Tome II : Livre IV. Documents complémentaires, éclaircissements
239Livre IV Documents complémentaires. — Éclaircissements.
- Perceval de Boulainvilliers : la Pucelle d’après le chambellan du roi
- Alain Chartier : la Pucelle d’après le premier secrétaire de Charles VII
- La famille de la Pucelle
- Nationalité de la Pucelle
- Année de la naissance de Jeanne ; de la première apparition
- Explications et coordination de quelques faits particuliers
- Des lieux marqués par le séjour ou le passage de la Pucelle de sa naissance à son arrivée à Chinon
- Physionomie de la Pucelle
Les chroniqueurs, tout entiers à relater les événements par lesquels la Pucelle ressuscitait la France, se sont peu étendus sur la partie de la vie qui a précédé son apparition sur la scène. Quelques phrases sur le lieu, et l’obscurité de sa naissance ; l’assertion peu exacte qu’elle était bergère ; c’est presque tout. L’occasion se présentera dans les points qui vont être traités, de relater les quelques particularités, qu’ils rapportent en dehors.
Il n’en est pas de même de deux lettres échappées aux ravages du temps. Écrites durant la période triomphante, à des princes souverains, par des personnages importants de la cour de Charles VII, elles nous présentent un sommaire de la vie de l’héroïne, jusqu’au jour de leur date. Elles nous font connaître sur la vie de Domrémy tout ce qui était du domaine public à la cour, où les signataires ont dû voir et entretenir la merveilleuse jeune fille. Elles complètent ainsi fort bien les deux livres précédents ; aussi vont-elles être données en entier. Les parties qui sont en dehors de l’objet du présent volume ne seront pas inutiles ; elles serviront à la réfutation de la libre-pensée qui viendra à la suite.
La première lettre est due à Perceval de Boulainvilliers, conseiller et chambellan de Charles VII, sénéchal du Berry ; elle est écrite à Philippe-Marie Visconti, duc de Milan.
240Chapitre I La paysanne et l’inspirée, d’après un des grands personnages de la cour de Charles VII
- I.
- Ce qu’était Perceval de Boulainvilliers.
- Le duc de Milan.
- Combien il devait être attaché au parti armagnac.
- Date de la lettre.
- Son style.
- II.
- Lettre de Perceval de Boulainvilliers
- Exorde de la lettre.
- Lieu de naissance de Jeanne.
- Née le jour de l’Épiphanie.
- Prodiges qui accompagnent sa naissance.
- Sauvegarde des siens.
- Circonstances qui précèdent la première vision.
- La vision.
- Fréquence des apparitions.
- Plus pressantes après le débarquement de Salisbury.
- Objections de Jeanne ; réponses de la voix.
- Baudricourt témoin de plusieurs faits merveilleux.
- La traversée.
- Long examen, longues épreuves de la céleste envoyée.
- Délivrance d’Orléans et campagne de la Loire.
- Portrait de la Pucelle ; ses habitudes de tempérance ; ses goûts.
- Promet l’expulsion des Anglais.
- Ses sentiments envers le roi et le duc d’Orléans.
- III.
- Valeur du témoignage de Boulainvilliers.
- Équivoque du mot légende ; abus qu’en fait la libre-pensée pour nier les prodiges qui marquèrent la naissance de Jeanne.
- Pourquoi Dieu marque par des signes extraordinaires la naissance de certains personnages.
- Rapprochement avec Bethléem.
- Les docteurs de Poitiers font allusion à ces prodiges.
- IV.
- Faits merveilleux de l’adolescence de la Pucelle.
- Ceux que raconte le Faux Bourgeois.
- Comment encadrer le prodige qui précède la première vision avec le récit de Jeanne.
- Du curé ou confesseur.
- V.
- Observations sur les assertions de Boulainvilliers.
- Signes merveilleux donnés à Baudricourt.
- Celui que racontent d’autres chroniqueurs.
- L’expulsion totale des Anglais, fin de la mission.
I. Ce qu’était Perceval de Boulainvilliers. — Le duc de Milan. — Combien il devait être attaché au parti armagnac. — Date de la lettre. — Son style.
Le conseiller et chambellan du roi, le sénéchal de Berry, Perceval de Boulainvilliers, avait rempli, entre autres missions, celle de recruter des auxiliaires dans les États du duc auquel il écrit ; il était de plus le gendre du gouverneur d’une ville du Milanais, Asti, qui avait été donnée en dot à la sœur de ce même dite, devenue Française par son mariage avec la victime de Jean sans Peur. Cette sœur était l’infortunée Valentine de Milan, morte de douleur, a-t-il été dit, en voyant que, loin d’être vengée, la mort de son époux ne faisait qu’attirer sur sa mémoire une suite d’ignobles et absurdes flétrissures.
241Philippe-Marie Visconti, le prince alors le plus puissant de l’Italie, était donc uni fort étroitement au parti armagnac, formé pour venger la mort de son beau-frère, et par suite de sa sœur. Il était l’oncle des princes d’Orléans, alors prisonniers à Londres449. La mission de Jeanne avait pour lui un intérêt à part ; et il n’est pas étonnant que Boulainvilliers se soit fait un devoir d’annoncer à celui qu’ils touchaient presque comme personnellement des événements propres à émouvoir les plus indifférents. La libératrice avait pour les d’Orléans, la future tige de nos rois, une affection particulière ; elle donnait la délivrance de l’aîné, Charles, comme un des objets de sa mission ; Boulainvilliers n’avait garde de le laisser ignorer à l’oncle du captif.
La lettre est datée du 21 juin 1429, deux jours après la victoire de Patay. Le sénéchal du Berry annonce que la Pucelle et le roi sont sur le chemin de Reims. Ce n’était pas entièrement exact ; la Pucelle était en lutte avec l’entourage du prince, qui déconseillait le voyage comme trop périlleux ; mais, après les miracles accomplis, Boulainvilliers, qui connaissait les intentions de la céleste envoyée, n’imaginait peut-être pas qu’on eût la pensée de s’opposer à la direction qu’elle traçait.
Si Boulainvilliers a écrit ou dicté cette lettre, il faut avouer qu’il n’écrivait pas sans élégance la langue de Cicéron. Le style semble se rapprocher beaucoup de celui de la lettre suivante, qui est d’Alain Chartier. Si le style est le même, les détails, sans se contredire, sont différents.
L’année suivante, un étudiant de la ville d’Asti, dans une lettre au duc de Milan, son bienfaiteur, mit en hexamètres la lettre de Boulainvilliers.
II. Lettre de Perceval de Boulainvilliers
Exorde de la lettre. — Lieu de naissance de Jeanne. — Née le jour de l’Épiphanie. — Prodiges qui accompagnent sa naissance. — Sauvegarde des siens. — Circonstances qui précèdent la première vision. — La vision. — Fréquence des apparitions. — Plus pressantes après le débarquement de Salisbury. — Objections de Jeanne ; réponses de la voix. — Baudricourt témoin de plusieurs faits merveilleux. — La traversée. — Long examen, longues épreuves de la céleste envoyée. — Délivrance d’Orléans et campagne de la Loire. — Portrait de la Pucelle ; ses habitudes de tempérance ; ses goûts. — Promet l’expulsion des Anglais. — Ses sentiments envers le roi et le duc d’Orléans.
À l’illustrissime et magnifique prince, le seigneur Jean-Philippe-Ange-Marie, duc de Milan, mon honorable seigneur.
Illustrissime et magnifique prince et mon très honorable seigneur, les mortels, et plus que tous les autres, les esprits cultivés et élevés, cherchent le nouveau, et aiment à savoir de l’inouï ; ce qui a vieilli est pour eux un mets depuis longtemps savouré et par suite sans goût. Voilà pourquoi, magnifique prince, sachant ce qui est dû à votre sérénité, à vos mérites, connaissant l’objet de vos nobles désirs, de vos recherches, j’ai cru devoir 242vous exposer les grandes merveilles survenues récemment à notre roi de France, et à son royaume.
Déjà, je le pense, a été portée à vos oreilles la renommée d’une jeune fille, que le Ciel, ainsi que nous le croyons pieusement, nous a divinement envoyée. Avant de toucher brièvement sa vie, ses faits, sa conduite, ses mœurs, je raconterai sa naissance et son origine.
Elle est née dans un petit village du nom de Domrémy, au bailliage du Bassigny, en deçà et sur les confins du royaume de France, aux bords de la rivière de la Meuse, près de la Lorraine. Les auteurs de ses jours sont notoirement des personnes aussi justes que simples. C’est dans la nuit des Épiphanies, quand les chrétiens se remémorent dans la joie les actes du Christ, qu’elle est venue à la lumière de cette vie mortelle, et, chose merveilleuse, les pauvres habitants du lieu furent saisis d’une joie inconcevable. Ignorant la naissance de la jeune fille, ils courent les uns chez les autres, se demandant ce qui est survenu de nouveau. Pour quelques-uns, c’est une cause de nouvelle allégresse. Qu’ajouter ? Les coqs, comme hérauts de cette nouvelle joie, éclatent en chants qu’on ne leur connaissait pas ; ils se battent les flancs de leurs ailes, et presque pendant deux heures on les entend pronostiquer le bonheur de cette nouvelle naissance.
L’enfant est allaitée, elle grandit et atteint ses sept ans. Comme cela se fait chez les laboureurs, ses parents l’appliquent à la garde des agneaux ; sous sa houlette pas le plus petit animalcule ne s’est perdu, pas un n’a été atteint par la dent des bêtes. Tant qu’elle a été sous le toit paternel, elle a si bien protégé les siens, qu’ils n’ont eu en rien à souffrir, ni des malveillants, ni des surprises ou des violences des pillards. Elle venait enfin d’atteindre ses douze ans, lorsque la première révélation lui fut faite ainsi qu’il suit :
Elle gardait les brebis de ses parents avec d’autres fillettes de son âge, dont quelques-unes s’ébattaient dans la prairie. Elles l’appellent, et lui proposent de disputer avec elles le prix de la course ; l’enjeu était une poignée de fleurs, ou quelque chose d’approchant. Elle y consent, le défi est accepté, et deux et trois fois elle fournit sa course avec une rapidité telle qu’elle semblait ne toucher nullement la terre, si bien qu’une de ces fillettes lui dit :
— Jeanne (c’est son nom), je te vois voler rez de terre.
La course finie, comme pour reprendre haleine, l’enfant va reposer son corps à la limite de la prairie, où elle est comme ravie et privée de l’usage des sens. Or, vint auprès d’elle un adolescent qui lui adressa ces paroles :
— Jeanne, reviens à la maison, ta mère a dit avoir besoin de toi.
L’enfant, qui pensa que c’était son frère ou l’un des voisins, vient au logis en toute hâte. Elle rencontre sa mère qui lui demande la raison de son retour, et pourquoi elle a quitté les brebis et la gronde. L’innocente 243de répondre :
— Est-ce que vous n’avez pas mandé après moi450 ?
— Non, repartit la mère.
Se croyant alors jouée par l’enfant, elle se dispose à rejoindre ses compagnes, lorsque soudain une nuée très lumineuse s’étend devant ses yeux ; il en sort une voix qui disait :
— Jeanne, tu es destinée à un genre de vie tout différent ; tu dois accomplir des actes merveilleux ; car tu es celle que le roi du Ciel a choisie pour le relèvement du royaume des Francs, pour le secours et la défense du roi Charles, expulsé de son domaine. Tu revêtiras un habit d’homme ; tu porteras les armes, tu seras chef de guerre ; tout sera régi par ton conseil.
Après ces paroles, la nuée s’évanouit ; l’enfant, dans la stupéfaction d’un tel prodige, n’ajouta pas foi d’abord à ce qu’elle venait d’entendre ; elle resta perplexe ; dans sa simplicité elle ne sait si elle doit donner ou refuser son adhésion. Jour et nuit de semblables apparitions se montrent à la jeune fille ; elles se répètent, elles se renouvellent, elle garde le silence ; elle ne s’ouvre à personne, si ce n’est à son curé ; elle persévère dans cette anxiété, presque l’espace de cinq ans.
Enfin avec le débarquement du comte de Salisbury en France, les apparitions et les révélations faites à l’enfant se renouvellent, se multiplient plus que de coutume. La Pucelle se sent aiguillonnée ; son esprit est en proie à l’anxiété ; un jour, dans les champs, pendant qu’elle était en contemplation, elle est favorisée d’une apparition plus étendue et plus éclatante que toutes les précédentes ; et voilà qu’arrive à son oreille une voix qui disait :
— Jusques à quand tarderas-tu ? Pourquoi ne pas te hâter ? Pourquoi ne pas aller promptement à la destination que le roi du Ciel t’a imposée ? Voilà qu’en ton absence la France meurt, les villes sont dévastées, les bons périssent, les grands sont mis à mort, un sang illustre est versé.
La jeune fille, un peu plus hardie, avertie qu’elle était par son curé, de répondre :
— Que faire et comment exécuter vos ordres ? Aller ? J’ignore le chemin ; je ne connais ni la contrée, ni le roi. L’on ne me croira pas ; je serai pour tous un objet de dérision, et justement. Quoi de plus insensé que de dire aux grands que c’est à une Pucelle de relever la France, de conduire les armées, de triompher de l’ennemi ? Quoi de plus ridicule que de voir une jeune fille porter des vêtements d’homme ?
À ces objections et à plusieurs autres, il fut répondu :
— Le roi du Ciel l’ordonne et le veut ; ne cherche plus le comment ; car la volonté de Dieu qui s’accomplit dans le Ciel s’accomplira sur la terre. Va à la ville qui n’est pas éloignée, à Vaucouleurs ; seule, dans la Champagne, elle garde fidélité au roi ; celui qui y commande te mènera sans obstacle, où tu le demanderas.
244Ainsi fit-il, après avoir été témoin de plusieurs signes merveilleux ; il la fit mener par de longs chemins jusques au roi, par quelques gentilshommes. Ils passèrent dans leur route au milieu des ennemis, sans en être inquiétés.
Arrivés au château de Chinon en Touraine, où le roi se tenait, le conseil royal fut d’avis qu’elle ne vît pas le roi, qu’elle ne lui fût présentée qu’au troisième jour ; mais soudain les dispositions changent, et l’on mande la Pucelle. Descendue de cheval, les archevêques, les évêques, les docteurs des deux Facultés (théologie et droit canon), la soumettent à un examen très rigoureux sur sa foi et ses mœurs. Enfin le roi la conduit à son parlement pour qu’elle soit examinée d’une manière encore plus serrée et plus attentive. Dans toutes ces épreuves, on la trouve fidèle catholique, bien pensante sur la foi, les sacrements, les ordonnances ecclésiastiques. Pour surcroît de précautions, des femmes expérimentées, des vierges mûres, des veuves, des dames, la sondent avec l’exactitude la plus minutieuse ; elle ne constatent rien qui ne convienne à l’honnêteté et au caractère d’une femme.
Enfin on la retient durant six semaines ; on l’examine, on l’observe, pour voir s’il n’y aurait pas dans son dessein quelque ombre d’hésitation et de doute. Elle se montre inébranlable, continue ses actes de piété, entend la messe, reçoit l’Eucharistie, et persévère dans ses premières demandes ; chaque jour elle sollicite du roi avec larmes la permission d’attaquer les ennemis, ou de rentrer chez son père. Ayant obtenu, non sans difficulté, la permission de conduire un convoi de vivres, elle pénètre dans Orléans. Bientôt après, elle se jette sur les fortifications des assiégeants ; on les jugeait inexpugnables ; il lui suffit de trois jours pour les emporter. De nombreux ennemis tombent en combattant, beaucoup sont pris, le reste est mis en fuite. La ville est délivrée. Après cet exploit, elle revient vers le roi. Le roi va à sa rencontre, lui fait joyeux accueil ; elle séjourne quelque temps auprès de sa personne ; elle le presse, le sollicite de poursuivre l’expédition, de rassembler des troupes afin d’avoir raison de ce qui reste des ennemis. L’armée reformée, elle va assiéger Jargeau, commence l’attaque le lendemain ; la ville est emportée d’assaut ; six-cents guerriers, des gentilshommes, y sont défaits ; parmi eux le comte de Suffolk, un Anglais, est fait prisonnier, et avec lui un de ses frères ; un troisième frère est tué.
Trois jours après, elle attaque Meung-sur-Loire et Beaugency, places fortifiées et bien défendues ; elle les emporte et nous en rend maîtres. Sans perdre un moment, ce même jour, le samedi 20 juin (19), elle va à la rencontre de l’armée anglaise qui accourait pour secourir les villes déjà prises. Les ennemis sont attaqués, nous remportons la victoire : quinze-cents des leurs tombent sur le champ de bataille, mille sont faits prisonniers ; 245parmi ces derniers sire Talbot, de Falstot [Fastolf]451, le fils de sire de Hongrefort [Hungerford], et beaucoup d’autres. De notre côté on n’a compté que trois morts ; nous voyons un miracle du Ciel dans tous ces événements. La Pucelle a fait tout cela et bien d’autres choses encore ; et avec l’aide Dieu, elle en accomplira de plus grandes dans la suite.
Cette Pucelle a la beauté qui convient, quelque chose de viril dans le port ; elle parle peu ; ses paroles et ses conseils sont empreints d’une merveilleuse prudence. Sa voix est flûtée, comme celle des femmes ; elle mange peu, et en fait de vin en boit moins encore ; elle se complaît à cheval et sous une belle armure ; elle affectionne les hommes d’armes et les gentilshommes ; elle a beaucoup d’éloignement pour les réunions nombreuses et les entretiens tumultueux ; ses larmes coulent abondamment ; son visage respire la joie ; jamais on ne vit pareille force à porter la fatigue ; elle peut rester six jours et six nuits sous le poids des armes, sans détacher une seule pièce de son armure.
Elle dit que les Anglais n’ont aucun droit en France, et qu’elle est envoyée de par Dieu pour les chasser de vive force, cependant après monition. Elle a la plus grande vénération pour le roi ; il est, dit-elle, aimé de Dieu, a été préservé dans le passé et le sera dans l’avenir. Le seigneur duc d’Orléans, votre neveu, sera, d’après elle, miraculeusement délivré ; cependant après que les Anglais qui le détiennent captif auront reçu avis d’avoir à le rendre à la liberté. Pour finir, très illustre prince, ce qui s’est passé et se passe est plus merveilleux que ce que la plume saurait écrire, ou la langue exprimer.
Pendant que j’écris, voilà que la Pucelle a pris le chemin de Reims-en-Champagne, où le roi se rend en hâte pour son sacre et son couronnement, Dieu aidant.
Je me recommande humblement à vous.
Ce 21 juin de l’an du Seigneur, 1429.
Votre très humble serviteur,
Perceval, seigneur de Boulainvilliers,
Conseiller et chambellan du roi des Français,
Sénéchal du duc de Berry452.
III. Valeur du témoignage de Boulainvilliers. — Équivoque du mot légende ; abus qu’en fait la libre-pensée pour nier les prodiges qui marquèrent la naissance de Jeanne. — Pourquoi Dieu marque par des signes extraordinaires la naissance de certains personnages. — Rapprochement avec Bethléem. — Les docteurs de Poitiers font allusion à ces prodiges.
Tout se réunit pour donner aux pages que l’on vient de lire la valeur d’un document de premier ordre ; la gravité du personnage qui écrit, 246la facilité qu’il avait de tout savoir et de tout voir, la haute dignité du destinataire. La libre-pensée en convient pour les faits de l’ordre naturel qui y sont relatés ; mais quant aux faits merveilleux qui ont marqué la naissance et l’enfance de la Pucelle, elle a recours au talisman qui tient lieu de raison : Légende ! légende ! crie-t-elle tout d’une voix.
C’est le mot à la mode ; il dispense de discuter les témoignages, il est pour plusieurs toute la philosophie de l’histoire. Savoir parsemer un récit du mot légende autorise à se vanter d’avoir en mains le sceptre de la critique, et, comme on le verra, à substituer à ce que l’on rejette avec le mot commode de légende les imaginations les plus fantastiques et les plus impossibles.
Encore faudrait-il, une fois pour toutes, s’entendre sur le mot légende
, et dissiper l’équivoque qu’il renferme. En langage ecclésiastique, il signifie l’abrégé de la vie du saint qui se lit au second nocturne de l’office canonial. Dire que c’est là un ramassis de pieuses fables serait affirmer que, pour louer le Dieu de vérité, l’Église ordonne que d’un bout du monde à l’autre on lui débite avec attention et piété une suite d’inventions mensongères, et qu’on le loue de merveilles qu’il n’a nullement faites. Est-ce plus injurieux à Dieu, ou plus outrageant pour l’Église ? En tout cas c’est un blasphème. Sans revendiquer pour ces abrégés sommaires des miracles que Dieu opère par ses saints la foi que nous revendiquons pour les mystères qui sont le fond de la foi, il est téméraire de les révoquer légèrement en doute. Gerson, dans son Traité de la Pucelle, affirmait que la certitude de ces faits surpasse celle que nous avons de la plupart des autres faits historiques453. Benoît XIV ne pense pas autrement. Certains catholiques l’oublient trop et ont un langage trop conforme à celui de l’impiété qui refuse à Dieu le droit de faire des miracles. Nier que Dieu puisse déroger aux lois de la nature équivaut à nier qu’il en soit l’auteur ; car quel législateur ne peut pas, dans certains cas, déroger aux lois émanées de sa volonté ? quel ouvrier ne peut pas modifier l’œuvre sortie tout entière de ses mains ? C’est donner un démenti au genre humain, qui a toujours cru et croit encore à la possibilité de ces dérogations, et atteste en avoir vu.
Par extension, on donne le nom de légende à certains récits naïfs, gracieux, éclos d’une imagination pure et candide, aimant à se bercer et à bercer les autres de rêves et de contes inoffensifs et moraux. Rien n’est plus dangereux que de confondre ces deux genres de récit, puisque c’est mettre sur le même rang la vérité et la fable, renverser la foi en renversant les faits qui, après l’avoir établie, sont destinés à la confirmer 247dans la suite des âges. À l’heure actuelle, c’est un des grands artifices de l’impiété. Fanatisme, le mot d’Arouet et de sa secte, est mal porté ; il est trop gros : légende, tout aussi délétère, se dit mieux. La preuve, c’est qu’il se trouve, d’une manière fort équivoque, sous la plume et sur les lèvres de plusieurs catholiques, et passe de plus en plus dans la langue habituelle.
Les examinateurs de Poitiers n’étaient pas des esprits crédules. Ils écrivent dans leur sentence :
De sa naissance et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses sont dites comme vraies.
Parmi les motifs qui engageaient Gerson à croire à la divinité de la mission de la Pucelle, c’étaient les circonstances de la première enfance et de sa vie,
objet, (disait-il), d’un examen long, approfondi, fait par plusieurs. (Diu, multum, à multis.
La même assertion se trouve dans plusieurs chroniques, entre autres celle de Tournay.
Baudricourt n’a pas dû se déterminer à envoyer la Pucelle, ni Jean de Metz et Bertrand de Poulengy s’offrir comme guides, sans avoir pris des informations à Domrémy. Nous avons entendu les dépositions des deux derniers ; ils attestent avoir été à Domrémy, ou avoir vu les parents de la jeune fille. Charles VII a ordonné une enquête.
A-t-on un document à opposer à l’assertion de Boulainvilliers, qui complète si bien ce qu’indiquent la sentence de Poitiers, et les paroles de Gerson ? Aucun. De quel droit alors scinder sa lettre, en donner une partie comme un document de première valeur et rejeter le reste comme une œuvre de crédulité ? Il est manifeste qu’il n’y a qu’une seule raison ; l’axiome qu’il plaît au naturalisme de créer, à l’encontre du genre humain : le surnaturel n’existe pas.
Est-ce Boulainvilliers qui a inventé les prodiges de la naissance et des premières années de la Pucelle, et a voulu affaiblir ainsi la foi à des merveilles beaucoup plus extraordinaires, telles que la délivrance d’Orléans et la campagne de la Loire ?
Seraient-ce les habitants de Domrémy qui auraient cru ressentir, entendre, faire ce qu’ils ne ressentaient pas, ce qu’ils n’entendaient pas, ce qu’ils ne faisaient pas ? Est-ce un fait naturel que tout un village se trompe à ce point, ne sache pas distinguer les cris des coqs, leurs battements d’aile se prolongeant durant près de deux heures ? Les coqs ne sont-ils pas les chantres habituels des hameaux ? leur chant n’est-il pas assez perçant ?
Ont-ils inventé les circonstances si gracieuses racontées par Boulainvilliers ? Se sont-ils entendus pour entourer la naissance de la jeune fille de faits si en harmonie avec toute la suite de l’histoire de la Pucelle ? L’histoire de Jeanne, dans ses lignes matérielles, est comme un calque de 248la vie du Sauveur454. Or les faits racontés par Boulainvilliers commencent parfaitement ce cadre qui ira toujours en se perfectionnant. Cette joie des habitants de Domrémy s’harmonise à merveille avec celle que ressentirent dans les champs de Bethléem les bergers auxquels il fut dit : Je vous annonce une grande joie qui sera celle de tout le peuple ; les habitants de Domrémy sortent de leurs maisons, comme les bergers sortirent de leurs tentes, et leur joie redouble, comme redoubla la joie des premiers adorateurs du Verbe fait chair aux pieds de la crèche.
Le Ciel a souvent marqué par des prodiges la naissance ou les premières années des saints ; bien plus, celles des héros profanes destinés à laisser une trace profonde dans le monde. La suite des événements révèle la signification des faits extraordinaires, dont les premiers témoins ne comprennent pas ordinairement la portée. La Providence se rend ainsi témoignage à elle-même ; elle manifeste que tout est sous sa main, même les volontés libres des mortels ; c’est dans l’ordre moral la suite et la gradation, si manifestes dans l’ordre physique.
IV. Faits merveilleux de l’adolescence de la Pucelle. — Ceux que raconte le Faux Bourgeois. — Comment encadrer le prodige qui précède la première vision avec le récit de Jeanne. — Du curé ou confesseur.
L’enfance fut, comme la naissance, marquée de signes célestes. Les docteurs de Poitiers et Gerson l’affirment ; Boulainvilliers donne quelques détails. Sous la houlette de l’enfant le troupeau fut à l’abri de la dent des animaux carnassiers ; la présence de la céleste enfant écarta du toit paternel et de la famille les calamités si fréquentes à cette époque. Il n’est pas dit que cette influence s’étendît au village tout entier ; la préservation n’aura été que plus merveilleuse, pour être restreinte à la maison de Jacques d’Arc. On aurait tort d’objecter la fuite à Neufchâteau. Les témoins nous ont dit que Jeannette aidait ses parents à pousser le troupeau devant eux. Cela peut n’avoir été qu’une alerte passagère, dont la famille de Jeanne aura été quitte pour une panique, et une absence de quatre jours. Le texte de Boulainvilliers doit être tenu pour vrai jusqu’à ce que l’on puisse lui opposer, non des assertions sans preuves, mais une pièce d’égale valeur.
Le chroniqueur le plus haineux de la Pucelle, le prétendu Bourgeois de Paris, le cabochien Chuffart, nous fait encore connaître quelques autres particularités des jeunes années de la Pucelle. Après avoir raconté son entrée à Orléans, l’universitaire démagogue ajoute :
Plusieurs 249autres choses d’elle racontoient ceulx qui mieulx aimoient les Armagnacs que les Bourguignons, ou que le régent de France. Ils affirmoient que quand elle étoit bien petite, qu’elle gardoit les brebis, les oiseaulx des bois et des champs, quand elle les appeloit, venoient manger son pain dans son sein comme s’ils avoient été privés455.
Il fallait que le fait eût grande consistance pour qu’il fût arrivé aux oreilles de l’écrivain qui vivait à Paris, et était si profondément opposé aux Armagnacs, ainsi qu’en font foi les pages de son Journal. Quand il ajoute :
En vérité, c’est controuvé, in veritate apocryphum est,
il est permis de n’y voir qu’une boutade dictée par ses rancunes politiques. Il n’était pas en état de contrôler la vérité de ce que publiait la renommée. Pareils prodiges sont en tout cas bien légers, à côté de ceux que la jeune fille allait réaliser. Ce sont des préludes, une préparation éloignée à des œuvres autrement étonnantes. L’ascendant sur les oiseaux est beaucoup moins merveilleux que celui qu’elle prit dans la suite sur les Armagnacs, si féroces, si blasphémateurs et si luxurieux.
Il n’est pas difficile d’encadrer le récit de la lutte à la course dans ce qu’elle a dit de la première révélation. Il suffit de supposer qu’en revenant à son troupeau elle sera passée par le jardin de son père. N’y a-t-il pas dans ce fait, tel que nous le rapporte le sénéchal du Berry, une figure de l’histoire même de la Pucelle ? Cette enfant qui, en présence de ses compagnes ébahies, vole sans que ses pieds paraissent toucher terre, atteint le but comme une flèche et se repose ensuite sur le bord de la prairie, tout à la fois épuisée de fatigue et ravie hors de ses sens, n’est-ce pas l’image de cette course de Chinon à Orléans, d’Orléans à Patay, de Patay à Reims, et de Reims à Paris, après laquelle l’adolescente, oubliée de son parti, tombera sur le bûcher de Rouen, les yeux ravis et fixés au ciel ? Un Ange, sous la figure d’un jeune homme, lui ordonne de se rendre au lieu où doit se passer la première grande manifestation. Jeanne était ainsi préparée à la vue de saint Michel et du cortège angélique au milieu duquel, nous a-t-elle dit, lui apparaissait le prince des célestes milices.
Boulainvilliers affirme que Jeanne fit part à son curé de ce qui se passait en elle. Elle s’ouvrit probablement sur cela au tribunal de la pénitence ; ce qui, ainsi qu’il a été observé, l’autorisait à dire à Rouen qu’elle n’en avait parlé à personne.
Ce que raconte le conseiller chambellan de la fréquence des apparitions, des instances plus vives qui furent faites à l’inspirée après le débarquement de Salisbury, des excuses qu’elle donnait pour décliner la mission, est en parfait accord avec que nous avons entendu de la bouche de Jeanne. 250Elle nous a dit en particulier qu’à la fin elle ne pouvait plus s’endurer au lieu où elle était.
V. Observations sur les assertions de Boulainvilliers. — Signes merveilleux donnés à Baudricourt. — Celui que racontent d’autres chroniqueurs. — L’expulsion totale des Anglais, fin de la mission.
Dans cette lettre, tout entière si remarquable, il faut noter spécialement les points suivants :
1° La Pucelle est née dans le bailliage du Bassigny, aux confins mais de ce côté du royaume de France. (Infra — ne faudrait-il pas lire Intra ? — et in finibus regni Franciæ.)
2° Elle avait atteint ses douze ans quand elle reçut la première révélation (peractis setatis sum duodecim annis prima sibi revelatio facta est). Les révélations se renouvellent de jour et de nuit ; la voyante est dans la perplexité durant près de cinq ans, jusqu’à ce que l’ordre lui soit intimé d’en venir à l’exécution (et in hac perplexitate fere quinque annornm perseverat spatio).
3° Boulainvilliers passe rapidement sur le séjour à Vaucouleurs. Il affirme que Baudricourt ne se détermina qu’après plusieurs signes prodigieux de la mission divine de la Pucelle (et multis præostensis mirandis, jussit eam nobilibus associatam per vias conduci ad regem). Nous connaissons un de ces signes. Il nous est attesté par deux chroniques de valeur ; par le Journal du siège d’Orléans, par la Chronique de la Pucelle. Le jour même de la défaite de Rouvray, le 12 février, Jeanne disait à Baudricourt :
— En nom Dieu, vous mettez trop à m’envoyer ; car aujourd’hui le gentil dauphin a eu assez près d’Orléans un bien grand dommage, et sera-t-il encore taillé de l’avoir plus grand, si vous ne m’envoyez bientôt vers lui456.
4° Rien, dans la lettre de Boulainvilliers, n’indique que la mission doive finir à Reims ; elle s’étend à l’expulsion totale des envahisseurs ; et spécialement à la délivrance du duc d’Orléans, prisonnier à Londres.
251Chapitre II La Pucelle d’après le premier secrétaire de Charles VII
- I.
- Quelques mots sur Alain Chartier.
- Conjectures sur le destinataire de la lettre.
- Dans quelles circonstances elle a été écrite.
- II.
- Lettre d’Alain Chartier
- Exorde de la lettre.
- Origine de la Pucelle.
- Première et nombreuses apparitions.
- Elles deviennent plus pressantes avec le siège d’Orléans.
- Objections de Jeanne et réponse des voix.
- La traversée.
- Le parti que prend le roi.
- Examen et merveilleux spectacle présenté par la Pucelle.
- Entretien avec le roi ; joie surnaturelle du prince.
- Marche vers Orléans et délivrance de la ville.
- Campagne de la Loire ; du sacre.
- Enthousiasme de Chartier.
- Toutes les qualités guerrières réunies dans la Pucelle.
- La colonne de la France ; la gloire de la Chrétienté.
- Donne à la France la palme de la valeur guerrière.
- Impossibilité de tout dire dans une lettre.
- III.
- Remarques sur d’importants passages de la lettre d’Alain Chartier.
I. Quelques mots sur Alain Chartier. — Conjectures sur le destinataire de la lettre. — Dans quelles circonstances elle a été écrite.
Alain Chartier a passé et passe encore pour le meilleur littérateur de son temps. Poète, humaniste, il a laissé en prose et en vers de nombreux ouvrages les uns en latin, les autres en français. Normand d’origine, de bonne heure il fut nommé secrétaire de Charles VI, fonctions qu’il continua à remplir sous Charles VII. D’importantes ambassades lui furent en outre confiées.
Le recueil de ses lettres renferme celle qui va être traduite. L’on ne connaît pas le nom du destinataire, sur lequel Quicherat émet les conjectures suivantes :
Il s’agit d’un prince qui avait envoyé un exprès à Bourges pour prendre des informations sur la Pucelle, auprès de l’abbé de Saint-Antoine en Dauphiné, ou de l’archevêque de Vienne. Le choix de ces deux dignitaires ecclésiastiques, tous deux appartenant à la même province, tous deux voisins de la Savoie, me semblerait devoir porter les conjectures de ce côté. Si Amédée VIII, duc de Savoie, n’est pas le personnage auquel s’adresse Alain Chartier, on pourra choisir entre son fils Louis, prince de 252Piémont, le marquis de Montferrat, le marquis de Saluces ou le duc de Milan457.
La lettre a été écrite au moment où Jeanne atteignait l’apogée du triomphe. Le sacre venait d’avoir lieu et les villes de Champagne et de l’Île-de-France s’ouvraient d’elles-mêmes à l’arrivée du roi ; parfois sa présence n’était pas nécessaire pour les voir se déclarer françaises. Rien de plus facile à expliquer que l’enthousiasme qui déborde, du commencement à la fin de l’épître.
Le secrétaire royal, prévenu seulement dès la veille, retrace à grands traits la vie de l’héroïne et n’écrit pas une chronique. Il dit lui-même que pour tout dire, il aurait fallu non une lettre, mais un volume. De là certaines inexactitudes qui ne le sont pas, si l’on se met à la place de l’écrivain : par exemple, que Jeanne est née à Vaucouleurs. Le lieu de la naissance est désigné par le nom de la ville la plus rapprochée et la plus connue. Cela se fait encore tous les jours, pour éviter de plus longues explications.
Le style nous semble le même que celui de la lettre précédente ; ce qui ferait croire que le premier secrétaire du roi les a rédigées toutes les deux.
II. Lettre d’Alain Chartier
Exorde de la lettre. — Origine de la Pucelle. — Première et nombreuses apparitions. — Elles deviennent plus pressantes avec le siège d’Orléans. — Objections de Jeanne et réponse des voix. — La traversée. — Le parti que prend le roi. — Examen et merveilleux spectacle présenté par la Pucelle. — Entretien avec le roi ; joie surnaturelle du prince. — Marche vers Orléans et délivrance de la ville. — Campagne de la Loire ; du sacre. — Enthousiasme de Chartier. — Toutes les qualités guerrières réunies dans la Pucelle. — La colonne de la France ; la gloire de la Chrétienté. — Donne à la France la palme de la valeur guerrière. — Impossibilité de tout dire dans une lettre.
Original en latin : Pièce justificative O.
Très illustre prince, Conrad, votre messager, m’aborda hier à Bourges ; il m’a dit avoir été envoyé par vous, en France, afin d’avoir de l’abbé de Saint-Antoine, ou de l’archevêque de Vienne, le récit par écrit de ce qui se publiait de la Pucelle. N’ayant rencontré ni l’un ni l’autre, il m’a instamment prié, si je voulais vous être agréable, de rédiger cet écrit. Sachant bien ce qui est dû à l’éclat et à la grandeur de votre nom, c’est avec joie que je me suis mis à l’œuvre, pour que votre envoyé ne vous revint pas les mains vides, au sujet des grands et éclatants événements que vous désirez si vivement connaître.
D’abord, je pense, vous voulez savoir l’origine de la Pucelle. Pour ce qui est de sa nation, c’est le royaume de France ; sa patrie est Vaucouleurs, petite ville aux bords de la Meuse ; ses parents, des laboureurs adonnés à la culture des champs et à l’élève du bétail. Sitôt que l’âge le permit, elle fut appliquée à la garde des troupeaux. Dès qu’elle eut atteint ses douze ans, une voix venue du Ciel ne cessa de lui dire qu’elle devait aller vers le roi, et secourir le royaume tombant en ruine. Lorsque les 253Anglais eurent entouré Orléans de leur puissante armée, de leurs redoutables forteresses et bastilles, ce ne furent plus seulement des avis du Ciel ; ce furent des menaces de très grands châtiments, si elle ne se mettait promptement en chemin vers le roi. À la demande comment elle pourrait accomplir ce voyage, ce qu’elle devait faire une fois arrivée, il lui fut répondu :
— Quitte ton vêtement de femme, prends un vêtement d’homme ; le capitaine de Vaucouleurs te donnera des guides pour t’ouvrir le chemin et te mener au roi. Une fois arrivée, après t’être entretenue avec le roi, tu feras lever le siège d’Orléans, tu feras ensuite sacrer le roi à Reims ; lorsqu’il sera couronné, tu le mettras dans Paris et tu lui rendras le royaume.
La Pucelle obéit, alla trouver le capitaine, en reçut des compagnons de route, et, montant à cheval, ce qu’elle n’avait jamais fait jusque-là, elle se mit en chemin, chevauchant à travers les campagnes, les forteresses, les villes, les postes occupés par les ennemis, sans aucun mal ni pour elle ni pour son escorte ; elle parvint jusqu’au roi.
Le roi, prévenu de son arrivée, du but de son voyage, de ce qu’elle disait devoir accomplir, prit son parti en prince plein de sagesse. Il résolut, ni de la rejeter, ni de l’admettre, que lorsqu’on aurait examiné si elle était bonne ou mauvaise, si ce qu’elle disait était feinte ou vérité, si c’était réalité ou criminelle machination. La Pucelle, dans cet examen, dut entrer comme en lutte avec les hommes les plus doctes. Les questions sont nombreuses, réitérées, elles portent sur les plus hauts mystères divins et humains : ses réponses sont si justes, si belles, qu’on eût dit que ce n’était pas dans les champs, à la suite des troupeaux, mais bien dans de savantes écoles qu’elle avait vécu. Spectacle digne de toute admiration ! C’est une femme qui lutte avec des hommes, une ignorante qui entre en lice avec les savants ; elle est seule contre une multitude ; de la dernière condition, elle traite des problèmes les plus élevés ! Le roi, informé de la sagesse de ses réponses, de sa fermeté, la fait venir en sa présence et lui prête une oreille attentive. Que lui a-t-elle dit ? personne ne le sait, mais ce qui est éclatant pour tous, c’est qu’en l’écoutant, le prince fut comme divinement inondé d’une grande joie.
Après ces choses, la Pucelle, brûlant d’accomplir les ordres du Ciel, demanda qu’on lui donnât au plus tôt une armée pour voler au secours d’Orléans en péril. Pour ne rien faire à la légère, on lui refuse d’abord ; ce n’est qu’à la fin qu’on se rend à sa demande. L’armée rassemblée, elle marche vers Orléans avec un grand convoi de vivres. On passe sans être inquiété sous les yeux du camp ennemi ; on eût dit que les ennemis étaient devenus des alliés, que les guerriers avaient fait place à des femmes, ou qu’ils étaient tous enchaînés ; ils laissent, sans faire mine de s’y opposer, introduire les vivres dans la place.
254Le convoi introduit, elle attaque les retranchements des assiégeants ; la manière, la rapidité avec laquelle elle s’en est emparée tient du miracle, principalement pour le boulevard qui, élevé sur le pont, était si bien fortifié, si bien approvisionné, si bien défendu, qu’on aurait cru qu’il n’y avait pas de puissance au monde capable de l’emporter de force. Une première, une deuxième, une troisième place forte, entourées de fossés profonds, pleines de soldats et de munitions, si bien qu’elles paraissaient de tout point inexpugnables, doivent se rendre à leur tour. La guerrière se jette, comme un ouragan, dans ces villes emportées de vive force, et apprenant que l’armée anglaise est proche, elle fait marcher à la rencontre son armée rangée en bataille, l’attaque avec grand courage, sans se laisser arrêter par cette considération qu’elle s’en prenait à un ennemi bien supérieur en nombre. Les Anglais ne purent soutenir l’impétuosité du choc ; vaincus ils se laissent massacrer comme un vil troupeau, jusqu’au dernier.
Après ces exploits, la Pucelle déclare qu’il est temps que le roi soit couronné ; qu’il faut par conséquent aller à Reims. À beaucoup l’entreprise ne paraissait pas seulement difficile, mais impossible, vu qu’il fallait traverser des pays et des villes au pouvoir de l’ennemi. Mais d’elles-mêmes les villes se donnent au roi ; l’armée et le roi arrivent à Reims sous la conduite de la Pucelle ; le sacre a eu lieu.
Pour ne pas poursuivre cet exposé, afin de dire, si je le puis, beaucoup en peu de mots, il n’est personne au monde qui ne soit dans l’admiration et la stupeur en considérant ses paroles et ses actes, tant d’étonnantes et de nombreuses merveilles en un si court espace de temps ! Comment ne pas admirer ? Quelle est la qualité guerrière que l’on peut souhaiter à un général que la Pucelle ne possède ? Serait-ce la prudence ? la sienne est merveilleuse. Le courage ? le sien est haut et supérieur à celui de tous. L’activité ? celle de la Pucelle est celle des purs esprits. Faut-il parler de sa justice, de sa vertu, du bonheur de ses coups ? personne ne possède ces dons, au même degré qu’elle. Faut-il en venir aux mains avec l’ennemi ? elle dirige l’armée, assied le campement, range les hommes d’armes pour la bataille, et fait l’œuvre du soldat tandis que déjà elle a fait depuis longtemps l’œuvre du général. Au signal donné, elle se saisit de la lance, la brandit, la fait voler contre l’ennemi, et, piquant des deux, se jette avec impétuosité sur les rangs opposés.
Telle est celle qui ne semble pas venir de la terre, mais être descendue du Ciel pour soutenir de la tête et des épaules la France croulante. C’est elle qui a ramené au port et au rivage le roi perdu dans un immense océan, ballotté par les vents et les tempêtes ; c’est elle qui a relevé les courages vers l’espérance d’un meilleur avenir. En abattant l’insolence anglaise, 255elle a ranimé la hardiesse du courage français, elle a arrêté la ruine de la France, fait reculer l’incendie qui dévorait le royaume.
Ô Vierge sans pareille, toute gloire, toute louange vous sont dues ; vous méritez des honneurs divins ! vous êtes la splendeur du royaume, l’éclat du lis, la lumière, la gloire non pas seulement de la France, mais de la Chrétienté entière.
Que Troie cesse de parler de son Hector ! que la Grèce ne vante plus son Alexandre, l’Afrique son Annibal ; que Rome ne se glorifie plus de son César et de la suite de ses capitaines ! La France, quelque riche que soit son passé, s’en tenant à la seule Pucelle, osera se glorifier et disputer aux autres nations la palme de la valeur militaire, et, s’il le faut, se préférer à toutes les autres.
Voilà ce que j’ai cru devoir vous écrire pour le moment sur la Pucelle. Si vous me trouvez plus bref que vous ne souhaiteriez, croyez que je me suis borné à dessein, parce que, si j’avais voulu m’étendre, ce n’est pas une lettre, mais un volume que j’aurais dû vous envoyer. Portez-vous bien458.
III. Remarques sur d’importants passages de la lettre d’Alain Chartier.
Si l’auteur n’ignorait pas que la Pucelle était née non pas à Vaucouleurs, mais à Domrémy, il savait aussi que plus d’un Anglais avait échappé au désastre de Patay. Il dit cependant qu’ils se laissèrent mettre en pièces comme un bétail, jusqu’au dernier, c’est-à-dire que ceux que l’on put atteindre n’offrirent pas de résistance, ce qui est vrai, car ce fut une débandade : du côté des Français, il ne périt pas plus de trois hommes.
Que le lecteur veuille bien remarquer qu’Alain Chartier affirme sans hésiter que Jeanne appartient par l’origine au royaume de France (si nationem quæris, de regno est.) La première apparition a eu lieu lorsque Jeanne venait d’atteindre sa douzième année (ubi vero duodecimum annum attigit) ; elles furent très nombreuses (sæpe numero admonita est). L’introduction du roi dans Paris, sa réintégration dans le royaume entier, sont mis sur le même rang que la délivrance d’Orléans et le sacre à Reims (fac liberes Aurelianis ab obsidione, hinc regem consecrandum Remis abducas ; coronalo Parisios reddas, regnum que restituas). Alain Chartier ne connaît pas les secrets par lesquels la Pucelle s’est accréditée auprès de Charles VII ; mais il donne comme chose d’une absolue notoriété la joie céleste dont cette ouverture inonda le prince (manifestissimum est regem veluti spiritu, non mediocri fuisse alacritate perfusum).
256Voilà tous les documents que nous possédons jusqu’ici sur la vie à Domrémy et à Vaucouleurs. Il n’est guère vraisemblable qu’on en découvre de nouveaux. Que pourraient-ils nous apprendre après ceux que l’on vient de lire ? Les dix-sept premières années de Jeanne sont percées à jours.
Nous savons la condition de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, leur parfaite probité, leur christianisme irréprochable, le bon renom dont ils jouissaient dans leur humble situation. N’est-ce pas ce qu’il y a de plus essentiel à connaître ? L’érudition contemporaine s’est portée et se porte encore sur leur origine, le nombre de leurs enfants et sur ce qu’ils sont devenus. Pareils travaux sont à louer, tout ce qui se rattache à la libératrice ayant de l’intérêt ; à condition pourtant qu’ils ne nous feront pas perdre de vue les documents que l’on vient de lire, bien supérieurs comme authenticité et intérêt aux questions accessoires que l’on soulève.
257Chapitre III La famille de la Pucelle
- I.
- Des origines de la famille de la Pucelle.
- Sources : enquêtes provoquées par des branches collatérales ; l’ouvrage de Charles du Lys ; combien défectueux.
- II.
- Jacques d’Arc.
- Incertitude sur le lieu de naissance de Jacques d’Arc : Ceffonds.
- Raisons de suspecter ce qui est dit de la condition de sa famille.
- S’il faut écrire d’Arc ou Darc.
- Les roturiers n’avaient pas alors de nom patronymique fixe.
- D’où ils le tiraient.
- Ni l’apostrophe, ni les armoiries n’étaient un signe de noblesse.
- Jeanne n’a jamais dit s’appeler d’Arc, ni Romée.
- Ce qu’on sait de Jacques d’Arc.
- III.
- Isabelle Romée.
- La mère de la Pucelle : Isabelle.
- Les origines possibles de son nom de Romée.
- Nièce ou sœur du curé de Sermaize.
- Son frère Jean se fixe à Sermaize.
- Couvreur de son état.
- Son fils Nicolas, religieux.
- Son petit-fils Perrinet, charpentier.
- Ce que Perrinet disait de la Pucelle, sa cousine.
- Visites de la famille d’Arc à Sermaize.
- Difficultés sur la déposition de Perrinet.
- Aveline, sœur d’Isabelle.
- Le mari, la fille, le gendre d’Aveline.
- Singularités avancées par Hellouy, petite-fille d’Aveline.
- Le nom de Catherine donné à une fille d’Aveline.
- Isabelle retirée dans l’Orléanais, entourée des siens.
- Sa mort.
- IV.
- Jacquemin, Jean et Pierre d’Arc Les frères de la Pucelle.
- Si elle a eu plusieurs sœurs ?
- Ses frères : Jacquemin, Jean, Pierre.
- V.
- La pauvreté de la famille, attestée par plusieurs témoins entendus à la réhabilitation, n’est pas infirmée par le titre de doyen porté par Jacques d’Arc, ni par celui de fermier des biens de la seigneurie, pas plus que par sa qualité de délégué de Domrémy, par la parenté de la Pucelle, ni par les aumônes de cette dernière.
- Raison de se demander si Jeanne et sa famille étaient de condition libre.
- Trait de ressemblance de plus avec son Seigneur.
I.
Des origines de la famille de la Pucelle. — Sources : enquêtes provoquées par des branches collatérales ; l’ouvrage de Charles du Lys ; combien défectueux.
Jacques d’Arc et sa femme Isabelle étaient certainement fixés à Domrémy. En étaient-ils originaires ? S’ils étaient nés ailleurs, par quel concours de circonstances étaient-ils venus fonder une famille aux bords de la Meuse ? Les témoins entendus pour juger du bien fondé de la condamnation de Rouen n’avaient nullement à être interrogés, ni à répondre, sur une question à ce point étrangère au procès. Aussi rien, dans leurs dépositions, ne peut nous fournir lumière à ce sujet.
258Les lettres de noblesse conférées par Charles VII à la famille de la libératrice ne s’étendaient pas seulement au père, à la mère, et aux frères de l’héroïne ; elles embrassaient sa parenté, c’est-à-dire, semble-t-il, les frères les sœurs de Jacques d’Arc et d’Isabelle, et leur postérité, à condition sans doute qu’ils pourraient vivre noblement, c’est-à-dire des produits de leurs terres, sans exercer ni commerce ni métier d’artisan. Lorsque les nobles étaient contraints de descendre à des professions qui dérogeaient, la noblesse devenait dormante ; elle pouvait revivre dès que leur état de fortune leur permettait de vivre en nobles.
Ainsi s’expliquent les enquêtes provoquées à diverses époques, en 1476, en 1551, en 1555, par divers membres appartenant à des branches collatérales de la famille d’Isabelle Romée. MM. de Braux et de Bouteiller les ont publiées en 1879 sous le titre de : Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc. Elles ont été puisées dans la collection de pièces inédites possédées par M. le comte de Maleyssie ; héritage de famille, provenant d’un aïeul, qui lui-même s’était grandement occupé de suivre la généalogie de la famille de l’héroïne, de Charles du Lys, avocat général à la cour des aides. Malheureusement Charles du Lys écrivait deux-cents ans après la Pucelle.
La tenue des registres de baptême ne fut prescrite qu’en 1539 par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prescription que, vingt-neuf ans plus tard, l’ordonnance de Blois étendit aux mariages et aux décès. Précédemment, pour le peuple, quand il s’agissait d’établir la parenté et la consanguinité, c’était surtout à la preuve testimoniale qu’on avait recours. Charles du Lys fit beaucoup de recherches ; il en donna le résultat dans un ouvrage succinct, en 1610 et en 1612 ; il les donna plus étendues en 1628 dans un volume ayant pour titre : Traité sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la Pucelle d’Orléans et de ses frères. Vallet de Viriville le réédita en 1856 ; MM. de Braux et de Bouteiller ont poursuivi la descendance jusqu’à nos jours.
L’autorité de l’œuvre de l’avocat général n’a pas souffert une médiocre atteinte des publications d’un érudit Orléanais qui, avec autant de patience que de sagacité, a suivi les traces de la famille de l’héroïne dans sa province, où elle vint partiellement se fixer. M. Boucher de Molandon, scrutant les archives de la ville d’Orléans, les minutes des notaires, tout ce qui pouvait le mettre sur la trace de l’objet de ses recherches, publiait, en 1878 la brochure : La famille de Jeanne d’Arc ; son séjour dans l’Orléanais. En 1885, c’était : Jacques d’Arc, père de la Pucelle ; en 1890, Pierre du Lys, troisième frère de la Pucelle ; en 1891, Un oncle de Jeanne d’Arc oublié depuis quatre siècles ; et enfin, en 1893, avec son neveu, M. de Beaucorps, l’œuvre consciencieuse : L’armée anglaise vaincue sous les murs d’Orléans par Jeanne d’Arc.
259Dans un style clair, piquant, incisif, qui fait disparaître ce que l’érudition a de massif et de pesant, M. de Molandon a, ce semble, démontré péremptoirement que Charles du Lys a commis une erreur capitale, qui en suppose beaucoup d’autres. S’il est un point que le magistrat devait chercher à mettre en lumière, c’était, avant tous les autres, sa propre descendance de la famille de l’héroïne, dont il portait le nom nobiliaire, les frères de Jeanne ayant laissé le nom d’Arc pour prendre celui de du Lys. Il prétend se rattacher à Pierre d’Arc, le troisième des frères de Jeanne. Or, M. de Molandon a démontré que Pierre n’a eu qu’un fils, Jean, mort sans postérité.
M. de Molandon porte sur l’œuvre entière de l’avocat général le jugement suivant :
Charles du Lys avait fait appel aux souvenirs généalogiques de deux parents collatéraux de Jeanne d’Arc (Hordal et Claude du Lys), qui, de tous les membres de la famille, se croyaient les mieux instruits de ses origines. Or Claude du Lys déclare loyalement tout d’abord que, par la disgrâce des troubles, ses parents et lui-même ont perdu tous leurs titres ; il exprime le regret que ses ancêtres n’aient pas eu la curiosité de laisser quelque monument par écrit de l’entre-suite de leur naissance.
Le docte érudit Orléanais,
après une étude attentive des lettres de Hordal et de Claude du Lys, a été frappé de l’absence de toute indication précise, du caractère vague, souvent contradictoire, de la plupart des affirmations qui y sont contenues459.
MM. de Bouteiller et de Braux, avec une loyauté parfaite, écrivent, de leur côté, des témoins dont ils ont mis les dépositions au jour :
On remarque chez eux une absence de notions générales, qui ne contribue pas peu à obscurcir leurs dépositions en dehors des faits ayant un caractère qui leur soit personnel… Une confusion complète règne dans leurs esprits relativement à Jacques, Jean et Pierre, frères de Jeanne d’Arc. Telle est cette confusion qu’il y a impossibilité à mettre d’accord leurs dépositions à ce sujet, et que la partie la plus claire de la question deviendrait obscure, si on voulait les en croire460.
Ces citations ne sont pas faites dans l’intention d’infirmer en quoi que ce soit les titres vrais par lesquels des familles, encore nombreuses aujourd’hui, disent se rattacher à celle de l’héroïne. La possession est un titre. Aux généalogistes de profession de juger une question qui n’est abordée ici que dans la mesure nécessaire pour connaître, aussi parfaitement que possible, le milieu dans laquelle Dieu fit naître l’incomparable jeune fille.
260II. Jacques d’Arc
Incertitude sur le lieu de naissance de Jacques d’Arc : Ceffonds. — Raisons de suspecter ce qui est dit de la condition de sa famille. — S’il faut écrire d’Arc ou Darc. — Les roturiers n’avaient pas alors de nom patronymique fixe. — D’où ils le tiraient. — Ni l’apostrophe, ni les armoiries n’étaient un signe de noblesse. — Jeanne n’a jamais dit s’appeler d’Arc, ni Romée. — Ce qu’on sait de Jacques d’Arc.
C’est sur la foi de Charles du Lys que l’on fait naître Jacques d’Arc loin de Domrémy. L’avocat général, en 1610, plaçait son berceau à Sermaize ; en 1628, il le place à Ceffonds, près de Montier-en-Der et le dit issu d’une bonne, riche et ancienne famille, comme il se voit, ajoute-t-il,
par plusieurs titres et contrats du pays qui se trouvent en la ville de Saint-Dizier.
Il n’a pas reproduit ces titres. Des papiers laissés par lui, MM. de Bouteiller et de Braux ont exhumé une pièce par laquelle un certain M. d’Alfeston, qui affirmait le fait comme de tradition à Sermaize, promettait de les lui envoyer, sans que rien indique qu’il a tenu sa promesse461.
C’est, à notre connaissance, le seul titre de Ceffonds pour revendiquer cet honneur. Dans ces dernières années, une plaque a été placée sur la façade d’une maison, entièrement transformée, indiquant que Jacques d’Arc y a vu le jour. La propriétaire actuelle (1891) affirme qu’une pièce égarée et introuvable, mais vue par elle lorsqu’elle était enfant, mentionnait cette glorieuse particularité. Le pièce exista-t-elle, il faudrait en voir la date et en étudier le texte. Si le touriste n’est pas certain de trouver à Ceffonds la maison de naissance de Jacques d’Arc, il y verra une splendide église, fort bien restaurée, dont M. Grandchère, curé de la paroisse, a fait la belle monographie.
Le consciencieux historien de l’Angleterre, Lingard, a écrit de Jeanne :
L’infortunée Pucelle fut traitée avec négligence par ses amis, et avec cruauté par ses ennemis… Quand on n’eût plus besoin de ses services, la jalousie des commandants français n’eut aucun regret à éloigner une rivale plébéienne462.
Ce n’est pas seulement au XVe siècle que la noblesse de la naissance fut regardée par un grand nombre, comme presque indispensable, afin de pouvoir faire figure dans les grands événements de l’histoire. Le préjugé restait vivant lorsque Charles du Lys écrivait son volume. Tout en se 261glorifiant d’être un neveu de la Pucelle et de descendre de Jacques d’Arc, le magistrat aurait été heureux de rehausser l’origine de l’aïeul. Il ne semble pas qu’on doive tenir grand compte de la phrase : bonne, riche et ancienne famille, qu’Alfeston promettait d’établir sur pièces ; ce qu’il n’a pas fait. Jacques d’Arc n’était riche que de probité et de vertus chrétiennes, nous ont dit les témoins. À l’encontre de ces dépositions si authentiques, on n’apporte que des conjectures peu consistantes, ainsi qu’il va être démontré. On peut objecter contre l’assertion de d’Alfeston que, d’après M. Jolibois, les habitants de Ceffonds sont restés dans l’état de servage un siècle après la naissance de Jacques d’Arc. C’est seulement en 1509 que trois-cents d’entre eux passèrent dans la condition d’hommes libres463.
On discute aujourd’hui s’il faut écrire Jacques d’Arc, ou Darc. Il est probable qu’au XVe siècle, et même dans les siècles suivants, l’orthographe étant encore peu fixée, cela dépendait uniquement du scribe qui tenait la plume. Le nom a subi bien d’autres modifications que celle de l’apostrophe, puisqu’on le trouve écrit Dars, Day, d’Ay, Daï et d’autre manière encore.
Il semble plus vraisemblable que, par le fait, il faut écrire d’Arc. Ce nom a été, selon les apparences, donné à la famille, soit parce qu’elle était venue d’une des localités du Nord-Est de la France du nom d’Arc, soit parce qu’un membre aura excellé dans le tir de l’arc, ou même à fabriquer cette sorte d’armes, ou pour toute autre raison de ce genre.
Les noms patronymiques à cette époque n’avaient, parmi les roturiers, aucune fixité. Le nom donné au baptême était le seul régulier. Pour éviter la confusion qui résultait de cet usage, on y ajoutait quelquefois soit le nom du père au génitif, comme chez les Grecs : Jean de Morel (Joannes Morelli). Les exemples abondent dans le procès de réhabilitation. D’autres fois c’était le nom de la profession. Dans les mêmes actes, Thévenin, altération d’Étienne (Stephanus), charron de son état, est dit rotarius, ou carpentator. Assez souvent encore c’était le lieu d’origine, Gérardin d’Épinal. Un défaut physique, ou même un défaut moral, servait à distinguer un individu d’un autre ayant le même nom de baptême. Il n’est pas impossible de constater encore, dans la vie quotidienne, des usages de ce genre, malgré les nombreux recours aux actes de l’état civil et religieux, nécessités par notre ordre social ; recours qui arrêtent nécessairement les surnoms au seuil de la vie publique. Avec la régularité dans la tenue des actes de naissance et de décès, ces noms donnés par le caprice de l’usage sont devenus des noms de famille464. Dans le train ordinaire de la vie, Jacquot était le nom du père de Jeanne.
262L’apostrophe n’était pas un signe de noblesse, pas même les armoiries, à moins qu’elles ne fussent surmontées du heaume ou timbre, signe caractéristique d’armoiries de noble.
Les roturiers eurent leurs armes parlantes ; elles étaient tirées le plus souvent des instruments de leur métier. Il reste un grand nombre d’actes souscrits d’un marteau, d’un fer à cheval, d’une roue, d’une clef465.
D’après Charles du Lys, Jacques d’Arc avait des armoiries : un arc bandé de trois flèches ; elles auraient été gardées par quelques membres de la famille. On n’a donc rien de certain sur l’origine du nom d’Arc, pas plus que sur le lieu d’origine du père de celle qui devait le rendre si lumineux dans notre histoire.
Et pourtant, nous le répétons, l’on ne citera pas un passage dans laquelle Jeanne ait dit s’appeler d’Arc. Elle dit au contraire que dans son pays les filles portaient le nom de leur mère, Jeanne d’une telle ; ce qui s’explique fort bien par ce qui vient d’être dit sur les noms patronymiques.
Jeanne n’a pas pris d’avantage le nom de sa mère. Jeanne la Pucelle, la Pucelle tel est le nom qu’elle se donnait, tel est le nom que lui donnaient les contemporains, avons-nous déjà dit. Il est faux qu’on lui donnât habituellement le nom d’Angélique, ainsi que l’affirme M. Luce, quoique on pût dire alors ce que nous disons encore : l’angélique jeune fille.
Jacques d’Arc assista au sacre de Reims. Un poète le fait mourir de douleur à la suite du martyre de sa glorieuse et bien-aimée Jeannette.
III. Isabelle Romée
La mère de la Pucelle : Isabelle. — Les origines possibles de son nom de Romée. — Nièce ou sœur du curé de Sermaize. — Son frère Jean se fixe à Sermaize. — Couvreur de son état. — Son fils Nicolas, religieux. — Son petit-fils Perrinet, charpentier. — Ce que Perrinet disait de la Pucelle, sa cousine. — Visites de la famille d’Arc à Sermaize. — Difficultés sur la déposition de Perrinet. — Aveline, sœur d’Isabelle. — Le mari, la fille, le gendre d’Aveline. — Singularités avancées par Hellouy, petite-fille d’Aveline. — Le nom de Catherine donné à une fille d’Aveline. — Isabelle retirée dans l’Orléanais, entourée des siens. — Sa mort.
Isabelle, Isabellot, Zabillet, c’est le nom de la mère de la Pucelle. On l’appelait aussi Romée ; c’est de Jeanne que nous le tenons. Il faut une certaine hardiesse pour vouloir la redresser sur ce point, et savoir mieux qu’elle le nom de sa mère. Quelques modernes se donnent ce ridicule, alléguant que Romée, Romieux, est un surnom donné d’abord aux pèlerins de Rome, et dans la suite à tous ceux qui faisaient un long pèlerinage. Cette assertion incontestable466 ne prouve nullement que le nom de Romée vînt à Isabelle de pèlerinages qu’elle aurait faits elle-même. D’après ce qui vient d’être dit, ce que nous appelons aujourd’hui le nom de famille se tirant de circonstances capricieuses comme le langage populaire, Isabelle aurait pu le tenir d’ascendants, d’ascendantes, ou de parents auxquels il aurait été donné. Nous savons, il est vrai, qu’Isabelle se rendit en pèlerinage au Jubilé de Notre-Dame du Puy de 1429 ; mais Jeanne, qui avait 263déjà quitté Domrémy et n’y revint pas, n’aurait pas su qu’à partir de ce jour sa mère avait porté le nom de Romée, encore moins se prévaloir de ce nom comme de son nom patronymique. Ici encore on ignore la raison qui a fait donner cette appellation à la mère de l’héroïne.
Isabelle était originaire de Vouthon, un village à 7 kilomètres à l’ouest de Domrémy. Il est partagé en deux sections, Vouthon-Haut et Vouthon-Bas, distantes d’un kilomètre, sans que rien indique laquelle des deux lui a donné naissance.
L’enquête de 1476, avec ses treize dépositions467, nous fait connaître plusieurs particularités sur la famille d’Isabelle Romée. Un des frères d’Isabelle, Jean, couvreur de son état, vint s’établir à Sermaize, où il fut appelé Jean des Vouthons, nom que portèrent ses descendants. Il y fut attiré, vraisemblablement, par le curé de Sermaize, qui traita toujours le nouveau venu et sa famille en parents rapprochés, si bien qu’à sa mort, la famille du couvreur entra sans contestation en possession de ce qu’il laissait. L’on est, ce semble, en droit d’en conclure qu’il était ou l’oncle de Jean des Vouthons et d’Isabelle Romée, ou bien un frère aîné. Il est lui-même appelé Henri des Vouthons.
Jean des Vouthons fit souche à Sermaize. Parmi les particularités que son petit-fils Perrinet, charpentier de son état, nous fait connaître, celles qui touchent de plus près à l’héroïne, sa tante à mode de Bretagne, sont les suivantes : Jean le couvreur, son grand-père, eut une fille et trois fils. Or des trois fils, l’un, Nicolas, fut religieux à Notre-Dame de Cheminon, probablement à l’aide du curé de Sermaize, son oncle ou grand-oncle. Charles VII demanda à l’abbé que dom Nicolas fût envoyé en qualité de chapelain à la suite de Jeanne, sa cousine, qui voyait ainsi deux de ses frères parmi les hommes d’armes qu’elle conduisait à la victoire, et un cousin germain parmi les prêtres attachés à l’armée.
Perrinet dépose avoir vu Jeanne et ses frères à Sermaize dans la maison de son père, où ils furent traités comme de lignage fort rapproché. Il affirme avoir été en visite à Domrémy à la suite de son père,
en l’hostel de feu un nommé Jacquot d’Ars et d’Isabellot sa femme, où ils firent bonne chère, et les tinrent iceux d’Ars et Isabellot cousins et linagers bien prochains.
La suite de sa déposition confirme fort bien les témoignages cités dans notre IIIe livre :
Et dès le temps de lors, (dit-il), était voix publique et commune renommée que icelle feue Jeanne étoit fort dévote envers Dieu et l’Église. Et de fait pour ce qu’elle requéroit à plusieurs personnes quelle fust menée et conduite devers le feu roy Charles, lesdits messires Pierre 264du Lys et Jean du Lys, ses frères germains, en furent avertis, lesquels le récitèrent à leur dit père, dont il fut mal content, disant qu’elle n’étoit pas sage de ce dire ; mais c’étoit une très grande folie, et leur feroit déshonneur et honte468.
Il est certain que, comme dans les familles chrétiennes, les relations de parenté furent soigneusement entretenues, après que le soleil de la gloire se fut levé sur la famille d’Arc. Les enquêtes nous montrent des visites mutuelles que l’on se fait des bords de la Loire, où quelques branches se fixèrent, aux bords de la Meuse, ou de l’Ornain469. Cela suppose que ces relations existaient auparavant. Si le curé de Sermaize était le frère ou l’oncle d’Isabelle Romée, on s’explique que de Domrémy l’on soit venu à Sermaize, malgré les trente ou quarante lieues qui séparent les deux localités, et le péril des chemins à une époque où il y avait si peu de sécurité. On allait visiter le membre le plus honorable de la famille, ainsi que les nouveaux ménages qui essaimaient de celui du couvreur Jean des Vouthons. Une de ses filles, Mengotte, mariée de bonne heure, avait vu son mari tué en 1423 dans le siège mis devant Sermaize par le comte de Salm pour en débusquer une poignée d’Armagnacs cantonnés dans l’église. Jeannette avait alors onze ans. Quelque compassion qu’elle dût avoir pour une cousine ainsi éprouvée, il est assez ridicule d’y chercher, avec M. Siméon Luce, une des causes de son inspiration, puisque la veuve se consola promptement en convolant à de secondes noces. C’est même pour constater qu’un fils issu du second mari, Collot de Parthes, descendait d’un oncle de Jeanne, que se faisait l’enquête de 1476, par laquelle ces détails nous sont connus.
Quant à Perrinet qui, en 1476, se donne comme ayant cinquante-deux ans, la conclusion serait qu’il est né en 1424. Il faut lui donner un ou deux ans de plus pour conserver à sa déposition toute sa valeur, hypothèse vraisemblable, d’après ce qui vient d’être dit sur l’absence à cette époque de registres réguliers. Ce n’est au plus tard qu’en 1428 qu’il a pu voir, de manière à s’en souvenir, Jeannette à Sermaize, et rendre la visite à Domrémy. Les souvenirs d’un enfant qui est dans sa cinquième année sont bien confus, quoique l’illustration soudaine de sa parente ait dû imprimer dans sa mémoire tout ce qu’il avait vu et observé. Ce qui lui est resté, c’est que, d’après la commune renommée, sa parente était fort dévote envers Dieu et l’Église. L’amour de la prière, les longues stations dans l’église ; les témoins déjà entendus ont été unanimes pour nous en parler. Puisque Jeanne, à l’époque de la visite de Perrinet, était à la recherche de guides vers le dauphin, cette visite doit être fixée de mai à 265décembre 1428. Elle s’était présentée à Baudricourt pour la première fois, elle avait gagné Durand Laxart, et vraisemblablement lui avait demandé le secret ; mais soit par Laxart, soit même par suite des plaisanteries de Baudricourt, le dessein de Jeanne avait été porté aux oreilles de ses frères, qui en avaient averti leur père. Les sentiments qui lui sont prêtés sont en parfaite conformité avec ce que nous en savons par Jeanne elle-même.
Si l’enquête de 1476 nous a fait connaître un frère d’Isabelle Romée et sa postérité, nous devons à celle de 1556 des détails du même genre sur une de ses sœurs et sa lignée. Cette sœur, du nom d’Aveline, aurait épousé Le Vauseuil, ou Le Vausseuil, et aurait été mère de Jeanne, femme de Durand Laxart. Il a été observé déjà que Jeanne en disant avoir été chez son oncle, n’en dit pas le nom ; Laxart, dans sa déposition, se dit seulement parent de la Pucelle par sa femme et avoue avoir peu fréquenté Domrémy. Parmi les témoins qui nous disent qu’il est venu demander sa parente à la famille, trois se contentent de le nommer sans dire à quel degré il était parent, quatre au contraire le qualifient d’oncle de Jeanne. Est-ce parce qu’ayant quinze ou seize ans de plus que la cousine de sa femme, il serait ainsi qualifié, d’après un usage lorrain dont M. de Molandon cite des exemples470 ? Ne serait-ce pas parce que, demeurant avec son beau-père, on aurait indifféremment attribué à l’un la qualification de l’autre ? Les deux explications semblent également plausibles.
L’enquête de 1555, si l’on pouvait y ajouter pleinement foi, nous révélerait une particularité plus curieuse. On y entend une certaine Hellouy Robert, qui se donne comme une petite-fille d’Aveline, par sa mère Catherine, et expose ainsi la raison de ce nom de Catherine :
Jeanne, (dit-elle), en voie de se mettre en chemin pour la France vint à Burey, pendant que sa tante Aveline était enceinte, et lui demanda que si elle mettait au monde une fille, elle l’appelât Catherine en souvenance de feue Catherine sa sœur, nièce de ladite Aveline,
et c’est de là que la mère de la déposante fut nommée Catherine471.
Dans une enquête précédente, qui avait eu lieu en 1551, le frère de celle qui nous révèle ce détail, Jacob Robert, nous dit que Baudricourt étant venu voir Jeanne dans la maison de son grand-père, Le Vauseuil, la trouva auprès d’une nommée Catherine, qui est sa mère à lui qui parle472.
Catherine était donc venue à la vie avant le départ de Jeanne. Ce sera donc vers décembre 1428, ou dans les premières semaines de 1429 ; mais Hellouy, qui dépose en 1555, ne se donne que soixante-six ans ; elle sera 266donc venue au monde en 1489, c’est-à-dire lorsque sa mère, née en 1429, devait avoir déjà soixante ans. N’est-ce pas un phénomène physiologique ?
Autre observation : Durand Laxart ne nous dit pas le motif mis par lui en avant pour amener sa cousine ; mais d’autres témoins le font connaître ; c’était, disent-ils, pour venir en aide à sa femme en travail d’enfant. Dès lors la mère et la fille étaient enceintes en même temps, ce qui, sans être impossible, est cependant assez rare.
Le désir d’être complet n’est pas la seule raison qui nous fasse emprunter ces particularités aux publications de MM. de Braux et de Bouteiller. Le naturalisme, en quête d’explications, croit voir dans cet amour de la Pucelle pour une sœur enlevée à la fleur de l’âge une raison qui lui aurait fait croire, dans son hallucination, qu’elle était visitée par la patronne de cette sœur bien-aimée. Si pareille pauvreté ne portait pas sa réfutation avec elle, il suffirait de remarquer que Jeanne s’est donnée comme constamment visitée par sainte Catherine plusieurs années avant la mort de cette sœur ; mort récente en 1428, si elle n’avait pas eu lieu cette année même.
Pour n’avoir pas à y revenir, disons un mot des dernières années de la glorieuse mère de l’héroïne. Vers 1440, elle vint se fixer à Orléans ; son fils Pierre y avait été déjà attiré par les libéralités du duc d’Orléans. La ville paya régulièrement à la digne femme la modique somme de 48 sols parisis par mois, ou 28 livres 8 sols par an. Elle lui fut servie jusqu’à sa mort, arrivée le 28 novembre 1458. Isabelle avait amené avec elle une de ses petites-filles, Marguerite, fille du Jean de Lys, prévôt de Vaucouleurs, qui épousa un gentilhomme Orléanais, Jean Brunet473. Les sagaces et persévérantes recherches de M. de Molandon ont amené à la lumière un autre frère d’Isabelle Romée, Mangin (Dominique), de Vouthon, qui lui aussi vint chercher dans l’Orléanais une situation moins malaisée que celle qu’il avait dans le Barrois. Il n’y réussit pas, et mourut dans l’indigence, quelques années après sa sœur474.
La vieillesse d’Isabelle Romée fut consolée par une immense joie. Elle vit aboutir les poursuites faites en son nom pour obtenir la réhabilitation de sa bien-aimée Jeannette. En juillet 1456 elle entendit Richard de Longueil, évêque de Coutances, et Jean Bréhal, deux des juges pontificaux, promulguer à Orléans la sentence réparatrice.
267IV. Jacquemin, Jean et Pierre d’Arc
Les frères de la Pucelle. — Si elle a eu plusieurs sœurs ? — Ses frères : Jacquemin, Jean, Pierre.
Quels étaient les frères et les sœurs de l’héroïne ? L’érudition contemporaine s’est portée aussi de ce côté. Il faut résumer les résultats acquis. Il n’est pas douteux que Jeanne eut trois frères, Jacquemin, Jean et Pierre ; ils sont nommés dans les lettres d’anoblissement ; mais aucune sœur n’y est mentionnée.
Jeanne a eu pourtant une ou plusieurs sœurs. Ce ne sont pas seulement Hélouy Robert et son frère qui l’ont affirmé à l’enquête de 1555 ; Colin de Greux a déposé qu’elle faisait ses pérégrinations à Bermont avec une de ses sœurs. Il devait certes bien le savoir, si, comme l’affirme une autre enquête de 1502 publiée par M. Boucher de Molandon, il était le mari de cette sœur. Or c’est bien ce qui semble résulter du témoignage de Mongeot de Rendelz. Il atteste avoir connu Colin, fils de Jean Colin, en son vivant mayeur de Greux, qui avait épousé la sœur de la Pucelle, comme il a ouï dire ; car ledit Colin était son oncle475. L’identité de nom et de domicile ne permet guère de douter que nous ne soyons ici en présence du Colin que nous avons entendu parmi les témoins de la réhabilitation. Aura-t-il passé sous silence qu’il était le beau-frère de la Pucelle ? Cela ne semble pas croyable ; mais le greffier aura négligé de le consigner dans le procès-verbal.
Est-on en droit d’en conclure que l’épouse Colin est cette Catherine dont nous a parlé Hélouy Robert ? Si c’est vraisemblable, cela ne semble pas absolument concluant, puisque Isabellette Gérardin dépose que, dans la fuite à Neufchâteau, Jeannette était avec ses sœurs476. Catherine était morte avant le départ de Jeanne, mais, après le sacre, l’héroïne disait à Dunois :
Plût à Dieu, mon Créateur et Seigneur, que je pusse dès maintenant quitter les armes, et aller servir mon père et ma mère et garder leurs brebis, avec ma sœur et mes frères477.
Faut-il expliquer le pluriel : ses sœurs, de la femme Gérardin. et le ma sœur des jours qui ont suivi le sacre, en l’appliquant à la belle-sœur de l’héroïne ? C’est possible, mais rien ne le démontre, et la question doit être adressée à ceux qui s’attachent, — peut-être jusqu’à l’excès, — aux infiniment petits de cette existence.
Leurs recherches ont établi que Jacquemin était déjà marié dès 1419, puisqu’il cautionnait de ses biens les deux fermiers de la seigneurie, et que son père était un des deux amodiateurs. On a découvert encore, dans 268les comptes de la prévôté de Gondrecourt, aux Archives de la Meuse, qu’en 1427 il était domicilié à Vouthon, et avait encouru cinq sous d’amende pour n’avoir pas comparu au jour marqué à une assignation qui lui avait été signifiée478. Le soin de la famille, l’assistance à donner à son père et à sa mère, le retinrent au foyer pendant que ses deux frères Jean et Pierre allaient rejoindre leur sœur. Il l’aimait d’ailleurs au point que, d’après un poète du XVe siècle, il serait mort de douleur, comme le père, à la suite du supplice de Rouen. On avait cru qu’il n’avait pas laissé de postérité, mais à l’enquête de 1502 Claude du Lys déclare être son petit-fils, du chef de sa mère, fille de Jacquemin du Lys479.
Jean, après avoir combattu avec sa sœur, fut fait bailli du Vermandois, capitaine de Chartres. Son éducation ne l’avait pas préparé à de si hautes fonctions ; aussi fut-il transféré à la prévôté de Vaucouleurs qu’il garda jusque vers 1468.
Il poursuivit, avec sa mère et son frère, la réhabilitation de la martyre, sa sœur. Après les travaux de M. de Molandon, il semble que c’est surtout à Jean que doivent se rattacher les familles qui veulent mettre la Pucelle au nombre de leurs arrière-grand-tantes.
Pierre, délivré de prison, reçut du duc d’Orléans l’île aux Bœufs, formée, près d’Orléans, par les bras de la Loire. Le chapitre lui loua, pour une modique redevance, le domaine dit des Bagneaux. Il vécut honoré dans sa nouvelle patrie avec sa femme Jeanne Baudot, une Barroise. D’après M. de Molandon, il serait mort vers 1467, ne laissant qu’un fils, dans lequel sa descendance se serait éteinte, ainsi que cela semble résulter avec évidence des pièces publiées par le docte Orléanais.
Quel était l’état de fortune de la famille de la Pucelle ?
V. La pauvreté de la famille, attestée par plusieurs témoins entendus à la réhabilitation, n’est pas infirmée par le titre de doyen porté par Jacques d’Arc, ni par celui de fermier des biens de la seigneurie, pas plus que par sa qualité de délégué de Domrémy, par la parenté de la Pucelle, ni par les aumônes de cette dernière. — Raison de se demander si Jeanne et sa famille étaient de condition libre. — Trait de ressemblance de plus avec son Seigneur.
On a entendu les témoins qui vivaient avec elle dans des rapports quotidiens et intimes. Jean Morel le parrain de Jeanne, sa marraine Béatrix Estellin, nous ont dit que les parents de leur filleule n’étaient guère riches, n’étaient pas riches (non erant mullum divites, non divites), expression qui, dans la bouche de cultivateurs, mesurant la fortune à leur condition, les met au-dessous des plus fortunés de leur entourage. Deux autres témoins encore plus compétents, la veuve Thiesselin, une autre marraine de Jeanne, Étienne de Syonne, curé de Rouceux, prononcent 269simplement qu’ils étaient pauvres (honeste se regebant secundum eorum paupertatem ; quamvis essent pauperes). Aucun chroniqueur qui parle autrement. Jacques Gelu les dit obscurs dans le lieu où ils vivaient.
Des témoignages si formels sont-ils infirmés par les raisons mises aujourd’hui en avant pour faire de Jacques d’Arc le notable, ou l’un des notables de Domrémy ? Discutons-les les unes après les autres.
On allègue qu’il est qualifié doyen dans l’acte par lequel les habitants de Domrémy s’engagent à payer le tribut, que Robert de Sarrebruck leur a imposé sous couleur de droit de garde. Or il a été établi (p. 93) que pareil titre suppose des fonctions subalternes, confiées le plus souvent à des serfs, et par suite prouve le contraire de la thèse mise en avant.
L’acte par lequel Jacques d’Arc reste avec Jean Biget le dernier enchérisseur du fermage des biens de la seigneurie n’est pas plus démonstratif, puisque non seulement il n’est pas seul fermier ; mais l’un et l’autre doivent se munir de cinq de leur amis, qui engagent tous leurs biens meubles et immeubles comme caution de fidèle payement. Tant de responsables ne supposent pas la richesse des débiteurs ; et tout en rejetant comme fantastique le tableau tracé par le naturalisme des déprédations commises à Domrémy durant la durée du bail, le pays fut assez troublé pour que les amodiateurs aient dû s’estimer heureux de n’avoir pas été réduits à mendier leur pain.
La femme du maire Aubry est, dit-on, la marraine de Jeanne. Mais sans alléguer que, même aujourd’hui où la fortune établit une si profonde ligne de démarcation, une mairesse de campagne ne dérogerait pas en tenant sur les fonts de baptême la fille d’un garde champêtre d’une honnêteté à part, comme l’étaient le père et la mère de Jeannette, M. Simonnet nous a dit que le maire ou homme d’affaires du seigneur, était fréquemment de la même condition que les tenanciers (p. 89).
On allègue encore que Jacques d’Arc est délégué du village pour repousser les revendications mal fondées de Poignant. Il n’est qu’en second, puisque Poignant intente aussi action au seigneur de Domrémy, d’Ogéviller, et celui-ci a choisi pour le représenter le prêtre Jacques Flamein, curé de Moncel. C’est le prêtre qui a conduit très vraisemblablement la défense ; Baudricourt ne daigne pas juger lui-même la cause ; il a soumis le cas à des arbitres agréés par les parties. Pour que Jacques d’Arc ait été délégué, il suffit de l’excellent renom d’intégrité dont il jouissait auprès de tous. D’ailleurs, chargé comme doyen ou sergent de recueillir la somme exigée par le damoiseau de Commercy, il pouvait mieux qu’aucun autre, exposer les faits dans leurs menus détails (p. 72, 95).
Le curé de Sermaize, dit-on, est le frère ou l’oncle d’Isabelle Romée, et un de ses neveux, un cousin germain de Jeanne est prêtre et religieux de 270Notre-Dame de Cheminon. C’est de tout temps qu’à l’exemple du Dieu, son fondateur, l’Église a ouvert le sanctuaire aux enfants des classes populaires même les plus infimes, quand ces enfants lui faisaient espérer des prêtres sérieux et amis du devoir. Si les gros bénéfices ont été trop souvent, par la pression du siècle, réservés principalement aux riches familles, en tout temps les prêtres appelés à exercer les humbles ministères auprès des peuples ont été pour la plupart tirés des classes inférieures. Il a été facile au curé de Sermaize de faire entrer à Notre-Dame de Cheminon son neveu Nicolas, s’il donnait des espérances. Ce curé n’était-il pas lui-même un curé à portion congrue, comme l’était le grand nombre des curés à cette époque ? Ce qui est certain, c’est que les parents qui sont venus s’établir auprès de lui restent dans une médiocre position. Jean son neveu, ou son frère, est couvreur de son état, et le petit-fils de Jean est charpentier. Le frère d’Isabelle Romée meurt dans la misère tout près d’Orléans.
On est plus fondé à mettre en avant les aumônes de Jeannette, dont tant de témoins nous ont parlé. C’étaient manifestement des aumônes en nature, puisqu’un des grands regrets de la jeune fille était de n’avoir pas d’argent pour faire célébrer des messes. L’honoraire était pourtant alors fort modique. Il faut en conclure que, de même qu’elle voulait céder son lit aux mendiants pour la couchée, elle aimait à partager son pain, à donner des vêtements, à utiliser pour de plus pauvres les ressources du ménage ; et ses parents, bons chrétiens comme ils étaient, ne contrariaient pas des inclinations si louables.
Il ne semble donc pas qu’il faille modifier les dépositions de témoins si bien informés, qui nous ont dit que les parents de la libératrice étaient pauvres ; c’est-à-dire qu’ils vivaient péniblement de leur travail sur leurs petits champs, ou sur les terres de la seigneurie dont ils étaient partiellement fermiers ; ce qui a fait que Jeannette, avant de servir si grandement la France, ne fût jamais en service chez les autres, ainsi qu’en fait foi la déposition de sa marraine Béatrix.
Les parents de Jeanne, Jeanne elle-même étaient-ils de condition libre ? ne touchaient-ils pas par quelque côté au servage ? Il y a certainement lieu de se poser la question, alors qu’on lit dans les lettres d’anoblissement que Jeanne et toute sa parenté sont anoblis, alors que
peut-être ils seraient d’une condition non libre (non obstante quod ipsi… forsan alterius quam liberæ conditionis existant).
Une telle incise est au rebours de tout ce qu’on lit dans de semblables pièces. On s’y attache à relever la dignité d’une situation antécédente que les lettres royales consacraient, mais ne créaient pas.
C’est un mauvais compliment à celui que l’on fait passer dans la première classe que de lui rappeler qu’on le prend dans la plus infime. Une 271nécessité absolue, celle de ne pas rendre la faveur invalide, explique, croyons-nous, l’introduction d’un pareil membre de phrase. Aussi la pensée s’y trouve atténuée le plus possible par le forsan (peut-être), et encore par la suppression du mot propre. Au lieu de dire : condition servile, on dit condition non libre480.
Pareille induction semble appuyée par ce fait historique que, à l’époque de Jeanne, le servage était loin d’être aboli dans la Champagne et le Barrois. Il a été rappelé que, d’après M. Jolibois, les habitants de Ceffonds n’avaient été affranchis qu’en 1509. En 1444, les religieux de Saint-Urbain-lez-Joinville soutenaient que les pays et comté de Champagne étaient un pays de serve condition et que l’affranchissement devait être prouvé481. On lit dans dom Calmet :
En 1323, Édouard, comte de Bar, affranchit les habitants de la ville de Stenay et les assujettit à certaines lois et redevances particulières ; l’année suivante, Simon, comte de Sarrebruck, affranchit les habitants de la ville de Commercy, leur prescrivit certaines lois, et les assujettit à certaines redevances482.
Lorsque des villes telles que Stenay et Commercy étaient sorties du servage seulement depuis un siècle, il est fort permis de penser que le servage continuait à exister dans les campagnes ; servage mitigé, tendant à l’affranchissement, mais cependant servage.
Au point de vue surnaturel, la libératrice, loin d’en être diminuée, acquiert par là un nouveau trait de ressemblance avec Celui qui, étant Dieu par essence, a voulu pour racheter le genre humain naître sous la forme de l’esclave483.
Ce qui est incontestable, c’est que la Pucelle appartient à la classe, encore, mais alors surtout, la plus nombreuse en France, la classe des petits cultivateurs.
272Chapitre IV Nationalité de la Pucelle
- I.
- La Pucelle est née dans un pays immédiatement soumis à la couronne.
- Preuves nombreuses.
- Comment Domrémy et Greux perdirent et recouvrèrent le privilège d’exemption d’impôts.
- Pourquoi Domrémy et Greux ne se trouvent pas dans la copie faite en 1620 de la cession de Vaucouleurs.
- Réponses à d’autres menues difficultés.
- En quel sens Jeanne est Champenoise.
- II.
- Elle est beaucoup plus Lorraine.
- Les habitants de la châtellenie de Vaucouleurs attachés à la couronne plus qu’à l’annexion à la Champagne.
- Ils restaient Lorrains.
- Langue, mœurs, types de figure.
- Jeanne est Lorraine, parce qu’elle était du diocèse de Toul.
I. La Pucelle est née dans un pays immédiatement soumis à la couronne. — Preuves nombreuses. — Comment Domrémy et Greux perdirent et recouvrèrent le privilège d’exemption d’impôts. — Pourquoi Domrémy et Greux ne se trouvent pas dans la copie faite en 1620 de la cession de Vaucouleurs. — Réponses à d’autres menues difficultés. — En quel sens Jeanne est Champenoise.
Les documents qui ont passé sous les yeux du lecteur établissent, sans doute possible, que la Pucelle est née dans un pays immédiatement soumis au roi de France. Cela résulte de l’approbation donnée par Jeanne aux paroles du promoteur :
Jeanne est née à Domrémy-sur-Meuse, au diocèse de Toul, dans le bailliage de Chaumont, dons la prévôté de Monteclère et d’Andelot.
Chaumont, Monteclère ou Andelot, faisaient partie du comté de Champagne ; la déposition de Nicolas Bailly nous montre que le gouvernement franco-anglais y avait établi bailli et prévôt, comme dans un pays qui lui revenait sans contestation, à la suite du traité de Troyes. Si Jeanne avait été sujette du duc de Bar, elle aurait relevé de la prévôté de Gondrecourt, et d’Estivet aurait dû indiquer cette sujétion.
La lettre de Boulainvilliers est formelle. Si Jeanne est née aux limites du royaume, elle est née en deçà de ces limites (infra et in finibus regni). Alain Chartier ne se contente pas de la dire du royaume ; par raison de brièveté, il la fait naître à Vaucouleurs.
Les meilleures chroniques ne sont pas moins explicites : La Chronique de la Pucelle, dont l’autorité est grande, affirme qu’elle est née
vers les Marches de Vaucouleurs,
c’est-à-dire aux marches du royaume, du côté de Vaucouleurs, ce que le chroniqueur précise en indiquant la circonscription financière à 273laquelle elle se rattache :
de l’élection de Langres484.
Langres indubitablement relevait immédiatement de la couronne. La Chronique est plus explicite encore, quand elle dit plus loin :
de l’élection de Langres près le Barrois485.
La chronique de Perceval de Cagny, réputée la meilleure par Quicherat, dit fort exactement que
Jeanne est des Marches de Lorraine et de Barrois486.
L’historiographe de France, Jean Chartier, écrit :
Une Pucelle d’emprès Vaucouleurs, ès Marches du Barrois487.
Si elle est donnée comme Barroise dans certaines chroniques, le terme doit être pris dans un sens ethnographique ; c’est l’indication de la race, et non l’expression d’une division politique. C’est ainsi que le Journal du siège présente Jeanne comme native
d’un village en Barrois appelé Domrémy, sous la seigneurie de Vaucouleurs488.
Jeanne n’eût pas été sous la seigneurie de Vaucouleurs, si elle était née dans le duché de Bar.
Charles VII en conférant la noblesse à la famille de Jeanne l’exemptait par le fait même des impôts. Il n’aurait pas eu ce droit sans le consentement de son vassal le duc de Bar, si Jeanne avait été sujette de ce duc. Il aurait dû au moins en faire mention, et intimer soit au duc, soit a ses officiers, de veiller à ce que la concession ressortît son plein effet. Or cette injonction est adressé uniquement aux officiers royaux, et particulièrement au bailli de Chaumont.
La même remarque s’applique à l’exemption d’impôts concédée aux habitants de Domrémy et de Greux sur la demande de la libératrice ; si bien qu’à une époque qui n’est pas désignée, les rois de France ayant cédé Greux et Domrémy au duc de Bar, les deux villages perdirent le privilège concédé par Charles VII, et le recouvrèrent, lorsque, à la mort de Stanislas, la Lorraine et le Barrois furent réunis à la France, en 1766. Vallet de Viriville consignait ce fait intéressant dans la Bibliothèque de l’École des chartes en 1854489. Voici son texte :
La communauté de Domrémy, précédemment distraite pour être annexée au Barrois, venait d’être incorporée de nouveau à la France par suite de la réunion du duché de Lorraine au royaume. Les habitants se pourvurent alors auprès des ministres de Louis XV pour être réintégrés dans la jouissance de leur immunité d’impôts, privilège dont l’effet avait été suspendu pour eux pendant tout le 274temps qu’ils avaient été soumis à la domination des ducs de Lorraine et de Bar. En conséquence, un notaire royal de Vaucouleurs se transporta le 8 novembre 1769 à Greux, et y dressa, sur les lieux, une copie authentique et collationnée, d’après l’original, qui fut réintégré parmi les titres de la communauté. Cette expédition notariée fut ensuite adressée au gouvernement et jointe au dossier de l’affaire, lequel dossier nous a été conservé tout entier. Il fait aujourd’hui partie de la section domaniale et porte la cote H, 1535, 3.
Cela nous amène à aborder la difficulté tirée de la copie de cession de Vaucouleurs par les Joinville, copie datée du 2 juin 1620 (p. 75-76). On se rappelle qu’il n’y est pas question de Domrémy. La raison doit, ce semble, se tirer du but que se proposaient les habitants de Vaucouleurs en demandant copie notariée de l’acte qui les rendait sujets immédiats du roi de France. Ils se proposaient d’user de la pièce dans un procès qu’ils soutenaient contre le maître des eaux et forêts de Chaumont. L’acte n’est guère qu’un catalogue des redevances dues à la couronne par les divers villages de la châtellenie. Puisque Domrémy et Greux avaient été cédés au duc de Bar, il était fort inutile de les mentionner ; cela n’eût fait qu’introduire de la confusion. Il était encore inutile de les mentionner, s’ils restaient unis à la France, puisque ils étaient exempts de toute redevance.
On allègue que, postérieurement à Jeanne, on trouve un tribut prélevé par la maison de Salm sur la maison de l’héroïne ; mais, en se substituant aux Joinville, le pouvoir monarchique n’avait pas altéré une dette déjà contractée, ou qui a pu l’être dans la suite. Il serait inutile de rappeler les textes établissant que non seulement des bords de la Meuse, mais de provinces aussi rapprochées de la capitale que le Berry, l’on donnait le nom de France, à l’Île-de-France, et aux pays limitrophes réputés comme le cœur du royaume. Il n’y a donc pas à conclure que la Pucelle était hors du royaume, parce qu’elle dit être venue en France.
La prophétie qui annonçait depuis un temps immémorial que la France désolée par une femme serait relevée par une Pucelle des frontières de Lorraine eut son parfait accomplissement. Jeanne vint au monde, ainsi qu’il a été dit, comme dans l’angle formé par le ruisseau des Trois-Fontaines et la Meuse dans laquelle il va se perdre. Au sud du ruisseau qui ne passe qu’à quelques mètres de la chaumière où la Pucelle vit le jour, c’est le Barrois, au-delà de la Meuse, c’est la Lorraine, fief de l’Empire.
Ce n’est donc pas sans quelque fondement que la Champagne revendique l’honneur d’avoir donné le jour à l’héroïne. Jeanne se rattache politiquement, administrativement, à l’ancienne province de Champagne ; elle est née dans cette partie de Champagne que nous avons vue (p. 63), désignée dans la carte de Courtalon, par le nom de Champagne-Lorraine.
275II. Elle est beaucoup plus Lorraine. — Les habitants de la châtellenie de Vaucouleurs attachés à la couronne plus qu’à l’annexion à la Champagne. — Ils restaient Lorrains. — Langue, mœurs, types de figure. — Jeanne est Lorraine, parce qu’elle était du diocèse de Toul.
Il faut se hâter de dire qu’on ne doit pas cesser pour cela de lui donner, comme par le passé, le nom de bonne Lorraine. C’était la protection du roi de France, beaucoup plus que l’annexion à la Champagne, que recherchaient les habitants de la châtellenie de Vaucouleurs, quand ils se montraient si désireux de passer sous la domination immédiate du roi. Aussi, tandis que Troyes acclama le traité parricide conclu dans ses murs, que la Champagne proprement dite fut une des provinces les plus empressées à accepter la domination anglo-bourguignonne, la marche française de Vaucouleurs demeura inébranlable dans sa fidélité au parti national.
Elle répudiait ainsi toute solidarité avec la province à laquelle elle avait été accidentellement unie. Jacques d’Arc, au cas où il serait né à Ceffonds, en se fixant à Domrémy, en épousant une Barroise, en créant une famille destinée à croître et à vivre dans le pays d’adoption, cessait d’appartenir à la Champagne proprement dite. Ses enfants surtout doivent être regardés comme du pays auquel appartenait Domrémy ; or ce pays était Lorraine plus que Champagne.
Nous avons parlé de la carte de Courtalon, dressée dans la seconde partie du XVIIIe siècle ; elle fait foi que telle était bien la croyance commune ; elle n’était pas sans de solides fondements.
Que l’on se rappelle ce qui a été exposé dans le chapitre : La Lorraine, (p. 63). Le langage ordinaire appelait de ce nom cette partie du royaume de Clovis et de l’empire de Charlemagne qui s’étendait du cours supérieur de la Marne jusqu’au Rhin, englobant sous cette dénomination des principautés ecclésiastiques, telles que Metz, Toul et Verdun, et des principautés quasi souveraines, telles que les duchés de Lorraine et de Bar.
Une étude attentive de la langue française parlée dans la partie de la Lorraine telle qu’elle vient d’être définie, des dialectes qui s’y rattachaient, des mœurs, des usages, peut-être des types généraux de la figure, révélerait probablement une plus grande affinité avec les habitants de l’ancien Toullois qu’avec ceux des environs de Troyes et de Langres. Les érudits des provinces intéressées pourraient seuls dire ce que cette conjecture a de fondé.
Dom Calmet, a-t-il été dit, a compris dans sa monumentale Histoire de la Lorraine, l’Histoire du duché de Bar ; et quand on dit que la Lorraine a été réunie à la France par Louis XV, le Barrois, sans qu’il soit besoin de l’exprimer, est renfermé dans cette expression. C’est qu’en effet, le traité de Foug avait eu beau stipuler que les deux duchés auraient leur 276administration séparée, les deux administrations relevaient d’un même chef qui, depuis des siècles, était, dans le langage usuel, le duc de Lorraine.
Une considération plus décisive et plus profonde nous semble militer pour maintenir à l’héroïne son nom de Lorraine. Saint Louis aimait à signer Louis de Poissy, parce que c’était à Poissy qu’il avait été baptisé. Pour quiconque croit à la vie divine que le baptême confère, que l’Église entretient par les sacrements et les moyens si nombreux dont elle dispose, le lieu de la terre, cher entre tous, est celui où l’on reçoit hiérarchiquement les moyens de salut et de sanctification qui, de la patrie du temps, doivent conduire à la patrie éternelle. La paroisse l’émeut autrement que la commune, le diocèse autrement que le département. Le langage, reflet de la pensée, a exprimé jusqu’au siècle révolutionnaire une prééminence qui ne saurait être douteuse dans un cœur vraiment chrétien. Jeanne en disant qu’elle était de Domrémy parle aussitôt de l’église de son village comme d’une annexe de celle de Greux. La plupart des documents, après avoir nommé Domrémy, ajoutent immédiatement : au diocèse de Toul.
Pour la sainte jeune fille, Toul était un centre autrement vivant que Chaumont, Langres, Vaucouleurs, villes auxquelles elle se rattachait pour la vie civile. Serait-on bien dans l’erreur en considérant l’antique diocèse de Toul, comme le cœur de la Lorraine ? N’est-ce pas cette vaste circonscription ecclésiastique qui a conservé, avant tout, au pays connu sous le nom de Lorraine, une unité qui a résisté aux nombreux changements politiques ? Le siège de saint Mansuet a vu naître et grandir les divers États qui se sont formés en Lorraine. Domrémy se trouvait presque au centre de ce grand diocèse ; et personne n’a jamais douté que Toul ne fût lorrain. Le siège épiscopal communiquait quelque chose de lorrain à tous ceux sur lesquels s’étendait la juridiction du prince-évêque, alors même que cette juridiction n’était que spirituelle, et que la juridiction temporelle était en d’autres mains. Or, Domrémy n’était séparé que par la Meuse de la principauté, même temporelle de l’évêque de Toul. Nous avons vu que le chapitre de Saint-Nicolas de Brixey, établi dans un des lieux fortifiés de la principauté ecclésiastique, percevait les dîmes de Greux-Domrémy, et était chargé de desservir la paroisse.
Ce sont là des titres bien suffisants pour ne pas enlever à Jeanne son nom de Lorraine, tout en accordant que, à ne considérer que les liens de la vie civile et politique, elle était Champenoise. Si ces derniers liens étaient suffisants pour constituer une nationalité, répétons-le, il faudrait dire que les Irlandais, les Écossais sont Anglais, que les Polonais sont Russes, que les Messins et les Strasbourgeois sont Prussiens ; ce que toute oreille repousse d’instinct.
277Ces observations mettront-elles un terme à de longues et vives querelles ? Ce serait peut-être se flatter que d’en concevoir l’espérance. Au moins, l’on ne pourra pas dire qu’elles sont inspirées par un intérêt personnel. Si la querelle doit se prolonger, ce sera une consolation de penser que si ces luttes font couler beaucoup d’encre, elles ne font pas couler une goutte de sang.
278Chapitre V Année de la naissance de Jeanne : de la première apparition. — Symétrie des dates. — Sainte Catherine et sainte Marguerite.
- I.
- La Pucelle est née en 1412 ; les preuves.
- La première apparition a eu lieu en 1424 et non pas en 1425.
- II.
- La première apparition a eu lieu probablement en la vigile de l’Ascension qui en 1424 était le 31 mai.
- Les grandes périodes de l’histoire de la Pucelle s’ouvrent la vigile de l’Ascension.
- Raison probable.
- Il était convenable que saint Michel fût le guide principal de la libératrice.
- III.
- Sainte Catherine et sainte Marguerite Raisons de convenance tirées de l’histoire de sainte Catherine et de sainte Marguerite, pour que ces saintes fussent les maîtresses de la Pucelle.
I. La Pucelle est née en 1412 ; les preuves. — La première apparition a eu lieu en 1424 et non pas en 1425.
Si la lettre au duc de Milan nous apprend que la Pucelle est née dans la nuit des Épiphanies, elle se tait sur l’année. Cette année se déduit d’une manière certaine tant des documents déjà cités que des Chroniques les plus dignes de foi.
— J’ai comme dix-neuf ans,
disait Jeanne, le 21 février 1431, c’est-à-dire à la distance de quarante-cinq jours du 6 janvier. La date eût été erronée si elle avait eu dix-huit ou vingt ans, tandis que, grâce au comme, elle est l’exactitude même si nous lui donnons dix-neuf ans.
Le septième des douze articles, en affirmant que Jeanne a quitté ses parents à dix-sept ans490 ; le promoteur du procès de réhabilitation en se faisant fort d’établir que la martyre avait été mise à mort à dix-neuf ans environ491, nous ramènent à la même conclusion.
Le clerc de Martin V, qui écrit quelques jours après la délivrance d’Orléans, sur des renseignements venus de France, vraisemblablement de la cour de Charles VII, dit la Pucelle âgée de dix-sept ans492. Les chroniqueurs, 279en disant qu’à son apparition sur la scène elle avait comme seize, comme dix-huit ans, nous ramènent à la même date.
Le greffier de La Rochelle lui donne de seize à dix-sept ans, Perceval de Cagny dix-huit ans environ, Edmond de Dynther environ dix-huit ans ; mais Pie II ne lui en attribue que seize ; bien plus, c’est la date de Jean d’Aulon, le maître d’hôtel de la vierge guerrière.
Nous sommes encore amené à fixer la naissance en 1412, par la supputation de l’année de la première apparition, qui eut lieu, non pas en 1425 comme il plaît à la libre-pensée de le répéter, mais bien dans l’été de 1424.
Nous avons entendu Jeanne fixer l’été comme la saison où elle avait été favorisée de la première visite du Ciel. Or, dans le voyage de Vaucouleurs à Chinon, du 23 février au 6 mars 1429, elle disait qu’il y avait quatre ou cinq ans que ses frères du Ciel lui parlaient de sa mission ; le minimum de quatre ans nous porterait à février 1425 ; mais la première apparition ayant eu lieu dans l’été, nous devons reculer à l’été de 1424, puisque l’été de 1425 ne nous donnerait que de trois à quatre ans. Il y a plus : si nous prenions trop à la lettre une expression du procès-verbal de la séance du 27 février 1431, nous devrions reculer jusqu’à l’été de 1423 ; elle disait ce jour-là :
— Il y a bien sept ans révolus que les voix se sont chargées de me gouverner. (Dixit quod bene sunt septem anni elapsi, quod ipsam susceperunt gubernandam.)
Faut-il supposer que le greffier a omis le mot fere (presque) ? Jeanne parle-t-elle de quelques faveurs antécédentes qui, sans être la première apparition, l’y préparaient d’une manière prochaine ? En tout cas, l’été du commencement des apparitions a précédé celui de 1425.
Boulainvilliers et Alain Chartier nous ont dit que Jeanne venait d’atteindre sa douzième année ; en quoi ils s’expriment comme Jeanne elle-même, qui a constamment répété à Rouen qu’elle était dans sa treizième année. Boulainvilliers affirme encore qu’il y avait près de cinq ans que Jeanne était jour et nuit visitée par les Saintes, lorsque l’expédition de Salisbury rendit les voix plus pressantes. C’est dans la seconde partie de l’année 1428 que Salisbury se mit en devoir d’achever la conquête de la France. Il arrivait devant Orléans le 12 octobre. Il est permis de penser que Boulainvilliers avait cette date en vue ; il est par là d’accord avec Jeanne disant à Jean de Metz qu’il y avait quatre ou cinq ans que ses frères du Ciel lui parlaient de la grande œuvre de sa vie. Pour nous contenter de l’été de 1424, et ne pas reculer à celui de 1423, il faut supposer que les cinq ans de Boulainvilliers ne faisaient que commencer ; ce qui d’ailleurs cadre avec tout l’ensemble, puisque dans l’été de 1424, celle qui, en 1429, avait ses dix-sept ans, avait atteint ses douze ans. C’est donc bien dans l’été de 1424, 280que l’enfant fut pour la première fois visitée par saint Michel dans le jardin de son père.
II. La première apparition a eu lieu probablement en la vigile de l’Ascension qui en 1424 était le 31 mai. — Les grandes périodes de l’histoire de la Pucelle s’ouvrent la vigile de l’Ascension. — Raison probable. — Il était convenable que saint Michel fût le guide principal de la libératrice.
Dans le langage vulgaire, le commencement et la fin des saisons de l’année diffère notablement du commencement et de la fin que leur assigne le calcul astronomique. On serait mal compris, si l’on disait que les vingt premiers jours de décembre et novembre tout entier sont des mois d’automne, que les vingt premiers jours de septembre appartiennent à l’été, et que l’été n’existe que depuis trois jours, à la Saint-Jean. C’est astronomiquement vrai, mais fort opposé au sentiment commun, au langage vulgaire, qui placent la Saint-Jean au milieu de l’été. L’été, dans l’estime commune, commence avant la fin de mai. Ce fait nous permet de conjecturer, non sans quelque vraisemblance, ce semble, le jour de la première apparition en 1424.
Durant les quatre dernières années de Jeanne, la veille de l’Ascension a vu s’ouvrir, par des événements d’une importance à part, les phases si variées de l’existence de l’héroïne.
En 1428, Jeanne se présente vers l’Ascension à Baudricourt ; elle s’annonce comme le secours de Dieu, qui sera envoyé au dauphin vers la mi-carême. L’Ascension tombait cette année le 13 mai. Jusqu’à la veille de l’Ascension 1429, ce sera une année de préparation ; Jeanne la passera à sortir de Domrémy, à se faire accepter de Baudricourt, de Charles VII, de la cour, à pénétrer dans Orléans.
Le premier coup frappé par la guerrière, ce sera la prise de la bastille Saint-Loup enlevée le 5 mai, veille de l’Ascension 1429.
La période de la vie guerrière finira la veille de l’Ascension 1430.
Le 24 mai 1430, Jeanne sera prise à Compiègne. Or, cette année, l’Ascension tombait le 25 mai.
La période de la captivité finira aussi moralement la veille de l’Ascension 1431. Car cette année, cette solennité tombe le 10 mai. Or, le 9 mai on tente un dernier effort pour amener Jeanne à désavouer la céleste origine de sa mission. Conduite dans la grande tour du château, tous les instruments de torture sont étalés devant elle, avec menace de se les sentir appliqués. La vierge demeurant inébranlable, la période du martyre proprement dit s’ouvre devant elle dès cette heure.
Celui qui est le Maître des temps n’a pas disposé harmonieusement ces dates sans un dessein particulier. La ligne ne serait-elle pas brisée ; n’y aurait-il pas comme une sorte d’hiatus si l’apparition qui ouvrait cette 281série d’étapes symétriques était fixée à un autre jour ? Le lecteur, qui sait que Dieu dispose tout avec nombre, poids et mesure, sera peut-être de cet avis, et regardera comme probable que la première apparition a dû avoir lieu la veille de l’Ascension. Or, en 1424, l’Ascension tombant le 1er juin, ce serait par suite au 31 mai que la première apparition devrait être fixée. Jeanne jeûnait le jour même.
C’étaient les jours des Rogations, autrefois des jours de jeûne en bien des lieux. Il en résulte que durant sept ans, du 31 mai 1424 au 30 mai 1431, l’enfant aura vécu dans cette familiarité intime, avec le Ciel, seule explication des événements qui remplissent la carrière pourtant si courte de la paysanne, de la guerrière et de la martyre.
Tout est harmonie dans cette vie ; les dates y sont symétriquement disposées ; au fur et à mesure que notre malheureux pays s’enfonçait dans l’abîme, Dieu faisait faire un nouveau pas à l’instrument sauveur.
Il la crée juste au moment où les deux factions rivales qui déchirent la patrie font appel à l’étranger qui va la dépecer. C’est dans les premiers mois de 1412 que les Armagnacs se déterminent à mendier le secours de l’Anglais appelé déjà par le Bourguignon l’année précédente, Le traité par lequel ils lui livrent la France — cela a été déjà remarqué — est signé le 8 mai 1412, dix-sept ans, jour par jour, avant que celle qui n’avait alors que quatre mois le force de reculer, en le contraignant de lever le siège d’Orléans, le 8 mai 1429.
En attendant tout a prospéré à l’envahisseur, et à partir de la victoire de Verneuil, le 17 août 1424, c’est — ainsi que cela a été démontré dans notre premier livre — la décomposition du pays envahi, agonisant sous tant de coups mortels ; mais moins de trois mois avant Verneuil, à partir selon nous du 31 mai 1424, saint Michel et les Saintes ont commencé l’éducation de Jeannette.
Pendant que Salisbury lève en Angleterre l’armée destinée à achever la conquête, la jeune fille aborde Baudricourt, et charge le lieutenant royal de dire à son maître d’attendre le secours divin pour la mi-carême. Elle est repoussée, bafouée, le message n’est pas envoyé ; l’ignominieuse défaite de Rouvray, le 12 février 1429, ouvrira le chemin à l’envoyée du Ciel, par l’annonce qu’elle en fait, le jour même, à plus de cent lieues de distance.
Hasard, diront les métaphysiciens des effets sans cause ; absolument comme c’est par un effet du hasard que Paris est relié à Marseille par un chemin de fer, et que des wagons y circulent d’heure en heure, s’arrêtant à la minute aux lieux marquées par l’Indicateur. Ceux qui font honneur au dieu hasard de la première merveille ne doivent pas être embarrassés pour lui attribuer la seconde, certainement moins étonnante.
282Quant à ceux qui n’en sont pas réduits à ce degré de cécité, ils se demanderont peut-être pourquoi le Seigneur de Jeanne a fixé à la veille de son Ascension le commencement des grandes périodes de l’histoire de son envoyée ? L’ayant fait naître en la solennité où il reçut ici-bas visiblement l’adoration des rois et des sages, n’a-t-il pas voulu montrer, par un miracle patent comme le soleil, que dans les cieux il restait aussi le Maître des empires ; que ce n’était pas en vain qu’avant d’aller s’asseoir à la droite de son Père, il avait dit : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre ; que ce n’était pas en vain qu’il avait promis d’être jusqu’à la fin des siècles avec ceux des siens qui l’invoqueraient dans la tribulation ?
Les veilles de l’Ascension qui viennent d’être indiquées se trouvent toutes dans le mois de mai. Ce n’était pas encore le mois de Marie ; mais il devait l’être au jour où la Pucelle serait pleinement manifestée, et espérons-le, mise sur les autels. N’est-ce pas pour nous dire que derrière la libératrice de la France, il faut voir la libératrice du genre humain dont Jeanne n’est que l’ombre ; que derrière la Pucelle, il fallait voir la Vierge immaculée la colorant de ses rayons ?
Dans Jeanne d’Arc sur les autels493, dans la Pucelle devant l’Église de son temps494, il a été montré combien il était convenable que saint Michel fût choisi pour être le principal directeur de cette œuvre de miséricorde. N’y a-t-il pas aussi des raisons de convenance qui expliquent le choix de sainte Marguerite d’Antioche, de sainte Catherine d’Alexandrie, pour gouvernantes de l’enfant de Domrémy ? Essayons de les exposer.
III. Sainte Catherine et sainte Marguerite
Raisons de convenance tirées de l’histoire de sainte Catherine et de sainte Marguerite, pour que ces saintes fussent les maîtresses de la Pucelle.
Si Jeanne d’Arc est un miracle de valeur militaire, sainte Catherine est un miracle de savoir. Pour être dans un genre différent, les victoires de la vierge d’Alexandrie ne sont pas moins étonnantes que celles de la paysanne de Domrémy.
Née d’une riche et noble famille, dans la ville où le néo-platonisme avait établi ses écoles les plus renommées, Catherine apprit tout ce qui s’enseignait dans sa ville natale. L’empereur Maximin s’y rendit dans le dessein d’offrir aux idoles un sacrifice d’une splendeur inouïe. La vierge, qui n’avait que dix-huit ans, fut le trouver pour lui montrer l’inanité du culte païen. L’empereur, vivement impressionné par le savoir de la jeune 283chrétienne, résolut de la conquérir au paganisme, et convoqua à cet effet cinquante des philosophes les plus renommés de la ville et de l’empire pour les mettre aux prises avec la jeune fille. Non seulement Catherine met à néant leurs objections, elle attaque l’enseignement idolâtrique, montre que seul l’épais vulgaire peut regarder comme des dieux ceux que les philosophes païens eux-mêmes nous ont dépeints comme d’insignes scélérats. Elle parle avec tant de clarté, de force, de persuasion que ceux qui étaient venus pour la confondre sont confondus eux-mêmes, rendent les armes, se déclarent chrétiens et sont baptisés dans leur sang par l’empereur mis hors de lui par de telles conversions.
Voulant à tout prix triompher de celle qui remportait sur lui de si éclatantes victoires, il fait disposer un appareil de roues garnies de lames de fer, destiné à déchiqueter les chairs vives de la vierge apologiste ; d’un signe de croix la chrétienne le fait voler en éclats qui vont blesser les spectateurs. Rendu plus furieux, le tyran ordonne de la plonger dans une prison infecte où il la laisse durant dix jours sans nourriture ; l’impératrice vient l’y visiter, est convertie à son tour, mise à mort par Maximin ; Catherine est retirée de son cachot plus forte et plus fraîche.
Les supplices s’étaient tournés contre le monstre ; il essaye de la séduction et des promesses ; il va jusqu’à promettre l’empire et n’obtient que le dédain. À bout de moyens, il fait trancher la tête à la vierge en présence d’une immense multitude fondant en larmes. Les Anges ensevelissent sur le mont Sinaï, où plus tard il a été découvert par révélation, le corps de celle qui avait si bien vengé la foi et la loi du Christ, complément de la loi donnée à Dieu sur le mont Sinaï.
Telle est, d’après le Bréviaire romain, l’histoire de sainte Catherine d’Alexandrie. Quelque merveilleux que soit pareil récit, l’est-il plus que celui de l’histoire de la vierge de Domrémy, pourtant si bien établi que l’on ne peut le nier, sans condamner toutes les histoires à disparaître ? Si l’on admet celui de la vie de Jeanne d’Arc, pourquoi se refuser à admettre celui de la vie de la vierge égyptienne ? Au moyen âge sainte Catherine était la patronne des philosophes, qui se préparaient à sa fête par le jeûne.
À Chinon, à Poitiers, la vierge qui ne sait ni A ni B doit paraître devant le roi, la cour, les savants. Les convaincre qu’elle est divinement envoyée n’était-il pas presque aussi difficile que convertir les philosophes païens d’Alexandrie ? Où l’assistance de la vierge philosophe était-elle plus nécessaire, plus convenable ? Les bastilles élevées autour d’Orléans étaient-elles moins difficiles à forcer et à renverser que la roue brisée par un signe de croix de sainte Catherine ?
Que dire des tortionnaires de Rouen, rompus à toutes les finesses du 284sophisme, se voyant condamnés dans leur passé s’ils tergiversaient à confondre l’accusée ? Quand encore l’assistance de la vierge philosophe fut-elle plus convenablement employée ? Jeanne n’eut pas le bonheur de faire revenir les accusateurs ; mais du moins ses réponses sont là pour nous dire qu’elles ne sont pas indignes de la maîtresse à laquelle elle en faisait honneur. Les païens donnèrent leurs pleurs au supplice de la vierge égyptienne ; les pharisiens de Rouen furent impuissants à refuser les leurs au supplice de l’élève de sainte Catherine.
La patricienne d’Alexandrie et la paysanne de Domrémy, la savante chrétienne et la villageoise qui ne sait ni A ni B, vivent dans la plus grande intimité. Quelle belle manifestation de la communion des saints, de l’enseignement de saint Paul nous disant que dans le Christ, il n’y a ni Grec, ni Barbare, ni Juif, ni gentil, mais que tous sont un en lui ! Quel enseignement plus bienfaisant, puisqu’il nous dit qu’à l’école du Christ la science et la richesse ne sont quelque chose que par le bon usage qu’on en fait ; que la privation de tous ces biens n’exclut nullement de la participation à ses faveurs de choix, si le cœur est pur et saint ! L’assistance de sainte Catherine était parfaitement en harmonie avec la nécessité où fut la Pucelle d’établir et de défendre la divinité de sa mission contre les hommes de savoir tout disposés à ne l’admettre que sur bonnes preuves, bien plus à en obscurcir les démonstrations les plus éclatantes ; décidés à la montrer comme une mission de l’Enfer. L’assistance de sainte Marguerite était tout aussi convenable pour la protéger contre les attaques dressées contre sa chasteté.
Voici, d’après les hagiographes, l’histoire de sainte Marguerite d’Antioche. Fille d’un prêtre des idoles et privée de bonne heure de sa mère, elle fut par son père confiée à une nourrice secrètement chrétienne. La digne femme l’instruisit dans la foi et la forma à toutes les vertus qu’elle enseigne. Le père, en la reprenant, mis au courant de tout ce qui s’était passé, est hors de lui, et ne pouvant amener l’enfant à sacrifier aux idoles la chasse ignominieusement. La jeune chrétienne n’a d’autre ressource que de se réfugier auprès de celle qui lui a servi de mère. Elle en est accueillie comme une fille et préposée à la garde d’un petit troupeau. C’est là que le préfet Olibrius la remarque à la suite de ses brebis, en est épris et la fait enlever. Les promesses les plus séduisantes sont mises en œuvre pour l’amener à apostasier et à consentir à la passion du magistrat. Vaincu, il a recours aux tortures, fait étendre Marguerite sur un chevalet et l’y fait longtemps tourmenter. Elle est ensuite jetée dans un cachot infect, où, pour rendre sa victoire plus éclatante, Dieu permet au démon de venir sous forme de dragon et de lion essayer d’ébranler sa constance, L’Enfer fut encore vaincu sous cette nouvelle forme. Marguerite 285est soumise à des interrogatoires publics où la foule émue la presse de sacrifier aux idoles ; la foule n’est pas écoutée ; le préfet ordonne d’allumer un grand feu où la vierge sera jetée toute vive ; le feu perd sa puissance ; le barbare finit par lui faire trancher la tête.
Tels sont, avec quelques variantes, les actes divers que nous possédons sur sainte Marguerite. Quelle protectrice plus convenable pouvait être donnée à la Pucelle ? Ce n’est pas seulement par la garde momentanée d’un troupeau que les deux vierges se ressemblent ; c’est beaucoup plus encore par la similitude des assauts donnés à leur pudeur. Sainte Marguerite a conservé sa chasteté entre les mains d’Olibrius, au fond d’un cachot ; Jeanne, au milieu des camps et dans sa prison où elle fut si violemment tentée. Jeanne aussi est martyre de sa chasteté. Le procès de rechute est uniquement basé sur ce que, pour mieux défendre sa vertu, elle a repris ses vêtements masculins. Dieu voulut que pour la maîtresse le feu perdît sa rigueur ; il a voulu qu’il consumât la fidèle disciple.
On sait que la roue est le signe caractéristique de sainte Catherine ; un dragon dévorant de l’épaisseur duquel la vierge sort intacte est l’emblème qui désigne sainte Marguerite ; des balances, un cavalier ailé foulant aux pieds un tortueux dragon, et enfonçant dans sa gueule ouverte l’extrémité d’une lance surmontée de la croix, distingue saint Michel de saint Gabriel, qui porte un lis à la main.
286Chapitre VI Explications et coordination de quelques faits particuliers
- I.
- Les rixes entre les enfants de Domrémy et de Maxey ont vraisemblablement précédé la division entre Armagnacs et Bourguignons.
- Elles lui ont survécu jusque dans ce siècle.
- Rien ne prouve qu’elles aient existé entre les hommes faits.
- II.
- Fuite à Neufchâteau Ce que les documents établissent de la fuite à Neufchâteau, de l’incendie du village et de l’église.
- L’invasion de 1425 est la seule constatée ; la famille de la Pucelle a pu n’en éprouver aucune perte.
- Raisons qui devaient détourner les bandes de se porter sur Domrémy.
- Durée du séjour de Jeanne à Neufchâteau.
- III.
- L’affaire des fiançailles Impossibilité de rattacher l’affaire des fiançailles au séjour à Neufchâteau.
- C’est après la première entrevue avec Baudricourt que les parents ont eu recours à ce stratagème.
- IV.
- Premier séjour à Vaucouleurs Jeanne a dû quitter définitivement la maison paternelle vers la fin de décembre 1428.
- Ce qui a dû se passer.
- Jacques d’Arc n’a pas pu rester inactif.
- La citation à Toul, vers la fin de janvier 1429.
- Pourquoi Jean de Metz s’est rendu à Toul.
- V.
- L’invitation du duc de Lorraine Combien elle venait à propos.
- Jeanne en pèlerinage au grand sanctuaire de Saint-Nicolas, et non pas à Saint-Nicolas de Ceffonds.
- VI.
- Changements dans les esprits au retour de Jeanne, le 11 ou 12 février.
- Annonce de la défaite de Rouvray.
- VII.
- Baudricourt n’a pas consulté la cour.
- Explications possibles de la présence du chevaucheur Collet de Vienne.
- VIII.
- De la spontanéité de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy à s’offrir pour accompagner la Pucelle.
- Première étape.
- L’embuscade de la route nullement disposée par la cour.
I. Les rixes entre les enfants de Domrémy et de Maxey ont vraisemblablement précédé la division entre Armagnacs et Bourguignons. — Elles lui ont survécu jusque dans ce siècle. — Rien ne prouve qu’elles aient existé entre les hommes faits.
Jeanne nous a dit que parfois les enfants de Domrémy revenaient tout ensanglantés de leurs luttes contre les enfants de Maxey-sur-Meuse. L’opposition politique des deux villages a pu accroître l’animosité de ces rixes ; mais rien ne prouve qu’elles leur aient dû leur origine. Brantôme écrit quelque part :
Le Français ne fut jamais qu’il n’aimât à mener les mains ; sinon contre l’étranger, plutôt contre soi-même ; aussi le Bourguignon et le Flamand disent de nous :
Quand le Français dort, le diable le berce, c’est-à-dire lui souffle l’esprit de division.
Jusque vers le milieu de ce siècle, dans de nombreuses provinces, ces rixes existaient entre enfants et jeunes gens de village à village. M. Siméon Luce, 287sur la foi d’un savant médecin originaire de Domrémy, M. Liétard, écrivait dans le Correspondant du 25 juillet 1889 :
Il y a moins de quarante ans, les écoliers de ces deux villages se mesuraient encore les uns contre les autres, et M. Liétard se rappelle avoir pris une part active à des mêlées de ce genre.
Celui qui écrit ces lignes a été le témoin de semblables combats à deux-cents lieues de distance. L’adoucissement des mœurs et une police plus sévère les ont fait disparaître dans cette dernière partie du siècle : encore assure-t-on qu’il reste des vestiges de cette turbulence dans certaines localités de la Lorraine.
On n’a pas de preuve que les hommes faits aient pris une part active à ces querelles ; ils s’en tenaient éloignés, lorsque j’ai pu constater qu’elles existaient assez généralement entre les adolescents de paroisses différentes. Les paysans des deux rives avaient trop à souffrir des bandes de pillards et des querelles des seigneurs pour aggraver mutuellement leurs maux. La Complainte du laboureur, rapportée par Monstrelet, nous montre que c’était contre les nobles qu’ils exhalaient leurs plaintes, comme contre la cause de leurs calamités.
II. Fuite à Neufchâteau
Ce que les documents établissent de la fuite à Neufchâteau, de l’incendie du village et de l’église. — L’invasion de 1425 est la seule constatée ; la famille de la Pucelle a pu n’en éprouver aucune perte. — Raisons qui devaient détourner les bandes de se porter sur Domrémy. — Durée du séjour de Jeanne à Neufchâteau.
Les témoins nous ont parlé à l’envi de la fuite des habitants de Domrémy et de Greux vers Neufchâteau. Ils sont absolument muets sur la date de l’événement, sur l’étendue des ravages commis par les pillards. C’était en dehors du procès. L’expression la plus ordinaire est que les villageois s’enfuirent par crainte des hommes d’armes (propter armatos) ; le nonagénaire Lacloppe nous indique qu’ils prirent leurs avances ; car
ils émigrèrent, (dit-il), par crainte des hommes d’armes que l’on disait approcher.
Plusieurs témoins nous ont montré Jeannette et ses parents poussant le bétail devant eux ; un autre nous a dit l’avoir vue à Neufchâteau le conduire au pâturage.
La veuve Béatrix a déposé que lorsque le village fut brûlé, Jeannette allait à Greux entendre la messe. L’incendie fut-il causé par les bandes ? Elles étaient assez coutumières de pareils exploits pour que l’assertion soit fort vraisemblable : rien cependant n’affirme positivement le fait, et le donner comme certain, c’est aller au-delà de ce que disent les documents. D’autres causes peuvent avoir amené le sinistre. Jusqu’où s’étendit-il ? D’un village de trente à cinquante feux, l’on dira, lorsque le fait n’est relaté qu’incidemment, comme date d’un autre fait, que le village a été brûlé, alors seulement que dix maisons auront été endommagées par la flamme. Dans le cas présent, les auditeurs savaient parfaitement à quoi 288s’en tenir. L’église fut brûlée. Jusqu’à quel point le fut-elle ? Assez pour que le service divin y fût interrompu, puisque Jeanne se rendait à Greux pour l’accomplissement de ses devoirs religieux. Voilà ce qui est certain. Au delà tout est hypothétique ; affirmation ou négation sont également fondées et se détruisent mutuellement.
Le lecteur se rappelle le fait raconté au chapitre VI du livre Ier de ce volume (p. 93). Une troupe d’hommes d’armes, d’aventuriers brigands, fondant sur Domrémy et Greux, enleva une partie du bétail, que fit recouvrer la dame d’Ogéviller. Cela se passa en 1425. Faut-il y rattacher la fuite vers Neufchâteau ? Est-ce alors qu’à la première nouvelle de l’arrivée des pillards, les malheureux habitants, chassant devant eux leur bétail, auraient fui vers la ville fortifiée la plus voisine, ne laissant aux envahisseurs que ce qu’ils n’auraient pas pu amener à temps ? Serait-ce parce que les brigands n’auraient pas trouvé tout le butin qu’ils attendaient, qu’ils se seraient rabattus sur le village et l’église ? Sept ou huit hommes suffirent au recouvrement des animaux remisés cependant dans un de leurs châteaux forts : cela suppose que les déprédateurs étaient assez peu nombreux.
Rien, absolument rien ne démontre jusqu’à présent qu’il faille rattacher l’exode vers Neufchâteau à une autre invasion de pillards. Les témoins, dans leur déposition, ont l’air de supposer qu’à Domrémy et à Greux il n’y a eu qu’une alerte connue de tous, ayant fait époque dans les souvenirs des habitants.
Tout ce que nous savons de l’événement s’encadre fort bien dans l’invasion du milieu de 1425. Jeannette était alors dans sa quatorzième année ; elle pouvait s’utiliser dans la maison de la femme la Rousse, conduire les bêtes dans les pâturages des environs de Neufchâteau.
L’assertion de Boulainvilliers est positive. Tant que Jeanne vécut au foyer paternel une protection miraculeuse couvrit la famille entière : les personnes et les biens. Pour que l’affirmation ne reçoive pas de démenti, il suffit de supposer que Jacques d’Arc quitta à temps le village avec le troupeau, et que l’incendie ne s’étendit pas à sa maison. Cela n’est nullement invraisemblable, doit être regardé comme vrai tant qu’un document exprès, de la valeur de celui de Boulainvilliers, ne viendra pas l’infirmer.
Il ne suffit pas pour cela d’un tableau fantasmagorique dans lequel on entasserait tous les actes de déprédation commis dans le Barrois tout entier, et même au-delà des limites du duché. L’histoire sérieuse n’admet pas ces procédés déclamatoires.
Les déprédations furent nombreuses, même en Barrois, durant les années obscures de Jeanne ? d’accord. Quelques villages furent tellement ravagés qu’il n’y resta pas d’habitants, en sorte que les comptes portent 289que le fisc ne put, dans certaines années, y rien recueillir ? Les pièces sont encore là qui l’attestent ; quelques villages furent réduits à cette extrémité, le petit nombre cependant. Dans d’autres, les redevances furent sensiblement diminuées ? C’est encore vrai. L’universalité fut-elle soumise à semblable calamité ? Ces mêmes comptes prouvent le contraire. Domrémy fut-il du nombre des villages ainsi totalement, ou très grandement dévastés ? C’est une hypothèse entièrement gratuite. En ce qui concerne la famille de Jacques d’Arc, elle est diamétralement opposée à l’assertion de Boulainvilliers, et, par suite, doit être regardée comme fausse, tant qu’on ne lui opposera que des tirades échauffées, telles qu’en imagine à ce sujet le naturalisme.
Tous les témoins entendus nous ont parlé des danses et des amusements des enfants et des adolescents autour du beau May durant la belle saison. C’est inconciliable avec des razzias fréquemment renouvelées qui auraient laissé les enfants et les parents sans pain, sans vêtements, et les auraient contraints de s’expatrier, non pas quatre ou cinq jours, comme cela arriva dans la fuite à Neufchâteau, en 1425 d’après toutes les vraisemblances, mais les auraient forcés de quitter pour toujours une terre maudite. Si les razzias s’étaient renouvelées seulement quatre ou cinq fois sur une vaste étendue, Jeannette n’aurait pas été vue aux moissons, gardant le bétail, filant, trouvant encore de quoi faire des aumônes. Elle et les siens auraient dû chercher ailleurs le strict nécessaire.
La mauvaise issue pour les pillards de l’invasion de 1425 a dû leur servir de leçon et leur faire chercher un autre objectif que Domrémy. L’envahir c’était s’exposer aux représailles des deux partis ennemis. C’était s’exposer aux représailles du parti bourguignon. On le vit bien en 1425. Le chambellan de Charles II, d’Ogéviller, était Bourguignon bien déclaré ; pour recouvrer le bétail enlevé, sa dame a recours à un autre Bourguignon, Antoine de Vaudémont, qui aussitôt met quelques-uns de ses gens en campagne pour faire rendre gorge aux voleurs, et il y réussit. Ce qui fut fait une fois se serait au besoin renouvelé. Dans les années qui suivent, le comte d’Ogéviller est partie avec les manants de Domrémy et de Greux dans l’affaire des revendications de Poignant. Il les aurait couverts encore avec plus de soin de tout son crédit, si le pillage de 1425 s’était produit une seconde fois.
Baudricourt et ses braves, de leur côté, avaient l’œil sur Domrémy, et auraient exercé de fortes représailles sur ceux qui l’auraient dévasté. C’est au point que, lorsque sur l’ordre de Cauchon, après la prise de Jeanne, le bailli anglo-bourguignon de Chaumont ordonna une enquête au village, nous avons entendu plusieurs témoins affirmer que, par peur des hommes de Vaucouleurs, c’est-à-dire de Baudricourt, les enquêteurs procédèrent 290secrètement, ne forcèrent personne à prêter serment, et se retirèrent en se dissimulant. On peut ajouter enfin que Henri de Ville, qui avait fortifié son château de Brixey, était intéressé à comprimer des dévastations qui diminuaient les rentes du chapitre de Saint-Nicolas.
Comme la libre-pensée se donne toute carrière sur ce point des pillages et des dévastations de Domrémy, il faut insister. Que l’on remarque que ces chevauchées des hommes de guerre étaient des courses soudaines, faites par escouades ; qu’une fois maîtresses d’un certain butin, ces bandes devaient se hâter de l’abriter en lieu sûr sous peine de se le voir enlevé. La razzia était déterminée souvent pour se venger de razzias pareilles ; d’autres fois par l’abondance qu’elle promettait, et plus encore par la facilité de l’opérer.
En dépit de pages déclamatoires, qui seront prochainement signalées, les documents écrits, certains, n’établissent qu’une seule descente des bandes à Domrémy, celle de 1425, et jusqu’à preuve manifestement contraire il faut y rattacher l’exode vers Neufchâteau.
Les témoins entendus à la réhabilitation sont unanimes pour affirmer qu’au bout de quatre ou cinq jours, après que les pillards furent passés, Jeannette rentra à Domrémy dans la compagnie de ses parents ; et cependant Jeanne avoue qu’elle a passé environ quinze jours à Neufchâteau ; et elle semble rattacher ce séjour à l’exode général. Comment concilier cette double assertion peu concordante ? N’y aurait-il pas une erreur de transcription ? Nous ne possédons, pour cette partie, que la traduction latine. En revoyant la minute prise à l’audience, Manchon n’aura-t-il pas lu XV, là où quelques mois auparavant il avait écrit IV ? La méprise semble facile avec les chiffres romains dont il usait. Il suffisait de voir un jambage traverser en diagonale le I de IV. Lorsque, après la condamnation, il traduisait en latin les notes françaises de l’audience, il ne voyait pas l’importance de cette légère erreur, et l’opposition qui devait en sortir avec les dépositions qu’il ne soupçonnait pas, puisqu’elles n’existaient pas encore.
Une autre solution possible, quoique moins satisfaisante, c’est que, dans ces quinze jours environ, Jeanne comprend d’autres séjours qu’à la suite de 1425 elle aurait faits à Neufchâteau, tant pour témoigner à la veuve la Rousse sa reconnaissance, que pour visiter celle de ses marraines qui semble y avoir habité.
Ce qui est de toute impossibilité, c’est que l’affaire des fiançailles se soit déroulée à Neufchâteau.
291III. L’affaire des fiançailles
Impossibilité de rattacher l’affaire des fiançailles au séjour à Neufchâteau. — C’est après la première entrevue avec Baudricourt que les parents ont eu recours à ce stratagème.
D’Estivet, il est vrai, la présente comme s’étant passée dans cette ville. Cela s’encadre dans son impur roman, dont la suite a été indiquée plus haut (p. 125). À moins d’admettre son infecte imposture, point de départ de la souillure d’Arouet, il faut renoncer à soutenir que c’est durant son séjour à Neufchâteau que Jeannette a été citée à comparaître devant l’officialité de Toul pour exécution de promesses de fiançailles.
Les fugitifs de Domrémy, tout entiers à la pensée des ravages exercés dans leur village, à la douleur d’avoir dû soudainement abandonner leurs foyers, obligés de pourvoir à leur logement, à leur nourriture, au logement et à la pâture du bétail, se faisant mutuellement part de leur malheur, de leurs difficultés, avaient toute autre chose à penser qu’à ourdir un stratagème pour arrêter la jeune fille qui, tout en se promettant de jeter l’envahisseur à la mer, n’avait pas même songé à arrêter une poignée de pillards. Si, comme c’est très vraisemblable, la fuite a eu lieu en 1425, la mission de Jeanne, alors dans sa quatorzième année, n’avait pas encore transpiré. Si cette fuite fut postérieure, non seulement l’état d’angoisse dans lequel se trouvaient et les parents de la jeune fille et le jeune homme qui leur aurait servi de complice, ne leur laissait pas la liberté d’esprit nécessaire pour ourdir le complot ; le temps même leur faisait défaut pour en venir à l’exécution, telle que l’indiquent les documents. La jeune fille — c’est elle qui le dit — a été citée devant l’officialité de Toul ; il a fallu donc mettre en mouvement les juges ecclésiastiques, par suite aller les trouver ; ils ont envoyé une citation à Jeanne d’avoir à comparaître. Où cette citation a-t-elle été signifiée ? En l’adressant à Neufchâteau, on s’exposait au péril de ne pas trouver l’inculpée, qui n’y était qu’en passant. La citation devait donner au moins plusieurs jours pour se disposer à comparaître. À cette époque il fallait à une jeune fille une bonne partie de la journée pour se rendre de Neufchâteau à Toul ; et l’on voudrait que tout cela se fût passé dans les quatre ou cinq jours qui ont suivi l’émigration de Domrémy, ou même, les neuf ou dix jours que, dans d’autres circonstances, Jeanne aurait passés à Neufchâteau, peut-être à divers intervalles ! C’est de toute absurdité.
À quelle époque donc placer l’épisode des fiançailles ? Cela ne paraît pas douteux ; c’est à la suite de la première entrevue avec Baudricourt, dans le temps qui s’est écoulé du 13 mai 1428 jusqu’au départ pour Chinon le 23 février 1429 ; assez probablement, vers la fin de janvier ou les premiers jours de février. Rappelons ce que nous ont dit les documents.
292Le coup a été monté par les parents ; Jeanne l’a indiqué lorsqu’elle a dit qu’elle leur a toujours obéi, excepté au cas du mariage à Toul. Jacques d’Arc a eu recours à cette ruse, qui devait répugner à sa conscience, à la dernière extrémité, lorsqu’il a appris que sa fille s’apprêtait à exécuter ce qu’il avait vu en rêve.
Il l’a appris à la suite de la première entrevue avec Baudricourt, vers le 13 mai 1428. Jeanne est rentrée, mais, nous a dit son cousin le charpentier Perrinet, ses frères ont été avertis de la démarche qu’elle venait de faire ; ils ont prévenu le père qui a répondu que c’était une folie, et que cette fille leur ferait déshonneur et honte ; c’est alors qu’il a cherché à la marier ; Michel Lebuin a été peut-être choisi. Pieux, se joignant au cortège de Jeanne quand elle allait à Bermont, quelquefois se trouvant avec elle à confesse, il a fait à Jeannette des avances agréées par les parents ; il a été repoussé, et c’est alors que, pour adoucir son refus, Jeanne lui a dit plusieurs fois qu’elle était destinée à relever le sang royal. Michel Lebuin n’aura pas voulu suivre le plan des parents jusqu’à se parjurer ; on se sera alors adressé à Jean Watterin qui, éconduit lui aussi, aura entendu Jeanne lui répondre que : Entre Coussey et Vaucouleurs, il y avait une jeune fille qui dans un an ferait sacrer le roi à Reims.
C’était vers la Saint-Jean-Baptiste 1428. Ces projets de mariage auront fait quelque bruit dans le village. Voilà pourquoi Gérardin d’Épinal ayant entendu Jeannette lui dire : Compère, si vous n’étiez pas Bourguignon, je vous communiquerais un secret
, a pensé qu’il s’agissait d’un jeune homme à épouser par celle que la voix commune avait surnommée la Pucelle, c’est-à-dire la vierge. Si cet arrangement des faits n’est que probable, il semble absolument certain que c’est après le premier voyage à Vaucouleurs qu’il faut placer la pression tentée sur la jeune fille pour la fixer au pays par le mariage. On a du certainement employer bien des moyens pour l’amener à se prêter d’elle-même au projet, avant d’essayer de l’y contraindre par la voie de l’autorité ecclésiastique, en égarant cette autorité elle-même au moyen d’un parjure. Ces diverses tentatives nous amènent facilement au départ définitif de la maison paternelle.
IV. Premier séjour à Vaucouleurs
Jeanne a dû quitter définitivement la maison paternelle vers la fin de décembre 1428. — Ce qui a dû se passer. — Jacques d’Arc n’a pas pu rester inactif. — La citation à Toul, vers la fin de janvier 1429. — Pourquoi Jean de Metz s’est rendu à Toul.
En quel mois Durand Laxart s’est-il présenté à Domrémy, pour demander qu’on permît à Jeannette de venir à Burey aider au ménage durant le mal d’enfant de la tante ou de la cousine ? Il est difficile de préciser ; cependant les données fournies par les documents ne permettent pas un délai qui nous porte au-delà de décembre 1428.
293Jeanne nous a dit avoir passé une semaine auprès de son oncle, avant d’aborder pour la première fois le lieutenant royal. Laxart affirme que sa parente a séjourné six semaines dans sa maison. Habitait-il avec son beau-père Le Vauseuil, l’oncle proprement dit de la Pucelle, ou avait-il une maison à part ? Ces six semaines ont-elles été consécutives ou séparées ? Faut-il comprendre dans ces six semaines celle dont Jeanne nous a parlé, comme ayant précédé la visite faite vers le 13 mai ? Autant de questions que l’on se pose sans pouvoir les résoudre. Bertrand de Poulengy affirme cependant qu’à la suite de la visite de mai, Jeanne rentra à Domrémy. Nous sommes donc amené à réserver quatre ou cinq semaines au moins pour le second séjour. C’est alors que Durand Laxart a été trouver plusieurs fois Baudricourt pour lui transmettre les insistances de celle qui l’avait gagné à sa cause.
— Soufflette-la bien, lui a répondu le capitaine royal, et renvoie-la à son père.
Elle était donc habituellement sous le toit de Laxart. C’est alors que Jeanne est venue elle-même une seconde fois à Vaucouleurs et s’est fixée dans la maison de Catherine, la femme de Henri le charron, dans l’espérance de triompher plus aisément de l’obstination de Baudricourt. Elle y a passé trois semaines, mais interrompues par le voyage à Toul et à Nancy et peut-être par des retours à Burey-le-Petit, dans la maison de Laxart. Cependant les quatre ou cinq semaines passées à Burey, les trois semaines passées à Vaucouleurs, la semaine demandée par le pèlerinage à Saint-Nicolas et l’entrevue avec le duc de Lorraine nous donnent au moins huit semaines entre le départ de la maison paternelle et le départ pour la France le 23 février 1429 ; environ deux mois, ce qui porte le départ de Domrémy à la dernière quinzaine de décembre. Jeanne, fixée à Vaucouleurs à la suite de la seconde tentative auprès de Baudricourt, y donnait ces exemples de vie de piété et de travail constatés par tous les témoins. Jean de Metz n’a pas dû être le seul à la visiter, ni l’enfant de chœur Le Fumeux le seul à observer ses démarches. Le bruit de la mission qu’elle s’attribuait a dû se répandre au-delà de l’enceinte de la petite ville : on en a parlé, dans les commencements surtout, avec les sentiments de Baudricourt. Le bruit est arrivé jusqu’à Toul ; l’évêque auxiliaire de Henri de Ville, celui sur lequel le prélat se décharge en grande partie de l’administration spirituelle, le gardien des Cordeliers, est originaire de Vaucouleurs, comme l’indique son nom de Henri Vaucouleurs ; il a été informé, ne fût-ce que par le curé Jean Fournier. Avant d’en venir aux exorcismes relatés par Catherine Le Royer, Fournier a dû consulter l’évêque de Christopolis.
Mais celui qui n’a pas pu rester inactif, c’est surtout Jacques d’Arc. Le long retard de Jeannette à rentrer sous le toit paternel aurait certes suffi pour l’alarmer. À quelles angoisses n’a-t-il pas été en proie, lorsqu’il a su 294que la cause en était l’exécution de ce projet qui, entrevu en rêve, lui avait inspiré à l’égard de sa Jeannette des pensées si extrêmes ? C’est alors que fou de douleur, comme nous l’a dit Jeanne, il est venu avec Isabellette, d’abord à Burey-le-Petit, et ensuite à Vaucouleurs où Le Fumeux nous dit les avoir vus. Que n’a-t-il pas dû tenter ? À bout de moyens, sa conscience de chrétien a fléchi un moment. Ce qu’il n’avait pas pu obtenir par la persuasion, il a voulu l’emporter par un parjure qui devait lui ménager l’appui de l’autorité ecclésiastique. Le stratagème a été ourdi avec le jeune homme, Jean Watterin peut-être, qu’il est parvenu à gagner. La cause a été portée devant l’officialité diocésaine, déjà avertie du bruit qui se faisait autour de l’énigmatique adolescente. C’est dans le courant de janvier que l’official a dû être saisi d’une citation d’autant mieux accueillie qu’elle lui permettait de voir de près celle qu’à d’autres titres il devait désirer examiner.
La citation a dû être signifiée à Jeanne pour les premiers jours de février. Cela nous explique une particularité de la déposition de Jean de Metz : il a accompagné, dit-il, Jeanne jusqu’à Toul, dans le voyage que cette dernière a poussé jusqu’à Nancy. Pourquoi se serait-il arrêté à Toul, si, comme nous allons le dire, l’affaire de Toul n’avait pas été une première étape vers Nancy ? Faire en hiver la conduite à la paysanne à cinq lieues, et lui en laisser faire quatre autres, sans continuer le voyage avec elle, eût été une démarche peu explicable, si Jean de Metz n’avait eu un motif particulier d’aller à Toul et de rentrer ensuite à Vaucouleurs. Ce motif était d’observer l’attitude de Jeanne devant le tribunal ecclésiastique. Allait-elle avouer, allait-on la convaincre qu’à un moment donné elle avait, sinon promis le mariage, au moins donné quelque espérance, témoigné quelque désir de contracter une alliance en soi permise ? Elle n’était pas la vierge annoncée ; elle se prévalait faussement de la prophétie quelle aimait à citer. En dépit de son extérieur de piété, elle était une vulgaire aventurière cherchant à exploiter les préoccupations du public. N’eût-on voulu qu’éclaircir le mystère, il y avait là un élément du plus haut intérêt pour tous ceux qui se demandaient ce qu’était la jeune campagnarde. Non seulement la présence de Jean de Metz à Toul est parfaitement justifiée, l’on ne s’expliquerait pas que de l’entourage de Baudricourt quelqu’un ne se fût pas rendu à la ville épiscopale, pour tout observer, et savoir la pensée des savants ecclésiastiques qui entouraient l’évêque.
Jeanne parla avec tant de netteté, tant de fermeté que l’imposture fut complètement mise à nu. Le prestige de Jeanne n’a pu que grandir. Jean de Metz s’est hâté de rentrer à Vaucouleurs pour raconter ce qui s’était passé.
Placé à cette période, l’épisode des fiançailles fait plus qu’expliquer le voyage de Jean de Metz à Toul à la suite de Jeanne ; il répond à une 295question qui se présente naturellement quand on voit la jeune fille séjourner près de deux mois à Burey et à Vaucouleurs. Que faisait donc le père disposé à la noyer, plutôt que de la voir tenter une entreprise, humainement parlant, si extravagante et si folle, se demande-t-on ? Il ourdissait et tentait le stratagème des fiançailles. L’affaire vidée devant la cour ecclésiastique, Jeanne n’a eu qu’à continuer son voyage vers Nancy et Saint-Nicolas.
V. L’invitation du duc de Lorraine
Combien elle venait à propos. — Jeanne en pèlerinage au grand sanctuaire de Saint-Nicolas, et non pas à Saint-Nicolas de Ceffonds.
Le duc avait-il envoyé un sauf-conduit avant que l’affaire des fiançailles fût jugée à Toul ? Le sauf-conduit accompagnait-il la citation ? A-t-il été expédié pendant les débats ? Il est certain que l’invitation du prince venait fort à propos, et il n’est pas difficile de s’expliquer que le duc ait entendu parler de l’inspirée, et ait eu le désir de la voir. Non seulement la renommée a pu en porter le nom à son oreille, mais l’évêque de Toul, Henri de Ville, qui vivait dans son intimité, a dû l’en entretenir. L’espérance d’obtenir, par l’entremise de la sainte fille, la guérison du mal dont il souffrait, un sentiment de curiosité, suffisent bien à expliquer l’invitation du duc de Lorraine, et l’initiative que tous les témoins disent être venue de son côté.
L’invitation venait fort à propos pour Jeanne, venons-nous de dire. L’insuccès du stratagème des fiançailles devait avoir mis le comble aux inquiétudes du père ; il aurait pu se porter aux dernières violences ; les paroles de Jeanne insinuent qu’il se trouvait à Toul. La Pucelle mandée par le duc de Lorraine, couverte par le sauf-conduit, évitait les éclats de l’égarement paternel, en prenant le chemin de Nancy, au lieu de rentrer à Vaucouleurs.
Elle avait par là le moyen de satisfaire à l’un des désirs les plus ardents de sa piété. Un des caractères de sa dévotion le plus universellement signalé, c’est son amour des lieux consacrés par la piété. La fille de Dieu, comme l’appelaient les voix, aimait les lieux privilégiés où son Père manifestait particulièrement sa puissance et sa bonté, et glorifiait ceux que l’enfant appelait ses frères du Ciel. Or il n’y avait pas en Lorraine de lieu de dévotion renommé à l’égal de Saint-Nicolas-du-Port ; l’on y venait de bien plus loin que des limites de la province invoquer le grand Saint, de son vivant ami du premier empereur chrétien, du grand Constantin. Combien Jeanne, en voie de se présenter devant les grands du siècle, devait sentir le besoin d’implorer l’assistance d’un tel protecteur !
Certains modernes voudraient que le sanctuaire de Saint-Nicolas visité 296par la Pucelle fût, non pas la basilique de Saint-Nicolas-du-Port, mais le minuscule oratoire, aujourd’hui complètement disparu, de Saint-Nicolas de Septfonds, à moins de trois kilomètres de Vaucouleurs. Cela ne semble pas soutenable.
Saint-Nicolas tout court désigne le grand sanctuaire alors connu de tout l’Occident chrétien ; les nombreuses églises et chapelles dédiées en Lorraine à saint Nicolas sont suivies d’un mot qui empêche de les confondre avec le sanctuaire principal. L’on dit Saint-Nicolas de Brixey, Saint-Nicolas de Septfonds.
Bertrand de Poulengy, dans sa déposition, unit le voyage à Nancy et le pèlerinage à Saint-Nicolas ; il fait passer le pèlerinage à Saint-Nicolas avant l’entrevue avec le duc, soit que Jeanne ait réellement commencé par la visite au Saint, soit qu’il ait voulu exprimer que, dans l’esprit de la sainte fille, le pèlerinage était ce qu’elle estimait par-dessus tout. Un fait aussi insignifiant qu’une visite à une chapelle du pourtour de Vaucouleurs serait peu digne d’être mentionné ; encore moins devrait-il être mis sur la même ligne qu’une visite au duc de Lorraine. Même de nos jours, on n’appellerait pas sérieusement du nom de pèlerinage une visite à un oratoire situé à une demi-lieue ; à combien plus forte raison à une époque où les pèlerinages les plus lointains étaient si profondément enracinés dans les mœurs chrétiennes.
La déposition de Catherine Le Royer, sur laquelle s’appuient les partisans de l’opinion contraire, doit être expliquée. Que le lecteur veuille bien la relire. S’il fallait entendre le Saint-Nicolas dont elle parle de Saint-Nicolas de Septfonds, il s’ensuivrait que cette hôtesse de la Pucelle à Vaucouleurs aurait omis de parler du voyage à Toul et à Nancy, le fait le plus culminant du séjour de trois semaines de la Pucelle dans sa maison, pour s’attacher à un incident de sa nature aussi insignifiant qu’une course à quelques pas de la ville. Cela ne semble nullement admissible ; et la phrase : Un certain Alain et Durand Laxart s’offrirent pour la conduire et la conduisirent en effet jusqu’à Saint-Nicolas, a une toute autre portée.
Jeanne, nous dit-elle, souffrait comme une femme en travail d’enfant, parce qu’elle ne trouvait personne qui voulût lui servir de guide et la mener vers le dauphin. C’est alors qu’Alain et Durand Laxart s’offrirent, prêts à l’escorter partout où elle voudrait aller. Jeanne les a acceptés, et ils l’ont accompagnée non seulement jusqu’à Toul, comme Jean de Metz, mais encore jusqu’à Saint-Nicolas. C’est cette disposition des braves paysans que le greffier a suffisamment exprimée, pour ceux auxquels les faits étaient connus, par cette phrase : Ils la conduisirent jusqu’à Saint-Nicolas.
297Mais cette pérégrination a dû montrer à Jeanne que pareils guides étaient plus riches de bonne volonté qu’aptes à la servir. Pas plus qu’elle-même ils ne connaissaient les chemins, et les trois devaient former un pauvre équipage. Était-ce un vêtement de femme que portait Jeanne dans son voyage de Nancy ? C’étaient alors les pauvres vêtements rouges dont nous ont parlé les témoins. Étaient-ce des vêtements d’homme ? quel accoutrement ! Laxart, qui a seize ans de plus que sa cousine, a déposé lui avoir donné de ses habits ; Jean de Metz a pris aussi dans la défroque de ses serviteurs. À tous les points de vue, Jeanne avait parfaitement raison de dire qu’il était peu convenable de s’éloigner de Vaucouleurs dans un état pareil. C’est à la suite, dit Catherine, que plusieurs des habitants de la ville se mirent en devoir de l’équiper convenablement.
Pareil revirement, s’il ne s’agissait que d’une course à Saint-Nicolas de Septfonds, serait au rebours de ce qui devait arriver. S’arrêter à une demi lieue lorsqu’elle en avait cent-cinquante à parcourir, était preuve de légèreté et ridicule ; il en était tout autrement s’il s’agit, ainsi que cela nous paraît moralement certain, du voyage à Toul, à Nancy et à Saint-Nicolas-du-Port. Tous ces incidents étaient éminemment propres à attirer considération à la jeune villageoise.
VI. Changements dans les esprits au retour de Jeanne, le 11 ou 12 février. — Annonce de la défaite de Rouvray.
Comment dédaigner une jeune fille que le puissant duc de Lorraine avait fait venir de huit à neuf lieues de distance, à laquelle il avait demandé de le guérir ? Si, comme cela semble très vraisemblable, le voyage à Nancy est venu à la suite de l’affaire des fiançailles à Toul, l’attitude de la Pucelle devant l’officialité n’a fait qu’accroître son prestige. Les voix avaient promis à Jeanne de l’assister dans cette première comparu lion devant un tribunal ecclésiastique, comparution qui devait être suivie de tant d’autres. Elles ont certainement tenu parole, puisque le jeune homme, interdit et confus, n’a pu que finir par avouer son subterfuge. Jean de Metz s’est hâté de rapporter à Vaucouleurs comment l’accusateur de Jeanne était devenu en réalité son apologiste. Les esprits n’ont pu qu’en devenir mieux disposés envers la Pucelle, lorsque, le 11 ou le 12 février, elle est rentrée à Vaucouleurs.
Elle-même a pressé Baudricourt avec plus d’instance de l’envoyer vers le gentil dauphin. C’est en effet au retour du voyage de Nancy qu’elle a annoncé dans les termes si vifs rapportés plus haut (p. 250) la défaite de Rouvray, le jour même où elle nous était infligée ; et elle a annoncé des 298calamités pires encore, si on tergiversait davantage pour lui accorder sa demande.
C’est le jour de son arrivée, ou tout au moins le lendemain, qu’elle a fait cette prophétie. Le carême s’ouvrait, cette année, le 9 février, la défaite avait été subie le 12, samedi. Or Jean de Metz nous a dit que Jeanne était rentrée vers le premier dimanche de carême. Bertrand de Poulengy a affirmé, lui aussi, que Jeanne reparut à Vaucouleurs vers le commencement du carême. Mais, soit faute du greffier, soit défaut de mémoire de la part du témoin, Poulengy place à la suite le voyage de Nancy, que Jean de Metz a placé avant. C’est manifestement Jean de Metz qui est dans le vrai. Il a fait une partie du voyage avec Jeanne ; si, comme le dit Bertrand de Poulengy, Jeanne n’était rentrée à Vaucouleurs pour la seconde fois que vers le commencement du carême, les douze jours qui l’auraient séparée du 23 février sont insuffisants pour remplir les trois semaines passées dans la maison Le Royer, auxquelles il faut ajouter le temps du voyage vers le duc.
Ce n’était pas trop du 12 au 23 pour faire les préparatifs, procurer vêtements, armure et coursier. Si Baudricourt, jusque-là incrédule, a dû être ébranlé par l’assurance avec laquelle l’adolescente annonçait le désastre de Rouvray, il a dû attendre la confirmation de la prophétie, et prendre quelque temps avant de se décider.
VII. Baudricourt n’a pas consulté la cour. — Explications possibles de la présence du chevaucheur Collet de Vienne.
C’est en donnant un démenti à Jeanne et aux témoins de la réhabilitation que la libre-pensée prétend que Baudricourt a consulté la cour. Il n’a pris la jeune fille au sérieux qu’à la suite de l’annonce de la défaite de Rouvray ; le temps manquait pour l’envoi et le retour d’un courrier.
Collet de Vienne, un des six hommes de l’escorte de Jeanne, était cependant un des chevaucheurs de l’écurie du roi. Son nom, suivi de cette qualification, revient à plusieurs reprises dans le livre des comptes de la ville de Tours, à cause des gratifications à lui faites par le conseil de la cité, pour les messages qu’il avait apportés ; il y apporta la nouvelle de la délivrance d’Orléans et reçut une étrenne de dix livres.
Peut-être est-ce par lui que Baudricourt aura connu que celle qui avait annoncé la débandade de la journée des Harengs n’était pas une fausse prophétesse. Charles VII ne manquait pas de motifs pour envoyer un messager aux vaillants défenseurs de Vaucouleurs. Soit que, à la suite de l’expédition de Vergy, Vaucouleurs dût se rendre au bout d’un certain 299temps, si les revers continuaient à accabler le parti français, soit que la soumission fût subordonnée à l’hommage du duc de Bar, bien des raisons expliquent l’envoi de Collet de Vienne par la cour, sans qu’il soit besoin de supposer qu’il venait apporter sur le fait de Jeanne une réponse de Charles VII à une consultation de Baudricourt. Il a dû annoncer la défaite de Rouvray. Ce nouveau coup de la mauvaise fortune explique les paroles de Jean de Metz à Jeanne : Faut-il donc que nous devenions Anglais ?
Pour rendre quelque courage à ses partisans, Charles VII n’aura pas manqué de faire savoir par son chevaucheur le projet d’alliance arrêté entre le dauphin et la fille du roi d’Écosse, d’où Charles VII tirait ses meilleurs auxiliaires.
Un archer de Lorraine, Jean le Lorrain, faisait merveille contre les Anglais au siège d’Orléans. Il eût été très avantageux de lui donner des émules de son habileté, de son courage et de son entrain. De fait nous trouvons Richard l’archer à la suite de Jeanne.
VIII. De la spontanéité de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy à s’offrir pour accompagner la Pucelle. — Première étape. — L’embuscade de la route nullement disposée par la cour.
Jean de Metz et Bertrand de Poulengy déposent qu’ils se sont offerts d’eux-mêmes pour conduire l’inspirée, et même qu’ils ont couvert les frais du voyage. Il faudra donc attribuer à Richard l’archer, à Collet de Vienne, ou aux serviteurs des deux premiers, ce que la dame de Bouligny révélait ainsi à la réhabilitation :
J’ai entendu ceux qui la conduisirent au roi avouer qu’au premier abord ils l’avaient réputée folle, et avaient eu l’intention de la renfermer dans quelque forteresse ; mais une fois en chemin ils furent disposés à accomplir toutes ses volontés et se sentirent aussi désireux de la présenter au roi qu’elle l’était elle-même d’arriver jusqu’à lui. Ils n’auraient pas su résister à son vouloir. Ils avouaient encore que dès l’abord ils avaient formé le dessein de lui faire des propositions charnelles ; mais, au moment d’ouvrir la bouche, ils se sentaient saisis d’une telle honte que la parole expirait sur leurs lèvres, et qu’ils n’osaient pas souffler un mot de leur dessein pervers495.
Plusieurs témoins nous ont dit avoir assisté au départ. Il a dû avoir lieu le soir du 23 février, puisque la petite troupe voyagea d’abord toute la nuit par crainte des Anglo-Bourguignons. Cette crainte était beaucoup plus fondée au sortir de Vaucouleurs que lorsque l’on eut franchi le Barrois. La nouvelle de l’extraordinaire jeune fille devait s’être répandue 300dans le duché ; l’enlever avec son escorte était un bon tour à jouer aux Armagnacs. Les garnisons anglo-bourguignonnes disséminées sur les chemins, particulièrement à la suite de l’effort tenté en juillet par Antoine de Vergy, se seraient applaudies de cet heureux coup. Alors même que leurs chefs n’auraient vu dans Jeanne qu’une jeune fille d’un cerveau détraqué, il y avait matière à jeter du discrédit sur leurs ennemis par les dérisions qu’ils méritaient pour avoir fait quelque cas d’un secours manifestement si dérisoire. La nuit suivante l’on se reposa dans l’abbaye de Saint-Urbain ; l’abbé Arnoult d’Aulnoy était un parent de Baudricourt, dont la mère était Marguerite d’Aulnoy496.
Le docteur Séguin nous fait connaître sur le voyage l’incident suivant, qu’il dit tenir de Pierre de Versailles, auquel un des acteurs l’aurait raconté :
Quelques gens de guerre avaient rencontré Jeanne, quand elle se rendait auprès du roi, et s’étaient postés en embuscade dans le dessein de la prendre et de la détrousser, et son escorte avec elle ; mais, au moment de fondre sur la petite troupe, ils avaient été frappés d’immobilité, et comme cloués au sol, en sorte que la Pucelle et ses compagnons avaient continué leur route sans obstacle497.
Il n’est nullement question de gens apostés par la cour ; la cour ignorait encore l’existence de Jeanne.
Nous serions incomplet si nous ne parlions pas des lieux marqués par le séjour ou le passage de la Pucelle durant cette période de sa vie.
301Chapitre VII Des lieux marqués par le séjour ou le passage de la Pucelle de sa naissance à son arrivée à Chinon
- I.
- La maison de la Pucelle.
- Son authenticité prouvée par son histoire.
- Visiteurs de 1815.
- Achetée par le conseil général des Vosges.
- Nicolas Gérardin.
- Ce que fit Louis XVIII.
- Ce qu’a fait le conseil général de 1889.
- Suite d’outrages.
- Ce que devrait être la Sunta Casa.
- II.
- État actuel de la chaumière.
- Le tympan de la porte : inscription, armes.
- La pièce principale.
- La chambre dite de Jeanne d’Arc.
- Statue.
- De l’ensemble de la construction.
- III.
- L’Église.
- Bouleversée par la restauration de 1824.
- La chapelle Notre-Dame de la Pucelle.
- Autres particularités indiquées par le testament du curé Claude du Lys.
- La statue de sainte Marguerite.
- IV.
- Ce que les documents affirment de l’arbre des Dames, de la fontaine, du bois Chenu.
- Le récit de la première apparition par Philippe de Bergame.
- Chapelle construite par le doyen de Toul Étienne Ier Hordal.
- Zèle des Hordal pour la mémoire de la Pucelle.
- Des motifs probables qui ont dicté le choix de l’emplacement de la chapelle.
- V.
- Auberge de La Rousse à Neufchâteau.
- On ignore où était à Neufchâteau l’auberge de la veuve la Rousse.
- La fête de sainte Catherine toujours populaire à Maxey.
- VI.
- Oratoire de Bermont Obscurité de son origine.
- Dévotion à saint Thibaud.
- Bermont après la Révolution.
- Statues.
- L’inscription de la cloche.
- Lieu préféré de la Pucelle.
- VII.
- Les deux Burey.
- Burey-le-Petit est Burey-la-Côte.
- VIII.
- Vaucouleurs.
- Ruines de la forteresse.
- Lieu où a été proclamée la vraie constitution de la France.
- La crypte de la chapelle.
- La statue qu’on y vénérait.
- Mutilée par la Révolution.
- Restauration.
- Chemin de la Pucelle dans la direction de Toul.
- IX.
- Reliques de sainte Catherine à Fierbois.
- Comment elles ont pu y être apportées.
- Libéralités du maréchal de Boucicaut pour Fierbois.
- Coucher à l’Île-Bouchard.
- Arrivée de Jeanne à Chinon le 6 mars.
I. La maison de la Pucelle
Son authenticité prouvée par son histoire. — Visiteurs de 1815. — Achetée par le conseil général des Vosges. — Nicolas Gérardin. — Ce que fit Louis XVIII. — Ce qu’a fait le conseil général de 1889. — Suite d’outrages. — Ce que devrait être la Sunta Casa.
La plus belle relique de Jeanne, le joyau de nos monuments nationaux, n’est-ce pas la maisonnette dans laquelle le Ciel fit naître la libératrice, l’humble construction, aujourd’hui dégagée des chaumières contiguës 302ou presque contiguës, dont les habitants Simonin Musnier, Mengette, nous ont dit ce que fut Jeannette ? La perle des bâtiments de France s’élève isolée au milieu d’arbres verdoyants, debout, avec son cachet de vétusté. Un profond saisissement envahit l’âme, quand on reconstruit la scène de la première apparition racontée par Jeanne : le jardinet, à droite l’église, qui, quoique malheureusement remaniée, se dresse toujours sur le même emplacement ; autour le cimetière avec ses petites croix, remplacé aujourd’hui par de banales rues ; la petite paysanne, probablement pieds nus ; le prince des célestes milices avec un nombreux cortège de purs esprits, la clarté qui les environne ; c’est le ciel qui s’ouvre, s’abaisse sur l’enfant de douze ans, pour lui dire que ses mains, qui n’ont porté que la houlette, doivent relever le trône de France, et ressusciter la Fille aînée de l’Église. Gloire à Dieu au plus haut des cieux, voudrait-on s’écrier encore une fois, avec la voix de la France toute entière.
La vieille France n’eut pour le joyau ni la vénération, ni le soin qu’il méritait. Ceux qui la représentaient, idolâtres des prérogatives de la naissance, furent ingrats envers la libératrice plébéienne, nous a dit Lingard. Il leur en coûtait de reconnaître dans la fille du paysan de Domrémy la plus glorieuse des filles de France. Ils oublièrent la plus belle des miniatures de la Santa Casa de Nazareth, d’où partait aussi contre les palais et les châteaux habités par l’orgueil, l’arrogance et la dureté, le Væ vobis divitibus de l’Évangile. Quoique tous les châteaux ne fussent pas ainsi habités, il ne s’est pourtant pas trouvé une émule de sainte Hélène qui ait pensé au précieux berceau. La Providence seule a veillé sur la conservation de ce mémorial de ses prédilections pour notre pays. Il n’est pas douteux que nous possédons encore l’étroite enceinte dans laquelle Jeanne vint à la lumière et grandit.
Non seulement la tradition est constante ; elle est gravée dans des monuments écrits qui ne permettent pas de croire qu’elle ait dévié. Cent cinquante ans après Jeanne, en 1580, un de nos écrivains les plus renommés, Michel Montaigne, dans son voyage d’Italie, n’atteste pas seulement qu’il a vu la maisonnette ; il l’a vue marquée de signes qui la désignaient aux regards, et devaient fixer dans la mémoire des générations les incomparables souvenirs qu’elle consacre. Il faut le laisser parler :
Domrémy-sur-Meuse, à trois lieues de Vaucouleurs. d’où était native cette fameuse Pucelle d’Orléans, qui se nommait Jeanne d’Ay ou Dallis. Ses descendants furent anoblis par faveur du roi, et nous montrèrent les armes que le roi leur donna, qui sont d’azur à une épée droite, couronnée et poignée d’or et deux fleurs de lis d’or au côté de ladite épée ; de quoi un receveur de Vaucouleurs donna un écusson peint à M. de Caselis. Le devant de la maison où elle naquit est tout peint de ses gestes, mais 303l’âge en a fort corrompu la peinture. Il y a aussi un arbre le long d’une vigne qu’on nomme l’arbre de la Pucelle, qui n’a nulle autre chose à remarquer.
Toutes détériorées qu’elles étaient, les peintures n’en restaient pas moins un langage permanent et perpétuel, disant à tous ceux qui venaient à la vie ce que renferma l’édicule. Elles devaient promptement créer une tradition indélébile, tant que les dernières pierres n’en seraient pas dispersées. Les actes publics font foi que cette tradition s’établit promptement. En 1586, Louise de Stainville achète
une maison bâtie en chambres basse et haute, deux greniers dessus lesdites chambres, deux petites corselles (cours) devant icelle maison avec un petit volier (poulailler) ; ensemble les usuaires d’icelle de tout côté, et comme le tout le contient sans en rien retenir ; et icelle maison (on) dict et appelle vulgairement la maison de la Pucelle, assise au village de Dompremy-sur-Meuse, proche l’église dudit lieu, le cimetière d’une part, et Nicolas Noblesse, mayeur du dit lieu, et Didière, veuve de feu Demenge (Dominique) Musnier, d’autre part498.
Ce n’est pas seulement le nom qui, sans erreur possible, indique ce que fut la maisonnette ; tout est en accord avec les documents qui nous ont parlé de la chaumière ; Jeanne nous a dit qu’elle était près de l’église et par suite du cimetière ; le jardinet, s’il n’est pas compris dans les usuaires, est devenu les deux petites corselles, bien petites, puisque, pour les désigner, on a recours à un double diminutif. Nous trouvons parmi les voisins, une famille qui l’était au temps de Jeanne, la famille Musnier. Simonin Musnier nous a dit que sa maison était près de celle de Jeanne, et que la charitable Jeannette venait consoler son enfance souffreteuse.
Les études des notaires doivent renfermer des indications semblables à celles que nous a fournies l’acte d’achat de haute et puissante dame de Stainville. En attendant qu’elles viennent à la lumière, nous sommes forcé de descendre à l’année 1818.
La relique était alors dans un état bien lamentable. Il nous a été décrit par celui-là même qui devait le faire cesser, par l’ingénieur Jollois :
Entourée de misérables chaumières, elle était plus misérable encore. Les chambres du rez-de-chaussée étaient devenues en partie un cuvier, en partie une étable pour vaches. Le plancher supérieur était entièrement dégradé ; il ne restait plus d’intact que la poutre du milieu et deux demi-poutres engagées dans les murs latéraux499.
Il n’est pas étonnant que le XVIIIe siècle léguât à son héritier le berceau ainsi souillé, quand il avait salué comme son roi celui qui avait essayé d’abîmer dans un océan de fange celle qui le rend si auguste à tout cœur 304qui conserve une molécule de sang français. La reconnaissance nationale aurait dû le couvrir de lames d’or.
Elle l’aurait fait si elle avait eu le cœur du propriétaire de l’immeuble, contraint par sa pauvreté de l’employer à de si vils usages. Il avait dédaigné l’or plutôt que de le voir passer en des mains qui ne seraient pas françaises.
Le propriétaire était un ancien dragon du nom de Nicolas Gérardin. Sa maison, sise le long du chemin, cachait la patriotique demeure. Pour signaler le monument à l’étranger et au voyageur, Gérardin ou l’un de ses ascendants avait fait enlever le dessus de la porte qui, depuis 1481, le désignait comme la demeure de Jeanne, et l’avait enchâssé sur la façade de sa propre maison.
Cette transposition, qui pouvait devenir la cause d’une irréparable méprise, s’est, par le fait, changée en incontestable preuve d’authenticité. Aux visiteurs qui demandaient à voir la maison de Jeanne d’Arc, Gérardin ne montrait pas sa maison, mais, les faisant passer par sa grange, il les introduisait dans une cour intérieure, et leur indiquant la construction qui était à l’ouest, il leur disait :
— C’est là qu’est née la Pucelle500.
1815 lui amena d’illustres visiteurs. Schiller, pour ranimer le patriotisme allemand, s’était servi du nom de Jeanne d’Arc. Sous la plume du poète d’outre-Rhin, l’héroïne sans doute est loin d’être celle de l’histoire ; elle garde cependant assez de traits de grandeur pour que les Autrichiens et les Prussiens, conduits par la victoire dans les environs de Domrémy, aient voulu faire un pèlerinage à son berceau. C’est en effet en pèlerins qu’ils y parurent. Non seulement ils se découvraient et s’inclinaient devant la statue de la vierge guerrière ; ils cueillaient les plantes qui avaient poussé sur les murs, les fleurs du jardin ; ils enlevaient des éclats des poutres. L’archiduc Ferdinand, devenu plus tard l’empereur Ferdinand, pour avoir une parcelle de la chaumière, fit faire sur le linteau de la porte une entaille encore bien visible.
Un Prussien alla plus loin ; il voulut acheter le tympan armorié exposé sur la façade de la rue ; Gérardin refusa toute avance ; l’étranger offrit d’acheter la construction entière au prix de six-mille francs, une fortune pour le paysan. Le brave dragon ne voulut pas entrer en pourparlers501.
Quelle leçon nous donnaient nos vainqueurs ! La Providence ne voulait-elle pas nous dire que si nous étions encore sous les pieds des envahisseurs, c’était pour avoir oublié avec la Pucelle tout ce que son nom devrait nous apprendre ? Le conseil général des Vosges ressentit la honte que devaient nous faire monter au front, et la vénération des étrangers 305pour le joyau, et le marché tenté par le Teuton. Il voulut écarter pour l’avenir un affront semblable, empêcher qu’un Allemand ou un Anglais ne devînt le possesseur de la glorieuse construction ; ce qui serait bien facilement arrivé, si le propriétaire n’avait pas été un Nicolas Gérardin.
Ce fut encore ici le paysan qui fut vraiment noble dans un contrat où le conseil général trouva moyen d’imprimer, dans un acte louable en lui-même, des traits tout à fait dignes d’une bourgeoisie, fille intellectuelle de l’homme de Ferney.
Gérardin ne voulut pas trafiquer de la gloire de la masure ; il abandonna au département, pour deux-mille-cinq-cents francs, ce dont l’étranger lui avait offert presque trois fois plus. À celui qui lui donnait ainsi près de quatre-mille francs, le département versa un premier acompte de cinq-cents francs, promettant de compléter le payement dans un an, mais sans intérêt ; payement dont un industriel du pays consentit à se faire caution, au cas où l’assemblée départementale ne ferait pas honneur à ses engagements. Une clause ajoutée à ces infimes détails provoque l’indignation, parce qu’elle fait peser un indigne soupçon sur celui qui, dans toute cette affaire, s’est seul montré digne de l’héroïne dont il possédait le foyer. L’acte porte que Nicolas Gérardin aura la garde de l’édicule
tant que, par sa conduite, il méritera d’être chargé de ce gardiennat, garde qu’il demande au reste comme une faveur spéciale.
Pareille clause caractérise à merveille l’époque où continuait à régner celui pour lequel la multitude, fût-elle composée de Gérardin, n’était que la canaille ; l’honneur et la vertu devant nécessairement porter habits fins, et posséder de grosses rentes.
Il restait pourtant encore en France des cœurs qui sentirent l’outrage et voulurent le réparer. Orléans fit frapper une médaille à l’honneur de Gérardin. Dans la lettre par laquelle le maire, M. de Rocheplatte, annonçait la décision municipale au vieux dragon, il était dit par une allusion manifeste à l’indigne clause du gardiennat :
Que ne pouvez-vous vivre toujours ! Vous en seriez toujours le gardien !
Louis XVIII fit mieux encore, il envoya la croix d’honneur à Nicolas Gérardin ; cette fois l’insigne ne s’égarait pas ; une fois n’est pas coutume.
Louis XVIII alla plus loin. Il constitua une rente de quatre-cents francs destinée à l’entretien d’une religieuse, chargée d’inculquer aux filles de Domrémy les vertus de la Pucelle, et de garder le monument après la mort de Gérardin502. L’idée était excellente. La virginité doit être la gardienne du berceau et du foyer de la Vierge française. La fondation royale a ressorti son effet jusques en 1889. Les religieuses de la Providence de 306Portieux, installées dans un angle de l’enclos, montraient la relique aux visiteurs. Elles laissaient sans doute, à tous les souvenirs qu’a emportés celui qui écrit ces lignes : l’amour de l’héroïne, la modestie, la bonne grâce ouvraient la porte et faisaient les honneurs de la maison de la Pucelle.
Pareil spectacle offusquait la vue de la fille aînée de Satan, la franc-maçonnerie ; elle présidait au conseil général des Vosges ; elle chassa les religieuses ; elle mit à la place une institutrice laïque. La première mission de la nouvelle venue est de ne rien dire des pratiques dont la Pucelle était insatiable ; la confession, la communion, les visites à l’église et aux lieux de piété. Quelles foudres tomberaient sur la malheureuse, si elle s’avisait de marcher sur les traces de Jeanne, de conduire le samedi ses écolières à Bermont, des guirlandes et des cierges en main comme Jeannette le faisait pour ses compagnes. Arrière le livre dont Jeannette fut l’expression vivante, le divin rayonnement, l’Évangile ou le catéchisme. Qu’on ne leur parle pas de Celui qui fut le tout de Jeanne, au cœur duquel elle puisa l’amour de la France, qu’on ne parle pas du Seigneur de la Pucelle, de Notre-Seigneur Jésus-Christ !
La guerrière ne parut jamais à Domrémy ; Domrémy ne vit jamais que la Pucelle, la Vierge. Louis XVIII, il faut le répéter, avait fait preuve d’un tact délicat en constituant des vierges gardiennes de la maison où naquit et vécut la vierge. Le conseil général d’Épinal a chassé les vierges pour y mettre un soldat ; il s’est montré le digne continuateur de ceux qui, par faveur spéciale, laissaient à Gérardin la garde de l’immeuble dont il leur faisait presque cadeau, à condition toutefois qu’il se montrerait digne de ce gardiennat, ainsi qu’ils le disaient dans un jargon bien en harmonie avec la pensée. Que sera ce soldat ? Sûrement on ne lui interdira pas ce que Jeanne interdisait si sévèrement à ceux auxquels elle commandait : le blasphème ; sûrement on ne lui imposera pas ce que Jeanne imposait aux siens : la confession, l’assistance à la messe. Ces pratiques ne seraient-elles pas un motif de renvoi auprès des prôneurs de liberté ?
Qu’a dû penser le grand-duc Constantin, auquel tous les vrais amis de Jeanne doivent reconnaissance pour sa pieuse visite au berceau de la libératrice ; qu’a dû penser le grand-duc Constantin de ces outrages cafards ? Dans sa vie posthume ici-bas, Jeanne, comme son divin Seigneur, voit, à côté d’admirations vraiment augustes et toujours grandissantes, se prolonger aussi les injures pharisaïques de Rouen. Écarter la foi chrétienne du berceau où elle fut tout, n’est-il pas plus odieux encore que refuser à la captive de Rouen toute participation aux divins offices ? Un soldat sans religion gardien de la Santa Casa, n’est-ce pas les houcepaillers 307montant la garde auprès de la prisonnière des Anglais, le Turc gardien du tombeau du Christ ? Au moins le Turc n’est pas apostat. La franc-maçonnerie, qui édicté de telles mesures est bien pire que le Turc. Elle se montre ce que les papes l’ont définie : la sentine où sont condensées toutes les turpitudes vomies sur la terre par le génie du mal depuis l’origine des temps.
Que va devenir le joyau entre ses mains ? Que la Providence, qui nous le garde depuis cinq siècles, nous le conserve encore ! Il paraît, d’après les journaux, que le conseil vosgien veut en faire le musée des œuvres que la Pucelle est censée avoir inspirées. On peut s’attendre à le voir transformé en un dépôt de bric-à-brac bien répugnant. La seule manière d’orner l’écrin serait d’y ériger un autel, et d’y offrir le saint sacrifice, après lequel, — les témoins nous l’ont dit, — la sainte fille soupirait, selon l’expression biblique, comme le cerf après les eaux vives. S’il n’était pas à la disposition des mains que l’on sait, il ne serait pas canoniquement nécessaire d’attendre la canonisation pour en faire un sanctuaire dédié à saint Michel et aux saintes patronnes de Jeanne, en attendant qu’il puisse lui être dédié à elle-même. Il suffirait, croyons-nous, de la permission de l’autorité diocésaine, à laquelle toutes les convenances prescrivent de confier la garde du trésor. Mais pour cela il faut que Jeanne abatte un envahisseur plus antifrançais que l’Anglais : le franc-maçon.
II. État actuel de la chaumière. — Le tympan de la porte : inscription, armes. — La pièce principale. — La chambre dite de Jeanne d’Arc. — Statue. — De l’ensemble de la construction.
Le conseil général de 1818 avec la maison de Jeanne acheta les maisons voisines, les rasa ; du sol il fit une pelouse avec bosquets et quelques arbres de haute venue. Des murs clôturèrent l’enceinte, une belle grille à l’entrée laisse du chemin voir la chaumière au milieu de la verdure. Sur les deux angles de l’enclos, deux pavillons servent, l’un de salle d’école pour les filles, l’autre, appelé musée de Jeanne d’Arc, renferme, avec quelques livres sur l’héroïne, la plupart très faux et pleins de naturalisme, divers souvenirs que peuvent se procurer les visiteurs503.
Après avoir franchi la grille et fait quelques vingt pas, on se trouve en présence d’une façade surmontée d’un toit fortement incliné dans le sens opposé, et rejetant les eaux d’un seul côté, vers l’ouest. La porte de l’édicule est surmontée d’un tympan dont l’orna la famille de l’héroïne.
Qu il soit là à sa place primitive, (dit Jollois), c’est un fait dont on ne peut 308douter, lorsqu’on vient à considérer les montants de cette porte. En effets c’est la même nature de pierre, et, de plus, les moulures coïncident parfaitement.
Ce tympan arqué en accolade, d’un travail qui n’est pas sans mérite, renferme quatre armoiries. Au sommet, dans le champ d’une ogive aiguë, l’on remarque une gerbe droite liée ; autour un pied de vigne jette de côté et d’autres ses pampres, ses grappes, tandis que ses vrilles atteignent l’aiguille de l’accolade : au-dessous on lit :
✝ VIVE ✝ LABEUR ✝
✝ MIL ✝ IIIIc ✝ IIIIxx ✝ I ✝
Le champ qui va en s’élargissant montre l’écu royal de France, trois fleurs de Lis, bien détachées et dans l’endroit le plus apparent. Enfin à l’extrémité, sur la droite du spectateur, les armoiries données par Charles VII à la famille d’Arc : une épée en pal soutenant une couronne par la pointe, une fleur de Lis de chaque côté ; à l’autre extrémité sur la gauche, un écu à trois socs de charrue, deux en haut, un en bas, séparés par une molette. Ce sont les armes des Thiesselin, ainsi que l’indique une pierre tombale maintenant encognée dans un mur de l’église sur laquelle ces armes se trouvent avec le nom des Thiesselin. Entre les écus des deux familles se trouvent les mots suivants :
✝ VIVE ✝ LE ✝ ROY ✝ LOUIS.
L’enquête de 1555, publiée par M. de Braux, établit qu’à cette époque la maison était habitée par Claude du Lys et Nicole Thiesselin, sa femme. Il est probable que Jean du Lys, frère de Jeanne, se sera retiré à Domrémy, lorsqu’il cessa d’être prévôt de Vaucouleurs, en 1467. Vraisemblablement il a fait tailler le tympan qui vient d’être décrit, et il a été bien inspiré.
La gerbe, le pied de vigne, disent ce que fut et ce qu’est demeurée, ce semble, la famille de l’héroïne. Famille de petits cultivateurs, c’est le cœur de la France par le nombre, et peut-être par ce qu’il y a de plus vraiment français dans le caractère. Vive labeur, c’est-à-dire vive labour. Ce cri si touchant dans sa simplicité renaîtra-t-il jamais sur nos lèvres ? Les armes de France, les fleurs de Lis montrent la royauté protégeant l’agriculture, une des mamelles de la France, disait Sully. Les trois socs de charrue des Thiesselin redisent la même pensée sous une autre forme, Le soc devient l’épée qui soutient la couronne entre les mains de la jeune fille, de laquelle tant de témoins nous ont dit : Ibat ad aratrum (elle allait 309à la charrue), Jeanne fait ressortir par un miracle éclatant ce qu’a fait durant des siècles la France agricole ; les frères de Jeanne ont soutenu la couronne sur la tête de nos rois ; ils forment encore le gros des armées qui meurent à la frontière.
Vive le roi Louis ! Il s’agit de Louis XI ; il établit l’ordre de Saint-Michel ; le souvenir de Jeanne n’était pas étranger à cette institution ; et certains indices permettent de conjecturer que Louis XI est revenu sur le procès de réhabilitation pour la rendre plus éclatante ; en tout cas, c’est sous son règne qu’a été fait ce tympan. Il n’aurait pas fallu y penser tant que l’héroïne était sous le poids de la condamnation de Rouen, et Charles VII mourut cinq ans après la réhabilitation. La date de 1481 ne permet d’ailleurs aucun doute.
À gauche du spectateur, se trouve une fenêtre encadrée dans des pierres de taille, partagée par un meneau perpendiculaire en deux compartiments. L’un de ces compartiments était muré ; Jollois le fit rouvrir dans la restauration qu’il dirigea en 1818. Au-dessus de la fenêtre, dans une niche, se trouve une statue en fonte de l’héroïne, sur laquelle il faudra revenir.
En franchissant le seuil de la porte, on entre dans une pièce irrégulière d’environ 5,50 m de longueur sur 4,80 m de largeur, 2,70 m de hauteur. On se trouve dans la pièce principale de la maison de Jacques d’Arc ; elle devait servir de cuisine, de salle à manger, de lieu de réception, et il est probable que Jeanne y est venue au monde. Une large et haute cheminée, dont les montants avaient été transportés dans la maison de Gérardin, et que Jollois fit remettre en place, est adossée au mur de gauche. Jollois nous a dit qu’il n’y avait d’intact au plancher que la poutre du milieu et deux demi-poutres engagées dans les murs latéraux ; elles ont été conservées ; l’on y voit des entailles faites par des visiteurs avides d’emporter des reliques de la chaumière ; à droite, du côté opposé à la cheminée, une porte aujourd’hui murée introduisait dans une chambre dite des Frères. Il est douteux quelle existât au temps de Jeanne.
La chambre dite de Jeanne d’Arc semble plus authentique. De la pièce principale, on y entre par une porte placée au fond, en face de la porte d’entrée. C’est un rectangle irrégulier, obscur, éclairé seulement par une petite ouverture de 40 centimètres de hauteur sur 30 de largeur, percée dans le mur du côté de l’église, que Jeanne pouvait voir. Elle s’y sera bien souvent agenouillée, le soir, avant d’aller prendre son repos, pour adorer son Seigneur présent à quelques pas sous les voiles eucharistiques. Deux placards peu profonds, creusés dans le mur de gauche en entrant, pouvaient servir à recevoir le pauvre mobilier de l’enfant ; on croit reconnaître dans le mur de droite, les linéaments d’une fenêtre qu’aurait fermée la construction de la chambre dite des Frères. Cette construction qui semble 310assez manifestement ajoutée, existait-elle du temps de Jeanne, ou lui est-elle postérieure ? Il faudrait être grandement archéologue pour dirimer la question sans susciter des contradicteurs.
Jollois, qui a dirigé les restaurations, après avoir dit que la pièce appelée chambre de Jeanne d’Arc servait de cellier en 1818, ajoute cette observation qui nous semble particulièrement digne d’attention :
Elle paraît avoir été anciennement une chambre à four : on y voit en effet les débris d’un four et de sa cheminée.
Jollois ne connaissait pas la déposition d’Isabellette Gérardin encore inédite. Or Isabellette disait :
Jeannette recueillait les pauvres pour la nuit, elle voulait leur céder son lit et coucher dans le four (in focario).
Les modernes traduisent l’âtre de la cheminée. Focarium, a-t-il été déjà observé, signifie proprement four. Il y a quarante ans, et peut-être encore aujourd’hui, dans les campagnes, les mendiants, dans la rude saison surtout, préféraient coucher dans le four avec quelques brassées de paille plutôt qu’au fenil ; ils s’y trouvaient mieux abrités. Le texte de la déposition de la femme Gérardin, rapproché de l’observation de Jollois, confirmerait donc la tradition qui fait de l’obscur réduit la chambre de Jeanne d’Arc. Les chambres à four renferment encore parfois des lits pour des valets de ferme, ou même des enfants de la maison.
Cette pauvreté de la libératrice est un nouveau trait de ressemblance avec le Dieu Incarné, son Fiancé, naissant dans une étable, tout comme en se la représentant dans ses expéditions, couchant tout habillée à la belle étoile, on pense à la parole du Maître : Les renards ont leur tanière… et le Fils de l’Homme n’a pas où reposer la tête. Les nuits de la prisonnière à Rouen ne sont-elles pas, à un haut degré, empreintes des reflets de la nuit du Prétoire ?
L’acte d’achat par Louise de Stainville porte chambre en bas et en haut ; un escalier dans la pièce dite des Frères conduit à un galetas, dont le toit en pente fortement inclinée, a-t-il été dit, est assez élevé sur le pignon, pour qu’il y ait eu une chambre avec grenier par-dessus. La partie opposée, dans l’état actuel, est au contraire beaucoup trop basse pour qu’il pût y avoir un appartement habitable ; mais la toiture peut avoir été changée. Qu’il y ait eu une chambre dans la partie la plus élevée, cela n’est pas douteux ; une fenêtre à double meneau indique en effet un lieu d’habitation. Cette habitation fut occupée par Messire Claude du Lys, un arrière-petit-neveu de Jeanne, curé de Greux-Domrémy. dans la première partie du XVIe siècle, est-il dit dans le Guide du pèlerin à Domrémy.
La statue en fonte de la façade a déjà été signalée. Elle exerce grandement les archéologues. Elle semble faite sur le modèle d’une statue en pierre dressée sur un piédestal, dans la pièce principale de la chaumière. Cette dernière représente Jeanne à genoux, l’épée au côté, les mains jointes, 311avec un costume militaire complet du XVIe siècle depuis les pieds jusqu’à la naissance du cou, où, pour la tête, commence un costume de femme ; elle porte une double collerette ; de longs cheveux fendus tombent jusqu’au bas de la taille. La figure, vue de face, a quelque chose d’un peu dur ; vue de profil, elle présente une expression de profond recueillement, et semble plus gracieuse. Cette statue a-t-elle été faite sur le modèle d’une petite-nièce de Jeanne, Marguerite du Lys, qui vivait au XVIe siècle, ressemblait beaucoup à sa grand-tante, et s’en faisait quelque peu accroire ? Est-ce un don de Louis XI ? Le doyen de Toul, Hordal, dont il sera bientôt parlé, l’aurait-il commandée sur le modèle de la statue du pont d’Orléans ? Autant d’hypothèses qui partagent les critiques.
Que penser de l’ensemble de la modeste construction ? C’est bien dans cette enceinte étroite qu’est née la libératrice et qu’elle a vécu enfant et adolescente. Que reste-t-il des murs qui reçurent ses soupirs, ses prières, les effusions de son âme, et répercutèrent les accents de sa voix ? Il est manifeste que la façade a été remaniée pour les embellissements dont nous venons de parler ; les chambres d’en haut ont été ajoutées ; l’existence de la chambre des Frères au temps de Jeanne est douteuse ; les pièces les plus authentiques et par suite les plus vénérables sont celles de l’entrée, ou la chambre de la famille, et la chambre dite de Jeanne d’Arc. À elles seules ne composaient-elles pas toute la maison d’habitation de la famille, avec quelques lits, soit à l’étable, soit au cellier, selon le besoin ? Il existe encore un cellier qui forme le quatrième compartiment du rez-de-chaussée de la maisonnette. Jacques d’Arc touchait peut-être au servage. En tout cas, avec ceux qui l’ont vu et l’ont dit, nous pensons qu’il était peu fortuné. En venant avec sa femme former un ménage à Domrémy, il a dû se contenter d’abord d’une petite installation ; celle des manants de cette époque était des plus modestes ; on pourrait encore aujourd’hui trouver de petits cultivateurs, même de ceux qui vivent sur leur propriété, dont la demeure ne compte que deux pièces, telles que celles dont nous parlons. Quelle différence cependant dans le confort !
Du moins existe-t-il dans la demeure des matériaux parfumés par la prière et les vœux de la sainte ? peut-être. Il y a seulement quelques années un pan du mur extérieur de la chambre de Jeanne d’Arc s’écroula dans le jardin. On fut surpris qu’il se fût comme fendu par le milieu, et que l’écroulement ne se fît pas sentir à la partie intérieure. La Providence voulait-elle nous garder les parois touchées par les mains de la Pucelle, sur lesquelles s’était exhalé le souffle de son angélique sommeil ? Pourquoi pas ? ce serait bien le moindre des miracles d’une semblable existence. On put constater du moins ce qui entrait dans la construction : ce sont des cailloux roulés qui, avec un mortier de sable, s’amalgament avec une 312terre rougeâtre. C’est aux archéologues de prononcer si pareilles constructions peuvent durer cinq siècles.
III. L’Église. — Bouleversée par la restauration de 1824. — La chapelle Notre-Dame de la Pucelle. — Autres particularités indiquées par le testament du curé Claude du Lys. — La statue de sainte Marguerite.
Le cœur de Jeanne était à l’église plus que dans la chaumière. Il a été déjà parlé de la malheureuse transformation que, dans une intention louable, l’on avait fait subir à l’édifice, en 1824. On est au moins certain qu’on s’agenouille sur le sol que Jeanne a arrosé de ses larmes, dans ces longues stations signalées par les témoins.
De dimensions très exiguës, l’église, après l’incendie qu’elle subit, n’a pu être que fort modestement restaurée, dans un temps où, à la suite d’un semblable désastre, la cathédrale de Troyes fut durant quelque temps couverte en chaume. On a vu que plusieurs millésimes inscrits aux clefs de voûte indiquent que, dans la suite, dans des temps moins malheureux, on a essayé d’une restauration plus complète qu’elle n’avait pu l’être aux jours de Jeanne.
Dans l’impossibilité de vénérer les restes de Jeanne, on eût aimé à prier là où devaient être les restes de son père, de ceux et de celles avec lesquels elle avait vécu, à s’agenouiller là où elle s’était agenouillée, à entrer par la porte où elle entrait, à tenir les yeux et le cœur fixés sur le tabernacle où étaient fixés ses yeux et son cœur. Les bouleversements de 1824 ne le permettent plus. Les morts ont été expulsés des demeures où ils se promettaient d’attendre la résurrection finale, et ont été relégués au loin. Une rue banale, une petite place, avons-nous déjà vu, occupent le champ du repos. Odieuse profanation, opérée souvent d’une manière inconsciente. Quel lieu de la France n’en a vu de pareilles ! Ce n’est pas le signe le moins alarmant pour notre avenir. Malheur aux peuples qui ont perdu le respect pour les ancêtres soit vivants, soit défunts. Leurs jours ne sauraient être longs.
On a retrouvé et publié le testament de Claude du Lys, un petit-neveu de Jeanne mort curé de Domrémy en 1550504. Les legs qui y sont relatés nous apprennent quelques particularités sur l’église de Domrémy à cette date. Le testateur donne dix francs à la chapelle Notre-Dame de la Pucelle, et veut y être enterré parce que là reposent et gisent feus ses prédécesseurs et oncles. Pourquoi ce nom de Notre-Dame de la Pucelle ? N’est-ce pas parce que Jeanne aimait à y prier, qu’elle y a été surprise les mains jointes, 313les yeux fixés sur l’image de Notre-Dame, ou même la face contre terre ? Avant Claude du Lys, d’autres membres de la famille avaient été, ce semble, curés de Domrémy, et avaient élu le lieu de leur sépulture là où leur glorieuse tante aimait à répandre son cœur. L’autel érigé récemment au conseil de Jeanne par M. le curé de Domrémy serait, dit-on, à la place de cette chapelle.
Il y avait encore une chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste. Claude du Lys y fonde deux messes à perpétuité ; mais il statue qu’elles seront dites l’une à la Saint-Jean de Noël (Saint-Jean l’Évangéliste), l’autre à la Saint-Jean d’été, c’est-à-dire à la Saint-Jean-Baptiste. N’est-ce pas parce que l’héroïne, à cause de son nom de Jeanne, se regardait comme sous le patronage de l’un et de l’autre ?
Claude du Lys donne encore
deux francs pour l’augmentation de la messe de M. saint Sébastien, à Domrémy.
Saint Sébastien est, avec saint Maurice, le plus glorieux des nombreux martyrs militaires insérés au Martyrologe catholique. Or, par le même testament, Claude du Lys donne
cinq francs à la fabrique de M. saint Maurice à Greux.
Si ce double culte était établi dans les deux églises avant la naissance de Jeanne, on ne peut qu’admirer comment la vierge guerrière se trouvait ainsi naturellement invitée à pratiquer le culte des deux plus grands guerriers qu’honore l’Église.
Le testament de Claude du Lys, qui abonde en d’autres legs encore, ne mentionne aucune libéralité envers sainte Marguerite. La sainte n’était peut-être représentée dans l’église Domrémy que par la statue mutilée, mais fort ancienne, que l’on y voit encore. Si elle s’y trouvait au temps de Jeanne, il n’est pas douteux que l’élève n’ait orné de guirlandes et de lumières l’image de sa céleste maîtresse.
La grosse pierre qui constitue aujourd’hui les fonts baptismaux de Domrémy les constituait-elle au temps de Jeanne ? Cela ne semble pas invraisemblable, et dès lors elle est certainement une des plus précieuses reliques de l’héroïne, puisque c’est là qu’elle serait devenue un de ces membres du Christ, dans lequel devaient briller d’une manière si extraordinaire les dons qu’il est venu apporter au monde.
Un bénitier cylindrique, espèce de tronçon de colonne creusée, dit M. Bourgaud, aurait reçu les doigts de la jeune fille, qui y puisait l’eau purificatrice à son entrée dans le lieu saint.
Il serait hors de notre sujet de parler des richesses artistiques qui commencent à orner et orneront de plus en plus un sanctuaire où se répandit si souvent le plus français de tous les cœurs.
314IV. Ce que les documents affirment de l’arbre des Dames, de la fontaine, du bois Chenu. — Le récit de la première apparition par Philippe de Bergame. — Chapelle construite par le doyen de Toul Étienne Ier Hordal. — Zèle des Hordal pour la mémoire de la Pucelle. — Des motifs probables qui ont dicté le choix de l’emplacement de la chapelle.
D’après d’Estivet, Jeanne aurait été suscitée par les esprits infernaux, avec lesquels elle s’entretenait de jour et de nuit, auprès de l’arbre des Fées et de la fontaine qui est tout auprès. On est effrayé de la longue trace que peut laisser la calomnie même la plus grossière. Ce n’est pas seulement le naturalisme qui, sous des formes diverses, exploite l’invention de l’âme damnée de Cauchon ; certains catholiques, tout en rejetant d’impures données, retiennent leurs lecteurs plus qu’il ne convient en un lieu où ne fut jamais le cœur de Jeanne.
Tous les documents ont été produits ; il faut résumer en quelques mots ce que furent pour Jeanne l’arbre des Fées, la fontaine, le bois Chenu.
- La Pucelle ne fut jamais vue seule auprès du fameux arbre.
- La rumeur publique ne l’accusa jamais d’y faire des visites solitaires.
- Après son départ, les villageois, en quête d’explication d’un fait qui les bouleversait, dirent qu’elle avait pris son fait auprès de l’arbre fatidique ; Jeanne, instruite par son frère de ce qui se colportait au hameau, protesta qu’il n’en était rien.
- Jeanne a dit à Rouen que depuis qu’elle avait commencé à entendre les voix, elle avait le moins possible pris part aux divertissements de ses compagnes ; si elle a chanté auprès du beau May, elle y a peu ou point dansé ; elle y a quelquefois tressé des guirlandes pour la statue de Notre-Dame de Domrémy.
- Quant à la fontaine, elle y a entendu les voix une fois, elle qui les entendait trois ou quatre fois par semaine, jour et nuit, a dit Boulainvilliers, durant cinq ans.
- Quant au bois Chênu, Jeanne est la seule qui en ait parlé pour affirmer n’avoir jamais ouï dire qu’il fût fréquenté par les fées ; n’avoir jamais entendu dire à Domrémy que de la lisière de ce bois sortirait une jeune fille qui ferait des merveilles. C’est seulement en France qu’on lui a rapporté semblable prophétie, à laquelle elle n’a pas ajouté foi.
- Non seulement, c’est sans l’ombre d’une preuve qu’on affirme qu’elle entendait les voix au bois Chênu ; à s’en tenir aux documents écrits, on ne produirait pas une ligne établissant qu’elle y ait jamais mis les pieds ; ce n’est que par des inductions moralement certaines qu’on est autorisé à le conclure.
Lorsque, dans la séance du 22 février, elle disait que si elle était dans un bois elle entendrait les voix, elle ne faisait que protester contre le tumulte des assistants qui, dans cette séance, au rapport du greffier, l’interrompaient chaque fois qu’elle parlait des voix. Si elle pensait à un bois particulier, rien n’autorise à croire que c’était au bois Chênu, où rien n’atteste qu’elle se rendait. Il est bien plus vraisemblable que sa pensée lui 315représentait le bois de Bermont, qu’elle avait si souvent traversé, le cœur plein de saintes pensées.
On alléguerait vainement que, d’après Philippe de Bergame, elle eut sa première vision dans une chapelle où elle s’était réfugiée pour s’abriter contre la pluie. Les pages consacrées à Jeanne par le moine italien sont, ainsi qu’il sera démontré dans un volume postérieur, un tissu d’énormes inexactitudes. Le récit de la première apparition est en opposition avec celui que Jeanne elle-même en a fait. Philippe de Bergame ne dit pas le lieu où se trouvait cette chapelle.
Ce n’est que près de deux siècles après Jeanne qu’une chapelle a été bâtie au bois Chênu. Nous avons été assez heureux pour trouver le premier, aux archives départementales de Nancy, la pièce qui le constate. À la date du 21 octobre 1623, le procureur du chapitre de Brixey donne quittance au doyen de Toul, Étienne Hordal, second du nom, d’une somme de cent-vingt francs, provenant du doyen Étienne Hordal, premier du nom, pour que, chaque année, trois messes soient célébrées,
en la fête de l’Annonciation, Assomption, et Nativité de Notre-Dame, en la chapelle qu’il (Étienne Ier) a fait bâtir sous l’invocation de Notre-Dame, au finage (territoire) de Domrémy la Pucelle, appelée vulgairement la chapelle de la Pucelle de Domrémy ; desquelles messes les susdits seigneurs, vénérables doyens et chapitre de Brixey, se sont chargés, et effectivement obligés de célébrer ou de faire célébrer aux jours et fêtes susdésignés, sans y faire faute, et fourniront tous ornements, luminaires et autres choses nécessaires, pour la célébration desdites messes ; le tout en suite et conformité de l’intention dudit seigneur défunt et à son entière décharge505.
Les fouilles opérées en 1869 dans un monceau de pierres, connu dans le pays sous le nom de pierrier de la Pucelle, ont amené la découverte des fondements de la chapelle, objet du document dont on vient de lire un extrait. Parmi les objets mis à nu, on a retrouvé la clef de voûte aux armes des du Lys, le fronton de la construction, mesurant dans sa plus grande longueur, 1,32 m sur lequel on lit en gros caractères : E. Hordal
, le nom même du doyen. Les fondements de l’édicule, bien visibles encore, avaient 7,20 m de longueur, 5,70 m de largeur ; les murs 0,65 m d’épaisseur. Sur un côté était adossée une construction de 3,15 m de large, sur 2,60 m de long, destinée sans doute à servir de sacristie. Les ruines ont disparu pour faire place à la basilique qui s’élève en ce moment.
Le doyenné du chapitre de Toul fut, pendant près d’un siècle, comme un bien de famille pour les Hordal. Claude Hordal, après l’avoir acquis en 1557 par permutation de son prieuré de Bieuville, le transmit en 1569 à 316son neveu Étienne Ier Hordal, qu’il s’était déjà donné comme coadjuteur ; et Étienne Ier ne s’en dessaisit, en 1615, qu’après en avoir assuré la transmission à son neveu Étienne II Hordal, que la mort en dépouilla en 1636.
Les Hordal étaient, ou tout au moins se donnaient, comme des descendants de Jacques d’Arc, par suite des arrière-neveux de la Pucelle. Ils montrèrent grand zèle pour la gloire de leur incomparable tante. Étienne Ier Hordal lui fit élever dans la cathédrale de Toul une statue, que l’on y vit jusqu’à la Révolution. Un oncle du doyen Étienne Ier, professeur de droit à l’Université de Pont-à-Mousson, publia en latin, en 1612, une Histoire de l’héroïne souvent mentionnée. Elle se compose, en grande partie, de citations empruntées aux historiens qui l’avaient précédé. C’était la méthode usitée à son époque, et, sous certains rapports, la seule possible, puisque l’on ne pouvait pas consulter, du moins en grand nombre, les documents originaux. Beaucoup étaient ignorés, et alors que leur existence eût été connue, un simple particulier n’eût pu en consulter qu’une faible partie, disséminés qu’ils étaient à de grandes distances. Depuis la publication de Quicherat, et depuis que l’intérêt ravivé envers l’héroïne fait publier la moindre ligne des écrits de l’époque qui se rattache à son histoire, nous sommes incomparablement mieux en état de la connaître que ne l’ont été, depuis son martyre, les historiens qui nous ont précédés.
Ces documents eussent-ils été connus, il n’eût pas été sûr de les publier. L’Université de Paris, la royauté elle-même, eussent probablement fait payer cher la sincérité au courageux historien qui aurait dévoilé la haine si profonde de la première, et le coupable oubli de la seconde. À l’époque des Hordal, Richer proposait d’employer gratuitement son temps et sa peine à éditer le double procès, pourvu qu’on lui fournît les moyens matériels d’exécuter son travail. Il a fallu que la Société pour l’histoire de France se fondât plus de deux siècles après, pour que la pensée de Richer reçût son exécution.
Les historiens les plus sympathiques à la libératrice, — et l’école catholique l’a toujours été, — devaient donc se contenter de reproduire une Jeanne d’Arc grandement amoindrie, de défendre sa mission divine, sans pénétrer dans le fond des trésors de doctrine renfermés dans l’exposé intégral de son histoire.
Ceci explique comment le doyen Hordal a pu choisir, pour y ériger sa modeste chapelle, un lieu où le cœur de Jeanne ne fut jamais, où elle ne se rendait que pour éviter la singularité, en prenant quelque part à des divertissements, innocents sans doute, mais dont elle nous a dit qu’elle s’éloignait le plus qu’elle pouvait. Les villageois de Domrémy, en quête d’explications d’un fait qui a bouleversé des têtes bien plus fortes que les leurs, avaient d’abord expliqué par l’influence des fées qui jadis avaient 317hanté le beau May, la pensée humainement si insensée de cette Jeannette qui jusqu’alors leur avait paru si pleine de sens, et son éloignement de la maison paternelle. D’Estivet avait fait de l’arbre des Fées le point de départ de ses noires calomnies. Pour le réfuter, les juges de la réhabilitation posèrent la question qui a amené les dépositions que l’on a entendues. C’était plus qu’il n’en fallait pour rattacher à ce lieu le nom de la Pucelle, et amener les appellations de vignoble de la Pucelle, de chemin de la Pucelle, qui existent encore. En réalité cela signifie avant tout, chemin des lieux, occasion de noires calomnies contre la Pucelle.
Hordal a-t-il voulu élever son petit monument comme signe expiatoire, à l’imitation de celui qui fut élevé sur la place du Vieux-Marché à Rouen ? Il existe une corrélation entre ces deux points extrêmes. D’Estivet partait de l’arbre fatidique pour demander que la vierge fût attachée au bûcher. Le doyen de Toul a-t-il fait cette considération ? Croyait-il déjà, ainsi qu’on l’a écrit et solennellement proclamé de nos jours, en donnant un démenti inconscient aux documents et aux paroles de la Pucelle, que ce lieu avait été, soit le premier, soit le principal théâtre des communications du Ciel à la fille de Jacques d’Arc ? Les deux hypothèses sont plausibles. Le lecteur a vu tous les documents ; aucun du moins n’a été sciemment passé sous silence ; il est en état d’apprécier.
V. Auberge de La Rousse à Neufchâteau
On ignore où était à Neufchâteau l’auberge de la veuve la Rousse. — La fête de sainte Catherine toujours populaire à Maxey.
L’on n’a que des conjectures bien peu fondées sur remplacement de l’auberge de l’honnête veuve la Rousse à Neufchâteau. Il a été déjà dit comment les vandales révolutionnaires avaient fait un monceau de cendres de l’église des Cordeliers de cette ville, le plus beau des monuments de Neufchâteau, où l’horloge chantait à chaque heure le Regina cœli.
C’est vraisemblablement dans l’église de Maxey-sur-Meuse, que Jeanne faisait brûler des cierges en l’honneur de sainte Catherine. La dévotion à la Sainte est encore si populaire à Maxey, que le jour de sa fête, le 25 novembre, y est chômé à l’égal d’un dimanche. On se servait jusqu’à ces derniers temps de la roue de la statue de la martyre pour retrouver le corps des noyés. On parcourait la rivière en la laissant flotter à la surface des eaux ; la roue s’arrêtait, dit-on, d’elle-même au-dessus de l’endroit où gisait le malheureux. Si Domrémy possédait une statue de sainte Marguerite, Moncel étant dédié à saint Michel, Jeanne avait, à la distance de trois kilomètres, trois sanctuaires dans lesquels étaient particulièrement honorés les trois personnages de son conseil.
318VI. Oratoire de Bermont
Obscurité de son origine. — Dévotion à saint Thibaud. — Bermont après la Révolution. — Statues. — L’inscription de la cloche. — Lieu préféré de la Pucelle.
L’oratoire de Bermont, cher entre tous à Jeanne, est appelé par les nombreux témoins qui nous en ont parlé Sainte-Marie de Bermont, Notre-Dame de Bermont, l’ermitage de Notre-Dame de Bermont ; ermitage, solitude, il l’est assurément. Des bois l’entourent de toute part, sauf une échappée sur la Meuse.
Il est difficile de déterminer ses origines, au milieu des données confuses rapportées par divers auteurs, ou même oralement exposées par ceux qui s’intéressent au sanctuaire. Une léproserie y aurait été établie vers le XIIe ou XIIIe siècle. D’après une note extraite par M. Lepage,
du pouillé du diocèse de Toul, Guillaume, abbé de Bourgueil donna Bermont aux Frères de l’hôpital de Gerbonveaux, à condition qu’un Frère serait mis à la place du religieux que l’abbé y avait établi.
Gerbonveaux, aujourd’hui un hameau de quelques habitations, dans les environs de Coussey, fut une maison de religieux hospitaliers, ce qui semble confirmer la destination première de Bermont. Un ermite desservit l’oratoire de Bermont jusqu’à la Révolution. On y célébrait au moins deux messes par semaine506.
Un saint, originaire de Provins dans la Brie, était spécialement honoré à Bermont. C’était saint Thibaud. Saint Thibaud avait fui la fortune et les honneurs du toit paternel pour mener, au XIe siècle, une vie qui n’est pas sans ressemblance avec celle que saint Benoît Labre devait mener au XVIIIe. Il mourut en 1061 dans un ermitage près de Vicence. Son culte se répandit très promptement, surtout en Champagne. Non loin de la chapelle de Bermont, dans un enfoncement de terrain, comme dans un fossé profond, coule une fontaine dite de Saint-Thibaud, à laquelle on attribue la vertu de guérir les fièvres.
À la Révolution, l’oratoire de Bermont fut vendu à vil prix, changea plusieurs fois de maître, et finit par devenir la propriété d’un bourgeois de Vaucouleurs, tout dévoué à la Pucelle, du nom de Saincère. Le nouvel acquéreur se fit un honneur de restaurer l’oratoire. Le chœur, la seule partie de l’édifice datant du temps de Jeanne, fut consolidé. La nef fut reprise sur les anciens fondements. M. Saincère se fit construire auprès une habitation bourgeoise ; il y mourut, et, comme il l’avait ordonné, il fut enseveli près des murs qu’il avait relevés. On y voit sa tombe.
Dans le sanctuaire de Bermont se trouvent plusieurs statues données comme datant du XIIIe et du XIVe siècle, devant lesquelles par suite Jeanne 319a dû prier. C’est un Christ, un Saint Jean, une Vierge au pied de la croix ; mais plus particulièrement une Vierge mère et reine ; tandis que d’un bras elle soutient son divin fils, de l’autre elle porte un sceptre.
Une cloche, placée dans un campanile au-dessus de la porte, est munie d’une inscription qui fait le désespoir des archéologues. Des lettres gothiques, disposées circulairement autour du métal, sans ponctuation, font lire ce qui suit :
Ave Maria Dea Armangt.
Faut-il lire dans chaque caractère graphique la première lettre d’un mot ? Quel champ ouvert aux conjectures les plus discordantes, puisque après chacune des lettres, on peut placer un des mots du lexique qui lui font suite ? Armangt, signifiant dans le dialecte lorrain, élévation, montagne, ne serait-il pas plus simple, de lire, ainsi que cela nous était suggéré sur les lieux : Salut, Marie, souveraine de ce mont ?
Quoi qu’il en soit de ces discussions archéologiques, un fait indiscutable doit rendre Bermont particulièrement cher à tous ceux qui recherchent les lieux où se complut l’âme de Jeanne. On a entendu les dépositions des témoins. Il n’est pas de lieu où Jeanne semble avoir été attirée par un attrait aussi puissant que celui qui la faisait courir à Bermont. En tenant compte de la différence des situations, il semble que Bermont fût pour la Pucelle ce que Subiaco avait été pour saint Benoît, le mont Alverne pour saint François, ce que Manrèze devait être pour saint Ignace. Les grandes inspirations sont mûries dans la solitude ; elle est la patrie des forts ; c’est dans l’ermitage de Notre-Dame de Bermont que Jeannette semble avoir de préférence mûri celles dont le Ciel la favorisait.
VII. Les deux Burey. — Burey-le-Petit est Burey-la-Côte.
Jeanne a passé six semaines à Burey-le-Petit dans la maison de Durand Laxart ; Burey-le-Petit suppose un Burey-le-Grand. Il existe encore, avons-nous dit, deux Burey, mais ils sont distingués l’un de l’autre par d’autres appellations. Lequel de Burey-en-Vaux ou de Burey-la-Côte a été honoré par le séjour de la libératrice ?
Bien des modernes, au rebours de la tradition, se prononcent pour Burey-en-Vaux, et semblent regarder la question comme définitivement tranchée. Ils sont entraînés par l’autorité de Quicherat, et aussi par une enquête de notoriété de 1555, publiée par MM. de Bouteiller et de Braux, où les descendants et la parenté de Durand Laxart, se donnent presque unanimement comme originaires de Burey-en-Vaux.
C’est la seule objection de valeur, et sans pouvoir en donner la solution, 320il ne semble pas qu’elle puisse ébranler les raisons majeures, péremptoires, qui militent en faveur de Burey-la-Côte.
Tandis que l’on n’a jamais montré à Burey-en-Vaux le moindre vestige du séjour de Jeanne d’Arc, de temps immémorial l’on montre à Burey-la-Côte une maisonnette que l’on dit avoir été habitée par la Pucelle, lorsqu’elle était l’hôtesse de Durand Laxart. Elle contraste par sa pauvreté avec celles qui l’entourent. Elle était, en 1891, lorsque l’auteur de ces lignes la visitait, habitée en partie par un nonagénaire, en partie convertie en étable à porcs. La porte fort basse est surmontée d’une pierre sculptée, parsemée de trois fleurs de Lis mutilées, à peine connaissables. Dans le milieu une nichette vide était évidemment destinée à recevoir une petite statue. La cheminée du réduit habitée par le vieillard présente une grande plaque digne d’attention. Sur le milieu, dans le sens vertical, ce sont trois belles fleurs de lis surmontées d’une couronne royale ; sur les quatre angles, disposées en lignes transversales, mais symétriques, ce sont encore quatre belles fleurs de lis. Tous ces signes ne laissent pas que de corroborer la tradition qui a valu à la masure d’illustres visiteurs, tels que le Père Lacordaire et Mgr Dupanloup.
Comparé à Burey-en-Vaux, Burey-la-Côte reste toujours Burey-le-Petit. L’Ordo du diocèse de Verdun en 1891 donnait trois-cent-quarante-huit habitants à Burey-en-Vaux, et deux-cent-quarante seulement à Burey-la-Côte. Cependant, attestait le nonagénaire, Burey-la-Côte s’est considérablement accru dans ce siècle. On y trouve plusieurs familles portant des noms qu’on lit dans le double procès, celui de Langard, par exemple.
Enfin, ce qui nous semble mettre la question hors de controverse, les archives départementales de Nancy renferment une liasse de pièces sous ce titre : Burey-en-Vaux. Elles partent de 1307 et vont jusqu’en plein XVIIIe siècle. L’objet en est le droit du chapitre de Liverdun sur les dîmes et la cure de Burey-en-Vaux, droit qui à l’extinction du chapitre passa au séminaire de Toul, dirigé par les prêtres de la Mission. Dans la suite de ces pièces, Burey-en-Vaux est plusieurs fois appelé Burée-la-Grande ; Burey-le-Majeur ; tandis que dans une pièce du 8 mai 1629, on lit :
La petite Burée, appelée la Coste507.
La tradition doit donc être maintenue à l’encontre de l’enquête de 1555.
Burey-en-Vaux n’étant qu’à 6 kilomètres de Vaucouleurs, l’on s’expliquerait difficilement que la jeune fille ait durant trois semaines séjourné dans une maison étrangère, chez Catherine Le Royer, lorsque même en hiver, il était facile à une villageoise de franchir deux fois en un jour, pour l’aller et le retour, pareille distance. Au contraire la distance est double 321de Burey-la-Côte à Vaucouleurs, et Jeanne, surtout en hiver, ne pouvait pas, ou ne pouvait que fort difficilement, aller à la ville et en revenir le même jour, après avoir sollicité une audience du capitaine royal. Ce séjour à Vaucouleurs, nécessité par la distance de Burey-la-Côte, avait en même temps pour effet de la protéger contre les efforts de son père, pour la ramener au foyer. Jacques d’Arc, étranger et inconnu à Vaucouleurs, devait être beaucoup plus intimidé qu’il ne l’aurait été à Burey-la-Côte, village rapproché de Domrémy, où il comptait des connaissances et des amis.
VIII. Vaucouleurs. — Ruines de la forteresse. — Lieu où a été proclamée la vraie constitution de la France. — La crypte de la chapelle. — La statue qu’on y vénérait. — Mutilée par la Révolution. — Restauration. — Chemin de la Pucelle dans la direction de Toul.
Un des derniers évêques de Verdun disait :
Domrémy, c’est le mystère de la Noël, Vaucouleurs celui de l’Épiphanie.
Cet heureux rapprochement montre bien la place que tiennent dans l’histoire de Jeanne les deux endroits plus pleins de son souvenir aux bords de la Meuse.
La vieille forteresse où elle aborda Baudricourt n’existe plus. Les arbustes, les broussailles croissent au milieu des pans de muraille qui émergent à la surface du sol508. Qui ne voudrait connaître la porte par laquelle la jeune paysanne, avec ses pauvres habits rouges, pénétra pour la première fois dans l’enceinte, vers le 13 mai 1428, en compagnie de Durand Laxart ? Qui ne voudrait connaître le lieu, peut-être la cour d’entrée, dans laquelle elle aborda et entretint Baudricourt ? Le capitaine royal, à demi distrait, ayant à côté de lui Bertrand de Poulengy qui nous a rapporté le fond de l’entretien, aura sans doute à peine écouté les paroles, pourtant si profondes, tombées des lèvres de l’enfant inconnue jusque-là :
— Le royaume ne regarde pas le dauphin ; il regarde mon Seigneur ; cependant mon Seigneur veut que le dauphin soit fait roi et tienne le royaume en commende, etc.
Jamais la constitution de la France n’a été exprimée en termes plus magnifiques et plus vrais. Il n’y a de salut que là ; tous les législateurs, toutes les académies ne nous sauveront pas plus que les empereurs, les rois, la fille du roi d’Écosse, ne pouvaient, au dire de Jeanne, sauver la France du XVe siècle.
— Il n’y a de salut qu’en moi, c’est-à-dire en mon Seigneur, (disait-elle hardiment).
322C’est donc sur ce sol aujourd’hui couvert de ruines qu’a été proclamée d’une manière si éclatante la royauté politique de Jésus-Christ, à laquelle le miracle devait donner une si complète confirmation. Cette proclamation au début de la carrière est Jeanne tout entière. Le prélat, aujourd’hui possesseur de ces ruines, saura sans doute en faire revivre les échos. Aucun n’a la profondeur des paroles par lesquelles Jeanne s’annonça à Baudricourt. Qu’il soit permis d’exprimer le vœu qu’une colonne les fasse lire aux visiteurs en caractères dignes du sens si auguste qu’elles renferment. Impossible d’assigner sur l’emplacement même du castrum un point dont on puisse dire : la libératrice le foula de son pied509.
Un arceau sous lequel elle a passé, c’est celui de la porte de France, lorsque le soir du 23 février 1429, elle s’élançait dans la carrière au terme de laquelle était la résurrection de la patrie. La porte existe encore et sera respectée.
Mais Vaucouleurs possède un souvenir plus émouvant, cette crypte de la chapelle Sainte-Marie dans laquelle Le Fumeux nous a dit que Jeanne descendait après l’audition des messes matinales ; où se croyant seule, elle s’abandonnait aux élans de son extatique piété. Cette crypte a échappé dans sa partie la plus notable au vandalisme du marteau révolutionnaire. Des trois compartiments qui la composaient, deux utilisés pour d’encombrants métiers de tisserands, nous sont parvenus, grâce à cette destination, sans autre mutilation que des dégradations de surface faciles à réparer. Le troisième a disparu avec la chapelle supérieure. Il ne restait aucune forme d’édifice religieux, l’on n’y voyait que de vulgaires maisons de ménage. En reconstruisant à la place une nouvelle chapelle sur l’édifice souterrain, non seulement on ne dégrade rien, ainsi qu’on l’a aveuglément écrit, on rend à l’ensemble la véritable physionomie effacée par des aliénations et des transformations destructives d’une de nos plus précieuses reliques nationales.
La piété chrétienne vénérait dans la chapelle castrale une statue miraculeuse de Notre-Dame. D’après des récits recueillis à Vaucouleurs, de la bouche même du vénérable doyen M. Victor Raulx, qui a offert à l’auteur de ces lignes une hospitalité dont il aime à consigner ici le souvenir reconnaissant, avant la Révolution, tous les enfants des écoles chaque samedi allaient processionnellement vénérer la sainte image. Lorsque le lieu où la libératrice avait versé ses meilleures larmes fut, par antiphrase, déclaré bien national, c’est-à-dire voué à la profanation, le clergé se mit en devoir de 323transférer l’image vénérée de la Mère de Dieu à l’église paroissiale dédiée à saint Laurent. La foule accourut de la contrée tout entière pour faire cortège au signé sacré, et assister à la nouvelle installation. Les fils d’Arouet se promirent une revanche. Il leur fut donné de l’obtenir. L’église paroissiale fut profanée après la collégiale du château. La franc-maçonnerie y installa la divinité qu’elle adore, le symbole impur qu’elle appelle la déesse Raison. Vaucouleurs avait déjà fourni divinité pareille à la cour du voluptueux Louis XV. La du Barry était née à Vaucouleurs de la fille Anne Bécu, dite Quantigny ; en partant pour Paris elle avait prit le nom de Gomard de Vaubernier. Que pouvaient être pour ceux qui se prosternaient devant ces composés de toutes les souillures, l’angélique libératrice et celle dont elle n’est qu’un reflet, l’immaculée Vierge. On fit pis pour la divine Mère que l’on n’avait fait pour la crypte arrosée des larmes de sa fille la Pucelle. Une main sacrilège, peut-être la main de quelque frère de la Bécu, scia le cou de l’image vénérée, et mutila le tronc. Des mains pieuses recueillirent les débris et les gardèrent. Ils ont été de nouveau rajustés ; ils sont devenus une statue nouvelle exposée dans l’église paroissiale. On sait que la Bécu eut la tête coupée ; Vaucouleurs a été trois fois envahi dans le siècle qui continue à élever des statues à Arouet. Puisse le culte de la Pucelle, puisse le culte de la Vierge-Mère, en faisant tomber de leurs piédestaux les apôtres de Satan, écarter du même coup l’ennemi de la frontière et de la France, où le Prussien Arouet l’appelle.
À quelques pas seulement de la crypte de la chapelle castrale, l’on montre le lieu où se trouvait, dit-on, la maison de Henri le Charron et de Catherine, sa femme. C’est aujourd’hui un hôtel.
Pourrait-on avec quelque fondement indiquer les chemins par lesquels Jeanne se rendit d’abord à Toul, et ensuite à Nancy et à Saint-Nicolas ? Il a été parlé déjà d’un article de la Revue de Champagne et de Brie qui, sous le titre de Première étape de Jeanne d’Arc, indiquait les chemins par lesquels elle s’était rendue de Vaucouleurs à Saint-Urbain. Il est manifeste que si de tels travaux peuvent aboutir à des conclusions sérieuses, ils ne sont possibles que pour les érudits des diverses contrées traversées par Jeanne. La bienveillance de M. le curé de Domrémy permet d’insérer ici la note suivante due à un de ses studieux confrères :
Jeanne d’Arc aurait suivi le chemin de Vaucouleurs à Void, et à mi-chemin de ces deux localités, elle aurait pris le chemin des Romains (de Void à Toul). La partie du chemin à l’ouest de Saint-Germain porte encore le nom de chemin de la Pucelle, et la suite du chemin à l’est de Saint-Germain porte le nom de Hordal. Par conséquent Jeanne d’Arc aurait traversé Saint-Germain, la forêt de ce village, aurait gagné Meuillot et Choloy et de là 324Toul.
N’est-ce pas le doyen Étienne Hordal qui aurait travaillé à associer par la dénomination des chemins son nom à celui de sa glorieuse tante ? La discussion de ces infiniment petits ne peut appartenir qu’à quelque curieux passionné des antiquités lorraines. C’est à ces patients scrutateurs du passé qu’il faudrait demander en quel lieu de Toul l’officialité diocésaine tenait ses séances au commencement du XVe siècle ; où se trouvait à Nancy le château de Charles II ?
IX. Reliques de sainte Catherine à Fierbois. — Comment elles ont pu y être apportées. — Libéralités du maréchal de Boucicaut pour Fierbois. — Coucher à l’Île-Bouchard. — Arrivée de Jeanne à Chinon le 6 mars.
Avec quel amour Jeanne dut faire halte dans le sanctuaire consacré à sa céleste maîtresse, vénérer les reliques de sa sainte sœur du Ciel que possédait et possède encore l’église de Fierbois ! On y gardait sans doute alors, avec amour, comme on le fait encore, un orteil de la sainte, une phalange du pouce de la main gauche. On les montre aujourd’hui enchâssés dans d’élégants reliquaires en cristal. Une enquête sérieuse constata dans les premières années de ce siècle comment ce trésor avait échappé aux destructions révolutionnaires.
Dans son érudit Voyage au mont Sinaï publié dans les Missions catholiques510, le R. P. Michel Julien nous donne de très intéressants détails et sur la découverte du corps de la Vierge d’Alexandrie, et sur le culte dont elle est l’objet dans l’Église d’Orient, spécialement en Russie. Particularité remarquable, Jeanne aimait à regarder son anneau parce qu’il avait touché à sainte Catherine qui lui apparaît. Or aujourd’hui, dit le pèlerin jésuite, un des cadeaux que les moines du Sinaï aiment à faire à leurs visiteurs et à leurs amis,
ce sont des bagues argentées qui ont touché les saintes reliques. Ces bagues, fort recherchées en Russie, portent sur le chaton le monogramme du couvent où l’on peut lire : Αικατερίνα, nom de la sainte chez les Grecs.
Sainte Catherine fut grandement honorée au moyen âge, en Occident non moins qu’en Orient. Les ducs de Normandie faisaient des dons au monastère du Sinaï, puisqu’on lit dans le même travail :
Au IXe siècle, le moine Siméon du Sinaï, venu à Rouen pour recevoir l’aumône annuelle du duc Richard de Normandie, lui laissa d’insignes reliques de sainte Catherine. Le père de Henri V, comte de Champagne, reçut au Sinaï une main de la sainte en chair et en os, et en fit présent à l’église de Saint-Jean de Vertus.
325Il est donc facile de s’expliquer comment l’église Sainte-Catherine de Fierbois a pu venir en possession du trésor qui y attirait affluence de pèlerins. Les faveurs de la Sainte étaient assez nombreuses pour qu’un auteur du XVe siècle ait écrit un volume sous le titre de : Miracles de Madame sainte Catherine de Fierbois. Le manuscrit se trouve à la Bibiothèque nationale. M. l’abbé Bourrassé l’a livré à l’impression.
Le maréchal Le Meingre de Boucicaut, dont l’un des châteaux se trouvait dans le voisinage de Sainte-Catherine de Fierbois, y avait fondé, vers 1400, un hôpital pour recevoir les pauvres et les pèlerins ; il y avait adjoint des prêtres pour le service de l’église. Par acte du 8 août 1415, il l’avait rente511, et était allé ensuite combattre à Azincourt, où, fait prisonnier, il devait terminer en Angleterre, en 1421, une vie pleine d’honneur et de gloire, une des plus belles personnifications de la chevalerie de son époque. N’est-ce pas Boucicaut qui a doté Fierbois des reliques de sainte Catherine ? Personne n’en eut la facilité plus que le maréchal. En 1399 il avait sauvé Constantinople, retardé sa chute d’un demi-siècle, et s’était fait le compagnon de l’empereur Manuel qui était venu en Occident implorer le secours des chrétiens contre l’ennemi commun. Gouverneur de Gênes pour la France, Boucicaut avait combattu dans l’Archipel et l’Orient pour la défense des Grecs. Rien détonnant que, comme gage de reconnaissance, l’empereur de Constantinople, ou quelqu’une des villes grecques, ait donné des reliques de la Sainte du Sinaï à l’un des derniers soutiens de l’empire croulant.
Ici encore, pour quiconque veut voir, n’y a-t-il pas harmonie ? La Sainte à laquelle le Bayard de l’époque est si dévoué devient la maîtresse de l’enfant qui vengera sa mort dans les fers. C’est du sanctuaire, objet des libéralités du glorieux captif, qu’elle s’annoncera au dauphin auquel Boucicaut fut toujours fidèle. En préparant un hospice pour les pèlerins, en le dotant, Boucicaut préparait une hôtellerie pour celle qui, dans moins de quinze ans devait faire reculer cet envahisseur que la bataille d’Azincourt engagée malgré l’avis du vétéran de mille combats, devait faire pénétrer au cœur de la France. Dans ces derniers temps, on a écrit que l’épée que, dans moins de deux mois, la Pucelle surnaturellement conseillée, allait faire prendre dans cette même église, on a écrit, dis-je, que cette épée était celle de Charles Martel. L’histoire de Jeanne est assez belle pour se passer de fables. On ne doit rien tant redouter que d’y mêler des inventions sans preuves et de toute improbabilité. Il serait moins invraisemblable de dire que cette épée de Fierbois était probablement une des épées de Boucicaut, ou de l’un de ses 326ancêtres. Encore faut-il ne l’affirmer que comme une conjecture plausible.
À Fierbois une maison est encore appelée la maison du Dauphin
, c’est une preuve que Charles VII serait venu avant le sacre y honorer sainte Catherine.
L’église de Sainte-Catherine de Fierbois n’était pas alors le bijou d’architecture, la plus belle perle, dit-on, de l’écrin architectural de la Touraine, pourtant si riche. C’est sous le règne de Charles VIII et de Louis XII qu’elle a revêtu cette parure de fiancée, si pure, si fraîche, qu’elle devrait attirer la visite les amis du beau, en même temps que les amis de Jeanne devraient y venir avec elle vénérer la Sainte qu’elle y honora avec tant d’amour.
Un jeune prêtre, dans une brochure où bien des détails ici donnés ont été puisés, a fait connaître les vicissitudes de l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, quelles mains généreuses ont si habilement rendu à l’édifice la beauté des premières années. Si la foule sait en retrouver les chemins, on pourra certainement écrire un jour encore : Les miracles de Madame sainte Catherine de Fierbois. La population de la modeste paroisse de Fierbois donne un exemple qui, universellement suivi, relèverait la France. Pas plus que la population de Maxey-sur-Meuse, en Lorraine, elle ne marchande à sa patronne le sacrifice d’un jour de travail sur semaine ; elle ne renvoie pas au dimanche de fêter la Sainte-Catherine ; elle célèbre la fête, avec grande solennité, s’abstenant de toute œuvre servile, quel que soit le jour ouvrable où le calendrier l’amène.
La prospérité de la France, (a dit Baronius), se mesure au culte qu’elle rend aux saints.
Le patron, la patronne de la paroisse, doivent tenir le premier rang. Arouet et sa race escomptaient la sueur des multitudes comme un des produits livrés à leur exploitation. Voilà pourquoi ils ont tant crié contre les fêtes où l’Église ordonnait que cette sueur cessât de couler : c’était autant d’interruption dans le cours de leur Pactole.
Fierbois est à 40 kilomètres de Chinon, où Jeanne nous dit être arrivée sur le midi. Elle a donc couché en route. La tradition du pays veut que ce soit à l’Île-Bouchard. De l’Île-Bouchard, en effet, elle pouvait, après l’audition de la messe, — c’était un dimanche, — arriver facilement à Chinon à l’heure qu’elle indique. Elle est descendue de cheval auprès de l’église Saint-Maurice, au bas de la montée qui conduit au château. Le chef de la légion Thébaine, des quatre-mille soldats martyrs, recevait la guerrière à l’entrée de sa carrière guerrière.
En descendant de cheval, la voyageuse aurait appuyé le pied sur la margelle d’un puits.
D’après une tradition respectable, mais insuffisante, (dit un archéologue distingué d’Orléans), la pierre encore conserrée 327serait la possession d’une noble famille des environs de Chinon512.
L’an mil IIIIc XXVIII, le VIe jour de mars, la Pucelle vint au roi,
dit la Chronique du Mont-Saint-Michel513 déjà citée. En style nouveau, c’est l’an 1429 qu’il faut lire. La date est parfaitement exacte, dit M. Luce. Elle concorde en effet fort bien avec tous les documents déjà produits.
Le lecteur a eu sous les yeux tout ce qui regarde la première période de la merveilleuse histoire. Avant de montrer comment le naturalisme supprime, travestit des témoignages pourtant si authentiques, leur substitue d’impossibles fantaisies, il peut être utile de nous remettre sous les yeux les traits généraux de l’héroïne, tels qu’ils ressortent des pièces, en somme si concordantes dans leur multitude, qui ont été intégralement reproduites.
328Chapitre VIII Physionomie de la Pucelle
Ce n’est pas des traits de la figure qu’il s’agit ici. Les contemporains ne nous ont laissé sur ce point que des linéaments assez vagues. Les plus explicites, ceux de Philippe de Bergame par exemple, ne méritent guère créance. Il sera plus à propos de réunir ces données et de les discuter dans un autre volume, après la reproduction des écrits où elles sont consignées. C’est la physionomie morale qu’il faut retracer. D’après les témoins si bien en état de tout voir, qui ont tout vu, quels sont les traits caractéristiques de la Pucelle ?
- I.
- Unanimité des témoins pour proclamer la sainteté de Jeanne.
- Moquée pour sa dévotion.
- Son tendre amour pour le Dieu fait homme.
- Sa dévotion au saint sacrifice ; son amour de la confession, de l’Eucharistie.
- Combien éloignée de tout péché.
- Impression laissée à ses confesseurs.
- Amour de la prière.
- Sa tenue dans la prière.
- Amour des lieux de piété.
- Autres pratiques extérieures.
- Évite de se singulariser.
- II.
- Elle aime grandement le travail.
- Filer, sa principale occupation.
- Autres travaux.
- Travaux du dehors.
- III.
- Amour des pauvres.
- Aumônes.
- Toute bonté.
- IV.
- Sa pudeur, sa mortification, sa simplicité, son ignorance des lettres humaines.
I. Unanimité des témoins pour proclamer la sainteté de Jeanne. — Moquée pour sa dévotion. — Son tendre amour pour le Dieu fait homme. — Sa dévotion au saint sacrifice ; son amour de la confession, de l’Eucharistie. — Combien éloignée de tout péché. — Impression laissée à ses confesseurs. — Amour de la prière. — Sa tenue dans la prière. — Amour des lieux de piété. — Autres pratiques extérieures. — Évite de se singulariser.
Aux yeux de tous, sans qu’il y ait une seule exception, c’est la sainte. Quelques-uns, et ce sont les plus autorisés, emploient le mot ; les autres le disent en termes équivalents ; elle était très dévote. Une piété hors ligne, tel est le premier caractère sous lequel elle reste gravée dans leur souvenir. Ses meilleures amies lui en font amicalement le reproche : D’après elles, il y a excès ; les jeunes gars de Domrémy s’en moquent, comme les gars de tous les pays se moquent encore aujourd’hui des jeunes filles qui ressemblent sur ce point à Jeanne, et, selon la contrée, leur donnent quelques appellations destinées à ridiculiser une 329piété qui sort des limites communes. Béate serait le terme employé dans le pays où ces lignes sont écrites. En fait c’est le nom d’un bataillon de vierges chrétiennes, prises dans la condition de la Pucelle ; une des plus belles institutions qu’ait inspirées la foi dans les montagnes du Velay, où, inconnues, elles faisaient tout bien, lorsqu’il plut au Vosgien Ferry d’ouvrir la guerre contre l’enseignement chrétien en bafouant grossièrement ces petites sœurs de Jeanne d’Arc. Il préludait ainsi à la laïcisation de la maison de la Pucelle. Le Ciel a souligné cette attaque en faisant mourir l’insulteur quatorze ans jour pour jour après sa lâche agression. Elle avait eu lieu le 17 mars 1879 ; le 17 mars 1893, le Vosgien comparaissait au tribunal du juste Juge.
La piété, la sainteté de Jeannette s’alimente à la vraie source. Le Dieu fait homme nous introduit dans les profondeurs de la divinité. En dehors de l’Humanité-Sainte, la divinité habite une lumière inaccessible. La raison abandonnée à elle-même peut bien découvrir qu’elle y réside ; mais qu’est-elle ? Comment devons-nous nous ordonner vis-à-vis de cet infini dont l’immensité nous écrase ? La raison ne nous fournit que de bien faibles lueurs, et le pauvre cœur de l’homme est bien incapable de prendre, vers cet infini, un élan tant soit peu soutenu. Le Dieu de Jeannette c’est le Dieu Incarné, c’est le Fils de sainte Marie, c’est Jésus dont le nom brille sur son anneau, en attendant qu’il resplendisse sur son étendard, jusque sur les flammes du bûcher. Elle mourra en l’acclamant, et il aura été sa vie tout entière. Certes tous les saints ont aimé, et ardemment, l’auteur et le consommateur de notre foi ; mais il y a dans la manière dont Jeanne en parle un accent particulier de naïve tendresse, un sentiment à part que sa vertu la pénètre, et qu’elle est un instrument élu pour faire éclater sa puissance par son infirmité même. Il est son Seigneur à elle ; elle semble oublier qu’il est le Seigneur de tous, tant elle sent qu’elle l’aime et sait en être aimée. Il est la raison de sa force, de son incomparable courage, de ses invincibles espérances. Ainsi le veut mon Seigneur, Ita vult Dominus meus, dit-elle à Jean de Metz. Il est l’universelle solution.
— Messire a un livre dans lequel, personne, quelque clerc qu’il soit, ne saurait lire.
Et encore :
— Il y a plus ès livres de Messire qu’aux vôtres.
Elle répond ainsi à Poitiers. À Rouen, accablée par le parti pris de l’accusateur, la réponse maintes fois répétée est celle-ci :
— Je m’en attends à Notre-Seigneur.
Ses délices sont les sanctuaires où il réside. La grande pratique de sa piété, celle à laquelle elle est attachée par-dessus toutes les autres, est la pratique par excellence du culte chrétien, le centre de la religion d’où tout émane : l’assistance au saint sacrifice de la messe ; à Domrémy est-elle aux champs, elle quitte son travail, quand la cloche l’avertit que l’auguste cérémonie va commencer ; à Vaucouleurs elle entend les messes matinales ; 330dans la traversée, elle exprime en termes d’ailleurs fort modestes le bonheur qu’elle aurait d’entendre la messe ; elle se dédommage à Fierbois en entendant trois messes de suite ; durant sa vie guerrière, elle prélude aux plus chaudes journées par l’audition de la messe, demandant à son aumônier de se lever de meilleure heure ; sa grande privation, à Rouen, c’est d’être privée de ce bonheur. Elle le réclame avec les instances les plus vives : un des motifs de sa prétendue abjuration à Saint-Ouen est la promesse qui lui fut faite qu’elle pourrait assister à la messe. Un des témoins entendu à Orléans déposera qu’à la vue des saintes espèces des ruisseaux d’abondantes larmes inondaient son visage.
À une époque où la pratique de la communion était trop rare, les contemporains ont remarqué qu’elle communiait souvent ; elle aime à le faire avec les enfants donnés aux monastères, ceux qu’on appelle aujourd’hui les élèves des écoles apostoliques, les petits novices ; alors sans doute comme aujourd’hui, c’étaient les fleurs de l’adolescence conservée innocente et pure. Martin Ladvenu déclare que les termes lui manquent pour dire avec quels sentiments, avant d’être conduite au bûcher, elle reçut le pain des forts, le Fiancé pour lequel elle allait mourir.
Il n’est rien au monde dont la sainte enfant fût aussi marrie que de savoir qu’elle eût fait œuvre de péché mortel ; elle ne sait pas en avoir commis ; plaise à Dieu, dit-elle, qu’elle n’ait jamais rien fait, qu’elle ne fasse jamais rien qui grève sa conscience, et cependant on ne saurait trop nettoyer cette conscience. Aussi la colombe est moins assidue aux bords des eaux vives, pour s’y laver des grains de poussière qui ternissent son pennage, que Jeanne aux bords de la piscine sainte ; son curé, M. Front, se plaint qu’elle se confesse trop souvent. Dans moins de quinze jours, dans quatre ou cinq jours passés à Neufchâteau, elle se confesse trois fois aux Frères Mineurs. Elle passe trois semaines à Vaucouleurs. Non seulement le prêtre Jean Colin dit l’avoir entendue deux ou trois fois ; mais nous savons qu’elle s’était confessée, et, ce semble, plusieurs fois, au curé Jean Fournier, celui dont elle disait qu’il n’avait pas bien fait de venir l’exorciser après l’avoir entendue en confession. Sur quoi Richer, qui était théologien, fait cette remarque :
Comme voulant dire que c’était en confession qu’il devait lui remontrer tout ce que bon lui semblerait sur ce qu’elle lui avait déclaré de ses apparitions et que c’était révéler le secret de la confession. D’où l’on peut connaître de quel esprit et de quel sens agissait cette fille ne sachant ni lire, ni écrire ; car un théologien n’eût pu dire davantage en général, et même elle craint de scandaliser (déprécier) son confesseur en disant qu’il n’a pas bien fait, et s’abstient de dire positivement qu’il a mal fait. Et de là on recueille que ce qu’elle a déposé à ses juges, n’avoir parlé de ses révélations à son curé, ou à quelques autres gens d’Église, s’entend hors la 331confession sacramentelle514.
Son confesseur Frère Pâquerel dépose qu’elle se confessait quasi tous les jours ; elle le faisait avec grande abondance de larmes. Les documents étudiés de près nous révèlent bon nombre de prêtres auxquels elle s’est adressée ; l’impression de tous est celle de Jean Colin. Cette âme en s’ouvrant leur a fait odorer les parfums de la Sainte.
Jeannette est au plus haut degré animée de l’esprit de prière. Les témoins de sa vie publique, son page, ses hôtesses attesteront qu’on la surprend dans son appartement à genoux, arrosant le pavé de larmes ; qu’elle aimait à assister aux longs offices canoniaux. C’est la continuation de ce que nous ont dit les témoins de Domrémy. Tandis que ses compagnes jouaient, elle se retirait à l’écart et parlait à Dieu ; au signal de la prière publique, elle se mettait à genoux dans les champs, partout où elle se trouvait, se plaignait quand le sonneur Perrin négligeait son office, l’encourageait en lui promettant non pas, comme on l’a écrit, des pièces de monnaie lorraine marquées d’un croissant, mais bien des dons en nature, des cadeaux en laine. Combien de fois elle a été surprise devant les images des saints, devant la croix, immobile, insensible à ce qui se passait autour d’elle !
Plusieurs ukases de l’ancien régime, dirigés contre les pèlerinages, avaient arrêté l’élan vers les lieux plus favorisés des grâces du Ciel. Les pèlerinages ont enfin repris. Ne les trouve-t-on pas dans toutes les religions, même dans les fausses, ces contrefaçons de celle qui est uniquement vraie ? Romée, le nom de la mère de Jeanne, indique cette pratique comme une tradition de famille. Les témoins, si unanimes à dire qu’elle aimait à visiter les lieux consacrés par la piété, montrent qu’elle la conservait fidèlement.
Ce sont surtout les lieux dédiés à la Mère de Dieu qui lui sont plus chers : Bermont, Sainte-Marie de Vaucouleurs ; celle qui était tout entière au Fils ne pouvait pas ne pas l’être en même temps à la Mère.
Faire brûler des cierges, orner les images de Marie et des Saintes de guirlandes de fleurs, sont au nombre de ses pratiques. Elle se plaint de ne pouvoir pas multiplier en leur honneur autant de lumières qu’elle le voudrait. C’est en tressant des guirlandes pour l’autel de Notre-Dame qu’elle se dédommage de l’éloignement qu’elle ressent, à partir de la première apparition, pour les jeux de ses compagnes. Elle s’y accommode d’ailleurs assez pour que ceux qui ne la suivaient pas de près aient pu dire qu’en cela elle faisait comme les autres.
Que la libre-pensée vienne ensuite opposer la piété de Jeanne à la piété de ce qu’elle appelle
les saintes ou dévotes, femmes d’église ou de 332couvent, adonnées à de petites pratiques515.
Elle ment à tous les documents ; si elle les a lus, c’est de la mauvaise foi ; si elle ne les a pas lus, pourquoi fait-elle cette opposition ? La libre-pensée doit en prendre son parti ; la libératrice est une dévote, dévote dans tout ce que le mot comporte d’accepté par l’Église ; elle a des pratiques de la dévote tout ce qui n’est pas en opposition avec ses devoirs quotidiens. C’est le trait le plus saillant de sa physionomie dans la vie ordinaire. Il en est un second remarqué par tous les témoins.
II. Elle aime grandement le travail. — Filer, sa principale occupation. — Autres travaux. — Travaux du dehors.
Jeannette aime le travail ; elle est active ; elle n’est nullement rêveuse, elle n’est pas oisive ; tous ceux qui l’ont vue de plus près sont unanimes pour affirmer qu’elle se portait avec amour à toutes les besognes des personnes de sa condition. Ils ne se contentent pas de cette indication générale et sommaire ; ils entrent dans le détail.
L’occupation à laquelle elle se livre plus assidûment est celle que le Saint-Esprit préconise chez la femme forte ; ses doigts font tourner le fuseau, elle file chez elle, à la veillée chez sa voisine Mengette, au pâturage en surveillant le bétail. Elle excelle dans ce travail, et le lecteur se rappelle comment elle disait aux interrogateurs de Rouen, avec un certain sentiment de naïve fierté qui était un hommage à sa mère, que pour ce qui est de filer et de coudre la toile, elle ne redoutait aucune femme de Rouen.
À cette époque, ce travail était de toute importance. Jusqu’à l’invention et à la vulgarisation des métiers, c’est-à-dire presque jusqu’à la seconde moitié de notre siècle, les femmes, dans l’immense majorité des ménages, filaient le linge et les vêtements de la famille. Auguste se glorifiait de porter des vêtements filés par sa femme Livie ; Charlemagne aimait à dire que ses filles avaient filé les siens. Jusqu’à ces dernières années le chanvre était cultivé à Domrémy dans les champs qui bordent la Meuse ; le troupeau donnait la laine. Avec une famille nombreuse comme celle de Jacques d’Arc, les doigts des femmes ne devaient pas être engourdis pour filer les vêtements de sept personnes.
Ce n’est pas le seul travail signalé par les témoins. Quand le père le demande, Jeannette quitte les travaux d’intérieur ; elle va à la charrue maintenir l’attelage sur le sillon, le diriger au tournant ; elle écrase les mottes, sarcle au printemps ; et à la moisson, sans craindre de se brunir le 333teint, elle manie la faucille. Pas un de ces détails qui n’ait été signalé.
Elle prend soin du gros et du menu bétail : c’est, ce semble, le sens de l’expression qui revient si souvent : custodiebat animalia. Les redevances exigées par le seigneur prouvent que Domrémy devait être largement pourvu de volailles, oies, canards, poules ; et Jacques d’Arc, fermier de la châtellenie devait en élever une grande quantité. — Pie II, qui dans ses Mémoires nous a donné une des meilleures chroniques sur la Pucelle écrite par des étrangers, veut qu’elle fût occupée à la garde des porcs, lorsqu’elle fut favorisée de la première apparition. En dépit du surnom de bergère, qui lui est si universellement donné, nous l’avons entendue dire que depuis l’âge de discrétion — douze ans environ — elle n’a gardé le troupeau qu’accidentellement.
Pour ce qui est des travaux du dehors, les témoins déposent qu’elle s’y livrait, selon le bon plaisir du père : ad nutum patris. Ils confirment ainsi le témoignage qu’elle pouvait se rendre à elle-même, alors que, parlant de son père et de sa mère, elle disait :
— Je leur obéissais en tout, excepté au cas du mariage à Toul.
III. Amour des pauvres. — Aumônes. — Toute bonté.
Un autre caractère très marqué, c’est son amour des pauvres. À Domrémy, à Burey, dans le voyage, cet amour des pauvres est constaté par tous. Elle trouve moyen de faire des aumônes relativement considérables ; aumônes en nature sans doute, ainsi qu’elles se faisaient et se font encore dans les campagnes, mais multipliées ; sa dextérité, son amour du travail devaient lui fournir les moyens d’en faire de diverses sortes, aliments, vêtements, etc. Non seulement elle leur offre l’hospitalité de nuit, elle veut leur céder son lit et se réserver le four. Ses parents sont si universellement loués comme bons eux-mêmes qu’ils devaient ne pas s’opposer à ces charitables inclinations de leur fille. Elle fait aux malades l’aumône de ses visites et de ses paroles de consolation.
Elle est toute bonté, a-t-il été dit par les témoins. Aussi est-elle quasi universellement aimée, malgré les railleries que l’on fait parfois de sa piété.
IV. Sa pudeur, sa mortification, sa simplicité, son ignorance des lettres humaines.
Elle reçoit si bien ces railleries ! elle n’y répond que par la rougeur qui colore son visage. Elle est si pudique que la voix publique l’a surnommée 334la petite vierge, la Pucelle. Elle n’a que douze ans, et déjà elle jeûne. Dans la suite, les chroniqueurs diront qu’elle est si sobre dans le boire et le manger qu’elle mange si peu que rien et boit moins encore.
Elle est la simplicité même ; et ceux qui la verront dans sa vie publique admireront comment, en dehors de ce qui regarde sa mission, elle est dans l’ordinaire de la vie ce qu’est la jeune paysanne qui n’a reçu que l’éducation du village, dans une famille qui n’a pas pensé à lui faire donner la connaissance la plus élémentaire des lettres humaines, à lui faire pénétrer les mystères de l’alphabet, ou qui, si elle y a pensé, a manqué des facilités pour lui faire aborder ces tout premiers rudiments.
Notes
- [449]
Voir Procès, t. V, p. 115.
- [450]
Nemquid pro me mandasti.
(Procès, t. V, p. 117). - [451]
C’est une erreur, Fastolf se sauva par la fuite.
- [452]
Voir le texte aux Pièces justificatives, N.
- [453]
Procès, t. III, p. 302 :
Minus repudianda, ceteris paribus, quam alia sine canonizatione evulgata.
- [454]
Voir Jeanne d’Arc sur les autels, p. 119 ; le chapitre entier.
- [455]
Procès, t. IV, p. 462.
- [456]
Procès, t. IV, p. 206 et 125.
- [457]
Procès, t. V, p. 131.
- [458]
Voir le texte aux Pièces justificatives, O.
- [459]
Boucher de Molandon, La Famille de Jeanne d’Arc, p. 9, note.
- [460]
De Braux et De Bouteiller, Nouvelles recherches, Introduction, VII.
- [461]
Voici l’extrait le plus important de la pièce citée par MM. De Braux et De Bouteiller (p. 258) :
Convient de remarquer que les plus entendus du village de Sermoize tiennent pour chose certaine et assurée que l’origine et extraction de la Pucelle d’Orléans provient d’un village nommé Céfond, proche Montiérendal ; qu’il y a des parents qui sont maintenant en la ville de Saint Dizier à l’occasion des guerres et des troubles. Pour preuve de ce que dessus, fault parler à un nommé Dommange Varios, boulanger, demeurant audict Sermoize. Les parents de la dicte Pucelle sont : Didier Bodinot, Jean Bodinot, Magdeleine Bodinot, de Sermoize ; Me Étienne Lefebvre, élu par le roy à l’élection de Champagne, lequel a titre authentique ; Me Nicole le Besgue, avocat du roy au bailliage et siège présidial de Vitry. Je fournirai des copies collationnées des titres à mon retour au dict sieur du Lys.
- [462]
Lingard, t. V, p. 152.
- [463]
Dictionnaire de la Haute-Marne, art. Ceffonds.
- [464]
Chéruel, Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France, art. Nom.
- [465]
Chéruel, Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France, art. Blason.
- [466]
Voir Du Cange.
- [467]
Voir cette enquête dans les Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, de MM. De Braux et De Bouteiller, p. 3-20.
- [468]
De Braux et De Bouteiller, Nouvelles recherches, p. 10.
- [469]
Affluent de la Marne.
- [470]
Boucher de Molandon, La Famille de Jeanne d’Arc, p. 146-147.
- [471]
De Braux et De Bouteiller, Nouvelles recherches, p. 62.
- [472]
De Braux et De Bouteiller, Nouvelles recherches, p. 33-34.
- [473]
Boucher de Molandon, La Famille de Jeanne d’Arc, passim.
- [474]
Boucher de Molandon, Un oncle de Jeanne d’Arc oublié depuis quatre siècles.
- [475]
Boucher de Molandon, La Famille de Jeanne d’Arc, p. 68.
- [476]
Procès, t. II, p. 428.
- [477]
Procès, t. III, p. 19.
- [478]
De Braux et De Bouteiller, Nouvelles recherches, Introd., p. XII.
- [479]
Boucher de Molandon, La Famille de Jeanne d’Arc, p. 63, cf. 79.
- [480]
Voir Pièces justificatives, P.
- [481]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXIV, note.
- [482]
Dom Calmet, Histoire de Lorraine, t. II, col. 456.
- [483]
Phil., cap. II, 6-7 :
Cumin forma Dei esset… semet ipsum ex inanivit FORMAN SERVI ACCIPIENS.
- [484]
Procès, t. IV, p. 205.
- [485]
Procès, t. IV, p. 213.
- [486]
Procès, t. IV, p. 3.
- [487]
Procès, t. IV, p. 52.
- [488]
Procès, t. IV, p. 118.
- [489]
Bibliothèque de l’École des chartes, 3e série, 1854, p. 240. Il serait digne d’une assemblée vraiment française de faire revivre l’unique faveur demandée par celle qui ressuscita la France. Aucun monument ne saurait lui être plus agréable, et n’honorerait mieux ceux qui le concéderaient.
- [490]
Procès, t.I, p. 333.
- [491]
Procès, t. II, p. 215.
- [492]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 57.
- [493]
Jeanne d’Arc sur les autels, p. 405 et suiv.
- [494]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 414, 442, 465.
- [495]
Procès, t. III, p. 86-87.
- [496]
Revue de Champagne et de Brie, janvier-février 1891 : La première étape de Jeanne d’Arc, par M. De Pimodan.
- [497]
Procès, t. III, p. 203.
- [498]
La Famille de Jeanne, par MM. De Bouteiller et De Braux, p. 183.
- [499]
Histoire abrégée de Jeanne d’Arc, par Jollois, p. 165.
- [500]
Authenticité de la maison de Jeanne d’Arc, par l’abbé Mourot, p. 26-27.
- [501]
Jollois, Histoire abrégée de Jeanne d’Arc, p. 153-154.
- [502]
Procès, t. V, p. 244, etc.
- [503]
Ils seront mieux servis à l’École de Jeanne d’Arc par les sœurs expulsées, que le zèle de M. le curé a gardées à Domrémy.
- [504]
La Famille de Jeanne d’Arc, par MM. De Bouteiller et De Braux, p. 187 et suiv.
- [505]
Archives de Meurthe-et-Moselle, série G, 190.
- [506]
Détails donnés oralement sur les lieux.
- [507]
Archives de Meurthe-et-Moselle, série G, 184.
- [508]
Depuis que ces lignes sont écrites, les lieux se sont transformés et se transforment tous les jours sous la direction de MM. Eudes et Richardière, choisis par Mgr Pagis pour élever l’édifice auquel l’éloquent prélat convie la France d’apporter son concours.
M. Émile Eudes, un artiste, un archéologue, un poète, que l’impression du présent volume nous a valu de connaître, avant de faire parler la pierre, avait célébré l’héroïne dans des vers d’une inspiration pleine de flamme, par son volume : Poèmes Johanniques ou de Jeanne d’Arc.
- [509]
Les déblaiements ont fait découvrir la porte d’entrée du château. Une cour s’étendait entre cette porte, et la porte de sortie dans les champs ou porte de France. Le premier entretien entre Jeanne et Baudricourt aura eu lieu vraisemblablement dans cette cour. (Communication de M. Eudes.)
- [510]
N° du 6 novembre 1891, p. 538.
- [511]
Voir l’intéressante brochure : Sainte-Catherine de Fierbois, par M. l’abbé Fourault.
- [512]
Existe-t-il des reliques de Jeanne d’Arc ? par M. l’abbé Cochard, chanoine d’Orléans, p. 53.
- [513]
Édit. de M. Siméon Luce, p. 30.
- [514]
Folio 17, v°.
- [515]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 128-129.