Tome III : Livre I. L’état des deux partis, Orléans, le siège jusqu’à l’arrivée de la Pucelle
3Livre I L’état des deux partis. — Orléans. — Le siège jusqu’à l’arrivée de la Pucelle.
- La France et le parti national à l’arrivée de la Pucelle
- Le parti anglo-bourguignon, ou antinational à l’arrivée de la Pucelle
- La guerre au temps de la Pucelle
- Orléans en 1429
- Le siège d’Orléans jusqu’à l’arrivée de la Pucelle
Chapitre I La France et le parti national à l’arrivée de la Pucelle
- I.
- Les limites de la France au commencement du XVe siècle.
- Le duché de Lorraine, le Dauphiné, la Provence reconnaissant la suzeraineté de l’Empire ; liens des deux dernières provinces avec la France.
- Démembrement projeté.
- Les pays soumis à la domination de l’Angleterre.
- Cette domination était loin d’être également acceptée par tous les pays nominalement soumis.
- II.
- Le roi de Bourges presque universellement abandonné.
- Les familles princières : Orléans, Anjou, Alençon, Charles de Bourbon comte de Clermont, Jacques de Bourbon la Marche. Son gendre un saint, le sire de Pardiac, avait cependant pris les armes contre le roi.
- Le bâtard d’Orléans.
- Louis de Vendôme.
- Raoul de Gaucourt, Regnault de Chartres, Machet, La Trémoille, Robert le Maçon.
- Le Connétable.
- Jean IV, comte d’Armagnac.
- Le comte de Foix.
- Gilles de Rais.
- Le maréchal de Boussac.
- Louis de Culant.
- Le sire de Graville.
- Les Gascons : le sire de Coarraze, La Hire, Xaintrailles, Jean d’Aulon, le sire d’Albret.
- Les Bretons : Alain Giron, de Laval.
- Chabannes, etc.
- III.
- Les milices royales.
- Les forces de Charles VII se composaient principalement de mercenaires étrangers : Espagnols, Lombards et surtout Écossais.
- Impopularité des Écossais.
- Services qu’ils ont rendus à la France.
- Les milices communales. Un des grands appuis de la Pucelle.
- Le Connétable.
I. Les limites de la France au commencement du XVe siècle. — Le duché de Lorraine, le Dauphiné, la Provence reconnaissant la suzeraineté de l’Empire ; liens des deux dernières provinces avec la France. — Démembrement projeté. — Les pays soumis à la domination de l’Angleterre. — Cette domination était loin d’être également acceptée par tous les pays nominalement soumis.
Un écrivain du XVe siècle, Gilles le Bouvier, plus connu sous le nom de : le Hérault Berry, traçait ainsi les limites du royaume de France qu’il disait le plus beau, le plus plaisant, le plus gracieux, le mieux proportionné de tous les royaumes :
Il a XXII journées de long de l’Écluse 4en Flandre à Saint-Jean-Pied-de-Port à l’entrée du royaume de Navarre ; XVI de large depuis Saint-Mathieu-de-Fine-Poterne en Bretagne jusqu’à Lyon sur le Rhône. De l’Écluse en Flandre jusqu’au royaume de Navarre il est fermé par la mer ; et de là par les monts Pyrénéens jusqu’à Narbonne ; et de Narbonne jusqu’à Aigues-Mortes par la mer du Midi qu’on appelle Méditerranée ; et d’Aigues-Mortes jusqu’à Lyon par le Rhône là où tombe la Saône ; et dudit Lyon jusqu’à Luxeuil par la Saône ; et près de là commence le fleuve de Meuse, dont le même royaume est fermé contre les Allemagnes, jusqu’à la comté de Hainaut et au pays de Liège, et à une journée de là il est fermé par l’Escaut qui part d’auprès Bouchain en Cambraisis jusqu’à la mer de Flandres, où tombe ledit fleuve2.
Le royaume, comme on le voit, avait notablement perdu à l’est des limites qu’il avait dix siècles avant, à la mort du premier roi chrétien. La partie de la Lorraine qui est sur la rive droite de la Meuse, le Dauphiné et la Provence, relevaient, au moins nominalement, de la suzeraineté de l’Empire. Cependant les deux derniers pays se rattachaient à la France par des liens fort étroits qui devaient préparer leur incorporation. La Provence était possédée par la maison d’Anjou, tige royale la plus rapprochée du trône après la maison d’Orléans. Le Dauphiné y tenait de plus près encore, depuis qu’il était devenu l’apanage de l’héritier présomptif de la couronne. En fait il semblait la possession la moins précaire de Charles VII, que le parti ennemi aimait à appeler le Dauphin Viennois. La générosité avec laquelle la noblesse dauphinoise versait son sang pour la cause française montrait que le pays était français par l’âme, avant de l’être diplomatiquement, dirions-nous aujourd’hui. Cependant deux puissants voisins escomptaient les malheurs du roi de Bourges dans l’espérance de se partager cette province ; c’étaient le prince d’Orange et le duc de Savoie ; les victoires de la Pucelle ne les avaient pas fait renoncer à leur dessein, puisqu’ils envahissaient le Dauphiné au moment où elle était prise à Compiègne. La défaite qu’ils subirent à Anthon le 11 juin 1430 leur apprit à en respecter les limites. Ce n’était là qu’un des nombreux démembrements qu’avait fait méditer la conquête anglaise, en un temps où, d’après Jacques Gelu, chacun se croyait en droit de pouvoir prendre, de ce qui fut la France, la partie qu’il pouvait conquérir et garder. Le malheureux pays, dit Alain Chartier, ressemblait à la mer où chacun est maître de ce qu’il peut capturer. En fait, voici d’après un travail qui épuise le sujet, quels étaient, à l’arrivée de Jeanne, les pays soumis à la domination anglaise :
5Toute la partie du royaume de France située à droite de la Loire, depuis la limite commune du Beaujolais et du Maçonnais jusqu’à l’embouchure du fleuve, reconnaissait, à quelques exceptions près, l’autorité de Henri VI. Les États de ce prince s’étendaient même avec le duché de Bretagne au-delà de la Loire jusqu’à la limite septentrionale du Poitou. Le roi légitime n’avait guère conservé au nord du fleuve que la partie septentrionale de l’Anjou, de la Touraine, du Blésois, une partie du Dunois, la ville d’Orléans alors assiégée et prête à succomber, le comté de Gien, et le pays de Puisaye. Il était encore obéi sur quelques points isolés, le Mont-Saint-Michel, Tournay, la châtellenie de Vaucouleurs, et peut-être La Ferté-Bernard. La suzeraineté de Henri VI s’étendait donc sur les Flandres française et belge, l’Artois, la Picardie, la Normandie la Bretagne, le Maine, l’Orléanais (en majeure partie), l’Île-de-France, la Champagne, le Barrois, la Bourgogne et le Nivernais. Il possédait de plus, dans le Midi, le Bordelais, le Bazadais pour la plus grande partie, les Landes, le Labourd et la Soule en qualité de descendant de Henri Plantagenêt et d’Éléonore de Guyenne, l’épouse répudiée de Louis VII3.
La domination anglaise était loin d’être également affermie dans toutes ces contrées. Elle était pleinement acceptée à Bordeaux, à Bayonne, pays soumis à l’Angleterre depuis trois siècles. Le commerce se trouvait bien de cette vassalité, encore que la guerre fût en permanence sur les frontières, le Périgord, l’Agenais, le Quercy, contrées qui ne voulaient pas devenir anglaises. Les provinces que le traité de Troyes avait fait passer sous le gouvernement immédiat de l’Angleterre, telles que la Normandie, la Picardie, l’Île-de-France, la Champagne, offraient à l’étranger un point d’appui moins chancelant que celles qui n’en relevaient que par l’intermédiaire de puissants feudataires. Telle la Bretagne. Le duc avait juré, renié, juré encore le fatal traité : ses sujets n’étaient nullement sympathiques à l’étranger. Le duc de Bourgogne, cause de tout le mal, ne persistait pas dans l’alliance anglaise par le seul désir de venger la mort de son père ; il se faisait payer sa fidélité par le comté d’Auxerre d’abord, et, ensuite, après les premières victoires de Jeanne, par la promesse de la Champagne qui reliait ses provinces d’Artois et des Flandres aux provinces des deux Bourgognes. Ne méditait-il pas pour lui ou pour sa postérité la formation d’un royaume indépendant ? Il avait la puissance de l’un des premiers rois de l’Europe, et il traitait avec l’Angleterre en allié plutôt qu’en vassal. Quant au jeune duc de Bar, René, s’il se préparait en ce moment à faire hommage à l’Anglais, c’était certainement à contrecœur qu’il se séparait d’un beau-frère avec lequel il avait été élevé, et qu’il 6abandonnait le parti Armagnac, dont son père et sa famille avaient été un des soutiens. Jusqu’à quel point sa mère Yolande fut-elle consultée ? Dans l’état désespéré de son gendre, n’aurait-elle pas approuvé que son fils prît ses sûretés ? c’est ce qu’il est permis de se demander.
Quoique dans le volume précédent, il ait été montré par le détail avec combien de raison Jacques Gelu avançait que personne n’obéissait plus au roi de Bourges, il peut être utile d’insister, et surtout de faire connaître les principaux personnages qui interviendront dans les Chroniques.
II. Le roi de Bourges presque universellement abandonné. — Les familles princières : Orléans, Anjou, Alençon, Charles de Bourbon comte de Clermont, Jacques de Bourbon la Marche. Son gendre un saint, le sire de Pardiac, avait cependant pris les armes contre le roi. — Le bâtard d’Orléans. — Louis de Vendôme. — Raoul de Gaucourt, Regnault de Chartres, Machet, La Trémoille, Robert le Maçon. — Le Connétable. — Jean IV, comte d’Armagnac. — Le comte de Foix. — Gilles de Rais. — Le maréchal de Boussac. — Louis de Culant. — Le sire de Graville. — Les Gascons : le sire de Coarraze, La Hire, Xaintrailles, Jean d’Aulon, le sire d’Albret. — Les Bretons : Alain Giron, de Laval. — Chabannes, etc.
Nous entendrons Monstrelet, parlant du roi de Bourges, nous dire qu’après la journée des Harengs, la plupart de ses princes et autres des plus nobles seigneurs l’avaient à peu près laissé, et comme abandonné, voyant que de toutes parts ses besognes venaient au contraire. Chastellain, qu’on serait tenté d’appeler le Saint-Simon de l’époque, tant son burin a de profondeur et de relief, écrit, dans le portrait très favorable qu’il a laissé de Charles VII :
Or il est vrai que ce roi Charles en ses jeunes années se trouva très importuné et très oppressé de ses ennemis, tellement que les dernières bornes de son royaume lui étaient ôtées, entre lesquelles (bornes) la fortune lui était encore très rude, et lui tenait l’esprit très aigre par diverses tribulations et adversités toujours nouvelles, tant du côté de ses ennemis, Bourguignons et Anglais, comme de ses principaux gens eux-mêmes, routiers, Écossais, Espagnols, Lombards, qui dominaient sur lui par hautesse.
Le chroniqueur ajoute, ce qui a été établi ailleurs :
En quoi dévot à Dieu alors il se montra, très patient, mais corrigé peut être de la volonté de Dieu de quelques-uns de ses délits4.
Sans parler du duc de Bourgogne, le grand coupable, les autres princes du sang étaient presque tous ou un obstacle, ou impuissants. Louis III d’Anjou, le frère aîné de René, duc de Bar, était occupé à faire valoir ses prétentions sur le royaume de Naples. Charles d’Orléans, pour lequel le parti s’était formé, fait prisonnier à Azincourt, après qu’il avait dépensé les immenses revenus de sa famille, qui, dit Chastellain, s’élevaient bien à dix-huit-cent-mille écus, était disposé à accepter le traité de Troyes pour voir finir une captivité de près de quinze ans déjà. Celle de son frère, Jean, comte d’Angoulême, avait commencé trois ans plus tôt, ayant été donné par ce même Charles, comme gage du complet payement 7de la somme promise pour faire retirer les Anglais qu’il avait eu le tort d’appeler.
Le duc d’Alençon n’épargnait rien pour parfaire la rançon qu’il avait promise à la suite de sa prise à Verneuil.
Le duc de Bourbon, prisonnier lui aussi depuis Azincourt, non seulement signait le traité de Troyes pour voir tomber ses fers ; il acceptait des conditions si dures que son fils et ses sujets se déclaraient impuissants à les remplir.
Ce fils, Charles, comte de Clermont, était, dit Chastellain, le plus agile corps de France, un Absalon, un autre Paris, très facondeux ; il n’en était point pour cela plus utile à la couronne5. Pour renverser La Trémoille il avait pris les armes en 1428, et, par sa vaine susceptibilité, fait perdre la journée des Harengs. Beau-frère du duc de Bourgogne, il était mêlé à d’interminables négociations, qui n’avançaient rien.
Jacques, comte de la Marche, d’une branche cadette de Bourbon, avait commencé par être Bourguignon ; il avait épousé en secondes noces Jeanne II, reine de Naples ; s’était échappé de la prison où sa femme l’avait enfermé ; il était en disgrâce auprès de La Trémoille contre lequel son gendre, le comte de Pardiac, avait pris les armes avec Charles de Bourbon, et le Connétable. C’était pourtant un saint que ce comte de Pardiac, dont Chastellain trace le portrait suivant, qu’on est heureux de pouvoir opposer aux laideurs dont est remplie cette abominable époque :
Il allait à l’église plus modeste qu’une épousée ; sur la terre nue se mettait à genoux devant le crucifix, les yeux en terre, les mains au ciel… En sa famille il n’y avait nul homme dissolu, nul jureur, nul vivant de rapine… nul de vicieuse et déshonnête conversation… Quotidiennement, à l’heure du repas, il s’asseyait parmi eux, faisait lire la Bible, livres de doctrine et de moralité, livres de fruit et de perfection, et s’y faisait plus en sa maison qu’en un réfectoire de Chartreux… Nulle défaillance de justice, mais toute contendance à vertu, et à l’amour de Dieu, par despection, ce me semblait, de la gloire et vanité du monde6.
Il fallait bien que le devoir fût difficile à voir, non moins qu’à accomplir, pour qu’en juillet 1428, ce digne personnage, dans le but de renverser La Trémoille, ait cru pouvoir marcher, à la suite de Richemont, contre le roi lui-même. Ajoutons encore qu’il a été question d’instruire la cause de canonisation de ce Jean d’Orléans, comte d’Angoulême, dont la captivité vient d’être mentionnée. C’est l’aïeul de François Ier.
Louis de Bourbon, comte de Vendôme, frère de Jacques de la Marche, devait combattre auprès de la Pucelle.
8De tous les princes du sang, celui qui devait rendre le plus de services à la couronne était alors connu sous le nom de Jean, bâtard d’Orléans, en attendant de l’être sous celui de comte de Dunois. Qu’on ne s’étonne pas de cette appellation aujourd’hui un peu crue. La pruderie n’est pas la caractéristique de la langue du XVe siècle. C’est le nom que prend le prince dans ses actes officiels, qui commencent ainsi : Jean, bâtard d’Orléans. Le mot s’applique à bien d’autres dans un siècle qui fut le tombeau des mœurs chrétiennes ; les bâtards des grandes familles foisonnent dans les Chroniques du temps. L’honneur des mœurs chrétiennes s’était réfugié dans les classes populaires, comme il l’était plus tard, avant la Révolution. Le bâtard d’Orléans, alors âgé de vingt-sept ans, s’était révélé en 1427 à la rescousse de Montargis, en forçant les Anglais à lever le siège de cette importante place. Il avait à Orléans le titre de lieutenant général du roi pour le fait de la guerre ; et il prenait soin des intérêts de ses frères Charles et Jean, prisonniers de l’Anglais.
Après Dunois, le représentant royal à Orléans était, en qualité de bailli, Raoul de Gaucourt, qui avait en outre le titre de grand maître de la maison du roi. Issu de l’une des plus nobles familles de Picardie, dès l’âge de treize ans il portait les armes, à la suite de Charles VI, en 1388. Jusqu’à sa mort, en 1461, il prend part à tous les grands événements du pays. Il était à Nicopolis. Le désastre d’Azincourt entraîne pour lui une captivité de dix ans, à la suite de laquelle il ne recouvre la liberté qu’au prix d’une grosse rançon. Il est présent aux grands faits de la délivrance d’Orléans ; il sauve le Dauphiné, dont il est gouverneur, à la bataille d’Anthon en 1430 ; est fait une seconde fois prisonnier des Anglais en 1441, donne ses fils en otage de la rançon à payer, et il entre à Rouen avec Charles VII en 14497.
Le roi était entre les mains du sire de La Trémoille. Perceval de Cagny nous dira que :
il avait seul et pour le tout le gouvernement du corps du roi, de toutes ses finances, et des forteresses de son royaume étant en son obéissance.
Il a été parlé ailleurs de cet odieux personnage8, ainsi que du chancelier, Regnault de Chartres9, l’homme de la diplomatie, de Gérard Machet, le confesseur du roi10. Le connétable Richemont, a-t-il été exposé aussi, pour renverser La Trémoille, avait pris les armes, lorsque la Pucelle avait fait les premières démarches auprès de Baudricourt11. L’entreprise ayant avorté, les chroniqueurs nous diront à quel point il 9tomba dans la disgrâce du prince. Un des sympathiques personnages de l’entourage royal est Robert le Maçon, seigneur de Trèves-en-Anjou. Né dans une condition humble, ses connaissances juridiques l’avaient fait passer dans les rangs de la noblesse, que Charles VI lui conféra en 1410. En 1418 il sauva la liberté et peut être la vie au Dauphin ; il en devint le chancelier, et quoique en ayant résilié les fonctions en 1422, il continua à faire partie du grand conseil jusqu’à sa mort en 144212.
Si l’on pouvait attendre de quelqu’un une fidélité à toute épreuve, c’était de celui dont le parti national portait le nom, du fils et de l’héritier du connétable d’Armagnac. Voici quelques-uns des coups de pinceau du portrait que nous en trace Chastellain :
Régnant en son quartier de pays, prince puissant et redouté, fort et roi à l’encontre de tous ses cousins, n’écoutant personne, ni sujet ni obéissant au roi qu’à sa volonté, il possédait villes et châteaux imprenables, et avait dessous lui meubles à l’infini… Avec son orgueil, de sa propre autorité, sans conseil ni aveu du roi, il traita de sa fille avec le roi des Anglais, au grand préjudice des Français13.
Le comte de Foix, un Grailly, avait pour ancêtres ces partisans de l’Anglais fameux sous le nom de captal de Buch. Un de ses frères s’était fait tuer à Montereau en défendant Jean sans Peur. Créé gouverneur du Languedoc par Charles VI et par Henri de Lancastre, non seulement il fut maintenu après leur mort ; mais le gouvernement anglais l’avait chargé de faire prêter aux habitants de Languedoc et de Bigorre le serment le plus explicite au traité de Troyes14. En 1425 il se rallia avec Richemont au parti national, fut maintenu dans son gouvernement et s’y comporta tellement en souverain qu’il dut en demander pardon et en obtenir grâce du roi en 1436.
Un des premiers compagnons de guerre de la Pucelle, qui combattit à ses côtés jusqu’au siège de Paris, fut Gilles de Rais, maréchal de France. Il avait vingt-cinq ans. On se demande avec terreur s’il était alors le monstre, un des plus singuliers de l’histoire qui en compte de si variés, le monstre qui fut brûlé à Nantes en 1440, à l’âge de trente-six ans. Son récent historien, M. l’abbé Bossard, déclare ne pouvoir pas résoudre la question. Possesseur d’une immense fortune, abandonné à lui-même dès son enfance, fou de tout ce qui pouvait attirer sur lui le regard, guerre, magnificences en tout genre, même dans les cérémonies religieuses, la curiosité, le désir de maintenir ou de relever une fortune jetée à tous les 10vents, le rendirent l’adorateur du diable, et lui firent commettre assez de crimes pour mériter la mort à dix-mille coupables, disait-il lui-même. Il offrait à sa divinité des sacrifices d’enfants ; il lui avait tout donné, sauf sa vie et le salut de son âme. Le fait est qu’il mourut en bon larron, repentant, et en faisant des aveux dont l’histoire frissonne.
Gilles de Rais fut fait maréchal au sacre de Reims. Jean de La Brosse, seigneur de Sainte-Sévère et de Boussac, était alors depuis d’assez longues années en possession de ce titre : c’est un des plus vaillants défenseurs d’Orléans durant tout le siège. Il se trouva à la délivrance de la cité, à la victoire de Patay, à la campagne d’avant et d’après le sacre, au siège de La Charité, à la délivrance de Compiègne. Ce vaillant serviteur de la France mourut insolvable en 143315.
Louis de Culant, comme le maréchal de Boussac, était du Berry. Amiral de France depuis 1422, il a suivi presque constamment l’héroïne, et est mort en 144416.
Jean Malet, sire de Graville, seigneur normand, avait vu ses terres confisquées par les Anglais. Il était grand maître des arbalétriers depuis 1425. C’était aussi un grand seigneur normand que le comte d’Harcourt et d’Aumale, un des conseillers influents de Charles VII17.
Les Gascons abondaient dans les armées qui marchèrent à la suite de la Pucelle : c’était le sire Raymond-Armand de Coarraze, d’une grande famille du Béarn, seigneur de Coarraze et d’Aspet, alliée aux comtes de Foix ; il passa sa vie à combattre l’Anglais ; c’était l’honnête d’Aulon, le maître de l’hôtel de Jeanne ; c’étaient Poton de Xaintrailles, seigneur de la petite localité de même nom ; Étienne de Vignolles, si fameux sous le nom de La Hire, avec son frère Amade ; il devait mourir à Montauban en 1444 ; c’était le chevalier Thermes, de la famille d’Armagnac, qui devait déposer à la réhabilitation ; c’étaient Bouzon de Fages, le sire d’Albret. Le sire d’Albret appelé dans les documents de l’époque de Lebret, était fils du connétable Charles Ier d’Albret, tué à Azincourt. Sa mère, Marie de Sully, avait été mariée en premières noces à Guy VI de La Trémoille, et de ce premier mariage avait eu, entre autres enfants, Georges de La Trémoille. Le sire d’Albret, qui commanda l’expédition de La Charité, et le tout-puissant favori de Charles VII, ou plus exactement le roi de fait de l’époque, étaient donc frères utérins18.
Le Bourbonnais était représenté par Jacques de Chabannes, seigneur de La Palisse, qui ne devait cesser de combattre qu’à l’expulsion des 11Anglais. Il devait mourir des blessures reçues à la victoire de Castillon, qui leur porta le dernier coup en 145319.
La Bretagne envoya Alain Giron avec ses cent lances, Rais, les jeunes seigneurs de Laval, Guy et André, etc., et elle eût fourni un appoint bien plus considérable encore, si l’on avait accepté les services du Connétable, qui venait si bien accompagné.
III. Les milices royales. — Les forces de Charles VII se composaient principalement de mercenaires étrangers : Espagnols, Lombards et surtout Écossais. — Impopularité des Écossais. — Services qu’ils ont rendus à la France. — Les milices communales. Un des grands appuis de la Pucelle. — Le Connétable.
Parmi les réformes que Jeanne devait opérer, et que Gerson groupe sous quatre chefs, le chancelier indique celle des milices du roi et des milices du royaume. Les milices du roi, c’étaient, ce semble, les milices nobles et les milices mercenaires ; et les milices du royaume, étaient les milices bourgeoises ou municipales, celles que les chroniqueurs appellent le commun.
Le service militaire était dans l’ordre civil le premier devoir de la noblesse, créée pour faire régner la justice et l’ordre dans ses fiefs, et pour défendre le roi, le pays, toutes les causes nationales. Elle devait accourir sur le mandement du roi, chaque feudataire menant à sa suite ses vassaux et arrière-vassaux. Sous les Mérovingiens et les Carolingiens, les nobles seuls ont fait la guerre ; mais soit que la noblesse ne répondît pas assez unanimement à l’appel royal, soit qu’elle ne fût pas assez nombreuse pour résister dans certains périls extrêmes, les rois de la troisième race prennent à leur services des bandes mercenaires. Réunis sous la conduite d’un chef plus hardi, les mercenaires faisaient de la guerre un moyen d’existence libre et sans frein. S’ils pouvaient être utiles pour la bataille, ils étaient, en dehors, les fléaux du pays. Ils ont laissé, sous le nom de ribauds, de brabançons, de routiers, de compagnons, de grandes compagnies, le renom d’hommes sans aveu, ne redoutant pas les périls, il est vrai, mais prêts à tous les excès. Le nom de brigands leur fut donné dans les premières années du XVe siècle ; il est resté dans la langue, et tout le monde en connaît la sinistre signification ; la férocité d’une brute servie par le corps et l’intelligence d’un homme. Ce ne furent pas les rois seulement qui soudoyèrent de ces bandes ; les seigneurs se donnèrent aussi ce luxe dans leurs guerres privées.
Les chefs de ces bandes d’aventuriers étaient ordinairement des nobles en quête de la fortune qui leur manquait ; il semble bien que La Hire 12et d’autres Gascons devenus depuis si populaires ont débuté par là.
Abandonné par la noblesse, le gros des forces de Charles VII à l’arrivée de la Pucelle se composait de ces bandes. Bien plus, s’il y avait des Français dans leurs rangs, les étrangers en formaient l’appoint le plus considérable. C’étaient des Espagnols, Aragonais, Castillans, tels que Rodrigue de Villandrando, don Cernay, de Partada. C’étaient des Lombards. Dès 1423, Charles VII avait recruté en Lombardie six-cents hommes d’armes, mille hommes de pied. Théaude de Valpergue, Borne Caqueran, sont des Lombards. Leur avidité avait amené la défaite de Verneuil. Vainqueurs de leur côté, ils s’étaient jetés sur les bagages des Anglais, sans se demander si la victoire était gagnée à l’aile opposée.
L’Écosse fut la principale contrée où le roi de Bourges recrutait pareils auxiliaires. Il y faisait des levées qui atteignaient quelquefois jusqu’au chiffre de six-mille hommes. Ils venaient en France commandés par des membres de la famille royale, par le comte de Buckland, fils du régent Albany, par le connétable d’Écosse lui-même, le duc de Darnley. Ce n’étaient pas seulement de grosses sommes que promettait le malheureux roi, il aliénait en leur faveur jusqu’à des provinces telles que la Touraine. Ils vinrent en si grand nombre que l’on disait la France partagée entre les Anglais et les Écossais. Ils se rendirent profondément odieux par leur orgueil, leurs déprédations et leur gloutonnerie. Leurs excès ne doivent pas cependant faire oublier les services rendus, et le sang versé pour notre cause. La victoire de Baugé, en 1421, leur fut principalement due. Pour diminuer l’effet produit sur son parti par la défaite de Crevant, Charles VII écrivait qu’il n’y avait péri qu’un petit nombre de nobles Français, mais seulement des Écossais, des Lombards, et autres étrangers, qui avaient coutume de vivre sur le pays. Dans un autre volume, nous avons cité Bazin écrivant que l’on se consolait du désastre beaucoup plus grand subi l’année suivante à Verneuil, parce que les Écossais y étaient tombés en très grand nombre. On les retrouve à Rouvray ; le connétable d’Écosse et son fils y périssent, comme avait péri à Verneuil le comte de Buckland, devenu connétable de France. Il y avait des Écossais autour de Jeanne d’Arc ; ils devaient jouer un rôle capital dans une conspiration ourdie à Paris pour livrer la ville au roi, lorsque Jeanne rentrait en scène à la fin de mars 1430. Un Écossais pénètre auprès d’elle dans la prison d’Arras, et lui montre son portrait. Il n’est pas invraisemblable que c’était lui qui l’avait fait.
Leurs excès ne furent pas toujours sans excuses. Ils n’étaient pas régulièrement payés ; ils l’étaient mal, ou pas du tout ; encore devaient-ils vivre. Ils mouraient pour la France ; pareil souvenir doit tempérer les sévérités de l’histoire. En récompense de leurs services, les rois firent 13des Écossais les premiers gardiens de leur personne. La première compagnie de la garde royale conserva le nom de garde écossaise, alors même qu’elle ne comptait plus un seul Écossais dans ses rangs ; ce qui avait lieu depuis plusieurs années, lorsque le Père Daniel écrivait sa belle Histoire de la milice française, en 172120. C’est du moins ce qu’il affirme.
Dans le volume précédent a été retracé le tableau de la misère des peuples foulés par les envahisseurs et par les défenseurs. Quelque sombres qu’en soient les couleurs, elles le sont moins que la réalité attestée par mille documents. Les villes, pour se mettre à couvert des ennemis et des protecteurs, formèrent des milices dans leur sein, ou plus exactement se constituèrent en milices, mettant à la tête des divers quartiers des dizainiers, des centeniers ; elles s’exercèrent au maniement des armes, formèrent des archers, des arbalétriers, des canonniers, en même temps qu’elles se pourvurent des engins de guerre nécessaires. Pour préparer des archers, Charles V avait défendu que le dimanche et les fêtes l’on se livrât à d’autres jeux qu’au maniement de l’arc. On s’y livra avec tant d’entrain que la noblesse craignit d’être supplantée, et l’on restreignit le nombre de ceux qui devaient faire semblable apprentissage21.
La noblesse eut toujours du mépris pour ces milices, dont l’armement était nécessairement fort défectueux. Les chroniqueurs en parlent en des termes qui, à la désinence près, sont ceux de Cambronne. Cependant, quand on lit de près les Chroniques qui nous racontent les exploits de l’héroïne, l’on voit que le commun, pour employer l’expression du temps, a fourni à la Libératrice son meilleur appoint à Orléans et ailleurs. La multitude l’a suivie avec enthousiasme, tandis qu’elle a trouvé en haut des envieux qui l’ont traversée. Ce point n’ayant pas été assez mis en lumière, les soulignements des passages où le fait est constaté sont pour attirer l’attention sur une particularité qui n’est pas sans importance. N’est-ce pas un trait de plus de ressemblance avec le divin Fiancé, dont ses ennemis disaient : Il séduit les foules, tout le monde court après lui ?
Les milices communales se rangeaient autour de la bannière de la cité, du patron de la paroisse, de la compagnie à laquelle elles appartenaient ; les milices seigneuriales autour de la bannière du suzerain, ou du seigneur dont elles relevaient. Quand le roi était présent, c’était lui qui, de l’avis de son conseil, prescrivait l’ordre de bataille et la marche 14de l’armée. En son absence, c’était le lieutenant général qu’il avait nommé. Tel était Dunois à Orléans, le duc d’Alençon dans la campagne de la Loire.
Le premier titre militaire était celui de connétable. Il a été déjà dit qu’Arthur de Richemont, qui en était investi lors de la carrière de la Libératrice, était tombé dans la plus entière disgrâce. Le seigneur de Boussac et de Sainte-Sévère était, ce semble, le seul maréchal, à l’arrivée de Jeanne, puisque de Rais n’obtint ce titre qu’au sacre de Reims.
Chapitre II Le parti anglo-bourguignon, ou antinational, à l’arrivée de la Pucelle
- I.
- La dynastie des Lancastre affermie en Angleterre.
- L’appât des comtés et des seigneuries en France stimule les seigneurs anglais.
- Confiscations.
- Prospérité des premières années du règne de Henri VI.
- Les soutiens du trône : le grand oncle cardinal d’Angleterre ; Glocester ; l’âme de la politique anglaise, Bedford, ses hautes qualités, ses richesses et son train royal ; sa femme, Anne de Bourgogne.
- Les nombreux capitaines anglais : Salisbury, Warwick.
- Jeu de la Providence qui, par Warwick, le faiseur de rois, renversera l’œuvre du grand-père Salisbury, et du beau-père Richard Warwick.
- Les trois frères de La Pole et la fin tragique de Suffolk, Scales, Fastolf, Glasdale, Talbot.
- Quelques faux Français.
- II.
- Les États du duc de Bourgogne.
- Les trois frères Luxembourg : Pierre, comte de Saint-Pol, beau-père de Bedford marié en secondes noces ; Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne ; Jean, comte de Ligny, seigneur de Beaurevoir ; il meurt le jour où naquit la Pucelle vendue par lui.
- Sa femme, Jeanne de Béthune, attachée au parti français.
- Sa tante Jeanne, dame de Beaurevoir, marraine de Charles VII.
- Villiers de l’Isle-Adam.
- Toulongeon.
- Les Vergy.
- Le sire de Jonvelle.
- Perrinet Gressart.
- Interminables négociations.
- Humiliations et malheurs que l’on eût prévenus, si l’on avait écouté la Pucelle.
- Châtiment des Lancastre et de l’Angleterre.
I. La dynastie des Lancastre affermie en Angleterre. — L’appât des comtés et des seigneuries en France stimule les seigneurs anglais. — Confiscations. — Prospérité des premières années du règne de Henri VI. — Les soutiens du trône : le grand oncle cardinal d’Angleterre ; Glocester ; l’âme de la politique anglaise, Bedford, ses hautes qualités, ses richesses et son train royal ; sa femme, Anne de Bourgogne. — Les nombreux capitaines anglais : Salisbury, Warwick. — Jeu de la Providence qui, par Warwick, le faiseur de rois, renversera l’œuvre du grand-père Salisbury, et du beau-père Richard Warwick. — Les trois frères de La Pole et la fin tragique de Suffolk, Scales, Fastolf, Glasdale, Talbot. — Quelques faux Français.
Tandis que le roi de France, sans argent et sans troupes, n’était obéi de personne, les Lancastre avaient assez assoupli la nation anglaise, pour y multiplier les levées, et obtenir de nouveaux subsides. Loin de proscrire l’exercice de l’arc et de l’arbalète, ils l’encourageaient ; ils trouvaient dans leurs États, et principalement dans le pays de Galles, ces archers fameux contre lesquels venait se briser l’impétuosité française. Si le peuple se plaignait du fardeau des impôts, l’orgueil national était flatté de voir la nation rivale subjuguée. Le beau soleil de France, son climat tempéré, 15la variété et la richesse de ses productions, étaient un puissant attrait pour les descendants de ces seigneurs normands qui, à la suite de Guillaume le Conquérant, étaient venus s’établir dans les brumes de la Tamise et de l’Humber.
Leur ardeur était stimulée par la perspective des duchés, des comtés, des seigneuries et des châtellenies qui leur étaient distribués au fur et à mesure de la conquête ; on n’attendait même pas la conquête ; et les titres des seigneurs qui refusaient d’accéder au traité de Troyes leur étaient souvent assignés avant d’être conquis. Il était tout naturel qu’on usât de représailles dans le parti national. Aussi Charles VII, lorsqu’il le pouvait, dédommageait-il les spoliés en leur donnant les biens des faux Français passés dans le parti de l’étranger.
Henri VI, né en décembre 1421, était dans sa huitième année seulement, lors de l’apparition de la Libératrice. La double couronne de France et d’Angleterre n’avait fait jusque-là que s’affermir sur sa tête depuis près de huit ans qu’elle avait été posée sur son berceau, et que, d’après le style de la chancellerie anglaise, il gouvernait les deux royaumes. Elle était protégée par ses oncles et par les capitaines anglais qui depuis Azincourt inscrivaient leurs noms dans les annales militaires de l’Angleterre.
Un de ses grands-oncles était l’évêque de Winchester, revêtu de la pourpre par Martin V, et connu sous le nom de cardinal d’Angleterre. Il avait été assez longtemps chancelier du royaume. L’accord était loin d’être complet entre le Cardinal et son neveu Humphrey, duc de Glocester, protecteur ou régent d’Angleterre ; mais l’opposition du prince de l’Église à un neveu notoirement scandaleux ne pouvait que lui concilier l’affection du clergé et du peuple. Glocester avait failli tout compromettre en acceptant les propositions de l’impure Jacqueline de Hainaut, qui, quoique mariée à un cousin du duc de Bourgogne, était venue lui offrir sa main et ses héritages. La sagesse de Bedford, régent de France, était parvenue à tout calmer.
Bedford, régent de France pour son neveu, était le chef réel et effectif de la politique anglaise. L’histoire est sans rancune ; et il ne doit pas lui en coûter de proclamer les qualités supérieures de ce frère du vainqueur d’Azincourt, qui, en mourant, l’avait chargé, au défaut de l’acceptation du duc de Bourgogne, de parachever l’exécution du traité de Troyes. Grand capitaine, grand politique, administrateur habile, appliqué aux affaires, Bedford fut fidèle au mandat. Par les armes, par la diplomatie, par des alliances matrimoniales, tout lui prospéra, d’après un aveu que l’on retrouvera dans la suite, tant qu’il n’eût pas à faire avec l’envoyée du Ciel, pour lui une envoyée de l’Enfer. Représentant le roi, son neveu, 16investi de ses pouvoirs, il avait un train royal ; cent lances et trois-cents archers étaient préposés à la garde de sa personne. Il jouissait d’immenses revenus, prélevés sur les droits de la couronne, sur la part qui lui revenait de la rançon des prisonniers, sur les provinces qu’il s’attribuait au nom du roi, son pupille. C’est ainsi qu’il s’était adjugé le Maine et l’Anjou, non encore entièrement conquis. Il était assisté dans son gouvernement par un grand conseil, composé d’Anglais, de Bourguignons et de faux Français, ou de Français ralliés à l’étranger. La Normandie avait son conseil particulier, dont plusieurs membres appartenaient aussi au grand conseil. Des Anglais de race occupaient les emplois supérieurs, les hautes dignités, tandis que les emplois subalternes étaient remplis par les Français reniés, par les faux Français, ainsi que l’on s’exprimait à cette époque. Anne de Bourgogne, sœur préférée du duc Philippe, épouse très aimée par son mari le duc de Bedford, princesse douée, d’après les chroniqueurs, de très hautes qualités, était un lien fort puissant entre les deux chefs du parti anglo-bourguignon. Elle ne devait pas peu contribuer, à la suite du sacre, à retenir son frère dans le parti anglais ; parti auquel sa mort prématurée porta, trois ans après, un coup dont les suites se firent promptement sentir.
Autour de Bedford se rangeaient de nombreux seigneurs et capitaines déjà fameux, et la plupart dans la force de l’âge. D’après Monstrelet, le plus subtil et le plus heureux en armes était celui qui avait mis le siège devant Orléans, où il avait trouvé la mort, Thomas de Montaigu, comte de Salisbury et du Perche. Envoyé en France pour demander la main de Catherine, il n’avait presque pas cessé d’y habiter, tantôt comme administrateur, plus souvent en guerrier : présent à Crevant, à Verneuil, il avait combattu dans l’Anjou, dans le Maine et surtout en Champagne. Il avait pour frère Robert, comte de Hungerford, dont le nom revient aussi dans les Chroniques.
Comme Thomas de Montaigu, Richard de Beauchamp, comte de Warwick et d’Aumale, cousin de Salisbury, descendait d’une ancienne famille normande. Henri V lui avait confié de délicates missions. Ses talents militaires lui avaient valu en quelques circonstances le titre de lieutenant général de la guerre, soit en Normandie, soit même en France. Il fut chargé de la conduite du procès de la Martyre à Rouen. Il avait la charge délicate de diriger comme gouverneur l’éducation du jeune roi, qui, par un acte officiel, l’avait autorisé à le châtier. Warwick continua à servir son roi et son pays jusqu’à sa mort, arrivée en 1440.
Jeu de la Providence, et néant des desseins de l’homme, cet enfant, sur la tête duquel Salisbury et Warwick s’efforçaient, au prix de leur sang, de consolider la couronne de France et d’Angleterre, devait, après avoir perdu 17celle de France, perdre la couronne d’Angleterre, et même la vie, des coups que porterait à sa puissance celui qui par sa mère était le petit-fils de Salisbury, et par son mariage le gendre de Warwick. Le Warwick, en effet, si fameux dans la guerre des Deux-Roses sous le nom de Faiseur de rois, était l’un et l’autre, et devait lui-même périr en combattant celui qu’il avait élevé sur le trône, après avoir immensément contribué à ruiner et la Rose rouge et la Rose blanche, et les avoir tour à tour servies et combattues.
C’est encore d’une famille normande transplantée en Angleterre que descendait William Pole (de la Pole, de la Poule dans les Chroniques), comte de Suffolk (de Suffoc, Suffort pour les chroniqueurs), de Suffolk en Angleterre, de Dreux en France. Il était à Orléans avec ses deux frères, Jean et Alexandre, dont nous verrons le sort à Jargeau. Présent au siège de Rouen, à Crevant, il avait eu une large part dans les dépouilles des vaincus, et était destiné à une haute fortune, terminée par une tragique catastrophe. Négociateur du mariage de Henri VI avec Marguerite d’Anjou, fille du duc René, il en devint le favori, porta avec elle l’impopularité de la perte des possessions anglaises en France. Pour le sauver, Henri VI l’exila, mais, surpris sur le vaisseau qui devait le mener en lieu sûr, il eut la tête tranchée sans ombre de jugement ni de procès.
Thomas de Scales (d’Escalles, Lescalles des Chroniques), baron de Scales et de Nucelles, vidame de Chartres, sénéchal de Normandie, un des combattants de Crevant et de Verneuil, avait guerroyé et devait guerroyer dans la Basse-Normandie contre l’imprenable citadelle de l’Archange protecteur de la France, le Mont-Saint-Michel. Il devait mourir en 1460 dans la guerre des Deux-Roses, mais du côté du maître qu’il avait toujours servi.
Jean Fastolf (dont les chroniqueurs font Fastof, Fascot, Fastre, etc.) avait, à l’arrivée de la Pucelle, de très brillants états de service qui lui avaient valu la faveur particulière de Talbot. Le régent en avait fait le grand maître de sa maison. Fastolf venait de s’illustrer par la victoire de Rouvray. Accusé d’avoir fui le champ de bataille de Patay sans avoir combattu, il fut dégradé de l’ordre de la Jarretière, se justifia dans la suite, fut réintégré, et finit par se retirer dans ses manoirs, où il se montra le protecteur des arts.
Guillaume Glasdale, plus connu dans nos histoires sous le nom de Glacidas, (appelé aussi par les chroniqueurs Classedas, Casselay, etc.), s’était élevé d’une position inférieure à un des premiers rangs dans l’armée. Lui aussi avait été à Crevant, à Verneuil, à Montargis, avait fait la campagne du Maine. Il avait été largement récompensé, en particulier par le titre de bailli d’Évreux. Un de ses frères, le sire de Moleyns, combattait à ses côtés. Les chroniqueurs nous diront qu’après la mort de 18Salisbury, Glasdale fut comme l’âme du siège d’Orléans. Ils nous diront ses grossières insultes contre la Pucelle, et sa fin tragique.
Celui qui reçut le glorieux surnom d’Achille Anglais était aussi, par ses ancêtres, d’origine française. C’était Jean Talbot. Né en 1373, il avait été lieutenant général d’Irlande avant de seconder Henri V dans la conquête de la France. Il devait mourir octogénaire, les armes à la main, à la bataille de Castillon, qui mit fin à la domination anglaise en France, en 1453.
Il faudrait encore citer Lancelot de Lisle, qui au siège d’Orléans eut la tête emportée par un boulet, Thomas Rempston, Nicolas Bourdet et bien d’autres.
Parmi les faux Français, on doit mentionner Philippe de Morvilliers, avocat au parlement de Paris, ardent Bourguignon, qui gagna à la révolution de 1418 la présidence du parlement, et dans la suite de nombreuses donations. Ce fut un des appuis du parti anglais et la terreur des Parisiens. D’après Chuffart, l’on ne tombait pas entre ses mains sans en garder une marque pour le reste de ses jours22. Simon Morhier, d’abord maître d’hôtel de la reine Isabeau, devint prévôt de Paris sous la domination anglaise, et après la reddition de la capitale, trésorier de Normandie pour les Anglais23. Le Bouteiller, soupçonné d’avoir favorisé la prise de Rouen, qu’il avait d’abord bien défendu, se déconsidéra en passant au service de l’envahisseur. Il le seconda dans ses conquêtes et en fut récompensé par une large part dans les dépouilles du parti qu’il avait d’abord servi24.
II. Les États du duc de Bourgogne. — Les trois frères Luxembourg : Pierre, comte de Saint-Pol, beau-père de Bedford marié en secondes noces ; Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne ; Jean, comte de Ligny, seigneur de Beaurevoir ; il meurt le jour où naquit la Pucelle vendue par lui. — Sa femme, Jeanne de Béthune, attachée au parti français. — Sa tante Jeanne, dame de Beaurevoir, marraine de Charles VII. — Villiers de l’Isle-Adam. — Toulongeon. — Les Vergy. — Le sire de Jonvelle. — Perrinet Gressart. — Interminables négociations. — Humiliations et malheurs que l’on eût prévenus, si l’on avait écouté la Pucelle. — Châtiment des Lancastre et de l’Angleterre.
Aux États que lui avait laissés son père, les deux Bourgognes, l’Artois et la Flandre, le duc Philippe ajouta le Hainaut, la Hollande, le Brabant, le comté d’Auxerre. La Champagne lui était promise. Il amenait à l’Anglais la multitude de ses puissants feudataires. À leur tête il faut placer la branche des Luxembourg établis en France. Avant de jurer le traité de Troyes, les Luxembourg firent des difficultés, alléguant que, s’ils prêtaient le serment, ils y seraient fidèles. Ils tinrent parole, et rien ne put les faire revenir, pas même le traité d’Arras qui en détacha celui qui les avait entraînés.
La famille était représentée par trois frères qui tous interviennent dans les Chroniques qui nous parlent de la Pucelle. L’aîné était Pierre Ier de 19Luxembourg, comte de Saint-Pol, qui mourut en 1433. Quelques mois avant de mourir, il avait donné en mariage, le 20 avril, sa fille Jacqueline, âgée de dix-sept ans, au régent de France, le duc de Bedford. Ce fut une cause de refroidissement entre le régent anglais et le duc de Bourgogne. Bedford n’était veuf que depuis le 13 novembre 1432 d’Anne, sœur de Philippe, dont il a été parlé déjà ; et sans en avoir demandé auparavant le consentement, il épousa une vassale du duc ; mais il devenait par là le neveu de deux puissants appuis de la cause anglaise.
Le premier de ces appuis était Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de France pour l’Angleterre. La cour anglaise devait le faire monter sur le siège de Rouen, et lui obtenir la pourpre de cardinal.
Le second était Jean de Luxembourg, comte de Ligny et bientôt seigneur de Beaurevoir. Lieutenant général des guerres pour le duc de Bourgogne, le comte de Ligny se trouve partout dans les sièges, les prises de châteaux et de forteresses. Il devait passer à la postérité avec une flétrissure qui l’y fera vivre autant que la Libératrice elle-même, puisque c’est le comte de Ligny, seigneur de Beaurevoir, qui la vendit à l’Anglais. Il mourut sans postérité le 6 janvier 1440, anniversaire de la naissance de sa victime. Il avait épousé Jeanne de Béthune, vicomtesse de Meaux. Jeanne de Béthune, ainsi que sa tante Jeanne de Luxembourg, dame de Beaurevoir, ont mérité la reconnaissance de la Pucelle pendant qu’elle était leur prisonnière à Beaurevoir. L’accusée de Rouen témoigna de ce sentiment devant le sanhédrin qui l’entourait à la séance du 3 mars. Jean de Luxembourg n’ayant pas adhéré au traité d’Arras, ses biens à sa mort furent confisqués, mais ils furent rendus à sa veuve
en considération de ce qu’elle avait toujours eu, en particulier, bonne affection pour le roi25.
En date du 10 septembre 1430, par suite durant la captivité de la Pucelle, Jeanne de Luxembourg institua son neveu de Ligny héritier de son manoir de Beaurevoir, et ne tarda pas ensuite à mourir. Jeanne de Luxembourg, dame de Beaurevoir, garda le célibat, fut marraine de Charles VII, et inspira à son frère Pierre de Luxembourg les sentiments de piété qui ont fait que l’Église l’honore sous le titre de Bienheureux, quoiqu’il soit mort à dix-huit ans, décoré de la pourpre par le pseudo-pontife d’Avignon.
Les chroniqueurs énuméreront avec une complaisance marquée de nombreux seigneurs bourguignons. Il serait trop long de dire un mot de chacun. Signalons Villiers de l’Isle-Adam. En 1418 il avait introduit les Bourguignons à Paris, et assisté impassible aux massacres qui suivirent. 20Henri de Lancastre, pour ne pas l’avoir pas trouvé assez obséquieux, le fit jeter en prison. Il y resta deux ans ; Bedford l’en tira, et il continua à servir la cause qui l’avait si mal récompensé. À la suite du traité d’Arras il revint avec son maître au parti français et répara sa faute de 1418 en contribuant à faire rentrer sous l’obéissance de Charles VII la capitale qu’il en avait détachée dix-huit ans auparavant. Il finit par être mis en pièces dans une sédition des habitants de Bruges, dans le cortège même de son duc.
Citons encore parmi les seigneurs qui se rangeaient autour de l’étendard de Bourgogne, la croix de Saint-André, Toulongeon, maréchal de Bourgogne et la puissante famille des Vergy. Le plus fameux, Antoine de Vergy, blessé à Montereau, à côté de Jean sans Peur dont il était chambellan, fut comblé de faveurs et par le duc et par le roi d’Angleterre. Ce dernier le nomma maréchal de France. On lui fait honneur de la victoire de Crevant, remportée contre son pays.
Pour pénétrer dans l’histoire de la Libératrice, il est important de se rappeler qu’un frère de La Trémoille, le sire de Jonvelle, était un des favoris préférés du duc de Bourgogne. Lorsque les Anglais occupèrent Sully, Jonvelle se rappela que la seigneurie appartenait à son frère et s’en constitua le fidèle gardien. Il n’en fut pas autrement pour les maisons que Georges possédait à Paris.
Un personnage dont la monographie éclaircirait un des points les plus obscurs de la vie de la Libératrice et jetterait un grand jour sur l’époque, est Perrinet Gressart, ou Grasset, ainsi que le nomment la plupart des historiens, encore qu’il signât Gressart. Il semble qu’il était originaire du Poitou, puisque, le 13 avril 1424, il échange la terre de La Robinière, qui lui vient par héritage de son oncle et de sa grand-mère, une Toillant. Ce fut en tout cas un de ces aventuriers dont foisonne l’époque, qui fit de La Charité-sur-Loire comme une petite capitale, d’où il sortait pour rançonner le Berry, le Nivernais, l’Auxerrois, le Bourbonnais. Avec des formes obséquieuses envers son très redouté seigneur le duc de Bourgogne, on le voit refuser de lui obéir, ne tenir aucun compte de ses saufs-conduits et imposer ses conditions pour accepter la paix. Ne pouvant être réduit, il est nommément exclus des trêves qui se font ; il se dédommage de ses pertes prétendues ou réelles, de ce qu’il prétend lui être dû, en faisant jeter en prison, et en rançonnant des personnages aussi puissants que l’était le sire Georges de La Trémoille. Il le fit arrêter, alors que le tout-puissant favori se rendait avec un sauf-conduit pour des négociations vers le duc de Bourgogne. Une grosse rançon put seule rendre le négociateur à la liberté. Ailleurs il se saisit d’un troupeau de pourceaux que l’on conduit à Nevers, parce que la ville 21lui devait je ne sais quelle somme. La Pucelle ne put parvenir à l’expulser de son repaire ; Perrinet le conserva après le traité d’Arras, et ne reconnut Charles VII qu’après avoir fait ses conditions. N’ayant pas d’enfants de sa femme Étiennette de Courvol, il porta sa sollicitude sur ses nièces qu’il maria richement et noblement. L’une d’elles, Étiennette, fille de noble homme Grézeville de La Lande et de noble demoiselle Jeanne Gressard, épousa François de Surienne, dit l’Aragonais, un aventurier espagnol allié aux Borgia, venu pour chercher fortune en France. Perrinet traite François l’Aragonais comme un fils. Il en avait fait un bailli de Saint-Pierre-le-Moûtier, d’où Jeanne d’Arc l’expulsa avant de mettre le siège devant La Charité. De Surienne continua à combattre pour l’Anglais, après le congrès d’Arras26.
L’Église a l’effusion du sang chrétien en horreur. Les pontifes, par leurs légats et leurs lettres, n’ont jamais cessé, durant cette désastreuse guerre, de rappeler à la paix ces frères ennemis. Ils faisaient appel à tous les intermédiaires qui pouvaient seconder leurs vues. Les intermédiaires ne manquaient pas ; des liens de parenté unissaient tous ces princes qui se déchiraient. Aussi les négociations entre la cour de France et la cour de Bourgogne ne discontinuent presque pas depuis 1422 jusqu’au traité d’Arras. Négociations stériles ; le duc de Bourgogne les élude, lié, disait-il, par son serment de ne pas traiter sans l’Anglais, par son honneur qui veut qu’on commence par lui livrer les meurtriers de Montereau, et que l’on fasse d’humiliantes réparations. En attendant ce que l’on appelle la paix finale, l’on conclut, l’on prolonge des trêves fallacieuses, mal gardées, sujet de mutuelles récriminations. Elles ne trompèrent pas la céleste envoyée qui en était fort mécontente, et qui aurait voulu et demandait une paix solide et ferme. Elle savait et elle disait qu’on n’aurait cette paix qu’au bout de la lance. On n’ajouta pas foi à sa parole. L’on n’apprécierait pas toute l’étendue des maux qui punirent ce défaut de foi, si l’on disait que ce fut un état de guerre désastreux jusqu’au traité d’Arras, en 1435. Ce traité lui-même fut un bien relatif, en ce qu’il permit de combattre l’Anglais désormais isolé de l’allié qui faisait sa force ; mais il fut la cause d’immenses malheurs pour la suite. Charles VII s’y humilia profondément et accepta du Bourguignon de bien dures conditions. Le fils de ce dernier, Charles le Téméraire, balance la fortune de Louis XI, et la fille et l’unique héritière du Téméraire porte ses immenses États dans la maison d’Autriche ; autant de semences de guerres séculaires entre la France et l’Empire.
Le bout de la lance de la Pucelle, si on avait voulu la seconder, aurait vraisemblablement écrasé tous ces germes d’un si lamentable avenir, en 22réduisant la puissance du Bourguignon à ses justes limites. Les maux causés au pays par cette maison de Bourgogne sont incalculables. Sans vouloir ici entrer dans des discussions politiques, c’est un fait historiquement évident que la plupart des guerres qui ont ensanglanté notre passé furent des guerres de succession dynastique. La raison, et encore moins la foi, n’établissent pas qu’il faille faire égorger par milliers et milliers de paisibles cultivateurs, ruiner des provinces, pour rétablir un maître, même injustement dépouillé, à plus forte raison pour défendre des droits litigieux. C’est un progrès sensible de penser que les maux si épouvantables de la guerre doivent aujourd’hui être justifiés par des motifs plus élevés et qui touchent de plus près ceux qui en subissent les plus lourds fardeaux27.
L’Angleterre s’épuise pour assurer la double couronne de France et d’Angleterre sur la tête d’un enfant. Cet enfant grandira ; il sera homme fait quand, par la perte de la Normandie et de la Guyenne, il verra le royaume de France lui échapper totalement à l’exception de Calais, mais ce n’est qu’un prélude : la couronne d’Angleterre tombera de sa tête, y sera replacée, en tombera encore, et il mourra lui-même dans la trop fameuse prison appelée la tour de Londres, assassiné, pense-t-on. Heureux que les vertus chrétiennes dont il fut doué lui aient mérité une autre couronne que celle qui est l’objet de ces sanglants jouets ! Jouets d’horreur. L’Angleterre nagea dans le sang durant vingt ans pour savoir si la Rose rouge ou la Rose blanche l’emporterait. Toutes deux y disparurent ; la couronne passa à un des petits-fils de cette Catherine pour la main de laquelle le second des Lancastre ensanglantait la France. Ce petit-fils, Henri Tudor, n’avait pas dans les veines le sang des Lancastre ; il descendait d’un chevalier d’assez médiocre condition, que la dame restée veuve avait épousé en secondes noces. Pour être devenue une citation banale, la parole des Saints Livres : Et nunc reges intelligite et erudimini [Et maintenant, rois, comprenez et instruisez-vous], n’en est pas moins vraie, tout comme cette autre : Filii hominum usquequo gravi corde, utquid diligitis vanitatem et quæritis mendacium ? [Fils des hommes, jusqu’à quand ma gloire sera-t-elle outragée? Jusqu’à quand aimerez-vous la vanité et rechercherez-vous le mensonge ?] À quoi bon dérouler ce livre si souillé de l’histoire des passions humaines, si l’on ne devait pas recueillir quelques-uns de ces enseignements fondamentaux ?
23Chapitre III La guerre au temps de la Pucelle
- I.
- Complication de l’art de la guerre au temps de Jeanne d’Arc.
- Le chevalier, l’écuyer, l’homme d’armes.
- Les archers anglais.
- L’arbalète inutilement interdite par l’Église dans la guerre entre chrétiens.
- Infériorité de l’armement des milices municipales.
- La Pucelle excelle à tirer parti de l’artillerie.
- L’artillerie produisait déjà de puissants effets au commencement du XVe siècle.
- II.
- Les forteresses qui couvraient le pays.
- Empressement des villes à se fortifier.
- Les sièges.
- Ce que demandait un siège.
- Bastilles, boulevards, fossés.
- Comment on comblait les fossés.
- Comment on se protégeait en montant à l’assaut.
- Les mines.
- III.
- Manière dont se recrutaient les soldats.
- La solde payée au capitaine.
- Les profits de guerre, rançon, pillage.
- Part qui revenait au roi.
- Certains prisonniers.
I. Complication de l’art de la guerre au temps de Jeanne d’Arc. — Le chevalier, l’écuyer, l’homme d’armes. — Les archers anglais. — L’arbalète inutilement interdite par l’Église dans la guerre entre chrétiens. — Infériorité de l’armement des milices municipales. — La Pucelle excelle à tirer parti de l’artillerie. — L’artillerie produisait déjà de puissants effets au commencement du XVe siècle.
Ce serait une erreur de penser, ainsi qu’on le lit dans quelques basses histoires, que les batailles du moyen âge étaient des chocs impétueux et comme fortuits, sans ordre et sans tactique. Les XIVe et XVe siècles ont eu leurs Végèces ; leurs manuscrits ornent notre grand dépôt littéraire. Si la chevalerie française réputait de son honneur d’aborder l’ennemi de front et d’exposer sa personne, ce n’était pas au point de dédaigner soit de choisir le lieu de la lutte, soit de disposer l’armée dans le meilleur ordre possible. On verra qu’en face d’un ennemi occupant une position inexpugnable, la Pucelle ne fut pas d’avis d’engager le combat, et se contenta de s’efforcer de l’attirer hors des retranchements. Embuscades, surprises, autres ruses de guerre, tout cela était bien connu et appliqué au moyen âge.
L’art de la guerre était d’autant plus compliqué au XVe siècle que l’on faisait usage des armes des siècles précédents, en même temps que les armes de l’âge moderne étaient appliquées plus fréquemment et plus efficacement qu’on le pense et qu’on ne le dit parfois.
Les chevaliers se couvraient de fer des pieds à la tête, laissant à peine deux petites ouvertures pour la vue. De menues pièces aux genoux, au cou, des plaques de fer, s’agençant avec des cottes de maille et des plastrons rembourrés, les protégeaient si bien qu’ils étaient presque invulnérables, dit le Père Daniel. Ce qu’ils avaient le plus à craindre, c’était d’être renversés de cheval, parce que la pesanteur et la complication 24de leur armure les empêchaient de se relever facilement28. La tête et le poitrail du cheval étaient eux-mêmes protégés par des chanfreins de métal, et les flancs par des flançois en cuir bouilli29. Les gentilshommes, dès leur adolescence, étaient dressés au maniement des armes et aux exercices qui devaient donner force et souplesse à leurs membres.
Ils s’y exerçaient en faisant fonction d’écuyers autour de l’homme d’armes, portant les pièces offensives de son armure, les lui présentant au moment de la bataille, enchaînant les prisonniers, l’aidant à monter à cheval, ou à se relever s’il en était renversé. C’est un sujet controversé parmi les doctes de savoir le nombre d’hommes qui accompagnaient l’homme d’armes, ce que comprenait la lance fournie. La plupart des auteurs consultés semblent indiquer qu’il y en avait trois au moins : l’homme d’armes, son page, son coutiller ou valet30. Il y avait ordinairement trois archers pour un homme d’armes.
C’est aux archers que l’Angleterre dut ses victoires en rase campagne. Placés au front de l’armée, ils recevaient les assaillants par une grêle de flèches. Si ces décharges étaient impuissantes à les arrêter, les chevaliers arrivés au camp anglais se trouvaient en face d’une palissade de pieux aigus, inclinés, dont la pointe acérée était terminée en fer. Chaque archer devait en être muni ; ces pieux étaient aigus des deux côtés, pour être facilement fixés en terre. Tandis que par un bout ils étaient plantés dans le sol, de l’autre ils présentaient au cavalier assez hardi pour s’aventurer jusqu’à l’ennemi leur extrémité taillée de manière à s’enfoncer dans le poitrail du coursier. Celui-ci se cabrait, s’embarrassait sur le terrain ainsi hérissé, renversait non seulement son cavalier, mais encore les cavaliers voisins. La noblesse anglaise chargeait alors à la faveur du désordre, et la déroute commençait. L’Église, dans sa sollicitude pour arrêter l’effusion du sang, n’avait pas seulement introduit la trêve de Dieu ; elle avait, dans un concile de Latran, interdit dans les guerres entre chrétiens l’usage de l’arbalète, comme étant une arme trop meurtrière. La défense, d’abord respectée par les Français, ne l’ayant pas été par les Anglais, force fut bien d’en user aussi. Le cours de l’invention des engins homicides continua donc pour en venir au degré de perfectionnement, où il est arrivé de nos jours, et où il fait des progrès qui présagent d’incalculables destructions. N’arrivera-t-il pas un jour où le monstre qui désirait que le peuple romain n’eût qu’une seule tête pour l’abattre d’un seul coup, serait presque en état de réaliser son rêve d’infinie scélératesse ? N’y a-t-il pas 25lieu de se le demander en voyant combien de morts à la minute renferme le canon de fusil du plus simple de nos troupiers ?
Au XVe siècle, les armes, moins perfectionnées, étaient aussi beaucoup plus nombreuses. Il serait hors de notre compétence, tout comme en dehors de notre sujet, de décrire celles que l’on trouve mentionnées dans les Chroniques. Il semble que les troupes municipales, qui combattaient surtout à pied, s’armaient de tout ce qui était à leur disposition, n’ayant pas pour s’équiper les ressources de la chevalerie, qui d’ailleurs, se réservait le port de quelques armes préférées. C’est ainsi qu’on les voit aller au siège de Jargeau, non seulement avec des guisarmes, des haches, des arbalètes, mais avec des maillets de plomb, et qu’ailleurs on mentionne même des frondes31.
Tous les contemporains sont unanimes pour nous dire que Jeanne montra tous tes talents d’un général consommé ; le duc d’Alençon — celui qui avait dû l’observer de plus près — affirme qu’elle excellait surtout à tirer parti de l’artillerie (maxime in præparatione artillerie, quia multum bene in hoc se habebat). Ce sont les derniers mots de son intéressante déposition.
Quoique le mot désignât alors toutes les armes de trait, que l’arc et l’arbalète fissent partie de l’artillerie, il faut, croyons-nous, entendre par là les armes à feu, qui dès lors jouaient dans l’armée un rôle beaucoup plus prépondérant que l’on ne semble le croire. Il y avait plus de cinquante ans que l’artillerie produisait des effets décisifs. C’est ainsi qu’en 1374 la place de Saint-Sauveur en Normandie, réputée jusqu’alors imprenable, cède promptement dès que les assiégeants sont en possession du grand canon de Caen32. Rouen, lors du siège, en 1418, possédait pour se défendre, d’après un poète anglais, jusqu’à cent canons, trois dans chacune de ses tours, dirigés en trois directions différentes33. Il y avait des armes à feu de calibres bien différents, depuis la grosse bombarde, qui pour être traînée demandait vingt-deux chevaux et lançait des projectiles de 120 et 160 livres, jusqu’aux simples coulevrines, dont quelques-unes ne pesaient que 12 livres, dit M. Loyseleur. On chargeait les coulevrines avec du plomb, comme l’indique le mot plombées, par lequel on indique leurs projectiles. On chargeait les canons avec des pierres grossièrement arrondies. Avait-on trouvé le moyen de fabriquer des boulets de fer ? il semble que non ; c’est l’affirmation commune. Il ne faudrait pas cependant renvoyer jusqu’au règne de François Ier l’usage des boulets en fer, puisque le Père Daniel cite un compte de 1487, mentionnant des dépenses 26faites pour des boulets en fer, et des boulets en pierre de grès34. Les noms de mangonneaux, de veuglaires, de bombardes, de gros canons, que l’on trouve dans les Chroniques, suffiraient à prouver qu’il y avait déjà de la variété dans les grosses armes à feu.
Dans son Étude sur le siège d’Orléans, M. Loyseleur croit pouvoir affirmer que les Anglais avaient des canons portant à huit-cents mètres. L’on ne nie pas d’ailleurs que leur maniement, leur chargement, ne fussent une cause de lenteur dans le parti que l’on pouvait en tirer, et de grande infériorité, eu égard au parti qu’on en tire aujourd’hui.
II. Les forteresses qui couvraient le pays. — Empressement des villes à se fortifier. — Les sièges. — Ce que demandait un siège. — Bastilles, boulevards, fossés. — Comment on comblait les fossés. — Comment on se protégeait en montant à l’assaut. — Les mines.
Tout le pays était hérissé de châteaux et de forteresses, bâtis en vue de la guerre, ordinairement sur une hauteur, entourés de fossés, d’avant-postes de défense, où une poignée de braves, retirés parfois dans le donjon, c’est-à-dire dans la plus forte tour, pouvaient tenir longtemps, pourvu qu’une surprise ou un défaut de vivres ne les forçât pas à capituler. L’on ne pouvait pas laisser derrière soi ces places au pouvoir de l’ennemi, sans vouer la contrée à d’incessants pillages. Les Chroniques sont pleines des prises et des reprises de ces forteresses, et aussi des terribles exécutions, des pendaisons de ceux qui les avaient défendues. Heureux quand une composition finale leur permettait de se retirer le bâton au poing, sans bagages et sans armes, ou qu’une rançon leur assurait la vie sauve. La rançon, il fallait pouvoir la payer, et il n’y avait guère d’espérance pour bien des compagnons, dont la corde finissait trop souvent les aventures. Maître de ces places, il fallait ou y laisser des gardiens pour les défendre, ou les démolir pour qu’elles ne pussent plus servir au vaincu ; alternative laissée à la prudence du vainqueur, que l’on voit adopter tantôt l’un, tantôt l’autre parti.
Les villes mettaient leur honneur comme leur sécurité à s’entourer de puissants remparts, étayés par de vastes systèmes de défense. Tours coupant les murs à quelque cinquante mètres de distance en distance, et dans les tours, mâchicoulis, meurtrières et places pour les engins de guerre ; fossés souvent doubles, larges, profonds, disposés de manière à pouvoir être facilement remplis par les eaux, alors qu’ils ne l’étaient pas habituellement ; aux bords des fossés, des boulevards ; pour l’usage habituel de la vie, quatre ou cinq portes dans les villes ordinaires, mais 27portes fortifiées, munies de herses, et de tout ce qui était nécessaire pour lever ou abaisser à volonté les ponts-levis, c’est la ville du moyen âge. Nos promenades actuelles portent le nom de boulevards ou même de fossés, parce que primitivement elles se sont établies sur les anciens fossés comblés, ou les boulevards aplanis. Tant que l’artillerie n’a pas existé, ou a été dans l’enfance, ce n’était guère que par un siège et par la famine qu’on pouvait réduire les villes ainsi fortifiées, tant qu’à l’intérieur il existait une milice vigilante pour prévenir les surprises ou déjouer les trahisons, courageuse pour utiliser les savants moyens de défense élevés en temps de paix. Voilà pourquoi les sièges tiennent si large place dans l’histoire militaire ancienne ou même du moyen âge. Dans la guerre de Cent ans, fameux sont les sièges de Calais, de Cherbourg, de Rouen, de Melun, de Meaux. Nos modernes résistances pâlissent fort à côté de l’héroïsme déployé par les défenseurs et les habitants des cités qui viennent d’être nommées.
Pour réduire une ville par la famine, il fallait opposer fortifications à fortifications, et construire une seconde enceinte enveloppant la première, construire comme une seconde ville, à cela près que tout y était dirigé pour forcer la première. C’est l’idée que Froissart nous donne des travaux exécutés par Édouard III autour de Calais.
Le roi Édouard, (nous dit-il), fit bâtir hôtels et maisons et charpenter de gros merrain. Il fit couvrir lesdites maisons qui étaient ordonnées par rues, d’estrain (chaume) et de genêts ; et avait en cette neuve ville du roi toutes choses appartenant à une armée et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le mercredi et le samedi ; et là étaient merceries, boucheries, halles de drap et de toutes autres nécessités35.
Les assiégeants devaient en effet se loger, loger les chevaux, emmagasiner les armements et les provisions. C’est à quoi étaient destinées les constructions appelées bastides, ou bastilles. Pour leur rendre plus difficile ce premier établissement, nous verrons les Orléanais raser leurs faubourgs et toutes les constructions en dehors des remparts. Les assiégeants devaient s’établir à une distance suffisante pour ne pas être trop inquiétés dans ce premier travail ; élever des fortifications pour défendre l’accès des bastilles ; c’est ce que désigne le mot boulevard, constructions en terre, retenues par des fascines, hérissées de parapets, renfermant souvent des taudis, espèces de guérites pour les sentinelles ; le tout était joint à des fossés, offrant le double avantage de protéger les demeures des assiégeants, et en se prolongeant de relier les unes aux autres les diverses bastilles et de leur permettre de communiquer entre 28elles. Il y avait souvent double fossé : l’un du côté de la ville, pour se protéger contre les assiégés ; l’autre du côté de la campagne, pour se protéger contre les assaillants du dehors, et aussi arrêter les convois d’approvisionnements. Monstrelet, parlant du siège de Rouen, nous dit que les Anglais,
sitôt qu’ils purent, firent des fossés entre la ville et leurs logis, sur lesquels ils firent de fortes haies d’épines ; par quoi lesdits assiégeants ne pouvaient être ni surpris, ni travaillés, sinon par canons et par traits… Et encore lesdits Anglais firent en plusieurs et divers lieux moult de fossés profonds en terre pour pouvoir aller d’un logis à un autre, sans être atteints de traits de canons, et autres habillements (machines) de guerre par lesdits assiégés36.
Y avait-il une rivière, il fallait en intercepter le cours.
Il est manifeste que les Anglais ont dû employer à Orléans les moyens qui leur avaient réussi précédemment. Un chroniqueur nous dira même que jamais encore ils n’avaient déployé tant d’habileté. Des ponts-levis sur les fossés des assiégeants et des assiégés permettaient de franchir l’obstacle sans difficulté, quand ceux qui en étaient les maîtres y trouvaient leur avantage. Tandis que les assiégés s’efforçaient d’arrêter, de détruire les travaux des assiégeants, les assiégeants de leur côté cherchaient à surprendre la place, à y faire brèche, à y pénétrer par assaut.
Pour ourdir la trame du siège et créer comme une seconde ville militaire en face de la première, il fallait d’abord s’emparer d’un point important, s’y établir fortement, et de là dresser le réseau, en assurer la solidité, en ménageant de loin en loin des postes fortifiés et bien défendus, faire une suite de bastilles. Dans l’attaque même de la place, il fallait, si on le pouvait, arriver jusqu’aux fossés. On les comblait promptement avec des fascines, des bourrées, tout ce qu’on avait sous la main. Les fossés une fois comblés, l’on arrivait aux remparts, l’on appliquait les échelles et l’on montait, quelquefois sous une grêle de toutes sortes de projectiles, pierres, graisse fondue, traits, etc. C’était l’assaut. Pour se protéger contre les projectiles, on se couvrait de pavois, ou pavés, sorte de boucliers en bois, et en cuir, qu’on adaptait aux épaules, et qui couvraient la tête tout en laissant la liberté des bras. Il existait de ces sortes de pavois dont on se servait à terre. Montés sur des roues mobiles, ils étaient munis de petites ouvertures par lesquelles on lançait les flèches, tandis qu’on était soi-même abrité.
Quand on le pouvait, on pratiquait encore des mines. Au fur et à mesure que l’on creusait le terrain, on l’étayait avec des poutres. Arrivé au point voulu, on remplissait la mine de matières inflammables, et l’on 29y mettait le feu. Le sol en s’éboulant faisait sauter le rempart, la tour, le boulevard qu’il supportait ; un vase d’eau, par ses oscillations, avertissait les assiégés du travail souterrain. L’on contre-minait alors, et au siège de Melun assiégeants et assiégés se livrèrent ainsi des combats dans les entrailles de la terre.
L’on ne comprendrait pas les Chroniques, si l’on n’avait présentes à l’esprit ces notions rudimentaires de l’art de la guerre au moyen âge. Ajoutons encore les détails suivants.
III. Manière dont se recrutaient les soldats. — La solde payée au capitaine. — Les profits de guerre, rançon, pillage. — Part qui revenait au roi. — Certains prisonniers.
Ce n’étaient pas les soldats qui touchaient la paye, c’était le capitaine, le chef qui les avait enrôlés. Il faisait ce que, dans le langage du temps, on appelait une endenture, c’est-à-dire un engagement par un écrit endenté, à peu près dans la forme de nos mandats-poste. Il s’obligeait à fournir, pendant un temps déterminé, ordinairement six mois, un an, tant d’hommes d’armes, d’archers, etc. ; on lui promettait pour chacun une solde convenue ; il devait au jour fixé faire ses montres, c’est-à-dire les présenter à l’inspection ; il touchait la somme ; à lui de s’arranger avec sa troupe. C’était une source d’immenses désordres. La pénurie du trésor, les gaspillages des favoris ne permettaient pas toujours de payer le capitaine, et le capitaine payé ne payait pas toujours ses soudoyés. Ces derniers, avides de pillages, prompts à toutes les violences, se jetaient alors partout où ils espéraient se pourvoir non seulement du nécessaire, mais satisfaire leur cupidité, leur luxure ; ils se portaient contre les faibles aux excès décrits ailleurs. Parfois ils imposaient ce que la langue du temps appelle des apatissements, c’est-à-dire une contribution que l’on devait payer, sous peine de se voir incendié, torturé, emmené prisonnier. On cachait ce que l’on avait de précieux. Pour forcer de dévoiler le trésor, on a vu de ces pillards brûler à petit feu celui qui était soupçonné d’avoir frustré leur avidité.
Il a fallu bien du temps pour faire pénétrer au sein des sociétés en guerre le respect de la vie humaine, adoucir, puisqu’il ne peut pas disparaître, ce fléau terrible des mêlées sanglantes et ordonnées, épargner au moins les meurtres inutiles. À chaque page, à la suite de forteresses emportées, l’on voit des chiffres relativement élevés d’hommes pendus. C’étaient surtout ceux qui n’étaient pas en état de payer leur rançon. L’on verra un chroniqueur regretter la mort des capitaines anglais aux Tourelles, non pas, comme la Pucelle, par pitié pour leurs âmes, mais parce que, prisonniers, on eût pu en tirer une riche rançon. Ces rançons, 30sous le nom de profits de guerre, entraient fort en ligne de compte. Une curieuse délibération du conseil d’Angleterre, citée par Rymer, nous apprend qu’un des motifs mis en avant pour accepter la rançon exorbitante offerte par le duc de Bourbon, c’est qu’étant malade, il pourrait mourir dans les fers, comme il mourut en effet, et que l’on serait privé de tout profit. On mesurait la rançon à la richesse vraie ou présumée du prisonnier. Moyennant des otages, on permettait quelquefois au captif d’aller la quérir, ou la mendier auprès de ses vassaux, de ses amis, du suzerain. La fidélité à la parole donnée est un des beaux côtés du moyen âge ; les Régulus y abondent.
L’usage était que le capitaine reçût le tiers des prises appartenant à ses soldats. Sur ce qui restait, le roi prélevait encore son tiers, et de même son tiers sur les profits personnels du capitaine37.
Il faut entendre par ces prises, et les prisonniers et le butin de toute sorte, armes, chevaux, meubles, etc. Le butin était vendu à l’encan ; le capitaine présentait un état des ventes, et jurait que tout était en conformité avec la vérité. Les rois, les princes du sang royal, les lieutenants généraux, devaient être remis au roi, qui s’engageait à donner aux preneurs38 un dédommagement convenable.
Chapitre IV Orléans en 1429
- I.
- Les armoiries d’Orléans.
- Sa position sur la Loire.
- Son site.
- Ses portes.
- Ses tours.
- Son pont.
- Le faubourg de la rive gauche, le Portereau.
- Îles de la Loire.
- Le port du Bousquet ou de Saint-Loup.
- Saint-Loup.
- II.
- L’Orléanais redevenu apanage princier contre l’engagement pris par Charles V.
- Les princes d’Orléans.
- Charles d’Orléans.
- Le poète.
- L’administration du duché.
- L’évêque d’Orléans, Jean de Saint-Michel.
- Administration municipale.
- Les archives municipales dépouillées par le chanoine Charpentier et Cuissard.
- III.
- Promesse de Salisbury de respecter les possessions du duc d’Orléans.
- Les Orléanais se préparent à soutenir le siège.
- Double impôt.
- Réparations aux murailles.
- Appel à Dieu.
- L’artillerie.
- Appel aux autres villes de France.
- Comment elles répondent.
- Les états généraux de Chinon.
31I. Les armoiries d’Orléans. — Sa position sur la Loire. — Son site. — Ses portes. — Ses tours. — Son pont. — Le faubourg de la rive gauche, le Portereau. — Îles de la Loire. — Le port du Bousquet ou de Saint-Loup. — Saint-Loup.
Trois cœurs figurent sur les armoiries d’Orléans. Serait-ce pour signifier que si Paris est la tête de la France, Orléans en est le cœur ? sans discuter cette assertion, il est certain qu’Orléans est sensiblement assis au centre de la plus vivifiante des artères françaises, la Loire. Né dans les Cévennes, au Gerbier-de-Joncs, le fleuve central prend sa course vers le nord-ouest, et puis tout à coup, comme pour prolonger ses bienfaits et retarder son anéantissement dans l’Océan, il revient sur lui-même et fléchit vers le sud, tout en continuant vers l’ouest. Orléans se trouve au sommet de cet angle rentrant. À une époque où le commerce se faisait surtout par la navigation fluviale, Orléans se trouvait ainsi par la rivière en communication avec de nombreuses provinces : le Nivernais, le Bourbonnais, le Forez, vers l’est ; le Blésois, la Touraine, l’Anjou, la Bretagne méridionale, au sud-ouest.
Bâtie sur la rive droite de la Loire, sur un coteau de médiocre élévation, la ville étend insensiblement ses pieds vers le midi, jusqu’aux eaux du fleuve. En 1429 son enceinte n’était guère que le quart du pourtour actuel ; mais en dehors des remparts s’étendaient de populeux faubourgs, réputés les plus beaux de France, renfermant une population aussi nombreuse que celle qui vivait à l’intérieur des murailles. L’enceinte était un quadrilatère de 500 à 600 mètres de côté.
Cinq portes mettaient en communication la ville et les faubourgs. Au nord la porte Parisie, route de Paris ; à l’est la porte de Bourgogne, à l’intersection actuelle des rues de Bourgogne et du Bourdon-Blanc ; au midi la porte du Pont défendue par les Tourelles ; au nord-ouest la porte Bannier non loin du lieu où s’élève la statue équestre de Jeanne d’Arc ; à l’ouest la porte Renard vers l’extrémité de la rue du Tabour.
Les murailles, épaisses de 2 mètres à 2,50 m hautes de 6,50 m à 10 mètres, étaient bordées de fossés de 13 mètres de largeur et de 6 mètres de profondeur ; elles étaient hérissées, à une distance qui variait de 60 à 70 mètres, de près de quarante tours, à demi saillantes, à trois étages, de 10 mètres de diamètre39. Avec les nombreux clochers des diverses églises, toutes ces cimes devaient présenter l’aspect d’une forêt de pierres.
César appelle Genabum, qui est bien, ce semble, Orléans, l’entrepôt des Carnutes, Carnutorum emporium. Situé sur la rive droite, Orléans confine en effet avec le pays de Chartres, ou la Beauce, et met ce fertile pays en communication avec le centre et le midi de la France. Sur la rive gauche, 32c’est la Sologne, pays jusqu’à ce siècle stérile. Dès la plus haute antiquité un pont mettait les deux rives en communication. Celui de 1429 a subsisté jusqu’en 1760, où le pont actuel fut construit à une légère distance en aval du précédent.
L’ancien pont avait dix-neuf arches ; il portait sur des piliers pour la plupart carrés ; on y avait construit des maisonnettes où, à cause de la fréquence des passants, de petits commerçants avaient installé leurs boutiques. La largeur du pont était de 80 pieds. À la sixième arche on trouvait une forteresse appelée la forteresse Saint-Antoine. Ce nom lui venait de deux îlots, ou comme on les appelait de deux mottes, qui étaient au pied, et sur lesquels avait été construit, pour les étrangers, un hôpital dédié à saint Antoine. La forteresse était défendue par un boulevard connu sous le nom de la Belle-Croix, d’une haute et magnifique croix, élevée sur le pont, non loin de cette même forteresse.
À la dix-huitième arche se trouvaient les fameuses Tourelles, deux tours très fortes, jointes par un bâtiment sous lequel il fallait passer pour traverser le pont. On accédait à la dix-neuvième arche par un pont-levis. Les machines destinées à l’élever et à l’abaisser étaient dans le bâtiment des Tourelles, ainsi que d’autres engins communs aux forteresses du temps, tels que la herse. Un bras de la Loire passait donc entre les Tourelles et la rive gauche, qui se trouvait, elle aussi, puissamment défendue par un boulevard de 60 pieds de long, sur 80 pieds de large ; boulevard entouré aussi de fossés larges de 80 pieds. Le boulevard était fait avec de la terre retenue par des pieux, et par une maçonnerie du côté de la rivière. Il était couronné par une fraise de longs pieux plantés obliquement et liés ensemble avec de longues planches et des chevilles de fer40.
Au sortir du boulevard, ou mieux du pont, on entrait dans le faubourg connu encore sous le nom de Portereau. Il n’y avait qu’une petite place à traverser, d’environ deux-cents pas, pour toucher à l’église des Augustins, située au lieu où se trouve la croix devant laquelle stationne encore aujourd’hui la procession du 8 mai.
Le Portereau avait et a encore pour principale paroisse l’église Saint-Marceau, mais à l’est et sur un des côtés se trouvait déjà la paroisse Saint-Jean-le-Blanc ; à l’ouest, dans la campagne, à deux kilomètres à peu près, l’on voyait la paroisse toujours existante de Saint-Privé.
Le cours de la Loire, beaucoup moins encaissé qu’il ne l’est présentement, comptait nombre d’îles. Citons celles dont le nom revient dans l’histoire de la délivrance. C’était, en aval de la rivière, au-dessous du pont, l’île Charlemagne, entre l’église Saint-Laurent sur la rive droite et 33Saint-Privé sur la rive gauche ; c’était entre Saint-Jean-le-Blanc et les Augustins, l’île aux Toiles ; enfin, notablement plus en amont, l’île aux Bœufs ; elle était située entre le port du Bousquet, appelé encore Saint-Loup, sur la rive gauche, et le couvent Saint-Loup sur la rive droite, au haut d’une élévation. Il importe, pour l’intelligence de ce qui sera dit dans la suite, de se rendre compte de ces trois indications.
Quand on sort d’Orléans par la porte de Bourgogne, c’est-à-dire en se dirigeant vers l’est, on trouve un gracieux mamelon dominant d’un côté les routes de Châteauneuf et de Pithiviers qui se joignent à la base, et de l’autre surplombant la Loire d’environ 400 pieds. C’est Saint-Loup. Au temps de Jeanne d’Arc, Saint-Loup était un monastère de religieuses cisterciennes, converti par les Anglais en une forte bastille, la première qu’emporta la Vierge guerrière. La Loire passe aujourd’hui à ses pieds ; il n’en était pas ainsi au XVe siècle. Elle coulait sur la rive gauche ; des marécages s’étendaient du côté de la rive droite sur laquelle se trouvait le monastère ; venait ensuite la grande île Charlemagne ; plus loin était le port Saint-Loup ou du Bousquet, appelé Saint-Loup du monastère qui était sur la rive opposée, du Bousquet, probablement à cause des arbustes au milieu desquels il était comme caché41.
II. L’Orléanais redevenu apanage princier contre l’engagement pris par Charles V. — Les princes d’Orléans. — Charles d’Orléans. — Le poète. — L’administration du duché. — L’évêque d’Orléans, Jean de Saint-Michel. — Administration municipale. — Les archives municipales dépouillées par le chanoine Charpentier et Cuissard.
Le règne du roi Jean fut désastreux pour la France, et pas seulement par le fatal traité de Brétigny ; il le fut encore par les apanages qu’il qu’il constitua à ses fils ; le Berry à Jean, l’Anjou et le Maine à Louis, la Bourgogne à Philippe. Il ne créa pas seulement comme autant de cours rivales de la cour du suzerain, d’un luxe ruineux pour les provinces ; il jetait les semences de guerres sans fin, de ces guerres de successions princières qui ont ensanglanté notre histoire jusqu’à notre siècle. Il retardait l’unité nationale, et l’ébranlait dans le degré où elle était déjà accomplie. Charles V comprit le danger ; il abolit les apanages territoriaux et ne voulut réserver aux cadets de la famille régnante que des avantages pécuniaires. Ce qu’un roi a établi, son successeur peut le détruire. Il en fut ainsi de la sage mesure édictée par Charles V. Charles VI, après avoir donné la Touraine en apanage à son frère Louis, trouvant trop inférieurs les revenus de cette province, la reprit, et, en échange, donna l’Orléanais.
Les Orléanais avaient obtenu de Charles V la promesse de n’être 34jamais distraits du domaine royal, et de relever toujours immédiatement de la couronne. Ils réclamèrent l’exécution de la promesse ; l’évêque fut l’interprète de leurs doléances ; elles ne furent pas écoutées et le frère du monarque devint le duc d’Orléans. Le duché comprenait dix châtellenies ; plusieurs en Beauce, en Gâtinais, en Sologne. Louis d’Orléans avait acheté le comté de Blois et de Dunois. Valentine, sa femme, lui avait apporté le comté d’Asti. Il était en état de lutter avec son cousin de Bourgogne, Jean sans Peur. On sait ce qui en résulta. Il a été déjà dit plusieurs fois qu’à l’arrivée de la Libératrice les deux fils légitimes du duc d’Orléans étaient prisonniers en Angleterre : Jean, le plus jeune, depuis 1412 ; Charles, l’aîné, depuis 1415. La postérité masculine de Charles VII devant finir après deux générations, le fils de Charles devait être Louis XII, et le petit-fils de Jean, François Ier. C’est probablement la raison du particulier intérêt que leur témoigna toujours la Libératrice.
Si les Orléanais avaient vu avec peine un prince s’interposer entre eux et le roi, il semble cependant qu’ils s’attachèrent promptement à leur duc et à sa postérité, et spécialement à Charles. La famille avait les qualités qui gagnent les multitudes, du charme dans la personne, de l’élégance dans les manières, du courage sur le champ de bataille, beaucoup de magnificence dans le train de vie, de la splendeur dans les manifestations de la foi, un fonds de bonté dans l’éclat d’un luxe qui pesait lourdement sur les peuples. Le chef de la race était tombé dans la force de l’âge sous les coups d’un cousin assassin ; son fils languissait dans une longue captivité ; c’était plus qu’il n’en fallait pour obtenir une popularité qui est à l’honneur de ceux qui la départent, plus encore qu’à l’honneur de celui qui en est l’objet.
Les amis des lettres saluent dans le prince captif un des fondateurs de notre poésie moderne, bien supérieur à Villon. On admire dans les ballades, les rondeaux, les virelais, par lesquels Charles d’Orléans charmait les ennuis de sa captivité, la fraîcheur, la délicatesse, la naïveté du sentiment. Faut-il dire que, ayant parcouru ces poésies, nous avons été frappé de l’égoïsme dont elles sont l’expression ? À part une prière à Dieu pour la cessation de la guerre, nulle part on ne rencontre un sentiment de compassion pour les peuples que sa querelle avait rendus si malheureux ; nulle part le nom de l’héroïne qui lui avait rendu sa ville et son duché, pas une allusion à celle qui lui avait témoigné un si touchant intérêt ! Les officiers du duc continuaient à administrer le duché en son nom, à en percevoir les revenus, faisant arriver de larges sommes au captif. Raoul de Gaucourt était bailli d’Orléans, a-t-il été déjà dit.
Guillaume Cousinot, dont il sera bientôt plus longuement parlé à propos 35de sa Chronique, remplissait les fonctions de chancelier, et était à la tête de l’administration du domaine ducal. La charge de trésorier était dévolue à Jacques Boucher. Les revenus seigneuriaux s’accumulaient entre ses mains ; il en faisait passer une partie au prisonnier, et il acquittait avec le reste les dettes et les libéralités du prince.
Le siège épiscopal d’Orléans était occupé par un de ces Écossais si nombreux alors en France, par Jean de Saint-Michel. D’abord chanoine, l’élection du chapitre, en 1426, le porta au premier rang. Les Chroniques ne parlent guère de lui que lorsqu’elles donnent le nom des personnages qui après la défaite de Rouvray quittèrent la ville. Il ne semble pas qu’il fût à Orléans lors de la délivrance. On regrette de lui voir une attitude si effacée.
La ville jouissait du privilège, dont elle était justement jalouse, de s’administrer elle-même. Tous les deux ans, le 22 mars, dans une élection à deux degrés, sagement tempérée, douze procureurs étaient élus ; ils nommaient un receveur, c’est-à-dire un trésorier chargé des recettes et des dépenses. Il ne recevait et ne dépensait rien que sur reçu ; à la fin de sa gestion, il rendait ses comptes devant une assemblée à laquelle le bailli assistait.
Les trois quarts des recettes étaient consacrés aux fortifications de la ville. Ces dépenses étaient inscrites à part sur un registre portant le titre de Comptes de forteresses. Le clergé fournissant le sixième des dépenses de forteresses, trois de ses membres étaient présents au conseil des procureurs quand il s’agissait de déterminer l’emploi des sommes affectées à la défense de la ville. Le quatrième quart des recettes était destiné à subvenir aux besoins courants de la cité.
Dans le premier quart de ce siècle, un chanoine d’Orléans, M. l’abbé Dubois, a eu la patience de dépouiller ces monuments du passé, et de faire, surtout en ce qui regarde le siège de 1429, des travaux de grand mérite. N’ayant pas eu le temps de mettre la dernière main à ses écrits, il les légua à la bibliothèque de sa ville natale. M. Paul Charpentier a donné en 1894 sous ce titre, Histoire du siège d’Orléans, par l’abbé Dubois, une série de dissertations fort lumineuses. Ce ne sont pas tous les travaux du docte chanoine sur le célèbre événement et sur sa ville natale. Il a laissé de précieux et longs extraits des Comptes de la ville qu’il a fouillés avec une patience de bénédictin. Depuis, de nombreux Orléanais, par la naissance ou par le domicile, ont écrit sur le siège. Ils se sont aidés des écrits de l’érudit chanoine, plusieurs, beaucoup plus qu’ils ne l’ont dit. Quels larges emprunts lui a fait l’ingénieur Jollois, qui le cite à peine. Il serait facile de prouver que plus d’une note de Quicherat lui a été prise ; et l’érudit paléographe ne le nomme que 36lorsqu’il peut le combattre, avec raison il est vrai ; mais est-ce bien de l’honnêteté littéraire de ne faire connaître celui que l’on a spolié qu’en montrant les pierres fausses qui se trouvent dans son trésor42 ?
III. Promesse de Salisbury de respecter les possessions du duc d’Orléans. — Les Orléanais se préparent à soutenir le siège. — Double impôt. — Réparations aux murailles. — Appel à Dieu. — L’artillerie. — Appel aux autres villes de France. — Comment elles répondent. — Les états généraux de Chinon.
Plusieurs Chroniques nous affirment que le duc d’Orléans avait obtenu de Salisbury la promesse que la guerre ne s’étendrait pas à ses États, qu’il ne pouvait pas défendre. Les comptes municipaux d’Orléans de 1424 à 1426 mentionnent des sommes payées par le duché pour obtenir abstinence de guerre43. Le bâtard avait récemment traité dans ce but ; mais Bedford aurait refusé de ratifier la convention.
Avant le siège, les bourgeois avaient énergiquement refusé à plusieurs reprises d’admettre des garnisons dans leur ville ; ils savaient que ces défenseurs étaient le plus souvent aussi tyranniques et aussi insolents que les ennemis eux-mêmes44 ; mais à l’approche du siège ils leur ouvrirent leurs portes, et les Chroniques nous diront qu’ils n’eurent pas à s’en repentir.
Sans se rassurer sur les promesses de Salisbury, les Orléanais firent leurs préparatifs de défense. Ils s’imposèrent un premier emprunt dont, le 6 septembre 1428, le bâtard d’Orléans autorisait la perception, ordonnant des contraintes contre les récalcitrants ; ils s’en imposaient un second en décembre, et le lieutenant général faisait une seconde ordonnance pour en prescrire la collecte45. De nombreux citoyens, notamment les ecclésiastiques, faisaient des dons volontaires46. On fit aux tours, aux portes, aux fossés, les réparations nécessaires pour les rendre inexpugnables dans la mesure du possible. On se garda bien d’oublier d’intéresser le ciel ; des supplications publiques furent indiquées, les corps des saints patrons furent honorablement portés à travers les rues de la cité47.
Orléans se mit à fondre des canons : on en compta durant le siège 37jusqu’à soixante et onze de calibres inégaux, sur les tours et sur les murailles. Il y eut douze canonniers payés par la ville, ayant chacun plusieurs servants sous leurs ordres48. Dès le mois d’octobre le roi fait venir d’Angers à Chinon Jean de Montesclère, et l’envoie à Orléans où il devait rendre tant de services, et devenir si fameux sous le nom de Jean le Lorrain49. Les achats de poudre, de traits, de pierres à canon remplissent une fort grande partie des comptes de la ville de 1429-1430, que MM. Paul Charpentier et Cuissard ont eu l’heureuse inspiration de faire imprimer. Cinq-cents livres tournois furent payés au bâtard d’Orléans pour quatorze-mille traits qu’il avait fait venir pour la semaine de la délivrance50. Des provisions de ce genre abondent dans les comptes de commune et de forteresse. Dans des lettres de février 1430, datées de Jargeau, Charles VII rendait bon témoignage à ces efforts des Orléanais, et les en récompensait par l’octroi de plusieurs privilèges51.
Les Orléanais firent appel aux villes de France. Ils envoyèrent un seigneur et un bourgeois solliciter les villes du Midi. Dans la séance du 13 avril 1429, à Toulouse, le sire de Malhac donne lecture d’une lettre des habitants d’Orléans priant qu’on veuille bien leur donner secours en argent, ou en matériel de guerre52. Ces envoyés avaient sans doute parcouru, ou ils allaient parcourir les autres villes importantes du Languedoc. La pénurie était extrême partout ; cependant on voit les habitants de Montpellier envoyer du salpêtre, du soufre, des arbalètes ; les villes du Bourbonnais et de l’Auvergne avaient expédié de l’acier53, Moulins 200 livres de poudre54. C’est donner deux fois que donner promptement ; Poitiers semble avoir la palme, puisque, dès le 9 décembre 1428, le Carme Vilaret reçoit du maire Larcher la somme de 20 livres tournois pour avoir porté à Orléans la somme de neuf-cents livres, que les gens d’Église, bourgeois et habitants de Poitiers, envoient à ceux d’Orléans55. La somme était considérable pour l’époque ; La Rochelle envoie 400 livres, Tours 600 livres56. Gien, Bourges, Châteaudun, Angers, Albi, Clermont sont aussi citées comme ayant fait arriver des secours en argent, ou en munitions de guerre57. Les états étaient réunis à Chinon 38alors que Salisbury envahissait les bords de la Loire ; ils votèrent, malgré la misère qui régnait partout, un subside de cinq-cent-mille livres ; le clergé renonça pour ce payement à ses privilèges d’exemption, en même temps qu’il prescrivait pour chaque vendredi des supplications solennelles58.
Chapitre V Le siège d’Orléans jusqu’à l’arrivée de la Pucelle
- I.
- Bedford, libre du côté de l’Angleterre, veut imposer l’acceptation du traité de Troyes.
- Combien le moment était favorable.
- Endenture de Salisbury.
- Contingents français.
- Orléans devenu l’objectif au lieu d’Angers.
- Début de la campagne.
- Conquête de quarante places.
- Janville, Meung, Beaugency, Sully, Jargeau.
- Salisbury s’installe le 12 octobre dans le faubourg du Portereau à moitié incendié.
- Le boulevard du Pont, les Tourelles enlevés, malgré une héroïque résistance.
- Coup qui frappe Salisbury.
- II.
- Ralentissement momentané dans les opérations du siège.
- Elles sont reprises.
- Les Orléanais détruisent leurs faubourgs, complètent leurs armements.
- Guillaume Duisy et le couleuvrinier Jean le Lorrain.
- Les Anglais commencent leurs bastilles sur la rive droite et les continuent malgré les assiégés qui essayent vainement de les arrêter.
- III.
- La défaite de Rouvray et le comte de Clermont, Charles de Bourbon.
- Sa fuite honteuse.
- Il quitte Orléans avec deux-mille combattants.
- Ses vaines promesses,
- Négociations pour remettre la place entre les mains du duc de Bourgogne.
- Refus hautain de Bedford.
- Les Bourguignons rappelés du siège.
- IV.
- L’investissement.
- La bastille Saint-Loup.
- Le nombre des bastilles.
- Leur situation.
- Double fossé.
- Tous les chemins interceptés.
- De la bastille de Fleury aux-Choux.
- V.
- Pénurie de vivres et particulièrement de pain.
- Les divers ravitaillements énumérés par le Journal du siège.
- VI.
- Du nombre des assiégeants, et des défenseurs de la ville.
I. Bedford, libre du côté de l’Angleterre, veut imposer l’acceptation du traité de Troyes. — Combien le moment était favorable. — Endenture de Salisbury. — Contingents français. — Orléans devenu l’objectif au lieu d’Angers. — Début de la campagne. — Conquête de quarante places. — Janville, Meung, Beaugency, Sully, Jargeau. — Salisbury s’installe le 12 octobre dans le faubourg du Portereau à moitié incendié. — Le boulevard du Pont, les Tourelles enlevés, malgré une héroïque résistance. — Coup qui frappe Salisbury.
Bedford avait passé dix-huit mois en Angleterre. Il lui avait fallu ce temps pour mettre fin aux complications que lui avait causées son frère Glocester par ses scandales, ses dissensions avec le Cardinal, leur oncle, et surtout par sa tentative de mariage avec Jacqueline de Hainaut. De retour à Paris, dans les premiers jours d’avril 1427, il s’était appliqué à pousser la conquête et à assurer l’exécution du traité de Troyes. Un conseil avait été formé pour réduire les dernières places de la Champagne qui tenaient 39encore pour le parti français : Beaumont, Mouzon et même Vaucouleurs ; il en a été parlé dans le volume précédent59.
L’effort principal devait désormais se porter sur la Loire. S’assurer de son cours, c’était s’ouvrir l’entrée au cœur même des États du roi de Bourges. L’occasion était favorable : le jeune roi était sans argent, sans autorité, et n’avait guère pour soldats que des mercenaires et des soudoyés, aussi odieux à ses sujets que les ennemis eux-mêmes. On a vu que Thomas de Montaigu, comte de Salisbury et du Perche, allié à la famille royale, était réputé le général le plus habile de l’Angleterre. Dès le 24 mars 1428, il contractait avec le gouvernement anglais une endenture ou engagement, par lequel il s’obligeait à repasser à la fin de juin dans cette France, théâtre de ses longs exploits, à la tête de six-cents hommes d’armes, six chevaliers bannerets, trente-quatre chevaliers bachelets, et dix-sept-cents archers. Aucun ne pourra être du royaume de France, ni de ceux qui, ayant des possessions en France, seraient repassés en Angleterre sans licence du régent60. À la date du 21 juin, un ordre royal prescrivait à tous les enrôlés de se trouver à Sandwich le vendredi suivant61.
De nouveaux contingents furent levés sur le continent. Pour soutenir l’expédition, la Normandie fut imposée d’une contribution de 71 087 livres, et ordre fut donné aux seigneurs de tenir prêts les contingents féodaux62.
La conquête d’Angers, et des parties du Maine et de l’Anjou non encore soumises, était donnée, en Angleterre et en France, comme le but de l’expédition. À la suite de conseils tenus à Paris, la destination fut changée, et Orléans devint l’objectif. Il semble, en effet, que c’était bien la clef des conquêtes à faire.
Salisbury entra en campagne dès la première quinzaine du mois d’août, et dès le 5 septembre il écrivait au maire et aux aldermen de Londres une lettre dans laquelle il leur dit avoir réduit à l’obéissance quarante villes, châteaux et églises fortifiées. Il les nomme. On y remarque Nogent-le-Roi, Rambouillet, Marcheville, Patay et surtout Janville.
Cette châtellenie de l’Orléanais, sur les confins du pays Chartrain, était importante, et facilitait les communications avec Paris. Entourée d’une double enceinte de fossés profonds, de murailles flanquées de tourelles, la grosse tour du château pouvait offrir, et offrit en effet une sérieuse résistance. Salisbury, qui avait assisté à bien des assauts, déclare n’en avoir 40jamais vu d’aussi vif que celui que lui opposa la faible garnison du donjon de Janville. Salisbury se montrait cruel ; tantôt il faisait mettre à mort la garnison ennemie, comme au Puiset ; tantôt il incendiait la place, comme à Toury ; d’autres fois il exigeait d’énormes rançons, ou ordonnait d’impitoyables massacres, comme à Janville. De Janville il envoya des hérauts sommer Orléans de faire soumission ; les hérauts, bien reçus, furent renvoyés avec quelques présents, mais avec un refus bien net à ses injonctions.
Salisbury, dans sa lettre, annonce que son frère Hungerford vient de s’emparer de Meung-sur-Loire, conquête facile puisque des habitants étaient venus à Janville lui proposer de lui livrer la place. La proposition avait été acceptée avec l’empressement que méritait la possession d’un semblable poste. Situé en aval d’Orléans, à 18 kilomètres, Meung commandait la Loire, et par son pont, en dehors de la ville, communiquait avec la Sologne. Salisbury les fortifia, et, pour y amener ses canons et ses engins de guerre, il fit, le 8 septembre, une démonstration contre Orléans, tandis que ses charrois passaient sans être inquiétés. Meung n’est qu’à 6 kilomètres de Cléry, sanctuaire célèbre de Notre-Dame, enrichi par la piété des fidèles. Salisbury envoya des Anglais en très grand nombre le piller, piller
les chanoines et les autres là retirés, et ils firent des maux innumérables63.
Beaugency, à 8 kilomètres en aval de Meung, à 26 kilomètres d’Orléans, tomba à son tour au pouvoir du généralissime. C’était une nouvelle communication avec la rive gauche par l’antique pont de cette ville, une forte position à cause du puissant château qui le protégeait. La prise de petites places d’où l’on aurait pu être inquiété, telles que Mont-Pipeau, Marchenoir, La Ferté-Hubert, complétaient la sécurité de l’armée anglaise dans la Beauce64.
Maître du cours inférieur de la Loire, Salisbury songea au cours supérieur. À 47 kilomètres à l’est d’Orléans, c’étaient le château et la ville de Sully, possession de Georges La Trémoille ; à 17 seulement Jargeau, et dans l’intervalle Châteauneuf, résidence préférée des ducs d’Orléans. Tout fut occupé65. Il fallait ménager Georges La Trémoille. Le moyen était facile : un pied dans les deux camps, ce n’est pas d’aujourd’hui que les politiques égoïstes connaissent le système. Il a été déjà dit que le frère de Georges La Trémoille, le bourguignon de Jonvelle, préposé à la garnison de Sully, veilla fraternellement66 sur les biens de celui 41qui régnait sous le nom de Charles VII. Sully et Jargeau étant sur la rive gauche de la Loire, l’envahisseur se trouvait ainsi avoir franchi les limites que l’on donne aux États du roi de Bourges. Le général anglais, tout en rétrécissant de plus en plus le cercle autour d’Orléans, assurait ses communications avec Paris et la Normandie.
Le 7 octobre, un de ses lieutenants venait faire une démonstration contre le Portereau, le faubourg Orléanais de la rive gauche sur laquelle Salisbury pouvait déjà se mouvoir à l’aise. Lui-même venait y camper le 12. À l’arrivée de l’ennemi, les Orléanais avaient mis le feu au faubourg, en particulier au couvent et à l’église des Augustins, tandis que, jour et nuit, ils travaillaient à fortifier le boulevard à l’entrée du pont. Les Anglais s’établirent sur les ruines, et, le feu éteint, se cantonnèrent très fortement aux Augustins, où la flamme n’avait fait que fort imparfaitement son œuvre. Ils y élevèrent bastille, boulevard, creusèrent double fossé, y braquèrent leur artillerie, et se mirent à canonner le pont, la ville, les Tourelles et avant tout le boulevard qui en défendait l’approche. Ils abattirent douze moulins sur bateaux.
Les Orléanais se défendaient héroïquement. À un assaut donné au boulevard susdit, on vit les femmes jeter sur les assaillants des cendres vives, de l’huile bouillante, des graisses fondues, et même repousser du bout de la lance dans les fossés les assaillants plus hardis67. Cependant les Anglais, en même temps qu’ils travaillaient à plein ciel, travaillaient aussi dans les entrailles de la terre. Ils avaient creusé une mine destinée à faire sauter le boulevard. Les défenseurs, qui s’en aperçurent, y mirent le feu et se retirèrent aux Tourelles en ramenant vers eux le pont-levis. Les Tourelles elles-mêmes fortement canonnées devinrent bientôt intenables ; elles durent être abandonnées à leur tour le 24 octobre. En se retirant les assiégés rompirent une ou plusieurs arches du pont, et se fortifièrent à la Belle-Croix. Les Anglais, de leur côté, se hâtèrent de réparer les brèches faites aux Tourelles, et de les rendre
défensables et tenables contre toute puissance68.
Glasdale, le Glacidas de nos histoires, en fut constitué le gardien.
Cependant Salisbury était monté au plus haut étage de la tour. Là, à demi caché par le mur, entre Glacidas et un chevalier, il contemplait par une fenêtre l’assiette de la ville. Soudain un boulet de canon siffle, passe par l’ouverture, tue le chevalier, et des éclats du mur crève un œil à Salisbury, lui déchire une joue et le couche à terre. On l’emporte clandestinement ; il est dirigé sur Meung, où il mourait le 3 novembre. Qui avait pointé un coup si heureux ? On le dit parti de la tour de Notre-Dame. 42On ne connut jamais la main qui avait mis le feu69. Les Chroniques sont unanimes sur ce point. On a dû cependant faire de minutieuses recherches. Nul doute que le tireur n’eût été comblé de félicitations et bien récompensé. Cette ignorance totale n’est pas pour rendre invraisemblable le sentiment de ceux qui y ont vu la réponse de Notre-Dame au saccagement de Cléry. Une Chronique qui sera citée nous dira qu’un enfant avait allumé la mèche par espièglerie, et s’était enfui. La merveille subsisterait toujours ; mais, dans ce cas, comment n’a-t-on pas retrouvé l’enfant fortuné ? Comment les Cousinot et l’auteur du Journal du siège n’en ont-ils rien su, eux des Orléanais et des contemporains ?
II. Ralentissement momentané dans les opérations du siège. — Elles sont reprises. — Les Orléanais détruisent leurs faubourgs, complètent leurs armements. — Guillaume Duisy et le couleuvrinier Jean le Lorrain. — Les Anglais commencent leurs bastilles sur la rive droite et les continuent malgré les assiégés qui essayent vainement de les arrêter.
La mort de Salisbury consterna un moment les Anglais. La garde des Tourelles remise à Glacidas, les principaux chefs se retirèrent momentanément pour délibérer, tandis que Bedford venait à Chartres, afin de suivre les opérations. Il envoya des renforts et, durant les mois de novembre et de décembre, les Anglais finirent par bien s’asseoir sur la rive gauche, et rendre leurs positions plus fortes qu’elles ne l’avaient été du temps de Salisbury70. Être maître de la rive gauche, c’était intercepter la grande voie de communication entre Orléans et les États de Charles. Le point de départ du réseau avait été bien choisi.
On prévit bien, à Orléans, que le réseau serait continué. Le lendemain de la prise des Tourelles, le Bâtard, La Hire, Boussac, Chabannes, Villars, Coarraze, et d’autres encore, étaient venus relever le courage des habitants71. Sous leur impulsion, sans doute, les Orléanais prirent et exécutèrent une résolution héroïque, celle de détruire tous leurs faubourgs de la rive droite où il y avait vingt-deux églises, parmi lesquelles la riche collégiale Saint-Aignan. Tout fut si bien rasé, nous dit Jean Chartier,
qu’on pouvoit aller à pied et à cheval du côté de la Beauce aux lieux où avoient été lesdites églises et maisons.
Les faubourgs étaient réputés les plus beaux de France, a-t-il été déjà dit. La population renfermée dans les remparts dut en être doublée. L’œuvre de salutaire destruction s’exécuta en novembre et en décembre.
En même temps, les Orléanais complétaient leurs armements. Guillaume Duisy, très soutil ouvrier, adaptait la grosse bombarde qui jetait des pierres de cent-vingt livres, le canon Rifflard, et le canon de 43Montargis, qui devaient faire grands dommages aux Anglais72. Ce n’était que le début. Le Journal du siège, dit dans la suite, que, pour la défense,
furent trouvés d’innombrables nouveautés et subtilités de guerre plus que de longtemps auparavant il n’avoit été fait73. Le couleuvrinier maître Jean, natif de Lorraine, que l’on disoit le meilleur maître qui fut lors d’icelui métier, faisoit sur tous les autres moult de mal aux Anglois.
Son tir était si juste qu’il abattait presque infailliblement l’homme qu’il visait, et parfois d’un seul coup en tuait plusieurs. Caché derrière l’arche de Belle-Croix, il promenait la mort aux Tourelles, relevait ses prouesses par sa bonne humeur. Feignant d’avoir été atteint par l’ennemi, il se faisait emporter comme mort ou mourant, sous les yeux des Anglais, et quelque temps après, de nouveaux coups leur prouvaient qu’il était bien vivant74. Il ne fut pas sans courir maints dangers. Les Anglais lui prirent une fois l’affût de sa couleuvrine, une autre fois sa couleuvrine même, et il ne se sauva qu’en se cramponnant au gouvernail d’un bateau où il n’avait pas pu entrer : il le détacha et aborda sur ce radeau improvisé75.
Le jour de Noël amena une trêve, de neuf heures du matin à trois heures du soir, durant lesquelles le Bâtard, sur la demande de Glacidas, envoya au camp anglais
une note de ménétriers, trompettes et clairons qui firent grande mélodie76.
La lugubre musique de la guerre reprit aussitôt. Talbot, Scales, et d’autres seigneurs anglais qui, le 1er décembre, avaient amené à Glasdale un renfort d’hommes, de vivres et d’armes, conduisaient le 30 décembre un renfort de deux-mille-cinq-cents combattants.
Ils allaient tendre le filet sur la rive droite. Ils s’emparaient encore d’une excellente position, de la hauteur de Saint-Laurent-des-Orgerils, qui leur était inutilement disputée ; elle est située au bord de la Loire. Une bastille, dans l’île Charlemagne, au milieu du fleuve, facilitait les communications avec les bastilles de la rive gauche, Saint-Privé d’abord en face, et ensuite les Tourelles, les Augustins, et plus tard Saint-Jean-le-Blanc, si tant est qu’il ne fut pas encore dès lors occupé.
Il restait à continuer l’investissement sur la rive droite : c’est ce que firent les Anglais dans une étendue que nous essayerons bientôt de déterminer.
Cela ne se fit pas sans qu’on essayât de bien des manières de les traverser. Il y eut une suite de faits d’armes, d’escarmouches, de sorties de 44la part des assiégés, d’attaques de la part des assiégeants, tantôt par la porte Renard, tantôt par le boulevard Belle-Croix. Embuscades, surprises, enlèvements d’hommes et de convois, rencontres tantôt particulières, tantôt plus générales, tout ce que nous en savons se trouve raconté dans le Journal du siège. Ces faits particuliers sont des épisodes qui ne regardent pas notre sujet. Si les Orléanais, durant sept mois, tinrent les Anglais hors de leur ville, ils ne purent pas les empêcher d’ourdir leur trame autour de la cité, de resserrer leurs lignes, et de les amener à un point où leur sort était humainement désespéré, où l’Anglais regardait la ville comme moralement conquise. Rien ne contribua plus à réduire les assiégés à cette extrémité, que la défaite de Rouvray, dite la journée des Harengs, subie le samedi 12 février, premier samedi de carême.
III. La défaite de Rouvray et le comte de Clermont, Charles de Bourbon. — Sa fuite honteuse. — Il quitte Orléans avec deux-mille combattants. — Ses vaines promesses, — Négociations pour remettre la place entre les mains du duc de Bourgogne. — Refus hautain de Bedford. — Les Bourguignons rappelés du siège.
À cette époque les armées elles-mêmes observaient l’abstinence quadragésimale dans toute sa rigueur. Pas d’aliment gras du jour des Cendres à Pâques. En prévision de cette nécessité, d’immenses provisions d’aliments maigres, et particulièrement de harengs, avaient été faites à Paris pour l’armée assiégeante ; les paysans des environs avaient été réquisitionnés pour les amener au camp. Le jour des Cendres, trois-cents chariots se mirent en marche, escortés par quinze-cents soldats anglo-bourguignons et mille hommes des communes, sous le commandement de Fastolf et du prévôt de Paris, Simon Morhier.
Cependant Charles VII, pressé par les sollicitations d’Orléans et des capitaines, voulait frapper un grand coup. Il avait fait appel à Charles de Bourbon, comte de Clermont, et celui-ci était venu avec une nombreuse noblesse de l’Auvergne et du Bourbonnais. Il était à Blois avec quatre-mille hommes, ou même plus. De nombreux chevaliers étaient accourus à Orléans dans la pensée d’aller rejoindre l’armée du Bourbon. L’occasion était favorable : on savait la venue du convoi ; il fallait l’enlever et battre les hommes d’armes qui les accompagnaient, priver les assiégeants des vivres attendus et du renfort militaire qui leur arrivait.
Le vendredi, quinze-cents hommes, une fleur de chevalerie, parmi eux de nombreux Écossais, entre autres Jean Stuart, comte de Darnley, connétable d’Écosse, son frère Guillaume Stuart, sortirent d’Orléans, et allèrent rejoindre Bourbon et son armée dans les environs de Rouvray-Saint-Denis. Le plan fut arrêté : l’on ne descendrait pas de cheval ; l’avant-garde ne donnerait que sur l’ordre du chef, le comte de Clermont. Celui-ci, d’après le Faux Bourgeois de Paris, se tenait si sûr de la victoire 45qu’il avait donné ordre de ne pas faire de prisonniers, de tout passer au fil de l’épée.
La Hire, les Stuart, les chevaliers venus d’Orléans, destinés à former l’avant-garde, partent en exploration. La Hire voit les chariots s’avancer lourdement à la file les uns des autres. Le plus vulgaire bon sens ordonnait de fondre sur un équipage si encombrant, sans permettre à l’ennemi de se former en ordre de bataille. L’impétueux Gascon en grillait d’envie. Il envoie à Bourbon courrier sur courrier lui demander de pouvoir commencer l’attaque ; Bourbon refuse et prescrit qu’on l’attende. Pendant ce temps il se faisait armer chevalier, et faisait lui-même d’autres chevaliers.
Fastolf met ce retard à profit. Il improvise un camp retranché de forme rectangulaire avec ses chariots, ne laissant que deux ouvertures gardées par les archers. Il s’établit au centre avec ses guerriers, qui sont encore protégés par d’autres archers, qui tiennent leurs pieux lichés en terre, l’extrémité dirigée contre le poitrail des chevaux que leur cavaliers pousseraient contre cette haie de bois et de fer. Les menues gens, charretons et marchands, sont établis en dehors sur un des côtés.
Les Français de l’avant-garde, n’y tenant plus, s’avancent, et marquent leur approche par une grêle de traits qui tombent sur les charretons et les marchands, les transpercent, les dispersent, ou les forcent à rentrer dans le camp. Les Anglais restent immobiles. Stuart, n’y tenant plus, descend de cheval ; les uns imitent son exemple, d’autres poussent en avant leurs destriers. Les chevaux vont s’enferrer sur les pieux des archers ; ou sont transpercés par les flèches qui partent du camp anglais. Le désordre se met promptement parmi les Français ; les chevaux se cabrent, reculent, et embarrassent piétons et cavaliers. Les Anglais sortent alors de leurs retranchements, tuent, massacrent, et donnent la chasse. Trois à quatre-cents chevaliers, parmi lesquels les deux Stuarts avec leurs Écossais, jonchent bientôt le sol. Dunois, blessé, renversé de cheval, ne doit son salut qu’à la diligence des siens qui le remettent en selle. Le comte de Clermont averti, piqué de voir sa défense enfreinte, ne fait pas même semblant de secourir ses compagnons. Il eût pu ramener la victoire, car les Anglais, fiers de ce triomphe inattendu, se débandent dans la poursuite. Il n’en fit rien. Lui et ses nouveaux chevaliers, voyant la défaite des leurs, tournent bride vers Orléans ;
en quoi ils ne firent pas honnêtement, mais honteusement77.
Les Français perdirent de trois à quatre-cents chevaliers des plus marquants ; les Anglais un seul homme 46de nom, dit Monstrelet, les marchands et valets ne comptant guère à ses yeux.
Bourbon rentrait à Orléans sur le minuit, précédé ou suivi des autres fuyards, heureux de n’être pas inquiétés, ce semble, par les Anglais qui tenaient le siège. Grande fut la consternation à Orléans ; il y avait de quoi. D’après Chuffart, les vaincus étaient treize contre deux, proportion avouée aussi par la Chronique orléanaise de l’établissement de la fête du 8 mai, qui donne le chiffre de six contre un. On chercha une consolation dans la piété pour les morts : les Stuarts furent enterrés dans la cathédrale où un service, qui devait devenir annuel, fut royalement célébré pour le connétable d’Écosse et sa femme. Fastolf amena au camp, avec les dépouilles des vaincus, son convoi de harengs, qui donna le nom à la journée. Si l’on fit semblant de vouloir l’empêcher, ce ne fut pas au point de s’entre-toucher. C’est que, nous dira la Chronique de la fête du 8 mai, les vaincus de Rouvray étaient tellement effrayés de la journée qu’ils avaient perdue, que
lorsqu’ils virent les Anglais, homme ne pouvait les faire issir (sortir) de la ville.
Le grand effort que l’on venait de faire n’avait donc abouti qu’à une ignominieuse défaite, à la perte de braves éprouvés, et à jeter dans Orléans un plus grand nombre de bouches à nourrir, alors qu’il était nécessaire de ménager la provision des vivres. On aurait fait au comte de Clermont cette dernière observation. Cela amena le gros événement raconté en ces termes par le Journal du siège :
Le vendredi, dix-huitième jour de février, se partit d’Orléans le comte de Clermont, disant qu’il voulait aller à Chinon, devers le roi, qui lors y était. Il emmena avec lui le seigneur de La Tour, messire Louis de Culant, amiral, messire Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, messire Jean de Saint-Michel, évêque d’Orléans, natif d’Écosse, La Hire et plusieurs autres chevaliers et écuyers d’Auvergne, du Bourbonnais et bien deux-mille combattants. Ce dont ceux d’Orléans les voyant partir ne furent pas bien contents ; mais, pour les apaiser, ils leur promirent qu’ils les secourraient de gens et de vivres. Après ce départ il ne demeura à Orléans que le bâtard d’Orléans et le maréchal de Sainte-Sévère avec leurs gens. Le comte de Clermont, qui depuis fut duc de Bourbon, s’en alla, et les seigneurs et combattants ci-dessus nommés avec lui, et se mirent dans Blois78.
Les secours et les vivres promis par le comte de Clermont devaient se faire attendre durant plus de deux mois. On ne soupçonnait pas alors à Orléans celle qui devait les amener ; cependant l’annonce de la défaite 47de Rouvray, faite par elle le jour même, à plus de cent lieues de distance, triomphait de l’incrédulité qui jusqu’à ce jour lui avait barré le chemin, et décidait Baudricourt à faire quelques cas de ses promesses.
La journée des Harengs mit le comble au désarroi de la cour ; ce fut le moment de la suprême détresse et d’une véritable agonie.
Pour cette mâle aventure, (dit Monstrelet), Charles eut au cœur grande tristesse, voyant de toutes parts ses besognes venir au contraire et persévérer de mal en pis79.
Chacun songeait à se tirer le moins mal qu’il pourrait d’une ruine qui semblait désormais inévitable. Les Orléanais se voyaient abandonnés, tandis que le nombre des assiégeants s’accroissait du renfort amené par Fastolf. En vain ils essayaient d’arrêter l’investissement, les travaux avançaient malgré leurs efforts et leurs sorties. Le ravitaillement devenait tous les jours plus difficile ; il ne tarderait pas à être impossible ; la faim aurait raison de leur courage. Ne voulant pas devenir Anglais, ils pensèrent à introduire dans leurs murs le duc de Bourgogne. Une députation de bourgeois lui fut envoyée sous la conduite de Poton de Xaintrailles ; elle devait lui représenter que les Anglais assiégeaient une place privée de son défenseur naturel, prisonnier en Angleterre. C’était un prince de la maison de France, à laquelle le duc de Bourgogne appartenait. Pourquoi ne se chargerait-il pas, en attendant la paix définitive, de garder Orléans, dont le sort serait alors statué ? Orléans ne refusait pas de payer aux Anglais une indemnité en dédommagement des frais occasionnés par le siège.
C’était prendre le duc par l’intérêt et par le point d’honneur. Une fois introduit dans Orléans, il aurait en mains un gage puissant pour faire valoir ses conditions de paix ; il exerçait un rôle de médiateur en faveur d’un prince de son sang, jusqu’alors l’ennemi de sa maison. Il se chargea d’aller porter lui-même au régent ces propositions, et, le 4 avril, il faisait une pompeuse entrée à Paris.
Bedford soumit la demande au grand conseil ; elle fut très mal accueillie. On remontra les grands frais et dépenses que le roi avait soutenus à l’occasion dudit siège : la ville ne pouvait durer longtemps sans être subjuguée ; c’était une des villes du royaume les plus utiles à posséder ; ce n’était pas raison que le roi Henri et ses vassaux eussent eu les peines et soutenu les mises du siège, et que le duc de Bourgogne en eût les honneurs et les profits sans coup férir ; que l’on eût mâché le fruit, et que le duc de Bourgogne l’avalât80. Le duc de Bedford disait qu’il aurait la ville à sa volonté, et qu’il serait remboursé de ce qu’elle 48lui avait coûté, et qu’il serait bien courroucé d’avoir battu les buissons, et qu’un autre eût les oisillons81. La conclusion fut que les ambassadeurs d’Orléans ne seraient admis, qu’à la condition de traiter de la reddition de la ville. Ils répondirent être sans pouvoir pour cela, et ajoutèrent que les Orléanais souffriraient bien des maux avant de se soumettre aux Anglais. Ils rapportaient à Orléans le 17 avril la réponse reçue ; mais déjà un souffle d’espérance passait sur la ville ; la ville n’avait pas encore vu la Libératrice ; cependant l’on savait ce qu’elle promettait, et l’on savait que, toutes merveilleuses qu’elles étaient, ces promesses n’avaient pas semblé à dédaigner aux sages de Chinon et de Poitiers, que l’on faisait de grands préparatifs pour seconder celle qui se donnait comme l’envoyée du Ciel.
Le Bourguignon fut froissé par le rejet un peu hautain de sa proposition. Il ordonna à un de ses hérauts d’accompagner les ambassadeurs à Orléans, et de prescrire à tous ses sujets présents au siège d’avoir à s’en retirer.
Pour obtempérer à ce commandement s’en allèrent et départirent très hâtivement plusieurs Bourguignons, Picards, Champenois et moult d’autres des pays et obéissance d’icelui duc de Bourgogne82.
Quel est le nombre approximatif renfermé dans ces mots plusieurs et moult d’autres ? Il est très difficile à déterminer, et l’école naturaliste le gonfle manifestement beaucoup en le portant à quinze-cents. Des trêves existaient alors entre le duc de Bourgogne et Charles VII. Pareil chiffre eût été une infraction trop manifeste. Les motifs allégués pour ne pas remettre Orléans entre les mains du duc de Bourgogne eussent été par là profondément infirmés ; on ne pouvait pas dire dès lors que les Anglais avaient fait toutes les mises et que le duc de Bourgogne en aurait tous les profits sans coup férir ; qu’il n’avait pas battu les buissons, etc. Ce n’était pas un mince appoint que quinze-cents hommes. Ajoutons que si la Chronique de la Pucelle nomme en commençant huit faux Français, le Journal du siège, dans les incidents si variés qu’il relate, ne nomme pas, ce me semble, une seule fois un Bourguignon, preuve qu’ils étaient peu nombreux.
Bedford, pendant qu’il délibérait sur les propositions du duc de Bourgogne, pressait le conseil d’outre-Manche de lui expédier secours et subsides. Il réclamait l’envoi de deux-cents lances et douze-cents archers, Il demandait que le jeune roi vînt en France, s’y fît couronner et reçût les hommages des grands du royaume, affirmant que tel était le désir instant des Français83.
49Rien ne justifie l’assertion de Quicherat que le conseil d’Angleterre aurait été d’avis d’accepter les propositions du duc de Bourgogne. La Chronique de la Pucelle, à laquelle il renvoie, parle de l’entreprise elle-même. Le duc de Bedford, y est-il dit,
fit mettre le siège devant icelle ville.
Il s’agit de mettre le siège, et non pas de le lever après une durée de six mois, lorsque tout promettait l’heureuse issue de tant de travaux.
IV. L’investissement. — La bastille Saint-Loup. — Le nombre des bastilles. — Leur situation. — Double fossé. — Tous les chemins interceptés. — De la bastille de Fleury aux-Choux.
Les Anglais n’étaient pas restés oisifs à la suite de la journée des Harengs. Les communications par la rive gauche étaient difficiles aux assiégés, les Anglais des bastilles des Tourelles, des Augustins et de Saint-Privé surveillant les convois qui arrivaient par l’est et le midi. Si ces communications étaient difficiles, elles n’étaient pas impossibles. Le Journal du siège raconte plusieurs ravitaillements opérés par le port du Bousquet ou de Saint-Loup. Les vivres, amenés secrètement jusqu’à ce point, étaient chargés sur des bateaux que devaient probablement dissimuler les oseraies de l’île aux Bœufs et de l’île Charlemagne, ou même des arbres le long des rives. Les bateaux suivant le cours de la rivière venaient atterrir à la Tour-Neuve. Des sorties pouvaient occuper les assiégeants, tandis que l’on introduisait les convois dans la ville. Dès le 10 mars, les Anglais s’établissaient à Saint-Loup, sur la rive droite. Il a été dit plus haut combien était avantageuse une position qui leur permettait de surveiller le cours supérieur de la Loire, le port du Bousquet, sur la rive opposée, et les routes de Gien et de Pithiviers. En dernier lieu, dès le 20 avril, ils avaient établi, si tant est qu’elle n’y fût pas déjà, une garnison et une bastille à Saint-Jean-le-Blanc, sur la rive gauche.
Les travaux avaient été poussés sur la rive droite. Monstrelet nous dit qu’après sept mois de siège, les Anglais
avoient moult oppressé et travaillé la ville d’Orléans, par les fortifications, bastilles et forteresses qu’ils avoient faites en plusieurs lieux jusqu’au nombre de soixante84.
L’entendre de bastilles proprement dites, c’est-à-dire de constructions destinées à servir de séjour habituel à des soldats, c’est lui prêter une erreur ; mais le chroniqueur parle de fortifications, de forteresses et de bastilles, c’est-à-dire de constructions stratégiques de tout genre, et dans ce sens l’on n’a pas le droit de lui donner un démenti.
La Chronique de la Pucelle, dont l’autorité est grande, affirme qu’il y avait des bastilles sur tous les chemins passants, et qu’elles étaient au 50nombre de treize. Elle en énumère quelques-unes, et termine par cette phrase :
Ainsi il appert que la ville fut enclose de treize places fortifiées tant boulevarts comme bastides, dont la cité fut en telle détresse qu’ils ne purent avoir secours de vivres ni par eau ni par terre85.
Le nombre treize est aussi celui que l’on trouvera dans la Chronique de Morosini. Il y est répété à deux reprises, par Pancrace Justiniani, qui écrit de Bruges.
Des fossés, d’une bastille à l’autre, permettaient aux Anglais d’aller sans être aperçus dans les divers forts et pouvaient les protéger dans une attaque. Il est certain qu’au moins en plusieurs endroits les fossés étaient doubles.
Les Anglais, (dit Jean Chartier), besognaient à faire fossés doubles, ainsi que cela était, depuis la bastille Saint-Laurent, jusqu’à la grande bastille nommée Londres86.
Un notaire du temps, Guillaume Girault, nous dira :
Toutes icelles forteresses et bastilles étaient closes à deux parts et d’une à l’autre.
Voici, ce semble, l’ordre des bastilles. Au midi, sur la rive gauche, Saint-Jean-Le-Blanc, les Augustins, les Tourelles, et Saint-Privé. Au couchant, au milieu de la rivière, la bastille de l’île Charlemagne. Sur la rive droite, aux bords du fleuve, sur une hauteur, la bastille Saint-Laurent, qui interceptait le chemin de Blois. L’abbé Dubois pense qu’elle devait être le principal magasin des Anglais, ce qui est assez vraisemblable, à cause de la facilité des communications avec la rive gauche. À trois ou quatre-cents mètres, c’est la bastille de la Croix-Buissée, coupant à l’endroit le plus élevé la route de Meung et de Beaugency ; plus loin, c’est la bastille des Douze Pierres, que les Anglais appellent Londres ; avec la bastille du Colombier elle intercepte la route de Châteaudun. Par un terrain déprimé, la circonvallation descendait dans le quartier connu longtemps sous le nom de Mare-aux-Solognots, aujourd’hui, je crois, la rue La Hire. Là se trouvait la bastille du Pressoir-Ars appelée Rouen par les Anglais. Vers le nord, dans le faubourg Bannier, entre l’église Saint-Paterne, alors Saint-Pouair, et le monastère actuel de la Visitation, alors Saint-Ladre, c’était la bastille Saint-Pouair à laquelle les assiégeants avaient donné le nom de Paris87. Entre la bastille Saint-Pouair, au nord, et la bastille Saint-Loup, à l’est, s’étend un espace de trois kilomètres ; était-il ouvert, et n’y avait-il pas de poste anglais dans ce quart de cercle ? Grand sujet de controverse entre les archéologues. Il n’est pas sans importance de l’aborder.
Cette large échancrure se trouvait, il est vrai, du côté du nord ; elle 51donnait accès dans les pays où la domination anglaise était établie, et les assiégeants, qui procédaient si méthodiquement, ont dû commencer par s’assurer des points par lesquels Orléans pouvait être plus aisément ravitaillé. C’est en effet ce qu’ils ont fait. Cependant, par des détours, il était possible d’entrer et de sortir par si large ouverture. C’est ce que remarque Jean Chartier, dont le récit peu ordonné offre cependant de précieux détails sur l’investissement. Après avoir raconté l’arrivée de Fastolf au camp, arrivée qui eut lieu le 17 février, il ajoute :
Povoient toujours entrer et issir (sortir) au dict Orléans gens à cheval, pour ce que les Anglois estoient à pié en leur grande bastille (Paris). Or y avoit grant espace de leur grant bastille à celle de Sainct-Loup, combien que chascun jour besongnoient iceuls Anglois à faire fossés doubles pour cuyder empescher ycelle entrée.
Chartier place cette remarque au milieu de son récit ; il raconte ensuite la mort de Salisbury, qui avait eu lieu trois mois avant la journée des Harengs ; mais à la fin de sa narration, lorsqu’il nous parle de l’état de la ville après sept mois de siège, il dit
qu’elle estoit en si grant nécessité que plus ne povoit bonnement durer pour la nécessité de vivres qu’ils avoient, et encore que les capitaines fissent ce qu’ils pouvaient pour la ravitailler, on disoit communément que cette ville seroit perdue, les villes d’eau, dessus et au dessous, estoient Anglesches ; toutes les forteresses de la Beauce, réservé Chasteaudun, la Ferté-Hubert en la Soulogne, estoient tenues des ditz Anglois, et n’y avoit-on nulle provision, ni remède.
Cela n’indique-t-il pas qu’en besognant chascun jour les Anglais avaient intercepté le grand espace entre la grande bastille et Saint-Loup ? Nous le pensons, et nous croyons que le regretté M. Boucher de Molandon, dans sa brochure Études sur une bastille anglaise du XVe siècle, a démontré le fait, et prouvé que l’on peut voir encore aujourd’hui un remarquable monument des travaux anglais autour d’Orléans.
À près de quatre kilomètres au nord d’Orléans, dans la paroisse de Fleury-aux-Choux, se trouve une tranchée bien conservée de 403 mètres de longueur, 4,50 m de profondeur dans son état actuel, environ 15 mètres de largeur au fond. Les talus sont très adoucis, et encaissés par des terres rejetées sur les bords. Des bois taillis, de beaux et vieux chênes ont poussé sur ces bords et sur les talus ; le tout au milieu de champs cultivés. Cette tranchée aboutit à un autre grand fossé qui lui est perpendiculaire, à cela près qu’elle en est séparée par une chaussée d’environ 7 mètres de largeur. Ce second fossé fait partie d’une enceinte sensiblement rectangulaire, que l’on peut reconnaître au milieu d’un épais fouillis de vignes, d’arbres fruitiers, de bois taillis et d’épines. Les côtés de cette enceinte ont de 120 à 140 mètres, et enveloppent une superficie de plus d’un hectare.
52Dans cette superficie, on remarque une seconde enceinte quadrangulaire entourée de fossés. C’est un terre-plein, haut de 2 mètres au-dessus du sol, long de 33 à 34 mètres de l’est à l’ouest, sur 22 à 24 du nord au sud. Entre la première et la seconde enceinte, aux angles, se remarquent encore d’autres travaux destinés à défendre cette dernière. Cette seconde enceinte est le cœur de tous ces travaux, qui sont destinés à la protéger, et à couvrir les sorties de ceux qui l’auraient habitée. La tranchée de 403 mètres, prolongée de quelques-cents mètres, couperait l’ancienne route d’Orléans à Paris. Il faut ajouter que, au XVe siècle, ces travaux se trouvaient dans la forêt, alors beaucoup plus rapprochée d’Orléans qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Ce sont là des travaux de mains d’homme, qui ne s’expliquent que dans un but d’opérations militaires. La ville d’Orléans n’avait certes pas d’intérêt à les entreprendre à pareille distance dans une forêt. César, Attila, les protestants, ont pris ou tenté de prendre d’Orléans. César, les protestants s’en sont emparés dans deux ou trois jours, et le Fléau de Dieu n’a dû guère s’y arrêter beaucoup plus longtemps. Un seul siège rend raison de ces travaux : le siège des Anglais, qui dura sept mois. Les Anglais ont voulu fermer par là le large espace entre Saint-Loup et Saint-Pouair dont parle Chartier, tout en ajoutant qu’ils
besongnoient un chascun jour pour empescher icelle entrée.
Du 17 février à la fin d’avril, ils avaient eu plus de deux mois pour besongner.
Aussi un savant archéologue Orléanais, Polluche, constatait-il que, de son temps, on appelait ce lieu le camp des Anglais, appellation entendue par celui qui écrit ces lignes d’un paysan auquel il demandait le chemin de l’Ermitage, ainsi qu’on l’appelle plus souvent aujourd’hui. Placée dans la forêt, cette bastille interceptait fort bien ce qui aurait pu arriver aux assiégés par l’ancienne route de Paris ou le chemin de Chanteau ; elle protégeait les communications entre Saint-Loup et Saint-Pouair ; elle amenait cet état auquel il n’y avait, d’après Chartier, ni provision, ni remède. Ainsi que le dit Cousinot, tous les grands chemins passants se trouvaient par là coupés
par des bastilles encloses de fossés et de tranchées.
Cousinot nous dit encore, et avant lui le Vénitien Pancrace Justiniani écrivait de Bruges, le 10 mai 1429, que les Anglais avaient élevé treize bastilles autour d’Orléans ; l’on ne peut en énumérer que douze, si l’on ne compte pas celle de Fleury-aux-Choux.
C’est par cette ouverture dans les lignes de circonvallation que les assiégés s’efforçaient de faire entrer les approvisionnements, depuis que Saint-Loup était occupé par les Anglais. Nous lisons, dans le Journal du siège, que le 16 avril les Anglais faillirent détrousser du bétail et des vivres qui venaient de Blois par le chemin de Fleury-aux-Choux ; un prompt 53secours des Orléanais, avertis par la cloche du beffroi, permit au ravitaillement d’aborder88.
La bastille n’était peut-être pas habitée à cette date. Elle l’était sûrement quatre jours plus tard. Le Journal nous apprend que le 19 les Anglais reçurent
grant quantité de vivres et autres habillemens de guerre, et avec eux plusieurs gens d’armes qui les conduisaient.
Et il continue :
Le lendemain, environ quatre heures du matin, se partit d’Orléans un capitaine nommé Amade, et seize hommes d’armes à cheval avec lui, qui allèrent courir environ Fleury-aux-Choux, où s’étoient logés les Anglois qui avoient amené les derniers vivres, et ils firent tant qu’ils en amenèrent six Anglois prisonniers, plusieurs chevaux, arcs, trousses et autres habillemens de guerre89.
Voilà bien l’établissement des Anglais aux environs de Fleury-aux-Choux positivement affirmé. Éloignés d’Orléans, les Anglais devaient reposer avec une certaine sécurité à quatre heures du matin ; ce qui explique la capture faite par Amade et ses cavaliers.
Les Français étaient moins heureux le 27 avril. Laissons parler le Journal :
Le mercredi ensuivant saillirent les François et allèrent en moult grande hâte et belle ordonnance jusques à la croix de Fleury, pour secourir quelques marchans amenant des vivres de Blois pour les ravitailler, car ils eurent nouvelle qu’il y avait empeschement ; mais ils ne passèrent pas outre, parce qu’on leur vint au-devant, et il leur fut dit qu’ils n’y feroient rien, car les Anglois les avoient déjà détroussés90.
La croix de Fleury est sur le chemin de Fleury-aux-Choux.
On sait que la Pucelle, partant de Blois, voulait s’avancer par la rive droite. Dunois et son conseil furent d’avis qu’il serait moins périlleux de la faire venir par la rive gauche. Le port du Bousquet était pourtant alors gardé à la fois par la bastille Saint-Loup et la bastille Saint-Jean-le-Blanc. Comment les capitaines auraient-ils pu penser qu’il était moins dangereux d’arriver par la rive gauche, si la rive droite avait présenté cette large ouverture de trois kilomètres s’étendant entre Saint-Loup et Saint-Pouair ? Comment la Pucelle, qui cependant ne tentait pas Dieu, allant le 4 mai au-devant du second convoi de Blois, serait-elle passée près de la bastille Saint-Paterne, si, en remontant plus haut, elle eût pu suivre une route plus éloignée du péril, celle de Fleury-aux-Choux, où les contradicteurs de M. de Molandon supposent qu’il n’y avait pas de bastille, ni d’Anglais ?
Ces arguments, que nous avons empruntés à l’érudit Orléanais, semblent 54convaincants. Ils ont paru tels à la commission nommée par le Comité archéologique de l’Orléanais pour examiner les tranchées de Fleury-aux-Choux. Par la plume si réservée d’un ingénieur distingué, le vénéré M. Colin, chargé de faire le rapport, elle adopta les conclusions du perspicace M. Boucher de Molandon91.
À l’arrivée de la Pucelle, le 29 avril, le blocus était donc bien complet ; le ravitaillement était devenu très difficile ou impossible ; et les espérances de Bedford qu’il aurait la ville à volonté étaient bien fondées.
V. Pénurie de vivres et particulièrement de pain. — Les divers ravitaillements énumérés par le Journal du siège.
Les vivres s’épuisaient et, si la famine n’était pas encore extrême, la pénurie devait se faire sentir. Bedford n’a pu parler si haut que parce qu’il savait que bientôt la faim abattrait les courages. La ville ne pouvait tenir longtemps, dit Chartier, à cause de la nécessité des vivres qui ne pouvaient lui arriver d’aucun côté. Nous entendrons Perceval de Cagny affirmer que, après la journée des Harengs,
les Anglois gardèrent qu’aucuns vivres ne pussent venir aux assiégés, qu’ils avoient très grand défaut de pain, que nul capitaine n’osoit se charger de leur en fournir par crainte des Anglois.
Il fallait bien que le ravitaillement fût très difficile pour que le signe proposé par la Pucelle de la divinité de sa mission fût l’introduction d’un convoi dans les murs de la cité assiégée, et que ce signe fût accepté. L’importance du double approvisionnement par lequel elle ravitailla la place, avant de tenter aucun coup contre les Anglais, prouve que les besoins étaient urgents. D’après Chartier, la raison pour laquelle, après le premier convoi, une partie des guerriers rentra à Blois, c’est que l’on craignit de mettre tant de gens dans la ville, parce qu’il y avait peu de vivres. Encore l’armée se dispersa-t-elle, aussitôt après la délivrance, parce que les vivres manquaient.
C’est qu’en effet des convois de centaines de porcs ou de bœufs sont peu de chose, quand ils doivent être répartis sur une population de trente-mille hommes, dont les provisions antécédentes sont à peu près épuisées. C’était le cas d’Orléans à l’arrivée de la Pucelle. La population normale de la ville avait dû être doublée par celle des faubourgs réfugiée à l’intérieur, et par les hommes d’armes venus pour la défense.
Le Journal du siège mentionne les convois qui sont venus renouveler les provisions des assiégés. On remarque qu’après la journée des Harengs 55ces convois sont de plus en plus faibles et parfois insignifiants. La nécessité d’en dérober l’approche aux assiégeants devait en effet les faire réduire ; et de plus, les pays circonvoisins devaient être épuisés. Du reste, voici la suite des divers ravitaillements mentionnés par le Journal. Il semble qu’au commencement de janvier les approvisionnements faits en vue du siège étaient en grande partie consommés, et que les Orléanais voulurent profiter de ce que le blocus n’était pas encore à moitié établi pour les renouveler. Le 3 janvier on introduit 954 pourceaux gros et gras, et 400 moutons. Le Journal ajoute :
ce dont le peuple d’Orléans fut fort joyeux, car ils venoient au besoin.
Le 10, une grande quantité de poudre et de vivres sont encore introduits ; le 12, 600 pourceaux ; le 18 ce sont encore 200 pourceaux et 40 têtes de gros bétail, mais on se proposait un approvisionnement bien plus considérable : 500 têtes de bétail étaient en marche pour Orléans ; des traîtres des environs de Sandillon en donnèrent avis aux Anglais qui s’en emparèrent, alors, ce semble, que l’envoi était déjà mis en barque. Les Orléanais, pour recouvrer leur grande embarcation, engagèrent un combat où ils perdirent vingt-deux des leurs, et où maître Jean fut sur le point d’être enlevé.
Le 31 janvier pénètrent 8 chevaux chargés d’huiles et de graisses ; le 25 février, ce sont 9 chevaux chargés de blé, de harengs et d’autres vivres ; le 3 mars, 12 chevaux chargés de provisions de même nature. Le lendemain les Anglais fournirent un approvisionnement : on s’empara de 9 chevaux chargés de provisions que des marchands et une demoiselle leur apportaient ; cela constitue pour l’espace de deux mois, 36 charges de chevaux. Si les trente-mille habitants d’Orléans ont dû tirer leur subsistance de ces approvisionnements, il en résulte qu’un seul cheval portait de quoi nourrir huit-cents personnes durant tout le carême, car la nature du chargement indique des approvisionnements en maigre.
Pâques était cette année le 27 mars. Les approvisionnements en gras recommencent. Le 29, le Journal parle de l’introduction
d’aucun nombre de bestiaux et autres vivres.
Le 2 avril, ce sont 9 bœufs gras, et 2 chevaux chargés de chevreaux et autres vivres ; le 3, ce sont 9 tonneaux de vin, un pourceau, de la venaison, conquis sur les Anglais, qui les faisaient passer à Saint-Loup ; le 4 avril, 43 têtes de gros bétail, fruits d’un coup de main sur Meung, où les Français tuèrent le capitaine ; le 5 avril, des marchands du Berry, malgré les Anglais qui les poursuivent, parviennent à faire entrer 101 pourceaux, 6 bœufs gras, et l’on introduit aussi 17 pourceaux et 2 chevaux chargés de beurre et de fromage, venant de Châteaudun ; le 8, ce sont 26 têtes de gros bétail que quelques hardis hommes d’armes ont été butiner jusqu’en Normandie ; le 9 on fait passer 17 pourceaux et 8 chevaux dont 6 chargés de blé et 2 de chevreaux et de 56porcs ; le 17, encore un convoi dont le Journal ne précise pas l’importance, mais qui faillit être enlevé ; le 26 trois chevaux chargés de poudre et de vivres ; le 27 un convoi venant de Blois est capturé par les Anglais.
On voit que quelques-uns de ces approvisionnements sont introduits de très bon matin ; on les avait fait sans doute arriver durant la nuit. Quand ils arrivaient de jour, les guetteurs de Saint-Pierre-en-Pont ou de Notre-Dame devaient les signaler de loin, et l’on faisait probablement ce qui fut fait pour le convoi de la Pucelle, le 29 avril, une vive attaque du côté par lequel ils devaient pénétrer.
Perceval de Cagny nous dit que les assiégés avaient très grand défaut de pain. Le Journal ne marque comme introduction de blé que des charges entièrement insuffisantes, quand elles devaient être réparties entre trente-mille bouches, auxquelles elles devaient fournir du pain durant plusieurs mois. Les approvisionnements en viande, et surtout en viande de porc, sont beaucoup plus abondants : les chiffres à première vue paraissent élevés, mais lorsque l’on considère que ces provisions ont dû alimenter durant deux ou trois mois trente-mille consommateurs, on s’aperçoit aisément que la population orléanaise a dû souffrir de la disette. Gela se réduit à un porc pour quinze personnes pendant environ trois mois, en défalquant le temps du carême ; à un bœuf pour cent-cinquante personnes durant le même espace de temps. Le calcul justifie pleinement les assertions des chroniqueurs qui nous disent qu’Orléans souffrait du manque de vivres, et que le pain y faisait particulièrement défaut. Aussi le convoi amené par la Pucelle semble-t-il avoir apporté principalement des grains et des farines.
VI. Du nombre des assiégeants, et des défenseurs de la ville.
Quel était le nombre des assiégeants et le nombre des défenseurs ? Question difficile, que de récents travaux ne semblent pas avoir résolue. Les contemporains portent le chiffre de Farinée anglaise à dix-mille. C’est l’évaluation de Cousinot. Monstrelet la porte à dix-huit-mille. On a écrit que Dunois, dans sa déposition, regarde ce nombre comme trop élevé. On a beau relire la déposition de Dunois, on n’y trouve rien qui se rapporte à la question, même de loin. On a écrit encore que, d’après Eberhard de Wyndecken, il n’était que de trois-mille. On regrette les distractions des hommes honorables que nous réfutons ici. Eberhard de Wyndecken dit que les Anglais se retirèrent au nombre de trois-mille, mais il avait écrit qu’à la prise de Saint-Loup, il y avait eu cent-soixante-dix morts et treize-cents prisonniers ; il met trente morts à la prise des Tourelles. Il est 57donc de toute inexactitude que, d’après lui, les Anglais assiégeant Orléans ne fussent qu’au nombre de trois-mille. Sans prolonger une discussion qui serait longue et fastidieuse, nous nous en tenons au chiffre des contemporains. On verra plus loin celui que donne le correspondant de Morosini.
Le nombre des défenseurs d’Orléans fut très variable. Le Journal du siège nous dit qu’après le départ du comte de Clermont le 18 février, il ne resta que le bâtard d’Orléans et le maréchal de Sainte-Sévère avec leurs gens. Encore ce même Journal nous apprend-il que le maréchal de Sainte-Sévère en sortit le 18 mars pour aller recueillir la succession de son beau-frère, le seigneur de Châteaubrun, tué à la journée des Harengs. Dans les derniers jours d’avril, Le Bourg de Mascaran entra accompagné de quarante combattants ; le mardi 26, Alain Girou en amène cent ; le mercredi, soixante viennent du Gâtinais ; le 28, Florent d’Illiers en conduit quatre-cents ; cinquante arrivent le 29 avril. Il nous paraît impossible de savoir le chiffre avant l’arrivée de ces renforts. D’après une lettre de Bruges que l’on trouvera dans la Correspondance de Morosini, la Pucelle introduisit deux-mille guerriers dans Orléans, où il y en avait déjà deux-mille-cinq-cents.
Notes
- [2]
Cité par M. Longnon, d’après le P. Labbe qui l’a édité dans son Abrégé royal (1651). Voir dans la Revue des questions historiques (octobre 1875) le magistral travail du moderne érudit, auquel il sera fait d’autres emprunts.
- [3]
M. Longnon, loc. cit., p. 500.
- [4]
Chronique, liv. II, ch. XLII.
- [5]
Chronique, liv. II, ch. XLII.
- [6]
Chronique, liv. II, ch. XLII.
- [7]
Anselme, t. VIII, p. 366.
- [8]
La Paysanne et l’Inspirée, p. 42, 43, 44, 45.
- [9]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 57.
- [10]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 9-11.
- [11]
La Paysanne et l’Inspirée, p. 43.
- [12]
Anselme, t. IV, p. 391.
- [13]
Chastellain, loc. cit.
- [14]
Voir dans Rymer, t. IV, part. IV, p. 87 et suiv. de nombreuses pièces établissant combien le comte de Foix était dans les bonnes grâces de l’Anglais.
- [15]
Anselme, t. VII, p. 71 ; Charpentier et Cuissard, Journal du siège, p. 11.
- [16]
Anselme, t. VII, p. 83.
- [17]
Anselme, t. VIII, p. 86.
- [18]
Anselme, t. VI, p. 205.
- [19]
Anselme, t. VIII, p. 365.
- [20]
Père Daniel, Histoire de la milice française, t. II, p. 116.
- [21]
Boutaric, Bibliothèque de l’École des chartes, année 1861 (Organisation militaire de la France).
- [22]
Chuffart, Journal d’un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 159.
- [23]
M. Longnon, Paris sous la domination anglaise, p. 147, note.
- [24]
M. Longnon, Paris sous la domination anglaise, p. 147, p. 88, note.
- [25]
Gomart, Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai, t. XXVIII.
- [26]
Extrait de diverses pièces des archives départementales de Dijon et de Nevers. M. de Flamard, archiviste à Nevers, a très obligeamment secondé nos recherches.
- [27]
L’éloquent prédicateur de Notre-Dame, Mgr d’Hulst, constatait ce progrès, et cette différence des causes de la guerre, dans sa conférence : Non occides. (Carême de 1896.)
- [28]
Père Daniel, Histoire de la milice française, t. I, p. 383 et passim, p. 406.
- [29]
Père Daniel, Histoire de la milice française, t. I, p. 402 et suiv.
- [30]
Mémoires de la Société archéologique de l’Orléanais, t. XI. Dépenses faites pour secourir Orléans, par M. Loyseleur.
- [31]
Journal du siège, p. 96.
- [32]
Mémoires des antiquaires de Normandie, t. XXVIII : Le grand canon de Caen.
- [33]
Mémoires des antiquaires de Normandie, t. XXVI : Le siège de Rouen.
- [34]
Père Daniel, Histoire de la milice française, t. I, p. 449. Un de nos amis versé en ces matières, lisant ces pages, nous assure d’après ses souvenirs que, dès 1400, on fondait des boulets en fer. Videant peritiores.
- [35]
Froissart, Chroniques, liv. I, ch. CCXCVII.
- [36]
Monstrelet, ch. CXCVI.
- [37]
L. Jarry, Le Compte de l’armée anglaise au siège d’Orléans, p. 35-39.
- [38]
Boucher de Molandon et De Beaucorps, L’Armée anglaise vaincue par Jeanne d’Arc, p. 194 et suiv.
- [39]
Boucher de Molandon et De Beaucorps, L’Armée anglaise vaincue par Jeanne d’Arc, p. 70 et suiv.
- [40]
L’abbé Dubois, Histoire du siège d’Orléans, éditée par M. Charpentier. Voir p. 170 et suiv. la magistrale description de l’ancien pont.
- [41]
L’abbé Dubois, Histoire du siège d’Orléans, p. 188 et suiv.
- [42]
C’est un procédé commode pour décrier la science cléricale, tout en la pillant. Il est connu et largement exploité. D’après le sophiste Victor Cousin, les Jésuites, lors de leur suppression, n’avaient plus d’homme de valeur ; et ce grand maître de l’Université s’acquérait un des titres dont il était le plus fier, celui de traducteur de Platon, en éditant sous son nom la traduction manuscrite qu’en avait laissée un de ces Jésuites supprimés, le Père Grou.
- [43]
Mlle de Villaret, Campagne des Anglais (1421-1428), Pièces justificatives, p. 134.
- [44]
Dubois-Charpentier, p. 392 et suiv.
- [45]
Dubois-Charpentier, p. 427 et suiv.
- [46]
Dubois-Charpentier, p. 422. — Mlle de Villaret, p. 61 et 136.
- [47]
Charpentier et Cuissard, Ms.
- [48]
L’Armée anglaise vaincue sous les murs d’Orléans, p. 81. — Charpentier et Cuissard, Comptes de la ville, p. 301 et suiv.
- [49]
Charpentier et Cuissard, p. 183.
- [50]
Charpentier et Cuissard, p. 261.
- [51]
Charpentier et Cuissard, p. 267.
- [52]
Extrait des registres municipaux (Annales du Midi, avril 1889, p. 25).
- [53]
Mlle de Villaret, p. 146.
- [54]
Inventaire des Archives de Moulins, n° 263.
- [55]
Mantellier, Siège d’Orléans, p. 218.
- [56]
Mlle de Villaret, p. 140.
- [57]
Mantellier, p. 72.
- [58]
De Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 170 et suiv.
- [59]
La Paysanne et l’Inspirée, p. 78 et suiv.
- [60]
Rymer, t. IV, p. 28 et 135.
- [61]
Rymer, t. IV, p. 138.
- [62]
De la Normandie sous l’administration anglaise (Mémoires des antiquaires de Normandie, t. XXIV).
- [63]
Chronique de la Pucelle, édit. de A. Vallet, p. 257.
- [64]
Chronique de la Pucelle, p. 258-259.
- [65]
Chronique de la Pucelle, p. 259.
- [66]
Chronique de la Pucelle, p. 259 et suiv.
- [67]
Chronique de la Pucelle, p. 261.
- [68]
Chronique de la Pucelle, p. 265.
- [69]
Chronique de la Pucelle, p. 264. — Charpentier et Cuissard, Journal du siège, p. 10.
- [70]
Journal du siège, p. 16 et suiv. et Chronique de la Pucelle, p. 265.
- [71]
Journal du siège, p. 10-11 ; Chronique de la Pucelle, p. 263.
- [72]
Journal du siège, p. 17.
- [73]
Journal du siège, p. 91.
- [74]
Journal du siège, p. 18.
- [75]
Journal du siège, p. 28.
- [76]
Journal du siège, p. 18.
- [77]
Voir, pour cette ignominieuse journée : le Journal du siège, p. 39-44 ; — Monstrelet, ch. LIV ; — Chuffart, édit. Tuetey, n° 495-496 ; — la Chronique de la Pucelle, p. 266-269, tous les chroniqueurs.
- [78]
Journal du siège, p. 50-52.
- [79]
Monstrelet, ch. LVIII.
- [80]
Monstrelet, ch. LVIII.
- [81]
Jean Chartier, ch. XIII.
- [82]
Journal du siège, p. 70.
- [83]
Rymer, t.IV, p. 143.
- [84]
Monstrelet, Chronique, ch. LIX.
- [85]
Éd. d’Auguste Vallet, p. 266.
- [86]
Ch. XIII.
- [87]
Voir Dubois-Charpentier, Histoire du siège, p. 245 et seq. et Boucher de Molandon, p. 4 et suiv. : Une bastille anglaise.
- [88]
Journal du siège, p. 69.
- [89]
Journal du siège, p. 71.
- [90]
Journal du siège, p. 72.
- [91]
Voir le tome IV de la Société archéologique de l’Orléanais, et la brochure déjà signalée : Une bastille anglaise, que nous n’avons fait que résumer.