Tome I : Livre I. Durant la carrière glorieuse
1Livre I Durant la carrière glorieuse
- Les docteurs et la sentence de Poitiers
- Gerson et son traité de la Pucelle
- Jacques Gelu et ses écrits sur la Pucelle
- L’auteur du Breviarium historiale et son écrit sur la Pucelle
- Henri de Gorkum et son écrit sur la Pucelle
- Le double écrit du clerc de Spire sur la prophétesse de France
- La Pucelle et le clergé du parti français
Chapitre I Les docteurs et la sentence de Poitiers
- I.
- Découragement et absolu discrédit de Charles VII.
- Nécessité pour le prince de se couvrir d’autorités irréfragables.
- II.
- Conseils réitérés de défiance de Jacques Gelu.
- Résumé de plusieurs lettres inédites de l’archevêque.
- III.
- La commission de Poitiers.
- Notices sur le président Regnault de Chartres, sur l’inquisiteur Turelure, sur l’évêque de Poitiers, de Maguelone, sur Pierre de Versailles, Gérard Machet, le F. Raphanël, Seguin, Lambert, etc., Rabateau.
- IV.
- Le registre des interrogations.
- La sentence. Son authenticité, son contenu.
- V.
- Réflexions : supplications générales, le Jubilé de Notre-Dame du Puy-en-Velay.
- Informations sur Jeanne.
- Merveilles de sa naissance et de sa vie.
- Pourquoi la sentence ne dit rien du signe donné au roi.
- Obligation de mettre la Pucelle à l’œuvre.
I. Découragement et absolu discrédit de Charles VII. — Nécessité pour le prince de se couvrir d’autorités irréfragables.
Lorsque le 6 mars 1429, cette année le quatrième dimanche de Carême, Jeanne arrivait à Chinon, elle abordait un prince qui songeait à aller cacher sa honte en Castille, ou en Écosse ; si ruiné qu’il devait réduire le nécessaire de sa personne et de la reine elle-même ; si dénué d’autorité que presque personne ne lui obéissait ; et que ceux qui s’étaient imposés à son gouvernement dilapidaient dans des vues égoïstes les subsides 2fournis par les provinces fidèles6. L’ignominieuse défaite de Rouvray, éprouvée quelques semaines avant, le 12 février, avait mis le comble au désespoir.
Le secours qui s’annonçait, considéré par ses côtés humains, n’était que la plus ridicule dérision. Ce fut le premier sentiment de Charles ; il protesta qu’il ne verrait pas la fillette. Qui aujourd’hui n’en ferait pas autant ? On regarda comme merveilleux le changement par lequel il consentit, après deux jours, à admettre l’enfant en sa présence.
Alors eut lieu le fameux entretien des secrets. Rien de plus probant, et rien dont il fallût plus soigneusement dissimuler l’objet. La révélation eût déshonoré le prince, puisque ces secrets auraient manifesté les soupçons que le fils avait conçus sur l’honneur d’une mère, par ailleurs bien indigne. Les révéler, c’eût été ajouter au discrédit de Charles parmi les siens ; fournir à l’Anglais un argument pour justifier ses prétentions, et accabler le roi de Bourges d’ironies plus insultantes encore.
Le malheureux Charles VII fût-il lui-même convaincu, il fallait convaincre l’entourage : des politiques, des docteurs, des hommes d’armes d’une intraitable fierté. Ce n’était pas trop de six semaines, pour les amener à braver le ridicule sans pareil dont ils allaient se couvrir, si la jeune fille n’était qu’une de ces nombreuses aventurières qui pullulent toujours dans les temps profondément troublés. Au quinzième siècle, elles ne faisaient pas plus défaut qu’au dix-neuvième.
Les sentiments que fit naître la nouvelle arrivée nous sont révélés par la correspondance de l’un des conseillers les plus graves et les plus dévoués du prince : Jacques Gelu, archevêque d’Embrun. La notice sur ce grand personnage, qui va venir plus loin, justifiera cette dernière assertion. La correspondance du prélat se trouve largement analysée, d’après les pièces originales, dans un ouvrage dont M. l’abbé Guillaume, archiviste de Gap, prépare en ce moment l’édition : Histoire générale des Alpes maritimes ou cottiennes, par le P. [Marcellin] Fornier, S. J. Le jésuite chercheur, qui vivait dans la première partie du seizième siècle, avait en mains les écrits mêmes de Jacques Gelu ; sa bonne foi est indéniable.
II. Conseils réitérés de défiance de Jacques Gelu ; résumé de plusieurs lettres inédites de l’archevêque.
Les yeux de tous ceux qui ne voulaient pas devenir anglais étaient fixés sur Orléans, et l’on savait, avec plus de rapidité que l’on ne se l’imagine, 3ce qui pouvait entretenir le patriotisme abattu. Aucun ne devait suivre les événements avec un plus poignant intérêt que l’archevêque d’Embrun, mêlé de très près depuis trente ans à tous les événements du parti national.
Gelu avait ses correspondants auprès de Charles ; il écrivait au jeune prince, à la reine, à la mère de la reine : le livre du père Fornier en fait foi.
L’historien analyse deux réponses de l’archevêque, l’une à Jean Girard, président du parlement de Grenoble, alors à Orléans, ou auprès du roi ; l’autre à Pierre l’Hermite, qui était, dit toujours Fournier, le conseiller intime, peut-être même le confesseur du gentil Dauphin.
Les deux, dans des lettres à l’Archevêque, ne s’étaient pas contentés d’annoncer l’arrivée de la merveilleuse jeune fille, de parler de ses promesses ; ils disaient qu’elle avait été déjà examinée, singulièrement par trois professeurs de théologie : ses réponses avaient été pleinement pertinentes :
elle était dévote, sobre, tempérante, et coutumière une fois chaque semaine des sacrements de Confession et de Communion7.
Jean Girard, comme les magistrats de son temps, était versé dans la science ecclésiastique ; il devait, dans moins de dix ans, venir s’asseoir sur le siège même de Gelu, être fait archevêque d’Embrun, sa ville natale. Il citait les exemples de Débora, de Judith, des Sibylles.
Aux deux, continue le Père Fournier,
notre homme d’État rend la même réponse totalement défiante. À ces personnages qui étaient à l’oreille du roi, et qui lui avaient écrit par son commandement, pour avoir son avis, il parle en termes qui devaient rendre cette fille suspecte au roi. Il ne doute pas, il est vrai, que l’invasion anglaise étant contre tout droit divin, naturel, canonique, civil, humain, moral, accompagnée de tant d’injustices, Dieu, en faveur de l’orphelin et de l’affligé, ne punisse l’injurieuse entreprise de l’Anglais ; sa justice sera exemplaire à l’endroit de ces envahisseurs ; néanmoins il ne faut pas aisément et légèrement s’arrêter aux discours d’une fille, d’une paysanne, nourrie dans la solitude, d’un sexe fragile, tant susceptible d’illusions ; l’on ne doit pas se rendre ridicule aux nations étrangères ; les Français sont déjà assez diffamés pour la facilité de leur naturel à être dupés.
Il avise Pierre l’Hermite, qu’il serait bon que le roi jeûnât et vaquât à quelques exercices de piété, pour être éclairé du ciel et préservé d’erreur.
Gelu ne se contenta pas de faire arriver indirectement ces avis au roi ; 4il lui écrivit directement ainsi qu’à la reine, nous dit le Père Fournier qui nous donne la substance de la lettre, dans les termes suivants légèrement rajeunis8.
Il leur remontra l’importance qu’il y avait à bien sonder et à bien connaître cette fille. Toutes choses devaient la rendre suspecte : 1° le pays de Lorraine frontière de ses ennemis, le Bourguignon et le Lorrain ; 2° c’était une bergère aisée à être séduite ; 3° elle était fille. Il lui appartenait aussi peu de manier les armes et de conduire les capitaines que de prêcher, de rendre la justice, d’avocasser. Il représente au roi les dangers qu’il court ; il lui baille en exemple Alexandre qu’une reine voulut empoisonner ; à cet effet, elle avait été nourrie de poisons, et puis avait été envoyée à ce roi dans l’espérance qu’il se laisserait prendre aux amours de cette grâce, vraie boîte à poisons ; mais Aristote écarta la séductrice, et délivra son prince de la mort.
Il lui recommande de ne pas converser seul à seule avec elle ; qu’elle ne l’approche pas de trop près ; il faut bien faire éplucher par personnes savantes et pieuses son esprit, sa conversation, sa croyance ; si, aux nouveautés qu’elle avance, l’on ne reconnaîtrait pas l’envoyée de quelque nouvelle secte qui voudrait le leurrer.
Il ne veut pas cependant que le roi la rebute ; le bras de Dieu n’est pas raccourci ; il peut bien être que l’injustice de ses ennemis ait irrité la juste colère du ciel, et que l’affliction du prince ait éveillé sa miséricorde.
Le prélat l’exhorte aux œuvres de piété pour se disposer à exécuter ce qu’il plaira à Dieu dans ces affaires. L’on ne peut manquer d’en voir quelque lumière ; le fard dans les choses saintes ne supporte pas la durée du temps ; la vérité sort de ses cachots ; et ainsi qu’il faut que les maladies internes se poussent au dehors, ainsi le mal dissimulé doit faire quelque éruption en vue, qui le manifeste ; et le bien doit éclaircir les ombrages et les soupçons qui l’environnent.
Au demeurant, il est autant aisé à Dieu de lui mettre en mains la victoire avec peu qu’avec beaucoup de forces ; par le bras et l’exploit des filles et des femmes, non moins que par celui des hommes.
En conclusion, Gelu termine ses avis par une exhortation à l’humilité et à la piété ; elles rendront le prince capable des divines faveurs et digne des regards de tout le ciel. Qu’il se rappelle que tout ce qu’il y a de bon en lui et en tout autre émane de cette source de tout bien. C’est là que Gelu va demander pour Sa Majesté la félicité, la longueur de la vie et toute prospérité9.
Dans une lettre subséquente, l’Archevêque commence par rendre 5compte au jeune roi des entretiens qu’il vient d’avoir avec le cardinal de Foix, qui dans un voyage de Rome en Espagne est passé par Embrun ; et il revient sur la mystérieuse jeune fille. On lui avait sans doute écrit que, conformément à ses avis, l’on ne se hâtait pas de la mettre à l’œuvre, et qu’on la soumettait à un rigoureux examen. Le prudent conseiller
déclare qu’il est bien aise qu’on la tienne dans la suspicion et l’incertitude de lui croire ou de ne lui pas croire ; il ne trouve point à propos qu’elle ait beaucoup d’accès au roi, jusqu’à ce qu’on soit bien acertainé de sa vie et de ses mœurs10.
L’on voit, par ces lettres, en quels termes Gelu se trouvait avec le prince. Ainsi que le remarque le Père Fornier, c’est le ton d’un maître envers son disciple, d’un amoureux père envers son fils spirituel. Le prélat en avait le droit : ses services passés, son inaltérable dévouement à la cause française, son expérience, le haut rang qu’il occupait dans l’Église et dans l’État, le rendaient un vrai père pour le fils délaissé de Charles VI.
Mais si telle était à l’endroit de l’envoyée du ciel la défiance d’un grand dignitaire ecclésiastique, quelle ne devait pas être celle des hommes d’armes, des conseillers laïques ? Avant d’adhérer aux paroles de la Pucelle, Charles VII devait se couvrir devant son parti de la garantie des hommes les plus considérés. C’est ce qu’il fit. Jeanne, examinée à Chinon, le fut surtout à Poitiers. Il faut faire connaître le tribunal qui lui signa ses lettres de créance. Ces lettres furent en bonne et due forme, délivrées qu’elles étaient par les hommes les plus éminents de la hiérarchie ecclésiastique, les plus en renom de savoir et d’intégrité.
III. La commission de Poitiers. — Notices sur le président Regnault de Chartres, sur l’inquisiteur Turelure, sur l’évêque de Poitiers, de Maguelone, sur Pierre de Versailles, Gérard Machet, le F. Raphanël, Seguin, Lambert, etc., Rabateau.
Leurs noms nous sont donnés par les témoins entendus au procès de réhabilitation. Ils viennent se placer, au cours des dépositions, sans ordre et sans détails personnels. Ces détails étaient inutiles, vu la notoriété des personnages. Tous ne sont pas nommés. Pour concevoir combien l’assemblée fut imposante, il suffit de rappeler ce que l’histoire nous a transmis sur ceux qui sont ainsi désignés.
Au premier rang, se plaçait un homme investi des plus hautes fonctions dans l’Église et dans l’État, l’archevêque de Reims, chancelier de France, Regnault de Chartres. Son père, chambellan du duc d’Orléans, avait péri massacré dans les sanglantes orgies du parti cabochien en 1418. Le fils, 6d’abord doyen du chapitre de Beauvais et président de la cour des Comptes, avait été élevé, dès 1414, sur le siège de Reims. Il devait l’occuper trente ans et y résider fort peu. Attaché à la fortune de Charles, après avoir, en 1425, momentanément rempli la charge de chancelier, il l’était redevenu en 1428, et le resta jusqu’à sa mort en 1444.
Les fonctions du chancelier absorbèrent celles de l’archevêque. Des évêques suffragants, comme on disait alors pour désigner les évêques que nous appelons aujourd’hui auxiliaires ou coadjuteurs, des grands vicaires, suppléèrent à une absence presque totale du diocèse.
Par contre, Regnault de Chartres se trouve mêlé à toutes les grandes négociations, alliances et traités de l’époque, et elles furent nombreuses. Il jouissait de la réputation d’habile diplomate. Il intervint aussi dans les grandes affaires de l’Église, et siégea au concile de Constance. Les hommes de Bâle lui écrivirent à plusieurs reprises, sans que d’ailleurs il se soit rendu à la factieuse assemblée. Le parti auquel se rangea Charles VII doit lui avoir été suggéré par Regnault de Chartres, et par Gérard Machet, dont il va être bientôt parlé.
Charles VII, dans le grand débat que les schismatiques de Bâle suscitèrent contre Eugène IV, mérita tout à la fois de grands blâmes et de grands éloges ; de grands blâmes : il emprunta aux révoltés la trop fameuse Pragmatique Sanction de Bourges, vraie boîte de Pandore, d’où sont sortis les plus grands maux des âges suivants ; de grands éloges : il refusa de suivre les factieux dont la criminelle scélératesse essaya de rouvrir le schisme, et de substituer au très docte et très vertueux Eugène IV le ridicule personnage de Ripailles.
Charles VII ne voulut jamais voir dans le pseudo-Félix V que Monsieur de Savoie, et il improuva hautement l’attentat par lequel une poignée de prélats tarés et un ramassis de docteurs et de clercs sans mission essayèrent de mettre en jugement, de condamner le chef de l’Église universelle.
L’Archevêque-Chancelier fut un des puissants inspirateurs de cette ferme attitude. Eugène IV l’en récompensa en le nommant cardinal dans la très nombreuse et brillante préconisation qu’il fit devant le concile œcuménique de Florence, le 18 décembre 1439.
Tel était l’homme qui, en mars 1429, tenait le premier rang dans l’assemblée réunie à Poitiers pour juger quel esprit animait Jeanne11.
Ce n’est pas de semblable personnage qu’on pouvait craindre trop de crédulité. Pareil excès n’est pas celui des politiques et des diplomates. On 7ne pouvait pas non plus soupçonner qu’il ne vît l’abîme de ridicule dans lequel son maître se plongeait pour jamais, en se confiant à la légère à un secours humainement si dérisoire. Il en dut coûter à Regnault de Chartres, de donner à la céleste envoyée une adhésion qu’il ne sut pas toujours lui maintenir aussi ferme qu’il l’aurait dû. Mais il était le successeur de saint Rémy ; et dans une histoire où tout est harmonie, Dieu a voulu que celle qui était destinée à rajeunir par le miracle la vraie constitution du peuple franc naquît dans un lieu voué à l’apôtre des Francs ; qu’elle reçût ses lettres de créances du successeur, par ailleurs assez peu digne, de l’apôtre des Francs ; que ce fût le successeur de l’apôtre des Francs qui présidât plus tard la commission pontificale chargée de venger sa mémoire de l’ignominie de la plus inique des condamnations. La nullité de la sentence sacrilège ressort de ce seul fait, qu’en la prononçant l’évêque de Beauvais entreprenait sur une cause déjà jugée par son métropolitain, l’archevêque de Reims.
Le juge, qui sans doute siégeait à côté de Regnault de Chartres, invalidait aussi par avance la sentence du second juge, dont Cauchon devait par violence se faire un complice, du sous-inquisiteur Lemaître, de l’ordre de Saint-Dominique. Plusieurs fils de saint Dominique examinèrent Jeanne à Poitiers. De ce nombre était Pierre Turelure, dans la suite évêque de Digne, de 1445 à 1464. Il est donné comme ayant rempli les fonctions d’Inquisiteur-Général de Toulouse, c’est-à-dire dans tout le midi, à partir de la Loire, dans les provinces qui alors reconnaissaient l’autorité de Charles VII. Quicherat le cite comme siégeant à Poitiers en cette qualité, et c’est très vraisemblable. Dans toutes les questions se rattachant à la foi, l’Inquisiteur juge presque toujours avec l’Évêque, ainsi que l’on en verra des exemples dans la suite de ce travail12.
L’évêque de Poitiers faisait naturellement partie de la commission réunie dans sa ville épiscopale. En 1429, le successeur de saint Hilaire était Hugues de Combarel, de la noble famille des Noailles, en Limousin. En 1424, il était passé du siège de Béziers à celui de Poitiers. Conseiller du roi aux États-Généraux de 1425, il s’était élevé avec tant de force contre les dilapidations du trésor public que le favori du moment, Giac, avait parlé de le faire jeter à la rivière13.
L’évêque de Maguelone, — c’est ainsi que Quicherat propose de traduire : Episcopus Magloriensis — , est cité par un des témoins. En 1429, l’évêque de Maguelone, c’est-à-dire de Montpellier, était Guillaume 8Leroy, qui, dans l’année même, eut pour successeur Léodegaire Saporis.
Guillaume Leroy avait été abbé de Saint-Corneille de Compiègne. Dans son court épiscopat de cinq ans, il justifia les espérances qu’avait fait concevoir son avènement ; il obtint pour ses diocésains plusieurs dégrèvements d’impôts, calma les rivalités qui existaient entre les divers corps de l’Université de Montpellier, et leur fit accepter des règlements qu’il confirma le 12 mars 1429 ; par suite, à la veille de son départ pour Poitiers, s’il est vrai que l’Episcopus Magloriensis soit bien l’évêque de Maguelone. La présence à Poitiers de Guillaume Leroy expliquerait l’enthousiasme que firent paraître les habitants de Montpellier, à la nouvelle de la délivrance d’Orléans. Le courrier qui l’apportait, arrivé de nuit, dut attendre aux portes de la ville le lever du jour. Les patriotiques citoyens voulurent qu’un monument, éternisant leur reconnaissance, consacrât le lieu où il s’était arrêté. Ils y élevèrent une chapelle à Notre-Dame de bonnes nouvelles, que le fanatisme huguenot détruisit dans la suite14.
Les témoins signalent avec une affectation marquée Pierre de Versailles. C’est qu’il jouissait de la réputation d’un mérite à part, et elle était justifiée. Dans une cédule présentée au concile de Constance, lui-même nous décline les titres qu’il possédait alors. Elle est ainsi conçue :
Moi, frère Pierre de Versailles, du diocèse de Paris, de noble famille, religieux de Saint-Denis en France, de l’ordre de Saint-Benoît, indigne professeur de théologie, prieur du prieuré de Saint-Pierre de Chaumont, ambassadeur du très chrétien roi de France15.
Le digne fils de Saint-Benoît poursuivait devant le concile de Constance la condamnation des propositions de Jean Petit, qu’avec Gerson il avait contribué à faire condamner au concile de Paris en 141416. Aussi, quoique la cédule dont on vient de lire la suscription soit très modérée de forme, le fougueux défenseur du duc de Bourgogne, l’évêque d’Arras, traite-t-il Pierre de Versailles d’ennemi déclaré de son maître et de ses adhérents.
Pierre de Versailles était un des ecclésiastiques les plus estimés du parti français. Le prieuré de Chaumont étant sous la domination des Bourguignons, Pierre de Versailles, en 1429, était abbé de Talmont au diocèse de Luçon, et allait le devenir de Saint-Martial de Limoges. Il montait en 1433 sur le siège de Digne ; le roi de Sicile l’envoyait au concile de Bâle, où il haranguait l’empereur Sigismond venu pour opérer un rapprochement entre Eugène IV et les docteurs révoltés17.
Pierre de Versailles n’était pas du parti de ces derniers. Il fut un des 9soutiens d’Eugène IV. Le Pontife l’envoya à Constantinople pour en ramener l’empereur Constantin Paléologue, qu’au risque de compromettre l’union déjà arrêtée entre l’Église latine et l’Église grecque, les énergumènes de Bâle voulaient attirer à eux. Pierre de Versailles déjoua leurs menées et souscrivit au concile de Florence18. Il y parut aussi en 1441 comme ambassadeur de Charles VII, lui portant des paroles d’adhésion, comme au vrai pape, et flétrissant les prétendus pères de Bâle des noms qu’ils méritaient, de précurseurs de l’Ante-Christ19.
De Digne, Pierre de Versailles fut transféré à Meaux en 1439. Aucun diocèse n’avait plus souffert des ravages de la guerre ; même les chanoines y manquaient de pain ; le nouvel évêque leur distribua les deux-cents écus d’or qu’Eugène IV l’avait contraint d’accepter, en récompense de la dextérité qu’il avait déployée dans l’ambassade de Constantinople20.
Pierre de Versailles voyait les maux inimaginables de son affreuse époque ; il en cherchait les remèdes ; il existe de lui sur ce sujet un traité adressé à Jean Jouvenel, conseiller du roi et du Dauphin. Ce grand homme mourut le 11 novembre 144621.
On est heureux de penser qu’un des premiers examinateurs de Jeanne est un personnage de cette valeur.
Un des amis de Pierre de Versailles, Gérard Machet, contribua non moins encore que le prieur de Talmont à l’admission de Jeanne. Gérard était le confesseur du roi ; son influence était grande, et elle fut durable.
Machet était élève du collège de Navarre, collège de fondation royale, objet des faveurs de la cour qui, à certains jours de l’année, assistait à ses fêtes. Le confesseur du roi était par le fait même proviseur de Navarre : circonstances qui expliquent comment, dans la nuée d’ecclésiastiques fameux qui en sont sortis, presque tous ont grandement penché à outrer les prétentions royales vis-à-vis de l’Église.
Machet, homme de mœurs graves, ce semble, pieux même, n’a pas échappé à cette funeste tendance. Élève de Gerson, qui, lui aussi, appartenait au collège de Navarre, Machet a toujours grandement vénéré son maître, et en retour en a été grandement estimé. Le chancelier, en partant pour Constance, confia à Machet le soin de le remplacer ; de là l’honneur qu’eut le vice-chancelier de haranguer l’empereur Sigismond dans la visite que le prince fit à Paris en 1416. Gérard a-t-il été le précepteur de Charles VII, alors qu’il n’était que Dauphin ? Cette assertion générale est regardée comme douteuse par une autorité bien compétente, le récent 10historien de Charles VII, M. de Beaucourt22. Ce qui ne l’est pas, c’est que, sorti de Paris à la suite des massacres de 1418, Gérard était déjà, ou allait devenir le dépositaire des secrets de conscience du prince, qui devait bientôt être déshérité par son père et sa mère. Conseiller dans les mauvais jours, il le resta dans les jours plus heureux, et fut jusqu’à sa mort, en 1448, durant environ 30 ans, confesseur de Charles VII.
La Bibliothèque nationale possède un recueil inédit des lettres de Gérard Machet, 400 environ, toutes postérieures à l’apparition de la Pucelle, adressées aux hommes d’église de l’époque, quelques-unes à Pierre de Versailles, d’autres à des personnages dont il sera question dans la suite23. Il y règne constamment un ton élégiaque sur les désordres du temps, ton pieux qui se change souvent en prière. On regrette d’y trouver les préjugés jaloux de l’Université de Paris à l’égard du Saint-Siège, des ordres religieux ; et sur les conciles, une doctrine dont Machet, en face de l’assemblée de Bâle, est forcé de confesser les fâcheuses suites, sans qu’il y renonce cependant. On pourrait reprocher à Machet d’avoir donné l’exemple d’un désordre qui n’est pas mince. Évêque de Castres à partir de 1433, il ne mit jamais les pieds dans son diocèse. Il se plaint dans sa correspondance de ce qu’attaché à la glèbe de la cour, il n’a pas le temps de visiter son épouse. S’il avait eu pour elle la tendresse dont il fait parade, pourquoi ne pas passer à un des sujets capables qu’il connaissait, un titre dont il touchait les émoluments, sans en remplir les charges ?
Une plus grande responsabilité pèse sur Machet. Il doit être regardé comme le principal auteur de la Pragmatique Sanction de Bourges. Il ouvrit par un discours la néfaste assemblée qui l’édicta, et ses lettres prouvent qu’il en exigeait rigoureusement l’exécution, des prêtres qui voulaient rester fidèles au vrai droit ecclésiastique. Impossible de calculer les maux dont cet acte entache sa mémoire24.
Type de prêtres et d’évêques respectables par ailleurs, que la France a trop connus depuis lors, tout en nourrissant à l’égard de Rome des sentiments amers, tout en se portant à des actes de profonde indocilité, tout en bouleversant la discipline, Machet, comme l’école dont il fut un des pères, ne voulait pas de rupture définitive. Plus qu’à Regnault de Chartres, on doit lui attribuer le refus de Charles VII d’adhérer à l’antipape Félix. Le Savoyard ne manqua pas d’essayer d’attirer à lui un personnage qui 11pouvait lui être si utile ; il le créa cardinal, dignité dont Machet ne prit jamais ni le titre ni les insignes.
Machet examina Jeanne de très près à Chinon d’abord, et sans doute aussi à Poitiers. Pie II dans les belles pages de ses mémoires, consacrées à la Pucelle, écrit :
Delphinus, Castrensi episcopo, confessori suo, inter theologos apprimè docto, puellam examinandam committit.
Le Dauphin donne la jeune fille à examiner à l’évêque de Castres (il ne l’était pas encore), son confesseur, théologien de premier mérite25.
Le confesseur de la reine, un Franciscain de grande vertu, a aussi examiné la Pucelle. C’est le confesseur de la reine que les témoins de la réhabilitation désignent par le nom d’évêque de Senlis. Il ne peut être question de l’évêque qui occupait ce siège en 1429. Entièrement dévoué à la cause anglaise, il n’a pas pu interroger et approuver la libératrice. Il ne peut pas être question non plus, comme le pense à tort Quicherat, de Simon Bonnet qui fut évêque de Senlis de 1447 à 1496. Il était trop jeune en 1429, et s’il avait examiné Jeanne à Poitiers, il eût été entendu à la réhabilitation. Tout s’explique au contraire, si l’on entend son prédécesseur et son oncle, Raphanel, d’autres disent Raphael. Fils de Saint-François, professeur de théologie à Paris, il était en 1429 confesseur de Marie d’Anjou. La recommandation de sa pénitente le fit élire, en 1434, évêque de Senlis. Il occupa ce siège jusqu’en 1447, époque où il résigna sa dignité en faveur de Simon Bonnet, son neveu et le continuateur de ses vertus. Raphanel conserva dans l’épiscopat l’esprit de pauvreté d’un fils de Saint-François ; son bâton pastoral, recouvert de cuivre, fut gardé longtemps comme une relique ; à plusieurs reprises, il fut envoyé en ambassade à Rome. Il mourut en 144826.
Seguin Seguini, Carme d’après quelques auteurs, était plus probablement Dominicain. Il a déposé au procès de réhabilitation comme doyen de la faculté de théologie de Poitiers. La candeur respire dans son intéressante déposition. C’est de lui-même que nous tenons un fait piquant, qui, pour beaucoup, semble résumer tout l’examen de Poitiers. Seguin était originaire du Limousin ; il en avait gardé l’accent et le dialecte, qui devaient différer notablement de ceux des bords de la Meuse.
— Dans quelle langue vous entretiennent les voix ? demanda-t-il à Jeanne.
— Dans une langue meilleure que la vôtre, lui répartit vivement la jeune fille.
Il nous a fait connaître aussi la réponse faite à Guillaume Aimeri, de l’ordre de Saint-Dominique, professeur de théologie, examinateur de Poitiers.
— Si Dieu veut, comme vous le dites, délivrer le peuple de France, qu’est-il besoin d’hommes d’armes ?
— Les hommes d’armes batailleront et 12Dieu donnera la victoire, lui fut-il répondu avec autant d’à-propos que de profondeur27.
Jean Lambert, appelé encore Lombard, autre examinateur de Poitiers, avait enseigné la théologie à l’Université de Paris. Il fut le premier recteur et professeur de théologie de l’Université de Poitiers, canoniquement érigée le 2 février 1432, en vertu d’une bulle d’Eugène IV ; mais dont vraisemblablement les cours étaient ouverts, depuis que Charles VII y avait, avec le Parlement, transféré le siège principal de son administration28.
On regrette de ne savoir guère que le nom d’autres examinateurs, tels que Guillaume Lemarié, un chanoine de Poitiers, de Pierre Seguin, de l’ordre des Carmes, docteur en théologie, de Jacques Maledon, de Jean Erault, professeur de théologie, de Mathieu Ménage, de Jordan Morin, de Guillaume Aimeri.
Des conseillers du roi, des magistrats, des docteurs dans l’un et l’autre droit, siégeaient à côté des théologiens. Tel, maître Jean Rabateau, chez lequel la Pucelle, descendue d’abord à l’hôtel de la Rose, séjourna dans la suite. La dame Rabateau était chargée d’observer Jeanne dans tous les détails de sa vie et de sa conversation. Jean Rabateau, né vers 1375, mort en 1444, fut un des conseillers les plus estimés de Charles VII ; président de chambre dans le parlement rétabli à Paris, chargé à diverses reprises de négociations importantes, suppléant dans ses absences le chancelier lui-même, Regnault de Chartres29.
On doit très vraisemblablement mettre au nombre des examinateurs de Poitiers le président du Parlement, Jean Juvénal des Ursins, seigneur de Traînel, et son fils le futur président de la commission de réhabilitation, de même nom et prénom que lui. Le Gallia nous le donne comme investi de la charge d’avocat-général au parlement de Poitiers, en cette année même 142930.
Savoir, vertu, dignité, clergé séculier, clergé régulier, les ordres de Saint-Benoît, de Saint-Dominique, de Saint-François, du Prophète Élie, les plus hauts dignitaires de l’ordre ecclésiastique, civil et politique, se réunirent donc à Poitiers pour délivrer à la céleste envoyée ses lettres de mission. L’examen dura trois semaines. Rien ne fut négligé : informations aux lieux d’origine, interrogatoires, observation minutieuse de la vie privée ; tout fut mis en œuvre : on alla jusqu’à confier à de graves et sages matrones de constater l’intégrale virginité de la jeune fille. Charles 13se trouvait couvert par l’avis unanime de ce qu’il y avait de plus sage dans son royaume ; et avec les voix du ciel Jeanne possédait la garantie des voix les plus vénérables du pays qu’elle allait délivrer.
IV. Le registre des interrogations. — La sentence. Son authenticité, son contenu.
Un registre des interrogations et des réponses fut écrit à Poitiers. Les juges se le devaient à eux-mêmes ; et les paroles de Jeanne devant les soi-disant juges de Rouen l’établissent péremptoirement.
Dans la séance du 27 février, elle ne se contente pas de répondre : si vous doutez de l’accord qu’il y a toujours eu dans mes paroles, envoyez à Poitiers ; elle affirme bien formellement l’existence d’un écrit où elles se trouvent consignées.
C’est écrit dans le registre de Poitiers, dit-elle.
Est positum in registro apud Pictavis.
Un peu plus loin elle ajoute :
Je voudrais bien, si Dieu en était content, que vous eussiez une copie du livre qui est à Poitiers.
Bene vellet quod interrogans haberet copiam illius libri qui est apud Pictavis, dummodo Deus esset contentas31.
Les interrogateurs de Rouen possédaient-ils l’interrogatoire de Poitiers, ou se le procurèrent-ils ? Il semble bien qu’au 15 mars il était sous les yeux de l’accusée, puisqu’à la séance de ce jour elle répondait :
La plus grande partie de ce que l’ange m’a appris est dans ce livre32.
Qu’est devenu ce livre ? Plaise à Dieu qu’il dorme au fond de quelque bibliothèque ; et puisse quelque heureux chercheur le rendre à la lumière ! Jusqu’à ce jour, des interrogatoires de Poitiers, nous ne possédons qu’un court résumé, ou plutôt la conclusion, que Charles VII a dû faire publier. L’authenticité en est incontestable. Le grave président du parlement de Grenoble, Mathieu Thomassin, l’a insérée dans les pages qu’il a consacrées à la Pucelle, dans son registre Delphinal33. Le chroniqueur de Tournay, un contemporain comme Thomassin, en cite une phrase importante dans sa chronique34. Le résumé fut envoyé à l’étranger ; le trésorier de Sigismond, Eberhard Windeck, dans l’histoire de son maître, a des détails intéressants sur la Pucelle. On y trouve le résumé des conclusions de Poitiers35, tel qu’il a été publié par Buchon, qui semble l’avoir pris ailleurs que dans les auteurs indiqués. Le voici tel que le reproduit 14Quicherat36, à cela près qu’on a suppléé ce qui est nécessaire pour en rendre la lecture courante.
Le roi, attendu la nécessité de lui et de son royaume, et considérées les continues prières de son pauvre peuple envers Dieu et envers tous autres amants de la paix et de la justice, ne doit point débouter ni rejeter la Pucelle, qui se dit être envoyée de par Dieu, pour lui donner secours ; non obstant que les promesses faites par elle soient œuvres humaines. Il ne doit aussi pas croire en elle, de suite et légèrement. Mais suivant la Sainte Écriture, il la doit éprouver par deux manières, c’est à savoir, par prudence humaine, en s’enquérant de sa vie, de ses mœurs et de son intention, comme dit l’Apôtre : probate spiritus, si ex Deo sunt ; et il doit par dévote oraison requérir un signe de quelque œuvre, ou manifestation, par quoi on puisse juger qu’elle est venue de la volonté de Dieu. Ainsi Dieu commanda à Achaz qu’il demandât un signe, lorsque il lui faisait promesse de victoire, et lui disait : demandez un signe, pete tibi signun à Domino ; semblablement fit Gédéon qui demanda un signe, et plusieurs autres.
Le roi, depuis la venue de la dite Pucelle, a observé et tenu les œuvres et les deux manières dessus dites ; c’est à savoir, il a fait probation par prudence humaine, et aussi par oraison, en demandant signe de Dieu.
Quant à la première, qui est par prudence humaine, il a fait éprouver la dite Pucelle de sa vie, de sa naissance, de ses mœurs, de son intention ; il l’a fait garder avec lui pendant six semaines, pour la démontrer à toutes gens, gens d’église, gens de dévotion, gens d’armes, femmes veuves et autres ; et publiquement et secrètement elle a conversé avec toutes gens ; mais en elle l’on ne trouve point de mal, mais au contraire, bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse ; et de sa naissance et de sa vie plusieurs choses sont dites comme vraies. Quant à la seconde manière de probation, le roi lui a demandé un signe, auquel elle répond qu’elle le montrera devant la ville d’Orléans et pas avant, ni en autre lieu ; car ainsi lui est ordonné de par Dieu.
Le roi, attendu la probation faite de la dite Pucelle, en tant que lui est possible, nul mal n’étant trouvé en elle, et considéré sa réponse qui est de démontrer signe divin devant Orléans ; vu sa constance et sa persévérance en son propos, et ses requêtes instantes d’aller devant Orléans, pour y montrer le signe du divin secours, le roi ne la doit point empêcher d’aller à Orléans, avec ses hommes d’armes ; mais il doit la faire conduire honnêtement, en espérant en Dieu. Car la dédaigner, ou la délaisser sans apparence de mal, serait répugner au Saint-Esprit, et se rendre indigne de 15l’aide de Dieu, ainsi que le dit Gamaliel, en un conseil des juifs, au sujet des Apôtres37.
Voilà le diplôme délivré à Jeanne ; la route lui est légitimement ouverte. Charles est parfaitement justifié de mettre en œuvre pareil auxiliaire ; il ne le serait pas de n’en pas faire usage. Le jury de Poitiers ne s’appuie pas sur des raisons tirées de l’ordre naturel ; elles faisaient totalement défaut, ou plutôt étaient totalement contraires ; il ne met en avant que des motifs de l’ordre surnaturel. Il peut être utile de les développer, et de rappeler quelques circonstances historiques, qui aident à mieux les comprendre.
V. Réflexions : supplications générales, le Jubilé de Notre-Dame du Puy-en-Velay. — Informations sur Jeanne. — Merveilles de sa naissance et de sa vie. — Pourquoi la sentence ne dit rien du signe donné au roi. — Obligation de mettre la Pucelle à l’œuvre.
Le roi, attendu la nécessité de lui et de son royaume et considéré les continues prières de son pauvre peuple envers Dieu et tous autres aimant paix et justice. Les docteurs de Poitiers savaient bien que c’est lorsque tout est désespéré et réduit à néant, que Dieu aime à intervenir visiblement, alors surtout qu’il en est instamment supplié. C’est la double pensée qu’ils expriment, et les deux étaient également fondées. Le péril était extrême ; et les prières et les sanglots montaient continus vers Dieu, vers la mère de miséricorde, les anges et les saints, désignés ici par ces tous autres aimant paix et justice.
Dans les États généraux tenus à Chinon, en septembre 1428, le clergé avait ordonné que dans toutes les églises notables du royaume, une procession se ferait chaque vendredi, pour la prospérité des armes du roi38. On courait aux sanctuaires nationaux. Aucun ne l’est à l’égal de celui de Notre-Dame du Puy-en-Velay. Grandement fréquenté en tout temps jusqu’à la Révolution ; il l’était surtout à l’époque de ses Grands Pardons, ou Jubilés. Ils ont lieu toutes les fois que la fête de l’Annonciation coïncide avec le mystère de la Rédemption, c’est-à-dire lorsque le Vendredi-Saint tombe le 25 mars. C’était le cas en 1429. Les chroniques du Puy ont conservé, écrit en langue vulgaire, l’arrêté par lequel les consuls réglaient, en ce qui les concernait, les mesures exigées par le concours de la foule. On y trouve la double pensée exprimée par les docteurs de Poitiers. Sauf correction de ceux qui mieux savent, disent les magistrats, temps ne fut jamais si plein de périls et d’alarmes. Aussi les bons bourgeois demandent-ils que chacun mette sa conscience en bon état, que l’on se pardonne 16mutuellement, que les divisions cessent, et que l’on prie si bien Dieu et Notre-Dame que l’on voie finir enfin les guerres et les tribulations.
Le roi doit être supplié d’écrire à Monseigneur de Bourgogne, de Savoie, à Charles de Bourbon, duc d’Auvergne, du Bourbonnais et du Forez ; à Monseigneur d’Armagnac, pour que dans leurs terres ils garantissent la sécurité des pèlerins. Que le roi veuille bien donner assurance aux Anglais, aux Bourguignons, aux hommes de toutes nations, qu’ils peuvent venir au Grand Pardon sans crainte d’être molestés. Les trois États du pays, Mgr l’évêque, les grands seigneurs de la contrée, seront priés de transmettre pareilles demandes à Mgr de Bourgogne, et aux princes ci-dessus désignés39.
Le concours fut tel que trente-trois personnes périrent étouffées dans les poussées de la foule. Détail intéressant, mais qui ne peut étonner que ceux qui ne connaissent pas l’histoire du sanctuaire du Puy, et de ses Grands Pardons : la mère de Jeanne était venue des bords de la Meuse au sanctuaire d’Anis. Quelques-uns des guides de la jeune fille de Vaucouleurs à Chinon s’y trouvaient aussi. Le confesseur de la libératrice, Frère Pasquerel, qui nous l’apprend dans sa déposition, nous dit encore comment, revenant à Tours avec ces mêmes guides, il dut à cette circonstance d’être présenté à Jeanne, et de devenir dès lors le dépositaire des secrets de son âme40. Tout autorise à croire que la sainte jeune fille, en ce moment aux prises avec les docteurs de Poitiers, empêchée de venir confier elle-même sa grande œuvre à la vierge d’Anis, avait demandé à sa mère, et aux guides mentionnés, d’y porter ses vœux et ses prières. Les pèlerins venaient au Puy de bien au-delà de la Meuse. Il y avait dans les diocèses de Troyes et de Châlons des quêteurs à poste fixe pour le grand sanctuaire du Puy41 ; mais ce qui est plus frappant encore, des liens de particulière confraternité existaient entre le chapitre de Notre-Dame du Puy et le chapitre du diocèse de l’héroïne, le diocèse de Toul. Un nécrologe inédit de cette dernière église, réputé par les paléographes dater du quatorzième ou du quinzième siècle, porte au 16 mars la mention suivante :
memoria canonicorum Podiensium, Lateranensium… confratrum nostrorum qui ex hoc sæculo decesserunt.
[À la mémoire des chanoines du Puy, du Latran… nos confrères qui ont quitté ce siècle.]
Chaque année donc, un service funèbre était célébré dans l’église cathédrale à laquelle Jeanne se rattachait, pour les chanoines du sanctuaire vers lequel se rendit sa pieuse mère, vraisemblablement à sa prière. Cette seule circonstance dit de quelle popularité devait 17jouir le lieu béni, même à Domrémy, et suffit à expliquer un fait longtemps rejeté comme invraisemblable42.
Les docteurs de Poitiers étaient donc bien fondés à dire :
considérées les continues prières du pauvre peuple envers Dieu et autres amants paix et justice.
La suite nous montrera de nouvelles preuves de ce mouvement de supplications, auquel se joignait avec tant de ferveur la vierge libératrice. Ils disent que l’on ne doit pas dédaigner ce secours, alors même qu’il est promis pour œuvres purement humaines. C’est, pensons-nous, le vrai texte, quoique il soit différent dans la reproduction de Thomassin. Une objection souvent mise en avant par les contradicteurs de Jeanne, c’est que Dieu, dans la nouvelle loi, ne fait pas des miracles pour accorder des faveurs de l’ordre purement temporel. Les juges de Poitiers n’admettent pas cette assertion, qui sera plus longuement réfutée dans des documents subséquents.
La jeune fille est-elle le secours miraculeux que, dans l’état désespéré des choses, les supplications du pauvre peuple permettent d’attendre ? Il serait aussi imprudent de le croire à la légère que de le nier de parti pris et sans examen. D’après l’Écriture, le discernement d’un envoyé extraordinaire du ciel ne se fait que par le concours de la prudence humaine, et du ciel lui-même, qui, par un signe merveilleux, doit le marquer aux yeux des hommes.
Les règles de la prudence humaine ont été scrupuleusement gardées. Toutes sortes de regards ont suivi la jeune fille en public, et en secret. Une allusion voilée indique jusqu’à la délicate inspection, par laquelle de sages matrones constatèrent par deux fois de pudiques secrets. Des informations ont été prises sur la naissance et sur la vie de la jeune fille aux frontières de Lorraine. Rien de plus favorable que les résultats de ces observations. Pas l’ombre de mal, mais tout bien : l’humilité, sans laquelle les vertus chrétiennes ne sont qu’apparentes ; la virginité, le plus beau rayonnement de ces vertus ; la dévotion, ou le commerce habituel avec Dieu, et par suite le canal de la grâce ; l’honnêteté, la juste mesure en toutes choses, avec un éclat tempéré qui fait dire : c’est bien, bene omnia fecit ; simplesse, rien n’accuse en elle autre chose que l’intention d’accomplir le devoir, sans vain retour sur elle-même.
De sa naissance et de sa vie, plusieurs choses sont dites comme vraies.
Des enquêtes avaient été donc faites au lieu d’origine. Le temps n’avait pas manqué à Baudricourt, depuis le milieu du mois de mai 1428, où Jeanne s’était présentée devant lui, jusqu’au 23 février 1429, époque de son départ de Vaucouleurs. Elle avait séjourné plusieurs semaines dans cette 18ville distante de Domrémy seulement de seize kilomètres ; Bertrand de Poulengy, l’un des guides, atteste avoir été plusieurs fois à Domrémy, et avoir visité les parents de la jeune fille43 ; un courrier parti de Chinon le 9 mars aurait pu être de retour à Poitiers, avant la fin de l’examen auquel l’enfant fut soumise.
Quels sont les prodiges qui avaient signalé la naissance et la vie de Jeanne ? Perceval de Boulainvilliers, l’un des grands personnages de la cour de Charles VII, les racontait au duc de Milan deux mois après, dans une charmante lettre rapportée ailleurs44. Le prétendu bourgeois de Paris, dans une chronique qui sera appréciée plus loin, rapporte comme des bruits auxquels il ne croit pas, que lorsque Jeanne
était bien petite, les oiseaux des bois et des champs, quand elle les appelait, venaient manger son pain dans son giron comme privés45.
Rien d’étonnant. Combien de saints dont l’enfance, ou la venue à la lumière, a été marquée par des prodiges ! Dieu désigne par là à l’attention du monde ceux dont il veut faire des instruments privilégiés de ses grandes œuvres.
Tel est le premier moyen, celui par lequel la prudence humaine peut discerner les envoyés du ciel ; il était en faveur de Jeanne. Le second est un miracle, un signe du ciel. Jeanne l’avait donné, mais à Charles seulement, dans le fameux entretien des secrets. Les docteurs de Poitiers ne pouvaient pas y faire allusion dans un écrit public, sans exciter au plus haut degré une curiosité que ni la Pucelle ni Charles VII ne pouvaient satisfaire. Jeanne avait même juré de ne jamais en rien dire. Voilà pourquoi ils ne parlaient que du signe à venir, promis par la Pucelle devant Orléans : c’était l’introduction dans la ville assiégée d’un grand convoi de vivres, sous les regards des assiégeants. Ce qui fut accompli quelques jours après.
Le roi doit mettre la jeune fille en état de réaliser sa promesse, et la faire conduire honnêtement : recommandation fidèlement exécutée. Charles VII constitua à Jeanne une digne suite. À la tête de son hôtel, il plaça un chevalier en grand renom de prud’hommie, Jean d’Aulon, qui remplit délicatement ses fonctions, et, au procès de réhabilitation, fit une déposition pleine d’intérêt.
D’après les docteurs, non seulement le roi peut mettre Jeanne à l’œuvre, il le doit sous peine de répugner au Saint-Esprit et de se rendre indigne de la grâce de Dieu. Sa responsabilité se trouvait donc parfaitement couverte, et les lettres de créance de Jeanne étaient bien et dûment contre-signées.
La naissance et les dix-sept premières années de la bergère sont munies, 19par les autorités les plus compétentes, d’un témoignage tel, qu’aucune sainte ne nous semble en avoir reçu de meilleur ; les dépositions des 34 témoins entendus à Domrémy pour le procès de réhabilitation ne devaient faire que le confirmer, par les détails qu’ils devaient fournir sur cette angélique existence.
20Chapitre II Gerson et son traité de la Pucelle
- I.
- Gerson devait écrire et a écrit sur la Pucelle.
- Si son mémoire se ressent de l’affaissement de la vieillesse.
- II.
- Notice sur Gerson.
- Les deux parties de sa vie.
- Le chant du cygne.
- III.
- Divisions du traité de Gerson.
- Préambule : vérités de foi et de pieuse croyance.
- Les caractères de ces dernières.
- IV.
- Preuves de la divinité de la mission de la Pucelle : fin, moyens, effets.
- Sa prudence, enquête déjà faite, vie précédente.
- Sa mission pourrait être entravée.
- Réformes qu’elle demande.
- Leur excellence.
- V.
- Justification des vêtements virils.
- Avis au peuple français.
- VI.
- Observations sur l’écrit du docteur.
- Sa profonde conviction.
I. Gerson devait écrire et a écrit sur la Pucelle. — Si son mémoire se ressent de l’affaissement de la vieillesse.
C’étaient de grands théologiens que les examinateurs de Poitiers. Le parti français en comptait cependant un autre, que la voix commune proclamait éminent entre tous ceux de son époque. Il vivait alors dans une sainte et studieuse retraite, occupé de bonnes œuvres et de compositions ascétiques. C’était Jean Charlier, plus connu sous le nom de Jean Gerson. Que Gerson, très attaché à la cause nationale, se soit occupé de la Pucelle, le contraire aurait lieu de surprendre. Depuis la miraculeuse délivrance d’Orléans, toute la Chrétienté retentissait du nom de l’extraordinaire jeune fille ; il n’est pas jusqu’aux chroniques de Byzance qui n’en parlent. On aura voulu savoir le sentiment du docte chancelier ; ce serait ne pas connaître l’autorité dont il jouissait que de ne pas le supposer. Il était intimement lié avec les Machet, les Pierre de Versailles, examinateurs de la Pucelle ; on les trouve combattant ensemble dans les causes politiques et religieuses qui agitaient alors la France.
Rien donc de plus naturel que de voir Gerson exprimer par écrit son sentiment sur la Pucelle. L’école césaro-gallicane, qui a tant fait pour mutiler et amoindrir la céleste envoyée, a nié l’authenticité de l’écrit de Gerson. Elle n’aurait pas voulu que celle qui l’offusque à un haut degré pût s’abriter derrière le nom que cette même école exalte entre tous. Il 21est cependant indubitable que le fameux chancelier a composé un traité de la Pucelle : de Puella. Il se trouve, sous le nom de son auteur, dans le manuscrit même du procès de réhabilitation. C’est un des neuf mémoires, dont les commissaires pontificaux firent précéder la sentence réparatrice.
La libre-pensée est fille de l’école césaro-gallicane. Elle exalte grandement cette mère d’un catholicisme bâtard, à moins qu’en la frappant elle n’espère atteindre sa mortelle ennemie, l’Église romaine. Gerson est cher à la libre-pensée. Ne pouvant nier que le célèbre théologien ait écrit un petit traité de la Pucelle, un paléographe libre-penseur, Vallet se disant de Viriville, se dédommage en essayant de déprécier l’œuvre.
Ce mémoire, dit-il, tout hérissé des épines de la scolastique, se ressent peut-être un peu de l’affaissement intellectuel que cause le poids des années46.
Laissons de côté les épines scolastiques. Les épines se font sentir aux non-initiés dans tous les champs du savoir ; on n’en cueille les fleurs et les fruits, qu’après en avoir franchi les buissons, qui se dressent toujours à l’entrée ; il n’y a pas d’exception. Que faut-il penser du poids des années, de l’affaissement intellectuel de Gerson ? Un coup d’œil sur sa vie va nous le dire.
II. Notice sur Gerson. — Les deux parties de sa vie. — Le chant du cygne.
Il y a deux parties dans l’histoire du chancelier. La première s’étend depuis son apparition sur la scène, jusqu’à la fin du concile de Constance, 1418 ; la seconde, depuis sa fuite de Constance jusqu’à sa mort, arrivée à Lyon, les uns disent le 12, les autres le 14 juillet 1429.
La première période est grandement agitée, et Gerson intervient très activement dans les débats si tumultueux qui déchirent l’Église et l’État. Il paraissait dans la vie publique, lorsque l’Université de Paris venait d’allumer dans l’une et dans l’autre les dissensions dont il sera parlé plus longuement bientôt.
Né en 1363, près de Rethel, dans le hameau dont il devait prendre et illustrer le nom, à Gerson, Jean Charlier venait à 14 ans poursuivre ses études au collège de Navarre, ce collège privilégié de la cour.
Pierre d’Ailly, son maître, dans la suite évêque du Puy, de Cambrai et cardinal, distingua promptement le jeune élève rémois, en prit un soin particulier, si bien qu’en 1395 il lui résignait l’importante charge de chancelier de Notre-Dame et de l’Université.
22Gerson n’avait pas attendu cet âge de 30 ans pour conquérir dans l’Université une place à part. Il n’avait pas encore 25 ans, et n’était que simple bachelier en théologie, lorsqu’il fut appelé à faire partie des commissions qui condamnèrent les erreurs de Montézon [Jean de Monzon]. Il fut dès lors le principal porte-voix de l’Université ; il est député auprès du pseudo-Benoît XIII, pour lui faire entendre des admonestations hautaines, si elles s’adressaient à un vrai pape, ainsi que le reconnaissait par intervalle la brouillonne Université. Encore n’étaient-elles pas assez amères, au gré de ceux qui le députaient.
Au concile de Pise, Gerson, pour éteindre le schisme, contribua beaucoup à donner trois papes à l’Église, au lieu de deux qui la divisaient.
Il ne se lança pas moins dans les agitations politiques. Au nom de l’Université, il fit entendre à la cour des admonestations publiques, et par suite intempestives, qui irritèrent le frère du roi, le duc d’Orléans, visé dans ces remontrances. En 1407, le prince est traîtreusement assassiné par son cousin, Jean sans Peur. L’assassin ose se vanter de son crime : il trouve un apologiste dans le docteur Jean Petit, qui entreprend de défendre la doctrine du tyrannicide.
Gerson passe du côté de la victime, combat les témérités de Petit, et dès lors prend place parmi les personnages les plus odieux au parti bourguignon, au parti démagogique et cabochien, excité et soudoyé par Jean sans Peur.
Lors du triomphe momentané de ce parti en 1413, Gerson n’échappe à la mort qu’en se cachant au-dessus des voûtes de Notre-Dame. Les Armagnacs reprennent le dessus, et Gerson en profite pour faire condamner, en 1414, neuf propositions de Jean Petit.
Il part en 1415 pour Constance, avec le titre d’ambassadeur de Charles VI et de l’Université. Il y travaille à l’extinction du schisme, à la condamnation des Hussites, mais surtout à ce que le concile ratifie les condamnations prononcées contre Jean Petit par l’évêque de Paris. Il n’obtient qu’une satisfaction bien incomplète à ses yeux, la condamnation générale du tyrannicide. L’on se fait à peine une idée des mouvements qu’il se donna pour emporter davantage ; son acharnement n’est surpassé que par celui que déploient les partisans de Jean sans Peur pour détourner le coup.
Voilà la première partie de l’histoire de Gerson. Il y a, dans les œuvres de cette période, bien des propositions téméraires, insoutenables, subversives de l’Église. Si on peut les expliquer par l’étrange fermentation de ces têtes de docteurs, lorsque Gerson y a paru comme élève, comme maître, et comme la première gloire à cette époque de la turbulente corporation ; elles ne laissent pas de ternir grandement la gloire du chancelier, dans 23lequel le grand restaurateur de l’ordre bénédictin, dom Guéranger, a cru pouvoir signaler un des précurseurs de Luther.
Les œuvres de la seconde période sont plus saines. Le concile de Constance était à peine clos que le parti bourguignon redevenait maître de Paris. Les Cabochiens s’y livrèrent à des massacres, que ceux de septembre 1792 n’ont pas dépassés. Si Gerson se fût trouvé à Paris, il n’y a pas de tête qu’ils eussent cherchée et coupée avec plus de rage.
Le chancelier l’avait bien prévu. De Constance, il avait pris le chemin du Tyrol et de Vienne ; il se savait si odieux au Bourguignon qu’il s’était déguisé en pèlerin. Reçu avec grand honneur partout où il est reconnu, il revient l’année suivante, 1419, à Lyon se fixer auprès de son frère, prieur des Célestins. Ce furent dix ans de bonnes œuvres et de compositions d’ouvrages, qui ont valu à leur auteur jusqu’à un commencement de culte. Chaque année il donne une œuvre nouvelle ; en 1421, son traité des Indulgences ; en 1422, celui de la perfection de la vie religieuse et de la perfection du cœur ; en 1423, celui du célibat ecclésiastique ; en 1424, il traite de la théologie mystique ; en 1426, il réprime un religieux infidèle à son vœu d’obéissance ; en 1427, c’est un traité de la dévotion aux âmes du Purgatoire ; en 1428, ce sont douze traités sur le Magnificat, un commentaire du Gloria in excelsis, son testament sous le nom de Testament du pèlerin ; en 1429, ce sont des instructions pour le Dauphin Louis, un jour Louis XI ; et pour finir comme saint Bernard et saint Thomas, c’est le commentaire du Cantique des cantiques terminé trois jours avant sa mort47.
Voilà comment Gerson se sentait de l’affaissement intellectuel que cause le poids des années. Gerson était-il donc arrivé aux années de la décrépitude ? Il est né le 14 décembre 1365 d’après les uns, 1363 d’après les autres, et il est mort dans la première quinzaine de juillet 1429 ; il n’avait donc pas atteint sa soixante-sixième ou même sa soixante-quatrième année. Est-ce l’âge de l’affaissement intellectuel, de la décrépitude ? La plupart des papes, bien des hommes d’État, un Guillaume, un de Moltke, ont gouverné l’Église, les empires, les armées, longtemps après cet âge, sans que l’on se soit aperçu de leur affaissement intellectuel.
Les libres-penseurs prennent de ces libertés. Dans un livre d’histoire que suit depuis bien des années la jeunesse universitaire, l’on a lu longtemps 24et on lit peut-être encore que Louis XIV vieillissant a révoqué l’édit de Nantes. La révocation est de 1685, la naissance du monarque de 1638 ; ce monarque vieillissant avait donc 47 ans ; c’est l’âge de la pleine force, parce que l’expérience vient s’ajouter à la plénitude du développement intellectuel.
Les Loriquets de l’Université se donnent des licences que paieraient chèrement les Loriquets de Saint-Acheul. Cette énormité et bien d’autres pareilles n’ont pas arrêté la fortune de l’auteur, devenu depuis ministre de l’Instruction publique et membre de l’Académie ; car c’est de M. Duruy qu’il s’agit48.
Les œuvres de la seconde époque de Gerson sont les meilleures, et surtout les plus orthodoxes. Elles ont permis à un religieux Augustin de le proposer comme un des exemples des auteurs, dans lesquels il faut savoir distinguer ce qu’ils ont avancé d’abord, et rétracté dans la suite49. Il suffit de lire l’article que lui consacre le Dictionnaire historique de Feller, pour être convaincu que Gerson n’appliquait pas à un pape canoniquement élu et reconnu comme tel ce qu’il disait des pontifes qui, à son époque, se disputaient la tiare. Après s’être si grandement agité pour mettre fin au schisme, il aurait frémi d’horreur, s’il avait vu ses collègues de Paris se livrer, pour le rouvrir, aux excès dont ils se rendirent coupables à Bâle.
Le traité de la Pucelle fait partie du chant du cygne. Pour le composer, Gerson a dû interrompre son commentaire du Cantique des cantiques. Il est daté du 14 mai, c’est-à-dire que l’auteur a pris la plume aussitôt que la délivrance d’Orléans est parvenue à ses oreilles.
Il jette à la hâte sur le papier les raisons qui lui font croire à la divinité de la mission de la Pucelle ; il ne les développe pas ; il les écrit pour des esprits cultivés, aiguisés, qui en verront promptement la force.
Gerson, d’ailleurs, jouit d’une renommée particulière, lorsqu’il s’agit de discerner les mouvements de l’âme et de dire quelle sorte d’esprit les excite.
III. Divisions du traité de Gerson. — Préambule : vérités de foi et de pieuse croyance. — Les caractères de ces dernières.
Le mémoire de Gerson se compose de trois parties bien distinctes. La première est une sorte d’introduction. L’auteur dit quelle espèce de foi est 25due à la mission de Jeanne et insiste pour la distinguer de la foi due aux enseignements catholiques. Dans la seconde il donne les raisons de croire à la mission de la Pucelle ; dans la troisième, que l’on dirait surajoutée aux deux précédentes, il réfute l’objection tirée des vêtements d’homme que portait la libératrice. Je traduis sur le texte donné par Quicherat50.
Sur le fait de la Pucelle et la foi qui lui est due ; il faut remarquer d’abord qu’il est bien des choses fausses qui sont cependant probables ; bien plus, le philosophe enseigne que certaines choses fausses sont plus probables que des choses vraies ; voilà pourquoi, si deux propositions contradictoires ne peuvent pas être vraies l’une et l’autre, elles peuvent cependant être toutes deux probables.
Si cette probabilité est fondée et bien comprise, il n’y a erreur que tout autant que l’on s’obstine à l’étendre au-delà de ses limites. La raison en est que celui qui donne une assertion comme probable veut dire seulement qu’il y a des vraisemblances qui portent à l’admettre. Ce qui est vrai, à moins que cette vraisemblance ne soit dénuée de tout solide fondement. Mais celui qui soutient l’opinion contraire a aussi de son côté des vraisemblances, des motifs qui appuient sa conjecture ; et il peut être, il est parfois dans le vrai. Ainsi donc il n’y a pas contradiction réelle entre les deux.
Qu’on remarque troisièmement qu’en matière de foi et de morale il y a deux ordres de vérités. Il est des vérités qui sont imposées à notre foi ; il n’est pas permis d’en douter, ou de les regarder seulement comme probables : c’est un axiome que quiconque doute en matière de foi est infidèle… Il faut exterminer par le fer et le feu ceux qui (opiniâtrement) se rendraient coupables de ce crime ; ainsi le commandent les lois ecclésiastiques et civiles portées contre les hérétiques. C’est là qu’il faut appliquer ce vers :
Non patitur ludum, fama, fides, oculus.
On ne joue pas, quand il s’agit de la réputation, de la foi, de la vue. Le jeu, en matière de foi, pourrait faire traduire le coupable devant le tribunal compétent, comme suspect d’erreur dans sa créance.
Il existe un second ordre de vérités renfermées dans la foi, ou ayant rapport à la foi. On les dit objets de la piété, de la dévotion de la foi, et nullement objet nécessaire de la foi ; de là l’expression vulgaire : qui ne le croit, il n’est pas damné. Trois conditions sont spécialement requises pour qu’un point puisse être l’objet de pieuse croyance.
261° Il doit être de nature à exciter la dévotion et de pieux sentiments envers Dieu et les choses saintes ; il doit porter à exalter les merveilles de la puissance ou de la clémence divine, et à vénérer les saints. 2° Il doit être basé sur des arguments probables, tels que ceux que peuvent fournir une croyance générale, ou le récit de témoins dignes de foi, affirmant avoir entendu ou vu. 3° Des théologiens vertueux doivent s’assurer que ce que l’on donne comme objet de pieuse croyance ne renferme aucune fausseté, aucune erreur, manifestement opposées à la foi, aux bonnes mœurs ; et cela, soit directement, soit indirectement, d’une manière ouverte ou dissimulée.
Telle appréciation n’est pas de la compétence de chacun ; et chacun ne peut pas à l’aventure se prononcer hautement sur ces questions, les réprouver ou les approuver d’une manière contentieuse ; alors surtout qu’il y a tolérance de la part de l’Église, des prélats d’une ou de plusieurs provinces : le jugement, la détermination doivent en être laissés à cette même église, ou aux prélats et aux docteurs.
On pourrait citer ici bien des points de pieuse croyance, tels que plusieurs questions ayant trait à la conception de la Bienheureuse Vierge ; les opinions probables discutées parmi les théologiens ; les reliques vénérées dans tel et tel lieu ; bien plus simultanément dans plusieurs églises : ainsi le procès agité récemment au parlement de Paris sur le chef de saint Denis vénéré dans l’église de Paris, et à l’abbaye de Saint-Denis près de cette ville.
IV. Preuves de la divinité de la mission de la Pucelle : fin, moyens, effets. — Sa prudence, enquête déjà faite, vie précédente. — Sa mission pourrait être entravée. — Réformes qu’elle demande. — Leur excellence.
Conformément à ces prémisses, considérées les diverses circonstances et les effets qui ont suivi ; il est pieux, salutaire, dans l’ordre de la foi, de la bonne dévotion, de se déclarer pour la Pucelle.
La fin qu’elle poursuit est très juste : c’est le rétablissement du roi dans son royaume, par la très juste défaite et expulsion d’ennemis très acharnés.
Dans les pratiques de cette jeune fille, rien qui sente les sortilèges condamnés par l’Église, les superstitions réprouvées ; ni fraude, ni trahison ; rien dans des vues d’intérêt personnel ; rien d’équivoque ; en preuve de la foi à sa mission, elle expose sa vie à de suprêmes périls…
Qu’on pèse les observations suivantes :
Le conseil du roi, les hommes d’armes ont fini par croire à la parole de cette petite fille, lui ont obéi au point que, sous sa conduite et d’un même cœur, ils se sont jetés dans les hasards des batailles ; ils ont foulé aux 27pieds la crainte du déshonneur auquel ils s’exposaient. Quels sarcasmes, de la part d’ennemis insolents, s’ils avaient été vaincus en combattant à la suite d’une femmelette ! Quelle dérision de la part de tous ceux qui auraient appris pareil événement !
Le peuple tressaille saintement ; il croit, il n’hésite pas, il suit, à la louange de Dieu et à la confusion des ennemis.
Ces ennemis, assure-t-on, même les chefs, sont confondus ; ils se cachent derrière leurs murailles, en proie aux transes de la terreur ; ce sont comme les défaillances d’une femme en travail d’enfant. C’est la réalisation de l’imprécation du cantique chanté par Marie sœur de Moïse, lorsque, au milieu du chœur de tout un peuple, elle disait : Cantemus Domino, gloriose enim magnificatus est [Chantons les louanges du Seigneur, parce qu’il a fait éclater sa grandeur et sa gloire], etc., et elle ajoute que la terreur et la frayeur envahisse nos ennemis : irritat super eos formido et pavor [ils sont saisis de frayeur et de terreur]. Qu’on relise l’hymne tout entière ; et qu’on la chante avec la dévotion qui convient aux événements dont nous sommes les témoins.
Autre considération à peser :
La Pucelle et les guerriers qui la suivent ne négligent pas les moyens de la prudence humaine ; ils font ce qui est en eux ; on ne voit pas qu’ils tentent Dieu ; ils ne demandent pas au secours surnaturel plus que n’exige le succès de la délivrance. La Pucelle n’est pas entêtée dans ses propres sentiments, en dehors des points où elle se croit avertie et inspirée par Dieu.
On pourrait encore mettre en avant bien des circonstances de sa première enfance, de sa vie ; elles ont été l’objet de recherches, d’études, longues, profondes, et de la part de nombreux explorateurs ; je n’en dis rien ici.
Il y aurait à alléguer des faits analogues : Débora ; sainte Catherine convertissant non moins merveilleusement cinquante philosophes ou rhéteurs ; bien d’autres, Judith, Judas Maccabée. Là aussi, — et c’est l’ordinaire, — on trouve qu’au surnaturel se mêle un aspect de l’ordre naturel.
Le savant docteur fait ensuite cette observation trop peu méditée par ceux qui écrivent sur l’héroïne. Je continue à traduire :
Un premier miracle n’amène pas toujours tout ce que les hommes en attendent. Aussi, ce qu’à Dieu ne plaise, quand même l’attente de la Pucelle et la nôtre seraient frustrées dans leurs espérances, il ne faudrait pas en conclure que ce qui a été accompli est l’œuvre du démon, ou ne vient pas de Dieu. Notre ingratitude, nos blasphèmes, une autre cause, pourraient faire que, par un secret mais juste jugement de Dieu, nous ne vissions pas la réalisation de tout ce que nous attendons. Puisse sa colère n’être pas provoquée sur nous, et sa miséricorde faire tout aboutir à bien.
Dans les lignes qui suivent, Gerson indique avec plus d’étendue qu’aucun 28historien connu les conditions que le ciel exigeait pour le plein succès de la délivrance.
Il y a encore à considérer les quatre avertissements de l’ordre religieux et politique apportés par la Pucelle : le premier regarde le roi et les princes du sang ; le second, la milice du roi et des communes ; le troisième, les ecclésiastiques et le peuple ; le quatrième, la Pucelle elle-même. Tous n’ont qu’une seule et même fin, nous amener à bien vivre ; dans la piété envers Dieu ; la justice envers le prochain ; dans la sobriété, c’est-à-dire la vertu et la tempérance envers nous-mêmes.
Le quatrième avertissement en particulier demande que la grâce que Dieu nous accorde dans la Pucelle ne soit ni pour elle, ni pour les autres, un sujet de vanité, d’enflure, de profits mondains, de haines des partis, de séductions, de querelles, de vengeance du passé, d’ineptes jactances.
Cette faveur doit être reçue dans un esprit de mansuétude, de supplication et de reconnaissance ; chacun doit libéralement contribuer de ses biens, de ses efforts au but voulu de tous ; ce but c’est que la paix revienne dans les foyers ; et que, délivrés de la main de nos ennemis par la bonté de Dieu, nous marchions en sa présence dans la sainteté et la justice, tous les jours de la vie. Amen.
A Domino factum est istud. C’est là l’œuvre du Seigneur.
C’est manifestement la conclusion d’un premier travail. Gerson a ajouté un appendice dont le titre même donne la raison. Il est intitulé : Trois raisons pour justifier de ce qu’elle porte un vêtement d’homme, la bénie Pucelle, prise de la suite des troupeaux.
V. Justification des vêtements virils. — Avis au peuple français.
I. — La loi ancienne prohibant à un sexe de prendre les vêtements de l’autre, en tant qu’elle est judicielle, n’oblige pas dans la loi nouvelle ; car c’est une vérité constante, et de foi, que les préceptes judiciels de l’ancienne loi sont abrogés ; ils sont, comme tels, sans force dans la loi nouvelle, à moins que les supérieurs ne les aient établis et confirmés à nouveau.
II. — La loi en question avait un côté moral qui doit passer dans toute législation. Ce côté moral est celui-ci : il est défendu et à l’homme et à la femme de porter des vêtements indécents. Ce serait aller contre le milieu dans lequel réside la vertu. Cette règle nous impose de faire attention à toutes les circonstances, pour voir ce que demandent le temps, le but, la manière, et semblables accidents, dont juge le sage. Il serait hors de propos d’en développer tous les détails.
29III. — Ni en tant qu’elle est judicielle, ni en tant qu’elle est morale, cette loi n’interdit le costume viril et guerrier, à notre vierge qui est guerrière et fait œuvre d’homme. Des signes indubitables montrent que le roi du ciel l’a choisie, et lui a mis en mains son étendard, pour écraser les ennemis de la justice, et relever les défenseurs du droit. Par la main d’une femme, d’une enfant, d’une vierge, il veut confondre les puissantes armes de l’iniquité. Les anges combattent avec elle. Rien d’étonnant, puisque d’après saint Jérôme, entre les anges et les vierges, il y a amitié et parenté, et que nous les voyons fréquemment unis dans les histoires des saints, dans celle de Cécile par exemple, où ils apparaissent avec des couronnes de lis et de rosés.
Par là encore la Pucelle est justifiée de s’être fait couper les cheveux, malgré la défense que l’Apôtre semble en avoir faite aux femmes.
Trêve et silence aux langues d’iniquité ; car lorsque la puissance divine opère, elle établit harmonie entre les moyens et la fin ; et il n’est pas loisible de pousser la témérité jusqu’à incriminer et à blâmer l’ordre que, selon l’Apôtre, Dieu établit dans ses œuvres.
On pourrait apporter bien d’autres raisons encore : emprunter des exemples à l’histoire sacrée et profane : Camille, les Amazones ; rappeler que semblable changement d’habits peut être justifié par la nécessité, par une évidente utilité, par une coutume autorisée, par l’ordre ou la dispense des supérieurs ; mais c’en est assez pour établir brièvement la vérité.
Avis donc au parti qui a la justice de son côté. Que par ses infidélités, par ses ingratitudes, par d’autres prévarications, il n’arrête pas le cours du bienfait divin, dont il a déjà reçu des effets si manifestement merveilleux ; c’est le malheur, qu’après tant de promesses reçues, s’attirèrent, d’après les livres saints, Moïse et les fils d’Israël.
Ce n’est pas qu’il y ait changement dans les conseils de Dieu, mais les démérites des hommes le forcent à changer les décrets de sa Providence.
VI. Observations sur l’écrit du docteur. — Sa profonde conviction.
On le voit, le traité de Gerson est un canevas plutôt qu’une œuvre achevée. Tel qu’il est, il est digne de la main qui l’a tracé, et presque chaque mot réveille une idée nouvelle.
Par prétermission, l’auteur confirme les longues et profondes enquêtes, faites sur la vie antécédente de la Pucelle, et il indique que cette vie ne fut pas sans des signes merveilleux.
Aucun historien n’a, je crois, signalé d’une manière plus étendue et 30plus explicite les réformes chrétiennes que la Pucelle réclamait dans tous les ordres de l’État. Conditions bien naturelles dans une intervention si marquée du ciel.
Gerson écrivait après la première grande victoire de Jeanne ; il devait mourir lorsque la libératrice était sur le chemin de Reims. Rien donc de plus digne d’attention, que l’insistance avec laquelle il annonce que la mission de Jeanne, tout en restant surnaturelle, pourrait cependant ne pas produire tous les effets que la divine envoyée et le parti national s’en promettaient. Les iniquités des hommes pouvaient empêcher la plénitude des faveurs célestes. Douloureux pressentiment ! Les événements devaient le justifier, mais alors rien ne semblait le faire concevoir. Le pieux docteur l’éprouvait à la lumière des saintes écritures ; et il s’efforçait de le détourner. Aucune idée n’est plus saillante dans ses courtes pages, si ce n’est peut-être la conviction de l’illustre chancelier, que Jeanne est bien surnaturellement suscitée.
Cette conviction s’affirme bien plus hautement dans les conclusions que dans le début, ou il semblerait dire que la négative peut se soutenir. Il n’en est rien à ses yeux : c’est l’œuvre de Dieu, a Domino factum est istud. L’objection tirée du vêtement d’homme, que les prévaricateurs de Rouen devaient si grandement exploiter, provoque son indignation ; il s’écrie : Silence aux langues d’iniquité : obstruatur igitur et cesset os loquentium inique. C’est là une témérité qui n’est pas sûre au point de vue de la conscience : ita ut jam non sit securum detrahere, vel culpare ausu temerario.
C’est que les pieuses croyances, approuvées par l’Église, ne doivent pas être rejetées à la légère, dit-il par deux fois, non passim per quoslibet reprobanda, irritanda vel repudianda. Toutes choses égales d’ailleurs, les faits présentés comme tels par l’Église sont plus avérés que les faits communément admis, mais sans cette sanction : repudianda minus, cæteris paribus, quam alia sine canonisatione vulgata51.
Que la Pucelle soit une intervention divine en faveur de la France, c’est pour lui d’une évidence resplendissante : divinum jam patenter et mirabiliter auxilium inchoatum52.
Le grand théologien rompt ainsi par avance toute solidarité avec l’Université de Paris, cette mère dévoyée, qui va condamner la libératrice. Au point de vue politique, l’Université est aux antipodes de celui qu’elle proclame et ne cessera de proclamer son plus illustre fils ; elle est anglo-bourguignonne effrénée ; Gerson est tout dévoué à la cause française.
À cette heure, l’abîme, répétons-le, était tout aussi grand dans les matières 31théologiques alors en discussion. Celui qui, quoique peu habilement, avait sincèrement poursuivi durant tant d’années l’extinction du schisme, eut été glacé d’horreur, à la pensée de le rouvrir à Bâle. Le flambeau allait s’éteindre ; jamais il n’avait jeté éclat plus pur. On est heureux de penser que ses derniers rayons ont été projetés sur la figure de la Pucelle.
32Chapitre III Jacques Gelu et ses écrits sur la Pucelle
- I.
- Gelu croit à la Pucelle.
- Conseils à Charles VII.
- Reconnaissance, humilité, invitation à la clémence ; lettre à la belle-mère du roi.
- Ses traités sur la Pucelle.
- II.
- Notice sur Jacques Gelu.
- Sources inédites.
- Dévouement de l’archevêque à la cause française.
- Sa place dans l’Église.
- Son traité latin sur la Pucelle.
- III
- Lettre dédicatoire.
- La Providence rendue palpable par le fait même de la Pucelle.
- Les impies de tous les temps confondus.
- Court résumé des causes de la ruine de la France.
- Dénuement absolu du roi.
- Les divers motifs qui ont pu déterminer Dieu à nous octroyer un secours miraculeux.
- Objections.
- IV.
- Division du traité.
- Providence spéciale de Dieu sur l’homme et sur les peuples.
- Application à la France.
- Dieu n’accomplit pas toujours ses miracles instantanément.
- Il fait ses œuvres merveilleuses tantôt par les Anges, tantôt par les hommes.
- Raisons de convenance qui lui ont fait dans le cas présent choisir une femme.
- Il peut par exception employer des femmes aux œuvres naturellement réservées à l’homme.
- Pourquoi il l’a fait dans le cas présent.
- V.
- Est-il possible de distinguer le surnaturel divin du surnaturel diabolique ?
- Objections.
- L’intérieur révélé par l’extérieur habituel.
- Application à la Pucelle.
- Les œuvres.
- Œuvres le plus souvent mauvaises rendues bonnes par les circonstances.
- VI.
- Part de la prudence humaine dans la réalisation des œuvres miraculeuses ?
- L’avis de la Pucelle doit être requis et l’emporter sur tous les autres.
- Bonnes œuvres conseillées au roi.
- VII.
- Appréciation du traité de Gelu.
I. Gelu croit à la Pucelle. — Conseils à Charles VII. — Reconnaissance, humilité, invitation à la clémence ; lettre à la belle-mère du roi. — Ses traités sur la Pucelle.
Après la délivrance d’Orléans, Jacques Gelu ne garda plus de défiance à l’égard de la bergère. L’historien des Alpes maritimes nous a conservé dans son manuscrit l’analyse substantielle des lettres que l’archevêque d’Embrun écrivit à son royal pupille. Le Père Fornier continue ainsi son récit, auquel je ne change que quelques tours de phrase.
Depuis ce temps, comme les issues furent toutes miraculeuses par la main de cette bergère, en la délivrance d’Orléans, Gelu envoie au roi une autre dépêche, par laquelle il l’avertit de n’être point ingrat pour un tant signalé bienfait. En même temps, il lui remet en compte les autres 33obligations précédemment contractées comme la délivrance de sa personne dans le péril auquel il se trouva non loin de Saintes et à La Rochelle.
Il insiste surtout sur le bienfait reçu en dernier lieu ; comment destitué de tout humain secours, dans une disette même des choses nécessaires à l’entretien de sa maison, il a reçu ce secours tout divinement, d’une manière bien extraordinaire.
Il exalte la divine puissance, choisissant les choses basses pour des effets tant héroïques et si propres à humilier les superbes. Par une chétive bergère, elle ramène au parc de leur véritable pasteur, de leur roi, les taureaux les plus rebelles : princes, généraux, maréchaux de France, colonels, maîtres de camp, capitaines, devenus, de taureaux et de lions, agneaux obéissants et débonnaires.
Enfin, il lui conseille de se laisser mener par Dieu, qui lui a tant donné de preuves de sa providence, et de ne pas s’étonner de pertes de simple apparence ; il faut qu’il laisse gouverner la sagesse divine qui le conduit par cette fille envoyée pour être comme son ange.
Gelu inculque plus que jamais à l’âme royale du prince l’humilité avec la reconnaissance ; qu’il dise avec saint Bonaventure : Je dois vous aimer, mon seigneur, de toute ma vertu et de toute mon âme. Je dois suivre vos vestiges ; ce qui ne peut être accompli par moi, si ce n’est que par vous-même vous joignez mon âme après vous. Donnez-moi, seigneur, la sagesse qui assiste toujours à votre trône ; qu’elle soit avec moi, qu’elle travaille avec moi, pour que comme votre plus petit serviteur et votre valet, je puisse obéir aux ordonnances de Votre Majesté et vous rendre des louanges agréables.
Aidez, seigneur, mon imperfection et mon impuissance et me préservez de toutes les mauvaises actions qui ne plairaient pas aux yeux de Votre Majesté. Donnez-moi un cœur docile pour toutes les choses qui sont à votre gré, et ne retirez jamais votre toute-puissante main de moi, votre très indigne serviteur, ni de votre peuple qui est commis à mon inutilité, seigneur mon Dieu qui êtes béni ès siècles53.
Ce n’est qu’à un prince profondément pieux que pouvait être tenu semblable langage. À cette époque de sa vie, disent de nombreux contemporains, Charles VII était tout entier à ses devoirs de chrétien. La lettre de Gelu en est une confirmation. L’Archevêque l’engageait à se mettre sous la main de Dieu. Une autre lettre citée par Fornier nous montre qu’en cela, d’accord avec Jeanne, il l’exhortait à pardonner et à bien accueillir ceux qui l’avaient abandonné dans le malheur. Voici cette lettre :
34Mon souverain seigneur, il est venu en ma connaissance que plusieurs de vos sujets qui s’étaient laissé tirer au parti de vos ennemis par une erreur assez publique (commune), veulent revenir à votre obéissance, après avoir vu les attestations miraculeuses que Dieu dans sa puissante sagesse a données à la justice de votre droit. Ils sont prêts de se soumettre à votre autorité, s’il peuvent espérer avec confiance de n’être pas éconduits de votre sévérité, ainsi que le mériterait leur offense ; bien plus encore, s’ils osent espérer d’être accueillis des bras de votre clémence, qui ne doit se mouler qu’aux exemples de la Divinité.
Si je suis reçu à vous dire mon sentiment, je dirai bien fort, confidemment, qu’il n’est pas convenable d’être chiche, alors que Dieu vous a été si libéral. Il ne serait pas convenable que vous preniez un autre air que celui d’un père envers ses enfants, auxquels il ne saurait refuser le pardon, quand il est demandé avec repentir et avec une soumission, qui mérite que des pieds où ils se mettent, on les relève au baiser de paix.
Les amorces de cette bonté sont capables d’en attirer un grand nombre ; elles feront que nul genre de victoire ne lui manquera ; ayant subjugué les uns par la puissance de vos armes, vous aurez dompté les autres par la puissance de votre obligeante bonté.
Ce sera par là que vous irez sur les pas de la Divinité, dont la beauté et la bonté ravissante et attrayante à bien faire et à pardonner libéralement domine non seulement sur les pervers, mais encore sur la perversité.
Le prince est assez bien flanqué pour se rendre redoutable par sa puissance ; mais sa bonté demeurera toujours suspecte, tant que l’on n’en verra pas de remarquables et effectives évidences.
Le prince fera bien plus avec l’amour de ses sujets qu’avec les contraintes de la force et de l’épouvante. Il faut que le sujet qui doit être en la main de son souverain pour lui servir ait l’assurance d’y pouvoir demeurer, pour exécuter avec plus de correspondance et d’allégresse les ordres de celui qui le met en œuvre.
Avant tout, il est nécessaire d’employer ou de vaincre votre cœur à vous gagner ceux de votre sang ; et il faut prendre tant d’accortise et de condescendance, qu’ils se plaisent à se rejoindre à vous. Qu’il ne tienne jamais à vous que vous ne puissiez manier leur fidélité à votre plaisir et tempérer par votre affable suavité leurs humeurs effarouchées en la connaissance de leurs crimes.
Quand on pourrait venir en la connaissance de la mauvaise volonté de quelqu’un, il faudrait apporter toutes les machines de la puissante douceur pour les vous faire posséder.
Lorsque j’aurai pu mettre quelques deniers dans mon épargne, je 35fais état de me rendre auprès de vous, et d’aller vous offrir mes humbles services comme je le fais à présent, à vos pieds…
Je me laisse couler dans une peine d’esprit, qui me fait craindre que mes écritures ne vous abordent avec trop de privauté ; ce qui ne laissera pas de mériter son pardon, parce qu’elle est la production d’une amitié, qui mêmement pour de telles fautes ne doit jamais attirer qu’amitié. C’est aussi cette cordiale amitié qui prie toujours pour la conservation de votre sacrée personne, et pour l’heureuse conduite de vos états54.
Le Père Fornier ne donne pas la date de cette lettre, et il pense que Gelu plaide ici la cause de l’odieuse Isabeau. Il cite à la suite une intéressante lettre qu’il dit adressée à cette mère dénaturée ; le contexte même prouve qu’elle a été adressée non à la mère, mais à la belle-mère du jeune prince : Gelu vante
la bonté d’esprit, le sens, la prudence, la discrétion au-dessus de la portée de son âge, les dons de la nature et du ciel, dont Charles est abondamment partagé. C’est une affaire, (dit-il), qui vous touche de ramener les seigneurs à leur devoir, quand ils se seront piqués contre leur monarque, votre fils55.
Que ce fils ne soit que le gendre, c’est ce qui ressort manifestement de la phrase suivante : Je suis à présent votre voisin à raison de la Provence, Yolande, reine de Sicile, était duchesse de Provence. Chassée de Naples, c’est en Provence qu’elle résidait souvent, alors qu’elle n’était pas à la cour de France auprès de la reine sa fille, Marie d’Anjou.
Ce n’était pas non plus, je crois, la cause d’Isabeau que l’archevêque plaidait surtout auprès de Charles VII, en lui demandant de faire grâce aux princes de son sang. Il avait en vue une réconciliation générale entre les princes de la maison de France ; il voulait ménager principalement la paix avec le duc de Bourgogne. À la suite du sacre, il y eut à cet effet de longs pourparlers, qui aboutirent à une trêve perfide, dont il faudra dire un mot dans la suite.
Ce n’est pas seulement dans une correspondance, dont nous n’avons pas encore vu la fin, que l’archevêque d’Embrun a parlé de Jeanne. Lui aussi a écrit un traité sur la Pucelle ou plutôt deux. Le Père Fornier, en effet, exprime le regret de ne pouvoir transcrire un traité en français sur la Pucelle, qu’il dit avoir entre les mains, et qui est probablement perdu pour toujours : mais nous possédons plusieurs exemplaires d’un traité en latin.
L’analyse, et même la traduction partielle, va en être donnée ; mais avant, il faut faire connaître le personnage qui parlait au roi avec cette familiarité et cette privauté d’un maître à son disciple, ou d’un père à son fils.
36II. Notice sur Jacques Gelu. — Sources inédites. — Dévouement de l’archevêque à la cause française. — Sa place dans l’Église. — Son traité latin sur la Pucelle.
Jacques Gelu fut certainement un des hommes les plus en vue dans l’époque où il vécut ; il mania, dans l’Église et dans l’État, les affaires les plus épineuses et les plus importantes.
Il a écrit, dans les pages en blanc d’un exemplaire du décret de Gratien, la suite et la date des principaux événements de sa vie jusques en 1421. Martène a fait entrer cette notice dans sa vaste collection : thesaurus anecdotorum. Deux autres notices sont encore inédites ; l’une est en tête du traité de la Pucelle dont il va être parlé. Elle est signée des initiales de l’un de ses compatriotes : J.-B.-L. A. P. ejus contetraneus. L’autre est celle que le Père Fornier lui consacre dans son Histoire des Alpes maritimes. Le Jésuite nous apprend qu’elle lui est fournie par Gelu lui-même, qui, ayant entrepris une histoire des archevêques d’Embrun qu’il ne poussa pas loin, remplit la page qu’il avait réservée pour son nom. C’est à ces trois sources principalement que sont puisés les détails suivants56.
Yvoy, dans le Luxembourg et au diocèse de Trèves, fut le berceau de Jacques Gelu. Ses parents, des modèles de vertus chrétiennes, avaient une position sociale assez élevée pour que, dès sa neuvième année, Jacques ait pu être placé auprès du chancelier du Brabant. L’enfant y apprit la langue allemande, et, après quinze mois, vint commencer à Paris le cours de ses études classiques. Reçu avec éclat maître ès arts en 1391, il s’adonna à l’étude de la jurisprudence canonique et civile, conquit ses premiers degrés en droit canon en 1395, et celui de licencié ès lois civiles en 1401, à Orléans où il avait passé sept ans.
Après des études si approfondies, il n’est pas étonnant qu’il ait enseigné la science canonique dans les hautes écoles de Paris, in magnis scholis, comme il le dit lui-même. Le frère du roi, le duc d’Orléans, mit le célèbre professeur parmi ses maîtres des requêtes, et lui confia même la charge de chancelier.
Les charges du Parlement n’étant pas encore vénales se donnaient au concours. Jacques se mit sur les rangs pour une place de conseiller et l’emporta contre quatorze concurrents (1405).
À la suite de l’assassinat de son protecteur, le duc d’Orléans, il fut chargé particulièrement de la tutelle des pupilles de l’infortunée victime de Jean sans Peur, et plus tard nommé par le roi président du Dauphiné, fonction qu’il remplit de juin 1407 à décembre 1409. Il devait avoir reçu 37quelques-uns des degrés de la cléricature, puisque à cette époque il obtint une prébende canoniale dans l’Église métropolitaine d’Embrun.
Charles VI ayant donné au dauphin Louis, duc d’Aquitaine, l’administration des finances du royaume, Gelu fut rappelé du Dauphiné pour être attaché à la personne du jeune prince. Il y remplit diverses charges, et même momentanément celle de général d’armée.
Le concile de Constance était rassemblé ; un des premiers actes qui s’y accomplirent fut l’élévation de Gelu sur le siège de Tours. Jean XXIII le préconisa en cette qualité devant 17 cardinaux, le 7 novembre 1414. Le nouvel élu en reçut l’annonce à Paris le 18 novembre ; il fit prendre possession de son siège le 20 décembre, et se fit sacrer le 13 janvier 1415, dans la chapelle royale, en présence du roi et de la cour. Le lendemain il était nommé membre du grand conseil du roi.
Le nouvel archevêque se rendait en mai au concile de Constance. L’on devait y avoir une haute idée de son mérite, puisque les suffrages des pères lui donnèrent aussitôt d’éclatantes marques de confiance.
Jean XXIII et Grégoire XII avaient fait cession de leurs titres au pontificat suprême ; il fallait réduire l’intraitable Pierre de Lune qui voulait rester le pseudo-Benoît XIII. L’empereur Sigismond consentit à aller le trouver à Perpignan avec treize évêques, afin d’essayer de vaincre son opiniâtreté. Le chef de l’ambassade fut Jacques Gelu, renommé pour sa dextérité à manier les esprits et les affaires. Tout fut inutile, et l’Aragonais ne se rendit pas. Gelu profita de ce voyage pour traiter aussi les affaires de France auprès du roi de Castille et d’Aragon, et travailler à détacher du pape schismatique les adhérents qu’il comptait dans la péninsule. Il plaida la même cause au concile de Constance, et contribua beaucoup à réduire les limites de l’obédience de l’intrus.
Il fallait remplacer les trois précédents pontifes par un seul et unique pape. Le concile voulut que le conclave se composât non seulement de cardinaux, mais aussi d’évêques et d’archevêques qui leur seraient adjoints. Jacques Gelu fut de ces derniers ; bien plus, telle était sa réputation que huit voix le portèrent d’abord à la papauté. Le cardinal Colonna, qui prit le nom de Martin V, finit par réunir tous les suffrages.
Martin V avait chargé Gelu de traiter à Paris de la paix intérieure et extérieure du royaume. Il s’y trouvait à ce titre lorsque, en mai 1418, les Bourguignons signalèrent leur nouveau triomphe par le massacre du connétable d’Armagnac, du chancelier de Marie, de près de trois-mille partisans avérés ou prétendus du parti ennemi. Gelu appartenait tout entier à ce dernier parti ; aussi dit-il qu’avoir échappé à ces fureurs l’oblige envers Dieu autant que sa première création.
En janvier 1420, il va solliciter pour la France le secours du roi de 38Castille, qui promet d’équiper à ses frais vingt galères et soixante gros vaisseaux. En juin, il était de retour dans son diocèse, qu’il ne perdait pas de vue.
En 1421, il fait sa visite ad limina ; il en profite pour traiter avec Martin V des affaires du Dauphin déshérité par le traité de Troyes ; il est envoyé à Naples par le Pontife. Il s’agissait de réconcilier Jeanne II, le roi d’Aragon et Louis III d’Anjou, négociation difficile entre toutes, qui prouvait au moins l’idée que l’on se faisait de l’habileté du prélat.
Rentré dans son diocèse, en même temps qu’il s’efforce de le disputer aux ruines que les calamités du temps amoncelaient sur la surface du pays tout entier, il s’occupe de soutenir le parti national aux abois. Il a une entrevue avec le duc de Bretagne, allié secret mais bientôt déclaré de l’envahisseur ; il écrit aux gentilshommes bretons pour les maintenir dans la fidélité à la France ; il écrit au roi d’Angleterre pour le détourner de ses injustes prétentions.
Les désastres allaient s’accumulant sur le parti français. Personne qui ne sût combien le métropolitain de Tours lui restait attaché ; de là sans doute des difficultés dans le gouvernement d’une province ecclésiastique en grande partie ralliée à l’étranger. C’est vraisemblablement ce qui porta Gelu à permuter le siège de saint Martin pour un siège moins important. Les chanoines d’Embrun, à la mort de leur archevêque, se rappelèrent que Gelu avait été leur collègue ; ils l’appelèrent à venir gouverner leur église. Il accepta avec empressement et obtint de Martin V des bulles qui des bords de la Loire le faisaient passer au sein des Alpes. Il se hâta de prendre possession de son nouveau siège, se consacra à ses devoirs de pasteur, visitant, prêchant son troupeau, sans cesser, ainsi qu’on l’a vu, d’entretenir avec Charles VII et la cour une correspondance cordiale et vraiment épiscopale.
Eugène IV voulut mettre à profit les talents diplomatiques de l’archevêque d’Embrun : il le chargea de ramener à de meilleurs sentiments les factieux de Bâle ; mais ces négociations furent arrêtées par la mort du négociateur arrivée en 1432.
Tel est l’homme qui, outre la correspondance sur Jeanne d’Arc, ignorée jusqu’ici, a publié sur l’héroïne un traité latin depuis longtemps signalé. On en trouve deux exemplaires à la Bibliothèque nationale57, et la bibliothèque de Grenoble en possède un troisième. Quicherat en a donné dans sa collection les parties purement historiques ; il a dédaigné le reste comme n’étant que fatras. Ce jugement, sans être complètement immérité, est cependant trop sévère, quoique peu étonnant de la part du paléographe 39rationaliste, ennemi des considérations théologiques. Gelu en a qui sont hors de sujet. Dégagé de ses inutilités, le traité n’est pas sans intérêt. Il nous montre les questions que l’héroïne soulevait dans le monde savant du temps.
Gelu écrivait en même temps que Gerson, en mai 1429, avant la campagne du sacre et même avant celle de la Loire. Il ne se propose pas seulement de réfuter ceux qui contestaient le caractère divin de la libératrice ; il pense, et justement, qu’il faut conserver le fait dans sa pleine lumière pour l’opposer aux incroyants de l’avenir. Les juges de la réhabilitation n’ont pas fait entrer l’œuvre de Gelu dans l’instrument du second procès, ainsi qu’ils l’ont fait pour celle de Gerson. Outre les longueurs, les digressions inutiles, le style en est embarrassé, surchargé d’incidentes. À en juger par les extraits donnés par Fornier, l’archevêque d’Embrun écrivait bien mieux en français qu’en latin.
III. Lettre dédicatoire. — La Providence rendue palpable par le fait même de la Pucelle. — Les impies de tous les temps confondus. — Court résumé des causes de la ruine de la France. — Dénuement absolu du roi. — Les divers motifs qui ont pu déterminer Dieu à nous octroyer un secours miraculeux. — Objections.
Fond latin, Cangé, n° 6199, 36 folio.
Le traité de Gelu s’ouvre par une lettre dédicatoire à Charles VII, reproduite ici presque en entier.
Les merveilles qui viennent de s’opérer pour l’éternelle gloire de Votre Altesse et de la maison de France retentissent à toutes les oreilles ; une toute jeune fille en est l’instrument ; les doctes se partagent : les uns y voient l’effet d’une providence à part sur votre personne et sur votre race, providence qui se prolongera à travers les âges ; les autres regardent la Pucelle comme le jouet de l’esprit du mal, qui veut ainsi renverser la première des vertus, la justice, qu’ils se flattent de défendre.
Chacun devant semer dans le champ du Seigneur selon la qualité du grain dont il est dépositaire, j’ai voulu, selon mon petit avoir, jeter quelque lumière sur ce sujet.
J’offre mon œuvre à Votre Majesté comme un miroir transparent, où elle pourra contempler la fragilité de la puissance humaine, la faiblesse des potentats, alors même qu’ils commandent à un peuple fort ; les immenses bienfaits que vous a gratuitement et bien libéralement départis la bénie toute-puissance, bienfaits que vous ne reconnaîtrez jamais assez.
À cette vue, que tout votre esprit, toutes vos forces, que toute votre âme se fonde en amour, en révérence, en glorification d’un Dieu, qui est si magnifique père ; croissez de vertu en vertu, pour que dans le face à face de la vision béatifique, vous lui rendiez grâce dans la patrie. C’est ce 40que je sollicite du plus intime de mon cœur, du miséricordieux auteur de tout bien, moi, votre indigne serviteur, naguère sur le siège de Tours, maintenant sur celui d’Embrun.
Gelu commence par dire que les premières nouvelles de l’arrivée de la Pucelle avaient produit en lui le doute, l’étonnement, et qu’il en était venu ensuite à méditer devant Dieu sur les raisons de pareil événement.
Il y a vu une confirmation de la foi, une réfutation de ceux qui nient la Providence, un triomphe pour les catholiques, un titre de gloire pour la très haute maison de France, le perpétuel honneur du royaume et de ses très chrétiens habitants. C’est pour cela qu’il écrit, lui Jacques, indigne archevêque de la métropole d’Embrun, en l’année 1429, sous le pontificat de Martin V, Sigismond empereur romain, heureusement régnant.
Quelque manifeste que soit l’existence de Dieu, continue-t-il, plusieurs cependant se forment du souverain être une idée perverse et impie. Ils rapportent au destin ou au hasard les effets de sa Providence ; ils nient que Dieu ait un soin particulier de l’homme, et s’autorisent de cette négation pour se livrer à leurs caprices, s’abandonner à leurs passions, fouler aux pieds toute justice, toute humanité, et lâcher le frein à leurs convoitises. Le vice devient pour eux une sorte de nature : pour s’y livrer plus aisément, ils en viennent à nier le Ciel, l’Enfer, la spiritualité et la survivance des âmes, et jusqu’à Dieu lui-même.
Tel est le dernier effet des vices dans une âme qui s’en nourrit. Pour y échapper, il est nécessaire non seulement de savoir les vérités qui leur sont contraires, mais de les toucher pour ainsi dire de la main.
Or, ces vérités deviennent palpables par le fait qui se passe maintenant : fait unique, merveilleux, celui de cette Pucelle divinement envoyée au roi. Gelu veut le mettre en lumière pour que les âges à venir ne puissent pas en douter.
Gelu donne en quelques lignes la cause des calamités de la France. Il indique les quatre tiges sorties du roi Jean : quatre fils de Charles VI ont porté successivement le titre de Dauphin ; la mort l’a fait passer au dernier, le roi actuellement régnant, Charles VII. Le malheureux père fut un prince pieux et doux, mais que la maladie rendait incapable de tenir d’une main sûre les rênes du gouvernement ; son frère, Louis d’Orléans, se vit disputer le droit de le suppléer, d’abord par son oncle de Bourgogne, et ensuite par le fils de ce dernier, son cousin, Jean sans Peur.
Jean sans Peur le fait assassiner. Source intarissable de calamités, les princes du sang se partagent entre les deux maisons : ce sont de sanglantes séditions, d’affreux massacres, où la fleur du parti d’Orléans périt égorgée par une vile multitude à la solde du duc de Bourgogne ; ce sont les Anglais qui, à la faveur de ces divisions intestines, envahissent villes et 41territoire. Le Bourguignon devient leur allié, leur livre la France jusqu’à la Loire, et, attentat plus grand encore, sous la pression de ces deux conjurés, le dauphin Charles est exclu par son père et par sa mère de la succession au trône ; son ennemi mortel, le roi d’Angleterre, est proclamé héritier de la couronne.
À la suite de cette indication sommaire, où le meurtre de Jean sans Peur au pont de Montereau est passé sous silence, Gelu fait de l’extrémité à laquelle Charles VII fut réduit le tableau suivant, qui n’est pas exagéré :
La terreur s’était emparée de ses partisans, nobles et princes du sang. Plusieurs de ces princes faisaient hommage aux Anglais ; d’autres, sous divers prétextes, lui extorquaient une partie des domaines qui lui restaient ; on en voyait qui le spoliaient de ses revenus et de ses finances ; quelques-uns allaient semant dans le royaume entier des calomnies propres à le rendre odieux. Ces fléaux montèrent à un tel degré qu’il n’y avait presque plus personne qui fît cas de ses ordres. Princes et seigneurs, perdant toute espérance, se retiraient de son autorité et se déclaraient indépendants dans leurs domaines. Il était passé comme en maxime que du pays de France chacun pouvait prendre tout ce qu’il pouvait conquérir et garder58.
Le roi était réduit à une telle détresse qu’il manquait du nécessaire, non seulement pour sa maison, mais aussi pour sa personne et pour celle de la reine. Rien n’autorisait à penser qu’un bras d’homme pût le remettre en possession de ses États : le nombre de ses ennemis et de ceux qui se retiraient de son obéissance croissait tous les jours, et ceux qui se disaient de son parti ne lui donnaient qu’une assistance toujours plus faible.
Le roi ne pouvait plus puiser de finances dans son propre trésor ; celles que lui fournissaient ses sujets restaient l’objet de déprédations sans fin : abandonné, sans l’appareil convenable à sa dignité, il ne savait pas d’où pourrait lui arriver le secours.
Le roi, dans ce dénuement de tout appui humain, dépouillé par la cupidité des siens, montrait grande patience et très ferme espérance en Dieu. Nous avons appris qu’il avait spécialement compté sur les prières et les aumônes, allant dans sa générosité jusqu’à vendre ses joyaux et le reste de sa fortune d’autrefois.
Tel est le tableau tracé par un homme que son passé et son présent initiaient parfaitement à l’état d’un prince et d’une cour qu’il avait vus de bien près, dont il avait été et restait le conseiller dévoué et écouté.
Ces œuvres de piété, continue Gelu, ont déterminé, pense-t-on, la miséricorde 42divine à former sur le royaume des pensées de paix et de restauration. Le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, est venu en aide au roi par une toute jeune fille, prise à la suite des troupeaux, que rien n’avait préparée à cette mission, ni l’habileté des maîtres, ni la conversation des hommes du métier, ni les enseignements des doctes. Revêtue d’un costume viril, elle s’est présentée au roi, se disant envoyée par le ciel pour conduire son armée, dompter les rebelles, expulser les ennemis et le remettre en possession de ses États : œuvre merveilleuse en elle-même, rien dans celle qui l’accomplit ne la préparant à conduire pareil dessein ; œuvre cependant qui n’a rien d’étonnant, si on la considère dans la puissance de Dieu, qui, s’il le veut, peut vaincre par une femme. Par là, nous apprenons que toute puissance vient de Dieu ; l’humaine présomption est confondue, l’orgueil de ceux qui mettent leur confiance en eux-mêmes est rabaissé, Dieu choisit ce qui est faible pour confondre ce qui est fort.
Quoique le fait soit sous nos yeux, nous pouvons cependant entrevoir quelques-uns des motifs qui, il est permis de le croire, ont incliné la divine clémence à opérer ces merveilles :
1° La cause de la justice du côté du roi. Il est le seul fils survivant du roi Charles VI de bonne mémoire, né d’un mariage légitime, et ne s’est pas rendu coupable d’ingratitude envers ses parents ; et cependant, ceux-ci trompés, séduits, effrayés l’ont exhérédé pour lui substituer son mortel ennemi, le roi d’Angleterre, et cela contre le droit naturel, divin et humain.
2° Les glorieux mérites de ses prédécesseurs. Devenus catholiques, on n’a jamais pu les accuser d’avoir erré dans la foi ; ils ont mérité qu’on ait pu dire que seule la France a été exempte des monstres de l’hérésie ; ils ont honoré Dieu, propagé et toujours révéré la foi chrétienne et l’Église.
3° Les supplications des personnes de piété, les sanglots des opprimés, opposés à la déloyauté et à la cruauté des oppresseurs. Ces derniers donnaient parfois à leurs prisonniers de guerre du foin et de l’herbe, en guise de nourriture, comme à des brutes, leur refusant les aliments durant la vie, la sépulture après la mort. Rien ne trouvait grâce à leurs yeux, ni la condition, ni l’âge, ni le sexe ; ils massacraient prélats, hommes d’église, nobles, conseillers royaux, vierges, vieillards, jeunes gens et même des femmes enceintes.
4° L’injustice de nos ennemis dénués de tout titre de quelque valeur. Comme s’ils avaient renié la foi qui défend non seulement de s’emparer du bien d’autrui, mais encore de le convoiter ; ils osent bien se dire les propriétaires du sceptre et de la couronne. Cependant tout ce qui est contre la conscience est péché.
435° L’insatiable cruauté de la nation anglaise, inaccessible à tout sentiment d’humanité. Par elle la Chrétienté entière est bouleversée, bien plus, l’univers lui-même. Les ennemis de la croix de Jésus-Christ s’applaudissent en apprenant que de telles guerres règnent parmi les chrétiens ; ils savent bien que rien ne peut amener plus sûrement notre ruine.
Cependant quelque grands que fussent ces bouleversements, nous n’avons jamais désespéré de la bonté, de la miséricorde, de la justice de Dieu. Nous répétions au roi : l’âme raisonnable serait plutôt absente du corps d’un homme vivant, que la bonté, la miséricorde et la justice du sein de Dieu. Les péchés du roi, du peuple, de tous ensemble, attirent de semblables fléaux ; ils sont pour notre amendement et non pour l’anéantissement de la maison royale.
Corrigeons-nous de nos péchés, réfugions-nous vers Dieu, il agira en notre faveur, quand nous serons convenablement disposés. Nous persuadions au roi de se jeter dans le sein de la divine bonté, de se mettre entre ses mains avec toute la dévotion de son âme ; et d’espérer fermement en elle, puisqu’elle est assez puissante pour relever les affaires les plus désespérées.
Mais étendons notre sujet. Des hommes doctes, assure-t-on, affirment que la Pucelle n’est pas l’envoyée de Dieu, mais bien le jouet des illusions de Satan ; elle n’agit pas en vertu de la puissance divine, elle est l’instrument du démon.
La preuve, c’est que Dieu agit d’un seul coup, d’une manière instantanée ; il n’a pas besoin de temps pour porter ses œuvres à la perfection, il a dit et tout a été fait, il a commandé et tout a été créé. La Pucelle a commencé depuis longtemps son œuvre, sans l’avoir encore conduite à son dernier terme, donc, etc.
Si les œuvres que nous voyons étaient de Dieu, il les eût accomplies par un ange et non par une adolescente, simple, élevée à la suite des troupeaux, sujette à toutes les illusions, par la nature de son sexe, et à raison même du désœuvrement d’une vie solitaire. Ce sont ces personnes que le démon a coutume de tromper, surtout dans les contrées que nous habitons, comme le prouve l’expérience. Le perfide a mille stratagèmes pour induire en erreur les hommes, dont après sa chute il est l’ennemi jaloux.
IV. Division du traité. — Providence spéciale de Dieu sur l’homme et sur les peuples. — Application à la France. — Dieu n’accomplit pas toujours ses miracles instantanément. — Il fait ses œuvres merveilleuses tantôt par les Anges, tantôt par les hommes. — Raisons de convenance qui lui ont fait dans le cas présent choisir une femme. — Il peut par exception employer des femmes aux œuvres naturellement réservées à l’homme. — Pourquoi il l’a fait dans le cas présent.
Le sujet proposé nous fournit l’occasion d’examiner quelques questions dont la discussion éclairera la matière.
441° Convient-il à la divine Majesté de s’entremettre particulièrement dans les œuvres d’un homme ou d’un peuple ?
2° Doit-elle agir par les anges plutôt que par les hommes ?
3° Convient-il à la divine Sagesse de confier à une femme des œuvres naturellement réservées à l’homme ?
4° Peut-on distinguer l’œuvre de Dieu des œuvres de Satan, et à quels signes ?
5° Alors qu’une œuvre doit s’accomplir par disposition divine, faut-il agir sans tenir compte des règles de la prudence humaine ?
Les réponses à ces questions, Gelu les développe longuement et d’une manière parfois prolixe, a-t-il été dit ; ce n’est que le fond qui va être reproduit ici, sans que j’y ajoute rien de moi-même.
Convient-il à la divine Majesté de s’entremettre particulièrement dans les œuvres d’un homme ou d’un peuple ? Dieu, créateur et conservateur de tous les êtres, prend, il est vrai, soin de chacun d’eux ; il en prend soin selon l’exigence de leur nature, mais la nature de l’homme demande une providence particulière : l’homme a plus de besoins, il est plus excellent ; s’il le veut, il peut, par ses vertus et par ses dispositions, solliciter et mériter les attentions de cette Providence. Un roi, un peuple, un royaume qui serviront Dieu fidèlement, rendront à Dieu une plus grande gloire : Dieu, pour les récompenser, veillera avec un soin spécial sur leur sort et sur leur avenir.
À cette démonstration par la raison, Gelu ajoute de nombreux faits empruntés aux saintes Écritures, et il continue :
Il n’est pas étonnant qu’après tant de châtiments infligés au roi et au peuple de France, et patiemment acceptés, nous espérions que punis, amendés, revenus à Dieu, peuple et roi vont être désormais l’objet des divines miséricordes. Dieu, en considération du mérite des parents, a pris un soin spécial du jeune Tobie, qui n’était qu’un simple particulier ; pourquoi ne prendrait-il pas un soin pareil du roi qui est son ministre ?
Après avoir châtié le peuple d’Israël, il n’a pas cessé d’en faire son peuple ; quoi d’étonnant qu’après une correction pareille, il daigne venir en aide au royaume de France, ce royaume toujours ferme dans la foi ; pour lequel, ainsi qu’il a été exposé, de nombreux motifs semblent demander grâce et miséricorde ?
Il a envoyé son fils pour racheter le monde ; il a voulu qu’il s’assujettit à toutes nos infirmités, le péché excepté. Qui oserait donc dire que son infinie Majesté déroge, en envoyant une de ses créatures arracher à la gueule de leurs ennemis un roi et son peuple ? Nous pouvons, sauf correction, attendre semblable secours de sa clémence et de sa justice.
Il n’est pas vrai que Dieu accomplisse toujours ses œuvres d’un seul 45coup et instantanément. Il le peut, mais ne le fait pas toujours. Il a employé six jours à la création ; il n’a délivré son peuple de l’Égypte que par dix plaies successives ; les bienfaits conférés au jeune Tobie le furent dans un temps assez long pour que ses parents dans l’attente pussent s’écrier : Plût à Dieu que l’argent prêté n’eut jamais existé ! Quelquefois il agit instantanément. Élisée aveugla instantanément les Syriens venus pour le prendre ; Notre Seigneur calma soudainement la tempête. Il ne nous appartient pas de chercher pourquoi Dieu agit ainsi d’une manière différente. L’œil de notre intelligence, quand il veut pénétrer dans l’intime de ses œuvres, ressemble à l’œil de la chauve-souris, qui voudrait fixer le soleil dans son midi.
Dieu doit-il accomplir ses œuvres par les anges plutôt que par les hommes ? Gelu s’étend longuement pour montrer qu’ordinairement c’est par les anges que Dieu opère ses œuvres. Cependant, ajoute-t-il, il n’est pas enchaîné par cet ordre, et tout est instrument entre ses mains : l’homme, les créatures animées et même inanimées. Par Moïse, par David, par Judas Maccabée, il a détruit les ennemis de son peuple ; il s’est aussi servi de Judith et d’Esther, et il a nourri Élie par un corbeau. Sa sagesse choisit les moyens convenables aux circonstances, et toujours avec nombre, poids et mesure.
Dans le cas présent, il a été plus convenable qu’il employât le sexe faible, une adolescente. Il confondait mieux l’orgueil des ennemis du roi. Ils se confiaient dans la multitude et la valeur de leurs armées ; il n’est pas de maux dont ils n’accablassent des innocents, comme si en Dieu il n’existait ni justice, ni miséricorde, et qu’ils n’eussent rien à redouter de ses châtiments. Dieu montre bien mieux sa puissance en dissipant ces puissantes armées par une femme, qu’en leur opposant des armées plus nombreuses et plus aguerries.
Ils eussent été trop honorés si Dieu, pour les mettre en déroute, eut visiblement envoyé un de ses anges. Il abaisse bien mieux leur superbe en se servant d’une petite villageoise de basse condition, de parents obscurs même dans le lieu de sa naissance, livrée jusqu’alors à de vils travaux, sujette à l’illusion, ignorante, simple au-delà de tout ce qui peut se dire. Heureuse confusion, elle les met sur la voie du salut.
Convient-il à Dieu de confier à des femmes des œuvres réservées aux hommes ?
À première vue, il semble bien que non. C’est une condition de l’ordre du monde que chaque créature reste à son rang. La réserve et la pudeur interdisent aux femmes bien des choses autorisées chez les hommes. Bien plus, certaines choses excellentes ne sont permises qu’à quelques hommes ; elles sont interdites au plus grand nombre et à plus forte raison aux 46femmes : ainsi prêcher, sacrifier. Nous savons par l’Écriture les terribles châtiments de Saül, d’Osa, de Josias, pour avoir usurpé les fonctions lévitiques.
Nous voyons d’un autre côté les femmes favorisées du ciel de communications refusées aux hommes. Telles les sibylles, auxquelles Dieu a donné de grandes lumières sur l’avènement de son fils et le jugement final. Gelu cite ici une trentaine de vers sur le jugement empruntés à une sibylle. Puis, venant à la solution, il répond : tout ce que Dieu fait est bien fait. Il a établi des lois générales, mais il ne s’y est pas astreint.
Qui donc refusera au législateur suprême un pouvoir dont ne sont pas dénués les législateurs humains ? Ils peuvent, pour de justes motifs, déroger aux lois qu’ils ont portées. Le texte de la loi est quelque chose de mort qui ne peut pas se prêter à toutes les conjonctures ; le législateur, qui est la loi animée, l’y accommode par des dérogations faites à propos.
Le prince mortel est subordonné au roi éternel, et doit être son ministre. Tel n’est pas Dieu qui est à lui-même sa règle. Sa volonté est la loi ; la sagesse le dirige alors qu’il la suspend, comme lorsqu’il a ordonné aux Hébreux d’emporter les richesses des Égyptiens, ou qu’il a voulu que son Fils naquit virginalement.
S’il a voulu qu’une jeune fille commandât des hommes d’armes et dispersât des armées puissantes, c’est l’ordre, puisqu’il l’a voulu. Mais outre cette raison générale, on peut en assigner de spéciales.
Les ennemis du roi sont des chrétiens et comme tels tenus à l’observation du Décalogue. Fiers de leur force et de leur puissance, ils ont cru pouvoir, au mépris de la loi divine, dépouiller le roi de l’héritage de ses pères. C’est pour punir cette transgression, pour montrer qu’il y a auprès de lui un tribunal où les opprimés trouvent justice, que Dieu a envoyé une femme, une enfant, prise dans la plus infime condition.
Par là, tous doivent apprendre qu’il y a, en lui, compassion pour les victimes de l’iniquité, miséricorde envers les affligés ; que c’est lorsque tout est désespéré, lorsque la prudence humaine est sans ressources, que la bonté divine aime à intervenir.
Par là aussi ceux qui dans le gouvernement du monde mettent le destin à la place de la Providence sont avertis de se convertir, s’ils ne veulent pas que leur sottise les perde.
Dieu n’a pas envoyé un Chérubin ou un Séraphin ; il a voulu faire entendre aux superbes que pour renverser ce qu’il y a de plus fort, il n’avait pas besoin d’employer les puissances ultra-célestes, mais qu’il lui suffisait du plus fragile et du moins apte des instruments.
La Pucelle, par sa mission même, est autorisée à porter des vêtements d’homme. C’est plus convenable. Obligée de vivre avec des guerriers, elle a dû s’accommoder aux lois de leur discipline.
47La volonté de Dieu, dont nous ne sommes pas capables de sonder les mystères, est à elle seule sa raison ; mais nous voyons ici tant de convenances, que Dieu fût-il un roi mortel, il serait facile de le justifier d’avoir confié à une jeune fille ignorante une œuvre, qui par sa nature revient aux hommes.
V. Est-il possible de distinguer le surnaturel divin du surnaturel diabolique ? — Objections. — L’intérieur révélé par l’extérieur habituel. — Application à la Pucelle. — Les œuvres. — Œuvres le plus souvent mauvaises rendues bonnes par les circonstances.
Pouvons-nous connaître quand une œuvre vient de Dieu, ou bien est l’effet d’un art diabolique ? et à quels signes ?
L’auteur, comme il l’a fait pour les questions précédentes, commence par présenter les raisons opposées à la thèse qu’il va soutenir. Il semble qu’il est impossible de faire ce discernement : 1° Les connaissances de notre intelligence dépendent des sens ; les sens n’atteignent pas les esprits ; mes yeux voient l’homme qui fait l’aumône, mais nullement l’intention qui meut la main. 2° L’esprit souffle où il veut ; d’où il vient, où il va, on l’ignore ; voilà pourquoi ses œuvres sont merveilleuses ; le ressort en est caché. 3° L’ange de Satan se transforme en ange de lumière. Témoin le prophète qu’un autre prophète invita par l’ordre de Dieu à se réconforter et qu’un lion dévora. 4° Pour mieux tromper, les démons persuadent les bonnes œuvres et prennent des figures qui cachent leur laideur. 5° Ils connaissent les inclinations de ceux qu’ils veulent tromper, et s’y conforment.
Les objections ainsi posées, Gelu dit que la question a un double sens : ou il s’agit de discerner les motions des esprits en soi-même, ou dans les autres. Il répond à la question dans le premier sens fort savamment ; mais comme cela ne me semble que fort indirectement rentrer dans le sujet, je n’en donne pas même l’analyse.
Voici comment il répond à la question dans le second sens, à savoir comment nous pouvons connaître la nature des esprits qui meuvent les autres.
Certes l’homme est grandement sujet à l’erreur ; Dieu seul connaît le fond des cœurs. Cependant nous pouvons, nous aussi, y pénétrer d’une certaine manière, et cela par les œuvres extérieures.
Les œuvres extérieures sont le reflet de l’âme ; chacun se fait des mœurs conformément à ce qu’il est ; ce sont ces fruits auxquels on reconnaît l’arbre ; ce que vaut la vie, la parole le montre, dit un très ancien proverbe des Grecs. Voyons-nous quelqu’un bien vivre selon son état, tenir la conduite qu’il doit y tenir ; de quel droit en porter mauvais jugement ? ce serait déraisonnable. Sans quoi il serait impossible de connaître les bons, facile de connaître les méchants. Le bien est cependant plus 48étendu que le mal, et la connaissance de l’un plus délectable que celle de l’autre.
Comment connaissons-nous Dieu ? N’est-ce pas en contemplant ses œuvres, que nous nous élevons à la connaissance de leur invisible auteur ?
On dira peut-être : Les méchants feignent d’être bons ; il y a des hypocrites. Béni soit Dieu, qui nous dit : Vous les connaîtrez à leurs fruits. L’hypocrisie est un mal interne ; la nature l’emportera ; il y aura éruption violente ; et l’on verra ce qui était dissimulé à l’intérieur.
Appliquant cette règle à la Pucelle et à ses œuvres, nous pouvons dire autant que c’est permis à la fragilité humaine : la Pucelle et ses œuvres sont de Dieu.
Fidèle chrétienne, elle remplit ses devoirs envers Dieu, est pleine de respect envers les sacrements, se confesse souvent et communie dévotement. L’honnêteté reluit dans ses paroles et dans sa conversation ; elle parle peu, évitant par là bien des péchés ; elle est sobre dans sa nourriture ; rien dans ses actes qui ne soit digne de la retenue d’une vierge. C’est ce qui nous a été rapporté.
Ce ne sont pas là des observations d’un jour ; elles durent depuis plusieurs mois ; ce qui aurait bien permis au mal de se montrer, s’il avait existé. Sa carrière est celle d’une guerrière et cependant rien de cruel ; elle est miséricordieuse envers tous ceux qui ont recours au roi, envers les ennemis qui veulent rentrer dans leur pays. Loin d’être altérée de sang humain, elle offre aux ennemis qui veulent quitter le sol français, de les laisser se retirer en paix ; aux rebelles, de leur assurer le pardon du roi, s’ils veulent revenir à l’obéissance.
Il est vrai que ceux qui refusent ses avances, elle s’efforce de les subjuguer par la force ; mais c’est sa mission. C’est le droit commun, et il est entièrement d’accord avec la raison.
Il a été parlé de son costume masculin ; il est réclamé par sa mission ; elle vit au milieu des guerriers. Il est réclamé par les actes qu’elle doit accomplir ; mais c’est sans aucun détriment pour sa pudeur virginale, ainsi qu’on nous l’assure. Ce que, tout bien considéré, nous croyons pieusement. Il ne sied pas d’interpréter le bien en mal ; de montrer que nous ne saurions l’admettre, alors même qu’il se présente à nous avec toutes les apparences extérieures qui le caractérisent. Nous ne devons pas d’ailleurs être opiniâtres dans notre sens, de manière à tomber sous la censure des écritures, qui nous disent de ne pas être sages à nos propres yeux, ni nous mettre en opposition avec les sentiments des sages.
Il nous reste encore à considérer les œuvres : sont-elles de Dieu, sont-elles de son ennemi ? Il faut en examiner la nature et la fin.
Sont-elles bonnes en elles-mêmes ? il est à présumer qu’elles viennent 49de Dieu, qui par nature fait le bien ; tandis que par nature le démon tend à nuire et à ruiner. Si les œuvres sont de leur nature mauvaises, comme tuer, blesser, imprimer la terreur ; il faut rechercher la cause qui les produit, la fin poursuivie.
La loi permet de donner quelquefois la mort, dans le cas de légitime défense et dans une guerre juste. C’est méritoire, lorsqu’il faut repousser un injuste envahisseur de la patrie. Si la guerre était toujours illicite, saint Jean Baptiste ne se fût pas borné à dire aux soldats de se contenter de leur solde. La fin de la guerre, c’est la paix, bien souverainement désirable.
Faisons l’application de ces principes. Notre roi était dénué de tout secours, et il a plu à Dieu de lui venir en aide par la Pucelle. Elle avertit les ennemis qu’ils sont sans titre en France, et qu’ils accablent des innocents. Elle leur propose de rentrer dans leur pays, leur promettant qu’ils ne seront pas inquiétés ; elle presse les révoltés qui se sont mis de leur côté, de revenir à leur souverain légitime, leur garantissant le pardon. Tous ces actes sont raisonnables. Ennemis et sujets révoltés ne se rendent pas à cette sommation ; il y a, là, cause d’une juste guerre. Ce qui est juste de la part du roi est méritoire de la part de ceux qui le secourent et le soutiennent. Tuer et faire tout ce que comporte la guerre sera donc juste ; parce que le droit à la fin emporte le droit de faire ce qui est indispensable pour l’obtenir.
Nous supposons cependant que ceux qui commettent ces actes sanglants ne sont pas sans compassion pour ceux qui en souffrent. C’est le juge qui condamne, non par férocité, mais par justice.
Les actes mentionnés, quoique étant par nature de ceux qui sont communément mauvais, ne le sont pas dans l’espèce ; bien plus, ils sont bons, car ils sont ordonnés pour le bien ; l’on ne doit donc pas dire qu’ils sont opérés par l’intervention des esprits mauvais ; il faut les attribuer à Dieu auquel il appartient de faire justice, en punissant les méchants et en récompensant les bons ; d’exercer la, miséricorde, en subvenant aux désolés et aux opprimés.
VI. Part de la prudence humaine dans la réalisation des œuvres miraculeuses ? — L’avis de la Pucelle doit être requis et l’emporter sur tous les autres. — Bonnes œuvres conseillées au roi.
Lorsque c’est par l’ordre de Dieu qu’une œuvre est entreprise, faut-il consulter les règles de la prudence humaine ?
1° Répondre que non, semble contraire à la défense qui nous est faite de tenter Dieu. L’homme ne doit pas abandonner à Dieu la conduite d’une affaire, sans s’y employer lui-même de tout son pouvoir ; c’est ce que nous 50enseigne la Sainte Écriture et le monde physique lui-même, où la semence ne donne des fruits abondants, qu’à la suite de la culture qui en est faite.
2° Sans cela Dieu semblerait avoir inutilement donné à l’homme ses facultés ; la liberté de notre arbitre serait blessée ; nous avons l’obligation de considérer le rapport des moyens avec la fin, et de nous livrer pour cela à de longues réflexions ; ce ne sont pas tant les gémissements et les supplications des femmes, que les combinaisons et les actes des hommes, qui attirent le secours de Dieu. Quand Dieu confie une affaire, il nous charge de chercher les moyens de la faire réussir ; aussi les Israélites ayant mission de conquérir la terre de Canaan se firent précéder par des explorateurs.
3° C’est vrai principalement lorsque l’œuvre à accomplir demande un laps de temps, et doit se réaliser successivement. C’est le cas. La Pucelle ne peut pas occuper simultanément et au même instant toutes les parties du royaume. Il faut donc considérer les occurrences, choisir le point où l’attaque doit être portée, où il faut appliquer les machines, s’approvisionner de vivres, etc. Ce qui semble être remis à la diligence du mandataire.
4° Les mesures bien prises viennent de Dieu, qui a confié la fin ; elles ne sauraient par suite être contraires à sa volonté. Le bien n’est pas plus contraire au bien, que le vrai ne l’est au vrai. Dieu donc en confiant une œuvre n’interdit pas d’y employer les moyens de la prudence humaine.
La question, dit Gelu, est difficile à résoudre ; et sur ce, il aborde les points les plus épineux de la théologie sur la volonté divine ; volonté de bon plaisir, de permission, de signe. La traduction ou l’analyse demanderait pour être bien comprise des études théologiques approfondies, et n’avancerait pas beaucoup la solution que l’auteur, après cette digression, donne en ces termes :
Lorsque Dieu remet à quelqu’un la conduite d’une affaire, d’un événement, il faut accueillir cette disposition avec grande piété, reconnaissance, et s’y conformer le plus possible, sans lui résister en aucune manière ; il veut mettre en mouvement sa bonté, sa tendresse, sa miséricorde, sa justice, plus que les moyens naturels.
Il ne faut donc, à notre avis, nullement s’opposer à la volonté du commissaire divin, mais lui obéir entièrement, surtout en ce qui regarde les points essentiels de son mandat, ou du fait qu’il doit réaliser.
Il est vrai qu’avant d’admettre quelqu’un comme envoyé du ciel, il faut d’abord bien éprouver quel esprit le conduit, ainsi que fit Josué. Ce n’est pas à la légère, ni sans des motifs de grand poids et après mûre délibération, qu’il faut au commencement se mettre sous sa conduite ; mais lorsque, après examen, il est prouvé, autant que c’est possible à 51l’humaine fragilité, que c’est sur l’ordre de Dieu que l’on s’est engagé, il faut, selon nous, suivre la voie qui vient d’être indiquée. Saül, pour n’avoir pas obéi à l’ordre de Dieu transmis par Samuel, perdit son royaume, quoique il ne crût pas mal agir… Le roi, s’il n’obéit pas à la Pucelle, pour s’appuyer sur la prudence humaine, doit craindre, même alors qu’il croirait bien faire, d’être abandonné par le Seigneur, de ne pas obtenir ce qu’il souhaite, et de voir ses désirs frustrés.
2° Quelque doute vient-il à surgir sur ce qui a été confié à celle que la piété nous porte à regarder comme l’ange du Dieu des armées, pour la délivrance de son peuple, et le relèvement du royaume ; il faut s’en rapporter à la sagesse divine plus qu’à la sagesse humaine Il faut croire que cette sagesse inspirera à son envoyée ce qui doit être fait, bien mieux et plus utilement que ne pourrait le découvrir la prudence humaine.
3° Les passions des hommes sont diverses. Les uns par crainte de déplaire, les autres pour conserver leur état, ceux-ci par des intérêts de fortune, ceux-là pour monter plus haut, d’autres par d’autres considérations, peuvent être détournés du vrai. La divine volonté et la divine sagesse ne peut pas plus nous tromper qu’être trompée, le propre de sa nature étant de bien faire et de faire du bien.
Voilà pourquoi nous conseillerions qu’en semblable matière, avant tout, l’on demandât l’avis de la Pucelle. Alors même qu’il nous paraîtrait peu vraisemblable, si elle était constante dans ses affirmations, nous voudrions que le roi s’y conformât, comme à un avertissement inspiré par Dieu pour l’exécution de la mission confiée.
Pour ce qui est des préparatifs des expéditions : machines de guerre, ponts, échelles, et semblables attirails ; pour ce qui est des approvisionnements en rapport avec le nombre des soldats ; pour la manière de se procurer des finances ; pour l’extérieur de l’entreprise, et les autres choses sans lesquelles elle ne pourrait se prolonger que par le miracle ; nous serions assez d’avis qu’il faut y pourvoir par voie de la prudence humaine, conformément aux raisons données au commencement de cette cinquième question.
Mais lorsque la sagesse divine veut agir principalement par elle-même, la prudence humaine doit s’anéantir, s’humilier, ne rien entreprendre, ne rien vouloir, ne rien faire, qui puisse offenser l’infinie Majesté. Voilà pourquoi nous disons que c’est le conseil de la Pucelle qui doit être demandé, cherché principalement, et avant celui de tous les autres. Celui qui donne l’être donne tout ce qui en découle, et celui qui confie une mission à accomplir donne tout ce sans quoi elle ne pourrait aboutir… Espérons donc que le Seigneur, faisant sienne la cause du roi, inspirera tout ce qui est nécessaire, pour que la Pucelle arrive au terme souhaité, ne laissant pas ses œuvres imparfaites.
52Nous serions encore d’avis que chaque jour le roi fît quelque œuvre particulièrement agréable à Dieu ; qu’il en conférât avec la Pucelle ; et qu’après avoir connu son sentiment, il le réduisît en pratique, en toute humilité et piété, pour que le Seigneur n’ait pas de motif de retirer sa main, mais bien de continuer sa grâce. Le propre de sa nature, c’est la miséricorde et la clémence, tant que nous ne nous rendons pas indignes de son pardon.
Que devant la divine Majesté courbe son front et fléchisse les genoux la douce humilité du roi mortel ; et qu’il seconde les dispositions du bon vouloir divin. C’est son devoir ; il apaisera ainsi celui par qui règnent les rois, à qui soit honneur et gloire dans les siècles éternels : Amen, Amen.
VII. Appréciation du traité de Gelu.
Tel est le traité de l’archevêque d’Embrun. Il respire la foi, la piété, un inaltérable dévouement au roi et à la cause française. Si les conseils par lesquels il se termine avaient été suivis, il est permis de croire que la délivrance eut été avancée de vingt ans, et que bien d’autres événements heureux s’en seraient suivis ; mais l’homme a le terrible pouvoir d’empêcher les plus grands bienfaits dont la libéralité divine veut le combler.
L’archevêque d’Embrun ne vit jamais la Pucelle ; il n’en parle que sur les nombreuses relations qui lui ont été faites. Ces relations étaient vraies ; il n’y a d’inexact que l’assertion, d’après laquelle Jeanne aurait sommé les Anglais de vider la France, alors qu’elle était encore aux bords de la Meuse. La fière lettre a été envoyée plus tard.
53Chapitre IV L’auteur du Breviarium historiale
et son écrit sur la Pucelle
Breviarium historiale
et son écrit sur la Pucelle- I.
- L’intéressante page découverte en 1885.
- L’auteur du Breviarium historiale, clerc français, fixé à Rome ; son patriotisme.
- II.
- Son sentiment sur la Pucelle.
- Comparaison avec les héroïnes du passé.
- Le siège d’Orléans miraculeusement levé.
- Portrait de l’héroïne.
- Divinité de ses œuvres.
- Piquante manière dont elle a demandé que Charles VII fit hommage de son royaume à Jésus-Christ.
- III.
- Authenticité et importance du fait.
I. L’intéressante page découverte en 1885. — L’auteur du Breviarium historiale, clerc français, fixé à Rome ; son patriotisme.
La merveilleuse histoire s’enrichit presque chaque année de quelque nouveau document, qui en confirme l’authenticité et le céleste caractère. Un des plus beaux est bien celui que M. Léopold Delisle a publié en octobre 1885 dans la Bibliothèque de l’École des chartes. Il gisait inconnu dans un manuscrit de la bibliothèque du Vatican où le comte Ugo Balzani le signala, la même année 1885. Le savant et patriotique directeur de la Bibliothèque nationale s’est hâté d’en faire jouir tous les amis de la libératrice, en même temps que sa sagacité nous donnait sur l’auteur des détails pleins d’intérêt que je vais lui emprunter.
En 1429 vivait à Rome, à la cour de Martin V, un ecclésiastique qui avait publié vers la fin de l’année précédente, ou même dans les deux premiers mois de 1429, un abrégé de l’histoire du monde : Breviarium historiale. Il prend à la création et finit au moment même où il livre son manuscrit aux copistes.
On connaît sept de ces exemplaires manuscrits. L’abrégé de l’histoire universelle fut assez estimé pour que, en 1474, vingt ans après l’invention de l’imprimerie, un chanoine de Poitiers le fit jouir du bénéfice de la nouvelle invention, et le fit imprimer à Poitiers. Il ne donna pas le nom de l’auteur qu’il ignorait peut-être, et il ne pouvait reproduire l’œuvre que d’après les textes lancés dès la fin de 1428, ou dès les premières semaines de 1429. Il ne pouvait pas y être question de la Pucelle, qui arrivait à 54Chinon le 6 mars 1429 et délivrait Orléans le 8 mai de la même année ; mais l’auteur de la chronique universelle ajouta un chapitre à l’exemplaire qu’il s’était réservé ; il y consigna le récit de la merveille qui se passa en France aussitôt après l’émission de son œuvre ; récit circonspect, où l’on trouve cependant des détails fort intéressants, parfaitement en harmonie avec le caractère connu de la Pucelle. C’est ce chapitre qu’a publié M. Léopold Delisle.
Ce clerc était Français. Les Anglais sont pour lui adversarios nostros et la Pucelle nostra Puella. Ce qui le prouve encore mieux, c’est l’accent avec lequel dans son abrégé il parle de la France.
Qui donc a mis en circulation que l’idée de patrie et de l’amour qu’elle réveille était quelque chose de moderne ? Cette révoltante imposture est l’œuvre de la secte qui a juré de détruire cette idée même, et s’y emploie si activement par tous les moyens en son pouvoir, notamment par son enseignement anti-national.
C’est le contraire qui est vrai. Il n’y a que les cœurs chrétiens qui aiment la France. Pas un des mémoires qui seront analysés ou traduits, où ne respire l’amour de la France ; cet amour gagne même les étrangers qui n’avaient pas des entrailles maçonniques, je veux dire, infernales. — Gelu n’était pas Français ; il aimait la France. Les deux auteurs allemands, dont le lecteur verra aux deux chapitres suivants les écrits sur la Pucelle, parlent de la France avec amour.
Quant au clerc de la cour de Martin V, il suffit de voir avec quel accent il raconte les malheurs de la France en 1428, pour deviner un Français. Je traduis quelques phrases du texte latin cité par M. Léopold Delisle.
Sous le Pontificat de ce pape (Martin V), la fleur et le lis du monde, le royaume de France, ce royaume opulent entre les plus opulents, devant lequel l’univers s’inclinait, a été jeté bas par le tyran Henri, cet envahisseur, cet injuste détenteur de l’Angleterre elle-même. Tel est son état qu’on ne peut pas en croire ses yeux, quand ils nous montrent à quel degré d’humiliation en est momentanément réduit un royaume autrefois si haut, si puissant que la langue peut à peine l’exprimer…
Après avoir parlé des traîtres qui ont fait cause commune avec l’envahisseur, ou qui s’accommodent de sa domination, l’auteur continue :
Qu’ils portent le stigmate des parjures, ceux qui ont foulé aux pieds leurs serments ; qu’ils soient mis au nombre des traîtres ceux qui ont préparé la ruine de leurs concitoyens. Qu’à travers les âges, l’infamie s’attache aux destructeurs de leur patrie ! qu’ils aient les yeux crevés, qu’ils périssent de mort violente les ennemis de la gloire de leur pays, ceux qui l’ont livré à l’étranger !
55La colère, la compassion éclatent dans le morceau tout entier. Mais l’espérance survit à tous les désastres, comme elle survit dans les cœurs qui aiment ardemment. Voilà pourquoi le digne clerc écrit encore :
Le très chrétien prince, le roi Charles, a beau être abandonné par les siens ; le ciel remettra entre ses mains l’étendard de la victoire ; le tout-puissant qui donne de vaincre lui sera propice et lui accordera secours… pourvu cependant qu’il s’humilie, et qu’il l’implore avec un cœur pur.
Qu’on juge des transports d’un tel Français, lorsque quelques semaines, ou quelques mois après qu’il avait publié ces pages, l’avènement de la Pucelle justifiait et dépassait ses espérances, il reprit son manuscrit ; il y fit l’addition suivante, dont j’emprunte en grande partie la traduction à M. Léopold Delisle.
II. Son sentiment sur la Pucelle. — Comparaison avec les héroïnes du passé. — Le siège d’Orléans miraculeusement levé. — Portrait de l’héroïne. — Divinité de ses œuvres. — Piquante manière dont elle a demandé que Charles VII fit hommage de son royaume à Jésus-Christ.
Pendant que je demeurais à Rome, après l’achèvement de ce travail, parmi les nouveaux événements qui sont survenus dans l’univers, il s’en est produit un si grand, si considérable et si inouï, qu’il ne paraît pas en être arrivé de pareil depuis l’origine du monde. Je ferai donc une addition à mon ouvrage pour en dire quelques mots.
Une pucelle, nommée Jeanne, est entrée dans le royaume de France ; elle y est seulement arrivée quand le royaume était à la veille d’une ruine complète, et au moment où le sceptre de ce royaume devait passer dans une main étrangère. Cette jeune fille accomplit des actes qui paraissent plutôt divins qu’humains. J’aime mieux passer sous silence sa bravoure à la guerre que d’en parler inexactement et insuffisamment. Il me plaît cependant de marquer ici les moyens employés pour s’assurer qu’on devait avoir confiance en elle.
Ici onze lignes, dit M. Delisle, sont restées en blanc dans le manuscrit. L’écrivain se proposait évidemment d’y indiquer les épreuves auxquelles le conseil du roi avait soumis Jeanne dans les villes de Chinon et de Poitiers. L’intention de l’auteur est clairement exprimée par la note ponantur hic motiva
[les motifs seront placés là], qu’il a mise en tête du blanc.
En second lieu, reprend l’écrivain, je veux parler des habits d’homme, dont Jeanne tient à se servir, sur quoi trois points sont à faire remarquer.
Ici nouveau blanc de neuf lignes, apparemment réservé pour un développement sur l’usage des habits masculins. Il n’y aura pas d’autre interruption dans le récit de notre auteur, qui continue :
Les guerres et les combats de la dite très glorieuse Pucelle paraîtront encore plus merveilleux, si je rappelle ici les exploits belliqueux des 56femmes, que nous, trouvons racontés dans l’histoire sainte et dans les histoires des Gentils.
La Sainte Écriture rapporte, au chapitre IV des Juges, que Débora, qui jugeait le peuple d’Israël, ordonna à Barac de prendre avec lui 10,000 combattants, et promit de faire tomber en son pouvoir 900 chars à faux et toute l’armée du roi Jabin. Barac ne voulut tenter ce coup de main qu’accompagné de Débora. Elle y consentit, et toute l’armée ennemie fut exterminée. Il n’est pas dit cependant que Débora eut donné de sa personne dans le combat.
Le chapitre XIV de Judith nous apprend que l’héroïne, profitant du sommeil d’Holopherne, coupa la tête de ce capitaine, envoyé par Nabuchodonosor pour assiéger Jérusalem ; elle fit exposer cette tête sur les murs de la ville, et elle ordonna aux habitants de prendre les armes, de s’élancer en poussant des cris et des hurlements, et de poursuivre les Assyriens, qui furent rejetés au-delà des frontières du pays. Judith n’en fit pas davantage.
Quant à Esther, nous lisons aux chapitres XIV-XVI de son livre, qu’ayant déposé les habits royaux, elle prit des vêtements de deuil, se couvrit la tête de cendre et d’ordure, livra son corps aux macérations et aux jeûnes, si bien qu’elle obtint de Dieu qu’admise en présence du roi, l’édit de mort porté contre son peuple fût révoqué et que les Israélites pussent vivre selon leurs lois.
On trouve enfin, dans les livres des Gentils, que Penthésilée, avec un millier de filles dressées aux exercices guerriers, vint au secours du roi Priam, et qu’elles toutes combattirent si vaillamment, qu’elles taillèrent les Myrmidons en pièces, et qu’elles tuèrent plus de 2,000 Grecs. C’est ce qui est rapporté dans la guerre de Troie.
Que notre Pucelle égale ou même dépasse toutes ces femmes, c’est ce qui est rendu évident par les actes extraordinaires de bravoure, de courage et d’intrépidité dont je rapporterai seulement le commencement, sans aller plus loin par les motifs ci-dessus énoncés.
La ville d’Orléans était assiégée par les ennemis du royaume ; la longueur du siège l’avait réduite à une telle extrémité que les habitants ne pouvaient plus espérer de secours qu’en Dieu. C’est alors que cette jeune fille, qui n’avait encore connu que la garde des troupeaux, accompagnée d’un très grand nombre de gens de guerre, attaqua avec une telle impétuosité l’armée assiégeante, composée d’une innombrable quantité de combattants, qu’en trois jours toute cette armée fut condamnée à l’inaction, ou mise en fuite.
À voir le brillant appareil de cette armée, la force des combattants, le courage des soldats, la bonne conduite des chefs et l’ardeur de la jeunesse, 57on eût pensé que les forces réunies de l’univers n’auraient pas pu faire en un mois ce que la Pucelle accomplit en trois jours.
À qui l’attribuer sinon à celui qui peut faire tomber une grande foule sous les coups de quelques hommes, et qui peut également délivrer avec beaucoup et avec peu de combattants ? C’est donc à vous, mon Dieu, roi de tous les rois, que je rends grâce d’avoir frappé et humilié le superbe et d’avoir maîtrisé nos adversaires par la force de votre bras.
Veut-on savoir quelques détails ? La Pucelle a dix-sept ans ; sa force et sa dextérité sont telles que, dans les fatigues de la guerre, elle égale les hommes les plus robustes et les mieux exercés ; bien plus, il n’en est pas un qui puisse ou prétende l’égaler en activité ; elle ne cherche aucun avantage temporel, elle reçoit des dons nombreux, elle ne s’en réserve rien, elle les distribue à son tour. Elle répond en peu de mots et simplement, se montre très prudente dans ce qui regarde sa mission ; sa vie est l’honnêteté même ; sobre ; sans ombre de superstitions ni de sortilèges, quoique l’envie l’accuse de s’y adonner.
Qu’elle soit exempte de superstitions ou de sortilèges, on peut le démontrer évidemment par les trois caractères qui distinguent les miracles accomplis par les bons, des prodiges que font les méchants.
1° L’énergie de la puissance qui agit chez les bons ; c’est la puissance divine, et elle s’étend à des œuvres auxquelles n’atteint pas la force de la nature créée (quelle qu’elle soit).
2° L’utilité des prodiges accomplis. Les bons ne les font que pour des œuvres utiles ; les méchants pour nuire ou pour des futilités, par exemple voler dans les airs, raidir des membres animés, et choses semblables ; différence signalée par saint Pierre dans l’itinéraire de Clément.
3° Une dernière différence, la fin. Les miracles des bons ont pour but d’affermir la foi et les bonnes mœurs, ceux des méchants de les ruiner.
Or, que l’on considère que la Pucelle se confesse tous les jours avant d’entendre la messe ; qu’elle communie fort dévotement une fois la semaine ; que si ses actes sont au-dessus des forces de son sexe, ils tendent à un but utile et juste, à savoir la pacification du royaume des Francs ; que cette pacification amènera le relèvement de la foi qui, à en juger par les services rendus dans le passé par la France à la Chrétienté, ne fût pas déchue comme elle l’est, si la France n’eut pas comme disparu dans le tourbillon de tant de guerres ; l’on sera forcé de conclure que les œuvres de la Pucelle viennent de Dieu, et ne sont pas l’effet du sortilège, ainsi que le répètent les quelques esprits que la vérité offusque.
Qu’ajouter encore ? Un jour, la Pucelle demanda au roi de lui faire un présent. La prière fut agréée. Elle demanda alors comme don le royaume de France lui-même. Le roi étonné le lui donna après quelque hésitation, 58et la jeune fille l’accepta. Elle voulut même que l’acte en fût solennellement dressé et lu par les quatre secrétaires du roi. La charte rédigée et récitée à haute voix, le roi resta un peu ébahi, lorsque la jeune fille le montrant dit à l’assistance :
Voilà le plus pauvre chevalier de son royaume.Et après un peu de temps, en présence des mêmes notaires, disposant en maîtresse du royaume de France, elle le remit entre les mains du Dieu tout-puissant. Puis, au bout de quelques autres moments, agissant au nom de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France ; et de tout cela elle voulut qu’un acte solennel fût dressé par écrit.
III. Authenticité et importance du fait.
Le clerc de Martin V ne parle pas du sacre, ni même de la campagne de la Loire, pas plus que Jacques Gelu ou Gerson. Ces grands événements n’étaient pas encore accomplis, ou la nouvelle n’en était pas arrivée à Rome.
Cependant l’on voit comment l’historien était d’ailleurs exactement renseigné sur la vie et les habitudes de la jeune fille, et avec quelle réserve il s’avance. C’est qu’à partir de la levée du siège d’Orléans, le nom de l’héroïne remplissait la Chrétienté.
Le fait si piquant, par lequel l’auteur du Breviarium historiale termine le passage qu’il consacre à l’envoyée du Christ, est trop en harmonie avec la mission et le caractère de Jeanne, pour n’être pas vrai.
La mission de Jeanne était, avant tout, de consacrer par le miracle la royauté de Jésus-Christ au saint royaume de France. Depuis son entrée sur la scène jusqu’à son martyre, la vierge libératrice n’a cessé de le proclamer de cent manières. Elle l’a dit dans sa première entrevue avec le lieutenant du roi à Vaucouleurs ; c’est sa première parole à Chinon, lorsqu’elle salue le gentil Dauphin du titre de locum tenens regis cælorum qui est rex Franciæ ; vous serez lieutenant du roi du ciel qui est roi de France. Elle le répète aux Anglais, au duc de Bourgogne, aux habitants de Troyes ; c’est la signification de son étendard ; elle ne demande à être écoutée et suivie, que parce qu’elle est l’expression singulièrement significative de cette vassalité du roi de France, envers le fils de sainte Marie, comme elle l’écrit.
Qu’elle ait exigé que Charles VII fît un hommage très explicite de sa couronne à Notre Seigneur, à son Seigneur, comme elle disait souvent ; c’est attesté par le duc d’Alençon dans sa déposition, par le trésorier de 59l’empereur Sigismond, Eberhard Windeck, qui écrit :
Quand la Pucelle arriva auprès du dit roi, elle lui fit promettre trois choses : la première, de se démettre de son royaume, d’y renoncer, et de le rendre à Dieu de qui il le tenait59, etc.
Le clerc de Rome nous apprend de quelle manière se fit cette renonciation, cette démission : elle se fait entre les mains de Jeanne, parce que Jeanne est mandataire de Notre Seigneur, et qu’elle pouvait dire et disait en effet qu’il n’y avait de salut qu’en elle, parce que son Seigneur le voulait ainsi60. Ce n’est pas au nom de Charles qu’elle somme Anglais et Bourguignons de lui obéir, c’est au nom du fils de sainte Marie, au nom du roi du ciel. Dépositaire du royaume de France, elle le remet à Notre Seigneur, tanquam donataria regni Franciæ illud remisit Deo omnipotenti, écrit toujours le chroniqueur. Puis, sur l’ordre du ciel, elle investit le vassal qui, par l’acte qu’il vient d’accomplir, a rendu l’hommage réclamé par le suzerain.
Précieuse investiture, elle forme le titre le plus auguste de la vraie légitimité. Rien d’étonnant que Jeanne en ait exigé un acte solennel, signé des quatre secrétaires du roi. Tout solennel qu’il était, cet acte l’était moins que celui par lequel le descendant de Robert le Fort et de Philippe Auguste, l’héritier de Philippe le Bel, devait, en présence de l’univers ébahi, se laisser conduire à la ville du sacre, par la main de la plus humble des filles de son royaume.
Il fallait une charte de cette investiture nouvelle ; l’auteur du Breviarium nous dit comment elle fut rédigée. Si Charles VII et ses successeurs avaient compris, ils auraient fait enchâsser le merveilleux parchemin dans l’or et la soie ; ils l’auraient entouré de pierres précieuses, car ils n’avaient pas dans leur trésor diamant comparable. Ils l’auraient relu et médité tous les jours. Non seulement ils seraient aujourd’hui sur le trône, mais l’univers serait dans les bras de Jésus-Christ, et ce serait la France qui l’y aurait placé.
N’y aura-t-il donc personne qui puisse faire comprendre cette vérité qui les renferme toutes, aux descendants de Hugues Capet et de saint Louis ? Celui qui leur persuadera de la reconnaître, de la proclamer par leurs paroles et par leurs œuvres, les remettra sur le trône, et aura relevé la France et le monde.
L’élite des théologiens faisait des traités sur la céleste apparition, non seulement en France, en Italie, mais aussi en Allemagne. Il nous en reste deux de ce dernier pays.
60Chapitre V Henri de Gorkum et son écrit sur la Pucelle
- I.
- Notice sur Henri de Gorkum.
- Les trois parties de son écrit.
- II.
- Ce que la renommée publie sur la Pucelle.
- But de l’auteur.
- III.
- Six propositions en faveur de la Pucelle.
- Conclusion.
- IV.
- Six propositions contre la Pucelle.
- Conclusion.
- V.
- Remarques sur l’écrit de Henri de Gorkum.
- Il croyait à la divinité de la mission de Jeanne.
I. Notice sur Henri de Gorkum. — Les trois parties de son écrit.
Trithème, dans son Catalogue des hommes illustres et dans son livre des Écrivains célèbres, parle en ces termes d’Henri de Gorkum, un des excellents théologiens de son temps :
Henri de Gorickem (terminaison allemande de notre mot Gorkum) est allemand de nation. Savant docteur en théologie, remarquable commentateur des philosophes de l’antiquité, d’un génie subtil, au langage scolastique, d’une fine dialectique, il enseigna dans l’université de Cologne, et, par son enseignement, ses écrits, ses expositions, s’y acquit une grande réputation de savoir. Des livres qui ne sont pas à dédaigner recommandent son nom à la postérité. De ce nombre sont des conclusions sur les quatre livres du maître des sentences, un volume sur les superstitions, un autre contre les Hussites, un sommaire de saint Thomas, un écrit sur la célébration des fêtes, des sermons et des conférences. Il a fait d’autres ouvrages, abordé divers autres sujets, composé différents traités, qu’il ne nous a pas été donné de lire. Il était dans son éclat sous l’empereur Frédéric III et le pape Pie II, en l’année 146061.
Quicherat, dans la note qu’il consacre à Henri de Gorkum, nous dit que Fabricius cite vingt traités de ce savant professeur, encore ne mentionne-t-il pas celui de la Pucelle.
61Si Henri de Gorkum jetait tout son éclat en 1460, il devait, en 1429, être seulement au début de sa carrière de savant.
Son écrit sur Jeanne d’Arc est daté du mois de juin 1429, encore avant le sacre. Il se compose de trois parties. Dans la première, l’auteur expose ce que la renommée publiait à Cologne de la vierge française, et il indique le but de son œuvre. Ce n’est pas de décider quel esprit anime la Pucelle, c’est de formuler un certain nombre de propositions et de raisons que l’on peut alléguer pour ou contre elle. Dans la seconde partie il avance les propositions qui militent en faveur de la jeune fille. Dans la troisième, celles que l’on peut leur opposer.
Je traduis sur le texte édité par Quicherat62.
II. Ce que la renommée publie sur la Pucelle. — But de l’auteur.
À la gloire de la bénite Trinité, de la glorieuse et toujours Vierge Mère de Dieu, et de toute la cour céleste.
Le Seigneur m’a prise à la suite des troupeaux, et il m’a dit : Va, et prophétise auprès de mon peuple d’Israël (Amos, VII, 15). Peuple d’Israël est un nom qui, au sens spirituel, peut convenablement être appliqué au peuple de France ; il est notoire que la foi et la pratique du christianisme ont toujours fleuri dans son sein.
Le fils du roi de ce peuple a été abordé par une adolescente, fille d’un berger, et qui elle-même, dit-on, avait gardé les troupeaux. Elle se dit envoyée de Dieu pour ramener le royaume à l’obéissance de ce prince.
Pour ne pas paraître téméraire dans ses promesses, elle les confirme par des signes surnaturels, tels que lire dans le fond des cœurs, annoncer des événements futurs et contingents.
On dit qu’elle porte les cheveux courts à la manière des hommes. Voulant accomplir les actes de la vie guerrière, elle prend les vêtements et l’armure des guerriers et monte ainsi à cheval.
À cheval, son étendard en mains, elle se montre d’une habileté merveilleuse pour disposer en capitaine consommé de l’armée qu’elle commande. Dès lors aussi, ses soldats sont enflammés de courage, tandis que la frayeur s’empare de ses ennemis, comme s’ils étaient dénués de force.
Descendue de cheval, reprenant son costume ordinaire, elle devient la simplicité même ; on dirait un innocent agneau, tant elle est étrangère aux affaires du siècle.
62On la donne comme ayant toujours vécu dans la chasteté, la sobriété, la continence et la piété, prohibant les massacres, les rapines et toute violence contre ceux qui veulent se ranger sous l’obéissance légitime.
Aussi, à la suite de semblables merveilles, les villes les plus fortes, les châteaux se soumettent au fils du roi et lui promettent fidélité.
Si ces faits sont vrais, plusieurs questions se posent et sollicitent pour leur élucidation les lumières des doctes, ainsi par exemple :
La Pucelle appartient-elle à notre nature, ou serait-ce un personnage supérieur qui en a revêtu les dehors et les apparences ?
Ce qu’elle fait peut-il être expliqué humainement, ou faut-il y voir la présence d’un agent supérieur ?
Dans cette dernière hypothèse, cet agent est-il bon, est-il mauvais ?
Quelle foi ajouter à ses paroles ? Ses œuvres doivent-elles être louées comme divines, ou réprouvées comme démoniaques et séductrices ?
Ces questions divisent les esprits ; c’est pour fournir aux deux solutions des arguments tirés des saints livres, que cet écrit a été composé. Il ne décide rien, il rapproche, et sans résoudre le problème, il met en face les raisons des deux partis, provoquant de plus doctes à une intelligence plus approfondie de la matière.
Que l’on se rappelle cependant que pour bien asseoir une opinion il faut être fixé sur la conduite, les paroles, les œuvres et la vie de cette jeune fille, l’avoir observée tant en particulier qu’en public, sans négliger aucune circonstance de son existence. Il faut savoir aussi si l’événement a toujours été conforme à ses révélations et à ses prédictions.
Dans les assertions qui vont suivre, je suppose la vérité de ce que la renommée a publié dans nos contrées, d’après le témoignage de plusieurs hommes dignes de foi.
III. Propositions en faveur de la Pucelle Six propositions en faveur de la Pucelle, et leur conclusion.
I. — Il faut affirmer que le personnage est une vraie jeune fille, appartenant réellement à l’espèce humaine.
Cette proposition est évidente. Ce n’est pas seulement la philosophie qui répète que par les opérations on connaît l’être ; c’est le Sauveur qui nous enseigne que c’est par les œuvres que nous devons en juger. Cette jeune fille se montre constamment conforme aux autres dans les actes qui constituent la vie humaine : parler, avoir faim, manger, boire, veiller, dormir, et semblables nécessités. Qui par suite oserait dire qu’elle n’appartient 63pas à la nature humaine, tout comme les autres personnes, qu’à ces signes nous disons être de notre espèce ? Donc, etc.
II. — La prophétie et les miracles ont été disposés pour les temps qui ont précédé la venue de Jésus-Christ, et pour les premiers temps de l’Église naissante.
C’est l’exposition des saints docteurs, qui en donnent pour raison que tout l’Ancien Testament était destiné à figurer par avance la venue du Christ et l’état à venir de son corps mystique, l’Église. On voit aussi plusieurs prophètes dans la primitive Église. Les mystères de notre religion, prêches alors pour la première fois, dépassant toute intelligence humaine, devaient pour être crus recevoir la confirmation d’œuvres miraculeuses. Sans cela Dieu n’eût pas suffisamment pourvu au salut du genre humain ; ce qui a fait dire à saint Grégoire qu’un arbre récemment planté a besoin de plus fréquentes irrigations, pour prendre force en jetant de profondes racines.
III. — Il est assez généralement admis que, dans la suite des âges, Dieu suscite parfois des personnes douées de l’esprit de prophétie et du don des miracles.
C’est le sentiment de saint Augustin dans son livre De la cité de Dieu, et on peut le conclure de la doctrine de saint Grégoire. Il s’appuie sur la parole du Sauveur, qui nous a promis d’être avec nous jusqu’à la consommation des siècles, dirigeant le genre humain par la main de sa Providence, et lui ménageant pour le sauver des moyens opportuns. S’il n’a pas circonscrit sa puissance dans la sphère des Sacrements, il ne l’a pas non plus circonscrite dans un lieu, un temps, ou un ordre de personnes. Loin de là ; nombreuses sont ses miséricordes, et sa Providence ménage au genre humain les secours et les remèdes adaptés aux divers besoins.
Non, s’écrie Isaïe, le bras de Dieu n’est pas tellement raccourci qu’il ne puisse tirer du malheur. Alors donc que la manifestation des secrets et l’opération des miracles sont nécessaires pour ranimer le genre humain, dans tel peuple ou dans tel autre, il faut pieusement croire que Dieu ne s’y refuse pas.
IV. — Les écritures nous montrent que le sexe faible et l’innocence de l’âge ont été entre les mains de Dieu des instruments de salut pour les peuples et les royaumes.
Cette proposition se prouve par la parole de l’Apôtre : Dieu a choisi l’infirmité pour confondre toute force. Les exemples abondent : Débora, Esther et Judith amènent le salut du peuple de Dieu ; Daniel enfant est choisi pour délivrer Suzanne ; David adolescent terrasse Goliath : juste dispensation ; on connaît mieux ainsi les largesses de l’infinie miséricorde ; 64l’homme est moins tenté de s’attribuer le bienfait reçu, plus porté à en remercier le dispensateur. C’est ainsi qu’une humble Vierge a procuré la Rédemption de tout le genre humain.
V. — La Sainte Écriture ne nous montre pas des hommes de méchante vie investis d’une mission, sous la forme et la manière que, d’après la renommée, revêt la mission de la Pucelle.
L’évidence de cette proposition ressort de ce que dit l’Apôtre : il n’y a pas d’accord entre le Christ et Bélial ; il n’y a jamais alliance et commerce du Sauveur avec les démons, leurs ministres et leurs membres. Nous voyons, il est vrai, que parfois les méchants ont fait, en passant, quelques prophéties : Balaam a annoncé qu’une étoile sortirait de Jacob ; Saül et Caïphe ont prophétisé ; mais ce n’était pas à la manière de la Pucelle. Celle-ci, toutes les fois que le demande sa mission, use des dons surnaturels, révèle des secrets et manifeste l’avenir ; elle prohibe, comme il a été déjà dit, les meurtres et tous les vices ; elle exhorte à la pratique des vertus et de tout ce qui peut glorifier Dieu.
De même donc que l’esprit de Dieu envoya Joseph en Égypte, pour préparer les voies à son père et à ses frères ; Moïse pour délivrer Israël, Gédéon et les femmes déjà rappelées ; ainsi, il semble raisonnable de compter cette jeune fille parmi les saints personnages spécialement suscités par Dieu, surtout si l’on considère qu’elle est personnellement désintéressée, et qu’elle cherche de tout son pouvoir le bien de la paix. Ce n’est pas là l’œuvre du mauvais esprit, qui est semeur des dissensions et non de l’accord des volontés.
VI. — Le corollaire qui découle presque nécessairement des propositions précédentes, c’est que cette fille est un personnage appartenant réellement à notre humanité, suscité pour accomplir des œuvres plus divines qu’humaines, et qui mérite qu’on adhère à sa parole.
La preuve de cette conclusion se trouve dans les propositions établies. Que ce soit un être de notre espèce, la première proposition le démontre. Dieu ne cessant pas, même de notre temps, de nous aider extraordinairement par des miracles, il n’est pas indigne de sa sagesse de prendre pour instrument une jeune fille innocente, comme cela ressort surtout de la quatrième proposition. Les dons surnaturels résidant d’une manière permanente dans la Pucelle en vue de sa mission surnaturelle ; les moyens qu’elle emploie étant tous avoués par la vertu et l’honnêteté, ainsi qu’il est prouvé par la cinquième proposition ; il semble qu’il faut concéder la proposition sixième qui est celle que nous traitons maintenant.
Rien d’étonnant qu’à cheval elle ait des inspirations qu’elle n’a pas dans son état ordinaire de femme. David aussi pour consulter le Seigneur prenait l’éphod et la lyre ; Moïse faisait ses prodiges la verge en mains, 65parce que, dit saint Grégoire, le Saint-Esprit conforme souvent ses opérations intérieures aux signes extérieurs qui s’y rapportent.
Ces considérations fourniront aux partisans de cette opinion des arguments qu’il leur sera facile d’amplifier et d’étendre.
Cependant, comme il en est qui inclinent à un sentiment contraire, il nous reste à chercher dans la Sainte Écriture des passages propres à étayer leur opinion ; c’est l’objet des propositions suivantes.
IV. Propositions contre la Pucelle Six propositions contre la Pucelle. — Conclusion.
I. — Il se lèvera beaucoup de faux prophètes, qui se donneront comme envoyés par Dieu.
Cette proposition est du Sauveur. Il nous dit : Dans les derniers temps, c’est-à-dire vers la fin de la loi évangélique, plusieurs diront venir en mon nom, et beaucoup seront séduits. Voilà pourquoi l’Apôtre nous avertit que l’ange de Satan se transforme en ange de lumière.
Rien d’étonnant. Dans sa malice, le roi de tous les fils de superbe aspire toujours à usurper les honneurs divins. Dans ce but il envoie ses faux prophètes, parés du nom de la divinité, pour mieux tromper. Donc, etc.
II. — Fréquemment les faux prophètes révèlent les secrets des cœurs, et les événements d’un avenir contingent.
C’est une proposition généralement concédée par les docteurs. En voici la raison : plus une faculté est élevée, plus sont nombreux les objets qu’elle embrasse. L’intelligence des démons est certainement plus élevée que celle des hommes. Par suite bien des choses qui nous sont cachées, ou que l’avenir nous dérobe, peuvent être connues par les esprits mauvais. Instruits par de tels maîtres, les prophètes des démons peuvent les révéler à leur tour. Donc, etc.
III. — Il est difficile, en s’en tenant aux signes extérieurs, de discerner le vrai du faux prophète.
Cette assertion ressort de ce que le don de prophétie ne suppose pas la bonté de la vie et la possession de la grâce ; et de ce que les prophètes du démon peuvent manifester des choses qui nous sont cachées et qui sont dans l’avenir ; il y a ainsi plusieurs points d’identité entre les vrais et les faux prophètes. Si quelquefois les faux prophètes prédisent le faux, ils savent pallier leur dire, en détournant le sens de leurs paroles, en alléguant les vrais prophètes qui ont parfois annoncé des choses qui ne sont pas 66arrivées. Tels, les prophètes Isaïe et Jonas. Voilà pourquoi l’Apôtre nous avertit de ne pas croire à tout esprit, de les éprouver pour savoir s’ils viennent de Dieu ; nous insinuant par là qu’il est difficile de faire le discernement entre les bons et les mauvais. Donc, etc.
IV. — Il n’est pas vraisemblable que maintenant, sous la loi de grâce, Dieu suscite des envoyés extraordinaires, dans un but de prospérité temporelle.
Cette proposition peut se déduire d’une doctrine familière à saint Augustin : les biens de la vie présente, surtout en ce temps de la loi de grâce, sont départis indifféremment aux bons et aux méchants, aux justes et aux pécheurs. Dieu ne veut pas que les bons attachent leur cœur à ces biens éphémères, dont les méchants aiment à se parer ; il veut leur faire considérer quels biens il réserve à ses amis dans la vie future, lui qui dans la vie présente donne si largement à ses ennemis les biens du temps. Une mission extraordinaire ayant pour objet de procurer et de prophétiser une félicité temporelle, qu’il nous est ordonné de mépriser, semble peu vraisemblable. C’était différent dans l’Ancien Testament, où le peuple servait Dieu pour ces biens temporels : on y voit parfois de semblables missions.
V. — Cette Pucelle viole deux défenses de la Sainte Écriture.
Cette proposition est évidente : au chapitre XXII du Deutéronome, la loi interdit aux femmes de porter le vêtement des hommes, et l’Apôtre leur défend de se raser la tête à la manière de l’homme. On dit que la Pucelle fait tout le contraire.
À première vue, il semble contraire à la décence imposée aux jeunes filles, de voir une adolescente chevaucher avec un costume viril ; Dieu aimant la modestie, il y a une sorte de dérogation à la sainteté d’une mission divine, de dépouiller le sexe féminin, pour se donner l’extérieur du premier sexe.
Une telle conduite semble peu en harmonie avec une mission prolongée. Une mission prolongée suppose la présence familière du Saint-Esprit sanctifiant l’âme, selon cette parole du Sage (VI) : La sagesse de Dieu se répand dans les âmes saintes ; elle constitue les amis de Dieu et les prophètes.
Si donc cette jeune fille a reçu une mission prophétique, elle doit posséder une certaine excellence en sainteté et en esprit divin ; il paraît peu décent que semblable personne affecte les dehors d’un homme d’armes du siècle.
L’on ne voit rien de semblable dans l’histoire de Judith et d’Esther. Il est vrai que, pour plaire à ceux avec lesquels elles devaient traiter, elles relevèrent leur parure, mais toujours dans l’ordre de leur sexe.
VI. — On ne peut donc pas démontrer suffisamment que la dite Pucelle 67a reçu une mission particulière de Dieu, que Dieu opère par elle, et qu’on doit croire à ses paroles.
C’est comme un corollaire des propositions précédentes. S’il doit y avoir de nombreux faux-prophètes qui ressembleront aux vrais ; si sous la loi de grâce il n’y a pas de mission extraordinaire ayant pour objet une félicité temporelle ; si dans ses manifestations la jeune fille viole les commandements divins ; comment oser affirmer qu’elle est spécialement suscitée de Dieu, pour opérer les merveilles qu’en publie la renommée ?
L’on voit de quelles couleurs les partisans de cette opinion peuvent revêtir leur manière de voir, combattre leurs adversaires ; et trouver dans ce qui a été dit de quoi creuser plus profondément.
J’ai voulu rapprocher les raisons des sentiments opposés, pour les présenter à ceux qui seront appelés à examiner le cas présent, ou d’autres cas semblables ; pour les mettre en état de répondre à ceux qui agitent ces questions ; et cela toujours pour la gloire de Dieu, qui règne et est béni dans tous les siècles. Amen.
V. Remarques sur l’écrit de Henri de Gorkum. — Il croyait à la divinité de la mission de Jeanne.
Tel est le traité d’Henri de Gorkum, court et plein. Il présente les raisons contre la Pucelle, avec une force à laquelle les bourreaux de Rouen n’ajouteront que des allégations pleines d’imposture.
Cependant le professeur de Cologne était loin, à ce qu’il semble, de l’état de doute supposé par son écrit. La conclusion défavorable à la Pucelle est exprimée en termes qui nous montrent ce qu’il pensait de ses objections ; ce ne sont que des raisons apparentes, elles manquent de solidité, partem suam colorare possint. Le discernement des esprits est difficile, il est vrai, mais l’Apôtre ne nous commanderait pas de le faire, s’il était impossible. C’est inutilement que Dieu enverrait des thaumaturges et des prophètes, si l’on ne pouvait pas les distinguer des contrefaçons sataniques. Le théologien de Cologne le savait parfaitement.
Gerson avait déjà répondu à l’objection que Dieu n’envoie pas des messages de miracle pour une prospérité temporelle. Cette prospérité n’étant que la sécurité de chaque jour est moralement nécessaire au grand nombre, pour mener une vie chrétienne, et saint Paul veut que les fidèles sollicitent de Dieu ce bienfait. Gelu, le clerc de Martin V sont encore montés plus haut, quand ils ont vu dans le relèvement de la France le relèvement de la foi, et dans ses abaissements l’abaissement de la Chrétienté entière. À quatre siècles de distance, ils pensaient comme Joseph de Maistre, qui, ruiné par la révolution française, écrivait au lendemain de la confiscation 68de ses biens, le 23 octobre 1794 :
Je vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacres, l’abrutissement irréparable de l’espèce humaine, et, ce qui vous étonnera beaucoup, une plaie mortelle pour la religion.
Henri de Gorkum voyait certainement les raisons qui autorisaient Jeanne à porter des vêtements virils ; non moins que les théologiens entendus à la réhabilitation, il les eût exposées pour réfuter ceux qui couvrirent de ce prétexte une inique sentence. Contraste frappant ; il rappelle que pour donner le vertige à des regards qu’elles voulaient maîtriser, Judith et Esther relevèrent par des atours l’éclat de leur visage ; c’est un motif tout contraire qui a inspiré la Judith française, quand elle a pris des vêtements d’homme ; elle ne voulait pas attirer les regards. Sans vouloir déprimer les héroïnes juives, qui ne voit qu’en ce point c’est l’héroïne française et chrétienne qui l’emporte en pudeur et en chasteté ?
Le docteur de Cologne suppose que Jeanne ne portait le costume masculin que dans les batailles. C’est une erreur. Elle le revêtit à son départ de Vaucouleurs, et elle le porta jusqu’à la semaine qui précéda son martyre. Il se trompe encore lorsqu’il pense que l’inspiration ne venait à la Pucelle que lorsqu’elle était à cheval ; elle en était favorisée toutes les fois que sa mission le demandait. Il ne semble pas néanmoins qu’elle connût longtemps à l’avance la spécification des détails, que l’esprit de Dieu devait lui révéler au moment où la nécessité s’en ferait sentir. Dans son interrogatoire, elle parle du signe qu’elle donna au roi, de la révélation des secrets, comme si ces secrets lui avaient été seulement révélés lorsqu’elle priait dans la chapelle du château, en attendant d’être introduite. Les voix lui avaient promis un signe : lequel ? elle devait s’en remettre à leur conduite et multiplier ses actes de foi et d’abandon pour accroître ses mérites.
Un autre clerc allemand écrivait sur Jeanne en même temps qu’Henri de Gorkum. Celui-là n’hésitait pas, même en apparence, sur la divinité de la mission de la Pucelle. Il est connu sous le nom de clerc de Spire.
69Chapitre VI Le double écrit du clerc de Spire sur la prophétesse de France
- I.
- Le clerc de Spire.
- Chaos de son double écrit sur Jeanne.
- II.
- Curiosité que Jeanne excite partout.
- La prophétesse française rapprochée des anciennes sibylles.
- L’Angleterre et la France comparées.
- Pourquoi le royaume de France est relevé par une Pucelle.
- Prophéties de prédestination et de commination.
- Faux racontars sur Jeanne.
- Pourquoi elle ne prophétise que sur la France.
- III.
- Jeanne est autorisée à porter des vêtements virils.
- Elle n’est pas adonnée à la magie.
- Diverses prophéties faussement attribuées à Jeanne.
- Accord universel pour proclamer sa sainteté.
I. Le clerc de Spire. — Chaos de son double écrit sur Jeanne.
Quel est ce clerc de Spire dont parlent à l’envi les histoires de Jeanne ? L’on ignore jusqu’à son nom. Il a fait un double travail sur l’héroïne ; le premier doit être du mois de juin ou de juillet, puisque la fin du second est datée du 17 septembre 1429.
Ce second rouleau, comme il l’appelle, rotulus, est soumis au vénérable seigneur et protecteur, maître Pierre Grembach, custode de l’église extra muros de Saint-Germain de Spire, vicaire-général de vénérable père en Dieu et seigneur Raban, évêque de la même ville.
Sybilla Francica, la prophétesse française est le titre du double mémoire ; c’est dire que l’auteur envisage surtout dans la Pucelle le don de prédire l’avenir et de pénétrer des secrets inconnus aux autres hommes. Il avoue que l’on ne trouvera pas dans son œuvre le parfum cicéronien et il n’a que trop raison. Le parfum n’existe ni dans le choix des mots, souvent impropres jusqu’à être inintelligibles, ni dans la construction de la phrase surchargée d’incises étrangères à l’idée principale, ni dans l’ensemble de la composition, vrai fatras où l’auteur accumule tout ce qu’il sait ou croit savoir, la Bible, l’astrologie, le droit canon, les lois civiles, l’histoire et les anecdotes personnelles.
C’est une composition informe, telle qu’on en trouve dans tous les genres de littérature, même dans la scolastique. De tous les mémoires 70composés sur la merveilleuse jeune fille, c’est incontestablement le plus défectueux. Serait-ce pour cela qu’il est le plus souvent et parfois le seul cité ?
Je n’entreprendrai pas l’analyse de ces incohérences accrues encore par les fautes des copistes, dit Quicherat. J’extrais du fouillis ce qui me paraît offrir quelque intérêt63.
II. Curiosité que Jeanne excite partout. — La prophétesse française rapprochée des anciennes sibylles. — L’Angleterre et la France comparées. — Pourquoi le royaume de France est relevé par une Pucelle. — Prophéties de prédestination et de commination. — Faux racontars sur Jeanne. — Pourquoi elle ne prophétise que sur la France.
Il n’est bruit, dit l’auteur, que de la prophétesse de France ; tous louent sa vie, le peuple la regarde comme une sainte ; habile à la guerre, elle prédit l’avenir. On interroge les prêtres, on est dans la stupeur. Le clerc, pour satisfaire aux obligations que lui impose son titre d’ecclésiastique, veut donner au public une réponse qu’il a récemment faite en particulier.
Oui certes, il y a en France une prophétesse, ou, comme il dit, une sibylle.
Sibyllam esse in regno Francico non dubito.
Saint Jérôme compte dix sibylles. 1° La sibylle de Perse. Elle annonçait aux juifs captifs le rétablissement de leur royaume, la prophétesse de France fait la même prédiction pour la maison de France. 2° La sibylle de Libye. Elle a fait d’admirables prédictions sur la naissance du Verbe Incarné, et prophétisé que dès lors les hommes entreraient en participation de la nature des dieux. Ce qui a été vérifié dans les apôtres. Au noble royaume de France, notre prophétesse conduit les armées pour délivrer les Français des envahisseurs qui occupent leur pays. 3° La sibylle de Delphes. Elle prophétisait avant la destruction de Troie, dont la ruine devait être suivie de la fondation de Rome. Ainsi les Anglais expulsés, Paris sera recouvré et le royaume des Francs consolidé entre les mains du Dauphin. 4° La sibylle d’Érythrée, la plus fameuse de toutes. Elle a prophétisé en termes très clairs et le règne du Christ et la destruction de la nation juive ; notre prophétesse a annoncé en termes très clairs bien des événements concernant le Dauphin, roi des Francs, événements les uns déjà vérifiés et accomplis, les autres réservés à l’avenir. 5° La sibylle de Samos a prédit qu’il n’y aurait qu’un roi sur la terre ; la nôtre, qu’il n’y en aura qu’un en France, sans intervention d’Anglais. 6° La sibylle de Cumes, si fameuse dans Virgile et dans Lucain. Elle offre à Tarquin neuf livres, dans lesquels se trouvait la législation des Romains. Celle de France, une fois le Dauphin couronné roi, lui donnera les conseils les 71plus sages pour la conservation, le gouvernement et la prospérité du royaume. Sa mission terminée, elle sortira du royaume, servira Dieu dans l’humilité et son nom aura plus d’éclat encore dans la mort que dans la vie : prédiction du clerc allemand que l’événement devait vérifier, quoique bien autrement qu’il ne l’annonce. Il continue : 7° La sibylle d’Hellespont qui inspira Solon, législateur d’Athènes, et inventa ou compléta les vingt-quatre lettres de l’alphabet. Notre sibylle fera siéger le parlement à Paris. Là, justice sera rendue à chacun ; les lois seront plus fidèlement observées ; de vénérables docteurs y enseigneront les lettres divines et humaines.
Pour abréger, dit-il, l’auteur ne parlera pas des autres sibylles. Chacun voit combien le nom de prophétesse (sibyllæ nomen) convient à notre petite vierge (virguncula, viergette).
Dieu, qui opère diversement dans le monde, aime à choisir le sexe faible pour lui faire ses révélations, afin que les puissants comprennent qu’un bras plus puissant est étendu au-dessus de leur tête.
Le clerc allemand est pour la France contre l’Angleterre. Il est indigné de la morgue des Anglais, de l’injustice de leur domination sur la France dont, dit-il, le droit les constitue les vassaux.
La nation française est pieuse, elle a donné le jour à de nombreux docteurs très profonds ; la nation anglaise est barbare ; elle a massacré beaucoup d’hommes saints, même de ceux qui lui appartenaient. Quoi d’étonnant qu’elle meurtrisse des étrangers, quand elle n’épargne pas ses propres enfants64.
L’auteur cite encore comme exemple du don de prophétie concédé aux femmes sainte Hildegarde, sainte Brigitte.
Ayant ainsi établi que la présence d’une prophétesse en France n’offre rien d’inouï, il en vient à l’objet des prophéties de la Pucelle. Dans l’Ancien Testament, les prophètes étaient surtout des hommes ; le plus souvent ils étaient suscités pour faire entendre des menaces. Dans le nouveau, ce sont principalement des femmes ; c’est que les prophéties sont principalement pour consoler, et les femmes, sexe naturellement compatissant, sont plus propres à en être l’organe.
Le noble royaume de France en est venu à la ruine par la surabondance des choses nécessaires à la vie, par les querelles qu’y a suscitées la beauté d’une femme (Isabeau de Bavière). Pour qu’il y ait correspondance entre l’ordre de la chute et celui de la restauration, c’est une vierge, mais d’une vie humble, toute dévouée à Dieu, qui le relève. La France enorgueillie de sa force, de sa richesse, de sa sagesse, a été jetée si bas, qu’elle ne 72peut pas se relever d’elle-même. Dieu la relève visiblement pour qu’elle soit plus sage à l’avenir, et qu’elle révère celui qui veut que la paix règne parmi ses créatures raisonnables.
Oui, la petite vierge française est prophétesse. Elle en a tous les caractères. Ici notre auteur rappelle une distinction familière aux théologiens, mais beaucoup moins aux lecteurs ordinaires, distinction qui reviendra dans les autres mémoires et qu’il faut brièvement expliquer.
Les théologiens distinguent la prophétie qu’ils nomment de prédestination, et celle qu’ils nomment de commination. La première est absolue, et se réalisera certainement ; la seconde est conditionnelle ; elle signifie que si les causes actuellement en action ne changent pas, tel événement arrivera certainement. Quand le prophète Michée annonçait que le Messie naîtrait à Bethléem, quand Isaïe prédisait qu’il naîtrait d’une vierge, ils faisaient des prophéties de prédestination ; lorsque Jonas annonçait à Ninive que dans quarante jours elle serait détruite, c’était une prophétie de commination ; il voulait dire que les iniquités dont elle était chargée étaient telles que, si la pénitence ne les détruisait pas, Ninive serait renversée dans quarante jours. La pénitence détourna le fléau. Isaïe fit une prédiction semblable à Ézéchias, quand il lui dit qu’il allait mourir de la maladie qui le clouait sur son lit ; il faisait une prophétie de commination. Le saint roi pria d’une manière si touchante, que le même prophète lui annonça de la part de Dieu que sa vie était prolongée de quinze ans.
Au lieu d’une menace, on peut, enseignent les théologiens, supposer une promesse que Dieu fait, en exigeant certaines conditions à remplir de la part de ceux qui doivent en bénéficier. Si la condition n’est pas remplie, le bien prophétisé ne sera pas accordé.
D’après le clerc de Spire, Jeanne faisait des prophéties de prédestination et de commination. Gerson, on l’a vu, supposait la même chose, sans employer ces termes scientifiques. Tant qu’elle ne fait que des prophéties de prédestination, enseigne le clerc allemand, les Français l’écoutent et la suivent ; mais, continue-t-il, j’ai une violente présomption que lorsque ce sera le temps des prophéties de commination, la prophétesse, quoique divinement envoyée, ainsi que l’atteste sa vie, la prophétesse perdra de son autorité. Elle ne sera plus écoutée, elle sera, je crains fort, bannie et exilée, et la France comme la nation juive amassera contre elle un trésor de colère.
Tout n’est pas faux dans cette conjecture du théologien d’outre-Rhin, et la véritable histoire de la libératrice atteste qu’elle s’est moralement réalisée.
Par quelle voie la prophétesse française obtient-elle ces révélations ? Ici l’extravagant écrivain nous rapporte une anecdote, dont on ne trouve de 73trace que dans son factum ; mais que plusieurs libres-penseurs donnent sur son autorité, comme chose avérée. La Pucelle, dit-il, lit ses prophéties dans les astres, non pas, — c’est lui qui parle, — qu’il faille la ranger parmi les astrologues condamnés par l’Église ; mais en observant les constellations durant le calme des nuits, un instinct divin, ou même une voix extérieure, lui fait voir dans les phénomènes célestes l’expression des mystères qu’elle doit révéler.
Il prétend qu’il y a plus d’un an, un religieux Prémontré, français, qu’il a rencontré dans un lieu qu’il nomme Loudaya (Laon ou Lauda dans le grand-duché de Bade), lui a raconté qu’elle aimait la nuit à contempler le ciel. Récit qui porte sa réfutation avec lui-même. La Pucelle, en 1429, n’était sur la scène que depuis cinq mois ; elle était inconnue au mois de juillet 1428 ; les religieux ne s’occupaient pas d’elle, moins encore que Baudricourt qui l’avait traitée de folle, alors qu’elle se présenta à lui pour la première fois, vers le 13 mai de la même année. Si elle avait eu pareille habitude, les bourreaux de Rouen n’eussent pas manqué de le relever ; il n’y a pas dans le procès un mot qui y fasse allusion.
On se demande, dit notre allemand, pourquoi la prophétesse ne parle que de la France. C’est, répond-il justement, que pour les prophètes, Dieu n’ouvre pas tout le livre de l’avenir ; ils n’ont chacun qu’un nombre déterminé d’événements à prédire, ainsi qu’on le voit par les prophètes de l’Ancien Testament. La petite vierge n’est envoyée que pour la France.
Tels sont les points qui m’ont paru devoir être extraits dans le premier mémoire, des hors-d’œuvre où ils sont noyés.
III. Jeanne est autorisée à porter des vêtements virils. — Elle n’est pas adonnée à la magie. — Diverses prophéties faussement attribuées à Jeanne. — Accord universel pour proclamer sa sainteté.
Le second est encore plus incohérent. L’auteur y répond à deux objections que l’on faisait contre la Pucelle : elle porte des vêtements d’homme, ce qui est défendu aux femmes par le Deutéronome ; elle use de moyens magiques.
Il réfute la première objection, en répondant que la loi était portée dans le Deutéronome, pour détourner les Juifs de prendre part aux fêtes païennes où se faisaient pareils travestissements, notamment dans les fêtes de Mars et de Vénus. La convenance, il est vrai, prescrit aux femmes un vêtement qui leur soit propre ; cependant, dit saint Thomas, une cause raisonnable, la nécessité, le besoin de se dissimuler, autorisent à s’en écarter. Saint Jérôme nous raconte l’histoire de saint Marin ; c’était une petite fille que son père avait introduite, sous des vêtements de garçon, dans le monastère 74où il voulait être gardé comme moine. L’enfant y grandit, y vécut, réputée par tous appartenir au sexe masculin. La mort seule fit connaître la vérité ; l’Église l’honore sous le nom de saint Marin.
C’est dans la réfutation de la seconde objection que le clerc de Spire donne libre cours à son talent de divagation. Il disserte longuement sur les diverses espèces de magie, sur leurs procédés, mêlant des histoires burlesques, se donnant comme ayant été témoin de plusieurs ; le tout en style impossible. Tout cela échappe à la traduction et à l’analyse.
Je recueille quelques-uns des traits par lesquels il prouve que la Pucelle n’est pas adonnée à la magie. Tout le monde est d’accord en France pour louer l’esprit de foi de la petite vierge. Il éclate dans les offices divins ; elle est pleine de respect pour les sacrements ; toute sa conduite est digne d’éloge ; c’est au nom de la religion qu’elle a tout accompli et qu’elle compte tout mener à terme ; elle commence ses œuvres les plus grandes, elle les achève, au nom de la très sainte Trinité ; elle veut une paix ferme ; elle est amie de la justice, des pauvres dont elle soulage l’indigence ; on ne voit en elle aucun amour des richesses, des vanités du monde, ou des pompes du siècle. Si elle était adonnée aux superstitions, on en verrait percer quelque chose dans sa conduite ; on surprendrait chez elle des images, des représentations, des figures suspectes ; elle offrirait au diable des sacrifices et des prières.
Peut-être que l’on pourrait lui reprocher de se faire enfant avec les enfants qu’elle aime, dit-on, beaucoup… Je pense cependant, sauf plus ample information, que tout ce qu’elle accomplit se fait par disposition divine.
D’après le clerc de Spire, Jeanne aurait prédit que Charles, une fois sacré, régnerait 20 ans ; que son fils, alors âgé de six ans, depuis Louis XI, serait le monarque le plus glorieux, le plus honoré et le plus puissant, qui, depuis Charlemagne, eut régné en France. Il est le seul à mentionner ces prophéties que l’événement ne devait pas justifier. Charles VII, après avoir été sacré à Reims, a régné plus de trente ans ; et si, depuis Charlemagne, aucun roi de France n’a possédé en effet autant de puissance que le restaurateur de notre unité nationale, Louis XI ; il n’est pas vrai de dire qu’il l’emporte en gloire sur saint Louis et Philippe-Auguste.
Rien d’étonnant que la renommée mêlât quelques faussetés aux merveilles inouïes qu’elle racontait à l’Europe ébahie. Il y avait loin alors de la Loire au Rhin. Au 17 septembre, Charles VII était sacré depuis deux mois. Le clerc de Spire l’a ouï dire ; il ne se croit pas cependant assez sûrement informé, pour regarder le fait comme indubitable. Aussi pour lui comme pour Jeanne, comme pour Æneas Sylvius, Charles n’est encore que le Dauphin, ou le fils du dernier roi.
75Un point sur lequel la renommée ne varie pas, c’est la sainteté de la jeune fille. Aucun des auteurs dont je viens d’analyser les mémoires n’a vu la Pucelle ; tous en parlent sur les récits qui leur ont été faits ; leurs sources d’informations sont différentes ; ils habitent des contrées éloignées les unes des autres : Rome, Cologne, Embrun, Spire, Lyon. Tous nous font un même portrait des vertus de l’héroïne ; ils parlent comme les docteurs de Poitiers qui l’ont vue, entendue, observée, interrogée. En elle on ne trouve point de mal ; on n’y trouve que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse.
76Chapitre VII La Pucelle et le clergé du parti français
- I.
- Enthousiasme religieux du parti français.
- On en fait un crime à la martyre.
- Prière liturgique pour le succès des armes du roi.
- II.
- Consternation du parti français à la nouvelle de la captivité.
- Lettre de Gelu à Charles VII.
- Oraisons pour la délivrance, processions de pénitence.
- III.
- Correspondance de Regnault de Chartres avec les habitants de Reims.
- Le berger du Gévaudan.
- Réflexions.
I. Enthousiasme religieux du parti français. — On en fait un crime à la martyre. — Prière liturgique pour le succès des armes du roi.
Tous les royaumes de la Chrétienté étaient dans la stupeur : omnia christianorum regna stupebant, écrit un savant contemporain étranger, le dominicain Jean Nider65. On venait en France pour s’assurer d’un fait tel que, comme nous l’a dit l’auteur de l’abrégé de l’histoire du monde, les annales humaines n’en avaient pas enregistré de semblable. Quel ne dut pas être et quel ne fut pas l’enthousiasme du parti français ! Il créa l’armée qui, en quelques semaines, conquit la Champagne et l’Île-de-France, et eut chassé l’Anglais, sans les ténébreuses menées de La Trémoille, et de ceux qui s’engraissaient des malheurs de la France.
Un des griefs que le sanhédrin de Rouen chercha à échafauder contre Jeanne fut tiré des hommages qu’elle recevait dans son parti. Elle confesse qu’elle avait grand-peine à se dérober à ceux qui voulaient lui baiser les mains, que les femmes faisaient toucher leurs anneaux à son anneau. Elle se soustrayait de tout son pouvoir, dit-elle, à tous ces honneurs, et ne faisait d’exception que pour les pauvres qu’elle n’eut jamais le courage d’écarter. La dame Régnier de Bouligny, qui avait eu l’honneur de lui donner l’hospitalité à Bourges, raconte que les femmes présentaient à la céleste envoyée des objets pieux à toucher. Jeanne riait, et se tournant vers son hôtesse, elle lui disait :
— Touchez-les, vous ; ce sera aussi bon que si c’était moi66.
77Les tortionnaires de Rouen lui demandèrent si les hommes de son parti n’avaient pas composé des offices, une messe et des oraisons en son honneur. Elle répond n’en savoir rien, qu’en tout cas ce n’est pas de son commandement, et que s’ils ont prié pour elle, il ne lui semble pas que ce soit un mal.
— Croient-ils que vous soyez envoyée de Dieu, ajoute-t-on ?
— Je n’en sais rien, repart-elle, je m’en rapporte à leur cœur ; s’ils le croient, ils ne sont pas abusés ; car je le suis, qu’ils le croient ou ne le croient pas67.
Ils le croyaient et les accusateurs n’en doutaient pas ; témoin le promoteur d’Estivet qui disait dans son réquisitoire du 28 mars :
— Jeanne par ses impostures a tellement séduit le peuple catholique, qu’en sa présence, plusieurs l’ont vénérée comme une sainte ; ils la vénèrent encore comme telle, puisqu’ils prescrivent dans les églises des messes et des collectes à son honneur. Ils la disent plus grande que tous les saints du ciel, la bienheureuse vierge Marie exceptée ; ils érigent ses statues et ses images dans les basiliques ; portent sur eux ses médailles, comme on le fait à l’honneur des saints canonisés par l’Église ; on prêche publiquement qu’elle est l’envoyée de Dieu, un ange plutôt qu’une femme. Autant d’atteintes portées à la religion chrétienne, excès de scandales tournant au détriment des âmes68.
L’accusée répond à ces inculpations :
— Quant au commencement de l’article, j’en ai autrefois répondu ; et quant à la conclusion, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.
Ces venimeuses accusations tombaient sur le clergé du parti français, et nullement sur Jeanne ; le clergé seul pouvait, dans les offices publics, rendre à une personne vivante les honneurs dont d’Estivet fait un crime à l’accusée. C’eût été un excès dont rien ne prouve qu’il se soit rendu coupable. Que dans la chaire on ait célébré Jeanne comme l’envoyée de Dieu, c’est fort croyable ; la Chrétienté entière le proclamait ; les faits le disaient plus haut encore. A-t-on exposé ses statues dans les églises, comme celles d’une sainte, frappé et distribué des médailles comme on frappe et l’on distribue les médailles de ceux auxquels on rend un culte public ? il le faudrait pour que d’Estivet eut pu mettre en cause, non la Pucelle, mais bien ses frères honorés du sacerdoce, le clergé du parti français ; rien ne le prouve. L’on ne possède malheureusement que peu ou point de statues et de médailles de la libératrice, remontant aux années de sa vie. Il est manifeste qu’on ne rend pas un culte religieux et public à tous ceux dont on grave les traits sur le marbre ou le bronze, ces effigies fussent-elles exposées dans l’Église.
78Ce qui est certain, c’est que des oraisons ont été composées, et pour le succès de la mission de Jeanne et pour sa délivrance. Quicherat, après Buchon, a publié les prières suivantes, qui aujourd’hui même seraient liturgiquement irréprochables.
Antienne. Nos ennemis se sont rassemblés, et ils se glorifient dans leur force. Seigneur, brisez leur puissance ; mettez-les en déroute, afin qu’ils connaissent que vous êtes le seul qui combattez pour nous, ô notre Dieu.
V. Seigneur, remplissez-les de frayeur, et confondez leur audace. — R. Qu’ils tremblent jusqu’au fond de leur être.
Oraison.
Ô Dieu, auteur de la paix, qui sans arc et sans flèche broyez les ennemis de ceux qui espèrent en vous, secourez-nous, nous vous en supplions ; prenez en pitié notre adversité. Vous qui avez délivré votre peuple par la main d’une femme, faites que Charles notre roi lève par vous un bras victorieux ; qu’il puisse vaincre maintenant des ennemis qui se confient dans leur multitude, se glorifient dans leurs flèches et leurs lances ; et qu’enfin un jour, avec le peuple qui lui est confié, il repose auprès de vous qui êtes la voie, la vérité et la vie. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ69.
L’allusion est bien claire : elle l’est plus spécialement dans le verset : remplissez-les de frayeur et confondez leur audace
, dans le répons : qu’ils soient ébranlés dans le fond de leur être
. La présence de la Pucelle avait glacé de terreur les soldats anglais. Cette même allusion se trouve encore dans ces mots : Vous avez délivré votre peuple par la main d’une femme.
À la suite de l’oraison on lit ces mots :
Fin de la prière pour la Pucelle dans le royaume de France.
Ce qui indique qu’elle se récitait dans tous les pays qui reconnaissaient Charles VII pour leur roi.
II. Consternation du parti français à la nouvelle de la captivité. — Lettre de Gelu à Charles VII. — Oraisons pour la délivrance, processions de pénitence.
Jeanne ne pensait nullement que sa mission finissait à Reims ; ses lettres, ses réponses à Rouen, protestent contre une donnée qui ne doit plus trouver place dans son histoire ; la France pensait comme la Pucelle. 79Lorsque la nouvelle que la libératrice avait été prise à Compiègne, le 23 mai 1430, se répandit avec la rapidité de l’éclair, ce fut dans le parti national une consternation qui n’eut d’égale que la joie de l’envahisseur.
Gelu se hâta d’écrire au roi une lettre dont le père Fornier fait l’analyse suivante :
L’archevêque commence par rappeler au roi les grâces dont le ciel l’a comblé par le bras et le réconfort de cœur d’une fille, qui avait fait tant de prodiges en ses victoires ; il le prie de faire sur lui-même un retour d’esprit, pour voir si quelque offense de sa part n’aurait pas provoqué la colère de Dieu, et ne serait pas la cause pour laquelle il a permis que cette vierge guerrière soit devenue la prisonnière de l’ennemi.
Il recommande que, pour la délivrance de cette fille et le rachat de sa vie, le roi n’épargne ni moyens, ni argent, ni quelque prix que ce soit, s’il ne veut pas encourir le blâme ineffaçable d’une très reprochable ingratitude.
Il lui conseille plus encore, de faire ordonner partout des prières pour la délivrance de cette Pucelle, afin que si ce malheur était arrivé pour quelque manquement du roi ou pour les manquements du peuple, il plaise à Dieu de pardonner70.
Les prières furent commandées ; on peut les lire dans un évangéliaire de la bibliothèque de Grenoble, sur lequel le parlement de cette ville avait coutume de prêter serment. M. Lanéry d’Arc les a publiées en novembre 1886, dans son intéressant travail : Le culte de Jeanne d’Arc au quinzième siècle ; le grand journal catholique, l’Univers, dans son numéro du 2 avril 1887. Ce sont trois oraisons, à réciter à la sainte messe, comme cela se fait dans les grandes nécessités publiques ; elles méritent d’être étudiées.
Les voici :
Dieu tout-puissant et éternel, dans votre sainte et ineffable miséricorde et dans votre admirable puissance, vous avez ordonné à la Pucelle de venir relever et sauver le royaume de France, repousser, confondre et détruire ses ennemis ; et vous avez permis, qu’alors qu’elle vaquait aux œuvres saintes, commandées par vous, elle soit tombée entre les mains et dans les fers de ces mêmes ennemis. Oh ! nous vous en supplions, par l’intercession de la bienheureuse vierge Marie et de tous les saints, accordez-nous de la voir, sans aucun mal, libre de leur puissance, accomplir littéralement tout ce que vous lui avez prescrit par une seule et même mission. Par Notre-Seigneur, etc.
80Secrète.
Père des vertus et Dieu tout-puissant, que votre sacro-sainte bénédiction descende sur cette oblation ; qu’elle excite votre miraculeuse puissance ; qu’à l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, elle garde et délivre la Pucelle, détenue dans les prisons de nos ennemis, et lui donne d’exécuter effectivement l’œuvre que vous lui aviez commandée, par un seul et même acte. Par Notre-Seigneur, etc.
Post-communion.
Écoutez, Dieu tout-puissant, les prières de votre peuple ; par les sacrements que nous venons de recevoir, et à l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, brisez les fers de la Pucelle qui, accomplissant les œuvres ordonnées par vous, a été et est maintenant renfermée dans les prisons de nos ennemis ; que votre divine compassion et miséricorde lui donne d’accomplir, saine et sauve, le reste de sa mission. Par Notre-Seigneur71.
Le clergé du quinzième siècle n’ignorait pas avec quelle réserve il faut procéder, en tout ce qui regarde les prières de l’auguste Sacrifice ; il connaissait l’axiome : la règle de la prière détermine la règle de la foi ; mais à ses yeux, la mission divine de la Pucelle était aussi claire que le jour ; l’on va entendre les ennemis de Jeanne nous dire que c’était la croyance de presque toute l’Église d’Occident.
Il croyait, avec une égale fermeté, que Jeanne n’avait pas encore rempli toute sa mission ; et c’était, on ne saurait trop le redire, la foi de la céleste envoyée elle-même ; mais avec Gerson, avec le clerc de Spire, avec la théologie et le bon sens, le clergé pensait qu’une faveur si unique accordée à la France, demandait et demande encore, de la part des privilégiés, une correspondance en rapport avec la grandeur du bienfait. Consterné par le coup qui interrompit brusquement d’ineffables espérances, il ne désespérait pas de les voir se réaliser, si la pénitence rouvrait la source des faveurs suspendues.
Voilà pourquoi Gelu demandait des expiations. Il s’en fit au moins à Tours. Quicherat a découvert, parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, une histoire inédite de la Touraine par Carreau. Après avoir dit dans quelle consternation la nouvelle de la captivité de Jeanne avait jeté la ville, l’historien ajoute :
On ordonna des prières publiques pour 81demander à Dieu sa délivrance. On fit une procession générale, à laquelle assistèrent les chanoines de l’église cathédrale, le clergé séculier et régulier, tous nus pieds72.
Pourquoi faut-il que, dans le parti national, se soit trouvé un haut dignitaire ecclésiastique et politique, qui se montra plus résigné ? Le président même de la commission qui à Poitiers ouvrit la carrière à la libératrice, Regnault de Chartres, a laissé échapper sur le douloureux événement des paroles qui entachent sa mémoire, et lui sont amèrement reprochées. Il faut savoir les faire connaître.
III. Correspondance de Regnault de Chartres avec les habitants de Reims. — Le berger du Gévaudan. — Réflexions.
Regnault de Chartres, à la suite du sacre, entretint une correspondance active avec sa ville archiépiscopale, pour la maintenir dans la fidélité au roi de France, et la mettre à l’abri d’un coup de main des Anglo-Bourguignons, très désireux de la reprendre. Ses lettres, longtemps conservées, n’existent plus ; le vandalisme révolutionnaire les aura sans doute détruites, comme tant d’autres documents de notre histoire. Elles existaient au dix-septième siècle, lorsque le Rémois Rogier, mort en 1631, donnait un recueil des chartes de Reims, et lorsque le docteur Marlot écrivait une histoire de la métropole de Reims, imprimée en 1679. Tous deux affirment que les originaux se voient dans les archives de la ville ; l’un et l’autre donnent le résumé des lettres, ou de la lettre de l’archevêque, au sujet de la prise de la Pucelle.
Voici la traduction du texte de Marlot :
L’archevêque, dans d’autres lettres, raconte comment la Pucelle, dans une sortie de Compiègne, du côté de Clairoix, pour en déloger Bodon de Noyelle, s’est vue entourée par les Bourguignons, accourus au secours de ce dernier, a été par eux renversée de cheval, prise, et conduite à Marigny ; il dit qu’elle avait mérité ce malheur, parce qu’elle avait une confiance excessive en ses forces et en son propre sens. L’Archevêque ajoute que des montagnes du Gévaudan, du diocèse de Mende, est arrivé récemment au roi un jeune berger, qui se donne comme devant continuer la mission de la Pucelle ; il dit être suscité par Dieu pour aller avec les armées du roi, et que, sans faute, les Anglais et les Bourguignons seront bientôt mis en déroute. Et comme on lui objecte que les Anglais avaient fait mourir Jeanne (elle avait été brûlée à Rouen, ajoute Marlot, le 30 mai, veille de la fête du saint-sacrement, 82sur la place du Marché, en l’an 1431), le berger disait que Dieu l’avait ainsi permis parce qu’elle portait de trop riches habits, et qu’elle s’attribuait à tort la gloire de ses exploits, gloire qui n’est due qu’à Dieu73.
Rogier s’exprime ainsi :
Il (l’archevêque) donne avis de la prise de la Pucelle devant Compiègne, et comme elle ne voulait croire conseil, mais faisait tout à son plaisir ; qu’il était venu vers le roi un jeune pastour, gardeur de brebis, des montagnes du Gévaudan en l’évêché de Mende, lequel disait ni plus ni moins (devoir faire ce) qu’avait fait Jeanne la Pucelle ; et qu’il avait commandement de Dieu d’aller avec les gens du roi ; et que sans faute les Anglais et Bourguignons seraient déconfits, et sur ce qu’on lui disait que les Anglais avaient fait mourir Jeanne la Pucelle, il répondait que tant plus il leur en mécherrait (arriverait de mal) ; et que Dieu avait souffert être prise Jeanne la Pucelle, pour ce qu’elle s’était constituée en orgueil, et pour les riches habits qu’elle avait pris ; et qu’elle n’avait pas fait ce que Dieu lui avait commandé, mais avait fait sa volonté74.
Il fallait reproduire, pour le discuter, le texte d’une accusation tombée de si haut, la seule qui ait été portée contre Jeanne, par des hommes qui ne soient pas manifestement suspects. Et d’abord il ne semble pas admissible, comme le voudrait Quicherat, que nous n’ayons ici qu’une seule et même lettre. Entre le commencement de la captivité de la libératrice et son supplice, il s’écoula une année bien pleine. Comment dans une lettre où la mort est annoncée, la prise de Jeanne serait-elle donnée comme une nouvelle, aux habitants de Reims, qui à raison de leur proximité de Compiègne, des relations particulières qu’ils avaient avec Jeanne, ont dû être des premiers à apprendre et à déplorer la catastrophe ? L’archevêque-chancelier, dit Quicherat, aura dû être trompé par un faux bruit de la mort de la Pucelle ; ou bien il raconte le fait comme un moyen employé pour éprouver le berger. Il paraît difficile d’admettre que l’on ne fût pas informé, à la cour de Charles, de l’état de la prisonnière. L’on verra plus loin que, d’après les ennemis eux-mêmes, on était disposé à ne rien négliger pour amener sa délivrance. Regnault de Chartres eut indiqué que sa mort n’était qu’un bruit ; à plus forte raison, il eut dit que c’était un stratagème pour tenter la fermeté du gardeur de brebis Gévaudannais ; et les abréviateurs l’eussent mentionné. Cette obscurité ne laisse pas que d’infirmer la valeur d’une pièce, autour de laquelle la libre-pensée pousse de grandes clameurs.
Ce n’est pas le lieu de chercher jusqu’à quel degré le chancelier a été le complice du mauvais génie de Charles VII à cette époque, de l’odieux 83La Trémoille. Ce qui est c’est certain, que l’Archevêque, qui était surtout chancelier, avait des raisons de vouloir se justifier auprès des habitants de sa ville épiscopale, au sujet de celle dont il reconnaît la mission divine, jusque dans le document où il l’accuse. Il avait entravé les triomphes de la libératrice, dans des vues peut-être non coupables, mais certainement contre le gré de la céleste envoyée. À la suite du sacre, lorsque les villes s’ouvraient à l’envi devant le roi miraculeusement intronisé, Regnault de Chartres prêta l’oreille aux avances peu sincères du duc de Bourgogne ; il se mit à négocier, et conclut des trêves mal conçues, mal gardées, et que Jeanne avait hautement blâmées, dans une lettre du 5 août, écrite à ces mêmes habitants de Reims. Elle y disait formellement :
… des trêves qui sont ainsi faites, je ne suis pas contente, et je ne sais si je les tiendrai ; mais si je les tiens, ce sera seulement pour l’honneur du roi75.
Toutes ces habiletés diplomatiques finirent par dissoudre, malgré Jeanne, à la suite de l’assaut donné à Paris, la plus patriotique des armées, une armée qui s’équipait elle-même et ne demandait pas de solde, l’armée créée par l’enthousiasme qu’excitait la Pucelle ; elles livrèrent les pays récemment redevenus Français, et en particulier le territoire de Reims, aux déprédations de la soldatesque des deux partis. Le chancelier met-il ses propres sentiments sur les lèvres du berger ? Ces paroles ne sont alors que le ressentiment d’un politique froissé dans son amour-propre. Sont-elles du berger lui-même ? Ce sont paroles d’un halluciné ou d’une dupe. On sait en effet que le pastoureau ne parut dans les armées de Charles VII que pour donner son nom à la débâcle de Gournay, appelée aussi la Journée du berger. Le malheureux y fut pris, conduit à Paris ignominieusement lié sur un cheval, et jeté à la Seine (décembre 1431)76.
Rien n’autorise à croire que l’humilité de la Pucelle a subi une éclipse même momentanée. Cette vertu respire dans ses réponses à Rouen, alliée à la plus intrépide fermeté ; elle est constatée par les mémoires que l’on verra dans la suite, louée par tous les historiens, qui ne sont pas acquis au parti anglo-bourguignon. Regnault de Chartres est en réalité un personnage politique beaucoup plus qu’un haut dignitaire ecclésiastique ; il parut rarement à Reims, et il oublia de surveiller ses suppléants, ou de les nommer, au point que durant quatre ans les saintes huiles ne furent pas consacrées dans la basilique, où fut apportée la sainte ampoule77. 84L’unique prix de service qu’ait demandé Jeanne, c’est l’exemption d’impôts pour Domrémy et Greux, son lieu d’origine ; Regnault de Chartres fatigua les Rémois par ses sollicitations de subsides78 ; Jeanne ne demanda à ses voix que le salut de son âme, Regnault donna à une de ses nièces le comté de Vierzon, qu’il avait acquis au prix de seize-mille livres79.
Ne rien avancer de faux, ne pas taire le vrai, ce sont, ainsi que le rappelait Léon XIII il y a quelques années, les lois fondamentales de l’histoire. À ce tribunal, comme au tribunal de Dieu, chacun doit paraître avec ses œuvres. C’est ce qui nous justifie de rappeler ces faits et ce contraste, qui permettront de réduire à sa valeur l’incrimination du prélat chancelier. Par là aussi seront justifiés les douloureux détails dans lesquels il faut entrer avec le livre qui va s’ouvrir.
Notes
- [6]
Voir, plus loin, c. III.
- [7]
Histoire générale des Alpes maritimes et Cottiennes, par le R. P. Marcellin Fornier, manuscrit inédit, archives de Gap, f° 340, v°. Cf. Annales ecclesiæ Ebredumensis, du même auteur, Bibl. nat., f. latin, 9123, f° 507, circiter.
- [8]
Histoire des Alpes maritimes, f° 340, v°.
- [9]
Histoire des Alpes maritimes, f° 340, v°.
- [10]
Histoire des Alpes maritimes, f° 340, v°.
- [11]
Sur Regnault de Chartres, voir Metropolis Remensis historia, par Guillaume Marlot, t. II, C. XXIII et seq. Gallia Christiana, t. IX, col. 145 et seq. Histoire de l’Église gallicane, t. XVI, p. 294, 334, 389, 424, etc.
- [12]
Sur Turelure, voir Gallia christiana, t. III, col. 1129. Gassendi, Notitia ecclesisæ Diniensis, p. 162. Quicherat, Procès, t. V, p. 471.
- [13]
Gallia christiana, t. II, col. 1198. Cousinot de Montreuil, édit. de Vallet de Viriville, p. 237.
- [14]
Series præsulum magalonensium, Garriel, p. 471, etc.
- [15]
Opera Gersonis, édit. Dupin, t. V, col. 363.
- [16]
Opera Gersonis, édit. Dupin, t. V, col. 68.
- [17]
Gassendi, Notitia ecclesisæ Diniensis, p. 158. Gallia christiana, t. III, col. 1128.
- [18]
Acta conciliorum, Hardouin, t. IX, col. 1137-8, et col. 683.
- [19]
Raynaldi an. 1441, n° 9-13.
- [20]
Histoire de l’église de Meaux, par Dom Toussaint-Duplessis, t. I, p. 292.
- [21]
Gallia christiana, t. VIII, col. 1640.
- [22]
Histoire de Charles VII, t. I, p. 52-53.
- [23]
Latin, 8577.
- [24]
Sur Machet, consulter Historia collegii navarrici, par Launoy, lib. II, passim ; Du Boulay, Historia universitatis Parisiensis, t. V. De claris viris universitatis ad fin. tomi ; L’Écuy, Histoire de Gerson, t. II, p. 381 ; Biographie de Didot ; Histoire de l’Église gallicane, assemblée de Bourges en 1438. Rien ne le fait mieux connaître que le recueil de ses lettres, qui ont le tort d’être mal paginées, et d’être sans date.
- [25]
Procès, t. IV, p. 509.
- [26]
Gallia christiana, t. X, col. 1434. Walding, Ann. min., an. 1423, t. V.
- [27]
Procès, t. III, p. 204.
- [28]
Histoire de la cathédrale de Poitiers, par M. Aubert, t. II, p. 166 ; discours de M. Ledain à la Société des antiquaires, du 29 décembre 1872 ; Radier, Bibl. Histoire du Poitou, t. I.
- [29]
Dictionnaire des familles de l’ancien Poitou, par M. Beauchet-Filleau.
- [30]
Voir, plus loin, liv. VI.
- [31]
Procès, t. I, p. 71, 72, 73.
- [32]
Procès, t. I, p. 171.
- [33]
Procès, t. IV, p. 306.
- [34]
Chroniques de Flandres par De Smet, t. III, p. 406.
- [35]
Procès, t. IV, p. 487.
- [36]
Procès, t. III, p. 391.
- [37]
Voir le texte pur aux pièces justificatives, A.
- [38]
Histoire de Charles VII, par M. de Beaucourt, t. II, p. 181. Chroniques de Flandres, t. III, p. 405. Jacques Gelu, ici même, C. III.
- [39]
Voir la splendide édition des Chroniques du Puy, par M. Aug. Chassaing. Médicis, t. I, p. 144 et suiv.
- [40]
Procès, t. III, p. 101.
- [41]
Jeanne d’Arc à Domrémy, par M. Siméon Luce, XXII, p. 73, supp. V, 286, 287.
- [42]
Fond latin nouveau, n° 10, 018, f° 96.
- [43]
Procès, t. II, p. 434.
- [44]
Jeanne d’Arc sur les autels, p. 120.
- [45]
Procès, t. IV, p. 462-3.
- [46]
Histoire de Charles VII, t. II, p. 94.
- [47]
Pour les faits qui composent la suite de la vie de Gerson, voir L’Écuy, Essai sur la vie de Gerson ; la Biographie ardennaise de l’abbé Bouillot ; les préambules dont Ellies Dupin a fait précéder la belle édition de ses œuvres ; Launoy, Historia Navarrici Gymnasii, lib. IV, c. v ; du Boulay, aux divers événements ici rappelés. Tous ces auteurs, Gallicans effrénés, ne peuvent que fournir le matériel des faits ; il faut se tenir en garde contre leur esprit et leurs appréciations.
- [48]
Histoire de France et des temps modernes depuis l’avènement de Louis XIV, éd. de 1866, p. 63. — L’on peut promettre amplissima collectio à qui voudra faire semblable cueillette dans les jardins universitaires, même les plus renommés.
- [49]
Le père Desirant, De non sequendis errantibus, sed corrigentibus se juxta retractationes Joannis Gersonis, Romæ, 1720.
- [50]
Procès, t. III, p. 298, 306.
- [51]
Procès, t. III, p. 302.
- [52]
Procès, t. III, p. 306.
- [53]
Histoire des Alpes maritimes, f° 331 v°.
- [54]
Histoire des Alpes maritimes, f° 341 v°.
- [55]
Histoire des Alpes maritimes, f° 341 v°.
- [56]
Martène, Thesaurus anecdotorum, t. III, col. 1974, fond latin Cangé 6199, et Histoire des Alpes maritimes, par le P. Fornier, Arch. de Gap. f° 342. v° 344.
- [57]
Latin Cangé 6199 et coll. Dupuy, 639.
- [58]
Procès, t. III, p. 399 :
Rumorque invalescebat quod cuilibet licitum erat de regno sibi appropriare quæ occupare poterat.
- [59]
Voir dépos. du duc d’Alençon, Procès, t. III, p. 91. Eberhard Windeck, ibid., t. IV, p. 485, et dans Jeanne d’Arc sur les autels, liv. I, chap. II, de la page 13 à 31.
- [60]
Dépos. de Jean de Metz, t. II, p. 435.
- [61]
Trithemii opera, Francfort, t. I, p. 158 et 362.
- [62]
Procès, t. III, p. 411-421.
- [63]
Quicherat a fait entrer ce traité dans sa collection, t. III, p. 422-468.
- [64]
Procès, t. III, p. 428 :
Pia Gallorum Francia multos doctores profundissimos generavit in Dei Ecclesia. Ferox Anglia quam plurimos atrociter mulctavit, quos ad cœli misit palatia per sævissima supplicia.
- [65]
Procès, t. IV, p. 503.
- [66]
Procès, t. III, p. 87.
- [67]
Procès, t. I, p. 101 et 206, 207.
- [68]
Procès, t. I, p. 290-291.
- [69]
Voir le texte latin aux pièces justificatives, B.
- [70]
Histoire des Alpes maritimes, f° 311 r°.
- [71]
Voir le texte aux pièces justificatives, C.
- [72]
Procès, t. V, p. 253.
- [73]
Mablot, Historia metropolis Remensis, t. II, p. 713.
- [74]
Procès, t. V, p. 168. Collationner avec la notice sur Rogier, t. IV, p. 284.
- [75]
Procès, t. V, p. 140.
- [76]
Sur le berger du Gévaudan, voir Recherches sur la condamnation de Jeanne d’Arc, par M. de Beaurepaire, p. 43, 44.
- [77]
Marlot, Historia metropolis Remensis, t. II, p. 42-43.
- [78]
Marlot, Historia metropolis Remensis, t. II, p. 713, 715 et 718 ; l’auteur est d’ailleurs très favorable à Regnault de Chartres.
- [79]
Gallia christiana, t. IX, col. 137.