Procès de condamnation de Jeanne d’Arc

Délibération du 19 mai (Procès ordinaire)

Toutes les séances

(Voir le tableau de toutes les séances du procès.)

Résumé : adhésion aux conclusions de l’Université de Paris

(Extrait de l’Abrégé du procès de Jean Gratteloup, 2021.)

Chapelle épiscopale de Rouen. — Cauchon, Lemaître, 51 assesseurs.

Cauchon annonce avoir reçu une quantité considérable de délibérations écrites de théologiens sur les assertions et les aveux de ladite Jeanne [les 12 articles], suffisamment pour juger la cause. Toutefois, pour une élucidation plus ample et plus claire de la matière, pour la plus grande paix de nos consciences et l’édification de tous, l’accusation fut également transmise à notre mère l’Université de Paris, et principalement aux facultés de Théologie et de Décret, lesquelles répondirent par écrit sous forme d’acte public.

Cauchon fait lire les délibérations de l’Université de Paris [reproduites ci-dessous], puis demande aux assesseurs présents d’en tenir compte pour délibérer à nouveau sur la suite à donner au procès.

Annexes
1. Lettre de l’Université de Paris au roi d’Angleterre
(Paris, le 14 mai 1431)

L’Université rappelle au roi son rôle de protecteur de la foi, le loue d’avoir permis la tenue du procès et le remercie de l’avoir elle-même impliquée. Elle explique avoir longuement délibéré, comme c’est son rôle à elle, et l’invite à ne pas faire traîner le procès.

2. Lettre de l’Université de Paris à l’évêque de Beauvais
(Paris, le 14 mai 1431)

L’Université loue le zèle de l’évêque, son ardeur combative, virile et fameuse, sa probité très vaillante et pleine de force, se réjouit que le procès lui ait été confié à lui, en approuve le principe, et l’en félicite pour son bon déroulement ainsi que le lui ont rapporté trois membres du tribunal attachés à l’Université (Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi). Elle lui remet ci-joint un rapport écrit qui contient sa délibération, ses remarques concernant d’autres points, ainsi qu’une copie de la lettre envoyée au roi d’Angleterre. Puis lui souhaite bonne continuation, pour que cesse la démoralisation inique et scandaleuse du peuple.

3. Délibération de l’Université de Paris

Par le présent acte public l’Université entend faire savoir qu’après avoir été sollicitée par le roi très-chrétien, elle s’est réunie solennellement en assemblée générale à Saint-Bernard49 le 29 avril 1431, afin de donner son opinion sur un procès en matière de foi, celui d’une femme du nom de Jeanne, dite vulgairement la Pucelle. Après que le recteur de l’Université eut introduit la cause et lu les douze articles de l’acte d’accusation, il fut décidé que les deux facultés, de Théologie et de Décret50, délibéreraient séparément. Réunie à nouveau le 14 mai, l’Université reçut des mains du vice-doyen de la faculté de Théologie, un cahier contenant les deux délibérations que voici :

4. Avis de la faculté de Théologie

[L’avis, très court, est ci-dessous à peine résumé.]

  • Sur l’article 1 [révélations et apparitions] : ces révélations sont soit mensonges, soit procèdent d’esprits malins et diaboliques tels que Bélial, Satan et Béhemmoth.
  • Sur l’article 2 [signe donné au roi] : mensonge présomptueux, séducteur, pernicieux, feint, attentatoire à la dignité des anges.
  • Sur l’article 3 [foi en ses apparitions] : ladite femme croit légèrement et affirme avec témérité ; sa comparaison [qu’elle croit en ses apparitions autant qu’elle croit que Jésus est mort pour nous] prouve qu’elle erre en la foi.
  • Sur l’article 4 [clairvoyance] : superstition, divination, présomptueuse assertion et vaine jactance.
  • Sur l’article 5 [habit d’homme] : ladite femme est blasphématrice, méprise les sacrements, est mal pensante et errante en la foi, affichant une vaine jactance, suspecte d’idolâtrie et d’exécration de soi-même et de ses vêtements51, en quoi elle a imité les mœurs des païens.
  • Sur l’article 6 [envoyée de Dieu] : ladite femme est traîtresse, rusée, cruelle, assoiffée de sang humain, séditieuse, provoquant à la tyrannie, blasphématrice de Dieu dans les mandements et les révélations qu’elle lui prête.
  • Sur l’article 7 [départ de Domrémy, arrivée à Chinon] : ladite femme est impie envers ses parents, prévaricatrice du commandement d’honorer ses père et mère, scandaleuse, blasphématrice envers Dieu ; et elle erre en la foi, et a fait promesse téméraire et présomptueuse.
  • Sur l’article 8 [saut de Beaurevoir] : pusillanimité tournant à désespérance, et implicitement au suicide ; assertion présomptueuse et téméraire touchant la rémission d’une faute ; sentiment condamnable relativement au libre arbitre de l’homme.
  • Sur l’article 9 [assurance du Paradis] : assertion présomptueuse et téméraire, mensonge pernicieux. Elle est en contradiction avec elle-même selon l’article précédent ; elle pense mal en matière de foi.
  • Sur l’article 10 [préférence qu’a Dieu pour certains] : assertion présomptueuse et téméraire, divination superstitieuse, blasphème envers saintes Catherine et Marguerite, transgression du commandement d’aimer son prochain.
  • Sur l’article 11 [dévotion envers ses saintes] : elle est idolâtre, invocatrice de démons ; elle erre dans la foi, affirme témérairement et a donné serment illicite.
  • Sur l’article 12 [non soumission à l’Église] : elle est schismatique, mal pensante sur l’unité et l’autorité de l’Église, apostate ; et, jusqu’à ce jour, opiniâtrement elle erre en matière de foi.
5. Avis de la faculté de Décret

Si cette femme, en santé d’esprit, a réellement dit et fait tout ce qui est inscrit dans les douze articles, il nous semble :

  1. qu’elle est schismatique, car elle ne se soumet pas à l’Église ;
  2. qu’elle erre en la foi puisqu’elle contredit l’article Unam Sanctam, et qu’elle est donc hérétique ;
  3. qu’elle est apostate, par sa coupe de cheveux et son habit ;
  4. qu’elle est menteuse et devineresse quand elle se dit envoyée de Dieu et parlant aux anges et aux saintes, et qu’elle ne se justifie pas par miracle (Moïse changea son bâton en serpent) ou témoignage spécial de l’Écriture (Jean-Baptiste avait été prophétisé par Isaïe) ;
  5. qu’elle erre en la foi, en refusant d’ôter son habit d’homme jusqu’à préférer renoncer à la communion ; et qu’elle est véhémentement suspecte d’hérésie ;
  6. qu’elle erre encore lorsqu’elle se dit certaine d’être menée en paradis.

En conséquence, si cette femme, charitablement exhortée et dûment admonestée ne veut pas abjurer publiquement son erreur, elle doit être abandonnée au juge séculier et recevoir la peine due à l’importance de son crime.

6. Approbation et certification des deux avis par l’Université de Paris

Après avoir lu les deux avis devant l’assemblée, le recteur de l’Université demanda à chaque doyen de faculté d’en attester la conformité, ce qu’ils firent. Il demanda ensuite à chaque Faculté et Nation52 de se retirer pour délibérer indépendamment, ce qu’elles firent. De retour après mûre et longue délibération chacune annonça son approbation. Le recteur déclara alors que l’Université réputait siens les deux avis. Des copies notariées de tous les actes sus-nommés furent ensuite remises devant témoins à Jean Beaupère, Jacques de Touraine et Nicolas Midi.

Délibération des docteurs de Rouen

Après avoir pris connaissance de l’avis de l’Université de Paris, les membres du tribunal sont appelés à se prononcer de nouveau.

  • Roussel :

    Se range à l’avis de l’Université : si Jeanne ne se rétracte pas elle doit être considérée hérétique.

  • Venderès :

    Comme Roussel, et ajoute qu’un jour suffirait pour conclure, rendre la sentence, et abandonner Jeanne à la justice séculière.

  • L’abbé de Fécamp :

    Approuve et propose qu’une date soit fixée pour la dernière admonestation, et que si elle ne se rétractait pas elle soit déclarée hérétique et abandonnée à la justice séculière.

  • Châtillon :

    Déclare que ceux qui n’ont pas délibéré pleinement sont tenus de se ranger à l’avis de l’Université, et pour le reste suit l’abbé de Fécamp.

  • L’abbé de Cormeilles :

    Comme l’Université.

  • Marguerie :

    Comme l’Université, et estime qu’un jour suffit pour tout conclure.

  • Émengart :

    Comme l’Université.

  • Leboucher :

    S’en tient à son avis du 9 avril53 et ajoute que Jeanne doit être admonestée de nouveau et informée de l’avis de l’Université, auquel lui-même adhère.

  • Le prieur de Longueville :

    Comme Leboucher.

  • Pinchon :

    Comme Leboucher.

  • Vaulx :

    Comme l’Université.

  • Beaupère :

    Comme l’Université, et s’en remet aux juges pour la procédure.

  • Gastinel :

    Comme l’Université si Jeanne ne se rétracte pas.

  • Midi :

    S’en tient à son avis du 9 avril et estime que le procès peut se conclure en un jour.

  • Duquesnay :

    Comme Gastinel.

  • Houdenc :

    Demande à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée pour le salut de son âme et de son corps, et que si elle ne se rétractait pas soit déclarée obstinée et hérétique ; et s’en remet aux juges pour la procédure.

  • Lefèvre :

    S’en tient à son avis du 9 avril, adhère à l’avis de la faculté de Théologie et demande qu’un jour soit fixé pour que Jeanne soit admonestée.

  • Lavenu :

    Comme Lefèvre.

  • Amouret :

    Comme Lefèvre.

  • Treize avocats de Rouen :

    Demandent à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée, et se rangent à l’avis de la faculté de Décret si elle ne se rétractait pas.

  • L’abbé de Mortemer :

    Demande à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée, et se range à l’avis de la faculté de Théologie si elle ne se rétractait pas.

  • Guesdon :

    Comme l’abbé de Mortemer.

  • Fouchier :

    Comme l’abbé de Mortemer.

  • Maugier :

    Demande à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée et que l’on procède si elle ne se rétractait pas.

  • Couppequesne :

    Comme l’Université.

  • Sauvage :

    S’en tient à son avis écrit, demande à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée, à part et en public, devant le peuple, et s’en remet aux juges si elle ne se rétractait pas.

  • Minier :

    Comme Sauvage.

  • Pigache :

    Comme l’Université.

  • Grouchet :

    Demande à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée et déclarée hérétique si elle ne se rétractait pas.

  • Lapierre :

    S’en tient à son avis du 9 avril, demande à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée et s’en remet aux juges si elle ne se rétractait pas.

  • Maurice :

    S’en tient à son avis du 9 avril, ajoute qu’un jour doit être fixé pour une nouvelle admonestation, que Jeanne doit être prévenue de la peine encourue, et qu’il fallait procéder si elle ne se rétractait pas.

  • Courcelles :

    S’en tient à son avis du 9 avril, et comme Maurice estime qu’elle soit déclarée hérétique si elle ne se rétractait pas.

  • Loiseleur :

    Comme Courcelles.

  • Alespée :

    Demande à ce que Jeanne soit de nouveau admonestée et que la cause soit conclue si elle ne se rétractait pas.

  • Duchêne :

    Comme la faculté de Décret.

  • Érart :

    Comme le chapitre de la cathédrale de Rouen et comme l’Université de Paris.

Sur quoi il fut arrêté que Jeanne serait de nouveau charitablement admonestée, et qu’un jour serait fixé pour rendre la sentence.

Notes

  1. [49]

    Le collège des Bernardins, dans le 5e arrondissement de Paris.

  2. [50]

    Les Facultés de l’Université de Paris étaient au nombre de quatre : Arts, Médecine, Théologie et Décret. La Faculté de Décret (decretorum facultas) enseignait le droit canonique, ou droit canon, c’est à dire le droit interne de l’Église, ainsi que les décisions pontificales qui le complète, les décrétales.

  3. [51]

    Il faut lire ici l’accusation de s’être laissé adorer par le populaire (Champion). — Par exécration de soi-même, Joseph Fabre entend de son sexe féminin (Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, Paris, 1884).

  4. [52]

    Les maîtres et les étudiants de l’Université de Paris étaient réparties entre quatre nations : Normandie, Picardie, Angleterre et France.

  5. [53]

    Seize docteurs délibérèrent et émirent un avis collectif sur les 12 articles d’accusation, qui fut inséré en annexe de la séance du 5 avril.

Composition du tribunal

(Voir le tableau analytique de tous les juges et assesseurs du procès.)

Juges

Lire dans les différentes éditions

page served in 0.074s (3,2) /