P. Duparc  : Procès en nullité (1977-1988)

Tomes III-IV (FR) : Chapitre 5 (4)

LAIV.
Enquête à Paris et à Rouen

Suivent les dépositions des témoins entendus tant à Paris que dans la ville de Rouen. Et d’abord les citations, en vertu desquelles les parties adverses, et les autres croyant être intéressés, furent cités à voir le serment des témoins.

LACitation des témoins.

Guillaume, par la miséricorde divine évêque de Paris, et frère Jean Bréhal, professeur de théologie sacrée, de l’ordre des frères prêcheurs, l’un des inquisiteurs de la perversité 26hérétique au royaume de France, juges délégués et commissaires, avec révérendissime et révérends pères dans le Christ […]2. À tous et à chacun de ceux, abbés, prieurs, doyens, prévôts, archidiacres, trésoriers, préchantres, archiprêtres, chanoines, recteurs et vicaires perpétuels et chapelains, curés et autres ecclésiastiques, bénéficiers et non bénéficiers, exempts et non exempts, également aux notaires publics et autres notaires, où qu’ils soient constitués, et à chacun d’eux solidairement, auxquels ou auquel nos présentes lettres parviendront, salut dans le Seigneur et ferme obéissance à nos ordres, ou plutôt aux ordres apostoliques. Vous saurez que nous avons jadis reçu, avec la révérence due, les lettres de notre seigneur, le seigneur Calixte, par la divine providence troisième pape du nom, à nous présentées par vénérable et savante personne maître Pierre Maugier, docteur en décrets, savant en droit canonique, à la demande et requête de Pierre d’Arc, chevalier, et d’Isabelle, sa mère, agissant pour Jean d’Arc, frère dudit Pierre, du diocèse de Toul, tous désignés et nommés dans lesdites lettres apostoliques ; et en vertu des mêmes lettres apostoliques, nous avons procédé à plusieurs actes judiciaires. Des positions et articles ont été produits et exhibés devant nous, de fait, réellement et par écrit, de la part desdits Pierre et Isabelle, mère de celui-ci et de Jean d’Arc, frère de Pierre, contre révérend père dans le Christ, le seigneur évêque de Beauvais, le sous-inquisiteur de la perversité hérétique au diocèse de Beauvais, et contre le promoteur des causes criminelles de la cour dudit seigneur évêque de Beauvais. Un jour déterminé a été assigné auxdits évêque, sous-inquisiteur et promoteur, et aussi à tous les autres et à chacun de ceux, en général et en particulier, croyant être intéressés, pour dire et délivrer, verbalement et par écrit, ce qu’ils voudraient dire et alléguer contre lesdits articles, et en outre pour entendre de nous et par nous notre volonté sur l’admission ou 27le rejet desdits articles produits en cette cause. Enfin, au jour des présentes, comparurent devant nous en justice vénérables personnes maîtres Guillaume Prévosteau, procureur légitimement institué desdits Pierre, Isabelle et Jean d’Arc, Jean Le Rebours, procureur de vénérable et circonspecte personne maître Simon Chapitault, licencié en droit canon, promoteur désigné et délégué en cette cause ; ils représentèrent et exhibèrent la citation que nous avions antérieurement délivrée, avec les exécutions faites sur cette citation, ainsi que l’accusation de contumace contre les personnes citées n’ayant pas comparu. En outre vénérable et circonspecte personne, maître Regnault Bredoulle, procureur et à titre de procureur, selon ses dires, dudit seigneur évêque de Beauvais, et en son nom, comme promoteur des causes criminelles de la cour de Beauvais, cité aujourd’hui, ainsi que frère Jean Chaussetier, de l’ordre des frères prêcheurs, prieur du couvent d’Évreux, pour et au nom du couvent des frères prêcheurs de Beauvais ont fait certaines déclarations. Nous avons alors été avec instance requis par les susdits maîtres Guillaume Prévosteau et Jean Le Rebours, au nom des ci-dessus, après l’audition desdites déclarations, de bien vouloir et daigner admettre à la preuve les articles produits dans cette cause, ce que nous avons fait ; et en outre de bien vouloir accorder et délivrer également citation ferme dans la forme indiquée ci-après contre tous et chacun de ceux croyant être intéressés.

Aussi, en vertu de la sainte obéissance et sous les peines de suspense et d’excommunication que nous prononçons contre vous, ou celui d’entre vous n’accomplissant pas nos ordres, nous mandons et ordonnons sévèrement que pour l’exécution de nos ordres l’un de vous n’attende pas l’autre, ni ne trouve une excuse dans l’autre. Ayez soin de citer péremptoirement de notre part, ou plutôt de la part de l’autorité apostolique, tous et chacun de quelque état, grade, sexe ou condition qu’ils soient, croyant être intéressés, en général ou en particulier, en apposant copie des présentes aux portes de l’église de Rouen, lieu que nous choisissons 28pour tout autre ; et ceux ou chacun de ceux que nous citons par la teneur des présentes, qu’ils comparaissent devant nous, le premier jour judiciaire après la prochaine fête de saint Mathieu apôtre, à moins que, etc. ; sinon, etc. ; ou un autre jour suivant, quand nous siégerons en tribunal, dans la cour épiscopale de Paris ; afin d’assister à la production par les parties, et à la réception du serment par nous, de tous et chacun des témoins que lesdits procureur et promoteur désignés dans cette cause voudraient produire pour prouver leurs prétentions, et ensuite, ce jour ou les jours immédiatement suivants, afin de donner et présenter auxdits témoins cités, les interrogatoires, s’ils en veulent donner ; cela avec l’intimation habituellement faite en pareils cas. Et ce que vous aurez fait, vous nous le rapporterez fidèlement par écrit. En témoignage de ce, nous avons fait souscrire et signer nos présentes lettres par les notaires et scribes délégués pour cette cause, et les avons fait munir du sceau de la cour de Rouen. Donné et fait dans la grande salle de l’évêché de Rouen, l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six [n. st.], indiction quatrième, le dix-septième jour du mois de février, première année du pontificat de notre très saint père dans le Christ et seigneur, le seigneur Calixte, par la divine providence troisième pape du nom. En présence de vénérables et circonspectes personnes, les maîtres Hector de Coquerel, docteur en décrets, vicaire général de monseigneur l’archevêque de Rouen, Nicolas Dubosc, Guillaume Roussel, Jean Gouys et Jean Bec, chanoines de Rouen, avec plusieurs autres témoins, pour ce appelés spécialement et priés.

Et moi, Denis Le Comte, prêtre du diocèse de Coutances, bachelier en droit canonique, notaire public par les autorités apostolique et impériale, j’ai été présent à l’admission desdits articles, et à toutes et chacune des choses susdites, lorsqu’elles ont été dites, poursuivies et faites, comme il est rapporté, avec les témoins sus-nommés, et je les ai vu et entendu faire. C’est pourquoi, requis et prié, j’ai apposé à ces présentes lettres, écrites fidèlement d’une autre main, 29mon seing habituel, avec le seing et la souscription de maître François Ferrebouc, notaire public, et au dessus du sceau pendant de ladite cour.

Ainsi signé : D. le Comte.

Et moi, François Ferrebouc, clerc de Paris, licencié en droit canonique, par les autorités apostolique et impériale notaire public et juré de la cour de conservation des privilèges accordés par le saint Siège apostolique à notre bonne mère l’Université de Paris, j’ai été présent à l’admission des articles, à la citation, au décret, et à toutes et chacune des choses susdites, lorsqu’elles ont été dites, poursuivies et faites, comme il est rapporté, avec les témoins sus-nommés, et je les ai vu et entendu faire. C’est pourquoi requis et prié, j’ai apposé à ce présent public instrument, écrit fidèlement par la main d’un autre, car j’étais occupé en d’autres affaires légitimes, et rédigé en la forme de lettres publiques de citation, mon seing public habituel, en foi et témoignage de toutes et chacune des choses susdites. F. Ferrebouc.

LA[Citation des témoins à Rouen.]

De même les citations en vertu desquelles les témoins furent cités à Rouen.

Jean par la miséricorde divine archevêque et duc de Reims […]3.

LA[Relation de l’exécution.]

Suit la relation de l’exécution.

À révérendissime père dans le Christ et seigneur, monseigneur Jean, par la miséricorde divine archevêque et duc de Reims, etc. […]4.

LA[Citation des témoins à Paris.]

Teneur de la citation en vertu de laquelle les témoins furent cités dans le diocèse de Paris.

Jean, par la miséricorde divine archevêque et duc de Reims, Guillaume, par la même miséricorde évêque de Paris, et frère Jean Bréhal, de l’ordre des frères prêcheurs […] à tous les prêtres, vicaires, curés […]5 à la demande et requête de vénérable et circonspecte personne, maître Simon Chapitault, maître ès arts et licencié en droit canonique, promoteur constitué par nous en cette cause, à vous tous et à chacun de ceux nommés ci-dessus, et à chacun de vous pour 30le tout, en vertu de la sainte obéissance et sous les peines de suspense et d’excommunication, que nous prononçons contre vous ou chacun d’entre vous si vous n’exécutez pas ce que nous vous mandons, nous vous ordonnons fermement et vous mandons que pour l’exécution de nos ordres l’un de vous n’attende pas l’autre, etc. Citez péremptoirement et personnellement devant nous, à la cour épiscopale de Paris, révérend père dans le Christ monseigneur Jean, évêque de Noyon, maîtres Thomas de Courcelles et Jean Monet, professeurs de théologie sacrée, Jean Tiphaine et Guillaume de La Chambre, maîtres en médecine, Girard de Chiché, et tous les autres et chacun de ceux requis par la teneur des présentes, aux fins de comparaître devant nous ou l’un de nous et témoigner de la vérité de ce qu’ils savent touchant cette cause ; lesquels nous devrons interroger selon notre office et autrement, aux jour et heure convenables, non fériés, réservé cependant leur salaire, avec les intimations habituelles. Et tout ce que vous ferez, faites-le nous savoir fidèlement par écrit. Donné à Paris, sous nos sceaux, l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six [n. st.], le dixième jour du mois de janvier.

Ainsi signé : D. Le Comte et F. Ferrebouc.

Et au dos : Fut exécuté par moi, Girard Toussaint, notaire public, l’an et jour indiqués dans le blanc [de l’acte].

LAMandement des notaires pour l’audition des témoins de Rouen.

Par l’un ou l’autre des notaires.

Sur l’ordre de révérend père dans le Christ et seigneur, monseigneur Guillaume, par la miséricorde divine évêque de Paris, et de vénérable et religieuse personne frère Jean Bréhal, professeur de théologie sacrée, l’un des inquisiteurs de la perversité hérétique dans le royaume de France, juges délégués par l’autorité apostolique avec révérendissime et révérend pères dans le Christ l’archevêque de Reims et l’évêque de Coutances, pour une cause de nullité de procès jadis conduits et de sentences prononcées par feu seigneur 31Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais et frère Jean Le Maistre, alors sous-inquisiteur dans le diocèse de Beauvais, contre une certaine Jeanne d’Arc, dite la Pucelle, et pour la justification de celle-ci, que soient cités : vénérables personnes frère Pierre Miget, professeur de théologie sacrée ; Guillaume Manchon, prêtre, notaire public ; messire Jean Massieu ; messire Guillaume Colles, autrement nommé Boisguillaume ; frère Martin Ladvenu, de l’ordre des frère prêcheurs ; maître Nicolas de Houppeville ; révérend père dans le Christ monseigneur Jean Le Fèvre, professeur de théologie sacrée, évêque de Démétriade ; messire Jean Le Maire ; maître Nicolas Caval ; Pierre Cusquel ; maître André Marguerie ; Maugier Le Parmentier ; Laurent Guesdon ; messire Jean Riquier, et tous ceux autrefois interrogés par les susdits juges. Qu’ils comparaissent en personne demain, à la septième heure du matin, devant ledit seigneur évêque et maître Jean Bréhal, juges compétents pour cette affaire, pour voir et entendre la relecture des dépositions que chacun d’eux a faites autrefois, et, si nécessaire, pour les améliorer et les réformer. Citez en outre monseigneur l’évêque de Beauvais, Guillaume Bredoulle, le promoteur des causes criminelles de Beauvais, et tous et chacun de ceux croyant être intéressés, en général ou en particulier, pour voir et entendre la production desdits témoins, leur serment, et pour donner des interrogatoires, s’ils ont à en donner, avec l’intimation habituelle en pareils cas et sous peine d’excommunication, à la demande de maître Guillaume Prévosteau, de la partie, du promoteur, ou de son procureur. Donné à Rouen, l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six, le onzième jour du mois de mai. Ainsi signé : D. Le Comte et F. Ferrebouc.

LASuit ensuite la relation, au dos.

Moi, Richard de Sainte-Maréglise, prêtre, notaire de la cour archiépiscopale de Rouen, j’ai délivré pour exécution ce mandement aux personnes nommées dans le blanc [de 32l’acte], à savoir à la personne de révérend père dans le Christ Jean Le Fèvre, évêque de Démétriade, de maîtres Nicolas Caval, André Marguerie, et Nicolas de Houppeville, de messires Guillaume Manchon, Jean Massieu, Guillaume Colles, Jean Le Maire, prêtres, et Maugier Le Parmentier, Pierre Cusquel, de la manière et en la forme contenues dans le blanc [de l’acte]. En témoignage, avec l’apposition de mon sceau manuel, l’an comme dessus, le mercredi douzième jour de mai. Ainsi signé : R. de Sainte-Maréglise.

LATémoins interrogés à Paris en présence des notaires.

Suivent les noms, prénoms et attestations ou dépositions des témoins produits, reçus, jurés et interrogés à Paris aux jours ci-dessous désignés, dans la cause en nullité du procès engagé et des sentences autrefois prononcées contre Jeanne, communément appelée la Pucelle, par feu monseigneur Pierre Cauchon, autrefois évêque de Beauvais, et frère Jean Le Maistre, sous-inquisiteur de la perversité hérétique.

LAMaître Jean Tiphaine

Et d’abord vénérable et discrète personne maître Jean Tiphaine, prêtre, maître ès arts et en médecine, chanoine de la Sainte Chapelle royale de Paris, âgé d’environ soixante ans, produit auparavant, le dix du mois de janvier, par révérendissime et révérend pères dans le Christ et seigneurs, messeigneurs l’archevêque de Reims et l’évêque de Paris, juges en cette affaire, et par frère Jean Bréhal, professeur de théologie sacrée, l’un des inquisiteurs de la perversité hérétique au royaume de France, afin d’informer lesdits juges, puis témoin juré sur les articles présentés en ce procès, et interrogé le deuxième jour du mois d’avril.

Et premièrement interrogé, après serment, sur ce qu’il peut attester ou déclarer à propos du contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles, dit et déclare avoir connu cette Jeanne seulement après qu’elle eût été 33conduite dans la ville de Rouen, à l’occasion du procès engagé contre elle. Et lui, témoin qui parle, fut prié de venir une première fois, et il refusa ; mais prié une seconde fois il vint, vit Jeanne, entendit les interrogations et ses réponses ; et elle faisait de très belles réponses. Cette fois où il vint au procès, les juges et les assistants se tenaient dans une petite pièce, derrière la grande salle du château ; et elle répondait très prudemment et sagement, avec beaucoup de courage.

Sur les cinquième, sixième, septième et huitième articles déclare, comme il l’a déjà dit, n’avoir pas voulu venir la première fois qu’il fut convoqué à ce procès ; mais la seconde fois il y alla, car il craignait les Anglais, et avait peur d’encourir leur colère s’ils constataient son refus de venir. Mais il ne sait pas avec quelle passion les Anglais procédaient contre elle.

Sur le contenu du neuvième article déclare que Jeanne se trouvait dans une prison, à l’intérieur d’une tour du château, et il la vit enchaînée par les jambes ; il y avait aussi un lit.

Sur le contenu du dixième article ne sait rien.

Sur le contenu des onzième, douzième, treizième et quatorzième articles dit et déclare, à propos des interrogatoires, que, le jour où il fut présent, maître Beaupère était le principal interrogateur à poser des questions ; cependant Jacques de Touraine, de l’ordre des frères mineurs, l’interrogeait parfois. Il se souvient bien qu’une fois ce maître Jacques lui demanda si elle avait jamais été dans un lieu où des Anglais avaient été tués ; alors Jeanne répondit : En nom Dieu si ay. Comme vous parlez doucement ! Pourquoi ne quittaient-ils pas la France et n’allaient-ils pas dans leur patrie ? Et il y avait un grand seigneur anglais dont il ne se rappelle plus le nom, qui l’ayant entendue déclara : Vraiment c’est une femme bonne. Si elle pouvait être anglaise ! Et cela il le disait devant le témoin qui parle et maître Guillaume Desjardins. Déclare en outre le témoin qu’il n’y a docteur si savant et subtil qui n’eût été bien embarrassé et épuisé, s’il avait été interrogé comme Jeanne, par tant de maîtres, devant une telle assistance.

34Interrogé en outre sur la maladie que Jeanne eut pendant ce procès, déclare avoir été alors envoyé par les seigneurs juges pour la visiter ; et il fut conduit près d’elle par un dénommé d’Estivet ; en présence de cet Estivet, de maître Guillaume de la Chambre, maître en médecine, et de plusieurs autres, il prit son pouls pour savoir la cause de sa maladie, et il lui demanda ce qu’elle avait et où elle avait mal. Elle répondit qu’une carpe lui avait été envoyée par l’évêque de Beauvais, qu’elle en avait mangé, et croyait que c’était la cause de sa maladie. Alors cet Estivet, toujours présent, lui répliqua, disant qu’elle parlait mal ; il l’appela paillarde, en déclarant : Toi, paillarde, tu as mangé poissons en saumure et autres choses qui ne te conviennent pas. Elle lui répondit qu’il n’en était rien ; et cette Jeanne et d’Estivet échangèrent beaucoup de paroles injurieuses. Dans la suite cependant le témoin, voulant en savoir davantage sur la maladie de Jeanne, apprit de quelques personnes, présentes là même, qu’elle avait souffert de nombreux vomissements.

Le témoin ne sait rien d’autre ; et interrogé sur ce, ne se rappelle pas avoir jamais donné dans le procès opinion autre que celle sur la maladie.

LAMaître Guillaume de la Chambre

Vénérable personne maître Guillaume de la Chambre, maître ès arts et en médecine, âgé d’environ quarante-huit ans, à ce qu’il dit, témoin produit, reçu, juré et interrogé au même jour, de la même manière et dans la même forme que le témoin précédent,

Et d’abord interrogé sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles produits dans cette cause de nullité, dit et déclare sous serment n’avoir connu Jeanne que pendant le procès mené contre elle, auquel il assista plusieurs fois avec d’autres docteurs et praticiens. À son avis, c’était une bonne jeune fille ; car il apprit ensuite de maître Pierre Maurice qu’il avait entendu cette Jeanne en confession, et qu’il n’avait jamais entendu pareille confession, 35qu’elle fût d’un docteur ou de quiconque ; attendu cette confession, Jeanne, à son avis, marchait selon la justice et saintement avec Dieu.

De même interrogé sur le contenu des cinquième, sixième, septième et huitième articles, dit et déclare, comme il l’a déjà dit, qu’il assista au procès pendant plusieurs jours. Au sujet de la passion des juges, il s’en rapporte à leur conscience ; il sait cependant qu’il [n] a [jamais] donné son opinion au cours du procès, bien qu’il eût souscrit : car cela, il l’a fait forcé par le seigneur évêque de Beauvais ; et à ce propos il avait plusieurs fois présenté des excuses à l’évêque, disant que ce n’était pas de son métier d’opiner sur un tel sujet. Finalement on lui dit que, s’il ne souscrivait pas comme les autres, il lui arriverait malheur dans cette ville de Rouen ; et pour cette raison il souscrivit. Il dit aussi que maître Jean Lohier et maître Nicolas de Houppeville furent menacés de la peine de noyade, s’ils refusaient d’assister au procès.

Interrogé sur le contenu du neuvième article, déclare que cette Jeanne se trouvait dans la prison du château de Rouen, et qu’il l’y vit.

Sur le contenu du dixième déclare avoir entendu dire que Jeanne avait été examinée pour savoir si elle était vierge, et elle fut trouvée telle. Le déposant sait aussi, comme il put le constater selon la science médicale, qu’elle était intacte et vierge car il la vit presque nue en la visitant pour une maladie ; il la palpa aux reins et, autant qu’il put voir, elle était très étroite.

Sur le contenu des onzième, douzième, treizième et quatorzième dit et déclare, à propos des interrogatoires, avoir vu une fois le sire abbé de Fécamp qui interrogeait Jeanne ; et maître Jean Beaupère intervenait avec beaucoup d’autres questions diverses, auxquelles Jeanne ne voulut pas répondre en même temps ; à tel point qu’elle leur dit qu’ils lui faisaient une grande injustice en la poursuivant ainsi, et qu’elle avait déjà répondu à ces questions.

Quant à la maladie dont il est question dans ces articles, le déposant déclare que le cardinal d’Angleterre et le comte 36de Warwick l’envoyèrent chercher, lui qui parle, et devant eux il comparut, ainsi que Guillaume Desjardins, maître en médecine, et d’autres médecins. Alors ce comte de Warwick leur dit que Jeanne avait été malade, d’après ce qu’on lui avait rapporté, et il leur ordonna de s’en enquérir, car le roi ne voulait à aucun prix qu’elle mourût de mort naturelle ; le roi en effet tenait à elle, il l’avait achetée cher, et ne voulait pas qu’elle mourût sans être jugée et brûlée ; qu’ils fassent en sorte de l’examiner avec soin, afin de la guérir. Le témoin et maître Guillaume Desjardins, avec d’autres, allèrent alors la voir. Le témoin et ledit Desjardins la palpèrent sur le flanc droit et la trouvèrent fiévreuse ; aussi conclurent-ils qu’il fallait une saignée, et ils en firent rapport au comte de Warwick ; celui-ci leur dit : Gardez-vous de la saigner, car elle est rusée et pourrait se faire mourir. Néanmoins elle fut saignée, et aussitôt après fut guérie. Après cette guérison arriva un certain maître Jean d’Estivet, qui eut des paroles injurieuses contre Jeanne, l’appelant putain, paillarde ; elle en fut si fort irritée qu’elle eut de nouveau la fièvre et retomba malade. Ceci étant venu à la connaissance du comte, il interdit à cet Estivet d’injurier à l’avenir Jeanne.

Sur le contenu du quinzième article le déposant déclare bien se rappeler qu’une fois, pendant un interrogatoire par l’évêque et par d’autres assistants, elle dit que cet évêque et les autres n’étaient pas ses juges.

Sur le contenu du seizième dit de même avoir entendu Jeanne déclarer qu’elle se soumettait à notre seigneur le pape.

Sur le contenu des dix-septième, dix-huitième, dix-neuvième, vingtième, vingt et unième et vingt-deuxième articles déclare, quant aux chefs d’accusation, mentionnés dans les vingtième et vingt et unième articles, ne pas savoir qui les a forgés ; et sur eux ne croit pas avoir donné son avis. Quant aux autres articles ne sait rien.

Sur le contenu des vingt-troisième, vingt-quatrième et vingt-cinquième articles déclare avoir été présent lors du sermon fait par maître Guillaume Evrard ; ne se rappelle pas cependant ce qui est rapporté du sermon ; mais se souvient 37bien de l’abjuration que fit Jeanne, bien qu’elle eût beaucoup hésité ; elle était poussée à la faire par ce maître Guillaume Évrard, qui lui disait d’agir comme il lui conseillait, et qu’elle serait libérée de sa prison. Elle le fit sous cette condition, et non autrement, lisant ensuite une petite cédule contenant six ou sept lignes sur une feuille de papier double ; et le témoin était si près qu’il pouvait vraiment voir les lignes et leur forme.

De même interrogé sur le contenu du vingt-sixième article déclare avoir entendu dire que les Anglais la poussèrent à reprendre son habit [d’homme], que les vêtements féminins lui furent enlevés et remplacés par les habits d’homme ; et à cause de cela on disait que Jeanne avait été injustement condamnée.

De même interrogé sur le contenu des autres articles déclare seulement à leur sujet qu’il fut présent lors de la dernière prédication, faite au Vieux Marché de Rouen par maître Nicolas Midi ; après la fin de ce sermon Jeanne fut brûlée. Le bois pour la brûler était déjà en place, et elle faisait si pieuses lamentations et exclamations que plusieurs pleuraient ; mais quelques Anglais riaient. Il l’entendit aussi dire ces paroles, ou d’autres semblables pour le sens : Ah !Rouen ! j’ay grant paour [peur] que tu n’ayes à souffrir de ma mort ! Et ensuite elle se mit à crier : Jésus, et à invoquer saint Michel, puis enfin disparut dans le feu. Ne sait rien d’autre.

LAMonseigneur l’évêque de Noyon

Révérend père dans le Christ, monseigneur Jean de Mailly, évêque de Noyon, âgé de soixante ans environ, témoin produit, reçu, juré et entendu par lesdits seigneurs juges en présence des notaires, le quatorzième jour du mois de janvier, et ensuite rappelé le deuxième jour du mois d’avril, sur les articles présentés dans le procès dit et déclara ce qui suit.

Et d’abord interrogé sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles dit et déclare, sous serment prêté en parole, n’avoir pas eu connaissance de Jeanne avant 38qu’elle ne fût amenée dans la ville de Rouen, où il la vit deux ou trois fois ; ne se rappelle pas avoir assisté au procès, ni avoir donné un avis.

Interrogé sur le contenu des cinquième, sixième, septième et huitième articles, ne sait rien.

Sur le contenu des neuvième et dixième ne se rappelle pas avoir entendu qu’elle eût été inspectée ; sait cependant que si elle a été inspectée et trouvée vierge, cela n’a pas été mis dans le procès.

Sur le onzième et jusqu’au vingt-troisième article ne sait rien.

Sur le contenu des vingt-troisième, vingt-quatrième et vingt-cinquième dit et déclare bien se rappeler que, la veille de la prédication faite à Saint-Ouen, il fut présent lors d’une exhortation faite à Jeanne ; mais ne se souvient pas de ce qui fut alors fait. Il fut aussi présent le lendemain, lors de la prédication faite à Saint-Ouen par maître Guillaume Évrard ; il y avait deux ambons, soit en français deux échafauds ; dans l’un se trouvaient l’évêque de Beauvais, lui qui parle et de nombreuses autres personnes ; dans l’autre il y avait maître Guillaume Évrard, le prédicateur, et Jeanne.

Des paroles prononcées par le prédicateur il n’a aucun souvenir ; cependant il se rappelle bien une déclaration de Jeanne, faite ce jour là ou la veille : à savoir si dans ses dits ou dans ses faits il y avait quelques chose de mal, si elle avait bien ou mal parlé, si elle avait bien ou mal agi, cela provenait d’elle, et son roi ne lui avait rien fait faire. Dit aussi qu’après cette prédication il vit qu’on ordonnait à Jeanne de faire ou de dire quelque chose, et il croit qu’il s’agissait de l’abjuration ; on lui disait : Jeanne, faites ce qu’on vous conseille. Voulez-vous vous faire mourir ? Et, vraisemblablement poussée par ces paroles, elle fit l’abjuration. Après cette abjuration plusieurs disaient que ce n’était rien d’autre qu’une comédie et qu’elle ne faisait que se moquer. Et un Anglais parmi d’autres, docteur et clerc, faisant partie des gens du seigneur cardinal d’Angleterre, déclara à l’évêque de Beauvais 39qu’il procédait en cette affaire avec trop de douceur, et se montrait favorable à Jeanne ; l’évêque lui répondit qu’il mentait ; et alors le cardinal d’Angleterre dit au docteur de se taire. Déclare aussi qu’ensuite plusieurs des assistants disaient ne pas se soucier beaucoup de cette abjuration, car ce n’était qu’une comédie ; et, comme il semble au témoin, Jeanne ne se souciait pas beaucoup de cette abjuration, n’en tenait pas compte ; et ce qu’elle fit en abjurant ainsi, elle le fit vaincue par les prières des assistants.

Interrogé sur le contenu du vingt-sixième article déclare avoir entendu dire, il ne sait plus par qui, que les vêtements d’homme lui furent remis par la fenêtre ou à travers les barreaux [de la prison]. Ne sait rien d’autre.

Sur le contenu des autres articles déclare seulement avoir été présent lors du dernier sermon, le jour où elle fut brûlée ; il y avait là trois ambons, des échaffauds en français ; à savoir l’un où étaient les juges, un autre où étaient plusieurs prélats, parmi lesquels le témoin, et encore un autre où se trouvait le bois préparé pour brûler Jeanne. La prédication une fois terminée, sentence fut rendue, par laquelle Jeanne était abandonnée à la justice séculière. Après le prononcé de cette sentence Jeanne se mit à faire plusieurs exclamations pieuses et à se lamenter : elle disait, entre autres choses, que jamais elle n’avait été incitée par le roi à faire ce qu’elle avait fait, soit en bien, soit en mal. Alors le témoin qui parle s’en alla, ne voulant pas voir brûler Jeanne. Déclare aussi qu’il vit plusieurs des assistants pleurer.

Interrogé sur certaines prétendues lettres de garantie que le roi d’Angleterre délivra à l’évêque de Beauvais et aux autres qui avaient participé à ce procès, lettres où l’on indique la présence de l’évêque de Noyon, déclare bien croire qu’il fut présent ; mais ne se rappelle pas grand chose. Sait cependant que l’évêque de Beauvais ne conduisait pas ce procès à ses frais, comme il le croit, mais aux frais du roi d’Angleterre, et que les dépenses qu’on faisait, on les faisait grâce aux Anglais.

Dûment interrogé ne sait rien d’autre.

40LAMaître Thomas de Courcelles

Vénérable et savante personne maître Thomas de Courcelles, professeur de théologie sacrée, pénitencier et chanoine de Paris, âgé d’environ cinquante-six ans, à ce qu’il dit, témoin produit, reçu, juré et interrogé pour l’information des seigneurs juges, le quinzième jour du mois de janvier, et ensuite de nouveau interrogé, a déposé de la façon et dans la forme suivantes :

Et d’abord sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles déclare n’avoir eu aucune connaissance de Jeanne avant de l’avoir vue dans la ville de Rouen, et pas plus de son père, de sa mère ou de ses parents. À propos de sa réputation on disait qu’elle affirmait avoir eu des voix venant de Dieu.

De même interrogé sur le contenu des cinquième et sixième articles déclare croire, sous serment, que l’évêque accepta la charge du procès engagé contre Jeanne en matière de foi, parce qu’il était le conseiller du roi d’Angleterre, et parce qu’il était évêque de Beauvais, diocèse où Jeanne fut prise et faite prisonnière ; il entendit dire que l’inquisiteur reçut un don d’un certain Soreau, receveur, pour s’intéresser au procès ; mais ignore si l’évêque reçut quelque chose. Le témoin sait aussi qu’à l’époque où Jeanne fut conduite à Rouen, lui-même, étant à Paris, fut convoqué par l’évêque de Beauvais, afin de venir à Rouen pour ce procès ; il y alla en compagnie de maîtres Nicolas Midi, Jacques de Touraine, Jean de Rouel, et d’autres dont il ne se souvient pas, aux frais de ceux qui les conduisaient, l’un étant maître Jean de Reynel. Ignore d’autre part si quelques informations préalables avaient été faites, à Rouen ou dans le lieu de naissance de Jeanne, et il n’en vit pas ; en effet au début du procès et surtout quand le témoin fut présent, il n’était question que des voix, qu’elle disait avoir entendues et affirmait venir de Dieu.

Et bien qu’au témoin ait été montré le procès, dans lequel on précise qu’en sa présence furent lues certaines informations préalables, faites à Rouen ou dans le lieu de naissance, il 41déclare n’avoir aucun souvenir de les avoir jamais entendu lire. Dit cependant que maître Jean Lohier vint alors dans la ville de Rouen, et on ordonna que le procès lui fût également communiqué. Ce Lohier, après avoir vu le procès, dit au témoin qu’à son avis on ne devait pas procéder contre Jeanne en matière de foi sans une information préalable sur la réputation ; et, en droit, était requise une telle information. Dit aussi bien se rappeler que dans sa première délibération il n’avança jamais que Jeanne fût hérétique, sauf conditionnellement, au cas où elle aurait soutenu avec opiniâtreté ne pas devoir se soumettre à l’Église ; dans la troisième et dernière délibération, autant qu’il peut en témoigner en conscience devant Dieu, il lui semble avoir déclaré qu’elle était comme auparavant, et si auparavant elle était hérétique, elle l’était encore ; mais il ne déclara jamais d’une manière positive qu’elle était hérétique. Dit aussi que lors de la première délibération il y eut grande dispute et divergence entre les opinants, pour savoir si Jeanne devait être déclarée hérétique. Affirme aussi que jamais on ne délibéra d’une peine à infliger à Jeanne.

Sur le contenu des septième et huitième articles ne se souvient de rien.

De même interrogé sur le contenu du neuvième article dit et déclare que Jeanne était dans la prison du château, sous la garde d’un certain Jean Grilz et de ses serviteurs, et qu’elle avait les pieds dans des entraves de fer ; mais ne sait si elle se trouvait toujours ainsi. Dit cependant que beaucoup des assistants étaient d’avis et auraient bien voulu que Jeanne fût placée dans les mains de l’Église et dans une prison ecclésiastique ; mais ne se rappelle pas qu’on en ait discuté lors des délibérations.

Sur le contenu du dixième article dit et déclare n’avoir jamais entendu avancer dans les délibérations que Jeanne devait être examinée, pour savoir si elle était vierge ou non ; cependant cela lui paraît vraisemblable et il le croit, d’après ce qu’il a entendu et ce qui était dit par le seigneur évêque de Beauvais, à savoir qu’on l’avait trouvée vierge. Et il 42croit que si on l’avait trouvée non pas vierge, mais déflorée, on ne l’aurait pas passé sous silence dans le procès.

Sur les onzième, treizième et quatorzième articles déclare qu’on posa à Jeanne plusieurs questions ; mais il ne se les rappelle pas, sinon qu’une fois on lui demanda si ceux de son parti lui baisaient les mains ; il ne se souvient pas que Jeanne se soit plainte des questions qu’on lui posait.

De même sur le contenu des douzième et dix-huitième articles déclare bien se rappeler qu’une fois, après plusieurs questions posées à Jeanne, on décida pour l’avenir de faire les interrogatoires devant peu de personnes ; mais qui le proposa et dans quelle intention, ne le sait ; il lui semble cependant que maître Jean de La Fontaine était l’un de ceux préposés aux interrogatoires.

Sur le contenu du quinzième, ne sait rien.

Sur le contenu du seizième déclare qu’à plusieurs reprises Jeanne fut interrogée sur le fait de sa soumission, et requise de soumettre ses dits et ses faits à l’appréciation de l’Église ; elle fit à ce sujet plusieurs réponses, qui sont contenues dans le procès, auxquelles il s’en rapporte. Ne saurait rien ajouter à sa déposition.

Sur le contenu du dix-neuvième ne sait rien.

Sur le contenu des vingtième, vingt et unième et vingt-deuxième articles déclare que certains articles, au nombre de douze, furent rédigés et extraits des prétendus aveux et des réponses de Jeanne ; ils furent rédigés, lui semble-t-il d’après des conjectures vraisemblables, par feu maître Nicolas Midi ; et sur ces douze articles, ainsi extraits, furent faites toutes les délibérations, donnés tous les avis. Ne sait cependant si on délibéra pour qu’ils fussent corrigés et s’ils le furent.

Sur le contenu du vingt-deuxième article sait seulement, pour l’avoir entendu plusieurs fois de maître Nicolas Loiseleur, que celui-ci sous un déguisement s’entretint à plusieurs reprises avec Jeanne, mais ignore ce qu’il lui disait ; il confia seulement au témoin qu’il se présenterait à Jeanne et lui ferait savoir qu’il était prêtre. Croit aussi qu’il entendit Jeanne en confession.

43Sur le contenu des vingt-troisième, vingt-quatrième et vingt-cinquième articles déclare que, peu avant la première prédication faite à Saint-Ouen, maître Jean de Châtillon fit, en présence du témoin, quelques exhortations à Jeanne ; et de même il entendit dire de maître Pierre Morice qu’il avait fraternellement exhorté Jeanne à se soumettre à l’Église. N’a mémoire de rien d’autre.

Interrogé en outre sur l’auteur de la cédule d’abjuration contenue dans le procès, qui commence par Toi, Jeanne, déclare l’ignorer ; ne sait pas plus qu’elle ait été lue à Jeanne ou expliquée ; déclare en outre qu’ensuite il y eut une prédication faite à Saint-Ouen par maître Guillaume Évrard ; le témoin était dans un ambon, derrière les prélats ; il ne se souvient pas cependant des paroles prononcées par ce prédicateur, sauf qu’il disait ; l’orgueil de cette femme. Déclare qu’ensuite l’évêque commença de lire la sentence ; ne se rappelle pas toutefois ce qui a été dit à Jeanne, ni ce qu’elle a répondu. Déclare cependant avoir bonne mémoire que maître Nicolas de Venderez fit une certaine cédule commençant par Chaque fois que l’œil du cœur ; mais ignore si cette cédule fut insérée au procès. Ne sait pas non plus s’il a vu cette cédule dans les mains de maître Nicolas, avant l’abjuration de la Pucelle, ou après, mais croit qu’il la vit avant. Il a bien entendu certains des assistants parler à l’évêque de Beauvais, parce qu’il ne faisait pas exécuter sa sentence, mais recevait la rétractation de Jeanne ; ne se souvient pas cependant des paroles prononcées et de ceux qui ont parlé.

Interrogé ensuite sur ce qu’il sait, pour témoigner ou déposer au sujet du contenu des vingt-sixième, vingt-septième et vingt-huitième articles, déclare et atteste qu’après la première prédication arriva la nouvelle que Jeanne avait repris ses vêtements d’homme ; pour cette raison l’évêque de Beauvais se rendit à la prison de Jeanne, en compagnie du témoin ; et, s’adressant à elle, il lui demanda pourquoi elle avait repris ce vêtement masculin. Elle répondit qu’elle avait repris ce vêtement parce qu’il lui paraissait meilleur à 44porter, au milieu d’hommes, qu’un vêtement de femme.

Interrogé de même et finalement sur ce qu’il sait, pour déposer ou témoigner au sujet du contenu des autres articles, dit et déclare qu’il fut présent lors de la dernière prédication faite au Vieux Marché, le jour où Jeanne mourut ; il ne la vit pas cependant brûler, car aussitôt après la prédication et le prononcé de la sentence il s’en alla. Déclare aussi qu’avant cette prédication et cette sentence elle avait reçu le sacrement de l’eucharistie, du moins il le croit, car il ne fut pas présent quand elle le reçut. Ne sait rien d’autre.

LAMaître Jean Monnet

Maître Jean Monnet, professeur de théologie sacrée, chanoine de Paris, âgé de cinquante ans environ, témoin produit, reçu, juré et interrogé sur les articles avancés en cette cause, le troisième jour d’avril,

Et d’abord interrogé sur ce qu’il sait, pour déposer et témoigner au sujet du contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles, déclare n’avoir rien su de Jeanne, ni de ses père et mère et de ses parents, avant d’être allé à Rouen ; le témoin y alla avec maître Jean Beaupère, dont il était le serviteur, et en compagnie de maîtres Pierre Morice, Thomas de Courcelles et d’autres, tous mandés à Rouen peu avant le début du procès contre Jeanne ; il assista à trois ou quatre séances et il écrivait les questions posées à Jeanne et ses réponses, non pas comme notaire, mais comme clerc et secrétaire de maître Jean Beaupère ; et le témoin a reconnu son écriture sur un papier du procès fait en français.

Le témoin se rappelle entre autres avoir entendu Jeanne s’adresser à lui-même, qui parle, et aux notaires, pour leur dire qu’ils ne rédigeaient pas bien, et elle leur fit faire à plusieurs reprises des corrections. Dit aussi que plusieurs fois au cours de l’interrogatoire, quand il s’agissait de questions auxquelles elle jugeait ne pas devoir répondre, elle disait s’en rapporter à la conscience de ceux qui l’interrogeaient, 45pour savoir si elle devait ou non répondre. Dit en outre que le procès fut engagé contre Jeanne, parce qu’elle paraissait trop nuisible aux Anglais, et leur avait déjà fait des dommages considérables. Croit enfin que le procès fut engagé aux frais des Anglais ; mais au sujet de l’ardeur qui poussait les juges, il s’en rapporte à leur conscience.

Sur le neuvième article ne sait rien, sinon seulement qu’elle était détenue au château de Rouen.

Sur le dixième article le témoin déclare avoir entendu dire que Jeanne, pendant le procès, fut examinée pour savoir si elle était vierge ou non, et elle fut trouvée vierge ; de cela il se souvient, car on dit alors, pendant qu’on examinait sa virginité, que Jeanne avait été blessée au fondement par l’équitation.

Interrogé en outre sur le contenu des onzième, douzième, treizième et quatorzième articles dit et déclare qu’on posait à Jeanne des questions bien difficiles, auxquelles un maître en théologie aurait répondu avec difficulté ; et il semble au témoin qu’en cela Jeanne était fort accablée. Dit aussi que pendant ce procès elle fut malade ; mais ne sait si elle reçut la visite de médecins.

Sur le contenu des quinzième, seizième, dix-septième et dix-huitième articles ne sait rien ; et sur certains points s’en rapporte au procès.

Sur le contenu des vingtième et vingt et unième dit et déclare ignorer qui a fait ou forgé ces douze articles, et s’ils furent bien ou mal extraits des aveux de cette Jeanne. Sait cependant que maître Jean Beaupère se rendit à Paris et y porta ces douze articles.

Sur le contenu du vingt-deuxième article déclare seulement avoir entendu dire que certains allaient sous un déguisement s’entretenir avec Jeanne ; mais il ignore qui était celui qui agençait de telles choses.

Sur le contenu des vingt-troisième, vingt-quatrième et vingt-cinquième articles le témoin dit et déclare qu’il fut présent lors de la prédication faite à Saint-Ouen, et se tenait dans un ambon aux pieds de maître Jean Beaupère, son 46maître ; lorsque la prédication fut terminée, comme on commençait à lire la sentence, Jeanne déclara que, si elle était conseillée par des clercs voyant tout selon leur conscience, elle ferait volontiers ce qui lui serait conseillé. À ces mots l’évêque de Beauvais demanda au cardinal d’Angleterre, qui était là, ce qu’il fallait faire, étant donné la soumission de Jeanne. Le cardinal répondit alors à l’évêque qu’il devait recevoir Jeanne à la pénitence. La sentence, que l’évêque avait commencé de lire, fut alors écartée, et il reçut Jeanne à la pénitence. Le témoin vit la cédule d’abjuration qui fut alors lue, et il lui parut que c’était une petite cédule, d’environ six ou sept lignes ; et le témoin déclare bien se rappeler que Jeanne s’en rapportait à la conscience des juges, pour décider si elle devait se rétracter ou non. Dit en outre que le jour de ces événements, on disait que le bourreau se trouvait sur la place, attendant qu’elle fût livrée à la justice séculière.

Sur le contenu des autres articles ne sait rien, car, dit-il, il quitta la ville de Rouen le lundi ou le dimanche précédant la mort de Jeanne. Ne sait rien d’autre.

LALouis de Coutes

Noble et prudente personne Louis de Coutes, écuyer, seigneur de Nouvion et de Rugles, âgé de quarante-deux ans environ, témoin produit, reçu, juré et interrogé sur le contenu des articles présentés en ce procès de nullité, le troisième jour du mois d’avril, après Pâques,

Interrogé d’abord sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles, tous les autres étant écartés, car il ne sait rien sur eux, dit et déclare sous serment ce qui suit : l’année où Jeanne vint près du roi, en la ville de Chinon, lui, témoin, avait alors quatorze ou quinze ans ; il était au service du sire de Gaucourt et passait son temps avec lui, qui, était capitaine dudit lieu de Chinon. En ce temps arriva Jeanne audit lieu de Chinon, en compagnie de deux hommes ; elle fut conduite au roi ; le témoin qui parle la vit plusieurs 47fois, qui allait auprès du roi et en revenait ; et on assigna à Jeanne un logement dans une tour du château du Coudray. Dans cette tour le témoin resta avec Jeanne, et, pendant tout le temps qu’elle y fut, il resta continuellement en sa compagnie, pendant la journée ; mais, de nuit, elle avait des femmes avec elle. Il se rappelle bien qu’en ce temps, où elle fut dans ladite tour du Coudray, des hommes de haute condition vinrent plusieurs jours pour s’entretenir avec Jeanne ; mais ce qu’ils faisaient ou disaient, il l’ignore, car toujours, quand il voyait arriver ces hommes, le témoin se retirait ; il ne sait qui étaient ces hommes.

Dit en outre qu’en ce temps où Jeanne et lui se trouvaient dans la tour, il la vit souvent à genoux, priant, à ce qu’il lui semblait ; il ne put cependant saisir ce qu’elle disait, bien qu’elle pleurât parfois. Ensuite Jeanne fut conduite en la ville de Poitiers, puis ramenée en la ville de Tours, dans la maison d’une dénommée Lapau ; là le duc d’Alençon donna à Jeanne un cheval, que le témoin vit dans la maison de cette Lapau. En cette ville de Tours, on dit et ordonna au témoin d’être valet d’armes de Jeanne avec un certain Raymond ; et dès lors il fut toujours avec Jeanne, alla avec elle toujours, en sa charge de valet d’armes, en la servant, tant à Blois qu’à Orléans, et jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus devant la ville de Paris.

Dit en outre que Jeanne étant dans la ville de Tours on lui donna une armure, et elle reçut alors du roi un état. De la ville de Tours elle alla à celle de Blois, avec une compagnie d’hommes d’armes du roi, et cette compagnie eut dès lors grande confiance en elle. Jeanne resta avec les hommes d’armes dans cette ville pendant un certain temps, dont le témoin ne se souvient pas ; on décida alors de quitter Blois et d’aller dans la ville d’Orléans par la Sologne ; Jeanne partit toute armée, avec la compagnie d’hommes d’armes, auxquels elle recommandait toujours d’avoir grande confiance en Dieu et de confesser leurs péchés. Et dans cette compagnie le témoin vit Jeanne recevoir le sacrement de l’eucharistie.

48Dit en outre qu’étant arrivés à proximité d’Orléans, du côté de la Sologne, Jeanne, le témoin et plusieurs autres furent conduits au-delà de l’eau, du côté de la cité d’Orléans et de là entrèrent dans la ville. Le témoin ajoute que Jeanne fut très meurtrie en venant jusqu’à Orléans, car elle avait couché toute armée la nuit précédant son départ de Blois. À Orléans Jeanne fut hébergée dans la maison du trésorier, devant la porte Bannier ; et dans cette maison, comme le vit le témoin, elle reçut le sacrement de l’eucharistie.

Dit aussi que, le lendemain de son entrée à Orléans, Jeanne alla voir le seigneur bâtard d’Orléans, et s’entretint avec lui ; au retour elle était très irritée, car, disait-elle, il avait été décidé pour ce jour-là de ne pas partir à l’assaut. Néanmoins elle se rendit à un retranchement, que les gens d’armes du roi tenaient contre le retranchement des Anglais ; et là Jeanne parla aux Anglais se trouvant dans l’autre retranchement, leur disant de s’en aller, au nom du Christ, sinon elle les chasserait ; un dénommé le bâtard de Grandville lança alors plusieurs injures à Jeanne, lui demandant si elle voulait qu’ils se rendissent à une femme, et appelant les Français se trouvant avec Jeanne maqueraux mécréants. Cela fait, Jeanne revint à son logis et monta dans sa chambre, et le témoin qui parle croyait qu’elle allait dormir. Mais très peu après elle descendit et dit ces paroles au témoin : Ah ! sanglant garçon, vous ne me diriez pas que le sang de France fût répandu !, en lui ordonnant d’aller chercher son cheval ; entre-temps elle se fit armer par la maîtresse de maison et sa fille ; lorsque le témoin revint, ayant préparé son cheval, il trouva Jeanne déjà armée ; elle dit alors au témoin d’aller chercher son étendard, qui était resté en haut ; et le témoin le lui remit par la fenêtre. Ayant saisi son étendard, Jeanne se précipita vers la porte de Bourgogne ; l’hôtesse dit alors au témoin de la suivre, ce qu’il fit. Il y avait à ce moment une attaque, ou escarmouche, du côté de Saint-Loup, et au cours de cette attaque le retranchement fut pris ; Jeanne rencontra quelques Français blessés, ce qui l’indigna. Les Anglais se préparaient à la défensive, lorsque Jeanne arriva 49en hâte contre eux ; aussitôt que les Français virent Jeanne, ils se mirent à crier et s’emparèrent de la bastille, ou fortin, de Saint-Loup. Il a entendu dire que certains hommes d’Église, ayant revêtu leurs habits ecclésiastiques, vinrent au-devant de Jeanne ; celle-ci les reçut, ne souffrit pas qu’on leur fît le moindre mal et les fit conduire à son logis, les autres Anglais étant tués par les gens de la ville d’Orléans. Le soir Jeanne vint pour dîner à son logis ; elle était très sobre, car plusieurs fois, de toute la journée elle ne mangeait qu’un morceau de pain ; et on s’étonnait qu’elle mangeât si peu. Et, quand elle était à son logis, elle ne mangeait que deux fois dans la journée.

Déclare en outre que le jour suivant, vers la troisième heure [neuf heures] les troupes de notre roi traversèrent la rivière dans des bateaux pour aller contre la bastille, soit fortin de Saint-Jean-le-Blanc ; les Français la prirent et de même la bastille des Célestins [Augustins]. Jeanne, accompagnée du témoin, franchit le fleuve Loire avec ces troupes, puis revint dans la ville d’Orléans où elle coucha dans son logis avec quelques femmes, comme elle avait coutume de le faire ; car toujours la nuit elle avait une femme couchant avec elle, si elle pouvait en trouver une ; et si elle ne pouvait en trouver, lors de la guerre et en campagne, elle couchait tout habillée. Dès le jour suivant Jeanne, contre l’avis de plusieurs seigneurs estimant que sa décision allait mettre les gens du roi en grand danger, fit ouvrir la porte de Bourgogne et une petite porte située près de la grosse tour ; puis elle passa l’eau avec quelques hommes d’armes, pour attaquer la bastille soit fortin du Pont, que tenaient encore les Anglais. Attaquant en ce lieu, les gens du roi y tinrent depuis la première heure [six heures] jusqu’à la nuit ; là Jeanne fut blessée, et on lui ôta son armure pour soigner sa blessure ; aussitôt après avoir été soignée, elle se réarma et alla avec les autres à l’attaque et à l’assaut, qui se prolongea de la première heure jusqu’au soir, sans arrêt. Le retranchement fut enfin pris, et Jeanne, restant toujours avec les hommes d’armes pour l’assaut, les exhortait à avoir bon courage, à 50ne pas se retirer, car ils auraient le fortin sous peu ; elle disait, lui semble-t-il, qu’ils auraient le fortin quand ils verraient le vent pousser son étendard dans sa direction. Toutefois vers le soir les gens du roi, voyant qu’ils n’arrivaient à rien, que la nuit approchait, désespéraient de s’emparer de ce fortin. Cependant Jeanne persistait toujours, leur promettant qu’ils auraient sans faute le fortin le jour même. Les gens du roi préparèrent alors un nouvel assaut ; ce que voyant, les Anglais ne firent aucune défense, mais, terrifiés, furent presque tous noyés ; et au cours de cette dernière attaque ou dernier assaut les Anglais ne firent aucune défense. Le lendemain tous les Anglais se trouvant autour de la ville partirent pour Beaugency et Meung. L’armée du roi, où se trouvait Jeanne, les suivit ; et là, on se mit d’accord sur la reddition de la ville de Beaugency ou sur le combat. Mais le jour du combat arrivé, les Anglais quittèrent Beaugency, suivis par les gens du roi et Jeanne ; l’avant-garde était conduite par La Hire, ce qui irrita beaucoup Jeanne, car elle désirait beaucoup avoir la charge de l’avant-garde. Les gens du roi firent si bien que La Hire, qui conduisait cette avant-garde, tomba sur les Anglais ; les troupes du roi eurent la victoire et presque tous les Anglais furent tués.

Déclare aussi que Jeanne était très pieuse, et elle avait grand pitié de tant de massacres ; en effet une fois un Français, qui conduisait certains prisonniers anglais, frappa l’un d’eux sur la tête, si fort qu’il le laissa comme mort ; Jeanne voyant cela descendit de cheval, fit confesser l’Anglais, lui soutenant la tête et le consolant comme elle pouvait. Ensuite, en compagnie des gens du roi, elle alla devant la ville de Jargeau, qui fut prise d’assaut, et là nombre d’Anglais furent faits prisonniers, parmi lesquels Suffort [Suffolk] et La Poule [Pole]. Ensuite, après la levée du siège d’Orléans et les victoires remportées, Jeanne alla avec les troupes auprès du roi, alors installé dans la ville de Tours, et on décida que le roi irait à Reims pour le sacre. Le roi partit avec son armée, dans laquelle se trouvait Jeanne, se dirigeant vers la ville de Troyes, qui se rendit au roi, et de là vers la 51ville de Châlons, qui pareillement se remit aux mains du roi ; il alla ensuite à Reims, où notre sire le roi fut couronné et sacré, en présence du témoin qui parle ; car il était, comme on l’a dit, valet d’armes de Jeanne et se trouvait toujours avec elle. Et il resta avec elle jusqu’à ce que Jeanne vint devant la ville de Paris.

Déclare en outre, autant qu’il a pu en avoir connaissance, que Jeanne était bonne et honnête femme, vivant en catholique ; elle entendait la messe avec grand plaisir, et jamais ne manquait de le faire, si cela lui était possible. Elle était fort courroucée quand elle entendait blasphémer le nom de notre Seigneur et quand elle entendait quelqu’un jurer ; car, et il en fut plusieurs fois le témoin, quand le seigneur duc d’Alençon jurait ou disait quelque blasphème, elle le reprenait ; et en général personne de l’armée n’aurait osé jurer ou blasphémer devant elle, de peur d’être repris.

Dit en outre qu’elle ne voulait pas qu’il y eût des femmes dans l’armée ; une fois en effet, près de la ville de Château-Thierry, voyant une femme, la concubine d’un homme d’armes, qui était à cheval, elle la poursuivit l’épée dégainée ; elle ne frappa cependant pas cette femme, mais lui conseilla avec douceur et bonté de ne plus se trouver en compagnie des hommes d’armes, sinon elle lui ferait du désagrément.

Le témoin ne sait rien d’autre, car, il l’a dit, à partir du moment où Jeanne vint devant la ville de Paris, il ne la vit plus.

LAGobert Thibaut

Honnête et sage personne Gobert Thibaut, écuyer de l’écurie du roi de France, et élu sur le fait des subsides dans la ville de Blois, âgé d’environ cinquante ans, à ce qu’il dit, témoin produit devant lesdits seigneurs juges, reçu, juré et interrogé le cinquième jour d’avril,

Et d’abord questionné sur ce qu’il sait pour déposer ou témoigner à propos du contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles, dit et déclare sous serment 52qu’il était dans la ville de Chinon, lorsque Jeanne arriva auprès du roi, qui était lui aussi dans la ville de Chinon ; alors cependant il n’eut pas grande connaissance de cette Jeanne. Mais ensuite il en eut plus grande connaissance, car, lorsque le roi voulut aller à Poitiers, Jeanne y fut conduite et hébergée dans la maison de maître Jean Rabateau. Le témoin sait aussi que Jeanne, dans la ville de Poitiers, fut interrogée et examinée par feu maître Pierre de Versailles, professeur de théologie sacrée, alors abbé de Talmont, lors de son décès évêque de Meaux, et par maître Jean Érault, aussi professeur de théologie sacrée ; le témoin alla avec eux, sur l’ordre de feu l’évêque de Castres. Elle était, comme il l’a dit plus haut, hébergée dans la maison dudit Rabateau, où les susdits Versailles et Érault s’entretinrent avec Jeanne en présence du témoin ; et alors qu’ils parvenaient à cette maison, Jeanne vint au-devant d’eux, et frappa le témoin sur l’épaule, en lui disant qu’elle voudrait bien avoir beaucoup d’hommes de son caractère. Alors ce Versailles dit à Jeanne qu’ils étaient envoyés auprès d’elle par le roi ; elle répondit : Je crois bien que vous êtes envoyés pour m’interroger, ajoutant : Je ne sais ni A ni B. Ils lui demandèrent alors pourquoi elle venait. Elle répondit : Je viens de la part du Roi des cieux, pour faire lever le siège d’Orléans, et pour conduire le roi à Reims, afin qu’il soit couronné et sacré. Elle leur demanda s’ils avaient du papier et de l’encre, et dit à maître Jean Érault : Écrivez ce que je vais vous dire : Vous, Suffort, Classidas et La Poule, je vous somme, de par le Roy des cieulx, que vous en aliez en Angleterre. Et cette fois lesdits Versailles et Érault ne firent chose autre dont il se souvienne ; et Jeanne demeura dans la ville de Poitiers aussi longtemps que le roi. Elle disait aussi que son conseil lui avait dit qu’elle devait au plus tôt aller voir le roi. Le témoin vit ceux qui l’amenèrent au roi, à savoir Jean de Metz, Jean Coulon et Bertrand Pollichon [Poulengy], qu’elle tenait en grande familiarité et amitié ; une fois, en sa présence, ceux-ci, qui avaient conduit Jeanne, déclarèrent à feu monseigneur de Castres, alors confesseur du roi, qu’ils 53étaient venus par la Bourgogne, en traversant des lieux occupés par les ennemis ; cependant ils avaient toujours passé sans le moindre empêchement ; ils s’en émerveillaient fort.

Déclare en outre avoir entendu ledit défunt seigneur confesseur dire qu’il avait vu dans des écrits que devait venir une certaine Pucelle, au secours du roi de France. Le témoin n’a pas vu, et ne sait pas, si Jeanne fut interrogée autrement qu’il ne l’a dit dans sa déposition. Cependant il a entendu ce seigneur confesseur et les autres docteurs dire qu’ils croyaient Jeanne envoyée par Dieu, et qu’ils la croyaient celle dont parlait la prophétie ; aussi, étant donné son attitude, sa simplicité et son comportement, le roi pouvait avoir recours à elle, car en elle on ne pouvait trouver ou apercevoir que du bon, et on ne voyait en elle rien de contraire à la foi catholique.

Déclare certes qu’il ne fut pas présent lors des événements dans la ville d’Orléans ; la renommée publique cependant proclamait que tout avait été fait grâce à elle, et comme miraculeusement. Le témoin ajoute que le jour où le sire de Talbot, fait prisonnier à Patay, fut conduit à Beaugency, il arriva en cette ville de Beaugency ; puis de Beaugency Jeanne alla avec les troupes à Jargeau, qui fut prise par assaut, et les Anglais furent mis en fuite ; de là Jeanne revint dans la ville de Tours où se trouvait le roi notre sire ; et de la ville de Tours ils firent route vers Reims, pour le sacre et le couronnement du roi. Jeanne disait au roi et aux hommes d’armes d’avancer avec audace et tout se passerait bien ; qu’ils n’aient pas peur, car ils ne rencontreraient personne pouvant leur nuire ; il n’y aurait nulle résistance. Elle disait aussi que sans aucun doute elle aurait suffisamment de gens et que beaucoup la suivraient.

Dit en outre le témoin que Jeanne fit rassembler les gens d’armes entre les villes de Troyes et d’Auxerre, et on en trouva beaucoup, car chacun voulait la suivre ; le roi et ses gens vinrent sans empêchement jusqu’à Reims ; le roi ne rencontra aucune opposition, mais les portes des cités et des villes s’ouvraient devant lui.

54Dit aussi le témoin, sous serment, que cette Jeanne était une bonne chrétienne, aimant entendre la messe, même chaque jour, recevant souvent le sacrement de l’eucharistie ; elle était fort irritée quand elle entendait jurer, et c’était un bon signe, à ce que disait le seigneur confesseur du roi, qui enquêtait avec soin sur ses actions et sa vie.

Déclare aussi qu’en campagne elle était toujours avec des hommes d’armes, et il a entendu dire par plusieurs familiers de Jeanne qu’ils n’avaient jamais eu de désir à son égard ; si parfois il leur venait une impulsion charnelle, jamais cependant ils n’osèrent diriger leur pensée vers elle, et ils croyaient qu’elle ne pouvait être l’objet de concupiscence ; et très souvent, s’ils parlaient du péché de chair en termes pouvant entraîner à la concupiscence en la voyant approcher ils ne pouvaient plus parler de cela, mais aussitôt abandonnaient leur impulsion charnelle. Sur ce point le témoin en a interrogé plusieurs, qui couchèrent parfois la nuit dans la compagnie de Jeanne ; ils lui répondirent conformément à sa déposition, disant en outre que jamais ils n’eurent de désir charnel lorsqu’ils la regardaient. Ne sait rien d’autre sur le contenu des articles.

LASimon Beaucroix

Noble Simon Beaucroix, écuyer, clerc marié, demeurant à Paris dans l’Hôtel-Neuf, âgé d’environ cinquante ans, témoin produit, juré et interrogé le vingtième jour d’avril, devant nos seigneurs l’archevêque de Reims et l’évêque de Paris, et frère Thomas Vérel, de l’ordre des frères prêcheurs, professeur de théologie sacrée, délégué par frère Jean Bréhal, sous-inquisiteur en cette affaire,

Et d’abord questionné sur ce qu’il sait pour déposer et témoigner à propos du contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles, dit et déclare sous serment qu’il était dans la ville de Chinon, où se trouvait notre sire le roi, avec le seigneur Jean d’Olon, chevalier, sénéchal de Beaucaire, quand Jeanne vint devant le roi. Après avoir parlé 55avec le roi et les autres du conseil du roi, elle fut placée sous la garde dudit d’Olon. De la ville de Chinon Jeanne vint en compagnie dudit d’Olon à la ville de Blois, et de la ville de Blois, par la Sologne, jusqu’à la ville d’Orléans. Et il se souvient bien que Jeanne recommanda à tous les hommes d’armes de se confesser, de se mettre en bonne condition, en leur assurant que Dieu les aiderait, et que, s’ils étaient en bonne condition, ils auraient la victoire avec l’aide de Dieu. Dans les intentions de Jeanne, alors, les hommes d’armes devaient se rendre directement vers le fortin ou bastille de Saint-Jean-le-Blanc ; ce qu’ils ne firent pas, mais allèrent en un lieu entre Orléans et Jargeau où les citoyens d’Orléans avaient envoyé des bateaux pour recevoir du ravitaillement et le conduire dans la ville d’Orléans. Le ravitaillement fut déposé dans les bateaux et conduit à Orléans ; mais, parce que les hommes d’armes ne pouvaient traverser le fleuve de Loire, certains dirent qu’il fallait revenir et aller traverser la Loire dans la ville de Blois, car il n’y avait pas de pont plus proche dans l’obéissance du roi ; de ces propos Jeanne fut très indignée, craignant qu’ils ne voulussent se retirer, en abandonnant une tâche inachevée. Jeanne ne voulut pas aller avec les autres, pour traverser à Blois ; mais avec deux cents lances environ elle franchit l’eau en bateau, et tous, arrivés de l’autre côté de la rivière, entrèrent dans la ville d’Orléans par terre. Le seigneur maréchal de Boussac alla chercher pendant toute la nuit l’armée du roi, qui était près de la ville de Blois. Et, le témoin s’en souvient, peu avant l’arrivée du seigneur maréchal de Boussac, à Orléans, Jeanne déclara à sire Jean d’Olon que le maréchal était en route et qu’elle savait bien que rien de mal ne lui arriverait.

Et alors que Jeanne était à son logis, mue par une inspiration, à ce qu’il dit, elle déclara soudain : En nom Dieu, nos gens ont beaucoup à faire ! Elle envoya chercher son cheval, s’arma et alla vers le fortin ou bastille de Saint-Loup, où il y avait une attaque des gens du roi contre les Anglais ; après que Jeanne eût appuyé cette attaque, ledit fortin fut pris. Le lendemain les Français, en compagnie de Jeanne, 56partirent pour s’emparer du fortin Saint-Jean-le-Blanc ; ils s’approchèrent jusqu’à une île, et lorsque les Anglais s’aperçurent que les gens du roi traversaient l’eau, ils abandonnèrent ladite bastille de Saint-Jean-le-Blanc ; ils se retirèrent vers un autre fortin, situé près des Augustins, où le témoin vit l’armée royale dans un très grand danger, et Jeanne disant : Allons hardiment, en nom Dieu ! Ils arrivèrent jusqu’aux Anglais, qui se trouvaient en grand péril et qui avaient trois fortins ou bastilles. Aussitôt, sans grande difficulté, la bastille des Augustins fut prise ; ensuite les capitaines furent d’avis que Jeanne devait entrer dans la ville d’Orléans ; ce qu’elle ne voulait pas cependant, en déclarant : Abandonnerons-nous nos gens ? Et le lendemain les gens du roi vinrent attaquer le fortin situé au bout du pont, qui était très fort et presque imprenable ; ils eurent beaucoup à faire, car l’attaque dura toute la journée jusqu’à la nuit. Le témoin vit que le seigneur sénéchal de Beaucaire fit rompre le pont avec une bombarde. C’était déjà le soir, et on désespérait presque de prendre ce fortin ou cette bastille du pont ; alors on demanda d’apporter l’étendard de Jeanne : cela fait, les gens du roi reprirent l’attaque du fortin, et aussitôt, sans grande difficulté, ils entrèrent avec cet étendard ; les Anglais se mirent à fuir, à tel point que, parvenus au bout du pont, celui-ci s’effondra et beaucoup d’Anglais se noyèrent. Le lendemain les gens du roi firent une nouvelle sortie pour combattre les Anglais ; ceux-ci, à la vue des Français, s’enfuirent ; et comme Jeanne voyait les fuyards poursuivis par les Français, elle dit à ceux-ci : Laissez partir les Anglais, ne les tuez pas. Qu’ils s’en aillent. Leur retraite me suffit. Le même jour les gens du roi sortirent de la ville d’Orléans et retournèrent à Blois où ils arrivèrent dans la journée. Jeanne resta là deux ou trois jours, et ensuite se rendit à Tours et à Loches, où les gens du roi se préparaient à aller contre la ville de Jargeau ; et ils y allèrent et prirent la ville d’assaut.

Ne sait rien d’autre sur ce qu’elle fit. Sait cependant que Jeanne était bonne catholique, craignant Dieu ; elle se confessait 57très souvent, tous les deux jours, et chaque semaine aussi recevait le sacrement de l’eucharistie ; elle entendait la messe chaque jour, et exhortait les hommes d’armes à bien vivre et à se confesser souvent. Et le témoin se rappelle bien que, tout le temps où il l’accompagna, il n’eut jamais le désir de mal agir.

Déclare en outre que Jeanne couchait toujours avec des jeunes filles et ne voulait pas coucher avec de vieilles femmes. Elle détestait fort les jurons et les blasphèmes, et reprenait ceux qui juraient ou blasphémaient. En campagne elle ne voulut jamais que ceux de sa compagnie fissent pillage ; car elle ne voulait jamais de nourriture qu’elle savait volée. Une fois un Écossais lui fit savoir qu’elle avait mangé d’un veau volé ; elle en fut fort en colère, et voulut pour cela frapper cet Écossais.

Déclare en outre qu’elle ne voulait jamais voir femmes de mauvaise vie chevaucher dans l’armée avec les troupes : aussi aucune d’elles n’aurait osé se trouver devant Jeanne ; et toutes celles qu’elle rencontrait, Jeanne les forçait à s’en aller, à moins que des hommes d’armes ne voulussent les épouser.

Finalement le témoin croit qu’elle était vraie catholique, craignant Dieu et gardant ses commandements, obéissant aussi autant que possible aux instructions de l’Église ; charitable aussi, non seulement envers les Français, mais aussi envers les ennemis. Tout cela le témoin le sait, car il fut longtemps en sa compagnie, et maintes fois l’aida à s’équiper.

Déclare en outre que Jeanne déplorait et regrettait de voir de braves femmes venir à elle pour la saluer ; il lui semblait que c’était une sorte de dévotion, dont elle s’irritait. Ne sait rien d’autre.

LAMaître Jean Barbin

Vénérable et savante personne maître Jean Barbin, docteur ès lois, avocat de notre sire le roi en sa cour de Parlement, âgé de cinquante ans, témoin produit, reçu, juré et interrogé devant les seigneurs juges, le dernier jour du mois d’avril,

58Et d’abord interrogé sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles présentés en cette cause, les autres étant omis, car il n’en saurait rien dire dans sa déposition, dit et déclare sous serment que, à l’époque où Jeanne vint vers le roi dans la ville de Chinon, lui était dans la ville de Poitiers ; et il entendit dire que le roi, de prime abord, ne voulut pas faire confiance à cette Jeanne, mais il voulut qu’auparavant elle fût examinée par des clercs, et même, à ce qu’il a entendu, le roi envoya enquêter au lieu de naissance de Jeanne, pour savoir d’où elle était. Il envoya Jeanne, pour y être examinée, dans la ville de Poitiers, où se trouvait alors le témoin, et où celui-ci pour la première fois eut connaissance de Jeanne. Celle-ci, quand elle arriva dans la ville, fut hébergée dans la maison de maître Jean Rabateau ; pendant qu’elle s’y trouvait hébergée, il entendit la femme dudit Rabateau dire que Jeanne était tous les jours, après le repas, agenouillée pendant un long moment, et même de nuit ; fréquemment elle entrait dans une petite chapelle de la maison, et là pendant un long moment priait. Beaucoup de clercs la visitèrent, à savoir maître Pierre de Versailles, professeur de théologie sacrée, évêque de Meaux quand il mourut, et maître Guillaume Aymeri, aussi professeur de théologie sacrée, ainsi que d’autres gradués en théologie, dont il a oublié le nom, qui l’interrogèrent semblablement à leur guise. Le témoin entendit alors ces docteurs qui l’avaient interrogée et lui avaient posé plusieurs questions, relater qu’elle avait répondu avec beaucoup de sagesse, comme si elle avait été un bon clerc ; au point qu’ils admiraient ses réponses et croyaient que c’était l’inspiration divine, attendu sa vie et sa conduite. Finalement les clercs, après avoir procédé à ces questions et interrogatoires, conclurent qu’il n’y avait en elle rien de mal, ni qui fût contraire à la foi catholique ; aussi, vu la nécessité dans laquelle se trouvaient le roi et le royaume, puisque le roi et ses sujets étaient alors dans une situation désespérée, et sans espoir d’aide quelconque, à moins d’une intervention de Dieu, ils conclurent également que le roi pouvait avoir recours à elle. Au cours 59de ces délibérations maître Jean Érault, professeur de théologie sacrée, rapporta ce qu’il avait autrefois entendu dire par une certaine Marie d’Avignon, venue il y a un certain temps auprès du roi : elle lui avait dit que le royaume de France avait beaucoup à souffrir et devrait supporter nombre de calamités, ajoutant qu’elle avait eu beaucoup de visions touchant la désolation du royaume de France, et en particulier elle voyait quantité d’armures qui lui étaient présentées ; elle en était épouvantée, craignant d’être forcée d’accepter ces armures ; alors on lui dit de ne pas avoir peur, qu’elle n’aurait pas à porter ces armes ; mais, après elle, viendrait une Pucelle qui porterait ces armes et délivrerait le royaume de France de ses ennemis. Et cet Érault croyait fermement que Jeanne était celle dont Marie d’Avignon avait parlé.

Déclare en outre que les hommes d’armes la considéraient comme si elle était une sainte, car elle se comportait dans l’armée, en paroles et en actions, selon Dieu, au point que personne n’aurait pu lui faire des reproches. Déclare en outre avoir entendu maître Pierre de Versailles, qui se trouvait une fois dans la ville de Loches en compagnie de Jeanne, dire que des gens saisissaient les pattes de son cheval pour embrasser ses mains et ses pieds. Alors ledit maître dit à Jeanne qu’elle avait tort de supporter de telles choses, qui ne lui convenaient pas, et qu’elle devait se défier de telles pratiques, car elle rendait les hommes idolâtres. Jeanne répondit : En vérité, je ne saurais me protéger de telles choses, si Dieu ne me protège.

En bref le témoin déclare qu’à son avis Jeanne était bonne catholique, et tout ce qui a été fait par elle a été fait par Dieu ; il est poussé à parler ainsi, car elle était louable à tout point de vue, qu’il s’agît de sa conduite, de nourriture et de boisson, ou d’autre chose ; et il n’entendit jamais dire du mal d’elle ; mais toujours il entendit qu’elle était tenue et réputée pour être femme bonne et catholique.

60LADame Marguerite La Touroulde

Honnête et prudente femme dame Marguerite La Touroulde, veuve de feu maître René de Bouligny, en son vivant conseiller du roi notre sire, âgée d’environ soixante-quatre ans, produite, reçue et interrogée l’an et jour indiqués dans la déposition du témoin précédent,

Et d’abord interrogée sous serment sur ce qu’elle sait pour faire sa déposition ou témoigner au sujet du contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième des articles présentés en cette cause de nullité, dit et déclare que, lorsque Jeanne arriva auprès du roi à Chinon, elle-même était dans la ville de Bourges, où se trouvait la reine ; à cette époque il y avait, dans le royaume et dans les régions obéissant au roi, si grande calamité et pénurie d’argent que c’était une pitié ; bien plus tous les sujets du roi étaient presque au désespoir. Elle le sait, elle qui parle, car son mari était alors receveur général, et il n’avait, de l’argent du roi ou du sien, pas plus de quatre écus ; également la cité d’Orléans était assiégée par les Anglais, et il n’y avait pas moyen de lui porter secours. Dans cette détresse arriva Jeanne, et, le témoin le croit fermement, elle vint de la part de Dieu, envoyée pour réconforter le roi et les sujets lui obéissant, car alors il n’y avait d’autre espoir que venant de Dieu. Cependant elle, qui parle, ne vit Jeanne qu’à l’époque où le roi revint de Reims, ville où il avait été sacré ; le roi vint alors à Bourges, où se trouvait la reine, et le témoin avec elle. Le roi approchant, la reine alla au-devant de lui dans la ville de Selles en Berry, accompagnée du témoin ; alors que la reine allait au-devant du roi, survint Jeanne ; elle salua la reine et fut conduite à Bourges et logée, sur l’ordre du sire d’Albret, dans la maison d’elle-même qui témoigne, bien que feu son mari eût déclaré qu’elle serait logée dans la maison d’un certain Jean Duchesne ; elle resta dans la maison du témoin pendant trois semaines, y couchant, buvant et mangeant. Presque chaque jour celle qui témoigne couchait 61avec Jeanne et ne vit ni ne constata en elle rien de mauvais ; mais Jeanne se comporta toujours comme une femme honnête et catholique, car elle se confessait très souvent, aimait entendre la messe ; et demanda plusieurs fois au témoin d’aller à matines ; le témoin y alla plusieurs fois à sa demande et l’y conduisit.

Dit en outre que parfois on racontait des fables sur Jeanne, et on lui disait qu’elle allait sans crainte à l’assaut car elle savait bien qu’elle ne serait pas blessée ; elle répondait alors qu’elle n’avait pas plus de garantie que les autres hommes d’armes. Et quand elle avait été interrogée par les clercs, elle leur avait répondu : Il y a ès livres de nostre Seigneur plus que ès vostres.

Déclare en outre le témoin avoir entendu ceux qui la conduisirent auprès du roi dire qu’à première vue ils la crurent folle, et avaient l’intention de la faire enfermer ; mais, lorsqu’ils se mirent en route pour la conduire, ils furent prêts à tout faire au bon plaisir de Jeanne, et ils désiraient autant qu’elle-même la présenter au roi ; ils n’auraient pu aller contre sa volonté. Au début, disaient-ils, ils eurent le désir de la rechercher charnellement ; mais, lorsqu’ils pensaient lui en parler, ils avaient tellement honte qu’ils n’osaient le faire ou lui dire une parole. Le témoin a aussi entendu Jeanne dire que le duc de Lorraine, ayant une maladie, voulut la voir ; elle lui parla, lui disant qu’il se conduisait mal, qu’il ne guérirait pas s’il ne s’amendait, et elle l’exhorta à reprendre sa bonne épouse.

Dit aussi que Jeanne détestait le jeu de dés.

Déclare que Jeanne était fort simple et ignorante, ne sachant absolument rien d’autre, à la connaissance du témoin, que le fait de la guerre. Le témoin se rappelle aussi que plusieurs femmes venaient dans sa maison quand Jeanne y demeura ; elles apportaient des patenôtres [chapelets] et des médailles, pour le lui faire toucher ; Jeanne en riait, disant au témoin : Touchez-les vous-même, car tout cela sera aussi bon par votre toucher que par le mien. Jeanne donnait aussi très largement des aumônes, aimait soutenir 62les indigents et les pauvres, disant qu’elle était envoyée pour leur consolation.

Déclare en outre qu’elle vit plusieurs fois Jeanne au bain et dans les étuves ; elle croit, comme elle a pu le constater, qu’elle était vierge. Elle était toute innocence, d’après ce qu’on sait de son comportement, sauf pour les faits d’armes, comme on l’a dit plus haut, car elle chevauchait portant la lance aussi bien que le meilleur des hommes d’armes ; et ceux-ci l’admiraient fort pour cette raison.

LAJean Marcel

Jean Marcel, citoyen et bourgeois de Paris, âgé de cinquante-six ans environ, produit par lesdits seigneurs commissaires l’an et jour susdits, juré et interrogé, etc.

Et d’abord interrogé sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles présentés en cette cause, dit et déclare sous serment n’avoir aucunement connu cette Jeanne à l’époque où elle fut amenée dans la ville de Rouen ; il la vit pour la première fois lorsqu’elle fut admonestée à la prédication de Saint-Ouen.

De même interrogé sur le contenu des cinquième, sixième, septième, huitième et neuvième articles, déclare savoir seulement ce qui suit : à savoir que le témoin demeurait dans la ville de Rouen à l’époque où Jeanne fut prise, près de Compiègne, et conduite à Rouen. Maître Pierre Cauchon était alors évêque de Beauvais, et, à ce qu’on disait, il la réclama pour faire son procès ; mais par quelle passion fut-il poussé ou comment procéda-t-il le témoin l’ignore.

Sur le contenu du dixième article le témoin déclare avoir entendu dire que la dame de Bedford fit inspecter Jeanne, pour savoir si elle était vierge ou non, et on la trouva vierge ; de même il a entendu dire par Jeannot Simon, tailleur de tuniques, que cette dame duchesse de Bedford lui avait fait faire pour Jeanne une tunique de femme, dont il voulut la revêtir, en la prenant doucement par la poitrine. Elle en fut indignée et gifla ledit Jeannot.

63Interrogé ensuite sur le contenu des onzième, douzième, treizième et quatorzième articles déclare seulement avoir entendu dire par maître Jean Le Sauvage, de l’ordre des frères prêcheurs, questionné plusieurs fois sur Jeanne, qu’il avait assisté au procès mené contre elle ; mais il ne voulait en parler qu’avec beaucoup de réticence. Il lui confia cependant une chose, à savoir qu’il n’avait jamais vu une femme de cet âge donner tant de peine à ceux qui l’interrogeaient ; et il admirait beaucoup ses réponses et sa mémoire, car elle se souvenait de ce qu’elle avait dit. Et une fois, comme le notaire, après avoir rédigé, relisait ce qu’il avait écrit, Jeanne lui dit qu’elle n’avait pas répondu ainsi, et s’en rapporta aux assistants ; ceux-ci dirent tous que Jeanne avait raison, et on apporta une correction à sa réponse.

Sur le contenu de tous les autres articles le témoin déclare, comme il l’a dit plus haut, qu’il fut présent au sermon fait à Saint-Ouen, et qu’il vit là Jeanne pour la première fois ; il se rappelle que maître Guillaume Érard, docteur en théologie, fit la prédication en présence de Jeanne, laquelle était, à son avis, en habit d’homme ; mais ce qu’on a fait ou dit au cours de ce sermon, il n’en sait rien, car il était très loin du prédicateur ; le témoin a cependant entendu maître Laurent Calot et quelques autres dire à maître Pierre Cauchon qu’il tardait trop à prononcer sa sentence, qu’il jugeait mal ; et Pierre Cauchon répondit qu’on en mentait.

Déclare en outre qu’il assista à la seconde prédication, le jour où Jeanne fut brûlée, et il la vit dans le feu proclamant et disant plusieurs fois à haute voix : Jésus. Il croit très fermement qu’elle mourut en catholique, qu’elle eut une bonne fin, comme une bonne chrétienne. Cela, il le sait par la relation des religieux qui l’accompagnaient à l’heure de sa mort ; et il en vit beaucoup, et même la plupart des assistants, qui pleuraient, pleins de douleur et de pitié, car on disait que Jeanne avait été injustement condamnée.

Le témoin, dûment interrogé sur le contenu desdits articles, ne sait rien d’autre.

64LALe seigneur duc d’Alençon

Illustre et très puissant prince et seigneur, le seigneur Jean, duc d’Alençon, âgé d’environ cinquante ans, produit, reçu, juré et interrogé devant les seigneurs juges, le troisième jour du mois de mai, l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six,

Interrogé d’abord sur ce qu’il sait pour déposer à propos du contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles, dit et déclare sous serment que, lorsque Jeanne vint voir le roi, celui-ci se trouvait dans la ville de Chinon ; le témoin était alors dans la ville de Saint-Florent, et au cours d’une promenade pour chasser aux cailles, en français, un de ses intendants vint le prévenir de l’arrivée auprès du roi d’une Pucelle, qui se déclarait envoyée par Dieu, pour mettre en fuite les Anglais et faire lever le siège mis par ceux-ci devant la ville d’Orléans. Aussi dès le lendemain le témoin se rendit auprès du roi à Chinon, et il y trouva cette Jeanne, qui s’entretenait avec le roi. À l’arrivée du témoin, Jeanne demanda qui il était, et le roi répondit que c’était le duc d’Alençon. Alors Jeanne déclara : Vous, soyez le très bien venu ! Plus nombreux seront-ils ensemble du sang royal de France, et mieux cela sera. Le lendemain Jeanne vint à la messe du roi et, lorsqu’elle vit le roi, elle s’inclina ; puis le roi l’emmena dans une chambre, avec le témoin et le sire de La Trémouille, que le roi retint, en ordonnant aux autres de se retirer. Alors Jeanne adressa plusieurs requêtes au roi, et entre autres pour qu’il donnât son royaume au Roi des cieux : après cette donation le Roi des cieux agirait comme il l’avait fait pour ses prédécesseurs, et le remettrait en son état antérieur ; il y eut aussi beaucoup d’autres choses, que le témoin ne se rappelle pas, mais dont on parla jusqu’au repas. Après le repas le roi alla se promener dans les prés, et Jeanne y courut avec la lance ; le témoin, voyant comme elle se comportait en tenant la lance et en courant avec la lance, lui donna un cheval. Mais ensuite le roi décida que 65Jeanne serait examinée par les gens d’Église, et furent délégués à cet effet l’évêque de Castres, confesseur du roi et les évêques de Senlis, Maguelonne et Poitiers, maître Pierre de Versailles, plus tard évêque de Meaux, maître Jourdan Morin, et beaucoup d’autres dont il ne se rappelle pas les noms. Ils demandèrent à Jeanne, en présence du témoin, pour quelle raison elle était venue, et qui l’avait envoyée au roi. Elle répondit qu’elle était venue de la part du Roi des cieux, qu’elle avait des voix et un conseil qui lui indiquaient ce qu’elle avait à faire ; de cela cependant le témoin ne se souvient pas. Mais plus tard Jeanne, qui prenait alors ses repas avec le témoin, confia à celui-ci qu’elle avait été beaucoup questionnée, mais qu’elle savait et pouvait plus de choses qu’elle n’en avait dites à ceux qui l’interrogeaient. Le roi cependant, après avoir entendu la relation desdits commissaires chargés de l’interroger décida que Jeanne irait à Poitiers, où elle serait de nouveau interrogée. Le témoin n’assista pas à cet interrogatoire fait à Poitiers. Il sait cependant que plus tard, au conseil du roi, on relata ce qu’avaient dit ceux qui l’avaient examinée : ils n’avaient rien trouvé en elle de contraire à la foi catholique, et, attendu l’état de nécessité, le roi pouvait avoir recours à elle. Après cette relation le roi envoya le témoin vers la reine de Sicile, afin de préparer le ravitaillement pour l’armée qui devait être conduite à Orléans ; il rencontra alors le sire Ambroise de Loré et un sire Louis, dont il ne se rappelle plus le nom, qui préparèrent le ravitaillement. Mais il fallait de l’argent pour cela, et afin de l’avoir le témoin retourna auprès du roi, lui annonça que le ravitaillement était prêt, et qu’il ne manquait plus que l’argent pour les vivres et les hommes d’armes. Le roi envoya alors quelques personnes pour délivrer l’argent nécessaire à l’accomplissement de cette entreprise ; ainsi les hommes d’armes avec les vivres furent prêts à partir pour la ville d’Orléans, afin d’essayer, si possible, de faire lever le siège. Jeanne fut envoyée avec ces hommes d’armes, et le roi lui fit faire une armure. Ainsi partirent les hommes d’armes et Jeanne ; mais ce qu’ils firent en route 66et dans la ville d’Orléans, le témoin n’en sait rien, si ce n’est par ouï-dire, car il ne fut pas présent et n’alla pas avec ces hommes d’armes. Cependant il vit par la suite les fortins établis devant la ville d’Orléans, et il constata leur force ; il croit qu’ils furent pris plus par miracle que par la force des armes, spécialement le fortin des Tournelles, au bout du pont, et le fortin des Augustins ; si dans ceux-ci le témoin s’était trouvé avec une petite troupe, il aurait bien pu espérer résister pendant six à sept jours à toute la puissance des ennemis, qui, lui semble-t-il, n’auraient pu s’en emparer ; et, comme il l’a entendu rapporter par les hommes d’armes et capitaines qui y furent, ceux-ci attribuaient presque tous les événements d’Orléans à un miracle de Dieu venant d’en haut et non à l’œuvre des hommes. Il l’entendit dire plusieurs fois par sire Ambroise de Loré, naguère prévôt de Paris. Le témoin ne vit plus Jeanne depuis qu’elle eût quitté le roi jusqu’à la levée du siège d’Orléans. Il la revit à Selles en Berry, d’où il rejoignit avec Jeanne les autres hommes d’armes se trouvant près d’Orléans. Et ils firent tant qu’ils réunirent jusqu’à six cent lances des gens du roi, avec l’intention d’aller à Jargeau, ville qu’occupaient les Anglais ; et cette nuit-là ils couchèrent dans un bois ; le lendemain vinrent d’autres hommes d’armes, conduits par le sire bâtard d’Orléans, le sire Florent d’Illiers et quelques autres capitaines ; et tous rassemblés ils se trouvèrent environ mille deux cent lances. Il y eut alors discussion entre les capitaines, car les uns étaient d’avis de donner assaut à la ville, les autres étaient opposés, affirmant que les Anglais avaient une grande puissance et étaient en grand nombre. Jeanne, voyant ces dissensions entre eux, leur dit de ne pas craindre le nombre et de ne pas faire difficulté à donner l’assaut aux Anglais, car Dieu conduisait leur entreprise ; elle ajouta que si elle n’avait pas été sûre que Dieu menât l’affaire, elle aurait préféré garder ses moutons et ne pas s’exposer à tant de périls. Sur ces paroles ils se mirent en route vers la ville de Jargeau, croyant s’emparer des faubourgs et y passer la nuit ; mais les Anglais, l’apprenant, vinrent à leur rencontre 67et d’abord les repoussèrent. Ce que voyant, Jeanne prit son étendard et partit à l’attaque en exhortant les hommes d’armes à avoir bon courage ; et ils firent tant que cette nuit là l’armée du roi s’installa dans les faubourgs de Jargeau. Le témoin croit que Dieu menait l’affaire, car pendant la nuit il n’y eut presque aucune garde, et, si les Anglais étaient sortis de la ville, l’armée du roi aurait été en très grand péril. Les gens du roi préparèrent l’artillerie, firent au matin diriger bombardes et machines contre la ville ; après quelques jours ils tinrent conseil sur ce qui paraissait à faire contre les Anglais se trouvant dans Jargeau, pour reprendre la ville. Pendant le conseil on rapporta que La Hire était en pourparlers avec le sire de Suffolk ; pour cela le témoin, et les autres qui avaient la charge des hommes d’armes, furent mécontents de La Hire ; et on lui demanda de revenir. Après cet incident on décida de lancer l’assaut contre la ville, et les hérauts crièrent : À l’assaut ! Jeanne dit alors au témoin qui dépose : Avant, gentil duc, à l’assaut ! Et, comme il paraissait au témoin qu’on agissait prématurément, en partant si vite à l’assaut, Jeanne lui dit : N’hésitez pas ! L’heure est prête quand il plaît à Dieu ; elle ajouta qu’il fallait travailler quand Dieu le voulait : Travaillez et Dieu travaillera ; plus tard elle dit au témoin : Ah ! gentil duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ton épouse de te ramener sain et sauf ? C’était vrai en effet : quand le témoin quitta sa femme pour venir à l’armée, celle-ci dit à Jeanne qu’elle craignait beaucoup pour son mari, qu’il avait déjà été prisonnier et de grosses sommes avaient été dépensées pour son rachat, qu’elle l’aurait volontiers prié de rester. Alors Jeanne répondit : Dame, n’ayez pas peur ! Je vous le rendrai sauf, dans l’état où il est, ou même meilleur.

Déclare aussi que, pendant l’assaut contre la ville de Jargeau, Jeanne dit au témoin, qui se trouvait à une place, de quitter cet endroit ; car, s’il ne s’en allait cette machine, dit-elle montrant une machine installée dans la ville, te tuera. Le témoin s’en alla, et peu après, au lieu même qu’il avait quitté, fut tué par cette machine un certain Monseigneur du Lude ; 68le témoin en conçut une grande peur, et il s’émerveillait des paroles de Jeanne après cela. Ensuite Jeanne partit à l’assaut et le témoin avec elle. Lors de l’avancée des assaillants le comte de Suffolk fit crier qu’il voulait parler au témoin qui dépose ; mais il ne fut pas entendu, et l’assaut poursuivi. Jeanne était sur une échelle, tenant à la main son étendard, qui fut frappé ; elle-même fut atteinte à la tête d’une pierre, qui se brisa sur sa chapeline. Elle fut cependant jetée à terre ; en se relevant elle dit aux hommes d’armes : Amis, amis, sus ! sus ! Nostre Sire a condamné les Anglois. À cette heure ils sont à nous ; ayez bon courage ! En un instant la ville de Jargeau fut prise ; les Anglais firent retraite vers les ponts, suivis par les Français ; et dans la poursuite plus de onze cents furent tués.

Une fois la ville prise, le témoin, Jeanne et les hommes d’armes allèrent à Orléans, puis d’Orléans à Meung, ville où se trouvaient des Anglais, à savoir l’Enfant de Warwick et Scales. Avec peu de troupes le témoin passa la nuit dans une église, près de Meung, où il fut en grand péril ; le lendemain il allèrent vers Beaugency, où ils rencontrèrent dans les prés d’autres troupes royales et menèrent une attaque contre les Anglais se trouvant dans la ville. Après cette attaque, les Anglais abandonnèrent la ville et se réfugièrent dans le château ; on plaça alors des gardes devant le château pour empêcher les Anglais de sortir. Alors qu’ils se trouvaient ainsi devant le château, le témoin et Jeanne apprirent que le connétable arrivait avec quelques troupes ; ils en furent, eux et les autres de l’armée, mécontents et voulurent se retirer de la ville, car ils avaient l’ordre de ne pas recevoir le seigneur connétable dans leur compagnie. Aux dires du témoin, Jeanne déclara que, si le connétable venait, elle s’en irait. Mais le lendemain, avant l’arrivée du seigneur connétable, on apprit que les Anglais venaient en grand nombre et avec eux le sire de Talbot. Les troupes crièrent : à l’arme ; et alors Jeanne dit au témoin, qui voulait s’en aller à cause de l’arrivée du sire connétable, qu’il était nécessaire de s’entraider. Les Anglais du château cependant 69le rendirent par composition ; ils partirent avec un sauf-conduit, délivré par le témoin, qui en ce temps était lieutenant du roi pour cette armée. Alors que ces Anglais se retiraient, vint un homme de la compagnie de La Hire, pour annoncer au témoin et aux capitaines du roi que les Anglais approchaient, qu’ils seraient bientôt en vue, et qu’ils étaient environ mille hommes d’armes. Au bruit, Jeanne demanda ce que disait cet homme, et, l’ayant appris, elle déclara au sire connétable : Ah ! beau connétable, vous n’êtes pas venu de par moi ; mais puisque vous êtes venu, soyez le bienvenu. Beaucoup des gens du roi craignaient alors, disant qu’il était bon d’amener les chevaux, alors Jeanne déclara : En nom Dieu, il les faut combattre ! s’ils étaient pendus aux nues, nous les aurons, car Dieu nous les envoie pour que nous les punissions, affirmant qu’elle était sûre de la victoire, en ajoutant les mots suivants : Le gentil roi aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il eut perpiéça [jamais]. Et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nôtres. Et le témoin sait que, sans grande difficulté, les Anglais furent défaits et tués, et parmi eux Talbot fut pris. Il y eut alors grand massacre d’Anglais, puis les gens du roi vinrent à la ville de Patay en Beauce ; dans cette ville ledit Talbot fut amené devant le témoin et le sire connétable, en présence de Jeanne. Le témoin déclara à Talbot qu’il ne devait pas croire le matin qu’il en serait ainsi ; sur ce, Talbot répondit que c’était la fortune de la guerre. On retourna ensuite auprès du roi, qui décida d’aller en la ville de Reims, pour son couronnement et son sacre.

Il entendit parfois Jeanne dire au roi qu’elle durerait un an, et non beaucoup plus, et qu’il fallait penser, pendant cette année là, à bien travailler, car elle prétendait avoir quatre charges, à savoir : chasser les Anglais ; faire couronner et sacrer le roi à Reims ; délivrer le duc d’Orléans des mains des Anglais ; et faire lever le siège mis par les Anglais devant la ville d’Orléans.

Dit en outre que Jeanne était chaste et détestait beaucoup ces femmes qui suivaient les armées. Le témoin la vit en 70effet, à Saint-Denis, au retour du couronnement du roi, qui poursuivait l’épée tirée du fourreau, une fille vivant avec les hommes d’armes, au point que dans sa poursuite elle en cassa son épée. Elle était aussi fort irritée quand elle entendait des hommes d’armes jurer ; elle les réprimandait beaucoup et surtout le témoin, qui parfois jurait ; et lorsqu’il la voyait il se retenait de jurer.

Dit aussi que parfois en campagne il coucha avec Jeanne et les hommes d’armes à la paillade [sur la paille] ; il vit parfois Jeanne s’habiller, et parfois il voyait ses seins, qui étaient beaux ; le témoin n’eut cependant jamais aucun désir charnel à son endroit.

Dit en outre, pour autant qu’il put s’en rendre compte, l’avoir toujours estimée bonne catholique et femme honnête, car il la vit plusieurs fois recevoir le corps du Christ ; et, quand elle regardait le corps du Christ, elle versait très souvent d’abondantes larmes. Elle recevait la sainte eucharistie deux fois par semaine et se confessait souvent.

Dit aussi que Jeanne, hors le fait de guerre, était d’un comportement simple et jeune ; mais pour la guerre elle était très habile, tant pour porter la lance, que pour rassembler l’armée, ordonner le combat et préparer l’artillerie. Tous étaient pleins d’admiration de ce qu’elle pût se comporter si habilement et prudemment dans les actions militaires, comme si elle avait été un capitaine guerroyant depuis vingt ou trente ans, et surtout à propos de la préparation de l’artillerie, en quoi elle excellait.

Interrogé sur ce ne sait rien de plus.

LAFrère Jean Pasquerel

Vénérable et religieuse personne frère Jean Pasquerel, de l’ordre des frères ermites de saint Augustin au couvent de Bayeux, produit hier, reçu et juré devant les seigneurs commissaires, et aujourd’hui, quatrième du mois de mai, interrogé par les notaires sur l’ordre des seigneurs commissaires,

71Et d’abord interrogé sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles à lui lus, dit et déclare sous serment avoir eu les premières nouvelles de Jeanne, et avoir su comment elle était venue auprès du roi, alors qu’il était dans la ville [du Puy] ; dans cette ville se trouvaient la mère de Jeanne et quelques uns de ceux qui l’avaient conduite auprès du roi ; et parce qu’ils connaissaient un peu le témoin, ils lui dirent qu’il fallait venir avec eux voir cette Jeanne, et qu’ils ne le quitteraient pas avant de l’avoir conduit jusqu’à elle. Le témoin vint donc avec eux jusqu’à la ville de Chinon, et de là jusqu’à la ville de Tours, où il était lecteur dans un couvent de la ville. En cette même ville de Tours, Jeanne était alors logée dans la maison d’un bourgeois, Jean Dupuy ; ils y trouvèrent Jeanne, et ceux qui avaient amené le témoin s’adressèrent à elle en ces termes : Jeanne, nous vous amenons ce bon père ; quand vous le connaîtrez bien, vous l’aimerez beaucoup. Jeanne leur répondit qu’elle était bien contente de voir le témoin, qu’elle avait déjà entendu parler de lui, et qu’elle voulait se confesser à lui le lendemain. Le lendemain, il l’entendit en confession et chanta la messe en sa présence ; dès lors le témoin l’a toujours suivie, et l’accompagna jusqu’à la ville de Compiègne, où elle fut prise.

Il a entendu dire que Jeanne, lorsqu’elle vint près du roi, fut inspectée deux fois par des femmes, pour savoir ce qu’il en était d’elle, si elle était un homme ou une femme, si elle était vierge ou non ; et on la trouva femme, mais jeune fille et vierge. L’inspectèrent, à ce qu’il apprit, la dame de Gaucourt et la dame de Trêves. Ensuite elle fut conduite à Poitiers, pour y être examinée par les clercs de l’Université présents et pour savoir ce qu’il en était d’elle ; l’examinèrent, alors maître Jourdain Morin, maître Pierre de Versailles qui est mort évêque de Meaux, et plusieurs autres ; après cet examen ils conclurent, attendu la nécessité pressante où se trouvait tout le royaume, que le roi pouvait avoir recours à elle, et qu’en elle ils n’avaient rien trouvé de contraire à la foi catholique. Ceci fait, elle fut ramenée à Chinon 72et crut pouvoir parler au roi ; ce qu’elle ne put cette fois là. Cependant, après une délibération du conseil du roi, elle put lui parler. Ce jour là, lorsqu’elle entra chez le roi pour lui parler, un homme qui était à cheval dit ces paroles : Est-ce pas là la Pucelle ? en jurant Dieu que s’il la tenait une nuit, elle ne repartirait pas pucelle. Jeanne répondit alors à cet homme : Ah ! en nom Dieu, tu le renies, et tu es si près de ta mort ! Cet homme ensuite, dans l’heure, tomba à l’eau et se noya. Cela, il l’a entendu de la bouche de Jeanne et de plusieurs autres, qui avaient été présents.

Le sire comte de Vendôme conduisit Jeanne auprès du roi et la fit entrer dans la chambre royale. Lorsqu’il la vit, le roi demanda à Jeanne son nom ; elle répondit : Gentil dauphin, j’ay nom Jehanne la Pucelle ; et le Roy des cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims, et vous serez le lieutenant du Roi des cieux, qui est roi de la France. Après plusieurs questions posées par le roi, Jeanne dit à nouveau : Moi je te dis, de la part de Messire, que tu es vray héritier de France et fils du roy ; et Il m’envoie à toi pour te conduire à Reims, où tu recevras la couronne et le sacre, si tu veux. L’ayant entendue, le roi déclara aux assistants que Jeanne lui avait dit certains secrets, que personne ne connaissait ou ne pouvait savoir, si ce n’est Dieu ; aussi avait-il grande confiance en elle. Toutes ces choses le témoin les a entendues de Jeanne elle-même, car il ne fut pas alors présent.

Il apprit aussi d’elle qu’elle n’était pas contente de tant d’interrogatoires, que cela l’empêchait d’accomplir le travail qui lui avait été confié, qu’il fallait, et qu’il était temps, de se mettre au travail ; elle disait en outre avoir demandé aux envoyés de son Seigneur, à savoir de Dieu, qui lui apparaissaient, ce qu’elle devait faire, et ils lui répondirent de prendre l’étendard de son Seigneur ; pour cette raison Jeanne fit faire son étendard, sur lequel était peint l’image de notre Sauveur, siégeant en juge sur les nuées du ciel ; et il y avait aussi un ange peint, tenant dans ses mains une fleur de lys, 73que bénissait l’image du Sauveur. Le témoin arriva à Tours au moment où on peignait cet étendard.

Peu après Jeanne partit, avec les autres hommes d’armes, pour faire lever le siège mis devant Orléans ; et le témoin resta en sa compagnie et ne la quitta pas, jusqu’à ce qu’elle eût été prise devant Compiègne ; il lui servait de chapelain, l’entendant en confession et chantant la messe.

Le témoin déclare aussi que Jeanne était très pieuse envers Dieu et la Sainte Vierge, se confessait presque chaque jour et communiait fréquemment. Quand elle se trouvait dans un lieu où était un couvent de Mendiants, elle demandait au témoin qu’il lui rappelât les jours où les petits clercs des Mendiants recevaient le sacrement de l’eucharistie, de façon à le recevoir avec eux ; ce qu’elle demandait souvent, de façon à recevoir ce sacrement avec les petits clercs. Déclare aussi que lorsqu’elle se confessait, elle pleurait.

Le témoin dit en outre qu’au départ de Tours, pour venir à Orléans, Jeanne lui demanda de ne pas la quitter, mais de rester toujours avec elle comme son confesseur ; ce qu’il lui promit. Ils restèrent dans la ville de Blois environ deux ou trois jours, en attendant que là fussent chargés les vivres sur les bateaux ; elle dit alors au témoin de faire confectionner un étendard pour rassembler les prêtres, en français une bannière, sur lequel il ferait peindre une image de notre Seigneur crucifié ; ce qu’il fit. Ensuite Jeanne, chaque jour à deux reprises, à savoir le matin et le soir, faisait rassembler tous les prêtres par le témoin ; rassemblés, ils chantaient des antiennes et des hymnes à la bienheureuse Vierge ; et Jeanne était avec eux. Elle ne permettait pas aux hommes d’armes d’être présents parmi ces prêtres, à moins qu’ils ne se fussent confessés le jour même, les exhortant tous à se confesser pour venir à ce rassemblement ; en effet, dans ce rassemblement même, tous les prêtres étaient prêts à confesser ceux qui le voulaient.

Lorsque Jeanne quitta la ville de Blois pour Orléans, elle fit réunir tous les prêtres avec cet étendard, et ils précédaient les hommes d’armes. Ainsi rassemblés, ils sortirent du 74côté de la Sologne, en chantant le Veni creator Spiritus et beaucoup d’antiennes ; ils campèrent ce jour-là dans les champs, et aussi le jour suivant. Le troisième jour ils s’approchèrent d’Orléans, où les Anglais avaient mis le siège le long du fleuve Loire ; l’armée royale vint assez près des Anglais, pour qu’Anglais et Français pussent s’observer, alors que les troupes du roi conduisaient le ravitaillement. Le fleuve était alors si bas que les bateaux ne pouvaient pas remonter, ni aborder à la rive où se trouvaient les Anglais ; mais presque subitement l’eau monta, de telle sorte que les bateaux purent venir jusqu’à l’endroit où se trouvaient les troupes royales. Jeanne monta dans ces bateaux, avec quelques hommes d’armes, et entra dans la ville d’Orléans. Le témoin, sur l’ordre de Jeanne, retourna avec les prêtres et la bannière à Blois, puis, peu de jours après, il vint en la cité d’Orléans par la Beauce, avec beaucoup d’hommes d’armes, avec la bannière et les prêtres, sans aucune difficulté ; quand Jeanne apprit leur arrivée, elle alla à leur rencontre et ils entrèrent tous ensemble dans Orléans, sans obstacle, et introduisirent le ravitaillement à la vue des Anglais. Cela était surprenant, car tous ces Anglais, très nombreux et puissants, armés et prêts à combattre, voyaient passer les hommes d’armes du roi, troupe assez faible par rapport à eux ; ils voyaient aussi et entendaient les prêtres qui chantaient, parmi lesquels se trouvait le témoin, portant la bannière ; et cependant aucun Anglais n’attaqua ces hommes d’armes et ces prêtres.

Après cette entrée dans Orléans, les gens du roi sortirent de nouveau de la ville, à la demande de Jeanne, pour aller contre les Anglais et assaillir ceux qui se trouvaient dans le fortin soit bastille de Saint-Loup. Quant au témoin, avec d’autres prêtres, il se rendit après le repas au logis de Jeanne ; lorsqu’ils y arrivèrent celle-ci s’écriait : Où sont ceux qui doivent m’armer ? Le sang de nos gens coule sur la terre. Et aussitôt armée, elle sortit rapidement de la ville et se rendit audit lieu du fortin Saint-Loup, où étaient l’attaque et l’assaut ; en chemin elle rencontra beaucoup de blessés et en eut une très grande douleur ; elle partit avec les autres 75à l’assaut, si bien que par force et violence le fortin fut pris, et les Anglais qui s’y trouvaient faits prisonniers. Ce fut, le témoin se le rappelle, la veille de l’Ascension du Seigneur, et il y eut beaucoup d’Anglais tués ; Jeanne en eut grande douleur, car elle disait qu’ils étaient morts sans confession, elle les plaignait beaucoup, et aussitôt elle se confessa au témoin. Elle lui demanda aussi d’exhorter tous les hommes d’armes à confesser leurs péchés, et à rendre grâce à Dieu pour la victoire obtenue, sinon elle ne resterait pas avec eux, mais abandonnerait leur compagnie. Elle ajouta, en cette veille de l’Ascension du Seigneur, que dans les cinq jours le siège mis devant la ville d’Orléans serait levé, et qu’il ne resterait pas un Anglais devant la ville ; il en fut ainsi, car, comme le témoin l’a déjà dit, le mercredi fut pris le fortin soit bastille de Saint-Loup, où sont les moniales ; dans ce fortin il y avait plus de cent hommes choisis et bien armés, dont nul ne resta qui ne fût prisonnier ou mort. Le même jour, au soir, Jeanne étant à son logis déclara au témoin que le lendemain était la fête de l’Ascension du Seigneur, qu’il n’y aurait pas de combat, qu’elle ne s’armerait pas, par respect pour cette fête, mais qu’elle voulait ce jour-là se confesser et recevoir le sacrement de l’eucharistie ; ce qu’elle fit. Elle ordonna que nul n’eût l’audace, le lendemain, de sortir de la ville et d’aller à l’attaque ou à l’assaut, à moins de s’être confessé auparavant ; qu’on prît garde aussi à ce que des femmes de mauvaise vie ne la suivissent pas, car Dieu permettrait alors, à cause des péchés, que la guerre fût perdue. Et il fut fait comme Jeanne l’avait ordonné.

Dit aussi le témoin qu’en cette fête de l’Ascension du Seigneur, Jeanne écrivit aux Anglais se trouvant dans les fortins ou bastilles en ces termes :

Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous avertit et vous mande par moi, Jeanne la Pucelle, d’abandonner vos fortins et de rentrer dans votre pays, sinon je vous ferai tel hahu [assaut] dont on se souviendra toujours. Et cela je vous l’écris pour la troisième et dernière fois ; je n’écrirai plus 76davantage. Ainsi signé : Jhesus Maria. Jehanne la Pucelle. Et en outre : Je vous aurais bien envoyé ma lettre d’une manière plus honnête ; mais vous détenez prisonniers mes messagers, hérauts en français ; vous avez retenu mon héraut dénommé Guyenne. Si vous voulez me le renvoyer, moi je vous renverrai quelques-uns de vos gens, pris au fortin de Saint-Loup, car ils ne sont pas tous morts.

Ensuite elle prit une flèche, attacha la lettre au bout de la flèche avec un fil, et ordonna à un arbalétrier de la lancer aux Anglais, en criant : Lisez ce sont des nouvelles. Les Anglais reçurent la flèche avec la lettre ; ils la lurent, puis commencèrent à s’exclamer à grands cris en disant : Voici des nouvelles de la putain des Armagnacs ! Entendant ces mots, Jeanne se mit à soupirer et à pleurer abondamment, en invoquant le secours du Roi des cieux. Elle fut ensuite consolée, à ce qu’elle disait, car elle avait eu des nouvelles de son Seigneur ; le soir, après dîner, elle demanda au témoin de se lever, le lendemain matin, plus tôt qu’il ne l’avait fait le jour de l’Ascension, pour la confesser de bon matin ; ce qu’il fit.

Ce jour-là, un vendredi, lendemain de la fête de l’Ascension, le témoin se leva de bon matin, entendit Jeanne en confession et chanta la messe devant elle et ses gens en la ville d’Orléans ; ensuite ils allèrent à l’assaut, qui se prolongea du matin jusqu’au soir. Le même jour fut pris le fortin des Augustins, à grand assaut ; Jeanne, qui avait coutume de jeûner tous les vendredis, ne put jeûner ce jour-là, car elle était trop fatiguée et elle dîna. Après le repas arriva un vaillant et célèbre chevalier — le témoin ne se rappelle plus son nom — et il dit à Jeanne que les capitaines et les gens du roi s’étaient réunis pour tenir conseil ; ils s’étaient vus trop peu nombreux hommes d’armes par rapport aux Anglais, et Dieu leur avait déjà fait une grande grâce des succès obtenus, en ajoutant : Considérant que la ville est pleine de vivres, nous pourrons bien la garder en attendant un secours du roi ; il ne paraît pas expédient au conseil que demain les troupes sortent. Jeanne leur répondit : Vous 77êtes allés à votre conseil, et moi au mien ; et croyez que le conseil de mon Seigneur trouvera son accomplissement et tiendra, mais l’autre périra, ajoutant pour le témoin, qui alors était près d’elle : Levez-vous de bon matin, et plus tôt qu’aujourd’hui, et faites le mieux que vous pourrez. Tenez-vous toujours près de moi, car demain j’aurai beaucoup à faire, et des choses plus considérables que j’en eus jamais ; demain le sang coulera au-dessus de mon sein.

Le samedi venu, le témoin se leva de bon matin, célébra la messe, et Jeanne partit à l’assaut du fortin du Pont où était l’anglais Clasdas ; l’assaut dura depuis le matin jusqu’au coucher du soleil, sans interruption. Dans cet assaut, après le déjeuner, Jeanne, comme elle l’avait prédit, fut atteinte d’une flèche au-dessus du sein ; lorsqu’elle se sentit blessée, elle eut peur et pleura, puis fut consolée, à ce qu’elle disait. Quelques-uns des hommes d’armes, la voyant ainsi blessée, voulurent la soigner par une incantation, la charmer, en français, mais elle refusa en déclarant : Je préférerais mourir, plutôt que faire une chose que je saurais être un péché ou être contre la volonté de Dieu ; ajoutant qu’elle savait bien qu’il lui fallait mourir, mais elle ne savait pas quand, où et comment, ni à quelle heure ; cependant si on pouvait porter remède à sa blessure sans péché, elle acceptait d’être soignée. On mit alors sur sa blessure de l’huile d’olive avec du lard, et après cette application Jeanne se confessa au témoin, pleurant et se lamentant. Elle retourna de nouveau à l’attaque et à l’assaut, en disant et criant : Clasdas, Clasdas ! Ren-ti, ren-ti au Roi des cieux. Tu m’as appelée putain, moi j’ai grand pitié de ton âme et de celle des tiens. Alors ce Clasdas, armé de pied en cap, tomba dans le fleuve de Loire et se noya ; aussi Jeanne, mue par la pitié, se mit à pleurer abondamment pour l’âme de ce Clasdas et des autres, noyés là en grand nombre. En ce jour tous les Anglais qui se trouvaient au-delà du pont furent faits prisonniers ou moururent.

Ensuite, le dimanche, avant le lever du soleil, tous les Anglais qui restaient en campagne se rassemblèrent, vinrent 78jusqu’aux fossés de la ville d’Orléans et partirent pour la ville de Meung-sur-Loire, où ils restèrent quelques jours. Ce dimanche aussi il y eut dans la ville d’Orléans procession solennelle avec sermon ; puis on décida de se rendre auprès du roi, et Jeanne se mit en route ; les Anglais se réunirent et allèrent à Jargeau, ville qui fut prise d’assaut. Puis les Anglais furent battus et vaincus près de la ville de Patay.

Jeanne voulant ensuite, comme elle l’avait dit, s’employer au couronnement du roi, conduisit celui-ci à Troyes en Champagne, de Troyes à Châlons, et de Châlons à Reims, où le roi fut comme par miracle couronné et sacré, ainsi que Jeanne l’avait prédit dès son arrivée. Souvent le témoin entendit Jeanne dire qu’elle avait reçu la charge d’agir ainsi ; et quand on lui disait : Jamais on n’a vu des choses semblables à celles qu’on voit à propos de vos actions ; en aucun livre on ne lit de tels faits, elle répondait : Mon Seigneur a un livre dans lequel aucun clerc n’a jamais lu, si parfait fût-il en son état de clerc.

Le témoin dit en outre que chaque fois qu’elle avait chevauché en campagne et approché d’une place forte, elle se logeait toujours à part avec des femmes ; il la vit plusieurs fois la nuit s’agenouiller à terre, priant Dieu pour la prospérité du roi, et l’accomplissement de la mission que Dieu lui avait confiée.

Déclare en outre que, dans l’armée en campagne, parfois on ne trouvait pas les vivres nécessaires ; mais elle ne voulait jamais manger de denrées provenant de pillages. Le témoin croit fermement qu’elle était envoyée par Dieu, car elle faisait de bonnes actions et était pleine de toutes les vertus ; elle avait grand pitié des pauvres gens d’armes, même s’ils étaient du côté des Anglais, et quand elle les voyait à toute extrémité ou blessés, elle les faisait confesser. Elle craignait beaucoup Dieu, car, pour rien au monde elle n’aurait voulu faire chose qui déplût à Dieu ; et lorsqu’elle fut blessée à l’épaule d’un trait de baliste au point que ce trait apparaissait de l’autre côté, certains voulurent la soigner par incantation, lui promettant qu’elle serait immédiatement guérie ; mais 79elle répondit que c’était un péché, et qu’elle préférait mourir plutôt que d’offenser notre Seigneur par de telles incantations.

Il déclare aussi être bien stupéfait que de si grands clercs, comme ceux qui la vouèrent à la mort en la ville de Rouen, aient osé attaquer cette Jeanne et faire mourir une chrétienne, aussi modeste et simple, d’une manière si cruelle et sans cause, du moins sans cause suffisante pour la faire mourir ; ils auraient pu la garder en prison ou ailleurs ; mais elle les avait mécontentés, et surtout ils étaient ses ennemis mortels. Il semble donc au témoin qu’ils rendirent un jugement injuste.

De ses faits et gestes ont pleine connaissance le roi notre sire et le duc d’Alençon, qui sont aussi au courant de quelques choses secrètes, qu’ils peuvent révéler, s’ils le veulent. Le témoin ne sait rien d’autre, si ce n’est ceci, que Jeanne lui a dit plusieurs fois : à savoir que, si elle mourait, le roi notre sire fît faire des chapelles, afin de prier le Très Haut, pour le salut de l’âme de tous ceux morts dans la guerre, pour la défense du royaume.

Ainsi signé : Moi, frère Jean Pasquerel, j’ai ainsi écrit et déposé, l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six, le vendredi, au lendemain de l’Ascension du Seigneur. J. Pasquerel.

LAFrère Jean de Lénizeul

Vénérable et religieuse personne frère Jean de Lénizeul, prêtre de l’ordre de saint Pierre Célestin, âgé d’environ cinquante-cinq ans, témoin produit, reçu, juré et entendu l’an susdit, le septième jour du mois de mai,

Interrogé d’abord sur ce qu’il sait pour en témoigner dans sa déposition sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième des articles produits en cette cause, déclare n’avoir eu nulle connaissance de Jeanne, car il la vit seulement aux deux prédications qui furent faites à Rouen.

80Interrogé ensuite sur le contenu des articles suivants, du cinquième au vingt-troisième, déclare seulement qu’à l’époque où Jeanne était détenue à Rouen, lui était le serviteur de feu maître Guillaume Érart. Il vint de Bourgogne avec son maître jusqu’à la ville de Rouen, et lorsqu’ils y arrivèrent, le témoin entendit parler de ce procès ; mais ce qui fut fait au cours de ce procès, il n’en sait rien, car il quitta la ville de Rouen et alla à Caen, où il resta jusqu’à la fête de Pentecôte environ ; à cette fête, il revint à Rouen, et trouva son maître qui lui déclara avoir la charge de faire une prédication au sujet de cette Jeanne ; cela lui déplaisait beaucoup, et il dit aussi au témoin qu’il voudrait être en Flandre et que l’affaire ne lui plaisait pas du tout.

Interrogé encore sur le contenu de ces articles, dit et déclare sous serment qu’il fut présent lors de la prédication faite par sondit maître à Saint-Ouen ; mais ne se rappelle plus ce qui fut dit, car il était placé loin. Se souvient de la rumeur populaire à la fin du sermon ; elle était que Jeanne s’était rétractée, qu’elle avait été ramenée dans le droit chemin, de quoi beaucoup se réjouissaient ; mais ce qu’elle avait rétracté, il l’ignore. Dit aussi qu’après cette rétractation des vêtements de femme lui furent remis, par maîtres Pierre Maurice et Nicolas Loiseleur, puis elle fut ramenée en prison. Il a cependant ouï dire que ses vêtements d’homme lui avaient été renvoyés en prison, qu’elle les avait repris ; mais pour quelle raison, ou qui l’y a poussé, il l’ignore. Il sait aussi qu’après la reprise de ces vêtements les juges se réunirent, pour savoir ce qu’il fallait faire ; mais ignore ce qu’ils décidèrent ; cependant il a entendu dire généralement qu’elle avait été jugée relapse, parce qu’elle avait repris ses vêtements d’homme et parce qu’elle disait que ses voix lui étaient apparues.

Dit aussi qu’il vit Jeanne lors de la seconde prédication, à laquelle il assista ; et le matin, avant la prédication, il vit qu’on portait à Jeanne le Corps du Christ avec beaucoup de solennité, en chantant des litanies et en disant Priez pour elle, avec une grande quantité de torches ; mais qui 81décida ou ordonna cela, il l’ignore. Le témoin n’assista pas à la réception du Corps du Christ, mais il entendit dire par la suite qu’elle l’avait reçu très dévotement et avec grande abondance de larmes. Peu après Jeanne fut conduite sur une estrade préparée au Vieux Marché, et là fut faite la prédication par maître Nicolas Midi ; mais ne se rappelle pas ce qu’il y eut dans cette prédication, car il se trouvait loin du prédicateur.

Dit aussi qu’il ne vit pas que Jeanne fût remise à la justice séculière ; mais peu après cette prédication il vit qu’elle était conduite au supplice, et, là même, la vit brûler. Dit cependant qu’elle criait à haute voix : Jésus à plusieurs reprises. Ne sait rien d’autre.

LASire Simon Charles

Noble et savante personne, sire Simon Charles, président à la Chambre des comptes de notre sire le roi, âgé d’environ soixante ans, témoin produit, reçu, juré et interrogé l’an et le jour susdits,

Et d’abord interrogé sur ce qu’il sait, pour déposer et témoigner à propos du contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles produits en cette cause, dit et déclare, sous serment, savoir seulement ce qui suit : à savoir l’année où Jeanne vint vers le roi, le témoin avait été envoyé par le roi en ambassade à Venise, et il revint vers le mois de mars ; il apprit alors par Jean de Metz, qui avait conduit cette Jeanne au roi, qu’elle était auprès du roi. Il sait aussi que, lorsque Jeanne arriva en la ville de Chinon, on délibéra en Conseil si le roi l’entendrait ou non. On lui demanda d’abord pourquoi elle était venue et ce qu’elle voulait. Bien qu’elle ne voulût rien dire si elle ne parlait au roi, elle fut cependant forcée, de par le roi, de dire le motif de sa mission ; elle dit qu’elle avait deux mandats de la part du Roi des cieux, à savoir l’un pour faire lever le siège d’Orléans, l’autre pour conduire le roi à Reims en vue de son couronnement et de son sacre. Ayant entendu cela, les uns 82parmi les conseillers du roi disaient que le roi ne devait avoir aucune confiance en cette Jeanne ; et les autres, puisqu’elle se déclarait envoyée par Dieu et qu’elle avait certaines choses à dire au roi, disaient que le roi devait au moins l’entendre. Cependant le roi décida qu’elle serait d’abord examinée par des clercs et des personnages de l’Église ; ce qui fut fait. Enfin, et non sans difficulté, il fut décidé que le roi l’entendrait. Lorsqu’elle entra au château de Chinon, pour venir devant le roi, celui-ci hésitait encore, suivant l’avis des grands de sa cour, à s’entretenir avec elle ; mais alors on annonça au roi que Robert de Baudricourt lui avait écrit, qu’il envoyait cette femme, et que celle-ci avait passé par les territoires des ennemis du roi, qu’elle avait traversé à des gués beaucoup de rivières, presque miraculeusement, pour arriver jusqu’au roi. Pour cette raison le roi fut poussé à l’entendre, et donna audience à Jeanne. Lorsque le roi sut qu’elle venait, il se tira à part, en s’écartant des autres ; mais Jeanne le reconnut bien et lui fit sa révérence ; elle s’entretint avec lui pendant un long espace de temps. Après l’avoir entendue, le roi paraissait joyeux. Ensuite le roi, ne voulant rien faire sans l’avis des ecclésiastiques, envoya Jeanne en la ville de Poitiers, pour qu’elle y fût examinée par les clercs de l’Université ; après que le roi eût appris qu’elle avait été examinée et qu’on n’avait trouvé en elle rien que de bon, il la fit armer et lui donna des gens ; elle reçut aussi des attributions militaires.

Le témoin dit que Jeanne était très simple en toutes ses actions, sauf à la guerre où elle était très expérimentée. Le témoin a entendu de la bouche du roi beaucoup de bonnes paroles à propos de cette Jeanne, et cela à Saint-Benoît-sur-Loire ; en ce lieu le roi eut pitié d’elle, de la peine qu’elle prenait, et lui ordonna de se reposer. Alors Jeanne en pleurs dit au roi qu’il n’eût pas d’hésitation et qu’il recouvrerait tout son royaume et serait rapidement couronné. Le témoin dit aussi qu’elle blâmait fort les hommes d’armes, lorsqu’elle les voyait faire chose qui ne lui paraissait pas à faire.

De ce qui se passa à Orléans, il ne sait rien, sauf par ouï-dire, 83car il ne fut pas présent ; mais il a entendu du sire de Gaucourt ce qui suit : lorsqu’elle était dans Orléans, les gens qui avaient la charge des troupes royales décidèrent qu’il ne paraissait pas bon de faire l’attaque ou l’assaut, au jour où fut prise la bastille des Augustins ; et ce même sire de Gaucourt fut commis pour garder les portes, afin d’empêcher de faire une sortie. Jeanne cependant n’en fut pas contente ; mais fut d’avis que les hommes d’armes devaient sortir avec les gens de la ville, pour aller à l’assaut contre ladite bastille, et beaucoup d’hommes d’armes et de gens de la ville étaient de cet avis. Jeanne dit alors au sire de Gaucourt qu’il était un mauvais homme, en ajoutant : Que vous le vouliez ou non, les hommes d’armes viendront, et ils gagneront comme ils ont gagné ailleurs. Les hommes d’armes tenant la ville sortirent, contre la volonté du sire de Gaucourt, et allèrent à l’assaut et à la conquête de la bastille des Augustins, qu’ils prirent par force et violence. Et il entendit le sire de Gaucourt dire qu’il fut lui-même en grand danger.

Déclare en outre le témoin que Jeanne se rendit avec le roi jusqu’à la ville de Troyes, que le roi voulait traverser pour aller à Reims se faire couronner ; mais, une fois le roi arrivé devant Troyes, les troupes virent qu’elles n’avaient pas de vivres ; elles étaient au désespoir, et presque prêtes à se retirer ; Jeanne dit alors au roi de n’avoir aucune hésitation, et le lendemain il obtiendrait la ville. Jeanne prit donc son étendard, suivie par beaucoup d’hommes de pied, et elle ordonna que chacun fît des fagots, pour combler les fossés. Ils en firent beaucoup, et le lendemain Jeanne cria : À l’assaut, en feignant de placer des fagots dans les fossés. Voyant cela, les citoyens de Troyes, craignant l’assaut, envoyèrent quelqu’un pour négocier une capitulation avec le roi. Un accommodement fut alors conclu avec les citoyens et le roi entra dans la ville de Troyes en grand apparat, Jeanne portant son étendard près du roi.

Le témoin déclare que peu après le roi sortit de Troyes avec son armée, et se dirigea vers Châlons, puis Reims ; or, comme le roi craignait d’avoir peut-être une résistance à 84Reims, Jeanne lui dit : Ne craignez rien, car les bourgeois de la ville de Reims viendront à votre rencontre ; et avant que les troupes eussent approché de la ville, les bourgeois se rendirent. Le roi en effet avait craint la résistance des gens de Reims, car il n’avait pas ce qu’on appelle en français de l’artillerie, ni de machines pour le siège, si les Rémois avaient été rebelles. Et Jeanne disait au roi de procéder hardiment, et de ne s’inquiéter de rien, car, s’il procédait courageusement, il recouvrerait tout son royaume.

Le témoin dit en outre croire que Jeanne fut envoyée par Dieu, car elle faisait les œuvres de Dieu, se confessant souvent, recevant le sacrement de l’eucharistie presque chaque semaine. Dit aussi que, tant qu’elle était armée et à cheval, jamais elle ne descendait de cheval pour des besoins naturels ; et tous les hommes d’armes admiraient comment elle pouvait aussi longtemps rester à cheval. Ne sait rien d’autre.

LA[Témoins interrogés à Paris en l’absence des notaires.]

Témoins produits en cette cause, reçus, jurés et interrogés par nous, Jean, par la miséricorde divine archevêque de Reims, juge désigné par l’autorité apostolique, en présence de vénérable et religieuse personne frère Thomas Vérel, professeur de théologie sacrée, de l’ordre des frères prêcheurs, vicaire et substitut du seigneur inquisiteur de la foi, et de Gérard de la Salle, prêtre, notaire public, désigné par nous en l’absence des notaires de la cause, en la ville de Paris, l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six, aux jours contenus dans les dépositions des témoins. Les déclarations, dépositions et attestations de ceux-ci suivent en cette forme :

LALe sire de Termes

En premier noble et prudent seigneur, Thibauld d’Armagnac, ou de Termes, chevalier, bailli de Chartres, âgé d’environ cinquante ans, interrogé sur le contenu des articles présentés en cette cause le septième jour de mai,

Et d’abord sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles, déclare avoir fait la connaissance 85de Jeanne seulement lorsqu’elle vint dans la ville d’Orléans, pour faire lever le siège mis par les Anglais ; le témoin se trouvait dans cette ville d’Orléans pour la garder, en compagnie du sire de Dunois. Lorsqu’ils apprirent l’arrivée de Jeanne, ledit sire comte de Dunois, le témoin et plusieurs autres traversèrent le fleuve de Loire et allèrent chercher Jeanne, qui était du côté de Saint-Jean-le-Blanc ; et ils conduisirent Jeanne dans cette ville d’Orléans. Après cette arrivée, le témoin la vit au cours des assauts contre les bastilles de Saint-Loup et des Augustins, de Saint-Jean-le-Blanc et du pont ; dans ces assauts Jeanne fut si vaillante et se comporta de telle sorte, qu’il n’eût pas été possible à quelque homme de mieux agir en fait de guerre. Et tous les capitaines admiraient sa vaillance, son activité, et les peines et fatigues qu’elle supportait.

Le témoin croit que c’était un être bon et honnête, et ce qu’elle faisait relevait plus du divin que de l’humain, car elle reprochait souvent leurs vices aux hommes d’armes ; il a même entendu dire par un certain maître Robert Baignart, professeur de théologie sacrée, de l’ordre des frères prêcheurs, qui avait reçu plusieurs fois sa confession, que cette Jeanne était une femme de Dieu, et ce qu’elle faisait venait de Dieu, enfin que son âme et sa conscience étaient bonnes.

Déclare aussi qu’après la levée du siège d’Orléans, le témoin, avec plusieurs autres hommes d’armes, se rendit en la société de Jeanne à Beaugency, où étaient les Anglais. Le jour où les Anglais perdirent la bataille de Patay, le témoin et feu La Hire, sachant les Anglais rassemblés et prêts au combat, dirent à Jeanne que les Anglais venaient et en ordre, prêts à combattre. Celle-ci répondit aux capitaines : Frappez audacieusement : ils prendront la fuite et ne resteront pas longtemps ici. Alors, à ces paroles, les capitaines se préparèrent à combattre et aussitôt les Anglais furent mis en fuite. Or Jeanne avait annoncé aux Français qu’aucun d’entre eux ne serait tué ou blessé sauf peut-être un petit nombre ; ce qui arriva, car de tous nos hommes un seul fut tué, un noble de la compagnie du témoin.

86Dit aussi le témoin qu’il se trouva avec notre sire le roi devant la ville de Troyes, et jusqu’à la ville de Reims en la compagnie de ladite Jeanne.

Et tout ce qui a été fait par Jeanne, il croit que cela relève plus du divin que de l’humain ; car, comme le dit le témoin, elle se confessait très souvent, recevait le sacrement de l’eucharistie et était très pieuse en entendant la messe. Dit aussi qu’en dehors du fait de guerre elle était simple et innocente ; mais, dans la conduite et la disposition des troupes, dans les faits de guerre et dans l’organisation du combat et l’encouragement aux troupes, elle se comportait comme si elle avait été le plus habile capitaine du monde, entraîné de tout temps à la guerre. Ne sait rien d’autre.

LALe sire Aimon de Macy

Sire Aimon, seigneur de Macy, chevalier, âgé d’environ cinquante-six ans, témoin produit, reçu, juré et interrogé par nous, archevêque sus-nommé, en présence de frère Thomas Vérel, l’an et jour susdits,

Interrogé sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles produits en cette cause, dit et déclare, sous serment, qu’il n’eut pas connaissance de Jeanne au début, car il la vit seulement détenue dans les prisons de Beaurevoir, au château, pour et au nom du seigneur comte de Ligny ; il la vit plusieurs fois en prison et parla avec elle à plusieurs reprises. Plusieurs fois aussi, en plaisantant, il essaya de lui toucher les seins, en s’efforçant de mettre les mains dans sa poitrine ; mais Jeanne ne voulait pas supporter cela et repoussait le témoin autant qu’elle le pouvait. Car cette Jeanne était d’un comportement honnête, en parole comme en action.

Dit aussi que Jeanne fut conduite au château du Crotoy, où alors était détenu un prisonnier très important, nommé maître Nicolas d’Ecqueville, chancelier de l’église d’Amiens, docteur en l’un et l’autre droit ; celui-ci très souvent dans la prison célébrait une messe, que très souvent aussi Jeanne 87entendait ; aussi le témoin a-t-il par la suite entendu ce maître Nicolas dire qu’il avait reçu la confession de Jeanne, et que c’était une bonne chrétienne et très pieuse ; et il disait beaucoup de bien d’elle.

Le témoin dit en outre que cette Jeanne fut conduite au château de Rouen, dans une prison tournée vers la campagne ; et dans cette ville, pendant que Jeanne y était détenue prisonnière, arriva le sire comte de Ligny, dans la compagnie duquel était le témoin. Et un jour ce sire comte de Ligny voulut voir Jeanne ; il vint vers elle en la compagnie des sires comtes de Warwick et de Stafford, en présence du chancelier d’Angleterre, alors évêque de Thérouanne et frère dudit comte de Ligny, et du témoin ; et le comte de Ligny s’adressa à elle, lui parlant ainsi : Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre à rançon, à condition que vous promettiez de ne jamais vous armer contre nous. Elle répondit : En nom Dé, vous vous moquez de moi ! Car je sais bien que vous n’en avez ni le vouloir, ni le pouvoir, et ces paroles elle les répéta plusieurs fois, parce que le sire comte persistait dans ses propos ; elle ajouta : Je sçais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; mais même s’ils étaient cent mille de plus qu’à présent, ces godons [blasphémateurs] n’auraient pas le royaume. Le comte de Stafford fut indigné par ces paroles et tira à moitié sa dague pour la frapper ; mais le comte de Warwick l’en empêcha. Quelque temps après, le témoin étant encore dans la ville de Rouen, Jeanne fut conduite sur une place devant Saint-Ouen, où fit une grande prédication maître Nicolas Midi, qui entre autres déclara, comme l’entendit le témoin : Jeanne, nous avons si grande pitié de vous ; il faut que vous rétractiez ce que vous avez dit, ou bien que nous vous remettions à la justice séculière. Elle répondit qu’elle n’avait rien fait de mal, et qu’elle croyait aux douze articles de foi et aux dix commandements du Décalogue ; ajoutant qu’elle s’en remettait à la curie romaine, et voulait croire tout ce que la sainte Église croyait. Malgré cela on la pressa beaucoup de se rétracter ; elle cependant 88disait : Vous prenez beaucoup de peine pour me persuader, et, pour éviter le péril, elle dit qu’elle était disposée à faire tout ce qu’on voudrait. Alors un certain secrétaire du roi d’Angleterre, qui était présent, nommé Laurent Calot, sortit de sa manche une petite cédule écrite qu’il tendit à Jeanne pour la signer ; mais celle-ci répondit qu’elle ne savait ni lire, ni écrire. Nonobstant ce Laurent Calot, le secrétaire, tendit à Jeanne la cédule et une plume pour signer ; et en guise de dérision Jeanne fit une sorte de rond. Aussi Laurent Calot prit la main de Jeanne, tenant la plume, et lui fit faire un certain seing, dont le témoin ne se souvient pas.

Et il croit qu’elle est au paradis.

LAColette femme de Pierre Milet

Colette, femme de Pierre Milet, greffier de l’élection de Paris, âgée d’environ cinquante-six ans, par nous archevêque sus-mentionné, en présence dudit frère Thomas et du notaire, reçue, jurée et interrogée l’an du Seigneur mille quatre cent cinquante-six, le onzième jour du moi de mai,

Interrogée d’abord sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles produits en cette cause, déclare qu’elle eut connaissance de cette Jeanne quand celle-ci vint à Orléans. Dit qu’elle fut logée dans la maison de Jacques Bouchier, où le témoin alla la voir. Cette Jeanne parlait toujours et sans arrêt de Dieu, disant : Messire m’a envoyée pour secourir la bonne ville d’Orléans.

Déclare aussi qu’elle vit plusieurs fois Jeanne entendre la messe avec très grande dévotion, comme une bonne chrétienne et catholique.

Dit en outre que Jeanne, à l’époque où elle vint à Orléans pour faire lever le siège, dormait dans la maison de son hôte, appelé Jacques le Bouchier, la veille de l’Ascension du Seigneur, et soudain s’éveilla, appela son valet d’armes, un dénommé Mugot, et lui dit : En nom Dé, c’est mal fait. Pourquoi ne m’a-t-on pas réveillée plus tôt ? Nos gens ont 89beaucoup à besogner ; et elle demanda ses armes, se fit armer, et son valet lui amena son cheval ; elle monta à cheval, armée, tenant une lance au poing ; elle se mit à galoper par la Grand Rue, si vite que le feu jaillissait du pavé ; elle alla droit à Saint-Loup, et fit proclamer par son de trompe qu’on ne s’emparât de rien dans l’église.

Dit aussi et déclare que le jour de la prise du fortin ou bastille du pont, le matin, elle était dans la maison de sondit hôte, quand quelqu’un lui apporta une alose ; voyant cela Jeanne dit à son hôte : Gardez-la jusqu’à ce soir, car je vous amènerai ce soir un godon [blasphémateur anglais] et je repasserai par dessus le pont.

Dit en outre que Jeanne était très sobre, au boire et au manger ; elle avait un comportement honnête dans ses gestes et dans son maintien ; et le témoin croit fermement que ses faits et ses œuvres étaient plus de Dieu que de l’homme.

Dûment interrogée ne sait rien d’autre.

LAPierre Milet

Pierre Milet, clerc soit greffier de l’élection de Paris, âgé d’environ soixante-douze ans, témoin produit, reçu, juré et par nous interrogé, en présence desdits sous-inquisiteur et notaire, le onzième jour du mois de mai,

Et d’abord interrogé sur le contenu des premier, deuxième, troisième et quatrième articles produits en cette cause, déclare sous serment qu’il fit la connaissance de cette Jeanne la Pucelle seulement au moment du siège mis par les Anglais devant la ville d’Orléans, ville où se trouvait le témoin avec les autres assiégés. Pendant cette période Jeanne se tint à Orléans et fut logée dans la maison de Jacques Bouchier ; elle y vivait avec sagesse, saintement et sobrement et de la manière la plus honnête, entendait la messe chaque jour avec grande dévotion, recevait très souvent le sacrement de l’eucharistie.

Dit en outre que peu après son arrivée à Orléans, elle envoya des messagers aux Anglais qui mettaient le siège, 90les somma par écrit et leur fit parvenir une petite lettre bien simplement rédigée ; le témoin en a lu le contenu, qui notifiait aux Anglais la volonté de Dieu, en ces mots, suivant son langage : Messire vous mande que vous en alliez en vôtre pays ; car c’est son plaisir, ou sinon je vous ferai un tel hahay [assaut]…

À propos de la prise de la bastille ou fortin de Saint-Loup, déclare que Jeanne dormait dans la maison de son hôte, lorsque, s’éveillant subitement, elle dit que ses gens avaient à faire ; elle se fit armer et sortit de la ville, et fit proclamer que personne ne devait prendre des biens de l’église.

Pour la bastille du pont il dépose de la même façon que sa femme.

Dit en outre que Jeanne reprenait ceux des délinquants qu’elle connaissait, et surtout les gens d’armes quand ils blasphémaient ou juraient, ou disaient quelque blasphème. Elle renvoyait aussi les femmes qui étaient avec les hommes d’armes, et leur faisait beaucoup de menaces, pour les obliger à quitter ces hommes d’armes.

Il croit fermement que ses œuvres et ses faits tenaient plutôt du divin que de l’humain. Il a aussi entendu le sire de Gaucourt et d’autres capitaines dire qu’elle était très savante en matière de faits d’armes ; et chacun admirait son habileté. Ne sait rien d’autre.

LAMaître Aignan Viole

Maître Aignan Viole, licencié ès lois, avocat à la vénérable cour de Parlement, âgé d’environ cinquante ans, juré et interrogé par nous archevêque en présence des sous-inquisiteur et notaire,

Sur le contenu des articles sus-mentionnés interrogé, déclare avoir eu seulement connaissance de cette Jeanne la Pucelle à l’époque du siège d’Orléans ; pendant ce siège Jeanne vint dans la ville d’Orléans et fut logée dans la maison de Jacques Bouchier. Il se rappelle bien qu’un jour, après 91le repas, le jour où le fortin de Saint-Loup fut pris, elle dormait, et subitement s’éveilla et dit : En nom Dé, nos gens ont bien à besoigner. Apportez mes armes et amenez le cheval. Aussitôt le cheval amené et les armes prises, elle alla en campagne avec les autres hommes d’armes, qui se trouvaient près du fortin Saint-Loup, et peu après ce fortin fut pris et les Anglais vaincus.

Dit aussi qu’avant la prise du fortin du pont, elle avait déclaré que ce fortin serait pris et qu’elle reviendrait par le pont ; ce qui paraissait à tous impossible, ou du moins très difficile. Bien plus, elle avait déclaré à l’avance qu’elle serait blessée, et il en fut ainsi.

Dit en outre qu’un certain dimanche, après la prise de ces fortins du pont et de Saint-Loup, les Anglais se rangèrent en bataille devant la ville d’Orléans ; aussi beaucoup, et même la plus grande partie des hommes d’armes, voulaient les attaquer, et ils sortirent de la ville, alors que Jeanne, blessée, se trouvait avec ses hommes d’armes, vêtue d’un jaseran [cotte de mailles] ; elle rangea ses hommes en bataille, tout en leur interdisant d’attaquer les Anglais, car, disait-elle, le désir et la volonté de Dieu étaient de les laisser partir, s’ils voulaient s’en aller. Et pour cette fois les hommes d’armes revinrent dans la ville d’Orléans. On disait alors qu’elle était aussi habile qu’il était possible dans l’ordonnance de ses troupes pour le combat ; même un capitaine exercé et savant en matière de guerre n’aurait su faire mieux ; aussi les capitaines en étaient-ils surpris et pleins d’admiration.

Déclare en outre, interrogé sur ce, qu’elle se confessait fréquemment, qu’elle recevait très souvent le sacrement de l’eucharistie, et se comportait d’une manière très honnête en tous ses actes et propos ; pour le reste, en dehors du fait de la guerre, elle était si simple que c’était merveille. Aussi à cause de cela, attendu ce qu’elle a fait et ce qui a suivi, le témoin croit qu’elle était conduite par l’esprit de Dieu, qu’en elle il y avait une force divine, et non pas humaine. Ne sait rien d’autre.

Notes

  1. [2]

    Passage comme ci-dessus, t. III, p. 236, jusqu’à l’adresse.

  2. [3]

    Voir ci-dessus, t. III, p. 64-65.

  3. [4]

    Voir ci-dessus, t. III, p. 64-65.

  4. [5]

    Voir ci-dessus, t. III, p. 64-65.

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