J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome III : Livre III. Parti français : chroniques plus brèves, lettres, autres documents

271Livre III
Parti national. — Chroniques plus brèves. — Lettres. — Autres documents.

  1. La Chronique du Mont-Saint-Michel ; l’Ordo de Châlons
  2. Pierre Sala : Hardiesses des rois
  3. L’abréviateur du procès
  4. Alain Bouchard : Miroir des femmes vertueuses
  5. Jean Bouchet, Le Féron et Jacques Gelu
  6. Chronique de la délivrance d’Orléans et de la fête du 8 mai ; Jean de Mâcon ; Guillaume Girault
  7. Campagne de la Loire : pièces diverses
  8. La libératrice d’après Charles VII
  9. Jean Rogier : résumé des archives de Reims
  10. Lettres de trois seigneurs angevins et de Jacques de Bourbon
  11. Siège de La Charité ; Jeanne captive et le parti français ; sur le chemin du calvaire de Rouen
  12. Divers auteurs du XVe siècle

Les documents de ce IIIe livre éclairent un point particulier de la divine épopée. La Chronique du Mont-Saint-Michel nous fait connaître le jour de l’arrivée de Jeanne à la cour ; Sala, Bouchard, l’Abréviateur du Procès nous révèlent la nature des secrets manifestés à Charles VII à Chinon. Les pièces qui suivent regardent la levée du siège d’Orléans. La lettre des seigneurs de Laval nous peint l’entrée en campagne de l’armée qui devait nettoyer les bords de la Loire, etc.

Le fait que ces pièces mettent le plus en saillie a déterminé l’ordre dans lequel elles ont été classées. Ne voulant pas les mutiler, on y trouvera des détails qui s’écartent de l’ordre chronologique, dont il n’a été possible de se rapprocher que de la manière qui vient d’être indiquée.

Chapitre I
La Chronique du Mont-Saint-Michel. — L’Ordo de Châlons

  • I.
  • La Chronique du Mont-Saint-Michel.
  • Les deux points intéressants qu’elle renferme.
  • Remarques sur sa forme.
  • Le texte.
  • II.
  • L’année des exploits de la Pucelle d’après un livre de l’Église de Châlons.
  • Une note dans un Ordo de Châlons du XVe siècle.
  • Les années où la fête de l’Annonciation tombe le Vendredi Saint marquées par des événements extraordinaires.
  • Ce fut le cas l’année où parut la Pucelle.

I.
La Chronique du Mont-Saint-Michel
Les deux points intéressants qu’elle renferme. — Remarques sur sa forme. — Le texte.

Cette brève Chronique se trouve dans le manuscrit 5696 (fonds latin) de la Bibliothèque nationale. Quicherat l’en tira, et la plaça dans son 272Recueil en l’attribuant au Continuateur français de Guillaume de Nangis, parce que dans le manuscrit elle est placée à la suite d’un Abrégé de la vie de saint Louis par Guillaume de Nangis. Siméon Luce a découvert, que c’était là une Chronique du Mont-Saint-Michel, commençant en 1343 pour finir en 1468. Il la croit l’œuvre de plusieurs auteurs ; il l’a éditée avec de nombreuses notes empruntées aux divers dépôts d’archives.

L’intérêt des courtes lignes que la Chronique consacre à Jeanne d’Arc est dans la date du jour de l’arrivée de la Pucelle à Chinon, le 6 mars ; date qui concorde fort bien avec d’autres indications, et notamment les dépositions de Jean de Metz et Bertrand de Poulengy293. La Chronique dit encore que, dans cette guerre, les Anglais n’avaient jamais déployé autant d’habileté que dans le siège d’Orléans. Il y avait eu cependant des sièges très fameux. Tels ceux de Calais, de Cherbourg, de Rouen, de Melun, de Meaux. La résistance avait été de tout héroïsme, les habitants ne s’étant rendus qu’après les extrêmes horreurs de la faim et s’être défendus durant six mois.

Le chroniqueur énonce très brièvement le fait, d’abord en français, et ensuite en un vers latin barbare dans lequel le mois est indiqué par le signe du zodiaque qui y correspond et l’année par les lettres numérales qui se trouvent dans le vers. Or pour les nombres inférieurs les Latins usent de sept lettres seulement, I = 1, V = 5, X = 10, L = 50, C = 100, D = 500, M= 1000. Les autres lettres ne doivent pas entrer dans la numération294. Même en partant de cette règle, l’année ne semble pas toujours exactement désignée.

Le texte est donné tel qu’il se lit dans le manuscrit.

L’an mil IIIIc XXVIII (1428 a. s.), le sixième jour de Mars, la Pucelle vint au roy.

pLausa sVbIt, franCos sVb pIsCIbVs aLMa pVeLLa295.

L’an 1429, ladite Pucelle leva le siège qui estoit à Orléans, là ou il y avoit des plus diverses bastilles et autres fortificacions qui fussent de tout le tems de ceste guerre.

273eCCe pVeLLa VaLens geMInIs juVat aVreLIanos296.

En cel an la dite Pucelle print Jargeau ou estoit le conte de Sufort et ses deulx frères, et plus de 500 Anglais, et fut le 19e jour de Juing297. Le sabmedy ensuivant elle vint à Baugencé où il y avoit grant force d’Anglois qui se rendirent à elle auxitost. Item icel sabmedy jour de Saint-Aubert, elle parsuyt le sire de Tallebot, Scalles et aultres Anglois, bien 4000, qui furent desconfiz, et ledit Tallebot prins à Patey.

Ista pVeLLa, feraM, CanCro fVIt a Patei VICtrIX298.

L’an dessusdit ladicte Pucelle mena couronner le roy Charles VIIe à Rains, qui fut couronné le 17e jour de Juillet.

Grata pVeLLa, sCIo, KaroLI seXtI bone nate,

ReMIs ad saCrVM te sIstIt In IVLIo299.

Le roy et elle firent de grans conquez et s’en retournèrent droit à Tours et Chinon, et ès marches d’iceluy pays ; dont la Pucelle se partit et retourna ès François qui estoient en pais de France, et là fut prinse des Bourgoignons à Compeigne, l’an 1430.

NVnC CadIt In gemInIs bVrgVndo VICta pVeLLa300.

Les Bourgoignons qui avoient prins ladicte Pucelle la vendirent aux Anglois. L’an mil CCCCXXXI, le pénultième jour de May, les Anglois ardirent la Pucelle qu’ilz avoient achatée des Bourgoignons301.

II.
L’année des exploits de la Pucelle d’après un livre de l’Église de Châlons
Une note dans un Ordo de Châlons du XVe siècle. — Les années où la fête de l’Annonciation tombe le Vendredi Saint marquées par des événements extraordinaires. — Ce fut le cas l’année où parut la Pucelle.

En 1874, M. Léopold Delisle publiait dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris la note qui va être traduite et qu’on lit en latin au verso du troisième feuillet de garde du manuscrit 10579 de la Bibliothèque nationale. C’est un Ordo de l’Église de Châlons. Maître Nicolas de Savigny dont il va être question, chanoine de Paris, doyen de Lisieux, fut un des 274avocats les plus célèbres du commencement du XVe siècle. Il mourut en 1427, d’après Siméon Luce, qui a très largement exploité la remarque de l’ecclésiastique de Châlons302. L’on ignore l’auteur de cette remarque que voici :

J’ai lu dans un livre de Maître Nicolas de Savigny, autrefois avocat au parlement de Paris, les lignes suivantes écrites de sa main :

L’an du Seigneur 1407, la vigile de Saint-Clément, jour où le duc d’Orléans, frère du roi de France fut tué à Paris, où les ponts de Paris furent rompus, le Vendredi Saint coïncida avec la fête de l’Annonciation. L’on dit que toutes les fois qu’il en est ainsi, il arrive des événements tout à fait extraordinaires (stupenda evenient).

La coïncidence eut lieu encore en l’an du Seigneur 1429 ; et peu de temps après Pâques, la Pucelle prit les armes, leva sa bannière contre les Anglais, leur fit abandonner le siège d’Orléans, les chassa de Jargeau, de Meung, de Beaugency, peu de temps après les battit dans la Beauce ; durant l’été qui suivit, Charles, roi de France, assisté de la même Pucelle, passa la Seine avec son armée, reçut l’obéissance des cités de Troyes, de Châlons, de Reims, de Soissons, de Senlis, de Beauvais, qui précédemment tenaient pour les Anglais ; et par le seigneur Regnault de Chartres, archevêque de Reims, par le seigneur Jean de Sarrebruck, évêque et comte de Châlons, pair de France, assistés du seigneur Jean de Tournebu, évêque de Séez, et de l’évêque d’Orléans, personnage d’origine écossaise, il fut sacré à Reims, le XVII juillet de l’année sus-énoncée.

Un peu plus bas, la même main a écrit :

Charles de France est sacré à Reims ; donc Henri d’Angleterre est exclu (Remis sacratur Carolus Francie, Ergo frustratus Henricus Anglie).

Chapitre II
Pierre Sala

  • I.
  • Le livre des Hardiesses des rois.
  • L’auteur.
  • La nature des secrets manifestés par la Pucelle n’a pu être dévoilée que fort tard.
  • Le passage de Sala publié par Labbe.
  • II.
  • Dieu, secours de nos rois dans leur détresse.
  • La Pucelle fut ce secours pour Charles VII réduit à un état désespéré.
  • Il n’y avait de succès que pour les entreprises qu’elle inspirait, souvent contre l’avis des capitaines.
  • Ce qui détermina Charles VII à l’admettre.
  • Voie par laquelle Sala a connu la nature des secrets révélés.
  • Prière secrète, mentale, de Charles VII dans l’extrémité de ses malheurs, révélée par la Pucelle.
  • La fausse Jeanne d’Arc démasquée par suite de ce secret.

275I.
Le livre des Hardiesses des rois. — L’auteur. — La nature des secrets manifestés par la Pucelle n’a pu être dévoilée que fort tard. — Le passage de Sala publié par Labbe.

Le passage qui va être reproduit est tiré d’un livre qui n’est pas encore imprimé tout entier. La Bibliothèque nationale en possède deux exemplaires inscrits au fonds français sous les numéros 584 et 10420. Il a pour titre : Hardiesses des grands rois et empereurs. Ce sont des traits de courage tirés de l’histoire sacrée et profane, ancienne et moderne ; quelques-uns sont écrits en vers.

L’auteur est Pierre Sala, qui avait atteint la vieillesse dans les premières années du XVIe siècle, puisque, en récompense de ses services, François Ier lui avait assigné comme lieu de retraite le château de l’Antiquaille à Lyon. Pierre Sala, dit M. [Paulin] Paris, s’y occupait à faire des transcriptions, des abrégés et diverses compositions en vers et en prose303.

À la fin du manuscrit 10420 se lit un rondeau portant en acrostiche le nom de Pierre Sala. L’on pense que le livre des Hardiesses fut un hommage offert par l’auteur à François Ier passant par Lyon à la suite de la victoire de Marignan. Pierre Sala, dans le courant de son récit, nous dira qu’il a été dans les États Barbaresques, et nous fera connaître quelle charge il a exercée à la cour de Charles VIII.

Les contemporains, unanimes pour nous dire que la Pucelle ne fut admise qu’à la suite de manifestations de choses entièrement secrètes, le sont pour affirmer que l’objet en est tenu dans un profond mystère. La Révélatrice avait fait jurer au roi, aux quelques témoins choisis qu’elle finit par admettre, avait juré elle-même, de ne pas dire sur quoi portaient ces révélations. Par leur nature, elles réclamaient le secret. On s’explique donc que ce ne soit qu’assez longtemps après la mort de Charles VII, lorsqu’il n’y avait plus d’inconvénient à le manifester, que le mystère ait été dévoilé. De fait les trois auteurs qui l’ont révélé en termes explicites sont des premières années du XVIe siècle ; mais on trouve une allusion transparente dans la déposition de l’aumônier de l’héroïne, F. Pâquerel. Les réponses de Jeanne elle-même si violemment pressée à Rouen sur le signe donné au roi, en sont, comme on le verra dans un autre volume, merveilleusement éclaircies.

Le Père Labbe, dans l’Abrégé royal de l’alliance chronologique de l’Histoire sacrée et profane304, avait donné, d’après les manuscrits Dupuy, le 276texte de Pierre Sala sur les secrets, un siècle avant Lenglet-Dufresnoy auquel Quicherat, très favorable à cet abbé peu ecclésiastique, fait honneur de la première publication. Laissons parler Pierre Sala.

II.
Dieu, secours de nos rois dans leur détresse. — La Pucelle fut ce secours pour Charles VII réduit à un état désespéré. — Il n’y avait de succès que pour les entreprises qu’elle inspirait, souvent contre l’avis des capitaines. — Ce qui détermina Charles VII à l’admettre. — Voie par laquelle Sala a connu la nature des secrets révélés. — Prière secrète, mentale, de Charles VII dans l’extrémité de ses malheurs, révélée par la Pucelle. — La fausse Jeanne d’Arc démasquée par suite de ce secret.

Cela est chose notoire que de tout temps Notre-Seigneur n’a jamais abandonné les bons rois dans leur grand besoin. N’avez-vous pas ouï, ci-devant, les beaux miracles qu’il fit pour le roi Clovis, qui fut le premier roi chrétien, et dans la suite pour le roi Dagobert, pour Charles le Grand, et pour plusieurs autres rois, et de fraîche mémoire pour celui gentil roi Charles VII, dont nous parlons.

Quand après qu’il fut mis si bas qu’il n’avait plus où se retirer, sinon à Bourges et en quelque château à l’environ, Notre-Seigneur lui envoya une simple Pucelle, par le conseil de laquelle il fut remis en son entier, et demeura roi paisible.

Et pour ce que par aventure (peut-être) il serait malaisé à entendre à quelques gens que le roi ait ajouté foi aux paroles d’icelle, sachez qu’elle lui fit de par Dieu un message tel, qu’elle lui déclara un secret enclos dedans son cœur, si bien qu’il ne l’avait de sa vie révélé à aucune créature, sinon à Dieu en son oraison. Et pour cela, quand le roi ouït cette Pucelle lui dire à part ce qui ne pouvait être su par elle, sinon par inspiration divine, dès lors il mit toute sa conduite et ses espérances305, entre ses mains. Et encore que le roi eût même alors de bons et suffisants capitaines pour délibérer du fait de sa guerre, néanmoins commanda-t-il qu’on ne fît rien sans appeler la Pucelle. Il advenait quelquefois que son opinion était toute contraire à celle des capitaines ; mais quoiqu’il en fût, s’ils la croyaient, il leur en prenait toujours bien, et au contraire, quand ils voulaient exécuter leur opinion sans elle, mal leur en venait306. Mais vous me pourriez demander comme j’ai su ce que je vous dis à présent, et je vais vous le conter.

Il est vrai que environ l’an mil IIIIc IIIIxx (1480), j’étais de la chambre du gentil roi Charles VIIIe, que l’on peut bien appeler Hardi, car il le montra bien à Fornoue, en revenant de la conquête de son royaume de Naples, quand accompagné seulement d’environ VIIm (7000) Français, il défit LX mille Lombards, dont les uns furent tués, et les autres s’enfuirent. Ce gentil roi épousa Madame Anne, duchesse de Bretagne et en 277eut un beau fils qui fut Dauphin de Viennois, nommé Charles Rolland, né dedans Plessis-lèz-Tours ; et là même il fut nourri par le commandement du roi, sous le gouvernement d’un très noble ancien chevalier, son chambellan, nommé messire Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy, qui fut par lui choisi entre tous ceux du royaume pour un loyal et bon prudhomme. À cette cause, il voulut lui remettre son fils entre les mains, comme à celui en qui grandement il se fiait. Avec ce noble chevalier furent mis le seigneur de la Selle-Guenault, deux maîtres d’hôtel, un médecin et moi qui fus son panetier ; et à ce commencement d’état, il n’y en eut pas un plus grand nombre, excepté les dames et vingt-quatre archers pour sa garde.

Par suite, je suivais ce bon chevalier, Monseigneur de Boisy, quand il prenait ses ébats dans le parc ; et tant je l’aimais pour ses grandes vertus, que je ne pouvais me partir de lui, car de sa bouche ne sortaient que beaux exemples où j’apprenais beaucoup de bien. Il avait été en Jérusalem et à Sainte-Catherine-du-Mont-Sinaï, dont il me contait plusieurs merveilles, et aussi je lui racontais des particularités d’un voyage que j’avais fait en Barbarie, et où pareillement j’avais vu des choses étranges307. Et il me semble que si je sais quelque bien, c’est de lui que je le tiens.

Il me raconta entre les autres choses le secret qui avait été entre le roi et la Pucelle ; et il pouvait bien le savoir, car en sa jeunesse il avait été très aimé de ce roi, au point qu’il ne voulut jamais souffrir qu’aucun gentilhomme couchât en son lit, si ce n’est lui, de Boisy. En cette grande privauté que je vous dis, le roi lui conta les paroles que la Pucelle lui avait dites, telles que vous ouïrez ci-après.

Il est vrai que du temps de la grande adversité de ce roi Charles VIIe, il se trouva si bas qu’il ne savait plus que faire, et il ne faisait que penser au remède de sa vie, car, comme je vous ai dit, il était enclos de tous côtés entre ses ennemis. Étant en cette extrême pensée, le roi entra un matin en son oratoire, tout seul ; et, là il fit en son cœur, sans prononciation de parole, une humble requête et prière à Notre-Seigneur, que s’il était vrai fils descendu de la noble maison de France, et que le royaume dût justement lui appartenir, il lui plût de le lui garder et défendre, ou au pis de lui donner la grâce d’échapper sans mort ou prison, et qu’il se pût sauver en Espagne ou en Écosse, dont les rois de toute ancienneté étaient frères d’armes et alliés des rois de France, et pour ce il avait choisi là son dernier refuge.

Peu de temps après, il advint que le roi étant dans toutes les pensées que je viens de vous conter, la Pucelle lui fut amenée. En gardant ses 278troupeaux aux champs, elle avait eu inspiration divine pour venir réconforter le bon roi. Elle n’y faillit pas. Elle se fit mener et conduire par ses propres parents jusque devant le roi ; et là elle fit son message d’après les signes ci-dessus, que le roi connut être vrais308. Dès lors il se conseilla par elle ; et bien lui en prit ; car elle le conduisit jusqu’à Reims, où, malgré tous ses ennemis, elle le fit couronner roi de France, et le rendit paisible possesseur de son royaume. Depuis, ainsi qu’il plaît à Dieu d’ordonner les événements, cette sainte Pucelle fut prise et martyrisée par les Anglais ; ce dont le roi fut très dolent, mais il ne put y remédier.

En outre, ledit seigneur me conta que dix ans après fut amenée au roi une autre prétendue Pucelle qui ressemblait beaucoup à la première, et l’on voulait donner à entendre par le bruit que l’on en faisait courir que c’était la première qui était ressuscitée309. Le roi oyant cette nouvelle, commanda qu’elle fut amenée en sa présence. Or en ce temps le roi était blessé à un pied, et portait une botte faulve ; signe dont ceux qui menaient cette trahison avaient averti la fausse Pucelle, pour qu’elle ne faillît pas à le reconnaître entre ses gentilshommes. Or il advint qu’à l’heure où le roi la manda venir devant lui, il était en un jardin sous une grande treille. Le roi commanda à l’un de ses gentilshommes que dès qu’il verrait entrer la Pucelle, il s’avançât pour l’accueillir, comme s’il était le roi, ce qu’il fît. Mais elle venue, connaissant au signe susdit qu’il n’était pas le roi, le refusa (sic), et vint droit au roi, ce dont il fut ébahi et ne sut que dire, sinon en la saluant bien doucement : Pucelle m’amie, vous, soyez la très bien revenue, au nom de Dieu qui sait le secret qui est entre vous et moi. Alors miraculeusement, après avoir ouï ce seul mot, cette fausse Pucelle se mit à genoux devant le roi, en lui criant merci ; et sur-le-champ elle confessa toute la trahison ; ce dont quelques-uns furent justiciés très âprement, comme en tel cas bien il appartenait.

Chapitre III
L’abréviateur du procès

  • I.
  • Quand et dans quelles circonstances a écrit l’Abréviateur du Procès.
  • L’unique manuscrit de son œuvre.
  • Méprise de l’abbé Dubois, réfutée par Quicherat.
  • L’histoire de la Pucelle mise en tête de l’Abrégé du Procès.
  • Parties plus remarquables.
  • Début du chroniqueur sur l’intérêt sans pareil de l’histoire de la Pucelle.
  • II.
  • Sources d’informations de l’auteur sur la nature des secrets.
  • Entretien particulier avec la Pucelle conseillé au roi.
  • Il a lieu.
  • Triple requête faite mentalement à Dieu par le roi, le jour de la Toussaint.
  • Effet de cette manifestation sur le roi.
  • III.
  • Iniquité de la condamnation de la Pucelle, et la part prépondérante qui en revient à l’Université de Paris.
  • Sentiment contraire de Gerson.
  • Tout prospérait par les conseils de la Pucelle, et rien sans elle.
  • Profonde haine que l’envie fait concevoir à quelques capitaines.
  • De Lagny, la Pucelle se jette dans Compiègne assiégé.
  • Elle prend part à une sortie faite contre son opinion.
  • Le signal de la retraite donné.
  • Fuite précipitée.
  • La presse empêche la Pucelle de franchir la barrière.
  • Elle est prise.
  • Ce qui semble confirmer le sentiment de ceux qui pensent qu’elle a été livrée par un Français.
  • Sa captivité à Beaurevoir.
  • IV.
  • Combien le gouvernement anglais désirait posséder la Pucelle.
  • Résistance de Luxembourg.
  • L’évêque de Beauvais sommé de réclamer la Pucelle et de lui faire un procès en matière de foi.
  • Il consulte l’Université de Paris, qui lui en fait un devoir et intervient par ses lettres à Luxembourg.
  • Notification juridique de ces lettres.
  • La Pucelle livrée et mise aux fers à Rouen.
  • V.
  • Cauchon appelle à le seconder dans son procès les sommités de la cléricature.
  • Demande et concession des lettres de territorialité.
  • Les prisons ecclésiastiques iniquement refusées.
  • L’animosité de Cauchon et du tribunal comparée à l’animosité de Caïphe et du Sanhédrin contre Notre-Seigneur.

279I.
Quand et dans quelles circonstances a écrit l’Abréviateur du Procès. — L’unique manuscrit de son œuvre. — Méprise de l’abbé Dubois, réfutée par Quicherat. — L’histoire de la Pucelle mise en tête de l’Abrégé du Procès. — Parties plus remarquables. — Début du chroniqueur sur l’intérêt sans pareil de l’histoire de la Pucelle.

Quicherat ayant longuement traité de l’œuvre de l’Abréviateur, ce qui va suivre n’est qu’un résumé de ses observations critiques310.

L’ouvrage fut composé en 1500 par le commandement de Louis XII et sur le conseil de l’amiral de Graville. On n’en connaît jusqu’à présent qu’un seul manuscrit possédé par la bibliothèque d’Orléans. Des fragments en ont été imprimés, particulièrement par Buchon dans son Panthéon littéraire, mais on n’a pas encore édité l’œuvre entière. Louis XII avait demandé la traduction du Double Procès ; l’auteur donna d’abord une Histoire de la Pucelle, et à la suite un Abrégé du Procès de condamnation et de réhabilitation.

Il avait en mains le manuscrit d’Urfé où, à partir du 3 mars, l’on trouve la minute en français du greffier Manchon. Il a traduit du latin pour la partie qui précède. L’abbé Dubois qui n’avait pas vu les originaux se persuada et soutint que pour tout le procès nous avions la minute française, et qu’elle était dans le manuscrit Orléanais ; Quicherat l’a réfuté victorieusement, mais on regrette qu’il n’ait fait connaître que par cette erreur l’honorable chanoine qui le premier a porté, dans les 280Annales d’Orléans, un flambeau à la lumière duquel se sont éclairés tous ceux qui sont venus à la suite et Quicherat lui-même.

Le Double Procès imprimé, l’Abrégé n’a plus de valeur. Il n’en est pas de même de l’Histoire de la Pucelle mise en tête. Elle renferme certaines particularités que l’on ne trouve que chez peu de chroniqueurs. Telles sont la nature des secrets révélés, la manière dont Jeanne a été prise à Compiègne, la grande part de l’Université de Paris dans le martyre, la résistance de Luxembourg à ses sommations, et aussi les débuts du procès. Ce seront les seules parties qui seront reproduites ici.

Le commencement du prologue fait défaut dans le manuscrit d’Orléans. L’auteur y révélait peut-être son nom, qui n’est pas connu aujourd’hui. On croit que c’est un prêtre.

Voici le commencement de son récit :

Après que j’ai vu et lu toutes les Chroniques qu’on appelle les Chroniques de France, de Froissart, de Monstrelet, de Guaguin et autres Chroniques écrites par plusieurs personnages, et que j’ai regardé et bien considéré tous les merveilleux cas advenus audit royaume, depuis le temps de Marcomir et Pharamond, fils du premier roi de France jusqu’à présent, je n’ai point trouvé de si singulier et merveilleux cas, ni plus digne d’être mis en écrit (que celui de la Pucelle), pour demeurer en mémoire perpétuelle des Français, afin que les rois de France, les princes et les seigneurs, les nobles et tout le peuple dudit pays, puissent entendre et reconnaître la singulière grâce que Dieu leur fit, de les préserver de choir et tomber en la sujétion et servitude des anciens ennemis de France, les Anglais.

II.
Sources d’informations de l’auteur sur la nature des secrets. — Entretien particulier avec la Pucelle conseillé au roi. — Il a lieu. — Triple requête faite mentalement à Dieu par le roi, le jour de la Toussaint. — Effet de cette manifestation sur le roi.

Après avoir brièvement raconté le siège d’Orléans, et fait connaître la Pucelle et ses épreuves à Chinon, le chroniqueur parle en ces termes des secrets révélés :

Combien que ès chroniques que j’ai vues, il ne soit fait mention d’une chose que depuis longtemps j’ouïs dire et révéler, non pas une fois seulement, mais plusieurs, à de grands personnages de France, qui disaient l’avoir vu en chronique bien authentique ; après l’avoir dès lors rédigée par écrit, tant pour l’autorité et la réputation de celui qui la disait que parce qu’il me sembla que cette chose était digne de mémoire, je l’ai bien voulu ici mettre par écrit. C’est que le roi, après qu’il eut ouï ladite Pucelle, fut conseillé par son confesseur ou autres, de lui parler en secret et de lui demander, sans témoins, s’il pourrait croire certainement que Dieu l’avait envoyée devers lui, afin qu’il pût mieux se fier 281à elle, et ajouter foi en ses paroles ; ce que ledit seigneur fit. À quoi elle répondit :

— Sire, si je vous dis des choses si secrètes qu’il n’y a que Dieu et vous qui les sachiez, croirez-vous bien que je suis envoyée par Dieu ?

Le roi répond à ce que la Pucelle lui demande.

— Sire, n’avez-vous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous étant en la chapelle du château de Loches, en votre oratoire, tout seul, vous fîtes trois requêtes à Dieu ?

Le roi répondit qu’il était bien mémoratif (qu’il avait souvenance) de lui avoir fait quelques requêtes. Et alors la Pucelle lui demanda si jamais il avait dit et révélé lesdites requêtes à son confesseur ou à autre. Le roi dit que non.

— Et si je vous dis les trois requêtes que vous fîtes, croirez-vous bien à mes paroles ?

Le roi répondit que oui. Alors la Pucelle lui dit :

— Sire, la première requête que vous fîtes à Dieu, fut que vous priâtes, que si vous n’étiez vrai héritier du royaume de France, que ce fût son plaisir de vous ôter le courage de le poursuivre, afin que vous ne fussiez plus cause de faire et soutenir la guerre dont procèdent tant de maux, pour recouvrer ledit royaume. La seconde fut que vous le priâtes que si les grandes adversités et tribulations que le pauvre peuple de France souffrait et avait souffert si longtemps procédaient de votre péché, et que vous en fussiez cause, que ce fût son plaisir d’en relever le peuple, et que vous seul en fussiez puni et en portassiez la pénitence, soit par mort ou autre peine qu’il lui plairait. La tierce fut que si le péché du peuple était cause desdites adversités, que ce fût son plaisir de pardonner audit peuple, d’apaiser son ire et de mettre le royaume hors des tribulations èsquelles il était, il y avait déjà douze ans et plus.

Le roi connaissant qu’elle disait vérité ajouta foi en ses paroles, et eut grande espérance qu’elle lui aiderait à recouvrer son royaume. Et il se délibéra de s’aider d’elle et de croire son conseil en toutes ses affaires.

Le chroniqueur reprend ensuite son récit jusqu’après le sacre ; il l’interrompt pour passer à la prise de la Libératrice à Compiègne. Il la raconte en ces termes :

III.
Iniquité de la condamnation de la Pucelle, et la part prépondérante qui en revient à l’Université de Paris. — Sentiment contraire de Gerson. — Tout prospérait par les conseils de la Pucelle, et rien sans elle. — Profonde haine que l’envie fait concevoir à quelques capitaines. — De Lagny, la Pucelle se jette dans Compiègne assiégé. — Elle prend part à une sortie faite contre son opinion. — Le signal de la retraite donné. — Fuite précipitée. — La presse empêche la Pucelle de franchir la barrière. — Elle est prise. — Ce qui semble confirmer le sentiment de ceux qui pensent qu’elle a été livrée par un Français. — Sa captivité à Beaurevoir.

Encore que l’on ne saurait assez manifester et célébrer ces faits, toutefois ce n’a été et ce n’est pas mon intention de les réciter tout au long, ni par le menu, mais je veux seulement écrire comment elle fut prise devant Compiègne et depuis menée à Rouen ; auquel lieu, à la grande poursuite des Anglais, ses ennemis mortels, son procès fut fait, par lequel elle fut faussement et iniquement condamnée à être brûlée, ainsi qu’il a été trouvé depuis par le procès de son absolution, par lequel elle a été déclarée innocente de tous les cas desquels elle était accusée, 282nonobstant la détermination faite par Messieurs de l’Université de Paris, lesquels, par flatterie, et pour complaire au roi d’Angleterre, la déclarèrent hérétique, contre l’opinion de défunt notre maître Jean Gerson, chancelier de Notre-Dame de Paris, si savant et si sage, comme ses œuvres le montrent, et en font le jugement. Laquelle opinion, avec les raisons qui le meuvent à être contre l’opinion de ladite Université, sont écrites ci-après311, par lesquelles on pourra voir là où il y a plus d’apparence de vérité et de bon jugement.

Et pour retourner à mon propos de parler de la Pucelle, sa renommée croissait tous les jours, parce que les affaires du royaume venaient toutes à bonne fin, et que ledit seigneur (le roi) ne manquait jamais de venir à chief (à bout) de toutes les entreprises qu’il faisait par le conseil de ladite Pucelle. Aussi elle avait l’honneur et la grâce de tout ce qui se faisait ; ce dont quelques seigneurs et capitaines, ainsi que je le trouve par écrit, conçurent grande haine et envie contre elle ; ce qui est chose vraisemblable et assez facile à croire, attendu ce qui advint assez tôt après.

En effet, étant à Lagny-sur-Marne, elle fut avertie que le duc de Bourgogne et grand nombre d’Anglais avaient mis le siège devant la ville de Compiègne, qui, il n’y avait pas longtemps, s’était réduite en l’obéissance du roi. Elle partit avec quelque nombre de gens d’armes qu’elle avait avec elle, pour aller secourir les assiégés dudit lieu de Compiègne, où sa venue donna grand courage à ceux de la ville.

Un ou deux jours après son arrivée, quelques-uns de ceux qui étaient dedans firent l’entreprise de faire une saillie sur les ennemis. Et combien qu’elle ne fût pas d’opinion de faire cette saillie, ainsi que je l’ai vu en quelques Chroniques, toutefois, pour ne pas être notée de lâcheté, elle voulut bien aller en la compagnie ; ce dont il lui prit mal ; car, ainsi qu’elle combattait vertueusement contre les ennemis, quelqu’un des Français fit signe de la retraite ; par quoi chacun se hâta de se retirer. Et elle, qui voulait soutenir l’effort des ennemis pendant que nos gens se retiraient, quand elle vint à la barrière, elle trouva si grande presse qu’elle ne put entrer dedans ladite barrière ; et là elle fut prise par les gens de Monseigneur Jean de Luxembourg, qui était au siège avec ledit seigneur le duc de Bourgogne.

Quelques-uns veulent dire que quelqu’un des Français fut cause de l’empêchement [qui fit] qu’elle ne se pût retirer ; ce qui est chose facile à 283croire, car l’on ne trouve point qu’il y eut aucun Français, au moins homme de nom, pris ou blessé en ladite barrière312. Je ne veux pas dire que cela soit vrai, mais, quoi qu’il en soit, ce fut grand dommage pour le roi et le royaume, ainsi qu’on en peut juger par les grandes victoires et conquêtes qui furent faites en si peu de temps qu’elle fut avec le roi.

La Pucelle ayant été prise par les gens de Luxembourg en la manière qui est dite, icelui Luxembourg la fît mener au château de Beauvois (Beaurevoir), auquel lieu il la fit garder bien soigneusement de jour et de nuit, parce qu’il craignait qu’elle n’échappât par art magique, ou par quelque autre manière subtile.

IV.
Combien le gouvernement anglais désirait posséder la Pucelle. — Résistance de Luxembourg. — L’évêque de Beauvais sommé de réclamer la Pucelle et de lui faire un procès en matière de foi. — Il consulte l’Université de Paris, qui lui en fait un devoir et intervient par ses lettres à Luxembourg. — Notification juridique de ces lettres. — La Pucelle livrée et mise aux fers à Rouen.

Après cette prise, le roi d’Angleterre et son conseil, craignant que la Pucelle échappât par rançon ou autrement, firent toute diligence pour se la faire remettre. À cette fin, le conseil envoya plusieurs fois vers le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg ; à quoi icelui de Luxembourg ne voulait entendre, et il ne la voulait bailler à nulle fin ; ce dont le roi d’Angleterre était fort mal content. C’est pourquoi il assembla son conseil plusieurs fois pour aviser ce qu’il pourrait faire pour l’obtenir.

Et en la fin il lui fut conseillé de mander l’évêque de Beauvais, auquel il fit remontrer que la Pucelle usait d’art magique et diabolique et qu’elle était hérétique ; qu’elle avait été prise en son diocèse et qu’elle y était prisonnière, que c’était à lui à en avoir connaissance et à en faire justice ; et qu’il devait sommer et admonester ledit duc de Bourgogne et ledit de Luxembourg de lui rendre ladite Pucelle pour faire son procès, ainsi qu’il est ordonné aux prélats par disposition du droit de faire le procès contre les hérétiques ; en offrant de payer la somme raisonnable qu’il serait trouvé devoir être payée pour sa rançon. Laquelle chose, ledit évêque, après plusieurs remontrances, accorda de faire après conseil, s’il trouvait qu’il dût et pût le faire313.

Et pour ce, il se conseilla de Messieurs de l’Université de Paris, qui furent d’opinion qu’il pouvait et devait le faire. Pour complaire au roi d’Angleterre314, ils accordèrent audit évêque qu’ils écriraient de par l’Université de Paris à Jean de Luxembourg qui tenait la Pucelle prisonnière qu’il la devait livrer pour son procès, et que, s’il faisait le contraire, 284il ne se montrerait pas bon catholique, et plusieurs autres remontrances contenues ès dites lettres, ainsi qu’il sera vu par le double d’icelles, qui est écrit ci-après. Quand ledit évêque eut ouï le conseil et l’offre de ladite Université, il accorda faire cette sommation, qui fut mise par écrit, et de laquelle la teneur suit.

L’Abréviateur donne ici la sommation adressée à Luxembourg par l’évêque, et les lettres de l’Université au même Luxembourg. Elles ont été insérées au chapitre IV du livre II de la Pucelle devant l’Église de son temps, page 138 et suivantes. Il est démontré, dans ce même livre II que l’Université schismatique de Paris est au commencement, au milieu et à la fin du drame de Rouen. Le chroniqueur continue :

Ladite sommation et les lettres écrites et expédiées, l’évêque de Beauvais, nommé Messire Pierre Cauchon, accompagné d’un homme qui portait les lettres de l’Université de Paris et d’un notaire apostolique, partit de Paris et s’en alla à Compiègne, où le duc de Bourgogne et Luxembourg tenaient le siège ; l’évêque présenta au duc la cédule de sommation. Le duc, après qu’il l’eut reçue, la bailla à Monseigneur Nicole Raoullin, son chancelier, qui était présent, et lui dit de la bailler à Monseigneur Jean de Luxembourg et au seigneur de Beaurevois315 ; ce qu’il fit présentement (en présence des personnages nommés) ; car tous deux survinrent là. Ledit de Luxembourg reçut et lut la cédule présentée. Et à la suite, lui furent présentées les lettres de l’Université qu’il lut pareillement, ainsi qu’il est contenu en l’instrument d’un notaire apostolique, nommé Triquelot, auquel est seulement fait mention de la cédule de la sommation ; lequel instrument j’ai translaté du latin en français316.

La cédule et les lettres de l’Université baillées et présentées ainsi qu’il vient d’être dit, l’évêque parla ensuite à Jean de Luxembourg. Et après plusieurs paroles, il fut appointé que, en lui baillant une certaine somme d’argent, la Pucelle lui serait livrée ; ce qui fut fait trois ou quatre jours après317. La Pucelle ayant été reçue par ledit évêque, il la mit entre les mains des Anglais, qui la menèrent à Rouen, et la mirent dans le château dudit lieu, en une forte prison, bien enferrée et bien gardée.

V.
Cauchon appelle à le seconder dans son procès les sommités de la cléricature. — Demande et concession des lettres de territorialité. — Les prisons ecclésiastiques iniquement refusées. — L’animosité de Cauchon et du tribunal comparée à l’animosité de Caïphe et du Sanhédrin contre Notre-Seigneur.

Bien peu de temps après, l’évêque de Beauvais se transporta à Rouen, sollicité qu’il était par le roi d’Angleterre et les gens de son conseil qui 285désiraient la mort de la Pucelle. Il fit appeler en ce lieu tous les plus grands personnages et les plus clercs et lettrés, les avocats et notaires, dont les noms sont écrits ci-après. Quand ils furent assemblés, il leur dit et leur déclara que le roi de France et d’Angleterre, leur souverain seigneur, avait été conseillé par les seigneurs de son conseil et par l’Université de Paris, de faire faire le procès d’icelle femme, nommée Jeanne, vulgairement appelée la Pucelle, accusée d’hérésie et d’art diabolique et de plusieurs autres crimes et maléfices ; et que, parce qu’elle avait été prise et appréhendée en son diocèse, c’était à lui de faire son procès, auquel il voulait travailler par leur conseil ; et il les pria d’y assister avec lui pour y faire ce que l’on découvrirait devoir y être fait par raison. Tous répondirent qu’ils étaient prêts à obéir au roi, et qu’ils assisteraient volontiers au procès.

Le lendemain, parce que le siège archiépiscopal était alors vacant, et que la juridiction était aux mains du chapitre de l’Église de Rouen, ledit évêque se trouva au chapitre, et dit au doyen et aux chanoines de cette Église des paroles semblables à celles qu’il avait dites le jour de devant, et parce qu’il était hors de son diocèse, il voulait avoir congé et permission d’exercer les actes de sa juridiction au territoire de l’Archevêque de Rouen ; et il les pria de lui en accorder la permission audit territoire, ce qui lui fut accordé. Il en demanda des lettres, ce qui lui fut octroyé.

Ces préparatifs faits pour commencer le procès, encore qu’on eût remontré audit évêque, attendu que le procès se faisait en matière de foi et par gens d’Église, que l’on devait mettre ladite Jeanne La Pucelle en une prison de l’Archevêque de Rouen, toutefois ce bon seigneur, voulant complaire au roi d’Angleterre et avoir la grâce des Anglais, ne le voulut faire ; mais il la laissa aux prisons desdits Anglais, ses mortels ennemis. En quoi il commença à montrer le vouloir qu’il avait de faire bonne justice en ce procès, auquel lui et sa compagnie ne se montrèrent pas moins affectionnés à faire mourir la Pucelle que Caïphe et Anne, et les scribes et pharisiens se montrèrent affectionnés à faire mourir Notre-Seigneur, ainsi qu’on pourra clairement le voir en la déduction dudit procès, auquel il y a plusieurs mensonges, ainsi que j’ai trouvé en deux livres èsquels est écrit le procès de condamnation, où il y a plusieurs diversités, spécialement en ses interrogatoires et ses réponses ; et est aussi bien prouvé par le procès de son absolution que le procès de sa condamnation était falsifié en plusieurs endroits.

L’Abréviateur commence ensuite l’abrégé du premier procès.

286Chapitre IV
Alain Bouchard et l’auteur du Miroir des femmes vertueuses

  • I.
  • Alain Bouchard.
  • Les Grandes Annales de Bretagne.
  • Les points principaux sur la Pucelle.
  • Le Miroir des femmes vertueuses.
  • II.
  • La Pucelle interrogée avant d’être présentée au roi.
  • Elle le reconnaît et demande un entretien à part.
  • Attitude du prince.
  • Révélation de la prière absolument secrète.
  • III.
  • Sagesse des plans de la Pucelle.
  • Jalousie qu’elle provoque.
  • La guerrière.
  • La sainte.
  • Raison de l’habit viril.
  • IV.
  • La Pucelle à Compiègne.
  • Vendue par Flavy.
  • Annonce de sa prise.
  • Barrières fermées.
  • Fin de Flavy.
  • V.
  • Injuste condamnation de la Pucelle.
  • Iniquité du procès.
  • Appel au pape.
  • Les cendres jetées aux vents.

I.
Alain Bouchard. — Les Grandes Annales de Bretagne. — Les points principaux sur la Pucelle. — Le Miroir des femmes vertueuses.

Alain Bouchard, né dans le XVe siècle, fut avocat au parlement de Rennes, conseiller du duc François II, et en grande faveur auprès d’Anne de Bretagne. Les archives du duché lui furent ouvertes pour la composition de ses Grandes Annales de Bretagne, ouvrage qui eut plusieurs éditions et jouit de la faveur du public, jusqu’à ce qu’il fût relégué dans l’oubli par l’Histoire de Bretagne de Dom Morice. Les Annales de Bouchard furent imprimées en 1514.

Malgré des inexactitudes dans les détails, les pages consacrées à Jeanne d’Arc offrent plusieurs passages pleins d’intérêt, tels que la révélation des secrets, et aussi ce qui se passa à Compiègne le matin de la prise. L’historien affirme tenir son récit de deux vieillards présents à la touchante scène qu’il raconte. Il n’y a pas lieu de suspecter sa bonne foi ; il est plus difficile de dire jusqu’à quel point la narration des vieillards est véridique. Le portrait qu’il trace de la Guerrière et de la Sainte est un des plus complets. Il ne renferme pas un trait qui ne soit attesté par plusieurs autres chroniqueurs, Vallet de Viriville, auquel sont empruntées les notes biographiques qui viennent d’être données318, trouve ce portrait indigne d’être reproduit. Il diffère certes de celui que le paléographe, devenu historien de Charles VII, présente dans son second volume ; mais ce n’est pas Bouchard qui peint de fantaisie, au rebours de tous ceux qui ont vu ; c’est le diplomatiste qui a eu le tort de sortir d’une spécialité, 287où nous avons souvent constaté qu’il était loin d’être sans mérite. Il serait inutile de reproduire, des Annales de Bretagne, ce que nous ont appris sur la Pucelle la plupart des autres Chroniques. Il sera mieux de se borner aux pages qui présentent un intérêt particulier.

Le Miroir des femmes vertueuses, opuscule fort goûté dans les commencements du XVIe siècle, emprunta mot pour mot le récit de Boucher sur la Pucelle. L’auteur se contenta d’ajouter quelques lignes sur l’introduction du procès de Rouen. Entendons maintenant l’annaliste raconter la première entrevue de la Pucelle et de Charles VII. Il suppose à tort que Jeanne fut conduite à Chinon par son père et sa mère.

II.
La Pucelle interrogée avant d’être présentée au roi. — Elle le reconnaît et demande un entretien à part. — Attitude du prince. — Révélation de la prière absolument secrète.

Après avoir ouï le père et la mère parler de l’état de leur fille, il fut décidé qu’elle serait interrogée par le confesseur du roi, et par quelques docteurs et gens du grand conseil, avant qu’elle parlât au roi. Jeanne la Pucelle fut examinée et bien amplement interrogée par le conseil du roi, auquel elle dit et déclara les visions et apparitions qui lui étaient advenues, sans leur révéler aucunement ce qu’elle avait à dire au roi. Elle fut gardée pendant quelques jours, et chaque jour elle était interrogée sur plusieurs questions divines et humaines ; mais finalement on la trouva si constante et si bien morigénée qu’il fut arrêté qu’on la ferait parler au roi.

Elle fut amenée en une salle où le roi était ; elle le connut et aperçut entre les autres seigneurs qui là se trouvaient, encore qu’on cherchât à lui faire entendre que quelque autre de la compagnie était le roi ; mais elle disait que non, et montrant le roi du doigt, elle dit que c’était à lui qu’elle avait affaire, et non à un autre ; ce dont tous ceux qui étaient là furent émerveillés.

Quand Jeanne eut aperçu le roi, elle s’approcha de lui et lui dit :

— Noble seigneur, Dieu le Créateur m’a fait commander par la Vierge Marie sa Mère, et par Madame sainte Catherine et Madame sainte Agnès319, ainsi que j’étais aux champs gardant les agneaux de mon père, que je laissasse tout là, et qu’en diligence je vinsse vers vous pour vous révéler les moyens par lesquels vous parviendrez à être roi couronné de la couronne de France, et mettrez vos adversaires hors de votre royaume. Et m’a été commandé de Notre-Seigneur que nulle autre personne que vous ne sache ce que j’ai à vous dire.

Quand elle eut dit et remontré cela, le roi fit reculer au loin au bas d’icelle salle ceux qui s’y trouvaient, et à l’autre bout où il était assis, 288il fit approcher la Pucelle. Elle lui parla par l’espace d’une heure, sans qu’autre personne qu’eux deux sussent ce qu’elle lui disait. Le roi larmoyait fort tendrement ; ses chambellans, qui voyaient sa contenance, voulurent approcher pour rompre le propos, mais le roi leur faisait signe de reculer et de la laisser dire.

Quelles paroles ils eurent ensemble, personne n’en a pu rien savoir ni connaître, sinon que l’on dit, qu’après la mort de la Pucelle, le roi, qui en fut très dolent, révéla à quelqu’un qu’elle lui avait dit comment, peu de jours avant qu’elle vînt vers lui, lui étant par une nuit couché au lit, alors que tous ceux de sa chambre étaient endormis, il raisonnait320 en sa pensée sur les grandes affaires où il était ; et comme tout hors d’espérance du secours des hommes, il se leva de son lit en sa chemise, et, à côté de son lit, hors d’icelui, il se mit à nus genoux ; et les larmes aux yeux, les mains jointes, se réputant comme misérable pécheur indigne d’adresser sa prière à Dieu, il supplia sa glorieuse Mère qui est reine de miséricorde et consolatrice des désolés que, s’il était vrai fils du roi de France et héritier de la couronne, il plût à la Dame de supplier son Fils de lui donner aide et secours contre ses ennemis mortels et adversaires, en sorte qu’il pût les chasser de son royaume, et icelui gouverner en paix ; et S’il n’était pas fils du roi et si le royaume ne lui appartenait pas, que le bon plaisir de Dieu fût de lui donner patience et quelques possessions temporelles, pour vivre honorablement en ce monde. Le roi dit qu’à ces paroles, qui lui furent portées par la Pucelle, il connut bien que Dieu avait véritablement révélé ce mystère à cette jeune pucelle ; car ce qu’elle lui avait dit était vrai. Et jamais autre que le roi n’en avait rien su.

III.
Sagesse des plans de la Pucelle. — Jalousie qu’elle provoque. — La guerrière. — La sainte. — Raison de l’habit viril.

Cette pucelle était très sage et prudente ; et disait-on qu’elle était divinement inspirée ; car alors qu’elle n’était pas au conseil des capitaines, elle savait néanmoins leurs délibérations et conclusions aussi bien que si elle eût été présente ; lesquelles conclusions n’étaient jamais mises à exécution, si elle-même n’en avait fait ouverture ; ce dont les capitaines s’émerveillaient fort ; et si ce n’eût été que toutes ses entreprises étaient à louer et venaient à l’honneur du roi et du royaume, on eut grandement murmuré contre elle, et elle eut été renversée par envie321.

289Elle montait à cheval et chevauchait armée de toutes pièces aussi prestement qu’aurait su le faire homme d’armes de sa compagnie ; elle courait la lance, et faisant chose de guerre semblable, piquait un coursier, maniait hache et épée aussi bien que si elle y eût été formée dès son enfance. En toutes choses elle était bien simple, menait une vie honnête, jeûnait plusieurs jours de la semaine, se confessait et recevait le corps de Notre-Seigneur presque toutes les semaines.

Elle portait des vêtements d’homme pour ôter mauvais désir aux gens de guerre ; et quand elle allait par le pays, au logis elle faisait venir coucher avec elle l’hôtesse du logis ou ses chambrières ; il n’entrait dans sa chambre homme quelconque qu’elle ne fût habillée et prête, sous peine de la hart. Elle avait toujours en la bouche le nom de Jésus, et partout où elle commandait, elle disait : Faites de par Jésus ; allez de par Jésus ; n’en faites rien de par Jésus322 !

Après avoir dit que le roi ne voulut pas admettre Richemont dans l’armée, Bouchard ajoute :

Ceux qui avaient mis le roi en cette fantaisie en furent fort blâmés par la Pucelle et par les princes et chefs de guerre (f° CLXIV).

IV.
La Pucelle à Compiègne. — Vendue par Flavy. — Annonce de sa prise. — Barrières fermées. — Fin de Flavy.

Voici comment l’annaliste breton raconte la prise de Jeanne d’Arc à Compiègne :

L’an mil CCCCXXX, vers le commencement du mois de juin, messire Jean de Luxembourg, les comtes de Hautonne (Huntington), d’Arundel, Anglais, et une très grande compagnie de Bourguignons mirent le siège devant Compiègne, et il fut arrêté par Guillaume de Flavy, qui en était capitaine, que la Pucelle irait en diligence par devers le roi pour recouvrer et assembler des gens afin de faire lever le siège ; mais icelui de Flavy avait fait cette ordonnance parce qu’il avait déjà vendu la Pucelle aux Bourguignons et aux Anglais. Pour parvenir à ses fins, il la pressait fort de sortir par l’une des portes de la ville, car le siège n’était pas devant cette porte323.

La Pucelle, un jour bien matin, fit dire la messe à Saint-Jacques, se confessa et reçut son Créateur ; elle se retira près de l’un des piliers de cette église, et dit à plusieurs gens de la ville qui là se trouvaient  — il y avait cent ou six-vingts enfants qui désiraient beaucoup la voir :

290Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie et que bientôt je serai livrée à la mort. Ainsi je vous supplie que vous priiez Dieu pour moi, car je n’aurai jamais plus de puissance de faire service au roi, ni au royaume de France.

Et ces paroles je les ai ouïes à Compiègne, l’an mil-quatre-cent-quatre-vingt et XVIII au mois de juillet, de la bouche de deux vieux et anciens hommes de la ville de Compiègne, âgés l’un de IIIIxxXVIII (98) ans, et l’autre de IIIIxxVI (86), qui disaient avoir été présents en l’église de Saint-Jacques de Compiègne, alors que la Pucelle prononça ces paroles324.

Quand la Pucelle, en compagnie de XXV ou XXX archers fut sortie hors de la ville de Compiègne, Flavy, qui savait bien l’embuscade, fit fermer les barrières et les portes de la ville. Quand la Pucelle fut à un quart de lieue, elle fut rencontrée par Luxembourg et d’autres Bourguignons. Elle reconnut qu’ils étaient plus forts, elle s’en retourna à la hâte, croyant se sauver dans la ville ; mais le traître Flavy lui avait fait clore les barrières, et ne voulut point lui faire ouvrir les portes. Ce fut la cause pour laquelle la Pucelle fut aussitôt prise par les Bourguignons aux barrières de Compiègne, et par eux livrée aux Anglais, l’an dessus dit MCCCCXXX, au signe des Gémeaux, ainsi qu’il est manifeste par les lettres numérales de ce petit vers :

nUnC CadIt In geMInIs bUrgUndo VICta pVeLLa ;

et parce que, par la justice des hommes, Flavy ne fut pas puni de son cas, Dieu le Créateur, qui ne voulut pas laisser tel cas impuni, permit depuis que la femme de ce même Flavy, nommée Blanche d’Aurebruche, qui était fort belle demoiselle, l’étouffât et l’étranglât avec l’aide de son barbier, alors qu’il était couché en son lit, au château de Nesle-en-Tardenois ; meurtre dont elle obtint grâce dans la suite, du roi Charles VII, parce qu’elle prouva que son susdit mari avait entrepris de la faire noyer.

Quand la Pucelle fut entre les mains de messire Jean de Luxembourg, il la garda quelque temps, et puis la vendit aux Anglais qui lui en donnèrent un grand prix ; les Anglais la menèrent à Rouen où elle fut renfermée en prison et durement traitée.

V.
Injuste condamnation de la Pucelle. — Iniquité du procès. — Appel au pape. — Les cendres jetées aux vents.

Les Anglais firent faire à Rouen le procès de la Pucelle, et sous couleur de justice. Toutefois ils ne trouvèrent en elle ni vice, ni macule, ni 291crime quelconque, mais tous leurs griefs furent qu’elle portait publiquement un habit d’homme ; encore qu’elle leur eût dit et déclaré qu’elle le faisait, afin que les hommes qu’elle était forcée de fréquenter pour les affaires du royaume, ne prissent en elle ni voluptueuses ni lubriques fantaisies, et, nonobstant semblable explication, ils la firent condamner et déclarer hérétique par un Anglais, évêque de Beauvais ; et elle fut condamnée par leur juge séculier à être brûlée au marché de Rouen où est maintenant l’église de Monseigneur saint Michel325. Toutefois, avant de prononcer contre elle la sentence, elle fut derechef examinée et interrogée devant divers juges en plusieurs séances, où elle était questionnée sur plusieurs choses touchant la foi et la loi de Jésus-Christ ; car ils supposaient que Charles, roi de France, s’en était servi comme d’une femme instruite en l’art magique, et que, par suite, il eût erré en la foi catholique ; ce pourquoi ils le tenaient indigne de garder le royaume. Quoiqu’ils n’eussent trouvé en elle que toute sainteté et vie chrétienne, néanmoins par flatterie, comme c’est la coutume de beaucoup d’autres, pour complaire aux Anglais ennemis de la France, plusieurs s’efforcèrent de prendre la Pucelle, tant par des sophismes fallacieux qu’autrement, quoiqu’elle remît sa personne, tout ce qu’elle avait fait, et tout ce dont on l’accusait, à l’examen du Saint-Siège apostolique, remontrant qu’ils ne devaient pas être juges et partie. Rien de tout cela ne les arrêta et n’empêcha qu’ils n’accomplissent leur cruelle et injuste entreprise ; car autour des tyrans se sont toujours trouvés de mauvais conseillers qui, aveuglés par inique affection ou par flatterie, pour acquérir la grâce des princes, ont procuré la condamnation des justes prud’hommes et les ont fait punir comme pécheurs et malfaiteurs. Là où ils voient qu’incline le cœur des princes et des tyrans, ils s’appliquent par tous les moyens à leur complaire. Par ainsi mourut la Pucelle.

Cette sentence fut exécutée à la fin de mai MCCCCXXXI, comme c’est manifeste par les lettres numérales de ce vers :

IgnIbVs oCCVbVIt geMInIs ILLVsa pVeLLa326.

Son corps fut réduit en cendres, et ces cendres furent ensuite jetées au vent, hors de la ville de Rouen. Les Anglais, depuis, n’eurent plus de prospérité en France ; ils en furent rejetés, ainsi que de tous les pays circonvoisins, à leur grande honte et confusion. Il est à présumer que ce 292fut par le juste jugement de Dieu, qui, parmi d’autres iniquités et déprédations commises par eux, ne voulut pas que la condamnation portée contre la Pucelle restât impunie,

Car par expérience on voit

Ce que on dit communément,

Que Dieu vrai juge, quonque soit327,

Rend à chacun son paiement.

Chapitre V
Jean Bouchet, Le Féron et Jacques Gelu

  • I.
  • Jean Bouchet.
  • Ses Annales d’Aquitaine.
  • II.
  • La Pucelle à Vaucouleurs, à Domrémy, à Chinon.
  • Le surnom de la Pucelle.
  • Informations.
  • Examen.
  • Présentation au roi.
  • Entretien secret.
  • Impression du roi.
  • Nature des secrets révélés.
  • L’épée de Fierbois.
  • Le montoir de Poitiers.
  • La sainteté de la Pucelle.
  • III.
  • La Pucelle à Compiègne.
  • Vendue par Flavy.
  • Prétexte pour la faire sortir.
  • La Pucelle prédit qu’elle est vendue et sera prise.
  • La sortie.
  • La retraite fermée par Flavy.
  • Fin des prospérités de l’Anglais.
  • Traités de Gerson et d’Henri de Gorkum.
  • Épitaphe de la Pucelle.
  • IV.
  • Note de Le Féron sur le séjour de la Pucelle à Compiègne.
  • Renvoi à la Correspondance de Jacques Gelu.

I.
Jean Bouchet. — Ses Annales d’Aquitaine.

Jean Bouchet est un des écrivains les plus féconds de la première partie du XVIe siècle. Né à Poitiers en 1474, il y mourut vers 1550, après une vie consacrée aux fonctions de la magistrature et à la composition de nombreux ouvrages. Le plus remarquable est celui des Annales d’Aquitaine. S’il insiste particulièrement sur l’histoire de la province, et surtout de sa ville natale, il embrasse en réalité l’histoire de France tout entière, et même l’histoire de l’Angleterre. Quelques pages sont consacrées à la Pucelle. Bouchet s’est inspiré de son contemporain Alain Bouchard ; il n’est pourtant pas exact de dire qu’il n’a fait que le reproduire ; il y a des particularités qui ne sont pas dans l’auteur des Annales de Bretagne. Le soin de rendre à sa manière des faits rapportés par l’auteur des Annales de Bretagne prouve un travail personnel. Les passages qui vont être reproduits sont les seuls qui offrent quelque intérêt.

293II.
La Pucelle à Vaucouleurs, à Domrémy, à Chinon. — Le surnom de la Pucelle. — Informations. — Examen. — Présentation au roi. — Entretien secret. — Impression du roi. — Nature des secrets révélés. — L’épée de Fierbois. — Le montoir de Poitiers. — La sainteté de la Pucelle.

Après avoir rapporté que les Orléanais ne voyaient plus de moyen de faire lever le siège, il continue en ces termes, à quelques rajeunissements près.

En si grosse affaire, Dieu n’oublia pas le roi de France, ni son royaume ; car il lui envoya une simple bergère de dix-huit ans ou environ, nommée Jeanne, native du village de Dompreme (sic) près de Vaucouleurs en Lorraine, qui pour l’intégrité de sa vie était nommée la Pucelle. Elle s’adressa à Messire Robert de Baudricourt, capitaine dudit lieu de Vaucouleurs, et le pria qu’elle parlât au roi pour son profit. Cela fut trouvé étrange par les princes et par ceux qui étaient près de la personne du roi. Toutefois, après que l’on eût envoyé quérir son père nommé Jacques Dart (sic), Isabelle sa mère, qui étaient de simples gens de labeur, de bonne et honnête vie et conversation, et qu’ils eurent su de leur bouche que Jeanne leur dite fille ne s’était jamais appliquée à autre chose qu’à garder les brebis, et qu’elle leur avait depuis naguère dit que la Vierge Marie s’était apparue à elle, et lui avait commandé de venir par devers le roi le secourir en ses affaires, et l’avertir d’aucunes choses en vue de son profit et honneur, ils lui avaient donné congé de ce faire328.

Ladite Jeanne fut mise entre les mains des docteurs et autres gens, et par eux interrogée tant sur sa vie que sur quelques points de notre foi ; elle répondit non comme une simple fille, mais comme le plus grand docteur qu’on eût su trouver ; et parce qu’ils connurent qu’il n’y avait aucune superstition, ils pensèrent que c’était une chose permise de Dieu.

À cette raison ils la firent parler au roi, lequel pour la tenter fit mettre un autre prince au-dessus de lui, et en plus grand état ; mais elle le choisit entre les autres, et après l’avoir salué de par Dieu et la Vierge Marie, elle demanda à lui parler en secret, ce que le roi lui permit en pleine salle ; il fit reculer de lui tous ceux qui étaient en sa compagnie à un coin de ladite salle ; puis ils parlèrent ensemble, et comme ils parlaient on voyait que les larmes tombaient des yeux du roi de France à grande abondance. On n’en sut jamais la cause, sinon après la mort de ladite Pucelle qu’il déclara qu’un mois environ avant que ladite Pucelle vînt vers lui, comme il pensait une nuit en son lit aux grandes affaires qu’il 294avait, il se leva tout en chemise, et à genoux, aux pieds de son lit, il pria Notre-Seigneur que son plaisir fût de lui donner secours, si lui, qui connaît toutes choses, voyait qu’il eût bon droit en ses guerres et querelles.

Ladite Pucelle… pria le roi qu’il lui envoya quérir en l’église Sainte-Catherine-de-Fierbois, où alors il y avait port (affluence) de pèlerins, une épée qui était entre les ferrailles des prisonniers, qui s’étaient recommandés à cette sainte, et avaient fait leur voyage (pèlerinage) audit lieu, encore que la Pucelle n’y eût jamais été. Ce que fit le roi ; et ladite épée fut apportée.

Les Chroniques que j’ai vues ne déclarent point le lieu auquel la Pucelle parla pour la première fois au roi Charles Septième. J’ai ouï dire en ma jeunesse, et l’an mil quatre cent quatre-vingt-quinze, à feu Christophe du Peirant, demeurant alors à Poitiers et près de ma maison, qui avait près de cent ans, que en ma maison il y avait une hôtellerie où pendait l’enseigne de la Rose, où ladite Jeanne était logée, et qu’il la vit monter à cheval tout armée à blanc pour aller audit lieu d’Orléans ; et il me montra une petite pierre qui est au coin de la rue Saint-Étienne où elle prit avantage pour monter sur son cheval…

Bouchet raconte ensuite la délivrance d’Orléans, où, entre autres inexactitudes, il fait mourir Salisbury le dernier jour du siège ; il indique en courant les autres conquêtes de la Pucelle sans parler de l’assaut contre Paris. Il y intercale le portrait suivant de la Pucelle :

Les princes, voyaient que c’était chose divine que d’elle. Trois fois par semaine elle jeûnait, elle se confessait et recevait le très précieux corps de Jésus-Christ chacun dimanche, jamais ne jurait ni ne disait parole scandaleuse ; elle faisait tout au nom de Jésus, et quand elle arrivait à une hôtellerie, elle faisait toujours coucher avec elle l’hôtesse ou une de ses filles, ou une chambrière, et jamais homme n’entrait dans sa chambre jusqu’à ce qu’elle fût de tout point vêtue et habillée.

III.
La Pucelle à Compiègne. — Vendue par Flavy. — Prétexte pour la faire sortir. — La Pucelle prédit qu’elle est vendue et sera prise. — La sortie. — La retraite fermée par Flavy. — Fin des prospérités de l’Anglais. — Traités de Gerson et d’Henri de Gorkum. — Épitaphe de la Pucelle.

Pour Bouchet comme pour Bouchard, Flavy a vendu la Pucelle. Après avoir dit que Flavy était capitaine de Compiègne et que la Pucelle s’y était jetée, il écrit :

Au commencement de juin 1430, Messire Jean de Luxembourg, les comtes de Hauton [Huntington] et d’Arundel avec une grande compagnie de Bourguignons allèrent assiéger ladite ville de Compiègne. Et par l’intelligence que ledit capitaine de Flavy avait avec eux, auxquels il avait vendu la 295Pucelle, il trouva moyen de l’envoyer vers le roi quérir des gens à diligence pour faire lever le siège, et il la fit passer par une des portes où n’était pas le siège.

Avant de partir, elle fit dire une messe bien matin en l’église Saint-Jacques où elle se confessa et reçut le très saint sacrement de l’autel. Et en sortant de l’église, où plusieurs gens s’étaient assemblés pour la voir, elle leur dit :

— Messeigneurs et amis, je vous signifie qu’on m’a vendue et trahie, et que de brief on me fera mourir ; priez Dieu pour moi.

Et comme elle fut sortie ayant en sa compagnie de XXV à XXX archers, à un quart de lieue de la ville elle aperçut Luxembourg et autres ennemis du roi en grand nombre ; elle voulut se sauver en la ville, mais le traître de Flavy, incontinent après son partement, avait fait fermer les portes de la ville ; par quoi elle fut prise et depuis vendue aux Anglais.

L’on ne put pas prouver la trahison de Flavy, qui de Dieu en fut puni après ; car sa femme, nommée Blanche d’Aurebruche qui était belle demoiselle, le suffoqua et étrangla par l’aide de son barbier, lorsqu’il était couché au lit, en son châtel de Nesle-en-Tardenois ; dont depuis elle eut grâce et rémission du roi Charles VII, parce qu’elle prouva que ledit de Flavy avait entrepris de la faire noyer.

Bouchet raconte brièvement, et non sans quelques inexactitudes, la captivité et le martyre de Rouen et il ajoute :

Oncques depuis les Anglais ne prospérèrent en France. Maître Jean Gerson, docteur en théologie, chancelier de l’Université de Paris, qui fut homme de grandes lettres et de droite et approuvée vie, a fait un Traité contre ceux qui ont détraicté (mal parlé) de cette Pucelle ; ensemble un autre docteur nommé messire Henri de Gerchkeim (Gorkum) commençant : Me tulit Dominus.

L’auteur des Annales d’Aquitaine a composé ce qu’il intitule l’épitaphe de la Pucelle ; elle comprend plus de cinquante vers. C’est Jeanne qui parle, voici la dernière strophe :

Je faisais tout au nom Dieu glorieux,

Lequel j’aimais comme son humble ancelle ;

On me nommait partout Jeanne Pucelle,

Car chaste fus de corps et de l’esprit ;

Souvent prenais le corps de Jésus Christ,

Et si jeûnais trois fois en la semaine.

Puis cestuy-là qui tous ses servants meyne

Après avoir en ce monde souffert

En Paradis m’a ce logis offert.

296IV.
Note de Le Féron sur le séjour de la Pucelle à Compiègne. — Renvoi à la Correspondance de Jacques Gelu.

L’exemplaire des Annales d’Aquitaine qui est aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, fut la possession d’un célèbre héraldiste et historiographe du XVIe siècle, Jean Le Féron. Il a écrit en marge les lignes suivantes, relevées par Vallet de Viriville :

Ladite Pucelle était logée au logis du procureur du roi à Compiègne, à l’enseigne du Bœuf, et couchait avec la femme dudit procureur, mère-grand de Maître Jehan Le Féron, appelée Marie Le Boucher, et faisait souvent relever de son lit ladite Marie pour aller avertir ledit procureur qu’il se donnât garde de plusieurs trahisons des Bourguignons par l’espace de sept mois, sept jours, et fut la Pucelle prise sur le pont de Marigny, par ledit Luxembourg.

Jeanne après son départ de Sully, est venue plusieurs fois à Compiègne. Le siège de Compiègne commencé le 20 mai fut levé le 25 octobre ; cela ne nous donne pas sept mois sept jours ; mais le Bourguignon avant de commencer le siège s’empara des avant-postes, et il a dû essayer de pénétrer par la voie de la trahison dans la place convoitée. S’il fallait faire finir les sept mois sept jours au 25 octobre, il faudrait dire que Jeanne donnait cet avis vers le 18 mars : mais rien n’empêche de penser que même après la levée du siège, il a fallu veiller quelque temps encore pour prévenir la trahison.

Après la production des documents il y aura lieu de discuter sur la présence de la Pucelle à Compiègne. En attendant qu’il suffise de renvoyer au beau livre de M. Alexandre Sorel : La Prise de Jeanne d’Arc à Compiègne.

La correspondance de Jacques Gelu avec la cour, pendant que Jeanne était soumise aux épreuves racontées par tous les historiens, a été rapportée dans la Pucelle devant l’Église de son temps (p. 2-4), telle que nous la fait connaître d’après les pièces le P. Fornier, Jésuite du XVIIe siècle. Elle pourrait trouver ici sa place, si déjà elle n’avait pas été produite.

297Chapitre VI
Chronique de la délivrance d’Orléans et de la fête du 8 mai, et autres documents. — Jean de Mâcon. — Guillaume Girault.

  • I.
  • Chronique de la délivrance d’Orléans et de la fête du 8 mai.
  • Manuscrits qui la contiennent.
  • Ses diverses éditions dans les cinquante dernières années de ce siècle.
  • Temps où elle a dû être écrite.
  • Le très sage homme Jean de Mâcon.
  • II.
  • Jean de Mâcon.
  • Pays d’origine, date de la naissance de Jean de Mâcon.
  • Quelques détails sur sa vie.
  • Sa grande réputation de savoir.
  • Ses manuscrits.
  • Est-il l’auteur de la Chronique ?
  • III.
  • L’expédition de Salisbury décrétée en Angleterre.
  • Promesse faite au duc d’Orléans.
  • Début de la campagne.
  • IV.
  • Quelques détails sur la conquête par les Anglais du Portereau, des avant-postes des Tourelles, des Tourelles elles-mêmes ; le coup qui frappe Salisbury.
  • C’est un châtiment.
  • Retraite momentanée de quelques capitaines.
  • Ils reviennent.
  • La journée des Harengs.
  • Effroi des nouveaux auxiliaires.
  • Ils se retirent.
  • V.
  • La Pucelle, ses débuts à Domrémy, Vaucouleurs, Chinon.
  • Effet produit à Orléans par son annonce.
  • Introduction du premier convoi.
  • Itinéraire.
  • Difficultés surmontées.
  • La Pucelle dans Orléans.
  • Sommations aux Anglais.
  • Réponse prophétique aux insultes de Glacidas.
  • Elle assiste aux premières vêpres de la fête de la Croix.
  • Son entretien avec Jean de Mâcon.
  • VI.
  • Introduction du second convoi
  • Détails sur la prise de Saint-Loup le 4 mai.
  • Le lendemain fête de l’Ascension.
  • Détails sur la prise des Augustins et le bivouac des vainqueurs.
  • Préparatifs de l’assaut des Tourelles.
  • Attaque sur la double rive.
  • Ce qui se fait du côté de la ville.
  • Un colombeau blanc sur l’étendard de la Pucelle.
  • Miraculeuse facilité de l’escalade.
  • Mort de Glacidas.
  • Prisonniers.
  • Détails sur la fuite des Anglais.
  • Actions de grâces.
  • VII.
  • Réception de la Pucelle par le roi.
  • Brève indication de la campagne de la Loire.
  • Merveilleux effet produit sur les deux partis.
  • Facilité pour recouvrer tout le royaume.
  • VIII.
  • La fête du 8 mai établie d’un consentement unanime.
  • Programme arrêté.
  • Apparition de saint Aignan et de saint Euverte.
  • Fête semblable à Bourges et dans de nombreuses églises, et justement.
  • Parcours de la procession.
  • Combien il faut être fidèle à s’y rendre.
  • Accord entre les hommes d’armes et les bourgeois.
  • IX.
  • Le notaire Girault.
  • La délivrance consignée entre deux minutes par le notaire Girault.
  • Combien elle fut miraculeuse.
  • Divine mission de la Pucelle.
  • Double rang de fossés autour des bastilles anglaises.
  • X.
  • Rapidité avec laquelle se répand la nouvelle de la délivrance d’Orléans.
  • Ambassade du duc de Bretagne à la Pucelle.

I.
Chronique de la délivrance d’Orléans et de la fête du 8 mai
Manuscrits qui la contiennent. — Ses diverses éditions dans les cinquante dernières années de ce siècle. — Temps où elle a dû être écrite. — Le très sage homme Jean de Mâcon.

En 1739, Montfaucon signalait, dans le manuscrit 891, fonds de la reine Christine, à la Vaticane, comme faisant suite au Journal du siège, la relation aujourd’hui désignée sous le nom de Chronique de l’établissement de la Fête du 8 mai. Malgré cette indication du savant Bénédictin, il se passa plus d’un siècle avant qu’elle fût livrée à l’impression. Ce fut M. Salmon, qui, en 1847, la publia dans la Bibliothèque de l’École des chartes ; Quicherat la fit entrer dans sa Collection ; elle a été, en 1883, de la part de M. Boucher de Molandon, l’objet d’une étude approfondie dans les Mémoires de la Société archéologique de l’Orléanais ; enfin, au moment où ces lignes s’écrivent, paraît le volume du Journal du siège, édité à nouveau par MM. Charpentier et Cuissard, où l’on peut la lire.

298M. Boucher de Molandon, informé qu’il existait à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg un autre exemplaire de la Chronique susdite, s’en fit envoyer une fidèle copie ; et il publia en brochure les deux textes en regard, en les accompagnant d’une étude philologique due à M. Bailly, professeur au lycée d’Orléans. La collation a fait conclure que si le manuscrit du Vatican était du XVe siècle, celui de Saint-Pétersbourg était du XVIe et que l’un et l’autre reproduisent un manuscrit antérieur. Les variantes sont légères, et altèrent peu le sens. Le second manuscrit peut servir à redresser quelques fautes de copiste que l’on trouve dans le premier ; et le rajeunissement de certains mots aide à comprendre certaines locutions complètement disparues.

L’auteur disant qu’il y a certains jeunes gens qui pourraient avoir peine à croire les faits solennisés par la fête du 8 mai, nous autorise à reculer la date de son écrit à quinze ou vingt-cinq ans après la délivrance.

Quel est cet auteur ? Ce n’est certainement pas un écrivain maniant très prestement la langue française, même de l’époque. Sa phrase est lourde, chargée d’incidences inattendues, pénible à lire. Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire honneur à un canoniste ou à un théologien de l’époque. Habitués à parler en latin dans leur enseignement, à lire des livres latins, ils transportaient trop aisément dans le français les inversions de la langue latine, qui avec les désinences des cas les admet plus aisément que la langue française privée de pareille ressource.

La Chronique nous parle d’un docteur, homme très sage, du nom de Jean de Mâcon, auquel la Pucelle fît l’honneur de s’ouvrir. Loin d’y voir une raison pour ne pas attribuer à Jean de Mâcon un écrit où il aurait ainsi parlé de lui-même, Quicherat, Vallet de Viriville, et les modernes, forts de quelques autres exemples, où, grâce à l’anonyme, des auteurs du temps rendent ainsi témoignage de leur mérite, les modernes admettent volontiers que l’auteur de la relation est Jean de Mâcon en personne. Vallet de Viriville va jusqu’à conjecturer qu’il est l’auteur de l’immense drame qui a pour titre le Mystère d’Orléans. Qu’est donc Jean de Mâcon ?

Jean de Mâcon a été si peu connu que Quicherat disait qu’il n’est nommé nulle part. Il oubliait que trois témoins entendus à la réhabilitation en parlent comme d’un docteur très fameux, ayant rendu à la Pucelle le plus explicite des témoignages. M. Boucher de Molandon, dans sa brochure sur la Chronique de l’établissement de la Fête a essayé de constituer, avec quelques textes des archives d’Orléans, une Notice du célèbre inconnu. Les inductions de l’érudit Orléanais sont aujourd’hui notablement atteintes par deux publications récentes qui nous permettent d’établir le curriculum vitæ du docteur, qui fut en effet un des plus fameux 299de son temps. L’une est le docte ouvrage de M. Fournier, Statuts et privilèges des Universités, l’autre un article de M. Wilhelm Meyer, dans la Bibliothèque de l’École des chartes (janvier-avril 1895), sous ce titre : Nouvelles de l’Académie de Gœttingue [Göttingen]. Comme l’approbation de la Pucelle par semblable personnage ne le cède qu’à celle que lui donna Gerson, il est utile de faire connaître Jean de Mâcon.

II.
Jean de Mâcon
Pays d’origine, date de la naissance de Jean de Mâcon. — Quelques détails sur sa vie. — Sa grande réputation de savoir. — Ses manuscrits. — Est-il l’auteur de la Chronique ?

Jean de Mascon. — Mâcon n’est pas son nom patronymique : du nom de son père il s’appelait Jean Baudet. Il n’est pas originaire d’Orléans, comme le conjecturait M. de Molandon. Il est né à Cluny, au diocèse de Mâcon. C’est ce qui résulte d’un rôle de bénéfices présenté par l’Université d’Orléans au pseudo Clément VII. Il y est ainsi mentionné :

Joannes de Masticone, de Cluniaco, Masticonensis diœcesis, clericus, licentiatus in legibus, scolaris in decreto329.

Ce rôle est de 1378. Celui qui, en 1378, était licencié-ès-lois n’a pu guère naître plus tard que 1360. Il devait avoir vingt, plutôt que dix-huit ans. Étudiant en décret, ou en droit canon, il se préparait probablement à obtenir le bonnet de docteur.

Il l’avait obtenu en 1380, puisque, au Collège de la Reine, à Oxford, on trouve un manuscrit sous ce titre :

De Materia duelli. Questio facta Aurelianis per Dominum Johannem de Masticone legum doctorem eximium, Anno Domini 1380, die mercurii, in vigilia Sancti Andreæ330.

En 1382 il est donné comme le docteur de l’école allemande à l’Université d’Orléans331. Il lui survint cette année une aventure qui faillit devenir tragique. L’entente était loin d’être parfaite entre les bourgeois d’Orléans et les étudiants de l’Université332. Les rixes étaient fréquentes. Le 28 août 1382, sur le minuit, au son des cloches, les Orléanais se précipitèrent sur les maisons habitées par les étudiants au cri de : À mort les écoliers ! Ils se portèrent en particulier au cloître Sainte-Croix, où Jean de Mâcon habitait. Au bruit du tumulte, il se lève, et, à moitié habillé, paraît à la fenêtre, demandant grâce de la vie. Les étudiants se cachèrent sous les toits, s’enfuirent dans les champs ; il ne semble pas qu’il y ait eu mort d’homme. L’affaire fut portée devant le parlement de Paris. Les perturbateurs furent condamnés à des peines humiliantes et à des amendes. Ils furent en particulier condamnés à une réparation d’honneur 300envers Jean de Mâcon, et à lui payer une somme de dix livres tournois.

Le rôle de 1393 qualifie Jean de Mâcon de docteur-ès-lois, sous-chantre de la cathédrale et de professeur ordinaire dans l’Université333.

Les recherches de M. Doinel, dans les archives d’Orléans, ont permis à M. de Molandon de nous faire connaître quelques autres particularités de la vie du savant chanoine. De 1413 à 1415, de 1417 à 1419, il est délégué du chapitre à la gestion communale des deniers de la ville. Un acte daté du 16 octobre 1398 nous instruit des habitudes charitables de l’éminent canoniste. Il constitue auprès des religieux de Saint-Samson une rente perpétuelle pour nourrir dix pauvres pendant tout le carême. Dans la suite il fondait un obit perpétuel pour le repos de son âme et de l’âme des siens. Ce service était encore célébré en 1666, et l’a été probablement jusqu’à la Révolution334.

La preuve de l’estime que l’on faisait de la doctrine de Jean de Mâcon, c’est que, d’après ce que nous apprend M. Wilhelm Meyer, on trouve ses Traités sur divers points de droit dans les bibliothèques de Turin, de Munich, d’Oxford, et avec des mentions telles que celle-ci, que nous avons lue dans le manuscrit 1416 de la Mazarine à Paris :

Lectura super quatuor libros institutionum edita per excellentissimum legum doctorem, Johannem de Masticone.

On ignore l’année de la mort d’un personnage si apprécié de ses contemporains.

Cosme de Cosmy, et les deux autres témoins qui, à la réhabilitation, ont dit s’approprier sa déposition, pouvaient justement relever la valeur du témoignage rendu à la Pucelle par un homme en possession d’une telle réputation de doctrine.

J’ai entendu, (disait Cosme de Commy), Jean de Mâcon, docteur en l’un et l’autre droit, de très grand renom, raconter que, plusieurs fois, il avait examiné les actes et les paroles de Jeanne, et qu’il n’avait aucun doute qu’elle ne fût envoyée par Dieu ; que c’était merveille de l’entendre parler et de l’entendre répondre ; et que, dans sa vie, il n’avait observé rien que de saint et de bon335.

Jean de Mâcon est-il l’auteur de la Chronique de l’établissement de la Fête du 8 mai ? Ceux qui l’affirment n’allèguent pas d’autre argument que le témoignage que le docteur aurait rendu à ses mérites. La preuve semble peu démonstrative. Il faudrait, dans ce cas, dire qu’il l’a écrite 301dans un âge fort avancé. Né au plus tard en 1360, il était septuagénaire en 1429, lors du siège. L’on admet que la Chronique a été composée quinze ou vingt ans plus tard. Jean de Mâcon l’aurait donc écrite à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. La voici en termes quelque peu modernisés.

III.
L’expédition de Salisbury décrétée en Angleterre. — Promesse faite au duc d’Orléans. — Début de la campagne.

En l’an mil quatre cent vingt et huit, les Anglais tinrent leur conseil au pays d’Angleterre, et là il fut ordonné que le comte de Salisbury336, descendrait au pays de France, pour conquérir les pays de Monseigneur d’Orléans, lequel ils tenaient prisonnier depuis l’an quatre cent et quinze. Il avait été pris par eux et fait prisonnier à une journée qui fut celle d’Azincourt, en laquelle il fut pris avec plusieurs autres seigneurs de France.

De six à sept-mille combattants anglais furent baillés audit comte de Salisbury, et lors mondit seigneur d’Orléans, averti de ces choses, considérant le dommage et la destruction qu’il redoutait advenir en ses terres et seigneuries par suite de ladite entreprise et mission dudit comte de Salisbury, voulant y obvier de son pouvoir, s’adressa à ce même comte, et lui recommanda sa terre. Lequel Salisbury lui promit qu’il l’épargnerait337, et, moyennant ce, Monseigneur d’Orléans lui promit six-mille écus d’or, à savoir de lui donner en gage338, un joyau qu’il avait en France. Et de tout cela le comte de Salisbury n’en tint rien ; aussi il lui en prit mal, comme vous l’ouïrez ; car Dieu l’en punit.

Le comte de Salisbury pour accomplir sa mauvaise volonté, nonobstant la promesse faite à Monseigneur d’Orléans, descendit au pays de Normandie, tint sa route droit à Chartres, prit Nogent-le-Roi, et vint jusqu’à Janville-en-Beauce, y mit le siège, et de fait prit d’assaut y celui lieu de Janville. Ce voyant, ceux de Meung-sur-Loire négocièrent339, et se rendirent sans coup férir. Et puis il alla mettre le siège devant Beaugency et devant Jargeau qui se rendirent340. Et durant cette expédition341, icelui comte de Salisbury vint piller le lieu et l’église de Notre-Dame-de-Cléry, dont il fit très mal, car en ce temps il n’y avait homme d’armes qui osât y rien prendre, qu’il n’en fût incontinent puni, comme chacun sait.

302IV.
Quelques détails sur la conquête par les Anglais du Portereau, des avant-postes des Tourelles, des Tourelles elles-mêmes ; le coup qui frappe Salisbury. — C’est un châtiment. — Retraite momentanée de quelques capitaines. — Ils reviennent. — La journée des Harengs. — Effroi des nouveaux auxiliaires. — Ils se retirent.

L’an dessus dit, le treizième jour d’octobre, le comte de Salisbury arriva au Portereau d’Orléans et le siège fut posé. La nuit fut brûlé et abattu le monastère des Augustins, pour que les Anglais ne s’y logeassent pas. Icelui Salisbury ne tarda guère à donner l’assaut audit Portereau, c’est à savoir au boulevard du bout du pont, qui n’était fait que de fagots ; l’assaut dura de quatre à cinq heures ; et y furent blessés Monseigneur de Xaintrailles et Guillaume de La Chapelle qui étaient capitaines ; et la défense fut telle que les assaillants ne purent rien faire ce jour. Et puis après il arrivèrent par-dessous ledit boulevard, et ainsi il fut arrêté qu’il était expédient de l’abandonner.

Le dimanche qui suivit, l’assaut fut donné aux Tourelles devers le matin, et à cette heure ils n’y firent rien. Et en ce même jour, environ deux heures après midi, Salisbury recommença l’assaut, et de fait il prit les Tourelles ; car il n’y avait homme d’armes qui osât s’y tenir, à cause de la force des bombardes et canons que tiraient les Anglais. Les Tourelles prises, le comte de Salisbury monta au plus haut étage, et se mit à une fenêtre devers la ville pour voir le pont qui était très bien armé. Et à cette heure, de la ville partit un canon qui le frappa à la tête ; ce qui fut l’avancement de sa mort.

Quelques-uns disent que le canon partit de Saint-Antoine, les autres qu’il partit de Notre-Dame, et que ce fut un jeune page qui le fit partir ; et qu’il en soit ainsi (la preuve en est) que le canonnier qui avait la charge de ladite tour trouva le page qui s’enfuyait. Et aussi était-ce juste et raisonnable que ledit comte de Salisbury, ayant, comme il est dit plus haut, pillé l’église de Notre-Dame-de-Cléry, en fût puni par elle. Ainsi heurté et frappé, le comte de Salisbury fut porté à Meung-sur-Loire par quelques Anglais, et là il mourut.

Ce voyant, les capitaines levèrent en partie leur siège, laissèrent cinq à six-mille (sic) combattants aux Tourelles et se retirèrent à Paris qui, pour lors était anglais, et ils ordonnèrent un nommé Tallebot (Talbot), pour être leur chef. Les fériés de Noël, ils revinrent vers Saint-Loup pour remettre leur siège. Pendant ce temps ceux de la ville abattirent toutes les églises et maisons des faubourgs ; ce qui fut un grand moyen de conservation342 pour la ville d’Orléans à l’encontre des Anglais.

Environ le carême-prenant, vinrent nouvelles que Monseigneur de Bourbon 303venait pour secourir la ville ; icelui Monseigneur arriva, et avec lui Mgr de Thoars (Thouars) et plusieurs autres seigneurs ; ils tinrent conseil entre eux, et ils furent d’avis qu’on irait au-devant des vivres des Anglais qui étaient partis de Paris. Et ainsi se partirent nos gens d’Orléans, et ils trouvèrent les Anglais environ Rouvray-Saint-Denis qui est en Beauce. Nos gens étaient contre iceux Anglais six contre un ; mais la fortune fut telle que de nos gens il en demeura trois-cents sur le sol ; et là fut blessé Mgr de Dunois et fut tué le connétable d’Écosse. Et partit de la journée Mgr de Bourbon avec plusieurs autres seigneurs et chefs de guerre. Ils arrivèrent à Orléans à minuit environ, et ils entrèrent à cette heure. Ils furent là neuf jours tous effrayés de la journée qu’ils avaient perdue, tellement que, quand ils virent les Anglais venir au siège, homme ne pouvait les faire sortir de la ville. Ce voyant, les bourgeois de la ville, considérant que leurs vivres diminuaient fort, vinrent vers Monseigneur de Bourbon et vers Monseigneur de Thouars leur requérir qu’ils envoyassent leurs hommes dehors ; et ainsi ils partirent.

V.
La Pucelle, ses débuts à Domrémy, Vaucouleurs, Chinon. — Effet produit à Orléans par son annonce. — Introduction du premier convoi. — Itinéraire. — Difficultés surmontées. — La Pucelle dans Orléans. — Sommations aux Anglais. — Réponse prophétique aux insultes de Glacidas. — Elle assiste aux premières vêpres de la fête de la Croix. — Son entretien avec Jean de Mâcon.

En icelui temps, Dieu, de sa sainte grâce et miséricorde, envoya une voix à une fille pucelle, nommée Jeanne, qui gardait les bêtes aux champs ès pays des environs de Vaucouleurs, qui est près de Lorraine. La voix disait que Dieu lui commandait de se préparer pour aller lever le siège de devant Orléans, et qu’elle menât couronner le roi Charles. Par suite, ladite Jeanne s’adressa au seigneur de Vaucouleurs, et lui raconta ces choses ; ce qui lui fut une grande merveille ; et il se prépara pour amener ladite Pucelle devers le roi, qui pour lors était à Chinon. Elle venue vers le roi, fut examinée de plusieurs évêques et seigneurs en plein conseil ; et en tout son fait ne fut trouvé que tout bien. Lors on lui fit faire un harnois complet, et aussi un étendard ; et elle eut licence d’être habillée comme un homme.

Cependant vinrent à Orléans nouvelles de ladite Jeanne, qu’alors on appelait vulgairement Jeanne la Pucelle343, de quoi ceux de la ville furent bien émerveillés. De prime face ils pensaient que ce ne fût que dérision, encore qu’ils eussent grande confiance en Dieu, et au bon droit du roi et de leur seigneur, lequel était prisonnier, comme vous avez ouï ci-devant ; et leur courage s’en accrut de moitié.

Environ la fin d’avril, fut baillé à ladite Jeanne Mgr de Rais, maréchal 304de France, et plusieurs autres capitaines, et aussi [des soldats] des communes du pays d’en bas, et il lui fut ordonné d’amener vivres et artillerie. Ils vinrent par la Saulogne (Sologne), passèrent par Olivet ou près, et arrivèrent jusqu’à l’Île-aux-Bourdons, qui est devant Chécy. Ceux d’Orléans sachant qu’elle venait furent très joyeux ; ils firent préparer des chalands en grand nombre. La rivière était alors à plein chantier, et aussi le vent qui était contraire se tourna d’aval344, tellement qu’un chaland menait deux ou trois chalands ; qui était une chose merveilleuse, et fallait dire que c’était un miracle de Dieu. Ils passèrent par-devant les bastilles des Anglais et arrivèrent à leur port ; et là chargèrent leurs vivres, et puis la Pucelle passa la rivière. Là étaient présents Monseigneur de Dunois, La Hire et plusieurs autres seigneurs ; et ils vinrent par-devant la bastille de Saint-Loup où étaient les Anglais.

La Pucelle arriva à Orléans, et fut logée près de la porte Regnart ; et de son logis elle pouvait voir tout le siège. Et il est à savoir que ceux d’Orléans étaient bien joyeux.

Et pendant ce temps Mgr de Rais, et les autres capitaines que la Pucelle avait amenés345, retournèrent à Blois quérir d’autres vivres.

La Pucelle étant à Orléans, elle alla par deux ou trois fois sommer les Anglais qu’ils s’en allassent en leur pays, et que la roi du Ciel le leur mandait, et ils lui dirent plusieurs injures, et entre les autres Glacidas, auquel elle répondit qu’il mentait de ce qu’il lui disait, et qu’il en mourrait sans saigner. Ainsi fit-il comme sera déclaré ci-après ; et Jeanne la Pucelle prenait en bonne patience les injures que les Anglais trouvaient bon de lui dire et de lui faire.

Et après, elle s’en alla à l’église Sainte-Croix, et là elle parla à Messire Jean de Mascon, docteur, qui était un très sage homme, lequel lui dit :

— Ma fille, êtes-vous venue pour lever le siège ?

À quoi elle répondit :

— En nom Dieu, oui.

— Ma fille, dit le sage homme, ils sont forts et bien fortifiés, et ce sera une grande chose que de les mettre hors.

La Pucelle répondit :

— Rien n’est impossible à la puissance de Dieu.

Et en toute la ville elle ne fit honneur à aucun autre.

VI.
Introduction du second convoi — Détails sur la prise de Saint-Loup le 4 mai. — Le lendemain fête de l’Ascension. — Détails sur la prise des Augustins et le bivouac des vainqueurs. — Préparatifs de l’assaut des Tourelles. — Attaque sur la double rive. — Ce qui se fait du côté de la ville. — Un colombeau blanc sur l’étendard de la Pucelle. — Miraculeuse facilité de l’escalade. — Mort de Glacidas. — Prisonniers. — Détails sur la fuite des Anglais. — Actions de grâces.

Le mercredi quatrième jour de mai l’an vingt-et neuf, la Pucelle partit pour aller au-devant des autres vivres qu’amenait le sire de Rais. Allèrent 305avec elle jusqu’à la forêt d’Orléans tous les capitaines, parmi lesquels Mgr de Dunois, La Hire, Messire Florent d’Illiers, le baron de Collonches [Coulonces], et il fallait passer au plus près de la bastille des Anglais nommé Paris. Et quand ceux de la ville les virent venir, ils sortirent au-devant pour les recevoir à grande joie. Arrivés à Orléans, ils prirent leur réfection, et puis vinrent en l’hôtel de la ville requérir des machines de guerre comme coulevrines, arbalètes, échelles, et autres armements ; et ils partirent pour aller à Saint-Loup ; et en ce jour fut prise d’assaut la bastille de Saint-Loup, et là étaient de six à sept-vingts combattants anglais.

Les autres Anglais, c’est à savoir ledit Talbot et les autres Anglais de son parti, ce voyant, sortirent de leurs bastilles en belle bataille, à cinq ou six étendards, jusque près du pavé de Fleury, entre Saint-Loup et leurs bastilles, dans le but de faire lever le siège dudit Saint-Loup ; et à cette heure tout homme sortit d’Orléans pour aller enclore lesdits Anglais ; mais, en ce voyant, ils se retirèrent en grande hâte dans leurs bastilles. Ils avaient de dix à onze bastilles, dont la première était les Tourelles, et les autres les Augustins, Saint-Jean-le-Blanc, celle du champ Saint-Privé, celle de l’Île-Charlemagne, Saint-Laurent, Londres, le Pressoir-Ars, Paris et Saint-Loup.

Le cinquième jour de mai, qui était le jour de la fête de l’Ascension de Notre-Seigneur, pas homme ne fit la guerre ; la Pucelle ne le voulait pas, et chacun reposa en Dieu.

Le vendredi, sixième jour du même mois, la Pucelle passa la rivière de la Loire, et avec elle tous lesdits seigneurs et gens d’armes, et aussi ceux des communes, et ils vinrent devant le Portereau. Les seigneurs, voyant qu’il n’était pas possible de prendre ces bastilles, se retirèrent une partie en une île qui est devant Saint-Jean-le-Blanc. La Pucelle demeura derrière et aussi Mgr de Dunois, les maréchaux de France et La Hire. Les Anglais, ce voyant, sortirent dehors à bel étendard, et ils venaient frapper sur nos gens. Quand nos gens virent cela, ils se retournèrent à l’encontre et les repoussèrent jusque dedans leurs bastilles, et ils prirent les Augustins de bel assaut ; et ceux qui étaient retirés en l’île ne demandaient nuls chalands pour venir audit assaut ; ils passaient à gué tout armés, étant en l’eau jusqu’aux aisselles, et ils demeurèrent là toute la nuit. Les seigneurs, voyant que la Pucelle était fort fatiguée346, la menèrent en la ville pour s’y reposer ; et il fut crié que chacun portât des vivres aux assiégeants, et aussi que chacun gouvernât les pages et les chevaux des hommes d’armes qui étaient en dehors. Ainsi fit-on par toute la ville.

Durant cette nuit, les Anglais essayèrent de passer la rivière en face de 306la bastille du champ Saint-Privé ; ils étaient en deux ou trois chalands, mais ils furent si effrayés qu’il s’en noya beaucoup ; et, qu’il en soit ainsi, on le vit depuis par leurs harnois trouvés en la rivière.

Quand arriva le samedi, septième de mai, un conseil fut tenu en la ville, et les bourgeois requirent la Pucelle qu’elle voulut accomplir la charge qu’elle avait de par Dieu et aussi de par le roi ; et à ce faire elle fut émue ; elle partit, et, montant à cheval, elle dit :

— En nom Dieu, je le ferai, et qui m’aimera, qu’il me suive !

Les seigneurs allèrent avec elle et passèrent la rivière ; des vivres et de l’artillerie furent amenés ; et ils vinrent si près que, dès le matin, la Pucelle donna l’assaut auxdites Tourelles.

Devers la ville, ceux qui y étaient firent des ponts pour donner l’assaut ; car il y avait trois arches rompues avant que l’on pût joindre les Tourelles. Ce fut une merveilleuse chose de faire les ponts, car les Anglais avaient fait de grands boulevards, forts et avantageux ; mais en tout cela Dieu ouvrait, car lorsqu’un homme venait pour travailler auxdits ponts, il était ouvrier, ainsi que s’il eût accoutumé pareil travail toute sa vie. Ceux de la ville chargèrent un grand chaland plein de fagots, d’os de cheval, de savates, de soufre, et des plus puantes choses que l’on sût trouver ; il fut mené entre les Tourelles et le boulevard, et là le feu y fut mis, qui leur fit un grand dommage. Et, pour tirer, les Anglais avaient les meilleurs canons du royaume ; mais un homme eût jeté une boule aussi loin que pouvait aller la pierre d’iceulx canons347 ; ce qui était un beau miracle.

Item. Quand vint environ quatre heures après midi, quelques chevaliers virent un colombeau blanc voler par-dessus l’étendard de la Pucelle, et incontinent, elle dit :

— Dedans, enfants ! en nom Dieu, ils sont nôtres.

Et jamais on ne vit grouée (volée) d’oisillons se parquer sur un buisson, comme chacun monta sur ledit boulevard. Et, ce voyant, Glacidas, qui était le chef, et avec lui de vingt à trente hommes, tombèrent dans la rivière, car ils avaient coupé le pont dans la pensée de tromper nos gens348. Et là fut accomplie la prophétie faite audit Glacidas par la Pucelle qu’il mourrait sans saigner ; ainsi fit-il, car il se noya avec plusieurs autres. Les Tourelles furent prises, ainsi que plusieurs seigneurs comme le sire de Ponyngs, le sire de Molyns. Il y avait là de cinq à six cents combattants, si résolus qu’ils ne craignaient pas, durant quinze jours, toute la puissance de France et d’Angleterre. Tandis que la Pucelle faisait son 307devoir, ceux de la ville le faisaient du côté de la ville tant par terre que par eau. Quant à ceux qui ne furent pas tués, la Pucelle les amena deux à deux, prisonniers, à Orléans.

Item. Quand vint le dimanche, huitième dudit mai, les gens des autres bastilles tinrent conseil, et partirent au plus matin ; là était Talbot, et ils se mirent aux champs. Ce que voyant ceux de la ville, ils sortirent avec toutes leurs forces, la Pucelle avec eux, pour leur courir sus ; mais elle dit qu’on les laissât aller, encore que chacun fût en ordre de bataille, tant d’un côté que de l’autre ; et l’on prit entre les deux armées leurs bombardes et leur artillerie ; mais la Pucelle avec les seigneurs firent retirer tous leurs gens ; là fut faite une haute et grande louange à Dieu en criant Noël. Il y avait en la compagnie plusieurs prêtres et gens d’Église qui chantaient de belles hymnes ; et la Pucelle dit que chacun allât ouïr la messe. Et ne demandez pas si à Orléans chacun faisait grande joie, tant aux églises comme en plein air, pour le grand don que Dieu leur avait fait.

VII.
Réception de la Pucelle par le roi. — Brève indication de la campagne de la Loire. — Merveilleux effet produit sur les deux partis. — Facilité pour recouvrer tout le royaume.

Item. Il ne tarda guère que les seigneurs amenèrent la Pucelle vers le roi Charles qui était à Tours, et considérez quelle réception on leur fit. Le roi remercia bien hautement Dieu, et aussi Mgr de Dunois et tes maréchaux, et La Hire, et tous les autres capitaines qui lui avaient tenu compagnie. Talbot demeura à Meung, à Beaugency, à Jargeau et à Janville, et aussi tous ses gens.

Le duc d’Alençon ne tarda guère à venir avec la Pucelle. Le siège fut mis à Jargeau, où était le comte de Chifort (Suffolk), ayant avec lui plusieurs capitaines anglais ; il y avait là de six à sept-cents combattants ; et il ne fallut que deux jours pour qu’ils fussent pris de bel assaut. Et Dieu sait si ceux d’Orléans étaient fainéants348b à mener aux assiégeants artillerie, gens, et aussi vivres.

Et puis après l’on vint par devant Meung-sur-Loire, où était Talbot et toute sa puissance, mais il n’osa frapper sur nos gens, car il était tout éperdu. Puis nos gens vinrent mettre le siège devant Beaugency, et là se trouva Mgr le Connétable de France. Les Anglais qui là étaient prirent composition et s’en allèrent joindre Talbot.

Nos gens, dans la poursuite, se trouvaient près de Pastoy (Patay) contre ledit Talbot ; il fut pris, et environ quatre-mille Anglais y furent tués, qui tous s’étaient retirés vers ledit Talbot. En ce jour se rendirent Janville et 308plusieurs autres forteresses. Si on eût voulu poursuivre, on eut chassé les Anglais jusqu’à la mer, vu le courage que chacun avait ; car un Français eût abattu dix Anglais, non pourtant qu’il n’y eût point de force d’homme (sic) ; mais tout procédait de Dieu, auquel louange appartient et non à un autre.

VIII.
La fête du 8 mai établie d’un consentement unanime. — Programme arrêté. — Apparition de saint Aignan et de saint Euverte. — Fête semblable à Bourges et dans de nombreuses églises, et justement. — Parcours de la procession. — Combien il faut être fidèle à s’y rendre. — Accord entre les hommes d’armes et les bourgeois.

Item. Ce voyant, par Mgr l’évêque d’Orléans avec tout le clergé, et aussi par l’intermédiaire et l’ordonnance de Mgr de Dunois frère de Mgr le duc d’Orléans, et du conseil d’icelui, et aussi de l’avis des bourgeois, manants et habitants d’Orléans, il fut statué qu’une procession serait faite le huitième de mai ; que chacun y porterait lumière, qu’on irait jusqu’aux Augustins, et partout où avait été le combat ; on ferait station en chacun lieu, service convenable et oraisons ; les douze procureurs de la ville auraient chacun en leurs mains un cierge où seraient les armes de la ville ; il en demeurerait quatre (des cierges) à Sainte-Croix, quatre à Saint-Euverte, quatre à Saint-Aignan ; le lendemain messe pour les trépassés et là serait offert pain et vin, et chaque procureur donnerait à l’offrande huit deniers parisis ; on porterait les chasses de Mgr saint Aignan, et de Mgr saint Euverte, les médiateurs et les protecteurs de la cité et de la ville d’Orléans. En ce temps, en effet, plusieurs Anglais, qui étaient au siège, affirmèrent avoir vu, durant le siège, deux prélats en habits pontificaux aller en cheminant autour des murs de la ville. Aussi avaient-ils été, Mgr saint Euverte et Mgr saint Aignan les gardes, et les protecteurs de la ville d’Orléans, au temps que les mécréants vinrent devant icelle ; car, à la prière faite à Dieu par ces saints, la ville fut préservée des mains desdits mécréants ; et en en approchant, comme rapporte l’histoire, ils furent tous aveuglés, en sorte qu’ils n’eurent point puissance de mal faire entre ici et Saint-Loup.

On ne peut trop louer Dieu et les saints ; car tout ce qui a été fait, l’a été entièrement par la grâce de Dieu. Aussi doit-on avoir grande dévotion à ladite procession, surtout ceux de la ville d’Orléans, attendu que ceux de Bourges-en-Berry en font solennité ; mais ils prennent le dimanche après l’Ascension (car en l’année de la délivrance, c’était ce dimanche349).

Plusieurs autres villes en font aussi solennité, car si Orléans fût tombé entre les mains des Anglais, le demeurant du royaume en eût été fort blessé. Ainsi, par reconnaissance pour la grande grâce que Dieu a voulu 309faire et démontrer en la gardant des mains de ses ennemis, que ladite sainte et dévote procession soit continuée et non pas délaissée, sans tomber en ingratitude, par laquelle viennent beaucoup de maux. Chacun est tenu d’aller à ladite procession, et de porter luminaire ardent en sa main.

On revient autour de la ville, c’est à savoir par devant l’église Notre-Dame de Saint-Paul, et là on fait grande louange à Notre-Dame, et de là à Sainte-Croix, et là le sermon, et la messe après ; et aussi comme dessus, les vigiles à Saint-Aignan, et le lendemain messe pour les trépassés.

Et, pour cela, qu’un chacun soit averti de louer et de remercier Dieu, car, par aventure, il y a pour le présent des jeunes gens qui pourraient à grand-peine croire que les choses soient ainsi advenues ; mais croyez que c’est chose vraie, et bien grande grâce de Dieu.

Car durant le siège, il n’y eut jamais aucune division entre les gens d’armes et ceux de la ville, quoique par avance ils s’entre-haïssaient comme chiens et chats ; mais lorsqu’ils furent avec ceux de la ville, ils furent comme frères ; et aussi ceux de la ville ne les laissaient, à leur pouvoir, endurer nécessité ou souffrance, en quelque manière que ce fût.

Et à cause du bon service qu’ont fait les manants et les habitants de la ville d’Orléans, ils sont et seront en la bonne grâce du roi, qui de fait le leur a montré et le leur montre de jour eu jour, ainsi que c’est manifeste par la teneur des beaux privilèges qu’il leur a donnés.

IX.
Le notaire Girault
La délivrance consignée entre deux minutes par le notaire Girault. — Combien elle fut miraculeuse. — Divine mission de la Pucelle. — Double rang de fossés autour des bastilles anglaises.

Les merveilles accomplies par la Pucelle, étaient telles qu’on en trouve la mention plus ou moins détaillée dans les écrits les plus étrangers à la grande histoire. On a vu la longue relation qu’en avait faite, dans les archives de la mairie, le Greffier de La Rochelle. Nous aurons occasion d’en reproduire bien d’autres. Voici celle que Guillaume Girault, alors notaire à Orléans, insérait entre deux minutes, l’une du 28 avril, l’autre du 9 mai. On peut la voir encore aujourd’hui dans le registre de 1429, conservé dans l’étude d’un des notaires d’Orléans.

L’abbé Dubois l’inséra dans ses doctes recherches ; elle a été depuis l’objet d’une étude particulière de la part de M. de Molandon qui lui a consacré un article, au tome IV, page 382, des Mémoires de la Société archéologique de l’Orléanais. Voici la note très légèrement rajeunie.

Le mercredy veille de l’Ascension, IIIIe jour de mai, l’an mil CCCCXXIX, par les gens du roi notre Sire, et [par] la ville d’Orléans, 310présente et aidant (ou ordonnant) Jehanne la Pucelle, trouvée par ses œuvres être vierge et à ce envoyée de Dieu, Notre-Seigneur, et aussy comme par miracle, fut prinse par force d’armes la forteresse des Anglais très puissants à Saint-Loup-lez-Orléans, qu’y avoient faite et tenoient les Anglais ennemis du roi nostre dit Sire, et y furent prins et morts plus de VIxx (120) Anglais.

Le samedy après l’Ascension [de] Notre-Seigneur ensuivant, VIIe jour dudit mois de mai, par la grâce [de] Notre-Seigneur, et aussy par [un] miracle le plus évident qui eut été apparent (vu) depuis la mort [de] Notre-Seigneur, à l’aide desdiles gens du roy et de ladite ville d’Orléans, fut levé le siège que lesdits Anglois avaient mis ès Thorelles du bout du pont d’Orléans, au côté de la Souloigne ; qui furent (lesquelles Tourelles avaient été) prises par très fort assaut le mardi douzième jour du mois d’octobre précédent et dernier passé ; et y furent morts ou pris environ IIIIc (400) Anglais, qui gardaient lesdites Thorelles. À ce fut présente ladite Pucelle qui [a] conduit la besogne, armée de toutes pièces.

Et le dimanche et lundy ensuivant, lesdits Anglois s’en allèrent de Saint-Pouair (aujourd’hui Saint-Paterne), où ils avoient une forte bastille, qu’ils appeloient Paris, d’une autre bastille emprez (rapprochée) qu’ils appeloient la tour de Londres, du Pressoir-Ars qu’ils nommoient Rouen, où ils avoient fait forte bastille, de Saint-Laurent où ils avoient fait plusieurs forteresses et bastilles ; et toutes ces forteresses et bastilles closes à II parts (des deux côtés) de fossés, et [cela], d’une forteresse à l’autre.

Girault, écrivant le 9 mai, ne savait peut-être pas encore que tous les Anglais étaient partis la veille. Il confirme, ce qui est dit par d’autres documents, que les Anglais avaient fait des tranchées de contrevallation et de circonvallation, pour se défendre contre les attaques qui pouvaient venir du côté de la ville et de la campagne ; et qu’ils se ménageaient ainsi facilité pour aller d’une bastille à l’autre sans être vus. On remarquera combien, aux yeux de ce témoin, la délivrance a été miraculeuse.

X.
Rapidité avec laquelle se répand la nouvelle de la délivrance d’Orléans. — Ambassade du duc de Bretagne à la Pucelle.

La nouvelle de la délivrance d’Orléans se répandit avec une incroyable rapidité, puisqu’on trouvera à la Chronique de Morosini une lettre l’annonçant de Bruges à Venise à la date du 10 mai.

Gerson composa aussitôt son traité De Puella, daté du 14 mai ; Jacques Gelu y joignit bientôt le sien, terminé par de salutaires avis trop négligés ; ces deux œuvres ont été presque intégralement traduites dans la Pucelle devant l’Église de son temps (liv. I, chap. II et III).

Dom Morice écrit dans son Histoire de Bretagne d’après les Comptes de Mauléon :

311Il (le duc) n’eut pas plus tôt appris la levée du siège d’Orléans qu’il députa Yves Milbeau son confesseur vers la Pucelle pour lui faire compliment sur sa victoire. Il lui envoya depuis une dague et quelques chevaux de prix par le sire de Rostrenen, Auffroi Guinot et un poursuivant d’armes, qui allaient de sa part à la cour de France350.

312Chapitre VII
Campagne de la Loire. — Pièces diverses.

  • I.
  • Une Chronique anonyme des ducs d’Alençon.
  • Jeanne avait prédit au duc plusieurs choses qui lui sont advenues.
  • II.
  • Lettre des seigneurs Guy et André de Laval.
  • Dessein de nettoyer la Loire.
  • Le duc d’Alençon reçoit le titre de généralissime et le commandement d’obéir à la Pucelle.
  • Il y est fidèle.
  • Il fait appel à la noblesse.
  • La formation de l’armée décrite par les seigneurs de Laval.
  • Ce qu’étaient ces seigneurs, leur père, leur mère, leur grand-mère, leur famille.
  • La lettre.
  • Arrivée à Loches.
  • Le jeune Dauphin, le futur Louis XI.
  • Ils rejoignent le roi à Saint-Aignan ; accueil exceptionnel qu’ils en reçoivent.
  • Le roi se rendant à Selles, la Pucelle vient tout armée à sa rencontre.
  • Aimable entrain avec lequel elle reçoit la visite des deux jeunes seigneurs.
  • Son départ.
  • Portrait céleste qu’en tracent les deux Laval.
  • Détails sur les seigneurs qui arrivent de toutes parts, notamment sur le Connétable.
  • Les jeunes seigneurs, n’attendant rien de la cour, veulent que leur mère aliène leur patrimoine afin de pouvoir faire digne figure.
  • Cadeau de la Pucelle à leur grand-mère.
  • Teneur de la lettre
  • III.
  • Chronique d’Arthur de Richemont, par Guillaume Gruel
  • C’est une apologie.
  • Il fausse l’entrevue de la Pucelle et de Richemont.
  • Texte : Le Connétable ayant réuni une très vaillante et très nombreuse compagnie se met en marche pour venir prendre part à la guerre.
  • Le roi lui envoie l’ordre de ne pas aller plus avant.
  • Il n’en tient aucun compte.
  • Son arrivée à Beaugency.
  • La Pucelle se dispose à le combattre.
  • Mot injurieux dit à ce sujet par La Hire.
  • Attitude humiliée prêtée à la Pucelle, et fière parole qu’aurait dite Richemont.
  • Il n’en est pas moins réduit à faire le guet.
  • Rôle que Gruel est le seul à attribuera son maître dans la reddition de Meung, la retraite de Talbot, l’engagement de la bataille de Patay, sur la date de laquelle il se trompe notablement.
  • Instances de Richemont pour être admis à servir le roi.
  • Il va jusqu’à embrasser les genoux de La Trémoille.
  • Dure parole de Charles VII.
  • Richemont forcé de rentrer à Parthenay au milieu des avanies.
  • Les torts de Richemont étaient grands ; mais une des conditions de la grâce apportée par la Pucelle devait être l’oubli du passé, sa douleur et ses justes craintes.
  • Chronique de Richemont
  • IV.
  • Autres pièces.
  • L’expression des espérances conçues consignées dans un manuscrit du temps.
  • Cavalier blanc vu dans le ciel en Bas-Poitou.
  • Témoignage de l’évêque de Luçon.
  • Le cavalier rassurant ceux qu’effrayait sa vue.
  • Les lettres de Perceval de Boulainvilliers et d’Alain Chartier.

I.
Une Chronique anonyme des ducs d’Alençon
Jeanne avait prédit au duc plusieurs choses qui lui sont advenues.

À la suite de la double Chronique de Perceval de Cagny, André Duchesne a transcrit une autre Chronique des ducs d’Alençon, postérieure d’une quarantaine d’année aux précédentes, puisqu’il y est longuement question des affaires de René, le fils et le successeur de Jean, le prince préféré de la Pucelle. Jeanne aurait fait au beau duc des prédictions sur son avenir. C’est le motif qui fait insérer ici les lignes où le fait est relaté par le chroniqueur anonyme.

Il est vrai que le roi Charles, VIIe de ce nom, étant spolié de son royaume, et ses sujets réduits à très grande perplexité et merveilleuse tribulation, le bon Dieu, qui secourt ses serviteurs dans leurs besoins, voulant donner remède et mettre fin à l’affliction des bons et loyaux Français, réprouver et annihiler l’orgueil des Anglais, suscita l’esprit d’une jeune Pucelle, âgée de dix-huit à vingt ans, native de Domrémy, duché de Bar, à trois petites lieues de Vaucouleurs. Dans tout son temps, elle n’avait fait autre métier que de garder les brebis des champs ; elle vint vers Charles, roi de France, et lui dit qu’elle lui était envoyée de par Dieu pour l’aider à conquérir son royaume possédé par les Anglais, et que s’il voulait lui bailler charge d’hommes d’armes, elle le mènerait sacrer à Reims ; ce dont le roi et les personnes scientifiques et d’entendement de son entourage furent de prime face fort moult émerveillées ; néanmoins après qu’elle eût été interrogée par plusieurs notables et sages personnages, on ajouta foi à ses paroles, et il fut conclu qu’elle était divinement envoyée.

Par ainsi, elle s’adjoignit à l’armée dont le duc d’Alençon avait la charge comme lieutenant-général. Ce duc fut dénommé et appelé par elle le Beau Duc, et elle lui dit et déclara plusieurs choses, qui du depuis lui sont advenues.

Il n’y a rien dans la suite qui ne se trouve dans les autres Chroniques.

II.
Lettre des seigneurs Guy et André de Laval
Dessein de nettoyer la Loire. — Le duc d’Alençon reçoit le titre de généralissime et le commandement d’obéir à la Pucelle. — Il y est fidèle. — Il fait appel à la noblesse. — La formation de l’armée décrite par les seigneurs de Laval. — Ce qu’étaient ces seigneurs, leur père, leur mère, leur grand-mère, leur famille. — La lettre. — Arrivée à Loches. — Le jeune Dauphin, le futur Louis XI. — Ils rejoignent le roi à Saint-Aignan ; accueil exceptionnel qu’ils en reçoivent. — Le roi se rendant à Selles, la Pucelle vient tout armée à sa rencontre. — Aimable entrain avec lequel elle reçoit la visite des deux jeunes seigneurs. — Son départ. — Portrait céleste qu’en tracent les deux Laval. — Détails sur les seigneurs qui arrivent de toutes parts, notamment sur le Connétable. — Les jeunes seigneurs, n’attendant rien de la cour, veulent que leur mère aliène leur patrimoine afin de pouvoir faire digne figure. — Cadeau de la Pucelle à leur grand-mère. — Avec quel cœur ils protestent contre le dessein de les tenir loin de l’action. — Assurance de la Pucelle. — Confiance de l’armée. — Touchants détails de famille.

Les instances de la Pucelle ayant enfin déterminé la cour à tenter d’aller à Reims chercher l’onction du sacre, il fut résolu que, pendant les préparatifs du voyage l’on nettoierait la Loire, c’est-à-dire que l’on chasserait les Anglais de plusieurs des places qu’ils occupaient sur ses 313rives, en amont et en aval d’Orléans. Le titre de généralissime fut conféré au duc d’Alençon, mais avec l’ordre, auquel il fut fidèle, de se conformer à la direction de la Pucelle. On fit un appel aux seigneurs qui s’étaient dispersés à la suite de la délivrance d’Orléans ; on convoqua ceux qui n’avaient pas été présents. Si, comme le disent quelques Chroniques, l’appel fut adressé au Connétable, il n’a pu partir que du duc d’Alençon et nullement de la cour. Le rendez-vous général semble avoir été fixé dans les environs de Romorantin et à Orléans.

La lettre suivante, un des documents les plus délicieux de l’histoire de la Pucelle, va nous montrer l’armée en formation, et nous dira l’impression produite par la Céleste Envoyée. Elle est due à deux jeunes seigneurs, encore dans la fleur de leurs années, aux deux frères Guy et André de Laval, destinés, le plus jeune surtout, à des rôles brillants dans la suite. André, seigneur de Lohéac, occupe un rang des plus honorables dans les Chroniques du XVe siècle.

Il avait été fait chevalier à la journée de la Gravelle en 1423, à l’âge de douze ans ; il en avait par suite dix-huit en 1429, et Guy, son aîné, ne devait guère dépasser la vingtaine. Leur père était Jean de Montfort, seigneur de Kergolay. Il avait épousé, en 1404, Anne de Laval, unique héritière de cette maison, et s’était engagé à en prendre le nom et les armes. Il était mort à Rhodes en 1415, en revenant d’un pèlerinage à Jérusalem. Anne de Laval, restée veuve de bonne heure, éleva vaillamment ses trois fils et ses deux filles, qui contractèrent de hautes alliances. La lettre elle-même nous dira que Jeanne, en 1429, était l’épouse de Louis de Vendôme, qui l’avait épousée en secondes noces. Or c’est la postérité de Louis de Vendôme qui devait un jour occuper le trône de France. C’est de Louis de Vendôme que descend la maison de Bourbon, qui arriva au trône avec Henri IV.

La mère d’Anne de Laval, la grand-mère des deux frères, à laquelle la lettre est aussi adressée, était l’objet particulier des sympathies de la Libératrice, comme le prouve le petit anneau d’or qu’elle lui avait déjà envoyé, ainsi qu’on le verra. Jeanne honorait probablement en elle le souvenir de Du Guesclin. C’est qu’en effet elle avait été la seconde femme du héros mort sans postérité. Veuve du grand Connétable, elle avait, avec dispense, épousé son cousin Guy de Laval351.

Le Père Labbe imprimait cette lettre en 1651 dans son Abrégé royal, et Denis Godefroy la reproduisait en 1661, dans ses Historiens de Charles VII. C’est donc à tort qu’on attribue à ce dernier d’avoir été le premier à la publier. On la trouve dans de nombreux recueils.

Teneur de la lettre

314Mes très redoutées dames et mères, depuis que je vous écrivis de Sainte-Catherine-de-Fierbois, vendredi dernier, j’arrivai le samedi à Loches, et j’allai voir Monseigneur le Dauphin352 au chastel, à l’issue des vêpres en l’église collégiale. C’est un très bel et gracieux seigneur, très bien formé, bien agile et habile, de l’âge d’environ sept ans ; et illec () je vis ma cousine la dame de La Trémoille qui me fit très bonne chère353 ; et, comme on dit, elle n’a plus que deux mois à porter son enfant.

Le dimanche j’arrivai à Saint-Agnan ou était le roi ; j’envoyai quérir et je fis venir dans mon logis le seigneur de Trèves ; mon oncle s’en alla avec lui au chastel pour signifier au roi que j’étais venu, et pour savoir quand il lui plairait que j’allasse devers lui ; j’eus réponse que j’y allasse sitôt qu’il me plairait ; il me fit très bonne chère, et me dit moult de bonnes paroles. Et quand il allait par la chambre, ou parlait avec un autre, il se retournait chaque fois devers moi, pour me mettre en paroles sur quelque sujet : il disait que j’étais venu au besoin, sans mander et qu’il m’en savait meilleur gré, et quand je lui disais que je n’avais pas amené telle compagnie que je désirais, il répondit qu’il suffisait bien de ce que j’avais amené, et que j’avais bien pouvoir d’en recouvrer un meilleur nombre.

Le sire de Trèves dit à sa maison, au seigneur de La Chapelle, que le roi et ceux de son entourage avaient été bien contents des personnes de mon frère et de moi, et que nous leur revenions bien ; il jura bien fort qu’il n’était pas mention que à aucun de ses amis et de ses parents qu’il eût, il eût fait si bon accueil, ni si bonne chère ; et, comme il disait, il n’est pas maître de faire bonne chère, ni bon accueil354.

Le lundi, je me partis avec le roi355, pour venir à Selles-en-Berry, à quatre lieues de Saint-Agnan ; le roi fit venir au-devant de lui la Pucelle, qui était de paravant à Selles. Quelques-uns disaient que cela avait été en ma faveur pour que je la visse. Ladite Pucelle fit très bonne chère à mon frère et à moi ; elle était armée de toutes pièces, sauf la tête, et tenait la lance en main.

Après que nous fûmes descendus à Selles, j’allai la voir à son logis ; elle fit venir le vin, et me dit qu’elle m’en ferait bientôt boire à Paris. Cela semble chose toute divine, de son fait, de la voir et de l’ouïr. Elle est partie de Selles ce lundi aux vêpres, pour aller à Romorantin, à trois lieues en 315allant en avant et en approchant du théâtre des événements356, le maréchal de Boussac et grand nombre de gens armés et des communes avec elle.

Je la vis monter à cheval, armée tout à blanc357, sauf la tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à l’huis (la porte) de son logis se démenait très fort, et ne souffrait qu’elle montât. Et lors elle dit : Menez-le à la croix qui était devant l’église, auprès, au chemin. Et lors elle monta sans qu’il se mût, comme s’il eût été lié. Et lors elle se tourna vers l’huis de l’église, qui était bien prochain et dit en bonne voix de femme358 : Vous, les prêtres et gens d’Église, faites processions et prières à Dieu ! Et alors elle se retourna à son chemin en disant : Tirez avant ! tirez avant !, son étendard ployé que portait un gracieux page, et elle avait sa petite hache en la main. Un sien frère, qui est venu depuis huit jours, partait aussi avec elle, tout armé à blanc.

Ce lundi arriva à Selles Monseigneur le duc d’Alençon, qui a très grosse compagnie, et aujourd’hui je lui ai gagné à la paume une convenance359. Mon frère de Vendôme360 n’est point encore venu ici. J’ai trouvé ici l’un des gentilshommes de mon frère de Chauvigny361, parce qu’il avait déjà ouï que j’étais arrivé à Sainte-Catherine ; il m’a dit qu’il avait écrit aux nobles de ses terres et qu’il pense être bientôt par deçà ; il dit que ma sœur est bien sa mie, et qu’elle est plus grasse qu’elle n’a accoutumé.

L’on dit ici que Monseigneur le Connétable vient avec six-cents hommes d’armes, et quatre-cents hommes de trait, que Jean de La Roche vient aussi, et que le roi n’eût de longtemps362 si grande compagnie que l’on en espère ici ; ni oncques gens n’allèrent de meilleure volonté en besogne, qu’ils ne vont à celle-ci. Cejourd’hui doit arriver mon cousin de Rais ; ma compagnie croît, et quoi qu’il arrive, ce qu’il y a, est déjà bien honnête et d’appareil ; le seigneur d’Argenton y est l’un des principaux gouverneurs, qui me fait bien bon accueil et bonne chère363.

Mais de l’argent, il n’y en a à la cour que si étroitement, que pour le temps présent, je n’en espère aucun secours ni soutien. Pour cela, vous, 316Madame ma mère, qui avez mon sceau, n’épargnez point ma terre par vente, ni par engagement, ou avisez plus convenable affaire, pour un cas où il faut sauver l’honneur de nos personnes, qui par défaut serait abaissé, ou même en voie de périr364 ; car si nous ne faisions ainsi, vu qu’il n’y a point de solde, nous demeurerions tout seuls. Jusques ici notre fait a encore été et est en bon honneur ; notre venue a été bien agréable au roi et à ses gens, tous, et aussi aux autres seigneurs qui viennent de toutes parts ; et tous nous font meilleure chère que nous ne pourrions vous l’écrire.

La Pucelle m’a dit en son logis, comme je suis allé l’y voir, que trois jours avant mon arrivée, elle avait envoyé à vous, mon aïeule, un bien petit anneau d’or, mais que c’était bien petite chose, et qu’elle vous eût volontiers envoyé mieux, considéré ce qui vous est dû365.

Cejourd’huy, Monseigneur d’Alençon, le bâtard d’Orléans et Gaucourt doivent partir de ce lieu de Selles, et aller après la Pucelle. Et vous avez fait bailler je ne sais quelles lettres à mon cousin de La Trémoille et au seigneur de Trèves, à l’occasion desquelles le roi s’efforce de me vouloir retenir avec lui, jusqu’à ce que la Pucelle ait été devant les places anglaises des environs d’Orléans, où l’on va mettre le siège ; déjà l’on s’est pourvu d’artillerie, et la Pucelle n’a pas crainte366 de n’être pas bientôt auprès du roi, lequel dit que lorsque il prendra son chemin pour tirer en avant vers Reims, j’irai avec lui ; mais que Dieu ne veuille pas qu’il en soit ainsi, et que je sois loin desdites places367. Autant en dit mon frère, et Monseigneur d’Alençon. Combien serait abandonné celui qui demeurerait368 !

Je pense que le roi partira d’ici ce jeudi pour être plus près de l’armée ; et chaque jour gens viennent de toutes parts. Sitôt qu’on aura besogné (fait) quelque chose, je vous ferai savoir ce qui aura été exécuté. L’on espère qu’avant qu’il soit dix jours, la chose sera bien avancée d’un côté ou de l’autre ; mais tous ont si bonne espérance en Dieu que je crois qu’il nous aidera.

Mes très redoutées dames et mères, nous nous recommandons à vous, 317mon frère et moi, le plus humblement que nous pouvons. Je vous envoie des blancs signés de ma main, afin que s’il vous semble bon d’écrire en date de cette présente aucune chose du contenu ci-dedans à Monseigneur le duc [de Bretagne], vous lui en écriviez ; car je ne lui écris pas à la suite369. Qu’il vous plaise aussi nous écrire sommairement de vos nouvelles ; et vous, Madame ma mère, en quelle santé vous vous trouvez après les médecines que vous avez prises ; car j’en suis à très grand malaise. Je vous envoie dessus ces présentes, minute de mon testament afin que vous, mes mères, m’avertissiez et écriviez parles prochainement venants, ce qui vous semblera bon que j’y ajoute ; et je pense encore y ajouter peut-être de moi-même370 ; mais je n’ai eu encore que peu de loisir.

Mes très redoutées dames et mères, je prie le benoît Fils de Dieu qu’il vous donne bonne vie et longue, et nous nous recommandons aussi tous deux à notre frère Louis371, nous n’oublions pas le liseur de ces présentes372, le seigneur du Boschet que nous saluons, ainsi que notre cousine sa fille, ma cousine de La Chapelle et toute votre compagnie. Et pour l’accès et… nous sollicitons373 de la chevance au mieux que faire se pourra ; nous n’avons en tout qu’environ trois-cents écus du poids de France.

Fait à Selles, ce mercredi huitième de Juin.

Ce soir sont arrivés Monseigneur de Vendôme, Monseigneur de Boussac et autres ; et La Hire s’est approché de l’armée, et l’on besognera bientôt, Dieu veuille que ce soit à notre désir.

Vos humbles fils,

Guy et André de Laval.

III.
Chronique d’Arthur de Richemont, par Guillaume Gruel
C’est une apologie. — Il fausse l’entrevue de la Pucelle et de Richemont. — Texte : Le Connétable ayant réuni une très vaillante et très nombreuse compagnie se met en marche pour venir prendre part à la guerre. — Le roi lui envoie l’ordre de ne pas aller plus avant. — Il n’en tient aucun compte. — Son arrivée à Beaugency. — La Pucelle se dispose à le combattre. — Mot injurieux dit à ce sujet par La Hire. — Attitude humiliée prêtée à la Pucelle, et fière parole qu’aurait dite Richemont. — Il n’en est pas moins réduit à faire le guet. — Rôle que Gruel est le seul à attribuera son maître dans la reddition de Meung, la retraite de Talbot, l’engagement de la bataille de Patay, sur la date de laquelle il se trompe notablement. — Instances de Richemont pour être admis à servir le roi. — Il va jusqu’à embrasser les genoux de La Trémoille. — Dure parole de Charles VII. — Richemont forcé de rentrer à Parthenay au milieu des avanies. — Les torts de Richemont étaient grands ; mais une des conditions de la grâce apportée par la Pucelle devait être l’oubli du passé, sa douleur et ses justes craintes.

Guillaume Gruel s’attacha de bonne heure à la fortune d’Arthur de Richemont, et le suivit dans la plupart de ses expéditions. Serviteur 318dévoué à son maître, il a voulu le glorifier dans la postérité, et a écrit son histoire. Cette histoire maintes fois reproduite n’en est pas pour cela plus véridique. C’est, dit Quicherat, une apologie plutôt qu’une histoire. La partialité de Gruel pour son héros doit mettre en garde contre la véracité de son témoignage. Cette réserve sera surtout de mise en ce qui concerne les détails de la première entrevue de Richemont et de la Pucelle. M. Achille Levasseur qui, en 1890, a donné, sous le patronage de la Société de l’Histoire de France, une édition plus correcte de la Chronique de Gruel ne parle pas autrement que le directeur de l’École des chartes.

Le récit de Gruel, (dit-il), présente plusieurs contradictions et inexactitudes qui doivent nous mettre en garde. N’est-il pas singulier de voir Jeanne d’Arc, qui engageait d’abord ses hommes d’armes à combattre le Connétable, se jeter à ses pieds dès qu’ils sont en présence ? En outre, Richemont était-il bien alors dans une situation qui lui permît de prononcer les fières paroles que Gruel met dans sa bouche ? Est-ce bien le ton avec lequel devait parler le Connétable, formellement banni de la cour et désireux de rentrer en grâce auprès du roi, sur lequel Jeanne exerçait une influence qu’il pouvait utiliser à son profit ? Gruel semble avoir laissé libre carrière à son imagination pour donner quelque relief au rôle joué par son maître dans cette entrevue. Ce n’est pas à Richemont qu’il faut attribuer l’initiative de la marche sur les Anglais ; l’honneur de la victoire de Patay revient à Jeanne d’Arc. C’est ainsi que le racontent les autres chroniqueurs plus désintéressés. À Montépilloy Charles VII répondit à Bedford en lui offrant la bataille… Jeanne d’Arc devait d’ailleurs vouloir et voulait la réconciliation de tous les Français374.

Ces remarques faites, voici, légèrement rajeuni, le récit de Gruel en ce qui concerne Jeanne d’Arc, chapitres XLVIII et XLIX.

Chronique de Richemont

L’an ci-dessus (1428 a. st.), en mars, arriva la Pucelle devers le roi ; et les Anglais prirent Janville et Beaugency, et Meung-sur-Loire, et Jargeau et mirent des bastilles devant Orléans.

L’an mil CCCCXXIX, mondit seigneur le Connétable se mit sus en armes pour aller secourir Orléans ; il assembla une très belle et bonne compagnie, en laquelle étaient Monseigneur de Beaumanoir, Monseigneur de Rostrelen et toutes les garnisons de Sablé et de La Flèche, de Durestal (aujourd’hui Durtal) et toutes les garnisons de ces Basses-Marches, et plusieurs notables de Bretagne, comme Robert de Montauban, Messire Guillaume de Saint-Gilles, Messire Alain de Fueillée, Messire Brangon de Herpagon, messire Louis de Scorrailles, ceux de sa maison, et grand 319nombre de gens de bien de ses terres de Poitou jusques au nombre de CCCC (400) lances et 800 archers, et mondit seigneur prit le chemin pour Orléans.

Aussitôt que le roi le sut, il envoya Monseigneur de La Jaille au-devant de lui, il le trouva à Loudun ; il le tira à part et lui dit que le roi lui mandait qu’il s’en retournât à sa maison, et qu’il ne fût pas si hardi de passer en avant, et que, s’il passait outre, le roi le combattrait. Lors mondit seigneur répondit que ce qu’il faisait, il le faisait pour le bien du royaume et du roi, et qu’il verrait qui voudrait combattre contre. Lors le seigneur de La Jaille lui dit : Monseigneur, il me semble que vous ferez très bien.

Ainsi Monseigneur continua son chemin, et tira sur la rivière de la Vienne, qu’il passa à gué ; puis de là il tira à Amboise, et Regnault de Velourt, qui était capitaine dudit lieu d’Amboise, lui bailla le passage ; et là il sut que le siège était à Beaugency.

Il tira tout droit le chemin vers la Beauce pour venir joindre ceux du siège, et, quand il fut près, il envoya Mgr de Rostrelen et Le Bourgeois, demander un logis à ceux du siège. Et aussitôt on vint lui dire que la Pucelle et ceux du siège venaient pour le combattre ; et il répondit que s’ils venaient il les verrait. Et bientôt, montèrent à cheval la Pucelle, Mgr d’Alençon et plusieurs autres. Toutefois, La Hire, Girard de la Paglère, Mgr de Guitri et d’autres capitaines demandèrent à la Pucelle ce qu’elle voulait faire, et elle leur répondit qu’il fallait aller combattre le Connétable.

Ils répondirent que si elle y allait, elle trouverait bien à qui parler, et qu’il y en avait dans la compagnie qui seraient à lui plutôt qu’à elle, et qu’ils aimeraient mieux lui et sa compagnie, que toutes les Pucelles du royaume de France.

Chapitre L : Comment la Pucelle arriva devant Monseigneur le Connétable. — Cependant Monseigneur chevauchait en belle ordonnance, et tous furent ébahis qu’il fût arrivé. Vers la Maladrerie, la Pucelle arriva devers lui, et avec elle Mgr d’Alençon et Mgr de Laval, Mgr de Lohéac, Mgr le bâtard d’Orléans, et plusieurs capitaines qui lui firent grande chère, et furent bien aises de sa venue.

La Pucelle descendit à pied et Monseigneur aussi, et ladite Pucelle vint embrasser mondit seigneur par les jambes. Et alors il parla à elle et lui dit :

— Jeanne, on m’a dit que vous me voulez combattre ; je ne sais si vous êtes de par Dieu ou non ; si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains en rien, car Dieu sait mon bon vouloir ; si vous êtes de par le diable, je vous crains moins encore.

320Et alors ils tirèrent droit au siège ; ils ne lui baillèrent pas de logis pour cette nuit. Mondit seigneur se prit à faire le guet ; car nous savons que les nouveaux venus doivent faire le guet375. Ils firent le guet cette nuit devant le château ; et ce fut le plus beau guet qui eût été fait en France, il y a bien longtemps dans le passé. Et cette nuit fut faite la composition par les assiégés, et ils se rendirent de bien matin.

Le jour de devant, les sires de Talbot et le sire de Scales et Fastolf et autres capitaines étaient arrivés à Meung-sur-Loire, dans le dessein de venir combattre ceux du siège à Beaugency. Quand ils surent que Mgr le Connétable y était venu, ils changèrent de propos, et prirent conseil de s’en aller. Et aussi on dit à Monseigneur, sitôt qu’il fût arrivé, qu’il fallait envoyer des gens au pont de Meung, qui tenait pour les Français, ou autrement qu’il serait perdu. Incontinent il y envoya XX lances et les archers ; Charles de la Ramée et Pierre Dangi les y conduisirent.

Au matin, quand les Anglais furent partis de Beaugency, la Pucelle et tous les seigneurs partirent à cheval pour aller vers Meung. Et alors vinrent les nouvelles que les Anglais s’en allaient, et alors la Pucelle et les seigneurs commencèrent à retourner à la ville, chacun à son logis.

Puis vint Mgr de Rostrelen qui s’approcha de Mgr le Connétable, l’avertit et dit :

— Si vous faites tirer votre étendard en avant, tout le monde vous suivra.

Et ainsi il fut fait. La Pucelle et tous les autres vinrent après ; et il fut conclu de tirer après les Anglais. Les mieux montés furent mis à l’avant-garde, et des gens furent ordonnés pour chevaucher les ennemis, les arrêter et les faire mettre en bataille. Furent des premiers, Poton et La Hire, Penenzac, Giraud de La Paglère, Amadoc, Setevenot et plusieurs gens de bien à cheval. Mgr le Connétable, Mgr d’Alençon, la Pucelle, Mgr de Laval, Mgr de Lohéac, le maréchal de Rays, le bâtard d’Orléans, Gaucourt et grand nombre de seigneurs venaient en ordonnance par cette belle Beauce, et ils venaient à bien grand train.

Quand les premiers eurent bien chevauché environ cinq lieues, ils commencèrent à voir les Anglais, et alors ils galopèrent à grande course, et l’armée à la suite376. Ils chevauchèrent en telle manière que lesdits Anglais n’eurent pas loisir de se mettre en bataille, et ils furent en grand désarroi ; car ils avaient mal choisi en cette conjoncture377 ; le pays était trop plat. Ils furent ainsi déconfits à un village en Beauce qui a nom Patay, aux environs. Là furent tués bien XXIIc (2200), ainsi que disaient les hérauts et poursuivants, et fut en la fin du mois de mai378. Furent prisonniers 321le sire de Talbot, le sire de Scales. Talbot fut prisonnier des archers de Poton ; Mgr de Beaumanoir eut pour prisonnier messire Henri Branche et plusieurs autres. Messire Jean Fastolf s’enfuit, ainsi que d’autres dont je ne sais pas les noms. Mgr le Connétable et les autres seigneurs couchèrent cette nuit à Patay, sur le champ, car ils étaient bien las et avaient eu grand chaud.

Bientôt après, comme ils pensaient tirer en avant, le roi manda à Mgr le Connétable qu’il s’en retournât à sa maison. Mondit seigneur envoya devers lui le supplier que ce fût son plaisir qu’il le servît, et que bien et loyalement il le servirait lui et le royaume ; il y envoya Mgr de Beaumanoir et Mgr de Rostrelen ; et il priait La Trémoille qu’il lui plût de le laisser servir le roi, et qu’il ferait tout ce qu’il lui plairait ; il fut jusques à le baiser à genoux ; et jamais il n’en voulut rien faire. Le roi lui fit mander qu’il s’en allât ; qu’il aimerait mieux n’être jamais couronné que mondit seigneur y fût. Et en effet, il convint383 à mondit seigneur de s’en revenir à Parthenay avec toute sa belle compagnie ; ce dont on se repentit plus tard, quand le duc de Bedford lui offrit la bataille à Montépilloy384. Ils renvoyèrent aussi Mgr de La Marche385 qui pensait venir servir le roi, et avait très belle compagnie ; dont, dans la suite, comme il est dit, ils eurent bien besoin386. Ainsi Monseigneur s’en vint à Parthenay ; et, en s’en venant, on lui ferma toutes les villes et passages, et ils lui firent tout le pis qu’ils purent, pour ce qu’il avait fait tout le mieux qu’il avait pu.

Gruel ne parle plus de la Pucelle.

Il est certain que lorsque, par le traité de Saumur (7 octobre 1435), Richemont avait eu, selon ses expressions, Charles VII, entre ses mains387, il avait tyranniquement et brutalement usé de son pouvoir ; il n’y avait pas encore un an qu’il avait pris les armes pour ressaisir ce pouvoir qu’il ne se consolait pas d’avoir perdu ; mais, en ce moment, tout porte à croire qu’il revenait sincèrement. Une des conditions de la grâce dont la Pucelle était l’instrument, c’est qu’elle ne fût pas un moyen de vengeance des offenses passées, nous a dit Gerson388. Les haines de parti devaient cesser ; une réconciliation générale devait s’opérer. C’est sans doute pour engager le roi à recevoir dans sa clémence Richemont et son parti que Gelu, 322archevêque d’Embrun, écrivit la belle lettre citée dans la Pucelle devant l’Église de son temps389. Les rancunes de La Trémoille prévalurent au grand mécontentement de la Pucelle ; elle voyait ainsi les faveurs célestes entravées, et elle devait sentir qu’elle était elle-même un objet de méfiance, de la part de ceux qui, voulant à tout prix se maintenir au pouvoir, redoutaient son influence.

IV.
Autres pièces
L’expression des espérances conçues consignées dans un manuscrit du temps. — Cavalier blanc vu dans le ciel en Bas-Poitou. — Témoignage de l’évêque de Luçon. — Le cavalier rassurant ceux qu’effrayait sa vue. — Les lettres de Perceval de Boulainvilliers et d’Alain Chartier.

L’admiration excitée par la délivrance d’Orléans fut portée au comble par la merveilleuse campagne de la Loire. Mieux que César, la jeune paysanne aurait pu dire : Veni, vidi, vici. Venir, voir et vaincre avaient été pour elle chose simultanée. Aussi les contemporains couchent-ils, pour ainsi dire au hasard, sur leurs manuscrits, l’expression d’enthousiasme qui déborde de leurs cœurs. En attendant bien d’autres exemples, voici ce que l’on peut lire dans le manuscrit 7301, fonds français de la Bibliothèque nationale, grand in-quarto de 135 folios. M. Paulin Paris, qui a signalé ces pièces au tome VII, page 377 de son ouvrage les Manuscrits de la Bibliothèque du roi, pense que c’est sous l’impression des derniers événements que le scribe Kerrymel a tracé les lignes suivantes :

Chose certaine est la détrousse des Anglais ; laquelle a été faite entre Meung et Orléans en belle bataille, et là ont été morts IImVc (2500) Anglais, et le surplus de leur compagnie sont pris. Leurs capitaines étaient Tallebot, Fastoc et Escalles, lesquels ont été pris et morts. Les places de Boygency et dudit Meung sont rendus et plusieurs autres ; et sont les besognes (affaires) du roi en plus haut degré que (qu’elles) ne furent oncques ; et [elles le] seront encore au plaisir de Notre-Seigneur. Des nouvelles (de) devers le roi notre seigneur [annoncent] que VIc (600) hommes d’armes anglais ont été tués dedans Jargeau. Le comte de Suffolk s’est rendu à la Pucelle, agenouillé ; La Poule, son frère, morts tous deux ; et l’autre fait prisonnier. Beaucoup il y a de bonnes nouvelles dont Notre-Seigneur soit béni390.

On lit dans le même manuscrit le résumé de la sentence portée à la suite des examens de Poitiers, sentence citée dans la Pucelle devant l’Église de son temps, et que nous avons trouvée et trouverons encore dans les chroniqueurs. On y lit aussi la prophétie de Merlin avec les vers Virgo puellares, et à la suite une mauvaise traduction française.

323Était-ce surexcitation des esprits ? Faut-il y voir un de ces signes célestes, si souvent mentionnés dans l’histoire, par lesquels le Maître des événements provoque l’attention des peuples ? Voici encore ce que Kerrymel couche sur son vélin.

L’on voit advenir de par deçà les plus merveilleuses choses que l’on vît jamais, telles que des hommes armés de toutes pièces chevaucher en l’air sur un grand cheval blanc, et dessus les armures une grande bande blanche391. Ils viennent de vers la mer d’Espagne, et passent par-dessus deux ou trois forteresses près de Talmont, et tirent vers la Bretagne. Tout le pays de la Bretagne en est épouvanté et maudit le duc pour avoir fait le serment aux Anglais. Ils disent qu’ils connaissent leur destruction par lui (sic). Le roi a envoyé devers l’évêque de Luçon pour savoir la vérité de ces récits392. L’évêque s’en est informé et a trouvé par information que plusieurs gens l’ont vu en plusieurs lieux dans son évêché ; et ainsi qu’il passait (le chevalier aérien), par-dessus un chastel nommé Bien, près de Talmont, les gens du chastel, quand ils le virent venir crurent être tous perdus et foudroyés, car il était au milieu d’un grand feu qui ne touchait pas à lui de près de deux brasses ; et il tenait en sa main une épée toute nue, et il venait chevauchant en l’air avec si grande impétuosité393, qu’il semblait que tout le chastel fût embrasé, et ceux du chastel commencèrent à crier à haute voix, et lors ledit homme ainsi armé leur dit trois fois : Ne vous effrayez pas394 ! Et ces choses ont été affirmées au roi être vraies par ledit évêque de Luçon et par deux gentilshommes envoyés devers le roi pour cette cause. Ils ont affirmé l’avoir vu, et plus de deux-cents personnes [avec eux]. Et tant d’autres merveilles que c’est un grand fait.

Les lettres de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan, d’Alain Chartier à un prince inconnu, ont été reproduites dans la Paysanne et l’Inspirée395. Elles ont été écrites à la suite de la campagne de la Loire, et trouveraient ici leur place, si elles n’avaient pas été déjà citées.

Il est intéressant, croyons-nous, de voir la suite des actes officiels par lesquels Charles VII a témoigné de sa foi en celle qui lui mettait miraculeusement la couronne au front, et a proclamé ses services au-dessus de toute expression. Les voici, encore que ces pièces aient été contresignées à des époques différentes.

324Chapitre VIII
La libératrice d’après Charles VII

  • II.
  • Lettres d’anoblissement de Guy de Cailly
  • La Pucelle anoblie dans la personne de Guy de Cailly pour lequel elle avait réclamé cette faveur.
  • La copie de ces lettres conservée par Peiresc.
  • Teneur : les bienfaits de Dieu présents à la mémoire de Charles.
  • Ils lui sont départis par l’intermédiaire de la Pucelle.
  • Les mérites de la Vierge à son endroit sont infinis, et au-dessus de toute récompense.
  • Les faveurs royales doivent s’étendre sur ceux qui la secondent.
  • Elle a signalé spécialement Guy de Cailly.
  • Guy de Cailly l’a reçue dans son château de Reuilly, lorsqu’elle allait entrer à Orléans.
  • Il a été favorisé de l’apparition des anges qui conduisaient la Pucelle.
  • Son honorabilité, ses services.
  • Noblesse accordée ou renouvelée.
  • Divers privilèges.
  • Concession d’armoiries rappelant l’apparition des anges.
  • III.
  • Exemption d’impôts pour les habitants de Domrémy et de Greux ; vicissitudes du privilège La Pucelle demande et obtient exemption d’impôts pour Domrémy et Greux.
  • L’original perdu.
  • Copie authentique.
  • Sa teneur.
  • En 1769, l’intendant de Lorraine, La Galissière fait l’historique du privilège.
  • Par une anomalie singulière, Domrémy l’avait perdu, lorsque le village avait été cédé au Barrois, tandis que Greux, resté du domaine royal, en avait constamment joui.
  • Zèle avec lequel les rois le lui avaient maintenu.
  • À la réunion de la Lorraine à la France, Domrémy demande très justement à être remis en possession de la faveur royale.
  • Absurde fin de non recevoir du conseil royal.
  • À l’avènement de Louis XVI, Domrémy renouvelle sa demande, Greux demande confirmation du passé.
  • Dédaigneuse réponse et insoutenables prétextes allégués par d’Ormesson pour refuser la demande et la confirmation.
  • Rien de plus odieux que l’anéantissement du privilège dans pareille circonstance.
  • Il sera rétabli quand la France aura un gouvernement aimant sincèrement la Pucelle.
  • Lettres patentes de Charles VII qui exemptent d’impôts les habitants de Domrémy et de Greux (31 juillet 1429)
  • IV.
  • Lettres d’anoblissement de la Pucelle et de sa famille L’original en est perdu.
  • Les diverses copies.
  • Préférence donnée au texte de Hordal.
  • La traduction de ce texte.
  • Fautes des copies de 1562 et 1768.
  • Combien les lettres d’anoblissement de la Pucelle et de de Cailli s’écartent de la forme de semblables pièces.
  • La substance de ces dernières.
  • La fin différente.
  • Ordinairement la noblesse conférée à un seul et à sa postérité.
  • Combien celle de la Pucelle est étendue, encore que les nouveaux nobles n’aient d’autre titre que celui de lui être unis par le sang.
  • Les femmes nobles n’anoblissaient pas leurs enfants, c’est le contraire ici.
  • Pour être anobli, il fallait être de condition libre ; la noblesse est concédée ici, encore que les nouveaux nobles fussent peut-être d’une condition non libre.
  • Remarques sur cette incise.
  • Réfutation de ceux qui rougissent de la condition et de la pauvreté de la Libératrice.
  • Certaines assertions burlesques.
  • C’est un trait de ressemblance de plus de la Libératrice de la France avec le Libérateur du genre humain.
  • Manières différentes dont le nom du père de la Pucelle se trouve écrit.
  • Explications.
  • Lettres d’anoblissement de la Pucelle et de sa famille
  • V.
  • Énumération d’autres actes de Charles VII en faveur de la Pucelle

325I.
Lettres annonçant les victoires remportées à la suite de la Pucelle
Lettre aux habitants de Narbonne. — Le double ravitaillement d’Orléans. — Prise de la bastille Saint-Loup, — Recouvrement de Vendôme. — Les espérances du roi ; il demande des prières, des actions de grâces. — Avant l’envoi de ces lettres, une suite de courriers annoncent les événements qui ont amené la délivrance d’Orléans. — Les prouesses et les merveilles de la Pucelle sont, au dire de tous, au-dessus de toute louange. — Lettre au conseil delphinal. — Les merveilles accomplies le 18 juin par d’Alençon et les autres capitaines étant avec la Pucelle. — Invitation à la joie et à la prière. — Rebauteau annonce de Lyon que Paris est soulevé contre l’Anglais, et que, d’après Talbot, tout est perdu en France pour les envahisseurs. — Remarques sur ces lettres.

Le roi annonçait aux villes de son parti les succès obtenus par ses armes. Il doit exister encore dans les archives des villes bien des lettres royales faisant part des victoires qui faisaient sortir la France du tombeau. Écrites à la première nouvelle reçue, elles pouvaient parfois renfermer des inexactitudes.

Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, 10 mai 1429 (annonçant la délivrance d’Orléans)

On peut voir et toucher, aux archives de la ville de Narbonne, ainsi que nous l’avons fait nous-mêmes, grâce à l’obligeance du bibliothécaire, M. Texier, celle par laquelle Charles VII annonçait aux habitants de Narbonne la suite des incidents qui avaient amené la délivrance d’Orléans. Quicherat l’édita le premier, sur les indications de M. Félix Ravaisson. Il observe, d’après le contexte même, qu’elle a dû être écrite du soir du 9 mai au matin du 10, et qu’elle s’étend au fur et à mesure que les nouvelles arrivaient à Chinon. Voici cette lettre, légèrement rajeunie :

De par le roi,

Chers et bien-aimés, nous croyons que vous avez bien vu les continuelles diligences par nous faites de donner tous secours possibles à la ville d’Orléans, assiégée depuis longtemps par les Anglais, anciens ennemis de notre royaume, et comment par diverses fois nous nous sommes mis en devoir de le faire, ayant toujours bonne espérance en Notre-Seigneur que finalement il y étendrait sa grâce, et ne permettrait pas une si notable cité et un si loyal peuple périr, ni choir en la sujétion et tyrannie desdits ennemis. Et parce que nous savons que, comme loyaux sujets, vous ne pourriez avoir meilleure joie et consolation que d’en voir annoncer bonnes nouvelles, nous vous apprenons que, à la merci de Notre-Seigneur dont tout procède, nous avons avitaillé à puissance (de force), bien et grandement par deux fois en une semaine, ladite ville d’Orléans, au vu et au su des mêmes ennemis, sans qu’ils aient pu y résister.

Et depuis, c’est à savoir mercredi dernier, nos gens envoyés avec 326ledit avitaillement, ensemble ceux de la ville, ont assailli l’une des plus fortes bastides des ennemis, c’est à savoir celle de Saint-Loup, laquelle Dieu aidant, ils ont prise et gagnée par puissance et par un bel assaut qui dura plus de quatre ou cinq heures. Tous les Anglais qui dedans étaient y ont été morts et tués, sans que des nôtres il y ait eu plus de deux personnes tuées, et encore que les Anglais des autres bastides fussent alors sortis pour la bataille, faisant mine de vouloir combattre, toutefois quand ils virent nos gens à leur rencontre, ils s’en retournèrent hâtivement sans oser les attendre. Et nos gens sont restés à ce poste en espérance de faire de plus grandes choses.

D’autre part, nous venons présentement de recevoir des lettres de beau cousin de Vendôme, par lesquelles il nous fait savoir que son castel dudit lieu de Vendôme, auquel par la trahison d’un valet de la garnison les ennemis étaient de nouveau entrés, a été prestement recouvré par nos gens qui étaient en cette ville et sur les marches.

Toutes ces choses bien considérées, nous avons bien confiance en la miséricorde de Notre-Seigneur, moyennant aussi la bonne diligence que nous entendons faire à poursuivre notre bonne fortune, que nos affaires viendront à bonne issue. Ce que nous voulons bien vous communiquer, sachant qu’ainsi vous le voudrez et désirez, vous priant et vous exhortant bien cordialement qu’en reconnaissance de toutes ces choses, vous veuillez par notables processions, prières et oraisons, bien louer et regracier notre Créateur, le requérant toujours de nous être en aide et de conduire nos affaires, car en vos bonnes prières nous avons bien grand espoir. Et en ce faisant vous ferez bien, et votre devoir, et nous vous en saurons très bon gré. Et aussi quand les autres nouvelles surviendront, nous vous les ferons toujours savoir.

Depuis que ces lettres ont été faites, il nous est venu ici un héraut, environ une heure après minuit, qui nous a rapporté sur sa vie que, vendredi dernier, nos gens passèrent la rivière par bateaux à Orléans, et assiégèrent du côté de la Sologne la bastide du bout du pont. Le même jour ils gagnèrent le logis des Augustins, et le samedi aussi ils assaillirent le demeurant de ladite bastide, qui était le boulevard du pont, où il y avait bien VIc (600) combattants anglais, sous deux bannières et sous l’étendard de Chandos. Finalement, par grande prouesse et vaillance d’armes, moyennant toujours la grâce de Notre-Seigneur, ils gagnèrent toute ladite bastide. Tous les Anglais qui y étaient ont été morts ou pris. Pour ce, plus que devant, vous devez louer et regracier notredit Créateur, qui n’a pas voulu nous mettre en oubli de sa divine clémence.

Vous ne pourriez assez honorer les vertueux faits et les choses merveilleuses que ledit héraut, qui a été présent à tout, nous a rapportés, et 327d’autres aussi, de la Pucelle, laquelle a toujours été en personne à l’exécution de toutes ces choses396.

Et, depuis encore, avant l’achèvement de ces lettres, sont arrivés devers nous deux gentilshommes qui ont été à la besogne, lesquels certifient et confirment tout, quant à la manière, et plus amplement que ledit héraut ; et de ce ils nous ont apporté les lettres de la main du sire de Gaucourt.

En outre nous eûmes cedit soir certaines nouvelles que, après que nos gens eurent samedi dernier pris et déconfit la bastide du bout du pont, les Anglais qui étaient demeurés s’en sauvèrent le lendemain au point du jour, et ils délogèrent si hâtivement qu’ils laissèrent leurs bombardes, canons, artillerie et la plupart de leurs vivres et bagages.

Donné à Chinon le Xe jour de mai.

Signé : Charles.

Contresigné : Bude.

Lettre de Charles VII aux habitants de Tournay, 22 mai 1429 (annonçant la délivrance d’Orléans)

Tournay possède encore, comme Narbonne, l’original de la lettre par laquelle Charles VII, annonçait aux consaux (consuls) la délivrance d’Orléans. La voici, légèrement rajeunie397 :

De par le roi,

Chers et bien-aimés. Parce que nous savons que plus grande consolation ne pouvez avoir que d’ouïr souvent du bien de l’état et prospérité de nos affaires, nous vous certifions qu’après que, par la grâce de Notre-Seigneur, nous eûmes fait ravitailler bien et grandement la ville d’Orléans ; ce qui fut vers le commencement du présent mois ; nos gens qui firent ledit avitaillement, assaillirent les Anglais étant en une bastide appelée la bastide Saint-Loup, devant ladite ville d’Orléans ; ils prirent icelle d’assaut et de force, et furent tués tous les Anglais qui dedans étaient. Et l’autre jour ensuivant, ils passèrent la rivière de Loire du coté de la Sologne ; ils assaillirent aussi certaine autre très forte bastide que lesdits Anglais avaient faite au bout du pont d’icelle ville ; et finalement, moyennant la grâce et le bon aide de Notre-Seigneur, ils la gagnèrent comme l’autre, et ès dites deux bastides, il y a eu de sept à huit-cents tant morts que prisonniers, et presque tous sont morts. La nuit suivante, le demeurant des Anglais étant ès autres bastides désemparèrent (en sortirent) et s’enfuirent tous, abandonnant leur artillerie et tous leurs vivres et autres biens, et par ainsi le siège fut levé, et la ville, la merci Dieu, est demeurée en sa franchise et liberté.

328Pour poursuivre notre bonne fortune, nous mettrons sus toutes nos forces, en espérance, Dieu devant398, de recouvrer les passages qu’occupent encore nos ennemis, et de faire au surplus ce que Dieu nous conseillera.

Auxdits exploits a toujours été la Pucelle, laquelle est venue vers nous, ainsi que toutes ces choses pourrez savoir plus à plein par le porteur de cette lettre, un clerc et serviteur de notre ami et féal conseiller et chambellan, le sire de Gaucourt.

Donné en notre châtel de Loches le XXIIe jour de mai.

Des actions de grâce, des réjouissances furent célébrées pour la délivrance d’Orléans dans tous les pays soumis à Charles VII. Des processions annuelles furent établies dans plusieurs villes pour perpétuer le souvenir de l’événement.

Lettre de Charles VII au Conseil delphinal de Grenoble, 19 juin 1429 (annonçant la victoire de Patay)

On possède la lettre par laquelle Charles VII annonce la victoire de Patay aux habitants de Grenoble. En voici la teneur, telle qu’elle est donnée par le Bulletin de l’Académie Delphinale399. Ce spécimen pourra faire juger de la difficulté que présenteraient nos pièces, si elles étaient reproduites sans rajeunissement d’aucune sorte. La lettre par laquelle Rebauteau annonce de Lyon les mêmes événements, prouve le fonds que l’on faisait sur un soulèvement de Paris contre les Anglais.

À nos amés et féaux les gens de notre Conseil du Dauphiné.

De par le roy,

Nos amez et féaulx, pour ce que nous savons que prynez plaisir à ouïr souvent de la prospérité des affaires de nous et de notre royaulme, nous vous signifions que hyer qui fut sabmedy XVIIIe jour de ce moys, beau nepveu d’Alantzon, et autres seigneurs et cappitaines estant avecque la Pucelle à siège devant la tour, pont et forteresse de Beaugency, receurent à mercy et laissièrent partir de là nos ennemys estant céans en garnison, qui estoient au nombre de cinq à six cens combattants. Talabot, Fastol, le sire d’Escalles, le fils du comte de Ungrefort et autres cappitaines de nos dicts ennemis estant à Meung sur Loire près du dict lieu de Beaugency, oyans ces nouvelles de composition, lesquielx avoient avecques eulx autres trois-mille combatans ou environ, et s’estoient illec assemblez pour grever notre houst (armée), laissièrent et abandonnèrent les villes et chastel et se mirent en chemin pour eulx saubver. 329Leur partement vient à la cognoyssance de nos gens ; ils les poursuivirent bien chaudement en celle manière que lesditz Anglois fuyans furent tous mors et déconfiz ou prins jusques au nombre de deux à trois-mille combatans, et sont prisonniers lesditz Talabot, Fastol, de Ungrefort, Descalles et autres cappitaines et nobles d’entre eulx.

Ces chouses vous escrions pour vous resjouir et aussi affin que pareillement les notifiez et faictes savoir aux gens de l’Esglise, nobles et autres de nostre pays du Dauphiné, en les exhortans de faire des prières, processions et oraisons envers Dieu afin qu’il lui pleyse relaxer sa main d’ulcion et relever nostre peuple de la misère et captivité que longuement il a souffert, et que le puyssions sous la meyn de sa besnigne clémence maintenir et gouverner en bonne paix, union, justice et tranquillité.

Donné à Sueylly le XIXe jour de juing.

Charles.

Lettre de Rebauteau, magistrat de Lyon, sur le même sujet, 27 juin 1429

À Messieurs du Conseil du Roi-Daulphin, à Grenoble.

Messieurs, je me recommande à vous tant que je puis.

Le roi vous escrit par le porteur de ces présentes la bonne fortune que Dieu lui a envoyée et la grante grâce qu’il a faite à luy et à toute sa seigneurie. Entre autres choses que l’on m’a escript de par delà, on m’a escript de la rébellion de la ville de Paris que l’on croit être de cette heure contre les Anglois, et quand Talebot fut pris il dist que de cette heure le roy estoit le maistre du tout, et qu’il n’y avoit plus de remède, et croy qu’il dit vray, la mercy Dieu. Quand nos gens assemblèrent avecque les Anglois, l’on m’escript qu’ils n’estoient pas plus de cent à six-vingt, mès si tôt qu’ilz virent la Compagnie approcher, ils se mirent à fuire en désarroy et furent tous mors et prins.

Escript à Lyon le XXVIIe jour de juing.

Le porteur de cest présente dist que ceux de Paris sont en deroy et que en ont mis ours tous les Anglois et ce y ont escript ou roy.

Le tout vostre, Rebauteau400.

D’après la lettre du roi, aucun Anglais n’aurait échappé de Patay, et Fastolf lui-même aurait été pris, ce qui est inexact.

Le billet de Rebauteau est fort remarquable en ce qu’il suppose que Paris a chassé les Anglais. La capitale fut, il est vrai, consternée ; mais le parti national n’était pas assez fort pour opérer cette révolution. Elle 330aurait pu avoir lieu, si, au grand mécontentement de la Pucelle, l’on n’avait pas tergiversé à la cour, et hésité à poursuivre la victoire.

La parole de Talbot est fort remarquable. Il ne fait que ratifier ce que promettait la Pucelle, et ce que l’on aurait certainement obtenu, si l’on s’était conformé à ses inspirations.

À remarquer l’expression : que le duc d’Alençon et les autres capitaines sont avec la Pucelle. Elle est, par suite, le centre autour duquel les autres se groupent.

II.
Lettres d’anoblissement de Guy de Cailly
La Pucelle anoblie dans la personne de Guy de Cailly pour lequel elle avait réclamé cette faveur. — La copie de ces lettres conservée par Peiresc. — Teneur : les bienfaits de Dieu présents à la mémoire de Charles. — Ils lui sont départis par l’intermédiaire de la Pucelle. — Les mérites de la Vierge à son endroit sont infinis, et au-dessus de toute récompense. — Les faveurs royales doivent s’étendre sur ceux qui la secondent. — Elle a signalé spécialement Guy de Cailly. — Guy de Cailly l’a reçue dans son château de Reuilly, lorsqu’elle allait entrer à Orléans. — Il a été favorisé de l’apparition des anges qui conduisaient la Pucelle. — Son honorabilité, ses services. — Noblesse accordée ou renouvelée. — Divers privilèges. — Concession d’armoiries rappelant l’apparition des anges.

Avant d’être personnellement anoblie, la Pucelle le fut dans la personne de Guy de Cailly, pour lequel elle avait sollicité cet honneur. Les mérites de la Libératrice y sont exaltés en termes qui ne sont pas surpassés dans les lettres qui lui confèrent la noblesse à elle-même et à sa famille.

Guy de Cailly était possesseur du château de Reuilly, à près de deux kilomètres de Chécy, lorsque Jeanne, venant pour la première fois à Orléans, passa la Loire en face de cette bourgade. L’Envoyée du Ciel fut reçue à Reuilly ; et l’heureux de Cailly s’attacha aux pas de celle qui lui avait fait cet honneur. La pièce suivante nous dira qu’en considération de Jeanne, les anges voulurent bien se manifester visiblement au dévoué chevalier. Notre mémoire nous atteste qu’en un volume qu’elle se refuse de nous indiquer, nous avons vu que Guy de Cailly accompagna Jeanne, lorsque, avant le suprême assaut des Tourelles, elle se retira à l’écart pour prier. Ce serait en cette occasion qu’il aurait été favorisé de la vue des anges.

Ces lettres sont données en juin à Sully. La date du jour n’est pas indiquée ; il en est ainsi dans d’autres pièces de cette nature. Comme l’on n’y parle que de la levée du siège d’Orléans, il est vraisemblable que l’on n’avait pas encore vu les merveilles de la journée de Patay.

La conservation de ce document est due au célèbre érudit provençal Nicolas-Claude de Peiresc, à qui Aix élevait récemment une statue bien méritée. L’évêque de Carpentras, Inguimbert, acheta la bibliothèque et les manuscrits de Peiresc. Ils font aujourd’hui l’ornement et la gloire de la bibliothèque de sa ville épiscopale. La présente lettre se lit au registre X, avec d’autres pièces sur Jeanne d’Arc. Quelques-unes trouveront peut-être place dans la suite de cette publication. Quicherat a inséré ces lettres au tome V de sa Collection, sur la copie envoyée par le bibliothécaire de Carpentras. La traduction suivante a été faite sur le texte de Quicherat :

331Charles, roi des Français, pour perpétuelle mémoire.

Nous aimons à mettre sous nos yeux l’immensité des bienfaits dont le Ciel nous comble dans nos expéditions contre nos mortels ennemis, et avant tout la faveur capitale par laquelle, alors que nos affaires allaient toujours en déclinant, le siège d’Orléans a été si heureusement repoussé.

Cette faveur nous a été principalement départie sous les auspices, par l’heureuse arrivée, sous la conduite de l’illustre Pucelle, de Jeanne d’Arc de Domrémy, dont les mérites à notre endroit sont infinis. Il n’est que juste de dire qu’en pénétrant dans cette ville pour la défendre et en repousser nos ennemis, les Anglais, la Pucelle nous a donné un présage et un gage que nous pourrions facilement recouvrer les autres villes et cités. Aussi entourer d’une faveur singulière ladite Jeanne401 alors que nos récompenses ne sauraient égaler la grandeur de ses services, ce n’est pas assez ; nous devons étendre cette faveur aux guerriers illustrés par une longue profession des armes qui, pour la levée d’un siège si mémorable, se sont empressés de la seconder ; dont elle a plus utilisé les travaux et l’ardeur dans les divers combats autour de ladite ville et dans les expéditions qui ont suivi depuis.

Parmi ces guerriers, notre bien-aimée Jeanne de Domrémy nous a principalement recommandé, pour son extrême diligence et sa fidélité à combattre à ses côtés, Guy de Cailly, homme des plus honorables par l’honnêteté de sa vie, citoyen notable et de talent dans la cité d’Orléans, livré à toutes les occupations des nobles hommes. Aussi désirons-nous le décorer d’insignes d’honneur qui soient pour sa personne et sa postérité un perpétuel accroissement de rang.

Nous portons donc à la connaissance de tous présents et à venir, que, dûment informés des beaux services du même Guy de Cailly, sachant comment il a secondé de tout son pouvoir les bonnes dispositions de la même Jeanne à notre endroit, comment il l’a reçue dans son château de Reuilly, près de Chécy, lorsque pour la première fois elle approchait d’Orléans, à la suite de divines apparitions des anges qui l’y invitaient, céleste faveur dont le même Guy de Cailly a été rendu participant, ainsi que nous en avons été pleinement informé par Jeanne elle-même402 ; 332Considérant ces choses et encore les nombreux et divers services qu’il nous rend depuis si longtemps, et ceux qu’il promet de nous rendre toujours dans la suite, nous anoblissons le ci-dessus nommé Guy de Cailly qui déjà se donnait et vivait en noble ; nous anoblissons sa postérité masculine et féminine née ou à naître en légitime mariage. Par grâce spéciale de Dieu, de science certaine et de la plénitude de notre pouvoir, nous les déclarons nobles, et, en tant que besoin serait, Nous les faisons de nouveau et créons tels, concédant expressément que lui-même et toute sa postérité née ou à naître, dans leurs actes, en justice et en dehors des actes judiciaires, soient tenus pour nobles. Nous leur conférons le droit de jouir et d’user pacifiquement des privilèges, libertés, prérogatives et droits, dont ont coutume de jouir et jouissent les autres nobles de notre royaume issus de race noble ; nous mettons le même Guy de Cailly et sadite postérité au rang des autres nobles du royaume issus de race noble ; voulant que lui et sa postérité masculine, toutes les fois qu’il leur plaira, puissent recevoir le baudrier de chevalerie de quelque chevalier que ce soit, et être honorés de toutes autres distinctions plus élevées. En outre, en tant que besoin serait, nous lui accordons à lui et à sa susdite postérité, de pouvoir acquérir des personnes nobles et non nobles des fiefs, arrière-fiefs, et possessions nobles ; et acquisition faite, de les garder, tenir et posséder à perpétuité, sans que, dans le présent ou l’avenir, nul ne puisse, par quelque voie que ce soit, les forcer à s’en dessaisir, et sans qu’ils soient tenus à nous compter, ou à compter à quelqu’un de nos officiers une somme quelconque ; décharge que, par surcroît de faveur, eu égard à ce qui a été dit, nous avons donnée et accordée audit Guy de Cailly, que nous lui donnons et accordons par les présentes.

Enfin, en mémoire de l’apparition sus-mentionnée, nous avons concédé et concédons par les présentes au même Guy de Cailly, et à sa susdite postérité, de porter dans leurs armes comme insigne de leur perpétuelle noblesse, trois têtes d’anges des hautes hiérarchies ailées et barbelées, couleur flamboyante, sur un écu d’azur rehaussé d’argent, ainsi que ledit de Cailly croit avoir vu ces purs esprits dans l’apparition mentionnée403 ; qu’il puisse apposer et faire apposer ces armes partout où il voudra, ainsi que nous lui avons concédé, et le lui concédons par les présentes, où le modèle en est représenté, espérant bien qu’il nous continuera ses services.

333C’est pourquoi que nos amés et féaux, les gens de nos comptes, nos conseillers généraux sur le fait et gouvernement de toutes nos finances, notre bailli d’Orléans, nos autres justiciers et officiers ou leurs lieutenants, présents et futurs, et que chacun d’entre eux, selon qu’il lui appartiendra, veille à l’exécution du mandement donné par les présentes, à savoir qu’à perpétuité ils fassent et laissent jouir paisiblement ledit Guy de Cailly, ladite postérité née et à naître, de notre présente faveur, anoblissement, donation, quittance et concession ; qu’ils ne les empêchent et molestent en rien contre la teneur des présentes, et qu’ils ne souffrent pas qu’ils soient à ce sujet empêchés ou molestés par qui que ce soit.

Pour donner perpétuelle force aux présentes, nous y avons apposé, en l’absence du grand sceau, notre sceau personnel, réserve faite en toutes autres choses de nos droits, et en toutes choses du droit d’autrui.

Donné à Sully, au mois de juin de l’an du Seigneur MCCCCXXIX, de notre règne le septième.

Et sur le repli est écrit :

Par le roi, présent l’évêque de Séez, et signé : Lepicard. Et sont scellées du grand sceau de cire verte en lacs de soye rouge et verte, à double queue.

Il est inutile de relever ici les expressions par lesquelles Charles VII proclame ce qu’il doit à Jeanne d’Arc. Les mérites de Jeanne envers lui sont infinis, pas de récompense humaine qui soit à leur hauteur ; en délivrant Orléans Jeanne donne un gage que l’ennemi sera chassé des places et des villes qu’il occupe.

Que de Cailly ait été favorisé une fois de l’apparition des anges, c’est Jeanne qui l’assure. Cette assertion si formelle rend plus croyable l’assertion par laquelle elle affirmait à Rouen que le roi aussi avait été favorisé de révélations.

III.
Exemption d’impôts pour les habitants de Domrémy et de Greux ; vicissitudes du privilège
La Pucelle demande et obtient exemption d’impôts pour Domrémy et Greux. — L’original perdu. — Copie authentique. — Sa teneur. — En 1769, l’intendant de Lorraine, La Galissière fait l’historique du privilège. — Par une anomalie singulière, Domrémy l’avait perdu, lorsque le village avait été cédé au Barrois, tandis que Greux, resté du domaine royal, en avait constamment joui. — Zèle avec lequel les rois le lui avaient maintenu. — À la réunion de la Lorraine à la France, Domrémy demande très justement à être remis en possession de la faveur royale. — Absurde fin de non recevoir du conseil royal. — À l’avènement de Louis XVI, Domrémy renouvelle sa demande, Greux demande confirmation du passé. — Dédaigneuse réponse et insoutenables prétextes allégués par d’Ormesson pour refuser la demande et la confirmation. — Rien de plus odieux que l’anéantissement du privilège dans pareille circonstance. — Il sera rétabli quand la France aura un gouvernement aimant sincèrement la Pucelle.

Celle qui avait pour mission de venir au secours des malheureux et n’eut jamais le courage de les écarter de sa personne, songea après le sacre de Reims à ses compatriotes, les villageois de Domrémy et de Greux. Elle avait laissé son père à Reims à l’hôtel de l’Âne rayé ; à Châlons elle avait accueilli une députation de ces bons paysans qui, il y a moins d’un an, ne la connaissaient que sous le nom de Jeannette, et la revoyaient la plus glorieuse des femmes de notre histoire. Elle demanda 334totale exemption d’impôts pour Domrémy et Greux, deux sections d’une seule et même paroisse404, qui était la sienne. C’était demander que dans la France entière l’on ne prélevât que les impôts nécessaires. La raison et le droit chrétien en font aux gouvernants un devoir strict qu’ils ne peuvent violer sans mériter les qualifications qui mènent les particuliers au bagne.

Sa demande fut écoutée. À la date du 31 juillet 1429, Charles VII exemptait à perpétuité de tout impôt les villages de Domrémy et de Greux. D’après Charles du Lys, que sa charge d’avocat général à la cour des aides mettait en état de connaître les pièces officielles plus que les généalogies non écrites des descendants de Jeanne d’Arc, d’après Charles du Lys, les villageois de Domrémy et Greux, molestés dans l’usage de leur privilège, en obtinrent la confirmation le 6 février 1459, de celui-là même qui l’avait octroyé.

Dans les registres de la cour des comptes, (écrit-il encore), ces deux villages sont tirés à néant avec cette mention : Pour cause de la Pucelle, et sur les registres des tailles pour Domrémy et Greux, on lit : Néant, la Pucelle405.

L’original de la charte concédant le privilège n’existe plus ; mais il devait exister en 1769, puisque la copie suivante porte toutes les marques d’authenticité qu’on peut désirer dans une transcription officielle. Voici cette copie tirée des Archives nationales (Sect. domaniale H, 15352), ainsi que les intéressantes pièces qui vont suivre. Les vicissitudes d’un privilège si bien justifié méritent d’être racontées.

Lettres patentes de Charles VII qui exemptent d’impôts les habitants de Domrémy et de Greux, 31 juillet 1429

Charles, par la grâce de Dieu, roi de France. Au bailly de Chaumont, aux eslus et commissaires commis et à commettre à mettre sus et imposer les aides, tailles, subsides et subventions audit bailliaige, et à tous nos autres justiciers et officiers, ou à leurs lieutenants, Salut et dilection. Savoir vous faisons que, en faveur et à la requeste de nostre bien aimée Jehanne la Pucelle, et pour les grands, haults, notables et profitables services qu’elle nous a faits et fait chaque jour au recouvrement de notre seigneurie, Nous avons octroyé et octroyons de grâce spéciale, par ces présentes, aux manans et habitans des villes et villaiges de Greux et Domrémy, audit bailliaige de Chaumont-en-Bassigny, dont ladicte 335Jehanne est native, qu’ils soient dorénavant francs, quittes et exemps de toutes tailles, aides, subsides et subventions mises et à mettre audict bailliaige. Sy vous mandons et enjoignons et à chascun de vous, si comme à l’un qu’il appartiendra, que, de notre présente grâce, affranchissement, quittance et exemption vous faittes, souffrez, et laissez lesdicts manans et habitants jouir et user pleinement, sans leur mettre ou donner, ne souffrir être mis ou donnés aucun détourbier ou empeschemens au contraire, lors ne pour le temps advenir ; et en cas que lesdicts manans soient ou seroient assis et imposés ès dictes tailles et aides, nous voulons que chascun de vous les en droit soi les en faites tenir quittes et paisibles. Car ainsi nous plaist et voulons estre faict, nonobstant quelconques ordonnances, restrictions ou défenses et mandemens à ce contraires.

Donnez à Chinon, le dernier jour de juillet l’an de grâce mil quatre cens vingt-neuf et de notre règne le septième.

Par le roi en son conseil,

Bude.

La pièce H porte : Données à Chinon, etc. ; cependant il est très certain que le roi était alors à Château-Thierry. Charles du Lys a visé deux fois ce même acte avec la rubrique : Château-Thierry.

Cette pièce est suivie d’une note dont voici quelques lignes :

Pour copie collationnée sur lesdittes lettres patentes à nous représentées sur parchemin par les habitans et communauté dudit Greux, dépositaires d’icelles ainsy que de différentes lettres patentes confirmatives des mêmes privilèges,… ladite collation faicte à la requette et diligence des maire, sindic, habitans et communauté de Domrémy-la-Pucelle.

Le notaire royal Vivenot signait cette pièce le 8 novembre 1769, et, le 10 novembre, sa signature était légalisé à Vaucouleurs par le contrôleur Fyot, et par le vice-délégué de l’intendant de Champagne, Duparge.

Ce qui motivait de la part des habitants de Domrémy la demande de cette copie authentique, c’est que, par une anomalie étrange, ils étaient privés depuis deux siècles du bénéfice de leur privilège, tandis que les habitants de Greux n’avaient cessé d’en jouir. Il s’est trouvé deux rois de France qui ont eu le sens assez perverti pour aliéner la maison de la Pucelle. Un vrai Français aurait plutôt souffert l’aliénation du Louvre. En passant en d’autres mains, le joyau perdit le privilège qu’il conférait à ceux qui dormaient à son ombre ; mais avec le retour de la Lorraine à la France, il redevenait français, et les habitants de Domrémy réclamèrent le bénéfice des lettres de Charles VII. L’intendant général de la Lorraine eut l’honneur d’appuyer leurs réclamations par la lettre suivante, adressée à d’Ormesson. Comme elle fait l’historique du privilège, la voici tout entière :

336Monsieur, j’ai examiné la requête présentée au conseil par les habitans de Domrémy, que vous aviez d’abord communiquée à M. d’Orfeuil406 par votre lettre du 24 décembre 1769 et qui m’a ensuite été renvoyée par lui, parce que la communauté de Domrémy est de mon département. Il résulte des éclaircissemens que je me suis procurés sur cette affaire que Charles VII, voulant reconnoître les services importants que Jeanne d’Arc, connue sous le nom de la Pucelle d’Orléans, avoit rendus à l’État, accorda, à la prière de cette fille célèbre, aux villages de Greux et Domrémy l’exemption de toutes tailles, aides, subsides et subventions qui pourroient être imposées à l’avenir dans le baillage de Bassigny dont ces deux villages dépendoient alors. Les lettres patentes qui contiennent cette exemption sont du dernier juillet 1429.

La paroisse de Greux comprend deux villages, celui de Greux et celui de Domrémy, qui dépendoient tous deux alors de la province de Champagne. Jeanne d’Arc est née dans celui Domrémy ; ainsi le privilège accordé par Charles VII regarde principalement ce dernier village, et n’a été étendu à celui de Greux que parce qu’il faisoit partie de la paroisse qui avoit donné naissance à cette fille illustre : le village de Greux n’ayant point changé de domination n’a jamais éprouvé d’interruption dans son privilège, qui a été confirmé successivement par tous les rois à leur avènement au trône.

Le village de Domrémy, à qui ce privilège étoit commun, a cessé au contraire d’en jouir depuis près de deux siècles, parce qu’il a été démembré de la province de Champagne, pour passer sous la domination des ducs de Lorraine en leur qualité de ducs de Bar.

Les difficultés qu’avoit fait naître en différentes circonstances la souveraineté des ducs de Lorraine sur le Barrois furent réglées par un concordat passé le 25 janvier 1571 entre le roi Charles IX et le duc de Lorraine Charles III. Il survint dans la suite de nouvelles difficultés, et il restoit d’ailleurs beaucoup de confusion dans les limites de la Champagne et du Barrois. Le roi Henri III, qui avait succédé à Charles IX, et le duc Charles, commencèrent par faire régler définitivement les limites de ces deux provinces, et pour achever de terminer les autres difficultés qui s’étoient élevées, Henri III donna le 8 août 1575 une déclaration par laquelle, en confirmant et expliquant le traité de 1571, il conserva au duc de Lorraine tous les droits de régale et de souveraineté sur le Barrois, et en particulier celui d’établir dans cette province toutes tailles, aides et subsides.

Ce règlement de limites ayant fait passer le village de Domrémy sous 337la domination des ducs de Lorraine, il n’est point surprenant que les habitants de ce lieu aient cessé de jouir du privilège qui leur avoit été accordé. Les services importans que Jeanne d’Arc avoit rendus au roïaume dans le tems où il étoit en proie aux Anglois, avoient déterminé Charles VII à ne pas se contenter d’accorder à la famille de cette fille célèbre les distinctions les plus honorables. Pour conserver davantage le souvenir des services qu’elle lui avoit rendus, il voulut encore illustrer le lieu de sa naissance, en lui accordant un privilége que tous nos rois ont successivement confirmé ; mais les ducs de Lorraine, que ces services ne regardoient pas, ne se crurent pas obligés d’en partager la reconnoissance, et dès que les traités de 1571 et de 1575 les eurent maintenus dans le droit d’imposer des subsides sur le Barrois, et que le village de Domrémy eût fait partie de cette province, il se trouva confondu avec toutes les autres communautés et assujetti comme elles à toutes les impositions.

Ce village étant rentré aujourd’hui sous la domination du roi, ses habitans réclament le privilége dont ils ont joui depuis l’année 1429 jusqu’au moment où il a été démembré de la Champagne pour être réuni au Barrois. Cette demande me paroît devoir être accueillie très favorablement.

1° Le village de Domrémy est le même que celui qui est dénommé dans les lettres patentes du mois de juillet 1429 ; et ce qui le prouve, c’est que ce village dépend encore aujourd’hui de la paroisse de Greux, qui est également dénommée dans les mêmes lettres patentes ; c’est que tous les historiens font naître Jeanne d’Arc à Domrémy près de Vaucouleurs, et qu’il n’y a jamais eu près de cette ville qu’un seul village qui a emprunté d’elle son surnom de Domrémy-la-Pucelle : c’est qu’enfin on y voit encore aujourd’hui la maison dans laquelle elle est née et où elle a demeuré avec ses parents, jusqu’au moment où elle en partit pour aller trouver Charles VII à Chinon.

2° Lorsque les lettres patentes du dernier juillet 1429 accordèrent aux villages de Greux et de Domrémy l’exemption de toute espèce de subsides, Jeanne d’Arc avoit rendu à la France les services les plus importans en faisant lever le siège d’Orléans, en soumettant plusieurs villes au roi, et en le conduisant à Reims où il fut sacré le 17 juillet de la même année. Ce fut pour prix de ces services que ce prince voulut illustrer la patrie de la Pucelle, en lui accordant un privilége qui servît à conserver le souvenir de ses grandes actions et celui de la reconnoissance que lui devoit la France entière.

Je sais que plusieurs écrivains ont cherché à jetter des doutes sur le merveilleux de l’histoire de la Pucelle ; mais aucun n’a encore tenté d’affaiblir sa gloire et tous nos historiens conviennent que dans ces tems malheureux, ce fut elle qui, par son courage, son intrépidité et l’audace qu’elle 338sut inspirer à l’armée de Charles VII, changea absolument la face des affaires ; ce prince lui dut le commencement des succès dont son règne fut une suite continuelle, et le monument de sa reconnoissance envers elle paroît ne pouvoir pas être trop respecté.

3° Le village de Greux a joui jusqu’à présent de l’exemption contenue dans les lettres patentes du mois de juillet 1429. Ce privilège aïant été accordé par le même titre au village de Domrémy, il paroît devoir en jouir également aujourd’hui ; il sembleroit même que s’il y avoit une préférence à accorder à l’un de ces deux villages, elle devroit l’être à celui de Domrémy, puisque c’est dans ce dernier que Jeanne d’Arc est née, et que le privilége accordé par Charles VII n’a été étendu au village de Greux que parce que c’est dans ce lieu qu’est située la paroisse de laquelle ces deux villages dépendent. L’interruption que celui de Domrémy a éprouvée dans la jouissance de ce privilége ne me paroît pas devoir être un obstacle à son rétablissement, parce que ses habitans ne l’ont perdu qu’en passant sous une domination étrangère, parce que la possession du village de Greux semble avoir réclamé dans tous les tems en faveur de celle de Domrémy, et parce qu’enfin la confirmation successivement faite par nos rois d’un titre commun à ces deux villages paroît avoir assuré à l’un et l’autre la conservation du privilége qu’il contient.

Ces motifs, monsieur, me déterminent à penser qu’il n’y a aucun inconvénient d’ordonner l’exécution des lettres patentes du dernier juillet 1429, et de maintenir en conséquence les habitans de Domrémy dans l’exemption des subsides qui leur avoit été accordée par ces lettres patentes.

J’ai l’honneur de vous renvoïer la requête des habitans de Domrémy et les pièces qui y étoient jointes.

Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

De la Galaisière.

À une demande si juste et si bien motivée, le conseil, en décembre 1771, répondit en alléguant les édits de 1614 et de 1634, fort étrangers à la question.

Les voici tels qu’ils sont cités :

Les édits de 1614 et 1634 portent, l’un :

Art. 10… Que les descendant des frères de la Pucelle d’Orléans qui vivent à présent noblement jouiront à l’avenir des priviléges de noblesse et leur postérité de mâle en mâle, vivans noblement, même ceux qui pour cet effet ont obtenu nos lettres patentes et arrêts de nos cours souveraines ; mais ceux qui n’ont pas vécu et ne vivent à présent noblement, ne jouiront plus à l’avenir d’aucuns privilèges. Les filles et femmes aussi descendans 339des frères de la Pucelle d’Orléans n’anobliront plusieurs maris à l’avenir.

L’édit de 1634 porte, article 7 :

Que les descendans des frères de la Pucelle d’Orléans insérés au corps de la noblesse et vivans à présent noblement jouiront des priviléges de la noblesse, et leur postérité de mâle en mâle vivans noblement. Mais ceux qui n’ont vécu et ne vivront à présent noblement ne jouiront plus à l’avenir d’aucuns priviléges ; comme aussi les filles et femmes descendans des frères de la Pucelle d’Orléans n’anobliront plus leurs maris à l’avenir.

Et l’on écrit à la suite de la demande :

Décidé que toutes ces exemptions ont été révoquées par les édits de 1644 et 1634.

Les habitants de Domrémy ayant renouvelé leur demande à l’avènement de Louis XVI, voici ce qui fut répondu de Paris le 18 février 1776 :

La demande des habitans de Domrémy a déjà été rejettée en 1771 ; les édits de 1614 et de 1634 ayant éteint les priviléges accordés à la famille même de la Pucelle, on n’a pas cru que les habitans du village dans lequel elle était née dussent être traités avec plus de faveur.

C’est par ces mêmes motifs, monsieur, que, tout récemment, le conseil a refusé d’accueillir la demande en confirmation de privilége que renouveloient les habitants de Greux à l’avènement de Sa Majesté à la couronne. Ainsi les habitants de Domrémy ne verront plus avec envie cette différence qui ne faisoit que multiplier leurs vaines prétentions sans leur donner plus de solidité.

Dans une lettre à d’Ormesson, en date du 24 février 1776, La Galaisière lui fait savoir qu’il a communiqué aux habitants de Domrémy la décision intervenue.

Les instances des habitants de Greux, dont on trouve les pièces dans la même liasse, achèveront de nous faire connaître l’historique du glorieux privilège.

Il faut rendre cette justice à nos rois. Ils avaient confirmé en termes très chaleureux le privilège concédé par Charles VII, jusqu’à l’époque ignominieuse qui devait voir la fin de la monarchie. La liasse d’où tout ceci est tiré renferme une copie authentiquée d’une double confirmation de Louis XV, l’une du 10 août 1723, l’autre du 26 janvier 1730, copie faite très probablement pour arrêter la néfaste interruption qui allait se produire. Or, dans les lettres confirmatives de 1723, on lit que les habitants de Greux ayant été molestés dans la jouissance de leurs privilèges, un arrêt du conseil royal du mois de février 1683 défendit semblables 340tracasseries à l’avenir sous peine d’avoir à payer l’amende énorme de quinze cens livres.

À l’avènement de Louis XVI, les habitants de Greux demandèrent confirmation de leur privilège. On voulut avoir l’avis de l’intendant de Champagne, M. Bouille d’Orfeuil. Il répondit par la lettre suivante, du 15 septembre 1775 :

Monsieur, j’ai reçu les deux lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 16 avril et le 24 juillet dernier, concernant le projet cy-joint de lettres patentes que les habitans de Greux, élection de Chaumont et subdélégation de Vaucouleurs, ont présenté au conseil pour obtenir la confirmation des priviléges de leur paroisse.

Je me suis procuré, monsieur, des éclaircissemens certains sur la nature et l’origine des priviléges des habitans de Greux. Ces priviléges, qui leur ont été accordés par lettres patentes de Charles VII du 31 juillet 1429, en considération des services importans rendus à l’État par Jeanne d’Arc, dite Pucelle d’Orléans, native de leur paroisse, consistent dans l’exemption et franchise de toutes tailles, subsides, aydes, subventions et autres impositions généralement quelconques mises et à mettre. Il ne paroît pas que ces habitans en aient obtenu le renouvellement sous les régnes de Louis XI, de Charles VIII, ni de François Ier ; mais ils ont toujours été confirmés depuis très exactement à chaque nouvel avènement au trône, savoir par lettres patentes de Henri II du 9 avril 1551, par celles de François II du 15 octobre 1559, par celles de Henri III du 25 janvier 1584, de Henri IV du 24 mars 1596, de Louis XIII du mois de juin 1610, de Louis XIV du mois de mars 1656, et enfin par celles de Louis XV du 19 août 1723.

Il n’y a aucun lieu de présumer que ces privilèges et immunités aient été révoqués. Les édits de 1614 et 1634 doivent être regardés comme absolument étrangers aux habitans de Greux, puisque ils n’ont été rendus que pour restraindre les priviléges dont jouissoient précédemment les descendans de la Pucelle d’Orléans407. Il paroît au surplus que, à l’époque de 1429 date de l’origine des privilèges accordés à la paroisse de Greux, ce village et celui de Domrémy qui ne sont distans que d’une portée de fusil formoient une seule et même communauté ; mais en 1571, Charles IX céda Domrémy à Charles III, duc de Lorraine. Ce village a toujours dépendu depuis de cette province ; ce n’est qu’en 1767 qu’il est rentré éventuellement sous la domination de la France, et il fait encore aujourd’huy partie de la généralité de Lorraine. Il n’est donc pas étonnant que 341les habitans de cette communauté ayent été jugés par le conseil, en 1771, non recevables dans la demande qu’ils avoient formée de jouir des mêmes immunités et exemptions que ceux de Greux, puisque non seulement ils avoient été démembrés de cette dernière, mais qu’ils avoient vécu pendant plus de deux-cents ans sous la domination d’une puissance étrangère.

Dans cet état, monsieur, je pense que l’on ne peut refuser aux habitans de Greux, la confirmation des priviléges dont ils jouissent de toute ancienneté, et que leur projet de lettres patentes doit être admis sans aucune restriction. Ces habitans payent d’ailleurs une capitation, et sont obligés de lever au grenier de la ville de Joinville le sel nécessaire pour leur consommation.

J’ai l’honneur, monsieur, de vous renvoyer avec la lettre cy-jointe de M. Bertin les différentes pièces et titres concernant cette affaire.

Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Rouillé d’Orfeuil.

En octobre d’Ormesson répond en alléguant les édits de 1614 et 1634, Il termine par ces mots, qui sont un blâme non seulement pour Charles VII, mais pour tous ses successeurs qui ont approuvé le privilège :

C’est par faveur que l’on avoit étendu à l’endroit de sa naissance des exemptions qui devoient se borner à la Pucelle seule, ou s’accorder tout au plus à sa famille, et rien ne pouvoit justifier une extension portée jusqu’à une paroisse voisine de la sienne.

Les habitants de Greux insistèrent et n’eurent pas de peine à démontrer l’inanité des raisons qu’on leur alléguait. Les habitants de Greux, disaient-ils, ont été si peu compris dans les édits de 1614 et 1634, que, depuis ces édits, Louis XIV leur a donné confirmation de leurs privilèges en 1656, et Louis XV en 1723. Des arrêts du conseil sont intervenus, en 1683 et en 1734, contre les fermiers des aides qui les troublaient dans la jouissance de leurs faveurs. Ils terminent leur Mémoire par les lignes suivantes :

Les causes pour lesquelles les priviléges ont été accordés sont uniques. Ce sera immortaliser une héroïne native du village de Greux, de pauvres parents, la seule qui ait jamais été en France ; vérité, que pour ainsi dire personne ne veut croire l’existance et la valeur de cette Pucelle qu’en voyant les lettres patentes que le roy a accordées à ses habitans (sic).

Il ne peut point résulter d’abus d’accorder la confirmation de ces privilèges, parce que ce n’est pas une charge de l’État, vu que Greux est un mauvais petit village, composé seulement de quarante feux, terres légères et de petit rapport, prairie ingrate à cause de son élévation, les habitans 342ne possèdent aucun terrain communal que deux-cents arpents de bois rassail, chargé de rentes seigneuriales très considérables. Ce qui prouve la modicité de ce village, c’est qu’il n’augmente pas en nombre d’habitans, comme les autres circonvoisins. Si on supprime leurs priviléges, ils seront réduits la plus grande partie à la mendicité.

Les raisons des habitants de Domrémy et de Greux étaient aussi péremptoires que celles de l’agneau de la fable. Le conseil du roi répondit avec plus de politesse dans la forme, mais avec aussi peu de raison dans le fond que le loup de La Fontaine. Il supprima le privilège, comme le loup supprima l’agneau.

La mesure est tout à fait digne de la plus ignominieuse époque de notre histoire. C’est lorsque, en faisant retour à la France, la Lorraine lui apportait le plus précieux joyau de nos monuments, qu’un conseil royal stupide la découronnait autant qu’il était en lui du signe qui devait en dire à tous la valeur et le prix. Il est vrai que c’était l’époque où Arouet laissait tomber de sa hotte de pornographe la souillure de toute littérature que l’infernal génie osa bien intituler : La Pucelle. On sait qu’une ignoble noblesse en faisait ses délices. L’insultant mépris avec lequel on répondait aux justes raisons des pauvres habitants de Domrémy et de Greux ne semble-t-il par trahir des êtres nourris de l’immonde pâture ?

On refusait à la Pucelle, à la Libératrice de la France, les quelques deniers qu’elle avait demandé aux générations à venir d’épargner à la misère des habitants du lieu qui l’avait vue naître ; et l’on prodiguait des millions pour bâtir des palais aux créatures innommables qu’elle poursuivait de la pointe de son épée ! Le peuple de France geignait pour ces Circés dont les mains distribuaient les portefeuilles des ministres, des brevets de généraux, et, faut-il le dire, choses plus augustes encore !

Qu’on ne s’étonne pas si la justice divine a laissé germer de cette gangrène les bourreaux qui devaient en être le châtiment. Si on a pu dire que le vieil empire romain était mûr pour les Barbares, le temps où se produisait l’infamie qui vient d’être rappelée était mûr pour les Marat, les Robespierre, ces émules des Genséric et des Attila.

Ce sont les deux derniers Valois, Charles IX qui a commandé la Saint-Barthélemy, Henri III l’assassin des chefs catholiques, les Guises, qui ont aliéné la maison de la Pucelle. Dieu a biffé leur race. Rien de leur postérité dans ces palais qu’ils auraient dû céder plutôt que la Santa Casa de la France, la maison de Jacques d’Arc.

Infortuné Louis XVI ! Un des premiers actes de son règne a été, d’après l’avis d’un conseil imbécile, de supprimer le privilège de Greux respecté 343par tous ses prédécesseurs. Il supprimait le privilège, témoin subsistant de cette parole dite à tout vrai roi de France : Vous serez le lieutenant du roi du Ciel, qui est roi de France. Le suzerain, ainsi politiquement éconduit, a laissé le vassal à ses propres forces, et tout en couronnant le chrétien de l’auréole du martyre, a laissé tomber le roi qui ne comprenait plus le miracle de sa légitimité et de ses droits.

La Libératrice n’a jamais demandé de lettres d’anoblissement pour sa famille. La seule récompense humaine qu’elle ait sollicitée, c’est l’exemption d’impôts pour Greux et Domrémy. Le sol français se couvre de statues et de monuments à son honneur. Ne relèvera-t-on pas le monument de son choix, celui qu’elle a demandé ? Qui peut douter qu’il ne soit celui qui serait le plus agréable à ses yeux ? Le pouvoir qui voudra véritablement l’honorer fera droit à sa requête. Les registres de l’impôt porteront de nouveau pour Greux et Domrémy, l’antique mention : Néant, la Pucelle. Il appartient à ceux qui ont action sur l’opinion publique, de travailler en ce sens jusqu’à ce que les feuilles de l’impôt répètent la formule : Domrémy et Greux ont à jamais payé leur dette à la France en lui donnant la Pucelle.

IV.
Lettres d’anoblissement de la Pucelle et de sa famille
L’original en est perdu. — Les diverses copies. — Préférence donnée au texte de Hordal. — La traduction de ce texte. — Fautes des copies de 1562 et 1768. — Combien les lettres d’anoblissement de la Pucelle et de de Cailli s’écartent de la forme de semblables pièces. — La substance de ces dernières. — La fin différente. — Ordinairement la noblesse conférée à un seul et à sa postérité. — Combien celle de la Pucelle est étendue, encore que les nouveaux nobles n’aient d’autre titre que celui de lui être unis par le sang. — Les femmes nobles n’anoblissaient pas leurs enfants, c’est le contraire ici. — Pour être anobli, il fallait être de condition libre ; la noblesse est concédée ici, encore que les nouveaux nobles fussent peut-être d’une condition non libre. — Remarques sur cette incise. — Réfutation de ceux qui rougissent de la condition et de la pauvreté de la Libératrice. — Certaines assertions burlesques. — C’est un trait de ressemblance de plus de la Libératrice de la France avec le Libérateur du genre humain. — Manières différentes dont le nom du père de la Pucelle se trouve écrit. — Explications.

L’original des lettres d’anoblissement de la Pucelle et de sa famille n’existe pas plus que celui qui concédait exemption d’impôts à Greux et à Domrémy. On en possède plusieurs vidimus, ou copies déclarées officiellement authentiques, et insérées comme telles au Trésor des chartes. Des descendants de la famille anoblie ayant voulu en réclamer les privilèges ont dû prouver et leur descendance, et en même temps exhiber le titre. C’est ainsi que ce titre se trouve sous la date de 1562, au Trésor des chartes, dans un acte de Henri II en faveur de Robert Le Fournier, baron de Tournebu, et de Lucas du Chemin, seigneur de Féron408. Denis Godefroy a reproduit cette copie, elle a été reproduite partiellement ou dans son intégrité par bien d’autres, et notamment dans notre siècle par Buchon, Michaud, Quicherat.

Un incendie ayant détruit en 1737 la plus grande partie des archives de la cour des comptes, un édit du roi ordonna à tous ceux qui avaient des titres qui y ressortissaient d’en faire la présentation, et copie en fut tirée pour réparer, dans la mesure du possible, les ravages du feu. Parmi ces copies se trouve une reproduction des lettres d’anoblissement de la 344Pucelle que Vallet de Viriville se croit autorisé à donner comme la meilleure. L’on ne reconnaît pas ici la sûreté ordinaire du paléographe. On n’en a pas imprimé d’aussi manifestement et lourdement fautives. Peut-être le critique a-t-il été entraîné par le désir d’appuyer une de ses thèses. Lui qui se fit admonester pour avoir ajouté à son nom patronymique celui de de Viriville tient à dépouiller le nom d’Arc de l’apostrophe, et veut qu’on l’écrive Darc. Il s’appuie sur la copie de 1738 ; mais on est bien forcé de dire que la pièce ne lui en donne pas le droit. Le nom d’Arc y revient trois fois, les deux premières fois il est écrit d’Arc ; ce n’est qu’à la troisième qu’on lit Darc409. Une recension des textes des érudits de profession ménage parfois de ces surprises et de plus importantes à ceux qui n’ont pas pour leurs assertions la foi aveugle que le clan naturaliste exige vis-à-vis de ses coryphées. Le vidimus de Henri II, comme on le verra, n’est pas non plus exempt de fautes.

Le texte le meilleur semble être celui qui fut donné en 1612 par un membre de la famille, par Hordal, dans son volume bien connu : Heroinæ nobilissimæ Johannæ Darc Lotharingæ… historia410. Un ami de Hordal, le fameux jurisconsulte Pierre Grégoire, dans son traité De republica (liv. XI, chap. X), avait reproduit les lettres d’anoblissement, quelques années avant Hordal. Elles présentent plusieurs variantes avec celui de Hordal que nous traduisons. Hordal dit que son texte a été enregistré à la cour des comptes à la date du 16 janvier 1429 (a. st.) et qu’il se lit au folio CXXI du Registre de chartes de cette époque.

En voici la traduction :

Lettres d’anoblissement de la Pucelle et de sa famille

Original en latin : Pièce justificative E.

Charles, roi des Français, pour perpétuelle mémoire.

Exalter l’effusion des grâces si éclatantes que la Divine Majesté nous a départies par le signalé ministère de notre chère et aimée Pucelle, Jeanne Darc de Domrémy, du bailliage de Chaumont ou de son ressort, et celles que nous en espérons encore, par le secours de la divine Clémence, c’est notre but ; et à cette fin nous croyons convenable et opportun que ce ne soit pas seulement la Pucelle, mais encore toute sa parenté qui, non pas tant pour ses services que comme expression de divine louange, soit élevée et exaltée par de dignes marques d’honneur de la part de Notre Royale Majesté. Celle qu’environne une si divine clarté, laissant à la race d’où elle est sortie un don insigne de notre royale libéralité, la gloire de Dieu ira se perpétuant et se prolongeant dans toute la suite des âges avec le souvenir de si magnifiques grâces que notre don proclamera.

345Sachent donc tous, dans le présent et dans l’avenir, qu’attendu ce qui vient d’être exposé, en considération des louables, agréables et opportuns services rendus à nous et à notre royaume de bien des manières par Jeanne la Pucelle, en considération de ceux que nous en attendons à l’avenir, pour d’autres motifs qui nous y incitent, nous avons anobli cette même Pucelle, et, en son honneur et considération, Jacques Day, dudit Domrémy, son père ; Isabelle, sa mère, femme du même Jacques ; Jacquemin et Jean Day et Pierre Pierrelot, ses frères, toute sa parenté et son lignage, toute leur postérité masculine et féminine, née et à naître en légitime mariage. Par les présentes, par grâce spéciale, de science certaine et de la plénitude de notre pouvoir, nous les anoblissons et les faisons nobles, concédant expressément que ladite Pucelle, lesdits Jacques, Isabelle, Jacquemin, Jean et Pierre, toute la parenté et lignage de la même Pucelle, et leur postérité née ou à naître en légitime mariage, dans leurs actes, devant et hors les tribunaux, soient par tous tenus et réputés nobles ; qu’ils jouissent et usent pacifiquement des privilèges, libertés, prérogatives et droits quelconques dont ont coutume de jouir et d’user les autres nobles de notre royaume issus de race noble. Nous les mettons, eux et leur susdite postérité, au rang des autres nobles de notre royaume, issus de race noble, nonobstant que, comme il a été dit, ils ne soient pas par leur origine de race noble, et que peut-être ils soient d’une condition autre que la condition libre.

Nous voulons encore que les susnommés et leur postérité masculine puissent, toutes les fois qu’ils en auront la volonté, recevoir de tout chevalier le baudrier et les insignes de la chevalerie. En outre nous concédons aux susnommés et à leur postérité masculine et féminine, née ou à naître en légitime mariage, de pouvoir acquérir tant des personnes nobles que de toute autre des fiefs, arrière-fiefs, et biens nobles ; de pouvoir conserver, garder et retenir à perpétuité les biens ainsi acquis ou à acquérir, sans que dans le présent ou à l’avenir on puisse les en déposséder par défaut de noblesse.

Que pour cet anoblissement ils ne soient tenus ni contraints de payer quoique ce soit, soit à nous, soit à nos successeurs, car, en considération des motifs ci-dessus allégués, par surcroît de grâce, nous avons fait rémission et donné quittance aux susnommés, à la parenté et lignage de la même Pucelle, de toute somme à verser, et nous leur en faisons don et quittance par les présentes, nonobstant les ordinations, statuts, édits, usages, révocations, coutumes, inhibitions et mandements à ce contraires, faits ou à faire, et quels qu’ils soient.

C’est pourquoi que nos amés et féaux préposés à nos comptes, que nos trésoriers soit généraux, soit commissaires députés ou à députer sur le 346fait de nos finances, que le bailli dudit bailliage de Chaumont, que nos autres hommes de justice, ou leurs lieutenants présents et à venir, que chacun d’entre eux en ce qui le regarde, sache qu’il lui est enjoint par les présentes de faire que ladite Jeanne la Pucelle, lesdits Jacques, Isabelle, Jacquemin, Jean et Pierre, que toute la parenté et lignage de cette même Pucelle, que leur susdite postérité née ou à naître en légitime mariage, use et jouisse pacifiquement maintenant et à l’avenir de nos présentes grâces, anoblissement et concession, sans leur susciter, contre la teneur des présentes, empêchement ou molestation d’aucune sorte, ne souffrant pas que qui que ce soit leur suscite empêchement ou obstacle.

Pour que nos présentes aient perpétuelle valeur et force, nous y avons fait apposer notre sceau en l’absence du grand, à ce destiné ; voulons qu’en tout le reste notre droit demeure sauf, et qu’en toutes choses soit sauf le droit d’autrui.

Donné à Meung-sur-Yèvre au mois de décembre de l’an 1429, de notre règne, le huitième. Sur le repli : De par le roi, présents l’évêque de Séez, les seigneurs de La Trémoille et de Trèves et d’autres. Signé : Mallières.

Vue et expédiée à la chambre des comptes, le 16 janvier de l’an 1429 (a. st.), et enregistrée au livre des chartes de ce temps, f°CXXI.

A. Greelle411.

Une des fautes grossières du texte de 1738, c’est qu’il y est dit qu’on anoblit la postérité masculine et féminine de la Pucelle, addition qui ne se trouve pas dans les autres textes. L’on n’a jamais fait à la Pucelle l’injure de supposer qu’elle pût cesser d’être la Pucelle. Ce même texte et celui de Quicherat font dire au roi qu’il accorde aux nouveaux anoblis et à leur postérité masculine et féminine le droit de se faire armer chevaliers. La chevalerie ne se conférant pas aux femmes, le mot féminine est un non-sens qui ne se trouve pas dans le texte de Hordal. Les nouveaux anoblis devaient payer au Trésor une somme variant avec la valeur des biens que leur anoblissement allait soustraire à l’impôt. On voit qu’ici il y a complètement exemption de cette redevance. Le texte de Quicherat porte que cette exemption est accordée virtute prædecessorum, c’est encore un non-sens. Le texte de Hordal porte : virtute præmissorum ; il est manifestement le bon. Inutile de relever les autres variantes, qui ont peu d’importance.

Comme celles qui anoblissaient de Cailly, ces lettres d’anoblissement s’écartent totalement des formes usitées dans pareils documents. Les 347lettres ordinaires d’anoblissement se composent de trois parties. Une phrase générale rappelle la fin de l’institution de la noblesse : exalter le mérite et lui susciter des imitateurs ; phrase plus ou moins étendue, exprimant un même sens en termes différents, car il n’y a pas de formule identique. Dans la seconde partie, on rappelle les mérites du nouvel anobli, ses titres à la faveur concédée. Dans les vingt-cinq ou trente pièces parcourues par nous, nous avons constaté que, dans la plupart, on mentionnait que si le nouveau noble était issu de parents plébéiens, il était cependant de condition libre : liberas tamen conditionis. Enfin la troisième partie, conçue en termes identiques dans toutes les pièces, énumère les privilèges concédés par les lettres de noblesse.

Ici tout est exceptionnel. La fin proposée est d’exalter les magnificences de la libéralité divine qui resplendissent dans le ministère conféré à Jeanne la Pucelle. On veut que le souvenir s’en perpétue à travers les âges. Voilà pourquoi on anoblit sans doute celle qui en a été l’instrument, et on a bien soin de dire que tout se fait en sa considération ; mais que pouvait être la noblesse humainement concédée pour celle qui en avait reçu une si haute de la main de Dieu ? Les lettres insinuent ce que disent en termes exprès les lettres d’anoblissement de Cailly ; les mérites de la Pucelle sont au-dessus de toute appréciation et de toute récompense humaine ; voilà pourquoi pareille faveur étant à son endroit bien peu significative, on l’étend à ceux qui n’ont pour l’obtenir que l’honneur de lui être unis par le sang ; dérogation qui, par le contraste même, sera une hymne perpétuelle de divine louange : Nedum ob officii merita, verum et divinæ laudis præconia.

En règle générale, la noblesse n’était conférée qu’à un seul, et à sa postérité masculine ; la descendance féminine était noble, il est vrai, mais impuissante à transmettre la noblesse, qui ne s’étendait aux fils de demoiselles nobles, qu’à la condition qu’elles avaient des nobles pour maris. Ici, au contraire, la Pucelle fait rejaillir la noblesse sur tout ce qui se rattache et se rattachera dans la suite des âges au sang qui coule dans ses veines. Ce sont non seulement son père, sa mère, ses frères, qui sont expressément nommés ; c’est encore toute sa parenté, tout son lignage, avec toute la postérité née et à naître. L’on se demande jusqu’à quel degré de parenté pouvait refluer dans la ligne ascendante, une concession si étendue ? Il est certain, par les enquêtes publiées par MM. de Bouteiller et de Braux, que des neveux et des arrière-neveux d’Isabelle Romée, la mère de la Pucelle, ont réclamé le bénéfice des lettres d’anoblissement concédées immédiatement à celle qui n’était que leur cousine germaine, et qu’ils ont obtenu gain de cause. Soit que Jacques d’Arc n’eût pas de frère, soit que l’état de pauvreté de leur postérité 348ne leur permît pas de vivre noblement, il n’y a pas, à ma connaissance, de ligne collatérale du côté paternel qui ait fait valoir le titre qui nous occupe.

À la différence des lettres de noblesse ordinaires, les femmes se rattachant à la Pucelle anoblissaient leur postérité, alors même qu’elles épousaient des roturiers. La preuve, ce sont les restrictions apportées par Louis XIII, ainsi que cela résulte des pièces citées dans l’article précédent, à un privilège qui, disait-on, multipliait trop les familles nobles.

Pour être noble, il fallait être de condition libre. Une dérogation expresse du roi pouvait seule faire exception à la règle. Cette dérogation se trouve ici formellement exprimée dans l’incise :

Non obstante quod ipsi… forsan alterius quam libera conditionis existant.

Ceux qui ont avancé que c’était là une formule de chancellerie ont énoncé une si énorme contre-vérité qu’elle rend leur témoignage fort suspect sur bien d’autres points. C’est le contraire qui est vrai. Le plus souvent il est dit, a-t-il été observé, que l’anobli est d’origine plébéienne, mais de condition libre. Il serait très vraisemblablement difficile de trouver une autre pièce de ce genre où se trouve pareille incise ; ce qui la rend d’autant plus digne d’attention. Le forsan n’est-il pas là pour atténuer un fait que l’on ne rappelle qu’à regret, et uniquement pour assurer la validité de la concession ? Le forsan alterius quam liber se conditionis existant affecte-t-il et la Pucelle et toute la parenté, ou la parenté seulement ? Il semble bien que la Pucelle doit y être comprise. Si c’était la parenté seulement, il eût été bien plus simple de restreindre l’anoblissement à la famille de Jeanne et de ne pas rappeler ce qui, au moyen âge, était profondément humiliant. N’est-il pas de toute inconvenance de dire à celui que l’on fait passer au premier rang qu’on le prend dans le plus infime, et quelle excuse peut-il y avoir si non une impérieuse nécessité qui contraint de le rappeler ?

Ces considérations semblent une forte preuve que la famille d’Arc n’appartenait pas à la condition des hommes libres. Était-elle de condition servile ? Cela n’est pas invraisemblable. Qu’on remarque seulement que l’affranchissement ne s’opérait pas d’une manière uniforme, et qu’on ne rompait pas toujours d’un seul coup tous les anneaux du servage. M. Lefèvre a écrit dans la Bibliothèque de l’École des chartes412 :

En 1300, tous les vilains sortent de leur caste et montent à la liberté ; les uns l’atteignent, d’autres restent à moitié de l’échelle et gagnent une position tolérable.

Dans le volume précédent, il a été dit qu’au XVe siècle le servage était la condition normale des manants en Champagne, et qu’il fallait prouver l’état de liberté413.

349M. Henri Sée, dans une Étude sur le servage, a écrit plus récemment :

Les maires et les autres sergents du domaine appartiennent presque toujours à la classe servile et sont choisis parmi les habitants de la ville ; leurs enfants restent hommes de corps, eux-mêmes sont soumis à la justice seigneuriale ; ils jouissent cependant de nombreux privilèges.

À ceux qui, sur la foi de Siméon Luce, seraient tentés de faire de Jacques d’Arc le principal personnage de Domrémy, parce que durant quelque temps il y porta le titre de doyen, opposons ces lignes de M. Robiou, dans les Questions historiques :

Le doyen paraît ici remplir l’office d’huissier et de gardien des coupables. Seul, il ne représenterait que la dépendance ; mais le maire est déjà un fonctionnaire et communique au doyen un caractère quasi municipal414.

Un survivant de l’ancienne Sorbonne s’est passé, paraît-il, vers le milieu de ce siècle, la fantaisie de donner par le menu le détail de la fortune de Jacques d’Arc, comptant les arpents de ses terres, de ses prés, de ses vignes, et jusqu’à la somme tenue en réserve pour les besoins imprévus. Pas l’ombre d’une preuve de pareilles assertions, se produisant quatre-cents après la mort du père de la Pucelle, à l’encontre des documents contemporains qui le disent pauvre. En histoire, l’on ne tient pas compte des pasquinades ; voilà pourquoi il n’a pas été fait mention de celle-ci dans la Paysanne et l’Inspirée. Elle n’est mentionnée présentement que parce qu’on la trouve dans quelques ouvrages écrits dans de louables intentions, mais sans souci des sources historiques.

Chateaubriand a dit que l’aristocratie est de sa nature ingrate et ingagnable quand on n’est pas né dans ses rangs415. L’humilité de la naissance de la Libératrice de la France, comme celle du Libérateur du genre humain, offusque l’orgueil de ceux qui sont nés dans des conditions plus élevées. Voilà pourquoi on veut l’en faire sortir. Il faut l’accepter telle que le Ciel la fit. Une fois de plus Dieu s’est abaissé vers ce qui était plus bas, et a donné aux petits un nouveau gage de ses prédilections. Fût-elle née serve, l’intervention divine n’en serait que plus manifeste, et la gloire de la sainte fille n’en serait nullement diminuée. Celle dont l’histoire semble sur tant de points calquée sur la vie du Rédempteur du monde rappellerait par sa naissance ce que l’Apôtre a dit du Sauveur : Étant dans la forme de Dieu, il s’est anéanti jusqu’à prendre la forme de l’esclave.

Jacques d’Ay, Jacques Day, Jacques d’Aï, Jacques d’Arc, Jacques Darc, les divers textes des lettres d’anoblissement de la Pucelle écrivent le nom de toutes ces manières, même les pièces réputées les plus authentiques. 350Pourquoi tant de divergences ? Quicherat pense qu’elles tiennent aux diverses manières dont le mot d’Arc était prononcé en Lorraine. Cela semble peu admissible. L’accent lorrain admet l’r, et ne l’élide pas. Il semble plus vrai de dire que ce que nous appelons le nom de famille était peu usité pour les roturiers, au XVe siècle. La Pucelle ne l’a jamais revendiqué ; elle a dit au contraire que les filles portaient dans son pays le nom de leur mère, encore qu’elle n’ait jamais dit s’appeler Romée. Nous n’avons pas souvenance d’avoir vu une seule Chronique du temps qui l’ait appelée du nom aujourd’hui si populaire de Jeanne d’Arc ; c’est constamment Jeanne la Pucelle, ou la Pucelle. Pourquoi ne pas lui rendre le nom qu’elle se donnait ?

V.
Énumération d’autres actes de Charles VII en faveur de la Pucelle

C’est un soulagement pour l’historien de pouvoir affirmer, d’après la Chronique Morosini, que Charles VII fit de sérieux efforts auprès de Jean de Luxembourg et du duc de Bourgogne pour que la captive de Beaurevoir ne fût pas livrée aux Anglais ; auprès des Anglais pour la soustraire au bûcher. On sait que la nouvelle de son supplice lui causa une très vive douleur. D’après la Chronique vénitienne, il éclata en menaces contre les bourreaux.

Maître de Rouen, un de ses premiers actes fut de charger Bouillé, le doyen de Noyon, d’étudier le procès de condamnation afin d’en rechercher les vices. La lettre par laquelle il lui donne à cet effet les plus amples pouvoirs a été reproduite dans la Pucelle devant l’Église de son temps416. On peut y lire aussi une lettre du cardinal d’Estouteville417, et une autre du grand inquisiteur Bréhal418, attestant combien la révision de l’inique sentence lui tenait à cœur. On suppose qu’il a fait auprès de Nicolas V et de Calixte III d’actives démarches pour en presser l’exécution. L’on n’en a pas encore cité des preuves positives, du moins à notre connaissance.

La sentence de réhabilitation a été promulguée à Rouen et à Orléans. L’a-t-elle été ailleurs et notamment à Paris, où la sentence de condamnation le fut avec tant d’appareil ? Il est à souhaiter qu’on mette au jour des pièces authentiques établissant qu’on a eu pour promulguer la réparation autant de zèle qu’on en déploya pour divulguer l’inique flétrissure.

351Chapitre IX
Jean Rogier. — La campagne du sacre, d’après un résumé des archives de Reims.

  • I.
  • Jean Rogier
  • Le résumé des archives de Reims par Jean Rogier.
  • Ce qu’était Rogier.
  • II.
  • Le Dauphin en marche pour Reims.
  • D’après ce qu’écrivait le duc de Bourgogne, des Rémois lui avaient promis l’entrée dans la ville.
  • Ce qui lui avait donné la hardiesse de s’avancer dans un pays entièrement ennemi.
  • Même nouvelle de la part des habitants de Troyes, qui disent le tenir d’un Cordelier qui est entre leurs mains.
  • Ils sont résolus à résister jusqu’à la mort.
  • Ils donnent avis de la marche de Charles, qui leur a écrit pour requérir obéissance.
  • Lettre de la Pucelle aux mêmes Troyens.
  • Ceux-ci envoient à Reims message sur message pour prévenir de l’arrivée du Dauphin, et demander secours.
  • Ils protestent de leur détermination de rester anglo-bourguignons, ils déprécient la Pucelle et sa lettre.
  • Mêmes sentiments exprimés par les habitants de Châlons.
  • Leur étonnement du rôle de F. Richard.
  • Charles a écrit aux Rémois de Brienon-l’Archevêque, pour requérir obéissance et promettre amnistie.
  • Les Rémois avertissent de ce qui se passe leur capitaine, de Châtillon.
  • III.
  • Les Troyens ayant fait leur soumission pressent les Rémois de la faire à leur tour.
  • Ils disent combien ils sont heureux de ce parti.
  • Le seigneur de Trossy, frère de Châtillon, les en dissuade, en rapportant à sa manière la soumission de Troyes.
  • Mépris déversé sur la Pucelle ; indigne rapprochement.
  • Les habitants de Châlons, soumis à leur tour, pressent les Rémois de faire obéissance à Charles VII
  • Bel éloge du roi.
  • Les Rémois envoient une députation à Charles à Sept-Saulx.
  • IV.
  • Résumé de soixante-dix lettres écrites par le roi après le sacre.
  • Leur objet.
  • Résumé de quatre-vingt-quinze lettres écrites par Regnault de Chartres à sa ville épiscopale.
  • Confusion de ce résumé, où il n’est tenu aucun compte de l’ordre chronologique.
  • Ce qui est dit de la Pucelle dans ces lettres.
  • Il est manifeste que ce n’est pas dans une seule qu’il en est question.

I.
Jean Rogier
Le résumé des archives de Reims par Jean Rogier. — Ce qu’était Rogier.

Le document qui va être produit ne peut que dans une large acception être donné comme un document contemporain de l’héroïne. C’est le résumé de pièces qui seraient aujourd’hui fort précieuses si le temps ne les avait détruites. Ce résumé est de la première partie du XVIIe siècle. Il a été fait par un notable bourgeois de Reims, Jean Rogier.

Jean Rogier, membre de l’échevinage de sa ville natale, fut porté plusieurs fois au premier rang de la magistrature urbaine en qualité de procureur, c’est-à-dire comme administrateur des deniers municipaux. 352Il était curieux de connaître l’origine des institutions de la noble cité, l’histoire de Reims durant les trois ou quatre derniers siècles. Avec son ami, Nicolas Bergier, comme lui curieux du passé, il se mit à étudier les chartes, les lettres et autres documents, dont plus que beaucoup d’autres villes Reims abondait. Il était en correspondance suivie avec le savant André Duchesne, et lui transmettait avec beaucoup de désintéressement les pièces qu’il découvrait, et croyait pouvoir lui être agréables.

M. Varin, le laborieux éditeur des Archives de Reims, dans les prolégomènes historiques et biographiques mis en tête de ses compacts et nombreux volumes (p. CXXI), cite une longue lettre dans laquelle Rogier manifeste son regret de connaître bien imparfaitement le latin, et la difficulté qu’il éprouve à déchiffrer les vieilles écritures. L’aveu honore sa modestie et concilie l’estime à sa personne. Encore faut-il peut-être en tenir compte dans l’appréciation de certaines pièces de toute gravité que nous ne connaissons que par les analyses qu’il nous en a laissées. Telles, par exemple, les lettres de Regnault de Chartres sur la Pucelle.

Rogier nous a conservé des détails intéressants sur la soumission de Troyes, Châlons et Reims, trois villes fort anglo-bourguignonnes, comme presque la Champagne entière, disposées à repousser toutes ensemble la Pucelle et le roi, et qui, soudainement, ouvrirent leurs portes. Nous lui devons la conservation de la lettre de Jeanne d’Arc aux habitants de Troyes, lettre courte mais singulièrement expressive, que l’on ne trouve que chez lui.

Rogier semble avoir fini son travail en 1620 ; mais il ne cessa de le perfectionner jusqu’à sa mort, survenue en 1637. On possède plusieurs manuscrits de son œuvre ; le meilleur est à la bibliothèque de Reims (2 vol. in-f°). C’est du moins le sentiment de Pierre Varin, que nous ne faisons qu’abréger, et chez lequel est pris l’extrait que l’on va lire419.

II.
Le Dauphin en marche pour Reims. — D’après ce qu’écrivait le duc de Bourgogne, des Rémois lui avaient promis l’entrée dans la ville. — Ce qui lui avait donné la hardiesse de s’avancer dans un pays entièrement ennemi. — Même nouvelle de la part des habitants de Troyes, qui disent le tenir d’un Cordelier qui est entre leurs mains. — Ils sont résolus à résister jusqu’à la mort. — Ils donnent avis de la marche de Charles, qui leur a écrit pour requérir obéissance. — Lettre de la Pucelle aux mêmes Troyens. — Ceux-ci envoient à Reims message sur message pour prévenir de l’arrivée du Dauphin, et demander secours. — Ils protestent de leur détermination de rester anglo-bourguignons, ils déprécient la Pucelle et sa lettre. — Mêmes sentiments exprimés par les habitants de Châlons. — Leur étonnement du rôle de F. Richard. — Charles a écrit aux Rémois de Brienon-l’Archevêque, pour requérir obéissance et promettre amnistie. — Les Rémois avertissent de ce qui se passe leur capitaine, de Châtillon, qui est à Château-Thierry : celui-ci ne veut se charger de la défense de la ville qu’à la condition d’introduire ses hommes, l’armée destinée à combattre le Dauphin n’étant pas prête. — On s’efforce de maintenir les Rémois anglo-bourguignons.

En l’an mil quatre cent vingt-neuf, les Anglais ayant été chassés du siège qu’ils tenaient devant la ville d’Orléans, par le secours de Jeanne la Pucelle, et toute leur armée ayant été défaite aux environs de Beaugency, Meung, et en d’autres lieux, le Dauphin, qui était le roi Charles Septième [mais il sera ainsi nommé jusques à son arrivée à Troyes afin de rendre ce présent recueil conforme aux lettres et avis qui y sont rapportés], le Dauphin prit la résolution, par l’avis de son conseil, de s’acheminer en 353Champagne pour venir se faire sacrer et couronner roi de France, en la ville de Reims. Suivant ce que le duc de Bourgogne écrit aux habitants de Reims, en faisant réponse aux lettres que lesdits habitants lui avaient envoyées, le Dauphin avait eu quelque assurance de la part de quelques habitants de la ville que, s’il venait en Champagne, les portes de la ville de Reims lui seraient ouvertes. Le duc de Bourgogne dit dans ses lettres qu’il était averti que quelques-uns des habitants, par lettres ou par messages, avaient mandé et fait venir lesdits adversaires, en les assurant qu’une fois arrivés par ici, on leur ferait ouverture des portes de la ville et entière obéissance ; autrement ils n’auraient pas été si hardis que de venir en ces marches420.

Ce Cordelier qui fut pris par ceux de Troyes, comme il sera dit ci-après, confirme fort ce que le duc de Bourgogne en avait écrit, disant à ceux de Troyes, qu’il avait vu trois ou quatre bourgeois qui se donnaient comme de la ville de Reims, lesquels disaient entre autres choses à icelui Dauphin d’aller sûrement à Reims, et qu’ils se faisaient fort de le mettre dans la ville. Encore que l’histoire de France ne fasse point mention de ces particularités, que l’on pourrait croire inventées, il ne faut nullement douter que cela ne soit ainsi : les lettres du duc de Bourgogne sont encore en bonne forme ainsi que celles des habitants de Troyes touchant le rapport du Cordelier ; et aussi les effets ont suivi421.

Au cours de cet acheminement du Dauphin, on remarque une grande prudence de la part des habitants de Reims. Pour ne pas donner de mauvais soupçon contre eux aux chefs qui gouvernaient pour l’Anglais, ils leur baillaient avis de tout ce qu’ils apprenaient dudit acheminement et de l’état de la ville de Reims, et ils mandaient qu’on empêchât les passages dudit Dauphin ; mais pas un mot de demande de secours pour défendre et garder ladite ville, et ils n’en voulurent pas recevoir comme il sera dit ci-après.

Il faut noter que depuis Orléans jusqu’à Reims tout était à la dévotion de l’Anglais. Philibert de Meulan, à la tête d’une compagnie de gens d’armes, de Nogent-sur-Seine où il était, écrivit aux habitants de Reims, le 1er jour de juillet 1429, que le Dauphin et sa puissance étaient à Montargis et se vantaient d’aller à Sens, se promettant que ceux de Sens leur feraient ouverture ; mais qu’il était bien assuré du contraire, qu’ils 354attendaient le secours du roi d’Angleterre, de Monsieur le régent et de Monseigneur de Bourgogne ; que les habitants de ladite ville avaient pris et portaient la croix de Saint-André, et que la ville d’Auxerre et les autres du pays ne se souciaient ni des Armagnacs, ni de la Pucelle, et que si les habitants de Reims avaient besoin de lui, il les viendrait secourir avec sa compagnie, comme bon chrétien doit faire422.

Les habitants de Troyes baillèrent pareil avis aux habitants de Reims, elle même jour, leur mandant que les ennemis du roi (d’Angleterre) et du duc de Bourgogne étaient près d’Auxerre pour aller à Reims, et que s’il advenait qu’eux-mêmes fussent requis par lesdits ennemis de faire quelque chose de contraire au parti qu’ils tenaient, qu’ils étaient délibérés de faire une réponse entièrement négative, et de se tenir au parti du roi et du duc de Bourgogne jusqu’à la mort inclusivement.

Le Dauphin arriva près de la ville de Troyes le cinquième jour de juillet. Il manda aux habitants comment, par avis de son conseil, il avait entrepris d’aller à Reims pour y recevoir son sacre et son couronnement, que son intention était de passer le lendemain par la ville de Troyes, et à cette fin il leur mandait et commandait de lui rendre l’obéissance qu’ils lui devaient, de se disposer à le recevoir, sans être arrêtés par la difficulté ou la crainte des choses passées, pouvant penser qu’il en voulût prendre vengeance, ce qu’il n’avait pas en volonté ; mais que s’ils se gouvernaient envers leur souverain comme ils le devaient, il mettrait tout en oubli, et les tiendrait en sa bonne grâce.

Jeanne la Pucelle écrivit pareillement auxdits habitants en cette façon :

Jhesus ✝ Maria,

Très chers et bons amis, s’il ne tient à vous423, seigneurs, bourgeois et habitans de la ville de Troyes, Jehanne la Pucelle vous mande et vous fait savoir de par le roi du Ciel, son droiturier et souverain Seigneur, au service royal duquel elle est un chascun jour424, que vous fassiez vraie obéissance et reconnoissance au gentil roy de France qui sera bien brief [bientôt] à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaulme, à l’aide du roi Jhesus.

355Loyaulx François, venez au-devant du roy Charles et qu’il n’y ait point de faute, et n’ayez aucune inquiétude425 pour vos corps et vos biens si ainsi le faites. Et si ainsi ne le faites, je vous promets et certifie sur vos vies, que nous entrerons à l’aide de Dieu, en toutes les villes qui doivent être du saint royaulme, et y ferons bonne paix ferme, qui que vienne contre.

À Dieu vous commant (vous recommande), Dieu soit garde de vous, s’il lui plaist. Response brief (prompte) devant la cité de Troyes. Escrit à Sainct-Fales426, le mardi quatriesme jour de juillet.

De tout ce qui est dit ci-dessus, les habitants de Troyes baillèrent avis aux habitants de Reims, en leur envoyant copie desdites lettres, comme on voit par leurs lettres écrites le même jour cinquième du mois de juillet, mandant comme ils attendaient ce jour les ennemis du roi et du duc de Bourgogne pour être assiégés par eux. Contre pareille entreprise, quelque puissance qu’eussent lesdits ennemis, vu et considéré la juste querelle qu’ils tenaient et les secours de leurs princes qui leur avaient été promis, ils étaient résolus de plus en plus de se garder eux, et ladite cité, en l’obéissance du roi et du duc de Bourgogne, et cela jusqu’à la mort, ainsi qu’ils l’avaient tous juré sur le précieux corps de Jésus-Christ. Ils priaient les habitants de Reims, comme frères et loyaux amis, d’avoir pitié d’eux, et d’envoyer par devers Monseigneur le régent, et le duc de Bourgogne pour les requérir et supplier de prendre pitié de leurs pauvres sujets et d’aller les secourir.

Par d’autres lettres écrites le même jour, à cinq heures après midi, sur les murs de la ville, les mêmes habitants de Troyes baillent avis à ceux de Reims, comment l’ennemi et adversaire en sa personne, et avec sa puissance, était arrivé cedit jour, environ neuf heures du matin, devant la ville, et y avait mis le siège ; comment il leur avait envoyé ses lettres closes signées de sa main, scellées de son scel secret, contenant ce qui est transcrit ci-devant. Ces lettres ayant été lues au conseil, après délibération il avait été répondu aux hérauts qui les avaient apportées, et auxquels on n’avait pas donné entrée dans la ville, que les seigneurs, les chevaliers et écuyers qui étaient dans Troyes de par le roi et de par le duc de Bourgogne avaient juré et fait serment, et les habitants avec eux, de ne pas laisser entrer dans la ville quelqu’un de plus fort qu’eux ; et que à l’encontre de ce serment ceux qui étaient dans la ville n’oseraient y introduire ledit Dauphin ; et en outre, pour excuser les habitants, il avait été 356ajouté à cette réponse, que quel que fût leur vouloir, ils étaient empêchés par la grande multitude des gens de guerre présents dans la ville et qui étaient plus forts qu’eux. Cette réponse ainsi faite, un chacun s’était retiré sur les murs à son poste, avec l’intention et volonté ferme de résister jusqu’à la mort, si on faisait aucun effort contre eux ; et il leur semblait que, au plaisir de Dieu, ils rendraient bon compte de ladite cité ; et de nouveau ils requéraient les habitants de Reims d’avoir à envoyer par devers le régent et le duc de Bourgogne remontrer leur nécessité. Ils mandaient aussi comment ils avaient reçu des lettres de Jeanne la Pucelle qu’ils appelaient Coquarde427, laquelle ils certifiaient être une folle pleine du diable, que sa lettre n’avait ni rime ni raison, et qu’après en avoir fait lecture et s’en être bien moqués, ils l’avaient jetée au feu, sans lui faire aucune réponse, d’autant que ce n’était que moquerie. Ils mandaient aussi que quelques-uns des compagnons428 de ladite ville avaient pris un Cordelier qui avait su, confessé et juré en paroles de prêtre et sous la foi de ses vœux de religion, qu’il avait vu trois ou quatre bourgeois se donnant comme de la ville de Reims qui entre autres choses disaient au Dauphin qu’il allât sûrement à Reims, et qu’ils se portaient forts de le mettre dedans ladite ville. Et iceux de Troyes mandaient à ceux de Reims de prendre avis sur ce, et d’observer à qui l’on se fiait.

Les habitants de Châlons reçurent pareils avis des habitants de Troyes touchant la venue et l’arrivée du Dauphin, et de plus, que les lettres de Jeanne la Pucelle avaient été portées à Troyes par un nommé Frère Richard le Prêcheur429. Ils en baillèrent avis aux habitants de Reims, leur mandant qu’ils avaient été fort ébahis dudit Frère Richard, d’autant plus qu’ils estimaient que ce fût un très bon prud’homme ; mais qu’il était devenu sorcier. Ils mandaient aussi que les habitants de Troyes faisaient forte guerre aux gens du Dauphin, avec plusieurs autres paroles de bravade ; et que, sur ces nouvelles, ceux de Châlons avaient intention de tenir et de résister de toutes leurs puissances à l’encontre desdits ennemis.

Les habitants de Reims reçurent pareillement des lettres du Dauphin, écrites le quatrième jour de juillet, par lesquelles il leur mandait qu’ils pouvaient bien avoir reçu nouvelles de la bonne fortune et des victoires qu’il avait plu à Dieu de lui donner sur les Anglais, ses anciens ennemis, devant la ville d’Orléans, et depuis, à Jargeau, Beaugency, Meung-sur-Loire, en chacun desquels lieux ses ennemis avaient reçu très grand dommage ; 357que tous leurs chefs, et des autres jusqu’à quatre-mille, y étaient morts ou demeurés prisonniers. Ces choses étant advenues par grâce divine plus que par œuvre humaine, de l’avis des princes de son sang et lignage et de son grand conseil, il s’était acheminé pour aller en ladite ville de Reims afin d’y prendre son sacre et couronnement. Par quoi il leur mandait, sur la loyauté et l’obéissance qu’ils lui devaient, de se disposer à le recevoir de la manière accoutumée pour ses prédécesseurs, sans qu’on pût en faire aucune difficulté pour les choses passées, et par la crainte que l’on pourrait avoir qu’il les eût encore en sa mémoire, leur certifiant que s’ils se gouvernent envers lui ainsi que faire se doit, il les traitera en toutes leurs affaires comme bons et loyaux sujets. Pour être plus avant informé de leur intention, il serait très content qu’avec le héraut qu’il envoie, quelqu’un de ladite ville voulût venir par devers lui, que l’on pourrait y aller sûrement en tel nombre qu’ils l’aviseraient, sans qu’il y fût mis aucun empêchement. Donné à Brienon-l’Archevêque430 le jour que dessus.

Le seigneur de Châtillon, capitaine de la ville de Reims, durant le temps de ces nouvelles, n’était pas à Reims, mais à Château-Thierry ; ce qui fut cause que les habitants de ladite ville envoyèrent vers lui en diligence le bailli de Reims, le huitième jour du même mois de juillet. Ils lui baillèrent avis de tout ce qui a été rapporté ci-devant ; et de plus, sur ces nouvelles, ils s’étaient assemblés pour prendre un parti, ce qu’ils n’avaient pas pu faire à cause du peu de gens qui s’étaient trouvés en l’assemblée ; que depuis ils avaient fait assembler le commun (le peuple) par quartiers ; que tous avaient répondu et promis de vivre et de mourir avec le conseil et les gens notables de la ville, de se gouverner en bonne union et faire selon leur bon avis et conseil, sans murmurer, ni sans faire réponse autrement que par l’avis et l’ordonnance du capitaine de la ville ou de son lieutenant. Le bailli eut charge de lui dire, parmi plusieurs autres choses, qu’on le recevrait dans la ville avec quarante ou cinquante chevaux, pour communiquer des affaires de la ville.

Le seigneur de Châtillon envoya à Reims, pour répondre à ce que dessus, Pierre de la Vigne porteur de ses lettres, auquel il avait remis certains articles dressés par lui, avec créance pour les dire de par lui aux habitants, demandant qu’on lui fît réponse, et que si on voulait les garder et entretenir sans les enfreindre, il se disposerait à vivre et à mourir avec eux.

Articles envoyés aux habitants de Reims par le seigneur de Châtillon, capitaine de ladite ville :

358Que ladite ville soit bien et hâtivement emparée (mise en état de défense).

Pour garder icelle, il faut avoir au moins trois ou quatre-cents combattants qui y demeurent jusqu’à ce que l’entreprise du Dauphin contre elle soit faillie ; il avait écrit à Monseigneur le régent et au duc de Bourgogne d’y envoyer chevaliers et écuyers notables pour y résister à ladite entreprise, il n’avait aucune réponse ; c’est pourquoi il était nécessaire d’envoyer en la comté de Rethel, et partout où l’on pourra dans les lieux voisins de la ville, là où il y aura possibilité d’en trouver.

Si leur volonté est qu’il se mette dans la ville, il ne le promettra qu’à la condition d’en avoir la garde ainsi que du château de Porte-Mars, dans lequel il consentira bien qu’avec lui s’y trouvent cinq ou six notables de la même ville. Il en agit ainsi par crainte de la commotion du peuple, et parce qu’il lui semble que c’est dans leur intérêt et pour leur sécurité. Que l’on pourvoie à ce qu’il y ait des provisions nécessaires pour lui et pour ceux qui l’assisteront et viendront avec lui, et comment on pourrait les gouverner (sic) et contenter.

Si l’on veut observer ces articles, il est prêt de se mettre avec eux ; pour sa décharge il garde le double de cette stipulation ; qu’on lui réponde hâtivement, d’autant que si le Dauphin venait devant la ville il ne pourrait s’y bouter.

On peut facilement juger par la conduite du seigneur de Châtillon en ces occurrences, qu’il avait reconnu que le dessein des habitants de Reims était d’admettre et de recevoir le Dauphin dans la ville. C’est pourquoi il ne voulait pas y venir qu’il ne fût le plus fort.

Depuis, le même seigneur de Châtillon avec les seigneurs de Saveuse et de l’Isle-Adam vinrent en la ville de Reims avec un grand nombre de leurs gens ; ils exposèrent plusieurs choses aux habitants de la part du duc de Bourgogne et en particulier que l’armée destinée à résister au Dauphin ne pouvait être prête que dans cinq à six semaines. Sur quoi lesdits habitants ne voulurent point permettre que les gens desdits seigneurs entrassent dans la ville de Reims, ce qui fut cause que les seigneurs de Châtillon, de Saveuse et de l’Isle-Adam se retirèrent.

De toutes parts on écrivait aux habitants de Reims pour les encourager à se maintenir en l’obéissance du roi (d’Angleterre) et du duc de Bourgogne. Ainsi Colart de Mailly, bailli de Vermandois, écrivit le dixième jour de juillet, que le duc de Bourgogne et messire Jean de Luxembourg devaient entrer à Paris le jour qui précédait la date de ses lettres ; que les Anglais, au nombre de huit-mille combattants, étaient descendus en la comté de Boulogne, et que, de bref, il y aurait pour résister aux ennemis la plus belle et grande compagnie qui ait été depuis vingt ans en ce 359royaume ; que le duc de Bourgogne avait envoyé son armée aux passages par où étaient venus les ennemis pour empêcher leur retour, et qu’ainsi ils ne retourneraient pas tous en leurs lieux.

III.
Les Troyens ayant fait leur soumission pressent les Rémois de la faire à leur tour. — Ils disent combien ils sont heureux de ce parti. — Le seigneur de Trossy, frère de Châtillon, les en dissuade, en rapportant à sa manière la soumission de Troyes. — Mépris déversé sur la Pucelle ; indigne rapprochement. — Les habitants de Châlons, soumis à leur tour, pressent les Rémois de faire obéissance à Charles VII — Bel éloge du roi. — Les Rémois envoient une députation à Charles à Sept-Saulx.

Les habitants de Troyes ayant reçu en leur ville le roi Charles Septième, qui jusqu’alors avait été appelé et nommé le Dauphin, ils en baillèrent avis le même jour qui était le onzième de juillet, aux habitants de Reims. Ils leur mandèrent comment le roi Charles étant arrivé devant leur ville, outre la lettre déjà mentionnée, qu’il leur avait fait savoir qu’on pouvait aller devers lui en toute sécurité, que Révérend Père en Dieu Monseigneur leur évêque y étant allé, le roi leur remontra et exposa très hautement et très prudemment les causes pour lesquelles il était arrivé devers eux, disant que, par le trépas du feu roi son père, lui survivant était le seul et unique héritier du royaume ; que, pour ce motif, il avait entrepris le voyage de Reims afin de s’y faire sacrer, et qu’il se rendrait dans les autres parties de son royaume afin de les réduire en son obéissance ; qu’il pardonnerait tout le passé sans rien réserver, et qu’il tiendrait ses sujets en paix et en franchise telle que le roi saint Louis tenait son royaume. Ces choses leur ayant été rapportées, il fut délibéré et conclu en une grande assemblée de lui rendre plénière obéissance, attendu son bon droit, qui est tel que chacun peut le savoir, moyennant qu’il leur ferait abolition générale de tous les cas, qu’il ne leur laisserait point de garnison, et qu’il abolirait les aides, la gabelle exceptée ; ce dont lui et son conseil furent d’accord. Pour ces causes, les habitants de Troyes priaient les habitants de Reims de faire audit roi plénière obéissance telle qu’ils l’avaient faite, afin de s’entretenir toujours ensemble en une même seigneurie et de pouvoir préserver de périls leurs corps et leurs biens ; car, s’ils ne l’avaient pas ainsi fait eux-mêmes, ils étaient tous perdus de corps et de biens, et ils ne voudraient pas que ce fût à faire ; il leur déplaisait d’avoir tant tardé ; l’on sera très joyeux, quand on l’aura fait, d’autant plus que c’est le prince de la plus grande discrétion, entendement et vaillance, qui de longtemps soit issu de la noble maison de France.

Jean de Châtillon, seigneur de Troissy, frère du capitaine de Reims, par sa lettre écrite de Châtillon le treizième jour de juillet, mandait aux habitants de Reims qu’il avait appris que l’entrée du roi en la ville de Troyes ne s’était pas faite du consentement des seigneurs de Rochefort et de Plancy, ni des autres seigneurs, chevaliers et écuyers qui s’y trouvaient ; que ladite entrée avait été faite par la séduction de l’évêque et 360du doyen de Troyes, par le moyen d’un Cordelier nommé Frère Richard. Le commun de ladite ville (le peuple) alla en très grand nombre vers lesdits seigneurs, chevaliers et écuyers, leur dire que s’ils ne voulaient pas tenir le traité qu’ils avaient fait pour le bien public, ils mettraient les gens du roi dans la ville, qu’ils le voulussent on non. Ledit de Châtillon mandait aussi que les ennemis n’avaient fait aucun effort, qu’ils n’avaient pas de quoi manger et étaient près de passer outre ; que lesdits chevaliers et écuyers étaient sortis de la ville par traité, leurs biens et leurs corps saufs, moyennant qu’ils auraient un marc de chacun des prisonniers qu’ils avaient pris. L’écuyer qui lui avait apporté ces nouvelles certifiait avoir vu Jeanne la Pucelle, qu’il était présent quand les seigneurs de Rochefort, Philibert de Molant et d’autres l’interrogèrent ; qu’il leur avait affirmé par sa foi que c’était la plus simple chose qu’il vît jamais, et qu’en son fait il n’y avait ni rime ni raison, non plus que dans le plus sot qu’il vit oncques ; il ne la comparait pas à si vaillante femme comme madame d’Or431, et que les ennemis ne faisaient que se moquer de ceux qui en avaient crainte.

Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, avait toujours assisté le roi Charles VII, spécialement durant le temps de sa régence, de sorte qu’il n’avait eu aucune part aux affaires qui s’étaient passées dans la ville de Reims depuis l’entrée du duc de Bourgogne en cette ville. Étant à Troyes avec le roi, il manda aux habitants de Reims, par ses lettres du douzième de juillet, qu’ils eussent à se disposer pour recevoir honorablement le roi à son sacre ; à quoi faire il les priait et exhortait.

Les habitants de la ville de Châlons ayant pareillement reçu le roi Charles en leur ville, en baillèrent avis aux habitants de Reims par leurs lettres du seizième de juillet. Ils leur mandaient que le roi Charles avait envoyé vers eux un héraut appelé Montjoie, leur disant par icelui de se disposer à le recevoir et à lui rendre pleine obéissance, et que sur ce, ils avaient député certains ambassadeurs pour aller de leur part vers lui à Lestré ; qu’ils y furent bénignement reçus et favorablement ouïs ; à leur retour à Châlons, après avoir été entendus en assemblée générale, il avait été conclu par tous de recevoir le roi Charles, et de lui rendre entière obéissance comme à leur souverain ; qu’ils avaient été au-devant de lui porter les clefs de la ville qu’il avait reçues bénignement ; après quoi il était entré dans la ville. Dans ces lettres ils louent fort la personne du roi, comme étant doux, gracieux, compatissant et miséricordieux, 361belle personne, de beau maintien et de haut entendement, disant que pour rien au monde ils ne voudraient avoir fait autrement ; ils conseillent aux habitants de Reims d’aller au-devant de lui pour lui faire obéissance au plus tôt, sans délai et pour le mieux ; ils en recevront grande joie et honneur.

Les habitants de Reims, avertis de l’acheminement du roi Charles, envoyèrent au-devant de lui jusqu’à Sept-Saulx nombre de bourgeois de la ville qui offrirent au roi comme à leur souverain pleine et entière obéissance, ainsi qu’il se voit par les lettres patentes données le susdit seizième jour de juillet 1429, en ce même lieu de Sept-Saulx, par lesquelles il abolit et met du tout à néant ce que les gens d’Église, noblesse, échevins, bourgeois et habitants de la ville et cité de Reims avaient fait durant les divisions qui avaient été longuement au royaume de France…

Rogier compilait les archives de Reims deux siècles après le miracle de la Pucelle. Il parle peu de Libératrice, dont il ne semble pas avoir compris la mission. Cependant Jeanne adressa plusieurs lettres à Reims. Quelques-unes, dont le texte est connu, seront citées dans le prochain volume. Le duc de Bourgogne conserva à Reims, un an après le sacre, des partisans qui cherchaient à l’y introduire de nouveau, et lui-même, après les trêves qui alarmèrent profondément les Rémois, chercha à reprendre la ville. De là les lettres de la Pucelle à la ville du sacre.

Rogier, dans son résumé de la correspondance de l’Archevêque-chancelier avec sa ville épiscopale, prête au prélat, à l’occasion de la prise de l’héroïne, des paroles entachant profondément sa mémoire. Pour que le lecteur soit mieux en état de les apprécier, elles vont être citées dans leur contexte, avec ce qui précède et ce qui suit, encore que la citation doive être un peu longue. La voici :

IV.
Résumé de soixante-dix lettres écrites par le roi après le sacre. — Leur objet. — Résumé de quatre-vingt-quinze lettres écrites par Regnault de Chartres à sa ville épiscopale. — Confusion de ce résumé, où il n’est tenu aucun compte de l’ordre chronologique. — Ce qui est dit de la Pucelle dans ces lettres. — Il est manifeste que ce n’est pas dans une seule qu’il en est question.

Le roi Charles VII, depuis son sacre, écrivit plusieurs lettres aux habitants de Reims ; sans les lettres patentes on en trouve soixante-dix. Dans quelques-unes, il demande aux habitants de nouvelles aides pour l’entretènement de ses armées, comme aussi grand nombre de munitions de guerre, canons, bombardes, poudres, balles, nombre de charpentiers, maçons et manouvriers, payés et entretenus aux dépens desdits habitants, pour l’assister aux sièges de Lagny, Meaux, Pontoise et autres lieux. Il leur mande aussi le contentement qu’il avait d’eux, et de ce qu’ils avaient fait pour son service, et encore qu’on lui eût fait de sinistres 362rapports contre la fidélité qu’ils lui devaient, il n’avait voulu y ajouter aucune foi, se tenant trop assuré de leur fidélité ; qu’un nommé Jean Labbé lui avait dit qu’il y avait plusieurs gens qui avaient promis de rendre la ville de Reims au duc de Bourgogne, d’autres qui avaient dit que le jour du Saint-Sacrement on avait entrepris d’y faire entrer le duc de Bourgogne, et il témoigne par toutes ses lettres qu’il avait un grand soin de la ville de Reims, une grande confiance aux habitants d’icelle.

Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, par quatre-vingt-quinze lettres missives que depuis le sacre du roi Charles il écrivit aux habitants de Reims, se reconnaît une grande affection et bonne volonté à leur égard. Il leur baille avis de toutes les affaires qui se passaient tant pour la guerre que pour les traités de paix, il assiste tant de sa faveur que de ses moyens les députés de Reims qui étaient journellement en cour pour les affaires de la ville ; il prêta auxdits habitants la somme de quatre-mille livres pour bailler à Monsieur le Connétable, afin de l’aider à entretenir son armée occupée en Champagne à réduire les places à l’obéissance du roi ; et sur la nécessité qu’il dit en une de ses lettres avoir de son argent, il jure sur sa foi qu’il paye ses dépens en la campagne, comme il le fait dans les villes ; ce qui fait croire que cela n’était pas commun, parmi les seigneurs de sa qualité, de payer la campagne.

Sur les fausses nouvelles qu’un nommé Jean le Gros faisait courir, pour intimider le peuple, que le duc de Bourgogne était aux champs avec une grande armée, que le roi d’Angleterre était arrivé à Calais, ledit Archevêque mande que le roi a donné bon ordre partout. Il donne avis des offres que ledit duc avait faites à Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne, pour qu’il lui rendît ladite ville, lui offrant un grand mariage de plusieurs milliers de saluts d’or, et que ledit Flavy lui avait répondu que ladite ville appartenait au roi, et non à lui.

Il mande aussi qu’il était averti que quelques habitants avaient entrepris de mettre la ville de Reims entre les mains du duc de Bourgogne, il prie que l’on fasse bonne garde, de se représenter ce qui avait failli arriver à Troyes ; qu’il est averti que quelques-uns de Paris, pleins de toute iniquité, avaient envoyé à Reims un religieux des Blancs-Manteaux, afin que par son moyen et par le moyen d’autres de la ville, tant gens d’Église que séculiers, ils pussent mettre à perdition ladite ville et plusieurs personnes de tous états, qu’il avait mandé à son official et à ses autres officiers d’en faire justice, et il requiert de par le roi qu’on y tienne la main… Il mande que l’on fasse sortir les gens de guerre qui étaient à Beyne, qu’il fera sortir les Écossais qui étaient dans Cormicy, qu’il a eu avis de la 363déloyauté de Jean Labbé, qu’il n’avait pas voulu ajouter foi à ses fausses paroles, et il mandait que justice en fût faite.

Il donne avis des abstinences de guerre prises avec le duc de Bourgogne, de la commission qu’il avait avec Monsieur le Connétable pour traiter de la paix avec ledit duc, et de plusieurs particularités qui se sont passées pendant le temps du pourparler de paix, de ce qui se passait avec l’Anglais, de la journée prise à Arras pour faire la conclusion de ladite paix, en laquelle se devraient trouver quatre Cardinaux.

Il donne pareillement avis de la prise de Jeanne la Pucelle devant Compiègne, et comme elle ne voulait croire conseil, ains (mais) faisait tout à son plaisir ; qu’il était venu vers le roi un jeune pastour gardeur de brebis des montagnes de Gévaudan en l’évêché de Mende, lequel disait ne plus ne moins qu’avait fait Jeanne la Pucelle, et qu’il avait commandement de Dieu d’aller avec les gens du roi, et que sans faute les Anglais et Bourguignons seraient déconfits ; et sur ce qu’on lui dit que les Anglais avaient fait mourir Jeanne la Pucelle, il leur répondit que tant plus il leur en mécherrait (arriverait mal) ; et que Dieu avait souffert prendre (qu’on prît) Jeanne la Pucelle, parce qu’elle s’était constituée en orgueil, et pour les riches habits qu’elle avait pris, et qu’elle n’avait pas fait ce que Dieu lui avait commandé ; ains avait fait sa volonté.

Il mandait aussi comme Monsieur le duc d’Orléans, lequel avait été tenu vingt-cinq ans prisonnier en Angleterre, était arrivé à Calais, et de là était allé à Gravelines, etc.

Voilà avec le contexte le fameux passage sur Jeanne d’Arc. Il est manifeste que, en résumant les quatre-vingt-quinze lettres de l’Archevêque-chancelier aux bourgeois de la ville archiépiscopale, Rogier n’a nullement suivi l’ordre chronologique. Avant de parler des malencontreuses missives de Regnault de Chartres sur celle qu’il avait approuvée à Poitiers, l’Abréviateur rapporte celles qui regardent le congrès d’Arras, qui fut tenu cinq ans après la prise de Jeanne ; d’un bond, après avoir narré l’intervention du triste berger du Gévaudan, il en vient au rachat du duc d’Orléans, qui ne fut opéré que dix ans après la sortie de Compiègne. Ce pêle-mêle n’est pas sans diminuer l’autorité d’une pareille analyse. On voudrait avoir le texte même de l’incrimination du prélat sur la mémoire duquel pèsent semblables lignes. Il est manifeste que le chancelier a parlé de la Libératrice dans plusieurs de ses lettres, et la conjecture émise dans la Pucelle devant l’Église de son temps (page 82) devient certitude, quand on lit le passage entier de l’échevin de Reims. Il a été déjà discuté. Les inculpations du malheureux pastour contre celle qu’il prétendait sottement remplacer et continuer n’atteignent pas la Vénérable ; elles retombent sur celui qui s’en est fait l’écho. Quand 364toutes les pièces auront été produites, il faudra revenir sur le rôle de l’Archevêque-chancelier.

Rogier ne dit rien de la cérémonie du sacre de Charles VII ; il a cru sans doute qu’il suffisait du livre où il a raconté d’une manière générale comment les choses devaient se passer. Les détails en sont très intéressants, et le seraient bien plus, s’il n’avait pas semé de grosses et nombreuses fautes de latin les multiples oraisons liturgiques, si propres à donner la juste idée de la royauté chrétienne et de la souveraineté, telle que l’Église la conçoit.

Ce que Rogier ne nous a pas décrit, trois seigneurs angevins vont le mettre sous nos yeux.

Chapitre X
Le sacre. — Lettres de trois seigneurs angevins et de Jacques de Bourbon

  • I.
  • Lettre de trois seigneurs angevins à la reine Marie d’Anjou et à sa mère Yolande.
  • Les destinataires de la lettre ; ceux qui écrivent.
  • Où et par qui fut trouvée et d’abord publiée cette lettre.
  • Récente découverte d’une autre copie.
  • Solennité du sacre.
  • Les pairs laïques, les pairs ecclésiastiques.
  • Le cortège de la sainte ampoule apportée et rapportée.
  • Durée de la cérémonie.
  • Enthousiastes acclamations.
  • Attitude de la Pucelle.
  • L’entrée du roi à Troyes, à Châlons, à Reims.
  • Marche directe du roi sur Paris.
  • La présence du duc de Bourgogne à Laon, de ses ambassadeurs à Reims.
  • Espérance de paix.
  • La Pucelle assurée de mettre le roi dans Paris.
  • II.
  • Lettre de Jacques de Bourbon La Marche à l’évêque de Laon Sa découverte dans les manuscrits de Vienne.
  • Traduite et publiée par Siméon Luce dans la Revue Bleue.
  • Le destinataire.
  • Il est étrange qu’on lui écrive ce qu’il était en état de mieux savoir que le correspondant.
  • Jacques de Bourbon.
  • Inexactitudes, faussetés, impossibilités qui abondent dans cette lettre.

I.
Lettre de trois seigneurs angevins à la reine Marie d’Anjou et à sa mère Yolande
Les destinataires de la lettre ; ceux qui écrivent. — Où et par qui fut trouvée et d’abord publiée cette lettre. — Récente découverte d’une autre copie. — Solennité du sacre. — Les pairs laïques, les pairs ecclésiastiques. — Le cortège de la sainte ampoule apportée et rapportée. — Durée de la cérémonie. — Enthousiastes acclamations. — Attitude de la Pucelle. — L’entrée du roi à Troyes, à Châlons, à Reims. — Marche directe du roi sur Paris. — La présence du duc de Bourgogne à Laon, de ses ambassadeurs à Reims. — Espérance de paix. — La Pucelle assurée de mettre le roi dans Paris.

Nous avons ici le récit du sacre écrit au sortir de la cérémonie. On se rappelle que la reine Marie d’Anjou, mandée à Gien pour être couronnée à Reims avec son époux, avait été ramenée à Bourges, où elle se trouvait avec sa mère, la reine de Sicile, Yolande. On n’a pas de peine à imaginer avec quelle impatience les deux reines devaient attendre des nouvelles de la marche royale, et du couronnement qui devait en être le terme. Si le royaume de Naples et de Sicile était le plus brillant apanage de la maison d’Anjou, le plus solide était bien celui 365dont elle tirait son nom. C’était en Anjou, à Angers ou à Saumur que résidait le plus souvent Yolande, quand elle n’était pas à la cour de son gendre. Elle avait aussi sa cour à elle, et elle était brillante. Les trois gentilshommes qui écrivent étaient probablement des seigneurs de cette cour. D’après Quicherat, le premier signataire en serait le premier personnage, puisqu’il ne serait autre que Pierre de Beauvau, sénéchal d’Anjou et du Poitou.

Le Père Ménétrier publia le premier la lettre des trois gentilshommes dans sa Bibliothèque instructive (t. I, p. 90). Il la reproduisit d’après l’original possédé par l’abbaye de la Bénissons-Dieu-en-Forez. Dans ces dernières années, vers 1888, on en a découvert une copie dans les archives de Riom ; l’écriture est, dit-on, de la première partie du XVe siècle. L’auteur de la découverte, M. Boyer, a publié le texte de Riom ; il diffère très peu de celui du Père Menestrier.

Voici, légèrement rajeuni, le texte publié par M. Boyer :

Nos souveraines et très redoutées Dames, qu’il plaise à vous de savoir que hier le roi arriva en cette ville de Reims, où il trouva toute obéissance plénière, et aujourd’hui il a été sacré et couronné ; cela a été moult belle chose à voir le bel mystère ; car il a été aussi solennel, toutes choses ont été trouvées appointées aussi bien convenablement pour faire la chose, soit couronne et habits royaux et autres choses à ce nécessaire, comme si on l’eût mandé un an auparavant ; et il y a eu tant de gens que c’est chose infinie à écrire, et aussi la grande joie que chacun y avait.

Messeigneurs les ducs d’Alençon, le comte de Clermont, le comte de Vendôme, les seigneurs de Laval, le seigneur de La Trémoille, y ont été en habits royaux, et Monseigneur d’Alençon a fait le roi chevalier. Les dessusdits représentaient les pairs de France, Monseigneur d’Albret a tenu l’épée devant le roi durant ledit mystère.

Pour les pairs de l’Église, y étaient avec leurs crosses et mitres, Messeigneurs de Reims, de Châlons qui sont pairs ; et au lieu des autres les évêques de Séez et d’Orléans, et deux autres prélats432. C’est Monseigneur de Reims qui a fait le mystère et le sacre qui lui appartient433.

366Pour aller quérir la sainte ampoule en l’abbaye de Saint-Rémy, et pour l’apporter en la grande église de Notre-Dame, où a été fait le sacre, furent ordonnés le maréchal de Boussac, les seigneurs de Rais, Graville, et l’Amiral, avec leur quatre bannières, que chacun portait en sa main, armés de toutes pièces, à cheval, bien accompagnés, pour conduire l’abbé dudit lieu qui portait ladite ampoule ; et ils entrèrent à cheval en ladite grande église, et ils descendirent à l’entrée du chœur. C’est en cet appareil qu’ils l’ont rendue en ladite abbaye après le service, lequel service a duré depuis neuf heures jusqu’à deux heures ; et à l’heure que le roi fut sacré, et aussi quand on lui assit la couronne sur la tête, tout homme cria Noël ! et les trompilles sonnèrent en telle manière qu’il semblait que les voûtes de l’église dussent fendre.

Et, durant ledit mystère, la Pucelle s’est toujours tenue joignant du roi, tenant son étendard en sa main ; et était moult belle chose de voir les belles manières que faisait le roi, et aussi la Pucelle. Dieu sait si vous y avez été bien souhaitées.

Aujourd’hui ont été faits comtes par le roi le sire de Laval, le sire de Sully, et Rais maréchal.

Vendredi, il y eut huit jours, le roi mit le siège devant Troyes, et il leur fit moult forte guerre. Ils vinrent à obéissance ; et il y entra par composition le dimanche suivant. S’ils ne lui eussent pas fait obéissance à son plaisir, il les eut pris de vive force, car c’est une chose moult merveilleuse de voir la grande puissance de gens qui sont en sa compagnie.

Le lundi ensuivant, le roi se départit de Troyes, tenant son chemin vers Châlons. Ceux de Châlons ont envoyé devant lui à demi-journée pour lui rendre obéissance. Le roi y entra jeudi et en partit vendredi tenant son chemin vers cette ville (de Reims), et pareillement ceux de cette ville sont venus au-devant du roi lui rendre obéissance ; ils sont bien joyeux de sa venue et le montrent à leur pouvoir.

Le roi doit en partir demain tenant son chemin droit à Paris. On dit en cette ville que le duc de Bourgogne y a été, et s’en est retourné à Laon, où il est à présent. Il a envoyé devers le roi une ambassade qui arriva hier en cette ville. À cette heure, nous espérons que bon traité s’y trouvera (sera fait) avant qu’ils partent.

La Pucelle ne fait nul doute qu’elle ne mette Paris à l’obéissance.

Audit sacre, le roi a fait plusieurs chevaliers, et aussi les seigneurs pairs en font tant que [c’est] merveilles ; et il y en a plus de trois-cents nouveaux.

Par deçà le roi n’entend (ne pense) qu’à faire son chemin, et pour ce ne besogne en rien autre chose434.

367Nos souveraines et redoutées Dames, nous prions le Benoît Saint-Esprit qu’il vous donne bonne vie et longue.

Écrit à Reims ce dimanche XVIIe jour de juillet.

Vos très humbles et obéissants serviteurs,

Beauveau, Moreau, Lussé.

Et au dos est écrit : À la reine et à la reine de Sicile, nos souveraines et très redoutées Dames.

II.
Lettre de Jacques de Bourbon La Marche à l’évêque de Laon
Sa découverte dans les manuscrits de Vienne. — Traduite et publiée par Siméon Luce dans la Revue Bleue. — Le destinataire. — Il est étrange qu’on lui écrive ce qu’il était en état de mieux savoir que le correspondant. — Jacques de Bourbon. — Inexactitudes, faussetés, impossibilités qui abondent dans cette lettre.

Cette lettre est restée ensevelie jusqu’à ces dernières années dans les archives de la Bibliothèque impériale de Vienne, sous le n° 6959 de la section des manuscrits. Quoique signalée dès 1851 par le professeur Guillaume Watenbach, elle a dû attendre plus de quarante ans la pleine lumière de l’impression. M. Bougenot, délégué à Vienne par le ministère pour une mission scientifique, prit copie du texte qui est en latin. Siméon Luce en donna la traduction dans la Revue Bleue, numéro du 13 février 1892. C’est cette traduction, à défaut du texte latin non parvenu entre mes mains, qui va être reproduite, après quelques remarques sur le destinataire, sur celui qui écrit et sur le contenu du document.

L’évêque de Laon à cette époque était Guillaume de Champeaux, prélat d’assez peu édifiante mémoire, tout entier à l’administration des finances publiques, qui fut présent, d’après le Gallia435, au couronnement de Charles VII. Il connaissait mieux que Jacques de Bourbon les événements accomplis, en étant informé par ceux qui non seulement y avaient assisté en témoins, mais en acteurs. Jacques de Bourbon ne devait pas l’ignorer.

Jacques de Bourbon, comte de La Marche, frère de Louis de Bourbon-Vendôme, beau-père du seigneur de Pardiac, récemment évadé des prisons de Naples où sa femme Jeanne l’avait renfermé, avait commencé par être Bourguignon, et comme tel avait été durant quelque temps prisonnier des Armagnacs, qui s’étaient emparés de sa personne au Puiset-en-Beauce. Gruel nous a dit que ses services avaient été refusés avec ceux de Richemont, encore qu’il s’offrît à servir le roi avec très belle compagnie. Jacques de La Marche ne parle pas de ce refus, pas plus que de celui qu’essuya Richemont, ainsi que le comte de Pardiac que le correspondant appelle son fils.

368Il semble qu’on a réuni deux lettres en une seule. Dans la première, la campagne de la Loire est décrite, non sans de nombreuses inexactitudes ; la seconde est consacrée au sacre et à ce qui a suivi, et là les inexactitudes, si la date est la vraie, deviennent des impossibilités. Le roi n’est entré à Château-Thierry que le 29 juillet, et la lettre qui annonce cet événement est censée écrite du 24. Ce n’est pas à Reims que les villes nommées ont fait leur soumission. Quelques-unes de ces villes, Noyon, Saint-Quentin, Sens, ne firent pas leur soumission durant cette campagne.

Bedford s’est montré très fidèle à son neveu, et n’a jamais songé à se faire sacrer. Il fut question, paraît-il, d’enlever la sainte ampoule.

Tout ce qui est dit sur Auxerre est une fable ; mais ce qu’il y a d’étrange, c’est que cette fable fut colportée dans toute la Haute-Italie, et que nous la retrouverons dans la Chronique Morosini.

Écrivant à un évêque français, qui avait longtemps séjourné dans le Midi, où Jacques de La Marche, comme seigneur de Castres et d’autres fiefs méridionaux, devait aussi habiter souvent, il n’est pas vraisemblable qu’il ait écrit en latin. Peut-être la lettre a-t-elle été traduite en cette langue pour en faciliter la circulation en Allemagne.

Sous le bénéfice de ces remarques, voici la lettre telle que l’a donnée la Revue sus-indiquée.

Copie d’une lettre adressée par le roi Jacques à l’évêque de Laon.

Grâce aux bons soins de notre Perceval, il nous a été apporté sûres nouvelles tant par écrit que verbalement, et aussi par certaines lettres que nous avons reçues de La Hire. Ledit Perceval a même été témoin oculaire de quelques-uns des faits qu’il nous a racontés.

Et d’abord on a pris d’assaut Jargeau, où cinq-cents combattants du côté des Anglais ont été occis. Le comte de Suffolk et La Poule, son frère, ont été faits prisonniers par le bâtard d’Orléans ; un autre frère dudit comte a été occis.

La Pucelle s’est éloignée d’Orléans le mercredi quatorzième jour de juin pour mettre le siège devant le château de Meung, où étaient le seigneur de Scales et autres, jusques au nombre de six-cents combattants. En sa compagnie étaient notre cousin d’Alençon et notre frère de Vendôme, tous deux capitaines de l’armée, le maréchal de Sainte-Sévère, l’amiral de France, les seigneurs de Laval et de Rais, le bâtard d’Orléans, La Hire et autres seigneurs et capitaines en grand nombre, lesquels avisèrent que mieux serait de marcher sur Beaugency et d’assiéger ladite forteresse ; et ainsi firent-ils, et au lendemain y mirent le siège. Talbot avait évacué ladite forteresse la nuit précédente pour réunir ses gens et livrer bataille 369aux nôtres, et telle était l’ardeur des siens et la confiance qu’ils avaient en leurs forces, que les nôtres eussent-ils été en nombre triple ils en voulaient venir à bout ; et lesdits Anglais ayant ainsi réuni leurs forces, arrivèrent à former un corps d’armée de trois-mille-cinq-cents combattants.

À l’arrivée de nos gens, les Anglais, qui occupaient la forteresse de Beaugency, se rendirent le samedi, au lever du jour, et promirent, sous serment, de ne se point armer contre le roi pendant deux mois. Richard Guettin et Mathago, capitaines de la garnison, furent gardés comme otages ; et leurs soudoyés ayant vidé la place, se retirèrent dans la direction du Mans, avec leurs chevaux et leurs harnais.

À leur départ de Beaugency, les nôtres, apprenant que les Anglais après avoir évacué le château de Meung s’avançaient en bonne ordonnance et se préparaient au combat, en éprouvèrent une grande joie ; car ils ne désiraient rien autre chose. Ils les poursuivirent dans la direction de Janville jusqu’à un lieu nommé Saint-Sigismond et situé à deux lieues de Patay. C’est là que les ennemis, ayant choisi pour livrer bataille une position à leur convenance, descendirent de leurs chevaux, et attendirent de pied ferme l’attaque de nos gens.

À l’avant-garde, de notre côté, se trouvaient le bâtard d’Orléans et le maréchal de Sainte-Sévère ; Poton et Arnault Guilhem étaient les gardiens de ladite avant-garde. Après venaient les archers et les arbalétriers formant le principal corps d’armée qui comptait parmi ses chefs Mgr d’Alençon, Mgr de Vendôme, et le connétable de France arrivé de la veille. La Hire était particulièrement chargé de la direction de ce corps d’armée dans les rangs duquel combattaient la plupart des capitaines mercenaires et des seigneurs.

L’arrière-garde marchait sous les ordres de la Pucelle, de Graville, grand maître des arbalétriers, des seigneurs de Laval, de Rais et de Saint-Gilles, accompagnés d’autres chefs de guerre en fort grand nombre. Toute cette masse d’hommes, fantassins et cavaliers, s’écoulait précipitamment et un peu pêle-mêle, tant on craignait de ne pas arriver à temps pour joindre l’ennemi. Notre avant-garde vint donner contre les archers anglais qui ne tardèrent pas à fuir en désordre, lorsqu’ils eurent vu à la suite de ce premier choc tomber quatorze-cents combattants ; puis ces fuyards s’étant ralliés revinrent pour rétablir le combat au nombre de huit-cents fantassins ; mais ils furent mis en déroute et taillés en pièces par notre principal corps d’armée. Ils s’ensuivit un sauve-qui-peut général de la part des Anglais, auxquels nos gens se mirent à donner la chasse.

Lorsque Talbot, fait prisonnier par La Hire et Poton de Xaintrailles, 370fut pris, il était à cheval, mais il ne portait pas d’éperons, vu que lui et les autres chefs anglais s’étaient remis précipitamment en selle pour prendre la fuite. Le seigneur de Scales est prisonnier de Girault de La Paillière ; Messire Jean Fastolf, d’Arnault Guilhem, frère de La Hire ; le seigneur de Hungerford, du duc d’Alençon ; Falcombridge, d’Amadoc autre frère de La Hire ; Messire Thomas Guérard, de Messire Théaude de Valpergue ; Richard Spencer et Fitz-Walter, dudit d’Alençon. Bref les prisonniers sont au nombre de quinze-cents. En résumé, sur trois-mille-cinq-cents Anglais, deux-cents hommes d’armes à cheval tout au plus ont réussi à s’échapper, entre autres le traître Tassin Gaudin. On leur a donné la chasse jusqu’à Janville. Les habitants ont fermé leurs portes aux fuyards et en ont tué un grand nombre ; puis ils se sont rendus au roi, et ont apporté les clefs de la place à la Pucelle.

Durant cette poursuite et le jour même de la bataille, on a vu arriver de Bretagne trois-cents chevaliers et écuyers qui sont venus spontanément servir le roi, et se sont mis sous les ordres et en la compagnie du Connétable. Le duc de Bretagne lui-même a envoyé son fils et le comte d’Étampes, son frère, au service du roi, qui a chargé notre frère de se rendre à Chartres à la requête des habitants de cette ville.

Le roi doit s’avancer vers La Charité-sur-Loire en passant par Auxerre et par Reims, où doit avoir lieu la cérémonie du sacre. La Pucelle a voulu que l’on tienne ce chemin436. Elle a dit que vers ces régions, il doit se livrer une grande bataille, mais que le roi remportera la victoire.

La cité de Paris et plusieurs autres cités du royaume ont adressé au duc de Bourgogne des demandes de secours. Le duc de Bedford et le comte de Warwick ont dépêché des messagers en Angleterre pour réclamer des renforts et font armer jusqu’aux prêtres.

La Pucelle annonce — et puissent ses paroles se réaliser ! — que le roi d’Écosse doit faire à bref délai une invasion en Angleterre. S’il en était ainsi, il ne saurait arriver rien de plus heureux au roi, notre Sire437.

Beau-frère (cousin germain) de Clermont et notre fils (le gendre) de Pardiac doivent rester pendant toute cette semaine en la compagnie du roi, et il me déplaît qu’ils aient mis tant de temps à le rejoindre.

On dit qu’un grand nombre d’habitants de Liège et de Tournay sont venus trouver le roi qui, avant le vingtième jour du présent mois de juillet, aura sous ses ordres, nous en avons le ferme espoir, plus de trente-mille combattants.

371Jhesus ✝ Maria.

Voici les noms des seigneurs qui ont fait partie du cortège royal le jour où le roi a été sacré dans la cité de Reims, le 17 juillet 1429. Et d’abord Monseigneur le comte d’Alençon, Monseigneur Charles de Bourbon comte de Clermont, Monseigneur le comte de Vendôme, Monseigneur de La Trémoille, et Monseigneur de Laval ; prélats, Monseigneur l’archevêque de Reims, qui a mis la couronne sur la tête du roi, l’évêque d’Orléans, l’évêque de Séez, l’évêque de Châlons. L’abbé de Saint-Rémy a oint le roi438.

Le seigneur d’Albret, pour ce jour, a été lieutenant du Connétable. Ce même jour le seigneur de Rais a été fait maréchal de France à la place du seigneur de La Fayette.

Monseigneur le duc d’Alençon a fait chevalier le roi notre Sire et l’on a fait ledit jour deux-cent quarante nouveaux chevaliers. Et la Pucelle est restée près du roi, pendant toutes ces cérémonies, tenant en main son étendard.

Les cités et forteresses dont les noms suivent se sont mises en l’obéissance du roi.

La cité d’Auxerre a été prise d’assaut. Quatre-mille-cinq-cents bourgeois de cette ville ont été tués, et aussi quinze-cents hommes d’armes tant chevaliers qu’écuyers des partis de Bourgogne et de Savoie, et, dans le nombre, la plupart des grands seigneurs de Bourgogne.

Les cités de Troyes, de Châlons et de Reims ont également fait leur soumission. C’est à Reims qu’ont été apportées au roi notre Sire les clefs de la cité épiscopale de Laon, de Saint-Quentin, de la cité épiscopale de Noyon, de la cité épiscopale de Senlis, de Compiègne, de Sézanne, de la cité archiépiscopale de Sens, de Provins. La reddition de toute cette partie du comté de Champagne qui appartient au duc d’Orléans a suivi la prise de Château-Thierry où se trouvait le seigneur de Châtillon, qui devait venir vers le roi à la faveur d’un sauf-conduit. Montaiguillon et Vertus, entre autres places, ont reconnu son autorité et lui ont prêté serment d’obéissance.

Les seigneurs de La Trémoille et de Laval ont été faits comtes le jour même du sacre.

Le roi a donné à La Hire le comté de Longueville en Normandie, ainsi que tout ce qu’il pourra conquêter en ce pays.

Monseigneur le bâtard d’Orléans et Monseigneur le maréchal de Boussac sont allés tous deux inviter l’abbé de Saint-Rémy à apporter la 372sainte ampoule en vue de l’onction royale. Laquelle ampoule ledit abbé a trouvée abondamment pourvue du saint-chrême tandis qu’au contraire, comme il l’a affirmé par serment, il l’avait trouvée vide à l’époque où le duc de Bedford voulut naguère se faire sacrer et oindre comme roi de France.

Le roi a chevauché toute la journée du dimanche portant sur sa tête la couronne de France.

Il a fait lui-même pacifiquement son entrée dans toutes les autres cités qui se sont rangées sous son obéissance, excepté Auxerre qu’il a fallu emporter de vive force, ainsi qu’il a été dit plus haut.

Le roi a maintenant en sa compagnie trente-mille cavaliers et vingt-mille fantassins, et il y a grande disette de vivres partout sur son passage. Les Anglais se sont repliés en masse du côté de la Normandie ; ils sont en petit nombre et comme frappés de stupeur.

Monseigneur le duc de Bourgogne se tient coi sans faire un mouvement. Le bruit court qu’il ne veut à aucun prix marcher contre le roi en personne, et qu’il est fort impatient de voir la Pucelle.

Le roi a quitté Reims le jeudi 21 juillet, et a fait route pour le château du Crotoy, d’où il doit s’avancer vers Calais pour conquérir tous les ports de mer occupés par les Anglais, avant que l’ennemi ait eu le temps de les fortifier et qu’il ait reçu des renforts : il entend ensuite faire une expédition en Normandie.

Donné le 24e jour de juillet de l’an 1429.

Chapitre XI
Demandes de subsides pour le siège de La Charité. — Jeanne captive et le parti français. — Sur le chemin du calvaire de Rouen.

  • II.
  • La prise de Jeanne.
  • Sentiments du vrai parti national.

373I.
Lettre du sire d’Albret aux habitants de Riom. — Demande instante d’approvisionnements de guerre afin de pouvoir continuer la campagne. — La ville de Bourges s’impose pour envoyer, sur la demande du roi, treize-cents écus d’or au sire d’Albret et à Jeanne d’Arc devant La Charité. — Il est douteux que le secours soit arrivé à temps. — Les soudoyers condamnés à vivre de pillage.

L’expédition et l’échec contre La Charité sont sans contredit le point le plus obscur de l’histoire de la Libératrice. On sait par ses réponses à Rouen que ce n’est pas par son conseil qu’eut lieu cette tentative. Les très nombreuses pièces sur Perrinet Gressart que renferment plusieurs dépôts d’archives, quand elles seront mises au jour, jetteront peut-être quelque lumière sur ce malheureux événement. En attendant, voici quelques documents empruntés la plupart au recueil de Quicherat. Le 9 novembre, Jeanne écrivait de Moulins aux habitants de Riom une lettre qui sera donnée en son lieu. Le même jour, le généralissime de l’expédition, le sire d’Albret, envoyait aux mêmes habitants, probablement par un seul et même courrier, la lettre suivante, que je rajeunis légèrement. M. Tailhand, président à la cour royale de Riom, la découvrit en 1844 parmi les papiers de l’hôtel de ville, et la publia dans un journal de la localité, la Presse judiciaire (10 août 1844). C’est Quicherat qui fait précéder de ces indications la lettre qui lui est empruntée.

Lettre du sire d’Albret aux habitants de Riom

Très chers et grands amis, vous avez bien pu savoir comment la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier a été prise d’assaut ; à laquelle prise nous avons fait grande dépenses de poudres, traits et autres habillemens (provisions) de guerre ; par quoi du présent nous en sommes petitement pourvus. Et pour ce que notre intention est, à l’aide de Dieu, de poursuivre la besogne de la délivrance et évacuation de ce qui reste de places contraires et ennemies de Monseigneur le roi, et de ses pays et sujets, et principalement de La Charité, Cosne et autres villes, il nous est besoin et nécessité d’avoir présentement grande quantité de poudres, traits et autres approvisionnements de guerre ; lesquelles choses nous procurer, ou avoir l’argent qui à cela conviendrait, nous ne pourrions pas présentement l’espérer, autant que besoin il est, sans l’aide de vous et des autres bonnes villes et des loyaux sujets de Monseigneur le roi. C’est pourquoi vous, qui désirez, comme nous le croyons fermement, l’évacuation et délivrance desdites places ; vous surtout, qui par les adversaires et ennemis de Monseigneur le roi qui détiennent et occupent ces places, êtes plus oppressés ; vous et les autres sujets de mondit seigneur qui sont grandement oppressés et endommagés, en sorte qu’il n’est ni prudhomme ni bon marchand qui, à cause de la crainte des ennemis, ose aller et négocier par le pays, nous vous prions et requérons très instamment, et 374par l’ardent désir que vous-avez de voir lesdites places vidées et délivrées, et pour votre bien et le bien des pays voisins de ces places, nous vous prions de nous aider ; veuillez par notre aimé Jean Merle, que pour cette cause nous envoyons par devers vous, nous envoyer présentement le plus largement que vous pourrez et saurez en ce moment, secours de poudres à canon, salpêtre, soufre, arbalètes et autres provisions de guerre, pour que notre entreprise ne soit pas longue, et que, par faute de poudres et des autres choses dessus dites, le fait ne soit nullement empêché ni retardé.

Et de ce que touchant ledit fait, vous dira de par nous le porteur des présentes, veuillez le croire et lui donner pleine foi et créance ; et incontinent délivrez-lui, lui baillez et lui faites bailler et délivrer ce qui sera nécessaire pour amener et conduire devant la ville de La Charité, où Jeanne la Pucelle, Mgr de Montpensier et nous, allons présentement mettre le siège. Et de quoi vous voudrez nous aider, de vos volontés et intention sur ce qui vient d’être dit, faites-nous-le savoir par ledit Jean Merle ; et avec cela (dites-nous) si vous voulez chose que faire puissions, nous le ferons ; il le sait Notre-Seigneur, qui vous ait en sa garde. Écrit à Moulins le neuvième jour de novembre.

Signé : Le sire de Lebret (Albret).
Comte de Dreux et de Gaure, Lieutenant sur le fait de la guerre du pays de Berry pour Mgr le roi Charles.

Sur l’adresse : À mes très chers et grands amis, les gens d’Église, bourgeois et habitants de la ville de Riom.

Les comptes de la ville de Clermont et de Riom prouveront qu’il fut fait quelque envoi, mais bien inférieur aux besoins, ainsi que cela résulte de la pièce suivante, que La Thaumassière a imprimée dans son Histoire du Berry, et que Quicherat a reproduite.

Contribution de la ville de Bourges pour le siège de La Charité

À tous ceux qui ces présentes lettres verront, Guillaume Bastard, licencié en droit canon et civil, lieutenant de Monseigneur le bailli de Berry, salut.

Savoir faisons qu’aujourd’hui nous séant en jugement, illec () assistant plusieurs des plus notables bourgeois et gens de conseil de ladite ville, est venu par-devant nous Pierre de Beaumont, procureur desdits bourgeois et habitants de ladite ville de Bourges, disant que promptement 375et sans délai, il devait être envoyé par iceux bourgeois et habitants, à haut et puissant seigneur, Mgr d’Aldret, comte de Dreux et de Gaure, lieutenant du roi en son pays de Berry sur le fait de la guerre, et à Jeanne la Pucelle, étant au siège devant La Charité-sur-Loire, par l’ordonnance et commandement du roi notredit seigneur, la somme de treize-cents écus d’or courans à présent, pour entretenir leurs gens ; ou autrement il conviendrait à eux et à leurs dites gens de partir de devant ladite ville, et de lever ledit siège ; ce qui serait plus grand dommage pour ladite ville de Bourges et pour tout le pays de Berry, si ledit siège était levé pour défaut de payement de pareille somme ; que l’on trouverait quelques bourgeois, simples particuliers de ladite ville, qui prêteraient cette somme, en mettant à prix aux enchères la ferme du treizième du vin vendu en détail en ladite ville de Bourges pour un an commencé le onzième jour de novembre, etc., en nous requérant que nous fassions crier aux enchères ladite ferme. Lesdites requêtes ainsi à nous faites, nous avons demandé l’opinion desdits bourgeois et gens de conseil aussi assistants, comme dessus est dit, l’un après l’autre, si nous pouvions faire les choses dessus dites ; lesquels nous ont répondu que, pour obvier à plus grand dommage, licet et faire le pouvions, et qu’ils y donnaient leur consentement.

C’est pourquoi, nous, ouï les requêtes, opinions et consentement dessus dits, nous avons donné aux quatre commis et élus au gouvernement de cette ville, licence et autorité de par le roi de mettre ou faire mettre sus ladite ferme, etc., et incontinent nous avons fait crier à l’enchère ladite ferme, etc., laquelle, après plusieurs cris, est demeurée à l’enchère en notre présence, comme au plus offrant et au dernier enchérisseur, à Jean de La Loé, bourgeois de Bourges aux prix et somme de deux-mille livres tournois, lequel Jean a promis de bailler et fournir incontinent les treize-cents écus.

Et ce à tous à qui il appartiendra, le certifions par ces présentes lettres comme fait en ce jour tenu à Bourges, par nous lieutenant dessus dit, lettres données sous le scel des causes dudit bailliage, le XXIVe jour de novembre de l’an MCCCCXXIX.

Signé : Chasteaufort.

Il est très vraisemblable qu’à la date du 24 novembre la Pucelle était devant La Charité depuis une quinzaine de jours. De La Loé n’aura-t-il pas tardé d’apporter la somme, si tant est qu’il l’ait fournie ? Il n’est nullement impossible qu’elle soit arrivée trop tard.

La Trémoille, voyant qu’il ne pouvait pas chasser Perrinet de son repaire, n’aura-t-il pas essayé de traiter, et n’est-ce pas à ces démarches que se rapporte une lettre, en date du 22 décembre, mais sans indication 376de l’année, écrite par les comtes de Nevers et de Rethel aux conseillers du duc de Bourgogne ? Dans cette lettre, que nous avons eue entre les mains aux archives de la Côte-d’Or, les deux seigneurs disent qu’il n’y a aucun fonds à faire sur les assurances de paix données par La Trémoille ; bien plus, tous ceux de l’adverse partie qui sont sur les frontières sont des étrangers ; ils ne sont ni paiés, ni soldoyés, ils n’ont de quoi vivre et se soutenir que par le moyen de la guerre qu’incessamment ils font et feront sur les pays des jeunes comtes. Nous répétons qu’une monographie sur pièces de Perrinet Gressart contribuerait à faire la lumière sur ce triste événement de l’histoire de la Libératrice.

II.
La prise de Jeanne. — Sentiments du vrai parti national.

Plusieurs chroniqueurs nous ont parlé de la prise de la Vierge guerrière à Compiègne. Leurs récits peu concordants le sont encore moins avec ceux du parti antinational. Après la production de tous les documents, il faudra les discuter.

Grande fut la consternation du parti français. M. Maignen, actuellement bibliothécaire de la ville de Grenoble, a le premier découvert dans un Évangéliaire de Grenoble renfermant des pièces bien bigarrées, les trois oraisons composés pour solliciter, au saint sacrifice de la messe, la délivrance de la Captive. Elles ont été reproduites dans la Pucelle devant l’Église de son temps. On y trouve aussi la substance de la lettre écrite à Charles VII par Jacques Gelu, archevêque d’Embrun, pour lui recommander, s’il ne veut pas encourir le blâme ineffaçable d’une noire ingratitude, de n’épargner ni argent, ni quelque prix que ce soit, pour le rachat de la Pucelle. Le Père Marcellin Fornier, de la Compagnie de Jésus, nous a conservé ce très précieux détail, et d’autres encore, dans son Histoire des Alpes maritimes ou cottiennes. L’ouvrage était inédit lorsque s’imprimait notre volume. Nous devions cette primeur à la complaisance de M. l’abbé Guillaume, archiviste de Gap, qui depuis a tiré l’œuvre du Jésuite de la poussière de l’inédit, où elle était restée plongée durant plus de deux siècles. C’est de la part de l’auteur et de l’éditeur un des innombrables monuments du zèle et du savoir du clergé, qu’il faut d’autant plus signaler que les efforts de la science laïque tendent à les faire oublier, tout en se parant des dépouilles. Le clergé de Tours fit des processions nu-pieds pour obtenir la délivrance de l’Envoyée du Ciel439. Il est 377vraisemblable que des recherches ultérieures nous révéleront encore d’autres touchants détails sur ce point.

III.
Abbeville désireux de redevenir français. — Punition de ceux qui parlent contre la Pucelle.

Monstrelet nous dira qu’Abbeville ne demandait qu’à se donner à Charles VII, lorsque le malheureux roi interrompit le cours de conquêtes qui ne lui coûtaient rien. Les dispositions du maire et des échevins nous sont révélées par une curieuse pièce tirée par Quicherat du Trésor des chartes (J, 175, pièce 125). C’est une lettre de rémission accordée par Henri VI, à la date du 6 juillet 1432, à deux habitants de la ville, auxquels il en avait pris mal, pour avoir parlé outrageusement de la Pucelle, et de ses partisans. Quoique la ville fût soumise à l’Anglais, les partisans français y étaient assez nombreux pour tenir loin d’eux les insulteurs de la Libératrice, et même, par une suite de curieuses circonstances, les faire garder en prison à Amiens par ceux dont ces faux Français soutenaient la cause. Voici la partie de la pièce qui démontre les sentiments patriotiques des échevins d’Abbeville. Le style en est rajeuni :

Lettre de rémission accordée par Henri VI à deux habitants d’Abbeville, 6 juillet 1432

Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d’Angleterre, savoir faisons à tous présents et à venir, que, de la part de Colin Gouye, dit le Sourd, et de Jeannin Daix, dit Petit, natifs de la ville d’Abbeville, nous a été exposé ce qui suit :

Dans tout leur temps, ils se sont maintenus et gouvernés en notre service. Après que nos ennemis et adversaires ayant en leur compagnie la femme vulgairement appelée la Pucelle furent venus en notre royaume et pays de France et par spécial devant notre ville de Paris, un certain jour lesdits suppliants étant en la compagnie d’un nommé Colin Broyart, devant et assez près de l’hôtel d’un maréchal nommé Guillaume Dupont, en notre ville d’Abbeville, ils entendirent que quelques-uns parlaient des faits et abusions (tromperies) de ladite nommée vulgairement la Pucelle, et par spécial un héraut, auquel héraut Petit dit : Bran, bran ; quelque chose qu’ait fait et dit cette femme, ce n’est qu’abusion ; ce que dirent pareillement Colin et autres des assistants ; que l’on ne devait pas ajouter foi à cette femme ; que ceux qui avaient créance en elle étaient fols et sentaient la persinée440, ou en substance 378paroles semblables ; et en outre (ils dirent) qu’il y en avait dans cette ville plusieurs autres qui sentaient la persinée ; ne pensant par là donner charge à aucun des bons bourgeois, manants et habitants de notre dite ville. Pour ce cas, et pour d’autres paroles dont ils ont été soupçonnés par le maire et échevins de la ville d’Abbeville, lesdits suppliants et Colin Broyart furent faits prisonniers par lesdits maire et échevins et tenus longuement en étroites et dures prisons, et mis en nos prisons d’Abbeville où ils furent, un certain espace de temps, en grande rigueur par le fait desdits maire et échevins.

La lettre de rémission continue à raconter les aventures des suppliants.

Ils s’échappèrent de prison, et allèrent servir dans l’armée anglaise à Compiègne et ailleurs. Étant retournés à Abbeville, leurs sentiments politiques leur attirèrent querelle et soulevèrent les esprits contre leurs personnes, au point qu’ils durent s’enfuir secrètement. L’on prononça contre eux la peine de bannissement, et les gens de Montreuil les ayant saisis, lorsqu’ils allaient à Lagny prendre service dans les troupes anglaises, ils furent remis au bailli d’Amiens ; c’est des prisons de cette ville qu’ils sollicitent des lettres de grâce qui leur sont accordées.

Pareilles dispositions rendent très vraisemblables les marques de sympathie que, au rapport d’un auteur du XVIe siècle, les dames d’Abbeville aimèrent à donner à la Captive, sur le chemin de son calvaire. Cet auteur est le Père Ignace de Jésus-Maria. Dans sa belle Histoire des comtes de Ponthieu et mayeurs (maires) d’Abbeville, il n’a pas su résister au plaisir d’y insérer, en bons termes, l’histoire entière de la Pucelle. La démarche des dames d’Abbeville ne nous étant connue que par lui, le passage va être reproduit. Le Père Ignace de Jésus-Maria éditait son livre en 1657441. Quicherat pense qu’il avait en mains des documents perdus aujourd’hui.

IV.
Les dames d’Abbeville. — Les moines et les notables de Saint-Riquier.
Jeanne d’Arc à Drugy et au Crotoy. — Sentiments de compassion, notamment de la part des dames d’Abbeville. — Visites qu’elles lui font. — Profond souvenir d’édification laissé par son passage. — Son confesseur, maître Nicolas de Queuville.

Extrait de l’Histoire des maires d’Abbeville du père Ignace de Jésus-Maria (1657)

Aussitôt qu’elle (la Pucelle) fut entre les mains de ses ennemis, elle fut menée au château de Beaulieu, et de là à Beaurevoir, dont était seigneur Jean de Luxembourg, chevalier ; puis elle fut conduite au château 379de Drugy, près de Saint-Riquier, où les anciens religieux de l’abbaye la visitèrent par honneur, à savoir Dom Nicolas Bourdon, prévôt, et Dom Chappelin, grand aumônier, avec les principaux de la ville ; et tous avaient compassion de la voir persécutée, elle très innocente.

Du château de Drugy, qui appartenait alors à l’abbaye de Saint-Riquier et est maintenant ruiné, elle fut menée au château du Crotoy, où, par la Providence divine, elle entendait souvent le saint sacrifice de la messe que célébrait, en la chapelle du château, le chancelier de l’église cathédrale de Notre-Dame d’Amiens, nommé Me Nicolas de Queuville442, docteur en droits, homme fort notable, qui pour lors y était détenu prisonnier. Il lui administrait les sacrements de confession et de la très sainte Eucharistie, et disait beaucoup de bien de cette vertueuse et très chaste fille.

Quelques dames de qualité, des demoiselles et des bourgeoises d’Abbeville, l’allaient voir comme une merveille de leur sexe et comme une âme généreuse, inspirée de Dieu pour le bien de la France. Elles la congratulaient d’avoir eu le bonheur de la voir si constante et si résignée à la volonté de Notre-Seigneur, lui souhaitaient toutes sortes de faveurs du ciel. La Pucelle les remerciait cordialement de leur charitable visite, se recommandait à leurs prières, et les baisant aimablement, leur disait adieu. Ces vénérables personnes jetaient des larmes de tendresse en prenant congé d’elle, et s’en retournaient de compagnie par bateau sur la rivière de Somme, comme elles étaient venues ; car il y a cinq lieues d’Abbeville au Crotoy.

Après que ces honnêtes dames furent parties, la Pucelle, admirant leur franchise, leur candeur et leur naïveté, disait : Ah ! que voici un bon peuple, plût à Dieu que je fusse si heureuse, lorsque je finirai mes jours, que je pusse être enterrée en ce pays.

Au commencement de l’année 1430 (anc. st.), le 13 de janvier, l’Anglais envoya un mandement par lequel il ordonnait que la Pucelle fût transférée du Crotoy à Rouen, et qu’elle fut mise ès mains de Frère Jean Magistri, de l’ordre des Frères-prêcheurs, inquisiteur de la foi443, pour la faire examiner à Me Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, en la juridiction spirituelle duquel elle avait été prise, afin de lui faire son procès.

380Elle dit donc adieu à ceux du château du Crotoy qui regrettaient son départ ; car elle les avait grandement consolés. On voit encore la chambre où elle couchait, qui retint depuis ce temps-là quelque respect, quand on y entre (sic).

Au sortir des murailles de la ville du Crotoy, on la mit dans une barque, accompagnée de plusieurs gardes, pour lui faire passer le trajet de la rivière de Somme, qui est fort large en cet endroit, à cause que c’est l’embouchure de la mer Océane, qui contient environ demi-lieue quand le flux est monté, et elle descendit à Saint-Valery qu’elle salua du cœur et des yeux, étant patron du pays de Vimeux, où elle entrait, comme elle avait salué l’église de Saint-Riquier, patron du pays de Ponthieu d’où elle sortait.

Elle ne s’arrêta pas en la ville de Saint-Valery ; car ses gardes la conduisirent à la ville d’Eu, et de là à Dieppe, puis enfin à Rouen qui était la ville qu’on avait choisie pour être le dernier théâtre d’honneur où la vertu de notre sainte fille devait paraître.

Arrêtons ici nos emprunts à l’Histoire des maires d’Abbeville.

La Pucelle a séjourné assez longtemps au Crotoy, où elle nous dit avoir été favorisée de l’apparition de saint Michel. Ce que le Père Ignace de Jésus-Maria affirme du chancelier de l’église d’Amiens avait été déjà attesté au procès de réhabilitation par le chevalier Aymond de Macy. Il a déposé avoir entendu de la bouche du savant prêtre l’excellent témoignage rendu à la piété de Jeanne. C’est de la part du haut dignitaire de l’église d’Amiens un témoignage équivalent à celui que le savant Jean de Mâcon lui avait rendu à Orléans, et que lui ont rendu Jean Pâquerel, Jean Colin, Guillaume Front, tous ceux qui ont eu la consolation d’être les dépositaires des secrets de son âme.

Ce n’est pas seulement la tradition du pays qui affirme ce que dit ici le Père Ignace de Jésus-Maria, que Jeanne coucha à Drugy, près de Saint-Riquier. C’est ce qui est raconté dans une Chronique manuscrite, composée en 1492 par le notaire apostolique Jean Chapelle. Elle est en latin et se trouve à la Bibliothèque nationale, dans le Recueil de Dom Grenier sur la Picardie.

Voici la traduction du texte cité par Quicherat :

Cette même année, les Anglais voulurent soumettre la ville d’Orléans ; et à ce sujet il arriva une chose merveilleuse et bien vraie. Pendant que le roi Charles, encore jeune et depuis peu arrivé au trône, s’occupait de repousser lesdits Anglais, survint une jeune pucelle, du nom de Jeanne, originaire, disait-on, de la Lorraine. Armée, elle dit au roi avec grande assurance : Ne crains pas ; je suis une vierge guerrière que Dieu envoie pour ta cause, et au secours de ta ville d’Orléans pour la délivrer de ses 381ennemis. À l’aide du Très-Haut, je les mettrai en fuite. Je te conduirai à Reims, pour que tu y sois sacré comme roi et pour que tu sois couronné dans la ville de Saint-Denis. J’accomplirai ces choses ; n’en doute pas, car je suis l’envoyée de Dieu.

De fait, elle l’accomplit. En armes, à la tête de son armée, elle vainquit les Anglais, força leurs bastilles devant Orléans, les défit, et ils prirent la fuite. Elle fit prisonniers le comte de Talbot et d’autres Anglais, en allant à Reims faire sacrer le roi. Elle subjugua et rendit au royaume Auxerre, Sens, Troyes, Châlons, Provins, Reims, Soissons, Laon, Noyon, Compiègne, Sentis, Saint-Denis, et plusieurs autres villes, cités, forteresses et châteaux qui obéissaient aux Anglais.

Toutes ces choses accomplies, ladite Jeanne la Pucelle fut prise devant Compiègne, retenue en prison, et enfin mise entre les mains des Anglais. Comme on la conduisait à Rouen pour lui couper le cou et la brûler, elle s’arrêta et passa la nuit au château de Drugy. Dans ce château, la virent Dom Nicolas, prévôt, Dom Jean Chapellin, aumônier et plusieurs autres religieux de cette église. Il en sera mémoire dans l’avenir, car la haine que lui avaient vouée les Anglais était inique.

Le chroniqueur, qui écrit fort mal le latin, n’a d’autorité que pour ce qu’il dit du château de Drugy. Inutile de relever plusieurs inexactitudes. Il confirme d’autant plus le récit d’Ignace de Jésus-Maria, que, d’accord l’un et l’autre sur le nom du prévôt et de l’aumônier, ils diffèrent en ce que l’un leur adjoint d’autres religieux et l’autre les principaux citoyens de Saint-Riquier. Quoiqu’ils puissent avoir raison tous deux, cette divergence semble établir que l’historien des comtes de Ponthieu ne travaillait pas sur la Chronique dont on vient de voir un extrait.

Chapitre XII
Divers passages sur la Pucelle, extraits des auteurs du XVe siècle

  • I.
  • Fragment d’une Chronique d’un auteur inconnu.
  • II.
  • La Chronique de Normandie.
  • IV.
  • Robert Blondel.
  • Notice.
  • Divers passages sur Jeanne d’Arc dans l’Oratio historiales.
  • Mission du roi de France.
  • Passage tiré de son ouvrage Reductio Normanniæ.

382I.
Fragment d’une Chronique d’un auteur inconnu

Vallet de Viriville a trouvé au British Museum (n° 1542) un manuscrit du XVe siècle, renfermant une histoire incomplète de la Normandie. On y lit sur la Pucelle un passage que l’auteur de la découverte a imprimé dans ses Historiens de Charles VII, à la suite de la Chronique de Jean Chartier.

Ce passage ne renferme rien que les chroniqueurs déjà cités ne nous aient dit bien souvent, et d’une manière beaucoup moins inexacte. Qu’il suffise donc d’en citer la fin, à partir de l’attaque contre Paris. Après avoir dit que le roi entra à Saint-Denis sans nul contredit, le chroniqueur continue en ces termes :

La Pucelle, Mgr d’Alençon, et partie des gens du roi allèrent devant Paris, et incontinent qu’ils furent arrivés, ils firent saillir (descendre) leurs gens ès fossés pour donner l’assaut. À quoi ceux de la place firent grande résistance, en tirant fort de canons et grosses arbalètes, qui firent peu de de mal, fors (si ce n’est) à la Pucelle qui fut blessée d’un vireton à son harnais (armure) des jambes ; par quoi elle et ses gens se tirèrent à Saint-Denis devers le roi, lequel bientôt après se partit et vint passer la Seine et se rafraîchir à Tours et à Chinon.

L’an mil-quatre-cent-trente, après que le roi fut retourné de son couronnement et arrivé en Touraine, la Pucelle retourna au pays de France444, où étaient demeurés grande partie des gens du roi, tant à Compiègne qu’ès places qu’il avait conquises. Et après qu’elle eut tourné et vu une partie du pays, elle se retira audit lieu de Compiègne. Elle étant dedans, les Bourguignons vinrent courir devant, et ils avaient mis plusieurs embûches tout autour. Icelle Pucelle sortit à l’escarmouche avec plusieurs de ses gens, elle se lança si avant qu’elle se trouva entre lesdites embûches, où elle fut prise et amenée par iceux Bourguignons. Et après qu’ils l’eurent longuement gardée ils la vendirent ès Anglais qui l’achetèrent bien chèrement.

Et après ce, ils la menèrent à la ville de Rouen, où elle fut emprisonnée l’espace de long temps. Elle fut questionnée par les plus grands hommes, sages et plus élevés445 de leur parti, pour savoir si les victoires qu’elle avait eues sur eux étaient faites par enchantements, par carraulx446, ou autrement. Ils la trouvèrent de si belle réponse, et elle leur bailla solutions si raisonnables que par longtemps il n’y eut nul d’entre eux 383qui, selon le droit, osât la juger à mort ; mais finalement ils la firent ardre (brûler) publiquement, ou une autre femme semblable à elle ; de quoi moult de gens ont été et sont encore de diverses opinions447.

II.
La Chronique de Normandie

Elle a été bien souvent imprimée, dit Quicherat, soit à Rouen, soit ailleurs. Elle conduit le récit des événements jusqu’au recouvrement de la Normandie, et, d’après Quicherat, aurait été composée peu après la mort de Charles VII ; elle parle en ces termes du siège d’Orléans et de la Pucelle : elle est aussi inexacte que brève. La voici :

L’an mil-quatre-cent-vingt-neuf, le comte de Salisbury assembla les Anglais à Chartres en grande puissance, et dit à maître Jean de Meung, magicien, qu’il voulait aller mettre le siège à Orléans. Et maître Jean lui dit qu’il gardât sa tête448. Le siège y fut mis, si bien que ceux de la ville, voyant que les Anglais avaient gagné la tour qui était sur le pont et que secours ne leur venait point, demandèrent des trêves pour parlementer et mettre leur ville à composition. Durant les trêves, Salisbury était en une fenêtre à cette tour du pont, d’où il regardait la ville ; et un écolier mit le feu à une pièce d’artillerie qui était afustée (pointée) pour tirer à cette tour, dont la pierre frappa Salisbury par la tête dont il mourut. Aussitôt les Anglais crièrent trahison449, à l’arme, à l’assaut, qu’ils donnèrent très fort contre la ville ; mais les écoliers leur firent forte résistance et les Anglais furent vaillamment reboutés (repoussés).

Les Français vinrent au secours de la ville avec la Pucelle qui lors commença à régner, et les Anglais levèrent le siège. Ils se mirent en fuite et Talbot fut fait prisonnier450. Les Français devancèrent les Anglais à Patay, et là fut grande déconfiture des Anglais ; et ils redoutèrent tant la Pucelle, qu’il leur semblait que partout où elle serait ils n’auraient jamais la victoire.

En l’an mil-quatre-cent XXXI451, Messire Jean de Luxembourg, le 384comte d’Arundel, et plusieurs Anglais et Bourguignons vinrent avec une grande armée mettre le siège devant Compiègne ; laquelle chose venue à la connaissance de Jeanne la Pucelle, pour lors à Lagny-sur-Marne, elle se partit dudit Lagny pour venir secourir les assiégés à Compiègne, et depuis, de jour en jour, il y eut de grandes escarmouches entre les Anglais et Bourguignons d’une part et ceux de la ville d’autre part. Or il advint un jour que la Pucelle fit une saillie vaillamment ; mais les Anglais chargèrent si fort sur elle et sa compagnie qu’elle fut prise.

Et ce firent faire par envie les capitaines de France, pour ce que, si aucuns (quelques) faits d’armes se faisaient, la renommée était telle par tout le monde que la Pucelle les avait faits.

Ladite Jeanne la Pucelle fut détenue en prison par les gens de Messire Jean de Luxembourg ; et puis il la vendit aux Anglais qui la menèrent à Rouen. Elle fut prêchée à Saint-Ouen, et puis après menée au Vieux-Marché, où elle fut brûlée, et la poudre (la cendre) mise à vau le vent.

III.
Passages de divers auteurs du XVe siècle

Pierre de Gros

Bien des auteurs français du XVe siècle ont fait en passant mention de la Pucelle. Tel le Franciscain Pierre de Gros, dans son Jardin des nobles, ouvrage inédit, signalé par M. Paulin Pâris dans son Histoire des manuscrits de la Bibliothèque du roi. Pierre de Gros écrivait en 1463.

M. Paulin Paris a relevé dans le manuscrit du Franciscain plusieurs passages pleins d’intérêt. Il cite, entre beaucoup d’autres, la phrase suivante :

Au royaume de France est la souveraine lumière de la foi, qui est l’Université de Paris : aux rois de France, signes merveilleux et miracles Dieu a montré comme en la sainte ampoule et l’oriflant (oriflamme) ès fleurs de lis et en la Pucelle452.

Guy Pape

Denis Godefroy cite comme étant de ce célèbre jurisconsulte du XVe siècle un passage dont voici la traduction453 :

De nos temps j’ai vu une Pucelle, du nom de Jeanne, qui commença à régner (incepit regnare) l’année où je fus fait docteur. Se revêtant par inspiration divine d’armes guerrières, elle releva en 1430 (29) le royaume de France, chassa les Anglais à main armée, et rendit au susdit roi Charles son royaume de France. Cette Pucelle régna trois ou quatre ans (moins d’un an).

Simon Pharès

C’était un botaniste et un astrologue, pensionné comme astrologue par Charles VII. Dans une Histoire des astrologues, 385écrite par lui, et qu’on trouvera la Bibliothèque nationale (m1, 7487), Quicherat a relevé la phrase qui suit :

Environ ce temps fut à Genève Maître Guillaume Barbin, docteur en médecine et grand astrologien. Celui-ci prédit en son jeune âge l’exil des Anglais et le relèvement du roi de France, qui fut chose assez (fort) à émerveiller, attendu qu’elle fut au moyen d’une simple Pucelle.

Symphorien Champier

Célèbre médecin, né en 1472 à Saint-Symphorien-le-Château, mort en 1533, auteur de nombreux ouvrages d’histoire et de médecine, faisait imprimer à Paris en l’an 1515 la Nef des dames vertueuses, en quatre livres.

Le premier, Fleurs de dames, le plus long, donne une courte notice de toutes les femmes citées pour leurs vertus chez les païens, les juifs et les chrétiens. Il parle en ces termes de Jeanne la Pucelle :

Jeanne la Pucelle fut née en Lorraine. Laquelle vint à l’aide du roi de France quasi miraculeusement contre les Anglais qui pour lors tenaient le royaume de France en leurs mains. Cette Pucelle fut femme de grand esprit, tant par sa prouesse et noblesse d’armes comme par subtilité d’entendement, et ressemblait plus chose spirituelle que corporelle par ses armes et les prouesses qu’elle fit. Car elle se porta si vaillamment contre lesdits Anglais qu’elle les chassa de plusieurs villes de France, comme de Paris, de devant Orléans et plusieurs autres lieux.

Et à la parfin fut en trahison prise et baillée aux Anglais qui, en dépit des Français, la brûlèrent à Rouen. Ainsi disent-ils, néanmoins que les Français le nient. Pourquoi l’on la compare proprement à Penthésilée car ainsi qu’elle vint à l’aide des troupes contre les Grégeois, s’y porta vaillamment et à la fin elle mourut, ainsi cette Pucelle vint à l’aide des Français contre les Anglais et s’y porta très vaillamment, et à la parfin elle fut prise et mourut454.

IV.
Robert Blondel
Notice. — Divers passages sur Jeanne d’Arc dans l’Oratio historiales. — Mission du roi de France. — Passage tiré de son ouvrage : Reductio Normanniæ.

Robert Blondel fut un poète, un historien et un moraliste. Vallet de Viriville le fit connaître en 1851 dans un Mémoire imprimé pour le Recueil de la Société archéologique de Normandie.

D’après la notice que lui a consacrée l’érudit paléographe, Robert Blondel est un Normand, plus probablement originaire de Valognes. Il serait né entre 1380 et 1400. En 1420, il composa en vers hexamètres un 386poème d’environ mille vers, sous ce titre : La Complainte des bons Français (De complanctu bonorum Galiicorum). Bon Français, Blondel l’était, puisque, comme Thomas Basin qu’il loue dans un autre de ses écrits, il avait fui la Normandie pour échapper à la domination anglaise. Son poème, que nous avons parcouru, n’est pas toujours en règle avec les lois d’une stricte prosodie, mais il est plein d’un souffle de patriotisme qui n’a rien de factice455. Il fut traduit en vers français par un clerc normand du nom de Robinet.

Robert Blondel était prêtre. En 1449, lors de la rupture des trêves avec les Anglais, il faisait l’éducation du comte d’Étampes, fils de Robert de Bretagne. Il écrivit, cette fois en prose latine, une exhortation véhémente à Charles VII, pour le pousser à entreprendre la conquête de la Normandie. L’ouvrage intitulé Oratio historialis se trouve à la Bibliothèque nationale, sous la cote 13838. Il en existe encore deux copies, (cotes 6234 et 5964), cette dernière de la main d’André Duchesne. Le langage de Blondel est hardi, si hardi que le scribe Anquetil, chargé de présenter le livre au roi, craignait d’exécuter l’ordre reçu, et ne l’accomplit que sur commandement réitéré. Blondel ne ménage pas les objurgations pour secouer l’inertie de Charles VII ; il se fait la plus haute idée de la mission de la France, et encore que la Pucelle n’eût pas encore été réhabilitée, il ne doute pas qu’elle n’ait été miraculeusement envoyée par le Ciel. Il en parle à deux reprises dans l’Oratio historialis.

Au chapitre XLI, à propos de l’usurpation de la couronne de France par Henri de Lancastre, il écrit :

La couronne de France n’était ni vermoulue, ni brisée ; Henri, notre plus antique ennemi, s’en saisit et la déroba. Une funeste conjuration l’en déclara l’héritier. Le bras de Dieu la lui enleva, et par le mystère de la Vierge envoyée d’en haut, il la replaça miraculeusement, contre toute attente, sur la tête de Charles, que la fraude et la haine en avaient injustement dépouillé.

Il est plus explicite et plus étendu au chapitre XLIII ; et il tire pour le roi et pour la France du miracle de la Pucelle des conséquences en parfaite conformité avec les sentiments de Jeanne ; nous ne résistons pas au plaisir de citer. Après avoir donné plusieurs preuves que Charles VII avait été injustement déshérité par le traité de Troyes, il présente comme 387supérieur à tous les autres l’argument tiré de la mission de la Pucelle. Voici comment il s’exprime :

Ne parlons pas, j’y consens, de votre injuste et criminelle exhérédation. Votre miraculeux couronnement, très illustre prince, enlève tout argument et tout doute aux hommes de sens. Vous étiez réduit à la dernière extrémité. Est-ce par la puissance des hommes, par le secours des princes que vous avez pu recevoir votre très auguste sacre ? Pour un si haut mystère, une simple Pucelle, innocente, née dans une humble condition, vous a été envoyée par Dieu, ainsi qu’il faut pieusement le croire. Vous étiez envahi de toutes parts : ce que les hommes ne pouvaient pas faire, elle l’a fait ; elle vous a apporté un secours tombé du Ciel. À travers les rangs d’ennemis acharnés, triomphant de cruels tyrans, ce que vous ne pouviez pas attendre des efforts humains, elle vous a glorieusement introduit à Reims. Là la sainte ampoule, jusqu’alors desséchée, a débordé d’une huile céleste456, et avec votre sacre vous avez reçu les insignes de la royauté.

Ô Charles, roi Très-Chrétien, par les entrailles de Jésus-Christ dont par droit héréditaire vous êtes le vassal privilégié, écoutez ce que la sincère affection de ma charité, le zèle de l’extension de la foi me pressent de dire à votre piété. Vous avez à relever votre royaume calamiteusement affligé, à venger le patrimoine du Christ souillé par les infidèles. Méditez souvent le très haut mystère de votre couronnement, la délivrance qu’en ce jour vous avez promise à votre peuple. Ce que par serment vous avez promis à votre couronne et à votre royaume, hâtez-vous d’en faire sentir les salutaires effets. Sans quoi je redoute que le suprême Empereur, qui tient dans sa main tous les États, mais particulièrement le vôtre comme son royaume de prédilection, ne vous fasse sentir les effets de sa colère, en punition de l’oubli de ses immenses bienfaits…

Ô Charles, athlète très particulièrement prédestiné à la défense de la foi (singularissime Fidei Athleta, que tardez-vous à délivrer votre royaume des durs oppresseurs… qui vous empêchent de secourir le saint patrimoine du Christ si dévasté… de trouver partout des actes de vertu à exercer. Poursuivez vaillamment la guerre, et, c’est ma ferme conviction, jamais cœur ne rêva de demander à Dieu une victoire pareille à celle qui attend les lis en France et dans le monde, si vous savez vous montrer courageux.

Cette promesse est celle qui termine la lettre de Jeanne aux Anglais, alors qu’elle assure qu’en sa compagnie les Français accompliront en 388faveur de la Chrétienté le plus beau fait qui encore ait été fait. Le langage de Blondel rend si bien raison de la faveur unique accordée à la France par la Pucelle, il est si bien en accord avec les sentiments intimes de la Libératrice, qu’on nous pardonnera d’en traduire encore quelques lignes. Blondel dans une hardie prosopopée fait parler les prédécesseurs de Charles VII. Voici, au chapitre XVLI, quelques-unes des paroles par lesquelles saint Louis presse Charles VII d’expulser les Anglais.

De tous les États policés, le plus excellent c’est le royaume de France quand il ne forme qu’un seul et même corps. La foi chrétienne lui confère un éclat sans pareil. La puissance divine le dirige et le gouverne avec les tempéraments d’une souveraine équité. Ceux qui sont appelés à le régir doivent unir pour le défendre le courage d’un grand cœur à une joyeuse ardeur pour le métier des armes. Le corps vit par l’âme, le royaume de France par la vraie religion ; la foi du Christ en est la suprême loi. Ô cher petit-fils, appelé à être à la tête d’un si beau royaume, ce n’est pas pour vous endormir dans le repos et l’inertie ; vous êtes né non pour vous, mais pour le salut et la défense de votre royaume et de la foi catholique.

On aime à croire que ces objurgations réveillèrent Charles VII, plus que les reproches de la Sorel, dont nous parlent certaines histoires. Ce qui est certain, c’est que la conquête de la Normandie et de la Guyenne suivirent de très près ; celle de la Normandie l’année même, celle de la Guyenne l’année suivante. Le glorieux événement tenta la plume de Robert Blondel. Il écrivit sous le titre de Reductio Normanniæ (Recouvrement de la Normandie) un volume dont la Bibliothèque nationale possède trois copies, dans le fonds latin, nos 5964, 6194, 6198. Il fut composé en 1454. Robert Blondel était alors le précepteur de Charles, duc de Berry, le second fils de Charles VII, et le fils préféré depuis que le fils aîné, le futur Louis XI, donnait à son père de si amers déboires.

Dans ce nouvel ouvrage, Blondel a une page sur la Pucelle. Elle se lit au chapitre XII de la IVe partie (f° 94 du n° 5964). La voici traduite en français :

Angleterre, nation rapace, nation sacrilège, combien fut laborieux pour toi avec ses onze immenses bastilles, le siège de la ville illustre par sa foi et sa valeur, de la ville boulevard du royaume, d’Orléans. Tu osas bien profaner et piller, avec le village adjacent, le temple de Notre-Dame-de-Cléry, fameux par d’infinis miracles de tout genre, riche de tant de dons. Ce fut, ô sacrilège, le principe de tes revers.

Ce féroce comte de Salisbury, conducteur de ce siège barbare, à demi caché regardait par la fenêtre de la citadelle du pont l’assiette de la ville, lorsque d’une main inconnue, quelques-uns disent de celle d’un 389jeune homme, part le coup qui le renverse, le meurtrit mortellement, lui fait la blessure à laquelle il ne tarda pas à succomber. Le chef de l’expédition emporté par la mort, les assiégés sentent faiblir et la vigueur de leur esprit et la force de leur corps.

À la fin arrive la vaillante Pucelle. Ainsi que l’exigeait la mission reçue d’en haut, elle porte un cœur et un vêtement virils. Ce ne sont pas les hommes qui l’ont formée à la guerre, c’est Dieu ; c’est le Ciel qui l’envoie pour confondre, ô Angleterre, ton insolence sans frein. En vain tu as dressé la formidable masse de tes forteresses, et en particulier celle du pont, inexpugnable à la puissance des rois et des nations, s’ils ne l’avaient attaquée qu’avec le glaive et le bouclier. Elle la renverse la première de fond en comble, et ensuite celle de Saint-Loup, dans un assaut inouï, supérieur aux forces humaines, où elle marche sur le corps des Anglais qui les défendent, sans effusion de sang français457. Pareil désastre, si soudain, frappe de terreur ceux qui gardent les autres forts. Ils n’attendent pas un nouvel assaut ; fuyant honteusement, ils abandonnent toutes leurs positions à la Pucelle victorieuse.

Forte de l’appui du Ciel, la puissante guerrière précipite sa course, atteint les ennemis aux champs de Patay, et se jette sur leurs rangs.

Ô merveille, ces guerriers si fiers, si robustes de corps, si exercés à la guerre, semblent paralysés des membres et des bras. Attaqués, ils résistent mollement et sont massacrés. D’autres, dispersés çà et là dans les haies et les buissons, pareils à des porcs à l’abattoir, se laissent égorger, je ne dis pas par les soldats, mais par des paysans étrangers au métier des armes.

À la suite de ce combat, c’est le tour de Jargeau458, une place forte sur la Loire qu’une poignée de braves pouvait défendre. L’intrépide Guerrière l’attaque. Huit-cents barbares y étaient renfermés, également habiles à manier l’arc et le glaive. Massacrés, faits prisonniers, ils succombent sous les merveilleux coups d’une valeur plus qu’humaine.

Avant le secours apporté par cette Pucelle, les revers avaient tellement abattu, découragé ceux qui avaient le devoir de repousser les terribles envahisseurs, même ceux qui étaient restés fidèles au Dauphin, qu’Orléans une fois conquis, les autres villes et forteresses, celles surtout des bords de la Loire, n’ayant aucune espérance d’être secourues, allaient s’ouvrir à l’ennemi victorieux. En présence de si durs revers, les conseillers du Dauphin, flottant incertains, étaient d’avis que le meilleur parti était de fuir la patrie. Mais cette Pucelle formée par le Saint-Esprit, pleine d’un feu divin, répare le désastre par son très éminent courage.

390Elle conduit, à travers des nuées d’ennemis farouches, Charles alors Dauphin, jusqu’à Reims pour y recevoir la céleste onction. Celui qui naguère, dépouillé du royaume par l’infâme conjuration des siens, était poursuivi par des traîtres comme l’ennemi de la couronne, est maintenant ceint du sacré diadème par la Providence de Dieu ; vrai et légitime héritier du sceptre, il est comme tel élevé sur le trône.

Quand Blondel écrivait cette page, le procès de réhabilitation était entrepris, mais la sentence n’était pas rendue. On ignore la date de la mort du prêtre si français ; il vivait encore en 1460. Il écrivit, ou tout au moins traduisit, à la demande de la reine, la pieuse Marie d’Anjou, le Traité ascétique des douze portes de l’enfer.

Notes

  1. [293]

    Voy. La Paysanne et l’inspirée, p. 293-298.

  2. [294]

    Dans la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 455, l’inquisiteur Jean Bréhal cite des vers chronogrammatiques qu’il interprète d’après la règle ci-dessus indiquée. La valeur numérale des lettres ayant été marquée en chiffres arabes au-dessous de chacune de ces lettres, de savants auteurs ont écrit que nous faisions de la fantaisie. Ils n’avaient probablement pas fait attention à la règle qui vient d’être rappelée. Aussi ont-ils mal lu le vers qui commence par Ut cum, et non par Vi cum Vi. (Voir Dictionnaire diplomatique, par Quentin, mot Chiffres, p. 186, éd. Migne.)

  3. [295]

    La douce Pucelle tant louée vint en France sous le signe des Poissons.

  4. [296]

    La vaillante Pucelle vient au secours des Orléanais sous le signe des Gémeaux.

  5. [297]

    Inexactitude, ce fut le 12.

  6. [298]

    Cette Pucelle, je le dirai, fut victorieuse à Patay, sous le signe du Cancer.

  7. [299]

    La bienfaisante Pucelle, je le sais, bon Fils de Charles VI, en juillet te conduisit à Reims pour ton sacre.

  8. [300]

    Et maintenant sous le signe des Gémeaux succombe la Pucelle vaincue par le Bourguignon.

  9. [301]

    Le chronogramme fait défaut.

  10. [302]

    Jeanne d’Arc à Domrémy, p 297, note.

  11. [303]

    Manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. V, p. 91.

  12. [304]

    Tome I, p. 714, in-4°, MDCLI.

  13. [305]

    Ressources.

  14. [306]

    Le texte :

    Et aulcunes fois advenoit que l’oppinion d’elle estoit toute au contraire des cappitaines ; mais quoy qu’il en fust, s’ils la croyoient, tousjours en prenoit bien, et le contraire, quand ils vouloient exécuter leur oppinion sans elle, mal leur en venoit. (Ms. 10420).

  15. [307]

    Le dernier membre de la phrase se trouve dans le manuscrit 10420 et dans Labbe, mais pas dans le manuscrit 584 reproduit par Quicherat.

  16. [308]

    Fit son message aux enseignes dessus dictes, que le roy connut estre vrayes.

  17. [309]

    Qui estoit suscitée.

  18. [310]

    Procès, t. IV, p. 234-250 et t. V, p. 418.

  19. [311]

    Dans l’analyse du procès de réhabilitation, qui ne sera pas reproduite, puisque l’opuscule de Gerson a été traduit dans la Pucelle devant l’Église de son temps (p. 20 et suiv.). Gerson a écrit son traité De Puella plus d’un an avant que l’Université se fût prononcée ; il était alors exilé de Paris, et dans la plus entière disgrâce de la corporation.

  20. [312]

    La question de la prise de l’héroïne sera discutée, lorsque toutes les pièces auront été produites.

  21. [313]

    Cauchon n’eut pas de tergiversations, quoiqu’il ait cherché à se couvrir de l’Université, et se soit fait gronder par elle pour ses délais. Il semble qu’il a été au camp lors de la prise : sûrement il y vint promptement.

  22. [314]

    Les poursuites de l’Université contre Jeanne furent spontanées.

  23. [315]

    Le chroniqueur se trompe en faisant de Jean de Luxembourg et du seigneur de Beaurevoir deux personnages. C’est identiquement le même.

  24. [316]

    La pièce sera donnée dans le volume du Martyre.

  25. [317]

    Il semble que ce fut bien plus tard.

  26. [318]

    Vallet de Viriville, Bibliothèque de l’École des chartes, 1855, p. 550.

  27. [319]

    Bouchard substitue ici et ailleurs sainte Agnès à sainte Marguerite. Nous ne lisons nulle part que Notre-Dame ait apparu à la Pucelle.

  28. [320]

    Syllogisait.

  29. [321]

    Eust été affoilée par envye. C’est par cette manière discrète que Alain Bouchard constate ce qui est notoire d’après d’autres Chroniques : la jalousie des capitaines. La Libératrice a été certainement entravée.

  30. [322]

    Au lieu de dire Jésus, Jeanne disait plus souvent : Messire, Notre Sire, Notre Seigneur, Mon Seigneur.

  31. [323]

    Quoi qu’il en soit de la trahison de Flavy, question qui sera ultérieurement examinée, ce n’est pas ainsi qu’eut lieu la sortie de Compiègne.

  32. [324]

    Les vieillards auraient eu l’un, trente-huit ans, l’autre vingt-six, lorsqu’ils auraient entendu Jeanne parler ainsi.

  33. [325]

    Ce qui suit jusqu’à ces mots : par ainsi mourut la Pucelle, a été ajouté par l’auteur du Miroir des femmes vertueuses au texte d’Alain Bouchard.

  34. [326]

    Sous le signe des Gémeaux périt dans les flammes la Pucelle trompée. D’après Vallet de Viriville, ces vers chronogrammes auraient été composés par Odon de Fouillac, précepteur de Jean, comte d’Angoulême. On les a vus dans la Chronique du Mont-Saint-Michel (Bibliothèque de l’École des chartes, 1855).

  35. [327]

    Qui que l’on soit.

  36. [328]

    Le père et la mère de la Pucelle ne furent pas à Chinon, mais Baudricourt a dû les voir, les interroger minutieusement, soit à Vaucouleurs, soit à Domrémy. Il a transmis ces informations à la cour. Il peut se faire que Jacques d’Arc et sa femme aient donné leur consentement au départ de leur fille, avant même qu’elle eût quitté Vaucouleurs.

  37. [329]

    Fournier, Statuts et Privilèges des Universités, t. III, p. 460.

  38. [330]

    Wilhelm Meyer, Bibliothèque de l’École des chartes, loc. cit.

  39. [331]

    Fournier, Statuts et Privilèges des Universités, t. I, p. 146.

  40. [332]

    Statuts et Privilèges des Universités, t. I, p. 159-160.

  41. [333]

    Fournier, Statuts et privilèges des Universités, t. III, p. 169.

  42. [334]

    Boucher de Molandon, La Fête du 8 mai, p. 66 et suiv.

  43. [335]

    Déposition de Cosme de Commy :

    Audivit dici Magistro Johanni Maçon, in utroque jure doctori famatissimo, quod ipse doctor multotiens examinaverat ipsam Johannam de dictis et factis suis, et quod non faciebat dubium quin esset missa a Deo, et quod erat res mirabilis in audiendo loqui ipsam et respondendo ; et quod nihil in vita sua unquam perceperat nisi sanctum et bonum.

  44. [336]

    De Salebery, dans le texte.

  45. [337]

    C’est le sens évident, ce semble, du texte qui est, qu’il la supporterait.

  46. [338]

    Le texte du manuscrit du Vatican porte : de lui raïmbre (remerer) ; celui de Saint-Pétersbourg : de lui rendre.

  47. [339]

    Trouvèrent moyen. (Voy. La Curne de Sainte-Palaye.)

  48. [340]

    Bougency, Jargueau (texte).

  49. [341]

    Et ce pendant.

  50. [342]

    Le manuscrit du Vatican a écrit : ce qui fut une grande consolation, non-sens manifeste qui disparaît dans le manuscrit de Saint-Pétersbourg où on lit : grande conservation.

  51. [343]

    Le manuscrit de Saint-Pétersbourg porte simplement : Vinrent nouvelles de ladite Jeanne la Pucelle.

  52. [344]

    Souffla d’aval. Les bateaux devaient remonter.

  53. [345]

    Texte de Saint-Pétersbourg ; celui de la Vaticane porte : qui avaient amené la Pucelle, mais plus haut le même texte de la Vaticane porte que les capitaines avaient été donnés à Jeanne.

  54. [346]

    Fort folée, une chausse-trape l’avait blessée aux pieds.

  55. [347]

    Phrase fort obscure ; en voici le texte :

    Et à venir joindre lesdits Anglais avoient des meilleurs canons du royaulme ; mais ung homme eust aussi fort getté une bole comme la pierre povait aller d’iceulx canons ; qui estoit un bel miracle.

  56. [348]

    Car ils avoient copé ledict pont, pour cuider tromper nos gens.

  57. [348b]

    Se faignaient, dans le texte.

  58. [349]

    Ce membre de phrase ne se trouve pas dans le manuscrit de Saint-Pétersbourg.

  59. [350]

    Dom Morice, Histoire de Bretagne, t. I, liv. IX, p. 558.

  60. [351]

    Anselme, t. III, p. 72.

  61. [352]

    C’était le futur Louis XI.

  62. [353]

    Chère signifie, dans la langue du moyen âge, tout ce qui constitue la réception d’un nouveau venu.

  63. [354]

    Texte : Dont il n’est pas mestre de faire bonne chiere, ne bon accueil, comme il disoit.

  64. [355]

    Texte : Me party d’avec le roy. Le contexte indique que ce n’était pas une séparation.

  65. [356]

    Tel paraît être le sens du texte, qui est celui-ci : En allant avant et approchant ses advenues, le mareschal de Boussac et grand nombre de gens armés et de la commune avec elle.

  66. [357]

    Armé à blanc, en blanc se disait d’un guerrier qui n’avait sur ses armes aucune espèce d’ornement comme dorure ou peinture. (Voy. La Curne de Sainte-Palaye, au mot Blanc.)

  67. [358]

    Texte : En assés voix de femme. (Voy. dans La Curne de Sainte-Palaye les acceptions d’Assés.)

  68. [359]

    Le mot convenance a été appliqué à ce que nous nommons, en terme de jeu, une discrétion, un enjeu.

  69. [360]

    Son beau-frère.

  70. [361]

    Un autre beau-frère.

  71. [362]

    Texte : piéça.

  72. [363]

    Cela signifie probablement que le seigneur d’Argenton accueillait bien les vassaux qui venaient joindre les seigneurs de Laval.

  73. [364]

    Texte : Ou advisez plus convenable affaire, là où nos personnes sont à estre sauvées, ou aussi par deffault abbaissées, et par adventure en voie de périr. C’eut été un déshonneur pour les jeunes seigneurs si, faute de solde, ils avaient été abandonnés par leur compagnie, qu’ils ont dite déjà bien honnête. Cela me semble déterminer le sens de nos personnes, etc.

  74. [365]

    Considéré votre recommandation : Combien vous êtes recommandable.

  75. [366]

    Et ne s’esmaye point, la Pucelle.

  76. [367]

    Mais jà Dieu ne veille que je le face et que je ne aille.

  77. [368]

    En entretant en dit mon frère, et comme Monseigneur d’Alençon, ce que abandonné qui seroit celuy qui demeureroit.

  78. [369]

    Car je ne luy escripts oncques puis.

  79. [370]

    Et y pense de moy y adjoustev entre deux.

  80. [371]

    Un troisième frère, plus tard gouverneur de Champagne.

  81. [372]

    Nous nous recommandons aussi à nostre frère Loys ; et pour le liseur de ces présentes que nous saluons. La construction de la phrase est très irrégulière. Au lieu de conclure avec plusieurs auteurs que les dames de Laval ne savaient pas lire, n’est-il pas plus vraisemblable de supposer que, comme les reines et les princesses de nos jours, elles avaient un lecteur d’office ? Une vue affaiblie momentanément aura pu faire qu’elles eussent besoin d’un lecteur ; Boschet est d’ailleurs de la famille.

  82. [373]

    Et pour l’accès et… de solliciter de la chevance, il y a une lacune dans le texte.

  83. [374]

    Achille Levasseur, Bibliothèque de l’École des chartes, t. XLVII, p. 556.

  84. [375]

    Pareille obligation n’incombait nullement à un connétable.

  85. [376]

    Texte : Adoncques gallopèrent grant erre et la bataille après.

  86. [377]

    Ilz avoient mal choaisi leur cas.

  87. [378]

    Erreur : ce fut le 18 juin.

  88. [383]

    Il convint, c’est-à-dire ce fut nécessité.

  89. [384]

    Charles VII fit offrir la bataille à Bedford, qui s’obstina à rester dans ses fortes positions.

  90. [385]

    C’était Jacques de Bourbon, expulsé du royaume de Naples par sa femme, Jeanne II. Il s’était déclaré d’abord pour le parti bourguignon.

  91. [386]

    Texte : Dont ils eurent bien affaire.

  92. [387]

    Lettre au duc de Bourgogne, dans l’Histoire de la Bourgogne, par Dom Plancher, t. IV, preuves, p. 62.

  93. [388]

    Non traducatur… ad vindictes de præterilis.

  94. [389]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 34.

  95. [390]

    Texte : assez, qui signifie souvent, à cette époque, très, fort, beaucoup.

  96. [391]

    Les Armagnacs portaient une bande blanche, les Anglais une bande rouge, les Bourguignons la croix de Saint-André.

  97. [392]

    Texte : de cette besogne.

  98. [393]

    De si grand rendon.

  99. [394]

    Ne vous esmayez !

  100. [395]

    La Pucelle et l’Inspirée, p. 241 et suiv. ; 252 et suiv.

  101. [396]

    Et ne pourriez assez honorer les vertueux faits et choses merveilleuses que ledit héraut qui a été présent, nous a tout rapporté, et autres aussi de la Pucelle, laquelle a toujours été en personne à l’exécution de toutes ces choses.

  102. [397]

    Vandenbroeck, Extraits analytiques des anciens registres de la ville de Tournay, t. I, p. 329.

  103. [398]

    Dieu nous précédant.

  104. [399]

    Bulletin de l’Académie Delphinale, 1847, t. II,p. 469 (Des archives de l’évêché de Grenoble).

  105. [400]

    Bulletin de l’Académie Delphinale, 1847, t. II, p. 459 (Des archives de l’évêché de Grenoble).

  106. [401]

    Aurelianensis obsidionis felicissima repulsio, quæ potissimum peracta est sub auspiciis et felici adventu et conductu inclytæ Puellæ, ac de nobis in infinitum meritæ Johannæ d’Arc de Dompremigio, ita ut merito dici possit aditum et ingressum dictæ Puellæ in istam civitatem ad eam defendendam et arcendos inde dictos hostes Anglicos, nobis faciliorem aditum ad alias civitates et urbes nostras recuperandas promittere et prænuntiare : id circo singulari favore prosequentes non solum dictam Johannam cujus remunerationi satis contribuere non possumus, sed etiam viros bellicosos, etc.

  107. [402]

    Certiores facti… quantum omni sua potestate bonam erga nos præmemoratæ Johannæ voluntatem secundaverit, eam in arce Rulliaca prope Checiacum excipiendo, quum primum in urbem Aureliam induceretur divina angelorum apparitione invitata, cujus eodem cœlesti favore fuerit dictus Guido de Cailli particeps, ut plenius per eam fuimus informati.

  108. [403]

    Ac ipsi denique et prædictæ posteritati in favorem pariter prædictæ apparitionistria capita superiorum angelorum ignei coloris et splendoris, alata et barbata, in scuto cæruleo et deargentato, prout in dicta apparitione vidisse crediderit, ad perpetuæ nobilitatis insignia gestare… Concessimus… ac… concedimus.

  109. [404]

    À cette époque, et longtemps dans la suite, le mot paroisse était l’expression usitée. La commune n’existait que dans les villes.

  110. [405]

    Traité sommaire du nom, des armes, etc., de la Pucelle, Paris, 1633, dans l’édition vue à la Bibliothèque nationale, p. 4-5.

  111. [406]

    Intendant général de Champagne, dont Greux relevait.

  112. [407]

    C’est par mégarde que le secrétaire laisse échapper étourdiment les mots : la postérité de la Pucelle.

  113. [408]

    Arch. nat. Trésor des chartes, reg. 260.

  114. [409]

    Arch. nat. Section domaniale, H. 1535.

  115. [410]

    Page 151.

  116. [411]

    Voir le texte latin aux Pièces justificatives (E).

  117. [412]

    Lefèvre, Bibliothèque de l’École des chartes, 4e série, t. IV. p. 434.

  118. [413]

    La Paysanne et l’Inspirée, p. 217.

  119. [414]

    Robiou, Questions historiques, t. XVIII, p. 387.

  120. [415]

    Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Mirabeau, p. 367, édit. de 1864.

  121. [416]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 209.

  122. [417]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 236.

  123. [418]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 238.

  124. [419]

    Statuts, t. I, IIe part., p. 596 et suiv.

  125. [420]

    C’est, ce semble, une conjecture faite par ceux qui, ne croyant pas à la mission de la Pucelle, ne pouvaient pas s’expliquer la marche si hardie de Charles VII en plein pays ennemi.

  126. [421]

    Tout ce passage de Rogier est peu intelligible. S’agit-il du Cordelier Richard ou de l’un de ses confrères ? Richard n’a pas été pris par les Troyens. Lui-même n’a cru à Jeanne d’Arc que lorsqu’elle est arrivée à Troyes. Les effets qui ont suivi avaient une autre cause, sur laquelle Rogier passe trop légèrement.

  127. [422]

    Philibert de Meulan était probablement un de ces condottieri de l’époque, dont le métier était de se battre, et qui n’aimaient pas à chômer. Il ne semble pas que Charles VII ait voulu passer par Sens dans ce premier voyage. Les habitants de Reims, quoique insinue Rogier, furent anglo-bourguignons très chaleureux ; mais ils ne se souciaient pas d’avoir dans leurs murs des auxiliaires non moins onéreux pour leurs alliés que pour leurs ennemis.

  128. [423]

    Si vous voulez qu’il en soit ainsi.

  129. [424]

    Texte : Duquel elle est chascun jour en son service roial.

  130. [425]

    Texte : Et ne vous doubtez de vos corps, etc.

  131. [426]

    Saint-Phal, à 20 kilomètres de Troyes, possédait alors un château dont on peut reconnaître la vaste enceinte. Le seigneur était, en 1429, Étienne de Vaudry, comte de Joigny, gouverneur du Tonnerrois. Il était Bourguignon.

  132. [427]

    Fille légère et de mauvais renom.

  133. [428]

    Ce n’est que sous les murs de Troyes que Jeanne et le Frère Richard se sont rencontrés pour la première fois. Nous en avons pour garant la parole de Jeanne elle-même.

  134. [429]

    Cf. note précédente.

  135. [430]

    Brienon-l’Archevêque, à quatre lieues de Joigny, et moins de trois de Saint-Florentin.

  136. [431]

    Une servante, ou mieux une baladine, attachée à la cour de Bourgogne, qu’elle égayait par ses tours de force et par ses farces. Sa longue chevelure blonde lui avait valu le nom de madame d’Or.

  137. [432]

    Les évêques de Laon et de Troyes. Les six évêchés pairies étaient Reims, Laon, Beauvais, Noyon, Châlons et Soissons. Beauvais et Noyon étaient occupés par des prélats très déclarés pour la cause anglo-bourguignonne ; Soissons devait adhérer après le sacre. Des six pairies laïques, il n’en restait plus qu’une : elles avaient été réunies à la couronne. La pairie du duché de Bourgogne avait pour titulaire l’auteur de tout le mal, le duc de Bourgogne, alors fort déconcerté.

  138. [433]

    Cela peut vouloir dire : fonction qui lui revient ; ou bien : le sacre qui est le fond de la cérémonie.

  139. [434]

    Cette phrase n’est pas dans Quicherat.

  140. [435]

    Gallia, t. IX, col. 501 : Adfuit coronationi regis Caroli VII.

  141. [436]

    C’est un non-sens.

  142. [437]

    Cela n’avait aucun fondement.

  143. [438]

    C’est une énormité ; sacrer le roi était un des grands privilèges de l’Archevêque de Reims.

  144. [439]

    Voir dans la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 76, le chapitre : la Pucelle et le Clergé du parti français.

  145. [440]

    Lieu planté de persil. Le persil croit sur les tombes dans les campagnes ; c’est une plante funéraire ; c’était dire que ceux qui avaient créance en la Pucelle seraient mis ou devaient être mis à mort.

  146. [441]

    La première partie du XVIIe siècle abonde en pages fort belles sur la Pucelle. Celles du Père Caussin, dans son ouvrage la Cour sainte, sont exquises. Le mouvement se ralentit avec le règne personnel de Louis XIV pour ne reprendre avec pareille intensité qu’au magistral panégyrique de l’abbé Pie, en 1844.

  147. [442]

    Nicolas de Quiefdeville fut chancelier du chapitre d’Amiens de 1412 à 1438. Il mourut le 1er mai 1438. (Note communiquée par le R. P. Watrigant, d’après le manuscrit 517 de la bibliothèque d’Amiens.) Il était vraisemblablement emprisonné pour motif politique, comme vrai Français.

  148. [443]

    Il semble résulter des premières pièces du procès que Jeanne est arrivée à Rouen vers la fin de décembre 1430. Elle fut remise entre les mains des Anglais, et non pas entre celles de Lemaître.

  149. [444]

    Nouvel exemple que le mot France se prenait couramment pour l’Île-de-France.

  150. [445]

    Grignours dans le texte. D’après La Curne de Sainte-Palaye, c’est le comparatif de grand.

  151. [446]

    Flèche, foudre, d’après La Curne de Sainte-Palaye.

  152. [447]

    L’auteur écrivait très probablement lorsque la fausse Pucelle était sur la scène. L’allusion est manifeste.

  153. [448]

    Le Mystère d’Orléans, dont la valeur historique n’est pas à dédaigner, a consacré une scène à cette prédiction. Salisbury et Glacidas consultent maître Jean des Boillons. Le devin répond au premier de bien garder sa tête, au second qu’il n’a pas de blessure à craindre, et qu’il mourra sans saigner.

  154. [449]

    Loin de crier trahison, les Anglais s’efforcèrent de dissimuler le coup qui les frappait. Il n’y eut pas de trêve.

  155. [450]

    Ce ne fut pas à la levée du siège d’Orléans.

  156. [451]

    Lisez 1430.

  157. [452]

  158. [453]

    Paulin Paris, Histoire des manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. II, p. 149.

  159. [454]

    1. Denis Godefroy, Histoire de Charles VII, p. 906.

  160. [455]

    Blondel portait déjà de son temps contre Paris une accusation bien plus vraie aujourd’hui. Il voyait dans Paris la cause des maux de la France. En preuve les vers suivants : Urbis Parisius, si fas est dicere verum, Horrida seditio, fons est et origo malorum, et encore : Væ tibi, Parisius, nobis mala cuncta ministrans, Et tibi damna Paris.

  161. [456]

    Blondel croit que l’huile de la sainte ampoule comme tarie pendant la domination anglaise avait soudainement reparu pour le sacre de Charles VII.

  162. [457]

    Le ton oratoire explique plusieurs inexactitudes qu’il n’est pas besoin de relever.

  163. [458]

    La prise de Jargeau précéda la victoire de Patay.

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