose neuve)

En foy n’errèrent fleurs de lys.

13.

Et tu, Charles roy des François,

Septiesme d’icellui hault nom,

Qui si grant guerre as eue ainçois

Que bien t’en prensist, se peu non ;

Mais Dieu grace, or voiz ton renon ;

Hault eslevé par la Pucelle,

Que a soubzmis sous ton penon

Tes ennemis ; chose est nouvelle.

14.

En peu de temps, que l’en cuidoit

Que ce feust com chose impossible

Que ton pays, qui se perdoit,

Reusses jamais : or est visible

Menction, qui que nuisible

T’ait esté, tu l’as recouvré.

C’est par la Pucelle sensible,

Dieu mercy ! qui y a ouvré.

815.

Si croy fermement que tel grace

Ne te soit de Dieu donnée,

Se à toy, en temps et espace,

Il n’estoit de lui ordonnée

Quelque grant chose solempnée

A terminer et mettre à chief ;

Et qu’il t’ait donné destinée

D’estre de très grans faiz le chief.

16.

Car ung roi de France doit estre,

Charles, fils de Charles nommé,

Qui sur tous rois sera grant maistre ;

Prophéciez l’ont surnommé

Le cerf volant2 ; et consomé

Sera par cellui conquéreur

Maint fait ; Dieu l’a à ce somé,

Et enfin doit estre empereur.

17.

Tout ce est le prouffit de l’âme.

Je prie à Dieu que cellui soies,

Et qu’il te doint, sans le grief d’âme,

Tant vivre qu’encoures tu voyes

Tes enfans grans ; et toutes joyes

Par toy et eulz soient en France ;

Mais en servant Dieu toutes voies,

Ne guerre n’y face oultreuance.

18.

Et j’ay espoir que bon seras,

Droiturier et amant justice

9Et tous [les] autres passeras ;

Mais que orgueil ton fait ne honnisse ;

A ton peuple doulz et propice

Et craignant Dieu qui t’a esleu

Pour son servant, si com premisse

En as ; mais que faces ton deu.

19.

Et comment pourras-tu jamais

Dieu mercier à souffisance,

Servir, doubter en tous tes fais,

Que de si grant contrariance

T’a mis à paix, et toute France

Relevée de tel ruyne,

Quant sa très grant saint providence

T’a fait de si grant honneur digne ?

20.

Tu en soyes loué, hault Dieu !3

A toy gracier tous tenus

Sommes, que donné temps et lieu

As, où ces biens sont avenus.

[A] jointes mains, grans et menus,

Graces te rendons, Dieu céleste,

Par qui nous sommes parvenus

A paix, et hors de grant tempeste.

21.

Et toy, Pucelle beneurée,

N’y dois-tu [mie] estre obliée,

Puisque Dieu t’a tant honnourée,

Qui as la corde desliée,

Qui tenoit France estroit liée.

Te pourroit-on assez louer

10Quant, ceste terre humiliée

Par guerre, as fait de paix douer ?

22.

Tu, Johanne, de bonne heure née,

Benoist soit cil qui te créa !

Pucelle de Dieu ordonnée,

En qui le Saint-Esprit réa

Sa grant grace ; et qui ot et a

Toute largesse de hault don,

N’onc requeste ne te véa :

Que te rendra assez guerdon ?

23.

Que peut-il d’autre estre dit plus

Ne des grans faiz du temps passez ?

Moyses, en qui Dieu afflus

Mist graces et vertus assez,

Il tira sans estre lassez

Le peuple Israel hors d’Egipte.

Par miracle ainsi respassez

Nous as de mal, Pucelle eslite.

24.

Considérée ta personne,

Qui es une joenne pucelle

A qui Dieu force et povoir donne

D’estre le champion, et celle

Qui donne à France la mamelle

De paix et doulce nourriture,

A ruer jus la gent rebelle :

Veci bien chose oultre nature.

1125.

Car se Dieu fist par Josué

Des miracles à si grant somme,

Conquerant lieux, et jus rué

Y furent maints : il estoit homme

Fort et puissant. Mais tout en somme

Veci femme, simple bergière,

Plus preux qu’onc homs ne fut à Romme.

Quant à Dieu, c’est chose légère ;

26.

Mais quant à nous, oncques parler

N’oymes de si grant merveille ;

Car tous les preux au long aler,

Qui ont esté, ne s’appareille

Leur proesse à ceste qui veille

A bouter horz noz ennemis.

Mais ce fait Dieu, qui la conseille,

En qui cuer plus que d’omme a mis.

27.

De Gédéon en fait grant compte,

Qui simple laboureur estoit,

Et Dieu le fist (se dit le conte),

Combatre, ne nul n’arrestoit

Contre lui, et tout conquestoit.

Mais onc miracle si appert

Ne fist, quoyqu’il ammonestoit,

Com pour ceste fait il appert4.

28.

Hester, Judith et Delbora

Qui furent dames de grant pris,

12Par lesqueles Dieu restora

Son pueple qui fort estoit pris,

Et d’autres plusieurs qu’ay appris

Qui furent preuses, n’y ot celle5 ;

Mais miracles en a porpris

Plus a fait par ceste Pucelle.

29.

Par miracle fut envoiée

Et divine amonition

De l’ange de Dieu convoiée

Au roy, pour sa provision.

Son fait n’est pas illusion,

Car bien a esté esprouvée

Par conseil, en conclusion :

A l’effect la chose est prouvée ;

30.

Et bien esté examinée.

Et ains que l’en l’ait voulu croire,

Devant clers et sages menée,

Pour ensercher se chose voire

Disoit, ainçois qu’il fust notoire

Que Dieu l’eust vers le roy tramise ;

Mais on a trouvé en histoire

Qu’à ce faire elle estoit commise.

31.

Car Merlin, et Sebile et Bede,

Plus de cinq cens a6 la veïrent

13En esperit, et pour remède

A France en leurs escripz la mirent ;

Et leurs prophécies en firent,

Disans qu’el pourteroit bannière

Es guerres françoises ; et dirent

De son fait toute la manière.

32.

Et sa belle vie, par foy !

Monstre qu’elle est de Dieu en grace,

Par quoy on adjouste plus foy

A son fait ; car quoy qu’elle face,

Tousjours a Dieu devant la face,

Qu’elle appelle, sert et deprye

En fait, en dit ; ne va en place

Où sa dévocion détrie.

33.

O ! comment lors bien y paru

Quant le siège iert à Orléans,

Où premier sa force apparu !

Onc miracle, si com je tiens,

Ne fut plus cler ; car Dieu aux siens

Aida telement, qu’ennemis

Ne s’aidèrent plus que mors chiens.

Là furent prins ou à mort mis.

34.

Hée ! quel honneur au féminin

Sexe ! Que [Dieu] l’ayme, il appert,

Quant tout ce grant peuple chenin

Par qui tout le règne ert désert,

Par femme est sours et recouvert,

Ce que pas hommes fait n’eüssent7

14Et les traittres mis à désert ;

A peine devant ne le crussent.

35.

Une fillete de seize ans

(N’est-ce pas chose fors nature ?)

A qui armes ne sont pesans,

Ains semble que sa norriture

Y soit, tant y est fort et dure ;

Et devant elle vont fuyant

Les ennemis, ne nul n’y dure.

Elle fait ce, mains yeulx voiant.

36.

Et d’eulx va France descombrant,

En recouvrant chasteaulx et villes.

Jamais force ne fu si grant,

Soient à cens, soient à miles.

Et de noz gens preux et abiles

Elle est principal chevetaine.

Tel force n’ot Hector, ne Achilles ;

Mais tout ce fait Dieu qui la menne.

37.

Et vous, gens d’armes esprouvez,

Qui faites l’exécution,

Et bons et loyaulz vous prouvez :

Bien faire on en doit mention.

Louez en toute nation

Vous en serez, et sans faillance

Parle-en sur toute élection

De vous et de vostre vaillance.

38.

Qui vos corps et vie exposez,

Pour le droit, en peine si dure,

15Et contre tous périls osez

Vous aler mettre à l’avanture.

Soiés constans, car je vous jure

Qu’en aurés gloire ou ciel et los ;

Car qui se combat pour droitture,

Paradis gaingne, dire l’os.

39.

Si rabaissez, Anglois, vos cornes,

Car jamais n’aurez beau gibier

En France, ne menez vos sornes ;

Matez estes en l’eschiquier.

Vous ne pensiez pas l’autrier

Où tant vous monstriez perilleux ;

Mais n’estiez encour ou sentier

Où Dieu abat les orgueilleux.

40.

Jà cuidiés France avoir gaingnée,

Et qu’elle vous deust demourer.

Autrement va, faulse mesgniée !

Vous irés ailleurs tabourer,

Se ne voulez assavourer

La mort, comme voz compaignons,

Que loups porroient bien devourer,

Car mors gisent par les sillons.

41.

Et sachez que, par elle, Anglois

Seront mis jus sans relever,

Car Dieu le veult, qui ot les voix

Des bons qu’ils ont voulu grever.

Le sanc des occis sans lever

Crie contre eulz. Dieu ne veult plus

Le souffrir ; ains les resprouver

Comme mauvais, il est conclus.

1642.

En chrestienté et en l’Église

Sera par elle mis concorde.

Les mescréans dont on devise

Et les hérites de vie orde

Destruira, car ainsi l’accorde

Prophétie qui l’a prédit ;

Ne point n’aura miséricorde

De li, qui la foy Dieu laidit.

43.

Des Sarrasins fera essart

En conquerant la Sainte Terre ;

Là menra Charles, que Dieu gard !

Ains qu’il muire fera tel erre.

Cilz est cil qui la doit conquerre :

Là doit-elle finer sa vie

Et l’un et l’autre gloire acquerre :

Là sera la chose assovye.

44.

Donc desur tous les preux passez,

Ceste doit porter la couronne,

Car ses faits jà monstrent assez

Que plus prouesse Dieu lui donne

Qu’à tous ceulz de qui l’en raisonne ;

Et n’a pas encor tout parfaict.

Si croy que Dieu çà jus leur donne (?)

Afin que paix soit par son faict.

45.

Si est tout le mains qu’affaire ait

Que destruire l’Englescherie,

Car elle a ailleurs plus haut hait :

C’est que la foy ne soit périe.

17Quant des Anglois, qui que s’en rye

Ou pleure, [or] il en est sué ;

Le temps advenir mocquerie

En sera faict : jus sont rué.

46.

Et vous, rebelles ruppieux

Qui à eulz vous estes adhers,

Ne voiez-vous qu’il vous fust mieulx

Estre alez droit que le revers

Pour devenir aux Anglois serfs ?

Gardez que plus ne vous aviengne,

Car trop avez esté souffers,

Et de la fin bien vous souviengne.

47.

N’appercevez-vous, gent avugle,

Que Dieu a ici la main mise ?

Et qui ne le voit, est bien vugle ;

Car comment seroit en tel guise

Ceste Pucelle çà tramise,

Qui tous mors vous fait jus abattre,

Ne force avez [mais] qui souffise ?

Voulez-vous contre Dieu combatre ?

48.

N’a-elle mené le roy au sacre8,

Que tenoit adès par la main ?

Plus grant chose oncques devant Acre

Ne fut faite ; car pour certain

Des contrediz y ot tout plain ;

Mais maulgré tous, à grant noblesse,

Y fu receu et tout à plain ;

Sacré, et là ouy la messe.

1849.

A très grant triumphe et puissance,

Fu Charles couronné à Rains,

L’an mil quatre cens, sans doubtance,

Et vingt et neuf, tout saulf et sains,

Avecques de ses barons mains,

Droit ou dix septiesme9 jour

De juillet, pour plus et pour mains.

Et là fu cinq jours à séjour.

50.

Avecques lui la Pucellette,

En retournant par son païs,

Cité, ne chastel, ne villette

Ne remaint. Amez ou hays

Qu’il soi[en]t, ou soient esbais

Ou asseurez, les habitans

Se rendent ; pou sont envahys,

Tant sont sa puissance doubtans !

51.

Voir est qu’aucuns de leur folie

Cuident resister ; mais pou vault,

Car au derrain, qui que contralie,

A Dieu compere le deffault.

C’est pour nient ; rendre leur fault

Veuillent ou non ; n’y a si forte

Resistance, qui à l’assault

De la Pucelle ne soit morte ;

1952.

Quoyqu’en ait fait grant assemblée

Cuidant son retour contredire

Et lui courir sus par emblée.

Mais plus n’y fault confort de mire :

Car tous mors et pris tire à tire

Y ont esté les contrediz,

Et envoyés, com j’oy dire,

En enfer ou en paradis.

53.

Ne sçai se Paris se tendra,

Car encoures n’y sont-ilz mie,

Ne se la Pucelle attendra ;

Mais s’il en fait son ennemie,

Je me doubt que dure escremie

Lui rende, si qu’ailleurs a fait.

S’ilz resistent heure, ne demie,

Mal ira, je croy, de son fait.

54.

Car ens entrera, qui qu’en groingne :

La Pucelle lui a promis.

Paris, tu cuides que Bourgoigne

Defende qu’il ne soit ens mis ?

Non fera, car ses ennemis

Point ne se fait. Nul n’est puissance

Qui l’en gardast, et tu soubmis

Seras et ton oultrecuidance.

55.

O Paris, très mal conseillé !

Folz habitans sans confiance !

Ayme-tu mieulx estre essillié

Qu’à ton prince faire accordance ?

20Certes, ta grant contrariance

Te destruira, se ne t’avises.

Trop mieulz te feust par suppliance

Requerir mercy : mal y vises..

56.

Gens a dedans mauvais, car bons

Y a maint, je n’en fais pas doubte ;

Mais parler n’osent, j’en respons,

A qui moult desplaist et sans doubte

Que leur prince ainsi on deboute.

Si n’auront pas ceulx deservie

La punition où se boute

Paris, où maint perdront la vie.

57.

Et vous toutes, villes rebelles,

Et gens qui avez regnié

Vostre seigneur, et ceulx et celles

Qui pour autre l’avez nié :

Or soit après aplanié

Par doulceur, requerant pardon ;

Car se vous estes manié

A force, à tart vendrez ou don.

58.

Et que ne soit occision,

Charles retarde tant qu’il peut,

Ne sur char d’omme incision ;

Car de sang espandre se deult.

Mais au fort, qui rendre ne veult

Par bel et doulceur ce qu’est sien,

Se par force en effusion

De sang le requerre, il fut10 bien.

2159.

Hélas ! il est si debonnaire

Qu’à chascun il veult pardonner ;

Et la Pucelle lui fait faire,

Qui ensuit Dieu. Or ordonner

Veuillez vos cueurs et vous donner

Comme loyaulz François à lui,

Et quand on l’orra sermonner

N’en serés reprins de nulluy.

60.

Si pry Dieu qu’il mecte en courage

A vous tous qu’ainsi le faciez,

Afin que le conseil o rage

De ces guerres soit effaciez,

Et que vostre vie passiez

En paix soubz vostre chiefgreigneur,

Si que jamais ne l’effaciez

Et que vers vous soit bien seigneur.

Amen.

61.

Donné ce ditié par Christine,

L’an dessusdit mil quatre cens

Et vingt et neuf, le jour où fine

Le mois de juillet. Mais j’entends

Qu’aucuns se tendront mal contens

De ce qu’il contient, car qui chière

A embrunche et les yeux pesans,

Ne peut regarder la lumière.

Explicit ung très bel ditié fait par Christine.

22II.
Antoine Astezan

Antoine Astezan ou d’Asti est un fort médiocre poète latin sur lequel on trouvera une notice suffisamment étendue dans la Jeanne d’Arc de M. Berriat-Saint-Prix. Le plus glorieux titre de ce versificateur est d’avoir tourné en hexamètres les chansons de notre Charles d’Orléans. Il a fait aussi des épigrammes, un poème historique sur son pays et des épîtres héroïques. L’une de celles-ci, la plus ancienne en date, renferme un long épisode sur la Pucelle. Elle fut composée en 1430 pour le duc d’Orléans, seigneur d’Asti et bienfaiteur de la famille du poète. On sait qu’à cette époque le duc était prisonnier en Angleterre ; Astezan encore écolier à l’Université de Pavie, ne le connaissait que pour avoir été élevé dans le respect de son nom et l’amour de sa personne :

Digna tuam, video, subit admiratio mentem

Quod, qui nec tecum viva sum voce locutus,

Nec te unquam vidi, dux humanissime, versus

Hos ad te dederim : sed non miraberis ultra,

Si prius audieris quantum tibi deditus exstem.

Quos ego majores habui, quotcumque fuerunt,

Dilexere tuum non parvo ardore parentem, etc.

Tels sont les premiers vers de l’épître en question. En rapporter le texte tout au long serait fastidieux et de plus inutile, car le passage relatif à Jeanne d’Arc n’est que la mise en vers d’une lettre que nous rapportons ci-après (n° VII des pièces détachées), lettre écrite au duc de Milan par Perceval de Boulainvilliers. Seulement, comme cette lettre au duc de Milan est du 21 juin 1429 et que l’épître au duc d’Orléans est de 1430, pour la convenance chronologique, Astezan a complété l’histoire de la Pucelle au moyen des six vers que voici :

23Moribus his præstans atque hac virtute Puella,

Gallorum populos ita tutabatur ab hoste ;

At Deus omnipotens, cum sat virtute Johannæ

Galliam ab hostili servatam marte videret,

Est passus tanto privari gallica bella

Auxilio solumque humanis viribus uti.

D’où l’on voit que l’épître fut composée et envoyée après la catastrophe de Compiègne.

Par ses vers, Astezan parvint aux fonctions de secrétaire du duc d’Orléans. Il fit un voyage en France en 1450 et y resta plusieurs années. Vivant encore lorsque mourut Charles VII, il écrivit à la gloire de ce roi plusieurs épitaphes, dont une où il revient sur la Pucelle :

Septimus hic tegitur, Francorum Karolus ille

Rex, qui magnanimus magnificusque fuit ;

Qui, licet ipse puer regno omni pene careret,

Cum gens Angla ferox id rapuisset ei,

Post mirabiliter tamen, auxiliante Johanna

Quæ credebatur nuntia virgo Dei,

Expulit et cunctos rejecit fortiter hostes, etc., etc.

Je tire ces renseignements d’une copie des Œuvres d’Astezan, dont le manuscrit original existe à la Bibliothèque de Grenoble. M. Champollion-Figeac, possesseur de cette copie, a eu l’obligeance de me la communiquer.

24III.
Anonyme
auteur d’un poème latin sur l’arrivée de la Pucelle et sur la délivrance d’Orléans

Opuscule inédit, transcrit à la suite du procès de réhabilitation et de la même main, dans le manuscrit 5970 de la Bibliothèque royale. Comme il n’a pu être placé là qu’avec l’assentiment des greffiers, peut-être même avec celui des juges, cette circonstance prouve qu’on y attachait alors quelque prix.

L’auteur dit à son début que le monde avait été rempli naguère, nuper, de la renommée de la Pucelle. L’expression est si vague qu’il est bien difficile d’y trouver une date. On a pu parler de la sorte aussi bien du vivant de Jeanne qu’après sa mort ; mais si le petit nombre d’événements mis en œuvre favorise la première de ces hypothèses, l’esprit s’arrête plutôt à la seconde lorsqu’on fait attention que le poète a touché deux fois d’une manière indirecte (Liv. I, vers 142 et 255) le genre de supplice de son héroïne. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce poète vécut du temps de la Pucelle. Il est même probable qu’il la vit. Quoique son récit renferme des inexactitudes, voire même des erreurs, on aime à reconnaître qu’il ne l’a copié sur aucun des auteurs connus : aussi y trouvera-t-on des circonstances toutes particulières. surtout pour l’époque qui s’écoula entre l’arrivée de Jeanne à la cour et son départ pour Orléans. Il est malheureux que cela soit noyé dans cette quantité de choses inutiles que la poésie comporte et que la mauvaise poésie rend insupportables.

25Liber primus

Scribere fert animus gestorum pauca Puellæ,

Sed veneranda viris ; quam totum fama per orbem

Nuper eundo tulit, et quam nimis Anglus amaram

Sensit, et interea dulcissima Francia dulcem.

Virgo Dei genitrix, lux prævia, dirige dextram

Ingeniumque meum.

Bellorum fessa procellis

Innumerisque malis, et tristibus horrida curis

Gallia, sperabat nulla de parte salutem :

Præcipue patrias late quum cerneret urbes

10Civibus orbari ; pavidos trepidare barones

Inque fugam verti : privari rura colonis.

Karolus ille pius, rex septimus, exit avito

De solio : tenuit regnum furialis Erynnis.

Ferrea gens equitum, neglecta relligione,

Diripuit legis famulos humilesque ministros

Christicolæ fidei ; populorum trusit acervos

Usque sub occasum vitæ præsentis et auræ ;

Templa Dei violanda dedit. Non ignis in aris

Thuriferis micuit : tacuerunt organa laudis ;

20Horror ubique fuit, intus pavor, et foris ensis

Crudus, et hostiles furioso milite turmæ,

Et dolor, et luctus, et plurima mortis imago.

Anglis Henricus quondam regnator iniquus,

Imperii famulis11 augendi pressus acerbis,

Tam varias pestes integras, marte rebelli,

Armatas acies et tela minantia Gallis

Intulit in regnum pernobile liligerorum.

Viderat inter eos plusquam civilia bella,

26Ordine confuso populi, dominosque potentes

30In sua conversos crudeli viscera dextra.

Nobilitas cum plebe ruit, discordia gentem

Traxit Karoleam quo nunquam venerat ante.

Stat cruor in templis : violantur jura paterna,

Proh dolor ! et frater fratris cadit ense cruento.

O genus egregium, bona Francia, nescia fraudis !

O sanguis generose, tuum, precor, exue ferrum.

Et flue per lacrymas, et pacis fœdera tecum

Percute. Perpetue Gallos servire vetustis

Hostibus, heu ! pudeat et amicos ferre moleste.

40Anglus rex igitur tute populavit et urbes,

Et campos, pretio, prece, vi. Quid plura ? Nefando

Gallia curvavit partim sua colla tyranno.

Pectora quot juvenum fortissima quotque virorum,

Dum patrios fines tentant defendere, pulchre

Occubuere neci ! Sicut, pastore remoto,

Si lupus ingruerit, prœtendunt cornua frustra

Ancipites vituli : rapit et necat ille cruento

Ore decus stabuli. Sed quis per singula cæsos

Funera flere queat ? Primo fortuna labori

50Saxonum favit ; tandem rapiuntur ab illis

Et regionis opes, et pubes mascula regni.

Gallorum damnis fuit Anglia subdola pinguis.

Longævi flevere patres, flevere puellæ,

Et viduæ matres, et flevit sexus uterque.

Omnes ignoscunt ; nemo succurrit amicus,

Sed petit auxilium ; pedibus simul ægra senectus

Atque juventutis flos vividus, omnis, in unum

Turba ruit numerum ; trepidus timor agmina frangit.

Si quis amore soli natalis forte remansit,

60In tectis patriis, cruciatibus atque flagellis

Cæditur et vitam multo cum sanguine fundit.

Scilicet ille Deus qui forti cuncta gubernat

27Dextra, qui subito fortissima sæpe revolvens

Eligit infirmos, populi clamoribus aures

Præbuit, et vanam necnon sine viribus iram

Esse ducum docuit. Mirabilis ecce Puella,

Orta parentela perpaupere ruricolarum,

Regni liligeri, patriæ Barrensis in oris

Emicat, ut, virgo, referat nova gaudia mundo.

70Cujus origo datis, si famæ credere dignum est,

Claruit indiciis. Superorum pendulus orbis

Insonuit tonitru, fremuit mare, terra tremiscit,

Æthera flammavit ; mundus sua signa paravit

Lætitiæ, novus ardor agit formidine mixta

Mirantes populos, et carmina dulcia cantant,

Et dant compositos motus, signando salutem

Venturam generi Franco virtute superna.

Annis nata novem simplex virguncula, patris,

More loci, teneras pecudes suscepit alendas.

80Illa, gregis custos, patriis erravit in agris

Pastorum ritu ; fugiens consortia quæque

Humani generis, semper loca sola petebat.

Non lupus insidias pecori, non latro paravit.

Dum custodit oves, oculis manibusque levatis,

Sæpius in cœlum prece sic orabat agresti :

O cives superi, pacem deposcite nobis

A Christo domino, necnon et gaudia cœli.

Respicit Omnipotens dignissima vota precantis,

Tempore nec longo lapso, jam dicta Puella

90Audivit vocem supero de cardine missam

Regni stelliferi : Salve, veneranda Johanna

(Virginis id nomen fuerat), magnalia crede

Omnia posse Deum cœlum terramque regentem.

Hic te prævidit pro libertate colenda

Paceque. Francorum regnum solabere mœstum,

Et regem, patria pulsum de sede, reduces.

28Illius antiquo populum relevabis ab hoste

Oppressum, multis prius urbibus, ordine recto,

Regis in obsequium conductis atque receptis.

100Karolus ut superet, tu fundamenta locabis.

Palluit, his dictis, virgo formidine tacta,

Atque puellares subitus tremor occupat artus.

Sicut erat simplex, et rustica verba referre

Nesciit aut non ausa fuit ; sed corde sub uno

Vocis olympisonæ servans oracula, pressit,

Secum multa putans et molli mente revolvens.

Fœmina mox fragilis cœlestia jussa relegit

Atque gregem sequitur ; sed visio, quinque per annos,

Vocibus illatis, jam noctu jamque diebus

110Sollicitat pavidæ purgatas virginis aures :

Regis siderei cœlestia jussa, Johanna,

Perfice : linque gregem, regem pete flore nitentem12.

Te Deus elegit pro libertate colenda

Paceque ; Francorum regnum solabere mœstum

Et regem patria pulsum de sede reduces.

Illius antiquo populum relevabis ab hoste

Oppressum, multis prius urbibus, ordine recto,

Regis in obsequium conversis atque receptis.

Karolus ut superet, tu fundamenta locabis.

120Negligit illa iterum monitus. Quis crederet ullam

Talia sub cœlo miracula posse puellam ?

Venit lege Dei fixus certissimus ordo

Temporis optati, quo Gallia cerneret Anglos

Retro retractari, Christi currentibus annis

Mille quadringentis bis denis atque novenis.

Ecce repentino sonitu delapsa per auras

Vox venit æthereas, quæ clarum movit Olympum

Implevitque pias pavitantis virginis aures :

29Virgo, rumpe moras, fugitivum corripe tempus.

130Eia age, linque greges, regem pete flore nitentem.

Anglos versifidos compescito, redde salutem

Francorum generi, cœlestia jussa capesse.

Sic vox, et voci virguncula talia reddit :

O utinam mandata Dei complere valerem,

A quo præsentem video descendere vocem,

Cui me committo, cui sum parere parata !

Sed quæ sum, vel quid valeo ? Mea gratia quanta ?

Nulla salus regni mihi cognita, nescio regem.

Anglos versifidos qua vi compescere virgo

140Aut sciat, aut possit ?aut si modo talia narrem,

Nec mihi credetur narranti talia.

Rursum

Vox ait :

O flammis cœlo remeanda puella,

Exaudi monitus. Nocuit differre paratis.

Artus fœmineos circumtege veste virili.

Te duce, gaudebit rex Karolus ; ille coronam,

Te duce, suscipiet, multas superabit et urbes.

Cætera quæ taceo, tibi gratia Pneumatis almi

Suggeret et miranda dabis majora futuris

Temporibus, quando vita potiere secunda.

150Ergo age ; præceptis accingere. Respice castrum

Nomine vulgatum Valliscolor ; inde coloni ;

Hoc pete præpositumque loci ; te namque juvabit

Auxiliumque viæ primus feret ille benigne.

Vox finem dederat verbis cum luce corusca,

Quæ radiis sparsit campos et nubila flammis.

Virgo luce nova perterrita, sola remansit ;

Hinc natale solum properans iit, arva relinquens,

Pauperis et tuguri congestum cespite culmen

Patris adit, factoque vale lacrymosa recessit

160Et petiit castrum Valliscolor. Obvius illi

Præpositus venit, divino munere ; qui sic

Alloquitur teneram non longa voce Puellam :

30O virgo, quæ causa viæ ? Quo pergere tendis ?

Errantes sequeris pecudes in vallibus istis,

An tua te fortuna trahit rationis egentem ?

Cui sua sic breviter retulit responsa Johanna :

O vir, Francorum regno regique fidelis,

Jam liqui pecudes, majora negotia tractans.

Audi fœminulam, sed non rationis egentem.

170Me duce, pugnabit rex Karolus ; ille coronam,

Me duce, suscipiet, multas superabit et urbes.

Te peto, tu monstrabis iter memetque juvabis,

Auxiliumque viæ primus dabis. Annue votis.

Non injussa peto : Deus est mihi prævius auctor.

Cui præfectus ait :

Tecto succedere nostro

Non pudeat, virgo ; dapibus jejunia solves

Esuriemque cibo. Sunt nobis mitia poma,

Lactucæ virides et pressi copia lactis ;

Inque diem medium vertit sol aureus orbem.

180Hinc iter ad regem facili ratione docebo

Teque meis rebus cunctis opibusque juvabo.

Jussa Dei summi devota mente secutus,

Expletis epulis, ambo sermone modesto

Grates retribuunt. Capitaneus inde benignus,

Inspiciens tacite pignus mirabile, jussit

Artus fœmineos vestiri veste virili

Edocuitque viam, super armis multa locutus.

Addit equos additque viros. Comitantur euntem

Quattuor electi juvenes. Sublime feruntur

190Et Chainonensem veniunt properantius arcem.

Hic rex consilium regni de rebus agebat

Cum primis populi, cupiens succurrere longis

Cladibus, et plebis lacrymis imponere finem.

Nec modus ullus erat, tanta vertigine rerum,

Ferre salutis opem, nisi gratia summa Deique

Præsens auxilium, solita bonitate, juvaret.

31Ergo domus generis Francorum, maxima quondam

Et celebrata, ducum tantorum tamque potentum

Quæque suo totum spargebat lumine mundum

200Arte, vigore, fide, pretio virtutis, honore :

Pauper, amara, timens, humilis, confusa resedit,

In tenebris patiens infesti turbinis umbram.

Ut, quando pluvias et nubes improbus auster

Ventosis glomerat per cœlum flatibus, atra

Nox ruit, involvens pelagusque, solumque, polumque.

Jam roseos solis vultus radiosque micantes

Occulit, et cæca pariter nigredine mergit ;

Jam flammas comites, jam sidera turbat Olympi ;

Per medios imbres, vibrato fulmine, currunt

210Fulgura ; fit tonitrus ; mortalia corda tremiscunt

Atque, pavore jacens, hominum latet inclyta virtus.

Interea vario populos sermone replebat

Maxima fama volans : Teneram venisse Puellam,

Insueto cultu vestitam veste virili,

Et promittentem, si dictis creditur ejus,

Hostes antiquos depellere ; reddere regi

Liligeram, multa cum libertate, coronam.

Scilicet innumeris repletur curia verbis.

Pectora multorum pulsavit fama virorum ;

220Turbine præcipiti spes et timor omnia versant.

Hinc nimium propere festinant credere multi ;

Tardius hinc reliqui ; pervertit passio mentes :

Dæmonem pars esse putant, pars altera ludunt ;

Posse Deum majora tamen pars optima credunt.

Ut solet, in partes plebs scinditur ipsa. Vagantes

Dum pendent animi, dum res ignota, vir unus,

Inter doctores sacros non ultimus, acri

Talia voce refert :

O rex ! o gallica proles,

Ne quid peccetur, nunc spiritus iste probetur

230An sit de superis, sicut pia pagina promit.

32Assensere viri dictis ; venere magistri

Imperio regis, venit tentanda Puella.

Rustica conditio, sed mos fuit arduus, ægri

Impatiens vitii, simplex, sincerus, honestus ;

Christicolæ fidei laudabilis ipsa secutrix ;

Quam dapibus plus parca mero ; parcissima verbo ;

Confessoris opem multo fervore requirens,

Audit missarum solemnia relligione

Præcipua, regnumque Dei scit quærere primum.

240Circum bella quidem prudentia virginis hujus

Multum versatur ; regni regisque salutem,

Scit juvenes armis componere ; bella parare ;

Guerrarum leges et pacis fœdera ferre ;

Infestas acies depellere ; scandere muros

Et miseris veniam conferre petentibus ultro.

His visis, senior vates, qui nomine Petrus

Dictus erat, dulci normanna gente creatus,

In medium tales producit pectore voces13 :

Hic sexus fragilis annos si forte viriles

250Vividus attigerit, quot vulnera subdolus hostis

Accipiet quantasque vomet miser Anglicus undas

Sanguinis ! At si te cœlorum gloria nobis

Invideat, virgo, prohibens curare labores

Francisci generis, quia moles corporis olim

Impedit, et cœlos jubeat penetrare per ignem :

Purior astra petes, carnali pulvere pulso,

Sub pedibusque videns nubes et sidera. Fractis

33Et licet iratis aderis venerabilis Anglis ;

Sed tibi, conjunctæ superis, pia vota feremus,

260Quæ, fautore Deo, facies miracula mundo

Plurima, si mea mens verum præscire meretur.

Rex igitur certus divino numine duci

Virginis officium, jussit revocare Puellam.

Adventu cujus stipatur milite multo

Curia : fit strepitus, gaudent sperare salutem

Pro se quisque viri. Sic, primum Pallade visa,

Virgine belligera, circum Tritona sonorum

Africa gens fremuit. Sed rege silentia dante

Majestate manus, taciti simul ora tenebant

270Francigenæ intenti. Tum rex pius ipse Puellam

Alloquitur paucis sermonibus arma volentem :

Difficilis fuerat res nobis credere, virgo,

Omnia principio de te quæ fama ferebat ;

Attamen ecce fides nostris in mentibus ampla,

Postposito dubio, jam de te claruit. Ergo

Verba Dei summi, tanta novitate colenda,

Officiumque tuum et quæ jussa capessere nobis

Præcipis, in suma14 : faciles tibi pandimus aures.

Dixerat, et virgo vultum versata verenter,

280Talia voce refert :

O rex, o Karole, regum

Lumen honoriferum, fidei defensor et almæ

Ecclesiæ, soboles generosior armipotensque,

Est opus in primis animum roburque virile

Mentis habere tibi, quia grandis cura regentem

Te sequitur, cujus humeros res publica regni

Tanta premit, quos et domus inclinata lacessit

Gallica. Rectorique Deo jam supplice voto,

Rex, regi servire velis, dominus dominanti,

Qui dedit ut possis tandem Saxonidas Anglos,

34290Hostes antiquos, ferro depellere regnis

Karoleis ; et te sacrato chrismate tingi

Atque coronari, regum de more priorum.

Scilicet ut videas Christi virtute repulsos,

Non virtute tua, francisci nominis illos

Hostes antiquos, teque in tua regna repostum

Sive coronatum, venit dux fœmina facti.

Karolus ut superet, ego fundamenta locabo.

Armari prior ipsa volo rutilantibus armis,

Vexillumque feram, cœlestis imagine regis

300Signatum ; circum florebunt lilia regni.

Me propiore gradu bellatrix turma sequetur.

Insuper omnipotens Dominus, qui tempus ab ævo

Ire jubet, qui nos homines et cuncta creavit,

Respicit errorum vepres crebrescere multos,

Cum pietate fidem contemnere, linquere rectum

Eximiæ virtutis iter, mala surgere vulgo.

Ut vitiis igitur multis a stirpe revulsis,

Semina virtutum spatiosius undique crescant,

Te Deus assumpsit, quasi per sua rura colonum.

310Sis pius, o bone rex, ut Magnus Karolus ille,

Cujus ab exemplo nomen trahis ordine longo ;

Nec sine mente Dei, quod curris septimus, imo

Munere septeno plenus, jam, Karolus alter,

Altera bella geres Christi pro nomine sacro,

Ecclesiæ pacem libertatemque daturus.

O tunc sidereis sacratos omnibus armis

Artus claude libens, et forti desuper ense

Cinge femur, scutumque tuum cape, strenue, collo ;

Atque potens animi, virtutis amator et æqui,

320Esto bonis facilis, pravis metuendus et hostis ;

Esto carens maculis, terris spectandus et astris ;

Esto Deique meique memor, rerumque piarum :

Qui Deus in cœli thesauris ditibus, apto

35Tempore quæ faciat, miracula multa recondit.

Esto suis jussis semper parere paratus.

Finierat virgo ; cui rex ait :

Annuo votis ;

Imo Dei jussis cuncti paremus ovantes,

Qui pluit auxilium subitum sperantibus in se,

Qui solus populos, reges et regna gubernans,

330Fœmineis manibus mandavit sæpe salutem

Humano generi. Quid narrem fortia Judith

Pectora ? Quid laudes reginæ nobilis Esther ?

Fœmina sola fuit dulcissima virgo Maria

Quæ lacrymis pleno renovavit gaudia mundo.

Dixit, et obscura radiabant sidera nocte,

Talibus impletis ; et facto fine recedunt.

Finit primus liber.

Incipit secundus

Hactenus adventus tibi virginis officiumque

Et causa patuere viæ ; jam facta sequuntur.

Urbs est Francorum, dixerunt Aurelianis,

Dives opum satis et muris tutissima celsis.

Hanc circum pulchræ turres cinxere corona

Septem portarum, quam magno gurgite juxta,

Montibus Alvernis veniens, Ligeris fluit, atque

Fluctibus æquoreas rapidis defertur in undas.

Francia se fluvio discordi parte secabat :

10Terminus hinc Francis, illinc et terminus Anglis.

Possedit partem rex Gallicus exteriorem ;

Occupat Anglus eam, quæ pinguior, interiorem

Urbibus et populis ; sed manserat Aurelianis

Francorum sub rege tamen. Venere superbo

Agmine Saxoïdes ; hujus circumdare muros

Obsidione parant, cupientes perdere totam

Aut regi servare suo. Præsumere semper

36Novit iniquus homo, nunquam contentus adeptis,

Et majora petens, alios sibi pandit hiatus.

20Sæva lues animi, regni damnosa cupido !

Jam furiis agitata cohors, jam bellicus Anglus Sollicitat facinus ; placuit tamen, ante furorem Indomitum, tentare viros sermone modesto.

Henrius15 interea, Saxonum ductor, ab extra

Alloquitur clausos :

Quæ sit fortuna videtis,

O cives, armis quanta experientia nostris.

Rex noster victor, vester devictus ubique ;

In manibus nostris, et mors, et vita salusque.

Consulite in medium, si salvi vivere vultis.

30Reddite nunc claves, victi melioribus armis.

Talia jactanti respondit clausa juventus

Unius ore viri :

Concordi fœdere juncti,

Non eget admonitu : quæ sit fortuna videmus,

Ac regem sequimur Francum. Si bella paratis.

Impia, nos certe nunquam moriemur inulti.

Insuper et tempus veniet quum victus abibit

Turpiter ejectus nostris de finibus, Anglus.

Gallica terra nequit crudeles ferre tyrannos.

Sed procul ite citi nostris a mœnibus ; ut16 quid

40Perdere verba juvat ?

Dixit : jam verbera fundæ

Crebra volant, jam tela simul volucresque sagittæ,

Armorum rabies et cædis sæva cupido

Crevit, et humanos fundit Bellona cruores.

Non aliter superi conamina dira gigantum

Fulmine turbabant, Cæi sævique Typhœi,

Et juratorum cœlos discindere fratrum.

Itur in omne nefas ; sed noctis desuper umbra

Involvens populos, partes utrasque repressit.

37Haud procul a celsis, sub noctem, mœnibus Angli

50Disponunt portis septenis ordine castra

Septem claudentes ingenti robore valli,

Hinc campos late properant præcingere fossa.

Fervet opus, surgit vix expugnabilis agger :

Aurelianenses orto jam lumine solis

38Anglica castra vident circum, subitosque labores

Præteritæ noctis ; Saxones currere campos

Insidiis plenos, miseros trepidare colonos

Præcipitesque trahi captivis finibus ; urbem

Semita non patuit quærentibus ; omne cruentus

60Occupat hostis iter. Cives virtute potiti

Consilioque dato, citius succumbere morti

Unanimes cupiunt, Anglos quam ferre tyrannos.

Ergo parant armis muros defendere, castra

Hostibus expulsis evertere, funus obire,

Arma superbificis armis opponere, seque

Et sua liligero regi committere sacro.

Tempore jam longo muris obsessa juventus,

Pondera bellorum toleraverat omnia, quando

Insidiosa fames, consumptis omnibus escis,

70Irruit, et misero populos terrore replevit.

Nec spes subsidii fuit esurientibus usquam

Rebus in humanis ; sed grandi voce boantes,

Omnes flebilibus lacrymis rogitando petebant

Auxilium cœleste Dei. Quamvis via grandis

Intercessit eos et regia tecta, remoti

Auribus insonuit regis cruciatio tanta.

Horruit ille metu, populorum fractus amore ;

Inde dolore furens, oculos flectebat in omnes

Armigeros, inopes et juncto turbine paucos.

80Ingeminat gemitus ; at vocem virgo levavit :

Me labor iste petit, rex Karole nobilis ; ibo,

Ibo, feram fruges jejunis civibus, atque

Anglica diripiam tentoria, castraque celsa

Funditus evertam. Crudelis corruet hostis

Et vincemus eos : animosæ credite vati.

Est equus hic tecum velocior unus in istis,

Quem quondam fratri dedit ille valens vir

Petrus, qui dominus de Bella Valle17 ; fidelis

Dilectusque tuus, et pro te vulnera passus

90Plurima militia, toto jam cognitus orbe.

Hunc peto cornipedem ; super hunc delata, sedebo.

Da mihi, rex, pariter contectos omnibus armis

Mille viros, tantum pugnaces, atque ducentos.

Armabor simul et socios armata præibo,

Vexillumque feram cœlestis imagine regis

Signatum : circumflorebunt lilia regni.

Me propiore gradu bellatrix turma sequetur.

Quisque super scutum signum crucis, et super arma

Nomen, Christe, tuum feret. Ibimus ordine tali.

100Dixerat, et dictis rex paruit. Exiit ergo,

Agmine composito, portans vexilla Puella.

Urget equum stimulis pungentibus, armigerique

Et miles sequitur præeuntem quisque Johannam.

Unus iners juvenis, generoso sanguine natus,

Nomine Furtivolus18, veneris moderator iniquus,

Altus equo residens turpique libidine fervens,

Garrulus et vanus fuit. Obvius ille Puellam

39Ut vidit teneram, collo tenus arma gerentem,

Vestibus insolitis ferrique rigore nitentem,

110Fronte patente gravem vultusque decore venustam,

Quadrupedemque citum freno meliore regentem

Atque manu propria fidei vexilla tenentem :

Mentis inops, tales effudit pectore voces :

O mihi cum nuda nudo pugnare liceret,

Marte puellari superato, victor abirem !

Dixerat ille miser, factoque tremore, repente

Corruit et subita trepidavit morte peremptus.

Ergo, vagi juvenes, vestros compescite renes ;

120Ora manusque leves metuentes, tristia quando

Talibus exemplis agitantur verba malorum.

Ævi præteriti mirari desine, lector,

Actus fœmineos et prælia gesta potenti

Marte puellarum, quibus ethnica sæpe poetæ

Carmina dictarunt. Jam dici cesset Amazon

Penthesilea potens : jam mira Semiramis olim

Plebescit fugiens ; jam virginis acta Camillæ,

Virgili, voce tua tam clara putata, latescunt.

Parva queror certe magnorum facta virorum :

Mollia nec tantis venient celebranda loquelis.

130Æacides magnus formidatusque tonanti,

Et Pyrrhus, pariter animosus imagine patris,

Et pius Ænæas, etiam facundus Ulixes,

Pressi cum sociis muliebri laude subibunt.

Non licet Herculeos deinceps cantare labores,

Quamvis parvus adhuc geminos contriverit angues,

Hydræ præludens ; quamvis et divitis horti

Custodem vigilem morti demiserit atræ,

Errantemque metum populis, per Cressa, juvencum,

Pascua, mactarit ferro ; rapidumque leonem

140Fulmineumque suem : quamvis prostrarit arenis

Antæum libycis, et quamvis colla trifaucis

40Traxerit ille canis, horrendis vincta catenis.

Nam labor unius per gallica rura Puellæ

Istis major erit majoraqué monstra domabit.

Hanc decantemus ; illi nova carmina demus.

O decus ! o speculum campestribus ! o dea ruris !

O variis redimita rosis et murice rubro,

Purpureis pulchre per candida lilia mixtis !

O violis redolens ! o civibus arca salutis,

150Consilium tribuens, mœstis solatia fundens !

O timor Angligenis ! o fulmen missile pravis !

O dux belligeræ gentis, sed gloria grandis

Regi liligero ! Miror quis, quomodo, quando,

Te tam pulchrarum pretiavit munere laudum.

Non caro, non sanguis, nec avus numerator avorum,

Tale decus tibi contulit ; hoc non limite longo

Annorum series, non experientia rerum,

Non regum, non gentis opes, non turba sophorum ;

Sed Deus æternus et virtus omnibus æqua ;

160Quæ magnos, humiles, mediocres diligit omnes.

Namque Puella, potens, generosæ mentis honorem

Promeruit, subtus fenilia prœdiolumque

Pauperis agricolæ, tantæ genitoris alumnæ ;

Quæ, pecudum custos, vacuis errabat in agris,

Donec post decimam sibi quinta resurgeret æstas.

Credimus hoc vel somnia fingimus ? Atqui

Vera relata fero. Tunc flores pauperis horti

Lanigerumque pecus linquens, armenta virorum

Armigerum domuit, magni capitanea major

170Agminis, et regi famulantia tela ministrans.

O felix mulier, cujus memorabile nomen,

Prælia dum fuerint, toto venerabitur ævo !

Ipsa vias superans, montes et flumina tranans,

Hostibus oppositis et pauco milite cincta,

Subsidium vitæ conducens, virgo virilis

41Impulsu celeri, multum mirantibus Anglis

Et licet invitis, obsessam transit in urbem

Implevitque cibis et frugibus esurientes.

180Pane novo læti juvenes, devota frequentant ;

Carmina lætitiæ populorum millia currunt.

Credere vix potuit miserorum turba famescens

Virginis auxilium, vitalia dona ferentis ;

Utque fides patuit, pulso velamine falso,

Discubuit populus. Jam sexus uterque silentes

Eripiunt epulas mensis et vina lagenis.

Ex dapibus vigor et divino munere Bacchi

Exiit, ac animis audacia major adhæsit,

Quando suis saturi reparantur viribus artus.

Ergo melos juvenes repleti, dulce canentes,

190Laudibus et psalmis noctem quatiere sequentem.

Altera lucifero solis de cardine surgens

Creverat orta dies, Anglos visura ruentes.

Tum socios clara solatur voce Johanna :

O animæ fortes, o pubes gallica felix,

O genus electum, vestris superantibus armis,

Rex hodie cœli magnos præbebit honores.

Angligenis fortuna dedit nunc usque favorem

Turbine præcipiti ; solitis sed motibus acta,

Illis terga dabit queis vultum præbuit ante.

200Nunc venit a Domino cœli victoria nobis

Tutior, et sæcli per tempora longe resultans.

Ergo quisque suo stet fixus in ordine miles,

Armiger atque pedes, et spe præsumere pugnam.

Præloquar hoc vobis : ego jam pro pluribus unum

Perpetiar vulnus, modicum mihi forte nocivum.

Dixerat, et vario cuncti sermone fremebant.

Insonuit clamorque virum clangorque tubarum ;

Miles in arma furens stat, pugnæ quisque paratus.

Consimili comites hortamine, maxime Cæsar,

42210Mœnibus angustis clausos ad bella citasti,

Præmia promittens olim victoribus ampla,

Pompeium contra per Thessala rura volantem.

Angii tum sursum discurrere tumque deorsum,

Castra parant armis et se defendere, campos

Et terræ spatium pro se præsumere ; tandem

Virgo Puella ruens, per tela, per agmina, sævos

Hostes alloquitur :

Jam conditione sub hastæ,

Hæc loca, Saxones, Francorum reddite regi.

Credite consilio ; vitam servare potestis.

220Vix ea fata fuit, dum nervo pulsa sagitta

Evolat et dextrum penetravit virginis armum.

Illa ruisset equo ; sed velox armiger unus

Virgineos artus et membra reflexa recepit,

Vique trahens ferrum, siccavit vulnus et ægrum

Vestigium, roseo per candida membra cruore

Effuso ; manibus blandis et bombyce molli

Tersit, et hinc, olei calido medicamine falci

Desuper injecto, posuit quoque velleris atri

Cum sub quo19 modicum, plagamque repente ligavit

230Dulciter, et rursus repetenti reddidit arma.

Acrior ad pugnam post vulnera virgo recurrit

Hortaturque suos repetita voce sodales :

Scandite jam muros, juvenes, depellite victos

Hostes damniferos, quia gratia summa juvat nos !

Non secus ac jussit faciunt ; jam fortia pulsant

Mœnia tormentis et iniquo verbere fundæ.

Hinc fera tela pluunt, atque illinc grandine plura

Aurea scuta virum et galeæ pulsantur inanes.

Corpora strata jacent ; Anglorum castra cruore

240Purpureo fluitant ; miseri moriuntur inulti

Aut timidi fugiunt, vel capti vincula poscunt.

43Galli projiciunt ignem per robora valli.

Ille trabes urit et grandia saxa resolvit ;

Procubuit, majorque cadens apparuit agger.

Quattuor in numero tentoria capta fuere

Et destructa simul, primo sub turbine pugnæ ;

Sed tria manserunt per noctem castra propinquam,

Quorum custodes, nimia formidine fracti,

Inspectis sociis victis virtute Puellæ,

250Diffugiunt tacite per amica silentia noctis

Et, solum pedibus sperantes, castra relinquunt.

Vix erat humanis concessum viribus illam

Pellere, sed potius cœlestibus, obsidionem,

Ad quam præcipuis virtutibus Anglia flores

Magnanimosque duces et bellis armipotentes

Miserat, et juvenes doctos pugnare sagittis.

Laudibus et psalmis iterum sonat Aurelianis

Lætior, et supero reddit solemnia Regi,

Auxilio cujus victoria venerat urbi.

260Gallica tum virtus juvenum, miranda relatu,

Vulneris immunis, telis illæsa, repertam

Dividit inter se prædam, mandante Puella ;

Victoresque viri divino munere læti,

Multiplices vinctos referebant funibus Anglos,

Atque triumphali celebrantes laude Puellam,

Liligero regi victricia tela tulerunt.

Explicit, Deo gratias.

44IV.
Martin le Franc

Cet auteur, qui était prévôt de la cathédrale de Lausanne, publia en 1440, sous le titre de Champion des Dames, une contre partie du roman de la Rose, où il introduisit la curieuse discussion qu’on va lire. Le morceau mérite toute considération, non-seulement à cause de sa date, puisqu’il fut écrit seize ans avant la réhabilitation juridique de la Pucelle, mais encore parce que l’ouvrage auquel il appartient fut dédié au duc de Bourgogne. J’en donne le texte non d’après les éditions qui sont toutes défectueuses, mais d’après un magnifique manuscrit exécuté à Arras en 1451 pour l’usage du duc lui-même. C’est le n° 632-2 du Supplément français à la Bibliothèque royale.

De dame Jehenne la Pucelle nouvellement veue en France.

Le champion.

Que peurent faire les duchesses

Contre leurs ennemis nuisans,

Les roynes et les princesses ?

Qu’en penseront les congnoissans,

Quant naguères pucelle, sans

Habondance de biens mondains,

A rompu tous les plus puissans

Et mis à mort les plus soudains ?

De la Pucelle dire veul

Laquelle Orlyens delivra

Où Salsebery perdy l’eul,

Et puis male mort le navra.

Ce fut elle qui recouvra

L’onneur des Franchois tellement

45Que par raison elle en aura

Renom perpetuelement.

Tu scez comment estoit aprise

A porter lances et harnois ;

Comment par sa grande entreprise,

Abatus furent les Anglois ;

Comme de Bourges ou de Blois

Le roy sailly soubs sa fiance,

Et en très grant ost de Franchois,

Ala devant Paris en France.

Dont vint, et pourquoy et comment :

Tu le scez bien, sy m’en veulx taire ;

Mais, qui en livre ou en comment

Vouldra ses miracles retraire,

On dira qu’il ne se pust faire

Ce Que Jhenne n’eust divin esprit

Qui à telles choses parfaire

Ainsy l’enflamma et l’esprit.

L’adversaire respond au Champion, et conte en brief l’erreur et l’abus que on avoit fait de Jehanne la Pucelle :

Court-entendement.

Quant tu ouys frère Thomas20,

Respondy Court-Entendement,

Ne jugas-tu et affermas

Qu’il vivoit très que saintement ?

Ne crioit-on communement :

C’est un saint sur terre venu ?

Néantmains tu scez certainment

46A quelle fin est parvenu.

Prestre n’estoit ne subdyaque,

Et toutesfois messe chantoit

A subdyaque et à dyaque.

Heureux n’estoit qui n’y estoit ;

A paine la terre on baisoit

Sur laquelle il avoit marchié ;

A son gré du peuple faisoit,

Il n’y avoit aultre marchié.

Or fut-il ars au Capitole

Rommain, sa malice véue.

Ainsy dis-je que la gent fole

Est très legierement déchue ;

Et une grant fraude conchue

Et conduite par ung vif sens,

Au temps qui cueurt n’est aperchue

Ne congnue de toutes gens.

Sans parler de manière mainte

Comment la Pucelle s’arma,

Peut pas aviser ceste sainte

Aucun qui Orlyens ama,

Qui l’enhardy et enflamma

Et enseigna qu’elle diroit ?

Mais, par Dieu, comme dit on m’a,

Mieulx aultrement il se feroit.

L’en m’a dit pour chose certaine,

Que, comme ung page, elle servit

En sa jeunesse ung capitaine,

Où l’art de porter harnas vit ;

Et quant jonesse le ravit

Et voulut son sexe monstrer,

Conseil eut qu’elle se chevit

A harnas et lance porter ;

Puis force, avisant sa manière,

47Qu’à Orlyens elle vendroit

Et, comme simplette bergière,

Demanderoit et respondroit,

Et comment enseignes rendroit

Au roy et à son parlement

Par lesquelles on entendroit

Qu’elle venist divinement.

Force aussy cil qui luy disoient

Qu’elle usast de ceste pratique,

Pluiseurs des Anglois avisoient

User de l’art nigromantique,

Et ainsy leur foy qui se fic

Tantost en flebe fondement,

Leur hardyesse fantastic

Abuseroit diversement.

En temps aprez comment on crut

En celle farse controuvée,

Tantost que la fortune acrut

Ses faiz ; velà la voix levée.

Or sera la guerre achevée,

Se Dieu nous ait et saincte Avoie.

Certes la chose est bien prouvée :

Dieu la Pucelle en France envoie !

L’excusacion de Jehanne la Pucelle.

Le champion.

Elle n’eust peu faire les signes,

Dit le Champion francement,

Se Dieu par ses puissances dignes

Ne luy eust fait avancement.

Aussy fit-elle en ung moment,

Ce qu’on ne fit vingt ans devant.

A cui Dieu donne hardement,

Il vaint tousjours et tire avant.

48Aussy je croy en bonne foy

Que les angles l’accompaignassent,

Car ilz, comme en Jherosme voy,

Chasteté aiment et embrassent ;

Et tien pour vray qu’ilz lui aidassent

A gaaigner les fors bolvers

Et à Patay les yeulx crevassent

Aux Anglois ruez à l’envers.

Aussy merveille ne te soit,

Combien que chose inusitée,

Se la Pucelle se vestoit

De pourpoint et robe escourtée ;

Car elle en estoit redoubtée

Trop plus, et aperte, et legière,

Et pour ung fier prince contée,

Non pas pour simplette bergière.

Chappiau de faultre elle portait,

Heuque frapée et robes courtes :

Je l’accorde ; aussy aultre estoit

Son fait, que cil des femmes toutes.

La longue cote (tu n’as doubtes),

Es fais de guerre n’est pas boine.

Item, moult souvent tu escoutes

Que l’abit ne fait pas le moine.

Armes propres habis requièrent ;

Il n’est sy fol qu’il ne le sache.

Aultres pour estre en ville affièrent,

Aultres pour porter lance ou hache.

Quant à proie faulcon on lasche,

Ses longues pendans on lui oste.

Aussy qui ses ennemys cache,

Il n’a mestier de longue cote.

Dient d’elle ce que vouldront,

Le parler est leur et le taire ;

49Mais ses loenges ne fauldront

Pour mensonge quilz sachent faire.

Que t’en fault-il oultre retraire ?

Par sa vertu, par sa vaillance,

En despit de tout adversaire,

Couronné fut le roy de France.

L’adversaire.

Je tieng frivole ce langage,

Car oncques Dieu ne l’envoïa,

Dist l’adversaire au faulx visage,

Qui de Jhenne grant ennoy a.

Ha ! ce dit, trop le desvoia

Oultrecuidance, quoy qu’on die !

Raison aussy le convoia

Ardre à Rouen en Normendye.

Le champion

C’est mal entendu, grosse teste,

Respond Franc-Vouloir prestement.

De quants saints faisons nous la feste

Qui moururent honteusement !

Pense à Jhesus premièrement,

Et puis à ses martirs benois ;

Sy jugeras évidamment

Qu’en ce fait tu ne te congnois.

Gueres ne font tes argumens

Contre la Pucelle innocente,

Ou que des secrez jugemens

De Dieu sur elle pis on sente ;

Et droit est que chacun consente

A lui donner honneur et gloire

Pour sa vertu très excellente,

Pour sa force et pour sa victoire.

50L’acteur

Alors l’adversaire fachié

D’ouyr de Jhenne sermonner,

Lui dit : Tu en as trop preschié ;

Pense d’une aultre blasonner.

On ne porroit pire amener

Pour accomplir ce que tu veulx ;

Car c’est assez pour forsener

Ou soy arrachier les cheveulx.

51V.
Martial d’Auvergne

Martial dit d’Auvergne, né à Paris en 1440, mort en 1508, était procureur au Parlement et notaire du Châtelet. Sous le titre de Vigiles du roi Charles VII, il rima la chronique de Jean Chartier avec une facilité qui lui valut la plus grande réputation. Cet ouvrage fut terminé en 1484 et offert au roi Charles VIII. Le manuscrit qui servit à la dédicace se trouve à la Bibliothèque royale (n° 9677). On lit à la fin la souscription suivante tracée au vermillon :

Expliciunt les Vigilles de la mort du feu Charles Septiesme à neuf pseaulmes et à neuf leçons, achevées à Challiau près Paris, la vigille saint Michel iiije quatre vingtz quatre. Excusez l’acteur qui est nouveau. Marcial de Paris.

L’auteur se dit nouveau : il faut entendre au métier des vers.

Les Vigiles de Charles VII ont eu beaucoup d’éditions gothiques. Les modernes les ont tenues en moins grande faveur, car elles n’ont été réimprimées qu’une fois dans le siècle dernier. Nous en extrayons ce qui concerne Jeanne d’Arc, bien que le fond du récit soit le même que celui de Chartier ; mais on y trouve de plus, outre quelques différences de détail, des réflexions intéressantes et une mention du procès de réhabilitation, la seule qui ait été consignée dans un écrit français du quinzième siècle.

 

En ceste saison de douleur21

Vint au roy une bergerelle

Du villaige dit Vaucoulleur,

Qu’on nommoit Jehanne la Pucelle.

C’estoit une povre bergière

Qui gardoit les brebiz ès champs

52D’une doulce et humble manière,

De l’aage de dix huit ans.

Devant le roy on la mena

Ung ou deux de sa congnoissance,

Et alors elle s’enclina

En luy faisant la reverence.

Le roy par jeu si alla dire :

Ha ! ma mye, ce ne sui-je pas.

A quoy elle respondit :

Sire,

C’estes vous, ne je ne faulx pas.

Ou nom de Dieu, si disoit elle,

Gentil roy, je vous meneray

Couronner à Rains, qui que veille,

Et siége d’Orleans leveray.

Le feu roy sans soy esmouvoir,

Clercs et docteurs si fist eslire,

Pour l’interroguer et savoir

Qui la mouvoit de cela dire.

A Chynon fut questionnée

D’ungs et d’autres bien grandement,

Ausquels, par raison assignée,

Elle respondit saigement.

Chascun d’elle s’esmerveilla,

Et pour à vérité venir,

De plusieurs grans choses parla

Qu’on a veues depuis advenir.

Elle dist tout publicquement :

Que le feu roy recouvreroit

Tout son royaulme entièrement,

Et que Dieu si luy ayderoit.

Finiz lesquelz verbes et termes,

Requist au roy et à ses gens

Qu’on lui baillast harnoys et armes

Pour s’en aller à Orléans.

53Ladicte supplication

Fut octroyée sans contredire,

Et par déliberation,

Eut gens d’armes pour la conduire.

Loré et autres gens de guerre

Si l’en emmenèrent

à Bloys, Où de là print chemin et terre

Pour aller dessus les Angloys.

Vivres et biens furent chargez

Pour mener dedans Orléans,

Et les Françoys la nuyt couchez

En Soulongne parmy les champs.

Le lendemain vindrent sarrer

Près d’une bastille aigrement,

Tant qu’en firent désemparer

Les Anglois moult légièrement.

Non obstant toute résistance,

La Pucelle et Françoys passèrent,

A tous leurs vivres et puissance ;

Dont la ville fort confortèrent.

Depuis, eulx retournez

à Bloys, Elle prya qu’on allast querre

Dedans l’église de Fierboys

Une espée, pour elle, de guerre.

L’en y envoya sans desdit.

Et fut trouvé ladicte espée

Tout ainsi comme elle avoit dit,

Et après lui fut apportée22.

Dunoys alors vint arriver,

Priant chascun qu’on fist debvoir

D’aller ledit siége lever,

Ou tout estoit perdu pour voir.

54La veille de l’Ascension,

En l’an quatre cens vingt et neuf,

Tous si prindrent affection

D’y aller et couraige neuf.

Si partirent en bel arroy,

Ayant desir d’y traveiller,

Là menant vivres et charroy

Pour les Françoys avitailler.

Icelle Pucelle fist dire

Aux Angloys, comment que ce feust,

Qu’iiz s’en allassent belle tire,

S’ilz ne vouloient qu’il leur mescheust.

Par despit et pour eulx venger,

Atachèrent de toutes pars

Celluy hérault et messagier,

Voulant qu’il fust brulé et ars.

Si envoyèrent à Paris,

Pour eulx en conseillier adoncques ;

Mais cependant furent péris,

Et n’eut ledit hérault mal oncques.

Les Françoys dans la ville entrèrent

O leurs vivres et estandart,

Presens les Angloys, qui n’osèrent

Lors partir de leur boullevart.

Environ trois heures après,

Les chiefz de guerre et gens de ville,

La Pucelle estant au plus près,

Si gaignèrent une bastille.

Là bien mourut soixante Angloys,

Et de leurs gens et parsonniers

Renduz au conte de Dunoys

Quelque vingt deux prisonniers.

Le soir passèrent la rivière

Les Françoys devers la Soulongne,

55Pour assaillir en la manière

Qu’on avoit emprins la besongne.

Les Angloys estans ès bastilles

De la Beausse et des Augustins,

Ne firent ce jour grans castilles,

Et n’y eut grans cops ne tatins.

Mais quant les François sur le tart

Les basteaulx vouldrent repasser,

Angloys saillirent à l’escart,

Les cuidans tuer et blesser.

Sur quoy pié ferme si leur tindrent.

Et après moult grosse castille,

Les François firent tant qu’ilz prindrent

Et gaignèrent une bastille.

Ung samedi, le lendemain,

Si eurent de la peine mont,

En combatant de main à main

Contre la bastille du pont.

Chascun frappoit à l’estourdy,

Pour cuider gaigner le fossé ;

Et dura l’assault puis midy

Jusques au soleil resconssé.

La Pucelle si eut ung cop

D’ung traict qui sur elle glissa ;

Mais non obstant le mal et tout,

Oncques l’ost si n’en delaissa.

Tout chascun de cueur et couraige

Y traveilloit à grant puissance ;

Et eust-on véu faire raige

De faiz d’armes et de vaillance.

Si advint qu’en ung mouvement

Les François dans le ville entrèrent,

Et que par armes vaillamment

Lesdittes bastilles gaignèrent.

56Là y eut mains Anglois tuez

En cest assault, comme on peut croyre,

Et les autres furent nayez

Par leur pont qui fondit en Loyre.

En la ville sceues les nouvelles,

Toutes les cloches si sonnèrent,

En faisant grant feste à merveilles,

Et partout Te Deum chantèrent.

Et là le conte de Dunoys,

L’admiral, Poton et La Hyre,

Gaucourt et autres chiefz françoys,

Firent grant vaillance à voir dire.

Talbot, au dimanche matin,

Ledit siége désempara,

Et print son voyaige et chemin

Vers Mehun sur Loyre, où il tira.

Comme Talbot si s’en alloit,

Ung augustin, son confesseur,

Ung François prisonnier vouloit

Amener après son seigneur.

Mais ledit François enferré

Par l’augustin devant les gens,

Se fist porter bon gré mau gré

Sur son col dedans Orléans.

Après le conte de Suffort,

Atout cinq cens lances d’Anglois,

Vint Gergueau fortiffier fort

Pour là résister aux François.

Ledit Gergueau fut assailly,

Où les Anglois très fort se tindrent,

Monstrans non avoir cueur failly ;

Mais les François d’assault la prindrent.

A la prinse dudit Gergueau,

57Y eut quelque cinq cens Anglois.

Qui là si laissèrent la peau,

Sans les prisonniers des François.

Aussi le conte de Suffort

Fut soubz le pont prins prisonnier,

Et son frère nayé ou mort,

Qui fait avoient debvoir entier.

Delà les François et Pucelle

Si vindrent devant Baugency,

Dont les Anglois eurent paour telle,

Que tous se misdrent à mercy.

Avant l’assault se composèrent ;

Aussi leur en estoit besoing ;

Et atant d’illec s’en allèrent

Ung chascun le baston ou poing.

Environ deux heures après

Vindrent nouvelles en la ville

Que Tallebot marchoit là près,

Et d’Anglois bien quelque cinq mille.

Le sire d’Escales, Fastot,

Avec eulx arrivez estoient,

Pour secourir à Tallebot,

Dont les Anglois gros se portoient.

Lors les chiefz et seigneurs de France,

Qui avoient esté à Orleans,

Si se misdrent en ordonnance

Pour les aller combatre ès champs.

Oultre Richemont, connestable,

Avec d’Alebret, d’Alençon

Y vint en compaignie notable,

Et en armée de grant façon.

Chascune des parties tira

Qui mieulx mieulx en très bel arroy,

Tant que guères ne demeura

58Qu’ilz se trouvèrent à Patay.

Les Anglois auprès d’ung villaige

Estoient en bataille attendans,

Et lors les François de couraige

Si frappèrent sus piez dedans.

La Pucelle, Poton, La Hire,

Chargèrent sur ceulx de cheval,

Tellement qu’ilz les firent fuyre

En abatant plusieurs aval.

Puis les batailles s’assemblèrent,

Et combatirent grandement ;

Mais les François le champ gaignèrent,

Et la victoire vaillamment.

Illà d’Anglois et de leurs gens

Si mourut, par nombre compté,

Quelque environ vingt et trois cens,

Et deux cens prins d’autre costé.

Le sire d’Escalles, Fastot

Et autres furent prisonniers,

Et aussi ledit Tallebot,

Puis mis à rançon de deniers.

La journée d’après advenant,

Mehun, Yanville, La Ferté,

Se rendirent incontinant,

Et d’autres villes à planté.

Or, notons icy la merveille,

Les faiz de Dieu et les vertus,

Quant à la voix d’une Pucelle

Les Anglois furent abatus.

Une chose de Dieu venue,

Un signe de Dieu amiable,

De quoy toutesvoyes la venue

Fut au royaulme prouffitable.

Nostre Seigneur communément

59N’a point acoustumé de ouvrer,

Ne de donner alleigement,

Quant ailleurs on le peut trouver.

Mais où nature et les humains

N’ont plus de povoir et puissance,

C’est alors qu’il y mect les mains,

Et qu’il fait sa grace et clémence.

Ou mois de juing d’icelluy an,

Le roy fist à tous assigner

Qu’ilz se rendissent à Gyen

Pour aller à Reins couronner.

Si eut tantost grant assemblée

Des barons et nobles de France,

Qui tous vindrent à ceste armée

De cueur en toute diligence.

Là furent les ducs de Bourbon,

Allençon, Vendosme, Dunoys,

Richemont, La Hyre, Poton,

Et tous les vaillans chiefz françois.

Plusieurs autres sans les mander

Si y vindrent pareillement,

Pour servir le roy et le ayder

Au fait de son couronnement.

Or, sur ce point est à noter

Que Reins, Troyes, Chaalons, l’Auxerrois,

Où il falloit se transporter,

Si estoient tenuz des Anglois.

Toute Champaigne et Picardie,

Brye, Gastinois, l’Isle de France,

Et le pays de Normandye,

Estoient en leur obeyssance.

Le roy, pour son pays conquerre,

Non obstant son chemin tira

60Droit devant la ville d’Auxerre,

Où son ost trois jours demoura.

Si luy fut faicte obéissance

Et entrée par les habitans,

Qui eurent une surcéance

Dont plusieurs ne furent contens.

De cest appoinctement ilà

Tremoulle si fut blasmé fort ;

Et puis Richemont s’en alla,

Car entre eulx y avoit discort23.

Le roy en l’ost si fist crier :

Que les gens d’armes si allassent

Avec leurs chiefz, sans delayer,

Et sans ce qu’en riens s’amusassent.

Ladicte Pucelle, en allant,

Si rencontra devant sa veue

Deux fillectes et ung galant

Qui là menoient vie dissolue.

Si frappa dessus ruddement,

Tant qu’elle peut de son espée,

Et sur gens d’armes tellement,

Qu’elle fut en deux pars coupée.

De les batre n’estoit que bon ;

Et luy fut dit par l’assemblée

Que debvoit frapper d’un baton,

Sans despecer sa bonne espée.

Le roy, le lendemain matin,

Si mist en son obéissance

La ville de Saint-Florentin,

Qui luy fist grande révérence.

Delà chemina devant Troyes,

Où les Bourguignons et Anglois

61Saillirent dehors à monjoyes

Pour faire en aller les François.

Si demeura illec l’armée

Quelque environ six ou sept jours,

La gent estant toute affamée,

Par faulte de pain et secours.

Les gens d’armes mouroient de faim,

Et estoit chascun descrepy,

Car ilz ne mengeoient que le grain

De blé qui croissoit en l’espy.

Ces bourgois de Troyes bien vouloient

Eulx rendre au roy entièrement ;

Mais les Anglois les empeschoient

Tant qu’ilz povoient incessamment.

Si fut tenu conseil serré

Par le roy, qu’on avoit affaire,

Où fut dit et delibéré

Qu’il valloit mieulx de se retraire.

Les ungs assignoient la raison

Parce qu’ilz n’avoient de quoy vivre,

Et qu’en si très briefve saison

L’on n’eust peu telle œuvre poursuivre.

D’autre part la ville estoit forte,

Non ainsi de legier à prendre,

Veu l’assemblée et la cohorte

De tant d’Anglois à la deffendre.

Oultre n’avoit artillerie

A souffisance ne autrement,

Pour rompre ou faire abaterie,

N’argent à faire le payement.

L’oppinion d’aucuns fut telle ;

Mais ung entre autres alla dire

Qu’on devoit oyr la Pucelle

Pour la conclusion eslire.

62Si fut envoyée querre en l’ost ;

Et après qu’elle fut venue,

L’en luy recita aussitost

L’oppinion dessus tenue.

Si dist qu’on ne devoit ce faire,

Enhortant chascun de pener

Et à l’entreprinse parfaire,

Pour aller le roy couronner.

Ou nom de Dieu, ce disoit-elle,

Gentil roy, dans deux jours enterez

Dans vostre ville de Troyes belle,

Et par force ou amour l’aurez.

Qui en seroit, dist le chancelier,

Seur dedans dix, on actendroit ;

Mais de riens faire et traveiller,

Point d’apparence n’y auroit.

Toutesvoyes, après ce langaige,

Tous les François finablement

Prindrent en eulx cueur et couraige

De procéder oultre amplement.

Cela conclud, elle monta

Sur ung beau grand courcier en main,

Et en l’ost si se transporta

A tout un baston en sa main.

Ilà fist dresser et porter

Tables, fagotz, huys et chevrons,

Pour faire taudiz à gecter

Une bombarde et deux canons.

Quant ceulx de la ville de Troyes

Si virent ceste diligence,

Ilz requisdrent par toutes voyes

Parlamenter et surcéance.

Puis vindrent prendre appoinctement

Avecques le feu roy de France,

63En lui rendant entièrement

La ville en son obéissance.

Mais il fut dit que les Anglois

Et gens de guerre s’en yroient

Avecques leurs biens et harnoys,

Et leurs prisonniers emmenroient.

Ainsi, le lendemain, le roy

Entra en sa ville de Troye,

En belle ordonnance et arroy,

Et là fut receu à grant joye.

Les enffans Noël si crièrent ;

Feuz et esbatz là furent faiz ;

Et luy et ses gens festoièrent ;

Dont ilz furent trestous reffaiz.

Les Anglois vouloient au partir

Leurs prisonniers françois mener ;

Mais la Pucelle conscentir

N’y voult, ne souffrir emmener.

Elle mesme vint à la porte

Ès mains des Anglois leur oster,

En leur disant de bonne sorte

Que ne les lairroit transporter.

Les François si s’agenoullèrent,

Luy priant qu’elle leur aydast,

Et sa grace là implorèrent,

Affin que de ce les gardast.

Les Anglois vouldrent soustenir

Que c’estoit grant fraude et malice

De contre le traictié venir,

Requerans qu’on leur feist justice.

Le roy, qui en sceut la nouvelle,

Si commença à soy soubzrire

Du desbat et de la querelle,

Et en fut joyeulx, à voir dire.

64Brief convint pour les prisonniers

Qu’il payast aux Anglois contant

Tout leur rançon de ses deniers ;

Ainsi chascun si fut content.

Quant les Anglois, selon l’accord,

Eurent leur argent et rançon,

Ilz louèrent le feu roy fort,

L’appellant prince de façon.

Il fut prisé pour sa justice

Qu’il gardoit à ses ennemis,

Et qu’il avoit en l’exercice

De son ost, touz abuz postmis.

Quans en y a qui eussent dit :

Les villains sont plus que payez ;

Si s’en voisent sans contredit,

Ou qu’ilz soient penduz ou nayez.

Hà ! déa ! ce n’est pas la forme

De gens payer et les guider ;

Ainçois convient à chascun homme

Son droit et la raison garder.

Puis le roy, le jour ensuivant,

Se mist sur les champs à puissance,

Où ceux de Chaalons au devant

Luy vindrent faire obéissance.

L’évesque et bourgoys l’emmenèrent

Dans la ville honnorablement,

Et le soir tous le festoièrent

Moult richement et grandement.

Le lendemain vint devant Reins,

Où, quand les bourgois si le virent,

Comme de joie rempliz et pleins,

Toutes les portes luy ouvrirent.

Là fut sacré et couronné

En la manière acoustumée,

65Et fut ce jour là ordonné

A faire chière inestimée.

L’arcevesque, lors chancelier,

Si fist l’office de la messe,

Où avoit des gens ung millier,

Menant grande feste et lyesse.

Les ducs de Bar et de Lorraine,

Commercy et de grands seigneurs,

Vindrent à son service et règne

Eulx offrir, et d’autres plusieurs.

Tous messeigneurs du sang de France,

Qui furent au couronnement,

Si acquirent moult excellence,

Loz et honneur moult largement.

Aussi les barons, chevaliers,

Nobles qui y vindrent aydier,

Cappitaines, gens, escuyers,

En furent à recommander.

Les nouvelles vindrent aux yeulx

De tout le royaulme de France,

Dont plusieurs si furent joyeulx

Pour estre en son obéissance.

 

Notons icy comment Fortune,

Gouvernée par le veil de Dieu,

Après grant mal et desfortune,

Si donne grant joye en ce lieu.

Qui eust cuidé ne espéré

Qu’en si très petit mouvement

Le roy eust ainsi prospéré,

Ne venu au couronnement ?

Veu le cas et empeschement,

La chose n’estoit pas facille

66D’y advenir si promptement ;

Mais à Dieu riens n’est difficille.

Ce qu’il veult permettre est tost fait,

Sans ce que nul y puisse nuire,

Et est son ouvraige parfait

Où l’en ne treuve que redire.

Se Fortune au commencement

Si donne persécution,

C’est pour après plus haultement

Octroyer consolation.

Boëce dit en son tiers livre

Que fortune adverse est plus seure

Pour congnoistre Dieu et bien vivre,

Et preuve que c’est la meilleure.

Elle impartist humilité,

Elle soustient tous aspres deulz,

Et après, par prospérité,

Ung seul bien si fait valoir deux.

Plusieurs au monde se complaignent

De Fortune et maleureté

Disans que les maulx qui adviennent

Résident en sa faculté ;

Et comme s’elle feust maistresse

Du monde et du gouvernement,

Maintiennent que joye ou tristesse

Procèdent d’elle seullement.

Et s’il advient perdition

De quelque bataille ou journée,

Dient que c’est constellation

De fortune prédestinée.

Cela si est fort à congnoistre,

Quant l’ung s’en loue, l’autre s’en deult ;

Mais par dessus Dieu, qu’est le maistre,

Si donne la victoire où veult.

67Le feu roy Charles trespassé,

Eut de grans hurts terriblement,

Et se trouva fort bas perssé,

Sans nul espoir d’alleigement.

Il advint mesmes en ung an

Qu’il perdit à dommaige et dueil

Le siége et journée de Cravan,

Et la bataille de Vernueil.

Et puis au siége d’Orléans,

Où tout devoit estre conclus,

La journée nommée des harans ;

Et par ainsi n’en povoit plus.

Despuis Fortune à cop tourna,

Pour au résidu luy pourveoir,

Et Dieu la victoire donna

A cil qui la devoit avoir.

Les François lors se rallièrent

En prenant couraige terrible,

Et de plus en plus prospérèrent,

Ne riens leur estoit impossible.

Ne fut-ce pas moult grant merveille

D’avoir réveillé tant de gens

Au bruit d’une simple Pucelle

Et bergière nourrie ès champs ?

Las ! en peu d’heure Dieu labeure,

N’au besoing jamais ne default ;

La chose qu’il veult faire est seure,

Et sçait bien tousjours qu’il nous fault.

Après ledit couronnement,

Le roy, avec sa compaignie,

De Reins vint logier droittement

A Saint-Marcoul dans l’abbaye.

68Là sur luy fut fait grant service

Et des ordres moult solempnelles,

Car au moyen du sacrifice

Le roy guérit des escrouelles.

D’illecques s’en vint à Velly,

Où il demoura tout le jour,

Et se reduisirent à luy

Les lieux et pays d’alentour.

Après, à Laon si tresmit

Ung hérault aux armes de France,

Et tantost la ville se mist

En sa planière obéissance.

Si fut là receu à grant joye,

Et fist la ville grant devoir ;

Puis le roy si tira sa voye

Vers Soissons, pour entrée avoir.

Mais tout ainsi pareillement

Luy firent plaine obéissance,

En le festoiant grandement,

Et tous ceulx de son aliance.

A luy se rendirent aussi

Tout à cop, en ung mouvement,

Chasteau-Thierry, Provins, Cressy,

Et d’autres villes largement.

Si vindrent nouvelles en l’ost

Que le duc de Beffort venoit,

Et qu’il arriveroit tantost

A douze mille qu’amenoit.

Adonc le roy fist en bataille

Mectre ses gens, et bien en point,

Pour frapper d’estoc et de taille ;

Mais les Anglois n’y vindrent point.

Après, le roy vint à Cressy

Et seut de vray que les Anglois

69Si estoient venuz à Mictry,

Pour lors combatre les François.

Là les batailles se dressèrent

Tant d’ung costé comme de l’autre,

Et si près et avant marchèrent

Qu’ilz s’entrevéoient bien l’ung l’autre.

Les escarmoucheurs et coureux

Si venoient courir à puissance

En ung villaige nommé Thieux,

Joignant dudit Mictry en France.

Là au devant dudit villaige

Se tindrent ung jour tout parfait,

Sans frapper ne porter dommaige,

Et ne firent riens en effet.

Le duc de Bethfort se tira

A Senlis et y fut logier,

Et le feu roy se retira

A Crespy pour soy hebergier.

Le lendemain vint à Compieigne

Et y entra à grant puissance,

Atout la bannière et enseigne

Des nobles fleurs de liz de France.

Ceulx de la ville de Senlis

Luy firent après assavoir

Qu’ilz desiroient les fleurs de lis,

En offrant de le recevoir.

La ville très bien y ouvra,

Et y entra le roy joyeulx.

Plus, de là Beauvais recouvra,

Dammalle, et plusieurs autres lieux.

Le duc de Bethfort, qui le sceut,

Tantost à Rouen s’en alla,

Pour doubte que l’en ne s’esmeut,

Et mist garnison cà et là.

70Puis le roy vint à Sainct-Denis,

Qui luy rendit obéissance,

Laigny avec le plat pays,

Dependences et l’adjacence.

Oultre, en procédant plus avant,

Son ost tira à La Chappelle,

Et de là au Molin-à-vent24,

Où y eut escarmouche belle.

Les Angloys qu’estoient à Paris

Tous ensemble se retirèrent,

Affin qu’ilz ne feussent peris,

Et les murs si fortifièrent.

Le lendemain grant compaignie

De l’ost des François à Monceaulx

S’en vindrent faire une assaillie

Jusques au Marché des Pourceaulx.

Soubz la montaigne s’embuschèrent

Pour illec ester à couvert,

Et de là gaigner s’en allèrent

D’assault ung petit boullevert.

D’un costé et d’autre canons

Et coullevrines si ruoient,

Et ne voyoit-on qu’empanons

De flesches qui en l’air tiroient.

Adonques Jehanne la Pucelle

Se mist dans l’arrière fossé,

Où fist de besongner merveille,

D’un couraige en ardeur dressé.

Ung vireton que l’en tira

La vint en la jambe assener ;

Et si point n’en désempara,

Ne ne s’en voult oncques tourner.

71Boys, huys, fagotz faisoit gecter,

Et ce qu’estoit possible au monde,

Pour cuider sur les murs monter ;

Mais l’eaue y estoit trop parfonde.

Les seigneurs et gens de façon

Lui mandèrent s’en revenir,

Et y fut le duc d’Alençon

Pour la contraindre à s’en venir.

L’ost à Saint-Denys retourna,

Où par humbles et dévotz termes

Elle offrit, laissa et donna

Le harnoiz dont avoit fait armes.

Atant le roy se despartit,

Et ès pays redduiz cà là

Mist de ses gens, et puis partist

Vers Berry, où lors s’en alla.

Ung peu après son partement,

Plusieurs Anglois se assemblèrent

Pour eulx tirer diligemment

A Saint-Denys, où ilz entrèrent.

Les armures de la Pucelle

Ylà vindrent prandre et saisir

Par une vengeance cruelle,

Et en fisdrent à leur plaisir.

 

Au retour du sacre à Gien,

Le roy si voulut envoyer

La Pucelle devant Rouen

Pour conquester et besongner.

Tremoille et autres oppinèrent

Qu’il n’en estoit point de mestier,

Ains d’Albret et elle envoièrent

Devant Saint-Pierre-le-Moustier.

71Illà devant la ville furent

En belle ordonnance et arroy,

Faisans si grant devoir qu’ilz l’eurent,

Et qu’elle fut rendue au roy.

Après à La Charité vindrent,

Affin de l’assiéger et prandre,

Où l’espace d’ung moys se tindrent

Sans l’avoir ou la faire rendre.

De l’an MCCCCXXX.

Cest an du pays de Berry

Si se departit la Pucelle,

Pour venir secourir Laigny,

Et d’autres gens avecques elle.

Lors estoit bruyt que les Anglois

Le vouloient venir assegier ;

Et l’eussent fait, se les François

Ne les eussent fait deslogier.

Si vint après à congnoissance

Que quelques trois cens combatans

D’Anglois estoïent en la France,

Le pays pillans et gastans.

Adonc elle, Loré, Foucault,

Et ung autre nommé Parrecte25,

Les cerchèrent par bas et hault,

Pour parler bien à leur barrecte.

Si advint qu’ilz se rencontrèrent,

Et que les François desconfirent

Les Anglois, dont plusieurs tuèrent,

Et les autres si s’enfouyrent.

73Les Bourguignons et les Anglois,

Oudit an, atout leur enseigne,

Vindrent assiéger les François

A Choisy, auprès de Compieigne.

Les contes d’Arondel, Suffort,

Messire Jehan de Luxembourg,

Si y traveillèrent moult fort,

En mectant le siége à l’entour.

Lors Poton et ses gens passèrent

L’eaue, d’entre le Pont et Soissons,

Et des Anglois plusieurs tuèrent

Parmy les bois et les buissons.

Ledit Choisy se deffendit

Assez, et puis soudainement

Le cappitaine le vendit

Aux Anglois deshonnestement.

Par le moyen de la besongne,

Luy fut promis grant avantaige

Et grans dons du duc de Bourgongne

Par les conducteurs de l’ouvraige.

Delà Bourguignons et Anglois

Si vindrent Compieigne assieger,

Où la Pucelle et les François

Y arrivèrent sans targier.

Là y eut courses, escarmouches

Et saillyes qui assez durèrent,

Si advint qu’à unes approuches

Les François très fort reculèrent.

Lors au conflict et par surprinse,

Comme chascun tiroit arrière,

Ladicte Pucelle fut prinse

Par ung Picart, près la barrière.

Ledit Picart si la bailla

A Luxembourg lec assistant,

74Qui la vendit et rebailla

Aux Anglois pour argent contant.

Si en firent après leurs monstres,

Comme ayans très fort besongné,

Et ne l’eussent donnée pour Londres,

Car cuidoient avoir tout gaigné.

Chascun d’elle si fut marry.

Depuis Poton, à son enseigne,

Se partit de Chasteau-Thierry,

Pour delà venir à Compieigne.

Boussac, lors mareschal de France,

Vendosme avec autres seigneurs,

Au siége vindrent à puissance,

Avec d’autres François plusieurs.

Laditte ville s’endura

Moult d’afflictions et de peines,

Car le siége devant dura

Plus de troys mois et six sepmaines.

Si firent tant lesditz François

Qu’ilz gaignèrent ung grant fossé

Qu’avoient fait faire les Anglois

Afin qu’homme n’y feust passé.

Cela fait, dans les champs entrèrent,

Entre la forest et ung lieu

Auprès duquel ilz rencontrèrent

Les Anglois estans à Biaulieu.

Lors Poton, près de la Justice,

Ayant avec luy six vings lances,

Si mist ses gens en exercice

Pour combatre et faire vaillances.

Quant ceulx de la ville si virent

Que c’estoit à bon esciant,

Tous en ung mouvement saillirent

Pour joindre aux François quant et quant.

75Si vindrent à une bastille

D’Anglois et de Portingalois,

Où là en mourut belle bille,

Car de cent n’en eschappa trois.

Les gens de Poton aussi vindrent

A ungne bastille à charniers,

Laquelle par assault ilz prindrent,

Avecques plusieurs prisonniers.

Les Anglois voyans à costé

La perte desdittes bastilles,

Si se misdrent à saulveté

Et tantost tirèrent leurs quilles.

Les Bourguignons si s’en allèrent

En leur pays semblablement ;

Et ainsi les François levèrent

Ledit siége honnorablement.

 

Atant les Anglois s’en allèrent,

Non pas en joyeuse manière,

Et à Rouen en emmenèrent

La Pucelle pour prisonnière.

Elle estoit très douce, amyable,

Moutonne, sans orgueil n’envie,

Gracieuse, moult serviable,

Et qui menoit bien belle vie.

Souvent elle se confessoit

Pour avoir Dieu en protecteur,

Ne guères feste se passoit

Que ne receust son Créateur.

Mais ce non obstant les Anglois

Aux vertuz et biens ne pensèrent,

Ainçoys, en haine des François,

Très durement si la traictèrent.

76Après plusieurs griefz et excès

Inférez en maintes parties,

Lui firent ung tel quel procès

Dont les juges estoient parties.

Puis au dernier la condampnèrent

A mourir doloureusement,

Et brief l’ardirent et brullèrent

A Rouen tout publicquement.

Ainsi velà le jugement

Et la sentence bien cruelle

Qui fut donnée trop asprement

Contre icelle povre Pucelle.

Si firent mal ou autrement,

Il s’en fault à Dieu rapporter,

Qui de telz cas peut seullement

Lassus congnoistre et discuter.

Toutesvoyes, avant son trespas,

Dist aux Anglois qu’ung temps vendroit

Qu’ung pié en France n’auroient pas,

Et qu’on les dehors chaceroit.

Que le feu roy prospèreroit,

Et qu’au dernier, sans contredit,

Son royaulme recouvreroit ;

Et atant l’esperit rendit.

Brief plusieurs choses si narra

Qu’on a veu depuis advenir

Tout ainsi qu’elle déclaira,

Dont à aucuns peut souvenir.

 

Longtemps après ce jugement,

La mère, aussi les frères d’elle,

Requisdrent au roy vengement

De la mort et sentence telle.

77Le bon seigneur, considérant

Qu’avoit esté en son service,

Et fait beaucoup en l’onnorant,

Si remist le cas en justice.

De fait envoya le procès

A Romme, devers le Saint-Père,

Où là sans faveur ne accès,

Fut bien veue au long la matière.

Ce fait, il bailla mandement

Pour lors citer les commissaires

A soustenir leur jugement

Et appeler parties contraires.

Les Anglois furent appellez

Et les parties sollempnement,

Examens faiz et recollez

Sur la vie d’elle entièrement.

Juvenel, de Reins arcevesque,

Grans gens de justice et de bien,

Chartier, de Paris lors évesque,

Et autres y ouvrèrent bien.

A Rouen si se transportèrent,

Où le jugement estoit fait,

Et gens de bien examinèrent

Pour savoir vérité du fait.

Après, le procès fut porté

Au Saint-Père et aux cardinaulx,

Et fut bien veu et visité

En grant diligence et travaulx.

Et le tout veu finablement,

Fut dit, par sentence autenticque,

Le procès et le jugement

Fait contre la Pucelle, inicque,

Estre abusif, défectueux,

Et qu’à tort si fut condampnée

78Par non juges, suspectueux,

Disant leur sentence erronée.

Ou procès de son innocence

Y a des choses singulières ;

Et est une grande plaisance

De veoir toutes les deux matières

Ledit procès est enchesné

En la librarie Nostre-Dame

De Paris, et fut là donné

Par l’évesque, dont Dieu ait l’âme26.

79VI.
Le mystère du siège d’Orléans

Cet ouvrage, dont l’auteur est inconnu, n’a pas moins de vingt-cinq mille vers. Il est conservé à la Bibliothèque du Vatican parmi les manuscrits de la reine de Suède, occupant à lui seul tout le manuscrit 1022 de cette collection, qui est un petit in-folio en papier, composé de 509 feuillets et écrit en cursive gothique du commencement du XVIe siècle.

M. Paul Lacroix est le premier, à ma connaissance, qui ait signalé aux curieux le mystère du siège d’Orléans, et cela dans le septième volume de ses Dissertations sur quelques points curieux de l’histoire de France (Paris, 1839). Depuis un érudit allemand, M. Adelbert Keller, en donna une notice plus étendue, accompagnée d’extraits, dans un livre qui parut à Manheim en 1844 sous le titre de Romvart. Enfin, j’ai moi-même entre les mains un volumineux cahier de notes prises sur le manuscrit du Vatican par M. Salmon, élève de l’École des chartes. Grâce à ces notes aussi bien qu’aux indications de MM. Lacroix et Keller, j’ai pu me faire une juste idée de la valeur que présente, comme document historique, l’ouvrage en question.

Cette valeur est nulle, je me hâte de le dire, non parce que l’auteur s’est éloigné de l’histoire, mais au contraire parce qu’il l’a suivie de trop près. Sa pièce n’est autre chose que le Journal du siège, dialogué et mis en vers, avec une exposition dont l’idée est empruntée à la Chromique de la Pucelle.

L’ouvrage commence ainsi sur le premier feuillet du manuscrit :

Le mistère du siege d’Orléans, fait, composé et compillé en la manière cy après déclarée. Et premièrement Sallebry commance en Engleterre et dit ce qui ensuit :

80Très haulx et très puissans seigneurs,

Vous remercy des grans honneurs

Dont vous a pleu ainsi me faire,

Quant vous autres, princes greigneurs,

Qui estes les conservateurs

De tout nostre territoire,

Me vouloir faire commissaire

Estre [et] lieutenant exemplaire :

C’est de Henry, noble roy de renom.

Pour le jour d’uy, n’est de si noble affaire.

De France est roy, il en est tout notoire,

Et d’Engleterre, qui est son propre nom.

Or suis-je dont, par la vostre sentence,

Son lieutenant, par la vostre ordonnance,

Esleu par vous, pour conduire sa guerre ;

Dont plusors sont de vostre appartenance

Plus suffisant et de magnificence

Pour besoigner mieulx et savoir conquerre ;

Mais puis qu’ainsi l’avez volu requerre,

Obeyr veul à vous tous sans enquerre,

Et y vaquer de tout mon pensement.

Sur les François nous devons tous acquerre,

Que de bon droit nous appartient leur terre

Et leur royaulme aussi entièrement, etc., etc.

Ce discours tenu devant les lords est fort long, et plus longues encore sont les reparties qui le suivent. La fin de tout cela est d’amener en scène le duc d’Orléans, alors prisonnier à Londres, qui conjure Salisbury d’épargner les villes et terres de son domaine. Le général anglais promet, puis change de propos aussitôt qu’il a mis le pied en France. Telle est l’exposition.

La Pucelle ne paraît qu’au tiers environ de l’ouvrage (fo 172 du manuscrit). On la voit gardant les berbiz de son père et queusant en linge. Les orgues jouent et l’archange Michel se présente devant elle pour lui transmettre les ordres de Dieu. On passe de 81là à Vaucouleurs, dans l’hôtel de Baudricourt ; puis on retourne à Orléans pour assister à la passe d’armes qui, selon le Journal du siège, eut lieu le dernier jour de l’an entre deux hommes d’armes français et deux anglais. On voit après cela l’escarmouche où le Bour de Bar fut fait prisonnier, puis l’arrivée des Auvergnats, puis la bataille des Harengs, etc., etc. ; et ainsi se succèdent toutes les actions militaires du siège, à grand renfort de trompettes et clairons qui prennent la plupart du temps la place du discours. L’étendue des rubriques destinées à expliquer les mouvements de scène montre que le spectacle était plutôt pour les yeux que pour les oreilles.

Voici, par exemple, comment le dernier assaut des Tourelles est expliqué aux feuillets 339 et 340 du manuscrit :

Lors les trompetes sonneront de plus fort en plus fort, et seront les Anglois tous esbayz de voir celle puissance revenir sur eulx ; et y a ung grand assault ; et ceulx de la ville sonneront et saudront pour venir secourir la Pucelle et gens d’armes, et feront des planches de bois pour venir aux Tourelles et passer sur les arches rompues, et puis viendront ayder au bouloart de la Belle-Croix, et de si grant force, d’un cousté et d’autre, que les François gaigneront le bouloart des Tourelles et se retraieront Glasidas et autres cappitaines grant nombre d’Anglois sur le pont, lequel avoyent rompu. Et tout à coup cherra ledit pont soubz lesdits Anglois et seront tous noyez : c’est assavoir Glasidas et le seigneur de Pont, le site de Molins, le bailly de Mente et plusieurs autres. Et furent prises les Tourelles d’assault et tout tué, fors que ung peu de prisonniers qu’on amena en la ville.

Le mystère se termine par le retour triomphal de la Pucelle et des capitaines à Orléans, après la victoire de Patay. Talbot et les 82autres prisonniers anglais marchent devant le cortège aux cris de Noël ! poussés par la population entière. Jeanne s’arrête, fait faire silence à la multitude et débite une harangue d’actions de grâces dont voici la péroraison :

Si vous encharge faire les processions

Et louer Dieu et la Vierge Marie,

Dont par Anglois n’a point esté ravie

Vostre cité ne ses possessions.

En voilà assez pour un livre comme celui-ci. Je laisse aux amateurs de notre ancien théâtre le soin d’analyser plus au long ou même de publier, si bon leur semble, le manuscrit du Vatican.

J’ajoute, à propos de représentation dramatique, que la Pucelle avait un rôle dans une pièce jouée à Ratisbonne en 1430. C’est M. de Hormayr qui allègue ce fait d’une manière tout à fait incidente dans son Taschenbuch pour 1834 (p. 326). Le sujet de la pièce allemande étant la guerre contre les Hussites, Jeanne n’y figurait sans doute qu’à raison de la lettre qu’elle adressa à ces hérétiques le 3 mars 1430. (Voyez ci-après la pièce n° XXIV.)

83VII.
Valeran Varanius

Il faut parler de cet auteur à cause de l’autorité très grande dont il jouit par le fait des historiens de Jeanne d’Arc. Il était natif d’Abbeville et théologien de la Faculté de Paris. Son nom français n’est pas connu. Devant quelques-uns de ses vers qui parurent en 1501, il est appelé de Varanis, et adjectivement Varanius en tête de son poème sur la Pucelle. Ce poème, la seule chose de lui qui nous intéresse, a pour titre De gestis Joannæ virginis Francæ27, egregiæ bellatricis, libri IV. Il le composa, de son aveu, avec les pièces de l’un et de l’autre procès qu’il avait connus par le manuscrit de Saint-Victor28. L’histoire y est en effet suivie très exactement, et le poète ne s’est permis que des fictions conformes à ce qu’on apprend par les interrogatoires de Jeanne. Toutefois, par l’expression et par la mise en scène, le sujet se trouve entièrement travesti, et l’on peut dire que l’exactitude des recherches se dérobe sans cesse sous l’emphase du rhétoricien.

Très-frappés de voir un poète s’attacher ainsi aux documents, les modernes n’en ont pas moins attribué à Varanius la valeur d’un historien. De là vient que diverses circonstances mises dans ses vers passent pour des faits prouvés, quoiqu’on ne les trouve que là. Ainsi, c’est d’après son témoignage qu’on fait mourir Jacques d’Arc de chagrin par suite du supplice de sa fille.

Isabelle d’Arc dit cela dans le quatrième chant du poème :

Vir meus audito dilectæ funere prolis

Oppetiit, mortis causam exsecratus et ignes.

84Un long récit de ce qui se passa à Rouen lorsqu’on y fut informé de la prise de Jeanne appartient aussi en propre au poète abbevillois. Selon lui, une grave délibération aurait eu lieu le jour même au conseil de régence. Les lords étaient d’avis de faire égorger la Pucelle ou de la noyer sans forme de procès ; mais Warwick démontra qu’en la jugeant comme sorcière, on aurait le double avantage de la perdre et de déshonorer Charles VII. En conséquence, l’accusation de magie fut répandue parmi le peuple, d’abord mystérieusement et comme une semence destinée à fructifier sous peu. Un sermon du docteur Jean de Chastillon acheva la besogne, en édifiant les consciences sur le cas de sorcellerie :

Quumque ita res pendet, concrescit rumor in horas

Et venit in varium populus problema. Magiam

Obstupet indoctum vulgus crebroque requirit

Quid magicæ possint artes, quo auctore parentur ;

Sintne piis omnes adversæ moribus, et quo

Usque per has liceat vetitos descendere in usus.

Tum sedet in rostris Castilius atque ita fatur, etc., etc.

À propos du procès de réhabilitation dont Varanius a résumé les principaux incidents à la fin de son poème, il paraphrase ou feint une lettre que Charles VII aurait écrite au pape Calixte III pour obtenir le rescrit qui servit de fondement à la cause :

Callisto destinat unam

Carolus hac ferme verborum lege tabellam :

Maxime pontificum, qui sancto numine terras

Sub solo moderare Deo, cui tanta potestas

Ut cœlos aperire et apertos claudere possis,

Possis et Stygiæ reserare ergastula noctis :

Hæc sub apostolico libranda examine causa

Te petit, o sacrate pater : quam, quæso, paternis

Excipe visceribus, justoque attolle favore.

Flaccida quum magnis lugeret Gallia bellis,

Finibus Austrasiæ digressa juvencula, paucis

85Huc venit comitata viris, causamque rogata

Quæ suasisset iter, vel ubi tractaverat arma :

Respondit superis venisse auctoribus et rem

Non obiisse prius certis quam cognita signis

Constarent edicta Dei. Sed cætera coram

Disseret orator melius, nec epistola paucis

Rem caperet verbis. Tandem perfuncta recepto

Munere, post victos crebris conflictibus hostes,

Dum Compendiaci decertat in æquore campi,

Transfosso decumbit equo et venumdatur Anglis ;

Qui dirum scelus objiciunt vulgantque magiæ

Esse ream et sacra de relligione tenentem

Impie, ut adversus nostri moderamina sceptri

Dissidium patrare queant. Sic perfidus hostis

Destinat insontem flammis ; sed fraude retecta,

Versa alio res est. Fieri quæcunque per arma

Et ferrum licuit, tentavimus ; hoc tamen unum

Restat adhuc quod te propter contingere nemo

Audeat ; ista tuum poscit censura tribunal

Præcipias mores inquiri et facta Puellæ,

Quæque sit adversæ nequam sententia partis.

Toutes ces particularités, il faut en convenir, sont de la plus grande vraisemblance. Mais l’auteur les a-t-il tirées de documents authentiques ou bien de son cerveau ? Dans le doute, on fera bien de s’abstenir, ou au moins de ne citer jamais le De gestis puellæ Francæ que comme une autorité secondaire.

Il n’entre pas dans mon plan de reproduire un ouvrage qui offre si peu de garantie d’authenticité, eu égard surtout à son âge déjà bien postérieur aux faits. La première édition est sans date, mais accompagnée d’une épître préliminaire écrite en novembre 1516. C’est déjà le règne de François Ier. Je me bornerai à rapporter ici, comme renseignements utiles, l’épître préliminaire en question, qui est adressée au second Georges d’Amboise : les arguments du poème tels que les donne l’édition ; et enfin une petite 86pièce de vers en forme d’épilogue, composée pour l’abbé de Saint-Victor qui avait prêté à l’auteur le manuscrit du procès.

Ad R. P. Georgium de Ambasia W. Waranii epistola

Dignissimo in Christo patri, Georgio Ambasiano, Rothomagensi archiepiscopo, Valerandus Varanius, salutem.

Inter evolvendas Francorum annales, dignissime præsul, quum Johannæ virginis Francæ historiam perfunctorie decursam animadverterem, mihi persuasum feci non indignum fore laborem, si, per succisivi otii suffurationem, in re ipsa latius propaganda paulisper continerem studium ; id genus officii arbitratus dignum, quod nostri partem sibi vindicet ortus. Si enim arduis in negotiis patriæ prodesse non possimus, non ideo præclusum nobis fuerit iter quominus egregia virginis facinora memoriæ prodendo simus tolerandi. Mihi certe non solum, sed et quam plurimis bonis et studiosis viris, ejusmodi historia visa est quæ non penitus oblitescat ; nam si veterum fabulamenta, meras et inanes nugas referentia, non paucos illicibili quadam voluptate detinent, quanto magis hanc historiam impense legent posteri, ut quæ non de Gorgonibus aut Pandionis avibus conficta est ? Sane et in hanc usque diem superstites sunt plusculi qui virginem viderunt inter vivos agentem. Obiit enim Rothomagi, anno millesimo quadringentesimo tricesimo primo, quum urbi et toti fere provinciæ præes sent Angli. Elapsis subinde quatuor et viginti annis, Calixtus tertius, romanus pontifex, Remensem archiepiscopiim, Parisiensem et Constantiensem episcopos 87destinat judices, qui, priore lite, qua Puella autoribus Anglis damnata est, diligenter recensita et fideliter ultro citroque discussa, tandem innocentem et probam virginem fuisse definiunt. Si quempiam delectet plenius historiam nosse, ex coenobio Sancti Victoris Parisiensis librum repetat, quem aliquot dies mutuatus sum, ubi abunde et ex fori judiciarii ordine omnia quæ transcripsi, digeruntur. Sed hæc satis fuerint. Hunc autem laborem meum quo præsidio tutarer quum apud me requirerem, dignissime pater, feliciter actum esse cum libello existimavi si inter chartaceam supellectilem tuam ei locum benigne indulseris.

Ex Parisiis, decimo kalendas novembres anni quingentesimi decimi sexti supra millesimum. Vale.

Argumenta librorum De gestis Joannæ virginis Francæ.

Argumentum libri primi.

ln exordio narrationis habetur oratio Caroli Magni ad divam Virginem, pro pace impetranda. — Mariæ ad filium pro Gallis oratio. — Christi ad matrem responsio. — Causarum belli expositio. — Virginis ad Carolum Magnum adlocutio. — Angeli ad Joannam legatio. — Joannæ ad Deum oratio. — Ensis miracu losa proditio. — Joannæ ad Baudrecurtum oratie. — Roberti ad Joannam responsio. — Joannæ ad Carolum septimum progressio. — Joannæ in universitate Pictavensi examinatio. — Magna super ejus receptione disceptatio. — Longa Joannæ oratio, in qua multa de patria, parentibus et aliis ad eam pertinentibus commemorat. — Virginitatis Joannæ per reginam Siciliæ probatio.

88Argumentum libri secundi.

Primo habetur Aurelianensis ad Carolum legatio. — Mœsta Caroli ad Deum oratio. — Annonæ ad Aurelios delatio. — Aurelianensium exultatio. — Joannæ ad Anglos epistola. — Obsidionis descriptio. — Dunensis ad proceres oratio. — Joannæ pro invadendis Anglis exhortatio. — Francorum in Anglos congressio. — Mira Joannæ decertatio. — Francorum in agro pernoctatio. — Litterarum apud adolescentes deprehensio. — Apparatus belli primo diluculo. — Gallorum et Anglorum ferox dimicatio. — Anastrophe ad Talebotum suis non opitulantem. — Arcis et vallorum per Francos demolitio.

Argumentum tertii.

Sufforti ad Talebotum pro solvenda obsidione allocutio. — Virginum Aurelianensium ad Joannam gratiarum actio. — Anglorum in Belsiam incursio. — Fastoli ad suos exhortatio. — Francorum in Anglos progressio. — Alenconii ad suos allocutio. — Francorum de Anglis victoria. — Taleboti ab Joanna capti querimonia. — Joannæ ad Carolum ut Remos petat oratio. — Receptio multarum urbium cum ingressu et sacra unctione apud Remos. — Caroli Magni ad Carolum recenter sacratum allocutio. — Joannæ ad divum Dionysium oratio. — Obsidio Compendiaca ubi Joanna capitur. — Joannæ ante egressum oppidi oratio. — Ultima Joannæ decertatio.

Argumentum quarti.

Joannæ in Picardiam traductio. — Joannæ per Lucemburgum venditio, et ejus in Normanniam traductio. 89— Varvicii comitis super morte Joannæ definitio. — Castilionis theologi oratio in qua multa de magia disserit. — Acris in Joannam invectio. — Joannæ ad objecta responsio. — Anglorum in judices sententiam differentes indignatio. — Joannæ ad Deum ultima oratio. — Crudelis Joannæ concrematio. — Matris Joannæ ad Carolum regem pro digna filiæ purgatione oratio. — Caroli ad Calistum tertium, Romanum pontificem, pro hac materia legatio. — Archiepiscopus Remensis et episcopus Parisiensis judices in hac causa delegati. — Heraldi theologi pro Joanna longa oratio. — Thomæ Curcellii oratio in qua multa de illustribus fœminis commemorat. — Fraudis Anglorum in priori processu detectio. — Dira aliquorum post mortem Joannæ punitio. — Prioris processus irritatio et plena Joannæ purgatio.

W. Waranii ad R. P. Sancti Victoris Parisiensis abbatem de Joanna.

Multa tibi, venerande pater, generosa virago

Debet et Austrasiæ nobile stemma plagæ.

Credidit Anglorum quondam nervosa juventus

Vallesium franco tollere ab orbe genus ;

Sed Deus, attriti miserans incommoda regni,

Fortia virgineas misit ad arma manus :

Et qui vix alias cessere virilibus armis,

Fœmineo, victi, colla dedere jugo.

Sustinuit claros deleri pene triumphos

Gallia ; sed pleno congeris acta libro,

Quem tua magnificum non bibliotheca reponat,

Cujus ab eois fama it in occiduos.

Nostra tibi grates exsolvit musa, quod hujus

Historiæ nobis, te duce, aperta via est.

90VIII.
Fragments divers

1.
Georges Chastellain

Georges Chastellain, dans la pièce intitulée Recollection des merveilles advenues de nostre temps. M. Buchon en donne deux leçons différentes en tête de son volume du Panthéon littéraire, où il a réuni les œuvres de Chastellain.

En France la très belle

Fleur de crestienté

Je veis une Pucelle

Sourdre en auctorité,

Qui fit lever le siege

D’Orléans en ses mains,

Puis le roy par prodiege

Mena sacrer à Reins.

Saincte fut aorée

Par les œuvres que fit ;

Mais puis fut rencontrée

Et prise sans prouffit ;

Arse à Rouen en cendres

Au grand dur des François,

Donnans depuis entendre

Son revivre aultre fois29.

2.
François Villon

François Villon, dans la ballade des Dames du temps jadis, pièce qui fait partie de son Grand Testament, écrit en 1461 :

La royne blanche comme ung lys

Qui chantoit à voix de sereine,

91Berthe au grant pié, Bietris, Allys,

Harembourges qui tint le Mayne,

Et Jehanne la bonne Loraine

Qu’Angloys bruslèrent à Rouen,

Où sont-ilz, Vierge souveraine ?

Mais où sont les neiges d’antan !

3.
Octavien de Saint-Gelais

Octavien de Saint-Gelais, dans le Séjour d’honneur, composé en 1489 :

Tantost après en champ d’honneur paré

Et siege d’or tapissé de louenge,

Je vy ung roy glorieux, préparé,

Fulcy de paix, begnin, doulx comme ung ange,

Vaincu par mort ; mais son bon bruyt ne change.

C’estoit Charles, septiesme de ce nom,

Qui tant voulut acroistre son renom

Qu’à luy reduyt Guyenne et Normandye,

Quelque chose qu’Angloys ou Normant dye.

Près luy je vy, sur cheval fier marchant,

Femme qui fut d’harnoys luysant armée.

Pas ne sembloit escolier ou marchant ;

Mais robuste, par prouesse affermée.

Dont m’esbahis de veoir femme fermée

De si grant cueur, qui les gens incitoit

Donner dedans et ung chascun citoyt

A guerroyer, comme si tous jours elle

Tint en seurté les souldars soubz son aesle.

Pas n’eut quenoille atachée au costé,

Mais espée poignante et deffensible ;

Fuyant repos et longue oysiveté,

Où voulentiers cueur de femme est duysible.

A autre affaire elle n’est entendible

92Qu’ordonner gens, pour batailles mouvoir.

Dont je congneu que c’estoit, pour tout voir,

Selon sa geste et manière approuvée,

La Pucelle, par miracle trouvée.

Notes

  1. [1]

    Vers incomplet dans l’édition.

  2. [2]

    Est-ce en vertu de cette prophétie que Charles VII et Louis XI eurent pour support de leurs armes deux cerfs ailés ?

  3. [3]

    Variante de Thomassin : Ah ! soyes en loué, etc.

  4. [4]

    Variante de Thomassin : Comme par ceste fois il appert.

  5. [5]

    Thomassin : Qui furent premiers nés à celle. Mais c’est là une correction peu heureuse. Peut-être faut-il lire telle au lieu de celle.

  6. [6]

    Leçon donnée par Thomassin. Il y a vingt ans a dans le manuscrit de Berne. Mieux vaudrait : Plus de mil ans a la veirent.

  7. [7]

    Thomassin : Ce que cent mille hommes n’eussent.

  8. [8]

    Thomassin : Jà elle mène le roi au sacre, ce qui est en contradiction avec la strophe suivante.

  9. [9]

    Vingt cinquiesme dans l’édition de Thomassin, sans doute par une correction intempestive de M. Buchon qui a altéré tous les textes pour les conformer à son édition de Monstrelet. Les deux hémistiches Et vingt et neuf et pour plus et pour mains, manquent dans le manuscrit de Berne.

  10. [10]

    Corrigez il fait.

  11. [11]

    Corrigez stimulis.

  12. [12]

    C’est à dire le roi de la fleur de lys, comme on disait alors.

  13. [13]

    Circonstance qui n’est relatée par aucun autre document. Je ne trouve dans le Recueil des Astrologiens célèbres de Simon de Phares, qu’un personnage auquel ce passage puisse s’appliquer. Voici l’article :

    Messire Pierre de Saint-Vallerien, chanoine de Paris, expert en médecine et en astrologie, predist sur la révolution de l’an mil CCCCXXXV le grant yver ; et fut envoyé en Escoce avecques autres, pour admener madame Marguerite d’Escoce en France, que esposa Loys, daulphin de France. — (Manuscrit B. R., 7487 français.)

  14. [14]

    Faute de copie. Il faut un verbe à l’impératif, comme instaura.

  15. [15]

    Quel est le général anglais dont le nom se cache sous ce mot corrompu ?

  16. [16]

    Corrigez aut.

  17. [17]

    Ce Pierre de Beauvau, gouverneur d’Anjou et du Maine, sénéchal d’Anjou et de Provence, était le plus grand personnage de la cour de Louis III, roi de Sicile. Le fait à l’occasion duquel il est nommé ici, ne se trouve nulle part ailleurs. Quant au frère de Charles VII, auquel il avait fait don d’un cheval, on peut hésiter entre le dauphin Louis mort en 1416, ou le dauphin Jean mort en 1417 ; de sorte que ce cheval était bien vieux.

  18. [18]

    Ce nom a l’air de n’être qu’un sobriquet. Le personnage n’est nommé par aucun autre auteur ; mais l’anecdote est tout au long dans la déposition de Jean Pasquerel, t. III, p 102.

  19. [19]

    Faute du manuscrit. Lisez succo (?)

  20. [20]

    Ici le manuscrit porte en glose marginale :

    De l’abus et erreur frère Thomas Couette, natif du Mans, pris de par Eugène, pape IV, en habit de Carmois, dégradé et ars à Romme au Capitolle.

    L’histoire de Thomas Couette est racontée au long par Monstrelet, aux années 1428 et 1432.

  21. [21]

    La bataille des harengs.

  22. [22]

    Anachronisme.

  23. [23]

    Anachronisme.

  24. [24]

    À moitié chemin entre La Chapelle et Paris.

  25. [25]

    Ni les Chroniqueurs, ni les Procès ne parlent de ce compagnon de la Pucelle ; mais un mémoire à consulter sur Guillaume de Flavy, rapporté ci-après, nomme Barrette le lieutenant de Jeanne.

  26. [26]

    Cet évêque est Guillaume Chartier ; quant au manuscrit c’est celui de la Bibliothèque royale (Notre-Dame, H 10) qui a servi pour la présente édition. Voyez ci-après la pièce LIII.

  27. [27]

    Un manuscrit contemporain de l’édition, qui est à la bibliothèque de Sainte-Geneviève (n° 1643) a pour titre : Libri quatuor de gestis Joannæ Puellæ Lotharingæ.

  28. [28]

    Voir ce qui est dit de ce manuscrit dans la Préface.

  29. [29]

    Allusion à l’apparition de la fausse Jeanne d’Arc.

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