P. Duparc  : Procès en nullité (1977-1988)

Tomes III-IV (FR) : Chapitre 5 (3)

Tome IV

Note liminaire

Le présent tome IV, second volume de la traduction, ne correspond pas entièrement pour son contenu au tome II, second volume du texte latin.

Les informations et enquêtes du chapitre V ont été réparties, en raison de leur longueur, entre les tomes III et IV. Ainsi le tome III contenait l’information préalable faite à Rouen en 1452, et l’enquête en Lorraine de 1456 ; dans le présent tome se trouvent les enquêtes de 1456 faites à Orléans, Paris, Rouen et Lyon.

Il faut rappeler d’autre part que ce tome IV ne contient pas la traduction des traités judiciaires ; insérés au chapitre vin du tome II, ils formaient la plus grande partie de ce volume, pages 33 à 600 (voir Introduction du tome III, p. VII).

[Suite du chapitre V]
Informations et enquêtes

1LAIII.
Enquête faite à Orléans et audition des témoins

Suit l’enquête faite à Orléans par le seigneur archevêque de Reims sur le contenu des premier, deuxième, troisième, quatrième et cinquième articles d’interrogatoire produits en cette cause, les autres articles étant omis pour faire plus bref, lorsque les témoins n’eurent rien à déclarer à leur sujet.

Jean, par la miséricorde divine archevêque et duc de Reims, l’un des juges commis par notre très saint seigneur le pape Calixte, ainsi que nos collègues commis en cette affaire avec la clause Que vous, ou deux, ou l’un d’entre vous, etc., ayant à juger une demande en nullité d’un procès intenté et de sentences rendues autrefois par feu seigneur Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, et Jean Le Maistre, inquisiteur de la perversité hérétique dans le diocèse de Beauvais, sur poursuite de maître Guillaume d’Estivet, promoteur des causes criminelles de la cour de Beauvais, contre cette Jeanne d’Arc, communément appelée la Pucelle, demande en nullité tendant à la justification de la condamnée, nous certifions et attestons la vérité de ce qui suit :

En raison des articles présentés aux fins de preuve par Isabelle, la mère, et par Pierre et Jean d’Arc, les frères de Jeanne d’Arc, demandeurs en cette cause, et aussi en raison de notre charge, afin d’examiner la vérité entière sur le contenu des articles, présentés et admis à la preuve, nous avons procédé à l’audition de certains témoins, jurés, examinés, et absous quant à leur déposition du consentement exprès du promoteur de la cour de Beauvais, les uns cités par nous d’office, les autres produits par lesdits Isabelle, Pierre et Jean ; et nous avons fait mettre par écrit leurs déclarations, dépositions par notre cher maître Guillaume 2Delasalle, notaire public, de la manière et en la forme énoncées ci-après.

LALe sire comte de Dunois

En premier, l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six, le 22e jour de février, de la part desdits Isabelle, Pierre et Jean d’Arc, fut produit devant nous, reçu, juré et entendu, et absous quant à sa déposition, le sire Jean, comte de Dunois, qui a déposé tant sur les articles que sur les questions en la manière suivante, en présence de maîtres Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, et Jean Patin, sous-inquisiteur de la perversité hérétique, de l’ordre des frères prêcheurs, professeur de théologie sacrée.

Sur les quatrième et huitième articles, et sur le septième de l’interrogatoire du promoteur au sujet de son arrivée auprès du roi, de sa conduite avec les hommes d’armes et de ses talents militaires, de même au sujet de sa dévotion, de sa charité et de ses autres vertus — les autres articles étant omis à la demande du promoteur — le très illustre seigneur Jean, comte de Dunois et de Longueville, lieutenant général de notre seigneur le roi pour le fait des guerres, âgé d’environ cinquante et un ans,

Interrogé s’il croit vraiment que Jeanne fut envoyée par Dieu pour accomplir des faits de guerre, plutôt que poussée par une habileté humaine, répond croire que Jeanne fut envoyée par Dieu, et que ses faits de guerre viennent d’une inspiration divine plutôt que d’un talent humain.

Interrogé sur ce qui le pousse à parler ainsi, répond que c’est pour plusieurs conjectures dont l’énoncé suit. D’abord, quand il était dans la cité d’Orléans alors assiégée par les Anglais, des nouvelles et des rumeurs parvinrent — il l’affirme — suivant lesquelles une certaine jeune fille, qu’on appelait communément la Pucelle, venait de passer à Gien et prétendait aller vers le noble dauphin, afin de faire lever le siège d’Orléans et de conduire le dauphin à Reims pour le sacre ; et comme le seigneur déposant avait la garde de 3la cité, parce qu’il était lieutenant général pour le fait des guerres et qu’il voulait être plus amplement informé sur le compte de cette Pucelle, il envoya au roi le sire de Villars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet de Tillay, qui fut ensuite bailli de Vermandois ; à leur retour ceux-ci rapportèrent au seigneur déposant et déclarèrent en public, devant tout le peuple d’Orléans, fort désireux de savoir la vérité sur l’arrivée de cette Pucelle, qu’ils l’avaient vue quand elle aborda le roi dans la ville de Chinon. Ils dirent aussi que le roi, de prime abord, ne voulait pas la recevoir ; ladite Pucelle attendit deux jours avant qu’on lui permît de se présenter au roi, bien qu’elle déclarât avec persévérance venir pour faire lever le siège d’Orléans, et pour conduire le noble dauphin à Reims, où il serait sacré ; et elle demandait instamment une troupe d’hommes de guerre, des chevaux et des armes. Il se passa un délai de trois semaines ou un mois, pendant lequel, sur l’ordre du roi, ladite Pucelle fut examinée par des clercs, prélats et docteurs en théologie sur ses dits et ses faits, afin de savoir si elle pouvait être reçue sans risque, et pendant lequel le roi fit réunir quantité d’hommes d’armes pour conduire un convoi de ravitaillement à cette cité d’Orléans. Mais après avoir entendu l’avis desdits prélats et docteurs, qui n’avaient rien trouvé de mal en cette Pucelle, le roi l’envoya en compagnie du seigneur archevêque de Reims, alors chancelier de France, et du sire de Gaucourt, alors grand maître de l’hôtel du roi, vers la ville de Blois, où étaient arrivés les seigneurs qui conduisaient le ravitaillement, à savoir les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, avec lesquels étaient le seigneur de Culan, amiral de France, La Hire, et le seigneur Ambroise de Loré, nommé par la suite prévôt de Paris. Tous ensemble, avec Jeanne la Pucelle, et les hommes d’armes conduisant le ravitaillement, vinrent en armée ordonnée, par la Sologne, directement jusqu’au bord de la Loire, en face de l’église appelée Saint-Loup, dans laquelle se trouvaient des Anglais nombreux et courageux. Aussi parut-il audit seigneur déposant et aux autres capitaines que les troupes royales, c’est-à-dire ces hommes d’armes accompagnant 4le ravitaillement, n’étaient pas suffisantes pour faire face et conduire les vivres jusque dans la cité ; et surtout il leur parut que les nefs ou bateaux, nécessaires pour aller chercher le ravitaillement, et difficiles à obtenir, devraient remonter le courant de l’eau avec un vent tout à fait contraire. Alors Jeanne s’adressa au seigneur déposant en ces termes : Êtes-vous le bâtard d’Orléans ? Il répondit : Oui, je le suis, et je me réjouis de votre arrivée. Elle reprit : Est-ce vous qui avez donné le conseil de me faire venir ici, de ce côté de la rivière, et de ne pas aller directement où se trouvent Talbot et Anglais ? Il répondit que lui, et d’autres plus sages encore, avaient donné ce conseil, croyant agir au mieux et plus sûrement. Jeanne reprit alors en ces termes : En nom Dieu, les conseils de Dieu, mon Seigneur, sont plus sûrs et plus sages que les vôtres. Vous avez cru m’abuser, et vous vous êtes bien plus abusés vous-mêmes, car je vous apporte le meilleur secours qui aura jamais été donné à un combattant ou à une cité, c’est le secours du Roi des cieux. Il ne vient pas cependant pour l’amour de moi : il vient de ce Dieu qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, eut pitié de la ville d’Orléans, et ne souffrit pas que les ennemis eussent et le corps du seigneur d’Orléans et sa ville.

Dit en outre ledit déposant qu’aussitôt, comme à l’instant, le vent qui était contraire, et très opposé à la montée des bateaux chargés de ravitaillement pour Orléans, changea et devint favorable ; aussi les voiles furent immédiatement tendues ; ledit déposant monta sur les bateaux, accompagné de frère Nicolas de Géresme, maintenant grand prieur de France, et ils passèrent au-delà de l’église Saint-Loup en dépit des Anglais. Dès lors le déposant eut grand confiance en Jeanne, plus qu’auparavant ; il la supplia de bien vouloir traverser le fleuve de Loire et entrer dans la ville d’Orléans, où elle était fort réclamée. Elle fit la-dessus des difficultés déclarant ne pas vouloir abandonner sa troupe, des hommes d’armes bien confessés, pénitents et de bonne volonté ; aussi refusait-elle de venir. Le déposant alla auprès des capitaines qui avaient la charge de mener ces hommes 5d’armes ; il les supplia et requit, pour les besoins du roi, d’accepter que Jeanne entrât dans la cité d’Orléans, et quand à eux d’aller à Blois, avec leurs troupes, où ils traverseraient la Loire pour se rendre à Orléans ; il n’y avait en effet aucun passage plus proche. Les capitaines acquiescèrent à cette requête et consentirent à traverser à Blois. Alors Jeanne partit avec le sire déposant, ayant en mains son étendard, qui était blanc, avec l’image de Notre Seigneur tenant une fleur de lys ; avec elle La Hire traversa aussi le fleuve Loire, et ils entrèrent ensemble dans la ville d’Orléans. De toute cette relation il paraît audit sire déposant que Jeanne, dans sa conduite de la guerre, était menée plus par Dieu que par un esprit humain, attendu le changement de vent arrivé subitement après ses paroles donnant l’espoir d’un secours, attendu l’entrée du ravitaillement malgré les Anglais, beaucoup plus forts que l’armée royale, compte tenu en outre que cette jeune fille affirmait avoir eu la vision de saint Louis et de Charlemagne priant Dieu pour le salut du roi et de cette cité.

De même par autre conjecture il croit qu’elle agissait inspirée par Dieu. En effet, lorsque ledit sire déposant voulut aller chercher les hommes d’armes pour traverser à Blois et porter secours à ceux de la cité [d’Orléans], Jeanne ne voulut plus attendre et donner au déposant son accord pour le départ ; elle voulait au contraire soit faire sommation aux Anglais assiégeant la cité pour la levée du siège, soit donner l’assaut. Ce qu’elle fit. Elle somma les Anglais, par une lettre rédigée dans sa langue maternelle, en des termes très simples, dont la substance était qu’ils eussent à lever le siège et à partir pour le royaume d’Angleterre ; sinon elle leur ferait si grand assaut qu’ils seraient forcés de partir. Cette lettre fut envoyée au sire Talbot ; et alors qu’auparavant, au dire du déposant, des Anglais au nombre de deux cents faisaient fuir huit cents ou mille hommes de l’armée royale, à partir de ce moment quatre ou cinq cents hommes du roi, livrant combat à presque toutes les forces anglaises, pressaient les Anglais du siège au point que ceux-ci n’osaient pas sortir de leurs abris et bastilles.

6De même par autre conjecture croit qu’elle agissait de par Dieu : en effet le [7] mai, de bon matin, au début de l’assaut contre les ennemis établis sur le boulevard du pont, Jeanne fut blessée d’une flèche ; celle-ci pénétra dans les chairs entre le cou et l’épaule d’un demi-pied. Néanmoins, malgré cela, elle n’abandonna pas la bataille, ni ne prit de remède pour la blessure. L’assaut cependant dura depuis matines jusqu’à la huitième heure du soir, si bien qu’on n’espérait plus une victoire ce jour là ; aussi ledit sire déposant en avait assez et voulait que l’armée revînt vers la ville. Alors la Pucelle s’approcha, lui demandant d’attendre encore un peu ; elle-même, montant à cheval, se retira vers une vigne, assez loin des troupes ; elle se tint en prière dans cette vigne pendant un demi quart d’heure. Puis elle revint, prit aussitôt en main son étendard, le plaça sur le bord du fossé ; à l’instant où elle fut là, les Anglais tremblèrent et prirent peur ; les soldats du roi reprirent courage et commencèrent à monter, livrant assaut au boulevard, sans rencontrer aucune résistance. Le boulevard fut alors pris, et les Anglais qui s’y trouvaient mis en fuite et tous moururent. Ledit sire déposant dit entre autres que Classidas et les principaux autres capitaines anglais de cette bastille, croyant faire retraite dans la tour du pont d’Orléans, tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Or, ce Classidas avait été celui qui parlait de la Pucelle le plus injurieusement, avec le plus de mépris et d’ignominie. Une fois la bastille prise, le déposant et la Pucelle retournèrent avec les autres Français dans la cité d’Orléans, où ils furent reçus avec grande joie et reconnaissance ; et Jeanne fut conduite à son logement pour que sa blessure reçût des soins. Une fois les soins donnés par un chirurgien, elle se restaura en prenant quatre ou cinq rôties dans du vin, coupé de beaucoup d’eau, et elle ne prit aucune autre nourriture ou boisson de tout le jour. Le lendemain, de bon matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se rangèrent en bataille pour le combat. À cette vue, la Pucelle se leva de son lit et mit seulement un habit appelé en français jasseran ; elle décida cependant que personne n’attaquerait les Anglais, 7ni leur réclamerait rien, mais qu’on les laisserait partir. Et ils partirent en fait, sans que personne alors les poursuivît. Dès ce moment la ville fut délivrée des ennemis.

De même dit le sire déposant qu’après le siège de la ville d’Orléans la Pucelle, accompagnée du déposant et autres capitaines, se rendit auprès du roi au château de Loches, pour lui demander d’envoyer des gens de guerre reprendre les châteaux et villes situés sur la Loire, à savoir Meung, Beaugency et Jargeau ; ce qui permettrait de poursuivre plus librement et plus sûrement au-delà jusqu’à Reims, pour le sacre. Elle pressait le roi à ce sujet avec beaucoup d’insistance et fréquemment, pour qu’il se hâtât, qu’il n’attendît pas davantage. Alors le roi fit toute la diligence possible, envoya le duc d’Alençon, ledit seigneur déposant et les autres capitaines avec Jeanne afin de reprendre villes et châteaux ; de fait on les remit dans l’obéissance royale en peu de jours, grâce à la Pucelle, comme le croit le seigneur déposant, interrogé sur cela et entendu.

De même déclare ledit seigneur, sur ce interrogé, qu’après la levée du siège d’Orléans les Anglais rassemblèrent une grande armée pour défendre les localités et châteaux susdits, qu’ils tenaient. Le château et le pont de Beaugency étant assiégés [par les Français], l’armée anglaise se dirigea vers le château de Meung-sur-Loire, encore dans l’obéissance des Anglais ; mais elle ne put secourir les assiégés du château de Beaugency. Lorsque les Anglais apprirent que le château avait été pris et placé dans l’obéissance du roi [de France], ils se réunirent en une seule armée, si bien que les Français crurent qu’ils allaient fixer un jour pour la bataille. Aussi les Français ordonnèrent leur armée et se rangèrent en bataille, en attendant les Anglais. Alors le sire duc d’Alençon, en présence du seigneur connétable, du sire déposant et de plusieurs autres, demanda à Jeanne ce qu’il devait faire. Elle lui répondit à haute voix : Avez-vous de bons éperons ? À ces mots les assistants demandèrent à Jeanne : Que dites-vous ? Devrions-nous tourner les talons ? Alors Jeanne répondit : Non ! Ce seront les Anglais qui ne se défendront 8pas et seront vaincus et il vous faudra des éperons pour leur courir sus. Il en fut ainsi : les Anglais s’enfuirent et, tant morts que prisonniers, il y en eut plus de quatre mille.

De même déclare ledit seigneur bien se rappeler, en vérité, que, le roi se trouvant au château de Loches, le déposant et la Pucelle allèrent le voir après la levée du siège d’Orléans ; le roi était dans sa chambre, en français, de retrait, avec le sire Christophe d’Harcourt, évêque de Castres, confesseur du roi et le sire de Trêves, autrefois chancelier de France ; avant de pénétrer dans cette chambre, elle frappa à la porte ; et, aussitôt entrée, elle se mit à genoux, tint embrassées les jambes du roi en disant ces mots ou d’autres semblables : Noble dauphin, ne tenez plus davantage de délibérations, et si longues ; venez au plus tôt à Reims pour prendre une digne couronne. Alors le susdit Christophe d’Harcourt, s’adressant à elle, lui demanda si elle tenait cela de son conseil ; et Jeanne répondit oui, elle avait été fort poussée à cela. Ledit Christophe s’adressa de nouveau à Jeanne : Ne voulez-vous pas dire ici, en présence du roi, de quelle façon se manifeste votre conseil, quand il vous parle ? Elle lui répondit en rougissant : Je sais assez ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers. Le roi lui dit alors : Jeanne, vous plairait-il bien de faire une déclaration sur ce qu’il demande, ici, en présence des assistants ? Elle répondit au roi oui, et s’exprima en ces termes, ou en d’autres semblables : quand elle était mal contente de quelque manière, parce qu’on ne la croyait pas en ce qu’elle disait de la part de Dieu, elle se tirait à part et priait Dieu, se plaignant à lui de ce que ses interlocuteurs ne la croyaient pas facilement ; et une fois sa prière à Dieu faite, elle entendait alors une voix lui dire : Fille Dé, va, va, va, je serai à ton aide, va ; et quand elle entendait cette voix, elle se réjouissait fort, et désirait en outre rester toujours dans le même état ; et, ce qui est encore plus fort, en répétant les paroles de ses voix elle avait des élans de joie admirables, en levant les yeux vers le ciel.

De même le déposant, interrogé, déclare se rappeler 9qu’après lesdites victoires les princes du sang royal et les capitaines voulaient que le roi allât en Normandie et non à Reims ; mais la Pucelle fut toujours d’avis qu’il fallait aller à Reims pour faire sacrer le roi ; et elle en donnait la raison, disant que, une fois le roi couronné et sacré, la puissance de ses ennemis irait toujours en diminuant, et que ceux-ci à la fin ne pourraient plus nuire ni au roi, ni au royaume. Tous se rallièrent à cet avis. Le premier endroit où le roi s’arrêta et prit position avec son armée fut devant la cité de Troyes. Là il tint conseil avec les princes du sang et les autres capitaines pour aviser si on s’arrêterait devant ladite cité, pour l’assiéger et la prendre ou s’il était préférable de passer au-delà, en allant droit, à Reims, et en abandonnant la cité de Troyes. Le conseil du roi se partagea en divers avis, hésitant sur ce qui serait le plus utile. La Pucelle vint, entra au conseil, et dit ces paroles ou d’autres semblables : Noble dauphin, ordonnez à vos troupes d’assiéger la ville de Troyes, sans poursuivre de plus longues délibérations, car, en nom Dieu, avant trois jours je vous ferai entrer dans cette cité, par amour ou par puissance et force ; et la Bourgogne, pleine de fausseté, sera très stupéfaite. Alors la Pucelle avança aussitôt avec l’armée royale, fixa les tentes au long des fossés, et prit telles admirables précautions que n’auraient pas prises deux ou trois chefs de guerre plus exercés et plus fameux. Elle travailla tant cette nuit-là que le lendemain l’évêque et les citoyens de la cité, effrayés et tremblants, se placèrent dans l’obéissance royale. Comme on le sut plus tard, à partir du moment où Jeanne donna son avis au roi de ne pas abandonner la cité, ces citoyens perdirent courage et ne cherchèrent qu’à fuir et se réfugier dans les églises. Une fois cette cité rentrée dans l’obéissance au roi, celui-ci partit pour Reims, où il trouva une entière soumission et où il fut sacré et couronné.

De même le déposant, interrogé sur la vie et les mœurs de la Pucelle, déclare qu’elle avait l’habitude, tous les jours, à l’heure des vêpres ou crépuscule, de se retirer dans une église et d’y faire sonner les cloches pendant une demi heure ; 10elle rassemblait les religieux mendiants qui suivaient l’armée royale, se mettait alors en prière et faisait chanter par ces frères mendiants une antienne à la sainte Vierge, mère de Dieu.

Dit en outre ledit déposant, interrogé sur ce, que le roi arrivant à La Ferté et à Crépy en Valois, le peuple vint au devant de lui, plein d’allégresse et criant : Noël. Alors la Pucelle, qui chevauchait entre l’archevêque de Reims et ledit déposant, dit ces paroles : Voici un bon peuple ! Je n’ai jamais vu autre peuple qui tant se réjouît à la venue d’un si noble roi ; et puissé-je être assez heureuse, à la fin de mes jours, d’être inhumée en cette terre ! Entendant cela, ledit seigneur archevêque dit : Ô Jeanne ! en quel lieu avez-vous espoir de mourir ? Elle répondit : Où cela plaira à Dieu, car je ne sais pas plus que vous ni le temps, ni le lieu. Et puisse-t-il plaire à Dieu, mon créateur, que je me retire, abandonnant les armes, et que j’aille servir mon père et ma mère, en gardant leurs moutons, avec ma sœur et mes frères, qui se réjouiraient beaucoup de me voir.

De même ledit sire, interrogé sur la vie, les vertus et la conduite de Jeanne au milieu des hommes d’armes, déclare et atteste qu’elle dépassait en tempérance toute autre personne vivante ; et il entendit souvent les propos du sire Jean d’Aulon, chevalier, maintenant sénéchal de Beaucaire, placé et désigné par le roi pour accompagner la Pucelle et la protéger, parce qu’il était sage chevalier et d’une honnêteté exemplaire. Ce chevalier disait ne pas croire qu’il existât femme plus chaste qu’elle. Affirme en outre ledit déposant que lui et d’autres de même, se trouvant en la compagnie de cette Pucelle, n’avaient aucune intention ni désir d’avoir commerce avec une femme ou d’en fréquenter une ; ce qui paraît au déposant comme chose venant presque de Dieu. Dit enfin que quinze jours après qu’il eût fait prisonnier le comte de Suffolk, lors de la reddition de Jargeau, on envoya à ce comte un petit papier contenant quatre vers : ils faisaient mention d’une Pucelle devant venir du Bois Chenu, chevauchant sur le dos des archers et contre eux.

11Pour terminer, dit entre autres ledit déposant, sur ce interrogé, que Jeanne, afin de stimuler les soldats, plaisantait sur des faits d’armes, ou beaucoup de choses touchant à la guerre, qui peut-être n’avaient pas été exécutés ; cependant quand elle parlait sérieusement de la guerre, de ses propres actions et de sa vocation, jamais elle n’affirmait autre chose que ceci : elle avait été envoyée pour faire lever le siège d’Orléans, pour secourir le peuple opprimé de cette ville et des lieux avoisinants, et pour conduire le roi à Reims afin qu’il fût sacré.

LALe sire Raoul de Gaucourt

L’an comme dessus, le 25 du mois de février, noble et puissant seigneur [Raoul]1 de Gaucourt, chevalier, grand maître de l’hôtel du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans environ, témoin produit, interrogé et entendu sur les mêmes articles, dit et affirme qu’il était présent dans le château et la ville de Chinon lorsque la Pucelle y arriva ; il la vit quand elle se présenta à la vue de la majesté royale avec grande humilité et simplicité, comme une pauvre petite bergère, et il entendit les paroles suivantes qu’elle adressa au roi en ces termes : Très illustre sire dauphin, je suis venue, envoyée par Dieu, pour porter secours à vous et au royaume. Alors le roi, l’ayant vue et entendue, pour être plus amplement informé de son état, ordonna de la confier à la garde du maître de son hôtel, Guillaume Bellier, bailli de Troyes et lieutenant dudit déposant à Chinon, dont l’épouse était femme de grande dévotion et d’excellente renommée ; le roi prescrivit en outre que ladite Jeanne serait examinée par des clercs, prélats et docteurs, pour savoir si on devait, ou si on pouvait, vraiment prêter foi à ses dires. Ce qui fut fait, car elle et ses faits et gestes furent examinés parles clercs pendant un temps de trois semaines et davantage, tant à Poitiers qu’à Chinon. Après examen dûment fait, ces clercs dirent qu’il n’y avait rien de mal chez elle, 12ni dans ses dires ; et enfin, après plusieurs interrogatoires de cette Jeanne la Pucelle, on lui demanda quel signe elle pouvait montrer pour qu’on ajoutât foi à ses paroles. Elle répondit alors que le signe qu’elle leur montrerait serait la levée du siège et le secours à la ville d’Orléans. Ensuite elle quitta le roi et se rendit à Blois, où d’abord elle s’arma, afin de conduire le ravitaillement à Orléans et de secourir les habitants.

Dépose en outre, interrogé sur ce, comme le sire de Dunois, à propos et du changement du vent contraire, et de la manière d’introduire le ravitaillement dans la cité. Ajoute en outre qu’elle prédit expressément le changement rapide du temps et du vent ; ce qui se réalisa aussitôt après sa déclaration ; de même elle prédit que le ravitaillement serait librement introduit dans la cité.

Le déposant est en accord avec ledit sire de Dunois sur la prise de la bastille, la levée du siège et l’expulsion des ennemis. A déposé de la même manière et de la même façon que le sire de Dunois sur tous les autres points concernant la délivrance de cette cité d’Orléans, la prise des châteaux et des villes sur le fleuve de Loire, dont il est fait mention. Il est également d’accord sur tout ce qui est relatif au passage du roi et à son sacre à Reims.

De même interrogé sur la vie et les mœurs de Jeanne, dit et répond que Jeanne était sobre au boire et au manger, et de sa bouche ne sortaient que de bonnes paroles, servant à édifier et à donner un bon exemple ; elle était chaste et aucun homme, à la connaissance du déposant, n’a jamais été de nuit en sa compagnie ; au contraire elle avait toujours avec elle de nuit une femme qui couchait dans sa chambre. Elle se confessait souvent ; elle s’adonnait assidûment à la prière ; elle écoutait la messe chaque jour et recevait fréquemment le sacrement de l’eucharistie ; elle ne supportait pas qu’en sa présence on prononçât de vilaines paroles ou des blasphèmes, mais haïssait de telles choses, en actions comme en paroles. Ne sait rien d’autre.

13LAMaître François Garivel

L’an susdit le septième jour du mois de mars noble homme maître François Garivel, conseiller général de notre sire le roi sur le fait de la justice des aides, âgé d’environ quarante ans,

Et d’abord sur lesdits articles déclare se rappeler qu’au moment où Jeanne la Pucelle arriva, le roi l’envoya à Poitiers, où elle fut logée dans la maison de feu maître Jean Rabatiau, alors avocat du roi au Parlement ; et furent délégués en cette cité de Poitiers, par ordre du roi, des docteurs et des maîtres célèbres, à savoir dom Pierre de Versailles, alors abbé de Talmond, ensuite évêque de Meaux, Jean Lambert, Guillaume Aimeri, de l’ordre des frères prêcheurs, Pierre Seguin, de l’ordre des frères du Carmel, tous docteurs en Écriture sainte, Mathieu Mesnaige, Guillaume Le Marié, bacheliers en théologie, avec plusieurs autres conseillers du roi, licenciés en l’un et l’autre droit, qui, à plusieurs reprises réitérées et pendant presque trois semaines, examinèrent ladite Jeanne, en inspectant et considérant ses dits et ses faits. Finalement, attendu son attitude et ses réponses, ils dirent que cette Pucelle était une fille honnête ; interrogée par eux, elle persévérait dans ses réponses, à savoir qu’elle était envoyée par le Dieu du ciel au secours du noble dauphin, pour le rétablir en son royaume, pour faire lever le siège d’Orléans, et pour conduire le dauphin à Reims afin qu’il y fût sacré. Mais auparavant il fallait qu’elle écrivît aux Anglais, en leur enjoignant de s’en aller, car c’était la volonté de Dieu.

Dit aussi ledit déposant, interrogé sur ce, qu’on avait demandé à Jeanne pourquoi elle appelait le roi dauphin et non roi ; et elle répondit qu’elle l’appellerait roi seulement lorsqu’il aurait été couronné et sacré à Reims, ville où elle avait l’intention de le conduire. De plus, des clercs lui demandèrent qu’elle montrât un signe, leur permettant de croire qu’elle était envoyée par Dieu ; mais elle leur répondit que ce signe, donné à elle par Dieu, était la levée du siège d’Orléans ; elle ne doutait pas d’y arriver, si le roi voulait lui donner une troupe, même petite.

14Dit en outre le déposant que c’était une simple bergerette, aimant Dieu extrêmement, car elle se confessait souvent et recevait fréquemment le sacrement de l’eucharistie. Enfin, après un long examen, mené avec circonspection par des clercs de divers collèges, tous, selon la déposition du témoin, furent d’avis pour conclure que le roi pouvait la recevoir à juste titre, et qu’elle pouvait conduire une troupe en armes devant Orléans assiégée, car ils ne trouvaient en elle rien qui ne fût conforme à la foi et à la raison. Ne sait rien d’autre.

LAMessire Guillaume de Ricarville

L’an susdit, le huitième jour du mois de mars, noble homme Guillaume de Ricarville, seigneur temporel de Ricarville et maître de l’hôtel du roi, âgé de soixante ans environ, témoin produit, juré, entendu et interrogé sur lesdits articles en présence de vénérables et discrètes personnes Guillaume Bouillé, professeur de théologie sacrée, et Jean de Mainil, docteur ès lois et official de Beauvais,

Déclare s’être trouvé dans la ville d’Orléans, assiégée par les Anglais, avec le sire de Dunois et plusieurs autres capitaines, quand arriva la nouvelle du passage par la ville de Gien d’une bergerette appelée la Pucelle, accompagnée de deux ou trois nobles hommes du pays de Lorraine, où elle était née ; cette Pucelle déclarait venir pour faire lever le siège d’Orléans, et ensuite pour conduire le roi se faire sacrer à Reims, comme cela lui était commandé de la part de Dieu. Malgré tout cependant elle ne fut pas reçue facilement par le roi ; mais celui-ci voulut d’abord qu’on l’examinât, que l’on s’enquît de sa vie et de sa condition, pour savoir si elle devait à juste titre être reçue. Cette Pucelle fut, sur l’ordre du roi, examinée par plusieurs prélats, docteurs et clercs, qui la trouvèrent de bonne vie, de condition recommandable et de réputation louable ; et on ne trouva rien en elle qui dût la faire renvoyer.

Interrogé ensuite sur la vie de cette Pucelle parmi les hommes d’armes, dit et déclare qu’elle eut une vie très belle, 15qu’elle était sobre au boire et au manger, chaste aussi, pieuse, entendant chaque jour la messe, confessant ses péchés très souvent et en outre recevant la sainte eucharistie chaque semaine avec une dévotion fervente. Elle reprenait les hommes d’armes quand ils blasphémaient le nom de Dieu, ou faisaient de vains serments ; quand ils commettaient quelques méfaits ou faisaient des actes de violence, elle les réprimandait aussi. Et lui qui parle n’a jamais remarqué qu’elle eût fait chose méritant un blâme ; au contraire il croit, attendu sa manière de vivre et ses actes, qu’elle fut inspirée par Dieu. Ne sait rien d’autre.

LAMaître Regnault Thierry

L’an susdit et le même jour, maître Regnault Thierry, doyen de l’église collégiale de Mehun-sur-Yèvre, chirurgien du roi, âgé d’environ soixante-quatre ans, témoin produit, juré, entendu et interrogé sur les mêmes articles.

Dit et déclare qu’il vit Jeanne auprès du roi, dans la ville de Chinon, et il entendit ce qu’elle disait, à savoir qu’elle était envoyée au noble dauphin par Dieu, pour la levée du siège d’Orléans, et pour conduire le roi à Reims, afin qu’il y fût sacré et couronné.

De quelle manière elle fut reçue par le roi, il en a déposé comme le précédent ; de même au sujet de sa vie, de sa conduite, dévotion et piété. À cela ajoute qu’il a vu, lors de l’assaut et de la prise de Saint-Pierre-le-Moutier, des soldats qui voulaient pénétrer par violence dans l’église, pour s’emparer des choses sacrées et autres biens qui s’y trouvaient ; mais Jeanne le leur interdit, s’y opposa courageusement, et ne souffrit pas que la moindre chose y fût saisie. Le déposant, attendu la vie bonne de la Pucelle, son comportement louable en actes et en paroles, attendu la réalisation de tout ce qu’elle avait vraiment prédit avant les événements, qui arrivait comme elle l’avait prédit, croit qu’elle fut envoyée par Dieu. Ne sait rien d’autre.

16LAJean Luillier

L’an susdit, le seizième jour du mois de mars, en présence de vénérables personnes, maîtres Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, et Jean Martin, vicaire de l’inquisiteur, de l’ordre des frères prêcheurs, professeurs de théologie sacrée, et en outre de Jean Cadier, bachelier ès lois, [parut] Jean Luillier l’aîné, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ cinquante-six ans ;

Interrogé sur l’arrivée de la Pucelle dans la ville d’Orléans, déclare qu’elle était fort désirée par tous les habitants de cette cité, à cause de sa renommée et de la rumeur qui courait : on disait en effet qu’elle avait déclaré au roi être envoyée par Dieu pour faire lever le siège mis devant la ville ; or les citoyens et tous les habitants se trouvaient dans un tel danger, à cause des assiégeants ennemis, qu’ils ne savaient à qui recourir pour être sauvés, sinon à Dieu.

De même interrogé s’il était dans la cité quand elle y entra, répond affirmativement ; et dit qu’elle fut reçue avec autant de joie et applaudissement par tous, des deux sexes, petits et grands, que si elle avait été un ange de Dieu ; car ils espéraient, grâce à elle, être délivrés des ennemis, comme cela arriva par la suite.

De même interrogé sur ce qu’elle avait fait dans la ville après son entrée, déclare qu’elle les exhorta tous à espérer en Dieu : s’ils avaient bon espoir et confiance en Dieu, ils seraient sauvés de leurs ennemis. Dit en outre qu’elle voulut faire des sommations aux Anglais assiégeant la cité, avant de permettre qu’on donnât l’assaut pour les repousser ; et ainsi fut fait, car elle-même somma les Anglais par une lettre contenant en substance qu’ils eussent à se retirer du siège et à repartir pour le royaume d’Angleterre ; sinon ils seraient obligés de se retirer par force et violence. Dit en outre que dès lors les Anglais furent effrayés et n’eurent plus la même force de résistance qu’auparavant ; on put ainsi voir souvent un petit nombre de gens de la ville, combattant contre une grosse troupe d’Anglais, les presser de telle sorte que ces 17Anglais assiégeants n’osaient plus sortir de leurs bastilles.

De même interrogé sur la levée du siège, déclare bien se rappeler qu’au mois de mai, le septième jour du mois, l’an du Seigneur mille quatre cent vingt-neuf, assaut fut lancé contre les ennemis se trouvant sous le boulevard du pont ; on disait qu’au cours de cet assaut elle avait été blessée d’une flèche ; et cet assaut se prolongea du matin jusqu’au soir, au point que ceux de la cité voulaient faire retraite dans la ville. Alors la Pucelle vint leur recommander de ne pas reculer, ni de se retirer dans la cité. Ayant ainsi parlé, elle se saisit de son étendard et le plaça sur le bord du fossé, et aussitôt, devant elle, les Anglais frémirent et eurent peur ; les gens du roi reprirent courage et se mirent à monter pour donner l’assaut au boulevard, sans trouver de résistance ; le boulevard fut alors pris, et les Anglais qui s’y trouvaient s’enfuirent, mais tous moururent. Déclare en outre que Classidas et les autres principaux capitaines anglais de la bastille, croyant se retirer dans la tour du pont d’Orléans, tombèrent dans le fleuve et s’y noyèrent. Une fois la bastille prise, tous les partisans du roi rentrèrent dans la cité d’Orléans.

Interrogé en outre sur ce qui se passa par la suite, déclare qu’un autre jour, à savoir le lendemain, de bon matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se mirent en ordre de bataille pour combattre, à ce qu’il paraissait. L’ayant appris et entendu, la Pucelle se leva de son lit et s’arma ; mais elle ne voulut pas qu’on attaquât alors les Anglais, ni qu’on leur demandât rien ; au contraire elle recommanda de les laisser partir ; et en fait ils partirent, sans que personne les poursuivît ; dès lors la ville fut délivrée des ennemis.

De même interrogé pour savoir si le siège fut levé et la cité délivrée des ennemis par le ministère de cette Pucelle, ou grâce à elle, plutôt que par la puissance des hommes d’armes, il répond que lui, et également tous ceux de la cité, croient que si la Pucelle n’était pas venue de la part de Dieu les secourir, tous les habitants et la cité seraient vite tombés dans la sujétion et le pouvoir des assiégeants ennemis ; et 18lui ne croit pas que les habitants et les hommes d’armes se trouvant dans la cité auraient pu résister longtemps contre les forces des ennemis, alors tellement supérieures à eux.

LAJean Hilaire

Le même jour, Jean Hilaire, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ soixante-six ans, juré, examiné et interrogé sur la vie, les mœurs, les vertus et le comportement de ladite Jeanne, déposa comme le précédent.

LAGilles de Saint-Mesmin

Gilles de Saint-Mesmin, âgé d’environ soixante-seize ans, bourgeois de ladite ville d’Orléans, interrogé, etc., dépose comme le précédent.

LAJacques L’Esbahy

Jacques L’Esbahy, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ cinquante ans, dépose comme les deux témoins précédant immédiatement. Il ajoute se rappeler qu’il y eut deux hérauts envoyés à Saint-Laurent, dont l’un s’appelait Ambleville et l’autre Guienne, pour faire savoir au sire de Talbot, au comte de Suffolk et au sire de Scales, sur les instances de la Pucelle, qu’ils devaient, ces seigneurs anglais, partir de la part de Dieu et aller en Angleterre ; sinon ils s’en trouveraient mal. Alors les Anglais retinrent l’un des hérauts, nommé Guienne, et renvoyèrent l’autre, Ambleville, pour dire certaines choses à Jeanne la Pucelle. Ambleville rapporta que les Anglais avaient retenu son camarade Guienne pour le brûler. Alors Jeanne répondit à Ambleville, affirmant au nom du Seigneur qu’il n’arriverait aucun mal à Guienne, mais lui, Ambleville, devait retourner avec courage auprès de ces Anglais : il ne subirait aucun mal et au contraire il ramènerait son camarade sain et sauf. Ce qui arriva ainsi.

Il ajoute aussi avoir vu Jeanne dès son entrée dans la 19ville d’Orléans ; elle voulut avant tout aller à la cathédrale, pour rendre hommage à Dieu, son créateur. Ne sait rien d’autre.

LAGuillaume Le Charron

Guillaume Le Charron, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ cinquante-neuf ans, juré, etc., dépose comme le précédent.

LACôme de Commy

Côme de Commy, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ soixante-quatre ans, juré et entendu, de même. Ajoute cependant qu’il entendit maître Jean de Maçon, très fameux docteur en l’un et l’autre droit, dire qu’il avait beaucoup examiné Jeanne dans ses déclarations et dans ses actes ; et il n’y avait pas de doute qu’elle fût envoyée par Dieu, et c’était chose admirable de l’entendre parler et répondre. Il n’avait rien remarqué dans sa vie qui ne fût saint et bon. Ne sait rien d’autre.

Ces mêmes propos dudit Jean de Maçon, Gilles de Saint-Mesmin affirme alors les avoir entendus aussi.

LAMartin de Mauboudet

Martin de Mauboudet, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ soixante-sept ans, de même sur tous les points, comme le précédent.

LAJean Volant

Jean Volant l’aîné, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ soixante-dix ans, de même, comme le précédent.

LAGuillaume Postiau

Guillaume Postiau, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ quarante-quatre ans, de même, comme le précédent.

20LAJacques de Thou

Jacques de Thou, bourgeois de ladite ville, âgé d’environ cinquante ans, dépose comme le précédent.

LADenis Roger

Denis Roger, bourgeois d’Orléans, âgé d’environ soixante-dix ans, dépose comme le précédent.

LAJean Carrelier

Jean Carrelier, bourgeois d’Orléans, âgé de quarante-quatre ans, de même.

LAAignan de Saint-Mesmin.

Aignan de Saint-Mesmin, âgé de quatre-vingt-sept ans environ, de même.

LAJean de Champeaux.

Jean de Champeaux, âgé d’environ cinquante ans, de même. En outre a entendu de maître Jean Maçon les mêmes propos que ledit Côme a mentionnés. Ajoute qu’un certain dimanche, il vit les hommes d’armes de la cité d’Orléans se préparer à une grande attaque contre les Anglais, qui eux-mêmes se mettaient en ordre de bataille. Voyant cela Jeanne sortit et alla vers les hommes d’armes, on lui demanda s’il était bon d’attaquer les Anglais à ce jour, qui était un dimanche ; elle répondit qu’il fallait d’abord entendre la messe. Alors elle fit chercher une table, apporter les ornements ecclésiastiques et célébrer deux messes, qu’elle et toute l’armée écoutèrent avec une grande dévotion. Une fois ces messes célébrées, Jeanne dit de regarder si les Anglais faisaient face ; on lui répondit que non ; qu’ils avaient au contraire le visage tourné vers Meung. Ayant entendu cela, elle dit : En nom Dieu, ils s’en vont ; laissez-les partir, 21et allons remercier Dieu, sans les poursuivre, car c’est le jour du Seigneur.

Tout cela l’ont vu aussi Denis Roger, nommé ci-dessus, et les quatre désignés immédiatement ci-après, à savoir Jougant, Hue, Aubert et Rouillart, ainsi que plusieurs autres.

LAPierre Jougant.

Pierre Jougant, bourgeois d’Orléans, âgé de cinquante ans, comme le précédent.

LAPierre Hue.

Pierre Hue, bourgeois de la susdite ville, âgé d’environ cinquante ans, comme le précédent.

LAJean Aubert.

Jean Aubert, âgé d’environ cinquante-deux ans, de même.

LAGuillaume Rouillart.

Guillaume Rouillart, âgé de quarante-six ans, bourgeois de la ville d’Orléans, comme le précédent.

LAGentien Cabu.

Gentien Cabu, bourgeois, âgé de cinquante-neuf ans environ, comme le précédent.

LAPierre Vaillant.

Pierre Vaillant, bourgeois, âgé de soixante ans environ, comme le précédent.

Et tous les témoins sont d’accord sur ce point : cette Jeanne ne s’est jamais attribuée, à elle, la gloire de tout ce qu’elle a accompli ; mais elle rapportait tout à Dieu, et se 22refusait, autant que possible, aux honneurs que le peuple voulait lui attribuer ; car elle préférait être seule et solitaire, plutôt que dans la compagnie des hommes, sauf quand il le fallait, pour faire la guerre.

LAJean Coulon.

Jean Coulon, âgé d’environ cinquante-six ans, de même.

LAJean Beauharnays

Jean Beauharnays, âgé d’environ cinquante ans, de même.

Ces deux derniers affirmaient, comme les témoins précédents, qui furent souvent avec Jeanne pendant son séjour à Orléans, qu’ils ne virent jamais en elle rien de répréhensible ; mais ils constatèrent en elle seulement de l’humilité, de la simplicité, de la chasteté et de la dévotion envers Dieu et l’Église. Dirent enfin que c’était une grande consolation de vivre avec elle.

LAMaître Robert de Sarciaux

Maître Robert de Sarciaux, prêtre, licencié ès lois, chanoine et sous-doyen de l’église Saint-Aignan d’Orléans, âgé de soixante-dix-huit ans, témoin juré, produit et interrogé, etc., déposa sur la vie et les mœurs comme les précédents. Ajoute aussi que sur le fait de la guerre elle était très instruite, bien que ce fût une fille jeune et simple. Il affirme que, devant les avis divergents, souvent exprimés par les capitaines, à cause de la forte résistance des adversaires, elle s’entretenait fréquemment avec eux, et leur donnait des conseils salutaires et du courage, leur disant d’espérer en Dieu, de ne pas douter, car tout viendrait à bonne fin. Ne sait rien d’autre.

LAMaître Pierre Compaing.

Maître Pierre Compaing, prêtre, licencié ès lois, chevecier et 23chanoine de ladite église Saint-Aignan, âgé de cinquante-cinq ans environ, sur les mœurs, les vertus et le comportement dépose comme les précédents. Ajoute aussi qu’il vit Jeanne, pendant la célébration de la messe, au moment de l’élévation du Corps du Christ, verser des larmes abondantes. Se souvient parfaitement qu’elle engageait les hommes d’armes à confesser leurs péchés ; et de fait, lui qui parle, a vu qu’à son instigation et à sa requête La Hire confessa ses péchés, ainsi que plusieurs autres de sa compagnie. Ne sait rien d’autre.

LAMessires Pierre de la Censure, Raoul Godart, Hervé Bonart

Messire Pierre de la Censure, prêtre, chanoine et prévôt de ladite église Saint-Aignan, âgé de soixante ans ; messire Raoul Godart, prêtre, licencié en décrets, prieur de Saint-Samson d’Orléans, âgé de cinquante-cinq ans, et chanoine de Saint-Aignan ; Hervé Bonart, prieur de Saint-Magloire, de l’ordre de saint Augustin, âgé de soixante ans ; tous comme les précédents témoins sur les mœurs, la vie et le comportement.

LAMessire André Bordes

Messire André Bordes, chanoine de Saint-Aignan d’Orléans, âgé de soixante ans environ, de même que les précédents. Ajoute avoir vu Jeanne faire des reproches à des hommes d’armes, quand ils reniaient ou blasphémaient le nom de Dieu ; et en particulier il vit certains hommes d’armes de vie très dissolue, qui, à la suite des exhortations de Jeanne, se convertirent et s’arrêtèrent de mal faire.

LAJeanne femme de Gilles de Saint-Mesmin

Les mêmes an et jour, Jeanne, femme de Gilles de Saint-Mesmin, âgé de soixante-dix ans, déclare que, selon la commune 24renommée, cette Jeanne la Pucelle était bonne catholique, simple, humble, d’un saint comportement, pudique et chaste, détestant les vices et reprenant ceux qui s’y adonnaient parmi les hommes d’armes.

LAJeanne femme de Gui Boyleau

Jeanne, femme de Gui Boyleau, âgée de soixante ans, comme le précédent.

LAGuillemette femme de Jean de Coulons

Guillemette, femme de Jean de Coulons, âgée de cinquante et un ans, comme le précédent.

LAJeanne veuve de Jean de Mouchy

Jeanne, veuve de Jean de Mouchy, âgée de cinquante ans, comme le précédent.

LACharlotte femme de Guillaume Havet

Charlotte, femme de Guillaume Havet, âgée d’environ trente-six ans, de même que les précédents.

Ajoute aussi que la nuit elle dormait seule avec Jeanne. Déclare en outre que jamais elle n’aperçut en celle-ci, ni dans ses paroles, ni dans ses actes, quelque signe de débauche ou de lubricité ; mais ne vit que simplicité, humilité et chasteté. Dit de plus qu’elle avait l’habitude de confesser souvent ses péchés, et qu’elle entendait la messe tous les jours.

Ladite Jeanne enfin, elle l’affirme, disait souvent à la mère de la déposante, chez laquelle elle habitait, qu’il fallait espérer en Dieu, que Dieu aiderait la ville d’Orléans et chasserait les adversaires.

Déclare de surcroît qu’elle avait l’habitude, avant d’aller à l’assaut, de toujours mettre en ordre sa conscience et de recevoir la sainte eucharistie, après avoir écouté la messe.

25LARenaude veuve de feu Jean Huré

Renaude, veuve de feu Jean Huré, âgée de cinquante ans, dépose comme les précédents. Ajoute aussi bien se souvenir avoir vu et entendu, un jour, un grand seigneur qui, marchant en pleine rue, jurait vilainement et reniait Dieu ; lorsque Jeanne le vit et l’entendit, elle en fut très troublée, alla aussitôt à ce seigneur qui jurait, et le prit par le cou en lui disant : Ah ! maistre ! osés (vous) bien regnier nostre seigneur et maistre ? En nom Dieu, vous vous en desdirés avant que je parte d’icy. Alors, comme le vit le témoin, ce seigneur se repentit et s’amenda, à la requête de cette Pucelle. Ne sait rien d’autre.

LAPétronille femme de Jean Beauharnays et Macée femme de H. Fagoue

Pétronille, femme de Jean Beauharnays, âgée de cinquante ans, Macée, femme d’Henri Fagoue, également âgée de cinquante ans. Toutes deux déposèrent comme les précédents.

Ainsi signé : G. de La Salle.

Notes

  1. [1]

    Jean, dans les mss.

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