Procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc

Déposition de Jean Dunois

Interrogé une fois en 1456.

Enquête de 1456

  • Interrogé le dimanche 22 février 1456
  • Lieu : Orléans

Lire dans les différentes éditions

Français :

  • Gratteloup (Abrégé, 2023)
  • Duparc (Procès en nullité, t. IV, p. 2, 1986)
  • Fabre (Procès de réhabilitation, t. I, p. 185, 1888)

Latin :

  • Duparc (Procès en nullité, t. I, p. 316, 1977)
  • Quicherat (Procès, t. III, p. 2, 1845)

Le 22 février 1456, produit par les demandeurs, devant Jean (Reims), en présence de maîtres Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, et Jean Petit, sous-inquisiteur.

Le sire Jean, comte de Dunois et de Longueville, lieutenant général du roi pour le fait des guerres, âgé d’environ 51 ans, a déposé tant sur les articles que sur les questions [les articles des plaignants, via les questions du promoteur] ; il a été interrogé sur les questions 4, 7 et 8 (arrivée de Jeanne auprès du roi, sa conduite au milieu des soldats, ses talents militaires, sa vie et ses mœurs, les autres points étant omis à la demande du promoteur).

Art. 8. Œuvre divine ou humaine ?

Mission divine de Jeanne Interrogé s’il croit que Jeanne fut envoyée par Dieu, et que ses faits de guerre viennent d’une inspiration divine plutôt que d’un talent humain. Dit que oui, et pour plusieurs raisons.

Art. 1. Rumeurs sur la venue de Jeanne

Rumeurs de la venue de Jeanne Alors qu’il était dans Orléans assiégée par les Anglais, des rumeurs parvinrent qu’une jeune fille qu’on appelait communément la Pucelle, venait de passer à Gien et prétendait aller trouver le dauphin, pour faire lever le siège d’Orléans et le conduire se faire sacrer à Reims. En tant que garde de la cité et lieutenant général pour le fait des guerres il envoya le sire de Villars et Jamet de Tillay s’informer auprès du roi ; à leur retour ils racontèrent au seigneur déposant et au peuple d’Orléans rassemblé et fort désireux de savoir la vérité sur l’arrivée de cette Pucelle.

Art. 2. Son arrivée auprès du roi

Jeanne rencontre le roi à Chinon Villars et Tillay l’avaient vue quand elle aborda le roi à Chinon ; celui-ci refusa deux jours de la voir, malgré son insistance pour libérer Orléans et le conduire à Reims. Elle réclamait une troupe d’hommes de guerre, des chevaux et des armes.

Jeanne est examinée Durant trois semaines ou un mois, Jeanne fut examinée sur l’ordre du roi, par des clercs, prélats et docteurs en théologie pour savoir si elle pouvait être reçue sans risque. En parallèle le roi organisa un convoi de ravitaillement pour Orléans.

Jeanne est acceptée et envoyée à Blois On ne trouva rien de mal en cette Pucelle. Le roi l’envoya vers Blois, en compagnie de l’archevêque de Reims, alors chancelier de France, et du sire de Gaucourt, alors grand maître de l’hôtel du roi, où se réunissaient les seigneurs qui conduisaient le ravitaillement : les maréchaux de Rais et de Boussac, l’amiral de Culant, La Hire, et Ambroise de Loré.

Art. 3. Son entrée dans Orléans

Arrivée devant Orléans Le convoi, avec Jeanne et les hommes d’armes arriva par la Sologne jusqu’au bord de la Loire, en face de l’église Saint-Loup, pleine d’Anglais ; aussi lui déposant et les capitaines du convoi jugèrent leur effectif insuffisant pour entrer dans Orléans. Il fallut traverser par bateau, mais à contre courant et avec un vent contraire.

Sa rencontre avec Jeanne Alors Jeanne s’adressa à lui : Êtes-vous le bâtard d’Orléans ?Oui et je me réjouis de votre arrivée.Est-ce vous qui avez donné le conseil de me faire venir ici, de ce côté de la rivière, et de ne pas aller directement où se trouvent Talbot et Anglais ?Lui et d’autres plus sages encore, avaient donné ce conseil, croyant agir au mieux et plus sûrement.En nom Dieu, les conseils de Dieu sont plus sûrs et plus sages que les vôtres. Vous avez cru m’abuser, et vous vous êtes abusés vous-mêmes car je vous apporte le meilleur secours qui aura jamais été donné à un combattant ou à une cité, c’est le secours du Roi des cieux. Il ne vient pas cependant pour l’amour de moi : il vient de Dieu qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, eut pitié d’Orléans, et ne souffrit pas que les ennemis eussent et le corps du seigneur d’Orléans et sa ville.

Le vent tourne, il croit en Jeanne Le vent tourna, comme à l’instant, les voiles des bateaux de ravitaillement furent immédiatement tendues. Lui-même s’embarqua, accompagné de frère Nicolas de Géresme, et ils passèrent l’église Saint-Loup en dépit des Anglais ; dès lors il eut grande confiance en Jeanne et la supplia de bien vouloir s’embarquer aussi et d’entrer dans Orléans, où elle était fort réclamée. Elle hésita, ne voulant pas abandonner ses hommes d’armes bien confessés. Il alla parlementer avec les capitaines afin qu’ils laissassent Jeanne entrer avec lui dans Orléans pendant qu’eux iraient traverser la Loire à Blois. Ils consentirent et Jeanne partit avec lui ; elle tenait son étendard, qui était blanc, avec l’image de Notre Seigneur tenant une fleur de lys. Elle traversa la Loire avec La Hire et ils entrèrent ensemble dans la ville d’Orléans.

Art. 8. Œuvre divine ou humaine ?

Opinion sur Jeanne Le soudain changement de vent juste après ses paroles d’espoir, l’entrée du ravitaillement au nez des Anglais beaucoup plus forts, sa vision de saint Louis et de Charlemagne priant Dieu pour le salut du roi et de cette cité, tout lui semble montrer que Jeanne était menée plus par Dieu que par un esprit humain dans sa conduite de la guerre.

Art. 3. Son entrée dans Orléans

Lettre de sommation ; la peur change de camp Un autre fait le conforte qu’elle agissait inspirée par Dieu. Lorsqu’il proposa d’aller chercher les hommes qui traversaient à Blois et qu’on attende son retour, Jeanne refusa, préférant soit envoyer une sommation aux Anglais, soit donner l’assaut. Ce qu’elle fit. Elle leur envoya une lettre rédigée dans sa langue maternelle, en des termes très simples, les prévenant que s’ils refusaient de lever le siège et de rentrer en Angleterre, elle leur ferait si grand assaut qu’ils seraient forcés de partir. Cette lettre fut envoyée au sire Talbot. Et alors qu’auparavant 200 Anglais faisaient fuir 800 ou 1000 Français, à partir de ce moment 400 ou 500 Français livrant combat à presque toutes les forces anglaises, les pressaient tant que ceux-ci n’osaient plus sortir de leurs bastilles.

Art. 4. La levée du siège

Assaut du boulevard du pont, le 7 mai, Jeanne est blessée Un autre fait le conforte qu’elle agissait de par Dieu. Le 7 mai au matin, au début de l’assaut du boulevard du pont, Jeanne fut blessée d’une flèche au cou mais n’abandonna pas la bataille, ni ne prit de remède pour la blessure.

Le boulevard est pris le soir, Classidas noyé L’assaut se prolongea jusqu’à 8 heure du soir, si bien qu’on n’espérait plus une victoire ce jour là. Le déposant voulut commander la retraite, mais la Pucelle lui demanda d’attendre encore un peu. À cheval, elle se retira à l’écart vers une vigne, et s’y tint en prière un demi quart d’heure. Puis elle revint, empoigna son étendard et le plaça sur le bord du fossé. À l’instant, les Anglais tremblèrent et prirent peur. Ceux du roi reprirent courage, montèrent à l’assaut au boulevard et le prirent sans rencontrer aucune résistance ; tous les Anglais qui s’y trouvaient furent mis en fuite ou moururent. Classidas et les principaux capitaines anglais de cette bastille, voulant se retirer dans la tour du pont d’Orléans, tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Ce même Classidas avait été l’un des plus grossiers envers la Pucelle.

Retour à Orléans Tous rentrèrent dans Orléans, où ils furent reçus avec grande joie et reconnaissance. Jeanne fut soignée et ne dîna que quatre ou cinq rôties dans du vin, coupé de beaucoup d’eau, sa seule nourriture de toute la journée.

Les Anglais lèvent le siège Le lendemain, de bon matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se rangèrent en bataille pour le combat. Jeanne, vêtu d’un simple jasseran, interdit qu’on les attaquât ; et ils partirent, sans que personne ne les poursuivît. Dès ce moment la ville fut délivrée des ennemis.

Art. 5. Après la levée du siège

Prise de Meung, Beaugency et Jargeau De même, le siège d’Orléans levé, Jeanne se rendit avec les capitaines auprès du roi au château de Loches, pour lui demander d’envoyer des soldats reprendre les châteaux et villes situés sur la Loire (Meung, Beaugency et Jargeau) afin d’ouvrir la route vers Reims pour le sacre. Elle pressait le roi avec beaucoup d’insistance et fréquemment. Celui-ci envoya le duc d’Alençon, lui-même et les autres capitaines avec Jeanne afin de reprendre ces places ; ce qui fut fait en peu de jours, grâce à la Pucelle, comme il le croit.

Bataille de Patay De même, après avoir quitté Orléans, les Anglais se regroupèrent pour aller défendre leurs places sur la Loire. Le château Beaugency étant assiégés par les Français ils se dirigèrent vers celui de Meung-sur-Loire qu’ils tenaient encore. Lorsqu’ils apprirent que Beaugency était perdu, ils se réunirent en une seule armée, si bien qu’on crut qu’ils allaient fixer un jour pour la bataille. Les Français se rangèrent pour leur faire face. Alors le duc d’Alençon, en présence du connétable, de lui-même déposant et de plusieurs autres, demanda à Jeanne ce qu’il devait faire. Elle lui répondit à haute voix : Avez-vous de bons éperons ? Tous demandèrent : Que dites-vous ? Devrons-nous tourner les talons ? — Non ! Ce seront les Anglais qui ne se défendront pas et seront vaincus ; et il vous faudra des éperons pour leur courir sus. Il en fut ainsi : les Anglais s’enfuirent et, tant morts que prisonniers, il y en eut plus de quatre mille.

Jeanne presse le roi de partir pour Reims, il l’interroge sur ses voix De même, il se souvient qu’un jour après la libération d’Orléans, à Loches, Jeanne et lui allèrent trouver le roi. Celui-ci s’était retiré dans sa chambre avec son confesseur Christophe d’Harcourt et le chancelier de Trêves. Jeanne frappa à porte et, aussitôt entrée, se jeta à ses genoux en disant : Noble dauphin, cessez ces longues délibérations et allez à Reims vous faire couronner. D’Harcourt lui demanda si elle tenait cela de son conseil ; elle répondit que oui, et qu’elle y avait été fort poussée. Il reprit : Ne voulez-vous pas nous dire de quelle façon se manifeste votre conseil, quand il vous parle ? Elle répondit en rougissant : Je sais ce que vous voulez savoir et vous le dirai volontiers. Le roi lui dit alors : Jeanne, répondriez-vous ici, en présence des assistants ? Elle répondit que oui, et s’exprima ainsi : lorsqu’on ne croit pas ce qu’elle dit de la part de Dieu, elle se retire pour prier puis entend alors une voix lui dire : Fille Dé, va, va, va, je serai à ton aide, va ; et cette voix la réjouit fort ; si bien qu’elle désirerait rester toujours dans le même état. En parlant de ses voix Jeanne avait des élans de joie admirables et levait les yeux vers le ciel.

Départ pour Reims Après les victoires sur la Loire, les princes du sang royal et les capitaines voulaient que le roi allât en Normandie et non à Reims, mais Jeanne insistait qu’il fallait aller faire sacrer le roi ; disant qu’une fois le roi couronné et sacré, la puissance de ses ennemis irait toujours en diminuant, et qu’ils ne pourraient plus nuire ni au roi, ni au royaume. Tous se rallièrent à son avis.

Soumission de Troyes L’armée royale arriva devant Troyes. On réunit le conseil pour savoir s’il fallait assiéger la ville ou la contourner et poursuivre vers Reims ; les avis étaient partagés ; Jeanne entra et dit : Noble dauphin, ordonnez l’assaut de la ville et je vous y ferai entrer avant trois jours, par amour ou par puissance et force, et la Bourgogne, pleine de fausseté, sera très stupéfaite. Alors la Pucelle s’avança avec l’armée et s’installa le long des fossés avec plus de prudence que deux ou trois chefs de guerre plus exercés et plus fameux. Elle travailla tant pendant la nuit que le lendemain, l’évêque et les citoyens, effrayés et tremblants, se soumirent au roi. On sut plus tard que les citoyens avaient perdu courage juste après l’intervention de Jeanne au conseil.

Arrivée à Reims Troyes soumise, le roi partit pour Reims, où il trouva une entière soumission et où il fut sacré et couronné.

Art. 6. Vie et dévotion de Jeanne

Sur la vie et les mœurs de Jeanne Tous les soirs elle aimait à se retirer dans une église et y faire sonner les cloches pendant une demi heure. Elle rassemblait les religieux mendiants qui suivaient l’armée royale et leur faisait chanter une antienne à la Vierge, pendant qu’elle-même priait.

Jeanne évoque sa mort et le désir de rentrer à Domrémy À La Ferté et à Crépy en Valois, le peuple accourait devant le roi plein d’allégresse ; Jeanne, qui chevauchait entre l’archevêque de Reims et ledit déposant, s’exclama : Quel bon peuple ! J’aimerais être inhumée en cette terre ! L’archevêque lui demanda alors : Où espérez-vous mourir ? — Où cela plaira à Dieu, car je ne sais pas plus que vous ni le temps, ni le lieu. Et puisse-t-il plaire à Dieu, mon créateur, que je me retire, abandonnant les armes, et que j’aille servir mon père et ma mère, en gardant leurs moutons, avec ma sœur et mes frères, qui se réjouiraient beaucoup de me voir.

Art. 7. Sa vertu au milieu des soldats

Sur la conduite de Jeanne au milieu des hommes d’armes Elle dépassait en tempérance toute autre personne vivante. Jean d’Aulon, que le roi avait chargé d’accompagner et de protéger Jeanne, disait ne pas croire qu’il existât femme plus chaste qu’elle. En présence de Jeanne, lui-même comme d’autres n’avaient plus de désir charnel envers aucune femme ; ce qui paraît au déposant comme chose venant presque de Dieu.

Art. 8. Œuvre divine ou humaine ?

Suffolk et la prophétie d’une Pucelle du Bois chenu Suffolk fait prisonnier à Jargeau, on lui montra un petit papier contenant quatre vers faisant mention d’une Pucelle devant venir du Bois Chenu, chevauchant sur le dos des archers et contre eux.

Jeanne et sa mission Pour stimuler les soldats, Jeanne plaisantait sur ses faits d’armes, ou les exagérait ; mais quand elle parlait sérieusement de la guerre, de ses propres actions et de sa vocation, jamais elle n’affirmait autre chose que ceci : elle avait été envoyée pour faire lever le siège d’Orléans, pour secourir le peuple opprimé de cette ville et des lieux avoisinants, et pour conduire le roi à Reims afin qu’il fût sacré.

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