J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome I : Livre III. La réhabilitation, les premiers travaux, les premiers ouvriers

207Livre III
La réhabilitation. — Les premiers travaux. — Les premiers ouvriers.

  1. Charles VII entreprend la révision du procès
  2. Les révélations de la Pucelle
  3. Le vêtement d’homme et de guerrier
  4. La soumission à l’Église
  5. Les XII articles
  6. La cause de la Pucelle portée devant l’Église

Paul Pontanus :

  1. Le sommaire de la cause

Théodore de Lellis :

  1. Son mémoire

Robert Ciboule :

  1. Son traité
  2. La soumission à l’Église

Jean de Montigny :

  1. Le procès intenté sans fondement
  2. Les vices de formes

Chapitre I
Charles VII entreprend la révision du procès

  • Introduction
  • Combien la condamnation devait ébranler la foi à la mission de Jeanne.
  • Circonstances particulières qui devaient faciliter la diffusion de l’imposture.
  • II.
  • Notice sur Bouillé.
  • Information extra-canonique faite par lui.
  • Son intervention au procès de réhabilitation.
  • Son mémoire.
  • III.
  • Préambule de cet écrit.
  • Ses divisions.

Introduction
Combien la condamnation devait ébranler la foi à la mission de Jeanne. — Circonstances particulières qui devaient faciliter la diffusion de l’imposture.

La calomnie, toujours si puissante, le devient beaucoup plus, lorsqu’elle porte sur des faits au-dessus de notre nature, et par eux-mêmes peu croyables. Que n’est-ce pas lorsqu’elle se présente sous couleur de chose jugée ; jugée par des hommes revêtus d’un caractère sacré, s’appuyant sur l’autorité de la première école du monde ? C’était le cas pour la condamnation de Jeanne. Comment ne pas concevoir des doutes ? comment ne pas être ébranlé ? L’on se rappelle que les lettres du roi d’Angleterre avaient inondé la Chrétienté. Non seulement elles travestissaient l’histoire de l’héroïne ; elles présentaient la sainte fille comme se démentant elle-même, et s’accusant d’avoir été victime de l’illusion. De toutes les preuves, la plus irrécusable est l’aveu du criminel.

L’assemblée de Bâle, contribua à répandre l’imposture. Les principaux bourreaux, les Courcelles, les Érard, les Beaupère, les Loyseleur partirent aussitôt après l’exécution, et répandirent dans leurs cercles le récit menteur de la double abjuration. Une preuve de l’effet de ces narrations trompeuses, c’est le prieur des Dominicains de Bâle, Jean Nider. Jean Nider 208était un des plus recommandables fils de saint Dominique de son temps, à une époque où l’on trouve des Frères-prêcheurs dans toutes les grandes affaires de l’Église. Ces gardiens de la foi, en sentinelle autour de l’Arche, furent bien représentés par le chien tenant un flambeau dans la gueule, image sous laquelle la mère du grand Patriarche vit l’enfant dont elle allait devenir la mère. L’on ne serait pas hors de la vérité en affirmant que sur dix inquisiteurs neuf sont dominicains. On les trouve en cette qualité dans l’histoire de Jeanne au commencement, au milieu et à la fin.

Jean Nider a consacré une page de son Formicarium à la Pucelle. Il rapporte en fort bons termes l’effet produit par Jeanne dans toute la catholicité ; cependant, en conclusion, il la range parmi ces sorcières dont il était le grand exterminateur. Ce qui lui a fait rejeter le sentiment favorable à la Pucelle qu’il semble avoir d’abord embrassé avec le reste de la catholicité, c’est l’autorité de l’Université de Paris, ce sont les lettres du roi d’Angleterre, et surtout ce qu’il a appris de maître [Nicolas] Lami, ce député de l’Université de Paris à Bâle, que nous avons vu travailler ardemment avec Courcelles à la déposition d’Eugène IV. Rien de plus naturel que des entretiens à ce sujet avec le docteur parisien ; les commissions du concile se réunissaient dans le monastère, dont Nider était le supérieur.

L’imposture cependant, avec quelque appareil qu’elle fut ourdie et disséminée, n’obtint pas plein triomphe dans le parti français ; témoin l’histoire d’une aventurière, qui pendant quelque temps se fit passer pour Jeanne échappée miraculeusement au bûcher, et trompa jusqu’aux frères de la Pucelle. Charles VII la démasqua en lui demandant l’objet des fameux secrets300.

Dieu n’avait pas fait une merveille unique dans l’histoire, pour que le souvenir en fût effacé ou perverti dans la suite des âges. Rome et les théologiens attachés à Rome devaient dissiper tant de ténèbres condensées, et mettre l’histoire de la Pucelle dans un jour tel qu’aucun personnage ne peut en revendiquer un pareil. Ce n’est pas assez des historiens ordinaires que Jeanne possède nombreux, variés, à l’égal des conquérants les plus fameux ; à la réhabilitation, cent-vingt témoins, ayant presque tous vu, entendu l’héroïne, ayant joué un rôle à ses côtés, mêlés aux diverses périodes de sa vie, viendront sous la foi du serment dire ce qu’ils ont vu et entendu ; et ce qu’il y a de plus éclairé dans l’Église discutera les faits à la lumière des enseignements de la foi. Ce sont ces travaux que le présent volume doit principalement faire connaître.

209I.
Charles VII à Rouen. — Ordonnance qui charge Bouillé d’étudier le procès de condamnation.

Charles VII entra à Rouen le 20 novembre 1449. Il n’oublia pas celle qui lui avait mis la couronne sur le front. Il pouvait entendre les témoins de la passion et du martyre, voir les pièces du juridique assassinat, il savourait la réalisation des promesses qui lui avaient été faites. C’était bien lui qu’on avait voulu frapper à travers la victime du Vieux-Marché.

Le 15 février 1450 il donnait la commission suivante :

Lettres de commission de Charles VII à Guillaume Bouillé (15 février 1450)

Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, à notre aimé et féal conseiller Guillaume Bouillé, docteur en théologie, salut et dilection.

Comme au temps passé, Jeanne la Pucelle eut été prise et appréhendée par nos anciens ennemis et adversaires les Anglais, et amenée en cette ville de Rouen, les dits Anglais firent faire contre elle un procès tel quel, par certaines personnes à ce commises et députées par eux. En faisant lequel procès, ils firent et commirent plusieurs fautes et abus ; et tellement que moyennant le dit procès et la grande haine que nos ennemis avaient contre elle, ils la firent mourir iniquement et contre raison, très cruellement.

Et pour ce que nous voulons savoir la vérité du dit procès, et la manière dont il a été déduit et dont on a procédé, nous vous mandons et commandons, et expressément vous enjoignons que vous vous enquériez bien et diligemment sur ce qui vous est dit. Et l’information par vous sur ce faite, apportez-la ou envoyez-la sûrement, close et scellée, par devers nous et les gens de notre Grand Conseil.

Et tous ceux que vous saurez avoir aucune (quelque) écriture, procès, ou autre chose touchant la matière, contraignez-les par toutes voies dues et que vous verrez être à faire, à vous les bailler pour nous les apporter ou envoyer, pour pourvoir sur ce ainsi que verrons être à faire, et qu’il appartiendra par raison. De ce faire nous vous donnons pouvoir, commandement et mandement spécial par ces présentes.

Aussi mandons et commandons à tous nos officiers, justiciers et sujets, qu’à vous et à vos commis en icelle affaire, ils obéissent et entendent diligemment.

Donné à Rouen, le quinzième jour de février, l’an de grâce 1449, (1450), et de notre règne le vingt-huitième301.

Charles VII commençait ainsi l’affaire de la réhabilitation ; affaire très épineuse en elle-même, plus épineuse encore par les grands personnages 210dont elle devait amener la flétrissure : un évêque, l’Université de Paris, le gouvernement d’Angleterre. Le monarque la poursuivit avec persévérance. La reconnaissance et l’intérêt lui en faisaient un devoir. Il n’y avait pas encore 19 ans depuis le martyre.

Quel était donc le personnage que Charles VII appelait à l’honneur de travailler le premier à cette grande réparation ?

II.
Notice sur Bouillé. — Information extra-canonique faite par lui. — Son intervention au procès de réhabilitation. — Son mémoire.

Guillaume Bouillé fut un des plus distingués théologiens de son temps : theologiæ magister eruditissimus, est-il qualifié dans le Gallia christiana. Il est probable que lors de la condamnation de Jeanne, en 1431, il se trouvait parmi les étudiants de l’Université ; de bonne heure il en occupa les hautes dignités. Proviseur du collège de Beauvais, procureur de la nation de France, il eut son trimestre de suprême magistrature, ayant été élu Recteur le 16 décembre 1439 [1437]. Les succès le suivirent dans la faculté de théologie ; il en devint le doyen, et soutint les prétentions de sa corporation contre les privilèges des Ordres Mendiants.

Bouillé était en même temps pourvu de plusieurs bénéfices. Le principal était un canonicat dans l’église de Noyon. Là aussi il fut doyen dès 1447, assista en cette qualité au concile de Soissons en 1454, et renonça à cette dignité en 1464. Il ne mourut qu’en 1476 ; son humilité lui fit défendre d’élever aucun monument sur son tombeau.

Charles VII avait une telle estime pour son mérite qu’il le nomma membre de son Grand Conseil, et qu’il l’envoya en mission auprès du Saint-Siège. Bouillé a souscrit la condamnation portée contre les Nominaux en 1473302.

Tel est l’homme qui le premier fut appelé à ouvrir une enquête sur l’assassinat de Rouen. Ordonnée par Charles VII, cette enquête ne pouvait pas avoir un caractère juridique. Jeanne avait été condamnée au nom de l’Église ; c’était à l’Église à déclarer qu’on avait profané son nom et perverti sa législation ; le travail de Bouillé devait servir à la mettre en mouvement.

Bouillé entendit sept témoins, tous fort compétents. Leurs dépositions n’ont pas été relatées dans le procès de réhabilitation ; mais elles nous sont parvenues. On y entend quatre fils de saint Dominique, Martin Ladvenu et Isambart de La Pierre, présents à bien des séances du procès de 211condamnation, particulièrement intéressants à cause du rôle de consolateurs de la dernière heure, rempli par eux auprès de la martyre, ainsi que cela a été déjà indiqué. Leurs confrères Jean Toutmouillé et Guillaume Duval, qui les avaient accompagnés dans quelques graves circonstances, parlèrent aussi de ce qu’ils avaient vu. Impossible de trouver des témoins qui fussent dans la nécessité de tout observer plus que le principal greffier Manchon, et l’huissier Massieu. Bouillé les entendit. Une affaire d’intérêt avait fait accourir de Besançon à Rouen le terrible interrogateur Beaupère303. Il fit une déposition dont il a été déjà parlé. Duval, Toutmouillé, Beaupère ne paraissent pas dans les informations subséquentes ; il n’en est pas de même des quatre autres. Il en est qui seront interrogés jusqu’à trois fois encore.

Bouillé reparaît aussi dans la procédure ecclésiastique ; il assiste à l’ouverture du procès, interroge quelques témoins à Orléans, et enfin, d’après le Gallia christiana, il prêcha à Rouen le jour même de la réhabilitation, sur ce texte des psaumes : Souvenez-vous des merveilles qu’elle a opérées et des oracles tombés de ses lèvres ; paroles bien choisies ; elles l’invitaient à peindre la guerrière et la prophétesse et à insister sur la mémoire que la France et l’histoire devaient en garder.

Bouillé a écrit sur Jeanne un mémoire qui est un des neuf insérés dans l’instrument de la réhabilitation. Quicherat pense que c’est le premier composé sur la matière et qu’il a précédé ceux des théologiens romains ; ce qui est très vraisemblable. L’auteur avait entre les mains le procès de condamnation. Le préambule seulement en a été édité par Quicherat. L’œuvre va être reproduite ici presque dans son intégrité. On en trouvera le texte dans le manuscrit 5970 de la Bibliothèque nationale, du f° CLX r° à CLIV.

III.
Préambule de cet écrit. — Ses divisions.

Le mémoire de Bouillé est un des plus courts. Le lecteur en parcourra de plus complets et de plus profonds. Tel qu’il est, il intéresse par sa limpidité et sa simplicité. Le savant théologien nous avertit lui-même qu’il ne veut pas tout dire ; son but principal est d’attirer l’attention de plus doctes que lui, affirme-t-il dans sa modestie. Laissant aux juristes le soin de relever les vices de la procédure, il s’attachera à quatre chefs principaux : les révélations, le port d’habits masculins, la soumission à l’Église, et les XII articles. C’est pour l’honneur du roi qu’il veut 212que la révision soit entreprise. Mais il faut le laisser nous le dire lui-même, et nous exposer le plan de son travail.

À l’honneur du roi des rois, protecteur de l’innocence, moi, Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, le dernier des théologiens, j’ai cru, quoique fort pauvre écrivain, devoir composer l’œuvre sommaire qui suit ; ce sont quelques remarques courtes et générales sur l’original du procès poursuivi autrefois à Rouen contre Jeanne, vulgairement dite la Pucelle. Elles sont destinées à exciter les plus habiles maîtres en droit divin et humain, à approfondir plus amplement la vérité sur l’inique jugement rendu d’une manière telle quelle par feu Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais, contre la dite Jeanne la Pucelle, tombée aux mains de l’ennemi, alors qu’elle combattait pour la défense du royaume contre de violents envahisseurs.

La Gaule, au témoignage de saint Jérôme, étant le seul pays exempt de monstres, c’est-à-dire de fauteurs des impiétés de l’hérésie, l’honneur du très chrétien roi des Français304 demande qu’on n’ensevelisse pas dans l’oubli la sentence aussi inique, aussi scandaleuse qu’attentatoire à l’honneur de la couronne, prononcée par ce même évêque de Beauvais, ennemi du roi, et notoirement dévoré du désir de le déshonorer.

Laisser dans le silence cette inique condamnation, serait manifestement laisser porter atteinte à l’honneur royal ; puisque c’est en combattant sous les drapeaux du roi que la Pucelle a été condamnée comme hérétique et invocatrice des démons. Quelle tache dans l’avenir, si les ennemis pouvaient dire qu’un roi de France a entretenu dans son armée une femme hérétique, et en communication avec les démons ! Le Sage nous dit de repousser pareille infamie, quand il écrit : Ayez soin de conserver bon renom ; et l’on a bien souvent cité ces paroles d’Augustin : Abandonner le soin de sa réputation, alors surtout qu’en la noircissant on noircit un royaume ou toute une nation, c’est cruauté.

Je crois donc, la suite du procès bien considérée, et après mûr examen de la conduite, de la vie et de la mort de la Pucelle, que c’est faire œuvre de piété et de salut public que de soutenir son innocence. Elle travaillait pour la restauration de ce royaume de France si souvent prédite par elle.

N’a-t-elle pas chassé, rempli d’effroi les insolents ennemis du royaume ? Ses saints avis n’ont-ils pas réveillé les courages endormis ? Ne les a-t-elle pas fait courir aux armes pour expulser les féroces envahisseurs ? Depuis son apparition, leur force ou leur puissance alanguie a-t-elle cessé de faiblir ?

Rien, d’ailleurs, dans tout le cours du procès, n’indique de sa part 213des pratiques tenant du sortilège, ayant trait aux superstitions réprouvées par l’Église ; rien qui ressente les coupables habiletés des hommes. Rien pour son intérêt privé ; tout était pour la délivrance du royaume, et le relèvement du très digne trône royal.

Il y a donc une pressante obligation pour la sérénissime Majesté royale de faire resplendir l’innocence de la Pucelle, de faire examiner par les théologiens et les juristes les plus doctes un procès suspect. S’il est démontré que ce procès est vicieux dans la forme ou dans le fond ; qu’on s’applique à tout réparer, et qu’on rapporte comme inique la sentence rendue contre la jeune fille. Ainsi seront fermées les bouches des détracteurs ; ainsi une inviolable fidélité sera assurée à la famille royale, que Dieu daigne affermir dans la personne de notre roi très victorieux, pour le salut et la défense de son peuple.

Resserrer la discussion, c’est la faciliter. Aussi, après une étude du procès fait contre Jeanne, j’ai cru plus utile de me borner à trois inculpations sur lesquelles le susnommé Cauchon et ses complices ont cru devoir principalement s’appuyer pour déclarer la Pucelle criminelle. Je crois, sauf jugement de plus habiles, pouvoir montrer plus clair que le jour que les imputations sont calomnieuses. Je ne toucherai pas à la forme du procès, laissant à messieurs les juristes de décider si les formes juridiques ont été bien ou mal observées.

J’ai, après cela, discuté les douze articles envoyés par Cauchon à messieurs les prélats et aux docteurs, comme base du jugement à porter. La fausseté en est manifeste ; ces articles ont été rédigés sans droiture et sans sincérité ; les réponses de la Pucelle sont altérées. L’on passe sous silence ce qui les justifie ; on ajoute ce qui les dénature, ainsi que s’en convaincra quiconque parcourra sérieusement le procès. Il en résulte clairement que les personnages consultés ont été égarés par un faux exposé du fait ; par suite le jugement tout entier, la sentence portée par les prétendus juges, avec tout ce qui s’en est suivi, est dénué de force et de valeur. Le procès croule dans son entier.

214Chapitre II
Les révélations de la Pucelle

(Folio CLX-CLXI.)

  • I.
  • Les révélations, point capital.
  • Difficulté d’en juger.
  • Méthode à garder.
  • Cinq vertus à observer dans la personne qui en est favorisée.
  • II.
  • L’humilité.
  • Jeanne était humble.
  • Réponse à l’objection qu’elle a manifesté les faveurs reçues.
  • III.
  • Discrétion de Jeanne dans les motifs qui l’ont déterminée à croire.
  • IV.
  • Patience de Jeanne.
  • V.
  • Vérité de ses prédictions.
  • VI.
  • Autre signe.

I.
Les révélations, point capital. — Difficulté d’en juger. — Méthode à garder. — Cinq vertus à observer dans la personne qui en est favorisée.

Le premier et principal effort des ennemis de Jeanne se porta sur ses révélations. On voulut la convaincre par ses aveux d’avoir criminellement simulé les apparitions des anges, de sainte Catherine et de sainte Marguerite ; de leur avoir attribué la révélation d’événements futurs, cherchée par elle dans une divination superstitieuse. Ces sortes de révélations, d’après eux, venaient moins des bons que des mauvais esprits. Ils ont détourné de leur sens les actes et les paroles de la jeune fille, de manière à en faire un sujet d’ignominie pour le roi, en faveur duquel elle combattait. Mais, sauf jugement de plus doctes, les paroles de la Pucelle et sa vie prouvent qu’on est bien plus fondé à attribuer ses révélations aux anges bons, qu’aux anges mauvais.

Remarquons cependant, pour l’intelligence de ce qui va être dit, qu’humainement parlant, il n’est pas possible de donner une règle générale, constante, infaillible, pour distinguer les révélations vraies de celles qui sont fausses ou illusoires…

Présupposés les enseignements de la foi, comment nous, fidèles, pourrons-nous connaître, et selon le conseil de saint Jean, éprouver si les esprits viennent de Dieu ? Comment le pourrons-nous en particulier au sujet des apparitions et des révélations que nous savons avoir été faites dans notre siècle à Jeanne dite la Pucelle ?

215Que faire ? quelle conduite tenir ? Si nous croyons facilement, nous pouvons être trompés, puisque d’après l’Apôtre l’ange de Satan se transforme souvent en ange de lumière. Si nous nions de prime abord que ces apparitions viennent des bons esprits, si nous en faisons un sujet de dérision et d’incrimination, nous paraîtrons infirmer l’autorité de la révélation divine, qui peut avoir lieu aujourd’hui non moins qu’autrefois ; car le bras du Seigneur n’est pas raccourci ; nous serons un sujet de scandale ; les simples diront qu’il n’en est pas autrement des révélations et des prophéties de notre foi ; que ce sont des impostures, et que l’on est libre de n’y voir que des imaginations et des illusions.

Il faut garder le milieu, qui, selon la parole d’Ovide, est la route sûre, medio tutissimus ibis, et nous conformer au précepte de l’apôtre Jean : il ne faut pas croire à tout esprit, mais éprouver s’ils viennent de Dieu, et comme nous le prescrit encore l’Apôtre, garder ce qui est bon.

Nous devons examiner si, dans les apparitions et révélations faites à Jeanne, l’on trouve les cinq vertus que fit paraître la Bienheureuse vierge Marie dans la révélation qu’elle reçut de l’ange. Le même évangile de saint Luc nous les montre encore dans Zacharie et Élisabeth, lorsque leur fut révélé le nom de saint Jean. C’est à la lumière de ces vertus qu’il faut examiner une apparition ou une révélation.

Hugues de Saint-Victor, dans son Traité des instincts, semble convenablement les énumérer : ce sont l’humilité, la discrétion, la patience, la vérité, la charité. Ces vertus prouvent la présence du bon esprit.

II.
L’humilité. — Jeanne était humble. — Réponse à l’objection qu’elle a manifesté les faveurs reçues.

Les réponses de Jeanne, telles qu’on les trouve dans le texte du procès, convaincront manifestement quiconque les étudiera que Jeanne remplissait la première condition et qu’elle était fort humble.

Elle s’excusait auprès de ses apparitions de ce qu’elle n’était qu’une simple Pucelle sans aptitude pour la mission qui lui était confiée. Elle faisait ainsi ce qu’avait fait Jérémie, quand il répondait à Dieu qui l’envoyait : Ah ! ah ! Seigneur, je ne suis qu’un enfant, et je ne sais pas parler.

Son humilité éclate en ce qu’elle ne chercha pas les honneurs du monde ; elle ne demanda à ses voix que le salut de son âme.

Harcelée de questions redoublées et difficiles, l’on ne voit pas qu’elle ait répondu avec hauteur. Elle était donc bien apte à recevoir les révélations 216du bon esprit, selon cette parole d’Isaïe (LXIII) : Sur qui reposera mon esprit, sinon sur l’âme humble, et qui révère ma parole ?

Ses ennemis, pour noircir et faire disparaître ce caractère d’humilité, attribuaient à un suprême orgueil la mission qu’elle disait avoir reçue. C’était, assuraient-ils, jactance de sa part.

Les saints docteurs répondent à cette objection, entre autres saint Chrysostome : Autre chose, enseigne-t-il, est de manifester des grâces et des vertus secrètes par une sorte de nécessité, ou pour l’utilité de ceux à qui l’on parle ; autre chose de les livrer à tout vent par vaine gloire, et sans utilité pour soi, ni pour les autres. Marie, qui conservait d’abord les mystères célestes dans son cœur, et les méditait dans le silence, les manifesta dans la suite aux Apôtres et surtout à saint Luc. Ce n’était pas par jactance qu’elle révéla des secrets dont elle avait seule reçu le dépôt et possédait seule la connaissance. Ainsi la Pucelle reçut, comme elle l’avoua dans son procès, des révélations dès sa treizième année305, et elle ne les révéla qu’en temps opportun et pour l’utilité du royaume.

C’est dans ce sens que saint Chrysostome a dit encore qu’il n’importe pas peu, dans ces questions, si ce que l’on dit avoir été révélé est pour le profit des mœurs, le salut commun, l’honneur et l’accroissement du culte divin ; ou s’il s’y mêle des discours et des récits superflus. Saint Grégoire dans ses dialogues enseigne que la vraie humilité n’est pas opiniâtre, mais qu’elle sait condescendre avec retenue. Il raconte qu’un saint personnage était conjuré de ressusciter un enfant ; il s’y refusait ; ce n’eut pas été œuvre de vertu, ajoute-t-il, si la charité n’avait fini par l’emporter.

C’est pour ce motif que cette femme par elle-même si faible, Jeanne, se disait envoyée pour arracher le royaume à ses ennemis, délivrer Orléans, faire couronner le roi depuis si longtemps expulsé de ses États. Tout cela était pour le bien public.

III.
Discrétion de Jeanne dans les motifs qui l’ont déterminée à croire.

Un second signe de la bonne révélation, c’est la discrétion, vertu qui rend la personne favorisée d’une révélation prompte à obéir au bon conseil. Jeanne affirmait croire à la bonté des esprits qui la visitaient, à cause des bonnes et salutaires exhortations qu’ils lui faisaient. Tous leurs avis tendaient à lui inspirer la vertu ; ils lui disaient de fréquenter l’église, 217d’être la jeune fille exemplaire, de confesser souvent ses péchés, de garder la virginité d’âme et de corps. Tous leurs conseils et toutes leurs exhortations avaient donc pour but la sainteté, la piété, les pratiques catholiques.

Ce sont ces esprits qui l’invitèrent à garder la virginité, et rien n’est plus connu que la fidélité avec laquelle elle l’a conservée toute sa vie. Ce n’étaient donc pas des esprits immondes. Job (XI), nous parlant du démon sous le nom de Béhémot, nous apprend qu’il dort dans les marais, c’est-à-dire dans la luxure. Le Seigneur ayant chassé des démons, ils lui demandèrent d’être relégués dans des porcs luxurieux, pour eux délicieuse habitation.

Il est établi par le procès, par les enquêtes sur la vie et la conduite de la Pucelle, qu’elle a promptement obéi aux pieux conseils des esprits. Les esprits mauvais n’ont pas coutume de donner pareils enseignements ; les leurs sont le plus souvent en opposition avec ceux de la foi.

IV.
Patience de Jeanne.

Un troisième signe d’une bonne révélation, c’est la patience qui amène la durée et la persévérance dans les bonnes œuvres. La patience de Jeanne a brillé dans les épreuves, notamment dans la constance de sa chasteté, que jusqu’à la mort elle a conservée dans son intégrité, au milieu des hommes d’armes. Partout où se trouve une vierge, là se trouve un temple de Dieu, enseigne saint Ambroise au chapitre Tolerabilius (causa XXXII, q. V). La virginité jointe à l’humilité mérite toute admiration (Hoc autem scripsimus, XXX dist.). Jeanne, autant qu’elle le pouvait, bannissait hardiment de l’armée les femmes de mauvaise vie.

Elle rendait le bien pour le mal ; ce qui est le sommet d’une patience arrivée à la perfection, d’après saint Augustin au psaume CVIII (Deus laudem). Jeanne défendait de tuer, de blesser des ennemis de toute insolence, alors qu’ils étaient tombés aux mains de ses compagnons d’armes. Elle avait en horreur l’effusion du sang humain ; elle endurait très patiemment les injures dont elle était l’objet de la part du camp ennemi ; elle épargnait les vaincus, elle avertissait les chefs de cesser la dévastation de la France, et de rentrer dans leurs foyers. C’est démontré par la déposition de nombreux témoins dignes de foi, et par plusieurs endroits du procès.

218V.
Vérité de ses prédictions.

Un quatrième signe de bonne révélation, c’est la vérité. Ce signe est donné au Deutéronome (XVIII), où il est dit : Vous direz intérieurement : comment comprendre si c’est le Seigneur qui parle ? (par la bouche de celui qui se donne comme prophète) La réponse vient à la suite : Si ce que le prophète a annoncé n’arrive pas, le Seigneur n’a pas parlé.

De ce passage les docteurs tirent deux conclusions : La première, c’est que nul ange, nul prophète n’annonce l’avenir, sans que cet avenir ne se réalise dans le sens que le prophète ou le Saint-Esprit avaient en vue. Tels ne sont pas les oracles des démons ; les démons trompent et sont trompés. La seconde : si ce que le prophète avait prédit n’arrive pas dans le sens que semblent indiquer les mots, le prophète recevra à ce sujet une seconde révélation, par laquelle le Saint-Esprit lui manifestera comment il faut entendre la prophétie : si c’est dans un sens conditionnel, littéral ou mystique. Il en fut ainsi pour Jonas au sujet des Ninivites, pour Isaïe au sujet d’Ézéchias.

Jeanne a prédit des événements futurs, en un temps où ils se dérobaient à la connaissance des hommes ; lorsque, vu la diversité des fortunes, personne ne pensait qu’ils pussent humainement se réaliser. Ces événements futurs dépendaient de la volonté variable des hommes ; les démons ne peuvent former sur cela que des conjectures, sans pouvoir en affirmer rien de certain. Jeanne les affirmait avec grande assurance, tels que nous les avons vus se produire ; preuve que c’étaient de vraies prophéties, des prophéties venant de Dieu, ainsi que l’enseigne saint Augustin aux livres XVII et XVIII de la Cité de Dieu.

Jeanne a prédit la levée du siège d’Orléans, le couronnement du roi, la soumission de la ville de Paris avant sept ans, l’expulsion des Anglais du royaume entier, la paix avec le duc de Bourgogne. Tout est arrivé, comme elle l’avait prophétisé.

Guillaume de Paris, dans la seconde partie de son livre de l’univers (De parte nobiliori), enseigne que les bons anges ont un soin particulier de la défense des nations, des cités, des contrées, des royaumes ; et il en donne pour raison la grandeur ou l’abondance de la charité dont les anges et les âmes saintes sont remplis. Si le bien de la paix qu’ils cherchent à procurer aux hommes n’en résulte pas toujours, cela ne provient pas d’un défaut de leur part, mais bien de la malice des hommes. Ainsi, avant la destruction de Jérusalem, on entendit les anges s’écrier : sortons d’ici.

219Il est donc vraisemblable que c’étaient les bons anges qui apparaissaient à Jeanne pour lui annoncer les biens qui allaient être départis à la France, lui prédire que le royaume serait arraché aux mains des ennemis.

VI.
Autre signe.

Un cinquième signe des bonnes révélations, c’est la charité ou l’amour divin. Saint Jean dans son épître canonique (IV) voulant enseigner aux fidèles à discerner les esprits, à connaître s’ils viennent ou ne viennent pas de Dieu, leur dit : Voici donc à quoi nous connaissons les esprits. Tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu dans la chair vient de Dieu. (Joan., IV.)

Mais les esprits qui apparaissaient à Jeanne ne dénaturaient pas le Christ ; ils confessaient que Jésus-Christ est venu dans la chair, eux qui lui recommandaient particulièrement de fréquenter l’Église catholique, de recevoir avec révérence et dévotion le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ. Ce n’est pas à cela que l’eussent portée les démons, si désireux de tromper les hommes, et de les entraîner à l’idolâtrie ; ils ne l’auraient pas avertie de travailler à son salut, ainsi que nous l’enseigne saint Augustin.

Jeanne avait la charité pour le prochain. Elle ne voulait la mort de personne ; elle empêchait de toutes ses forces l’effusion du sang, et exhortait à la paix.

Son trépas fut très pieux et catholique. Au milieu des flammes elle acclamait le nom béni de Jésus, et elle finit très religieusement ses jours. Or le démon fait mal mourir ceux qu’il a une fois trompés ; il les jette dans un suprême désespoir, ainsi que l’enseigne saint Augustin, donnant Saül comme exemple. Saül adora le diable évoqué par la Pythonisse, et apparaissant sous les traits de Samuel. Ce passage de la Cité de Dieu est rapporté au chapitre Nec mirum (causa XXVI, q. V).

Outre les signes qui viennent d’être indiqués, en voici un autre qui doit porter à croire que ces apparitions étaient bonnes. Il ressort d’une réponse de Jeanne à une interrogation qui lui fut adressée. Elle dit que ses voix ou esprits lui inspiraient d’abord de l’effroi, mais qu’à la fin, et en se retirant, ils la laissaient dans la joie. Or c’est ce qu’ont coutume de produire les esprits bons, ainsi que l’atteste le saint docteur (saint Thomas).

On lit, dit-il, dans la vie de saint Antoine : Il n’est pas difficile de discerner les bons esprits des mauvais. Si à la crainte succède la joie, sachons que le Seigneur est venu à notre aide. La sécurité de l’âme est 220une marque de la présence de la divine Majesté. Si au contraire la crainte première persévère, c’est l’ennemi qui apparaît.

Tout cela démontre évidemment que de pieux et justes motifs autorisaient les témoins d’une vie si chrétienne à croire à la Pucelle, au moins en ce qu’elle annonçait par esprit prophétique. Ils étaient excités par sa vie et par ses paroles aux œuvres de la vertu, instruits des enseignements de la foi, dirigés dans leur conduite, spécialement en ce qui regardait l’œuvre de sa mission. Bien des hommes, jusqu’alors esclaves du vice, embrassaient une vie vertueuse et sainte. Les haines nées de la guerre faisaient place à l’esprit de paix, l’orgueil à l’humilité et à la subordination. On peut s’en convaincre par les dépositions d’hommes notables interrogés sur la vie et la conduite de Jeanne.

Ces brèves considérations suffisent pour la première question.

221Chapitre III
Le vêtement d’homme et de guerrier

(Folio CLXI r° et v°.)

  • Introduction
  • Prohibitions faites aux femmes par l’écriture et les canons, à propos du costume et de l’extérieur.
  • I.
  • Jeanne excusée par sa mission, par l’ordre de Dieu, par raison de pudeur.
  • Exemples semblables dans la vie des saintes.
  • II.
  • Réponse aux objections.
  • Développements.
  • Véhémence de l’auteur.

Introduction
Prohibitions faites aux femmes par l’écriture et les canons, à propos du costume et de l’extérieur.

On fait un crime à Jeanne ; on la déclare prévaricatrice de la loi divine et humaine, pour avoir porté un vêtement d’homme, des armes, et s’être fait couper les cheveux. C’est, dit-on, défendu par la loi. On lit au Deutéronome (c XXII) : Que la femme ne porte pas des vêtements d’homme, ni l’homme des vêtements de femme.

Même défense dans la loi canonique au chapitre Si quæ mulier (distinc. XX) ; cela s’étend à la chevelure : chapitre Quæcumque mulier (ead. dist). C’est sous peine d’excommunication.

I.
Jeanne excusée par sa mission, par l’ordre de Dieu, par raison de pudeur. — Exemples semblables dans la vie des saintes.

Mais certes si l’on considère la mission divine, vraisemblablement intimée à Jeanne par ses révélations ; le service guerrier à accomplir par commandement divin, au milieu des hommes d’armes ; on trouvera qu’elle avait un motif raisonnable de prendre le vêtement viril au milieu de tous ces guerriers.

Il n’y a rien d’ailleurs de déraisonnable dans l’assertion, d’après laquelle elle a affirmé que ses voix lui avaient commandé de la part de Dieu de prendre le costume masculin et militaire ; et elle ne devait pas, pour obéir à l’homme, transgresser un ordre de Dieu dont elle était certaine.

Ceux qui sont conduits par une loi particulière sont conduits par l’esprit de Dieu, et (sous ce rapport) ne sont pas assujettis à la loi commune. Là où est l’esprit de Dieu, là est la liberté. (Gal. II.)

222Il y avait en outre une cause raisonnable, dès que l’on part de ce fondement qu’elle avait mission pour faire la guerre. Ce n’était pas par esprit de libertinage, de superstition idolâtrique ; ni pour aucun des motifs qui inspiraient aux païens semblable travestissement, et qui avaient porté Dieu, d’après le saint docteur (1a 2æ q. 102 a. 3, 6, et 2a 2æ q. 169 a. 2 ad 3m), à le prohiber dans la loi. Au contraire elle y avait eu recours pour ne pas provoquer des désirs pervers, parmi les hommes au milieu desquels elle vivait. Aussi dans le même passage, le même saint docteur enseigne-t-il que pour une raison d’utilité, pour se cacher, pour sauvegarder sa pudeur, faute d’autre vêtement, et pour causes semblables, une femme peut prendre un vêtement d’homme et est exemptée de la loi.

Des causes raisonnables ont fait que des saintes ont ainsi changé les habits de leur sexe. Elles sont nombreuses celles qui, par raison de pudeur ou de piété, ont porté des vêtements d’homme jusqu’à la fin de leur vie. Sainte Nathalie, femme du bienheureux Adrien, visitait sous un costume masculin les chrétiens renfermés dans les cachots, ainsi que le raconte F. Vincent dans le Miroir. On lit la même chose de sainte Maxime, qui vécut tous les jours de sa vie sous un vêtement de moine ; de sainte Eugénie, fille d’un philosophe, qui fut le premier empereur chrétien. Une femme du nom de Mélitienne l’accusant avec une grande véhémence de s’être laissé entraîner avec elle au crime d’adultère, le préteur ordonna que la sainte fût déshabillée pour être battue de verges, et l’on s’aperçut alors qu’elle était elle-même une femme. Même récit de sainte Euphrasie, fille de Paphnuce. Elle ne quitta pas son vêtement d’homme durant trente ans qu’elle resta en cellule ; à la fin elle se découvrit à son père, inconsolable de l’avoir perdue, et qui la retrouva dans la cellule susdite. On peut voir ces récits dans le Miroir, au chapitre où il est parlé de sainte Maxime.

II.
Réponse aux objections. — Développements. — Véhémence de l’auteur.

On voit par là la réponse à l’objection tirée de la loi. Cette loi, qu’on la considère comme judiciaire ou comme morale, ne condamne pas dans la Pucelle le costume viril et guerrier. Des signes certains et de justes raisons la montrent comme le porte-étendard de Dieu pour écraser les ennemis de ce royaume, et relever de leur abattement les infortunés habitants si déprimés.

Dieu voulait par la main d’une femme, d’une enfant, d’une vierge, confondre les puissantes armées de l’iniquité. Il y a fait concourir les 223anges ; ils sont les amis et comme les proches des vierges, d’après saint Jérôme et d’après l’histoire des saints. Tels on les voit dans la vie de sainte Cécile, portant en mains des couronnes de lis et de roses.

Les mêmes raisons justifient Jeanne d’avoir fait couper ses cheveux, quoique l’Apôtre semble le défendre aux femmes. Quand la puissance divine opère, elle dispose les moyens selon la fin.

L’allégation des adversaires doit s’entendre du cas où une femme prendrait des vêtements d’homme, se ferait couper les cheveux, pour cause de luxure, de superstition, ainsi que le faisaient les païens ; non lorsque cela lui est dicté par un motif raisonnable, honnête, par une loi particulière, pour un grand bien. Tout porte à croire que ces derniers motifs sont ceux de Jeanne ; elle a pris des vêtements non pour raison de libertinage, mais pour conserver sa virginité. Loin de nous de lui faire un crime de ce qu’elle a fait pour le bien.

Silence à Cauchon et à ses complices ; qu’ils cessent dans leur téméraire audace d’incriminer ce qui, dans semblable jeune fille, est si bien ordonné. La glose sur ce passage du livre des Juges : Les vaillants cessèrent et se reposèrent jusqu’au jour où Débora se leva ; la glose remarque que Dieu a choisi un nouveau genre de combat, lorsqu’il a détruit la force par la faiblesse, l’orgueil par le bras d’une femme, pour que le miracle apparaisse manifestement à travers si fragile apparence.

C’est assez sur la seconde question.

224Chapitre IV
La soumission à l’Église

(Folio CLXI-CLXII r°.)

  • I.
  • Combien elle a été injustement torturée sur la soumission à l’Église.
  • Les tortionnaires ont usurpé les droits du Pape.
  • Ce que Jeanne entendait d’abord par le mot Église.
  • Insuffisance des explications données.
  • Elle n’était pas tenue de les comprendre.
  • Certitude de ses révélations autrement que par l’Église.
  • Une erreur de sa part ne la constituait pas hérétique.
  • II.
  • Si Jeanne était tenue de soumettre ses révélations à l’Église.
  • III.
  • Elle les a soumises au pape.
  • Pas de raison qui pût lui faire accepter son entourage pour juge, ou lui faire rétracter ses révélations.

Introduction
Jeanne donnée comme adepte du libre examen.

L’école rationaliste soutient hardiment que Jeanne a refusé de se soumettre à l’Église ; elle en triomphe et donne la sainte fille comme une adepte du libre examen. La pitié et l’indignation s’emparent de l’âme, lorsqu’on voit avec quelle plénitude et quelle force les mémoires pour la réhabilitation ont justifié les réponses de l’adolescente sur un point où tant de pièges lui furent tendus. Bouillé le fait fort bien, d’une manière cependant moins péremptoire ou moins énergique que Robert Ciboule et Bréhal. Voici l’analyse et même de longs extraits de son argumentation.

Il pose ainsi la question :

Un des grands crimes de Jeanne, au dire de ses ennemis, ce serait d’avoir voulu, pour ses révélations et le vêtement viril, ne se soumettre au jugement ni de l’Église militante, ni de quelque homme vivant que ce fût. Imposture, reprend Bouillé, elle a demandé que ses actes et ses paroles fussent transmis au pape auquel elle s’en rapporte, et à Dieu d’abord. Cependant l’eût-elle fait, bien des motifs l’excuseraient.

I.
Combien elle a été injustement torturée sur la soumission à l’Église. — Les tortionnaires ont usurpé les droits du Pape. — Ce que Jeanne entendait d’abord par le mot Église. — Insuffisance des explications données. — Elle n’était pas tenue de les comprendre. — Certitude de ses révélations autrement que par l’Église. — Une erreur de sa part ne la constituait pas hérétique.

C’est au mépris de tout droit qu’elle a été torturée sur ce point. L’interroger si elle croyait l’article Unam Sanctam Ecclesiam était tout ce qu’on pouvait lui demander ; et on n’avait pas le droit de la presser sur ce que 225ces mots renferment. Ayant vécu au milieu des laboureurs et des guerriers elle n’avait pas pu l’apprendre ; elle ignorait la nature de l’Église et le degré de soumission qui lui est due ; sa simplicité, la faiblesse de son sexe la rendaient même incapable de le comprendre.

Saint Thomas (De Veritate, q. IX, a. 11) enseigne qu’il ne faut pas exposer aux ignorants les subtilités de la foi ; et encore (2a 2æ, q. 11 a, 6 ad 2m) qu’il ne faut point les examiner sur les choses difficiles de la foi.

Quand Jeanne a dit : Conduisez-moi au pape, les juges devaient cesser toute interrogation, dit Bouillé.

On aime à entendre un docteur de l’Université de Paris développer ainsi sa pensée :

C’est au pape qu’il appartenait de juger si ces sortes de visions provenaient de l’esprit bon ou mauvais. Aussi est-il dit (causa XXIV, q. I) : Qu’aucun trouble ne vous éloigne du sentier du Siège apostolique ; et encore (ibidem) : Toutes les fois que s’agite une question de foi, je pense que tous vos frères et coévêques ne doivent s’en rapporter qu’à Pierre, à cause de l’honneur et de l’autorité de son nom.

C’est au pape qu’il appartient d’expliquer, selon la convenance des temps et des circonstances, ce qui est implicitement renfermé dans les mystères de la foi ; pour que dans le calme et la paix, les fils de l’Église professent hautement dans la suite des âges ce que précédemment ils n’avaient professé qu’implicitement et d’une manière voilée. Non, une fille si simple ne devait pas être interrogée sur l’Église militante et triomphante ; il devait suffire de la foi qu’elle avait en Dieu.

Aux réponses de Jeanne, l’on voit que, comme les simples, elle entendait (d’abord) par le mot Église l’édifice où les fidèles se réunissent pour recevoir les sacrements et les divins enseignements. Cela aurait dû suffire pour arrêter toute question ultérieure sur ce sujet.

En vain objecte-t-on que Jeanne, pour savoir si ces apparitions venaient des bons ou des mauvais esprits, devait les soumettre au jugement de l’Église visible. Les personnes auxquelles ces communications sont faites peuvent en avoir la certitude autrement que par cette voie. Autant vaudrait dire que les simples doivent recevoir par un jugement semblable le détail des vérités qu’ils doivent croire explicitement.

Les ennemis de Jeanne prétendent lui avoir expliqué la différence entre l’Église triomphante et l’Église militante. Ils ne lui ont jamais donné l’explication telle que la réclamaient son ignorance et la faiblesse de son sexe. Ils lui ont dit que l’Église militante est une société dans laquelle se trouvaient le pape, les cardinaux, les évêques et les fidèles. Ce n’était pas lui donner la raison de l’infaillibilité et de l’indéfectibilité de l’Église. Si on lui avait fait comprendre comment Jésus-Christ est toujours présent dans son Église, elle s’y serait soumise. Fatiguée des 226obsessions dont elle était l’objet à ce sujet, elle a dit se rapporter à Dieu de ses visions, parce que c’était de Dieu qu’elle en avait la certitude. On lui présentait comme étant l’Église la foule qui l’entourait et qui lui était si légitimement suspecte.

Jeanne n’était pas tenue de comprendre explicitement la distinction entre l’Église triomphante et l’Église militante. Le mot église a plusieurs sens. Pour en saisir les diverses acceptions, et les bien entendre, il faut des explications qui dépassent la portée des simples ; l’étude et la pénétration d’esprit y sont nécessaires. C’est ce qui a fait dire à saint Thomas (De Veritate, q. XIV, a. 11 ad 1m) : Il y a de la différence entre les articles de foi : les uns sont plus obscurs, les autres le sont moins ; il en est qui plus que d’autres sont nécessaires pour aider l’homme à tendre à sa fin dernière ; aussi la croyance explicite de chacun de ces articles n’est-elle pas également nécessaire. Il suffit aux simples de croire les mystères dont l’Église solennise la fête. C’est ce qui a fait dire encore au saint docteur : Un homme simple accusé d’hérésie n’est pas examiné sur tous les articles de la foi ; il n’est pas tenu de les connaître tous ; il lui suffit de ne pas montrer de l’obstination à admettre quelque chose qui leur soit contraire (2a 2æ q. I1, a. 6 ad 2m).

Mais Jeanne n’admettait opiniâtrement rien qui fût contraire à l’article Unam Sanctam ; pas une seule de ses assertions sur lesquelles elle fut obligée d’avoir une créance contraire. Elle n’était pas obligée de croire que ses apparitions venaient des esprits de malice ; elle pouvait fort bien être convaincue que les esprits bons en étaient les auteurs ; les signes indiqués plus haut tendent à persuader que telle en était l’origine.

Bien plus, ces apparitions eussent-elles procédé de l’esprit de mal, dès qu’elle les croyait l’effet des esprits de lumière, elle ne devait pas être taxée d’hérésie. Tel est encore l’enseignement de saint Thomas : Une erreur, dit-il, sur un point dont on n’est pas obligé d’avoir la foi explicite ne rend pas hérétique. On ne serait pas hérétique pour croire qu’Abraham est fils de Jacob, quoique ce soit contraire à la sainte Écriture. Il en est ainsi jusqu’à ce que l’Église ait défini ce qui est controversé parmi les docteurs.

Assertion plus forte encore : le diable se transformant en ange de lumière et ne proposant rien de mauvais se fait vénérer comme un saint. Celui qui lui rend ces hommages est dupe de ses fourberies, beaucoup plus qu’il n’est criminel ; il n’est pas réputé hérétique.

Bouillé, après avoir fait ainsi justice des procédés du tribunal de Rouen, aborde un point plus délicat, et donne une solution qui pourra surprendre plus d’un lecteur. Il n’est pourtant pas le seul à la présenter, et on la trouvera dans d’autres mémoires. Celui qui a reçu une révélation qui 227ne renferme rien de contraire à la doctrine et à la morale chrétienne est-il tenu de la soumettre à l’Église ? Voici la réponse du doyen de Noyon :

II.
Si Jeanne était tenue de soumettre ses révélations à l’Église.

Sans doute le fidèle doit recevoir de l’Église la définition et la détermination des articles de foi, la solution des doutes naissant de leur interprétation, la règle de ses mœurs et de sa conduite ; il doit en tout cela conformer ses actes et ses paroles aux décisions du Souverain Pontife, de l’Église universelle, et même, lorsque la question en litige a été déjà tranchée par l’Église, au jugement de son prélat ; mais dans les questions de fait (non dogmatiques), lorsqu’il s’agit d’un fait que lui seul connaît d’une manière certaine, et que les autres ignorent, personne n’a le droit de le forcer à désavouer ce qu’il sait d’une manière indubitable. Le juge qui l’ordonnerait ferait un commandement inique, injuste, impossible et nul de plein droit. Nier un fait que l’on sait certain, indubitable, quoique inconnu de tous les autres, c’est commettre un mensonge prohibé par la loi divine ; c’est aller contre sa conscience ; c’est édifier pour l’enfer.

Si donc Jeanne a reçu des révélations de la part de Dieu ; si le Saint-Esprit par un ordre adressé à elle seule lui a donné certains commandements à exécuter ; il n’était pas raisonnable, il était contre la sagesse de lui ordonner de les abjurer, vu surtout que l’Église ne juge pas des choses cachées. Elle était donc bien excusable de s’y refuser. Dans ce qu’elle faisait par révélation, elle était conduite par le bon esprit ; elle suivait la loi particulière de l’inspiration divine, qui l’exemptait de la loi commune. Ainsi l’a décidé l’Église par les canons ex parte, gaudeamus, et bien d’autres encore. En cela elle se conformait au jugement de l’Église ; si elle eut fait le contraire, elle eût agi contre sa conscience dûment formée par l’inspiration céleste ; elle aurait péché.

Même dans le doute si son inspiration venait du bon ou du mauvais esprit, attendu que c’est là une chose cachée, connue de Dieu seul, l’Église ne juge pas. Elle pourrait s’y tromper ; elle remet tout au jugement de Dieu et à la conscience de celui qui se trouve dans ce cas. La Pucelle n’a donc pas erré, si elle s’en est rapportée au seul jugement de Dieu.

228III.
Elle les a soumises au pape. — Pas de raison qui pût lui faire accepter son entourage pour juge, ou lui faire rétracter ses révélations.

Et cependant Jeanne a soumis ses paroles et ses actes à l’Église implicitement, explicitement, très explicitement. Elle l’a fait, alors que d’une manière expresse elle a requis que ses actes et ses paroles fussent transmis au pape, auquel et à Dieu d’abord elle s’en rapportait. Elle parlait comme saint Jérôme lui-même écrivant au pape Damase : Suivant avant tout le Christ, je serai uni à votre Béatitude : ego primum Christum sequens Beatitudini tuæ consortiar.

Il y a là, autant qu’elle pouvait l’émettre, un appel légitime, par lequel elle invoquait le juge supérieur, et déclinait la sentence des juges inférieurs ses ennemis. C’est donc une iniquité, une injustice que Jeanne ait été déclarée schismatique et hérétique, parce qu’elle refusait de se soumettre au jugement du dit seigneur Cauchon, et des autres ecclésiastiques qui l’entouraient.

Elle avait de légitimes raisons de récuser ces juges inférieurs ; elle devait faire ce qu’elle a fait. Il est plus clair que le jour que Cauchon était mu par la passion. Cela ressort des lettres inquisitoriales ou de sommation par lesquelles il a requis du duc de Bourgogne que Jeanne fût livrée d’abord aux Anglais, comme elle l’a été ; de ce qu’il a proposé en même temps et à plusieurs reprises qu’elle lui fût expédiée et remise à lui-même ; cela ressort de ce qu’il a proposé à ceux qui la retenaient prisonnière ou l’avaient prise de payer d’abord six-mille francs et ensuite dix-mille, sans regarder à la somme, pourvu qu’il fût maître de sa proie ; cela ressort des prisons séculières et laïques dans lesquelles Jeanne a été renfermée durant tout le procès ; des écuyers et des hommes d’armes préposés à sa garde ; des lourdes entraves de fer mises à ses pieds durant sa longue prison ; des questions captieuses dans lesquelles on a constamment cherché à l’enlacer ; toutes choses qui rendent manifestes la passion et l’injustice des juges.

Il est manifeste en outre qu’on n’a pas dû la contraindre de rétracter ses révélations, ses actes et ses paroles ; en tout cela, dans tout ce qui lui a été ordonné par ses voix, il n’y a pas l’ombre d’une opposition à la foi et à la saine doctrine ; rien ne s’en écarte ; loin de là, tout y est en harmonie, tout très salutaire306 ; rien n’autorise à l’attribuer aux esprits immondes et malfaisants.

229Après avoir rappelé ce qu’il a dit sur l’habit, les révélations, et la soumission à l’Église, Bouillé conclut :

C’en est assez sur cette troisième question.

Oui, certes, c’en est assez pour réfuter la libre-pensée, qui, sur ce point comme sur bien d’autres, d’accord avec Cauchon, voudrait faire de la martyre une complice de sa révolte contre l’Église. Les libres-penseurs, quand ils entrent dans le domaine de la foi, vérifient tous les jours ce que disait déjà de leurs pareils l’apôtre saint Jude : La connaissance qu’ils en ont devient pour eux ce qu’est la lumière pour certains animaux, une occasion de se vautrer dans la fange307. Si cette comparaison du Saint-Esprit offense leur délicatesse, qu’ils se rappellent ces proverbes des anciens : sutor non ultra crepidam308 ; sus ne Minervam309.

Sur un point aussi capital que celui de la soumission à l’Église, il ne faudra pas craindre de se répéter.

230Chapitre V
Les XII articles

(Folio CLII-CLXIII.)

  • I.
  • La fausseté des XII articles démontrée par Bouillé.
  • Traduction de la réfutation qu’il fait du premier seule reproduite.
  • II.
  • Corrections demandées par les assesseurs négligées.
  • Les iniquités de la sentence.
  • Combien il est faux de dire Jeanne relapse.
  • Quand Bouillé a dû com poser son mémoire.
  • Les circonstances favorisent la révision du procès.

I.
La fausseté des XII articles démontrée par Bouillé. — Traduction de la réfutation qu’il fait du premier seule reproduite.

Bouillé en vient ensuite aux douze articles ; et il annonce ainsi ce qu’il se propose d’en dire :

Il faut considérer la fraude manifeste qui a présidé à la rédaction des douze articles transmis aux consulteurs. La rédaction en est mensongère, incomplète, calomnieuse ; il suffit de les examiner successivement.

Le premier est ainsi conçu : une femme dit et prétend, etc.310

On passe sous silence le nom et l’âge de cette femme, 19 ans environ, ainsi qu’elle l’a déclaré elle-même. L’on ne dit rien de la qualité de la personne : une fille simple et pauvre, ainsi qu’elle s’en expliquait lorsque, avertie de venir en France, elle répondait : Je ne suis qu’une pauvre fille qui ne sais ni monter à cheval, ni conduire la guerre311.

L’on ne dit pas si elle avait conservé ou perdu sa virginité. Cependant il était authentiquement constaté qu’elle l’avait gardée, ainsi que l’attestent de nombreux témoins.

On fait sonner dans cet article qu’elle fréquentait les fées auprès d’une fontaine, non loin d’un grand arbre. Il n’y a pas au procès une seule pièce qui établisse ce bruit public. On omet de dire dans cet article que Jeanne reçut sa première révélation dans le jardin de son père, en plein midi ; qu’elle en ressentit une grande frayeur ; qu’elle ne croit pas aux fées ; bien plus, qu’elle pense qu’il y a là du sortilège.

Sainte Catherine et sainte Marguerite, dit-on dans ce même article, 231l’ont entretenue à la fontaine, près de l’arbre dit communément l’arbre des fées. L’intention, semble-t-il, est de faire naître le soupçon que les visions et les apparitions venaient des mauvais esprits ; il est vrai qu’à la suite de questions fatigantes, Jeanne semble avouer qu’une fois elle a entendu les voix en ce lieu ; mais, ajoute-t-elle, sans comprendre ce qu’elles lui disaient ; ce qu’on passe sous silence. On dit encore qu’elle a vénéré les saintes en ce lieu ; assertion mensongère, que rien dans le procès ne justifie ; c’est donc fausseté pure.

D’après ce même article, les voix auraient, de la part de Dieu, ordonné à la dite femme d’aller trouver un prince séculier ; de lui promettre, grâce au secours qu’elle lui donnerait, la conquête par les armes d’un grand domaine temporel, le recouvrement d’un haut rang mondain, la victoire sur ses ennemis. La perfidie des rédacteurs est manifeste. Ils passent sous silence ce que Jeanne a souvent affirmé, à savoir que Dieu lui a fait mettre sous les yeux les grandes calamités du royaume, châtiment, assurait-elle, des péchés des habitants ; elle se donnait comme envoyée pour la restauration du royaume abattu, non pour faire acquérir un grand domaine temporel, un haut rang mondain ; toutes choses qui sentent le faste. Ce sont là des additions mensongères et perfides aux paroles de Jeanne ; elle a dit expressément que la fin principale de sa mission était le bien du roi, du bon peuple, du duc d’Orléans, et qu’il a plu à Dieu de l’accomplir par une pauvre Pucelle.

Bouillé, parcourant ainsi chaque phrase des XII articles, en montre la venimeuse rédaction. Il y aurait intérêt à le suivre, s’il ne devait pas en être fait justice dans d’autres mémoires. Bornons-nous à citer la conclusion, dans laquelle il jette un coup d’œil sur la sentence finale, et la prétendue rechute de l’héroïne.

II.
Corrections demandées par les assesseurs négligées. — Les iniquités de la sentence. — Combien il est faux de dire Jeanne relapse. — Quand Bouillé a dû com poser son mémoire. — Les circonstances favorisent la révision du procès.

Un autre fait montre encore la fausseté des XII articles et l’iniquité de la sentence qui en a été la suite. Les assesseurs et les conseillers avaient ordonné de faire des corrections aux dits articles ; elles ne furent pas faites, ainsi que c’est constant pour quiconque jette les yeux sur la minute même, ou sur les notes indiquant ces corrections.

Tout cela rend évident le mal fondé de la sentence, qui condamne Jeanne comme coupable sur vingt-deux inculpations, qui lui sont faussement appliquées. Les unes n’ont aucun rapport avec ses aveux ; les autres ne s’y rattachent que par de malignes interprétations ; ses paroles expliquées 232comme elles doivent l’être ne fournissent matière à aucune incrimination. Il serait facile de le montrer en les rapprochant des qualifications qu’on leur a attachées.

Une conclusion naturelle, c’est que Jeanne, pour être revenue, après son abjuration, à plusieurs de ses affirmations précédentes, ne doit pas pour cela être regardée comme relapse. En effet, 1° Jeanne s’est justifiée en disant n’avoir pas compris la formule d’abjuration ; 2° on n’a pas observé à son égard ce qui était demandé par la plupart des conseillers, une nouvelle lecture de la formule d’abjuration, suivie d’une admonestation ; au lieu de s’en tenir à cet avis, on s’est hâté de la livrer au supplice ; 3° Jeanne a donné de la reprise de son vêtement masculin les raisons suivantes : ce vêtement était plus convenable tant qu’elle était au milieu des hommes ; on n’avait pas tenu les promesses faites, de la laisser assister à la messe, de la mettre hors des fers, de lui donner les prisons gracieuses, sitôt qu’elle aurait revêtu les habits de son sexe. C’est au procès.

Il est injuste de la regarder comme relapse, puisqu’elle n’était pas précédemment tombée dans l’hérésie, et n’en était pas suspecte. N’ayant nullement compris la formule d’abjuration, elle ne peut pas en avoir abjuré le contenu ; les imputations qui y sont renfermées n’ont pas été avouées par elle, elle n’en a pas été convaincue ; il n’en est pas fait mention dans le cours du procès. Cependant il est essentiel, pour qu’il y ait rechute ou relaps, que l’on soit revenu à une hérésie précédemment abjurée canoniquement, après en avoir été manifestement convaincu, ou en avoir été véhémentement suspect.

Tel est le premier mémoire composé pour la réhabilitation. Bouillé l’a écrit sur le procès de condamnation, probablement avant toute audition de témoins. Il ne les cite que rarement ; il est permis de conjecturer que les courtes lignes où il les invoque ont été ajoutées par lui, lorsqu’en 1455 il présenta son travail à la Commission Apostolique, qui le fit entrer dans le monument réparateur. Il en est tiré aujourd’hui pour la première fois.

Il fallait saisir l’Église ; les circonstances servirent bien Charles VII. Tout devait être grand dans cette résurrection : c’est le roi de France qui sollicite la réhabilitation, c’est le pape qui l’accorde, et les intermédiaires sont éminents par le rang, le savoir, la piété : cette seconde introduction dans l’histoire est plus imposante encore que la première, alors que les docteurs de Poitiers ouvrirent à Jeanne la carrière où elle devait jeter son incomparable éclat.

233Chapitre VI
La cause de la Pucelle portée devant l’Église

  • I.
  • Légation du cardinal d’Estouteville.
  • Notice sur cette Éminence.
  • Informations pour ouvrir le procès de réhabilitation.
  • Lettre de d’Estouteville à Charles VII.
  • Les grands théologiens saisis de la cause.
  • Lettre du cardinal d’Estouteville à Charles VII (22 mai 1452)

I.
Légation du cardinal d’Estouteville. — Notice sur cette Éminence. — Informations pour ouvrir le procès de réhabilitation. — Lettre de d’Estouteville à Charles VII. — Les grands théologiens saisis de la cause.

En 1451 arrivait en France, avec le titre de légat et les pouvoirs les plus étendus, un des personnages les plus en vue et les plus influents de la cour pontificale, Guillaume d’Estouteville, cardinal de Saint-Sylvestre et de Saint-Martin des Monts. L’épouvantable crise politique et religieuse qui finissait alors en France, la guerre de Cent ans, le grand schisme, l’interminable brigandage de Bâle, laissaient derrière eux une longue suite de ruines matérielles, mais surtout de ruines religieuses et morales : dans l’ordre religieux, on en trouve les restes sous toutes celles qui se sont accumulées depuis cette néfaste époque ; il ne serait peut-être pas inexact de dire qu’il faut y voir la cause première de toutes les apostasies qui ont déchiré la Chrétienté. D’Estouteville était envoyé par Nicolas V pour arrêter cette décadence ; et, s’il le pouvait, rapprocher Charles VII de l’Angleterre et de la Savoie afin d’opposer l’Europe pacifiée au Turc qui cernait Constantinople et devait s’y établir en 1453, avant que prît fin la mission du cardinal-légat.

Personne mieux que le cardinal de Saint-Sylvestre et de Saint-Martin, n’était en état de faire aboutir négociations si difficiles, si elles n’avaient pas surpassé les forces d’un seul homme. Des contemporains tels que le cardinal de Pavie exaltent à l’envi ses mérites et ses talents ; Philelphe l’appelle la colonne de l’Église. Sa position et sa naissance le rendaient également influent auprès de Nicolas V et de Charles VII. Français par l’origine, un long séjour à la cour pontificale l’avait rendu comme Romain. 234Il était proche parent de Charles VII par sa grand-mère, une sœur de Charles V, devenue dame d’Harcourt. C’est dire quel rang sa famille tenait en Normandie. Guillaume entra de bonne heure au prieuré de Saint-Martin des Champs, un des plus riches de l’ordre de Cluny ; il conquit le titre de docteur et fut nommé prieur de son monastère. Eugène IV le créa de son propre mouvement évêque d’Angers ; le concile de Bâle protesta, mit de son côté le chapitre et le roi, et le pape nomma d’Estouteville à Digne, à la place de Pierre de Versailles, dont la translation à Meaux a été déjà rappelée. Eugène IV donna à Guillaume une marque encore plus haute de sa faveur. Il a été déjà dit qu’il le créa cardinal dans le concile de Florence, dans la très nombreuse promotion par laquelle il répondait aux schismatiques, qui avaient prétendu lui interdire de conférer cette dignité sans leur consentement.

Digne, Béziers, Lodève, ne furent que les petits sièges dont d’Estouteville fut simultanément ou successivement le titulaire. Il serait difficile de compter les évêchés, les abbayes, les prieurés, les archevêchés accumulés sur sa tête ; détestable abus, il faut en convenir ; une des suites du schisme ; le concile de Trente devait employer à l’extirper de nombreuses séances, et faire des décrets qui n’en eurent que partiellement raison. Ce que l’on peut dire à la décharge du cardinal de Saint-Sylvestre, c’est qu’il usa de tant de revenus pour laisser en bien des lieux des monuments de sa religieuse munificence. Rouen, Paris, Rome surtout, en possédèrent de vraiment princiers ; l’historien de l’église de Digne, Gassendi, raconte qu’avant sa mort d’Estouteville fit don à cette église de 200 ducats d’or comme restitution des fruits perçus durant six ans qu’il en avait été évêque sans résider. Lorsqu’il devint archevêque de Rouen, il fit sacrer trois évêques chargés de s’acquitter dans ce nouveau diocèse des fonctions que son absence ne lui permettait pas de remplir.

À sa mort arrivée en 1483, il était archevêque de Rouen, d’Ostie, de Velletri, camerlingue de la Sainte Église Romaine, et possesseur de bien d’autres bénéfices encore. Cardinal durant plus de quarante ans, il fit partie de nombreux conclaves ; plus d’une fois des voix pour la Papauté se portèrent sur d’Estouteville, et dans une de ces élections il ne lui manqua que trois suffrages pour arriver au Siège suprême.

Il fut mêlé aux grands événements de son temps. On le trouve à Ancône auprès de Pie II, prêt à s’embarquer pour la croisade avec le Pontife que la mort arrêta. La plus belle page de son histoire semble cependant avoir été sa légation en France. Cette légation se prolongea longtemps, puisqu’en 1455, à l’élection de Calixte III, il était encore en deçà des monts. Charles VII voulut lui donner le titre d’ambassadeur auprès du nouveau pape ; d’Estouteville refusa en alléguant qu’un cardinal ne pouvait 235être l’ambassadeur que de son souverain, le Pontife Romain. Ce n’est pas le seul fait qui montre quelle haute idée il se faisait justement du respect dû à l’Ordre ecclésiastique.

Les historiens observent que d’Estouteville ne fut pas heureux dans la plupart des nombreuses affaires qu’il traita en France ; il échoua notamment dans l’abolition de la Pragmatique Sanction si ardemment désirée par Rome. Il a cependant attaché son nom à la réforme la plus durable et la plus profonde qui se soit faite dans l’Université de Paris ; elle est connue sous le nom de réforme du cardinal d’Estouteville. Crevier en donne en ces termes le caractère général :

D’Estouteville dressa un nouveau code, où brille la sagesse, une fermeté accompagnée de modération, une grande attention aux mœurs, de sévères précautions contre les exactions et les fraudes312.

Il serait juste de dire aussi que d’Estouteville le premier a pris en mains au nom de l’Église la cause de la réhabilitation, qu’il a fait les premières informations canoniques, a appelé à y travailler d’éminents théologiens et sans doute l’a grandement appuyée auprès du Souverain Pontife. Le 2 mai 1452, de concert avec l’Inquisiteur général de la foi Jean Bréhal, il entendait à Rouen cinq témoins présents au martyre : le greffier Manchon, Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, Pierre Miget, prieur de Longueville-Giffard, le bourgeois Cusquel. Douze questions leur étaient posées313.

Bien des graves affaires se disputaient les heures du légat. Par acte juridique du 6 mai, il se substitua le trésorier de la cathédrale, Philippe de la Rose, un des ecclésiastiques les plus distingués de la ville de Rouen. On le vit bien quelques mois après, lors de la vacance du siège métropolitain ; les voix du chapitre se répartirent en nombre égal sur le trésorier et sur Richard de Longueil, destiné à devenir comme évêque de Coutances un des juges apostoliques de la réhabilitation. Le litige fut porté devant le pape Nicolas V, qui le trancha en nommant, du consentement des deux candidats, le cardinal d’Estouteville lui-même à l’archevêché de Rouen.

Avant cette conclusion, Philippe de la Rose et Jean Bréhal avaient repris et conduit à bonne fin la première information, qui est comme l’instruction préalable, nécessaire à la reprise du procès. Ils avaient élargi le cadre des interrogations à poser aux témoins ; le questionnaire portait sur vingt-sept points. Seize [dix-sept] dépositions furent ainsi reçues, pour lesquelles furent entendus de nouveau les cinq témoins déjà interrogés par le cardinal-légat314. L’enquête était terminée le 10 mai 1452.

236Les actes en furent portés à Paris au légat d’Estouteville, alors occupé de la réforme de l’Université. Le cardinal s’empressa d’en faire connaître le résultat à Charles VII, comme on le voit par la lettre suivante :

Lettre du cardinal d’Estouteville à Charles VII
(22 mai 1452)

Mon souverain seigneur, je me recommande très humblement à votre bonne grâce et vous plaise savoir que vers vous s’en vont présentement l’Inquisiteur de la foi et maître Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, lesquels vous référeront bien au plein tout ce qui a été fait au procès de Jeanne la Pucelle. Et pour ce que je sais que la chose touche grandement votre honneur et état, je m’y suis employé de tout mon pouvoir, et m’y emploierai toujours, ainsi que bon et loyal serviteur doit faire pour son seigneur, comme plus amplement serez informé par les sus dits.

Non autre chose pour le présent, mon souverain seigneur, fors (hors) que me mandez toujours vos bons plaisirs pour les accomplir. Au plaisir de Dieu qui vous ait en sa sainte garde, et vous donne bonne vie et longue,

Écrit à Paris le XXIIe jour de mai.

Votre très humble et obéissant serviteur,

Le cardinal d’Estouteville315.

Cette lettre montre avec quel entrain l’Église et l’État ont entrepris l’affaire de la réhabilitation, sitôt qu’on a pu espérer la faire aboutir.

Quelques jours après, le 9 juin 1452, le cardinal-légat donnait une autre preuve de sa sollicitude pour la cause de la Pucelle. Il accordait des indulgences à ceux qui assisteraient aux exercices de la fête du 8 mai à Orléans. Ces exercices commençaient et commencent encore la veille, le 7 au soir ; ils se terminaient le 9 seulement par une messe pour tous ceux qui étaient morts durant le siège ; le légat accorde une indulgence d’un an à tous ceux qui les suivront dans leur entier ; cent jours pour l’assistance à chacune des cérémonies316.

Le plus grand service que d’Estouteville ait rendu à la cause, c’est de l’avoir fait étudier par les deux théologiens qu’il amenait à sa suite pour s’éclairer de leurs lumières, Paul Pontanus et Théodore de Lellis ; et très vraisemblablement aussi, par Robert Ciboule, un de ses conseillers dans la réforme de l’Université, et par un célèbre professeur de droit canon à l’Université de Paris, Jean de Montigny. Il va être parlé de ces doctes personnages et de leurs mémoires ; mais avant, il faut faire connaître celui qui, plus que tout autre, a conduit ce grand œuvre, l’Inquisiteur général de la foi dans la France du Nord de la Loire, Jean Bréhal317.

237II.
Notice sur Jean Bréhal. — Chargé par Charles VII de poursuivre la grande affaire de la réhabilitation. — Sa lettre au prieur de Vienne en Autriche.

Tous les amis de Jeanne d’Arc doivent grande reconnaissance au digne fils de saint Dominique, Jean Bréhal. Personne plus que lui n’a contribué à nous conserver l’histoire de la libératrice, puisqu’il est l’âme de la réhabilitation, par laquelle elle nous est arrivée dans sa plénitude et dans son inébranlable certitude. Depuis l’ouverture de cette grande cause par le cardinal d’Estouteville, le 2 mai 1452, jusqu’à son heureuse issue, le 7 juillet 1456, Bréhal est partout.

Il voyagea par toute la France, dit Quicherat, pour informer sur la vie de Jeanne d’Arc ; il se mit en correspondance avec les plus fameux docteurs du royaume et de l’étranger, pour avoir leur opinion sur une matière si délicate318.

Pourquoi faut-il que nous n’ayons sur le religieux qui a tant de droits à nos sympathies que les trop courts détails fournis par Quétif et Échard, dans l’ouvrage consacré aux écrivains de leur ordre ? Les auteurs qui parlent de Jean Bréhal ne font que reproduire ce qu’en disent Quétif et Échard.

Bréhal était Normand d’origine. Il entra au couvent des Frères-prêcheurs d’Évreux, prit le degré de docteur, mais dans une autre université que celle de Paris ; ce qui le rendait libre des serments par lesquels cette dernière cherchait à s’attacher ses gradués. Le fils de saint Dominique fut de son temps en grande réputation de doctrine et de vertu, et soutint pour la cause des Ordres mendiants et du Saint-Siège une vive polémique contre la corporation des docteurs parisiens. Une des plus intolérables prétentions de l’Université de Paris était de vouloir que les religieux ne pussent, du moins au temps pascal, entendre les confessions des fidèles qu’avec l’autorisation des curés. C’est en vain que les papes ont cent fois protesté, et déclaré qu’en vertu de la plénitude de leur pouvoir, ils accordaient juridiction aux Ordres mendiants. Jusqu’à sa ruine, l’Université de Paris a contesté pareil privilège. Bréhal pour le défendre écrivit sous le titre : Du pouvoir qu’ont les ordres mendiants d’entendre les confessions des fidèles, un volume plusieurs fois réimprimé, disent Quétif et Échard. Il était alors prieur du couvent Saint-Jacques à Paris, et Grand Inquisiteur de la foi. C’est en cette qualité qu’il a assisté aux deux premières enquêtes dont il vient d’être parlé319.

Il a été chargé dès lors de mener l’affaire de la réhabilitation, ainsi que cela ressort d’une note du receveur général des finances du Languedoc. On lit dans ses registres :

Note du receveur général des finances du Languedoc, allocation d’une somme à Jean Bréhal
(décembre 1452)

À maître Jean Bréhal, docteur en théologie, 238religieux de l’ordre de saint Augustin (saint Dominique), Inquisiteur de la foi catholique, la somme de trente-sept livres, dix sols et vingt écus d’or, fut donnée par le roi, au mois de décembre 1452, pour lui aider à vivre en besognant (travaillant) au fait de l’examen du procès de feue Jeanne la Pucelle320.

Charles VII voulait que les choses se fissent grandement, et Bréhal entra pleinement dans ses vues. Nous en avons une preuve dans la lettre suivante, écrite par le zélé fils de saint Dominique à l’un de ses plus doctes frères d’Allemagne :

Lettre de Jean Bréhal au frère Léonard
(31 décembre 1452)

À très religieuse et très renommée personne Frère Léonard, célèbre professeur de théologie, lecteur au couvent des Frères-prêcheurs de Vienne en Teutonie.

Veuillez d’abord, très illustre maître et père, agréer la sincère vénération d’un frère inconnu et souffrir qu’il se recommande à vous, dont la renommée lui a fait connaître les éclatants mérites. Je vous écris pour une affaire qui intéresse la gloire du roi très chrétien des Français, qui a grandement à cœur que, pour l’honneur de notre ordre, j’obtienne de votre sagesse qu’il connaît, une œuvre encore plus grande que le sujet n’en est nouveau.

Sa Majesté pense que dans le passé son honneur fut très grandement lésé par les Anglais ses ennemis à l’occasion suivante. Une jeune fille très simple, une vierge, suscitée par une inspiration divine, ainsi que cela semble démontré avec une évidence presque irréfragable321, conduisit, il y a quelques années, fort heureusement la guerre en sa faveur. Les Anglais intentèrent à la vierge un procès en matière de foi, et finirent par la faire mourir dans les flammes, toujours au nom de la foi. Sa Majesté désire par suite très grandement que la lumière soit faite sur le procès et la sentence, et, dans ce but, elle s’est adressée au chétif Inquisiteur de son royaume. Elle m’a commis le soin, elle m’a enjoint de requérir, après communication des documents nécessaires et de fidèles extraits, le sentiment des sages, partout où je le croirai utile. Sa Majesté, voulant écarter dans une cause qui la touche de près tout soupçon de partialité, tient surtout à avoir le sentiment des savants étrangers a son royaume.

Voilà pourquoi j’envoie à Votre Révérence, par l’intermédiaire du vaillant chevalier sire Léonard, ambassadeur de l’illustrissime seigneur d’Autriche, les pièces qui, après un simple coup d’œil, la mettront au courant du sujet, la priant, pour l’honneur de notre ordre, de m’envoyer un écrit digne de son mérite et de sa célébrité. L’illustre Léonard, dont 239je viens de parler, complétera de vive voix les explications nécessaires à la solution du cas.

Pour ce qui est de notre ordre, en proie maintenant par permission divine à une si triste tempête, je ne sais rien de nouveau, si ce n’est que notre seigneur le pape a rendu le chapitre général au couvent de Nantes, quoique le provincial de Rome reste toujours vicaire général. J’ai vu la Bulle édictant ces dispositions.

Portez-vous bien dans le Seigneur Jésus. De Lyon le dernier jour de décembre.

Avec tout mon cœur votre frère.

Jean Bréhal,
Inquisiteur de la foi au royaume de France322.

La date de l’année fait défaut dans la lettre qui vient d’être traduite ; elle pourrait être fournie par celle des troubles qui, à cette époque, agitèrent l’ordre de saint Dominique, ou même par la date de l’ambassade de sire Léonard. Sire Léonard Wilzkehetz, dont il est ici question, était, d’après Quicherat, chancelier de l’archiduc d’Autriche ; il voulut garder les documents qu’il portait et n’en laissa qu’une copie au destinataire.

Quel était ce destinataire si célèbre de son temps ? Quétif et Échard parlent d’un frère Léonard de Vienne, frère Prêcheur, qu’ils donnent comme enseignant dans cette ville en 1469. Il a composé ou retrouvé une douzaine d’ouvrages énumérés par les doctes annalistes et dédiés à l’empereur Frédéric III323. Ne serait-ce pas encore F. Léonard d’Utine, Frère-prêcheur aussi, qui brillait vers 1445, au rapport de Trithème ? Le docte abbé de Spanheim en parle en ces termes :

C’était un homme très versé dans les Saintes Écritures, et qui n’était pas étranger aux sciences profanes. Prédicateur de grand talent et de grand renom, il écrivit pour les prédicateurs des ouvrages qui le recommandent à la postérité324.

Trithème en cite les titres qui ne sont pas ceux donnés par Quétif et Échard. Les deux Léonards, si ce sont deux personnages différents, justifient ce que Jean Bréhal disait de son correspondant.

La réponse du théologien de Vienne ne nous est pas connue ; il en est ainsi de bien d’autres qui durent arriver entre les mains de l’Inquisiteur général. C’est beaucoup que les neuf traités compris dans l’instrument du procès, et l’on en possède quelques autres encore. Les consultations pour la réhabilitation sont autrement solides et raisonnées que celles qui furent demandées pour la condamnation. Ces dernières, basées sur un faux exposé, exprimées sous le coup de la crainte, sont données en quelque 240mots, sans discussion sérieuse. C’est tout le contraire pour les consultations provoquées par Bréhal. Il sera dit en son lieu que des consultations partielles ou orales ont été aussi demandées et obtenues.

Toutes étaient réunies par Bréhal ; de là le traité qu’il composa sous le titre de Recollectio, récapitulation. Il sera traduit ici presque en entier. Il pourrait tenir lieu de tous les autres, tant il est complet ; mais si l’on s’en contentait, l’on ne connaîtrait pas quels hommes ont étudié l’héroïne ; l’on ne saurait pas avec quelle profondeur ont été examinées les questions que soulève son histoire. L’accord de voix si autorisées forme en faveur de la sainte jeune fille un témoignage magnifiquement imposant ; la manière différente dont les savants consulteurs arrivent à une même conclusion jette une nouvelle lumière sur une figure qui ne sera jamais trop étudiée. Voilà pourquoi le lecteur trouvera ici l’analyse et de longs extraits de presque tous les mémoires qui sont arrivés jusqu’à nous.

En 1452, l’imprimerie, quoique à la veille de faire son entrée dans le monde, n’était pas encore connue. De là, la nécessité d’extraire du procès de Rouen, en laissant de côté les inutilités, ce qui devait éclairer les docteurs consultés ; de faire un sommaire tant des questions à résoudre que des moyens de solution. Paul Pontanus composa celui qui va être traduit.

241Chapitre VII
Paul Pontanus et le sommaire de la cause

  • I.
  • Paul Pontanus.
  • Coup d’œil sur son écrit.
  • II.
  • Questions à résoudre.
  • III.
  • Sommaire de Pontanus.
  • La rédaction défectueuse des XII articles rectifiée.
  • IV.
  • Les révélations.
  • V.
  • Les hommages rendus aux apparitions.
  • VI.
  • La mission de Jeanne et le signe donné au roi.
  • VII.
  • L’habit masculin.
  • VIII.
  • Fuite de la maison paternelle et vie guerrière.
  • IX.
  • Soumission à l’Église.
  • X.
  • Certitude du salut.
  • XI.
  • Prédiction de l’avenir.
  • XII.
  • Les noms Jhesus, Maria.
  • XIII.
  • Saut de la tour de Beaurevoir.
  • XIV.
  • De l’amour des saintes pour les Anglais.
  • XV.
  • Questions sur la procédure suivie.

I.
Paul Pontanus. — Coup d’œil sur son écrit.

Les délicates affaires que le Cardinal légat était venu traiter exigeaient qu’il eut autour de lui des hommes profondément versés dans la science et la législation ecclésiastique, des canonistes et des théologiens. C’est à ce titre que Paul Pontanus était venu en France à la suite de d’Estouteville ; il avait pour collègue Théodore de Lellis. M. de Beaurepaire, dans l’ouvrage déjà plusieurs fois cité de ses Recherches325, nous les montre l’un et l’autre à Rouen en 1451, pour prendre connaissance d’un différend survenu entre l’archevêque Raoul Rousset et les Cordeliers. Paul Pontanus était si avant dans la confiance du cardinal-légat, que le rescrit par lequel l’Éminence accorde pour la fête du 8 mai les indulgences, dont il a été parlé, ne porte que la signature de Paul Pontanus.

La haute position qu’il occupait à la cour suprême de la Chrétienté, au tribunal de la Rote auquel aboutissaient alors tant de causes, devait l’avoir 242fait connaître dans la plupart des nations de l’Occident. La manière dont parlent de Paul Pontanus les mémoires qu’il nous reste à faire connaître est loin de démentir cette conjecture. Paul Pontanus était depuis douze années déjà avocat consistorial auprès du grand tribunal romain. Plusieurs jurisconsultes fameux dans l’histoire du droit au XVe siècle ont illustré ce nom de Pontanus. Ils appartenaient à la même famille, et étaient originaires de Céretto en Ombrie. Ce qu’il m’a été donné de découvrir sur celui qui nous occupe se réduit aux lignes suivantes de Jacobilli, qui en disent long sur son mérite. Il naquit à Céretto d’une famille féconde en jurisconsultes qui ont laissé un grand nom dans la jurisprudence. Paul Pontanus fut fait avocat consistorial en 1440 ; il fut très éminent parmi les hommes de loi de son temps ; il a laissé de très doctes consultations326.

Impossible de trouver alors personnage plus digne de l’incomparable cause que le légat abordait au nom de l’Église ; meilleur juge de ce qui s’était passé à Rouen. Paul Pontanus a posé les questions qui devaient être examinées, et a mis sous les yeux de ceux qui seraient appelés à donner leur avis les éléments de la solution. Il a pris les XII articles calomnieux, a montré combien la rédaction même matérielle en était défectueuse ; il leur a donné une forme d’où les répétitions étaient bannies ; et en face des allégations mensongères, altérées, il a mis les réponses vraies de l’accusée, telles que les rapporte le procès-verbal, les complétant par les dépositions entendues dans l’information préparatoire.

Le jurisconsulte romain avait entre les mains le procès de condamnation traduit en latin par Manchon et par Courcelles, et les informations faites par d’Estouteville, Bréhal et par Philippe de la Rose. Il renvoie aux folios du double manuscrit ; j’y substitue la pagination de Quicherat, t. I, pour le procès, t. II pour l’enquête. Qu’on ne s’étonne pas de voir les mêmes réponses de l’héroïne reproduites plusieurs fois dans le travail de Pontanus. La même parole est moyen de solution pour plusieurs questions, et Jeanne elle-même a été amenée à répéter des réponses déjà données.

Bréhal et Théodore de Lellis avaient fait aussi des sommaires ; mais celui de Pontanus étant le seul que citent les mémoires, c’est aussi le seul qui sera ici traduit. Il a été tiré du manuscrit 1033, supplément, de la Bibliothèque nationale. Il fourmille de fautes de copistes, qu’il est facile de faire disparaître, en se rapportant au procès lui-même, auquel renvoie l’avocat consistorial. Quicherat ne donne que de courts extraits du travail de Pontanus, travail non couché dans l’instrument du procès de réhabilitation ; il est traduit ici dans son entier.

243II.
Questions à résoudre.

Le secours de Notre Seigneur Jésus-Christ, source d’intelligence, du bon jugement et de la vérité, étant invoqué, l’exposé des faits supposé vrai, voici, à mon avis, les points à discuter :

  1. Les révélations ou apparitions doivent-elles être attribuées aux bons ou aux mauvais esprits ?
  2. Faut-il blâmer ou justifier le port du vêtement viril ?
  3. Les faits et gestes établis au procès doivent-ils être blâmés ou excusés ?
  4. Les paroles de Jeanne sont-elles répréhensibles ou susceptibles de justification ?
  5. A-t-elle erré dans la soumission à l’Église ?
  6. De tout ce qui précède, était-on fondé à la déclarer hérétique ?
  7. Le procès et la sentence rendus contre Jeanne croulent-ils pour vices dans la procédure ou pour toute autre cause ?

Ce premier questionnaire fut suivi du sommaire suivant. Le jurisconsulte romain commence par mettre les XII articles en meilleur ordre.

III.
Sommaire de Pontanus
La rédaction défectueuse des XII articles rectifiée.

Le premier article renferme comme l’abrégé de tous les autres. Il se divise en plusieurs parties.

Dans la première partie il est dit qu’une certaine femme se donne comme favorisée de révélations et d’apparitions de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, qui viendraient à elle de la part de Dieu. Elle leur a fait vœu de virginité, et en cela ce premier article dit ce qui est répété dans le troisième.

La seconde partie du premier article parle des hommages rendus par cette femme à ces mêmes esprits. C’est ce qui est dit encore au onzième article.

La troisième partie parle du commandement à elle fait par Dieu, de venir trouver le roi, du motif de cette mission, du signe donné. C’est affirmer ce qui sera répété dans le second.

La quatrième partie traite des vêtements d’homme portés par cette femme. C’est aussi l’objet du cinquième article.

244La cinquième partie affirme que cette femme, à l’insu de ses parents, s’est éloignée de la maison paternelle, pour se jeter dans les armées. C’est l’objet du septième article.

La sixième partie traite de la soumission à l’Église. C’est répété dans l’article onzième.

La septième partie affirme que cette femme se donne comme certaine de son salut. Elle comprend ainsi ce qui est dit au onzième article.

Il ne reste en dehors du premier article que l’article quatrième qui roule sur l’annonce certaine d’événements futurs, le sixième où il est question des mots Jhesus, Maria mis dans les lettres de l’inculpée ; le huitième qui a trait au saut de la tour (de Beaurevoir) ; le dixième où l’on parle de l’amour particulier des saintes pour le roi de France et pour son parti.

Tout cela sera joint pour éviter des répétitions.

IV.
Les révélations.

Pour ce qui regarde la première partie du premier article, et par suite pour le troisième article, ceux qui seront consultés doivent faire les remarques suivantes :

Cette femme, lorsque fut commencé le procès, n’avait que 19 ans environ, ainsi qu’elle l’a affirmé à la première séance (p. 46). On doit donc considérer qu’elle n’avait ni la pleine vigueur de son âme, ni toute la plénitude de son intelligence. Elle a affirmé avoir entendu la voix pour la première fois dans le jardin de son père, et non pas auprès de l’arbre des Fées. Cette voix venait pour l’aider. Elle éprouva la première fois une grande frayeur, ce qui est signe du bon esprit (p. 52).

Cette voix, disait-elle, lui a appris à bien se conduire et à fréquenter l’église ; elle lui annonçait qu’elle ferait lever le siège d’Orléans. Ce qu’elle a fait (p. 53).

Jeanne ne sait pas avoir jamais dansé auprès de l’arbre des Fées, depuis qu’elle a entendu les voix (p. 68). Quand les voix la quittaient, elle pleurait, et elle eût bien désiré que ces voix l’eussent emmenée avec elles (p. 73).

Avant que le roi voulût l’admettre comme conduite par le bon esprit, il la fit examiner durant trois semaines par des ecclésiastiques de son parti, et ils jugèrent qu’en elle il n’y avait que bien (p. 75).

Jeanne prophétisa aux Anglais qu’ils perdraient tout ce qu’ils avaient en France ; ce que nous voyons aujourd’hui accompli (p. 84).

245Elle dit ne pas savoir si ses apparitions avaient des bras, ou d’autres membres bien formés (p. 86). La voix parlait un langage bien clair, et Jeanne comprenait bien. Cette voix était belle, douce et humble (86). Elle lui disait que le roi serait rétabli dans son royaume, avec ou contre le vouloir de ses ennemis. Elle sait qu’il recouvrera le royaume de France ; elle le sait aussi certainement qu’elle sait qu’il y a des interrogateurs en sa présence (p. 88). Sainte Catherine et sainte Marguerite l’exhortent à se confesser souvent (p. 89).

Il est plusieurs points sur lesquels elle ne veut pas répondre, parce qu’elle ne le pourrait pas sans se parjurer (p. 139). Dans tout ce qu’elle a fait d’extraordinaire, ses voix l’ont grandement secourue, et d’après elle c’est un signe qu’elles viennent de Dieu (p. 169). La première fois que saint Michel vint vers elle, elle craignit et ne crut pas ; mais dans la suite il lui donna tant d’enseignements, qu’elle connut que c’était bien lui (p. 171).

L’ange lui donnait des avis ; il l’exhortait sur toutes choses à être la jeune fille vertueuse, et lui promettait que Dieu l’aiderait (p. 171).

Jeanne croit que ses voix étaient bonnes ; et cela aussi fermement qu’elle croit que le Christ a souffert pour nous (p. 173 et 174). Elle le croit à cause du bon conseil, du réconfort, et du bon enseignement qu’elle en a reçus (p. 174, 274).

Jeanne dit ne pas croire aux fées ; bien plus, elle croit qu’il y a là quelque sortilège (p. 187). La voix l’a gardée, lui a appris à bien se conduire et à fréquenter l’église (p. 52).

Les voix l’appelaient Jeanne fille de Dieu (p. 130). Dans tout ce qu’elle a fait, il n’y a ni sortilège, ni rien de mauvais (p. 237). Les Anglais seront expulsés du royaume (p. 178).

… À cinq reprises elle s’est excusée de ne pas répondre parce qu’elle ne le pourrait pas sans se parjurer… (p. 60). À la question, si c’étaient ses mérites qui lui avaient valu ces révélations, elle a répondu que c’était pour grande chose, pour le roi, pour le secours des bonnes gens d’Orléans ; qu’il a plu à Dieu de ce faire, et de repousser les ennemis du roi par une simple pucelle (p. 145). En fait de révélations, elle n’en croirait ni homme, ni femme, sans de bons signes (p. 379). Quand sainte Catherine et sainte Marguerite l’abordaient, Jeanne faisait le signe de la croix (p. 395).

Dans l’information préparatoire, F. Martin de l’ordre des Prêcheurs, qui l’entendit en confession, dépose qu’elle fut toujours pleine de foi et de dévotion, mais surtout dans ses derniers moments (p. 366). F. Isambart dépose aussi de son côté qu’un Anglais qui la haïssait grandement, à la vue d’une fin si sainte, fut ravi comme hors de lui, et tomba comme dans 246une sorte d’extase. Au moment du dernier soupir (de la martyre), il crut voir une colombe blanche s’échapper de la flamme (p. 352). Le prêtre Marie Thomas dépose avoir ouï dire à plusieurs qu’ils avaient vu le nom de Jésus écrit sur les flammes du bûcher qui la consumait (p. 372).

V.
Les hommages rendus aux apparitions.

Sur la seconde partie du premier article, et par suite sur le onzième, il faut ajouter les points suivants :

Jeanne affirme n’avoir jamais demandé à ses voix d’autre récompense finale que le salut de son âme (p. 57). Elle priait la voix de lui obtenir secours de Dieu ; elle n’honorait donc cette voix que de la manière dont nous honorons les saints (p. 126). Elle demandait trois choses aux saintes : que Dieu la délivrât, qu’il conservât dans l’obéissance les villes déjà soumises ; le salut de son âme (p. 154). Elle vénère sainte Catherine et sainte Marguerite parce qu’elle croit qu’elles sont celles qui sont dans le paradis. Elle le fait à l’honneur de Dieu, de la Bienheureuse Vierge Marie, et des saintes Catherine et Marguerite qui sont dans le ciel (p. 168). Elle n’a jamais demandé à ses voix d’autre récompense que le salut de son âme (p. 179). Elle rend ses hommages à sainte Catherine, qui est dans le ciel, parce qu’elle pense que c’est celle qui lui apparaît (p. 168).

VI.
La mission de Jeanne et le signe donné au roi.

À la troisième partie du premier article, l’on doit ajouter que Jeanne disait être venue pour le bien de la patrie, du roi, des bonnes gens d’Orléans (p. 145), qu’il a plu à Dieu de faire ces choses par une simple pucelle (p. 145), que saint Michel en lui apparaissant lui donnait des avis salutaires, lui recommandait d’être bonne, que Dieu l’aiderait, et qu’entre autres choses elle viendrait au secours du roi de France ; il lui racontait la grande pitié qui était au royaume de France (p. 171). Le motif était donc saint et miséricordieux.

Qu’on observe qu’elle objectait à la voix qu’elle n’était qu’une pauvre fille, qu’elle ne savait ni monter à cheval, ni conduire la guerre (p. 53). Elle ne s’est donc pas ingérée d’elle-même.

Elle était la messagère de Dieu auprès du roi, puisqu’elle venait lui annoncer qu’il recouvrerait son royaume (p. 139) ; elle pouvait donc 247s’appeler ange, c’est-à-dire messagère. Elle répond que, par sainte Marie, elle ignore s’il y avait un ange au-dessus de la tête du roi ; elle ne l’a pas vu alors qu’elle a donné le signe (p. 57). Elle insinue assez clairement que l’ange qui portait la couronne n’était autre qu’elle-même, lorsqu’elle dit avoir demandé au roi qu’on la mît à l’œuvre, et que le royaume en recevrait allégement (p. 126). Interrogée si l’ange porteur de la couronne était celui qui lui apparaît, elle répond : c’est toujours le même ange, et il ne m’a jamais fait défaut (p. 426). Elle dit encore que le signe donné fut que l’ange qui apportait la couronne assura le roi qu’il posséderait en son entier le royaume de France, par le secours de Dieu et par le moyen de Jeanne, et qu’on la mît à l’œuvre. Cette couronne, dit-elle encore, signifiait que le roi posséderait le royaume dans son entier (p. 139).

Quant à la révérence faite au roi, si on l’entend de Jeanne, il n’y a là rien de répréhensible. Elle affirme encore que le roi et son entourage crurent que l’ange qui apparaissait à Jeanne était le bon, sur l’avis des ecclésiastiques, à cause de leur savoir, et parce qu’ils étaient clercs (p. 146). Elle dit aussi que lorsqu’elle donna son signe au roi, elle croit que le prince était seul, quoique beaucoup de gens ne fussent pas loin (p. 143).

VII.
L’habit masculin.

La quatrième partie du premier article, et par suite du cinquième : du vêtement d’homme. Voici les observations à faire :

Interrogée si elle prendrait un vêtement de femme, elle répond : Donnez-le-moi, je le prendrai et je me retirerai, autrement non (p. 68). Elle dit avoir pris l’habit d’homme par le commandement de Dieu, et si Dieu lui ordonnait d’en prendre un autre, elle le ferait (p. 161 et 147). Ce n’était donc pas une intention coupable qui le lui faisait revêtir.

Interrogée si elle n’a pas péché en prenant le vêtement d’homme, elle répond qu’il est mieux d’obéir au souverain Seigneur, c’est-à-dire à Dieu (p. 166). Elle ne croit pas mal faire de porter un habit d’homme pour le bien de son parti (p. 133).

Elle dit encore que pour l’habit d’homme, ce qu’elle a fait, elle l’a fait sur le commandement de Dieu, et qu’elle le quitterait quand il plairait à Dieu (p. 161 et 247).

Dans la première séance, elle a demandé à entendre la messe. Elle a requis très instamment, à l’honneur de Dieu et de la bienheureuse Marie, qu’on lui permît d’entendre la messe ; qu’on lui donnât pour cela un vêtement de femme, sans queue, et qu’elle le prendrait (p. 163). Elle 248s’excuse de ne pas le quitter, parce qu’elle a promis au roi de ne pas le laisser (p. 165). Elle dit qu’elle ne recevra pas le viatique à condition de le laisser (p. 192). Que, pour entendre la messe, elle ne peut pas quitter son vêtement d’homme (pour toujours) (p. 227).

Et encore elle dit : Donnez-moi l’assurance d’entendre la messe, si j’ai un vêtement de femme, et je vous répondrai. Cette assurance lui étant donnée, elle repartit : Que me direz-vous, si j’ai fait serment de ne pas quitter le vêtement d’homme ? Et cependant faites-moi faire une robe longue jusqu’à terre et sans queue ; je la prendrai, j’irai à la messe, et au retour je reprendrai ce vêtement d’homme ; et elle requit très instamment pour l’honneur de Dieu et de Notre Dame de pouvoir entendre la messe. Comme il lui fut répondu qu’elle devait s’engager d’une manière absolue à prendre un vêtement de femme, elle reprit : Donnez-moi l’habit d’une fille de bourgeois, à savoir une houppelande longue, et je le prendrai et même le chaperon de femme pour aller ouïr la messe ; et aussi le plus instamment qu’elle peut, elle requiert qu’on lui laisse cet habit qu’elle porte, et qu’on la laisse ouïr la messe, sans le changer (p. 164, 166). Elle ne prendra l’habit de femme que lorsqu’il plaira à Dieu… Elle aime mieux mourir que de révoquer ce que Dieu lui a fait faire (p. 176). Elle ne laissera pas son habit sans le congé de Notre Seigneur, dût-on lui trancher la tête ; mais s’il plaît à Notre Seigneur, il sera bientôt obéi (p. 247). Et encore : Quand j’aurai fait ce pourquoi je suis envoyée de par Dieu, je prendrai habit de femme (p. 394). Elle dit (le 2 mai) qu’elle voulait bien prendre longue robe et chaperon de femme pour aller à l’église et recevoir son Sauveur, ainsi qu’elle en avait autrefois répondu, pourvu qu’aussitôt après, elle pût les quitter et reprendre l’habit qu’elle porte (p. 394).

Interrogée après son abjuration (prétendue) pourquoi elle avait repris son habit d’homme, elle répondit qu’étant parmi les hommes cela lui était plus licite ou convenable qu’un habit de femme ; et qu’elle l’avait repris parce qu’on ne lui avait pas tenu ce qui lui avait été promis, de la laisser aller à la messe et de la mettre hors des fers. Qu’on lui donne les prisons ecclésiastiques, elle fera ce que les juges veulent, reprendra le vêtement de femme ; que pour le reste elle n’en fera rien (p. 456-58).

Au procès préparatoire, le greffier Manchon dépose que Jeanne portait des vêtements d’homme, sans oser même se déshabiller, par crainte d’être exposée durant la nuit à la violence de ses geôliers ; elle s’est plainte deux fois des attentats dirigés contre sa vertu. Le même témoin dépose que lorsque Jeanne eut repris les vêtements de femme, elle était contente ; elle demanda qu’on lui donnât la compagnie des femmes, qu’on la mît dans les prisons de l’Église ; et qu’elle fût sous la garde des ecclésiastiques. Pour s’excuser d’avoir repris les vêtements virils, elle disait qu’elle 249ne l’aurait pas fait si elle avait été renfermée dans les prisons de l’Église ; mais qu’elle n’avait pas osé rester parmi les hommes avec un vêtement de femme (t. II, p. 300)327.

Le frère Bernardin (Isambart de La Pierre) confirme la déposition précédente. Il ajoute qu’un personnage anglais très haut placé essaya de lui faire violence. Elle reprit les vêtements d’homme pour être plus agile à la résistance. Elle avait laissé les vêtements de son sexe pour ne pas provoquer de mauvais désirs parmi les hommes, au milieu desquels elle vivait (t. II, p. 305).

M. Jean Massieu dépose que les gardes, pendant que Jeanne était couchée, lui enlevèrent les vêtements de femme ; que les ayant demandés, ils lui furent refusés, et qu’un impérieux besoin de nature la força de reprendre le vêtement d’homme. Sur quoi on l’accusa d’être relapse (t. II, p. 333 et 18).

F. Martin dépose de son côté qu’un grand milord anglais entra de nuit dans sa prison pour lui faire violence, et que ce fut la raison pour laquelle elle reprit le vêtement d’homme, ainsi qu’elle l’affirma elle-même (t. II, p. 8, 306, 365).

VIII.
Fuite de la maison paternelle et vie guerrière.

La cinquième partie du premier article et par suite le septième article. Observer ce qui suit :

Elle est venue vers Baudricourt avec son oncle (p. 53). Elle s’excusait auprès des voix de ce qu’elle était une pauvre fille, n’entendant rien à conduire la guerre, ou même à monter à cheval (p. 53).

Elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux plutôt que de venir d’en France sans l’ordre de Dieu (p. 74). C’était pour éviter de tuer quelqu’un qu’elle portait l’étendard sur lequel étaient gravés les noms : Jhesus, Maria (p. 78).

Elle est venue pour que son roi recouvrât le royaume.

Elle a toujours obéi à son père et à sa mère, excepté dans la circonstance de son départ ; elle leur en a écrit, et ils lui ont donné leur consentement (p. 129). Puisque Dieu commandait, elle devait le faire, quand même elle eût été fille de roi (p. 129). Si elle ne les a pas avertis, c’est pour leur éviter la douleur que cette nouvelle leur eût causée (p. 129).

Elle a affirmé que les Anglais seraient chassés de France, excepté 250ceux qui y mourront (p. 178). Elle n’attend de Dieu d’autre récompense que le salut de son âme ; elle n’a jamais tué personne (p. 78)… Sans la grâce de Dieu, elle ne pourrait rien faire (p. 294).

Lorsqu’elle était dans les armées, elle couchait la nuit avec une femme, et lorsqu’elle ne pouvait pas en avoir, elle couchait habillée et armée (p. 64).

Son étendard et les peintures qui l’ornaient étaient à l’honneur de Dieu. La victoire de l’étendard, et tout ce qu’elle a fait de bon, doit être rapporté à Dieu. L’espérance de la victoire était fondée en Dieu et non ailleurs (p. 182).

IX.
Soumission à l’Église.

La sixième partie du premier article, et par suite le douzième article : la soumission à l’Église.

Elle affirme avoir gardé les commandements de l’Église en se confessant et en communiant chaque année, conformément au précepte ecclésiastique (p. 51).

Interrogée à quel Pape il fallait obéir, elle répond que d’après elle c’est au pape qui est à Rome, et que c’est au pape de Rome qu’elle attache sa foi (p. 82-83).

Elle demande que les clercs voient et examinent ses réponses. Qu’on lui dise s’il y a quelque chose d’opposé à la foi chrétienne commandée par Notre Seigneur ; elle ne voudrait pas le soutenir et elle serait bien courroucée d’aller contre (p. 162).

Interrogée si elle veut soumettre ses dits et faits à l’Église, elle répond : Tous mes dits et faits sont de Dieu, et c’est à lui que je m’en attends. Je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire qui fût contre notre foi chrétienne. Si j’avais fait ou dit, s’il y avait sur mon corps, chose que les clercs pussent montrer être contre la foi chrétienne, que notre sire a établie, je la mettrais dehors. Par ces paroles elle semble s’être soumise au moins implicitement à l’Église (p. 166).

Interrogée si elle veut soumettre tous ses faits, soit en bien, soit en mal, à la détermination de Sainte-Mère l’Église, elle répond que, quant à l’Église, elle l’aime et voudrait la soutenir de tout son pouvoir pour notre foi chrétienne ; que ce n’est pas elle qu’on doit détourner d’aller à l’église et d’ouïr la messe (p. 174). Ces paroles montrent ce qu’elle entendait par le mot : église.

Pour ce qui est des bonnes œuvres qu’elle a faites, il faut qu’elle s’en rapporte au roi du ciel qui l’a envoyée vers le roi de France (p. 174).

251Interrogée si elle s’en rapporte à l’Église, elle répond : Je m’en rapporte à Dieu, à Notre Dame, et à tous les saints et saintes du Paradis ; et il me semble que c’est tout un de Notre Seigneur et de l’Église, et que l’on ne doit pas faire de difficulté sur cela. Pourquoi faites-vous des difficultés que ce soit tout un (p. 175.) ?

On lui dit la différence. Elle répond que pour maintenant elle ne répondra pas autre chose (p. 176).

Elle aime mieux mourir que révoquer ce qu’elle a fait par le commandement de Notre Seigneur (p. 227).

Elle a requis d’être menée devant le pape, et que devant lui elle répondra de tout ce qu’elle doit répondre (p. 185).

Avertie de se pourvoir, elle répondit : Quant au conseil que vous m’offrez, je vous en remercie, mais je n’ai pas l’intention de me départir du conseil de Notre Seigneur (p. 201).

Elle croit que notre Saint-Père le pape de Rome, les évêques et les autres gens d’Église sont pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui défaillent ; mais quant à elle, de ses faits, elle se soumettra seulement à l’Église du ciel, c’est à savoir, à Dieu, à la vierge Marie et aux saints et saintes du Paradis. Elle croit fermement n’avoir pas défailli en notre foi chrétienne, et elle n’y voudrait pas défaillir (p. 205).

Elle croit au pape de Rome, affirme-t-elle (p. 244).

Quand on conclut, à la fin des articles, qu’en matière de foi elle nourrit des sentiments mal sains, elle répond : Je m’en rapporte à notre Seigneur (p. 322 et supra).

Pour ce qui est de la soumission à l’Église militante, elle dit qu’elle voudrait porter honneur et révérence à l’Église militante de tout son pouvoir ; mais de s’en rapporter de ses faits à cette Église, il faut que je m’en rapporte à Notre Seigneur qui me les a fait faire (p. 313).

Interrogée si elle veut s’en rapporter à l’Église militante pour ce qu’elle a fait, elle demande un délai jusqu’au samedi (p. 314). Que ses réponses soient lues et examinées par les clercs, et qu’on lui dise s’il y a quelque chose contre la foi chrétienne. Elle saura bien de par son conseil ce qu’il en est ; elle dira ensuite ce qu’elle a trouvé par son conseil. Si cependant il y avait là quelque mal, quelque chose qui fût en opposition avec la foi chrétienne prescrite par Notre Seigneur, elle ne voudrait pas le soutenir, et elle serait courroucée d’aller contre (p. 314). Interrogée si elle s’en rapporte à la détermination de l’Église militante, elle répond : Renvoyez à samedi (p. 314).

Le samedi, interrogée si elle doit pleinement répondre au pape, elle requiert d’être menée en sa présence, et, ajouta-t-elle, je lui répondrai ce que je dois (p. 315).

252Elle dit encore s’en rapporter à l’Église militante pourvu que cette Église ne lui commande pas chose impossible, à savoir de révoquer ce qu’elle a dit et fait de la part de Dieu. Elle ne le révoquera pas pour quelque chose que ce soit au monde, ni pour homme qui vive. Elle s’en rapporte à Notre Seigneur, dont elle fera toujours le commandement. Au cas où l’Église militante lui commanderait quelque chose de contraire au commandement que Dieu lui a fait, elle ne s’en rapporterait à personne au monde (p. 324-325).

Interrogée si elle croit être sujette au pape, aux cardinaux, aux évêques, elle répond que oui, Notre Seigneur premier servi. Elle sait que ce qu’elle a fait est du commandement de Dieu (p. 325-326).

Elle affirme qu’elle aime Dieu et le sert, qu’elle est bonne chrétienne et qu’elle voudrait aider et soutenir l’Église de tout son pouvoir (p. 380). Elle dit qu’elle ne croit pas avoir fait quoi que ce soit contre la foi chrétienne.

Malade, elle requiert la confession, le sacrement d’Eucharistie et d’être enterrée en terre sainte (p. 377). Elle croit que l’Écriture est révélée de Dieu (p. 379).

Elle est bonne chrétienne, bien baptisée et mourra en bonne chrétienne (p. 380) et elle veut bien que les ecclésiastiques et les catholiques prient pour elle (p. 380).

Je crois bien, dit-elle, à l’Église militante d’ici-bas ; mais de mes faits et dits, ainsi que je l’ai répondu d’autres fois, je m’en attends et je m’en rapporte à Dieu. Je crois bien que l’Église militante ne peut errer ou faiblir ; mais quant à mes dits et faits, je les rapporte du tout à Dieu, qui m’a fait faire ce que j’ai fait (p. 392-393).

Interrogée si elle n’a pas de juge sur la terre, au moins le pape : J’ai bon maître, répondit-elle, à savoir Notre Seigneur, auquel je m’en rapporte de tout et non à un autre (p. 393).

Interrogée si elle veut se soumettre à notre Saint-Père le pape, elle répond : Menez-moi vers lui et je lui répondrai (p. 394).

Elle dit avoir consulté ses voix pour savoir si elle se soumettrait à l’Église, et elles lui ont dit que si elle veut être aidée, elle s’attende de tout à Notre Seigneur (p. 401).

Elle dit (le 24 mai au cimetière Saint-Ouen) : Pour ce qui est de la soumission à l’Église, je leur ai répondu sur ce point : pour toutes les œuvres que j’ai faites, et pour tous mes dits, qu’on les envoie à Rome vers notre Saint-Père le pape, auquel et à Dieu premier je m’en rapporte. Interrogée si les dits et faits qu’elle a accomplis, elle veut les révoquer, elle répond : Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape (p. 445).

Pendant qu’on lisait la sentence de condamnation, elle dit vouloir 253tenir ce que tiennent l’Église et les clercs, s’en rapporter de tout à la Sainte-Mère l’Église, et elle fit l’abjuration dont il est question au procès (p. 446).

Si on lui promet qu’elle entendra la messe, qu’elle sera mise hors les fers, et renfermée dans la prison gracieuse, elle sera bonne (obéissante) et fera ce que l’Église voudra ; sans quoi elle préfère mourir, plutôt que d’être dans les fers, comme elle est (p. 456).

Après l’abjuration, les voix lui ont fait une grande pitié pour la grande trahison qu’elle avait faite en abjurant pour sauver sa vie (p. 456).

Jeanne disait (d’après les voix) que le prêcheur (Érard) était un faux prêcheur, et qu’il l’avait accusée de plusieurs choses qu’elle n’avait pas faites (p. 457). Et encore : Si elle disait que Dieu ne l’a pas envoyée, elle se damnerait ; qu’il est vrai que Dieu l’a envoyée ; qu’elle avait abjuré par crainte du feu (p. 457).

Elle protesta qu’elle n’entendait pas dire et faire ce qu’on lui a attribué ; qu’elle ne comprenait pas la cédule d’abjuration ; qu’elle aime mieux faire pénitence en une fois, à savoir mourir, qu’endurer plus longtemps sa peine en chartre (prison séculière) ; qu’elle n’entendait rien révoquer que sous le plaisir de Dieu ; que si les juges veulent lui donner prison gracieuse, elle reprendra l’habit de femme ; mais qu’on n’obtiendra rien autre chose d’elle (p. 456).

Voilà ce que l’on peut lire dans le procès de condamnation.

Dans le procès préparatoire, le premier témoin (Manchon) dépose qu’au jugement de tous Jeanne ne comprenait pas le fait de l’Église, et que deux Frères Pêcheurs ayant voulu l’en instruire furent exposés à de grandes menaces et à de grands périls de la part des Anglais (t. II, p. 299 et 341).

Le deuxième témoin (le prieur Miget) : D’après ce qu’il a entendu, Jeanne avait le cœur à Dieu ; elle a voulu obéir à Dieu et à l’Église (t. II, p. 302).

Le troisième témoin (Isambart de La Pierre) : Jeanne était bonne et catholique, elle finit d’une manière catholique en invoquant le saint nom de Jésus jusqu’au dernier soupir ; elle pria le témoin de tenir la croix sous ses yeux. Interrogée par l’évêque de Beauvais si elle voulait se soumettre à l’Église, elle répondit : Qu’est-ce que l’Église ? Pour ce qui est de vous, je ne veux point me soumettre à vous, parce que vous êtes mon ennemi mortel. Le même témoin dépose qu’ayant dit à Jeanne qu’il se tenait un concile où se trouvaient des évêques du parti français, elle répondit qu’elle s’y soumettait. Mais il fut répondu à ce même témoin de se taire au nom du diable (t. II, p. 304).

Le quatrième témoin (Cusquel, citadin de Rouen) : Sur ma conscience, 254Jeanne était bonne catholique, de vie honnête et vertueuse ; telle était la renommée dont elle jouissait (t. II, p. 306).

Le cinquième témoin (Martin Ladvenu) : Jeanne interrogée si elle se soumettait à l’Église répondit : Qu’est-ce que l’Église ? Comme il lui fut reparti que le pape et les évêques représentaient l’Église, elle repartit de son côté qu’elle s’y soumettait, et qu’elle demandait à être conduite au pape. Le témoin l’a entendue en confession à la fin de sa vie ; elle a communié avec la plus grande dévotion, et une grande abondance de larmes (t. II, p. 308).

Dans la seconde information, le premier témoin (Taquel) dépose que lorsqu’on eut exposé à Jeanne ce que c’était que l’Église, elle déclara se soumettre à ses jugements. À sa dernière heure elle fit les prières les plus dévotes ; elle mourut catholiquement et saintement en invoquant le nom de Jésus et de la Bienheureuse Vierge (t. II, p. 319-320).

Le deuxième témoin (Bouchier) : Elle se soumettait à l’Église, priant saint Michel de la diriger et de la conseiller (t. II, p. 323).

Le troisième témoin (Houppeville) : Quelques individus feignant d’être du parti du roi de France s’introduisirent secrètement auprès d’elle, et ils s’efforçaient de lui persuader de ne pas se soumettre au jugement de l’Église (t. II, p. 327).

Quatrième témoin (Massieu) : Jeanne voulait que les articles de la formule de rétractation fussent vus et examinés par l’Église avant de les accepter ; ce qui lui a été refusé. Quelqu’un feignant d’être Français lui dit dans la nuit que si elle se soumettait à l’Église, elle se verrait trompée. Jeanne disait que si dans ses paroles ou ses faits il y avait quelque chose de moins conforme à la vérité, elle voulait l’amender sur l’avis des juges. Il l’a entendue dire encore : Vous m’interrogez sur l’Église militante et triomphante, je ne comprends pas ces mots ; mais je veux me soumettre à l’Église, ainsi que le doit une bonne chrétienne ; et elle demanda, pour répondre, un conseil qui lui fut refusé. Elle a fait la communion avec des larmes et une très grande dévotion ; le témoin n’a jamais vu fin si chrétienne (t. II, p. 331, 332, 333).

Sixième témoin (Manchon) : Deux Frères-prêcheurs ayant voulu persuader à Jeanne de se soumettre à l’Église coururent un fort grand danger de la part des Anglais. Un frère ayant insinué à Jeanne de se soumettre au concile général fut vivement gourmandé par l’évêque de Beauvais. On voyait bien qu’elle ne comprenait pas la différence entre l’Église triomphante et l’Église militante. À sa mort elle fit publiquement ses prières, se recommanda à Dieu, et demanda pardon à tous (t. II, p. 341, 343, 344).

Septième témoin (Cusquel) : Un Anglais s’écria à sa mort : Nous sommes 255tous perdus ; une bonne sainte personne a été brûlée. Au milieu des flammes, elle n’a pas cessé d’acclamer le nom de Jésus (t. II, p. 347).

Huitième témoin (Isambart de La Pierre) : Jeanne se soumit au pape et au concile général ; mais pas à l’évêque, qu’elle disait son ennemi mortel. L’évêque dit au greffier de ne pas écrire cette soumission ; à quoi Jeanne répondit : Vous écrivez ce qui est contre moi, mais non ce qui est pour moi. Un grand murmure s’éleva dans l’assemblée. Elle se soumit à l’Église lorsqu’elle eut été instruite ; au pape, à condition qu’elle serait conduite vers lui. Si elle différa de se soumettre à l’Église, c’est parce qu’elle ne comprenait pas ce que c’est que l’Église (t. II, p. 349-356).

Dixième témoin (Grouchet) : Jeanne se soumit au jugement du Pape et de l’Église (t. II, p. 356).

Onzième témoin (Miget) : Quelqu’un qui simulait d’être du parti français lui conseillait de ne pas se soumettre à l’Église. Il croit qu’elle s’est soumise ; elle ne comprenait pas (toujours) ce que c’est que l’Église (t. II, p. 362).

Douzième témoin (Ladvenu) : Il a souvent entendu de la bouche de Jeanne qu’elle se soumettait à l’Église et au pape ; c’était constant pour les juges qui lui firent donner l’Eucharistie (t. II, p. 366).

Seizième témoin (Fave) : Au milieu des flammes, Jeanne acclamait le saint nom de Jésus (t. II, p. 377).

X.
Certitude du salut.

La septième partie du premier article, et par suite l’article neuvième.

Ajouter : il n’est rien au monde dont elle fut aussi affligée que de se savoir sans la grâce de Dieu (p. 65). Il lui semble, quand elle voit saint Michel, qu’elle n’est pas en péché mortel (p. 89). Sainte Catherine et sainte Marguerite aiment à la faire confesser (p. 89) ; elle ne sait pas avoir jamais fait péché mortel. Plaise à Dieu, dit-elle, que je n’aie jamais fait, et ne fasse jamais œuvres dont mon âme soit chargée (p. 90).

Si ceux de son parti ont prié pour elle, ils n’ont pas mal fait (p. 101).

La première fois qu’elle a entendu les voix, elle a fait vœu de virginité ; elle était dans sa treizième année (p. 128).

Interrogée si elle pouvait pécher mortellement, elle répond qu’elle n’en sait rien ; mais qu’elle s’en rapporte à Notre Seigneur. Quand elle dit croire fermement qu’elle sera sauvée, elle l’explique en ajoutant que c’est à condition qu’elle gardera la virginité de corps et d’âme. Alors même 256qu’elle ne soit pas en état de péché mortel, elle pense que l’on ne saurait trop purifier sa conscience par la confession (p. 157).

Elle a dit qu’elle aurait la plus grande douleur, si elle savait n’être pas dans la grâce de Dieu ; et elle a ajouté : Si j’y suis, que Dieu m’y garde ; si je n’y suis pas, qu’il daigne m’y mettre. Elle ignore si elle a jamais été en péché mortel. Plaise à Dieu, a-t-elle dit, que je n’aie jamais fait et ne fasse jamais œuvres qui chargent mon âme (p. 263).

Elle se dit certaine d’aller en Paradis pourvu qu’elle garde ce qu’elle a promis, à savoir la virginité d’âme et de corps (p. 270). Elle ne saurait trop purifier sa conscience. Si elle était en péché mortel, elle croit que sainte Catherine et sainte Marguerite la quitteraient. Elles lui ont promis, de la conduire en Paradis, selon la demande qu’elle leur en a faite. La première fois qu’elle les a entendues, elle leur a promis de garder la virginité. Elle n’espère et n’a demandé que le salut de son âme (p. 270).

XI.
Prédiction de l’avenir.

Le quatrième article : certitude d’événements à venir.

Il est clair aujourd’hui que l’expulsion des Anglais prédite par elle s’est vérifiée. On peut donc bien l’en croire maintenant selon cette parole de l’Évangile : Je vous ai annoncé toutes ces choses à l’avance, afin que quand vous en verrez l’accomplissement vous croyiez.

Il faut observer encore les paroles prononcées par elle, en parlant de sa délivrance. Les voix lui disent qu’elle sera délivrée ; et elles ajoutent qu’elle ne soit pas en inquiétude, qu’elle prenne en gré son martyre, parce qu’enfin elle viendra dans le royaume du paradis. Les voix lui disent cela simplement, d’une manière absolue, et cela sera sans faute (p. 155).

Elle affirme par serment qu’elle n’accepterait pas d’être tirée de prison par le diable (p. 296).

XII.
Les noms Jhesus, Maria.

Sur le sixième article qui parle des mots Jhesus, Maria, observer : il n’est pas prouvé que Jeanne s’engageât à faire mettre à mort ceux qui n’obéiraient pas à ses missives. La lettre écrite par elle à l’armée anglaise devant Orléans présente des variantes ; elle a été altérée, comme il est établi au procès (p. 84). (Variantes légères, le fond est le même.)

257Aux interrogations faites sur ces mots : Jhesus, Maria, elle répondit qu’ils étaient apposés par les clercs qui écrivaient ses lettres et qui disaient que cela était convenable (p. 183).

XIII.
Saut de la tour de Beaurevoir.

Sur le huitième article, le saut de la tour de Beaurevoir, remarquer qu’elle en agit ainsi par peur des Anglais. Elle se recommanda à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie (p. 150). Elle affirme qu’elle préférerait rendre l’âme à Dieu qu’être entre les mains des Anglais (p. 110).

Remarquer encore qu’elle avait ouï dire que tous les habitants de Compiègne au-dessus de sept ans devaient être livrés au feu, ou passés au fil de l’épée ; qu’elle aimait mieux mourir que voir si bonnes gens faire pareille fin. Ce fut une des causes pour lesquelles elle se précipita (p. 150).

Une autre, c’est qu’elle se savait vendue aux Anglais. Quand elle se précipita, elle croyait s’évader et non mourir. Elle n’agit pas ainsi par désespoir ; mais dans l’espérance de sauver sa vie et de porter secours à de bonnes gens en péril (p. 160).

Après sa chute, elle se confessa et demanda pardon à Dieu (p. 160).

XIV.
De l’amour des saintes pour les Anglais.

Sur le dixième article concernant l’amour que sainte Catherine et sainte Marguerite portent aux Anglais, remarquer qu’à la demande si sainte Catherine hait les Anglais, elle répond : Elle hait ceux que Dieu hait (p. 178). À la même question sur sainte Marguerite, elle dit : Sainte Marguerite hait ceux que Dieu hait ; elle aime ceux que Dieu aime (p. 178).

Voilà, d’après le texte même du procès, substantifiquement (substantifice) et en termes formels ce qui concerne les douze articles incriminés. La simple lecture démontre que la rédaction est infidèle ; bien plus, que les paroles de Jeanne ont été frauduleusement altérées et dépravées.

Tel est sur la question de fond le sommaire de Paul Pontanus. Il est exact, et à peu près complet. Le célèbre avocat consistorial ajoute les questions suivantes sur la forme suivie dans la procédure.

258XV.
Questions sur la procédure suivie.

Doutes à résoudre en dehors de ceux qui viennent d’être indiqués :

Le procès et la sentence ne sont-ils pas sujets à nullité, attendu que le seigneur de Beauvais, alors même que Jeanne aurait été prise dans son diocèse, semble manquer de compétence ? Les crimes imputés n’avaient pas été commis dans son diocèse, et il n’y a pas d’autre titre qui fît relever l’accusée de son for.

Procès et sentence ne sont-ils pas frappés de nullité, vu que l’évêque de Beauvais a choisi de procéder avec le prétendu sous-Inquisiteur ; et qu’il ne conste pas du pouvoir de l’Inquisiteur qui est censé avoir délégué ce même sous-Inquisiteur ?

Faut-il les regarder comme nuls, vu qu’il est manifeste, d’après l’instrument, que l’évêque a procédé seul, et sans le sous-inquisiteur qu’il s’était adjoint, à plusieurs actes substantiels, tels que interrogatoires solennels, assignation de lieux, et choses semblables ?

Ne sont-ils pas nuls, parce que l’évêque a souvent fait examiner Jeanne par d’autres, sans le faire toujours par lui-même, quoique ce fût une cause criminelle et fort grave ?

Les dépositions des témoins établissent que le sous-inquisiteur et les hommes consultés dans la cause ont éprouvé de la part des Anglais des menaces qui leur ont inspiré une vive frayeur. Pareille crainte fait-elle crouler le procès ?

Jeanne a récusé le dit évêque comme incompétent, suspect, et, disait-elle, son ennemi mortel. Le procès et la sentence sont-ils nuls par suite, ou tout au moins manifestement iniques ?

Jeanne s’est soumise au jugement du Pape et du concile général ; elle a demandée être conduite en leur présence ; elle s’est mise par là sous la protection du Pape. Le procès et la sentence sont-ils nuls à partir de ce moment ?

Sont-ils encore nuls à cause de la gravité de la cause ? Il s’agissait de révélations secrètes, occultes, dont Dieu seul connaît le mystère ; d’un doute en matière de foi : matière réservée au Siège apostolique, alors surtout que l’inculpée a demandé à être jugée par le pape.

Le procès croule-t-il pour les causes suivantes ? Jeanne était renfermée dans une prison particulière, gardée par des mains laïques, par ses ennemis mortels, qui la traitaient avec tant d’inhumanité qu’elle désirait mourir. Elle a demandé la prison ecclésiastique et gracieuse.

Il conste qu’il était défendu à qui que ce soit de l’entretenir : elle a 259demandé quelquefois un directeur et un conseiller qui lui ont été refusés. Elle était en outre jeune, dix-neuf ans ; d’un sexe faible, une femme. Tout cela fait-il crouler le procès ?

L’âge de l’inculpée n’est-il pas une excuse du crime d’hérésie, surtout dans la matière présente, matière douteuse ? N’exigeait-il pas au moins mitigation de la peine ?

Ceux qui voulaient diriger et instruire l’accusée furent écartés par l’évêque et par les Anglais, et devinrent l’objet de nombreuses menaces. Cette dénégation d’une défense constitue-t-elle une cause de nullité du procès et de la sentence ?

Le procès et la sentence sont-ils nuls, attendu qu’avant d’abjurer, Jeanne a demandé que les articles fussent examinés et discutés par l’Église et que cela ne lui a pas été accordé ?

Il est constant que le soi-disant juge défendait au greffier d’écrire les explications et les soumissions de Jeanne. Le procès entier doit-il par suite être regardé comme invalide, incomplet et sans vérité ?

Ceux qui ont extrait les articles transmis aux consulteurs l’ont fait sans sincérité. La rédaction en est mensongère, incomplète, calomnieuse. Semblable perfidie fait-elle crouler procès et sentence ?

Les témoins et le procès établissent que les interrogateurs, par leurs questions, tourmentaient Jeanne, l’engageaient dans des questions très difficiles, lui posaient des demandes captieuses, en sorte, disent ces mêmes témoins, que l’homme le plus docte aurait eu peine à répondre. Ils voulaient la prendre dans ses propres paroles. Cela suffit-il pour l’excuser des imputations alléguées, surtout si, comme il a été observé, l’on considère l’âge et le sexe de l’accusée, laissée sans conseil et sans défense ?

Des personnes affidées, déguisant leurs sentiments, venaient lui persuader de ne pas se soumettre à l’Église ; on a écarté frauduleusement le vêtement de femme pour la forcer à prendre des vêtements d’homme. Ces perfidies font-elles crouler le jugement ?

Il ne conste pas du procès préliminaire de diffamation. Ce vice irrite-t-il le procès ?

Dans la cédule d’abjuration et dans la sentence de condamnation, Jeanne est donnée comme ayant feint criminellement des révélations et des apparitions divines, comme une pernicieuse séductrice, présomptueuse, croyant légèrement, superstitieuse, devineresse, blasphémant Dieu, les saints et les saintes, contemptrice de Dieu dans ses sacrements, prévariquant contre la loi divine, la sainte doctrine, les canons ecclésiastiques ; comme séditieuse, cruelle, apostate, schismatique, coupable d’erreurs multiples dans la foi, de multiples iniquités contre Dieu et la sainte Église ; refusant avec un esprit endurci, obstiné, opiniâtre de se soumettre 260à l’Église, au pape et au Concile général ; comme pertinace, obstinée, excommuniée et hérétique. D’après le procès, ces inculpations sont-elles justifiées ?

La sagesse des consulteurs suppléera le reste.

Signé : Paul Pontanus,
Avocat consistorial.

Tel est le sommaire du grand canoniste. C’est sur cette pièce qu’ont été composés plusieurs des mémoires dont il va être parlé. L’exposé était suffisant ; les éléments de la solution y sont largement et fort exactement présentés.

Quicherat semble blâmer cette manière de consulter les doctes. Il n’est pas douteux que, lorsque la cause est résumée comme elle l’était dans les XII articles rédigés par Midi, ce ne soit un piège tendu à l’accusé, un moyen pour des juges iniques de se couvrir de suffrages, dont en réalité ils ne peuvent pas se prévaloir ; puisque la réponse est déterminée par l’exposé de la question. Heureusement que tous les juges ne sont pas comme ceux qui, à Rouen, se donnaient cette qualification. Lorsque la cause se trouve résumée par des magistrats dignes de ce nom, se faisant par suite un scrupule de la présenter dans son exacte vérité ; l’on ne peut voir en cela qu’une preuve de leur modestie, une sécurité pour leur conscience, une garantie d’équité dans le jugement. Pareille méthode est à louer. Les particuliers y recourent tous les jours ; ils se présentent aux tribunaux, munis de consultations demandées aux hommes réputés maîtres en jurisprudence. En quoi pourrait-on blâmer un juge qui, la cause entendue, avant de prononcer la sentence, voudrait savoir ce qu’en pensent les doctes, et leur exposerait fidèlement les éléments de la solution ? L’Inquisition en faisait une loi dans les causes de la foi, en ordonnant de reproduire les paroles mêmes de l’inculpée, ainsi qu’on le verra dans la récapitulation de Bréhal.

Pontanus a dû composer son écrit en France, pendant qu’il était à la suite du Cardinal Légat328. La légation de d’Estouteville ayant duré jusqu’en 1455, c’est encore en France qu’a dû écrire son mémoire Théodore de Lellis, jeune auditeur de Rote, attaché lui aussi à la légation du Cardinal.

261Chapitre VIII
Théodore de Lellis et son mémoire

  • I.
  • Notice sur Théodore de Lellis.
  • Son mémoire.
  • II.
  • Résumé des signes en faveur des révélations de Jeanne.
  • III.
  • Le signe donné au roi.
  • IV.
  • Saut de la tour de Beaurevoir.
  • Raisons qui l’excusent.
  • V.
  • La certitude du salut.
  • Soumission de Jeanne à l’Église et rébellion de ses accusateurs.

I.
Notice sur Théodore de Lellis. — Son mémoire.

La carrière de Théodore de Lellis fut courte, mais parfaitement remplie. Il mourut à trente-huit ans, en 1465, avant d’avoir pris possession de la dignité de cardinal, par laquelle Paul II voulait récompenser ses éclatants services. Si, comme tout semble le faire supposer, il a écrit son mémoire en 1452, il ne devait avoir que vingt-six ou vingt-sept ans.

Théodore était né à Thérano [Térame] dans les Abruzzes, d’une famille à laquelle saint Camille de Lellis devait dans la suite donner un éclat plus grand encore que celui qu’elle tirait du savant cardinal qui nous occupe. Théodore, d’abord auditeur, bientôt après juge au tribunal de la Rote, s’y acquit promptement une grande réputation. Pie II ne le fit pas seulement évêque de Feltre ; il l’employa aux missions les plus délicates, sûr qu’il était de le trouver à la hauteur des plus grandes difficultés. Paul II le transféra au siège de Trévise, lui promit la pourpre, vint le visiter dans sa dernière maladie et le pleura.

Le cardinal de Pavie, le neveu adoptif de Pie II, un des plus dignes personnages du temps, dans une lettre au cardinal Bessarion, fait de Théodore de Lellis l’éloge suivant. Après avoir exprimé combien il regrettait de ne pas l’avoir vu prendre place dans le sacré collège, il continue en ces termes :

Vous avez vu en quelle estime il était auprès du Pontife. Tous les secrets lui étaient confiés. Les nations et les rois n’ont pas reçu du Saint-Siège une pièce honorable qui ne soit tombée de sa plume. Ce qu’il y avait à dire, il le trouvait facilement et le rendait dignement… Auditeurs et 262lecteurs étaient éblouis par l’abondance de sa diction. Les plus beaux passages des livres saints, le droit pontifical, les écrits des anciens et des modernes, venaient se placer sous sa plume, comme par forme de conversation.

Il possédait à un degré éminent l’intégrité, l’art de bien dire et le tact des affaires ; il y joignait un grand esprit de piété, de zèle, de charité, d’urbanité. Au milieu des sollicitudes de tant d’affaires, son abord était facile. Une si grande bonté perçait dans ses réponses qu’il semblait faire siens les désirs de ses interlocuteurs. Il vient de mourir avant d’avoir atteint sa quarantième année.

Membre durant plusieurs années du tribunal de la Rote, ses avis y étaient regardés comme ceux de la vertu et de la prudence. Il se rendit en France à la suite du cardinal d’Ostie (d’Estouteville), lors de la légation de cette Éminence en ce royaume. Ambassadeur de Pie II auprès des Vénitiens, il fut en la même qualité envoyé auprès de Louis d’Anjou, et il justifia le Pontife de s’être déclaré pour Ferdinand. Il justifia encore l’excommunication lancée contre le duc d’Autriche, Sigismond ; pressa le roi des Romains de concourir à la guerre contre les Turcs, le duc de Bourgogne de s’acquitter de son vœu (pour la croisade) ; et partout fut regardé comme un prélat de la plus haute sagesse.

Paul II le visita dans sa maladie, lui prodigua les paroles de consolation, le pleura amèrement et le combla de ses bénédictions. Pie II l’appelait sa harpe vivante, qu’il s’agît de persuader les princes, ou de les admonester et de les réfuter329.

Tel est l’homme qui composa sur la martyre de Rouen un des premiers mémoires justificatifs, que Quicherat a intégralement édité. C’est, avec ceux de Gerson, du clerc de Spire, d’Henri de Gorkum, le seul reproduit dans la collection du directeur de l’École des chartes ; raison de n’en donner que des extraits pour laisser plus de place aux mémoires jusqu’ici inédits, alors même que ces derniers seraient inférieurs. Quelques-uns le sont peut-être sous plusieurs rapports. Théodore de Lellis ne s’attarde pas, comme Bourdeilles, par exemple, à établir des principes familiers aux théologiens et aux chrétiens instruits. Il les suppose connus et il en montre l’application à la Pucelle. Les réponses de Jeanne à Rouen lui sont très présentes ; elles viennent naturellement sous sa plume pour renverser l’échafaudage des douze articles. C’est en effet à montrer la fausseté des douze articles qu’il s’attache ; il le fait aisément, sans passion, de manière à en faire saisir la perfidie.

Il se contente d’indiquer les questions que soulève la forme du procès, et il laisse aux juristes de les résoudre.

263II.
Résumé des signes en faveur des révélations de Jeanne.

La question des révélations est longuement traitée ; de nombreux signes doivent faire croire que Jeanne tenait les siennes des esprits bons. Voici le résumé de ceux que Lellis développe330.

1° L’âge de la voyante. Elle était dans sa treizième année, quand elle a commencé à en être favorisée. Ce n’est pas l’âge du vice, mais bien de l’innocence et de la pureté. Les anges bons, mais non les esprits de malice, s’établissent dans les cœurs purs.

2° L’effet des apparitions. Elles ont d’abord causé de l’effroi à l’enfant ; ainsi en est-il des apparitions racontées dans les livres saints ; ce fut le premier sentiment éprouvé par Marie, par Ézéchiel, par saint Jean, à la vue des anges qui les visitaient. L’enfant a été ensuite consolée et rassurée. Ainsi en fut-il de Marie visitée par l’Archange.

3° En se retirant les apparitions laissaient à la Pucelle la joie, et un véhément désir du ciel ; cet effet est signalé dans les vies des saints331.

4° Rien de meilleur que les conseils donnés à Jeanne : fréquenter l’église, se confesser, communier, être vertueuse ; la plus sainte des exhortations, garder la virginité ; toutes choses dont les démons ont horreur. Les apparitions inspiraient à Jeanne une immense pitié pour les malheurs de la France, accompagnée d’un immense désir d’y mettre fin, et cela en arborant l’étendard du roi du ciel. Signe bon encore.

5° Les apparitions se montraient entourées de lumière et de clartés ; il n’est pas à présumer que ce fussent des esprits de ténèbres. Jeanne détestait profondément tout sortilège ; elle connaissait donc la différence entre les apparitions célestes et sataniques. Elle a démasqué Catherine (de La Rochelle), une fausse visionnaire.

6° Elle n’a pas cru à la première, mais seulement à la troisième fois ; elle se munissait du signe de la croix, si redouté des démons.

7° À Poitiers un examen rigoureux de ses visions a été fait durant trois semaines par des hommes fort instruits, d’abord incrédules, et qui ont fini par approuver Jeanne. Il n’est pas à présumer qu’ils se soient totalement trompés.

8° Jeanne ne désirait, ne demandait pour elle-même qu’une seule chose : le salut de son âme ; ce n’est pas le désir de ceux qui ont commerce avec les démons.

2649° Elle a persévéré dans ses affirmations en face du bûcher, après s’être confessée et avoir communié avec la plus grande piété. Elle n’aurait pas voulu tromper en ce moment, et se damner.

10° Jeanne avait sur les révélations des idées saines. Elle disait que si elle était en péché mortel, elle pensait que sainte Catherine et sainte Marguerite cesseraient de la visiter ; c’est à la suite du jeûne, dans les moments de la prière que Jeanne recevait surtout ses communications ; c’est principalement dans ces moments qu’elles ont lieu. Qu’on ne s’étonne pas de la familiarité des saintes. Il serait sacrilège d’accuser saint Martin de mensonge ; nous voyons qu’il avouait que saint Pierre, saint Paul traitaient familièrement avec lui. Il entendait les colloques des anges ; discernait aussitôt l’approche des démons ; les traitait avec mépris ; appelait brutes et stupides Jupiter et Mercure.

Jeanne aussi disait savoir distinguer les apparitions saintes des apparitions diaboliques ; elle affirmait qu’elle reconnaîtrait bien le vrai saint Michel d’une apparence qui voudrait le contrefaire. Sur quoi le théologien romain fait au troisième article la remarque suivante :

Il est difficile, il est vrai, de discerner les révélations réelles des illusions des esprits de malice. Cependant, d’après saint Grégoire au quatrième livre de ses dialogues, les saints reçoivent de Dieu un sens intérieur qui leur fait distinguer les unes des autres, la vérité du mensonge. Un goût de l’âme leur révèle ce qui est une communication du bon esprit, ou une tromperie de la part du mauvais. Cet enseignement de saint Grégoire nous montre que par la dissimilitude des voix et des images, les saints ne conjecturent pas seulement, mais encore qu’ils peuvent savoir certainement comment une révélation céleste diffère de sa contrefaçon. Semblable doctrine reçoit confirmation de ce qui est rapporté de saint Martin par Sulpice Sévère, son très élégant historien : Le démon se rendant visible aux yeux du saint avait beau apparaître, tantôt en sa propre personne, tantôt se transformer en figures étrangères, et en spirituelles malices ; quelle que fût la figure qu’il revêtit, saint Martin le reconnaissait, ainsi qu’il arriva lorsqu’il se montra vêtu de pourpre et le diadème au front. Semblables faits abondent dans la vie des saints, et l’assertion de Jeanne n’a rien que de plausible332.

Théodore de Lellis avait dit plus haut : Jeanne se fût-elle trompée, la bonne foi aurait excusé les hommages rendus par elle aux saintes, tels que : faire dire des messes en leur honneur ; orner leurs images dans les églises et chapelles de guirlandes et de fleurs, faire des offrandes aux prêtres ; car elle déclare qu’elle entend par là honorer sainte Catherine et 265sainte Marguerite qui sont dans le ciel, et ne pas les distinguer de celles qui lui apparaissent333.

Nombre d’historiens de la Pucelle sont grandement embarrassés, lorsqu’ils ont à parler des réponses faites par l’héroïne sur le signe donné au roi. Un ange, dit-elle, apporta une couronne au prince ; et elle fait face à la multitude de questions provoquées par cette première réponse. Voici comment Théodore de Lellis, répondant au second des douze articles, justifie Jeanne sur ce point334.

III.
Le signe donné au roi.

Le second article roule sur le signe donné au roi des Français : un ange qui lui a apporté une couronne et lui a fait la révérence. Plusieurs remarques sont à faire :

La première : Jeanne a souvent protesté que pour ce qui regarde le roi, elle ne dirait rien, ou ne dirait pas la vérité. L’évêque de Beauvais l’a souvent pressée fortement et avec menaces de jurer simplement de dire la vérité. On l’entend répondre : Vous pourriez me demander des choses sur lesquelles je ne vous dirai pas la vérité, et d’autres sur lesquelles je ne vous dirai rien. C’est sous cette restriction qu’elle a prêté serment, à la première séance (p. 45). Une autre fois elle a répondu : Vous pourriez me demander ce que je ne vous dirais pas ; et encore : Il peut se faire que vous me demanderez plusieurs choses sur lesquelles je ne vous dirai pas la vérité. C’est tiré de la troisième séance, celle du 24 février (p. 60). Le procès nous la montre refusant de répondre à plusieurs questions, comme étant étrangères à la cause : telles que la nature des anges, quel était le véritable pape, etc.

Souvent l’évêque a voulu la contraindre de jurer simplement, sans restriction, la menaçant, si elle s’y refusait, de regarder les accusations comme prouvées, ainsi qu’on le voit à la page 61. Elle n’a cependant jamais consenti à faire pareil serment ; elle a protesté qu’elle ne dirait pas la vérité sur ce qui regardait son roi. On l’a même entendue se récrier en ces termes : J’ai juré de ne pas dire certaines choses, et vous ne devriez pas m’inciter à me parjurer (p. 50).

À la suite de tels exposés, de semblables protestations, quand même, excédée de questions et comme violentée (elle s’en est plainte parfois), Jeanne eût fait quelque réponse en désaccord avec la vérité, il faudrait l’imputer à la pression des interrogateurs et ne pas l’accuser de parjure.

266Une seconde remarque : si l’on pèse ses paroles, et si l’on cherche à en pénétrer le sens caché, l’on découvrira peut-être que Jeanne n’a rien dit de peu sensé ; mais qu’elle a parlé allégoriquement et par figure, ainsi qu’elle s’en est ouvertement déclarée avant son supplice.

À un certain moment interrogée sur la couronne, elle répond qu’elle était apportée de par Dieu, qu’il n’y a orfèvre au monde qui la sût faire si belle et si riche ; et qu’elle sentait bon, si elle était bien gardée (p. 141 et 145). Ces paroles semblent indiquer que par la couronne elle entend le recouvrement du royaume, le couronnement à Reims ; choses d’agréable odeur, si elles sont gardées pour produire comme fruits les bonnes œuvres et la justice.

Si elle a dit que cette couronne a été portée au roi, elle s’en est expliquée, avant d’aller au supplice ; elle s’en est expliquée, dis-je, mais elle n’a pas rétracté ses paroles, comme quelques-uns l’affirment pour la noircir.

Elle a dit qu’elle était elle-même cet ange porteur de la couronne. Ce n’est pas sans à propos. Se donnant comme envoyée de Dieu, elle pouvait s’appeler un ange. Ange en effet signifie envoyé ; c’est un mot qui exprime non la nature et l’excellence des purs esprits ; mais leur office et ministère, enseignent les docteurs. Ce sens est manifeste dans ces paroles de Malachie (cap. II) : Les lèvres du prêtre garderont la science, et l’on recevra la loi de sa bouche, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées. L’ange, c’est-à-dire l’envoyé.

C’est dans ce sens qu’elle a affirmé en un autre endroit que plusieurs personnages ecclésiastiques et laïques l’avaient vue elle-même, sans voir l’ange portant la couronne. Séance du 13 mars (p. 143).

Elle dit encore, non sans raison, que la couronne fut remise à l’archevêque de Reims en présence de témoins ; ce qui n’est pas faux, puisque Dieu avait décrété que cet archevêque couronnerait le roi à Reims, ainsi que l’a montré l’événement.

Dieu donc a envoyé au roi une couronne, c’est-à-dire la promesse de la royauté, et cela par un ange, c’est-à-dire par Jeanne sa messagère. Cette couronne fut remise à l’archevêque de Reims, chargé par Dieu de couronner le roi.

Jeanne en certains endroits du procès semble s’être expliquée de la multitude d’anges qui accompagnaient celui qui portait la couronne ; elle entendait peut-être les anges gardiens, ainsi qu’elle l’insinue, lorsqu’elle dit qu’ils viennent souvent parmi les chrétiens et n’en sont pas vus. Séance du 12 mars (p. 130).

Il est donc à présumer que dans cette circonstance Jeanne a parlé par allégorie, ce qui explique fort bien la révérence faite au roi par l’ange qui 267n’était autre que la Pucelle. Cela concorde avec l’aveu qu’elle a fait en un autre endroit. Elle disait avoir vu dans les mains d’un Écossais l’image d’une jeune fille armée, un genou en terre, et présentant une lettre à son roi. C’est, ajoutait-elle, la seule image, le seul portrait d’elle-même qu’elle ait jamais vu ou fait tirer (p. 100 et 292).

Telle est l’explication de Théodore de Lellis. S’il avait connu et s’il avait pu alléguer la nature des secrets révélés au roi, le vrai signe par lequel Jeanne se fit connaître du prince dans la première entrevue de Chinon, cette explication eût été bien plus complète. Jeanne avait réellement porté à Charles la couronne de France au nom de saint Michel. En dissipant les doutes poignants, mais entièrement secrets, qu’au fond de son cœur il conservait sur la légitimité de sa naissance, elle résolvait surnaturellement et la question de droit et la question de fait. Si Jeanne, comme elle semble le dire, n’a reçu ce signe qu’au moment même de le donner, saint Michel parlait réellement par sa bouche. En rapprochant ses paroles de ce que nous savons par ailleurs sur tout ce qui se rattache aux secrets, on est ravi de la vérité de chacune de ses paroles ; il y a peu de pages plus admirables dans tout le procès.

Voyons encore, puisque nous voulons nous borner, comment le canoniste romain répond à l’inculpation de désespoir, que les adversaires étayaient sur ce que Jeanne s’était précipitée du haut de la tour de Beaurevoir335.

IV.
Saut de la tour de Beaurevoir. — Raisons qui l’excusent.

Le huitième article parle du saut de la Pucelle du haut d’une tour. C’est afin de pouvoir l’accuser du péché de désespoir ; mais les explications de Jeanne mûrement pesées font disparaître tout ce que cet acte pourrait présenter d’infamant.

Interrogée à ce sujet, elle répond en un endroit que, désolée à la pensée de l’approche des Anglais, et pour ne pas tomber entre leurs mains, elle se lança du haut de la tour en se recommandant à Dieu et à la Bienheureuse Vierge. À la question si elle préférait mourir que tomber entre les mains des Anglais, elle répond par un mot qui écarte toute pensée de désespoir ; car elle dit qu’elle préférait rendre son âme à Dieu, qu’être aux mains des Anglais. Sixième séance, 3 mars (p. 110). Ailleurs, elle donne en termes fort clairs un motif plus miséricordieux de cette tentative. Elle dit avoir appris dans son donjon l’arrêt cruel par lequel 268les Anglais avaient décidé de brûler tous les habitants de Compiègne au-dessus de sept ans. Elle en ressentit une très profonde douleur, elle conjurait Dieu, et répétait : Et comment Dieu laissera mourir ces bonnes gens, si loyaux à leur Seigneur ! Émue de pitié et désireuse de leur venir en aide, elle se précipita du haut de la tour. Interrogée si elle croyait se donner la mort, elle répond que non ; mais qu’en sautant elle se recommanda à Dieu, et qu’elle espérait éviter ainsi d’être livrée aux Anglais. Treizième séance, 14 mars (p. 150). Elle s’excuse d’une manière encore plus expresse à la séance du soir du même jour (p. 160), lorsqu’elle dit : Ce n’était pas par désespoir que j’en agissais ainsi ; mais dans l’espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité ; et après le saut je m’en suis confessée, et j’en ai requis pardon à Notre Seigneur. Elle connut par révélation que ce pardon lui avait été accordé.

De l’ensemble de ces explications ressortent trois motifs d’excuse : premièrement, un motif de compassion et de miséricorde qui la portait à secourir des malheureux, et à empêcher l’abominable forfait médité contre Compiègne ; secondement, l’espérance de s’évader ; et enfin après la faute, l’aveu qu’elle en a fait et le pardon qu’elle en a demandé.

L’on ne peut pas après cela l’accuser de désespoir ; le désespoir étant, d’après les théologiens, une absolue défiance de la bonté de Dieu, qui fait croire que la grandeur du péché dépasse la grandeur de la bonté divine. C’est le péché de Gain disant : Mon iniquité est trop grande pour que Dieu me la pardonne.

Telle est la belle argumentation de Théodore de Lellis, sur la faute presque unique que l’histoire puisse relever dans cette merveilleuse vie. Jeanne la confesse bien sincèrement au procès, quand elle dit : Je crois que ce n’était pas bien fait de faire ce sault, mais fut mal fait. On lui demande si ce fut péché mortel. Je n’en sais rien, répond-elle d’une manière charmante, mais je m’en attends à Notre Seigneur (p. 160, 161).

Une chronique inédite, citée par Vallet dans son Histoire de Charles VII (t. II, p. 176, note), la chronique des cordeliers, peu favorable à Jeanne, relate une circonstance qui réduit encore l’imprudence. Jeanne ne se jeta pas d’un bond ; elle cherchait à se laisser glisser ; mais le point d’appui rompit. C’est ce qui résulte de ces paroles de la chronique :

Fut enfin amenée à Beaurevoir, là où elle fut par grand espace de temps ; et tant que, par sa malice, elle en quida escaper par les fenêtres. Mais ce à quoi elle s’avalait, rompit.

Je cède encore au plaisir de traduire le jeune canoniste, justifiant ce que Jeanne avait répondu sur la certitude de son salut garanti par les voix.

269V.
La certitude du salut. — Soumission de Jeanne à l’Église et rébellion de ses accusateurs.

Le neuvième article : la promesse et la certitude du salut.

Les paroles de Jeanne convenablement rapportées ne présentent rien de téméraire ni de mal sonnant. D’elle-même, elle a expliqué que cette certitude devait s’entendre sous la condition qu’elle tiendrait le serment et promesse qu’elle a faits à Notre Seigneur, à savoir de garder la virginité de corps et d’âme (p. 157). En quoi elle pensait de la manière la plus sainte et la plus religieuse, puisque les canons de l’Église nous enseignent qu’il n’appartient qu’à la virginité de remplir le paradis, que seule la chasteté a le privilège de présenter avec confiance les âmes à Dieu. De tous les propos, c’est le plus louable ; il porte au sommet des cieux, dit saint Augustin ; la Virginité fait de l’homme l’égal des anges ; bien plus, elle fait qu’il les surpasse, ainsi que saint Jérôme le montre longuement dans sa lettre à Eustochium. Qu’on remarque que Jeanne parle de la Virginité d’âme et de corps, comprenant bien que la vraie et parfaite Virginité est celle qui est conservée dans l’incorruption de l’esprit.

Si l’on rapproche les paroles de Jeanne sur le péché, l’on trouvera qu’elle n’en a pas parlé sans exactitude ; quoique, jeune fille sans instruction, elle fût en droit d’ignorer ce qui différencie le péché mortel du péché véniel… Interrogée une fois si elle était dans la grâce de Dieu, elle fait cette réponse aussi pleine de prudence que de piété : Si je n’y suis pas, que Dieu m’y mette ; si j’y suis, qu’il veuille bien m’y garder. Troisième séance, 24 février (p. 65). Une autre fois on lui demande si, depuis qu’elle a eu révélation de son salut, elle croit utile de se confesser ; elle répond qu’elle ne sait pas avoir péché mortellement ; que si elle était en péché mortel, elle pense que sainte Catherine et sainte Marguerite la délaisseraient aussitôt. Et elle ajouta sagement : L’on ne saurait trop nettoyer sa conscience. Second interrogatoire du 14 mars (p. 157). Réponse pleine de prudence. Elle n’a pas la témérité d’affirmer qu’elle n’a pas péché, ou qu’elle ne peut pas pécher ; mais elle croit pieusement que les saints et les élus de Dieu n’apparaissent pas à ceux que souille le péché mortel. Que ce fût là sa ferme pensée, elle le déclare bien nettement dans un autre endroit. On lui demande si, après la révélation de son salut, elle ne peut pas faire de péché mortel : Je n’en sais rien, répond-elle, mais du tout, je m’en attends à Notre Seigneur. C’est une parole de grand poids, lui fut-il reparti. Aussi, répond-elle à son tour, je la tiens pour un grand trésor336.

270Lellis fait également justice de toutes les perfidies accumulées dans les XII articles. Sur le dernier, la soumission à l’Église, voici comment il s’exprime, après avoir rappelé ces mots de Jeanne : Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape.

Ces hommes avides d’exécuter leur dessein de vengeance ont été sans respect pour le Siège apostolique, auquel après semblable appel tous devaient humblement en déférer, surtout en semblable matière, dans une cause de la foi, une de ces causes majeures réservées au Siège apostolique, crient d’une voix tous les canons. Ils ont dit que l’on ne pouvait pas aller quérir le pape si loin, que les ordinaires aussi étaient juges chacun dans leur diocèse, ils ont dit d’autres choses dérogeant à l’autorité du Siège apostolique, en quoi peut-être les juges sont bien plus réellement blâmables que Jeanne, etc.336b

Théodore de Lellis est partout aussi modéré dans la forme ; les preuves sont généralement au-dessus des assertions qu’il veut établir. C’était réclamé tout à la fois par l’âge de l’auteur, et par le caractère d’autorité inhérent à ceux dont il fallait réformer l’inique sentence. Jusqu’à sentence contraire, le jugement de Rouen conservait les apparences et la valeur de chose jugée ; l’on ne connaissait pas encore toutes les horreurs de ce brigandage légal. De là, dans presque tous les mémoires et spécialement dans celui-ci, une retenue à laquelle nous ne sommes plus astreints aujourd’hui.

Théodore de Lellis et Jean Bréhal firent aussi un sommaire de la cause et des points à examiner par les consulteurs. Le travail de ces deux grands hommes encore inédit se trouve à la Bibliothèque nationale. La raison pour laquelle celui de Pontanus est préféré ici a été donnée plus haut.

De ces mémoires le premier en date, après ceux de Bouillé et de Lellis, semble être celui de Robert Ciboule.

271Chapitre IX
Robert Ciboule. — Son traité.

  • I.
  • Le mémoire de Ciboule un des premiers composés, par ordre du légat ou du roi.
  • Notice sur Ciboule.
  • II.
  • Coup d’œil général sur son mémoire.
  • III.
  • La plupart des inculpations ne regardant pas la foi n’autorisent pas l’accusation d’hérésie.
  • IV.
  • Les révélations : feindre des révélations n’est pas contre la foi ; les manifester, quand on en a reçu, encore moins.
  • Dieu révèle parfois des événements de l’ordre purement temporel.
  • Difficulté et moyen de discerner les révélations divines des communications sataniques.
  • Règle générale tirée de saint Bernard.
  • Il faut considérer la personne qui reçoit ces révélations ; l’application en est favorable à la Pucelle ; les personnes qui font ces révélations, l’application en est favorable à Jeanne ; surtout la fin poursuivie ; ici elle était double, une concernant le bien de la jeune fille, encore favorable ; une fin ultérieure, la délivrance de la France, fin excellente, malgré l’effusion du sang anglais, fin excellente pour la Chrétienté entière.
  • Pureté d’intention de la Pucelle.
  • V.
  • Justification des hommages rendus aux saintes.
  • Piété de la prière de la jeune fille et de ses demandes.
  • VI.
  • Le vêtement d’homme et la vie au milieu des camps.
  • VII.
  • De la divination.
  • Du mépris des sacrements.

I.
Le mémoire de Ciboule un des premiers composés, par ordre du légat ou du roi. — Notice sur Ciboule.

Une note insérée en tête du mémoire de Ciboule dans l’instrument du procès de réhabilitation nous apprend que le savant théologien a travaillé sur la cause, même avant que Rome en eût ordonné l’examen. Cela ressort aussi de la date mise au bas du travail par l’auteur, 2 janvier 1452, ou en nouveau style 1453, c’est-à-dire dans les premiers six mois qui ont suivi les enquêtes de d’Estouteville.

L’auteur dit dans sa préface écrire à la requête d’un personnage qui a sur lui une autorité irréfragable, auquel il ne lui est pas permis d’opposer un refus. Est-ce du cardinal-légat, est-ce du roi qu’il parle ? On peut indifféremment l’entendre de l’un et de l’autre ; car des liens particuliers unissaient Ciboule et au réformateur de l’Université et au monarque qui 272refusa de reconnaître le pseudo-Félix V. D’Estouteville s’adjoignit Ciboule dans l’œuvre entreprise pour la réforme des études et des étudiants337. Il est permis de penser que le docte théologien y a pris la plus large part, et a inspiré les plus sages règlements. La charge même qu’il occupait dans le corps scolaire lui donnait une autorité prépondérante. Ciboule était alors chancelier de Notre-Dame et de l’Université ; or Machet nous a dit que sur le chancelier reposait l’édifice universitaire presque tout entier. Ciboule a dû succéder à Chuffart, vu de si mauvais œil en cette dignité par le confesseur du roi. Machet, mort trois ans seulement avant la légation de d’Estouteville, avait pensé à relever les études en décadence. Sa correspondance fait foi, qu’il avait pour cela jeté les yeux sur Ciboule. Dans plusieurs de ses lettres, il parle de Ciboule comme du personnage éminent entre tous ses collègues ; il lui écrit comme à un homme d’une sagesse incontestée et entièrement à part :

Viro sane inter doctos et eruditos sapientissimo R. Cybole338.

Si avant dans l’estime du confesseur, il n’est pas étonnant qu’il ait possédé la confiance du royal pénitent. On a vu comment Charles VII envoya le docteur Robert assurer Eugène IV de sa fidélité, comment il l’employa dans les négociations destinées à faire cesser le schisme causé par l’homme de Ripailles. Cela prouve combien Ciboule était loin de partager les sentiments de ses collègues, si animés contre le pape légitime, si déclarés pour l’antipape. Ciboule soutenait le vrai Pontife romain ; il défendait aussi l’autorité épiscopale. Dans une circonstance sur laquelle il faudra revenir, les clercs en ce connaissant délibérèrent avec grand fracas de se proclamer exempts de l’autorité de l’évêque de Paris ; Ciboule se prononça fortement contre pareil projet, qu’il déclara suspect d’hérésie. Il déchaîna contre lui une vraie tempête, donna des explications et parut revenir sur sa proposition, pourtant fort exacte.

L’Université semble avoir gardé rancune à un membre si méritant. Du Boulay, qui écrivait plus de deux siècles après, n’a pas donné place, dans le long catalogue des célébrités universitaires du XVe siècle, à celui que Machet disait sane inter doctos et eruditos sapientissimum : injustice flagrante ; l’histoire, comme les autres tribunaux de la terre, en commet de nombreuses ; et ceux qui l’étudient de près doivent trouver quelque peu vaines les menaces de ses arrêts, que l’on fait sonner trop haut. Heureusement le chrétien sait que l’histoire sera racontée ailleurs ; et que là, la plus stricte impartialité présidera aux récits qui seront faits.

Nicolas V, par un bref que le chapitre d’Évreux conservait encore au XVIIIe siècle, conféra à Ciboule le titre de camérier, l’autorisa à posséder 273plusieurs bénéfices et à résider dans le lieu qu’il croirait plus favorable à sa santé et à ses études. Évreux était le diocèse de Ciboule ; il était né à Ourches près de Breteuil, et avait été fait doyen du chapitre de la cathédrale de son lieu d’origine. On conservait encore à Évreux, au XVIIIe siècle, un commentaire manuscrit des épîtres de saint Paul par le docte doyen, qui mourut en 1460339.

II.
Coup d’œil général sur son mémoire.

La modestie respire dans le traité de Ciboule ; il se déclare incapable de traiter pareil sujet, affirme deux fois ne l’avoir entrepris que par un motif d’obéissance, aime à répéter l’expression salvo meliori judicio, sauf meilleur jugement, et soumet le tout à la décision du Siège apostolique.

La vertu sans doute inspirait ces sentiments au pieux théologien ; ils lui étaient particulièrement commandés par la délicatesse de sa position. Non seulement il était un des premiers avec Bouillé à attaquer un jugement prononcé et promulgué avec un appareil inusité ; il ne pouvait pas ignorer le rôle malheureux qu’y avait joué la corporation à la tête de laquelle il se trouvait, la part qu’y avaient prise des collègues encore vivants. Les auteurs des mémoires ont pour la plupart écarté l’Université, en la disant trompée par les XII articles : excuse bien insuffisante. Non seulement les XII articles ont été composés par de hauts dignitaires de l’Université, non seulement, comme le dira Bréhal, l’Université pouvait en suspecter la fraude ; mais, comme on l’a vu, avant les XII articles, la corporation avait montré contre la libératrice une haine vraiment féroce. Ciboule, en disant qu’il faudrait considérer les circonstances dans lesquelles se trouvait l’Université quand elle condamna Jeanne, montre plus de courage que les auteurs des autres mémoires, Bréhal excepté. Il a écrit avec le seul texte du procès de Rouen. Nulle part il ne cite les dépositions des témoins.

Il ne vivait pas à la belle époque de la scolastique. Sa phrase est loin d’avoir la plénitude de celle de Pierre Lombard, de saint Thomas ou de saint Bonaventure. Ce n’est pas non plus l’élégance de ses contemporains Pie II, du cardinal de Pavie ou du Pogge ; la renaissance déjà bien accentuée en Italie n’avait pas encore fait son apparition en France. Malgré les défauts de la forme, le traité de Ciboule est remarquable par la solidité du fond, surtout dans la partie où il défend l’orthodoxie de Jeanne et sa soumission à l’Église. Elle sera ici traduite dans son entier ; je me contente d’une rapide analyse et de quelques extraits du reste du mémoire.

274III.
La plupart des inculpations ne regardant pas la foi n’autorisent pas l’accusation d’hérésie.

(Folio CLXIV-CLXXI r°.)

Après le préambule plein des sentiments de modestie dont il vient d’être parlé, Ciboule rapporte le texte de la sentence de condamnation et réduit à quatorze les griefs sur lesquels se base le jugement final. La plupart, dit-il, fussent-ils fondés, sont des péchés contre la morale, mais non contre la foi, et ils n’autorisent pas à traiter la Pucelle d’hérétique. Les péchés contre la foi ont l’intelligence pour principe immédiat et résident dans cette faculté ; les péchés contre la morale procèdent immédiatement de la volonté ; ces derniers ne constituent un péché contre la foi que lorsqu’ils amènent à nier une vérité qui est un article de foi, ou qui en ressort par voie de conséquence. Un libertin, quel que soit le désordre de ses mœurs, ne pèche contre la foi que lorsque, par exemple, il niera que la fornication soit un péché. Sa foi, il est vrai, sera informe et le rendra incapable de mériter ; mais cette vertu demeure, tant qu’elle n’est pas anéantie par un acte de stricte infidélité.

Le chancelier parcourant la plupart des inculpations portées contre Jeanne montre qu’il en est peu qui soient contre la foi. On affirme cependant, continue-t-il, qu’elle est convaincue d’erreurs multiples contre cette vertu. Il faudrait les énumérer ; bien plus, on aurait dû les spécifier avant d’intenter le procès. Mais on semble dire que cela résulte des griefs précédents. Lesquels ? Probablement des révélations et apparitions ; de la divination, des blasphèmes contre Dieu et les saints, du mépris de Dieu dans les sacrements, mépris provenant d’une absence de foi ; peut-être on entend encore le schisme et l’hérésie. Discutons ces points et d’abord les révélations.

IV.
Les révélations : feindre des révélations n’est pas contre la foi ; les manifester, quand on en a reçu, encore moins. — Dieu révèle parfois des événements de l’ordre purement temporel. — Difficulté et moyen de discerner les révélations divines des communications sataniques. — Règle générale tirée de saint Bernard. — Il faut considérer la personne qui reçoit ces révélations ; l’application en est favorable à la Pucelle ; les personnes qui font ces révélations, l’application en est favorable à Jeanne ; surtout la fin poursuivie ; ici elle était double, une concernant le bien de la jeune fille, encore favorable ; une fin ultérieure, la délivrance de la France, fin excellente, malgré l’effusion du sang anglais, fin excellente pour la Chrétienté entière. — Pureté d’intention de la Pucelle.

Le docte professeur, comme les auteurs des autres mémoires, traite longuement la question des révélations, question capitale qui résolvait toutes les autres. Voici la suite des idées qu’il émet :

Feindre des révélations, des apparitions, est un très grave péché d’hypocrisie, un grand péché contre la vertu de religion ; ce n’est pas un péché contre la foi. Cela ne suppose pas de soi la négation médiate ou immédiate d’un article de foi. Manifester des révélations, des apparitions, dont on a été réellement favorisé, n’est nullement contre la foi ; car la vérité 275n’est pas contraire à la vérité. C’est au contraire un argument en faveur de la foi ; car la foi est basée sur la révélation, la révélation seule nous faisant connaître la fin surnaturelle à laquelle nous sommes appelés et les moyens de l’atteindre. Les révélations particulières sont une manifestation de cette providence attentive à nous conduire à notre fin dernière.

L’on dira (c’était une des grandes objections) : les révélations faites à Jeanne n’avaient pas pour objet la fin surnaturelle, mais uniquement les intérêts du temps, la guerre, un principat politique, des événements de l’ordre temporel. — Dieu, répond Ciboule, révèle aussi ces événements, parce qu’ils sont moyens pour la fin surnaturelle, et il le prouve longuement par des exemples tirés de l’Ancien Testament, ou empruntés aux vies des saints, notamment aux dialogues de saint Grégoire. Aucun catholique, dit-il, ne saurait nier que Dieu n’ait fait de semblables manifestations. Mais, objecte-t-on, ces manifestations sont garanties par l’autorité des saints ; celles de Jeanne ne le sont que. par elle-même ; elles ne sont pas vraies ; elle a été hallucinée par les esprits de malice.

Réponse facile pour ceux qu’importunent et blessent de telles manifestations, mais c’est sans parti pris, sans passion, qu’il faut en examiner la vérité. Nul doute que l’esprit de mal ne puisse produire des révélations et apparitions ; les discerner n’est pas à la portée de tous. Personne ne doit en juger qu’après un long examen, et qu’après avoir pesé les circonstances dans lesquelles elles se manifestent.

Ciboule s’étend longuement sur la thèse générale et sur la matière de cet examen. Parmi les règles multiples qu’il donne, se trouvent ces paroles de saint Bernard : Toutes les fois que vous vous sentez porté à châtier le corps, à humilier l’esprit, à conserver l’union et la paix avec vos frères, à acquérir, conserver et accroître les vertus, c’est l’esprit de Dieu qui parle à votre cœur. D’après Ciboule, Dieu se révèle aux simples de préférence aux sages, à ceux qui obéissent plutôt qu’à ceux qui commandent, aux pauvres plutôt qu’aux riches. C’est la promesse de Notre Seigneur : Je vous loue, ô Père, de ce que vous avez dérobé vos secrets aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélés aux petits. L’Écriture et les vies des saints le prouvent.

Le docteur se résume en disant qu’il faut considérer la personne à laquelle sont faites ces manifestations, les personnes qui se manifestent, la fin pour laquelle elles se manifestent, et la manière dont la personne favorisée poursuit cette fin.

Il en fait l’application à Jeanne. C’est une enfant de treize ou quatorze ans, sous l’obéissance de ses parents, pauvre, vierge, simple, toute à la piété ; contre laquelle ne s’est jamais élevé le moindre soupçon défavorable, 276qui reste humble, qui s’excuse sur sa petitesse de la mission qui lui est donnée. Ce sont de ce côté autant de signes en faveur de la bonté des apparitions.

Ils ne sont pas moins expressifs du côté des personnes qui apparaissent. Elles se nomment, c’est un signe bon. C’est saint Michel ; un ange apparaît à une vierge ; tout le monde sait qu’il y a parenté entre les vierges et les anges. Ce sont sainte Catherine, sainte Marguerite, deux vierges dans la gloire, qui viennent servir de guide à une vierge humble, pauvre, mais dans les desseins de Dieu réservée à de si hautes destinées. Il n’y a là rien que de fort convenable ; les vies des saints nous montrent la reine des vierges elle-même, escortée virginalement, visitant les vierges de la terre. Sainte Catherine et sainte Marguerite apparaissent entourées de lumière ; leur voix est claire, suave, humble ; la première apparition a lieu en plein midi, dans le jardin du père de Jeanne. Autant de signes favorables. Jeanne a été d’abord saisie d’effroi ; mais les apparitions en la quittant lui laissent la joie et un immense désir du ciel ; elle se signe à la vue de ces apparitions ; elle a en horreur toute sorcellerie ; elle n’a pas cru à la première, mais seulement à la troisième fois ; rien n’est meilleur que les conseils qu’elle dit avoir reçus de ses voix ; il en est un meilleur que les autres. Dès la première fois, elle a promis la virginité de corps et d’âme ; preuve que l’action des esprits n’était pas seulement à l’extérieur, mais encore à l’intérieur.

Quelque excellents que soient ces signes, il en est de plus excellents encore ; ce sont ceux qui se tirent de la fin ; la fin qui dans la vie pratique est la cause des causes, et ce que les principes sont dans la spéculation.

Si nous savions que les esprits qui apparaissaient sont ceux indiqués par Jeanne, il serait inutile de chercher si la fin était bonne ; mais puisque c’est la question même, de la fin connue on peut tirer des arguments sur la nature de ceux qui la poursuivent ; la bonté des agents étant déterminée par la nature des fins qu’ils se proposent. La fin poursuivie par les esprits mauvais est aussi essentiellement mauvaise que celle des esprits bons est louable. Les esprits mauvais ont beau se dissimuler ; ils laissent toujours percer leur but criminel.

L’action des esprits avait un double effet, un double but : l’un en Jeanne elle-même, l’autre en dehors de Jeanne, mais à atteindre par son intermédiaire. Par le premier, les esprits tendaient à rendre la jeune fille bonne, et ils en indiquaient les moyens : fréquenter l’Église, se confesser, communier. Conseils excellents, tendant tous au salut ; ils ne sauraient venir de l’esprit de ténèbres et d’erreurs.

Par le second, ils préparaient Jeanne à porter secours au roi de France, à alléger les malheurs du royaume, à délivrer la bonne population d’Orléans ; 277pour cela ils lui représentaient les calamités du royaume et lui disaient qu’il plaisait à Dieu d’y mettre un terme par une pauvre fille.

Secourir le roi, relever la France, délivrer Orléans, est-ce là un but saint et salutaire, qui mérite d’être poursuivi ? Tout intérêt particulier à part, s’écrie Cybole, qu’on en fasse juge non pas un Français ou un Anglais, mais le premier homme venu, pourvu qu’il ne soit pas dénué de raison.

Mais, s’écriera quelqu’un, quelle assertion ! est-ce que Jeanne ne venait pas pour détruire les Anglais, verser leur sang, un sang chrétien ? N’est-ce pas contraire à la charité, à l’amour du prochain, aux commandements de Dieu ? Je réponds : dans une guerre juste, le but poursuivi c’est la paix du royaume, des cités, de leurs habitants ; selon le mot de saint Augustin au comte Boniface : L’on fait la guerre pour avoir la paix. N’allez pas croire qu’on ne puisse pas plaire à Dieu, en maniant les armes, etc. ; et dans le livre de la Cité de Dieu : Nous faisons la guerre pour avoir la paix. La paix ne s’obtient pas sans l’effusion du sang des ennemis, mais ce n’est pas cette effusion que l’on cherche ; cette effusion est un accident.

Aussi que l’on remarque les paroles attribuées par Jeanne à ses voix : elles ne disaient pas que la Pucelle tuerait, mettrait en pièces les Anglais ennemis du roi ; mais qu’elle les refoulerait, qu’ils seraient chassés du royaume, que le siège d’Orléans serait levé. Qu’on en pèse le sens ; il ne présente à l’esprit rien de cruel, rien d’inhumain.

Ces œuvres étaient notoirement fort salutaires, non seulement pour la France, mais encore pour la Chrétienté entière ; très propres à relever le culte divin. Le bouleversement de la France est une source d’offenses contre Dieu, de maux pour le peuple chrétien entier. Telle est la place que le royaume de France occupe dans la République chrétienne, telle est sa gloire et son prestige qu’il est appelé le très chrétien, glorieux surnom qu’il doit à l’éclat, que par la grâce de Dieu conservent dans son sein la doctrine de la foi, le culte divin ; qu’il doit aussi à la défense du Siège apostolique, pour le secours et la protection duquel les rois et le peuple de France furent toujours debout (fuerunt semper accincti). Chasser les perturbateurs d’un tel royaume… loin d’être un but blâmable, est au contraire un but salutaire et digne de grands éloges.

Ainsi ce troisième signe, non moins que les deux premiers, nous montre que ces apparitions venaient des bons esprits et étaient ordonnées par une particulière disposition de la providence de Dieu.

Était-ce bien le but que se proposait Jeanne ? Ciboule répond en rappelant les paroles qui établissent la pureté de sa foi, de son désintéressement, de son humilité.

278V.
Justification des hommages rendus aux saintes. — Piété de la prière de la jeune fille et de ses demandes.

Les ennemis de Jeanne avaient bien osé échafauder une accusation d’idolâtrie sur les hommages qu’elle rendait aux saintes, tels que embrasser leurs genoux, baiser la terre par où elles avaient passé.

Ciboule répond : les saintes qu’elle honorait sont les saintes de ce nom qui sont dans le ciel. Les actes de son culte ne dépassent pas le culte de dulie. On baise la main, les pieds d’un saint vivant, des évêques, du Pape, et l’on baiserait la trace de leurs pas, qu’il n’y aurait pas lieu à une accusation d’idolâtrie. Jeanne répond au promoteur qu’elle ne sait pas rendre aux saintes tout l’honneur qui leur est dû, parce qu’elle n’établit pas de différence entre celles qui lui apparaissent, et sainte Catherine et sainte Marguerite qui sont dans le ciel.

Ce n’est pas aux saintes qu’elle fait ses oblations ; elle les fait à la messe entre les mains du prêtre, à l’honneur de Dieu et des saintes susdites.

Interrogée comment elle les invoquait, elle répond qu’elle réclame Dieu et Notre-Dame de lui donner conseil et réconfort, et ils les lui envoient.

On lui demande la formule de sa prière ; elle la donne, la voici : Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien, quant à l’habit, le commandement comme je l’ai pris ; mais je ne sais point par quelle manière je dois le laisser ; pour ce, plaise à vous à moi l’enseigner.

Qui donc osera dire que cette prière n’est pas pleine de piété, de dévotion, de foi, qu’on y trouve l’ombre d’invocation des démons ?

Qu’on remarque encore les trois choses qu’elle demandait à Dieu par ses saintes : la première, c’était le succès de son expédition, et que Dieu aidât aux Français ; la seconde, qu’il gardât les villes de l’obéissance du roi ; la troisième, le salut de son âme. Demandes pleines de foi et de piété ; preuve nouvelle de la pureté de ses intentions.

VI.
Le vêtement d’homme et la vie au milieu des camps.

Ciboule aborde ensuite l’inculpation tirée du vêtement d’homme, des armes offensives et défensives, de la vie au milieu d’hommes de guerre, homicides, pillards, sacrilèges.

Le pharisaïsme des bourreaux de Rouen en a fait une accusation capitale, 279et a basé la sentence de rechute sur ce fait, que Jeanne après avoir quitté, le 24 mai, le vêtement viril, le reprit les jours suivants ; le lecteur se rappelle pourquoi.

Chacun des auteurs des mémoires justificatifs a dû réfuter cette inculpation si futile. Leurs arguments étant à peu près les mêmes, j’omets cette page du chancelier Ciboule, et je ne prends que ces mots qui se rapportent à la vie au milieu d’hommes d’armes, homicides, pillards et sacrilèges.

Tant que nous sommes ici-bas, dit saint Augustin, nous sommes contraints de vivre avec les méchants ; le bon grain reste mêlé avec de la paille. Pour la défense de l’État, il est parfois permis d’user des méchant et de combattre avec eux, pourvu qu’ils aient la même foi et admettent le mêmes sacrements.

VII.
De la divination. — Du mépris des sacrements.

On a jugé que Jeanne était une devineresse présomptueuse ; après l’avoir jugée inventrice de révélations divines, on a voulu attribuer à la divination les prophéties qu’elle a faites. Mais si les révélations sont divines comme tant de signes l’indiquent, le fondement de l’inculpation tombe ; il faut attribuer à une source divine les prophéties faites par elle, et dont nous voyons l’accomplissement.

Elle a dit être aussi certaine du futur accomplissement de ses prophéties, que de la présence sous ses yeux de ceux qui l’interrogeaient. Les révélations divines en effet produisent la certitude, car le prophète voit les choses qu’il annonce dans la lumière de Dieu. La prophétie existera dans l’Église jusqu’à la fin des temps ; Dieu en communique le don aux personnes des deux sexes, selon que le demandent les besoins des élus. Le Saint-Esprit nous dit que l’absence de prophétie est la marque de la fin d’un peuple : ubi defecerit prophetia, dissipabitur populus (Prov., XXIX.)

Nous retrouvons la prophétie dans tous les âges de l’Église. Elle ne révèle pas de nouveaux dogmes, mais elle est donnée pour diriger au milieu de la vicissitude des événements. Pourquoi donc tourmenter si longuement Jeanne sur ce point, alors que l’Apôtre nous ordonne de ne pas mépriser les prophéties : prophetias nolite spernere (I Thes., V) ? Il n’y a pas là de quoi accuser la jeune fille d’avoir erré de la foi ; tout y est conforme à la Sainte Écriture et aux paroles des saints.

On a dit que Jeanne était blasphématrice contre Dieu, les saints et les saintes. Rien dans le procès n’autorise cette allégation, à moins qu’on ne voie des blasphèmes en ce qu’elle attribuait à Dieu, et à saint Michel, à sainte Catherine et à sainte Marguerite, les révélations et les prophéties 280qu’elle a reçues. Mais d’après ce qui vient d’être dit, en cela elle n’enlevait rien à l’honneur qui est dû à Dieu, aux saints et aux saintes. C’est donc une accusation sans fondement. — La question des prophéties sera traitée plus longuement dans d’autres mémoires.

On a dit Jeanne contemptrice de Dieu dans les sacrements. Mais elle fréquentait l’Église, communiait plus souvent qu’à Pâques, et a requis très instamment dans sa prison de pouvoir entendre la messe. L’on insistera, et l’on dira : elle a préféré ne pas recevoir le viatique plutôt que quitter son vêtement d’homme. Ici Ciboule semble avouer que Jeanne a eu tort. Il ne veut pas, dit-il, l’excuser de tout péché. Fatiguée par le mal, la dureté et la longueur de la prison, par la répétition des mêmes questions, elle a pu n’être pas toujours d’accord avec elle-même. Elle disait obéir au commandement de Dieu en gardant son vêtement. Ce n’était pas là un péché d’infidélité, cela ne provenait pas du mépris des sacrements.

Ciboule ne connaissait pas les dépositions des témoins, il n’en parle nulle part. Il oubliait que Jeanne avait offert d’accepter des vêtements de femme pour communier, à condition de reprendre ensuite des vêtements d’homme, que tout lui faisait un devoir de garder. La réfutation pouvait être plus vigoureuse.

Celle du refus de soumission à l’Église est une des meilleures. Elle va être traduite dans le chapitre qui suit.

281Chapitre X
La soumission à l’Église

(Folio CLXX-CLXXIV.)

  • I.
  • Proposition de l’objection.
  • Jeanne a été tourmentée sur la soumission à l’Église.
  • Équivoque du mot Église, et de l’expression soumettre tous ses actes à l’Église.
  • On doit admirer les réponses de Jeanne.
  • II.
  • Citation de nombreuses réponses de Jeanne sur la soumission à l’Église.
  • Admiration de Ciboule.
  • III.
  • Insuffisance des explications données à Jeanne sur l’Église triomphante et militante.
  • Si chacun est tenu de soumettre au jugement extérieur de l’Église des faits tout à fait personnels.
  • Jeanne a soumis ses révélations au pape.
  • IV.
  • L’orthodoxie des paroles les plus fortes de Jeanne, au sujet de la soumission à l’Église, défendue et vengée.
  • V-VI.
  • De la condamnation de Jeanne par l’Université de Paris.
  • Réponses de Ciboule.
  • Discussion des paroles de Jeanne au cimetière Saint-Ouen.
  • Leur orthodoxie.
  • L’équivoque et l’étrangeté des réponses qu’on lui oppose.
  • Jeanne nullement tenue de se soumettre.
  • Les vices de la prétendue rétractation.
  • VII.
  • La prétendue rechute.
  • Elle n’existe pas.
  • Admiration de Ciboule pour la piété et l’orthodoxie de Jeanne.
  • Pas trace d’hérésie ; pas même prétexte de l’en accuser.
  • Fautes possibles dans Jeanne, comme dans les saintes femmes de l’Ancien Testament.
  • VIII.
  • Indication de quelques vices de procédure.
  • Derniers mots de Ciboule.

I.
Proposition de l’objection. — Jeanne a été tourmentée sur la soumission à l’Église. — Équivoque du mot Église, et de l’expression soumettre tous ses actes à l’Église. — On doit admirer les réponses de Jeanne.

Jusqu’ici rien ne justifie l’accusation d’erreur dans la foi, et par suite d’apostasie, l’apostasie n’étant que l’abandon de la foi.

L’on dira peut-être : schismatique obstinée, Jeanne est suspecte d’hérésie ; parce que, d’après saint Jérôme, il n’est pas de schismatique qui ne forge une hérésie pour justifier son schisme. Le crime de schisme est patent ; elle a refusé de soumettre à l’Église toutes ses paroles et tous ses actes, et décliné une obligation imposée à tout catholique. Elle a dit ne s’en rapporter de ses actes et de ses paroles qu’à Dieu et à l’Église du ciel, c’est-à-dire à Dieu et aux saints du Paradis ; plusieurs fois elle a récusé le jugement de l’Église militante, du concile général et du Pape ; elle avait donc des sentiments peu orthodoxes sur l’article du symbole : Credo 282unam sanctam ecclesiam. Voilà une des principales accusations formulées contre Jeanne, ainsi que cela ressort d’un coup d’œil sur le procès.

Sur cette question : soumettre ses paroles et ses actes à l’Église, Jeanne a été singulièrement tourmentée, bien souvent interrogée, examinée sous une foule de formes. Il serait long de reprendre chaque détail, vu principalement que, sauf respect, les interrogations étaient fort captieuses. On usait de termes équivoques, on variait les questions, au point qu’un homme docte et cultivé aurait été peut-être embarrassé pour répondre sur-le-champ.

Qui doute que le mot Église ne se prenne dans plusieurs acceptions, qu’il ne prête à l’équivoque, et ne s’emploie par analogie ? Qui niera que la phrase : soumettre ses actes et ses paroles à l’Église, ne puisse avoir plusieurs sens, selon qu’il s’agit d’une question de fait ou de droit ? Il ne me paraît pas certain que chacun soit tenu de soumettre ses paroles et ses actes, même les plus secrets, à un jugement extérieur humain, tel qu’est le jugement de l’Église réunie en un concile général, ou même représentée par le Souverain Pontife.

Une personne simple, de l’âge et du sexe de Jeanne, n’est pas obligée de savoir ce qu’est l’Église, dans les diverses acceptions de ce mot, ce qu’est un concile général, le pouvoir octroyé à l’Église ou au concile général, de juger des paroles et des faits des particuliers. Les hommes, même les plus doctes, ne sont pas d’accord sur l’étendue de ce pouvoir, sur ce qui fait l’essence de l’Église ou du concile général. Personne n’oserait affirmer que le concile général, ou mieux l’Église et le pape, ne puissent pas être circonvenus et trompés sur des questions de fait.

Quoi d’étonnant si Jeanne, une jeune fille simple, de dix-neuf ans, sans lettres, prise à la suite des troupeaux, ballottée d’interrogations en interrogations, ait pu parfois paraître varier dans ses réponses ? Cependant si ces réponses sont examinées dans leur vrai sens, elles pourront être pour des hommes instruits un sujet de ravissement, une preuve nouvelle qui, loin d’infirmer, confirmera ce qui a été déjà dit ; et selon moi, une facile démonstration d’un esprit supérieur qui inspirait des paroles bien au-dessus de la portée naturelle d’une personne de sa condition, de son âge et de son sexe340.

283II.
Citation de nombreuses réponses de Jeanne sur la soumission à l’Église. — Admiration de Ciboule.

L’on voit en effet au procès que le jeudi 15 mars, Jeanne fut charitablement avertie et requise, que dans le cas où elle aurait fait quelque chose de contraire à la foi catholique, elle voulût s’en rapporter à la décision de notre Sainte-Mère l’Église, ainsi que tout chrétien doit faire. Elle répondit : Que mes révélations soient vues et examinées par des ecclésiastiques, et que l’on me dise si elles renferment quelque chose d’opposé à la foi chrétienne ; je saurai bien par mon conseil ce qu’il en sera ; et ce qu’il en aura décidé, je vous le dirai. Si cependant il y avait quelque chose qui fût contre la foi chrétienne que Notre Sire a commandée, je ne le voudrais soutenir, et je serais bien courroucée daller contre (p. 162).

Voilà une réponse catholique, circonspecte, telle qu’on peut la souhaiter.

On l’interroge encore sur cette soumission à l’Église ; elle répond : Toutes mes œuvres et tous mes dits sont entre les mains de Dieu, et je m’en attends à lui ; et je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne. Si j’avais fait ou dit quelque chose qui fût sur mon corps, que les clercs sussent dire que c’est contre la foi chrétienne que notre Sire a établie, je ne le voudrais soutenir, et je le mettrais dehors (p. 466).

Telle est sa réponse. Quoi de plus catholique ? ni impiété, ni réticence. Tout y est conforme à la foi et à l’orthodoxie.

On l’interroge de nouveau. Elle répond : Je ne vous en dirai rien autre chose ; mais samedi envoyez-moi le clerc, si vous ne voulez venir. Je lui répondrai de cela avec l’aide de Dieu, et ce sera mis en écrit (p. 166).

Ce sont ses paroles. À mon sens, elles prouvent que loin de refuser d’être instruite, elle le demandait ; qu’au lieu de chercher ses réponses dans sa tête, elle les cherchait auprès de Dieu, ainsi que le disent ces paroles : avec l’aide de Dieu.

Ce mot : je m’en rapporte à Dieu, revient souvent dans le procès ; et comme on lui disait que c’était là une parole de grand poids, elle repartit : je la tiens pour un grand trésor.

Le samedi 17 mars, on revient sur cette soumission à l’Église, et on lui demande si elle veut soumettre à sa décision ses dits et faits, tant en mal qu’en bien. Elle répond que quant à l’Église, elle l’aime et voudrait la soutenir de tout son pouvoir, et que ce n’est pas elle qu’on devrait détourner d’aller à l’Église et d’ouïr messe (p. 174). Certes, voilà une réponse orthodoxe, pieuse, animée de dévotion.

284On la presse encore ; elle répond : Je m’en rapporte à Notre Seigneur qui m’a envoyée, à Notre-Dame, et à tous les bénits saints et saintes du Paradis, et elle ajoute : Il me semble que c’est tout un de Dieu et de l’Église, et qu’on n’en doit pas faire de difficulté. Pourquoi faites-vous difficulté que ce soit tout un (p. 175) ?

Elle ne dit pas que c’est une même chose que Dieu et l’Église ; mais que c’est tout un de Dieu et de l’Église ; c’est-à-dire qu’en se soumettant à Dieu et aux saints, elle pense se soumettre à l’Église, car, insinue-t-elle, l’Église ne saurait avoir qu’un jugement conforme à celui, de Dieu et des saints. Il n’y a là rien d’opposé à la foi catholique, mais, à mon sens, tout y est conforme ; et que l’on remarque comment elle entend l’Église.

III.
Insuffisance des explications données à Jeanne sur l’Église triomphante et militante. — Si chacun est tenu de soumettre au jugement extérieur de l’Église des faits tout à fait personnels. — Jeanne a soumis ses révélations au pape.

On lui fit alors la distinction entre l’Église triomphante dans le ciel et l’Église militante sur la terre ; cette dernière renferme le pape vicaire de Dieu, les cardinaux, les prélats, les ecclésiastiques, et tous les bons chrétiens. Elle ne peut errer, lui fut-il dit, et c’est sur la soumission à cette Église que portent les interrogations qui vous sont faites.

Je prétends qu’une déclaration si sommaire est insuffisante pour instruire convenablement une fille si simple, sur une matière difficile, ardue, qu’elle n’était pas tenue de savoir, et dont on faisait dépendre pour elle une sentence de vie ou de mort. Bien plus, il ne me semble pas évident que chacun soit tenu de soumettre d’une manière si générale tous ses faits et dits au pape, ou au concile général. Il est bien des choses secrètes dont on ne doit compte qu’à Dieu : telles, les inspirations intérieures, les secrets du cœur dont la connaissance est réservés à Dieu seul. Voilà pourquoi l’Apôtre écrit aux Corinthiens (I Corint., I) : Personne ne connaît les secrets de l’homme, si ce n’est l’esprit que l’homme porte en lui ; et Jérémie nous dit (c. XVII) : C’est Dieu qui sonde les cœurs et les reins. Aussi, sauf meilleur jugement, j’affirme comme probable que Jeanne n’était pas tenue de soumettre au jugement du pape, des cardinaux, et même du concile général, si oui ou non elle avait été favorisée de ces révélations. C’est là une question de fait (non dogmatique), et dans les questions d’un fait étranger au dogme, le pape, le concile général réuni dans le Saint-Esprit, peuvent être trompés.

Il en est tout autrement de l’examen ou de l’approbation desdites révélations. Mais Jeanne ne se refusait pas à ce que le pape fit cet examen, et portât son jugement. Elle requit expressément d’être conduite vers le 285Souverain Pontife. Conduisez-moi vers lui, disait-elle, et je lui répondrai ce que je dois lui répondre (p. 185).

Elle dit encore, comme on peut le lire dans le procès : Pour ce qui est de la soumission à l’Église, je leur ai répondu sur ce point : Pour toutes les œuvres que j’ai faites, pour tout ce que j’ai dit, qu’on le transmette à Rome, à notre très saint seigneur le pape, auquel, et à Dieu d’abord, je m’en rapporte. Interrogée de nouveau, si elle veut rétracter ses dits et faits, elle répond : Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape (p. 445).

Pareilles réponses prouvent que c’est injustement qu’on l’a qualifiée d’opiniâtre, de schismatique, d’hérétique, alors qu’elle s’en référait au pape, et requérait son examen et sa sentence. Mais c’est le pape que regarde l’examen des causes de la foi, ainsi que le prescrivent les canons, quoties ratio Fidei ventilatur (caus. XXIV, q. I), et bien d’autres.

IV.
L’orthodoxie des paroles les plus fortes de Jeanne, au sujet de la soumission à l’Église, défendue et vengée.

Le samedi, dernier jour de mars, on lui demande si, pour tout ce qui regarde son procès, elle veut s’en rapporter au jugement de l’Église de la terre. Elle répond que de ce qu’on lui demande, elle s’en rapportera à l’Église militante, pourvu quelle ne lui commande pas chose impossible à faire ; et ce qu’elle, Jeanne, répute impossible, c’est de révoquer les révélations et apparitions qui lui sont venues de par Dieu ; elle ne les révoquera pas pour quoi que ce soit. Ce que notre sire lui a commandé et commandera, elle ne le laissera pas pour homme vivant. Au cas où l’Église lui ferait un commandement contraire à ce que Dieu lui ordonne, elle ne le ferait pour rien au monde. Elle ne s’en rapporterait à homme du monde, si ce n’est à Notre Seigneur, pour s’empêcher de faire son commandement (p. 324).

Le procès prouve qu’on a vu dans ces paroles un refus de se soumettre à l’Église. Cependant pareille réponse me paraît hors de censure, catholique, conforme à ce que disaient saint Pierre et les apôtres : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.

Dira-t-on qu’elle parle mal de l’Église, lorsqu’elle dit : pourvu que l’Église ne me commande rien d’impossible ? — Je réponds : La simplicité de la jeune fille, qui n’était pas tenue de savoir que les jugements de l’Église, quoique rendus par des hommes, ne sont pas sujets à l’erreur, doit faire interpréter cette parole en bonne plutôt qu’en mauvaise part. Si cependant un homme, même savant, émettait cette proposition conditionnelle : Si le Concile me commandait quelque chose de contraire au commandement de Dieu, je ne le ferais pas ; je ne pense pas qu’il pût pour cela être 286regardé comme ayant sur l’Église et le Concile général des sentiments suspects. Les logiciens enseignent qu’une proposition conditionnelle reste vraie, alors même que l’antécédent est impossible. Est-ce que saint Paul n’émet pas une semblable proposition dans son épître aux Galates, alors qu’il dit : Si quelqu’un vous annonce une doctrine différente de celle que vous avez reçue du Seigneur, quand même ce serait un ange de Dieu, qu’il soit anathème ? Il est bien manifeste qu’un ange de Dieu ne peut pas annoncer un évangile contraire à celui que prêchait saint Paul.

La proposition de la Pucelle : si l’Église militante commandait quelque chose de contraire au commandement de Dieu, est-elle en matière possible ou impossible ? Ce n’est pas une question peu ardue, même pour les doctes… Ils ne sont pas d’accord sur l’étendue du pouvoir de l’Église. Le fussent-ils, j’affirme comme probable que tous ne sont pas tenus de savoir que Jésus-Christ a donné à l’Église tel pouvoir ou tel autre, le pouvoir de juger de tous les actes et de toutes les paroles de chaque homme. Pour les questions de fait, il est permis d’en douter.

Ce que la Pucelle en pensait dans le cas présent, elle l’a dit. On lui a demandé si le Concile général, notre seigneur le pape, les cardinaux et les autres membres de l’Église étaient là présents, elle voudrait s’en rapporter à ce même saint concile ; si elle ne croit pas être sujette à l’Église qui est en terre, à savoir notre Saint-Père le pape, aux cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats de l’Église ? Que l’on remarque ce que les interrogateurs entendent par l’Église.

Elle répond que oui, qu’elle est sujette, Notre Seigneur premier servi. Elle répond encore qu’elle ne prend pas cela dans sa tête ; qu’elle fait ces réponses du commandement de ses voix ; et qu’elles ne lui commandent pas de ne pas obéir à l’Église, Notre Seigneur premier servi (p. 325-326).

Sans aucun doute, voilà une réponse qui n’a rien de mal sain, qui est sainte. Aussi ma conclusion, c’est que la foi de Jeanne à l’article Sanctam Ecclesiam est sans tache ; et ni ce que l’on vient de lire, ni aucune autre parole du procès, n’autorise à l’accuser d’infidélité, de schisme ou d’hérésie. Je ne vois pas davantage que l’on puisse l’accuser d’avoir expressément, avec un esprit endurci et opiniâtre, refusé de se soumettre à la décision et correction de notre mère la sainte Église, à Notre Seigneur le pape, ou au saint Concile général. Le contraire ressort de la réponse qui vient d’être citée. Ce qu’elle ajoute, Notre Seigneur premier servi, n’y déroge pas, comme cela est de soi-même assez évident.

Et cependant dans des articles que l’on dit formulés d’après ses aveux, articles envoyés en plusieurs lieux, l’on affirme qu’elle a souvent refusé de faire cette soumission ; c’est consigné dans la sentence. Aussi mon avis est que sur ce point la sentence ne saurait être vraie, ni juridique.

287V-VI.
De la condamnation de Jeanne par l’Université de Paris. — Réponses de Ciboule. — Discussion des paroles de Jeanne au cimetière Saint-Ouen. — Leur orthodoxie. — L’équivoque et l’étrangeté des réponses qu’on lui oppose. — Jeanne nullement tenue de se soumettre. — Les vices de la prétendue rétractation.

L’on va me dire : vous êtes téméraire. La grande Université de Paris, spécialement les facultés de théologie et de décrets, ont donné les qualifications portées dans la sentence, d’après certains articles à elles transmis pas les juges de Rouen.

Certes, en matière de foi, le jugement des deux vénérables facultés est d’un grand poids, et cependant il faut bien remarquer les époques, et examiner attentivement toutes les circonstances de cette affaire341.

Je me contente de dire en général que l’on n’a pas transmis à l’Université la suite des interrogations, et des réponses faites par Jeanne ; on n’a transmis que des lambeaux, et soit dit sans offense, des lambeaux notoirement différents des vraies réponses de l’accusée. Pour s’en convaincre il suffit de les rapprocher du texte même du procès-verbal. Afin de m’en tenir à un seul exemple, on a affirmé qu’elle avait refusé de se soumettre à l’Église ; et cependant le contraire est manifeste par les paroles mêmes qui viennent d’être citées.

Mais, objectera-t-on, le 24 mai, au cimetière Saint-Ouen de Rouen, Jeanne a abjuré tous les crimes sus-énoncés, spécifiés dans la formule française qui est au procès ? Voici les faits d’après le procès même.

De nombreux prélats avaient été convoqués et avaient pris place sur leurs sièges à côté des juges ; tout le peuple était accouru ; le vénérable docteur, maître Guillaume Érard, fit une prédication sur les crimes imputés à Jeanne, qui était là exposée aux yeux de tous. En concluant, il l’apostropha, disant que les juges l’avaient condamnée et l’avaient requise de soumettre à Sainte-Mère l’Église tous ses dits et faits, parmi lesquels, au jugement des clercs, beaucoup étaient répréhensibles et entachés d’erreurs.

Au nom de Dieu examinons la réponse faite publiquement par Jeanne. Je vous répondrai, dit-elle. Pour ce qui est de la soumission à l’Église, je leur ai dit que toutes les œuvres que j’ai faites, actes et paroles, soient envoyées à Rome, vers notre Saint-Père le pape, auquel et à Dieu premier je me rapporte ; et quant à mes dits et faits, je les ai faits de par Dieu. On lui demande si sur le moment même, en présence de tout le peuple, elle veut condamner ce que les clercs condamnent dans ses paroles et dans ses actes. Elle repart de nouveau : Je m’en rapporte à Dieu et à notre seigneur le pape (p. 445).

288Ces paroles sont, à mon avis, un cri et équivalemment un appel au pape et au Siège apostolique. Or, il lui fut répondu que cela ne suffisait pas, que l’on ne pouvait pas aller quérir le seigneur pape si loin. Ce sont les paroles mêmes du procès. Que les ordinaires étaient aussi juges dans leurs diocèses ; et que pour cela il était nécessaire qu’elle s’en rapportât à notre Sainte-Mère l’Église (p. 445).

Mais de grâce, qu’ils disent donc ce qu’ils entendent par Sainte-Mère l’Église. Du premier coup d’œil, il semblerait bien qu’ils entendent les juges et les ecclésiastiques là présents ; car s’ils entendaient le Concile général, ou l’Église universelle, le Concile général ou Sainte-Mère l’Église n’étaient pas plus près de Jeanne que le pape. Pourquoi donc n’acceptent-ils pas la soumission de la jeune fille au pape ? Pourquoi veulent-ils qu’elle se soumette encore à Sainte-Mère l’Église ? Est-ce qu’ils n’auraient pas pu obtenir justice du Pape, aussi promptement que de cette Sainte-Mère l’Église dont ils prononcent si souvent le nom ? On dirait qu’ils séparent le jugement du pape du jugement de Sainte-Mère l’Église, comme si autre était le jugement du Pape, autre le jugement de Sainte-Mère l’Église ; doctrine qui ne me semble pas bien saine ; car l’Église est une, selon cette parole du Cantique des Cantiques : elle est unique, ma colombe, ma parfaite ; elle n’a par conséquent qu’un seul jugement, conformément à l’ordre établi par Jésus-Christ.

Pareil langage est, à mon avis, passablement étrange, et les interrogateurs parlent peut-être une langue plus répréhensible que celle de la répondante342 ; ses réponses sont bien plus conformes à l’unité de l’Église ; Jeanne reconnaît que Sainte-Mère l’Église n’a qu’un seul et même jugement ; il n’en est pas de même de ses interrogateurs ; ils admettent comme deux tribunaux, l’un du pape, l’autre de Sainte-Mère l’Église, et ils ne donnent aucune explication.

Que si par leur Sainte-Mère l’Église ils entendent les juges et les ecclésiastiques présents à la scène, comme l’indiquent assez ces paroles ; que les ordinaires sont juges aussi, et que pour cela il est nécessaire qu’elle s’en rapporte à Sainte-Mère l’Église ; si telle est leur pensée, il n’est pas douteux que là, comme dans le reste du procès, ils usent d’un langage plein d’équivoques. Et c’est par de semblables ambiguïtés, qu’ils s’efforcent d’enlacer dans leurs paralogismes une fille si simple ! Et la preuve qu’il en est bien ainsi, c’est qu’aussitôt, sans le moindre délai, contre cette fille qui vient 289de se soumettre d’une manière si expresse à Dieu et à notre Saint-Père le pape, ils se mettent à prononcer la sentence définitive, comme contre une personne rebelle à l’Église, telle qu’ils l’entendaient.

Ils en avaient lu une grande partie, lorsque, vaincue, ce semble, par l’appréhension du feu, Jeanne prit la parole, et dit qu’elle voulait tenir ce que déciderait l’Église, et ce que les juges statueraient et prononceraient. Elle semblait par là se ranger de leur sentiment, et admettre que l’Église et les juges, c’était tout un ; et cependant elle les tenait pour suspects de haine à son endroit.

Elle n’était donc pas tenue de leur faire soumission, alors surtout qu’en termes si formels et si exprès elle venait d’en appeler au tribunal du Pape, de soumettre sa personne, ses dits, ses œuvres au pape, aux cardinaux, aux archevêques, évêques et autres prélats, Notre Seigneur premier servi. Les canons, spécialement le canon quicumque litem (C. XI. Q. I), exigent qu’elle fût renvoyée au pape, aussitôt après qu’elle l’avait demandé.

Si on lit bien la formule de rétractation, l’on y trouvera bien des choses dont, à mon avis, elle n’a pas été convaincue dans le procès.

À mon avis encore, cette abjuration lui a été arrachée prématurément, et cela pour plusieurs raisons : elle n’en avait pas prévu la formule ; elle lui a été imposée en même temps qu’on lisait la sentence de condamnation ; elle lui a été arrachée par la crainte. Or, d’après le droit, ces sortes d’abjurations doivent avoir été méditées mûrement, se faire délibérément et avec un cœur contrit. Rien de tout cela dans la susdite abjuration ; Jeanne n’en a pas compris tous les points ; ainsi elle a dit n’avoir jamais juré de ne pas reprendre le vêtement d’homme.

VII.
La prétendue rechute. — Elle n’existe pas. — Admiration de Ciboule pour la piété et l’orthodoxie de Jeanne. — Pas trace d’hérésie ; pas même prétexte de l’en accuser. — Fautes possibles dans Jeanne, comme dans les saintes femmes de l’Ancien Testament.

Ciboule traite ensuite de la prétendue rechute de Jeanne.

Il n’y a pas eu de rechute dans l’hérésie, puisqu’il n’y avait pas chute. Si elle a repris ses vêtements d’homme, elle avait pour cela de bonnes raisons ; elle était disposée à porter les vêtements de son sexe, si on la renfermait dans les prisons ecclésiastiques.

Il n’y a nullement lieu de la taxer d’infidélité, de schisme, ni d’hérésie.

Ciboule, parcourant les principaux points sur lesquels on avait voulu entacher Jeanne, rappelle comment elle a parlé d’une manière aussi orthodoxe que pieuse. Pour une hérésie, il faut deux choses : erreur dans l’intelligence, pertinacité dans la volonté. Loin que l’on puisse relever des erreurs dans les paroles de Jeanne, Ciboule admire qu’au milieu de tant et de si 290grands écueils semés sur ses pas, la Pucelle n’ait pas laissé échapper un mot, qui blesse, même légèrement, la vérité de la foi. Elle s’est montrée ferme dans ses assertions, mais nullement opiniâtre, puisqu’elle a été disposée à accepter les corrections de l’autorité légitime. Même celui qui défend un sentiment faux et pervers, sans opiniâtre animosité, ne doit pas être compté au nombre des hérétiques. C’est le sentiment de saint Augustin, adopté par le droit canon (caus. XXIV, q. 3) ; ce Père ajoute : l’hérétique est celui qui, en vue d’un intérêt temporel, surtout de vaine gloire et pour paraître l’emporter, met au jour ou soutient des opinions nouvelles. Il a été prouvé que Jeanne était désintéressée et ne cherchait que le bien du roi et du royaume.

Voilà pourquoi, d’après le sentiment de Ciboule, non seulement il n’y avait pas lieu de condamner Jeanne comme hérétique, il n’y avait pas même lieu de l’inculper sur ce point.

D’ailleurs il ne veut pas l’exempter de toute faute ; elle peut en avoir commis de celles dont Dieu seul est juge. D’après Ciboule, qui s’appuie sur Nicolas de Lyre, on peut en relever dans Débora, Yaël, Judith. L’Écriture les loue de l’amour qu’elles ont eu pour le peuple de Dieu, non des fautes mêlées à leurs œuvres.

Autant peut-être l’on peut en dire de Jeanne la Pucelle. Membre du royaume de France, elle avait, comme tous les habitants du royaume, hommes et femmes, un juste titre de défendre son pays, et de travailler à en expulser les oppresseurs. Il faut la louer de ce que, femme forte, elle a mis la main à des œuvres laborieuses, alors surtout qu’elle n’a eu d’autre but que de venir en aide au royaume et aux pauvres gens opprimés. Pas de guerre plus juste ; le pouvoir public n’a pas d’autre motif légitime de la déclarer. Que sera-ce si elle l’a entreprise par commandement divin, à la suite d’avis souvent réitérés, sans s’y être ingérée d’elle-même ? Elle mérite louange, alors que par ailleurs elle ait pu pécher.

VIII.
Indication de quelques vices de procédure. — Derniers mots de Ciboule.

Ciboule renvoie aux juristes pour les vices de procédure. Il signale sans développements la haine de l’évêque de Beauvais, et la juste récusation qu’en avait faite l’inculpée ; il signale encore la prison séculière, et les mauvais traitements dont Jeanne y a été l’objet : abus d’autant plus criants, que Jeanne était poursuivie au nom de la foi, cause grave et ecclésiastique entre toutes. À ses yeux le procès est vicieux pour le fond et la forme. Il termine ainsi :

291Ce que j’ai écrit, je le donne comme vraisemblable, et comme mon sentiment, sur les instances qui m’ont été faites, à moi Robert Ciboule, humble professeur de théologie, chancelier et chanoine de Paris, doyen d’Évreux. Je soumets le tout à l’amendement, correction et jugement du saint Siège apostolique, conformément à la protestation que j’ai faite au commencement de ce traité ou mémoire, expression de ma manière de voir, écrit de ma main et souscrit de ma signature.

Fait à Paris, en mon domicile, au cloître de Notre-Dame, le 2 janvier de l’an 1452 (1453).

Ainsi signé : Robert Ciboule.

292Chapitre XI
Montigny. — Le procès intenté sans fondement.

(Folio CXLII-CLVI.)

  • I.
  • Courte notice sur Jean de Montigny.
  • II.
  • Son traité un des premiers composés, probablement par ordre d’Estouteville, sur le texte du procès de Rouen.
  • L’érudition du canoniste.
  • Sa modestie.
  • Division du traité.
  • Il n’y avait pas même lieu d’intenter un procès en matière d’hérésie.
  • III.
  • Pas lieu à cause des révélations.
  • Signes fort nombreux énumérés par Montigny qui font croire que Jeanne était tenue de soutenir ses révélations ; et que si elle eût soumis ces signes à l’Église, l’Église lui eût probablement commandé d’y adhérer.
  • Eût-elle été trompée ou trompeuse, ce n’eût pas été crime d’hérésie.
  • Jeanne est éloignée de toute ombre d’hérésie.
  • IV.
  • Cette accusation ne peut pas plus être fondée sur le port de l’habit viril.
  • Jeanne était autorisée à le porter, sans que l’on puisse alléguer contre elle l’Ancien, le Nouveau Testament, ou les canons.
  • On alléguerait encore à tort qu’elle a porté les armes ; chose permise aux femmes dans une guerre défensive.
  • Rien d’idolâtrique dans les hommages rendus par elle aux saints, ou dans ceux qu’elle autorisait à son égard.
  • V.
  • La Pucelle n’était pas tenue de prouver sa mission aux Anglais par l’Écriture ou le miracle.
  • Elle avait en sa faveur l’équivalent de l’Écriture.
  • Elle avait donné des signes tirés du miracle et de la prophétie.
  • La prophétie dans la Pucelle.
  • Eût-elle été trompée, il n’y avait pas lieu de la poursuivre comme hérétique.
  • Pourquoi ?

I.
Courte notice sur Jean de Montigny.

Jean de Montigny : c’est ainsi que Quicherat propose de suppléer les lettres enlevées par le relieur dans le manuscrit où l’on lit :

opinio Joannis de Mo… decretorum doctoris.

La conjecture du directeur de l’École des chartes semble moralement certaine. À l’époque du procès de réhabilitation, l’Université comptait en effet parmi ses membres un Jean de Montigny, maître ès arts et docteur en droit canon342b.

Il jouissait de la considération de ses collègues, puisque quelques années 293plus tard on le voit choisi pour faire partie de l’ambassade que la ville de Paris envoya vers les princes confédérés dans la ligue du Bien public.

Nous avons une preuve que Montigny ne partageait pas les intolérables susceptibilités de ses collègues. Dans cette suspension de 1453, où l’Université, sourde aux sollicitations de l’évêque de Paris, du Parlement, du roi, aux murmures des fidèles, interrompit, durant dix-huit mois, prédications et leçons, Montigny fit entendre des conseils de modération. Sa voix ne fut pas plus écoutée que celle de Ciboule. Cet apologiste de la libératrice mourut en 1471343. Puissent d’heureux chercheurs lui consacrer un jour une notice plus étendue que celle que je suis contraint de borner à ces quelques détails.

II.
Son traité un des premiers composés, probablement par ordre d’Estouteville, sur le texte du procès de Rouen. — L’érudition du canoniste. — Sa modestie. — Division du traité. — Il n’y avait pas même lieu d’intenter un procès en matière d’hérésie.

Pour composer son mémoire, Montigny n’a eu en mains que le procès de Rouen ; encore se plaint-il de n’avoir pu le garder que cinq jours (f° 157 r°), et d’en être réduit à des extraits. Cela explique une légère inexactitude qui lui est échappée. D’après lui, Jeanne se serait repentie d’avoir quitté ses parents sans leur congé ; c’est une erreur : la Pucelle n’a jamais pensé avoir commis une faute en cela ; Dieu commandait, il fallait obéir, ainsi qu’elle s’en exprime bien expressément.

Montigny ne cite nulle part les témoins entendus dans la double enquête préparatoire ; c’est une preuve que son mémoire est un des premiers composés : ou l’enquête n’avait pas eu lieu, ou les transcriptions n’en étaient pas encore faites. Il se plaint du peu de temps qui lui est laissé pour son travail ; il exprime les craintes que lui fait éprouver l’éminence des seigneurs et pères qui liront son écrit, et à la fin il trace la marche à suivre pour faire aboutir le procès.

Tout cela n’indiquerait-il pas que d’Estouteville aura encore chargé le professeur de droit canon de composer cette œuvre ? Rien de plus naturel ; le cardinal-légat, venu à Paris après avoir entendu les premiers témoins à Rouen, aura enjoint au canoniste de prendre la plume.

Le ton de modestie, déjà remarqué dans les précédents mémoires, éclate aussi dans celui-ci. Sous ce rapport, le contraste est frappant entre les docteurs bourreaux et les docteurs apologistes. Les premiers osent bien, de leur propre aveu, se mettre en opposition avec l’Église Occidentale presque entière ; hors de leur cercle, il n’existe pas d’homme en ce connaissant ; loin de déférer au Siège apostolique, ils rejettent l’appel de 294Jeanne à ce refuge des opprimés ; ils se prémunissent contre la possibilité de sa justice, ils écrivent au pape la lettre si sèche rapportée dans le livre précédent.

Bien différent est l’accent des défenseurs de l’innocence. Ils n’entendent pas prononcer un jugement absolu ; ils soumettent leur sentiment à de plus habiles qu’ils ne le sont, disent-ils ; tous abandonnent leur écrit au jugement du Pontife suprême, et renouvellent, souvent plusieurs fois, l’expression de leur entière docilité.

Montigny se fait remarquer, plus encore que les autres, par ce signe du vrai mérite. Le docte canoniste parle de la difficulté du sujet, de la lourdeur de son esprit. Sans autorité, sans valeur personnelle, dit-il, il appuiera ses assertions sur les canonistes de renom, en possession de l’autorité dans les écoles. Il tient parole, et l’on voit qu’avec le Corpus juris, il connaissait fort bien ceux qui en ont été les meilleurs interprètes.

Leurs noms et leurs commentaires sont aujourd’hui fort peu connus. Aussi leurs textes et leurs noms vont-ils être supprimés. Le traité de Montigny est long quoique fort concluant. On ne trouvera ici que l’analyse des principes avec l’application qui en est faite à Jeanne.

Montigny divise son sujet en deux parties, le fond même du procès et la procédure. Pour la question de fond, il n’y avait pas même matière à intenter une accusation en matière de foi. Les accusateurs, ce semble, l’ont basée sur les révélations de l’inculpée ; sur son habit masculin et la part qu’elle a prise à la guerre ; sur les hommages rendus par elle aux esprits et sur ceux dont elle a été l’objet ; enfin sur son défaut de soumission à l’Église. Montigny se propose d’établir qu’aucun de ces griefs ne rendait Jeanne suspecte dans la foi. Le défaut de soumission à l’Église ayant trait au fond et à la forme, il en sera traité dans la seconde partie ; mais il faudra se rappeler ce qui en aura été dit dans la première.

III.
Pas lieu à cause des révélations. — Signes fort nombreux énumérés par Montigny qui font croire que Jeanne était tenue de soutenir ses révélations ; et que si elle eût soumis ces signes à l’Église, l’Église lui eût probablement commandé d’y adhérer. — Eût-elle été trompée ou trompeuse, ce n’eût pas été crime d’hérésie. — Jeanne est éloignée de toute ombre d’hérésie.

(Folio CLIII r°.)

Les révélations de la Pucelle, considérées en elles-mêmes ou dans leurs circonstances, ne donnaient pas fondement à une poursuite pour hérésie.

L’on ne peut poursuivre pour cause d’hérésie que celui qui nie un article de foi défini par l’Église. Or, en se disant favorisée de révélations, la Pucelle ne niait aucun article défini par l’Église.

Bien plus, tout considéré, la Pucelle aurait été répréhensible de ne pas 295croire à ses révélations, et de ne pas obtempérer aux ordres de Dieu344. Il faut obéir aux commandements divins, et, s’il y a lieu, supporter pour cela jusqu’à l’excommunication de prélats égarés.

Or, tout pesé, il est à présumer que les révélations de Jeanne venaient de Dieu. Rien ne répugne en soi. Jésus-Christ est avec nous jusqu’à la consommation des siècles ; et quoique les dons merveilleux par lesquels il manifeste sa présence ne soient plus nécessaires comme aux premiers âges de l’Église, il ne laisse pas d’en concéder pour la consolation des fidèles, et les diverses nécessités des temps. Jeanne par l’innocence de son âge et de sa vie, l’humilité de sa condition, était apte à recevoir ces communications. Le manière dont elle dit les avoir reçues convient aux révélations divines. Montigny énumère quelques-uns des signes déjà indiqués par Lellis et Ciboule. Elles ont duré jusqu’au jour même de sa mort. En vertu de ces révélations, Jeanne a prédit des événements futurs naturellement au-dessus de la portée de l’homme. Ces prédictions venaient de Dieu, parce que le démon ne pouvait pas savoir et annoncer, avec la certitude qu’y mettait Jeanne, des événements de l’importance de ceux que prophétisait la Pucelle. Ces prédictions tendaient à la gloire de Dieu, parce que leur but était d’apporter la paix au royaume très chrétien ; la Pucelle en les faisant ne cherchait aucun intérêt humain. Or dans les prédictions faites par les démons il y a ambiguïté et quelque côté qui éloigne de Dieu.

Les calamités de la France, et particulièrement du peuple, étaient comme intolérables ; la prière et les gémissements montaient vers le ciel, car on ne voyait pas comment tant de malheurs pouvaient humainement finir. Il est dans l’ordre de la foi que Dieu, touché de compassion, soit intervenu par un instrument aussi apte à le manifester que l’était la Pucelle.

La Pucelle est devenue meilleure à la suite des révélations. Depuis lors, elle n’a plus dansé avec ses compagnes ; elle a ressenti le désir de l’apôtre, celui de mourir pour être avec le Christ ; elle était exhortée à une vie sainte, à la virginité qu’elle a gardée ; à la réception des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, dont elle s’approchait souvent, lorsqu’elle était en liberté, qu’elle réclamait dans sa prison avec grandes instances, quoiqu’on lui ait refusé jusqu’à l’audition de la messe.

Dieu était la fin de toutes ses œuvres. Loin de s’ingérer d’elle-même dans son expédition guerrière, elle a du y être en quelque sorte contrainte par ses voix ; leurs inspirations étaient si fortes, qu’elle ne pouvait plus se supporter elle-même, ainsi qu’elle le dit.

Peut-être que si elle avait soumis à l’Église tout ce qui se passait en elle, on lui aurait fait une obligation d’obtempérer345, selon cette parole 296de l’Apôtre : N’éteignez pas l’esprit et ne méprisez pas les prophéties (I Thés., V). La prophétie est donnée pour la direction de la vie. Le Saint-Esprit nous dit, au livre des Proverbes, que lorsqu’elle fera défaut, ce sera la fin de la nation (Prov. XXIX). Saint Thomas (2a 2æ, q. 174, a 6) enseigne que la lumière de la prophétie est pour la direction de la conduite ; qu’elle est nécessaire pour le gouvernement d’un peuple, surtout en ce qui regarde le culte divin.

Le Saint-Esprit en communique le don à qui il veut ; les femmes en sont capables ; les exemples ne font pas défaut dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament : l’Apôtre dans son épître aux Corinthiens nous parle de la femme qui prophétise (I Cor., XI). Joël nous dit au nom de Dieu : Je répandrai de mon esprit sur toute chair et vos fils et vos filles prophétiseront (Joël, II). La Pucelle semble avoir possédé et les grâces gratis datas, ou accordées pour l’utilité des autres, telles que la prophétie, le discernement des esprits, et les grâces personnelles, ou gratum facientes, qui embellissent l’âme, dans laquelle elles se trouvent.

Quoique nous ne puissions pas savoir avec une absolue certitude si nous sommes, ou si les autres sont en état de grâce, certains signes permettent de le conjecturer fort plausiblement. Ces signes existent dans la Pucelle. Sa vie a été grandement digne d’éloges en tout temps, spécialement dans les fatigues de la guerre, et plus encore dans la patience déployée jusqu’à la mort dans les rigueurs de son procès.

Montigny cite ensuite sur le discernement des esprits le passage de saint Bernard déjà traduit dans le mémoire de Ciboule, mais en le reprenant de bien plus haut. Trois esprits mauvais, expose le saint docteur, soufflent dans notre âme : l’esprit de la chair qui nous porte vers les jouissances sensuelles, l’esprit du monde qui nous pousse à poursuivre des choses vaines et futiles, l’esprit de malice, père des soupçons jaloux, des haineuses rancunes. Il se transforme parfois en esprit de lumière, et pousse à des singularités ; il est toujours reconnaissable en ce qu’il laisse invariablement un levain d’amertume. On ne trouve aucun de ces esprits dans la Pucelle.

Fût-elle l’inventrice de ses révélations, ou même trompée par les démons, c’eût été un motif de sévir contre elle par l’excommunication, mais cela n’eût pas été suffisant pour lui intenter un procès en matière d’hérésie.

L’hérésie suppose plus que l’erreur en matière de foi : elle suppose l’opiniâtreté à la soutenir. Voilà pourquoi Innocent (de Fide catholica) nous dit : un fidèle soumis de cœur à l’Église croit, d’après la raison naturelle, que dans la Trinité le Père est plus ancien ou plus grand que le Fils ; il pense que tel est l’enseignement de l’Église, disposé d’ailleurs à se soumettre, quand le contraire lui sera exposé par cette même Église ; il 297n’est pas hérétique. Cette manière de croire, fort erronée en elle-même, n’est pas proprement sa foi ; sa foi étant avant tout celle de l’Église, qui est tout autre (c. Damnamus).

Mais l’accusée n’a jamais avancé aucune erreur contre la foi ; il n’y en a pas dans ses aveux, et par ailleurs l’on n’a pas prouvé qu’elle en ait jamais professé ; par surabondance de droit, elle a professé ne vouloir rien avancer contre cette vertu ; elle a dit que si les ecclésiastiques pouvaient lui montrer un point de foi sur lequel elle fût dans l’erreur, elle savait ce qu’elle devait faire et qu’elle le ferait.

Tout manque donc pour lui faire un procès en matière d’hérésie, et l’erreur dans l’intelligence, et l’opiniâtreté dans la volonté.

IV.
Cette accusation ne peut pas plus être fondée sur le port de l’habit viril. — Jeanne était autorisée à le porter, sans que l’on puisse alléguer contre elle l’Ancien, le Nouveau Testament, ou les canons. — On alléguerait encore à tort qu’elle a porté les armes ; chose permise aux femmes dans une guerre défensive. — Rien d’idolâtrique dans les hommages rendus par elle aux saints, ou dans ceux qu’elle autorisait à son égard.

L’habit viril porté par Jeanne ne pouvait pas davantage servir de fondement à un procès en matière d’hérésie.

Sa mission lui conférait l’autorisation d’employer les moyens pour la conduire à bonne fin. Le vêtement d’homme était moyen, puisqu’il se prête beaucoup plus aisément aux actes militaires, que le vêtement de femme.

La défense faite dans le Deutéronome à l’ancien peuple d’employer ces travestissements était surtout dictée dans le but de détourner les Juifs des pratiques idolâtriques. Le texte même l’indique. Ces déguisements sont dits abomination devant Dieu. Abominatio. Or, ce mot dans l’Écriture désigne une pratique idolâtrique. Les païens, en effet, honoraient ainsi leurs divinités. À la fête du dieu Mars les femmes s’habillaient en guerriers, et aux fêtes de Vénus, les hommes en femmes, portant quenouille et fuseaux : ce qui donnait lieu à mille infamies.

De soi, ce changement d’habits favorise le désordre des mœurs ; voilà pourquoi la décence fait ordinairement une loi de différencier les sexes par le vêtement ; cependant c’est l’abus qui fait le mal, et non pas la chose en elle-même ; il est des circonstances de temps et de personnes, où loin d’être un acheminement au désordre, ce déguisement peut être moyen de s’en préserver. C’était le cas pour Jeanne vivant au milieu des hommes d’armes. L’on ne saurait donc lui en faire un crime.

Les prescriptions faites aux femmes dans le Nouveau Testament se bornent à leur ordonner d’éviter ce qui est contraire à la décence ; au-dessus de leur condition ; ce qui est appât pour la convoitise sensuelle, ou sujet de vanité.

298Le canon si qua mulier, même dans le texte tel qu’il est expliqué par les canonistes, défend aux femmes de prendre des vêtements d’homme, dans un but pervers. Il ne le défend pas lorsque des raisons l’autorisent, et qu’on le fait pour une fin louable.

On ne peut pas davantage baser l’accusation d’hérésie sur la guerre à laquelle Jeanne a pris part. Aucune loi ne défend aux femmes de prendre part à une guerre juste, telle que celle qui avait pour but de délivrer Orléans et le royaume entier. C’était une guerre défensive, cas dans lequel tous les membres d’un État doivent selon leurs moyens travailler à la protection des foyers, et du sol de la patrie. Jeanne ne répandait pas le sang. Nombreux sont les exemples de femmes que l’on a vues prendre part à des guerres, surtout défensives.

Y eût-il péché dans ce qui vient d’être indiqué, ce n’est pas un péché d’hérésie. Quant aux hommages rendus par Jeanne à ses saints, il n’y a rien d’idolâtrique. L’on ne trouve pas davantage qu’elle en ait autorisé à son endroit, qui sortent de la règle. S’il y a eu des excès, ils ne lui sont nullement imputables, et l’on ne peut pas la déclarer criminelle, parce que dans un motif de piété et de miséricorde elle laissait les pauvres et les malheureux approcher de sa personne, sans jamais les rebuter. Il ne saurait y avoir matière à procès dans ce qui est la pratique de la béatitude : Heureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde.

V.
La Pucelle n’était pas tenue de prouver sa mission aux Anglais par l’Écriture ou le miracle. — Elle avait en sa faveur l’équivalent de l’Écriture. — Elle avait donné des signes tirés du miracle et de la prophétie. — La prophétie dans la Pucelle. — Eût-elle été trompée, il n’y avait pas lieu de la poursuivre comme hérétique. — Pourquoi ?

C’est en vain que quelques-uns de ceux qui ont condamné Jeanne ont allégué que, se donnant comme une envoyée extraordinaire du ciel, elle devait prouver sa mission par l’Écriture ou par le miracle.

1° Elle n’était pas envoyée pour les Anglais, mais contre les Anglais ; elle était chargée de les expulser, non de les convaincre. Elle n’est venue vers eux que bien malgré elle et amenée de force. Aussi, en leur parlant de ses révélations, disait-elle qu’ils la croiraient s’ils voulaient. Mais qu’ils dussent ou ne dussent pas la croire, ce qui reste démontré, c’est que ces révélations n’offraient pas matière à un procès pour cause d’hérésie.

2° Il est permis de voir un signe par l’Écriture dans la tradition qu’elle rappelle, qu’une vierge viendrait du bois chenu, lieu d’où par le fait elle est sortie. Le signe peut être tiré du passé ou de l’avenir. Elle donnait un signe tiré du passé, quand elle rappelait avoir été envoyée pour faire lever le siège d’Orléans, ce qui était alors accompli ; elle en donnait un 299tiré de l’avenir, quand elle annonçait aux ennemis qu’avant sept ans ils perdraient un gage plus grand que celui qui leur avait été enlevé devant Orléans. Signe alors à venir, aujourd’hui réalisé. Ce double témoignage de l’Écriture et du miracle pouvait convaincre les adversaires qui avaient sous les yeux son admirable patience, sa grande abstinence, l’inspiration qui lui permettait de répondre constamment à toutes et à chacune des interrogations qui lui étaient faites. C’était au point que les interrogateurs étaient confus ; ils avaient les preuves sous les yeux346.

Ils devaient par suite juger que c’était de Dieu qu’elle venait et que venaient ses œuvres.

Ils voyaient, selon qu’elle l’avait annoncé, leur puissance diminuer, celle du parti royal s’accroître ; elle faisait une différence entre les Bourguignons et les Anglais. Les Bourguignons devaient faire leur paix, ou être soumis par les armes ; les Anglais devaient être expulsés, ce que nous voyons aujourd’hui accompli.

À l’entendre affirmer avec tant d’assurance, à la suite de tant d’autres faits, qu’avant sept ans ils perdraient un gage plus grand que celui d’Orléans, ils pouvaient soupçonner son inspiration ; ils devaient dire ce que Gamaliel, secret disciple du Sauveur, disait des apôtres : Cessez de tourmenter ces hommes ; si leur parole vient de l’homme, elle tombera d’elle-même ; si elle vient de Dieu, vous ne pouvez la faire trouver en défaut, et vous courez risque de combattre contre Dieu (Act. Ap., V).

Jeanne semble avoir été animée d’un esprit de prophétie qui lui faisait connaître dans le passé, dans le présent, et dans l’avenir, des secrets qui se dérobent au regard des hommes. Sans les avoir jamais vus, elle a reconnu Baudricourt et le roi ; elle a signalé une épée cachée en terre dans l’église de Fierbois ; elle a prédit l’avenir avec grande assurance, disant en être aussi certaine que de la présence de ceux qui étaient sous ses yeux.

Le diable, ainsi que l’enseigne saint Augustin, se cache comme le font ceux qui veulent nuire. Les hommes spirituels qui, d’après l’Apôtre, jugent de tout et ne sont jugés par personne, possèdent, d’après saint Grégoire, un sens intérieur qui leur fait discerner ses fourberies des inspirations du divin esprit. On en voit des exemples dans la vie des saints, spécialement de saint Martin et de saint Benoît. La Pucelle a avoué avoir reçu de Dieu ce discernement, et n’avoir jamais été trompée par les contrefaçons de l’ennemi. Aussi, soit qu’elle parle d’elle-même et de son salut, soit qu’elle parle du roi, naturel héritier du royaume, comme fils 300du roi, car, dit l’Apôtre, s’il est fils, il est l’héritier ; soit qu’elle parle du royaume qu’il doit recouvrer ; on ne trouvera rien d’opposé à la loi de Dieu ; tout y est conforme.

Dans le doute, c’est en bonne part qu’il fallait interpréter, ainsi que le prescrivent les saints canons.

Il y a plus : supposons qu’elle eut été trompée, et qu’au lieu d’esprits bons auxquels elle croyait adhérer, ce fussent des esprits mauvais qui l’illusionnaient ; ils ne lui conseillaient rien de mal ; elle n’a fait, à leur persuasion, rien de répréhensible ; il n’y avait pas lieu de la tenir pour hérétique, ni de la suspecter d’hérésie. Le droit canon le dit en termes exprès. Un sectaire se présente au nom d’Augustin, de Jérôme, d’Ambroise, et demande qu’on adhère à la doctrine de ces Pères ; celui qui croit au sectaire pour ce motif n’adhère pas à l’hérétique ; il conserve la foi catholique, ainsi que l’enseignent les canonistes. Ce qui montre d’une manière toujours plus évidente que l’on ne pouvait pas lui intenter un procès pour hérésie.

Montigny termine cette première partie par une sorte de récapitulation, où se trouvent quelques idées nouvelles qu’il est inutile de relever, et il passe à la seconde.

301Chapitre XII
Les vices de formes d’après Montigny

(Folio CXLVI-CL.)

  • I.
  • Raisons multiples qui rendaient l’évêque incompétent.
  • II.
  • Vices nombreux dans la conduite du procès.
  • Défaut d’information préalable.
  • Pas de diffamation.
  • Serment injustement et trop souvent exigé.
  • Interrogations superflues, captieuses, non comprises ; réponses mal interprétées, perverties.
  • Prisons séculières et barbares.
  • Injustes refus opposés à des demandes légitimes.
  • III.
  • Soumission à l’Église.
  • Cette question introduite contre tout droit.
  • Ils s’appelaient l’Église.
  • Jeanne ne pouvait les accepter pour tels sans renier son appel et se priver de tous ses moyens de droit.
  • Iniquité d’urger pareille soumission.
  • Sagesse des protestations de l’accusée.
  • Incompétence des prétendus juges sur la question des révélations.
  • Jeanne n’a nullement péché contre l’article Sanctam Ecclesiam.
  • Les dispositions du droit en faveur de la foi s’entendent en ce sens qu’il n’est jamais permis de défendre une hérésie notoire.
  • Peines et crimes de ceux qui abusent de ces dispositions.
  • Orthodoxie, piété, vertus de la Pucelle.
  • IV.
  • Nullité de la première sentence de Cauchon, de l’abjuration, des aveux de Jeanne.
  • Son ignorance.
  • Nullité de la sentence finale.
  • Autres vices.
  • Vertus de Jeanne.
  • La reprise de l’habit.
  • La condamnation par l’Université de Paris.
  • V.
  • Questions particulières.
  • La marche à suivre dans la demande en réhabilitation.
  • Ce qu’il faut demander.

Introduction
Divisions de cette partie.

Montigny annonce qu’il traitera à la fois des vices de forme essentiels, qui rendent le procès nul de soi, et des vices moins capitaux qui le rendent sujet à annulation. Il divise la matière en quatre parties :

  1. la compétence des juges ;
  2. la marche du procès jusqu’à la double sentence inclusivement ;
  3. la soumission à l’Église que les juges disaient représenter ;
  4. la double sentence ; celle de la prétendue chute et rechute, ainsi que l’abjuration.

I.
Raisons multiples qui rendaient l’évêque incompétent.

Supposé matière d’hérésie, les juges, c’est-à-dire l’évêque de Beauvais, et l’Inquisiteur ou son délégué, étaient-ils compétents ? Montigny admet ce que nieront d’autres consulteurs, que l’évêque eût été compétent ; mais 302il devait procéder avec l’Inquisiteur. Des lettres de territoire lui ayant été concédées par le chapitre de Rouen, il aurait pu procéder, s’il y avait eu matière à procès. Le vice-inquisiteur est à blâmer, premièrement parce que sa mission se borne strictement à l’hérésie, sans comprendre même les cas de sortilège ; or ici il n’y avait ni hérésie, ni soupçon d’hérésie. Secondement on ne trouve pas au procès de pièce qui autorise l’Inquisiteur à subdéléguer. Un juge compétent procédant avec un juge incompétent ne fait que des actes nuls.

Mais ce qui rend l’évêque de Beauvais incompétent, c’est la récusation que Jeanne en a faite au commencement du procès, quand elle a demandé qu’on adjoignît au tribunal un égal nombre de prêtres de son parti, récusation qu’elle a renouvelée plusieurs fois dans la suite, avec beaucoup de modération et d’humilité. Les raisons de défiance étaient notoires. L’évêque devait aussitôt surseoir au procès.

Il le devait encore pour d’autres raisons. Il s’agissait d’une cause très difficile de sa nature, de révélations et d’apparitions dans l’ordre de la foi, et intéressant un royaume ; pour lesquelles la Pucelle a demandé d’être conduite au Siège apostolique. C’est là en effet une de ces causes majeures que le droit défère au Vicaire de Jésus-Christ.

L’évêque, vu l’arduité de la cause, aurait dû de son propre mouvement la soumettre au Saint-Siège, ou tout au moins le consulter pour connaître la conduite à tenir. Il devait surtout s’abstenir de condamner ; c’était une de ces causes mystérieuses dont l’Église ne juge pas.

Toutes ces raisons font que l’évêque et le prétendu vicaire de l’Inquisiteur étaient incompétents pour porter une sentence valide sur cette affaire ; encore moins pouvaient-ils porter une sentence de condamnation pour cause d’hérésie.

II.
Vices nombreux dans la conduite du procès. — Défaut d’information préalable. — Pas de diffamation. — Serment injustement et trop souvent exigé. — Interrogations superflues, captieuses, non comprises ; réponses mal interprétées, perverties. — Prisons séculières et barbares. — Injustes refus opposés à des demandes légitimes.

Dans l’ordre et la conduite du procès, se trouvent des vices et des défauts nombreux, justifiant un appel basé sur les torts et ingravances347 dont la Pucelle a été l’objet. Peut-être que le silence de l’accusé en couvrirait plusieurs dans des accusés instruits, libres de se pourvoir par un appel, des remèdes de droit. Mais dans une personne simple, ignorante, sans conseil humain d’aucune sorte, ne pouvant pas faire entendre cet appel, incapable de comprendre ce qui se machinait contre elle, le silence n’emporte nullement consentement ; rien n’est plus contraire au consentement 303que l’ignorance ; et la faiblesse en face de la violence n’est censée rien céder de ses droits.

1° La procédure pèche en ce qu’elle n’est pas précédée d’une enquête sur le mauvais renom de l’accusée en matière de foi. Le droit l’exige strictement pour que l’on puisse instruire la cause. Elle était d’autant plus nécessaire, que la Pucelle passait pour une catholique fidèle auprès des catholiques les plus sérieux.

2° Elle a été doublement lésée dans les serments qu’on lui a demandés. Premièrement en ce qu’on a voulu la contraindre de s’engager par serment à répondre à tout ce qu’on lui demanderait, quelque caché et secret que ce fût. De fait elle n’était tenue de répondre que sur les points de foi pour lesquels elle était diffamée ou suspecte. De ce chef il y avait lieu à appel. On lui a fait répéter le serment fort souvent. L’on ne doit pas le faire renouveler par caprice, mais seulement par nécessité. Il suffisait de celui qu’elle avait prêté au commencement.

3° Le procès est défectueux, parce que les interrogations superflues y abondent. On la forçait de répondre à des questions en dehors de la cause, amphibologiques, obscures, subtiles, captieuses, bien au-dessus de la portée naturelle de son intelligence. De ce chef il y avait lieu à un appel. Il suffit de parcourir l’instrument du procès pour se convaincre de nombre de ces questions. Lorsque, dans ces interrogations superflues, l’on recevait une réponse capable de bonne ou de mauvaise interprétation, il fallait demander une explication ultérieure. On ne l’a pas fait, et, ce semble, à dessein, afin de pouvoir charger l’accusée. Ainsi lorsqu’elle avouait qu’une croix apposée dans ses lettres signifiait parfois qu’il ne fallait tenir nul compte de ce qu’elle exposait, il fallait lui demander la raison de cette dissimulation apparente. Cela pouvait être une ruse de guerre fort permise, ou même une manière de se débarrasser d’importuns, sollicitant des recommandations.

4° En résumant ses réponses, on en a perverti le sens ; on leur a donné une signification mauvaise, comme lorsqu’on l’a traitée de devineresse, d’idolâtre, de superstitieuse. Cependant ce n’est pas le sens qui doit être esclave des mots, mais les mots qui doivent l’être du sens.

Outre ces ingravances dans le procès même, elle en a souffert bien d’autres en dehors. Elle a été traitée d’une manière barbare et inhumaine.

1° On a refusé de lui laisser entendre la messe, refus inouï que l’on ne fait pas aux plus scélérats ; d’autant plus grave qu’il venait d’un évêque, qui se glorifie d’être le pasteur des âmes. L’habit qu’elle portait ne justifiait pas ce refus. L’on pouvait faire célébrer le saint sacrifice sur un autel portatif, dans la prison, pour elle seule. Jeanne avait d’autant plus de droit à 304cette consolation, que jamais rien ne lui a été reproché d’offensant envers la sainte messe.

2° On lui a refusé des hommes de son parti qui pussent entendre les interrogations et ses réponses, assister au procès, en juger. Elle le demandait cependant avec autant d’humilité que de raison.

3° Il était défendu de l’entretenir sans la permission de l’évêque, et il n’était pas facile de l’aborder. Il aurait dû déléguer à un autre le pouvoir d’accorder cette autorisation.

4° L’on ne doit pas multiplier les enquêtes sur le même délit. Or contre Jeanne il y a eu double procès ; jusqu’à la fin il y a eu double interrogatoire : l’un de la part de l’évêque et de ses complices, l’autre de la part de l’évêque et de la part du vicaire, de l’avis du promoteur qui a pris ses conclusions.

5° Jeanne a requis plusieurs fois que ses réponses fussent examinées par des ecclésiastiques, et qu’on lui signalât ce qu’elles renfermaient de répréhensible, ajoutant qu’elle savait ce qu’elle avait à faire ; elle a demandé qu’on lui donnât par écrit les questions auxquelles elle ne répondait pas, voulant en délibérer, prendre conseil, jusqu’au jour fixé pour la solution.

6° Elle a demandé à être conduite au pape, vis-à-vis duquel elle reconnaissait être tenue à obéissance. Tout cela lui a été refusé ; on l’a tenue renfermée dans une dure prison, une prison laïque, dans la forteresse, sous la garde de soldats anglais, sans aucune femme avec elle, liée de chaînes de fer, et elle a supporté avec grande patience, égalité d’âme, leurs cris, leurs vexations, tout ce qui a été dit et fait contre elle.

III.
Soumission à l’Église. — Cette question introduite contre tout droit. — Ils s’appelaient l’Église. — Jeanne ne pouvait les accepter pour tels sans renier son appel et se priver de tous ses moyens de droit. — Iniquité d’urger pareille soumission. — Sagesse des protestations de l’accusée. — Incompétence des prétendus juges sur la question des révélations. — Jeanne n’a nullement péché contre l’article Sanctam Ecclesiam. — Les dispositions du droit en faveur de la foi s’entendent en ce sens qu’il n’est jamais permis de défendre une hérésie notoire. — Peines et crimes de ceux qui abusent de ces dispositions. — Orthodoxie, piété, vertus de la Pucelle.

Du refus de se soumettre au jugement de l’Église qu’ils prétendaient représenter. Cette inculpation ne tient pas au fond de la cause pour laquelle la Pucelle a été mise en jugement, puisque avant le procès il n’avait pas été question de cette soumission.

Elle a souffert sur ce point de nombreuses iniquités ; cela a été pour elle l’occasion de bien des molestations ; et ce qui est plus grave, l’on voit que c’était de la part des juges parti pris et malice. L’injustice éclate surtout en ce que bien des fois on a voulu la contraindre de se soumettre au jugement de l’Église, et que par l’Église les juges entendaient leurs propres personnes, eux-mêmes personnages ecclésiastiques, se disant juges compétents.

3051° En se rendant à leur requête, Jeanne les acceptait pour ses juges. À l’ouverture du procès, elle avait humblement requis que l’on adjoignît au tribunal un égal nombre d’hommes du parti français. Ce qui équivalait à une récusation souvent renouvelée. Les juges eux-mêmes confessent la justice de cette demande, puisque en certain endroit du procès ils s’appellent la partie adverse, adverse à la Pucelle (Ici Montigny exprime le regret de n’avoir pas le texte du procès-verbal.) Vis-à-vis d’une femme une bien moindre cause de crainte et de défiance motive une récusation ; il suffit de ce seul mot de partie adverse que se donnent les juges. C’était une injustice de vouloir contraindre Jeanne d’accepter le jugement de ses adversaires ; la loi, l’usage, la raison protestent contre un procédé dont la nature a horreur.

2° Cette soumission eût enlevé à Jeanne tous les moyens de défense qui sont de droit naturel, la voie d’un appel ; car l’on n’en appelle pas des juges de son choix. Aussi Jeanne proteste de son obéissance et de sa soumission au Pontife Romain, et rien ne fait présumer qu’elle ne fut pas sincère. Pourquoi donc la tourmenter par des sommations réitérées de se soumettre à l’Église, à laquelle elle professait être soumise ? Soit dit avec le respect dû à chacun, le piège des jugeurs (judicantium) est ici bien apparent, lorsque surtout l’on observe que dans les causes de la foi, l’on ne requiert pas des accusés une soumission à l’Église. Ils le sont de gré ou de force.

3° Accepter quelqu’un pour juge est un acte libre de la volonté, ne dépendant que de celui qui l’accepte. Jeanne n’était pas venue de son plein gré en la puissance des Anglais. L’on ne devait pas, à tant de reprises, opposer à ses protestations des instances pressantes pour la faire venir à cette acceptation. Agir autrement ce n’est pas rendre la justice, c’est sous son manteau commettre l’iniquité.

Il est donc plus clair que le jour, qu’en refusant de se soumettre à l’Église, c’est-à-dire à ceux qui la jugeaient, les seuls qui prétendissent la citer à leur tribunal, elle avait de justes motifs.

La Pucelle semble avoir été mue par une autre raison, encore bien fondée. Elle a affirmé ne pouvoir pas révoquer ses faits et ses paroles, parce qu’elle les avait accomplis et proférées sur le commandement de Dieu, et qu’elle s’en rapportait de tout à Notre Seigneur. Ces paroles sont sages et conformes au droit.

Ses révélations étaient chose occulte ; or, l’Église n’a pas mission de juger des choses occultes ; chacun, dans cas semblable, est laissé à sa conscience que Dieu seul scrute et contemple. Quelle injure faisait-elle donc aux juges en refusant de se soumettre à leur jugement pour des choses dont ils ne pouvaient ni connaître ni porter sentence ? Alors surtout qu’elle 306se déclarait soumise au pape, vers lequel elle demandait à être envoyée ?

La conséquence manifeste de tout cela, c’est qu’elle n’a nullement péché contre l’article du symbole : Unam sanctam ecclesiam catholicam, ainsi que l’ont pensé quelques-uns qui, pour ce refus de soumission, l’ont traitée de schismatique. Tout fidèle dans le lieu de l’épreuve, de quelques grâces et de quelques dons qu’il soit favorisé, est tenu de se soumettre à l’Église militante, mais pas nécessairement au jugement de l’évêque diocésain. C’est vrai surtout lorsqu’une telle soumission le ferait tacitement renoncer à ses moyens de défense, au plus efficace de tous, à l’appel. Le droit et les canonistes enseignent que celui-là n’a pas à se plaindre qui est jugé par le juge de son choix ; car à qui sait et consent, l’on ne fait aucun tort.

Si en faveur de la foi il y a dans le droit quelques dispositions particulières, il ne faut pas en faire un prétexte pour opprimer les innocents. C’est un crime très grave pour lequel la clémentine Multorum ordonne que l’on dégrade les inquisiteurs et leurs vicaires ; que l’on frappe leurs supérieurs de suspense, s’ils s’en sont malicieusement rendus coupables. Bien plus, à celui qui est mis en cause pour hérésie, toutes les exceptions et appellations de droit sont expressément réservées, sauf qu’il ne peut pas en user pour la défense même d’une hérésie, comme le serait la négation d’un point expressément défini. C’est seulement dans ce sens qu’il est vrai que l’on n’entend pas les hérétiques. Si un accusé est lésé sur tout autre point, le droit lui permet d’en appeler, parce que personne ne doit être privé des moyens de se justifier. Bien plus, tandis que pour d’autres causes il suffit de trois témoins, il semble qu’on en requiert un plus grand nombre pour ce crime. Il est si grave, qu’à raison même de sa gravité, un soupçon véhément ne fait jamais condamner personne. Les faveurs introduites pour sauver la foi doivent être employées, de sorte qu’il n’en résulte aucun détriment pour la justice ; et il ne faut pas tourner au dommage de la foi et des catholiques ce qui a été institué pour les protéger.

Si l’on examine bien les paroles et les actes de la Pucelle, on verra qu’elle a cru fermement l’article Unam sanctam ecclesiam. Elle a fait profession de le croire, lorsqu’elle a dit être soumise à l’Église, lorsqu’elle a dit que c’était un devoir d’obéir au pape de Rome, vers lequel elle a expressément demandé d’être conduite ; elle a fait profession d’être dévouée à l’Église, lorsqu’elle a proclamé vouloir l’honorer et la soutenir de tout son pouvoir, ainsi qu’elle l’a fait.

Croire à l’Église catholique, c’est recevoir d’elle l’enseignement et les moyens de sanctification. Rien de plus catholique que la profession de foi faite par la Pucelle, dès le commencement et durant tout le cours de son 307procès. Bien baptisée, disait-elle, elle recevait les sacrements ; elle les a réclamés dans sa prison ; elle a sollicité avec instance de pouvoir entendre la messe. La pureté de sa foi éclate dans ses réponses au cours du procès348.

Comme on lui défendait de sortir de prison, sous peine d’être convaincue des crimes imputés, elle a répondu ne pas accepter la défense, pour ne pas manquer à sa promesse, si elle s’évadait ; elle a affirmé qu’elle ne pourrait rien sans la grâce de Dieu ; que depuis le commencement des apparitions, elle n’a rien fait de bon que sur le conseil des voix ; c’est Dieu qui les envoie ; elles viennent toutes les fois qu’elle est en grande nécessité ; si elles ne viennent pas, elle les demande à Dieu qui les accorde ; elle serait morte si les apparitions ne l’avaient fortifiée ; elle redoute leur offense plus que celle des juges ; elle a un bon garant, Dieu même ; elle n’est pas membre du diable, ainsi que le sont les schismatiques, les hérétiques, les idolâtres, etc., mais bien membre du Christ. Sur une interrogation qui lui a été faite, elle a protesté hautement qu’elle n’accepterait pas d’être délivrée de prison par le diable, quoique avant sa captivité elle ait dit préférer la mort à la prison aux mains des Anglais. D’autres signes montrent encore la grandeur de sa fermeté d’âme, de sa patience, de sa constance349. Elle ne fut donc pas schismatique, et elle ne s’écarta pas de l’unité de l’Église.

IV.
Nullité de la première sentence de Cauchon, de l’abjuration, des aveux de Jeanne. — Son ignorance. — Nullité de la sentence finale. — Autres vices. — Vertus de Jeanne. — La reprise de l’habit. — La condamnation par l’Université de Paris.

La double sentence et l’abjuration.

La première sentence est nulle. Quoi que l’on pense des révélations, elle ne mérite pas ce nom ; fond et forme sont également vicieux ; cela ressort de ce qui précède.

L’on ne saurait alléguer contre la Pucelle la cédule d’abjuration. L’abjuration suppose l’existence des crimes abjurés. Il est impossible d’abjurer ce qui n’existe pas. La Pucelle n’a commis aucune des iniquités énumérées dans la cédule ; son acte est nul et de nul effet contre elle ; l’on ne peut pas la dire tombée dans des fautes dont elle fut toujours innocente…

L’aveu fait dans les tortures, ou par crainte des tortures, ne nuit à celui qui le fait, que tout autant qu’il y persévère lorsqu’il en est délivré. 308Plus invalide encore est l’abjuration faite par la crainte de la peine du feu, telle que l’abjuration de la Pucelle : peine qui lui a été appliquée dans la suite. Lorsque, durant le procès, on l’a menacée de la mettre à la question, elle a répondu que la question ne lui arracherait rien de contraire à ce qu’elle avait dit ; que si elle avait cet effet, ce ne serait que la douleur qui la ferait ainsi parler. Que la Pucelle ait abjuré par crainte du feu, que ce soit au moins très vraisemblable, cela résulte de ce qu’elle en a dit elle-même. Elle en a ressenti une grande douleur, un vif repentir ; elle a dit que les voix lui avaient reproché sa grande trahison, et que pour sauver sa vie elle s’était damnée.

La connaissance et non l’ignorance engendre obligation, dit le droit. Or il est patent, ou tout au moins vraisemblable, que la Pucelle n’a pas compris la cédule d’abjuration. Elle n’était pas conçue dans les termes de son idiome maternel ; elle l’était en termes recherchés, peu usités ; les tours en étaient embrouillés, périodiques, enchevêtrés. On y relatait des faits dont elle était innocente ; elle sortait d’une maladie causée par la dureté des cachots, par les tracasseries des gardes, par l’inquiétude que lui donnaient et les juges et tout ce qui se passait autour d’elle. La sentence finale la condamne comme relapse dans l’hérésie. La pièce ne mérite pas le nom de sentence ; elle est nulle, ainsi que cela vient d’être prouvé ; tout au moins elle doit être annulée, ainsi que je le crois suffisamment démontré.

On peut ajouter aux vices déjà signalés les suivants : le promoteur n’avait pas conclu qu’elle était absolument hérétique, mais bien qu’elle était hérétique, ou suspecte dans la foi ; le droit veut que l’on incline à la sentence la plus douce, surtout lorsque, comme il a été souvent dit, le procès ne fournissait aucun fondement à l’accusation d’hérésie.

C’est une sentence qui la condamne comme relapse et on la dit invocatrice des démons ; or il n’est pas question de ce crime dans la première sentence.

Montigny tire encore un double argument du sentiment de l’abbé de Fécamp adopté par la plupart des assesseurs, qui déjà avaient assisté à la scène de l’abjuration, et avaient vu ce qui s’était passé. L’abbé de Fécamp et la majorité des consulteurs opinèrent pour que l’on expliquât à la Pucelle la cédule d’abjuration qu’elle disait n’avoir pas comprise ; preuve qu’ils pensaient que l’accusée disait vrai. Ils voulaient que si elle persévérait dans sa rétractation, on promulguât la sentence qui devenait un non-sens, car on ne pouvait pas la condamner pour être retombée, lorsqu’ils avouaient que, n’ayant pas compris ce qu’elle disait, elle n’était réellement pas tombée. Toutes ses paroles ont au procès un délicieux accent de foi, de piété catholique ; c’est au nom de Jésus qu’elle rapporte toutes 309les grâces reçues ; on la voit constante, fidèle à honorer Dieu par sa foi, par son espérance, par sa charité ; à l’exalter par ses actes et ses paroles, sans rien attribuer à sa personne ou à sa vertu. Toutes ses récusations, tous ses actes, sont fondés sur la raison, conformes à la foi et au droit350.

Ce qui vient d’être exposé prouve qu’après son abjuration, elle était fondée à croire aux voix ; sa conscience lui disait qu’elles venaient de la part de Dieu ; elle devait suivre sa conscience sous peine de s’exposer à édifier pour l’enfer.

L’accusera-t-on d’être relapse pour avoir repris le vêtement viril ? Qu’on pèse les raisons qu’elle a données. Après les avoir énumérées, Montigny conclut : elles sont fondées ; et par suite il fallait les admettre ; l’on ne pouvait pas la dire relapse, ou tout au moins la punir comme telle.

Alléguerait-on pour maintenir la sentence l’avis de l’Université de Paris, des prélats, docteurs et hommes de savoir, cités au procès ? Mais ils ont donné leur avis d’après des extraits tronqués, mutilés, qui pervertissaient le sens des paroles de la Pucelle, comme c’est évident d’après le procès. Ils ne pouvaient pas faire autrement ; Scévola et les autres jurisconsultes répondent d’après l’exposé. Peut-être quelques-uns penseront-ils que l’on pourrait accuser de fraude évidente, de calomnie manifeste, ceux qui les ont composés.

V.
Questions particulières. — La marche à suivre dans la demande en réhabilitation. — Ce qu’il faut demander.

Après cela Montigny répond à une double série de questions qui lui sont soumises. Comme il le fait observer, les réponses résultent de ce qu’il a dit. Il présente quelques développements qui reviendront dans d’autres mémoires, et pour cela ne sont pas reproduits ici.

Il donne son avis sur la manière de reprendre le procès. Il faut le porter en cour de Rome parce que c’est au pape que la Pucelle en a appelé ; parce que c’est une question de révélations ; ce tribunal n’est suspect à personne et personne ne peut le récuser.

Il faut appeler tous les intéressés, qui sont nombreux. Les parents doivent avant tous les autres se mettre immédiatement en avant, et se 310porter comme demandant réparation de l’injure faite à la Pucelle par son supplice ignominieux.

Il faut appeler les juges, s’ils survivent, ou à leur défaut leurs successeurs dans leurs dignités et offices, ou leurs héritiers, avec la clause cependant, s’ils croient de leur intérêt de faire opposition.

Après avoir exposé les injustices et les vices du procès, il faut tendre à faire déclarer le procès nul, ou tout au moins à le faire annuler et casser, et comme conséquence faire proclamer que, jusqu’à sa mort inclusivement, Jeanne a vécu en bonne et fidèle catholique, et qu’elle doit être tenue pour telle ; il faut, de plus, demander que les coupables sus-nommés, ou leurs ayant cause, soient condamnés à réparer si grande iniquité ; même pour le corps de Jeanne, de la manière dont c’est possible, en érigeant un monument à sa mémoire, conformément au conseil des éminents avocats du palais apostolique, à la correction et à l’amendement desquels l’auteur soumet ce qu’il vient d’écrire.

Montigny parcourt ensuite dans les aveux de Jeanne ceux qui pourraient présenter quelques difficultés.

Notes

  1. [300]

    Procès, t. IV, p. 502.

  2. [301]

    Procès, t. II, p. 1.

    En France l’année commençant alors à Pâques, les années datées de janvier, février, mars et parfois avril, sont en retard d’une unité.

  3. [302]

    Gallia christiana, t. IX, col. 1035. Du Boulay, t. V, p. 441, 601, 875, 931. Quicherat, Procès, t. II, p. 1.

  4. [303]

    M. de Beaurepaire, Recherches, p. 125.

  5. [304]

    Les auteurs des mémoires disent constamment rex Francorum, jamais rex Franciæ.

  6. [305]

    C’est ainsi que nous traduisons in ætate tredecim annorum, ici et dans les autres mémoires. Les treize ans n’étaient pas encore accomplis. Cette seule remarque fait crouler bien des hypothèses naturalistes.

  7. [306]

    F° CLXII r° :

    Cum nihil penitus, contrarium ac devium à recta fide et sana doctrina inveniatur ; imo omnia opportuna et saluberrima præcepta, quæ nullomodo præsumi possunt ab immundis et malignis spiritibus prodessisse.

  8. [307]

    Jud., V, 10 :

    Quæcumque autem naturaliter, tanquam muta animalia, norunt ; in his corrumpuntur.

  9. [308]

    Cordonnier, à ta semelle.

  10. [309]

    Immonde bête, ne salis pas Minerve.

  11. [310]

    Voir p. 153, dans ce volume.

  12. [311]

    Procès, t. I, p. 53.

  13. [312]

    Procès, t. IV, p. 172.

  14. [313]

    Procès, t. II, p. 291-309.

  15. [314]

    Procès, t. II, p. 309-375.

  16. [315]

    Procès, t. V, p. 365.

  17. [316]

    Procès, t. V, p. 299.

  18. [317]

    Sur d’Estouteville, voir dom Pommeray, Histoire des archevêques de Rouen ; Ciaconius, Vitæ pontificum, col. 1135 et 1273 ; Gallia christiana, t. III, col. 1129 et t. XI, col. 90 ; Du Boulay, t. V, p. 56 ; Crevier, t. IV, p. 70 ; Gassendi, Notifia ecclesiæ diniensis, p. 160.

  19. [318]

    Procès, t. II, p. 70.

  20. [319]

    Quétif et Échard, Scriptores ordinis prædicatorum, t. I, col. 815.

  21. [320]

    Godefroy, Histoire de Charles VII, p. 903, reproduit par Quicherat, t. V, p. 277.

  22. [321]

    Ut prope irrefragabili demonstratur evidentia.

  23. [322]

    Procès, t. II, p. 70.

  24. [323]

    Quétif et Échard, Scriptores ordinis prædicatorum, t. I, p. 843.

  25. [324]

    Trithème, De scriptoribus ecclesiasticis, p. 359.

  26. [325]

    P. 95 et 98.

  27. [326]

    Jacobilli, Bibliothica umbrica, p. 219. Fulginæ, 1658 :

    Inter jurisconsultes sui ævi valde excellens… reliquit doctissima consilia.

  28. [327]

    Pontanus avait probablement entretenu Manchon à Rouen. Il consigne ici des détails que porte seulement la quatrième déposition du greffier, déposition postérieure au Sommaire.

  29. [328]

    Paul Pontanus ne s’est pas contenté d’écrire le sommaire de la cause que l’on vient de lire ; il a composé un mémoire proprement dit, ignoré de l’auteur de ce volume, avant la publication des Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d’Arc, par M. Lanéry d’Arc. Quoique l’on n’y trouve rien qui ne soit dans les mémoires ici analysés, ou traduits, le nom du célèbre avocat consistorial n’eût pas permis de le passer sous silence, s’il avait été à la connaissance de celui qui écrit ces lignes. (L’auteur.)

  30. [329]

    Cité dans Ciaconius, Vitæ pontificum, col. 1238 ; cf. Ughelli, Italia sacra, t. V, col. 375 et 565.

  31. [330]

    Procès, t. II, p. 23 et suiv.

  32. [331]

    Procès, t. I, p. 200-201.

  33. [332]

    Procès, t. II, p. 38.

  34. [333]

    Procès, t. II, p. 27.

  35. [334]

    Procès, t. II, p. 34.

  36. [335]

    Procès, t. II, p. 45 et seq.

  37. [336]

    Procès, t. II, p. 46.

  38. [336b]

    Procès, t. II, p. 43.

    In quibus fortasse venus judices possent quam ipsa Johanna reprehendi.

  39. [337]

    Crevier, t. IV, p. 171.

  40. [338]

    Lettres inédites de Machet. Bibl. nat. Latin 8577, f° 37-40.

  41. [339]

    Sur Cybole, voir Biographie normande, par Lebreton, t.I, p. 313 ; l’Histoire civile et ecclésiastique du diocèse d’Évreux, par Le Brassier, p. 294.

  42. [340]

    F° 172 :

    Tamen si videantur et pro affectu inspiciantur responsiones suæ, forsan in admirationem erunt, etiam viris litteratis quia, ut mihi videtur, facile percipi poterit ex responsionibus suis quod dicta sua procedebant ex altiore spiritu quàm ex naturali intelligentia, attentà simplicitate, sexu et ætate suis.

  43. [341]

    F° CLXXII, v° :

    Bene notanda sunt tempora, et totius hujus negotii circumstantiæ sunt diligenter attendendæ.

  44. [342]

    F° CLXXII, v° :

    Videntur etiam separare judicium Papæ à judicio sanctæ matris Ecclesiæ… quasi aliud esset judicium matris Ecclesiæ et judicium Papæ ; quod non videtur esse benè sanum… satis extranee loquuntur… forsan reprehensibilius quam ipsa respondens : nam responsiones suæ magis congruunt unitati Ecclesiæ.

    Que l’on se rappelle la situation de Ciboule, au milieu de collègues auteurs du conciliabule de Bâle et fauteurs de l’antipape Félix, qui avait renoncé à la tiare depuis trois ans seulement.

  45. [342b]

    M. Lanéry d’Arc nous apprend que la Bibliothèque nationale possède un autre manuscrit du présent mémoire ayant pour suscription :

    Opinio magistri Joannis de Montigny decretorum famosi doctoris.

  46. [343]

    Quicherat, Procès, t. III, p. 319, note ; Crevier, t. IV, p. 204.

  47. [344]

    Potius increpanda veniret si dictis revelationibus… non acquiesceret.

  48. [345]

    N’est-ce pas ce qu’elle a fait à Poitiers ?

  49. [346]

    F° CLV r° :

    Poterant adversarii credere, si voluissent, maxime cum de ipsius patientia mirabili, abstinentia grandi, et illustratione qua ad cunctas et singulas quæstiones etiam difficillimas eidem propositas coram constanter respondit, in tantum ut confusi viderentur interrogantes ; fuerunt oculatim informati.

  50. [347]

    Le mot ingravance est de la Pucelle. Il me semble être le seul qui rende le terme latin gravamen.

  51. [348]

    F° CLVII, V°, infra medium.

    Per eam valde catholice respondetur… plura et notabilia dixit… per quæ luculenter apparet de ejus recta et integra fide ac sana et immaculata credulitate.

  52. [349]

    F° CLVII, V°, infra medium.

    Ex pluribus aliis conjectare facile est quantæ firmitatis, patientiæ, ac Constantiæ fuit.

  53. [350]

    F° CLVIII, r° circa medium.

    Si ejus confessiones videantur et debite a non suspecto ponderentur, non nisi verba melliflua laudis, et fidei catholicæ, ac gratiæ Domini nostri Jesu Christi comperiet ex ejus ore processisse, veluti fide, spe et caritate Deum constanter et fideliter colentis et ipsum in suis dictis et factis magnificantis, nihil sibi aut suæ virtuli tribuendo. Si præterea recusationes, etiam qualescumque de quibus in processu, perspicaciter rimentur, nonnisi rationabiles ac consonæ fidei et juri censebuntur.

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