Séance du 28 mars (Procès ordinaire)
Résumé : lecture des articles 31 à 70 du réquisitoire
(Extrait de l’Abrégé du procès de Jean Gratteloup, 2021.)
- Interrogatoire préliminaire :
- Serment
- Habit d’homme (réponse promise la veille)
- Article 31 : ses voix (son refus de tout dévoiler)
- Article 32 : ses voix (feintes ou inspirées d’esprits malins)
- Article 33 : divination sur les choses à venir, passées ou cachées
- Article 34 : présomption à savoir distinguer les anges
- Article 35 : présomption à savoir qui Dieu aime ou hait
- Article 36 : présomption à pouvoir commercer avec les anges
- Article 37 : désobéissance à certains commandements de Dieu ; négation du libre-arbitre
- Article 38 : péchés manifestes présentés comme commandements de Dieu
- Article 39 : présomption sur l’assurance d’être en état de grâce
- Article 40 : communion en habit d’homme
- Article 41 : saut de Beaurevoir à l’instigation du diable
- Article 42 : description de l’apparence humaine des saints ; leur contact physique
- Article 43 : assertion que les saints haïssent les Anglais, pourtant bon catholiques
- Article 44 : présomption sur l’assurance d’aller au Paradis
- Article 45 : présomption à discerner les saints et les anges
- Article 46 : saut de Beaurevoir (blasphème avant le saut)
- Article 47 : saut de Beaurevoir (blasphème après)
- Article 48 : ses visions (croyance téméraire)
- Article 49 : ses visions (idolâtrie)
- Article 50 : ses visions (invocation de démons)
- Article 51 : mensonge au sujet des anges, dont celui qui apporta la couronne
- Article 52 : s’être laissée adorer
- Article 53 : avoir été chef de guerre
- Article 54 : vie parmi les hommes
- Article 55 : fausses révélations dans le but de s’enrichir
- Article 56 : commerce avec les démons (ses saintes, appelées ici conseillers de la fontaine)
- Article 57 : mensonge en ayant annoncé des victoires qui se sont avérées des échecs (Paris, La Charité…) et en niant ensuite les avoir annoncées
- Article 58 : vanité dans son étendard et la somptuosité de sa mise
- Article 59 : avoir offert son armure à Saint-Denis pour qu’elle soit vénérée
- Article 60 : refus de prêter un serment complet
- Article 61 : insoumission à l’Église (militante)
- Article 62 : fausse-prophète, schismatique
- Article 63 : comportement contraire à la sainteté
- Article 64 : présomption sur l’assurance d’avoir été absoute d’un péché (saut de Beaurevoir)
- Article 65 : sollicitation abusive de Dieu
- Article 66 : erreurs contre la foi et leur conséquences
- Article 67 : récurrence de ces erreurs
- Article 68 : justification de la tenue du procès devant le scandale causé
- Article 69 : persévérance de l’accusée dans ses erreurs même après le début du procès
- Article 70 : protestation de fidélité du réquisitoire
Salle du château de Rouen. — Cauchon, Lemaître, d’Estivet et 35 assesseurs.
Préliminaires
1. Requise de jurer
Elle jure avec ses réserves habituelles.
2. Sommée de donner sa réponse promise la veille concernant son habit d’homme [article 14]
Elle déclare avoir pris l’habit mais aussi les armes par commandement de Dieu, et qu’elle ne le laisserait point sans commandement, dût-on lui trancher la tête.
Suite de la lecture du réquisitoire
Article 31 ses voix : son refus de tout dévoiler
Rappelle que Jeanne se vante de visions et révélations depuis l’enfance et lui reproche son refus d’en donner un ample témoignage ; qu’en outre elle assura ses juges qu’on ne lui arracherait pas de la bouche le signe que Dieu lui révéla et par quoi elle connut qu’elle venait de Dieu, dût-on lui trancher la tête ou la faire écarteler. — Jeanne répond qu’elle ne peut révéler le signe ou autres choses sans commandement de Dieu. — Or le 22 février elle attesta entendre ses voix, quotidiennes et réconfortantes. Le 24, dit avoir eu de nouvelles révélations favorables sur son roi qu’elle soupire de ne pouvoir lui communiquer. Le 27, parla des révélations faites à son roi, du courrier où elle lui annonçait sa venue, des révélations le concernant, et qu’elle saurait le reconnaître. Le 1er mars, dit n’avoir pas vu de couronne à saint Michel et ne rien savoir de ses vêtements. Le 15 mars, répondit sur sa tentative d’évasion du château de Beaulieu, analysa son échec comme une volonté de Dieu, et qu’elle devait sans doute rencontrer le roi des Anglais, comme ses voix le lui avaient dit ; reporta au samedi suivant ses réponses sur l’apparence de l’ange ; répondit quant au proverbe qui dit que pour dire vérité on est parfois pendu, qu’elle ne confesserait pas un crime qui lui vaudrait la mort. Le 17 mars, renvoya à ses précédentes réponses quant à l’âge et aux vêtements de ses saintes.
Article 32 ses voix : feintes ou inspirées d’esprits malins
Conclut que les révélations, à considérer qu’elles fussent vraies, ne peuvent avoir été inspirées que par des esprits malins, au vu des conséquences relevées ci-avant. — Jeanne le nie et dit qu’elle soutiendra jusqu’à la mort avoir agi par révélations de ses saintes ; qu’elle utilisa les noms de Jhesus Maria
sous le conseil de son entourage ; et corrige l’affirmation selon laquelle tout ce qu’elle a fait c’est par le conseil de Notre Seigneur en ajoutant : tout ce que j’ai fait de bien
. Interrogée si elle fit bien d’aller devant La Charité, répond que si elle a mal agi, s’en confessera ; d’aller devant Paris : répond que les seigneurs voulurent y aller, et qu’ils firent leur devoir d’aller contre l’adversaire.
Article 33 divination sur les choses à venir, passées ou cachées
Accuse Jeanne de divination, sur les choses à venir, passées ou cachées, et de s’en attribuer le mérite. — Jeanne répond qu’il appartient à Dieu de faire des révélations à qui il lui plaît, et que ce qu’elle a dit de l’épée ou autres, c’est par révélation. — Or le 24 février elle dit tenir de sa voix que si les Bourguignons s’obstinaient ils auraient la guerre. Le 27, répondit avoir annoncé à ses gens la prochaine libération d’Orléans mais pas qu’il y aurait de nombreux blessés ; qu’elle sut par révélation que le siège serait levé et elle-même blessée, et qu’elle en informa le roi. Le 1er mars, dit savoir par révélation qu’avant sept ans les Anglais perdraient d’avantage encore qu’à Orléans ; que son roi récupérerait son royaume. Le 3, répond que ses voix lui ont annoncé sa délivrance mais ne sait ni le jour ni l’heure. Le 10, dit que ses voix l’avaient plusieurs fois prévenue qu’elle serait prise ; et qu’à sa première rencontre avec le roi, il lui serait donné un signe. Le 12, répond que ses voix lui avaient dit qu’elle pourrait libérer le duc d’Orléans soit en l’échangeant contre des prisonniers, soit en l’allant chercher, qu’elle avait sollicité le roi en ce sens, et que sans empêchement elle l’eut libéré avant trois ans. Le 14, dit que ses voix l’engageaient à tout endurer et qu’elle serait délivrée par grande victoire.
Article 34 présomption à savoir distinguer les anges
Accuse Jeanne de présomption lorsqu’elle affirme entendre la voix des anges et des saints et pouvoir les distinguer des voix humaines. — Jeanne renvoie à son interrogatoire ; quant à la présomption s’en rapporte à Dieu. — Or le 27 février elle dit entendre la voix de sainte Catherine et sainte Marguerite et savoir que c’étaient elles. Le 1er mars, dit reconnaître les saintes à leur voix et parce qu’elles se sont révélées. Le 15, dit que saint Michel la prévint de la venue des saintes, qu’elle le reconnut à son parler et son langage d’ange, puis le crut et eut la volonté de le croire ; qu’elle reconnaîtrait le diable déguisé en ange ; qu’elle eut peur les premières fois qu’elle vît saint Michel, avant d’être convaincue par son enseignement.
Article 35 présomption à savoir qui Dieu aime ou hait
Accuse Jeanne de se vanter de savoir discerner ceux que Dieu préfère et ceux qu’il hait. — Jeanne s’en tient à ce qu’elle dit au sujet du roi et du duc d’Orléans, et des autres gens, elle n’en sait rien ; et dit savoir par révélation que Dieu aime mieux son roi et le duc qu’elle. — Or le 22 février elle dit que Dieu aimait le duc d’Orléans, et qu’elle reçut plus de révélations sur lui que sur aucun autre sinon le roi. Le 24, dit qu’elle serait contente si Dieu s’adressait directement au roi par révélation. Le 17 mars, dit ignorer si Dieu aimait ou haïssait les Anglais mais qu’ils seront boutés hors de France, exceptés ceux qui y mourront ; dit ignorer les sentiments de Dieu à l’égard des Français et des Anglais lorsque ces derniers prospéraient en France.
Article 36 présomption à pouvoir commercer avec les anges
Accuse Jeanne de se vanter d’entendre une voix qui est par nature inaccessible aux humains, et d’avoir permis à d’autres de l’entendre. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 22 février elle dit que les gens de son parti reconnurent que la voix étaient envoyée de Dieu, et que le roi et quelques autres l’entendirent.
Article 37 désobéissance à certains commandements de Dieu ; négation du libre-arbitre
Relève que Jeanne fit parfois le contraire des commandements qu’elle dit avoir reçus par révélation de Dieu, comme son départ de Saint-Denis ou son saut de Beaurevoir, et conclut que, soit elle n’a pas reçu de révélations de Dieu, soit elle les a méprisés. De plus, en affirmant n’avoir pas pu faire autrement que d’aller contre le commandement de ne pas sauter de la tour, elle nie le libre arbitre. — Jeanne renvoie à son interrogatoire ; quant à son départ de Saint-Denis, dit en avoir eu la permission. Interrogée si elle croit pécher mortellement en allant contre ses voix, dit avoir déjà répondu. — Or le 22 février, elle répondit que sa voix lui avait dit de rester à Saint-Denis, ce qu’elle aurait fait si les seigneurs ne l’avaient emmenée contre sa volonté. Le 10 mars, dit que si ses voix lui avaient commandé sa sortie Compiègne tout en lui annonçant qu’elle serait prise, elle aurait obéi mais à regret. Le 15, dit avoir suivi au mieux les commandements de ses voix ; qu’à Beaurevoir elle ne put se retenir de sauter, mais que ses voix l’ont ensuite secourue, comme en chaque occasion ; dit qu’elle considérait pécher lorsqu’elle allait contre ses voix, et s’en est amendée.
Article 38 péchés manifestes présentés comme commandements de Dieu
Relève que Jeanne commit de nombreux crimes et péchés, tout en affirmant que tout ce qu’elle fit, elle l’a fait de par Dieu et suivant sa volonté. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 24 février elle dit qu’elle ne saurait rien faire sans la grâce de Dieu ; qu’elle aurait bien voulu que le Bourguignon de son village eût la tête coupée s’il plaisait à Dieu ; qu’elle n’aimait pas les Bourguignons depuis qu’elle comprit que les voix étaient pour le roi de France. Le 15 mars dit n’avoir jamais rien fait sans le congé de ses voix, et plus loin être allée assaillir Paris à la requête de gens d’armes, et La Charité à la requête de son roi.
Article 39 présomption sur l’assurance d’être en état de grâce
Relève la présomption de Jeanne qui estime n’avoir jamais péché mortellement, et ce malgré sa carrière guerrière et tout ce qui a été rapporté ici. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 24 février, interrogée si elle se croyait en état de grâce, répondit : Si je n’y suis Dieu m’y mette, si j’y suis Dieu m’y garde
; en outre dit penser que ses voix ne viendraient plus si elle était en grand péché. Le 1er mars, dit que la joie qu’elle éprouve devant sa voix lui suggère qu’elle n’est pas en péché mortel ; que ses saintes la confessent à tour de rôle ; qu’elle ne pense pas avoir jamais commis péché mortel. Le 14, on lui rappela qu’elle consentit à l’exécution du condamné Franquet d’Arras, qu’elle assaillit Paris un jour de fête, eut le cheval de l’évêque de Senlis, sauta de la tour de Beaurevoir et porta un habit d’homme.
Article 40 communion en habit d’homme
Reproche à Jeanne d’avoir communié en habit d’homme à l’instigation du diable. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et s’en remet à Dieu. — Or le 3 mars elle reconnut avoir communié en habit d’homme mais n’a pas souvenir de l’avoir fait armée.
Article 41 saut de Beaurevoir à l’instigation du diable
Accuse Jeanne d’avoir sauté de la tour de Beaurevoir à l’instigation du diable, préférant le salut de son corps à celui de son âme. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 3 mars elle raconta comment, contre l’avis de ses voix, elle se recommanda à Dieu et sauta ; qu’elle préférait être morte qu’aux mains des Anglais. Le 14 mars, le raconta plus en détail.
Article 42 description de l’apparence humaine des saints ; leur contact physique
Relève que Jeanne a décrit saint Michel et ses saintes avec des membres corporels : tête, yeux, visage ; qu’en outre elle embrassa ses saintes. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 17 mars Jeanne décrivit comment elle embrassait ses saintes.
Article 43 assertion que les saints haïssent les Anglais, pourtant bon catholiques
Relève que Jeanne a affirmé que les saints, les saintes et les anges parlaient français et non anglais, qu’ils étaient du parti français et non anglais, entendant ainsi qu’ils pussent avoir en haine un royaume catholique. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 1er mars, elle répondit que sainte Marguerite ne parlait pas anglais car elle n’était point du parti des Anglais.
Article 44 présomption sur l’assurance d’aller au Paradis
Relève que Jeanne se dit assurée d’aller au Paradis tant qu’elle gardera sa virginité, selon une promesse de ses saintes. — Jeanne s’en remet à Dieu et renvoie à son interrogatoire. — Or le 22 février elle dit n’avoir demandé d’autre récompense que le salut de son âme. Le 1er mars, dit que ses saintes lui promirent de la conduire au Paradis. Le 14 mars répondit qu’elle tenait cette assurance du Paradis pour un grand trésor ; qu’elle ignore si cela la préservait du péché mortel ; qu’en état de péché ses voix l’auraient sûrement abandonnée, et qu’on ne se confesse jamais trop.
Article 45 présomption à discerner les saints et les anges
Constate qu’alors que les jugements de Dieu sont impénétrables, Jeanne affirme savoir discerner qui sont les saints, les saintes, les anges et les élus de Dieu. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 27 février elle affirma sa certitude que c’était bien sainte Catherine et sainte Marguerite qui lui apparaissaient. Le 1er mars, dit que ses saintes lui apparaissaient toujours sous une même forme. Le 3, qu’elle sait que ce sont saints et saintes du Paradis.
Article 46 saut de Beaurevoir : blasphème avant le saut
Relève l’irrévérence et l’impatience de Jeanne envers Dieu et les saints lorsqu’elle récrimina avant son saut de Beaurevoir : Et comment laissera Dieu ainsi mourir mauvaisement ceux de Compiègne.
— Jeanne renvoie à son interrogatoire. — Or le 3 mars elle dit qu’après son saut la voix de sainte Catherine lui annonça sa guérison et que ceux de Compiègne, pour qui elle priait toujours, auraient secours.
Article 47 saut de Beaurevoir : blasphème après
Accuse Jeanne d’avoir blasphémé et juré après s’être blessée en sautant de Beaurevoir, et aussi depuis qu’elle est au château de Rouen, supportant impatiemment et protestant d’être mise en procès devant des gens d’Église. — Jeanne s’en rapporte à Dieu et renvoie à son interrogatoire. — Or le 3 mars elle nia avoir blasphémé à Beaurevoir et ajouta n’avoir pas l’habitude de jurer ; dit que ceux qui l’entendirent jurer à Soissons ont mal entendu. Le 14, nia de même les jurons qu’on lui impute depuis sa captivité à Rouen.
Article 48 ses visions : croyance téméraire
Accuse Jeanne d’avoir cru en la divinité de ses visions sans preuve ou signes suffisants, ni consultation de gens d’Église ; d’en avoir admis le contenu suspect ; et de s’en être ouverte d’abord à des séculiers avant qu’à des clercs. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. Quant aux signes, si ceux qui les demandent n’en sont dignes, elle n’en peut mais [n’y peut rien], et dit avoir souvent prié Dieu qu’il les révélât à ceux de son parti. Elle confirme avoir cru en ses révélations sans s’en ouvrir à son curé ou autre, comme elle cru que c’était saint Michel pour la bonne doctrine qu’il lui montrait. Interrogée si saint Michel lui a dit : Je suis saint Michel
, elle renvoie à son interrogatoire, s’en remet à Dieu quant à la conclusion et dit croire que ses voix sont saint Michel, saint Gabriel, saintes Catherine et Marguerite envoyés de Dieu, aussi fermement que Jésus est mort pour nous racheter. — Or le 24 février elle affirma croire en ses voix autant qu’en la foi chrétienne. Le 3 mars, dit avoir vu de ses yeux les visages de saints Michel et Gabriel, tels que Dieu les forma. Le 12, dit n’avoir point parlé de ces visions à gens d’Église mais seulement à Baudricourt puis à son roi, par crainte de voir son départ empêché ; et reconnaît avoir désobéi à ses parents en partant sans leur permission, mais avoir obtenu leur pardon depuis.
Article 49 ses visions : idolâtrie
Accuse Jeanne d’idolâtrie en cela qu’elle vénéra des esprits sans l’assurance qu’ils fussent bons ; lesquels apparaissent être d’ailleurs plutôt mauvais. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et s’en remet à Dieu. — Or le 24 février elle dit avoir remercié sa voix en joignant les mains. Le 10 mars, dit qu’elle s’agenouilla après que le signe fut donné au roi puis fit révérence. Le 12, qu’elle promit sa virginité à ses saintes, et qu’elle faisait révérence à saint Michel et aux anges. Le 15, qu’elle faisait grande révérence à ses saintes et à saint Michel ; qu’elle leur fit des offrande à l’église ; qu’elle s’efforça d’obéir à leurs commandements. Le 17, qu’elle leur offrit des couronnes de fleurs à l’église et leur faisait révérence lorsqu’elles venaient.
Article 50 ses visions : invocation de démons
Accuse Jeanne d’invocation de démons puisqu’elle consulte régulièrement ses esprits, au sujet de son procès comme sur d’autres matières. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et déclare qu’elle les appellera à son aide tant qu’elle vivra. Interrogée sur la manière de les appeler, donne cet exemple de prière : Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d’église. Je sais bien, quant à l’habit, le commandement comment je l’ai pris, mais je ne sais point par quelle manière je le dois laisser. Pour ce, qu’il vous plaise de me l’enseigner
, et aussitôt ils viennent ; et précise que ses voix lui parlent souvent de l’évêque de Beauvais ; interrogée sur ce qu’elles disent de lui, dit qu’elle le dira à part ; et ajoute qu’elles sont venues trois fois aujourd’hui. — Or le 24 février, elle dit que sa voix lui avait enjoint de répondre hardiment. Le 27, qu’elle interrogeait la voix sur quoi et comment répondre à ses juges. Le 12 mars, que ses voix n’avaient pas failli en permettant sa capture puisqu’elle était voulue de Dieu et qu’elles continuaient à la réconforter ; que celles-ci venaient à sa demande mais aussi spontanément. Le 13, que depuis la veille elle avait pu entendre sa voix qui lui rappelait de répondre hardiment. Le 14, que ses saintes répondaient sans délai mais que le vacarme de la prison rendait parfois leur propos mal audible ; qu’elle leur demandait trois choses : son expédition, que Dieu aidât les Français, et le salut de son âme.
Article 51 mensonge au sujet des anges, dont celui qui apporta la couronne
Accuse Jeanne de mensonge, à l’instigation du diable, sur tout ce qui concerne les anges, notamment sur celui qui aurait apporté une couronne au roi, accompagné d’autres anges ailés ou couronnés, et se serait incliné devant lui, attendu qu’on ne trouve point dans les livres que tant de révérence et de salutations aient été faites à un homme, quel qu’il soit, pas même devant Notre Dame, mère de Dieu ; ou sur ces mille milliers d’anges qui seraient venus à elle. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et ne se souvient pas avoir parlé de mille millions (sic) d’anges ni d’avoir donné un nombre. — Or le 27 février elle nia avoir vu un ange sur la tête du roi, mais de la lumière. Le 1er mars, évoqua la couronne. Le 10, évoqua longuement le signe donné au roi. Le 12, évoqua l’ange qui l’apporta. Le 13, parla longuement du signe, de sa promesse de ne jamais le révéler, de la couronne, de l’ange, de ce qu’il dit au roi, de qui d’autres le vit, de la présence de ses saintes, de pourquoi elle plutôt qu’un autre, etc.
Article 52 s’être laissée adorer
Accuse Jeanne de s’être laissé adorer comme une sainte : messes en son honneur, peintures ou médailles à son image, etc. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et s’en remet à Dieu. — Le 3 mars elle dit que les Troyens déléguèrent frère Richard pour s’assurer qu’elle venait bien de Dieu ; qu’elle vit à Arras un Écossais tenant un portrait d’elle en armes ; qu’elle ignore tout d’un tableau à Orléans ou si l’on dit des messes pour elle ; nia que les Troyens lui firent révérence et qu’elle entendit le sermon de frère Richard.
Article 53 avoir été chef de guerre
Accuse Jeanne d’avoir été chef de guerre et d’avoir commandé jusqu’à 16 000 hommes, dont des nobles. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et précise que si elle fut chef de guerre c’était pour battre les Anglais. — Or le 27 février elle répondit que le roi lui donna entre 10 000 et 12 000 hommes pour aller à Orléans.
Article 54 vie parmi les hommes
Accuse Jeanne d’avoir vécu impudiquement parmi les hommes. — Jeanne répond s’être entourée d’hommes pour la guerre mais de femmes dans l’intimité.
Article 55 fausses révélations dans le but de s’enrichir
Accuse Jeanne d’avoir profité de ses fausses révélations pour s’enrichir, elle et sa famille. — Jeanne renvoie à son interrogatoire. Quant aux dons du roi à ses frères elle nie avoir jamais rien réclamé. — Or le 10 mars elle dit avoir reçu du roi de quoi s’armer et équiper son personnel ; que l’argent en sa possession, conservé par ses frères, venait du roi et n’était pas grand chose pour faire la guerre.
Article 56 commerce avec les démons (ses saintes, appelées ici conseillers de la fontaine)
Accuse Jeanne d’être guidée par deux démons, ses conseillers de la fontaine, comme en atteste le témoigne de Catherine de La Rochelle, laquelle aurait prévenu que Jeanne sortirait de prison avec l’aide du diable, si elle n’était pas bien gardée. — Jeanne renvoie à son interrogatoire ; elle ignore ce que sont ces conseillers de la fontaine, mais croit se souvenir y avoir une fois entendu ses saintes ; et jure ne point vouloir que le diable la tirât de prison. — Or le 3 mars, elle dit avoir rencontré Catherine de La Rochelle, et n’avoir pas cru à ses histoires de dame blanche ni au reste.
Article 57 mensonge en ayant annoncé des victoires qui se sont avérées des échecs (Paris, La Charité…) et en niant ensuite les avoir annoncées
Accuse Jeanne d’avoir promis à ses gens, par révélation, les victoires à Paris, à La Charité et à Pont-l’Évêque, puis d’avoir nié devant le tribunal avoir jamais promis ces victoires, et ce malgré de nombreux témoignages contraires ; l’accuse aussi d’avoir justifié l’échec à Paris en disant : Jésus a failli à sa promesse
. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et nie avoir jamais dit que Jésus lui ait failli. — Or le 3 mars elle nia avoir assailli La Charité par commandement de ses voix. Le 13, nia avoir assailli Paris, La Charité et Pont-l’Évêque par commandement de ses voix mais à la requête de capitaines ; s’exprimant sur l’assaut de Paris le jour de la nativité de Marie, dit qu’il est mieux de garder les fêtes.
Article 58 vanité dans son étendard et la somptuosité de sa mise
Accuse Jeanne de frivolité et de vanité dans la confection de son étendard, dans sa mise en avant lors du sacre à Reims, dans la somptuosité de l’écu qu’elle se fit faire, et souligne de plus qu’attribuer de telles vanités à Dieu et aux anges, c’est aller contre la révérence due à Dieu et aux saints. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et s’en remet à Dieu quant au dernier point. — Or le 27 février elle raconta comment elle fit faire son étendard par révélation. Le 3 mars, qu’il fut près de l’autel à Reims. Le 10, parla à nouveau de son étendard, nia avoir eu son propre écu et décrivit celui que le roi donna à ses frères, sans intervention ni révélations de sa part. Le 17, refusa de répondre davantage sur la confection de son étendard, se contentant de dire qu’il avait été réalisé d’après révélations ; dit l’avoir porté au combat mais ne s’en être remise qu’à Dieu.
Article 59 avoir offert son armure à Saint-Denis pour qu’elle soit vénérée
Accuse Jeanne d’avoir offert son armure en l’église de Saint-Denis pour qu’elle soit honorée comme relique, et d’avoir dans la même ville versé par sortilège de la cire de chandelles sur les têtes des petits enfants pour attirer la bonne fortune et faire à leur sujet grand nombre de divinations. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et nie tant l’armure que la cire de chandelle. — Or le 17 mars elle dit avoir fait don à Saint-Denis d’un harnais et d’une épée ; qu’elle offrit ces armes non pour qu’elles fussent adorées, mais par dévotion comme il est de coutume pour les soldats blessés au combat, car elle avait été blessée devant Paris.
Article 60 refus de prêter un serment complet
Accuse Jeanne d’avoir plusieurs fois refusé de jurer de dire la vérité devant le tribunal afin de cacher quelques crimes et d’échapper à la peine encourue. — Jeanne répond n’avoir pris délai que pour mieux répondre ; que ce qui touche au roi n’est pas du procès ; et que ce n’est que sous la contrainte qu’elle a parlé du signe donné au roi. — Or les 22, 24 et 27 février, 1er, 3 et 12 mars, elle refusa de jurer sans condition et de répondre à de nombreuses questions.
Article 61 insoumission à l’Église militante
Accuse Jeanne de s’en remettre directement à Dieu et à ses saints (l’Église triomphante) sans se soumettre au jugement de l’Église (l’Église militante), ce qui est contraire à l’article de foi Unam Sanctam39. — Jeanne répond se soumettre à l’Église militante, mais s’en rapporter à Dieu sur tout ce qu’il lui a commandé de faire ; puis annonce une réponse pour le samedi suivant [31 mars]. — Or le 15 mars, après qu’on lui eut expliqué la distinction entre Église triomphante et Église militante, elle demanda à ce que des théologiens examinassent ses réponses car elle ne voudrait rien soutenir de contraire à la foi, et reporta ses réponses au 17. Le 17, requit d’être menée au pape ; affirma se soumettre à l’Église en tout, pourvu qu’elle n’ait pas à révoquer ce qui lui fut commandé par révélation : notre Sire premier servi
. Le 18 avril40, lorsque le tribunal lui annonça qu’elle n’aurait accès aux derniers sacrements que si elle se soumettait à l’Église, elle refusa de changer de position et dit s’en remettre à Dieu.
Article 62 fausse-prophète, schismatique
Accuse Jeanne d’être une fausse-prophète avec risque de schisme, ce qu’il est du devoir des gens d’Église de prévenir. — Jeanne annonce une réponse pour le samedi suivant [31 mars].
Article 63 comportement contraire à la sainteté
Accuse Jeanne de comportement contraire à la sainteté : mensonges sous serment (attestés par les contradictions touchant ses révélations) ; malédiction contre des seigneurs et toute une nation ; emploi d’un langage grossier et sarcastique ; et conclut par une parole du Christ sur les faux-prophètes : C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez41.
— Jeanne renvoie à son interrogatoire et s’en remet à Dieu quant à la conclusion. — Or le 27 février, elle dit à propos de l’épée avec laquelle elle fut prise à Compiègne qu’elle donnait de bonnes baffes et de bonnes torgnoles. Le 1er mars, dit qu’elle serait morte sans le réconfort quotidien de ses voix ; interrogée si saint Michel avait des cheveux, répondit : Pourquoi les lui aurait-on coupés ?
; dit qu’elle ne vit plus saint Michel depuis son départ du château du Crotoy, et ne le voyait pas souvent.
Article 64 présomption sur l’assurance d’avoir été absoute d’un péché (saut de Beaurevoir)
Accuse Jeanne de se vanter d’avoir obtenu la rémission de son péché du saut de Beaurevoir, présomption contraire à l’Écriture. — Jeanne renvoie à son interrogatoire et s’en remet à Dieu quant à la conclusion.
Article 65 sollicitation abusive de Dieu
Accuse Jeanne d’avoir abusivement et inopportunément requis Dieu sur la conduite à tenir. — Jeanne renvoie à son interrogatoire, dit qu’elle ne dévoilera pas ses révélations, qu’elle n’a jamais requis Dieu sans nécessité, qu’elle voudrait qu’il envoyât plus de signes afin de prouver qu’il l’a bien envoyée.
Article 66 erreurs contre la foi et leur conséquences
Accuse Jeanne d’erreurs contre la foi et des troubles que ces erreurs ont causé. — Jeanne répond être bonne chrétienne et s’en remet à Dieu.
Article 67 récurrence de ces erreurs
Accuse Jeanne d’avoir perpétré ces dites erreurs maintes fois, en tous lieux et heures. — Jeanne le nie.
Article 68 justification de la tenue du procès devant le scandale causé
Justifie la tenue d’un procès contre Jeanne par le scandale qu’elle causa et l’enquête qui suivit. — Jeanne répond que cet article concerne les juges.
Article 69 persévérance de l’accusée dans ses erreurs même après le début du procès
Accuse Jeanne d’avoir persévéré dans toutes ses erreurs durant son procès. — Jeanne répond qu’elle n’est pas coupable de ce dont on l’accuse et s’en remet à Dieu. Interrogée si elle accepterait que l’Église et ses clercs la corrigeassent sur ce qu’elle aurait fait contre la foi chrétienne, dit qu’elle répondra samedi [31 mars] après dîner.
Article 70 protestation de fidélité du réquisitoire
Atteste que tous les articles de l’acte d’accusation sont vrais et connus, et que l’accusée les a tous confessés. — Jeanne le nie, sauf ce qu’elle a confessé.
Le promoteur soumet son réquisitoire au tribunal et l’engage à s’en servir pour interroger l’accusée et rendre son verdict.
Notes
- [39]
Unam Sanctam est une bulle pontificale sur l’unité de l’Église, donnée par Boniface VIII en 1302. Unam sanctam ecclesiam catholicam : une seule sainte Église catholique.
- [40]
Cette objection est la seule à recourir à un interrogatoire postérieur aux séances des 27 et 28 mars où Jeanne a dû répondre de l’acte d’accusation.
- [41]
Matthieu 7:16.
Composition du tribunal
(Voir le tableau analytique de tous les juges et assesseurs du procès.)
Accusée
- Jeanne d'Arc
- 19e séance sur 27
- 19 ans
Juges
- Pierre Cauchon
- 60 ans
- Jean Lemaître