J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome II : Livre III. La paysanne et l’inspirée d’après les témoins oculaires

179Livre III
La paysanne et l’inspirée d’après les témoins oculaires

  1. Des informations faites au lieu d’origine
  2. Jeannette d’après ses parrains, marraines et alliés spirituels
  3. Jeannette d’après les anciens du village
  4. Observations
  5. Jeanne d’après les prêtres, les nobles et les bourgeois
  6. La Pucelle d’après les témoins de son entrée dans la carrière
  7. La Pucelle d’après ses guides

Chapitre I
Des informations faites au lieu d’origine

  • I.
  • Enquête prescrite au lieu d’origine par les délégués pontificaux.
  • Conditions on ne peut plus favorables dans lesquelles elle se fait.
  • Comment l’histoire de la Pucelle est entourée de preuves qui lui donnent une particulière authenticité.
  • III.
  • Classement des dépositions.
  • La forme sous laquelle elles seront reproduites.

I.
Enquête prescrite au lieu d’origine par les délégués pontificaux. — Conditions on ne peut plus favorables dans lesquelles elle se fait. — Comment l’histoire de la Pucelle est entourée de preuves qui lui donnent une particulière authenticité.

Les délégués pontificaux n’avaient rien omis pour se procurer les informations sur lesquelles Cauchon avait prétendu s’appuyer pour ouvrir son procès. Peine inutile ; non seulement elles ne furent pas retrouvées ; personne ne les avait vues. C’est alors, qu’à la demande du promoteur, ils se décidèrent à commander au lieu d’origine une enquête juridique portant sur les points qui avaient servi de prétexte à la condamnation.

Heureuse mesure pour la postérité ! Nous lui devons d’avoir, sur les dix-sept premières années de la jeune fille, des détails tels qu’on n’en possède de semblables sur aucun personnage historique. Si la Pucelle avait prolongé sa vie jusqu’à la réhabilitation, elle aurait eu à peine quarante-cinq ans. Lors donc que l’enquête se faisait à Domrémy, la génération déjà adulte au moment de sa naissance, se trouvait encore largement représentée, et celle qui était venue avec Jeanne à l’existence, était dans la 180pleine maturité de l’âge. Nous avons autant d’historiens parfaitement informés qu’il y a de témoins, et l’on en compte trente-quatre. Historiens à part, ils déposent sous la foi du serment, en face de Dieu qu’ils savent être le vengeur du parjure, et auxquels on prend soin de le rappeler.

Ce n’est plus seulement la certitude historique, c’est la certitude juridique,

a dit le cardinal Pie.

Celui qui a créé la libératrice a voulu que le fait arrivât à la suite des âges, entouré de preuves sans pareilles comme le fait lui-même. Nous possédons plusieurs exemplaires du double procès, paraphés par les greffiers. Trop longtemps ils sont restés dans la poussière de l’inédit ; il était réservé à notre siècle de les en faire sortir ; mais Celui qui a voulu que les paroles par lesquelles Jeanne dévoile si bien le fond de son âme nous fussent transmises par ses plus ardents ennemis, a continué son plan. L’éditeur du double procès, Jules Quicherat, n’avait pas le bonheur de croire ; avant la fin du présent volume, il faudra montrer par quels procédés, profondément indignes de lui, il a essayé, dans ses Aperçus nouveaux, d’obscurcir le surnaturel qui ressort de tout le monument du double procès. L’imprimé a donc toute l’autorité des manuscrits, quant aux preuves du surnaturel, qu’il présente en si grand nombre.

II.
Constitution du jury d’enquête. — Le questionnaire. — Ce qu’il renferme.

Les commissaires pontificaux occupés à recevoir les dépositions à Rouen, à Orléans, à Paris, ne pouvaient pas se transporter aux bords de la Meuse. Par lettres du 20 décembre 1455, ils subdéléguèrent vénérables et savantes personnes, Maîtres Réginald de Chichery, doyen de l’église ou chapelle de Sainte-Marie de Vaucouleurs, et Wattering de Thierry, chanoine de l’église de Toul. La commission leur fut apportée par Jean du Lys, prévôt laïque de Vaucouleurs, frère de la Pucelle. Les sous-délégués instituèrent à leur tour un greffier, Dominique de Domini, et s’adjoignirent comme assesseurs : Pierre, curé de Maxey-sur-Vaise, et Jean Le Fumeux, curé d’Ugny379. La commission ainsi constituée entendit les dépositions à Domrémy les 28, 29, 30 janvier, le 31 à Vaucouleurs, les 5, 6 février à Toul, où un dernier témoin fit sa déposition le 11 du même mois.

Les juges pontificaux avaient envoyé un questionnaire en douze articles, sur lesquels ils voulaient que la lumière fût faite. Le voici :

181
Interrogations à poser au lieu d’origine, pour les informations à faire sur Jeannette, dite vulgairement la Pucelle.

Original en latin : Pièce justificative I.

  1. Le lieu d’origine et sa paroisse ?
  2. Quels furent ses parents ? leur état ? étaient-ils bons catholiques et de bon renom ?
  3. Quels furent ses parrains et ses marraines ?
  4. Dès ses jeunes années fut-elle convenablement instruite dans la foi, formée aux bonnes mœurs, surtout si l’on considère l’âge et la condition de la personne ?
  5. Sa conduite dans l’adolescence, depuis l’âge de sept ans jusqu’à sa sortie de la maison paternelle ?
  6. Fréquentait-elle l’église et les lieux de piété ; s’y rendait-elle souvent et volontiers ?
  7. À quelles occupations, à quels travaux, à quels exercices, se livrait-elle dans le temps de sa jeunesse ?
  8. Dans ce même temps aimait-elle à se confesser, et le faisait-elle souvent ?
  9. Que dit-on communément de l’arbre des Dames ? Les jeunes filles ont-elles coutume de former des danses tout autour ? Que dit-on encore de la fontaine qui est tout près ? Jeanne s’y rendait-elle avec les autres jeunes filles ? À quelle occasion, ou pour quels motifs ?
  10. Rechercher la manière dont elle quitta son pays, et comment elle fit le voyage.
  11. Des informations ont-elles été faites dans son pays d’origine, par autorité judiciaire, après qu’elle eût été prise devant Compiègne, et qu’elle fut prisonnière des Anglais ?
  12. Lorsque, par crainte des hommes d’armes, Jeanne s’enfuit de son lieu natal vers Neufchâteau, fut-elle toujours en compagnie de son père et de sa mère380 ?

Quoi de plus propre à nous révéler une existence de dix-sept ans, alors surtout que cette existence est aussi simple que celle d’une jeune paysanne ?

Les trois premières questions sont destinées à nous faire connaître la famille. Le greffier les joint le plus souvent ensemble.

Les cinq qui suivent portent sur l’éducation, la conduite, la vie extérieure, les occupations, les habitudes religieuses de la Pucelle. Les détails 182devant rentrer les uns dans les autres, le greffier les a fondues presque toujours dans un seul et même article. Les témoins nous diront si l’élève de saint Michel et des deux Saintes a été fidèle aux leçons qu’elle recevait de leur part, et que les déposants ignoraient.

La neuvième roule sur l’arbre des Dames, théâtre où l’accusation avait placé le point de départ de ses incriminations. Que le lecteur se rappelle ce qui a été déjà dit de cet arbre et du dimanche Lætare, dans la description de Domrémy (p. 87).

La sortie de la maison paternelle devait naturellement attirer l’attention particulière des juges. C’est l’objet de la dixième question.

Qu’en était-il de l’enquête alléguée par Cauchon ? Avait-elle eu réellement lieu ? Était-elle revêtue des formalités juridiques ? C’est sur cela que porte la onzième question.

D’Estivet avait bâti un roman impur sur le séjour de Jeanne à Neufchâteau. Dans quelles circonstances Jeannette s’y était-elle rendue ? C’est la douzième et dernière question.

III.
Classement des dépositions. — La forme sous laquelle elles seront reproduites.

Les témoins ayant été cités à celui des trois sièges de la commission dont ils étaient le plus rapprochés, leurs dépositions écrites dans l’ordre même où elles étaient faites, ne présentent pas la suite de la vie de Jeannette. Sans les mutiler, — ce qui sera soigneusement évité, — il est possible de les présenter de manière qu’elles répondent à l’ordre chronologique des faits ; il suffit de grouper, d’une part, celles qui regardent exclusivement ou principalement la vie de Domrémy, et de l’autre celles qui portent surtout sur la vie de Vaucouleurs et sur la traversée de Vaucouleurs à Chinon : c’est ce qui sera fait.

Pour faire ressortir le concert de toutes ces voix en faveur de l’honnêteté de la famille et de la sainte vie de la Pucelle, il suffit de rapprocher les témoignages des divers âges et des divers conditions. C’est le plan qui a été adopté. D’abord pour la vie de Domrémy, ce sont ceux qu’un lien spirituel unit à Jeanne : son parrain, ses marraines, les époux Gérardin dont elle a tenu un des enfants sur les fonts baptismaux. Sous le nom d’anciens de Domrémy, on laissera parler tous ceux qui avaient déjà l’âge de raison lorsque Jeannette naquit. Ce seront ensuite ceux et celles qui venus à l’existence en même temps qu’elle, ont grandi et vécu dans sa compagnie. Tous ces groupes se composent de paysans et de paysannes ; mais Jeannette a été aussi remarquée par des prêtres, des nobles et des bourgeois ; leurs dépositions formeront un chapitre à part.

183Les témoins de la vie de Vaucouleurs sont moins nombreux. Ceux qui ont observé la jeune inspirée durant les jours d’attente seront présentés dans un ordre que le lecteur remarquera. Les dépositions des deux guides sont réservées pour la fin.

Le greffier fait sa rédaction en style indirect ; la traduction en serait lourde et massive ; la première déposition seulement sera ainsi traduite ; les autres le seront en style direct et débarrassées des formules du commencement et de la fin, identiques à celles que l’on verra dans le premier témoignage. Le texte latin, reproduit aux Pièces justificatives dans l’ordre même de l’instrument du procès, permettra, à l’aide du chiffre romain qui y renvoie, de contrôler la traduction.

Le serment n’est pas seulement allégué au commencement ; il l’est encore dans le courant de quelques articles ; il exprime, ce semble, une certitude plus grande chez le témoin ; il en sera tenu compte dans la traduction. Jeannette la Pucelle, le double nom est souvent donné à la fille de Jacques d’Arc. La traduction ne l’emploiera que lorsqu’il se trouve dans le texte.

Quoique plusieurs dépositions ne diffèrent entre elles que par quelques nuances à peine perceptibles, toutes seront intégralement reproduites. Cet accord même sur l’honnêteté de la famille et les vertus de Jeannette, outre qu’il est plein de charmes, n’est pas d’un mince poids pour l’histoire.

184Chapitre II
Jeannette d’après ses parrains, marraines et alliés spirituels

  • I.
  • Nombreux parrains et marraines de Jeanne, et pourquoi.
  • Ce que l’on sait de Jean Morel, des trois marraines ; les Thiesselin.
  • Le ménage Gérardin.
  • Si Gérardin était Bourguignon.
  • II.
  • Déposition de Jean Morel
  • Honnêteté et pauvreté de la famille de Jeanne.
  • Jeanne universellement affectionnée.
  • Sa piété fait qu’on se moque d’elle ; ses échappées à Bermont.
  • L’arbre des Dames, lieu de divertissement pour la jeunesse.
  • Jeanne n’y fut jamais seule.
  • Morel a vu sa filleule à Châlons.
  • Fuite à Neufchâteau.
  • III.
  • Déposition de l’octogénaire Béatrix
  • Particularités : incendie du village, Jeannette va entendre la messe à Greux.
  • Raison singulière pour laquelle, d’après l’octogénaire, les fées ont quitté l’arbre.
  • Les Frères Mineurs enquêteurs.
  • Jeanne ne fut jamais servante.
  • III. (suite)
  • Déposition de la femme Thévenin Particularité : les aumônes de Jeannette.
  • III. (suite)
  • Belle déposition de Jeannette Thiesselin
  • Les parents très honnêtes, mais pauvres.
  • Beau portrait de la jeune fille.
  • Sa dévotion à Bermont.
  • Pas danseuse.
  • Son mot.
  • L’arbre lieu de rendez-vous du seigneur Garnier et de dame Fée.
  • Lieu de promenade des seigneurs de Domrémy.
  • Jamais Jeanne ne fut diffamée à raison de cet arbre.
  • IV.
  • Déposition de Gérardin
  • Beau portrait de Jeanne ; très dévote.
  • La beauté de l’arbre des Dames.
  • Lieu de divertissement.
  • Particularité sur le départ.
  • Mot de Jeanne à Châlons.
  • S’ennuyait à Neufchâteau.
  • IV. (suite)
  • Intéressante déposition d’Isabellette Gérardin
  • Beau portrait de Jeannette : piété ; Bermont ; recueillait les pauvres, voulait leur céder son lit ; ne dansait pas ; très critiquée comme trop dévote.
  • Son amour du travail.
  • L’arbre aux Loges des Dames.
  • Lieu de promenade des seigneurs.
  • Jeanne ne s’y rendait que pour ne pas se singulariser.
  • Prétexte mis en avant pour la sortie de Domrémy.
  • Jeannette n’aimait pas le séjour de Neufchâteau.

I.
Nombreux parrains et marraines de Jeanne, et pourquoi. — Ce que l’on sait de Jean Morel, des trois marraines ; les Thiesselin. — Le ménage Gérardin. — Si Gérardin était Bourguignon.

Les parrains et les marraines de Jeanne furent nombreux ; le concile de Trente n’en avait pas encore restreint le nombre, pour ne pas trop multiplier les liens de l’affinité spirituelle, et prévenir les causes de nullité de mariage qui en naissaient souvent, faute de constatation, ou de dispense avant l’union des conjoints. La Lorraine, paraît-il, n’a renoncé que difficilement à cet usage. Les registres ecclésiastiques, il est vrai, n’admettent qu’un parrain et une marraine, mais, a-t-il été dit à celui qui 185écrit ces lignes, il n’est pas rare de voir d’autres personnes se presser autour du nouveau baptisé, pour se prévaloir plus tard officieusement de ce titre. Bien plus les maris et les femmes se le communiquent naturellement, et, par le fait du mariage, les filleuls de l’un sont les filleuls de l’autre.

L’estime universelle dont jouissait la famille de Jacques d’Arc, les prodiges qui signalèrent la naissance de l’enfant prédestinée, peuvent encore expliquer que de nombreux amis aient envié la paternité spirituelle de celle dont on pouvait dire déjà, comme de la naissance du Précurseur : Que pensez-vous que sera cette enfant ?

Jeanne à Rouen n’a nommé ni tous ses parrains ni toutes ses marraines. Elle n’a pas parlé de Jean Morel, qui l’est certainement, et ouvre la série des témoins de Domrémy. Âgé de soixante-dix ans en 1456, il en avait donc vingt-cinq quand il fut parrain de Jeannette. Ainsi qu’il a été déjà dit, il fut un des sept répondants du village de Greux, dans l’onéreux traité de droit de garde imposé par le damoiseau de Commercy aux habitants des deux localités ; en 1426, il représente encore son village dans la demande d’indemnité réclamée par Poignant ; en 1461, il intervient pour déterminer la partie du village de Domrémy qui est au roi de France, et celle qui fait partie du Barrois381.

Des trois marraines que nous allons entendre, l’on ne sait rien sur Béatrix Estellin, ni sur Jeanne, femme de Thévenin le charron. La première, âgée de quatre-vingts ans en 1456, en avait trente-cinq lorsqu’elle fut marraine de la Pucelle, et la seconde, qui en a soixante-dix lors de sa déposition, devait en avoir vingt-cinq.

Jeannette, veuve de Thiesselin, en son vivant clerc de Domrémy, présentement domiciliée à Neufchâteau, est dite âgée de soixante ans, elle n’en avait donc que quinze à la naissance de sa filleule. Les Thiesselin sont plus connus. Ils s’allièrent dans la suite à la famille de l’héroïne ; une pierre tombale, aujourd’hui encastrée dans le mur de l’église de Domrémy, fait foi qu’ils y étaient établis en 1483. Le mari de Jeannette est dit de Vittel, qui est à dix-huit ou vingt lieues de Domrémy. N’aura-t-il pas été attiré dans le village par l’appât de la prébende que tout curé et tout vicaire, aux termes du concile de Trèves de 1255, était obligé de fournir à un maître d’école lettré qui devait le servir dans les cérémonies de l’Église382 ? Ces fonctions étaient remplies le plus souvent, ainsi qu’il a été déjà dit, par un de ces clercs minorés ou tonsurés, fort nombreux encore au XVe siècle383. On se tromperait en traduisant l’expression par le mot 186aujourd’hui usité de clerc de notaire ou d’avoué, quoique l’expression moderne en soit dérivée384.

Thiesselin ne pouvait pas habiter Neufchâteau et en même temps remplir les fonctions de clerc à Domrémy. C’est pourtant ce qui résulte de plusieurs passages du texte édité par Quicherat. La difficulté insoluble tant que l’on s’en tient à l’imprimé s’évanouit par la collation avec les manuscrits originaux. D’après les manuscrits, c’est sa veuve qui habite Neufchâteau au moment de l’enquête et a été probablement s’y fixer après la mort de son mari385.

Des lettres confirmatives de noblesse furent données en 1495 par René II à Thiesselin de Domrémy. D’après ces lettres, la noblesse de Thiesselin était contestée. Elle lui est conférée

en tant que métier seroit386.

Ce n’était donc que la noblesse d’un de ces seigneurs de village, qu’on trouvait alors dans chaque petite agglomération d’habitations. Les Thiesselin n’étaient pas riches. En 1419, le terrible Robert de Sarrebruck en vint à un engagement armé, près de Maxey-sur-Meuse, avec ses voisins unis pour le mettre à la raison. Il fut vainqueur et fit trente-deux prisonniers. Il leur rendit la liberté à condition qu’ils se déclareraient ses hommes liges, ou qu’ils payeraient une rançon fixée par le traité. La rançon varie de 400 à 10 francs. Thiesselin de Vittel est taxé à 20 livres387. L’on verra plus loin la raison de cette remarque.

Jeanne a tenu sur les fonts de baptême Nicolas, fils des époux Gérardin. Elle est, selon l’expression du temps, aujourd’hui avilie, leur commère, c’est-à-dire mère selon l’esprit de celui dont ils sont les auteurs selon la chair. Gérardin est né à Épinal. Il a soixante ans en 1456, et comme il n’est venu à Domrémy qu’à dix-huit ans, Jeannette devait avoir déjà deux ans. Gérardin est-il le bourguignon, l’unique, dont Jeanne avait dit qu’elle aurait voulu lui laisser savoir la tête coupée, si telle eût été la volonté de Dieu ? Presque tous les historiens le disent, se basant sur cette phrase qu’il va nous rapporter et que Jeanne lui dit un jour :

— Compère, si vous n’étiez pas bourguignon, etc.

Cela semble peu vraisemblable, vu les rapports d’intimité existant entre les deux familles. En 1419, Gérardin s’est fait caution pour Jacques d’Arc, lors de l’amodiation de la seigneurie de Domrémy ; il a voulu que Jeannette fût marraine de l’un de ses enfants ; il ira à Châlons aborder Jeanne dans son triomphe ; la 187déposition des deux époux témoigne de rapports fréquents. Jeanne aura aimablement employé un tour ironique en disant à Gérardin : Compère, si vous n’étiez pas bourguignon, etc. Isabellette, femme de Gérardin, ayant cinquante ans et plus lorsqu’elle fait sa déposition, avait au moins cinq ans de plus que celle à laquelle il rend témoignage.

Il existe encore à Domrémy une famille Gérardin. Descend-elle de celle des actes du procès ? Nous aurons occasion de dire que, dans une occasion solennelle, en 1815, elle se montra, par son chef, digne de posséder le berceau de Jeanne et de se rattacher à l’héroïne. Entendons maintenant ces témoins, et d’abord Jean Morel.

II.
Déposition de Jean Morel
Honnêteté et pauvreté de la famille de Jeanne. — Jeanne universellement affectionnée. — Sa piété fait qu’on se moque d’elle ; ses échappées à Bermont. — L’arbre des Dames, lieu de divertissement pour la jeunesse. — Jeanne n’y fut jamais seule. — Morel a vu sa filleule à Châlons. — Fuite à Neufchâteau.

Jean Morel, de Greux, près du village de Domrémy, laboureur, soixante-dix ans environ, premier témoin entendu dans cette enquête sur le fait de Jeannette, appelée vulgairement la Pucelle, a été cité devant nous, a prêté serment et a été entendu dans le village de Domrémy, en présence de messires les curés Pierre et Jean ; il a été examiné par nous et par Dominique susnommé, l’an du Seigneur 1455 (anc. style) le mercredi 28 janvier. Il a été requis de répondre, sous la foi du serment, ce qu’il sait sur la cause pour laquelle il est cité, à savoir sur les douze questions ou articles indiquant les informations à faire sur Jeannette la Pucelle. Il a prêté serment sur les Évangiles ; et on lui a rappelé, exposé qu’un faux témoin, par une déposition infidèle, commet plusieurs iniquités par un seul et même acte ; car il méprise son Créateur ; il trompe le juge ; lèse le prochain ; et finalement amasse pour l’enfer ; se rend à jamais infâme.

Interrogé sur le premier article : le lieu d’origine, sur le second et le troisième, il a, sous la foi du serment, déposé ce qui suit : La Jeannette dont il est ici question fut originaire de Domrémy ; elle a été baptisée dans l’église paroissiale de ce lieu, dédiée à saint Rémy. Son père se nommait Jacques d’Arc, sa mère Ysabellette, ménage de laboureurs, cohabitant en leur vivant à Domrémy. C’étaient, atteste le témoin pour l’avoir vu et l’avoir su, de bons et fidèles catholiques, de bons cultivateurs, de bon renom, de vie honnête dans leur condition ; le témoin a souvent traité avec eux. Lui qui dépose fut un des parrains de Jeannette ; ses marraines furent la femme d’Étienne le charron, avec Béatrix, veuve Estellin, l’une et l’autre domiciliées à Domrémy ; et aussi Jeannette, veuve de Thiesselin de Vitel, demeurant maintenant à Neufchâteau.

Interrogé sur le quatrième article : son éducation, il a répondu sous la 188foi du serment : Jeannette, dans ses premières années, fut, à son avis, bien et convenablement instruite dans la foi, et formée aux bonnes mœurs, si bien que quasi tous les habitants du dit village l’affectionnaient. Jeannette savait sa créance, Pater noster, Ave Maria, comme les savent les jeunes filles de sa condition.

Sur le cinquième article : sa conduite, le témoin a répondu : Jeannette était honnête dans sa conduite, comme il convient à jeune fille de pareille condition ; car ses parents n’étaient pas bien riches (quia sui parentes non erant multum divites) ; dans sa jeunesse, jusqu’à ce qu’elle quittât la maison de son père, elle allait à la charrue, quelquefois gardait le bétail dans les champs ; elle faisait les ouvrages des femmes, filait, et faisait les autres travaux auxquels elles se livrent.

Sur le sixième article : la fréquentation des églises, le témoin interrogé atteste sous la foi du serment, pour l’avoir vu : que Jeannette aimait à aller, et allait souvent à l’église ; ce qui la faisait moquer parfois par les autres jeunes filles388 ; elle se rendait aussi quelquefois à l’oratoire ou ermitage de Notre-Dame de Bermont, près de Domrémy ; elle y allait lorsque ses parents la croyaient aux champs, au labour, ou ailleurs. Lorsque, dans les champs, elle entendait sonner la messe, elle quittait le travail, allait au village et à l’église, et y entendait la messe. Le témoin l’affirme pour l’avoir vu.

Sur l’article VII : occupations, le témoin a déposé : Jeanne filait, allait à la charrue, gardait le bétail, ainsi qu’il l’a dit à l’article V.

Sur l’article VIII : confession, le témoin a vu Jeannette se confesser au temps pascal et aux autres fêtes de l’année ; il l’a vue se confesser à M. Guillaume Front, alors curé de la paroisse dédiée au Bienheureux Rémy, dans le village de Domrémy.

Sur l’article IX : ce que publie la renommée d’un arbre, etc., voici ce que le témoin a déposé sous la foi du serment : Cet arbre s’appelle l’abre des Dames ; il a ouï dire autrefois que des femmes, des dames sorcières appelées fées, allaient dans les temps anciens danser en chœur sous cet arbre ; mais, à ce que l’on assure, depuis qu’on récite l’Évangile de saint Jean, elles n’y vont plus. Dans les temps d’à présent, le dimanche où l’on chante à l’introït Lætare Jerusalem, dimanche appelé dans ces contrées le dimanche des Fontaines, les jeunes gens et les jeunes filles de Domrémy vont sous cet arbre, et aussi quelquefois durant le printemps et l’été, aux jours de fête. Ils y dansent, y font de petits repas, et, au retour, en s’ébattant, en chantant, ils viennent à la fontaine des 189Rains389 ; ils boivent de son eau, et tout en folâtrant cueillent des fleurs de-çà, de-là.

Jeanne la Pucelle s’y rendait quelquefois (aliquotiens) avec les autres jeunes filles et faisait comme elles. Jamais il n’a ouï dire que Jeannette soit allée seule à l’arbre, ou à la fontaine qui est plus rapprochée du village que l’arbre ; il n’a jamais ouï dire qu’elle s’y soit rendue autrement que pour se promener et se récréer, comme font les autres jeunes filles.

Article X : éloignement de la maison paternelle. Lorsque Jeannette quitta la maison de son père, elle alla deux ou trois fois à Vaucouleurs parler au bailli390. Le témoin a ouï dire que le seigneur Charles, alors duc de Lorraine, voulut la voir ; l’on racontait qu’il lui avait fait cadeau d’un cheval, d’un poil noir. Il ne sait pas déposer autre chose sur cet article, si ce n’est que, dans le mois de juillet, lorsque le bruit se répandit que le roi allait à Reims pour se faire sacrer, lui qui parle se rendit à Châlons ; il y trouva Jeanne ; elle lui donna un vêtement rouge qu’elle portait elle-même.

Article XI : enquête de Cauchon. Le témoin, requis de parler, a dit ne rien savoir sur ce point.

Article XII : fuite à Neufchâteau. Lorsque, par crainte des hommes d’armes, Jeanne se rendit à Neufchâteau, elle fut toujours en compagnie de son père et de sa mère qui séjournèrent dans cette ville durant quatre jours et revinrent ensuite à Domrémy. Le témoin le sait pour avoir été du nombre de ceux qui s’enfuirent à Neufchâteau, il vit alors Jeannette, son père et sa mère.

Il n’en sait pas davantage. Il est venu après citation. Ni l’amour, ni la haine, ni les prières, ni les promesses, ni la crainte n’ont dicté sa déposition et il lui a été enjoint, etc.391 (sic).

Telle est la première déposition.

III.
Déposition de l’octogénaire Béatrix
Particularités : incendie du village, Jeannette va entendre la messe à Greux. — Raison singulière pour laquelle, d’après l’octogénaire, les fées ont quitté l’arbre. — Les Frères Mineurs enquêteurs. — Jeanne ne fut jamais servante.

Béatrix, veuve d’Estellin, cultivateur à Domrémy, quatre-vingts ans.

Aux interrogations sur le premier, le deuxième et le troisième article, elle a, sous la foi de son serment, déposé ce qui suit : Jeannette est née à 190Domrémy des époux Jacques d’Arc et Isabellette. C’étaient des laboureurs, vraiment bons catholiques, probes, considérés vu leurs moyens, car ils n’étaient pas riches. Jeannette fut baptisée aux fonts de l’église du Bienheureux Rémy dans ce même village. Ses parrains furent Jean le Langart et Jean Rainguesson, tous deux décédés ; ses marraines, Jeannette, veuve de Thiesselin, Jeannette, femme Thévenin, le charron de Domrémy, et moi qui parle.

Interrogée sur les articles suivants, jusques et y compris l’article VIII, qui lui ont été exposés avec soin, elle a fait, sous la foi du serment, la déposition suivante : Jeannette fut bien suffisamment instruite dans la foi catholique, comme le sont les filles de son âge. Depuis son enfance jusqu’à son départ de la maison paternelle, ce fut une fille de bonnes mœurs, chaste, de vie irréprochable. Elle fréquentait dévotement les églises et les lieux de piété. Quand le village de Domrémy fut brûlé, Jeannette, les jours de fête, ne manquait pas d’aller entendre la messe à Greux. Elle aimait à se confesser aux jours convenables, et surtout à la fête de Pâques ou de la Résurrection de Notre-Seigneur. À mon avis, aucune fille n’était meilleure dans les deux villages. Elle s’occupait à divers travaux dans la maison de son père ; quelquefois elle filait le chanvre, la laine ; d’autres fois elle allait à la charrue et aux moissons, quand c’était le temps ; et encore, quand c’était le tour de son père, elle gardait le bétail et le troupeau du village.

Art. IX. — Cet arbre s’appelle l’abre (sic) des Dames ; moi qui parle, à la suite des châtelains et des châtelaines du village, j’ai été autrefois en promenade sous cet arbre, dont la beauté nous attirait. Il est près du grand chemin de Neufchâteau. Autrefois, j’ai ouï dire que, dans les temps anciens, les fées se donnaient rendez-vous sous cet arbre ; mais, ainsi que dit la déposante, elles ne s’y rendent plus à cause des péchés. Chaque année, continue-t-elle, les jeunes filles et les jeunes gens de Domrémy, au dimanche Lætare Jerusalem, appelé dimanche des Fontaines, et aussi durant le printemps, vont sous cet arbre ; Jeannette y allait avec ses compagnes ; là ils chantent et dansent, font de petits repas ; au retour ils s’arrêtent à la fontaine des Rains, et boivent de son eau. Lorsque la veille de l’Ascension, l’on porte les croix à travers les champs, le curé va sous cet arbre, il y chante l’Évangile ; il va aussi à la fontaine des Rains, et aux autres fontaines, et y chante l’Évangile. C’est ce que j’ai vu.

Une remarque sur cette particularité que les péchés ont fait fuir les fées. Béatrix est la seule qui donne semblable explication reproduite à l’envi par les historiens, comme si c’était la croyance de tout le village. Le greffier au contraire exprime formellement qu’elle est propre à la vieille octogénaire ; il écrit, ut dixit, et à travers ce : comme elle dit, il n’est personne 191qui ne lise le sourire qui effleure les lèvres du tabellion. Il ne consigne la réflexion que comme une preuve de sa fidélité à tout écrire. De quels péchés veut parler la vieille femme ? Le texte porte : propter eorum peccata, ce seraient donc les péchés des habitants qu’il faudrait entendre, et non les péchés des fées. Dans aucune autre déposition, l’on ne trouve trace de cette burlesque imagination, que l’histoire vraie doit laisser à la vieille femme, si elle croit devoir la mentionner.

Entendons la suite de la déposition :

Art. X. — Jeannette, en quittant la maison de son père, se rendit à Vaucouleurs ; je n’ai pas d’autre chose à dire sur cet article.

Art. XI. — J’ai ouï dire que des Frères Mineurs vinrent à Domrémy pour faire des informations, c’était ce que l’on disait ; mais ils ne s’adressèrent pas à moi, et je n’en sais pas autre chose.

Art. XII. — Quand Jeanne fut à Neufchâteau, tous les habitants du village s’y étaient enfuis en même temps qu’elle. J’atteste pour l’avoir vu que, durant son séjour et lorsqu’elle en revint, elle fut toujours en compagnie de son père et de sa mère. Jusqu’à son départ pour la France, elle n’a été en service chez personne ; elle n’a été que chez son père392.

III. (suite)
Déposition de la femme Thévenin
Particularité : les aumônes de Jeannette.

Jeannette, femme de Thévenin le charron, soixante-dix ans.

Sur les articles I-II-III, elle a dit savoir ce qui suit, et en déposer sous la foi du serment : Jeannette fut originaire de Domrémy ; elle eut pour père et mère les époux Jacques d’Arc et Isabellette. C’étaient de bons catholiques, jouissant d’une bonne réputation, des gens de bien selon leur condition, comme peuvent l’être d’honnêtes laboureurs. Jeannette fut baptisée aux fonts baptismaux du village ; elle eut pour parrains Jean Barre, de Neufchâteau, et Jean Morel, de Greux ; pour marraines, Jeannette, veuve Thiesselin, et moi qui dépose.

Art. IV-VIII. — J’ai toujours vu dans Jeannette une fille bonne, simple, craignant Dieu ; elle était suffisamment instruite dans les mystères de la foi, pour une fille de sa condition. Ses manières étaient bonnes, simples et douces ; son amour de Dieu lui faisait pratiquer de fréquentes aumônes, et la conduisait souvent en dévotion à l’église ; je pense qu’elle se confessait puisqu’elle était bonne ; dans la maison de son père elle filait le chanvre et la laine, et quand c’était le tour de sa famille, elle gardait le bétail à la place de son père.

Art. IX. — L’arbre dont il est question s’appelle l’abre des Dames. J’ai oui dire qu’autrefois les châtelaines de Domrémy allaient en se promenant sous cet arbre. Il me semble que la dame Catherine de La Roche, 192femme de Jean de Bourlémont, châtelaine du village, s’y rendait ainsi avec ses demoiselles. Les jeunes filles et les jeunes garçons de Domrémy (juvenes pueri) se rassemblent sous cet arbre à la saison du printemps et au dimanche dit des Fontaines. Là ils chantent, font des rondes, ils portent du pain, le mangent, vont à la fontaine des Rains et y boivent. Dans ces circonstances, Jeannette y allait avec ses compagnes ; jamais je n’ai vu, jamais je n’ai ouï dire qu’elle y soit allée pour autre cause.

Art. X. — Je ne sais rien ; j’ai seulement ouï dire qu’un de ses oncles la conduisit à Vaucouleurs.

Art. XI. — Je ne sais rien de l’enquête.

Art. XII. — J’atteste, pour l’avoir vu, qu’à Neufchâteau elle fut toujours en compagnie de son père393.

III. (suite)
Belle déposition de Jeannette Thiesselin
Les parents très honnêtes, mais pauvres. — Beau portrait de la jeune fille. — Sa dévotion à Bermont. — Pas danseuse. — Son mot. — L’arbre lieu de rendez-vous du seigneur Garnier et de dame Fée. — Lieu de promenade des seigneurs de Domrémy. — Jamais Jeanne ne fut diffamée à raison de cet arbre.

Jeannette, veuve de Thiesselin, en son vivant clerc à Domrémy, domiciliée à Neufchâteau, soixante ans.

Art. I-III. — J’atteste sous la foi de mon serment que Jeannette, dite la Pucelle, fut originaire de Domrémy. Son père fut Jacques d’Arc et sa mère Isabellette. C’étaient des époux probes, catholiques, d’une bonne réputation, menant la vie de laboureurs, honnêtement dans leur pauvreté ; car ils n’étaient pas fort riches (honeste secundum eorum paupertatem, quia non erant multum divites). Jeannette fut baptisée aux fonts de la paroisse de Domrémy, au village de ce nom ; je fus, moi qui parle, sa marraine ; elle portait mon nom ; elle avait encore pour marraine Jeanne, femme de Thévenin le charron, de Domrémy.

Art. IV-VIII. — J’ai vu Jeannette dans ses premières années et tant qu’elle a vécu à Domrémy. J’atteste, sous la foi du serment, que c’était une fille bonne, menant une vie vertueuse et sainte, en personne sage et prudente. Elle aimait à aller à l’église, craignait Dieu. Elle allait quelquefois à Notre-Dame de Bermont avec d’autres jeunes filles, prier la Bienheureuse Vierge ; j’y suis allée avec elle. Elle s’occupait volontiers des besognes de la maison, filait et faisait ce que demande le ménage, et souvent, quand le cas se présentait, que le tour de son père arrivait, elle gardait le bétail. Ses confessions étaient fréquentes ; ce que je dis pour l’avoir vue se confesser souvent à M. Guillaume Front, alors curé de la paroisse. Jeanne ne jurait pas ; son mot était sans faute ; elle n’était pas danseuse ; mais parfois, lorsque les autres jeunes filles chantaient ou dansaient, elle allait à l’église.

Art. IX. — J’atteste, sous la foi du serment, que l’arbre dont il est question s’appelle l’abre des Dames. C’est, à ce qu’on rapporte parce que, 193dans les temps anciens, un seigneur du nom de sire Pierre Garnier, un chevalier, seigneur de Bourlémont, avait sous cet arbre des rendez-vous et des entretiens avec une dame qui s’appelait Fée. Je l’ai entendu lire dans un roman. Les seigneurs de Domrémy et leurs dames, telles que la dame Béatrix, femme du seigneur Pierre de Bolémont (sic), leurs demoiselles, le seigneur Pierre lui-même, allaient, à ce qu’on dit, en promenade vers cet arbre. Les petites filles et les jeunes garçons (juvenes pueri) de Domrémy, vont chaque année s’y divertir, au dimanche Lætare, dit des Fontaines ; ils y mangent, y dansent et vont boire à la la fontaine des Rains ; je ne me rappelle pas si Jeanne a jamais été vue seule sous cet arbre ; je n’ai jamais ouï dire qu’on ait, à cette occasion, mal parlé sur le compte de Jeannette.

Je ne sais rien sur son départ, ni sur l’enquête, et je ne pourrais parler de la fuite à Neufchâteau que d’après des ouï dire394.

IV.
Déposition de Gérardin
Beau portrait de Jeanne ; très dévote. — La beauté de l’arbre des Dames. — Lieu de divertissement. — Particularité sur le départ. — Mot de Jeanne à Châlons. — S’ennuyait à Neufchâteau.

Gérardin, d’Épinal, domicilié à Domrémy, soixante ans.

Je dépose, sous la foi de mon serment, que Jeannette naquit à Domrémy ; les auteurs de ses jours furent les époux Jacques d’Arc et Isabellette. C’étaient, je le dis pour l’avoir vu, des personnes d’une réputation intacte, bons catholiques, gens de bien, de bon renom. J’ai ouï dire que Jean Morel, de Greux, fut le parrain de Jeannette, et Jeannette Roze sa marraine.

Art. IV-VIII. — Voici ce que j’atteste par serment. Depuis l’âge de dix-huit ans, j’habite Domrémy ; j’ai vu, j’ai connu Jeanne comme une fille pudique (verecundam), simple et dévote. Elle aimait à fréquenter l’église et les lieux de dévotion ; elle travaillait, filait, sarclait, et faisait les autres ouvrages de la maison. Je crois quelle aimait à se confesser, car elle était fort dévote (quia devota multum erat).

Art. IX. — Voici encore ce dont je puis témoigner, sous la foi du serment. Cet arbre s’appelle l’abre des Dames ; j’ai vu les châtelains et les châtelaines de Domrémy, une fois ou deux fois au printemps, munis de pain et de vin, aller manger sous cet arbre ; c’est qu’alors il a la beauté des lis ; ses rameaux s’étendent au loin, ses feuilles et ses branches tombent jusqu’à terre. Les filles et les jeunes gens du village, ont coutume, le dimanche des Fontaines, d’aller vers cet arbre ; leurs mères leur font des 194pains, et petits garçons et petites filles (pueri et puellæ), vont faire leurs fontaines sous son ombre, ils y chantent, ils y dansent, ils reviennent ensuite à la fontaine des Rains, et mangent leur pain en se désaltérant à ses eaux. C’est ce dont j’ai été témoin.

Art. X. — Pour ce qui est du départ, je ne sais qu’une chose : quand Jeanne voulut s’éloigner, elle me dit : Compère, si vous n’étiez pas Bourguignon, je vous dirais certaines choses. Je pensai qu’elle voulait parler de quelque jeune homme à épouser. Je la vis à Châlons avec quatre habitants du village ; elle me dit ne redouter que la trahison.

Art. XI. — Je ne sais rien sur cette enquête.

Art. XII. — Dans le temps dont il est question dans l’article, Jeanne fut à Neufchâteau, mais peu de temps. Je crois me rappeler qu’elle était avec son frère Jean d’Arc, maintenant prévôt de Vaucouleurs ; elle gardait les bêtes de son père, et rentra à la maison, parce que, disait-elle, il lui était pénible de rester à Neufchâteau395.

IV. (suite)
Intéressante déposition d’Isabellette Gérardin
Beau portrait de Jeannette : piété ; Bermont ; recueillait les pauvres, voulait leur céder son lit ; ne dansait pas ; très critiquée comme trop dévote. — Son amour du travail. — L’arbre aux Loges des Dames. — Lieu de promenade des seigneurs. — Jeanne ne s’y rendait que pour ne pas se singulariser. — Prétexte mis en avant pour la sortie de Domrémy. — Jeannette n’aimait pas le séjour de Neufchâteau.

Isabellette, femme de Gérardin d’Épinal, cinquante ans, et plus.

Art. I-III. — Jeanne est née aux lieu et paroisse de Domrémy : elle eut pour père et pour mère les époux Jacques d’Arc et Isabellette. C’était un ménage de bons cultivateurs, vrais catholiques et de bon renom. On disait communément que Jeannette eut pour parrain Jean Morel, de Greux, et pour marraines Jeannette Roze et Jeannette de Vittel.

Art. IV-VIII. — J’affirme, sous la foi de mon serment, avoir, dès mes jeunes années, connu le père et la mère de Jeannette, et Jeannette elle-même encore enfant, tant qu’elle resta avec son père et sa mère. Jeannette était bien imbue dans la foi catholique et les bonnes mœurs. Simple, bonne, pudique, dévote, craignant Dieu, telle je l’ai vue. Elle aimait l’église et on l’y trouvait souvent ; quelquefois elle allait à l’église de la Bienheureuse Vierge de Bermont. Elle aimait à faire des aumônes ; elle recueillait les pauvres pour la nuit ; elle voulait coucher dans le four396, et céder son lit aux mendiants. On ne la voyait pas dans les chemins, mais elle se tenait en prières dans l’église ; comme elle ne dansait pas, elle était souvent critiquée par les autres jeunes filles et d’autres personnes. Elle aimait le travail, filait, remuait la terre avec son père, faisait ce qu’il y a à faire dans le ménage, et quelquefois gardait les bêtes. Elle aimait aussi à se confesser et le faisait souvent, ainsi que je l’ai vu, car Jeannette la Pucelle était ma commère, ayant tenu sur les fonts baptismaux Nicolas, un de mes fils. J’allais souvent avec elle, je la voyais se rendre à l’église et se confesser à M. Guillaume, alors notre curé.

195Art. IX. — J’atteste, sous la foi de mon serment, avoir toujours entendu appeler l’arbre en question : aux loges des Dames397. Lorsque la maison forte de Domrémy était en bon état, les seigneurs de Domrémy et leurs dames allaient par passe-temps sous cet arbre, soit le dimanche Lætare Jerusalem dit des Fontaines, soit quelquefois durant l’été. Ils y conduisaient les petits garçons et les petites filles. Je le sais pour y avoir été au temps d’autrefois, avec le sire Pierre de Boullemont, seigneur du village, avec sa dame, qui était de France, et plusieurs fois avec les petites filles de l’endroit (cum puellis), tant à la saison du printemps qu’au susdit dimanche des Fontaines. Les petits garçons et les petites filles (puellæ et juvenes pueri) de Domrémy sont dans l’usage, le dimanche des Fontaines, d’aller s’amuser et courir auprès de cet arbre. Ils portent des gâteaux ; Jeanne s’y rendait avec eux le dimanche désigné, pour promener et s’amuser ; elle portait son gâteau ; on venait ensuite boire à la fontaine des Rains. Jeanne faisait cela pour se conformer à l’usage ; il est tel encore, l’on se munit encore de petits pains, et l’on vient jouer et s’ébattre en ce lieu.

Art. X. — Pour ce qui est du départ, ce fut Durand Laxart qui conduisit Jeanne à sire Robert de Baudricourt. J’ai entendu affirmer que c’était elle qui lui avait proposé de la demander à son père, afin de venir assister sa femme qui relevait de couches, mais que c’était, en réalité, dans le but de se faire conduire à sire Robert.

Art. XI. — Je ne sais absolument rien de l’enquête sur laquelle je suis interrogée.

Art. XII. — Jeanne fut à Neufchâteau avec son père, sa mère, ses frères et ses sœurs (sororibus398) qui conduisirent leurs bêtes dans cette ville, par crainte des hommes d’armes ; mais elle resta peu à Neufchâteau ; elle revint au village de Domrémy avec son père, ainsi que je l’ai vu. Elle ne voulait pas rester à Neufchâteau et disait préférer habiter Domrémy399.

Les dépositions des époux Gérardin, et surtout celles de la femme, doivent être particulièrement étudiées. L’intimité d’Isabellette avec Jeannette donne un prix particulier à son témoignage.

196Chapitre III
Jeannette d’après les anciens du village

  • I.
  • Les anciens de Domrémy.
  • II.
  • Déposition du nonagénaire Lacloppe
  • Particularité : Il n’a jamais ouï dire que les fées se rendissent encore à l’arbre des Dames.
  • Le bruit de l’arrivée des hommes d’armes a fait déserter Domrémy.
  • II. (suite)
  • Déposition de Thévenin Rien de particulier.
  • II. (suite)
  • Déposition de Perrin le Drapier
  • Beau portrait de Jeanne ; lui reprochait sa négligence à sonner les complies, et lui promettait des présents en laine s’il était plus fidèle.
  • Pèlerinage à Bermont.
  • La famille du seigneur à l’arbre.
  • Départ de Domrémy.
  • II. (suite)
  • Déposition de Jacquier
  • Jeanne allait filer dans sa maison avec une de ses filles ; à Neufchâteau Jeanne gardait dans les champs le bétail de son père.
  • II. (suite)
  • Déposition de Jean, dit Moën
  • Voisin de la famille d’Arc.
  • Piété de Jeanne.
  • L’arbre des Dames est sous le bois, près du grand chemin.

I.
Les anciens de Domrémy

Les six témoins qui viennent d’être entendus étaient unis à Jeanne par des liens de parenté spirituelle ; ils sont, d’ailleurs, à une exception près, très notablement plus âgés qu’elle. En voici cinq autres qui, avec les précédents, représentent la génération qui a longuement devancé Jeanne dans la vie. Le nonagénaire Bertrand Lacloppe avait quarante-cinq ans lors de la naissance de la fille de Jacques d’Arc ; Thévenin le charron, le mari d’une des marraines de Jeanne, dont le témoignage a été rapporté, avait vingt-cinq ans ; Perrin le Drapier, le sonneur de Domrémy, un des témoins de valeur, en avait quinze ; quinze aussi Jacquier, de Saint-Amance ; onze Jean, dit Moën.

II.
Déposition du nonagénaire Lacloppe
Particularité : Il n’a jamais ouï dire que les fées se rendissent encore à l’arbre des Dames. — Le bruit de l’arrivée des hommes d’armes a fait déserter Domrémy.

Bertrand Lacloppe, de Domrémy, couvreur, quatre-vingt-dix ans.

Art. I-III. — J’atteste, sous la foi de mon serment, que Jeannette la Pucelle fut fille de Jacques d’Arc, laboureur, et d’Isabelle, sa femme, de 197Domrémy, gens probes et catholiques. Elle fut, à ce que je crois, baptisée aux fonts de Saint-Rémy, du village de même nom. D’après ce qui se dit dans le public, Béatrix, veuve Estellin, et Jeanne, femme de Thévenin, furent ses marraines.

Art. III-VIII. — J’affirme, en me rapportant à mon serment, que Jeanne la Pucelle était bien imbue ; simple, douce, elle fréquentait volontiers les églises, spécialement l’église du village, ainsi que je l’ai vu de mes yeux. Elle faisait les travaux d’un intérieur de maison, filait, allait quelquefois avec son père à la charrue, et, quand c’était le tour de sa famille, il lui arrivait quelquefois de garder le bétail. Elle avait la réputation d’aimer à se confesser.

Art. IX. — L’arbre dont il est question est de ceux qu’on appelle hêtre, il se recourbe en sorte de voûte, et porte le nom d’abre des Dames. Dans les temps anciens on disait que les fées s’y rendaient ; je ne les y ai jamais vues, et de mon temps je n’ai pas entendu dire qu’elles s’y rendissent encore. Parfois, au printemps et au dimanche des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes garçons, et Jeannette était, je crois, parmi elles, allaient à l’arbre et à la fontaine qui en est près, se divertir et danser ; ils ont continué d’aller y faire des goûters. Je n’entendis jamais dire que Jeanne ait été vue seule en cet endroit ; mais seulement avec les jeunes filles dont je viens de parler.

Art. X. — Quant au départ de Jeannette la Pucelle, un homme de Burey-le-Petit vint la chercher à Domrémy et la conduisit à Vaucouleurs parler au bailli ; j’ai ouï dire que le bailli la fit conduire au roi.

Art. XI. — Pour l’enquête, j’affirme, sous la foi de mon serment, n’en rien savoir.

Art. XII. — Le bruit s’étant répandu que des hommes armés venaient envahir Domrémy, tous les habitants du village prirent le chemin de Neufchâteau ; Jeanne la Pucelle suivit son père et sa mère et s’enfuit avec eux. Elle resta avec eux à Neufchâteau pendant à peu près quatre jours400.

II. (suite)
Déposition de Thévenin
Rien de particulier.

Thévenin le charron, originaire de Chermisey, domicilié à Domrémy, soixante-dix ans.

Art. I-III. — Jeannette la Pucelle naquit à Domrémy, et, à ce qu’on assure, fut baptisée aux fonts baptismaux de la paroisse. Son père fut Jacques d’Arc et sa mère Isabellette. C’étaient des époux vivant dans la probité selon leur condition de laboureurs ; Jeanne, ma femme, était marraine de la jeune fille, elle l’avait tenue sur les fonts baptismaux avant notre mariage.

198Art. IV-VIII. — Jeanne la Pucelle était une fille vertueuse ; elle aimait l’église, servait Dieu, et à Pâques se confessait volontiers ; ses occupations étaient de filer la quenouille, et de s’acquitter de ce qu’il y a à faire dans un ménage. Quelquefois, lorsque venait le tour de sa maison, elle gardait les bêtes. J’ai toujours regardé Jeannette comme bonne ; telle je l’ai vue et je n’ai jamais ouï prétendre le contraire.

Art. IX. — J’ai ouï dire que dans les anciens temps les châtelains et châtelaines de Domrémy, tels que Pierre de Boulemont, sa dame, ses serviteurs et ses demoiselles, allaient promener sous cet arbre ; encore maintenant les jeunes filles et les jeunes garçons du village s’y rendent au dimanche des Fontaines et durant le printemps ; ils portent des petits pains, s’amusent, goûtent, forment des rondes et des danses. Jeanne y allait avec les autres. Jamais je n’ai ouï dire que Jeanne y soit allée seule, ni pour d’autre motif, ni autrement qu’avec ses compagnes401.

Je ne sais rien sur les autres questions.

II. (suite)
Déposition de Perrin le Drapier
Beau portrait de Jeanne ; lui reprochait sa négligence à sonner les complies, et lui promettait des présents en laine s’il était plus fidèle. — Pèlerinage à Bermont. — La famille du seigneur à l’arbre. — Départ de Domrémy.

Perrin le Drapier, soixante ans.

Art. I-III. — Je puis affirmer, sous la foi du serment, que Jeanne la Pucelle naquit à Domrémy, de Jacques d’Arc et d’Isabellette, sa femme, famille de laboureurs. Je les connus toujours probes, bons catholiques, et de bon renom. Jeanne fut baptisée dans l’église paroissiale du village qui est sous le patronage du Bienheureux Rémy. Je ne connais pas ses parrains et ses marraines ; mais dans le village il y a encore deux femmes qui passent pour ses marraines ; l’une est Jeannette, femme de Thévenin le charron, dudit village, l’autre Jeanne, veuve de Thiesselin de Vittel, demeurant maintenant à Neufchâteau.

Art. IV-VIII. — Je ne crains pas d’affirmer, en le couvrant de l’autorité de mon serment, que Jeannette la Pucelle, depuis ses jeunes années et depuis l’âge de raison jusqu’à son départ de la maison paternelle, fut, et a été, une fille bonne, chaste, simple, pudique (verecunda), ne jurant ni Dieu ni ses saints, craignant Dieu. Elle allait souvent à l’église, se confessait souvent. Je suis en état de bien le savoir. J’étais alors attaché au service de l’église de Domrémy ; je voyais Jeanne y venir souvent tant aux messes qu’aux complies : si je négligeais de sonner les complies, Jeanne me reprenait et me le reprochait et me disait que ce n’était pas bien fait. Elle m’avait promis des cadeaux de laine pour me rendre plus diligent à sonner les complies. Souvent, Jeanne, en compagnie d’une sœur à elle et d’autres personnes, allait à une église et ermitage, dit de Bermont, fondé en l’honneur de la Bienheureuse Vierge Marie. Elle faisait beaucoup 199d’aumônes, aimait le travail, se plaisait à filer et à faire les autres ouvrages du ménage ; quelquefois elle allait à la charrue, et quand le tour venait, gardait le bétail.

Art. IX. — L’arbre dont il s’agit est appelé le plus souvent abre des Dames. J’ai vu dans le village une dame, l’épouse du seigneur Pierre de Bollemont, en compagnie de la mère du même seigneur Pierre, aller en promenade vers cet arbre. Elles conduisaient leurs demoiselles, et étaient suivies de quelques jeunes filles du village, portant du pain, du vin et des œufs. Au printemps, et le dimanche Lætare Jerusalem, dit des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes garçons ont coutume d’aller vers cet arbre et vers les fontaines ; ils sont munis de gâteaux qu’ils mangent sous l’arbre ; ils courent, chantent, dansent. Jeanne, dans ses jeunes années, allait quelquefois avec les jeunes filles de son âge se promener et danser avec elles, tant auprès de l’arbre qu’à la fontaine des Rains.

Art. X. — Pour ce qui est du départ, je puis affirmer, sous la foi de mon serment, que lorsque Jeanne eut arrêté de s’éloigner de son père, elle alla avec un nommé Durand Laxart, son oncle, à Vaucouleurs, parler à Robert de Baudricourt qui commandait alors dans cette ville.

Art. XI. — Je crois que des informations furent faites, mais je ne saurais me rappeler si je les vis faire, ou non.

Art. XII. — Lorsque, par crainte des hommes d’armes, les habitants de Domrémy s’enfuirent à Neufchâteau, Jeanne la Pucelle suivit son père et sa mère qui firent comme les autres ; ils emmenèrent leur bétail ; trois ou quatre jours après Jeanne revint au village avec son père402.

II. (suite)
Déposition de Jacquier
Jeanne allait filer dans sa maison avec une de ses filles ; à Neufchâteau Jeanne gardait dans les champs le bétail de son père.

Jacquier, originaire de Saint-Amant, cultivateur à Domrémy, soixante ans.

Jeannette la Pucelle naquit à Domrémy, de Jacques d’Arc et d’Isabellette ; c’étaient des époux vraiment catholiques, des laboureurs de bon renom ; tels je les ai vus et connus. J’ai ouï dire que Jeanne fut baptisée aux fonts baptismaux du Bienheureux Rémy dans ce village, et que son parrain fut Jean Morel, de Greux, sa marraine Jeannette de Roye.

Art. IV-VIII. — Jeannette était une fille bonne, craignant Dieu, aimant à aller à l’église. Ses occupations journalières étaient les travaux du ménage. Je l’ai vue, à la veillée, filer dans ma maison avec une de mes filles ; je n’aperçus jamais rien de mal en elle. Elle gardait le bétail lorsque besoin était ; à Pâques elle ne se faisait pas prier pour se confesser.

Art. IX. — Les seigneurs séculiers de Domrémy avec leurs dames faisaient 200de l’arbre en question le but ordinaire de leurs promenades ; même de nos jours les jeunes filles et les garçons s’y rendent durant le printemps et l’été, et au jour des Fontaines ; ils portent des gâteaux pour y prendre un goûter et s’amuser à l’aise ; dans ses jeunes années Jeanne la Pucelle, aux jours susdits, y allait avec ses compagnes pour se récréer.

Art. X-XI. — Je ne sais rien sur ces articles.

Art. XII. — Dans la fuite dont il est question, causée par crainte des hommes d’armes, j’ai vu Jeannette à Neufchâteau conduisant dans les champs les bêtes de son père et de sa mère, réfugiés dans cette ville403.

II. (suite)
Déposition de Jean, dit Moën
Voisin de la famille d’Arc. — Piété de Jeanne. — L’arbre des Dames est sous le bois, près du grand chemin.

Jean, dit Moën, natif de Domrémy, fixé à Coussey, cinquante-six ans.

Sous la foi de mon serment, j’atteste, a-t-il dit, que Jeannette surnommée la Pucelle naquit à Domrémy des époux Jacques d’Arc et Isabellette ; elle fut baptisée au baptistère du Bienheureux Rémy, dans le même village.

Son père et sa mère étaient de bons catholiques, avaient bonne réputation, et vivaient honnêtement dans leur condition de laboureurs. Je sais ce que j’affirme pour avoir été leur voisin.

Art. IV-VIII. — J’ai vu Jeannette dans sa jeunesse, dans son enfance, jusqu’à son départ de la maison paternelle ; elle fut, elle était, une bonne et chaste fille ; elle craignait Dieu, allait volontiers à l’église ; elle aimait le travail, filait, faisait tous les services dans la maison de son père ; quelquefois elle gardait le bétail. Je crois qu’elle se confessait souvent dans l’année à partir de l’âge de raison.

Art. IX. — L’arbre dont il est question est sous le bois, près du grand chemin de Neufchâteau ; les enfants et les petites filles (pueri et puellæ) de Domrémy, le dimanche des Fontaines, sont dans l’usage d’aller sous cet arbre, d’y prendre un repas ; en s’amusant ils vont boire aux fontaines qui ne sont pas loin de l’arbre. Je ne sais rien sur les autres articles404.

201Chapitre IV

  • I.
  • Observations sur cette classe de témoins, spécialement Jean Colin, Jean Watterin et Michel Lebuin.
  • II.
  • Déposition de Mengette, amie de Jeannette
  • Bonté de Jeanne ; ses compagnes lui reprochaient d’être trop dévote ; son amour du travail et son activité.
  • Départ de Domrémy, adieux.
  • II. (suite)
  • Déposition d’Hauviette
  • Combien elle aimait Jeannette.
  • On blâmait Jeannette d’être trop dévote, même le curé.
  • Chagrin du témoin au départ de Jeanne.
  • III.
  • Déposition de Colin
  • Beau témoignage rendu à l’honnêteté de la famille ; au caractère et à la piété de Jeanne ; presque chaque samedi elle allait à Bermont, moquée pour sa piété.
  • Amie du travail.
  • Au jugement du curé, la meilleure fille qu’il eût vue.
  • Détails sur les divertissements auprès de l’arbre des Dames ; sur le stratagème employé pour quitter la maison paternelle.
  • III. (suite)
  • Déposition de Jean Watterin
  • A travaillé avec Jeannette ; elle se retirait pour prier ; allait à Bermont ; amie du travail.
  • Confidence à Jean Watterin sur sa mission.
  • III. (suite)
  • Déposition de Michel Lebuin
  • A accompagné Jeanne à Bermont où elle se rendait presque chaque samedi.
  • Elle donnait en aumônes tout ce qu’elle avait.
  • Son amour du travail, du sacrement de pénitence.
  • Toute bonne.
  • L’enquête ; qui la fit ? son caractère.
  • IV.
  • Déposition de Simonin Musnier
  • Voisin de Jeanne, a été témoin de sa piété et l’objet de sa charité.
  • Laborieuse ; ses pratiques de dévotion.
  • Aucun signe de superstition à l’arbre des Dames.
  • IV. (suite)
  • Déposition de Jean Jacquard
  • A vu Jeanne de fort près.
  • Portrait, sa dévotion au sanctuaire de Bermont, au tribunal de la Pénitence.
  • Son excellente réputation.
  • Détails sur l’enquête.
  • IV. (suite)
  • Déposition de Gérard Guillemette
  • A bien connu Jeannette.
  • Souvenir qu’il en a gardé.
  • Mot dit au départ.
  • Détails sur le séjour à Neufchâteau.
  • V.
  • Réflexions sur ces dix-neuf dispositions

I.
Observations sur cette classe de témoins, spécialement Jean Colin, Jean Watterin et Michel Lebuin.

Les onze témoins qui viennent d’être entendus, notablement plus âgés que la Pucelle, ont dû l’observer à raison de leurs liens de spirituelle parenté, de leurs emplois, de leur voisinage ; voici ceux et celles qui ont été mêlés à ses travaux, à ses jeux, qui l’ont vue dans le laisser-aller qui règne entre enfants et adolescents du même âge.

Ce sont deux amies d’enfance, Mengette et Hauviette qui, dans l’âge 202mûr, mariées, viennent faire part des souvenirs que leur a laissés cette liaison du jeune âge.

Parmi les six jeunes gens, Jean Colin, d’après certains érudits modernes, aurait été, par suite d’une union qui dura peu, le beau-frère de Jeanne, il aurait épousé Catherine, sa sœur aînée, morte avant les lettres d’anoblissement données en décembre 1429 ; car elle n’y est pas nommée. Jean Watterin a travaillé dans la maison de Jacques d’Arc. Ne serait-ce pas le jeune homme qui se prêta au stratagème de la famille pour arrêter Jeanne, et la fit citer devant l’officialité de Toul, afin de la contraindre à tenir de prétendues fiançailles ? La confidence qu’il nous dira avoir reçue de Jeanne n’était-elle pas arrachée par les obsessions dont il a dû la poursuivre ?

Michel Lebuin qui, quelquefois, prenait part au pèlerinage de Jeanne à Bermont, en reçut une aussi du même genre, la veille de la Saint-Jean 1428. L’on peut se demander si c’était pour le motif qui, d’après l’hypothèse qui vient d’être émise, en aurait fait gratifier Jean Waterin. Il ne serait pas impossible que la famille ait choisi d’abord Michel Lebuin pour futur gendre, et se soit rabattue, après désistement, sur Jean Watterin, qui aura poursuivi son rôle jusque devant l’autorité ecclésiastique.

II.
Déposition de Mengette, amie de Jeannette
Bonté de Jeanne ; ses compagnes lui reprochaient d’être trop dévote ; son amour du travail et son activité. — Départ de Domrémy, adieux.

Mengette, femme de Jean Joyart, laboureur, de Domrémy, quarante-six ans.

Art. I-III. — Jeanne était appelée la Pucelle (quæ vocabatur la Pucelle) ; elle naquit à Domrémy, dans la paroisse du Bienheureux Rémy. Son père Jacques d’Arc et sa mère Isabellette étaient des époux bons chrétiens, de vrais catholiques, jouissant d’une bonne réputation ; je les estimais tels, et tels je les ai entendus réputer. Jeannette avait ses parrains et ses marraines. Jean Morel, de Greux, passait pour son parrain ; Jeannette, femme de Thévenin de Domrémy, et Édite, veuve de Jean Barre, domicilié à Frébécourt, étaient ses marraines.

Art. IV-VIII. — J’atteste ce qui suit, sous la foi de mon serment : La maison de mon père touchant presque à la maison du père de Jeannette, je connaissais très bien Jeannette la Pucelle ; nous filions souvent ensemble ; et de jour et de nuit faisions ensemble les travaux de la maison ; elle était bien établie dans la foi chrétienne, et, à mon avis, bien affermie dans les bonnes mœurs ; elle faisait des aumônes des biens de son père ; elle était si bonne, simple et dévote que, moi qui vous parle, et les autres jeunes filles, nous lui disions qu’elle avait trop de dévotion ; elle aimait 203le travail, et se livrait à bien des occupations ; ainsi elle filait, s’adonnait aux divers soins du ménage ; elle allait aux moissons ; et, quand il en était besoin, tout en filant, elle gardait le bétail lorsque c’était le tour des siens. Elle aimait la confession et je l’ai vue bien des fois à genoux devant le curé de la paroisse.

Art. IX. — Sous la foi de mon serment, j’atteste que cet arbre s’appelle aux loges des Dames. Cet arbre est vieux, je n’ai jamais entendu dire qu’il ne fût pas là où il est encore. Chaque année au printemps, mais surtout le dimanche Lætare Jérusalem, dit des Fontaines, tous les enfants, filles et garçons (omnes puellæ et pueri), munis de petits pains, sont dans l’usage d’aller à cet arbre et d’y manger. J’y ai été plusieurs fois avec Jeanne, le susdit dimanche ; nous y mangions, et ensuite nous venions boire à la fontaine des Rains : quelquefois nous étendions une nappe sous l’arbre, et faisions ensemble notre repas ; nous jouions ensuite et faisions des rondes, comme cela se fait encore.

Art. X. — Pour ce qui est de son départ, lorsque Jeannette voulut aller à Vaucouleurs, elle fit venir Durand Laxart, ainsi qu’on le dit. Il devait demander à son père et à sa mère de la laisser venir dans sa maison à lui, Durand Laxart, à Burey-le-Petit où il reste, afin de rendre service à sa femme. En partant elle me dit adieu ; elle s’éloigna et me recommanda à Dieu, et elle alla à Vaucouleurs.

Art. XI. — Je ne sais rien de l’enquête en question.

Art. XII. — Pour ce qui est de Neufchâteau ; au temps dont on parle, tous les habitants du village s’enfuirent vers cette ville et y conduisirent leurs animaux ; Jeanne s’enfuit avec son père et sa mère ; elle fut toujours en leur compagnie, et en revint de même ; je l’atteste pour l’avoir vu405.

II. (suite)
Déposition d’Hauviette
Combien elle aimait Jeannette. — On blâmait Jeannette d’être trop dévote, même le curé. — Chagrin du témoin au départ de Jeanne.

Hauviette, femme de Gérard de Syonne, laboureur, domicilié à Domrémy, quarante-cinq ans.

Art. I-III. — Dès mes jeunes années, j’ai connu Jeanne surnommée la Pucelle ; elle fut originaire de Domrémy, des époux Jacques d’Arc et Isabellette. C’étaient de probes laboureurs, vrais catholiques, d’une bonne réputation. Je le sais bien, moi qui souvent ai passé mes journées avec Jeanne, et l’affectionnais au point d’aller coucher avec elle dans la maison de son père. Je ne me rappelle pas de ses parrains et de ses marraines, et ne les connais que par ouï dire ; car Jeanne était plus ancienne que moi, à ce qu’on disait, de trois ou quatre ans406.

204Art. IV-VIII. — C’est bien sous la foi de mon serment que je puis attester que Jeanne était une fille bonne, simple et douce. Elle se plaisait à l’église et aux lieux de piété, et y allait beaucoup ; souvent on la faisait rougir, parce que les gens lui reprochaient d’avoir trop de dévotion à aller à l’église ; car j’ai ouï dire au curé d’alors qu’elle se confessait trop souvent407. Les occupations de Jeanne étaient celles des autres jeunes filles ; elle faisait les travaux de la maison et filait ; je l’ai vue de temps en temps garder les bêtes de son père (porcs, volailles, etc.).

Art. IX. — L’arbre s’appelle l’abre des Dames ; on disait dans les temps anciens que les dames appelées fées se rendaient à cet arbre ; je n’ai cependant jamais entendu quelqu’un affirmer en avoir vu une seule. Les enfants, filles et garçons de Domrémy, sont dans l’usage d’aller à cet arbre et à la fontaine des Rains, le dimanche Lætare Jerusalem, dit des Fontaines ; ils portent du pain avec eux. Moi qui vous parle, j’y suis allée quelquefois avec Jeanne la Pucelle, qui était mon amie, et avec d’autres jeunes filles, ledit dimanche des Fontaines. Nous faisions notre repas, nous nous divertissions, nous faisions des jeux. J’ai vu quelquefois avec le pain porter des noix, soit à l’arbre, soit aux fontaines.

Art. X. — J’ignorais le départ de Jeannette, et j’en pleurai beaucoup ; car je l’aimais grandement à cause de sa bonté ; et parce que c’était ma compagne.

Art. XI. — Je ne sais rien sur les informations.

Art. XII. — J’affirme, sous la foi de mon serment, qu’à Neufchâteau Jeanne fut toujours avec son père et avec sa mère ; dans cette circonstance, je fus dans cette ville, et jamais je ne perdis Jeanne de vue408.

III.
Déposition de Colin
Beau témoignage rendu à l’honnêteté de la famille ; au caractère et à la piété de Jeanne ; presque chaque samedi elle allait à Bermont, moquée pour sa piété. — Amie du travail. — Au jugement du curé, la meilleure fille qu’il eût vue. — Détails sur les divertissements auprès de l’arbre des Dames ; sur le stratagème employé pour quitter la maison paternelle.

Colin, fils de Jean Colin, de Greux, laboureur, cinquante ans.

Art. I-VIII. — Jeanne, surnommée la Pucelle, née à Domrémy, fut fille de Jacques d’Arc et d’Isabellette, bons catholiques, de bon renom, laboureurs, gens de bien sans aucun contredit ; je les ai toujours entendu tenir pour tels, et tels je les tiens. J’ai entendu dire que Morel, de Greux, était parrain de Jeannette, et Jeannette Roze, sa marraine.

205Jeanne, telle que je l’ai connue, était une fille bonne, simple, douce, formée à la vertu. Elle se plaisait à aller à l’église, ainsi que j’en ai été témoin. Presque chaque samedi, dans l’après-midi, en compagnie d’une sœur et d’autres femmes, elle allait à l’ermitage ou chapelle de la Bienheureuse Vierge de Bermont ; elle portait des cierges ; et servait grandement Dieu et la Bienheureuse Marie, à ce point que moi, qui alors étais jeune, et d’autres jeunes gens avec moi, nous nous moquions d’elle à cause de sa dévotion.

Elle aimait le travail, surveillait le pâturage des bêtes ; se chargeait volontiers chez son père du soin des animaux domestiques ; elle filait, et faisait les ouvrages de la maison ; elle allait au labour, écrasait les mottes, et, quand venait le tour, gardait le bétail.

J’ai entendu M. Guillaume Front, autrefois curé de la paroisse, dire qu’elle était bonne catholique, que jamais il n’en vit une meilleure, et qu’il n’y en avait pas de semblable à elle dans la paroisse.

Art. IX. — L’arbre dont il s’agit s’appelle aux loges des Dames. J’ai entendu dire que les châtelains et les châtelaines de Domrémy étaient dans l’usage d’aller à cet arbre par passe-temps et pour promener. Les jeunes filles et jeunes garçons de Domrémy ont coutume, chaque année, le dimanche Lætare, dit des Fontaines, et aussi au printemps et en mai, de se réunir sous cet arbre. Quelquefois ils font un homme de mai409 ; ils s’y rendent avec de petits pains ; chacun a le sien au jour dit des Fontaines, ils y font leur goûter, se divertissent, chantent, et au retour s’arrêtent au-dessus de la fontaine des Rains, et boivent ; ils font cela par passe-temps, et parce que tel est l’usage au dimanche des Fontaines. Je ne vis jamais Jeanne s’y rendre ; j’ai ouï dire cependant qu’elle y était allée avec d’autres jeunes filles, pour promener et faire comme elles.

Art. X. — Durand Laxart, moi l’entendant, rapportait que Jeanne lui disait qu’il devait la conduire à Vaucouleurs, parce qu’elle voulait aller en France ; elle le sollicitait de demander à son père de l’amener chez lui, Durand, afin d’assister sa femme en état de grossesse. Durand ajoutait que c’est ce qu’il fit, et c’est ainsi qu’après avoir obtenu le consentement de son père, elle vint dans la maison dudit Durand, d’où ce dernier, dit-on, la conduisit à Vaucouleurs parler à Robert de Baudricourt410. Je ne sais d’autre chose que par ouï dire.

Art. XI. — Je ne sais rien de cette enquête.

206Art. XII. — Tous les habitants de Domrémy s’enfuirent à Neufchâteau dans le temps dont il est parlé. Jeanne fut toujours avec son père et sa mère à Neufchâteau, dans la maison d’une femme qu’on appelait la Rousse ; et ils revinrent ensemble, ainsi que je le vis411.

III. (suite)
Déposition de Jean Watterin
A travaillé avec Jeannette ; elle se retirait pour prier ; allait à Bermont ; amie du travail. — Confidence à Jean Watterin sur sa mission.

Jean Waterin, né à Domrémy, domicilié à Greux, laboureur, quarante-cinq ans.

Art. I-III. — Jeanne la Pucelle naquit aux lieu et paroisse de Domrémy ; elle eut pour auteurs Jacques d’Arc et Isabellette ; c’étaient de bons catholiques, de bonne réputation dans leur condition de laboureurs ; ce que j’atteste pour l’avoir vu. Je connais Jean Morel qui passe pour parrain, Jeannette Roze et Jeanne de Vittel qui passent pour marraines de Jeannette.

Art. IV-VIII. — J’ai vu bien souvent Jeannette la Pucelle. Dans mon jeune temps, j’allais avec elle à la charrue de son père ; je me suis trouvé dans les pâturages et les pacages avec elle et d’autres jeunes filles ; souvent, pendant que nous nous amusions ensemble, Jeanne se retirait à l’écart, et, à ce qu’il me semblait, elle parlait à Dieu ; nous nous moquions d’elle, moi et les autres.

Elle était bonne et simple, fréquentait les églises et les lieux consacrés à Dieu, si bien que, quand elle entendait le son de la cloche, elle se mettait quelquefois à genoux. Elle aimait le travail, elle filait, et préparait tout ce qu’il faut dans la maison. Elle allait à la charrue avec son père, et quelquefois, quand c’était le tour des siens, elle gardait le bétail.

Elle se plaisait à se confesser, ainsi que le disait alors le prêtre de Domrémy ; souvent elle portait des cierges, et allait en pèlerinage à Notre-Dame de Bermont.

Art. IX. — Sous la foi de mon serment, j’atteste que communément l’on appelle l’arbre en question : l’abre des Dames. J’ai ouï raconter que, dans les temps anciens, des femmes, qu’on nomme vulgairement fées, se rendaient sous cet arbre ; je n’ai jamais cependant entendu quelqu’un dire qu’il les y avait vues.

Les jeunes filles et les garçons de Domrémy, chaque année, durant l’été, et au dimanche dit des Fontaines, ont coutume de se réunir sous cet arbre ; ils portent de petits pains qu’ils y mangent, s’ébattent sous ses branches, et au retour viennent à la fontaine des Rains, parfois à d’autres fontaines, et s’y désaltèrent. Au dimanche susdit, j’ai vu autrefois Jeanne venir sous cet arbre avec les autres jeunes filles et faire comme elles.

Art. X. — Je la vis s’éloigner de Greux ; elle disait aux gens : Adieu ! 207Plusieurs fois je lui ai entendu dire qu’elle relèverait la France et le sang royal.

Art. XI. — Je ne sais rien de cette enquête.

Art. XII. — Jeannette tant qu’elle fut à Neufchâteau fut toujours en compagnie de père et de mère ; je suis bien en état de le savoir, puisque je fus alors à Neufchâteau avec les autres habitants du village412.

III. (suite)
Déposition de Michel Lebuin
A accompagné Jeanne à Bermont où elle se rendait presque chaque samedi. — Elle donnait en aumônes tout ce qu’elle avait. — Son amour du travail, du sacrement de pénitence. — Toute bonne. — L’enquête ; qui la fit ? son caractère.

Michel Lebuin, de Domrémy, cultivateur, domicilié à Burey-le-Petit, quarante-quatre ans.

Art. I-VIII. — J’affirme, sous la foi de mon serment, avoir bien connu Jeanne la Pucelle, dès ses jeunes années ; elle fut originaire du lieu et de la paroisse de Domrémy, naquit des époux Jacques d’Arc et Isabellette, laboureurs probes et catholiques, jouissant d’une bonne réputation, ainsi que je l’ai constaté par moi-même. Elle eut ses parrains et ses marraines, ainsi que je l’ai entendu dire. Dès ses jeunes années et jusqu’à son éloignement de la maison de son père, elle fut bonne catholique, simple, réservée. Elle se plaisait dans l’église et fréquentait les lieux sacrés. Je le sais bien, moi, qui plusieurs fois, quand j’étais jeune, me suis rendu avec elle en pèlerinage à l’ermitage de la Bienheureuse Marie de Bermont. Jeanne y allait presque chaque samedi, avec une de ses sœurs ; elle y portait des cierges ; et volontiers elle donnait pour Dieu tout ce qu’elle pouvait avoir.

Elle s’occupait activement aux ouvrages des femmes et des autres jeunes filles, et les faisait bien. Elle se confessait souvent ; je le sais, car je conversais avec elle, et bien des fois je l’ai vue à confesse.

Art. IX. — Sous la foi de mon serment, j’affirme que l’arbre est appelé : les loges des Dames. J’ai entendu dire que des femmes, vulgairement appelées fées, fréquentaient cet arbre dans les temps d’autrefois. Je ne sais pas s’il en fut ainsi, car maintenant elles n’y vont plus. Les petites filles et les jeunes enfants (pueri juvenes) de Domrémy ont l’habitude d’y aller chaque année au dimanche Lætare Jerusalem, dit des Fontaines ; ils y dansent, y font un goûter, et à la suite viennent boire à la fontaine des Rains. Jeanne, quand elle était petite, se rendait avec les petites filles sous cet arbre, pour y faire ses fontaines, comme les enfants de son âge. Je ne crois pas que Jeannette s’y soit rendue dans d’autres circonstances, ou pour d’autres motifs ; car elle était toute bonne (quia erat tota bona).

Art. X. — Sur son départ, je ne sais rien qu’une chose : une fois, la veille de Saint-Jean-Baptiste, elle me dit qu’entre Coussey et Vaucouleurs, 208il y avait une jeune fille qui, avant un an, ferait sacrer le roi de France. En effet, dans l’année qui suivit, le roi fut sacré à Reims.

Art. XI. — Lorsque Jeanne fut prise, j’ai vu un nommé Nicolas Bailly, d’Andelot, venir à Domrémy en compagnie de plusieurs autres. À l’instance de sire Jean de Torcenay, bailli de Chaumont de par le soi-disant roi de France et des Anglais, il fit, d’après le bruit qui en courait, une information sur la réputation et sur la conduite de Jeanne. Il me semble qu’ils n’osaient forcer personne à prêter serment par crainte de ceux de Vaucouleurs. Jean Bégot, de Domrémy, fut, je crois, interrogé, car ils étaient descendus chez lui. Je crois aussi que dans cette enquête ils ne trouvèrent rien de défavorable sur le compte de Jeanne.

Art. XII. — Je fus à Neufchâteau dans la circonstance dont il est ici question ; tous les habitants de Domrémy s’y réfugièrent, j’y vis Jeanne ; elle fut toujours en compagnie de son père et de sa mère413.

IV.
Déposition de Simonin Musnier
Voisin de Jeanne, a été témoin de sa piété et l’objet de sa charité. — Laborieuse ; ses pratiques de dévotion. — Aucun signe de superstition à l’arbre des Dames.

Simonin Musnier, de Domrémy, laboureur, quarante-quatre ans.

Art. I-III. — Jeannette la Pucelle, fut, ainsi que je le crois, originaire de Domrémy, et baptisée au baptistère de l’église de ce village. J’ai connu ses parents, les époux Jacques d’Arc et Isabellette. Je les ai toujours regardés et je les regarde encore comme bons catholiques et en possession d’une bonne réputation.

Art. IV-VIII. — J’ai grandi avec Jeanne la Pucelle, près de la maison de son père ; je sais qu’elle était bonne, simple, dévote, révérait Dieu et ses saints ; elle aimait l’église et les lieux consacrés à Dieu, et les fréquentait beaucoup. Elle allait consoler les malades, faisait des aumônes aux pauvres ; je le sais par expérience ; étant enfant, j’étais malade et Jeanne venait me relever le cœur.

Quand elle entendait sonner les cloches, elle se signait et se mettait à genoux.

Elle n’était pas paresseuse, elle aimait le travail, filait, allait à la charrue avec son père ; le hoyau en main elle brisait les mottes de terre, et faisait les autres besognes de la maison ; quelquefois elle gardait les bestiaux.

Elle passait pour aimer à se confesser ; elle faisait brûler des cierges à l’église devant la Bienheureuse Marie, ainsi que je l’ai vu.

209Art. IX. — Sous la foi de mon serment, j’affirme que l’arbre est communément appelé l’abre des Dames, ainsi que je l’ai toujours entendu nommer. Dans les temps anciens, celles qu’on appelle vulgairement les fées, allaient sous cet arbre, d’après ce que j’ai entendu dire ; je n’y vis cependant jamais aucun signe des mauvais esprits.

Au printemps et au dimanche dit des Fontaines, les petites filles et les petits garçons (juvenes pueri) vont sous cet arbre pour y faire leurs fontaines ; ils mangent là leurs pains, dansent et en revenant s’arrêtent à la fontaine des Rains, pour boire de son eau.

Dans mon jeune âge, j’ai été avec Jeanne et les autres enfants sous cet arbre, au dimanche susdit des Fontaines, pour y jouer et m’amuser, comme faisaient les autres enfants des deux sexes du village.

Art. X. — Sur son départ, je ne sais quelque chose que par le dire des autres.

Art. XI. — Je ne sais rien sur l’enquête.

Art. XII. — Dans le temps dont il est question, je fus à Neufchâteau avec les habitants de Domrémy, parmi lesquels Jeanne la Pucelle se trouvait avec son père et sa mère ; elle resta peu à Neufchâteau ; quand les hommes d’armes furent passés, elle quitta la ville toujours en compagnie de ses parents414.

IV. (suite)
Déposition de Jean Jacquard
A vu Jeanne de fort près. — Portrait, sa dévotion au sanctuaire de Bermont, au tribunal de la Pénitence. — Son excellente réputation. — Détails sur l’enquête.

Jean Jacquard, fils de Jean dit Guillemette, de Greux près de Domrémy, laboureur, quarante-sept ans.

Art. I-VIII. — Sous la foi du serment que je viens de prêter, j’affirme que Jeanne est originaire de Domrémy, née en légitime mariage de Jacques d’Arc et d’Isabellette de Vouthon415, laboureurs pleins de probité. J’ai vu bien des fois Jeanne la Pucelle tant à Domrémy que dans les champs ; elle se présente à moi comme une fille très douce, bonne, chaste et prudente ; elle se plaisait à aller à l’église ; particulièrement j’atteste, pour l’avoir vu, qu’elle affectionnait la chapelle de la Bienheureuse Marie de Bermont ; elle aimait le travail, filait, allaita la charrue, bêchait la terre, et quelquefois gardait le bétail.

Elle passait pour aimera se confesser et le faire souvent ; jamais je n’ai entendu dire le moindre mal sur son compte ; elle était réputée fille vertueuse et dévote.

Art. IX. — Les enfants des deux sexes, pendant l’été, aux jours de fête et le dimanche des Fontaines, sont dans l’usage d’aller sous cet arbre ; ils 210chantent, font un petit repas, dansent, et tout en jouant et en sautant, reviennent par la fontaine des Rains, où ils boivent. Je crois que Jeanne s’y rendait avec d’autres petites filles.

Art. X. — Pour le départ je ne sais rien que par les autres.

Art. XI. — J’ai vu Nicolas, dit Bailly, d’Andelot, et le sergent Guillot, avec quelques autres, venir à Domrémy, pour faire, à ce que l’on disait, des informations sur le fait de la Pucelle. Il me semble cependant qu’ils ne contraignaient personne. Dans cette enquête, je crois que l’on interrogea Jean Morel, Jean Guillemette, mon père, et Jean Colin, encore vivants et feu Jean Hannequin, de Greux, et plusieurs autres. Cela fait, lesdits commissaires se retirèrent avec précaution, par crainte de ceux de Vaucouleurs. À mon sentiment, cette enquête se fit sur l’ordre du bailli de Chaumont, qui tenait le parti des Anglais et des Bourguignons.

Art. XII. — Au temps dont on parle, les habitants des deux villages de Domrémy et de Greux s’enfuirent à Neufchâteau ; j’ai vu Jeanne conduire les animaux de son père et de sa mère ; ils ne tardèrent pas à revenir ; et Jeanne revint avec son père, sa mère et d’autres personnes416.

IV. (suite)
Déposition de Gérard Guillemette
A bien connu Jeannette. — Souvenir qu’il en a gardé. — Mot dit au départ. — Détails sur le séjour à Neufchâteau.

Gérard Guillemette, de Greux, laboureur, quarante ans.

C’est le plus jeune des témoins entendus jusqu’à présent ; il a cinq ans de moins que Jeanne ; il nous donnera, avec la vivacité des impressions de la première enfance, les sentiments que la jeune fille faisait éprouver à ceux qui, dans leur bas âge, la considéraient comme les devançant notablement dans la vie. Entendons-le.

Art. I-III. — Sous la foi de mon serment, j’atteste que Jeanne la Pucelle, fille de Jacques d’Arc et d’Isabellette, laboureurs de Domrémy, eut pour auteurs de vrais catholiques, de bonne réputation, de bon renom, nullement diffamés dans leur condition de cultivateurs. Je crois qu’elle fut baptisée dans l’église de son village, dédiée à saint Rémy ; elle eut, dit-on, de bons parrains et de bonnes marraines. Je connais Jean Morel qui passe pour son parrain, Jeannette Roze et Jeannette Thiesselin que l’on donne comme ses marraines.

Art. IV-VIII. — J’ai vu Jeannette et je l’ai fort bien connue dès le premier temps où j’ai été en état de connaître. C’était une fille vertueuse, honnête et simple, cherchant la conversation des filles et des femmes vertueuses de son village ; j’ai vu qu’elle se plaisait à aller à l’église où on la trouvait souvent ; qu’elle aimait à se confesser et qu’elle le faisait dévotement ; je crois qu’il n’y en avait pas de meilleure dans la localité. Elle aimait 211aussi à travailler, à filer et à préparer dans la maison ce qui était nécessaire ou utile à son père et à sa mère. Quelquefois elle allait à la charrue, quand telle était la volonté de son père.

Art. IX. — J’ai toujours entendu dire que cet arbre s’appelait l’abre des Dames. Les châtelaines de Domrémy, dans les temps anciens, avaient coutume d’aller en promenade sous cet arbre, en compagnie de leurs demoiselles et de leurs servantes. Quelquefois les jeunes filles et les petits garçons de Domrémy, le dimanche Lætare Jerusalem, dit des Fontaines, vont pour faire leur fontaines et s’amuser à la source des Rains, où ils boivent. Une fois, le dimanche susdit, j’ai vu Jeannette parmi les autres filles ; je ne l’y ai jamais vue dans la suite. Les petits garçons et les petites filles de Greux vont faire leurs fontaines à la chapelle de Notre-Dame de Bermont.

Art. X. — Quand Jeanne quitta sa famille, je la vis passer devant la maison de mon père avec un oncle nommé Durand Laxart. Jeannette dit à mon père : Adieu, je vais à Vaucouleurs. Dans la suite, j’entendis dire que Jeannette allait vers la France.

Art. XI. — Je ne sais rien de l’enquête.

Art. XII. — Sous la foi de mon serment, j’affirme que je fus à Neufchâteau avec Jeanne, son père et sa mère. Je la vis toujours avec eux, excepté que pendant trois ou quatre jours, Jeannette aidait en leur présence l’hôtesse chez laquelle ils étaient logés, une honnête femme de la ville, du nom de la Rousse ; ce que je sais bien, c’est que nous ne restâmes à Neufchâteau que durant quatre ou cinq jours, jusqu’à ce que les hommes d’armes fussent passés, et alors Jeanne revint à Domrémy avec son père et sa mère417.

V.
Réflexions sur ces dix-neuf dispositions

Les témoins que l’on vient d’entendre ont tous été cités à Domrémy, à l’exception de Michel Lebuin, qui l’a été à Vaucouleurs, et de Jean Jacquard, qui a fait sa déposition à Toul. Le procès-verbal mentionne à plusieurs reprises que le sens des questions leur a été soigneusement expliqué.

Leur sincérité éclate à travers la sécheresse du procès-verbal. On a remarqué que souvent ils s’abstiennent de répondre, lorsqu’ils ne pourraient le faire que d’après ce qu’ils ont appris des autres. Les pèlerinages à Bermont sont attestés, surtout par les témoins qui habitent Greux ; c’est que 212la jeune fille devait traverser ce village pour se rendre à l’oratoire préféré. Les habitants de Domrémy devaient moins le remarquer, tant parce qu’au sortir de sa maison, elle se trouvait sur le chemin qui y conduit, que parce que l’on pouvait plus aisément se méprendre sur le but de ses sorties. On pouvait supposer qu’elle allait aux champs de son père.

Rien de surfait, tout beau qu’il est, dans le portrait de Jeannette : on sent que les peintres ne font qu’exprimer le souvenir qu’ils en ont gardé.

La jeune fille était surtout connue des personnes de sa condition au milieu desquelles elle vivait ; les classes supérieures ne devaient la remarquer que de loin, ainsi que cela a lieu encore pour les personnes de condition inférieure ; elle n’a pas cependant échappé à leurs observations, et c’est leur témoignage qu’il faut entendre.

213Chapitre V
Jeanne d’après les prêtres, les nobles et les bourgeois

  • I.
  • Les trois ecclésiastiques témoins de la vie de Domrémy
  • Étienne de Sionne, écho du curé de Jeannette.
  • Arnolin a exercé le ministère à Domrémy.
  • Dominique Jacob a dû y passer son enfance.
  • I. (suite)
  • Déposition d’Étienne de Sionne
  • Beau témoignage rendu à la probité chrétienne de la famille qui était pauvre.
  • Jeannette sans pareille dans le village, d’après son curé.
  • Combien dévote au saint sacrifice.
  • Honnêteté de la femme la Rousse.
  • I. (suite)
  • Déposition d’Arnolin
  • Portrait de Jeannette.
  • Se confessait souvent.
  • Son attitude extatique dans le lieu saint.
  • I. (suite)
  • Déposition de Dominique Jacob
  • Piété, occupation de Jeannette.
  • Beauté de l’arbre des Dames.
  • Frères Mineurs chargés de l’enquête.
  • II.
  • Des nobles qui ont déposé à la réhabilitation.
  • Geoffroy de Foug.
  • Raisons qu’avait Jeanne d’aller au château de Maxey-sur-Vaise.
  • II. (suite)
  • Déposition de Geoffroy de Foug
  • Témoignage rendu à la famille de Jeanne et à Jeanne.
  • Geoffroy a vu Jeanne à Vaucouleurs, a vu le cortège en marche.
  • III.
  • Compétence exceptionnelle de Nicolas Bailly.
  • Ce qu’il était.
  • III. (suite)
  • Déposition de Nicolas Bailly
  • Probité de la famille et grande piété de Jeanne.
  • Les amusements sous l’arbre.
  • Détails intéressants sur l’enquête.
  • Mécontentement de Torcenay, bailli anglais de Chaumont.
  • III. (suite)
  • Déposition du sergent Guillot Jacquier
  • Ne pouvait dire et n’a dit que ce qu’il avait appris par d’autres.

I.
Les trois ecclésiastiques témoins de la vie de Domrémy
Étienne de Sionne, écho du curé de Jeannette. — Arnolin a exercé le ministère à Domrémy. — Dominique Jacob a dû y passer son enfance.

Trois ecclésiastiques nous parlent de la vie de Jeannette au village. Ils ont pu et ils ont dû l’observer.

Le premier par l’âge est Étienne de Sionne. Âgé de soixante-quatre ans, il en avait dix-neuf lorsque Jeanne est venue à la vie ; il devait être prêtre lorsque Jeanne atteignit l’âge de raison. Il est de Neufchâteau ; c’était de Neufchâteau qu’était M. Guillaume Front, dont les témoins entendus nous ont souvent parlé, comme du curé de Domrémy durant les jours obscurs de Jeanne. Certes le pasteur n’a pas dû manquer de révéler tout ce qu’il pouvait manifester, dès que sa paroissienne est devenue comme la stupéfaction de la Chrétienté. Aussi le principal intérêt de la déposition d’Étienne de Sionne se tire-t-il de ce qu’il a ouï dire à Guillaume Front. Le témoin est grave non seulement à raison de son caractère, de son âge, mais aussi à cause du rang qu’il occupe parmi 214ses confrères ; il est curé de Rouceux, une belle paroisse aux portes de Neufchâteau ; il est doyen de Chrétienté, investi d’un titre de prééminence sur les curés environnants.

Henri Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, qui a déposé à Toul, est probablement retiré dans cette ville ; car on se contente de dire qu’il est prêtre, sans indiquer la fonction sacerdotale qu’il exerce. Âgé de soixante-quatre ans, il est déjà parvenu à un âge où il est permis de songer à la retraite. Sa déposition prouve qu’il a exercé le saint ministère à Domrémy ; que même, durant les sept dernières années de la vie de Jeannette au foyer, il avait eu occasion de la voir souvent.

Il n’est pas invraisemblable qu’il a été du nombre de ces quatorze vicaires attachés par Gilles de Sorcy à la collégiale de Saint-Nicolas de Brixey, et que le chapitre envoyait probablement desservir, d’une manière permanente ou temporaire, les paroisses dont il prélevait les dîmes.

Dominique Jacob, un jeune prêtre de trente-cinq ans seulement au moment de l’enquête, est curé de Montiers-sur-Saulx, aujourd’hui un chef-lieu de canton du diocèse de Verdun. Sa déposition prouve qu’il a dû passer son enfance à Domrémy. C’est le plus jeune des trente-quatre témoins entendus au lieu d’origine ; il faut prendre ses trente-cinq ans environ dans le sens de trente-six au moins ; car si on ne lui donne que trente-cinq ans, c’est-à-dire dix ans de moins qu’à l’héroïne, on ne peut guère s’expliquer qu’il ait vu, connu et observé Jeannette durant trois ou quatre ans avant qu’elle ait quitté Domrémy. Dominique n’aurait eu que sept ans au moment de l’éloignement ; il faut bien lui en donner huit, sinon neuf.

Voici, dans l’ordre qui vient d’être indiqué, la déposition des trois prêtres :

I. (suite)
Déposition d’Étienne de Sionne
Beau témoignage rendu à la probité chrétienne de la famille qui était pauvre. — Jeannette sans pareille dans le village, d’après son curé. — Combien dévote au saint sacrifice. — Honnêteté de la femme la Rousse.

Vénérable personne, M. Étienne de Sionne, curé de l’Église paroissiale de Rouceux, devant Neufchâteau, prêtre du même Neufchâteau, doyen de Chrétienté, soixante-quatre ans.

Art. I-II. — Jeannette fut originaire de Domrémy et eut pour père Jacques d’Arc ; j’ignore le nom de sa mère ; mais je sais que l’un et l’autre étaient de vrais catholiques et bien famés ; tels je les ai entendu réputer et je m’en suis convaincu par moi-même. Ils étaient cependant pauvres (quamvis essent pauperes).

Art. III. — Je ne sais rien de ses parrains et marraines.

Art. IV-IX. — Dans le passé, j’ai entendu bien des fois M. Guillaume Front, en son vivant curé de Domrémy, raconter que Jeannette dite la Pucelle était une fille bonne et simple, dévote, bien à ses devoirs, craignant Dieu, si bien qu’elle n’avait pas sa pareille dans le village. M. Front l’entendait souvent en confession, et il disait que si la jeune fille avait 215eu de l’argent, elle le lui aurait donné pour en faire célébrer des messes ; du moins, disait encore M. le curé, toutes les fois qu’il célébrait Jeanne y assistait toujours.

Art. X-XI. — Je ne sais rien ni sur son départ, ni sur l’enquête en question.

Art. XII. — J’ai entendu plusieurs personnes assurer que, par crainte des bandes, Jeanne avait été à Neufchâteau dans la maison d’une honnête femme, appelée la Rousse, et qu’elle était toujours restée en compagnie de son père et des autres habitants de Domrémy, qui étaient venus loger dans la même maison418.

I. (suite)
Déposition d’Arnolin
Portrait de Jeannette. — Se confessait souvent. — Son attitude extatique dans le lieu saint.

Discrète personne, Henri Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, prêtre, âgé de soixante-quatre ans.

Art. I-IV. — Jeanne était originaire de Domrémy, où je l’ai vue souvent ; j’ai vu aussi Jacques d’Arc, son père, et sa mère, bons catholiques, de bon renom, ainsi que je l’ai constaté par moi-même. Je ne sais pas autre chose sur ces articles.

Art. V-VIII. — J’ai connu Jeanne depuis l’âge de dix ans jusqu’à son éloignement de la maison paternelle. C’était une fille bien réglée dans ses mœurs, vertueuse ; elle aimait beaucoup à se trouver dans les églises et dans les lieux de piété ; elle était active au travail, filait, et quelquefois allait au labour avec son père et ses frères, et dans l’occurrence elle gardait les bestiaux.

Elle aimait la confession et en usait souvent ; je l’ai confessée quatre fois ; trois fois dans un carême, une autre fois pour une solennité, et, comme je l’ai dit, c’était une fille vertueuse. Elle avait une telle révérence pour Dieu que dans l’église elle était quelquefois prosternée la face contre terre devant le crucifix ; d’autres fois, les mains jointes et immobile, elle tenait le visage et les yeux fixés sur la croix, ou sur la Bienheureuse Vierge.

Art. IX. — Autrefois, avant la naissance de Jeanne, j’ai entendu appeler l’arbre dont il s’agit les loges des Dames ; j’ai été souvent à Domrémy, je n’ai jamais entendu dire que Jeanne ait été vue auprès de cet arbre. C’est tout ce que je sais sur cet article, et j’affirme sous la foi de mon serment ne rien savoir des trois qui suivent419.

I. (suite)
Déposition de Dominique Jacob
Piété, occupation de Jeannette. — Beauté de l’arbre des Dames. — Frères Mineurs chargés de l’enquête.

Discrète personne M. Dominique Jacob, curé de la paroisse de Moutiers-sur-Saulx, prêtre, âgé d’environ trente-cinq ans.

Art. I-II. — J’atteste, sous la foi de mon serment, que Jeannette fut originaire 216de Domrémy ; elle fut, à ce que je crois, baptisée dans l’église Saint-Rémy du même village ; les auteurs de ses jours furent Jacques d’Arc et Isabellette ; c’étaient des époux bons catholiques, en possession d’une bonne réputation. Je les ai toujours entendus réputer tels.

Art. III. — Jeanne étant plus âgée que moi, je ne pourrais parler de ses parrains et marraines que d’après ce que j’en ai su par d’autres.

Art. IV-VI. — J’ai connu et vu Jeannette les trois ou quatre années qui précédèrent son départ. De bonnes mœurs, honnête dans sa conversation, elle allait fréquemment à l’église, et quelquefois, lorsque à l’église du village l’on sonnait les compiles, elle s’arrêtait et se mettait à genoux ; elle me faisait l’effet de réciter dévotement ses prières.

Art. VII-VIII. — Je puis assurer, sous la foi du serment, que tantôt Jeannette filait, tantôt elle allait au labour, ou gardait le bétail. Je crois qu’elle se confessait, et, à mon avis, c’était une fille vertueuse et sage.

Art. IX. — Pour ce qui est de l’arbre, j’affirme, sous la foi du serment, que le nom ordinaire qu’on lui donne est celui d’abre des Dames. Les petites filles, les enfants (infantes), les garçons, au dimanche Lætare Jerusalem, vulgairement des Fontaines, et aussi à la saison du printemps, vont danser sous cet arbre ; ils portent du pain ; au retour ils s’arrêtent à la fontaine des Rains, mangent leur pain, tout en buvant à la source ; tout cela dans un but d’amusement. J’ai vu Jeanne se mettre en chemin et s’y rendre avec les autres filles ; elle faisait comme elles.

Cet arbre est d’une extraordinaire et merveilleuse beauté ; c’est, je crois la raison pour laquelle les enfants des deux sexes (puellæ et pueri) en font le lieu de leurs ébats.

Art. X. — Quant à son départ, je ne pourrais répéter que ce que j’en ai ouï dire.

Art. XI. — Pour ce qui regarde l’enquête, voici tout ce que je sais : j’entendis dire que quelques Frères Mineurs vinrent dans le pays pour prendre des informations ; mais je ne sais s’ils en firent.

Art. XII. — Par crainte d’hommes d’armes, tous les habitants du village s’enfuirent et allèrent à Neufchâteau ; parmi les fugitifs se trouvait Jeannette ; il me semble qu’elle était avec son père, sa mère, et dans leur compagnie, comme c’est avec eux qu’elle quitta Neufchâteau420.

Les dépositions de deux autres prêtres seront mieux à leur place au chapitre suivant. La Pucelle compte donc cinq prêtres parmi les témoins de sa vie au pays d’origine. Si leurs dépositions sont courtes et réservées, elles sont singulièrement expressives sur la sainteté de sa vie.

217II.
Des nobles qui ont déposé à la réhabilitation. — Geoffroy de Foug. — Raisons qu’avait Jeanne d’aller au château de Maxey-sur-Vaise.

Cinq des trente-quatre témoins appartiennent à la noblesse. Les dépositions de ses deux guides Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, les plus significatives de toutes, mettront fin à ce concert où ne s’élève pas une seule voix discordante. Quoique celles de Louis de Martigny et d’Albert d’Ourches touchent à la vie de Domrémy, ainsi que celle de Bertrand de Poulengy, elles sont renvoyées au chapitre suivant. Qu’il suffise de mettre ici celle de Geoffroy de Foug, qui a déposé à Vaucouleurs.

On trouve à cette époque plusieurs de Foug combattant pour la cause bourguignonne. Geoffroy était-il du nombre ? s’était-il séparé de ses frères ? se sera-t-il rallié avec René à la cause française ? Autant de questions auxquelles je ne saurais répondre. Sa déposition indique qu’il a vu Jeannette à Maxey-sur-Vaise, localité dont il a été déjà parlé, sur la rive droite de la Meuse, en face de Burey-en-Vaux. Quel motif amenait Jeannette chez le châtelain ? Le docte curé de Burey-en-Vaux a donné à l’auteur de ces lignes une explication très plausible421. Geoffroy de Foug, a-t-il dit, avait épousé une de ces demoiselles, filles du châtelain de Domrémy, que plusieurs témoins nous ont dit aller avec leur mère à l’abre des Dames. Le père de Jeannette était fermier de la châtellenie abandonnée. La jeune fille avait donc une raison de faire visite à la dame Geoffroy de Foug. En se rendant à Burey, chez ses parents, elle se trouvait avoir fait une grande partie de la route, soit qu’il faille placer Burey-le-Petit à Burey-la-Côte, soit qu’il faille dire que c’est Burey-en-Vaux ; à Burey-la-Côte, elle était presque à moitié chemin ; à Burey-en-Vaux, il n’y avait que la rivière à traverser.

217II. (suite)
Déposition de Geoffroy de Foug
Témoignage rendu à la famille de Jeanne et à Jeanne. — Geoffroy a vu Jeanne à Vaucouleurs, a vu le cortège en marche.

Homme noble, Geoffroy de Foug, écuyer, cinquante ans.

Art. I-III. — J’ai vu Jeanne la Pucelle venir à Maxey-sur-Vaise ; elle était, ainsi qu’on le disait, originaire de Domrémy. J’ai connu son père et sa mère, mais j’ignore leur nom ; je sais cependant qu’ils étaient bons chrétiens, bons catholiques, comme le sont les laboureurs : je n’entendis jamais rien dire de contraire.

Art. III. — Je ne sais rien de ses parrains.

Art. IV-IX. — Quand Jeanne venait à Maxey, elle venait quelquefois à ma maison, et l’impression qu’elle m’a laissée c’est qu’elle était une fille bonne, simple et dévote ; je ne sais pas autre chose sur les questions posées.

218Art. X. Départ. — Je puis jurer avoir entendu plusieurs fois la Pucelle dire qu’elle voulait être conduite en France. J’ai vu Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Julien, à cheval, quand ils la conduisaient vers le roi ; je ne la vis pas elle-même, mais ils me dirent qu’elle était parmi eux.

Art. XI-XII. — Sous la foi de mon serment, j’affirme ne rien savoir absolument de l’enquête, ni du séjour à Neufchâteau422.

III.
Compétence exceptionnelle de Nicolas Bailly. — Ce qu’il était.

La bourgeoisie, d’ailleurs encore à ses débuts, dans le pays de Jeanne n’a fourni que deux témoins sur trente-quatre ; encore sur ces deux, le sergent Guillot ne fait-il qu’une déposition insignifiante. Telle n’est pas celle de Nicolas Bailly. Elle a grande valeur ; elle confirme celles qui viennent d’être rapportées, et elle va nous donner, sur l’enquête ordonnée par Cauchon, presque les seuls détails que nous connaissions. Personne ne le pouvait mieux que Nicolas Bailly ; il était le greffier de cette enquête ; c’est lui qui a fait le rapport et, ce semble, conduit les informations. La Providence a voulu que son envoyée, de la naissance au martyre, nous fût connue par les témoins les plus irrécusables.

Nicolas est d’Andelot, au diocèse de Langres ; il est notaire royal et substitut de la prévôté de sa ville natale, un des centres judiciaires du bailliage de Chaumont ; comme qui dirait de nos jours un tribunal de première instance, avec cette différence que les prévôtés étaient alors beaucoup plus clair-semées que ne le sont aujourd’hui nos tribunaux du premier ressort, les justices seigneuriales étant encore en pleine vigueur.

III. (suite)
Déposition de Nicolas Bailly
Probité de la famille et grande piété de Jeanne. — Les amusements sous l’arbre. — Détails intéressants sur l’enquête. — Mécontentement de Torcenay, bailli anglais de Chaumont.

Honorable personne Nicolas Bailly, d’Andelot, au diocèse de Langres, tabellion royal et substitut royal dans la prévôté d’Andelot, soixante ans, entendu à Toul.

Art. I-II. — Sous la foi de mon serment voici ce dont je dépose : Jeanne fut originaire du lieu et de la paroisse de Domrémy ; son père fut Jacques d’Arc, un bon et probe laboureur que j’ai vu et connu. Je le sais aussi par le témoignage et la relation d’autrui : je fus autrefois commis comme greffier par le sire Jean de Torcenay, chevalier, alors bailli de Chaumont, tenant ses pouvoirs du prétendu roi de France et des Anglais ; je fus commis avec feu Gérard, dit Petit, prévôt d’Andelot, à l’effet de faire 219des informations sur le fait de Jeanne la Pucelle, déjà détenue dans les prisons de la ville de Rouen, ainsi qu’on le disait.

Art. III. — Je ne sais rien de ses parrains et marraines.

Art. IV-VIII. — Je puis jurer avoir vu plusieurs fois Jeanne dans ses jeunes années, jusqu’à son éloignement de la maison paternelle. Elle était et elle fut une fille d’une conduite vertueuse, bonne catholique, fréquentant l’église et les lieux de piété ; elle allait en pèlerinage à la chapelle de Bermont, et se confessait quasi tous les mois ; je l’avais entendu dire par de nombreux habitants de Domrémy, et cela a été confirmé par l’enquête que nous fîmes avec le prévôt d’Andelot.

Art. IX. — Pour l’arbre, voici ce que je puis dire sous la foi de mon serment : souvent j’ai ouï dire qu’au printemps et durant l’été les jeunes filles ont l’habitude de se réunir sous cet arbre les jours de fête. Là elles dansent et cueillent des fleurs ; Jeannette s’y rendait avec elles, et faisait ce que faisaient ses compagnes. Je les ai vues une fois revenir en s’amusant.

Art. X. — Sur le départ, je ne sais rien que par les récits d’autrui.

Art. XI. — Pour l’information, je puis couvrir de mon serment ce qui suit : Ainsi que je l’ai dit, je fus commis en qualité de greffier pour l’enquête, par le sire Jean de Torcenay, bailli de Chaumont, qui disait avoir reçu à ce sujet un ordre par lettres de la part du prétendu roi de France et des Anglais. Quand Gérard dont j’ai parlé, alors prévôt, et moi, fîmes cette enquête sur Jeanne, nous eûmes la précaution de nous assurer de douze ou quinze témoins, qui attestèrent la sincérité de nos renseignements devant Simon de Thermes, écuyer, qui se donnait comme lieutenant du capitaine de Monteclère. C’est que nous étions suspects pour n’avoir pas faussé l’enquête. Ces témoins déposèrent devant le lieutenant que leurs témoignages étaient ceux des actes dressés. Le lieutenant écrivit alors à sire Jean, bailli de Chaumont, que le rapport écrit par le greffier et le prévôt était conforme à la vérité. Quand le bailli vit la relation du lieutenant, il dit que les commissaires étaient des Armagnacs déguisés.

— Avez-vous cette information ? fut-il demandé au témoin.

— Non, je ne l’ai pas, répondit-il, et il a continué :

Art. XII. — Quand je fis cette enquête, les témoins nous dirent qu’une fois Jeanne, son père et sa mère, et eux-mêmes, avaient fui vers Neufchâteau, par crainte des pillards armés. Jeanne fut toujours en compagnie de son père, dans la maison d’une certaine femme la Rousse, durant les trois ou quatre jours de son séjour, après lesquels elle revint à Domrémy avec son père et sa mère. Je ne sais pas autre chose423.

III. (suite)
Déposition du sergent Guillot Jacquier
Ne pouvait dire et n’a dit que ce qu’il avait appris par d’autres.

220Guillot Jacquier, d’Andelot, sergent royal, trente-six ans.

Guillot ayant neuf ans de moins que la Pucelle, habitant à 15 ou 20 lieues de Domrémy, à Andelot, aurait pu difficilement connaître Jeannette, partie de son village à dix-sept ans. C’est ce qui explique comment, après lecture et exposition des douze questions, il a pu répondre :

Je ne pourrais répondre que sur les récits d’autrui ; j’ai entendu dire que Jeanne la Pucelle était native du lieu et de la paroisse de Domrémy ; que c’était une fille vertueuse, en possession de bonne renommée, se conduisant honnêtement ; je ne sais pas autre chose424.

221Chapitre VI
La Pucelle d’après les témoins de son entrée dans la carrière

Les vingt-cinq témoins qui viennent de parler ne nous ont guère raconté que la vie de Domrémy ; ceux qu’il nous reste à entendre, au nombre de neuf, nous diront les circonstances de l’entrée dans la carrière.

Qui pourrait être plus compétent que le parent qui a ménagé la sortie de la maison paternelle, que le couple qui a hébergé la libératrice durant trois semaines à Vaucouleurs, et par-dessus tous les autres, les deux nobles cœurs qui se sont offerts pour la conduire à Chinon et l’ont conduite en effet ? Les deux prêtres et les deux seigneurs qui compléteront les dépositions l’ont aussi vue de fort près.

  • I.
  • Durand Laxart, sa déposition
  • Parent de Jeanne par sa femme.
  • La piété, la charité, l’activité de Jeanne, dont il a été témoin durant les six semaines de séjour de la Pucelle dans sa maison.
  • La sortie de la maison paternelle concertée avec lui.
  • La prophétie que Jeanne aimait à rappeler.
  • Réponse de Baudricourt aux instances de Laxart.
  • Jeanne à Vaucouleurs ; auprès du duc de Lorraine.
  • Jeanne équipée.
  • Achat d’un cheval.
  • Cortège de Jeanne.
  • Laxart a vu le roi.
  • Mérite de Laxart.
  • II.
  • Déposition de Catherine, femme de Henri le Charron, hôtesse de Jeanne
  • Jeanne dans sa maison durant trois semaines.
  • Comment elle s’y comportait.
  • Adjuration de Jeanne par le curé Fournier.
  • Véhémence des désirs de Jeanne ; prophétie qu’elle rappelait.
  • Premiers adhérents.
  • Pèlerinage à Saint-Nicolas.
  • Jeanne équipée.
  • Catherine présente à son départ.
  • II. (suite)
  • Déposition d’Henri le Charron
  • A vu Jeanne dans sa maison ; le jugement qu’il en porte.
  • Conviction que Jeanne avait de sa mission divine ; son héroïque courage pour la remplir.
  • Vêtement guerrier substitué à son rouge vêtement de paysanne.
  • Cortège.
  • Présent au départ.
  • Confiance, assurance de Jeanne malgré les périls.
  • III.
  • Les prêtres Jean Colin et Nicolas Le Fumeux.
  • III. (suite)
  • Déposition de Jean Colin
  • A entendu la confession de Jeanne.
  • C’était une chrétienne parfaite.
  • A assisté au départ.
  • III. (suite)
  • Déposition de Jean Le Fumeux
  • A vu le père et la mère de Jeanne à Vaucouleurs.
  • Jeanne entendait toutes les messes matinales ; priait en extatique dans les cryptes.
  • Une sainte.
  • IV.
  • Les deux nobles, Albert d’Ourches et Louis de Martigny
  • IV. (suite)
  • Déposition d’Albert d’Ourches.
  • Témoignage rendu à la probité des parents.
  • Jeanne à la recherche de guides.
  • Albert voudrait avoir une fille aussi parfaite.
  • Il a vu Jeanne se confesser et communier à Senlis.
  • Elle parlait fort bien.
  • IV. (suite)
  • Déposition de Louis de Martigny
  • Le départ.

222I.
Durand Laxart, sa déposition
Parent de Jeanne par sa femme. — La piété, la charité, l’activité de Jeanne, dont il a été témoin durant les six semaines de séjour de la Pucelle dans sa maison. — La sortie de la maison paternelle concertée avec lui. — La prophétie que Jeanne aimait à rappeler. — Réponse de Baudricourt aux instances de Laxart. — Jeanne à Vaucouleurs ; auprès du duc de Lorraine. — Jeanne équipée. — Achat d’un cheval. — Cortège de Jeanne. — Laxart a vu le roi. — Mérite de Laxart.

À l’Esther française, Dieu ménagea un Mardochée, mais un Mardochée humble comme elle, un paysan, devenu son parent par alliance. À quel degré ? Ce sera discuté dans le livre suivant. Durand de nom, il a reçu le surnom de Laxart. Voici sa déposition. On ne regrette qu’une chose, c’est qu’elle soit trop courte.

Durand, dit Laxart, de Burey-le-Petit, laboureur, de soixante ans d’âge.

Art. I-II. — Jeanne, dont il est ici question, était de la parenté de Jeanne, ma femme. J’ai connu les époux Jacques d’Arc et Isabellette, le père et la mère de Jeanne la Pucelle, de bons et fidèles catholiques, d’une bonne réputation. Je crois que Jeanne est née au village de Domrémy et a été baptisée aux fonts du Bienheureux Rémy dans le même lieu.

Art. III. — Je ne sais rien de ses parrains et marraines.

Art. IV-VIII. — Jeanne était bien apprise (bonæ conditionis), dévote, patiente ; elle aimait à se rendre à l’église et à se confesser. Quand elle le pouvait, elle donnait des aumônes aux pauvres, ainsi que je l’ai vu, soit à Domrémy, soit dans ma maison à Burey, où elle est restée six semaines ; elle était empressée au travail, filait, allait à la charrue, gardait le bétail, et faisait les autres ouvrages qui conviennent aux femmes. Je ne saurais pas témoigner autrement.

Art. IX. — Sous la foi de mon serment, je ne sais rien de l’arbre, parce que j’ai peu séjourné à Domrémy.

Art. X. — Pour ce qui est de son départ, voici ce que j’atteste sous la foi de mon serment. C’est moi qui allai la chercher dans la maison de son père, et la conduisis à mon habitation. Elle me disait vouloir aller en France, vers le dauphin, pour le faire couronner. N’a-t-il pas été annoncé depuis longtemps, me disait-elle, que la France serait désolée par une femme et quelle serait ensuite relevée par une Vierge ? Elle me demanda d’aller vers Robert de Baudricourt, pour qu’il la fît conduire au lieu où se trouvait le dauphin. À plusieurs reprises Robert me répondit de la ramener à la maison de son père et de la souffleter.

Quand la Pucelle vit que Robert ne voulait pas la faire conduire au lieu où se trouvait le dauphin, elle prit mes vêtements et dit qu’elle voulait s’en aller. Pour ce départ je la conduisis jusqu’à Vaucouleurs. Arrivée à Vaucouleurs, sur la réception d’un sauf-conduit, elle fut menée au sire Charles, duc de Lorraine. Le duc la vit, l’entretint et lui donna quatre francs qu’elle me montra et me remit.

223Jeanne revint après cela à Vaucouleurs ; les habitants lui achetèrent des vêtements d’homme, des chaussures, des bottes et tout un costume. Moi qui parle et Jacques Alain, de Vaucouleurs, nous lui achetâmes un cheval de douze francs, dont nous fîmes notre dette ; dans la suite Robert de Baudricourt nous fit rembourser la somme.

Cela fait, Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne et Richard l’archer avec deux serviteurs de Jean de Metz et de Bertrand, conduisirent Jeanne au lieu où était le Dauphin.

Dans une circonstance j’ai tout raconté au roi. Je ne sais pas autre chose, si ce n’est que je revis Jeanne au couronnement du roi.

Art. XI-XII. — Je ne sais rien ni de l’enquête, ni du séjour à Neufchâteau425.

Telle est la déposition de celui qui, le premier, crut à la mission de Jeanne et se prêta à la seconder, lorsque tout le monde l’ignorait ; ou ne la connaissait que pour l’entraver. On aurait voulu que les sous-délégués eussent fait à Durand Laxart des interrogations qui eussent si bien complété une déposition déjà si précieuse ; mais ils voulaient voir s’il y avait lieu de casser une iniquité judiciaire ; ils ne se proposaient pas d’écrire l’histoire.

Durand Laxart avait ses connaissances et ses amis à Vaucouleurs ; il chercha une maison où Jeanne put être reçue en attendant d’obtenir l’assentiment de Baudricourt ; il s’arrêta au ménage du charron Henri, et de sa femme Catherine qui vont parler.

II.
Déposition de Catherine, femme de Henri le Charron, hôtesse de Jeanne
Jeanne dans sa maison durant trois semaines. — Comment elle s’y comportait. — Adjuration de Jeanne par le curé Fournier. — Véhémence des désirs de Jeanne ; prophétie qu’elle rappelait. — Premiers adhérents. — Pèlerinage à Saint-Nicolas. — Jeanne équipée. — Catherine présente à son départ.

Catherine, femme de Henri le Charron, de Vaucouleurs, cinquante-quatre ans.

Art. I-VIII. — Sur tous les articles que viennent d’être exposés, voici ce que je puis affirmer, sous la foi de mon serment. J’ai ouï dire que Jeanne fut originaire de Domrémy, de bons et probes laboureurs.

Après sa sortie de la maison paternelle, Durand Laxart, le témoin précédent, l’ayant amenée dans ma maison, pour y attendre de pouvoir aller au lieu où était le dauphin, je l’ai vue de près et observée. C’était une fille bonne, simple, douce, bien réglée et bien douée (bene conditionata) ; elle aimait à se rendre à l’église, et à se confesser ; je le sais pour l’avoir accompagnée ; je l’ai vue se confesser à M. Jean Fournier, alors curé de 224Vaucouleurs. Elle se plaisait à filer, et le faisait bien ; nous filions ensemble chez moi. Je ne saurais déposer autre chose sur ces articles.

Art. IX. — Quant à l’arbre, je ne sais qu’une chose, c’est, qu’à ce qu’on raconte, la jeunesse s’y rend pour s’amuser.

Art. X. — Pour ce qui est de son départ, j’atteste ce qui suit, sous la foi de mon serment : Quand Jeanne voulut partir, elle resta dans ma maison durant trois semaines, à divers intervalles de temps. C’est alors qu’elle fit parler à sire Robert de Baudricourt pour être conduite au dauphin. Sire Robert ne voulait pas.

Durant ce temps, un jour je vis entrer dans ma maison sire Robert de Baudricourt, capitaine de cette ville, et M. Jean Fournier, dont j’ai parlé. Jeanne m’a raconté que le prêtre portait l’étole, et qu’en présence du capitaine il l’avait adjurée, en disant que si elle était chose mauvaise, elle s’éloignât d’eux, et que si elle était bonne, par contre, elle s’approchât. Jeanne disait s’être traînée près du prêtre, jusqu’à ses genoux ; elle disait encore que le prêtre n’avait pas bien fait, parce qu’il avait entendu sa confession.

Pendant que sire Robert se refusait à la conduire, j’ai entendu Jeanne répéter qu’il lui fallait aller au lieu où se trouvait le dauphin ; elle ajoutait : — Est-ce que vous ne savez pas qu’il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme et qu’elle serait relevée par une Vierge des Marches de Lorraine ? Je me rappelai alors l’avoir ouï dire, et j’en éprouvai un saisissement. Le désir de Jeannette était pressant, et parce qu’on ne voulait pas la conduire vers le dauphin, le temps lui durait comme à une femme en travail d’enfant.

C’est à la suite de tout cela que moi, et beaucoup d’autres avec moi, nous finîmes par croire à ses paroles, si bien que le nommé Jacques Alain et Durand Laxart se décidèrent à la conduire ; ils la conduisirent jusqu’à Saint-Nicolas, mais ils revinrent à Vaucouleurs, Jeanne ayant observé, à ce qu’il m’a été rapporté, qu’il n’était pas décent pour elle de s’éloigner ainsi.

Après leur retour, quelques habitants de la ville lui firent l’aire une tunique, des chausses, des bottes, des éperons, une épée, et un habillement complet ; les habitants lui achetèrent un cheval, et Jean de Metz, Bertrand de Poulengy avec trois autres la conduisirent au lieu où se trouvait le dauphin. Je les vis monter à cheval pour le voyage.

Je ne sais rien ni sur l’enquête, ni sur la fuite à Neufchâteau426.

Telle est la déposition de l’hôtesse, entendons celle de son mari.

II. (suite)
Déposition d’Henri le Charron
A vu Jeanne dans sa maison ; le jugement qu’il en porte. — Conviction que Jeanne avait de sa mission divine ; son héroïque courage pour la remplir. — Vêtement guerrier substitué à son rouge vêtement de paysanne. — Cortège. — Présent au départ. — Confiance, assurance de Jeanne malgré les périls.

Henri, le Charron, originaire de Vaucouleurs, soixante-quatre ans.

Art. I-VIII. — Sur toutes ces questions je ne sais qu’une chose : quand 225Jeanne vint à Vaucouleurs ; elle fut placée dans ma maison ; à mon jugement, c’était une vertueuse fille. Pendant son séjour elle filait avec ma femme ; elle aimait à aller à l’église ; ma femme, qui vient de déposer, y allait souvent avec elle.

Art. IX. — N’ayant jamais vu cet arbre, je ne saurais, à proprement parler, faire de déposition à ce sujet.

Art. X. — J’ai entendu Jeanne dire qu’il lui fallait aller vers le noble dauphin ; que son Seigneur à elle, le roi du Ciel voulait qu’elle y allât ; que c’était par le roi du Ciel qu’elle était mise sur ce chemin, et qu’elle irait, dût-elle s’y rendre sur ses genoux.

Quand Jeanne vint dans ma maison, elle portait un vêtement de femme de couleur rouge ; elle fut habillée d’un vêtement d’homme, de chausses et de tout ce qui constitue un habit viril ; on lui donna un cheval, et elle fut conduite au lieu où était le dauphin par Jean de Metz, Bertrand de Poulengy avec leurs serviteurs, par Colet de Vienne et par Richard l’archer. Je la vis et je les vis s’éloigner.

Quand elle voulut se mettre en voyage, on lui demandait comment elle ferait pour passer au milieu des hommes d’armes ennemis, répandus sur tous les chemins ; elle répondait qu’elle ne craignait pas les hommes d’armes, parce qu’elle avait son chemin tout ouvert ; que si les hommes d’armes étaient sur la route, elle avait pour elle Dieu, son Seigneur, qui lui ferait son chemin pour arriver à Monseigneur le dauphin, et qu’elle était née pour ce faire.

Art. XI-XII. — Je ne sais absolument rien ni sur l’enquête, ni sur la fuite à Neufchâteau427.

Il est inutile de faire observer combien, dans leur brièveté, pareilles dépositions sont expressives.

III.
Les prêtres Jean Colin et Nicolas Le Fumeux

Les deux prêtres dont nous allons entendre les témoignages sont une nouvelle preuve du scrupule des témoins dans leurs dépositions.

Le premier, Jean Colin, est chanoine de Saint-Nicolas de Brixey, la collégiale investie du droit de patronage sur la paroisse de Domrémy ; et il est en même temps curé de cette dernière paroisse ; le successeur médiat ou immédiat de Guillaume Front. Que de choses sur la merveilleuse enfant il a dû savoir par les paroissiens ; il n’en dira rien, parce qu’il ne les a pas vues ; il était prêtre à Vaucouleurs, on ne sait à quel titre, lorsque Jeanne y séjourna.

226Jean Le Fumeux n’était pas prêtre alors ; mais simple enfant de chœur à la collégiale Sainte-Marie de Vaucouleurs ; à la réhabilitation, il en était un des chanoines, et en même temps curé d’Ugny, une paroisse voisine ; les deux délégués Watterin Thierry et Réginald de Chichery en ont fait un de leurs deux assesseurs. Voilà pourquoi son témoignage est requis après celui de tous les autres ; il ne profite pas de ce qu’il a entendu pour grossir sa déposition qui, dans sa brièveté, renferme des faits non encore relatés.

III. (suite)
Déposition de Jean Colin
A entendu la confession de Jeanne. — C’était une chrétienne parfaite. — A assisté au départ.

Discrète personne M. Jean Colin, curé de l’église paroissiale de Domrémy, et chanoine de l’église collégiale de Saint-Nicolas de Brixey, soixante-six ans.

Art. I-VIII. — Sous la foi de mon serment, j’atteste que Jeanne, durant son séjour à Vaucouleurs, vint deux ou trois fois vers moi pour se confesser, et que deux ou trois fois j’entendis sa confession. En conscience, je déclare qu’à mes yeux c’était une fille vertueuse, ayant les signes d’une chrétienne vraie, catholique, parfaite (habebat signa… perfecte christianæ) ; elle aimait à se trouver à l’église.

Art. IX. — Je ne sais rien sur cet arbre que par les autres ; ce qui ne me permet pas une déposition proprement dite.

Art. X. — J’ai vu Jeanne à Vaucouleurs quand elle voulut se rendre en France ; j’étais présent lorsque elle monta à cheval au début de la route. Avec elle se trouvaient Bernard de Poulengy, Jean de Metz, Colet de Vienne, tous à cheval, et les serviteurs de Robert de Baudricourt428. Je ne sais plus rien sur les questions posées429.

III. (suite)
Déposition de Jean Le Fumeux
A vu le père et la mère de Jeanne à Vaucouleurs. — Jeanne entendait toutes les messes matinales ; priait en extatique dans les cryptes. — Une sainte.

Discrète personne, M. Jean Le Fumeux, de Vaucouleurs, prêtre, chanoine de la chapelle de Sainte-Marie de Vaucouleurs, curé de l’église paroissiale d’Ugny, trente-huit ans.

Art. I-III. — La voix publique disait que Jeanne était native de Domrémy, de la paroisse Saint-Rémy du même lieu ; autrefois j’ai vu son père et sa mère à Vaucouleurs.

Art. IV-VIII. — Voici seulement ce que je sais sur ces articles : Jeanne vint à Vaucouleurs et disait vouloir aller vers le dauphin. J’étais jeune alors, et attaché à la chapelle Sainte-Marie de cette ville. Souvent j’ai vu Jeanne dite la Pucelle venir à cette chapelle en très grande dévotion (multum devote) ; elle y entendait les messes matinales430 et y restait longtemps 227en prières. Je l’ai vue dans les cryptes souterraines ; elle était à genoux devant la Bienheureuse Vierge ; quelquefois prosternée le visage contre terre, d’autres fois le visage élevé vers le ciel. Sous la foi du serment que j’ai prêté, je crois que c’était une fille vertueuse et sainte. (Per dictum sirum juramentum credit quod erat bona et sancta filia431.) Sous la foi du même serment, je ne sais rien sur les autres questions432.

Une chrétienne parfaite, une sainte, c’est la persuasion de ces deux dignitaires ecclésiastiques, persuasion confirmée par serment.

Entendons maintenant deux seigneurs, dont l’un, Albert d’Ourches, a vu Jeanne à Vaucouleurs et dans les armées, et l’autre a connu sa famille.

IV.
Les deux nobles, Albert d’Ourches et Louis de Martigny

Ourches, un bourg au nord de Vaucouleurs, du canton de Void, avait, au temps de Jeanne, un seigneur tout dévoué à la cause française, un des vaillants compagnons de Baudricourt433. Si, comme Bertrand de Poulengy, le seigneur Albert n’eut pas l’honneur d’être le guide de la libératrice, du moins, ainsi que le montre sa déposition, il la rejoignit sur les champs de bataille, peut-être avec René, à la suite du sacre.

L’écuyer, Louis de Martigny de Gerbonveaux, est moins connu. Martigny-lez-Gerbonveaux est une paroisse du canton de Coussey, au nord de Neufchâteau. Pierre de Bourlémont avait élu sa sépulture dans l’église Saint-Éloy de Gerbonveaux, un hôpital auquel les Bourlémont portaient une affection particulière, probablement parce qu’ils en étaient les bienfaiteurs ou les fondateurs434. Gerbonveaux fait aujourd’hui partie de la paroisse de Martigny. Cette affection des Bourlémont pour Gerbonveaux a fourni probablement à Louis de Martigny l’occasion de faire sur Jeanne la déposition d’ailleurs assez insignifiante qui va être reproduite.

IV. (suite)
Déposition d’Albert d’Ourches
Témoignage rendu à la probité des parents. — Jeanne à la recherche de guides. — Albert voudrait avoir une fille aussi parfaite. — Il a vu Jeanne se confesser et communier à Senlis. — Elle parlait fort bien.

Homme noble, le sire Albert d’Ourches, chevalier, seigneur d’Ourches, soixante ans.

Art. I-III. — J’ai ouï dire que Jeanne était native de Domrémy ; son père et sa mère étaient donnés comme gens de bien ; personne, que je sache, ne l’a révoqué en doute.

Art. IV-VIII. — J’ai vu Jeanne à Vaucouleurs, lorsqu’elle voulait être conduite vers le roi ; plusieurs fois, je l’ai entendue demander des guides, 228pour le très grand profit du dauphin. Cette jeune fille, à mon avis, était fort vertueuse ; combien je voudrais avoir une fille aussi bonne !

Je l’ai vue dans la suite dans la compagnie des hommes d’armes ; je l’ai vue se confesser au Frère Richard, devant la ville de Senlis, et recevoir durant deux jours le corps du Christ avec les ducs de Clermont et d’Alençon ; je suis parfaitement convaincu que c’était une bonne chrétienne.

Art. IX. — Dans le passé j’ai ouï dire que dans les temps anciens les fées se donnaient rendez-vous sous cet arbre ; mais je n’ai jamais ouï que quelqu’un les y ait vues. Jamais non plus je n’ai entendu affirmer qu’on ait vu Jeanne sous cet arbre ; avant que l’on parlât d’elle, vingt ou trente ans avant, j’avais entendu raconter que les fées allaient s’y promener.

Art. X. — Ainsi que j’en ai déjà témoigné, Jeanne s’adressait à plusieurs pour être menée au roi ; c’était une jeune fille qui parlait fort bien (multum bene loquebatur). Dans la suite, Bertrand de Poulengy, Jean de Metz et leurs serviteurs finirent par l’y conduire, c’est tout ce que je sais435.

IV. (suite)
Déposition de Louis de Martigny
Le départ.

Homme noble Louis de Martigny, écuyer, cinquante-six ans.

Art. I-II. — Sous la foi de mon serment, j’atteste que Jeanne naquit à Domrémy, où elle eut Jacques d’Arc pour père. Elle avait une mère dont je ne sais pas le nom ; mais j’atteste, pour l’avoir vu, que le père et la mère étaient gens de bien et catholiques. Je n’entendis jamais dire le contraire.

Art. III. — Je ne sais rien de ses parrains et marraines.

Art. IV-VIII. — Sur les questions posées, je ne sais rien que par les autres. J’ai entendu dire que c’était une fille probe et qu’elle aimait à se confesser.

Art. X. — J’ai ouï dire que lorsqu’elle voulût se diriger vers la France, elle alla trouver le bailli de Chaumont436, et ensuite Monseigneur le duc de Lorraine ; le seigneur duc lui donna un cheval et de l’argent437 ; à la suite les nommés Bertrand de Poulengy, Jean de Metz, Jean-de-Dieu de Ward et Colet de Vienne la conduisirent au roi.

Art. XI-XII. — Je ne sais absolument rien de l’enquête, ni du séjour à Neufchâteau438.

Il nous reste à entendre les plus significatives de ces dépositions ; celles de deux guides de Jeanne dans sa longue traversée pour courir au secours de la France expirante.

229Chapitre VII
La Pucelle d’après ses guides

  • I.
  • Mérite de Durand Laxart, de Jean de Metz, de Bertrand de Poulengy ; ce que l’on sait sur chacun d’eux.
  • II.
  • Déposition de Jean de Metz
  • Il a vu les parents de Jeanne après qu’elle eut quitté Domrémy.
  • Sa première entrevue avec la Pucelle ; sentiment qu’elle avait de sa mission ; son véhément désir de l’exécuter.
  • Équipement.
  • Voyage à Nancy et retour à Vaucouleurs.
  • Escorte de Jeanne.
  • Au commencement l’on voyage de nuit.
  • Confiance absolue de Jeanne dans ses frères du Ciel qui la visitent depuis quatre ou cinq ans.
  • Tout mauvais désir calmé par sa présence.
  • Elle eût voulu entendre la messe.
  • Ses paroles élèvent les cœurs en haut.
  • Son amour du sacrement de pénitence et des pauvres.
  • III.
  • Passage important entre tous de la déposition de Bertrand de Poulengy.
  • III. (suite)
  • Déposition de Bertrand de Poulengy.
  • Il a plusieurs fois visité les parents de la Pucelle.
  • Ce qu’il a appris de sa conduite et de sa vie.
  • Presque chaque samedi elle se rendait à Bermont.
  • Ce qu’il en a vu dans la suite.
  • L’arbre des Dames.
  • Il a assisté à la première entrevue de Jeanne et de Baudricourt.
  • Ce qu’elle a dit à Baudricourt.
  • La constitution politique de la France.
  • Jésus-Christ roi.
  • Retour de Jeanne à Vaucouleurs.
  • Pèlerinage à Saint-Nicolas.
  • Équipement.
  • L’escorte.
  • Entrée en route.
  • Désir de Jeanne d’entendre la messe.
  • Les sens calmés par la présence de Jeanne.
  • Elle rassure ses compagnons de voyage.
  • Ses paroles embrasent les cœurs de l’amour de Dieu.
  • Elle lui produit l’effet d’une sainte.
  • Poulengy a ouï dire qu’on avait fait corriger l’enquête.
  • Pour lui comme pour Jeanne, Charles avant le sacre n’est que le dauphin.
  • IV.
  • Aucun personnage historique n’a pour ses jeunes années pareils témoins.

I.
Mérite de Durand Laxart, de Jean de Metz, de Bertrand de Poulengy ; ce que l’on sait sur chacun d’eux.

Si l’histoire était un tribunal de justice, aucun nom peut-être ne devrait rayonner dans l’histoire de la libératrice à l’égal de ceux de Durand Laxart, de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy. Les premiers, ils ont cru à sa mission, cru assez fortement pour s’exposer à de sérieux périls afin de la seconder. Le paysan de Burey-le-Petit devenait la risée de toute la contrée, s’aliénait sa famille, si sa jeune parente n’était qu’un cerveau détraqué. Sans parler des dangers d’une traversée de 150 lieues en pays ennemi, quelle dérision eût poursuivi les noms de Jean de Metz 230et de Bertrand de Poulengy si, au lieu de conduire au pauvre roi de Bourges le secours de Dieu, ils ne lui avaient amené qu’une aventurière cherchant à jouer un rôle ! Ils n’ont pas été arrêtés par ces considérations ; ils ont cru à la puissance du bras de Dieu voulant confondre la force par la faiblesse ; et leurs regards ont été assez pénétrants pour voir que la paysanne de Domrémy était l’instrument choisi, afin de voiler et de manifester tout ensemble une des plus magnifiques interventions surnaturelles enregistrées par l’histoire.

On voudrait en savoir long sur ces trois hommes de foi et de courage. En dehors de leurs dépositions nous n’avons rien, ou presque rien.

Rien sur Durand Laxart. Ce serviteur de la toute première heure s’est endormi dans sa maisonnette de paysan, et l’on dispute aujourd’hui si Burey-la-Côte est bien l’ancien Burey-le-Petit, ou si c’est à Burey-en-Vaux qu’il faut attribuer cet honneur. Nous ne possédons guère plus de détails sur Jean de Metz et Bertrand de Poulengy.

Jean de Metz s’appelle encore et mieux de Novelonpont ou Nouillonpont. Ce que l’on sait de plus explicite à son sujet est renfermé dans les lignes suivantes des Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, par MM. de Bouteiller et de Braux :

Jean de Metz, âgé de trente ans au moment où il s’offrit généreusement pour guider la Pucelle en France, n’était pas seulement de condition libre. En 1418 il était soldoyer au service de Robert de Baudricourt, après avoir précédemment été à celui de Jean de Wal, capitaine et prévôt de Stenay. Il avait acquis à titre d’engagère, ou, suivant un auteur local, hérité de son père, la seigneurie de Novillonpont et Hovécourt dont il portait le titre439.

Le vaillant soldat fut anobli en mars 1449. Les lettres ne parlent pas de la Pucelle ; elle était encore sous le coup de la condamnation, la réhabilitation ne devant avoir lieu que sept ans plus tard. Le parchemin mentionne

la vie digne d’éloges, l’honorabilité de la conduite et l’éclatante réputation dont jouit le bien-aimé Jean de Novilonpont, dit encore de Metz ; les louables et très gratuits services qu’il a rendus dans les guerres et dans d’autres circonstances440.

Il est certain qu’il suivit sur les champs de bataille celle qu’il avait amenée des bords de la Meuse. En 1455, il résidait à Vaucouleurs.

Voici ce que nous disent, sur Bertrand de Poulengy, les auteurs cités pour Jean de Metz :

Bertrand de Poulengy, autant qu’on en peut juger par une pièce authentique, était établi dans le pays, à titre de seigneur 231foncier, quelques années avant la mission de la Pucelle. Il avait sûrement sa résidence sous la prévôté de Gondrecourt ; mais pas dans un lieu dont il portât le nom, car il est impossible d’identifier ce nom avec aucun de ceux du Barrois et des Évêchés441. Il est probable qu’il remplissait un office notable dans la capitainerie de Vaucouleurs, lorsque Jeanne s’y présenta.

On a publié une légère condamnation de Jean de Metz pour jurements, une autre de Bertrand de Poulengy pour défaut de comparution en justice, toutes deux encourues avant qu’ils eussent eu l’honneur d’être les chevaliers de la Pucelle. Leurs dépositions vont nous dire l’ascendant exercé sur eux par la merveilleuse jeune fille ; leur témoignage est empreint d’un grand esprit de foi.

II.
Déposition de Jean de Metz
Il a vu les parents de Jeanne après qu’elle eut quitté Domrémy. — Sa première entrevue avec la Pucelle ; sentiment qu’elle avait de sa mission ; son véhément désir de l’exécuter. — Équipement. — Voyage à Nancy et retour à Vaucouleurs. — Escorte de Jeanne. — Au commencement l’on voyage de nuit. — Confiance absolue de Jeanne dans ses frères du Ciel qui la visitent depuis quatre ou cinq ans. — Tout mauvais désir calmé par sa présence. — Elle eût voulu entendre la messe. — Ses paroles élèvent les cœurs en haut. — Son amour du sacrement de pénitence et des pauvres.

Homme noble, Jean de Novilonpont, dit de Metz, domicilié à Vaucouleurs, cinquante-sept ans.

Art. I-II. — Jeannette était donnée comme originaire de Domrémy. Quand elle eut quitté son village, je vis son père et sa mère, qui, à mon jugement, étaient de bons catholiques.

Art. III. — Je ne sais rien de ses parrains et marraines.

Art. IV-X. — Sous la foi de mon serment, je sais ce qui suit : Je vis Jeanne la Pucelle quand elle fut arrivée à la ville de Vaucouleurs, diocèse de Toul ; elle portait ses pauvres vêtements de femme, de couleur rouge ; elle avait pris logement dans la maison de Henri, le charron, de la même ville. Je l’abordai en lui disant :

— Ma mie, que faites-vous ici ? Faut-il donc que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais ?

La Pucelle me répondit :

— Je suis venue à cette chambre442 du roi demander à Robert de Baudricourt qu’il veuille me conduire ou me faire conduire jusqu’au roi. Il ne fait aucun cas ni de moi, ni de mes paroles ; cependant avant la mi-carême, il faut que je sois en chemin vers le roi, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux. Il n’est personne au monde, ni roi, ni duc, ni fille du roi d’Écosse443, ni d’autres, qui puissent recouvrer le 232royaume de France ; il n’y a pour le royaume de secours qu’en moi. (Nullus in mundo, nec reges… possunt recuperare regnum Franciæ, nec est ei succursus nisi de memet.) Je préférerais cependant filer à côté de ma pauvre mère ; ce n’est pas là œuvre des personnes de mon état ; mais il faut que faille et que je l’accomplisse444 ; car ainsi le veut mon Seigneur.

— Et quel est votre seigneur ? lui demandai-je.

— C’est Dieu, me répondit-elle.

Je lui pris alors la main et je lui engageai ma foi que, sous la conduite de Dieu, je la mènerais vers le roi. Je lui demandai quand elle voulait partir ?

— Maintenant plutôt que demain, et demain plutôt qu’après-demain, répondit-elle.

Je lui demandai encore si elle voulait se mettre en chemin avec ses vêtements ; elle me répondit qu’elle prendrait volontiers des vêtements d’homme. Je lui donnai alors de quoi se vêtir avec les habits et les chaussures de mes serviteurs. C’est après cela que les habitants de Vaucouleurs lui firent confectionner des vêtements d’homme, des chaussures, des bottes, et l’équipement complet. Ils lui donnèrent un cheval qui coûta seize francs, ou à peu près.

Quand elle fut habillée et eut son cheval, munie d’un sauf-conduit du seigneur Charles, duc de Lorraine, elle alla parler au seigneur duc et je l’accompagnai jusqu’à Toul. Elle revint à Vaucouleurs vers le dimanche des Bures445 ; il y aura, ce me semble, vingt-sept ans au prochain dimanche des Bures. Moi qui vous parle, Bertrand de Poulengy, avec deux de nos serviteurs, en compagnie de Colet de Vienne, messager royal, et d’un archer nommé Richard, nous conduisîmes la Pucelle au roi alors à Chinon, et cela à nos dépens, Bertrand de Poulengy et moi.

En quittant Vaucouleurs, par crainte des Anglais et des Bourguignons postés de çà et de là sur notre route, nous marchâmes quelquefois de nuit ; le voyage que nous fîmes à cheval jusqu’à Chinon nous prit onze jours.

En chevauchant côte à côte, je demandais à la Pucelle si elle ferait ce qu’elle disait ; et elle nous répondait toujours d’être sans crainte ; qu’elle avait ordre de ce faire ; que ses frères du Paradis l’avertissaient de la conduite à tenir, et qu’il y avait déjà quatre ou cinq ans que ses frères du Paradis et son Seigneur, à savoir Dieu, l’avaient prévenue qu’il lui fallait aller à la guerre pour recouvrer le royaume.

Chaque nuit durant le voyage, Bertrand, moi et la Pucelle, nous couchions 233côte à côte, la Pucelle à mes côtés, mais ses vêtements de dessus et de dessous étroitement fermés ; je me sentais pour elle un tel respect que je n’eusse jamais osé lui faire une proposition peu séante, et j’affirme, sous la foi de mon serment, que je n’eus jamais mauvais désir à son endroit, ni ne sentis mouvement sensuel.

Dans le voyage, elle eût bien voulu entendre des messes ; elle nous disait : Si nous pouvions entendre la messe, ce serait bien. Mais, par crainte qu’elle ne fût reconnue, ce n’est que deux fois que nous pûmes accéder à ses désirs.

J’avais la plus grande foi aux paroles de la Pucelle, et, à ce que je crois, ses paroles, son amour de Dieu m’enflammaient à mon tour du même amour. Je crois qu’elle était envoyée de Dieu ; car elle ne jurait jamais, se plaisait beaucoup aux messes, et, en guise de serment, se signait du signe de la croix.

C’est ainsi que nous la conduisîmes jusqu’au roi, à Chinon, le plus secrètement qu’il nous fut possible. J’ai dit que la Pucelle aimait à entendre des messes ; j’ajoute encore, pour l’avoir vu, qu’elle se confessait souvent ; et que c’était un bonheur pour elle de faire l’aumône. Plusieurs fois je lui ai mis en main des pièces d’argent pour qu’elle les distribuât par amour pour Dieu.

Tant que j’ai été en sa compagnie je l’ai trouvée vertueuse, simple, dévote, bonne chrétienne, très douce, craignant Dieu.

Je ne sais plus rien sur les questions proposées. J’ajoute qu’arrivés à Chinon nous la remîmes aux gens du roi et à ses conseillers, et qu’elle fut grandement examinée.

Je ne sais rien ni de l’enquête, ni sur le séjour à Neufchâteau446.

III.
Passage important entre tous de la déposition de Bertrand de Poulengy

Belle, significative, est la déposition de Jean de Metz ; celle de Bertrand de Poulengy la surpasse encore. Rien de plus remarquable que ce qu’il dit à la question X, du premier abord de Jeanne auprès de Baudricourt, vers la fête de l’Ascension qui, en cette année 1428, tombait le 13 mai. La céleste envoyée y expose clairement l’idée culminante de sa mission, la royauté politique de Jésus-Christ. Le roi que la naissance désigne, mais qui n’est constitué tel que par le sacre, est un vassal gouvernant un fief sacré au nom et d’après la loi du suzerain, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. 234On ne saurait trop méditer les paroles par lesquelles, dès les premiers pas dans la carrière, Jeanne exprimait hautement un programme qu’elle devait rappeler maintes fois, et qui est la seule explication de sa mission.

III. (suite)
Déposition de Bertrand de Poulengy
Il a plusieurs fois visité les parents de la Pucelle. — Ce qu’il a appris de sa conduite et de sa vie. — Presque chaque samedi elle se rendait à Bermont. — Ce qu’il en a vu dans la suite. — L’arbre des Dames. — Il a assisté à la première entrevue de Jeanne et de Baudricourt. — Ce qu’elle a dit à Baudricourt. — La constitution politique de la France. — Jésus-Christ roi. — Retour de Jeanne à Vaucouleurs. — Pèlerinage à Saint-Nicolas. — Équipement. — L’escorte. — Entrée en route. — Désir de Jeanne d’entendre la messe. — Les sens calmés par la présence de Jeanne. — Elle rassure ses compagnons de voyage. — Ses paroles embrasent les cœurs de l’amour de Dieu. — Elle lui produit l’effet d’une sainte. — Poulengy a ouï dire qu’on avait fait corriger l’enquête. — Pour lui comme pour Jeanne, Charles avant le sacre n’est que le dauphin.

Homme noble, le seigneur Bertrand de Poulengy, écuyer de l’écurie royale de France, soixante-trois ans.

Art. I-III. — Sous la foi de mon serment, j’atteste ce que suit : Jeanne, ainsi qu’on le disait, est originaire de Domrémy ; son père fut Jacques d’Arc, du même village. J’ignore le nom de sa mère ; cependant j’ai été plusieurs fois dans leur maison ; je sais que c’étaient de vertueux laboureurs ; j’ai pu m’en assurer de mes yeux.

Art. IV-VIII. — Ce n’est que d’après ce que j’ai appris d’autrui que je pourrais répondre à ces articles. J’ai ouï dire que, dans ses jeunes années, Jeanne fut une enfant vertueuse, se conduisant bien ; qu’elle allait volontiers à l’église, et que quasi tous les samedis elle se rendait à l’ermitage de Sainte-Marie de Bermont, et y portait des cierges. Je puis ajouter qu’elle filait, et parfois gardait le bétail et les chevaux de son père.

Après qu’elle eut quitté la maison paternelle, je la vis soit à Vaucouleurs, soit en d’autres lieux à la guerre ; je la vis plusieurs fois se confesser, jusqu’à deux fois par semaine ; elle communiait et était fort dévote (ac erat multum devota).

Art. IX. — J’ai vu cet arbre, je me suis arrêté à son ombre, douze ans avant de connaître Jeanne. Ainsi que je l’ai entendu dire, les jeunes filles et les petits garçons de Domrémy et d’autres villages voisins, vont se divertir et danser sous ses branches durant la belle saison.

Art. X. — J’atteste, sous la foi de mon serment, que Jeanne la Pucelle vint à Vaucouleurs vers l’Ascension, à ce qu’il me semble. Je la vis parler à Robert de Baudricourt, alors capitaine de Vaucouleurs. Elle disait être venue vers Robert de la part de son Seigneur, pour que ledit Robert mandât au dauphin de bien se tenir, de ne pas engager de bataille avec ses ennemis ; parce que son Seigneur à elle lui donnerait secours après la mi-carême. Jeanne en donnait cette raison que le royaume ne regardait pas le dauphin, mais qu’il regardait son Seigneur.

— Cependant, disait-elle, mon Seigneur veut que le dauphin devienne roi, et tienne ce royaume en commende ; et elle ajoutait qu’il serait roi, en dépit de ses ennemis, et que c’était elle qui le conduirait au sacre.

— Quel est ton Seigneur ? lui demanda Robert.

— C’est le roi du Ciel, répondit-elle.

Cela fait, elle rentra à la maison de son père avec un oncle, nommé Durand Laxart de Burey-le-Petit. Plus tard, vers le commencement du carême, Jeanne revint à Vaucouleurs cherchant compagnie pour aller 235vers Monseigneur le dauphin. Ce voyant, moi qui parle et Jean de Metz, nous arrêtâmes que nous la conduirions vers le roi, qui n’était encore que le dauphin. Jeanne alla en pèlerinage à Saint-Nicolas et se rendit vers le seigneur duc de Lorraine, qui avait désiré la voir et lui avait envoyé un sauf-conduit. À la suite elle retourna à Vaucouleurs dans la demeure de Henri le Charron. Jean de Metz et moi qui parle, aidés de quelques autres gens de Vaucouleurs, nous fîmes tant qu’à la place de ses vêtements de femme, de couleur rouge, nous lui procurâmes une tunique et des vêtements d’homme, des éperons, des bottes, une épée et semblables choses, et de plus un cheval. Alors Jean de Metz, et moi, avec Jeanne, escortés de Julien, mon serviteur, de Jean de Honnecourt, serviteur de Jean de Metz, en compagnie de Colet de Vienne et de Richard, l’archer, nous nous mîmes en route pour aller vers le dauphin.

Au sortir du pays, le premier jour, nous redoutions les Bourguignons et les Anglais alors les maîtres, et nous marchâmes une première fois de nuit. Jeanne la Pucelle me disait, disait à Jean de Metz et à ses autres compagnons de voyage d’entendre la messe ; mais, en pays ennemi, nous ne le pouvions pas de peur qu’elle ne fût reconnue.

Chaque nuit Jeanne couchait avec nous, je veux dire avec Jean de Metz et avec moi qui dépose ; mais bien serrée dans ses habits de dessus, ses bottes et tous ses vêtements bien bouclés et fermés avec aiguillettes ; j’étais jeune alors ; cependant je n’eus aucun désir de femme, ni mouvement de chair ; jamais je n’eusse osé lui faire mauvaise proposition, à cause de la vertu que je voyais en elle.

Nous restâmes onze jours en chemin dans ce voyage vers le roi, qui alors était le dauphin, et dans le chemin nous ne fûmes pas sans craindre plusieurs fois ; mais Jeanne nous disait toujours de ne pas être inquiets, et qu’arrivés à Chinon le gentil dauphin nous ferait bon visage.

Elle ne jurait jamais, et ses paroles m’enflammaient saintement ; car à mes yeux elle était envoyée de par Dieu ; je ne vis pas en elle l’ombre de mal ; elle était aussi bonne que l’aurait été une sainte.

Nous fîmes ainsi notre chemin sans grand obstacle jusqu’à Chinon, où était le roi, alors le dauphin. Arrivés à Chinon nous présentâmes la Pucelle aux seigneurs de la cour, et aux gens du roi. C’est à eux que je m’en réfère des gestes qu’elle a accomplis.

Art. XI. — Pour ce qui est de l’enquête, je ne sais rien, si ce n’est que quelques personnes m’ont dit que l’on avait fait corriger l’information ; mais je ne me rappelle plus quelles sont ces personnes.

Art. XII. — Je ne sais rien du séjour à Neufchâteau447.

236Poulengy parlant de Charles VII avant le sacre, ne lui donne le titre de roi, qu’en corrigeant son expression sans jamais y manquer, ajoutant qu’il n’était alors que dauphin. Il se montre ainsi digne disciple de la Pucelle qui, jusqu’au sacre, n’appela jamais Charles que le gentil dauphin. C’était proclamer que le sacre constituait le roi. Si la naissance désignait celui qui devait gouverner le saint royaume, la Pucelle a grand soin de marquer que ce n’est pas là un droit ressortissant de la nature, mais le fait de cette Providence particulière du vrai souverain de la France, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, voulant qu’il en fût ainsi. Cette pensée maîtresse a été développée dans un autre volume448.

IV.
Aucun personnage historique n’a pour ses jeunes années pareils témoins.

Trente-quatre témoins nous font donc connaître, sous la foi du serment, cette première période de la vie de la Pucelle. Cinq sont de vénérables prêtres ; cinq appartiennent à la noblesse ; deux à la bourgeoisie ; vingt-deux à la condition de Jeannette, et nous entendrons la libre-pensée écrire que la nuit la plus profonde enveloppe la vie de Jeanne avant la mission ! La sincérité des témoins éclate dans leurs dépositions si réservées.

Avec les détails particuliers fournis par plusieurs d’entre eux, c’est manifestement la même figure qui a passé sous les regards de chacun. Y aurait-il un trait à ajouter à la perfection d’une jeune fille dans les conditions de Jeannette ? Quelle vertu lui demander qu’ils ne constatent à l’envi ? Elle était parfaite, nous a dit un de ses confesseurs ; c’est le sentiment de tous ceux qui ont pénétré plus avant dans le sanctuaire de son âme. Rien qui ne soit digne d’une élève de saint Michel et des Saintes.

Il est encore quelques autres documents de valeur qui nous font connaître la vie de Domrémy. Les témoins ne faisant pas une histoire n’avaient pas à nous donner la date des événements ; quelques concordantes que pour le fond soient leurs dépositions, il y a certaines divergences apparentes ou réelles ; l’érudition moderne a fait quelques découvertes, ou tout au moins pose des questions sur cette première partie de la divine histoire. Avec les lieux marqués par les pas de l’héroïne, il y a matière au livre qui va suivre.

Notes

  1. [379]

    Voir cet exposé, Procès, t. II, p. 378 et suiv.

  2. [380]

    Voir le texte aux Pièces justificatives, I.

  3. [381]

    Siméon Luce, Preuves, p. 98, 352, 360.

  4. [382]

    Dom Calmet, Histoire de la Lorraine, t. II, col. 254.

  5. [383]

    Voir la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 611.

  6. [384]

    Voir Du Cange, Glossarium au mot Clerici.

  7. [385]

    Le présent yolume ayant été écrit en province, la collation était impossible. C’est pendant qu’il s’imprimait que l’auteur a pu constater que le célèbre paléographe avait eu comme Homère ses moments de sommeil. De plus amples explications seront données aux Pièces justificatives, note J.

  8. [386]

    Siméon Luce, p. 354.

  9. [387]

    Siméon Luce, p. 301-305.

  10. [388]

    Quicherat a omis ici les mots qui se trouvent dans les manuscrits donnés par lui comme les plus authentiques :

    Itaque ab aliis juvenculis aliquociens deridebatur.

    Voir Pièces justificatives, J.

  11. [389]

    La fontaine des Rains, ainsi qu’il a été établi, n’est pas la fontaine des Groseilliers. Pour la signification du mot rains, voir les Dictionnaires de Trévoux et de Littré.

  12. [390]

    Ce bailli était Baudricourt. Il portait le titre de bailli de Chaumont, alors que les Anglais maîtres de la ville y en avaient établi un autre, qui en exerçait effectivement les fonctions.

  13. [391]

    Voir Pièces justificatives, K, I.

  14. [392]

    Voir Pièces justificatives, K, III.

  15. [393]

    Voir le texte aux Pièces justificatives, K, IV.

  16. [394]

    Voir le texte, Pièces justificatives, K, VII.

  17. [395]

    Voir Pièces justificatives, K, XVI.

  18. [396]

    Volebat jucere in focario : four est, je crois, la traduction littérale du latin focarium.

  19. [397]

    Ad lobias Dominarum. D’après Du Cange, lobia, laubia signifie couvert, galerie, loge, portique.

  20. [398]

    Ce pluriel indiquerait que Jeanne avait, non seulement une, mais plusieurs sœurs, à moins qu’il ne faille y comprendre une ou plusieurs belles-sœurs, ce qui est autorisé par le langage du temps.

  21. [399]

    Voir le texte aux Pièces justificatives, K, XVIII.

  22. [400]

    Voir Pièces justificatives, K, XI.

  23. [401]

    Pièces justificatives, K, X.

  24. [402]

    Pièces justificatives, K, IV.

  25. [403]

    Pièces justificatives, K, X.

  26. [404]

    Pièces justificatives, K, V.

  27. [405]

    Voir Pièces justificatives, K, XIX.

  28. [406]

    Hauviette surfait dès lors son âge de trois ou quatre ans, en se donnant quarante-cinq ans ; c’eût été l’âge de la Pucelle en 1456. Il est vrai que dans le double procès l’âge est toujours désigné avec le vel circa. Ici il signifierait une différence de trois ou quatre ans.

  29. [407]

    C’est bien le sens de pluries confitebatur, le mot enim indiquant la liaison avec le membre de phrase précédent :

    dicebant quod nimis devote ibat ad ecclesiam ; audivit enim dici curato quod pluries confitebatur.

  30. [408]

    Pièces justificatives, K, XIV.

  31. [409]

    Faciunt hominem de Maio. Le mois de mai était personnifié sous la figure d’un homme entre deux âges… portant une corbeille de fleurs, et de l’autre odorant une fleur. (Dictionnaire de Trévoux.)

  32. [410]

    Plusieurs mots omis dans Quicherat font dire au témoin que Jeanne se rendit à Vaucouleurs du consentement de son père ; ce qui est une manifeste contre-vérité.

  33. [411]

    Pièces justificatives, K, XXI.

  34. [412]

    Pièces justificatives, K, XV.

  35. [413]

    Pièces justificatives, L, XXIII.

  36. [414]

    Pièces justificatives, K, XVII.

  37. [415]

    De Vatenno, portent les deux meilleurs manuscrits. Quicherat, en omettant ces deux mots a omis le témoignage le plus direct que nous ayons sur le lieu d’origine de la mère de la Pucelle.

  38. [416]

    Voir Pièces justificatives, M, XXXIV.

  39. [417]

    Pièces Justificatives, K, XIII.

  40. [418]

    Pièces justificatives, K, VI.

  41. [419]

    Pièces justificatives, M, XXXII.

  42. [420]

    Pièces justificatives, K, II.

  43. [421]

    L’auteur ignore les preuves de cette assertion, et en laisse la responsabilité à celui dont il la tient.

  44. [422]

    Pièces justificatives, L, XXIV.

  45. [423]

    Pièces justificatives, M, XXIX.

  46. [424]

    Pièces justificatives, M, XXX.

  47. [425]

    Pièces justificatives, L, XXV.

  48. [426]

    Pièces justificatives, L, XXVI.

  49. [427]

    Pièces justificatives, L, XXVII.

  50. [428]

    Le témoin confond les serviteurs de Bertrand de Poulengy et de Jean de Metz avec ceux de Baudricourt.

  51. [429]

    Pièces justificatives, K, XX.

  52. [430]

    Les matines, d’après un manuscrit.

  53. [431]

    Quicherat a omis le mot pluries des manuscrits.

  54. [432]

    Pièces justificatives, M, XXXIII.

  55. [433]

    Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 104, 105, 154, 212.

  56. [434]

    Voir le testament de Pierre de Bourlémont, Siméon Luce, p. 17 et suiv.

  57. [435]

    Pièces justificatives, M, XXVIII.

  58. [436]

    Baudricourt avait dans le parti français le titre de bailli de Chaumont.

  59. [437]

    Il semble que le duc de Lorraine se contenta de donner quatre francs à la Pucelle ; cela résulte de la déposition de Durand Laxart.

  60. [438]

    Pièces justificatives, K. VIII.

  61. [439]

    Introduction, XIV.

  62. [440]

    Procès, t. V, 364 :

    Attentis vita laudabili, morum honestate et splendore famæ quibus dilectus noster Johannes de Novyllompont, alias de Metz, dicitur insigniri ; consideratis insuper laudabilibus et multum gratuitis serviciis nobis per ipsum in guerris et alias.

  63. [441]

    Il y a cependant une localité du nom de Poulengy dans le Bassigny, dans le canton de Nogent-le-Roi. (Dictionnaire des communes de France.)

  64. [442]

    Hic ad cameram Regis. Dans la latinité du moyen âge, une des nombreuses acceptions du mot camera était une ville, une localité, une terre, relevant immédiatement du roi. (Voir Du Cange.)

  65. [443]

    En ce moment, des fiançailles venaient d’être conclues entre le dauphin le futur Louis XI et Marguerite, fille du roi d’Écosse, deux enfants de moins de sept ans. Le mariage aboutit. Le roi de Bourges a dû en donner avis à ses tenants pour relever leur courage ; et Jeanne a pu facilement apprendre à Vaucouleurs un projet qui était une lueur d’espérance.

  66. [444]

    Les trois manuscrits portent : Dominus meus vult ut ista faciam, au lieu de ita faciam, qu’on lit dans Quicherat.

  67. [445]

    Premier dimanche de carême qui cette année tombait le 14 février.

  68. [446]

    Pièces justificatives, L, XXII.

  69. [447]

    Pièces justificatives, M, XXXI.

  70. [448]

    Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France, p. 13-30.

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