Avis des théologiens (Procès ordinaire)
Résumé
(Extrait de l’Abrégé du procès de Jean Gratteloup, 2021.)
- Seize docteurs et six licenciés ou bacheliers en théologie
- Denis Gastinel, chanoine
- Jean Basset, chanoine
- L’abbé de Fécamp
- Jacques Guesdon, franciscain
- Jean Maugier, chanoine
- Jean Bruillot, chanoine
- Nicolas de Venderès, chanoine
- Gilles Deschamps, chanoine
- Nicolas Caval, chanoine
- Robert Le Barbier, chanoine
- Jean Alespée, chanoine
- Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux
- Jean de Bouesgue, aumônier de Fécamp
- Jean Garin, chanoine
- Le chapitre de la cathédrale de Rouen
- Aubert Morel et Jean Duchemin, chanoines
- Onze avocats de la cour archiépiscopale de Rouen
- L’évêque de Coutances
- L’évêque de Lisieux
- Les abbés de Jumièges et de Cormeilles
- Raoul Roussel, chanoine
- Pierre Minier, Jean Pigache et Richard de Grouchet, bacheliers en théologie
- Raoul Le Sauvage, bachelier en théologie
S’en suit le procès-verbal de 24 délibérations (collectives ou individuelles d’un total de 56 théologiens), reçues entre le 12 avril et le 14 mai.
1. Seize docteurs et six licenciés ou bacheliers en théologie
Concluent après délibération43 : que les dites révélations de l’accusée sont soit fictions d’invention humaine, soit procédant de l’esprit du Malin, en cause le manque de preuve pour y croire, les contradictions, mensonges, invraisemblances, blasphèmes et autres hérésies ; qu’elle a erré en la foi, puisqu’elle met au même niveau sa croyance en ses voix qu’en la foi, et que son affirmation aux articles 1 et 5 qu’elle a bien agi en ne communiant pas à Pâques est un blasphème évident. (Chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen, le 12 avril 1431.)
2. Denis Gastinel, chanoine
Conclut que l’accusée est suspecte dans sa foi, véhémentement erronée, schismatique, hérétique, qu’elle se prend pour une autorité, qu’elle est séditieuse et perturbatrice de paix, et propose qu’elle soit sommée d’abjurer publiquement. Si elle refusait, qu’elle soit abandonnée au jugement séculier44 ; si elle acceptait, qu’elle fasse pénitence en prison au pain de douleur et à l’eau d’angoisse afin qu’elle pleure ses péchés, et n’en commette plus sur lesquels elle ait à pleurer.
3. Jean Basset, chanoine
S’estime incompétent pour une si grande cause ; toutefois il souligne humblement qu’il n’est pas impossible que les voix de l’accusée viennent de Dieu, mais qu’en l’absence de miracle ou de témoignage annonciateur dans les Écritures, on ne peut la croire sur parole ; que ses refus d’abandonner l’habit d’homme, de communier à Pâques ou de se soumettre à l’Église militante sont compromettants ; et conclut quant à la suite du procès : En dépit de l’incapacité de mon intellect, moi, bien qu’indigne et ignare en droit, je m’offre d’y travailler de tout mon pouvoir
.
4. L’abbé de Fécamp
S’estime trop insignifiant devant les sommités du tribunal pour oser un avis, et adhère à toutes leurs décisions. (Lettre signée du 21 avril.)
5. Jacques Guesdon, franciscain
Déclare avoir assisté à la délibération des théologiens [les 16 docteurs et 6 licenciés] et se ranger à leur opinion unanime ; s’excuse que des affaires ailleurs le contraignent à se retirer. (Déposition devant l’évêque Cauchon signée du 13 avril.)
6. Jean Maugier, chanoine
Se range à l’avis unanime desdits théologiens et signe : Toujours prêt à faire votre bon plaisir.
7. Jean Bruillot, chanoine
Idem.
8. Nicolas de Venderès, chanoine
Idem.
9. Gilles Deschamps, chanoine
Témoigne de la bonne tenue du procès et constate que Jeanne a décliné toutes les offres qui lui avaient été faites, même celle de soumettre ses faits et dits à des notables de son parti ou de l’église de Poitiers45. Aussi lui semble-t-elle suspecte en la foi ; il s’en remet au jugement des docteurs en théologie et décret. (Lettre signée du 3 mai.)
10. Nicolas Caval, chanoine
Se range à l’avis desdits théologiens.
11. Robert Le Barbier, chanoine
Se range à l’avis desdits théologiens mais suggère que l’Université de Paris, en particulier les facultés de Théologie et de Décret, soient consultées.
12. Jean Alespée, chanoine
Se range humblement à l’avis desdits théologiens et à celui de l’Université de Paris et des facultés de Théologie et de Décret, si elles devaient être consultées.
13. Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux
Se range à l’avis desdits théologiens, à qui il appartient de ramener les égarés au chemin de la vérité.
14. Jean de Bouesgue, aumônier de Fécamp
Pense que l’accusée est schismatique et hérétique (attendu son obstination, ce qu’elle a dit de saint Michel, de ses saintes, de la communion, qu’elle a tout fait du commandement de Dieu, etc.) et demande qu’elle soit punie.
15. Jean Garin, chanoine
Se range humblement à l’avis desdits théologiens.
16. Le chapitre de la cathédrale de Rouen
S’excuse du retard de sa réponse, motivé par l’attente de l’avis de l’Université de Paris et du résultat des charitables exhortations faites le 2 mai, lesquelles furent rejetées par l’accusée ; conclut que celle-ci doit être réputée hérétique. (Lettre du 3 mai.)
17. Aubert Morel et Jean Duchemin, chanoines
Reconnaissent la possibilité que les voix soient de Dieu mais qu’à défaut de miracle ou de témoignage dans l’Écriture, il n’y a pas lieu de le croire ; dénoncent son refus de délaisser son habit d’homme (qui peut valoir excommunication), de communier à Pâques et de se soumettre à l’Église militante et à l’article Unam Sanctam ; et concluent que si elle s’obstinait, et sous réserve que ses révélations ne lui viendraient pas de Dieu, elle devait être punie de prison perpétuelle, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse, ou de toute autre peine extraordinaire, à modérer au bon vouloir de messeigneurs les juges.
18. Onze avocats de la cour archiépiscopale de Rouen46
Après s’être réunis et avoir délibéré, regardent leur humble avis comme négligeable, mais cependant le donnent. Leur constat est quasi identique au précédent (Morel/Duchemin) jusque dans la formulation : Jeanne est probablement suspecte, à moins que ses révélations et assertions [soient] de Dieu, ce qu’ils estiment certes peu vraisemblable. Aussi s’en rapportent-ils à l’avis de l’Université de Paris. (Lettre du 30 avril.)
19. L’évêque de Coutances
Résume les articles avec style et érudition. Il semble considérer le tribunal trop clément avec Jeanne (mais ne souhaite pas paraître en remontrer à Minerve47) et lui trouve un esprit subtil, enclin au mal, agité d’un instinct diabolique, vide de la grâce du Saint-Esprit. Empruntant au bienheureux Grégoire deux signes qui attestent de la sainteté d’une personne, à savoir la vertu et l’humilité, il constate que ces deux signes ne se trouvent à aucun degré chez cette femme. Il conclut que Jeanne doit être condamnée, et sans délai, et que même si elle se rétractait il fallait l’emprisonner encore jusqu’au jour où il apparaîtra qu’elle a été suffisamment amendée et corrigée. (Coutances, le 5 mai.)
20. L’évêque de Lisieux
S’exprime d’abord sur les révélations : citant l’Écriture et saint Augustin il souligne la difficulté du discernement ; se fondant sur le droit canonique il explique que seuls des signes miraculeux évidents ou le témoignage spécial de l’Écriture autorisent à croire qu’une apparition vient de Dieu ; puis, constatant l’absence de tels signes chez l’accusée, il déduit que ses révélations sont soient du démon, soit invention. Il relève ensuite, attendu la vile condition de la personne, ses propos contre la foi, son mépris pour le sacrement de communion, son refus de se soumettre à l’Église ; et conclut que si elle refusait de se rétracter, elle devait être considérée schismatique et véhémentement suspecte en la foi. (Lisieux, le 14 mai.)
21. Les abbés de Jumièges et de Cormeilles
Rappellent qu’ils avaient déjà été consultés sur le procès et avaient répondu que celui-ci devrait être transféré à l’Université de Paris. Toutefois ils réduisent aujourd’hui l’affaire à quatre points. Sur 1. la soumission à l’Église : Jeanne doit être exhortée publiquement, et si elle persistait, être réputée suspecte en la foi. Sur 2. ses révélations et 3. l’habit d’homme qu’elle dit avoir de Dieu : l’absence de sainteté chez elle interdit de la croire. Sur 4. le fait qu’elle dise n’être point en état de péché mortel : ils ne peuvent se prononcer, Dieu seul sait, et de plus ils n’ont pas assisté aux audiences. (Lettre du 29 avril.)
22. Raoul Roussel, chanoine
Se range à l’avis desdits théologiens et se dit convaincu que Jeanne et ses complices ont tout inventé pour parvenir à leur fin. (Lettre du 30 avril.)
23. Pierre Minier, Jean Pigache et Richard de Grouchet, bacheliers en théologie
Estiment que la clé du procès repose sur l’origine des révélations. Si elles procèdent du démon ou sont feintes, l’accusée peut être suspecte contre la foi, mais pas si elles procèdent de Dieu. En l’occurrence, eux-même se disent incompétents pour trancher.
24. Raoul Le Sauvage, bachelier en théologie
Analyse avec minutie chaque point des douze articles ; si la plupart de ses conclusions vont contre l’accusée, ce n’est pas le cas de toutes, et certaines ne l’accablent pas. Il conclut même en appelant le tribunal à la mansuétude : que celui-ci tienne compte de la fragilité féminine, qu’il admoneste Jeanne charitablement de se corriger et ne retienne pas contre elle ses révélations, qui peuvent avoir été forgées par le Malin. Il termine en suggérant que, par souci d’apaisement, la cause soit renvoyée devant le Saint-Siège.
Notes
- [43]
Ces théologiens sont tous, à l’exception d’un seul, des assesseurs réguliers du procès ; leur avis va servir de base aux délibérations des autres hommes d’Église. — Le compte-rendu de cette délibération est daté du 12 avril, mais une délibération ultérieure s’y réfère comme s’étant tenue le 9 avril (Délibération des docteurs de Rouen, séance du 19 mai).
- [44]
C’est à dire livrée au bourreau.
- [45]
Cet avis, daté du 3 mai, suit la séance d’admonition publique du 2 mai, au cours de laquelle Jeanne refusa l’offre qu’on envoyât chercher des clercs de son parti.
- [46]
Tous sauf trois ont été assesseurs au procès.
- [47]
De la locution latine Sus Minervam docet (c’est un pourceau qui en remontre à Minerve). Minerve étant la déesse de la sagesse et des arts, se dit d’un ignorant qui veut instruire son maître. L’expression était fort prisée de Cicéron.
Composition du tribunal
(Voir le tableau analytique de tous les juges et assesseurs du procès.)