Tome IV : Livre III. La Vierge-Guerrière dans la Chrétienté
237Livre III La Vierge-Guerrière dans la Chrétienté
Italie :
- Raymond de Crémone, Saint Antonin, Lorenzo Buonincontro, Guerneri Berni
- Pie II
- Giovanni Sabadino et Philippe de Bergame
Allemagne :
- Eberhard Windeck, lettre de deux Allemands en France (mai et juin 1429), Jean d’Esch
- Herman Cornerius, Jean Nider, le doyen de Saint-Thibaud de Metz, et quelques autres
Écosse, Espagne, Byzance :
L’Université de Paris accompagnait ses qualifications homicides des prétendus aveux de Jeanne, d’une lettre dithyrambique à l’honneur de Cauchon, dans laquelle on lit :
Le virus de cette femme répandu au loin a infecté le bercail très chrétien de presque tout l’Occident349.
L’Église ne conservait donc de partie saine que dans ses rangs, et parmi ses adhérents : tout le reste était contaminé, infecté du virus répandu par cette femme. En quoi consistait ce venin assez violent pour atteindre presque tout le monde occidental ? Les docteurs le disent dans la suite de leur missive. La Vénérable
provoquait dans les peuples une édification qui était à leurs yeux une iniquité et un scandale (cesset iniqua scandalosaque ædificatio populurum)350.
Ils ne pouvaient mieux infirmer leur sentence ; ils déclaraient qu’elle allait à rencontre du monde occidental presque tout entier, c’est-à-dire de presque toute l’Église catholique ; ils avouaient que l’effet n’en était qu’une immense édification parmi les peuples. Le grand inquisiteur Bréhal, tout en constatant qu’il ne pouvait pas tout dire et qu’il était dans la nécessité de se modérer, releva cette énormité d’une corporation se dressant à l’encontre du sentiment universel de l’Église. Après le tableau des vertus de la Vénérable, il s’écrie (I, p. 382.) :
La plus puissante renommée les publiait partout ; elle célébrait dans cette fille d’élection des merveilles bien plus grandes encore que celles qui viennent d’être rappelées. Elle n’a incriminée qu’auprès de ses ennemis déclarés. Partout ailleurs, il n’y avait qu’une voix pour proclamer sa vertu, son innocence, sa pudeur. Lorsque les docteurs allaient à l’encontre de cette renommée si éclatante, que leur disait leur conscience ? Que leur disait-elle lorsqu’ils rendaient leur décision ? Une chose m’étonne souverainement de la part de ces 238maîtres de la Sainte Écriture, de ces hérauts de la divine sagesse : c’est qu’alors que la Pucelle était un sujet d’admiration universelle, ils aient cru pouvoir si facilement, si âprement, mépriser le sentiment universel, et qualifier mal ce qu’il appelait bien.
Le cri d’admiration s’élevait de la Chrétienté entière, et retentissait jusqu’à Constantinople. Nous en trouvons l’écho dans les écrits sur la Vénérable qui nous sont parvenus des pays étrangers à la querelle anglo-française. On va les lire dans ce troisième livre, et il est à croire que de nouvelles découvertes les grossiront encore. Ils ajouteront peu ou point à ce que nous ont révélé les documents français et anglo-bourguignons déjà reproduits ; quelques-uns renferment de notables inexactitudes ; mais ils montrent le sentiment produit dans le monde occidental par la céleste apparition, et à ce titre ils sont d’un grand intérêt.
239Chapitre I Italie Raymond de Crémone. — Saint Antonin. — Lorenzo Buonincontro. — Guerneri Berni.
- I.
- Cosme-Raymond de Crémone.
- Sa lettre : Peut-on croire les nouvelles venant de France sur la Pucelle ?
- Objections : Réponses tirées soit de l’Écriture, soit des faits du Paganisme.
- II.
- Saint Antonin.
- Son passage sur la Pucelle.
- La divine inspiration de la Vénérable démontrée par ses œuvres.
- III.
- Lorenzo Buonincontro.
- Son passage sur la Pucelle.
- IV.
- Guerneri Berni.
- Son passage sur la Pucelle.
Deux documents italiens fort intéressants ont déjà été publiés dans les volumes précédents. Découverts depuis que l’auteur de ces lignes s’occupe de la Pucelle, il avait hâte d’en faire jouir les lecteurs de la Vraie Jeanne d’Arc. Le premier est le passage de l’auteur du Breviarium historiale, très vraisemblablement un clerc de Martin V, publié par M. Léopold Delisle. Il se trouve dans la Pucelle devant l’Église de son temps (I, p. 53-59). Le second, la Chronique de Morosini, forme le dernier livre du volume précédent, la Libératrice (III, p. 567). Le plan même de la Pucelle devant l’Église de son temps demandait l’exposé des travaux de Paul Pontanus et de Théodore de Lellis, les deux fameux juristes romains qui y ont si puissamment contribué. Ce sont aussi deux Italiens.
Toute récente est la découverte de la lettre ou du mémoire de Raymond de Crémone. C’est M. le Dr Mercati qui l’a publiée en décembre 1894 dans la revue italienne : Studi e Documenti di Storia e Diritto. Il l’a découverte dans la bibliothèque de Ravenne, qui, nous dit-il, renferme d’autres menues pièces sur notre héroïne. Les amis de la Vénérable sauront gré à l’érudit M. Mercati de sa publication, et je me félicite de la faire connaître en France, si, sauf erreur, je suis le premier à en parler.
240I. Cosme-Raymond de Crémone
Sa lettre : Peut-on croire les nouvelles venant de France sur la Pucelle ? — Objections : Réponses tirées soit de l’Écriture, soit des faits du Paganisme.
Voici en quelques mots ce que, d’après M. Mercati, fut Cosme-Raymond de Crémone. Né pauvre, il s’éprit cependant de l’éloquence de Cicéron et de la poésie de Virgile, et aspira à prendre rang parmi les humanistes de son temps. Sa fortune ne lui fournissant pas les ressources nécessaires, il vint à Milan chercher des Mécènes, et n’en trouva que de bien insuffisants, puisque, vers 1431 ou 1432, il passa à Avignon pour y donner des leçons de latinité. Elles furent si peu lucratives que, de misère et de désespoir, Raymond de Crémone finit par se pendre en 1436.
La lettre qui va être traduite, tirant ses arguments de la Bible et de l’Astrologie tout à la fois, mêlant des phrases italiennes au texte latin qui en est la langue courante, n’est pas pour démentir l’idée d’esprit mal équilibré qui ressort des quelques lignes qui nous ont fait connaître Raymond de Crémone. Cette lettre a pourtant son prix en ce qu’elle nous fait connaître la profonde émotion produite en Italie par les nouvelles qui arrivaient de France. On y voit que les assurances les plus positives et les plus réitérées des merveilles accomplies par la Vénérable ne triomphaient pas de l’incrédulité que suscitaient des événements que l’on ne vit qu’une fois.
M. Mercati nous dit que, laissant de côté plusieurs points étrangers à Jeanne d’Arc, il reproduit fidèlement tout ce qui a rapport à l’incomparable Pucelle.
À très illustre et très distinguée personne, excellant dans tous les beaux-arts, le seigneur Jean Cortin, d’Arezo, sénateur du Duché, Cosme-Raymond de Crémone offre ses plus honorables salutations.
Le doute et l’incertitude, clarissime seigneur, m’ont souvent travaillé au sujet des nouvelles qui nous arrivent de France. Faut-il ou ne faut-il pas les croire ? Les nouvelles sont consistantes, vont grossissant. Il y a là, ce semble, une forte ressemblance avec ce qui est la vérité. D’un autre côté la nouveauté, la grandeur d’un évènement inouï jusqu’à ce jour produisent chez plusieurs un étonnement accompagné d’un doute qui le rend entièrement incrédules aux nouvelles qu’on répand.
Il en est qui ne peuvent pas croire que pour relever, rasseoir, rendre à son antique grandeur, un pays aussi illustre, aussi étendu que la France, accablé, ravagé depuis tant d’années par les Anglais, Dieu ait choisi, délégué une femme, une fillette, et une fillette ayant passé sa vie à la suite des troupeaux et des bestiaux, issue de parents non seulement 241infimes, mais bergers eux-mêmes. Par là, disent-ils, Dieu oublierait ce qu’il doit à sa dignité et à sa majesté, et témoignerait agir sans intelligence et sans raison. Il est indigne que, pour rétablir un royaume, Dieu se serve et ait pour ainsi dire besoin d’une fillette351. Une telle générale (in hac imperatrice) manque de la sagesse, de l’autorité, de la connaissance de la guerre nécessaires à la conduite d’une pareille entreprise. Il y a en France tant d’autres hommes plus aptes352. C’est par de semblables raisonnements qu’ils s’efforcent de prouver que les bruits répandus sur la Pucelle sont des faussetés, de pures inventions plus que des faits réels.
Je ne nie pas que ce soit difficile à croire. Soit que, comme disent les philosophes, Dieu se désintéresse des choses humaines, soit qu’il les conduise, ainsi que l’enseigne notre sainte religion, le choix d’une bergère pour une œuvre si grande n’est pas vraisemblable.
Cependant en examinant avec plus de soin l’Ancien et le Nouveau Testament, je suis de première vue amené à en juger autrement, et à ne pas traiter de vains bruits les nouvelles qui nous arrivent. Ce serait donc chose nouvelle que Dieu choisisse une bergère pour rendre à quelqu’un un royaume ? — Mais le berger David fut fait roi. — La Pucelle, dit-on, a mis en déroute une très nombreuse armée avec une petite troupe ? — Ne l’expliquons pas par l’avantage de la position, par la soudaineté de l’attaque ; ne disons pas que les ennemis ont été surpris, que le cœur leur a manqué ; toutes choses possibles ; il y a miracle. Quoi d’étonnant ? N’est-il pas plus merveilleux qu’avec une mâchoire d’âne, Samson ait tué tant d’ennemis ? Pourquoi donc ces derniers faits n’auraient-ils pas pu se produire ?
La Pucelle, dit-on, a la vertu de prédire l’avenir, une certaine vertu, un certain sens de divination. C’est moins merveilleux que rare (sic). Il est rare, en effet, de voir des hommes auxquels Dieu donne l’esprit prophétique qui leur fasse voir les choses au loin. Cependant, ce n’est pas seulement dans les livres saints que nous trouvons de ces personnes ; nous trouvons des prophètes même chez les païens ; et ce ne sont pas seulement des hommes, nous voyons aussi des femmes posséder le don de divination et de prédire l’avenir. Pour omettre les prophéties du peuple de Dieu, dont il y a lieu de moins s’étonner, souvenez-vous des sibylles et nommément de celles d’Érythrée et de Cumes. Si le don de prophétie s’est trouve chez les sibylles qui étaient païennes, pourquoi serions-nous si lents, si difficiles, que nous ne puissions pas croire qu’il a été conféré à une chrétienne ?
Pour le plus grand nombre, l’étonnement ne vient pas tant de ce 242qu’une femme est favorisée d’apparitions divines que de ce que cette femme est une bergère. Comme si cela arrivait pour la première fois. Ils devraient se rappeler comment Jacob, alors qu’il servait Laban en qualité de berger, avait des entretiens familiers avec Dieu. Rappelez-vous encore Moïse, David et les bergers de Bethléem. Le Christ ressuscité après trois jours se montra d’abord avant toute autre à la seule Magdeleine, dont la vie première n’avait pas été exemplaire. Quoi d’étonnant que, par lui-même ou par ses anges, il ait parlé à une jeune fille, vierge et innocente, quoique bergère ?
Et depuis que Jésus-Christ est retourné au ciel, il serait difficile d’énumérer les hommes et les femmes auxquels par lui-même ou par ses saints il a apparu, et le nombre de fois qu’il l’a fait ! Il n’y a donc pas lieu de s’étonner qu’une bergère ait été favorisée de visions et d’entretiens divins, alors que les livres anciens et nouveaux nous apprennent que très souvent semblables faits ont eu déjà lieu.
N’allons pas croire que c’est sans raison que, dans le temps présent, Dieu ait eu cette préférence pour une femme adonnée à la garde des troupeaux, et qu’il l’ait manifestée dans les temps précédents pour les bergers : c’est un éloge de la vie pastorale, vie innocente qui fut, je crois, la raison pour laquelle David fut élu de Dieu, pour laquelle Dieu lui-même a voulu naître dans une demeure de bergers, et avoir une famille de bergers pour souche de sa race, etc. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de la familiarité de Dieu avec une femme issue d’une famille si bien formée et si bien douée.
On objectera peut-être : Pourquoi si grande mission n’a-t-elle pas été donnée à un roi, à un héros, à un homme de très grande autorité ? — Je répondrai que je n’ai entrepris qu’une chose : établir la vraisemblance des bruits qui arrivent jusqu’à nous sur la Pucelle ; j’ajouterai que je n’ai pas assez de confiance en mon génie, pour pénétrer les très mystérieux et très profonds secrets de Dieu, ni assez d’audace et de témérité pour l’oser. J’alléguerai la parole de l’apôtre : il ne faut pas philosopher plus qu’il ne faut.
À ces autorités et à ces raisons qui m’inclinent à ajouter foi aux nouvelles qui courent, se joint une raison de l’ordre physique. J’ai lu souvent dans les livres qui traitent d’astrologie que, parfois, par l’influence et le bienfait des astres fixes, certains hommes nés fort bas arrivent à être les égaux des plus hauts princes, ou sont regardés comme des hommes divins, investis d’une mission par le Ciel. Guy de Forli, très habile astronome, en cite un très grand nombre. Je ne rapporterai pas ses passages pour ne pas être trop long. Aussi, encore que je ne fusse pas, ainsi que je le suis, fortement impressionné par l’autorité de l’Ancien et du Nouveau 243Testament, je ne croirais pas encourir de reproche, en croyant que ce sont les révolutions et l’influence des astres qui ont fait entreprendre à la Pucelle ce qu’on lui attribue.
Aussi, quelle que soit la cause qui ait mû la Pucelle, ordre du Ciel, influence des astres, ou cause encore plus inconnue, je m’en tiens à ce qui porte le plus de caractères de vérité. Ce que je vois possible, encore que cela soit très extraordinaire et inouï, par le fait que c’est possible, si je ne le regarde pas comme avéré, je ne le crois pas pour cela entièrement à rejeter.
Ce que, dans la gravité de votre sagesse, vous pensez de si grands événements, je l’ignore. J’ai voulu vous écrire ce qui précède pour que, comme vous le savez bien, si ce que l’on raconte était moins fondé, vous vissiez comment une exposition soignée peut le faire paraître comme vrai.
Portez-vous bien, et tenez-moi pour un de vos protégés.
II. Saint Antonin
Son passage sur la Pucelle. — La divine inspiration de la Vénérable démontrée par ses œuvres.
Saint Antonin était dans la plénitude de l’âge, lorsque la Vénérable parut sur la scène ; il devait lui survivre de longues années encore, puisque, né en 1389, le saint dominicain ne mourut qu’en 1439, archevêque de Florence, sa ville natale. Les occupations du saint ministère, le gouvernement et la réforme de nombreux couvents de son ordre dans l’Italie centrale, le gouvernement d’un diocèse tel que celui de Florence, tant de saintes œuvres qui s’y rattachaient, n’ont pas suffi à contenter le zèle du grand saint. Il a laissé de nombreux ouvrages théologiques, parmi lesquels une Somme de théologie morale estimée ; bien plus, une Chronique en vingt-quatre livres qui part de l’origine du monde pour finir en 1459. Cette Chronique a eu de nombreuses éditions, parmi lesquelles celle du père Pierre Maturus, S. J., trois beaux volumes in-4° Lyon, 1387), enrichis de nombreuses additions.
C’est qu’en effet, malgré son amour du travail, le saint a dû nécessairement laisser bien des lacunes dans une œuvre qui, si elle n’est pas une compilation, réclamerait de nombreuses vies d’homme. Saint Antonin, au moins dans la dernière partie de son ouvrage, s’étend surtout sur l’Italie, dont il était mieux à portée de connaître les événements.
C’est en quelques lignes qu’il rapporte les conquêtes des Anglais en France et leur expulsion à la suite du recouvrement de Bordeaux. Après cette brève mention, il parle en ces termes de la Pucelle :
Dans cette guerre se présenta au roi de France une Pucelle, fille de 244paysans, bergère de son état, qui se disait envoyée pour relever l’armée du roi, et qui n’avait que douze ans ou environ. Elle fut d’un grand secours tant dans les batailles que dans la prise des villes. Elle maniait le cheval comme un bon chevalier, et se trouvait dans les rangs de l’armée avec ceux qui la composaient. Elle découvrait les embûches des ennemis, enseignait la manière de forcer les cités, et faisait bien d’autres choses merveilleuses. On avait peine à savoir l’esprit qui la dirigeait.
On croyait cependant plus généralement que c’était l’esprit de Dieu. Ses œuvres en furent la preuve manifeste. On ne remarquait en elle rien qui ne fût honnête, pas l’ombre de superstition, elle ne s’écartait en rien de la vérité de la foi ; elle recourait fréquemment aux sacrements de confession et d’eucharistie, aimait les exercices de piété. Après de nombreuses victoires du roi de France, dans un combat des soldats du roi de France avec les Bourguignons, elle fut prise par ces derniers, et par eux fut mise à mort.
Au point de vue des faits, ces lignes du saint Archevêque ont peu d’importance ; il n’en est pas de même de ce qui regarde la mission. Loin du théâtre des événements, et plus encore absorbé dans l’accomplissement des devoirs de sa vocation de frère prêcheur, le saint religieux ne devait pas pouvoir suivre de près les événements qui se passaient en France. Il n’en connaît que le gros, ce que la renommée en portait dans l’Italie centrale. La surprise fut grande, et en face d’un fait jusqu’alors inouï, on voit que d’abord les hommes graves et sensés se demandaient quel était l’esprit qui conduisait l’enfant. On inclinait à croire que c’était l’esprit de Dieu. Les œuvres montrèrent jusqu’à l’évidence qu’il en était ainsi (hoc patuit ex operibus suis). Nous avons ici l’appréciation du saint qui est un des grands théologiens de l’Église ; l’expression indique que ce sentiment était le sentiment général, et que la mission divine était regardée comme patente : Hoc patuit ex operibus suis353.
III. Lorenzo Buonincontro
Son passage sur la Pucelle.
Lorenzo Buonincontro, né à San Miniato en Toscane, en 1410, fut d’abord soldat sous François Sforza. À la suite d’une grave blessure reçue en 1436, il s’adonna à l’astrologie, s’occupa de poésie et d’histoire, 245et à ces titres fut en faveur auprès de Ferdinand, roi de Naples. Ces détails biographiques sont tirées du XXIe volume des Scriptores rerum Italicarum de Muratori. Buonincontro avait écrit les annales de sa ville natale sous le titre de Annales Sanminiatenses. Le manuscrit était la possession d’un descendant de l’annaliste, doyen de San Miniato, du nom de Bonaparte, qui l’offrit au grand érudit italien. Celui-ci laissa de côté tout ce qui était antérieur à 1360, et imprima la suite jusqu’en 1458, en faisant connaître l’auteur, et en insérant dans les détails bibliographiques, un nom destiné à devenir si retentissant à la fin du siècle, plus de soixante-dix ans plus tard.
Arrivé à l’année 1429, Buonincontro a inséré sur la Pucelle le passage suivant que je traduis du latin. Le texte se trouve au tome XXI, col. 136 des Scriptores, et dans la collection de Quicherat, t. IV, p. 303.
Jeanne, une jeune fille dans sa quatorzième année, encore qu’elle ne fût qu’une paysanne, se présenta à Charles, roi des Français, se disant envoyée par Dieu pour conduire la guerre contre les Anglais. Si elle était acceptée, elle promettait de vaincre. Le roi donc la mit à la tête de sa milice ainsi qu’elle l’avait demandé. Dans la suite, elle triompha des Anglais dans plusieurs batailles ; c’est que, au moment où la guerre était la plus acharnée entre ces insulaires et les Français, lorsque toutes les affaires avaient jusqu’alors prospéré aux Anglais, Dieu inspira la Pucelle pour venir exposer au roi comment la guerre devait être conduite, et ses armées disposées. Elle le fit avec une telle vigueur d’âme, une telle éloquence, que le roi l’en constitua la générale354.
Les Anglais donc assiégeaient Orléans pour se rendre plus facilement maîtres du cours du fleuve de la Loire ; un coup de ces canons de rempart appelés bombardes avait frappé le comte de Salisbury, réputé le plus vaillant de leurs capitaines, et dont le nom était la terreur des Français, lorsque la Pucelle, avec une partie de l’armée française, vient attaquer les assiégeants, et en triomphe. Plusieurs généraux furent tués ou pris dans la bataille, et par cette victoire la ville fut délivrée du siège. À la suite, sous la conduite de la jeune fille, furent recouvrées plusieurs villes fortes dont les Anglais s’étaient emparés. Enfin, après deux ans durant lesquels elle ne compta que des succès, elle fut prise par un quidam, dans une mêlée355 auprès de Compiègne, et elle fut brûlée à Rouen par le duc de Bedford.
246IV. Guerneri Berni
Son passage sur la Pucelle.
C’est encore Muratori qui, au tome XXI de ses Scriptores, a édité sous le titre de Chronicon Eugubinum la Chronique de Guerneri Berni. un capitaine de compagnie, contemporain de la Libératrice. Cette chronique va de l’année 1350 à 1472. Elle est en italien et, à l’année 1428, renferme sur la Vierge-Guerrière le passage dont voici la traduction.
Il y avait en ces années une grande guerre entre le roi de France et le roi d’Angleterre, et le roi de France avait le dessous. Les Anglais campaient autour d’Orléans, et l’assiégeaient si étroitement que la ville était dans l’impossibilité de tenir. Il plut à Dieu Notre-Seigneur d’envoyer vers le roi une Pucelle, bergère de son état. Elle lui dit qu’elle venait de la part de Dieu, et que s’il voulait faire ce qu’elle lui prescrirait, il serait vainqueur des Anglais. Après plusieurs signes, le roi finit par croire à sa parole356. Cette Pucelle se fit apporter une épée déposée dans une église, une de ces épées qu’on met à leur mort sur les tombes des nobles et des chevaliers. Elle la porta dès lors à son côté.
La première chose qu’elle fit, ce fut d’aller au secours d’Orléans assiégé. En tête du pont, sur le fleuve qui baigne les murs de la ville, se trouvait une bastille occupée par les Anglais. Cette Pucelle, ladite épée nue dans une main, la bannière de France dans l’autre, fut la première qui entra dans la bastille, où elle fut blessée. Elle enleva cependant la bastille, secourut et ravitailla la ville. Elle fut victorieuse dans deux batailles rangées contre les Anglais, si bien que la France fut remise en bon état. Finalement elle tomba entre les mains des Anglais qui la firent brûler ainsi qu’elle l’avait prédit.
247Chapitre II La Vierge-Guerrière d’après Pie II
- I.
- La Pucelle jusqu’à son arrivée à Chinon.
- État désespéré de Charles VII.
- Examen, promesses de la Pucelle.
- Divergences d’avis dans le conseil.
- La Pucelle armée.
- II.
- Délivrance d’Orléans.
- Description de la bataille de Patay.
- On accourt, autour de la Pucelle.
- Marche triomphale vers Reims.
- La sainte ampoule providentiellement laissée par les Anglais.
- Idée que s’en forment les Français.
- Merveilleuse soumission des Rémois.
- Le sacre.
- Les ambassadeurs du duc de Bourgogne.
- Pèlerinage à Saint-Marconi pour la guérison des scrofuleux.
- Soumission d’autres villes.
- Tentations contre Paris.
- Exploits de la Pucelle.
- Elle est blessée.
- Retraite du roi.
- Diminution du crédit de la Pucelle.
- La Pucelle à Compiègne.
- Faux récit sur sa prise.
- III.
- Faux récif sur la cause de sa condamnation.
- Supposition vraie.
- Beau résumé de ce qu’a fait la Pucelle.
- Concession faite à Jouffroy.
- Réfutée par l’exposé rapide de la merveilleuse histoire.
- La conviction du Pontife exprimée dans deux de ses ouvrages.
- La Pucelle était inspirée.
Né en 1405, près de Sienne, à Corsignano, depuis Pienza, du nom du célèbre pontife auquel cette bourgade donna le jour, Æneas Sylvius Piccolomini occupa le siège de saint Pierre, sous le nom de Pie II, de 1439 à 1464.
De rares talents cultivés par un travail si opiniâtre. qu’il en abrogeait sommeil et repas, firent que d’une famille pauvre et obscure. Æneas Sylvius Piccolomini parvint au sommet des dignités de la terre. Par quelles étapes, ce serait trop long de l’exposer. Il faudrait le montrer écrivain d’une exquise latinité, poète, historien, orateur, diplomate ; tout jeune, et non encore dans les ordres sacrés, secrétaire de l’assemblée de Bâle, attaché à des doctrines schismatiques que dans la suite personne ne combattit jamais plus vigoureusement que lui, le conduire à la cour de l’empereur Frédéric III dont il devint le secrétaire, le montrer cardinal en 1456. après avoir été titulaire de plusieurs évêchés. Pape, rien ne lui fut plus à cœur que de réunir les princes chrétiens contre le Turc qui venait de conquérir Constantinople. Ce que n’avait fait aucun autre Pape, il se croisa lui-même, et mourut à Ancône. au moment où il se disposait à conduire les soldats de la Croix contre le Croissant.
248Pie II a laissé de nombreux ouvrages. Dans l’histoire de l’état de l’Europe sous Frédéric III, il a, sur la divinité de la mission de la Pucelle, une phrase qui sera citée, après les pages enflammées qu’il lui a consacrées dans le récit des choses mémorables advenues de son temps : Pii II, Pontificis Maximi, commentarii rerum memorabilium, quæ suis temporibus contigerunt a N. D. Jobellino vicario jamdiu compositi. Gobellini était secrétaire de Pie II. S’il a tenu la plume, le pape a dicté. C’est attesté par l’ami et le biographe du pontife, Antonio Campano, dans une lettre au cardinal de Pavie, le neveu adoptif de Pie II. Le mérite de l’œuvre le décèle mieux encore. L’auteur s’y montre historien de premier ordre, rapide, concis, mouvementé. On trouve à un haut degré ces qualités dans les passages consacrés à la vénérable Pucelle.
En dehors de ce que publiait la renommée, Piccolomini avait eu plusieurs occasions d’entendre raconter l’histoire de la Vierge-Guerrière. À Bâle il avait été en communication avec les députés de l’Université de Paris, avec les prélats et les clercs français et anglo-bourguignons qui faisaient partie de l’Assemblée. Il avait assisté au congrès d’Arras comme secrétaire des députés de Bâle. Au congrès de Mantoue, Jean Jouffroy avait débité en sa présence, sur la Pucelle, le lamentable passage cité dans le volume précédent (III, p. 536). Ainsi qu’il a été observé. Jouffroy, sachant que Pie II écrivait ses mémoires, lui recommanda de parler honorablement de son maître. Par complaisance pour Jouffroy. Pie II a inséré dans sa narration, sous la forme d’un doute, deux hypothèses du légat bourguignon qui sont réfutées par ce que le narrateur avait dit précédemment et par ce qu’il dit à la suite.
Le récit de Pie II, vrai dans sa substance, renferme plusieurs erreurs de détail. Il n’en est pas moins fort intéressant, tant par la conviction clairement affirmée de la divinité de la mission que par l’enthousiasme du pontife pour l’admirable et stupéfiante Vierge, ainsi qu’il s’exprime, dont les hauts faits exciteront dans la postérité plus d’étonnement qu’ils ne trouveront de créance. Voici sa narration.
I. La Pucelle jusqu’à son arrivée à Chinon. — État désespéré de Charles VII. — Examen, promesses de la Pucelle. — Divergences d’avis dans le conseil. — La Pucelle armée.
Les affaires de France étaient désespérées. Une pucelle de seize ans du nom de Jeanne, fille d’un pauvre laboureur, au pays de Toul, était à la garde des pourceaux, lorsque, par inspiration divine, ainsi que le démontrent les grandes choses accomplies par elle357, elle quitte son troupeau, et sans dire adieu à ses parents, va trouver le gouverneur de 249la ville plus prochaine, la seule de la région qui fût restée fidèle aux Français. Elle requiert des guides qui la conduisent jusqu’au Dauphin. Le gouverneur demande la raison de pareil voyage ; la jeune fille répond qu’elle a du Ciel des ordres à lui transmettre, tant dans son intérêt que dans celui du royaume. Le gouverneur se moque de pareille demande, regarde la jeune fille comme atteinte de démence et n’a pour elle que du mépris. Elle fait instance, le gouverneur la met à diverses épreuves. Durant plusieurs jours, il la retient, observant si elle ne changera pas de résolution, ou si l’on ne trouvera pas en elle quelque chose de messéant. Elle persévère immuablement constante, sans que l’on découvre en elle rien de répréhensible.
Que sais-je, finit par se dire le gouverneur, si telle n’est pas la volonté de Dieu ? Le royaume de France a souvent dû son salut à de divines interventions ; peut-être de nos jours aussi le Ciel pour nous sauver a pris des dispositions qu’il manifestera par une femme.Il choisit trois de ses serviteurs d’une fidélité éprouvée, et les charge de conduire la Pucelle jusqu’au Dauphin.C’était un voyage de dix jours environ, à travers des pays au pouvoir de l’ennemi, ou de son allié. La jeune fille, vêtue d’habits virils, les franchit et sort sans encombre de toutes les difficultés ; elle parvient jusqu’au Dauphin, qui faisait sa résidence ordinaire en Berry.
Abattu, découragé par tant de défaites, il ne cherchait déjà plus à défendre son royaume ; son souci était de chercher un lieu où il pourrait en sécurité trouver un asile assuré. En Espagne, le roi de Castille et de Léon était alors dans un état de florissante prospérité ; il était lié au Dauphin par les liens du sang et de l’amitié. Celui-ci avait déjà arrêté dans son esprit d’aller le prier d’accepter avec la couronne de France le soin du royaume, et de lui accorder en retour un lieu où il vivrait dans une sûre obscurité.
Il roulait ces pensées dans son esprit lorsque la Pucelle arriva jusqu’à lui, et en lui faisant remettre les lettres du gouverneur, demanda à être entendue. Le Dauphin, surpris de la nouveauté du fait, craignant d’être joué, confie l’examen de la jeune fille à l’évêque de Castres son confesseur, un théologien de premier mérite, et la donne à garder à de nobles matrones. Interrogée sur sa foi, ses réponses sont en conformité avec l’enseignement chrétien ; on examine ses mœurs, c’est une fille pudique et de toute honnêteté ; l’examen se prolonge durant plusieurs jours ; pas trace de dissimulation, rien de suspect, rien qui décèle un méchant artifice. Seul l’habit fait naître quelque difficulté. On lui demande pourquoi elle porte des vêtements d’homme, vu qu’ils sont interdits à la femme ; elle répond qu’elle est vierge ; que l’habit des deux sexes convient à la vierge ; que Dieu lui a ordonné de prendre des habits 250d’homme, puisqu’elle devait manier les armes qui sont faites pour l’homme.
Après toutes ces épreuves, elle est amenée en présence du dauphin.
Je suis venue vers vous, dit-elle, ô rejeton des rois, sur l’ordre de Dieu et non d’après mes propres conseils. Il vous ordonne de me suivre. Si vous obéissez, je vous rendrai votre trône, et prochainement vous mettrai à Reims la couronne au front.Le Dauphin répondit que c’était chose de toute difficulté ; Reims, la cité où les rois avaient coutume de ceindre la couronne, était fort loin et au pouvoir de l’ennemi ; pas de chemin ouvert nulle part ; Orléans, qui était sur la route, était assiégé par l’ennemi ; les Français n’étaient pas assez forts pour venir au secours des malheureux assiégés ; combien moins pouvaient-ils songer au couronnement. Nullement émue par ces considérations, la Vierge repartit :Je ne fais pas une vaine promesse ; si vous avez confiance en Dieu, ayez confiance en moi ; je viens de sa part ; je vous mettrai en mains des armes divines, et c’est avec un glaive invisible que je vous ouvrirai la voie. Les peuples, partout où vous irez, vous feront obéissance, et les nobles accourront d’eux-mêmes sous votre étendard ; confiez-moi seulement les chevaliers qui sont autour de vous.La proposition délibérée en conseil donne lieu à des avis bien différents ; pour les uns la Pucelle est une tête en démence ; pour les autres elle est trompée par le démon ; pour d’autres enfin elle est pleine du Saint-Esprit. Ces derniers rappelaient que jadis Béthulie et d’autres cités durent leur salut à des femmes ; souvent le royaume de France avait été divinement secouru358 ; maintenant encore, une jeune fille pouvait être envoyée par Dieu pour le défendre ; il n’y avait nullement lieu de regarder comme en démence la jeune fille dont les conseils étaient pleins de sens. Ce sentiment prévalut ; le soin de secourir Orléans fut dévolu à la Pucelle ; une femme devint général d’armée.
On apporta des armes, on amena des chevaux ; la Pucelle monte le plus fougueux ; brillante sous son armure, brandissant sa lance, elle maîtrise son coursier, le fait bondir, le lance, le fait retourner sur lui-même, ainsi que la fable le raconte de Camille. Les nobles, prenant les armes, se rangent avec allégresse à la suite de la jeune fille. Les préparatifs achevés, on se met en chemin.
251II. Délivrance d’Orléans. — Description de la bataille de Patay. — On accourt, autour de la Pucelle. — Marche triomphale vers Reims. — La sainte ampoule providentiellement laissée par les Anglais. — Idée que s’en forment les Français. — Merveilleuse soumission des Rémois. — Le sacre. — Les ambassadeurs du duc de Bourgogne. — Pèlerinage à Saint-Marconi pour la guérison des scrofuleux. — Soumission d’autres villes. — Tentations contre Paris. — Exploits de la Pucelle. — Elle est blessée. — Retraite du roi. — Diminution du crédit de la Pucelle. — La Pucelle à Compiègne. — Faux récit sur sa prise.
L’accès à Orléans était très difficile par terre ; les Anglais avaient intercepté toutes les routes ; devant les trois portes de la ville, ils avaient assis trois camps que fortifiaient des fossés et des retranchements. La Pucelle n’ignorait pas que la rivière de la Loire baignait les murs de la ville. Elle charge les vaisseaux de froment dans un lieu dérobé, y monte avec ses troupes ; et, les assiégés avertis de son départ, fait force de rames, met à profit la rapidité du fleuve, et parvient devant la ville avant que les ennemis se soient aperçus de son arrivée. Les Anglais accourent en armes, montent sur des barques, et s’efforcent en vain de retarder l’entrée de la jeune fille dans la place ; ils durent tourner le dos, non sans avoir reçu de nombreuses blessures.
Entrée en ville, accueillie par les habitants avec une souveraine allégresse, la Pucelle introduisit avec elle un convoi de toute sorte de vivres, dans la cité dont les défenseurs mouraient de faim. Sans perdre de temps, le lendemain, elle se jette avec impétuosité sur le camp dressé devant la porte principale de la place ; les fossés sont comblés, les parapets et les palissades renversés, et le trouble jeté parmi les Anglais ; maîtresse des avant-postes, elle met le feu aux tours et aux bastilles élevées par les Anglais ; le courage des citadins relevé, elle sort par les autres portes et renouvelle les mêmes exploits dans les autres camps. Les Anglais étant ainsi disséminés, sans qu’un camp pût porter secours à un autre camp, le siège fut de la sorte entièrement levé ; les assiégeants furent tellement taillés en pièces, qu’à peine il en resta assez pour porter la nouvelle du désastre. La gloire en fut donnée à la Pucelle, encore qu’eussent pris part à la délivrance des guerriers très braves, très habiles, et qui avaient déjà souvent commandé359.
Un désastre si grand et si ignominieux fut un coup bien sensible pour Talbot, le plus renommé des capitaines anglais. Ayant réuni quatre-mille cavaliers d’élite pris dans toutes les troupes anglaises, il les dirigea dans l’Orléanais, bien résolu d’en venir aux mains avec la Pucelle, si elle osait venir l’affronter, comptant bien que si elle sortait de la ville, il la ferait prisonnière ou la tuerait. Mais il en advint bien autrement. La Vierge à la tête de ses cohortes, dès qu’elle aperçoit l’ennemi, pousse un grand cri, et avec l’impétuosité de l’ouragan, elle fend les rangs anglais ; 252pas un n’ose rester en place, ou se montrer de face. Tous sont soudainement gagnés par la peur et le frisson ; encore qu’ils fussent supérieurs en nombre, ils pensaient être inférieurs, et croyaient que d’innombrables troupes combattaient pour la Pucelle. Il y en eut encore qui pensèrent que les Anges combattaient dans le parti opposé, et qu’il était bien vain de se promettre quelque victoire en combattant contre Dieu. Les épées nues leur tombèrent des mains ; tous jetaient boucliers et casques afin d’être plus agiles pour la fuite. On n’entend pas les exhortations de Talbot, l’on ne fait nul cas de ses menaces ; ce fut la plus honteuse des débandades, l’on ne montra que les derrières à la Vierge-Guerrière ; elle les poursuivit dans leur fuite ; tous furent pris ou tués, à l’exception d’un capitaine et d’une poignée de ses gens. Ce capitaine, voyant l’impossibilité d’arrêter la fuite de son monde, par la vélocité de ses coursiers gagna les devants sur la poursuite de l’ennemi360.
Le bruit de tels exploits porté d’abord aux nations limitrophes, ensuite aux plus éloignées, grossi à mesure qu’il s’étendait, causa une stupeur universelle et profonde. Le Dauphin, gagné aux promesses de la Pucelle, dont les faits confirmaient les paroles, ordonna des prières dans toutes les églises et se prépara à ceindre la couronne. La noblesse de tout le royaume, apprenant les miraculeuses promesses de la Pucelle, sachant que l’on faisait les préparatifs du couronnement, accourut en armes de la France entière, avec un inexprimable désir de voir la Vierge. Dans l’espace d’un mois, plus de trente-mille cavaliers, disposés à faire la guerre à leurs frais, s’étaient rangés autour du Dauphin. Celui-ci, toujours plus joyeux en présence de tant d’hommes d’armes, quitte le Berry, lieu ordinaire de sa résidence, prend sa marche vers Reims précédé par la Pucelle en armes et portant l’étendard royal.
Sur la route, les places étaient acquises aux ennemis ; les habitants avaient fait de nouveaux serments de rester fidèles à l’Anglais et de recevoir le Dauphin en ennemi. Ils l’avaient ainsi résolu : mais dès qu’ils surent qu’il approchait avec la Pucelle, ô merveille ! pas un ne se présente pour le combattre ; nulle part les portes ne se ferment ; pas un ne maudit leur arrivée. Partout où l’on passe, les peuples accourent vers le Dauphin, et le saluent comme leur roi : ils luttent à l’envi pour savoir comment ils pourront chacun le recevoir avec de plus grands honneurs.
Lorsque l’armée fut arrivée à environ quarante stades de Reims, ce fut un grand tumulte dans la ville. L’Anglais ne se croyait nullement en sûreté, les notables étaient chancelants, le peuple aspirait à un changement de régime.
253Quelques Anglais étaient d’avis de transférer ailleurs l’huile sainte avec laquelle on oint les rois, pour que si la ville venait à être perdue, l’ennemi ne pût être rituellement couronné. Les Français croient qu’autrefois une colombe blanche vint du Ciel apporter à l’évêque de Reims, saint Rémy, l’huile avec laquelle on sacre les rois ; ils la gardent avec le culte le plus religieux ; d’après eux elle ne diminue point, encore que l’on s’en soit servi pour bien des rois depuis Clovis jusqu’à nos jours. Celui-là, affirment-ils, n’est pas vrai roi qui n’a pas été oint avec cette huile361. Aussi les Anglais ayant plusieurs fois délibéré de transférer ailleurs cette huile sainte, les Français pensent que c’est par la volonté divine que pareil projet fut empêché.
Le Dauphin, aux approches de la ville, envoie des hérauts sommer les habitants de faire obéissance, et annoncer son couronnement. On députe au Dauphin les plus notables citoyens demander du temps pour délibérer. La Pucelle veut que l’on ne leur donne pas de réponse, que l’on ne perde pas de temps ; tout ce que Dieu a décrété se fera. Le Dauphin obéit à la Vierge, retient les envoyés, et se faisant précéder de ses chevaliers, il précipite sa marche vers la ville. Ô merveille que la postérité refusera de croire ! Ni aux portes, ni dans la cité, pas un seul homme en armes ; les notables sortent de la ville au-devant du Dauphin sans aucune condition, sans garantie préalable ; sans la moindre opposition, le Dauphin entre, les portes pleinement ouvertes ; personne ne se plaint, personne ne témoigne de mécontentement, tous confessent que c’est œuvre divine, tandis que les Français entrent par une porte, les Anglais sortent par une autre. La cité fait au prince un accueil pacifique, paisible, plein de bienveillance : tout à l’heure ils ne voyaient en lui qu’un ennemi, maintenant c’est un père qu’ils entourent de toute leur affection et de souverains honneurs. On s’empresse pour acclamer le Dauphin, on s’empresse pour acclamer la Pucelle, qui à tous les regards semble un personnage descendu du Ciel. Ces événements se passaient un samedi, vigile de la bienheureuse Marie-Madeleine. Le jour même de la fête, au monastère de Saint-Rémy362, au milieu d’un grand concours de peuple, le Dauphin entouré d’une multitude de grands, de prélats, le Dauphin est sacré selon le rite de ses ancêtres, il ceint le diadème du royaume de France, aux cris répétés de longue vie et victoire au roi Charles ; c’est le nom que prit le Dauphin.
Contre l’usage, le Dauphin resta quatre jours à Reims. C’est, en effet, 254la coutume des rois de France, d’aller en pèlerinage le lendemain de leur couronnement, à une église du nom de Saint-Marcoul, du saint qui y est honoré, et d’y guérir des malades. Les Français ont publié que certaine maladie qui s’attaque au gosier est guérie par le seul attouchement du monarque et par quelques paroles mystérieuses. Le nouveau roi ne fit pas le pèlerinage au jour fixé. La cause en fut que les députés bourguignons étaient venus le saluer et lui parler de la paix. Ce fut après les avoir entendus, le quatrième jour, que le roi fit son pèlerinage. Pour la guérison des malades, je n’ai rien d’assez bien établi, encore que les Français croient qu’il y a là du miracle363.
À la suite, la Pucelle se rendit à Laon avec le nouveau roi, et n’y trouva pas de résistance. Tout se soumit au monarque. Il en fut de même des villes entre Paris et Laon ; grands et petits, tous, accouraient au-devant du roi avec les plus grands tressaillements de joie. On fit espérer au roi la reddition de Paris. Il conduisit son armée dans les alentours, mais voyant que personne ne se présentait, il comprit qu’il avait été induit en erreur, et s’éloigna. La Pucelle plus courageuse, à la tête de quelques compagnies, s’avança jusqu’à la porte qui donne accès au marché aux pourceaux : l’attaquant très vivement, elle y mit le feu, non sans espoir de prendre la ville. Tandis qu’elle combat avec plus de courage que de prudence, et que de la ville on oppose une opiniâtre résistance, elle est blessée d’un trait lancé au hasard. Dès qu’elle se sent blessée, elle s’éloigne du combat ; ses compagnons cessèrent l’attaque. Là, le crédit de la Pucelle commença à décliner : on l’avait crue jusqu’alors invulnérable, et l’on vit qu’elle pouvait être blessée. Son nom ne fut plus dans la suite ni si plein de terreur pour les Anglais, ni si plein de religieuse confiance pour les Français. Elle fut cependant assez promptement guérie de sa blessure, rentra dans les rangs de l’armée, où, maniant les armes comme par le passé, elle ne fit cependant rien de mémorable364.
Le roi n’était pas loin de la ville ; il attendait si une révolution des esprits ne le ramènerait pas. Il n’en fut rien. Le duc de Glocester (de Bedford), 255qui commandait dans Paris et gouvernait le royaume pour les Anglais, prit les plus efficaces mesures pour qu’aucun des bourgeois n’abordât Charles. Lui-même, faisant sortir son armée, opposa camp à camp, n’étant qu’à cinq-cents pas environ éloigné de l’ennemi. Les deux armées se regardèrent pendant deux jours ; il y eut quelques engagements, quelques faits de guerre ; jamais cependant l’on n’eut le courage d’en venir à une bataille rangée365. Les deux partis se retirèrent sans sérieux dommage ; on ignore pour lequel ce fut plus honteux. Les Anglais rentrèrent à Paris, les Français en Berry, en recevant l’obéissance des contrées qu’ils traversaient ; car ils suivaient dans leur retraite une route différente de celle de l’aller.
La Pucelle, quand elle vit le roi couronné, et convenablement assis sur son trône, impatiente du repos, revint contre l’ennemi. Elle força par les armes une des places ; elle reçut la soumission de plusieurs autres ; par un prompt secours elle en délivra d’autres du siège dont l’ennemi les étreignait.
Cependant, en dernier lieu, les ennemis assiégèrent Compiègne, place très forte et déclarée contre Paris ; la Pucelle s’y porta avec des troupes, par désir de venir en aide aux assiégés. Il fallait passer par une vigne et d’étroits sentiers ; elle s’y était engagée quand elle fut assaillie par derrière. On combattait avec grand acharnement dans un espace trop resserré. La Vierge circonvenue ne pouvant déployer son armée, dans un combat inégal, où la fuite était impossible, finit par se rendre. Jean de Luxembourg, de très haute famille, comte de Ligny, alors du côté des Anglais amena la Pucelle captive, et la garda quelque temps prisonnière dans un de ses châteaux.
D’autres racontent autrement sa prise366. Philippe, duc de Bourgogne, disent-ils, était en campagne contre les ennemis qui dévastaient la Picardie. Il prenait le plaisir de la chasse sur les rives de l’Oise. La Pucelle, qui n’était pas loin et en eut connaissance, espérant le surprendre, fond sur les chasseurs, à la tête de six-mille hommes d’élite. Philippe, prévenu de l’attaque, range tout à coup les siens en bon ordre de combat, et reçoit la Vierge en lui livrant bataille. C’est là que Jean la fit prisonnière. Philippe défendit quelle lui fût conduite ; il lui semblait peu séant d’en être venu aux mains avec une femme, même pour la vaincre.
256III. Faux récif sur la cause de sa condamnation. — Supposition vraie. — Beau résumé de ce qu’a fait la Pucelle. — Concession faite à Jouffroy. — Réfutée par l’exposé rapide de la merveilleuse histoire. — La conviction du Pontife exprimée dans deux de ses ouvrages. — La Pucelle était inspirée.
Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, c’est que la Vierge prisonnière de guerre fut vendue aux Anglais dix-mille écus d’or, et conduite à Rouen. Là, elle fut examinée avec grand soin, pour savoir si elle avait recours aux sortilèges, si elle était en commerce avec les démons, ou nourrissait en religion quelque, sentiment peu orthodoxe. On ne trouva rien à reprendre, si ce n’est le vêtement viril qu’elle portait ; et l’on ne jugea pas que ce fût un crime digne du dernier supplice. Elle fut renfermée en prison, en lui signifiant que ce serait peine de mort, si elle reprenait les habits masculins. Formée à manier les armes, trouvant son plaisir aux exercices militaires, elle fut tentée par ses gardes qui étalaient sous ses yeux tantôt le sagum militaire, tantôt le bouclier, ou d’autres armes encore. L’infortunée, par mégarde, se para un jour de vêtements d’homme et d’armures guerrières, ne songeant pas que c’était la mort qu’elle endossait367.
Il est à croire que la Vierge avait beau être captive ; tant qu’elle vivait, les Anglais, auxquels elle avait infligé de si nombreuses défaites, ne se seront pas crus en sûreté : ils auront craint une évasion, des prestiges, et auront cherché un prétexte pour la faire mourir. Dès que les juges connurent que la Pucelle avait repris les vêtements d’homme, ils la condamnèrent au feu comme relapse. Pour que ses cendres ne fussent jamais un objet d’honneur, ils les firent jeter dans la Seine.
Ainsi mourut Jeanne, l’admirable, la stupéfiante Vierge. C’est elle qui releva le royaume des Français abattu et presque désespéré, elle qui infligea aux Anglais tant et de si grandes défaites. À la tête des guerriers, elle garda au milieu des armées une pureté sans tache, sans que le moindre soupçon ait jamais effleuré sa vertu368. Était-ce œuvre divine ? était-ce stratagème humain ? Il me serait difficile de l’affirmer369.
Quelques-uns pensent (Jean Jouffroy), que durant les prospérités des Anglais, les grands de France étant divisés entre eux, sans vouloir accepter la conduite de l’un des leurs, l’un d’eux mieux avisé aura imaginé cet 257artifice, de produire une Vierge divinement envoyée, et à ce titre réclamant la conduite des affaires ; il n’est pas un homme qui n’accepte d’avoir Dieu pour chef ; c’est ainsi que la direction de la guerre et le commandement militaire ont été remis à la Pucelle.
Ce qui est de toute notoriété, c’est que, sous le commandement de la Pucelle, le siège d’Orléans a été levé ; c’est que par ses armes a été soumis tout le pays entre Bourges et Paris ; c’est que, par son conseil, les habitants de Reims sont revenus à l’obéissance et le couronnement s’est effectué parmi eux ; c’est que, par l’impétuosité de son attaque, Talbot a été mis en fuite et son armée taillée en pièces ; par son audace le feu a été mis à une porte de Paris ; par sa pénétration et son habileté les affaires des Français ont été solidement reconstituées.
Événements dignes de mémoire, encore que, dans la postérité, ils doivent exciter plus d’admiration qu’ils ne trouveront de créance.
Charles ressentit très amèrement la perte de la Vierge.
Le résumé des exploits de la Pucelle qui termine l’éloquent exposé de son histoire est la confirmation du divino afflata spiritu, ut res gestæ demonstrant370. Il prouve que le divinum opus an humanum inventum fuerit, difficile affirmaverim, n’est qu’une concession faite à la cour de Bourgogne, que Pie II tenait fort à ménager. La conviction du Pontife-historien n’est pas douteuse. La Vénérable est divinement suscitée. Il a encore manifesté son sentiment dans un autre de ses ouvrages : De l’état de l’Europe sous l’empereur Frédéric III. On y lit :
De notre temps, Jeanne, Vierge lorraine divinement suscitée, ainsi qu’on le croit, vêtue d’habits virils et de l’armure guerrière, à la tête des armées françaises, combattant au premier rang des vaillants, a arraché, ô merveille, la plus grande partie du royaume de France aux mains des Anglais371.
258Chapitre III La Vierge-Guerrière d’après Giovanni Sabadino et Philippe de Bergame
- I.
- Giovanni Sabadino.
- Son livre Ginevera de le clare donne.
- La vierge Camille.
- Violents exercices attribués à la Pucelle adolescente.
- Sa vertu.
- La France, à l’agonie.
- La Pucelle à Chinon, moquée, admise à l’audience du roi.
- Secrets révélés.
- Portrait de la Pucelle à la tête de l’armée.
- Délivrance d’Orléans.
- Supposée avoir combattu huit ans, et remporté trente-deux victoires.
- Le sacre du roi.
- Inutile tentative du roi anglais de se faire sacrer avec l’huile de la sainte ampoule.
- La Pucelle prise et brûlée.
- Monument expiatoire élevé par Charles VII et révision des procès sous Louis XI.
- Supplice de deux des bourreaux.
- II.
- Jacques-Philippe de Bergame.
- Notice ; sur sa vie et ses ouvrages.
- Ce qu’il dit de la Pucelle dans son abrégé d’histoire universelle.
- Nullité de la valeur historique du ce qu’il en raconte dans son livre de Claris Mulieribus.
- Son portrait de la Pucelle.
- Comment elle aurait été suscitée.
- Portrait de la guerrière.
- Ce qu’il lui fait accomplir à Orléans.
- Comment le moine augustin a été renseigné.
- Réflexions.
I. Giovanni Sabadino
Son livre Ginevera de le clare donne. — La vierge Camille. — Violents exercices attribués à la Pucelle adolescente. — Sa vertu. — La France, à l’agonie. — La Pucelle à Chinon, moquée, admise à l’audience du roi. — Secrets révélés. — Portrait de la Pucelle à la tête de l’armée. — Délivrance d’Orléans. — Supposée avoir combattu huit ans, et remporté trente-deux victoires. — Le sacre du roi. — Inutile tentative du roi anglais de se faire sacrer avec l’huile de la sainte ampoule. — La Pucelle prise et brûlée. — Monument expiatoire élevé par Charles VII et révision des procès sous Louis XI. — Supplice de deux des bourreaux.
Giovanni Sabadino degli Arienti est un Bolonais, né vers le milieu du XVe siècle, secrétaire de Bentivoglio, alors podestat de cette ville. Entre autres œuvres qu’il composa pour plaire à ses maîtres, et spécialement à celle qui fut successivement l’épouse de deux Bentivoglio, se trouve un recueil portant le titre original de Ginevera de le clare donne (Genièvre des illustres dames). Le titre est une allusion qui ne manque pas de finesse à la dame du podestat dont le nom était Ginevera, fille d’Alexandre Sforza.
Autour de Ginevera, qui tient le premier rang dans la pensée de l’auteur, et à laquelle il revient souvent, Sabadino a groupé trente-deux autres dames des temps modernes, en sorte que son Genièvre est composé comme de trente-trois branches odorantes.
La Pucelle est une des trente-trois dames de la Ginevera. La notice que lui consacre Sabadino n’est pas exempte de fables et de faussetés, qui s’expliquent par les intermédiaires dont il dit tenir son récit. C’est, dit-il, le gentil marchand, Fileno Tuvata, qui l’a appris, lorsqu’il était à Biamone (??), à trois lieues de Reims. Fileno Tuvata aurait reçu la merveilleuse histoire de deux soldats qui étaient pages dans les armées que la Libératrice conduisait à la victoire. Tuvata ou ses narrateurs ont prolongé 259de six ans le séjour de Jeanne dans les armées, et ont parlé de la vie de Domrémy d’après leur imagination, qui leur a fait voir un tableau dont ne s’étaient pas doutés les témoins oculaires.
Le récit de Sabadino nous montre le souvenir que l’on gardait en Italie de la Libératrice cinquante ans après son supplice. Un des manuscrits de Sabadino porte, en effet, la date de 1483. Ce manuscrit a vu le jour quatre siècles plus tard. MM. Corrado Ricci et Bacchi della Sega l’imprimèrent en 1888.
M. de Puymaigre traduisit ce qui regarde Jeanne d’Arc dans la Revue des questions historiques (avril 1889), en faisant précéder sa traduction d’une étude à laquelle sont empruntés les détails qui précèdent. Le laborieux érudit voudra bien nous permettre de lui emprunter aussi sa traduction.
De Jeanne la gentille Pucelle de France.
(De Janna Polcella gaya de Franza.)Nous lisons de Camille, valeureuse vierge, fille de Méthabe [Métabus], roi des Volsques, que, quand celui-ci, par une soudaine sédition de ses sujets, fut chassé de son royaume, il ne put emporter que sa petite fille Camille, née peu de jours auparavant, et qu’il aimait plus que toute chose, la mère étant morte en lui donnant le jour. Méthabe, arrivé dans sa fuite près du fleuve de Moscène et ne pouvant le passer parce qu’il était trop grossi par les pluies, eut une inspiration soudaine : il plaça la petite fille dans une écorce de liège dont il lia les deux bouts avec des branches de saule, et attacha l’esquif à une lance ou dard, vouant l’enfant à Diane, si elle était sauvée ; puis d’un bras vigoureux, il jeta la lance au-delà du fleuve, la confiant à la rive. Lui, ensuite traversa le fleuve à la nage. Parvenu sur l’autre bord, il tira à lui les liens de saule, et vit sa fille saine et sauve. Il se retira avec elle dans les bois, et suivant sa promesse, l’éleva dans la virginité comme vouée à Diane. Armée d’un arc et de flèches, Camille devint forte et robuste, s’exerçant à la chasse des bêtes sauvages ; son père étant mort, les Volsques, charmés de sa vertu, la rappelèrent et la reconnurent pour reine. Dans la suite, à la tête d’un grand nombre d’entre eux, elle porta secours à Turnus, roi des Rutules, dans la guerre qu’il soutenait contre Énée, l’époux de Lavinie : un jour, en combattant vaillamment à Corèbe, elle fut blessée par Aronte, et à la grande douleur de Turnus, elle tomba expirante entre les deux armées.
Nous avons rappelé les vertus de cette vierge Camille afin de pouvoir la mettre en comparaison avec la gentille Pucelle, Jeanne, qui, de nos jours, n’a pas conquis moins de gloire, ni montré moins de valeur que l’antique Camille, ainsi qu’on va le voir.
260L’on doit savoir que cette Jeanne, la gentille Pucelle, naquit en France dans le pays de Barrois, et que de huit à seize ans, elle garda les troupeaux. Elle passait le temps dans les pâturages avec les autres petites bergères, tenant une grosse perche qu’elle portait sous son bras, comme les chevaliers portent leurs lances ; elle en frappait les troncs des arbres, et parfois montait les chevaux d’autres bergers. Qui la voyait s’en émerveillait. Ces exercices la rendirent forte et robuste372.
Elle fut belle, de visage un peu brun avec des cheveux blonds ; elle resta vierge et pieuse. Elle avait toujours sur les lèvres les noms du bon Jésus et de la glorieuse Vierge, les appelant à son aide, ainsi que l’atteste la renommée. Sa parole était douce, son sens aussi exquis que si, au lieu d’avoir vécu à la suite des troupeaux, elle eût été élevée dans la meilleure école de prud’homie et de bonnes mœurs.
En ce temps-là, une grande armée d’Henri, roi encore adolescent d’Angleterre, sous la conduite de vaillants capitaines, faisait une rude guerre à Charles, roi de France. Déjà la capitale, Paris, avait été prise, une grande partie du royaume était conquise, et Orléans, qu’en latin nous appelons Aureliano, parce que cette ville est bâtie sur les rives de la Loire, anciennement Ligeris, Orléans était très étroitement assiégé. Cette cité était tellement serrée qu’il semblait impossible que le roi de France, qui n’avait qu’une armée bien inférieure à celle du roi d’Angleterre, pût lui porter secours. De là une grande anxiété, car le sort du royaume était attaché au sort d’Orléans, et perdre Orléans, c’était perdre le royaume de France. Le roi étant dans cette extrémité, Jeanne la Pucelle, — ainsi le voulait la Clémence divine, — laissa la garde des troupeaux, et s’en vint, elle une fille de seize ans, trouver le roi. Arrivée à la cour, elle dit qu’elle avait à parler au roi pour choses importantes, et que Dieu l’envoyait vers Sa Majesté. Les barons se moquèrent de la paysanne, qui, encore qu’elle fût belle, demandait avec tant de hardiesse à parler au roi ; ils la renvoyèrent plusieurs fois, refusant de l’introduire, et disant entre eux :
Il faudrait un autre secours que cela.Elle insistait cependant pour avoir audience du roi, si bien que les barons finirent par la lui amener, au milieu de plaisanteries et des gaillardises dont les Français sont coutumiers ; et lui montrant un baron au lieu du roi, ils lui dirent :Pucelle, celui-là est le roi, va et parle-lui.Elle répondit :Celui-là n’est pas le roi ; mais bien c’est celui-ci qui est là appuyé, et sans l’avoir jamais vu, elle le désigna du doigt ; ce qu’elle ne pouvait faire sans une connaissance divine.261Donc, arrivée devant Sa Majesté royale, elle fit une génuflexion et dit en présence des barons et des princes :
Seigneur roi, j’ai quitté la garde des troupeaux et je viens à vous, envoyée par Dieu, pour vous aider à reprendre et à recouvrer votre royaume. Mettez-moi à la tête de votre armée, et ne vous émerveillez que moi, pauvre Pucelle, j’aie la hardiesse de vous demander si grande charge ; ainsi plaît-il à Dieu ; croyez donc à mes paroles, car vous en verrez de glorieux effets.Et le roi regardant cette Pucelle, et frappé de son langage ferme et persuasif, tourna avec étonnement les yeux vers ses barons, lesquels se regardaient les uns les autres avec surprise, et disaient à voix basse que le spectacle qu’ils avaient sous les yeux avait quelque chose de céleste. Le roi dit :
Pucelle, tu dis que tu viens à moi envoyée par Dieu pour m’aider ; comment es-tu venue ? tu es encore toute jeune et tu veux avoir la conduite de mon armée ; ce n’est point là affaire de jeune fille ; pense à ce que tu dis, à ce que tu demandes.Elle répondit :Seigneur roi, n’hésitez pas davantage ; Dieu qui m’a envoyée vers vous pourvoira à ce qu’il faudra. Ne perdez pas de temps, si vous tenez au salut de votre royaume. Pour prouver la vérité de mes paroles, écoutez secrètement ce que je vais vous dire.Le roi alors la prit par la main et la conduisit dans une chambre retirée. Ce qu’elle lui dit, on ne l’a pas su. Le roi l’ayant entendue, après peut-être quelques objections, demeura préoccupé et étonné de la volonté du Ciel, et sans retard la fit générale de son armée, sans contradiction de ses barons.
Ô chose incroyable et peut-être jusqu’alors inouïe ! Tous les excellents barons et capitaines et le roi lui-même, se soumirent tout à coup, sans hésiter, à voir le commandement de l’armée d’un si grand roi confié à une pauvre bergère. Dans un si haut rang, le roi lui fit donner de très brillantes armes, et monter un cheval caparaçonné de soie d’Alexandrie, brodée de lys d’or fin. Elle était belle avec le casque ayant pour cimier trois plumes d’autruche, sous lequel sortaient des tresses blondes pendant sur ses épaules, elle semblait vraiment un guerrier envoyé du Ciel sur la terre. Avec l’armée royale, elle s’approcha de la ville d’Orléans, assiégé par l’illustre comte de Salsbery373 (Thomas de Montaigu, comte de Salisbury), très habile général qui commandait pour Henri, roi d’Angleterre.
La Pucelle, avec beaucoup de suite et une véritable habileté militaire, livra un combat, où il mourut près de dix-mille Anglais. Orléans fut recouvré ; exploit miraculeux, incroyable pour quiconque ne l’avait pas 262vu, ainsi que le rapportent plusieurs personnes de France encore vivantes, et qui eu ce temps ont combattu sous les ordres de la divine Pucelle, et c’est ce que nous a certifié Fileno Tuvata, honorable marchand, qui, étant à Blamont (Baconnes), à trois lieues de Reims, avait appris les merveilles qui s’accomplirent alors en France de deux anciens soldats du roi de France, jeunes au temps de la Pucelle, présents en qualité de pages, et qui se trouvèrent notamment dans les dernières guerres devant Rouen, et dans les sanglantes batailles qui se sont livrées aux alentours de cette ville.
La vaillante Pucelle, confiante dans la victoire, continua la guerre sans interruption durant huit ans374, tenant tête par sa vaillance aux ennemis de son pays. L’épée à la main, montée sur son fort cheval, elle courait çà et là dans les rangs de son armée, commandant aux bataillons de se former en avant, en arrière, et ailleurs ; ordonnant aux archers de se porter ici, là ; elle prévoyait les dangers pour s’assurer de la victoire ; elle voyait sans trembler les morts tomber à ses côtés ; on l’eût prise pour Mars ou Bellone.
Le combat fini, elle pourvoyait aux besoins du camp, le jour, la nuit, avec grande sagesse, par le moyen de gardes et d’explorateurs.
On n’avait jamais vu telles merveilles, et le roi s’émerveillait d’un tel appui. Trente-deux fois elle livra bataille, et fut toujours victorieuse. Elle prit Talbot, très grand et fameux capitaine anglais, et, prisonnier, le remit triomphalement au roi de France.
C’est ainsi que, par la glorieuse Pucelle, le roi de France, Charles appelé de Valois, parce que son aïeul fut comte de Valois, fut mené à Reims, ville que les latins appellent Remis, pour y être sacré et couronné ; ce qu’il n’était pas encore. Il y fut conduit malgré les Anglais qui occupaient Reims et les pays environnants ; il y fut oint et sacré avec grande pompe dans la magnifique cathédrale de cette ville, ainsi que le demande la constitution du royaume, qui ne permet pas que le roi reçoive l’onction hors de ladite ville et de ladite cathédrale ; car c’est là que sont conservés les insignes de la sérénissime maison de France, la fiole de la sainte Ampoule, apportée du Ciel par un Ange au roi Clovis, alors qu’avec une grande ferveur de foi il embrassa le christianisme.
Ledit Henri, roi d’Angleterre, étant maître de Paris et de Reims, voulut recevoir la sainte onction à Paris et s’y faire couronner roi de France ; mais, par un miracle divin, il se trouva que la liqueur était desséchée, vu qu’il n’était pas le vrai et légitime roi, et il se fit oindre avec l’huile sainte de l’extrême-onction, croyant ainsi satisfaire à l’usage. Lorsque, au contraire, 263le vrai et légitime roi, Charles de Valois, voulut être sacré, on trouva que la céleste liqueur était revenue miraculeusement dans l’ampoule, et il en fut oint au milieu d’infinies louanges et d’actions de grâces rendues à Dieu.
Cette Pucelle fleurissait, et était dans tout l’éclat de sa gloire militaire, vers les années de salut MCCCC ; elle remporta une infinité de triomphes et de victoires ; cependant, comme elle avait prédit sa mort par le feu, elle tomba dans une bataille au pouvoir des Anglais ses ennemis, et fut par eux conduite à l’ancienne Rotomagus, maintenant Rouen. Là les Anglais qui avaient soif de sa mort la firent par ordre de leur roi iniquement condamner à la peine du feu, l’incriminant publiquement, par esprit de vengeance, d’être adonnée à la magie et à la sorcellerie.
Telle fut la cruelle fin de la belle et vaillante Pucelle, à l’âge de vingt-quatre ans, d’après ce que l’on m’a dit. Bien des années plus tard, Charles, ayant conquis Rouen, en mémoire de l’illustre Pucelle, fit élever, sur le lieu même où elle avait été brûlée, une grande croix de bronze doré, finement travaillée.
Après la mort du roi Charles, Louis son fils, le père du roi actuel, attristé que celle qui avait sauvé le royaume eût été condamnée à une mort si ignominieuse et eût fini par un si cruel supplice, obtint du Pape l’envoi de Rome de deux auditeurs de Rote chargés de revoir le procès fait à la Pucelle sur l’ordre du roi d’Angleterre. Par suite, deux des mauvais juges furent cités ; un rapide examen du procès montra que tout avait été faux dans l’œuvre entreprise contre la Vierge-Guerrière, et qu’elle avait vécu en fidèle catholique et bonne chrétienne. C’est pourquoi les deux juges survivants furent condamnés, et les restes de ceux qui étaient morts furent jetés au feu. Leurs biens confisqués servirent à la construction d’une belle église sur la place où la Pucelle avait été brûlée, et à une dotation qui permet d’y célébrer chaque jour un grand nombre de messes.
Acte de piété digne de louanges, d’un roi qui n’a pas voulu que la mémoire d’une telle Vierge restât dans le souvenir des hommes entachée d’une odieuse sentence ; car l’on doit croire que c’est la volonté de Dieu qui lui donna un si grand courage pour la gloire de Dieu et la délivrance du très chrétien royaume de France.
II. Jacques-Philippe de Bergame
Notice ; sur sa vie et ses ouvrages. — Ce qu’il dit de la Pucelle dans son abrégé d’histoire universelle. — Nullité de la valeur historique du ce qu’il en raconte dans son livre de Claris Mulieribus. — Son portrait de la Pucelle. — Comment elle aurait été suscitée. — Portrait de la guerrière. — Ce qu’il lui fait accomplir à Orléans. — Comment le moine augustin a été renseigné. — Réflexions.
Jacques-Philippe de Bergame, Foresti de son nom de famille, fut contemporain de Sabadino. Il naquit en 1435 à Soldio près de Bergame, 264entra dans l’ordre des Hermites de Saint-Augustin, et y vécut longtemps, étant plus qu’octogénaire en 1520.
Comme saint Antonin, comme le clerc de Martin V, comme l’auteur de la Chronique dite des Cordeliers, comme l’Allemand Hermann Cornerius, il composa, lui aussi, une Histoire universelle, de la création du monde au temps où il vivait ; ce qui prouve qu’à son époque le goût de l’histoire n’était pas aussi affadi qu’on le dit quelquefois.
L’Histoire universelle de Philippe de Bergame a pour titre : Supplementum chronicarum, ou Historiarum omnium repercussiones. Elle eut de son vivant plusieurs éditions, ce qui lui permettait d’ajouter aux éditions précédentes l’indication des faits survenus depuis la dernière impression. La Chronique de Philippe de Bergame fut même imprimée à Paris en 1525. L’exemplaire mis entre nos mains à la Bibliothèque nationale porte à la fin la date du 20 août 1513, et conduit l’histoire du monde jusqu’en 1510.
Il place la mort de Charles VII en 1457, et fait à cette date, — il s’occupe surtout des principautés d’Italie, — un abrégé du règne de Charles VII, peu flatteur pour le prince sur le tombeau duquel, dit-il, on a gravé : Carles lo byn (le bien) servi.
Dans cet abrégé, où il confond les noms et les événements, il a sur la Pucelle les lignes suivantes :
Les Anglais et les Bourguignons étaient sur le point de chasser Charles de ses États. C’en était fait de son royaume, si Dieu ne se fût pas miraculeusement mis en travers par la vachère Jeanne la Pucelle.
Nous avons soigneusement (serio) raconté l’histoire de Jeanne la Pucelle dans notre livre de Claris Mulieribus. Ce ne fut que sous les auspices et la conduite de la Pucelle que ce roi recouvra un royaume entièrement perdu.
Les Anglais, étant parvenus à s’emparer de la jeune fille, par un excès de rigueur, la livrèrent aux flammes. C’est de cette sorte que, selon la prédiction de la Pucelle, la victoire repassa du côté de Charles, Dieu voulant montrer qu’il n’est pas de puissance humaine qui puisse rester stable, si elle s’appuie seulement sur ses propres forces.
La Mazarine à Paris possède un exemplaire du livre de Claris Mulieribus, imprimé à Ferrare en 1497. Il a été exactement reproduit en 1521, par Ravisius Textor, dans son volume de Memorabilibus et Claris Mulieribus aliquot diversorum scriptorum opera. Ravisius Textor, un docteur de Navarre, a fait précéder et suivre sa compilation d’autres traités moins étendus que celui de Philippe de Bergame, et il la termine par le poème de Valeran de La Varenne [Valerandus Varanius] sur la Pucelle. Il en sera dit un mot dans la suite.
265Le manuscrit de Sabadino, portant la date de 1483, aurait ainsi précédé l’ouvrage de Philippe de Bergame. On trouve dans les deux assez de ressemblance, pour se demander si l’un n’a pas servi de canevas à l’autre, et aussi assez de divergences pour conclure que les deux auteurs ont travaille à l’insu l’un de l’autre.
Philippe de Bergame affirme avoir sérieusement parlé de Jeanne dans son ouvrage de Claris Mulieribus. Si cela prouve la bonne foi de l’écrivain, cela n’établit pas la vérité de son récit.
Le bon moine ne semble parfaitement fixé ni sur la géographie, ni sur la chronologie, et pas davantage sur l’histoire de la Libératrice. Orléans est sur le Rhône, Reims est la capitale de la France, Jeanne d’Arc y est brûlée, Orléans est la ville du sacre. La Pucelle est brûlée à Reims, et le monument en mémoire de son supplice est aussi érigé à Reims. La Pucelle aurait été brûlée en 1448, après avoir combattu huit ans, de sa seizième à sa vingt-quatrième année.
Comme Sabadino, il veut que la Pucelle se soit exercée, dans les pâturages, à transpercer les arbres avec sa lance, à monter les cavales des bergers. À la suite vient un portrait dont on peut apprécier la valeur historique par les observations qui viennent d’être faites :
Elle était, dit-il, petite de taille, avec un visage de paysanne, cheveux noirs, mais forte dans tous ses membres. Elle garda toute sa vie une virginité sans tache, et observa très fidèlement tout ce que prescrit la religion. Son langage avait de la douceur comme celui des femmes de son pays, et il était rehaussé par la sainteté de ses mœurs. Son sens était si droit, si juste, qu’on aurait cru que sa vie s’était passée et qu’elle avait été élevée, à l’école de la plus haute sagesse et de toute prudence.
Après avoir dit qu’Orléans était aux abois, et que la perte imminente de cette ville allait entraîner celle du royaume entier, il raconte ainsi la vision de Jeanne :
C’est alors que la jeune fille, occupée à la garde des troupeaux, s’étant retirée, pour se garantir de la pluie, dans une très misérable chapelle (in vilissimo sacello), s’y endormit. Pendant son sommeil, Dieu, qui s’était montré à elle, lui intima ses ordres. Elle était dans sa seizième année. Aussitôt l’ordre reçu, elle quitta son troupeau, et vint au camp vers le roi.
Les difficultés qu’elle rencontre de la part de l’entourage royal pour arriver jusqu’au prince, le discours qu’elle lui adresse, la réponse, l’entretien qu’elle demande et obtient, occupent une partie notable de la narration. À la suite, aux acclamations des grands. Jeanne est mise à la tête de l’armée royale entière.
Chose presque incroyable, (dit Philippe de Bergame), chose inouïe, spectacle merveilleux, tant de princes, le roi lui-même, rompus au métier des armes, acceptent d’être commandés 266par une fille de seize ans, qui sort de garder des brebis et des porcs. Vêtue d’un habit viril, couverte d’une armure, elle dirige les armées françaises. Le roi ordonne que, comme générale de l’armée entière, elle soit vêtue de brillantes armes, lui donne et fait amener un cheval très fort, magnifiquement harnaché et caparaçonné. Quand montée sur son coursier, le casque en tête, les cheveux flottant sur les épaules (elle les portait coupés en rond autour de la tête), elle apparaît, intrépide cavalière, aux yeux de l’armée, tous crurent voir un chevalier descendu du Ciel.
À Orléans, le narrateur lui fait tuer dix-mille Anglais, parmi lesquels le général, et prendre trois bastilles en trois heures.
En quatre jours, (ajoute-t-il), l’ennemi est chassé, et la ville, à la très grande gloire de la Pucelle, est délivrée du siège ; fait divin plus qu’humain. Je le tiens d’un excellent témoin, d’un homme très connu, de Guillaume Guasco, alors à la cour du roi, qui me l’a raconté d’après ce qu’il avait entendu et vu.
Si Guasco a dit qu’Orléans avait été délivré en quatre jours, il n’a pas surfait l’événement ; mais il a notablement amplifié s’il a dit qu’en trois heures la Pucelle avait tué dix-mille Anglais et pris trois fortes bastilles.
Il a abusé le moine augustin, s’il lui a dit que la Guerrière avait combattu huit ans, et livré aux ennemis trente batailles dont elle serait sortie victorieuse (tricies cum hoste prælio confixit. Charles VII, couronné à Orléans, qui est dit la ville du sacre, aurait fini par s’emparer de Reims, et là, au lieu même où, d’après Philippe de Bergame, Jeanne aurait été brûlée, le monarque aurait fait élever une très haute et très belle croix.
Pour Philippe de Bergame, comme pour Sabadino, c’est sous Louis XI que la réhabilitation a eu lieu. Voici comment le moine augustin la raconte :
Le roi Louis succédant à son père, très affecté qu’une si indigne mort eût été infligée à une Vierge si magnanime, obtint, dit-on, du pontife romain Pie, second du nom, que deux jurisconsultes fussent envoyés en France pour revoir soigneusement la cause, et informer sur la vie de la victime. Dès leur arrivée, ils citèrent deux faux conseillers, et des juges qui vivaient encore. La cause soigneusement examinée, il leur fut manifeste que l’on avait condamné une femme très innocente ; que tout ce qu’on lui avait imputé était controuvé, notamment les inculpations de maléfice et de magie ; bien plus, que toute sa vie était en parfait accord avec ses grands exploits, et qu’elle n’avait jamais rien fait dont la religion pût être offensée. C’est pourquoi on infligea aux deux accusés le supplice que longtemps avant ils avaient sentencié contre la très innocente Vierge. On amplia la sentence en ce que l’on ordonna que les ossements 267de deux autres juges tirés du sépulcre seraient livrés aux flammes, en ce qu’il fut ordonné qu’on bâtirait une église, à la place où cette courageuse Vierge avait été brûlée. Du reste des biens des condamnés confisqués et vendus, une messe quotidienne fut fondée à l’honneur de Dieu, et pour l’âme de la défunte.
La réhabilitation a eu lieu certainement sous Charles VII. Louis XI y est-il revenu pour punir les coupables, et ajouter à la réparation ? Les modernes sont unanimes pour le nier. Il reste alors à expliquer cette mention relevée par l’abbé Dubois sur les comptes de la ville d’Orléans en 1470.
Payé 36 sous à Estienne Chartier, varlai de la ville, pour un véage par lui fait d’Orléans à Paris, par l’ordonnance des procureurs de ladite ville, pour porter de par eulx lettres missives à Jehan Compaing, l’un desdits procureurs, estant lors en la ville de Paris, pour le fait du procès de la Pucelle, qui vint au siège d’Orléans ; auquel véage il a vaqué par 4 jours au commencement du mois d’avril 1469, avant Pâques (par conséquent en 1470) — (Ms. de l’abbé Dubois, t. III p. 57.)
Cette même année, Louis XI établit l’ordre de Saint-Michel ; il est permis de croire avec de bons auteurs que la pensée de la reconnaissance envers l’Archange qui avait suscité la Libératrice n’y fut pas étrangère. On lit encore, sur le fronton héraldique de la porte de la chaumière de la Pucelle, le cri : Vive le roi Louis XI.
Ce sont là des indices permettant de penser que Louis XI s’est occupé de la mémoire de Jeanne d’Arc, encore que l’on n’adopte pas tout le récit de Philippe de Bergame ou de Sabadino.
Avant la fin du siècle qui vit naître l’héroïne, la fable se mêlait donc déjà à son histoire, sans que l’on contestât son titre de Libératrice, d’envoyée de Dieu, et de Vierge sainte.
Indépendamment des mémoires de Paul Pontanus et de Théodore de Lellis, l’Italie nous fournit neuf documents, trois d’un haut intérêt, écrits pendant que la Vénérable était sur la scène ; les plus tardifs ont été écrits moins d’un siècle après qu’elle en avait disparu. Leurs auteurs croient tous à la mission divine. Passons aux documents allemands.
268Chapitre IV Documents allemands
- I.
- Ébérhard de Windecken [Eberhard Windeck].
- Il reproduit les informations venues de la cour de France.
- Pourquoi il s’arrête à l’attaque de Paris.
- Les trois promesses exigées du roi par la Pucelle.
- Reproduction de la sentence de Poitiers et de la lettre aux Anglais.
- L’étendard de la Pucelle.
- Le convoi amené de Blois.
- Douleur de la Pucelle en voyant la rivière à traverser.
- Second convoi introduit sans obstacle.
- Le nombre des morts et des prisonniers à la bastille Saint-Loup.
- Les Anglais attirés hors de leurs murailles à la prise de la bastille des Augustins.
- Détails sur la prise des Tourelles ; colombes ; les assaillants vus plus nombreux qu’ils ne l’étaient.
- Entrevue à Tours entre le roi et la Pucelle.
- Ambassade du duc de Bretagne à la Pucelle.
- La Pucelle avait promis de mettre le roi à Paris, pourvu qu’il n’y eût pas de déprédation.
- L’armée toujours pourvue.
- Traduction en français.
- II.
- Lettre de deux Allemands présents en France en mai et juin 1429.
- Narration des victoires des Français à Orléans.
- Tous les défenseurs de Saint-Loup mis à mort.
- Prise de Jargeau.
- Annonce de la victoire de Patay.
- La Pucelle promet qu’à la Saint-Jean, il ne restera pas un seul Anglais en France.
- III.
- Lettre de Jean Desch [d’Esch], secrétaire de la ville de Metz, en date du 16 juillet 1429.
- Immense armée attribuée à la Pucelle.
- Soumission de nombreuses places.
- Embarras du duc de Bourgogne.
- Allemands qui vont joindre la Pucelle.
Dans le premier volume de la Vraie Jeanne d’Arc ont été traduits, ou largement analysés, les traités d’Henri de Gorkum et du clerc de Spire sur la Pucelle. L’un et l’autre écrivaient avant le sacre, ou au moment de l’auguste cérémonie. Leurs écrits prouvent l’impression produite au-delà du Rhin par les nouvelles qui arrivaient de France sur la Vierge Libératrice.
De nouveaux témoignages ont surgi et surgiront probablement encore. Des documents partis de France ont été retrouvés traduits en vieil allemand. Telle la lettre de Boulainvilliers au duc de Milan. Longtemps inconnue parmi nous, alors même que dans le milieu du XVIIIe siècle elle avait été insérée dans le recueil de Pez, c’est Voigt, bibliothécaire de Königsberg, qui en 1824 la fit entrer dans les recueils français.
Des auteurs allemands du temps ont parlé dans leurs écrits de la merveilleuse jeune fille, on termes pleins d’intérêt. Un des documents les plus instructifs sur l’héroïne est certainement celui que nous a laissé Ébérhard de Windecken [Eberhard Windeck].
269I. Ébérhard de Windecken [Eberhard Windeck]
Il reproduit les informations venues de la cour de France. — Pourquoi il s’arrête à l’attaque de Paris. — Les trois promesses exigées du roi par la Pucelle. — Reproduction de la sentence de Poitiers et de la lettre aux Anglais. — L’étendard de la Pucelle. — Le convoi amené de Blois. — Douleur de la Pucelle en voyant la rivière à traverser. — Second convoi introduit sans obstacle. — Le nombre des morts et des prisonniers à la bastille Saint-Loup. — Les Anglais attirés hors de leurs murailles à la prise de la bastille des Augustins. — Détails sur la prise des Tourelles ; colombes ; les assaillants vus plus nombreux qu’ils ne l’étaient. — Entrevue à Tours entre le roi et la Pucelle. — Ambassade du duc de Bretagne à la Pucelle. — La Pucelle avait promis de mettre le roi à Paris, pourvu qu’il n’y eût pas de déprédation. — L’armée toujours pourvue.
Né à Mayence, Eberhard Windeck mérita par plusieurs services les faveurs de l’empereur Sigismond qui en fit son conseiller et son trésorier. Windeck écrivit une histoire de son maître fort étendue, si on la compare aux œuvres du même genre, en un temps où la brièveté était imposée par la nécessité de transcrire à la main chaque exemplaire.
Dans la première partie du XVIIIe siècle, Burchard Menchenius édita l’œuvre de Windeck dans le tome premier de ses Scriptores rerum Germanicarum (col. 1074-1288) ; mais il en retrancha comme ne regardant pas l’Allemagne un chapitre fort intéressant sur notre Vénérable. Guido Görres, l’historien sinon le plus exact, peut-être le plus intéressant de la Vénérable, remarqua cette omission, la signala, et la répara en faisant entrer le chapitre dans son volume : La Pucelle d’Orléans. Quicherat, en transcrivant les pages si intéressantes du trésorier de Sigismond (t. IV, p. 485), observe qu’elles sont
la reproduction évidente de relations officielles envoyées de France à l’empereur. De là diverses circonstances rapportées par lui qui manquent dans nos chroniques, et n’en sont pas pour cela moins dignes de foi.
Observation fort juste ; car des documents découverts depuis ont parfois confirmé les assertions du favori de l’empereur. Ce qui n’est qu’indiqué ailleurs se trouve plus développé parfois dans Windeck. Sa chronique est une des plus complètes jusqu’à la délivrance d’Orléans ; elle court ensuite jusqu’au siège de Paris où elle s’arrête. Pourquoi ne l’a-t-il pas continuée, et ne mentionne-t-il pas, — au moins il n’en est pas question dans ce que nous possédons, — pourquoi ne mentionne-t-il pas même la fin de la Libératrice ? Ne serait-ce pas parce que la cour d’Angleterre ayant adressé aux cours de la Chrétienté et notamment à l’Empereur son récit menteur des aveux de la martyre, le trésorier impérial aurait hésité sur le jugement à porter de la sainte fille, ou n’aurait pas voulu contredire une pièce officielle émanée de si haut ?
Quicherat, avec le texte allemand, a donné une traduction due à un de ses amis, traduction qu’il dit suivre le plus près possible l’original. Elle a été revue et retouchée par le R. P. Nix dont l’allemand est la 270langue maternelle, et qu’un long séjour en France a mis en possession de la langue française. Il a bien voulu revoir aussi la traduction des deux lettres qui suivent. Je l’en remercie. Voici la traduction de Windeck.
Traduction en français
En ces mêmes temps, le roi de France et les Anglais étant en guerre, il se leva dans la Lorraine une jeune fille qui fit en France des miracles dont les Anglais furent grandement affaiblis, et par lesquels le roi de France fut grandement secouru pour recouvrer sa terre ainsi que vous allez l’entendre.
D’abord quand la Pucelle arriva auprès dudit roi, elle lui fit promettre trois choses : la première de se démettre de son royaume, d’y renoncer et de le rendre à Dieu de qui il le tenait375 ; l’autre de pardonner à tous ceux des siens qui avaient été contre lui, et lui avaient jamais fait peine ; la troisième qu’il s’humiliât assez pour que tous ceux qui viendraient à lui, pauvres ou riches, pour lui exposer leurs demandes, fussent bien reçus, tant les ennemis que les amis.
Ce qui suit est le témoignage de ceux que le roi avait députés pour examiner la Vierge, si on la devait croire ou non ; c’étaient des maîtres de la Sainte Écriture et d’autres jugés aptes à cet examen.
Le roi, en considération de sa propre détresse et de celle de son royaume, et aussi eu égard à la pénitence assidue et aux prières de son peuple, ne doit pas renvoyer, ni rebuter cette fille, mais lui prêter l’oreille quand même ses promesses seraient des promesses humaines. Il ne devrait pas toutefois la croire trop tôt, ni trop légèrement ; mais d’après l’Écriture sainte qui nous dit par la bouche de saint Paul : Éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, on doit examiner ses mœurs et ses œuvres, et demander à Dieu par de ferventes prières des signes auxquels on puisse reconnaître ce qu’il y a de Dieu en cela.Le roi a fait ainsi à l’égard de la Pucelle. Premièrement il a fait examiner la vie, la naissance, les mœurs et les desseins de la Pucelle, et il l’a bien retenue six semaines auprès de lui. Il l’a fait interroger par des gens d’âge et d’expérience, par des savants, par des ecclésiastiques et des laïques, par des hommes et par des femmes, en public et en secret, et l’on n’a trouvé en la susdite fille aucun mal, mais toute sorte de biens : humilité, virginité, piété, honnêteté, tempérance ; et sur sa vie et sa naissance et sa conduite beaucoup de choses (merveilleuse) ont été dites qu’on a tenues pour vraies.
Le roi demanda aussi des signes des choses qu’elle promettait. Alors la Pucelle répondit au roi et dit : que devant Orléans, elle voulait donner des signes et pas auparavant, parce que Dieu l’avait ainsi ordonné.
271Comme le roi avait pris autant d’informations qu’il était possible, et que l’on ne trouvait en elle aucun mal, et aussi entendant qu’elle voulait donner des signes devant Orléans ; comme on voyait de plus sa constance, et qu’elle demandait sans cesse qu’on la laissât aller devant Orléans, et que là on verrait des signes de l’assistance divine, le roi reçut le conseil de ne point l’empêcher d’aller devant Orléans avec ses gens et de la faire honorablement accompagner en se confiant en Dieu ; car si on la renvoyait, ou qu’on la repoussât quoiqu’il n’y eût pas de mal en elle, ce serait résister au Saint-Esprit et se rendre indigne du secours de Dieu376.
Après tout cela, la Pucelle chevaucha de Tours où était le roi, et elle attendit jusqu’au jeudi 28 avril (au mardi 26) le convoi et les hommes de guerre qu’elle voulait conduire devant Orléans. La jeune fille marchait avec la bannière qui était faite de soie blanche, et sur laquelle était peint Notre Seigneur Dieu assis sur l’arc-en-ciel, montrant ses plaies, et ayant de chaque côté un Ange qui tenait un lis à la main. La Pucelle partit ainsi avec sa bannière, et elle conduisait avec elle le maréchal de Boussac, le sire de Gaucourt, le sire de Foix, et beaucoup d’autres seigneurs et capitaines, avec une foule de gens à cheval et aussi à pied, qui étaient bien trois-mille.
Elle emmenait aussi toutes ses provisions, soixante voitures et quatre-cent têtes de gros bétail. Et d’Orléans vinrent des gens par la rivière, et ils mirent les provisions dans des bateaux du mieux qu’ils purent ; car les Anglais qui étaient campés là, étaient en plus grand nombre qu’eux qui venaient à l’encontre.
Et quand la jeune fille vit qu’on la conduisait le long du fleuve et non à la rencontre des Anglais qui se tenaient devant la ville, elle fut très affligée et attristée de la direction donnée, et elle commença à beaucoup pleurer. Cependant elle envoya à Blois pour chercher le reste des provisions et les amener à Orléans. Elle-même entra dans la ville en petite compagnie et dit à ceux qui chevauchaient avec elle qu’ils n’avaient rien à craindre, parce qu’il ne leur arriverait aucun mal. Il en fut ainsi en effet.
Comme on amenait le convoi devant Orléans, les Anglais s’assemblèrent 272au nombre d’environ quatorze-cents ; mais ils n’osèrent pas se montrer.
Quand on fut arrivé avec les provisions, la jeune fille prit en main sa bannière et assaillit le (un) boulevard377 où les Anglais étaient établis Elle s’en empara promptement, et cent-soixante-dix Anglais restèrent morts et treize-cents furent pris avec une grande quantité d’instruments de guerre, de provisions et d’autres choses dont on avait besoin. On croit aussi que la Pucelle ne perdit pas plus de deux de ses gens.
Ensuite, un vendredi, la jeune fille prit sa bannière dans la main, et fit comme si elle voulait donner l’assaut à un boulevard. Quand elle s’aperçut que les Anglais voulaient résister, elle se retira et les Anglais la poursuivirent et la serrèrent vivement avec ses gens ; ce que la Pucelle voyant et ses seigneurs, qui avaient cependant peu de monde avec eux, ils se retournèrent durement contre les Anglais et les chargèrent si bien qu’ils ne revinrent pas. Là il resta bien trente morts du coté des Anglais, et l’on gagna sur eux en outre une forte bastille, près des Augustins, ainsi que beaucoup de provisions.
Lorsque les Anglais virent que la Pucelle avait gagné trois bastilles, ils se réfugièrent tous (ceux de la rive gauche) dans celle qui était placée en avant du pont. Alors la Pucelle avec ses amis passa toute la nuit378 aux champs de ce côté-là.
Le samedi qui suivit, le huitième jour (septième), dès le matin, la Pucelle et ses gens se disposèrent à donner l’assaut à la bastille où les Anglais s’étaient retirés pendant la nuit. Le boulevard était fort et imprenable, et il y avait dedans beaucoup d’Anglais qui avaient bien pourvu à sa garde, et pensaient bien la conserver, parce qu’ils avaient à leur disposition une bonne et forte artillerie. Ils se défendirent vaillamment. La Pucelle les assaillit tout le jour avec ses gens jusque vers le soir. Elle fut alors percée d’une flèche un peu au-dessus du sein droit ; mais elle ne s’en inquiéta guère, fit verser sur la plaie un peu d’huile d’olive, reprit son armure, et dit à ses gens :
Les Anglais n’ont plus de puissance.Elle avait prédit d’avance qu’elle serait blessée devant Orléans.S’étant retirée un peu à l’écart, elle se mit à genoux, et invoqua le Père céleste. Ensuite elle rejoignit les siens et leur montra où ils devaient donner l’assaut. Ses gens lui obéissaient en toute fidélité et bonne volonté. Aussi à l’heure même se rendirent-ils maîtres de la bastille. Là furent pris et tués environ cinq-cents hommes. Au nombre des morts se trouvait Classidas, vaillant capitaine. Bien avant dans la soirée la Pucelle entra joyeusement à Orléans avec sa troupe, rendant louange à 273Dieu. Des gens de la Pucelle, il n’y eut pas plus de cinq hommes tués et peu furent blessés.
Plusieurs disent qu’on avait vu durant l’assaut deux oiseaux blancs sur ses épaules. Les Anglais qui étaient prisonniers assurèrent qu’il leur avait semblé que les gens de la Pucelle étaient beaucoup plus forts et plus nombreux qu’eux ; et qu’ainsi ils n’avaient pu faire aucune résistance. Des Anglais, au nombre d’une trentaine, s’étaient enfuis sur un pont où ils se croyaient en sûreté, mais par un miracle de Dieu le pont rompit, et tous tombèrent dans l’eau et se noyèrent.
Le dimanche matin, le jour suivant, les Anglais qui se trouvaient de l’autre côté (de la Loire) s’en allèrent et abandonnèrent leurs fortifications, en voyant qu’ils étaient vaincus d’une manière si miraculeuse. Ils étaient trois-mille hommes de guerre.
Les gens de la ville voulaient les poursuivre et les exterminer. Mais la Pucelle ne voulut pas le permettre, parce que c’était dimanche, et elle-même se retira paisiblement.
Ainsi Orléans fut délivré et le siège levé, et toutes les bastilles gagnées avec une grande quantité de provisions. Les Anglais se retirèrent dans la Normandie, tout en laissant des garnisons dans les villes de Meung, Beaugency et Jargeau.
Après ces événements, la Pucelle, chevauchant avec ses gens, vint à Tours en Touraine. Le roi devait s’y trouver ; la Pucelle y arriva plus tôt que le roi. Elle prit sa bannière en mains, et alla au-devant de lui.
Quand ils se rencontrèrent la jeune fille inclina sa tête vers le roi autant qu’elle le pouvait ; le roi la fit relever aussitôt, et l’on croyait qu’il l’aurait baisée de la joie qu’il ressentait. Cela se passait le mercredi avant la Pentecôte, et elle resta auprès de lui jusqu’après le vingt-troisième jour de mai.
Alors le roi tint conseil sur ce qu’il y avait à faire : car la jeune fille voulait toujours le conduire à Reims, le faire couronner et proclamer roi. Le roi se rangea à son avis. Il se mit en chemin dans l’espérance de soumettre Meung et Jargeau. Tel était le vouloir de Dieu, et cela arriva ainsi.
Alors le duc de Bretagne envoya son confesseur vers la jeune fille pour lui demander si c’était de par Dieu qu’elle était venue secourir le roi.
La jeune fille répondit :
Oui.Alors le confesseur dit :S’il en est ainsi, mon maître, le duc de Bretagne, est disposé à venir pour aider le roi de son service; et il nommait le duc son droit seigneur.Il ne peut venir de son corps (ajoutait-il), car il est dans un grand état d’infirmité ; mais il doit envoyer son fils aîné avec de grandes forces.Alors la jeune fille dit au confesseur que le duc de Bretagne n’était pas son droit seigneur, 274car le roi était son droit seigneur, et que le duc n’aurait pas dû attendre si longtemps pour envoyer ses gens aider le roi de leur service379.Un jour, quelque temps après, les Anglais vinrent en grande force ; la Pucelle le vit. Elle cria aux principaux seigneurs de monter leurs bons coursiers, et leur dit :
Allons, voulons-nous chevaucher contre eux ?Ils demandèrent ce qu’ils allaient chasser, et la Pucelle leur dit qu’ils chasseraient les Anglais, et ainsi tous se mirent en selle, et chevauchèrent avec la Pucelle et avec ses gens. Mais aussitôt que les Anglais la virent, ils prirent la fuite ; les archers jetèrent leurs arcs et leurs flèches, et la plupart furent tués.Après cela elle se mit en chemin pour conduire le roi à Reims, et les villes, incapables de résister à la Pucelle et à ses gens, se soumettaient toutes. Plusieurs envoyaient bien l’espace de deux-milles au-devant du roi lui apporter les clefs. Ainsi firent Troyes, Châlons et d’autres encore. Le roi est ainsi arrivé à Reims, et y a été sacré.
La Pucelle pensait aussi faire entrer le roi à Paris, et elle ne craignait en aucune manière la puissance soit du duc de Bourgogne, soit du Régent, car elle avait dit que Dieu Notre-Seigneur a plus de pouvoir qu’eux, et qu’il la secourrait, et que si le duc de Bourgogne et le Régent amenaient plus de gens contre elle, il y en aurait un plus grand nombre de tués ; ce qu’elle était prête à garantir à condition qu’on ne prendrait rien à personne, et qu’on ne ferait aucune violence aux pauvres gens380.
Il y avait toujours assez de provisions avec elle, et aussi longtemps qu’elle chevaucha dans cette chevauchée, les vivres ne manquèrent pas dans le pays381.
Ce fut pour la première fois au commencement de l’année 1429 que la nouvelle certaine se répandit de vers la France qu’une jeune fille était venue de la Lorraine vers le Dauphin dans le royaume de France et lui avait parlé pendant que les Anglais étaient là en grande force, et que la jeune fille les en avait chassés avec l’aide du Dieu Tout-Puissant et de la Vierge-Marie ; ainsi que tu as lu ci-dessus (tu peux voir), combien 275elle voyait dans l’avenir, et comme elle fit tout cela par la volonté de Dieu.
II. Lettre de deux Allemands présents en France en mai et juin 1429
Narration des victoires des Français à Orléans. — Tous les défenseurs de Saint-Loup mis à mort. — Prise de Jargeau. — Annonce de la victoire de Patay. — La Pucelle promet qu’à la Saint-Jean, il ne restera pas un seul Anglais en France.
Cette lettre, nous apprend Quicherat, fut découverte dans un manuscrit de la bibliothèque de Stuttgart, par le bibliothécaire, M. Pfeiffer, qui la publia en 1847 dans le Serapeum de Leipzig. L’on ne connaît que le nom des signataires, et l’on ignore celui du destinataire. Quicherat pense que c’est un prince ou une ville dont les auteurs de la lettre auraient été les agents.
L’absence de l’adresse, des formules ordinaires du commencement et de la fin, montre que nous n’avons qu’une copie, qui semble défectueuse dans quelques passages. Cette copie est le fragment d’une lettre d’où l’on a extrait ce qui regarde la Pucelle. En voici la traduction :
D’abord la Pucelle vint devant Orléans le vingt-cinquième (le 29e) jour avant mai, et entreprit d’assaillir les boulevards, et de s’emparer des fortifications élevées par les Anglais devant Orléans. Avec elle était le bâtard d’Orléans, le sire de Boussac, maréchal de France, le baron de Coulonces, le seigneur de Rais. Ces seigneurs avaient tous une belle suite de guerriers bien armés, et d’archers ; ils avaient en même temps avec eux beaucoup d’hommes du commun. Aussitôt qu’ils vinrent devant la ville, ils s’emparèrent par un vigoureux assaut d’une des bastilles nommée Saint-Loup, où se trouvaient beaucoup d’Anglais ; ils les mirent tous à mort et pas un n’échappa. À peine se furent-ils emparés de cette bastille que les Anglais qui se trouvaient dans deux autres bastilles se mirent à fuir. L’une de ces bastilles s’appelait Saint-Jean-le-Blanc, et l’autre était près d’un pont entre deux eaux ; ils se précipitèrent au dehors en y mettant le feu, et ils se réfugièrent dans une autre bastille très grande et très forte appelée Portereau (les Tourelles). Ensuite, le 27 (le 7) du même mois, ce même fort du Portereau fut assailli des deux côtés. L’assaut fut vigoureux et horriblement fort ; il dura du matin jusqu’à six heures après midi. Pendant tout ce temps, la Pucelle tint sa bannière en mains. Beaucoup d’Anglais furent tués ; peu échappèrent ; tous furent tués ou faits prisonniers. Ensuite, le 28 (le 8) du même mois, les Anglais des autres bastilles se préparèrent à abandonner leurs fortifications et ouvrages du siège. Ces bastilles s’appelaient l’une Paris, l’autre Rebou (Rouen), une troisième Saint-Pax (Saint-Pouair) ; et ils s’enfuirent de nuit.
La Pucelle alla ensuite vers le roi qui la reçut solennellement dans la 276ville de Tours. Elle repartit, et avec elle le duc d’Alençon, le sire de Vendôme, le bâtard d’Orléans, le maréchal de France, l’amiral et beaucoup d’autres capitaines, en nombreuse compagnie de chevaliers, d’écuyers, et aussi un grand nombre d’hommes du peuple qui les suivaient à pied. Ils vinrent devant une ville qu’on appelle Jargeau, le 6 juin ; ils y campèrent la nuit et la matinée du jour suivant jusqu’après deux heures après midi. Ils commencèrent à donner l’assaut avec beaucoup de vigueur et d’entrain. Une bastille se trouvait près d’un pont devant la ville. L’assaut dura jusqu’à quatre ou cinq heures avant la nuit. La bastille fut enlevée et y furent tués cent-seize Anglais, chevaliers et écuyers gentilshommes Anglais d’origine. Le comte de Suffolk, de Pole et son frère furent faits prisonniers. La Pucelle, durant tout ce temps, se tenait dans la mêlée intrépidement et vaillamment avec sa bannière, sans reculer et sans prendre de repos. Ce fut aussi un assaut sanglant, acharné, tel qu’on n’en livre pas de pareil. Des pierres furent jetées sur la Pucelle, sans qu’elle en reçût aucun mal, par la protection de Dieu qui la préserve. Il y avait bien cinq-cents combattants dans la place ; des Anglais tous furent tués, pas un n’échappa, si ce n’est les trois seigneurs nommés plus haut qui furent faits prisonniers.
Présentement le roi est sur les champs avec la Pucelle ; il veut chasser les Anglais du pays ; car la Pucelle lui a promis qu’avant la Saint-Jean-Baptiste de l’an 29, il sera impossible de voir en France, soit en armes, soit en marche, un seul Anglais, si courageux et si vaillant soit-il. Après, le 18 du même mois, la Pucelle vint avec le roi et sa suite devant Beaugency ; les Anglais viennent désireux de la combattre ; c’est ce que la Pucelle désirait de tout son cœur ; on s’est battu devant la ville, et par le secours de Dieu la Pucelle a gagné la bataille ; plus de quatre-mille et moins de cinq-mille Anglais y ont été défaits ; trois grands capitaines y ont été pris, Talbot, le sire de Scales et Fastolf.
Datum le *** du mois de juin 1429.
Le comte Vaste.
Jean Rottenbot.
III. Lettre de Jean Desch [d’Esch], secrétaire de la ville de Metz, en date du 16 juillet 1429
Immense armée attribuée à la Pucelle. — Soumission de nombreuses places. — Embarras du duc de Bourgogne. — Allemands qui vont joindre la Pucelle.
Cette lettre, dit Quicherat, est de même provenance que la précédente : comme la précédente, elle est sans adresse. Avec des bruits taux ayant cours à Metz, tels que la présence de la reine à Épernay, lorsque de Gien elle avait été renvoyée à Bourges, elle renferme des assertions fort 277vraisemblables, alors même qu’on ne les trouve pas relatées ailleurs. De ce nombre la soumission de Vitry, de Sainte-Menehould, d’Épernay ; le refus des Flamands et des Picards de combattre hors de leur pays, refus opposé dans d’autres circonstances. La lettre confirme l’assertion de Jean Chartier que même des pays étrangers l’on venait combattre à la suite de la Pucelle. Le nombre des combattants qui la suivaient est cependant fort exagéré.
La date de la lettre serait inintelligible, si l’on fixait la fête de Sainte-Marguerite au 20 juillet, ainsi qu’elle l’est au martyrologe romain. L’obscurité disparaît par la remarque des Bollandistes que certains diocèses, entre autres ceux de Verdun, de Tournay, et, pensons-nous, les diocèses lorrains, la célébraient le 13 juillet ; le samedi après la Sainte-Marguerite était par suite le 16 juillet. Nous n’avons ici qu’un extrait d’une lettre plus étendue. Le voici en français :
Je vous écris aussi au sujet de la France sur le Dauphin et la Pucelle. Celle-ci a bien trente-trois-mille combattants à cheval, et quarante-mille à pied. Le lundi avant la Sainte-Marguerite, ils vinrent à Troyes, et ils prirent ceux de dedans qui se trouvèrent réunis (???). De Châlons on est venu à Troyes apporter les clés de la ville, on les a remises au Dauphin et on lui a fait soumission. Ceux de Reims ont aussi tout préparé et disposé pour recevoir le Dauphin convenablement et dignement, et pour son couronnement. Il y sera entre la Sainte-Marguerite et la Saint-Jacques. Il a le sire de *** (lacune), qui est son principal capitaine, devant deux villes pour la Sainte-Marguerite ; l’une du nom de Sainte-Menehould et l’autre de Vitry. Elles sont occupées, mais on pense qu’elles se rendront.
Le duc d’Anjou, le comte de Richemont, le comte d’Harcourt doivent se trouver à Reims avec la reine, le jeudi après la Sainte-Marguerite. Ils sont actuellement à Épernay qui s’est soumis au roi cette semaine. Et ce que l’on dit est bien vrai ; tout ce qu’entreprennent le Dauphin et la Pucelle leur réussit sans opposition.
Le duc de Bourgogne a (n’a pas) grande espérance ; il aurait bien voulu avoir avec lui les Flamands et les Picards pour aider le Régent d’Angleterre son beau-frère ; mais ils n’ont pas voulu l’aider hors de leur pays ; et il est ainsi trop faible pour entrer en France.
Il y a environ huit semaines que plus de dix-mille Anglais ont été tués ou faits prisonniers ; parmi eux plusieurs grands seigneurs.
J’ai vu et lu plusieurs lettres envoyées de France au duc de Lorraine et à d’autres princes qui sont maintenant devant Metz382. Dans 278ces lettres les événements sont rapportés en détail et très clairement.
Un grand nombre de chevaliers partent de ces pays allemands pour aller vers le Dauphin à Reims.
Donné à Metz le samedi après la Sainte-Marguerite l’an du Seigneur 1429.
Jean Desch,
secrétaire de la ville de Metz.
279Chapitre V La Vierge-Guerrière d’après les contemporains
Herman Cornerius, Jean Nider, le doyen de Saint-Thibaud de Metz, et quelques autres.
- I.
- Hermann Cornerius Ce qu’il dit de la Pucelle dans son Histoire universelle.
- Comment la renommée portait au loin, en les grossissant, la renommée de ses exploits.
- L’Angleterre est et sera punie pour l’avoir brûlée.
- II.
- Jean Nider.
- Le chapitre de son Formicarium sur la fausse Jeanne d’Arc, la Vénérable et Pierronne de Bretagne.
- Les importantes remarques auxquelles ce chapitre donne lieu.
- III.
- Le doyen de Saint-Thibaud de Metz.
- Ses divers passages sur la Pucelle.
- Il crut à la fausse Jeanne d’Arc ; s’est détrompé.
- Détresse du roi.
- Opposition rencontrée par la guerrière.
- Bref tableau de ses exploits, etc.
- IV.
- Le chanoine Kœnigshoffen.
I. Hermann Cornerius
Ce qu’il dit de la Pucelle dans son Histoire universelle. — Comment la renommée portait au loin, en les grossissant, la renommée de ses exploits. — L’Angleterre est et sera punie pour l’avoir brûlée.
Encore un contemporain de la Pucelle, auteur d’une Histoire universelle ; c’est le dominicain Hermann Cornerius. Il naquit à Lübeck, dans les vingt-cinq dernières années du XIVe siècle. Entré dans l’ordre des Frères-prêcheurs, il semble y avoir surtout vaqué aux occupations de l’enseignement, comme professeur de théologie. C’est ce que nous apprend Georges Eccard, dans la notice qu’il lui a consacrée avant d’insérer au tome II de son Corpus historicum medii ævi, une partie de sa chronique, signalée déjà par plusieurs écrivains, entre autres par Leibnitz.
Eccard n’a imprimé la chronique de Cornerius, qu’à partir du règne de Charlemagne jusqu’en 1435 (Leipzig, Francfort, 1723), époque où elle finit.
Cornerius ne nous dit rien de nouveau sur la Pucelle ; mais il est un témoin de ce que la renommée publiait sur la Vénérable jusqu’aux extrémités de l’Allemagne. Les journaux n’existaient pas ; ce n’était donc que par des récits oraux, le bruit public, ou quand on avait des relations, que 280par des lettres nécessairement rares que l’on pouvait être informé de ce qui se passait au loin ; et il y avait loin alors de Lübeck ou de Hambourg aux États du roi de Bourges. Il ne faut chercher dans Cornerius que l’idée que l’on se faisait, à l’extrémité de l’Allemagne, de la mission et de la sainteté de la Pucelle.
Hermann Cornerius, qui vivait encore en 1437, parle ainsi de la Pucelle à la date de 1429 :
Le royaume des Français, depuis plusieurs années comme anéanti par les Anglais, reçut cette année un regard du Dieu de miséricorde qui le releva d’une manière inespérée, insolite et presque inouïe.
Ainsi que le publie partout une éclatante renommée, vivait dans le duché de Lorraine une jeune fille de quatorze ans environ, d’une famille de paysans, dont l’occupation était de conduire les troupeaux dans les champs, et qui fut inspirée par les Anges. Elle reçut l’ordre d’aller en France et de dire au dauphin Charles :
Voici ce que dit le Seigneur, et ce que je vous dis en son nom ! Si vous n’amendez point votre conduite, et si vous ne faites pas une digne pénitence, vous périrez sous le fer de vos ennemis ; mais si changeant de vie vous vous gouvernez selon la loi de Dieu et observez ses commandements, il redressera complètement votre royaume, abattra sous votre main tous vos ennemis, et vous fera un puissant roi des Francs.Cette Pucelle, sur l’ordre de Dieu, quitta la maison de son père pour venir en France. Elle y vint, chercha le Dauphin au prix de grandes fatigues et finit par arriver jusqu’à lui. Elle demanda avec instance aux gens de sa maison d’être admise en sa présence. Son âge si jeune encore, son extérieur simple et de paysanne la firent d’abord mépriser par les seigneurs de la Cour. Cependant ses propos empreints de sagesse, l’éloquence persuasive que lui donnait le Ciel, l’urgence de l’affaire qu’elle devait traiter, firent qu’enfin elle fut introduite auprès du prince. Là, messagère de Dieu, elle exposa sans la moindre crainte, avec assurance, à Charles, Dauphin des Français, le message qu’elle était chargée de porter de la part de Dieu. Telle fut la vertu de celui qui agissait en elle que l’esprit du prince en fut transformé, au point que, foulant aux pieds toute vanité, il devint un autre homme, et renonçant de toutes ses forces aux œuvres et aux plaisirs mauvais, il promit de se conduire entièrement selon les conseils de la jeune fille que Dieu lui envoyait.
Ladite Jeanne resta donc auprès du dauphin Charles, et poursuivit avec lui, conformément à l’inspiration divine, les intérêts du royaume ; elle voulut être présente de sa personne à toutes les batailles qui devaient se livrer, se réservant de porter la bannière royale, conformément à la 281prophétie de Bède, que l’on a trouvée, et qui est exprimée dans les vers suivants :
Vis con VI culli bis septem C sociabant
Gallorum pulli tauro nova bella parabunt.
Ecce boant bella, portat vexilla puella383.
Il est dit encore que comme les Anglais assiégeaient Orléans, cette Vierge s’approcha de leur armée et les pressa de s’éloigner de la ville, parce que Dieu voulait s’en constituer le défenseur, et que tous succomberaient devant lui s’ils ne levaient le siège et ne cessaient de combattre. Il en fut comme la Vierge l’avait prédit.
Des hommes dignes de foi rapportent encore que la même Pucelle a prédit la fin de sa vie et annoncé que sa mort mettrait fin aux calamités du royaume. L’Université de Paris a exprimé dans quelques vers ce que devait être cette Vierge, le terme de sa vie, et ce que présageaient ses promesses. Les voici :
Virgo puellares artus induta virile
Veste, etc.384
Trois batailles, assure-t-on, ont été livrées cette année. La Pucelle, d’après la renommée, y a personnellement assisté, et par sa vertu ou mieux par la vertu de Dieu qui agit en elle, les Français ont été victorieux.
Vainqueur des Anglais devant Orléans, Chartes, sur le conseil de la vierge Jeanne, se dirigea vers Reims. Il alla y chercher l’onction réservée aux héritiers du royaume, qui, d’après les lois, doit lui être conférée dans cette ville par l’archevêque de ce siège. Les habitants de Reims accueillirent le roi avec le respect qui lui est dû ; sur le conseil de l’archevêque mandé à cet effet, et de tous ceux que réclamait la conjoncture, ils reconnurent avec la plus grande joie le prince pour leur roi, et s’employèrent pour qu’il fût, par leur archevêque, couronné en cette qualité. C’est ce qu’affirment d’une commune voix ceux qui viennent de ces contrées.
(Col. 1292-1293.)
À l’année 1430, l’annaliste résume ainsi à sa manière ce qui s’est passé en France :
Le nouveau roi des Français, Charles, grâce à la vertu et aux mérites de Jeanne la Pucelle que Dieu a envoyée à ce royaume, a victorieusement engagé plusieurs combats contre les capitaines anglais, et le duc de Bourgogne leur allié. Il leur a tué un nombre infini d’hommes et s’est emparé de plusieurs de leurs villes et forteresses.
(Col. 1297.)
282À l’année 1431, il parle ainsi de la France :
La vierge Jeanne suscitée par Dieu pour le salut de la France, après de victorieuses et terribles batailles, a fini par être prise par Philippe, duc de Bourgogne.
Ce n’est pas l’effet du hasard, c’est la réalisation d’une prophétie par laquelle elle l’avait annoncé. Le duc l’a livrée aux Anglais sur une somme d’argent, à ce qu’il paraît d’après ce qui en a été dit. Les Anglais s’en sont saisis avidement, bien désireux qu’ils étaient de l’avoir ; ils l’ont conduite en Angleterre, et après l’avoir accablée d’injures et d’outrages, ils ont fini par la brûler.
Une si cruelle mort infligée à une jeune fille innocente et aimée de Dieu a attiré sur eux de nombreuses vengeances de la part du Seigneur, et c’est par une juste permission que divers fléaux ont fondu sur ce royaume. Une terrible épidémie a enlevé le tiers de la population ; la guerre civile y a éclaté à la suite de la nouvelle hérésie385. Le peuple anglais en guerre au dehors a perdu plusieurs grandes batailles ; beaucoup de ses princes et nobles sont hors de combat ; et ce n’est que le commencement de ses calamités386.
(Col. 1306-1309.)
II. Jean Nider
Le chapitre de son Formicarium sur la fausse Jeanne d’Arc, la Vénérable et Pierronne de Bretagne. — Les importantes remarques auxquelles ce chapitre donne lieu.
Jean Nider, ou Nieder, fut un des personnages ecclésiastiques les plus renommés de la première partie du XVe siècle. Né, dans les vingt ou trente dernières années du siècle précédent, au diocèse de Coire en Suisse, d’autres disent en Alsace, il entra fort jeune dans l’ordre de Saint-Dominique, et y reçut une solide formation religieuse et scientifique qui le rendit apte aux plus hautes fonctions de son ordre. Il fut, en effet professeur de théologie et d’Écriture sainte à l’Université de Vienne, prédicateur réputé l’un des meilleurs de son temps, inquisiteur, supérieur de plusieurs couvents de Frères-prêcheurs, assista au concile de Constance et à l’assemblée de Bâle, et composa plusieurs écrits, dont le plus fameux fut le Malleus Maleficarum (Marteau des Sorcières). Le cinquième livre de cet ouvrage a pour titre Formicarium. Nider tire de l’exemple des fourmis des leçons pour la conduite à tenir vis-à-vis des hérétiques, et surtout des sorciers, dont il rapproche les néfastes influences 283des propriétés de ces animalcules. Le Formicarium a été détaché du Malleus et édité à part. Nider a adopté la forme du dialogue entre un disciple auquel il donne le nom peu honorable de Piger, et un théologien.
C’est dans le Formicarium, au chapitre VIII, qu’il parle de Jeanne la Pucelle ; non seulement de la vraie Pucelle, mais aussi de la fausse Jeanne d’Arc, et de la martyre qui rendit témoignage à la vraie, en montant sur le bûcher avant elle et pour elle, de Pierronne de Bretagne. À ces titres, le passage va être reproduit tout entier.
Piger. — Y a-t-il de notre temps des hommes de bien qui, à votre avis, aient été trompés par des magiciennes et des sorcières ?
Le Théologien. — Je suspends mon jugement sur les faits que je vais raconter ; mais je dirai ce que rapporte la voix publique et est de notoriété. Je cite aujourd’hui un professeur de théologie, mon insigne frère, Henri Kaltyser, inquisiteur de la perversité hérétique. Il remplissait l’an dernier son office d’inquisiteur à Cologne, ainsi qu’il me l’a raconté. Il sut que dans les environs il y avait une jeune fille qui, en tout temps, se donnait les allures d’un homme ; elle marchait armée, avait des vêtements flottants, comme un des soldats soudoyés par les nobles ; elle se livrait à la danse avec des hommes, festinait et buvait, plus que ne le comporte le sexe féminin, qu’elle avouait être le sien.
Le siège épiscopal de Trèves, comme, hélas ! encore aujourd’hui, était alors, à la grande douleur des habitants, disputé par deux contendants ; cette jeune fille se vantait de pouvoir et de vouloir introniser l’un des deux, ainsi que la vierge Jeanne, dont je vais parler, avait fait pour Charles roi des Francs, qu’elle avait raffermi dans son royaume. Bien plus, elle affirmait n’être autre que cette même Jeanne elle-même, que Dieu avait ressuscitée. Un jour donc étant venue à Cologne avec le jeune comte de Wertemberg, qui la protégeait et la favorisait, elle accomplissait en présence des nobles plusieurs choses extraordinaires qui semblaient relever de la magie. L’inquisiteur lui envoya une citation et lui intima publiquement l’ordre d’avoir à se soumettre à un sérieux examen. On racontait qu’elle avait, en présence de tous, déchiré une grande nappe, et qu’elle l’avait, sous les yeux de tous, remise soudainement dans son état premier, qu’elle brisait le verre en le jetant contre le mur, et qu’en un instant elle le rendait à sa primitive intégrité ; elle faisait d’autres choses vaines du même genre. La malheureuse refusa d’obéir au commandement de l’Église, le comte susdit empêcha qu’elle ne fût saisie, et la fit secrètement évader de Cologne. Mais si elle échappa aux mains de l’inquisiteur, elle n’évita pas le lien de l’excommunication.
Sous le coup de pareille sentence, elle sortit de l’Allemagne et entra en France. Un chevalier, pour la soustraire aux peines et au glaive de l’Église, 284la prit en mariage. Ensuite, un prêtre, je me trompe, un vil séducteur, parvint à se l’attacher. Fuyant secrètement avec lui, elle vint à Metz, où vivant avec lui dans un état de concubinage, elle montra à tous d’une manière bien patente l’esprit qui la conduisait.
Il y a moins de dix ans, on vit en France une jeune fille, appelée Jeanne, que j’ai déjà nommée. Elle était, à ce que l’on croyait, remarquable par son esprit de prophétie et par sa puissance miraculeuse. Elle portait constamment le vêtement d’homme. Les doctes épuisèrent inutilement leurs exhortations pour le lui faire laisser, et ramener à prendre ceux de son sexe, alors surtout qu’elle disait hautement être vierge et femme.
En signe des victoires que je dois remporter, disait-elle, et pour que je prophétise par la parole et par le costume, Dieu m’a envoyée avec un habit d’homme, secourir le vrai roi de France Charles, et l’affermir dans la possession de son royaume, d’où cherchent à l’expulser le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne.Alors, en effet, ces deux princes alliés opprimaient très lourdement la France devenue un champ de carnages et de batailles.Jeanne marchait toujours à coté de son Seigneur comme l’aurait fait un chevalier. Elle prédisait bien des événements à venir et des événements heureux ; elle eut sa part dans quelques victoires ; et elle accomplissait de telles merveilles que ce n’était pas seulement la France, c’étaient tous les royaumes de la catholicité qui en étaient dans l’ébahissement.
Elle en vint à tel excès de présomption que, même avant d’avoir reconquis entièrement la France, elle menaçait par lettres les Bohémiens, parmi lesquels pullulaient alors les hérétiques.
Séculiers et ecclésiastiques, réguliers et moines se demandaient quel esprit la conduisait, si c’était l’esprit du démon ou l’esprit de Dieu. Des hommes du plus haut savoir écrivirent à son sujet des traités, où ils émettaient sur la Vierge des sentiments non seulement différents, mais contraires.
Après avoir été, durant quelques années, d’un grand secours au roi Charles, et l’avoir consolidé sur son trône, par disposition divine, ainsi qu’on le croit, elle fut prise par les guerriers anglais et jetée en prison.
On fit venir et on convoqua en très grand nombre des maîtres en droit divin et humain, et elle fut soumise à de longs interrogatoires. J’ai appris de Nicolas Lami, licencié en théologie, député de l’Université de Paris (à l’assemblée de Bâle), qu’elle avait fini par avouer vivre dans la familiarité d’un Ange de Dieu. Des hommes du plus éminent savoir jugèrent, d’après plusieurs indices et plusieurs preuves, que cet Ange était l’esprit 285du mal. Il en avait fait comme une magicienne. Les juges permirent à la justice séculière de la livrer aux flammes, ainsi que le roi d’Angleterre l’a fait savoir à notre empereur Sigismond, dans un écrit détaillé où il donne la suite de cette histoire.
À la même époque, parurent dans les environs de Paris, deux femmes disant hautement être envoyées par Dieu, pour venir en aide à Jeanne la Pucelle. Ainsi que me l’a exposé de vive voix ledit maître Nicolas, elles furent comme magiciennes et sorcières appréhendées par l’inquisiteur de la foi. Examinées par plusieurs docteurs en théologie, il fut établi que leurs extravagances étaient l’effet des tromperies du malin esprit.
L’une d’elles se reconnaissant séduite par l’ange de Satan, se repentit sur les représentations des maîtres de ses erreurs passées, et les abjura comme c’était son devoir. L’autre, persistant dans son opiniâtreté, périt dans les flammes.
Piger. — Je ne puis assez m’étonner comment le sexe faible peut en venir à de tels excès de présomption.
Le Théologien. — Les simples qui te ressemblent en sont surpris ; mais aux yeux des sages, semblables excès ne sont pas étonnants. Dans la nature il y a trois classes d’êtres qui, s’ils sortent des limites ordinaires, soit en bien, soit en mal, atteignent le sommet de la bonté ou de la perversité ; ce sont la langue, l’homme d’Église et la femme. Régies par le bon esprit, c’est l’excellent ; régies par le mauvais, rien n’est pire.
(Nider développe successivement chaque partie de son assertion.)
Cette page de Nider donne lieu à d’importantes remarques :
1° Nous voyons à quelles sources empoisonnées le célèbre dominicain avait puisé ses informations. D’une part, c’est Nicolas Lami, un des grands personnages de la corporation qui fut l’implacable ennemi de la céleste envoyée, de l’Université de Paris. Si Lami ne fut pas présent à Rouen, il fut à Bâle le collègue actif des Érard, des Beaupère, des Courcelles, ces grands acteurs du drame sacrilège de Rouen et de Bâle ; d’une autre part, Nider puise dans la lettre empestée que la cour d’Angleterre avait envoyée à l’Empereur et à tous les rois, ducs, etc., de la Chrétienté entière. Impossible de rien trouver de plus déterminé contre la victime de la place du Vieux-Marché.
Cependant le Théologien est loin d’être convaincu. Il dit, en effet, qu’il suspend son jugement sur les faits qu’il va raconter. Il est de toute évidence qu’il ne le suspend pas sur la des Armoises, ou la fausse Jeanne d’Arc. À ses yeux elle est, — ce qu’elle était vraiment — une indigne scélérate. Son doute ne porte donc que sur la Vénérable, et sur celle qui 286la crut inspirée au point de monter sur le bûcher en témoignage de sa foi.
2° Le récit du religieux nous apprend de précieux détails sur l’idée que l’on se formait de la Vénérable dans l’Allemagne et la Chrétienté entière. Elle était regardée comme une Vierge, remarquable tant par l’esprit de prophétie que par le don des miracles. Les merveilles qu’elle accomplissait étaient telles qu’elles jetaient dans la stupéfaction non pas seulement la France, mais encore tous les royaumes de la Chrétienté. Virgo… tam prophetico spiritu quam miraculorum potestate, ut putabatur, clarens… mira talia perpetrabat, de quibus nedum Francia, sed omnia christianorum regna stupebant.
3° La Pucelle portait l’habit viril, in signum victoriæ, ut verbo prædicem et habitu… Encore qu’il y eût un autre motif, celui-là existait ; il a été allégué par Jeanne au cours du procès.
4° Nider fait dire à Jeanne : Je suis envoyée par Dieu pour aider le vrai roi de France Charles et raffermir dans son royaume
, et il confesse qu’il en a été ainsi, par cette transition à sa captivité : Postquam regem Carolum in multis juvisset et firmasset regno. Il dit qu’elle fut prise, ut creditur, nutu divino, ce qui est vrai, mais dans un sens différent de celui du théologien. Les saintes disaient à leur disciple : Il faut que tu sois prise.
5° L’authenticité de la lettre aux Hussites reçoit une confirmation de ce passage du dominicain. Encore qu’il affirme que l’on composa des traités tant pour que contre la mission divine, nous ne possédons en dehors du procès de condamnation que des traités pour ; car l’on ne peut pas donner le nom de traité aux assertions gratuites et en opposition avec les faits que la haine a laissées tomber de la plume des auteurs anglo-bourguignons.
6° Même avant son martyre, Jeanne, comme le Sauveur, a eu son témoin, et son témoin jusqu’au bûcher. Nider, qui, avec Chuffart, est le seul qui nous parle de Pierronne de Bretagne, ne donne pour motif de son supplice que le témoignage qu’elle rendait à Jeanne. Il était cependant à bonne source pour savoir la vraie raison de la condamnation, puisqu’il l’a apprise de la bouche même de l’un des juges. Pierronne de Bretagne mériterait une étude sérieuse, basée sur des documents ; mieux vaut cependant se contenter de ce que nous en disent Nider et Chuffart que d’échafauder, comme on l’a fait, des romans sur ce nom défiguré. Le roman, la fantaisie, le conte, voilà les vrais fléaux de la céleste histoire. C’est vouloir barbouiller le poème réel créé par l’infinie sagesse.
Fallait-il que l’Université de Paris fût animée d’une vraie rage contre la Pucelle pour condamner au feu celle qui soutenait avec la catholicité 287qu’elle était divinement envoyée, alors même que la cause n’avait été examinée que par un tribunal favorable, celui de Poitiers. Que pouvait attendre la captive, lorsque neuf mois avant le supplice les abominables docteurs se montraient si barbares ! Anathème à leur mémoire !
III. Le doyen de Saint-Thibaud de Metz
Ses divers passages sur la Pucelle. — Il crut à la fausse Jeanne d’Arc ; s’est détrompé. — Détresse du roi. — Opposition rencontrée par la guerrière. — Bref tableau de ses exploits, etc.
Dom Calmet a publié au tome II de son Histoire de Lorraine, parmi les preuves, une Chronique de Metz, commençant en l’an 1229 et finissant en 1445. L’auteur se désigne ainsi :
N., Doyen de Saint-Thibaud, curé de Saint-Supplice.
Il nous fait connaître qu’il écrit sous le règne de Charles VII ; c’est donc un contemporain des événements. Sa chronique, succincte dans ses débuts, s’étend au fur et à mesure qu’il se rapproche de l’âge où il vivait.
Le doyen n’a pas bien fondu ce qu’il dit de la Pucelle. Il donne un sommaire de son histoire à la date de 1428. L’année commençant alors à Pâques la Libératrice est entrée en scène dans les dernières semaines de l’année 1428 ; elle fut approuvée par les docteurs de Poitiers, et mise en œuvre dans les premières semaines de l’année 1429, quelle que soit la manière de supputer les dates. Le chroniqueur y revient à l’année 1429 et même 1430.
Au moment où il écrivait ses lignes sur la Pucelle, la fausse Jeanne d’Arc devait être dans sa plus grande vogue ; car on voit qu’il croyait à l’aventurière, et pensait que Jeanne d’Arc avait échappé au bûcher. C’est ce qu’il dit sous l’année 1428 ; mais il n’en parle plus à l’année 1429.
Est-ce pour démentir encore mieux cette fausse assertion que le doyen aura écrit en 1460 la suite des rois de France avec les années de leur règne, et qu’arrivé à Charles VII, il lui consacre quatre ou cinq pages où il est exclusivement question de la Pucelle ? Ce qui est certain, c’est que l’œuvre est tout entière dans cette sèche nomenclature terminée par le passage que l’on va lire. Il a été édité pour la première fois par Quicherat ; il était alors dans le n° 122 du fonds Cangé, devenu maintenant le n° 5736 du fonds français de la Bibliothèque nationale.
Le doyen écrit en français messin. Le style a été légèrement rajeuni.
1428. — Vous devez savoir de ce roi Charles, dont j’ai parlé, qu’il fut plus de quinze ans débouté et déchassé de son pays et royaume de France par les Anglais, et par le confort et aide du duc de Bourgogne, qui les soutenait et confortait à son pouvoir de toutes ses gens ; ce qui 288était contre droit et raison et contre son serment ; dont c’était grand pitié.
En cette année advint une moult grande merveille, comme vous ouïrez ci-après ; car une jeune fille native d’un pauvre laboureur de la ville de Domrémy au diocèse de Toul se mit en chemin, et elle fit tant par ses journées qu’elle vint par-devant le roi Charles de France dessus dit ; elle fit tant que le roi accompagné de moult de gens vaillants et de ses amis se mit en voie de conquêter son royaume de France : et il fit tant qu’il advint qu’en moins de trois mois, il conquit une telle partie de sondit royaume, que le dimanche XVIIe jour de juillet, an MCCC et XXIX, il fut sacré en la cité de Reims, et ce fut en partie par la prouesse de cette fille appelée Jehanne.
Elle chevauchait en armes moult hardiment, et portait dès lors (dès) une moult grande lance et une grande épée, et elle faisait porter après elle une noble bannière peinturée de la benoite Trinité et de la benoite Vierge Marie. Elle avait encore cette coutume que un chacun jour, devant qu’elle montât à cheval, elle oyait deux ou trois messes, et se confessait, et recevait chacune semaine Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle aida à conquêter, moyennant les gens du roi, moult de bonnes villes, de chastels, de cités et de forteresses ; mais en dernier lieu elle fut prise par les Anglais et par les Bourguignons qui étaient contre la gentille fleur de lys ; elle fut moult longuement détenue en prison, et puis envoyée en la cité de Rouen en Normandie, et là elle fut mise en un échafaud et brûlée en un feu, à ce que l’on veut bien dire : mais depuis fut trouvé le contraire. Et l’on disait que c’était sans cause, et que on l’avait fait par haine.
Il fut encore dit pour le temps qu’elle régnait avec le bon roi Charles, que bientôt après son sacre, elle conseillait bien d’aller devant Paris, et disait pour vrai qu’ils la prendraient ; mais un sire appelé La Trémouille qui gouvernait le roi, dérangea icelle chose, et il fut dit qu’il n’était pas du tout bien loyal audit roi son seigneur, et qu’il était jaloux des faits qu’elle faisait, et fut coupable de sa prise.
Le doyen, qui a écrit ce qui précède sous la rubrique de l’année 1428, y revient en l’année 1429 dans les termes suivants :
1429. — En celle année et en celui temps fut levé le siège que les Anglais tenaient devant la cité d’Orléans : et il y en eut une grande partie de tués par Jeanne la Pucelle.
Item en l’an précédent, avait été tué d’un coup de bombarde, le comte de Salisbury386b et disait-on que ces choses avaient été faites par la vertu 289d’une Pucelle appelée Jeanne, qui était native de Vaucouleurs ; et dirait-on que ces choses avaient été pronostiquées par certains mètres (vers) trouvés ès anciens livres de France, dont la teneur est telle :
Gallorum pulli trono bella parabunt.
Ecce beant bella, fert tunc vexilla Puella.
Le vers suivant marque l’année 1429 :
BIs seX CVCVLLI, bis septeM se soClabVnt387.
L’année de ces événements fut aussi prédite par d’autres vers que voici :
Cum fuerint anni completi mille ducenti.
Et deciès deni fuerint in ordine pleni,
Et duo sex deni fuerint in ordine pleni.
Et duo sex deni venient ab æquore remi.
Tunc perit Anglorum gens pessima fraude suorum.
En icelle année, par le conseil de ladite Jeanne la Pucelle, vint Charles roi de France en Champagne, à force d’armes : il prit Troyes, Châlons et Reims, et y fut couronné au mois de juillet : et moult d’autres villes se rendirent à lui. Et au mois d’août, les deux armées furent l’une devant l’autre, et ne se firent rien. Et le jour de Notre-Dame en septembre la Pucelle assaillit la cité de Paris, mais elle n’y fit aucun profit, et elle y fut blessée ; c’est qu’elle ne fut pas bien suivie ; c’est pourquoi elle fit sonner la retraite388.
1430. — Et en la même année, Philippe, duc de Bourgogne, avec les Anglais mirent le siège devant Compiègne : et un peu après Jeanne la Pucelle fut prise et mise en la main des Anglais, mais ledit siège, bientôt après la Saint-Luc389 fut levé par les gens de Charles roi de France, à la grande honte, à la grande confusion de messire Jean de Luxembourg, capitaine des Bourguignons, pour ce que les Bourguignons étaient plus que les autres, et qu’ils s’enfuirent honteusement.
Le passage suivant vient à la suite de la chronologie des rois de France. Encore qu’il renferme quelques erreurs telles que Baudricourt conduisant lui-même la Pucelle à Chinon, Salisbury tombant sous les coups de Jeanne d’Arc, il y a cependant d’intéressantes particularités, spécialement sur la détresse du roi de Bourges.
290Charles qui règne présentement fut couronné à Reims le 17e jour de juillet 1429.
De celui Charles les chroniques doivent être aussi belles et merveilleuses que d’aucuns des prédécesseurs, excepté de Charlemagne et de saint Louis ; car il est écrit en sa vie, qu’il a été en deux grandes extrémités, à savoir premièrement au temps de sa jeunesse, où il fut très pauvre et chassé de son royaume, ou de la plus grande partie, par les Anglais. J’ai ouï dire autrefois qu’il fut en telle pauvreté, au temps où il se tenait à Bourges, qu’un couvrexier (cordonnier) ne voulut nullement lui faire crédit d’une paire de housel (de bottes) ; il en avait chaussé une, et parce qu’il ne put le payer comptant, il lui déchaussa ladite botte, et il lui fallut reprendre la vieille chaussure. Et de fait, ses malveillants en firent par dérision une chanson, dont le commencement était :
Quand le roi s’en vint en France,
Il fit oindre (cirer) ses houseaux,
Et la reine lui demande :
Où veut aller ce damoiseau ?
J’ai ouï dire et conter sur lui plusieurs autres souffrances et pauvretés ; je m’en rapporte à ses chroniques.
Or il advint en la moitié de son âge ou environ, c’est à savoir en l’an mil IIIIc et vingt-huit (a. st.) qu’une jeune fille nommée Jeanne, dite la Pucelle, de Domrémy-sur-Meuse, à deux lieues près de Neufchâteau en Lorraine, se fit mener par devers le roi par le bailli de Chaumont, nommé le seigneur de Baudricourt ; lequel le fit bien malgré lui, car il lui semblait que ce n’était que folie et dérision de ce que ladite Pucelle disait. Quand ladite Pucelle vint au lieu où le roi était, avant qu’elle parlât au roi, elle fut très bien examinée tant sur la foi comme sur la cause pourquoi elle était venue. Sur quoi elle répondit très sagement, et tellement que l’évêque, les docteurs, clercs et capitaines qui l’interrogèrent, chacun à son affaire, furent très grandement contents d’elle et le rapportèrent au roi. Ce dont il fut bien content et joyeux ; et il la fit venir par devers lui, et l’interrogea comme au cas il appartenait ; il la trouva si ferme et si constante en ses paroles qu’il fut incontinent conquis à elle ; car elle lui dit qu’il était ainsi ordonné de Dieu que, ainsi que le royaume de France avait été détruit et perdu (par une femme), il convenait qu’il fut restauré et récupéré par une Pucelle, laquelle elle était.
Et alors elle dit au roi pour la première fois toute son affaire et la manière qu’il convenait de tenir ; et que s’il la voulait croire et avoir foi en Dieu, en M. saint Michel et Mme sainte Catherine et en elle, elle le mènerait couronner à Reims et le remettrait paisible en son 291royaume ; que le fait demandait brièveté (prompte exécution) ; car il y avait déjà plus de trois ans qu’elle aurait dû avoir eu commencé ; mais elle n’avait pu trouver aucun qui la voulût conduire, ni amener devers lui. Et incontinent le roi la fit habiller, armer et monter, à son plaisir.
Or, ledit roi était en la plus grande perplexité et tribulation qu’il eût encore été, car les Anglais tenaient le siège devant Orléans ; lequel siège était clos (fermé) merveilleusement. Aussi ladite Pucelle pria et requit ledit roi qu’il lui voulût trouver de ses gens et que, au plaisir de Dieu, elle entreprendrait de lever le siège, de combattre lesdits Anglais, et qu’elle ne doutait pas qu’elle ne dût avoir victoire.
Cependant les capitaines du roi n’en faisaient que dérision et moquerie, disant : Voici un vaillant champion et capitaine pour récupérer le royaume de France.
Et ils murmuraient contre le roi et ses conseillers, excepté le duc d’Alençon, et un capitaine courageux et de bon vouloir, nommé La Hire, qui saillit en place (s’offrit) et dit et jura qu’il la suivrait avec toute sa compagnie, partout où elle voudrait le mener ; ce dont elle fut moult joyeuse.
Incontinent elle fit appareiller bannière, pannons et étendards, et autres habits (objets) et artillerie à ce nécessaires. Ils montèrent à cheval joyeusement, et vinrent avec peu de gens contre lesdits Anglais qui tenaient ledit siège devant Orléans, qui était merveilleusement enclos. La Pucelle leur courut sus et les assaillit si vigoureusement et de si bon courage, en réclamant Dieu, saint Michel et sainte Catherine, que, en peu de temps, elle leva le siège et déconfit lesdits Anglais. Et y fut tué le comte de Salisbury qui était le principal capitaine desdits Anglais ; dont lesdits Anglais furent tous épouvantés et ébahis ; et de là en avant il leur méchut (il leur arriva mal) de jour en jour.
Ce fut le premier fait que ladite Pucelle fit. Il fut moult profitable et agréable audit roi et à tous ses capitaines et conseillers, et ils eurent parfaite confiance en Dieu et en ladite Pucelle, et ils se mirent du tout en son obéissance, et ils la suivirent partout où elle les voulait mener.
Ils eurent plusieurs victoires contre lesdits Anglais et gagnèrent plusieurs places, tant que pour faire bref, elle chassa lesdits Anglais de la plus grande partie du royaume de France, et mena couronner ledit roi à Saint-Rémy de Reims, le dix-septième jour du mois de juillet, l’an 1429, et la sainte ampoule fut trouvée remplie miraculeusement d’huile, ainsi qu’on le disait. Il y eut grand triomphe et grande noblesse, comme à tel cas il appartenait.
De là en avant, les affaires succédèrent au roi de mieux en mieux, tellement qu’il tient aujourd’hui, XXIII de janvier de l’an LX, tout le royaume avec ses appartenances, paisiblement ; il tient encore le Bordelais, 292la duchié de Normandie, le Dauphiné, la duchié d’Allenfort (d’Alençon), la comté d’Arminac et plusieurs autres pays ; il a régné et il règne merveilleusement en ces deux grandes extrémités, comme déjà il a été dit par avant.
Le surplus de sa vie et de son règne, on pourrait le trouver plus à plein dans sa chronique, qui serait bien haute et bien merveilleuse, ainsi que je tiens ; car pour le présent je n’en saurais écrire la fin. Dieu donne qu’elle soit bonne. Des autres affaires de la Pucelle, je m’en rapporte aussi aux chroniques qui en sont faites ; qui est une chose bien merveilleuse.
Cette chronique a été faite et écrite fidèlement et hâtivement par moi doyen de Saint-Tiébaud, curé de Saint-Supplice, par l’an et… dessusdits, et étais pour lors officier de Metz.
IV. Le chanoine Kœnigshoffen.
M. Lanéry d’Arc, dans sa Bibliographie raisonnée des ouvrages sur Jeanne d’Arc (p. 47, n° 63), cite un extrait d’une Chronique imprimée à Augsbourg, vers 1474, et qu’il dit être de Kœnigshoffen, chanoine de Saint-Thomas, à Strasbourg. Voici cette citation que nous n’avons trouvée nulle autre part, et dont nous laissons toute la responsabilité390 à M. Lanéry d’Arc.
En l’an du Seigneur 1429, avant la moisson, le duc Charles de Lorraine, avec une grande armée de Français et d’Allemands, et le duc Étienne de Bavière, avec trois-cents chevaux, s’en allèrent devant Metz…, et quand on voulut s’en aller, beaucoup par goût des exploits et des aventures s’en allèrent plus loin, jusqu’en France, pour assister aux événements merveilleux qui se passaient en ce pays, grâce à une jeune vierge qui était devenue très célèbre. Ils vinrent au secours du roi Charles, qui dans son enfance avait été chassé par les Anglais de son apanage, et avec l’aide de Dieu, grâce à la Pucelle, il put de nouveau venir à Paris, reprendre les grandes villes et les châteaux appartenant à la couronne.
La Pucelle disait d’avance quel jour on gagnerait ou l’on perdrait la bataille, et à cause de ces prodiges, beaucoup de guerriers accoururent. À la fin, d’après tous ses historiens, elle dit : Demain devant cette ville forte (elle la nomma), nous combattrons ; je serai prise et mise à mort. Et il en fut ainsi ; elle fut prise et mise à mort par les Anglais ses ennemis comme elle l’avait prédit.
C’est de la guerre pour une hottée de pommes qu’il est ici question. 293La Chronique confirme ce que dit Jean Chartier (III, p. 167). On venait des diverses parties du monde (e diversis mundi climatibus), pour combattre à la suite de la Vierge-Guerrière. Si au lieu d’être entravée, elle avait trouvé la coopération matérielle et morale qu’elle demandait, il n’est rien qu’on n’eût pu se promettre.
La Pucelle n’a pas mis le roi dans Paris : ce n’est cependant que grâce à ses exploits, que Charles VII a pu recouvrer sa capitale, sept ans après avoir refusé de la tenir de la main de la Vierge-Libératrice.
Le caractère prophétique, si éminent dans la Vénérable, semble avoir frappé les Allemands plus encore que les exploits de la guerrière. Le clerc de Spire intitule son traité sur Jeanne de Sibylla Francica ; on vient de voir que c’est le caractère accentué par Nider, comme par le chanoine de Strasbourg. Il fait prédire le supplice par la martyre elle-même. Il n’est pas le seul.
V. La Chronique de Lorraine, Pontus Heutérus, Meyer.
La Chronique de Lorraine
Dom Calmet édita cette Chronique au tome III de son Histoire de Lorraine. Elle part de l’année 1350 et finit à l’an 1544. L’auteur vivait donc plus d’un siècle après la Pucelle ; il en parle longuement, mais en faisant de son histoire un tissu de fables. C’est ainsi qu’après la délivrance d’Orléans opérée d’une manière qui n’a rien d’historique, la Pucelle, d’après lui, serait partie pour Bordeaux, en aurait chassé les Anglais, et aurait poussé jusqu’à Bayonne. Les Parisiens, à ces nouvelles, mettent les Anglais hors de leurs murs. Le roi va rejoindre la Pucelle à Bordeaux, d’où ils vont à Reims. Le roi y est sacré ; il vient se faire couronner à Paris. Après huit jours de joutes et de tournois, on se dirige vers la Normandie. La Pucelle prend Dieppe, Honfleur, Avranches. Les Anglais ne gardent que Rouen. L’armée vient assiéger la ville. La Pucelle disparaît dans une escarmouche, sans que l’on sache comment. Écoutons le chroniqueur :
La Pucelle qui vaillante était, et qu’en l’escarmouche comme provée (preuse ?) et hardie était, au milieu se bouta. Là fut perdue, on ne sut qu’elle devint. Plusieurs disaient que les Anglais la prirent ; dedans Rouen fut menée, les Anglais se la firent brûler. D’autres disaient qu’aucuns de l’armée l’avaient fait mourir, pour cause qu’elle attribuait tous les honneurs des faits d’armes à elle.
L’histoire n’a rien à voir dans cette suite de contes qui en sont le fléau. C’est en substituant cette série de fables absurdes aux irréfragables monuments que nous possédons que l’on parviendrait à faire passer pour un mythe le plus historique des personnages. On doit le plus profond mépris à de semblables œuvres, dans quelques siècles qu’elles se produisent. 294Pourquoi faut-il que nous en voyions de nos jours qui, sans venir de l’école libre-penseuse, ne sont pas plus fondées que les rhapsodies de la Chronique de Lorraine sur la Pucelle ?
Déjà dans la seconde partie du XVIe siècle, un historien hollandais, Pontus Heutérus, protestait contre ceux qui traitaient de fable l’histoire de la Vénérable.
Pontus Heutérus
Tous les documents dont se compose la Vraie Jeanne d’Arc datent de moins de cent ans après l’héroïne ; un très grand nombre ont été écrits pendant qu’elle était sur la scène ; presque tous les autres dans les trente années qui ont suivi son martyre. Une exception est faite pour Pontus Heutérus à cause de quelques particularités qu’il rapporte. Le passage suivant est traduit du latin donné par Quicherat (t. IV, p. 448).
Après avoir brièvement raconté la délivrance d’Orléans et le supplice de l’héroïne, Heutérus ajoute :
Il en est qui regardent comme une fable ce que nous venons de raconter de Jeanne la Pucelle ; mais outre que les faits sont récents, que tous les historiens du temps la mentionnent honorablement, j’ai vu de mes yeux, sur le pont jeté sur la Loire à Orléans, la statue en bronze de cette Pucelle. La chevelure flotte élégamment sur les épaules, elle est à deux genoux devant un Christ en croix, également en bronze. Une inscription atteste que ce monument a été élevé à l’époque par les soins et aux dépens des demoiselles et des dames d’Orléans, en mémoire du siège mis par les Anglais.
En outre, pendant que j’écrivais ceci, j’avais sous mes yeux, écrite de la main de l’auteur, la Vie élégante et fidèle de Philippe le Bon, par Georges Chastellain. Il affirme en quelques endroits avoir vécu du temps de Jeanne la Pucelle et l’avoir vue. Paysanne inconnue, ses exploits militaires l’élevèrent à un rang tel, que le roi Charles lui donna le train de maison d’un comte, pour que sa pauvreté ne fût pas une cause de mépris auprès des gens de guerre.
Outre de nobles demoiselles, on voyait à sa suite de jeunes nobles en qualité de secrétaires, de pages, de chambellans. Le roi l’honorait, les grands, et surtout le peuple, la regardaient comme une sainte, un petit nombre seulement comme une sorcière. Quoi qu’elle fût, il n’y a pas l’ombre d’un doute que ce qui est écrit de sa naissance, de ses exploits militaires, de sa mort, ne soit la vérité même.
Ainsi parlait, dans la seconde partie du XVIe siècle, l’écrivain hollandais dans son ouvrage : Rerum Burgundicarum libri sex.
[Jacques de] Meyer
S’il ne fallait pas se borner, la première partie du XVIe siècle nous fournirait de belles pages sur la Vierge, même en dehors des auteurs français. Tel Philippe Gérard, plus connu sous le nom de Philippe de Vigneules. C’était un marchand de chaussures de Metz que l’amour de 295l’étude rendit l’historien de cette ville. M. de Bouteiller a extrait de ses manuscrits une plaquette sous ce titre : Jeanne d’Arc dans les chroniques messines. Encore que Philippe de Vigneules n’apprenne rien de nouveau sur l’héroïne, son histoire y est racontée avec étendue et sans erreurs notables. Meyer, dans son Histoire de Flandre (Annales rerum Flandricarum), quoique peu favorable aux Français, a consacré à la Vénérable des pages enflammées. Elles s’ouvrent par cette pensée :
À ce que l’homme ne pouvait pas, Dieu suppléa. À la tête des Français parut Jeanne, la Vierge que personne ne fit surgir, ne forma, ni ne choisit, mais que Dieu donna.
Aucun de ces auteurs n’a pensé que la mission finissait à Reims.
296Chapitre VI La Vierge-Guerrière d’après les chroniques écossaises et les documents d’autres nations
- Introduction
- Relations de la France et de l’Écosse
- I.
- L’historien Walter Bower.
- Son passage sur la Pucelle.
- Prédite d’après lui par sainte Brigitte.
- Le passage de sainte Brigitte sur la guerre de Cent ans.
- II.
- Le moine de Pluscardin.
- Le livre de Pluscardin.
- Notice sur ce livre : l’auteur dit avoir suivi la Pucelle depuis son arrivée à Chinon jusqu’à son supplice.
- Raisons d’en douter.
- Comment les Anglais auraient construit leur camp autour d’Orléans.
- Désespoir et piété de Charles VII.
- Les Orléanais.
- Combats autour d’Orléans.
- Le début du chapitre annoncé sur la Pucelle.
- III.
- William Caxton.
- Son passage sur la Pucelle.
- Fable sur le délai de son supplice.
- IV.
- La Poncella d’Orliens.
- Chronique espagnole qui n’est qu’une suite de fables sur l’héroïne.
- V.
- L’héroïne connue à la cour de Byzance.
- Idée que l’on s’en formait.
Relations de la France et de l’Écosse
La France aux abois ne trouva dans aucun peuple de la Chrétienté le secours que lui fournit l’Écosse. C’est de l’Écosse surtout que Charles VII tirait ses auxiliaires, a-t-il été dit plusieurs fois. Les princes de la famille royale, le comte de Buchan391 fils du régent Albany, des Stuarts, des prêtres, tels que Jean de Saint-Michel, dans la suite évêque d’Orléans, passaient en France avec de nombreux guerriers. L’histoire des deux nations se mêle durant cette période, et il est impossible de raconter l’une sans toucher à l’autre.
Deux chroniqueurs écossais de l’époque parlent de la Pucelle : le premier est Walter Bower, le second le moine de Pluscardin.
I. L’historien Walter Bower
Son passage sur la Pucelle. — Prédite d’après lui par sainte Brigitte. — Le passage de sainte Brigitte sur la guerre de Cent ans.
Walter Bower, né à Hadington en 1385, prit l’habit de moine à dix-huit ans, dans l’abbaye de Saint-Colomb. Il étudia la philosophie et les sciences sacrées dans son monastère et vint ensuite se perfectionner à Paris. Rentré à Saint-Colomb, il fut porté à la dignité abbatiale en 1418 : il fut même appelé à prendre une part active au gouvernement du royaume 297d’Écosse. Devenu plus libre en 1441, il s’occupa de travaux historiques. Au siècle précédent, Fordun, chanoine d’Aberdeen, avait entrepris de rédiger, sous le titre de Scoto-Chronicon, les annales d’Écosse depuis les temps les plus reculés, même avant l’ère chrétienne. Sur quatorze livres dont se composait son ouvrage, de cinq à six seulement avaient reçu une rédaction définitive ; les autres, quoique fort avancés, restaient encore incomplets. Bower reprit le travail, et conduisit le Scoto-Chronicon jusqu’à l’année 1436392.
Voici comment il parle de la Libératrice au sujet des affaires de France :
Vers ce temps, vint de Lorraine une Vierge toute jeune qui se disait envoyée par le Très-Haut, pour repousser et rendre impuissantes les prétentions des Anglais. Le roi ayant mis sous sa conduite deux-mille hommes d’armes, elle vint à Orléans avec un convoi de vivres, après avoir envoyé devant elle un héraut porteur d’une lettre, par laquelle elle ordonnait aux assiégeants, de la part de Dieu, de quitter Orléans et la France, sous peine, s’ils désobéissaient, d’avoir à encourir de terribles châtiments. Le message fut non avenu, et le messager accueilli avec tant de mépris qu’on ne daigna pas lui donner une réponse à rapporter. La jeune fille, qui marchait toujours vêtue en guerrier, introduisit les vivres par bateau, conquit des bastilles, tua Glacidas avec plus de six-cents de ses hommes, entra dans la ville, et en réconforta heureusement les habitants. Elle vint ensuite à Tours, auprès du roi, réunit de plus grandes forces, regagna Orléans avec le duc d’Alençon et le Connétable de France, et fit lever le siège.
Les Anglais se retirèrent dans la place de Meung-sur-Loire. La Pucelle les poursuivit, et leur livra bataille en rase campagne ; trois-mille Anglais y trouvèrent la mort ; il n’y périt que vingt hommes parmi les Français et les Écossais ; les sires de Talbot et de Scales y furent pris. La Pucelle, allant de l’avant, assiégea Jargeau et l’emporta par assaut. Le comte de Suffolk y fut fait prisonnier avec deux de ses frères393.
À la suite de ces victoires, le roi, sur le conseil de la Pucelle, vint à Reims en Champagne ; il y fut couronné et sacré avec le chrême de l’ampoule apportée par un Ange à Charles le Grand. Un Écossais, Jean Kirkmichael, était alors en qualité d’évêque à la tête de l’Église d’Orléans.
La Pucelle mit une garnison à Reims, vint à Senlis qui lui fit soumission, et ensuite à Saint-Denis qui lui ouvrit spontanément ses portes.
Laissant le roi à Saint-Denis, la Pucelle vint avec dix-mille hommes de 298Saint-Denis à Paris, et elle donna l’assaut à la ville, beaucoup d’hommes d’armes de l’armée du roi y périrent frappés par les projectiles lancés par les frondes, les arbalètes, les pierriers, atteints par les flèches. La Pucelle elle-même eut les deux cuisses transpercées d’un garrot.
À cette vue le roi se retira à Orléans, et la Pucelle à Valois, d’où, après guérison, elle se transporta à Compiègne. Là, guettée et prise par les Anglais et les Bourguignons, elle fut transférée à Rouen, où par sentence du seigneur Jean, le Régent, mise en niche394, elle fut réduite en cendres. C’est qu’elle fut pour le royaume de France la source de biens nombreux, tandis que, durant quelque temps, elle fut la terreur des Anglais. Quel esprit lui a fait entreprendre ce qui vient d’être dit, celui-là le sait auquel rien n’est caché. Elle portait à l’index de la main gauche un anneau qu’elle avait coutume de regarder continuellement, ainsi que je le tiens d’un témoin des faits racontés.
Elle est peut-être celle dont Merlin, dans ses obscurs oracles395, a écrit ce qui suit :
Gloria sublimis, rutilans ab aggere solis
Megeros ebulliet mersos in Aurelianis.
Mœror magnificus Anglorum stigmata terit.
Frendens anuli quæ magica mira satis,
Corruet ab alto, sublimi tacla nitore,
Perget et ad pelagus ; pace sua perit hic.
On dit aussi qu’elle a été prophétisée ainsi qu’il suit :
Vis cum Vi, culi septem se sociabunt
Gallorum pulli tauro nova bella partabunt ;
Ecce beant bella, portat vexilla Puella396,
Virgo puellares arlus induta virili Veste,
Dei monitu, properat relevare jacentem, etc.397
C’est le cas de rappeler qu’au sujet de la France, sainte Brigitte entendit Notre-Dame lui dire dans une apparition :
Jamais il n’y aura en France de paix un peu ferme et assurée ; jamais ses habitants ne pourront jouir d’une pleine sécurité et concorde, tant que ses habitants par quelques grandes œuvres de piété et d’humilité n’auront pas apaisé Dieu, mon fils, dont ils ont jusqu’à présent provoqué l’indignation et la colère par beaucoup de péchés et d’offenses.299Cette Pucelle commandait auprès de Meung, là où furent tués trois-mille Anglais et furent faits prisonniers les seigneurs de Talbot, Willuby et de Scales.
Tel est le passage de Bower sur la Pucelle ; il n’a voulu donner qu’un sommaire, particulièrement pour ce qui regarde la dernière partie de la carrière. C’est de mémoire que le chroniqueur écossais cite sainte Brigitte. Dans les premières années de la guerre de Cent ans, la sainte eut une vision ; elle voyait saint Denis se jeter aux pieds de la Mère de miséricorde et lui dire : Ayez pitié de votre royaume de France, qui est aussi le mien. (Miserere regno Franciæ tuo et meo.) Il est vôtre parce que les habitants vous honorent selon leur petit pouvoir ; il est mien parce que j’en suis le patron, et qu’ils ont confiance en moi.
Dans la suite de la vision que j’abrège, la sainte vit Notre-Dame, saint Denis, tous les saints dont la France garde les restes, tomber aux genoux de Notre-Seigneur. Notre-Dame lui exposait, — la voyante exprime à plusieurs reprises comme venant de la très sainte Vierge que ces figures étaient pour mettre à sa portée les mystères divins, — Notre-Dame exposait à Notre-Seigneur comment deux cruelles bêtes, le roi d’Angleterre et le roi de France, ravageaient la France, tuaient les corps en même temps que les âmes tombaient en enfer comme les flocons de neige tombent sur terre en hiver. Noire-Seigneur répond qu’il veut la paix, et une paix très cordiale pour le bien de la Chrétienté ; il veut la cessation de tant d’insolences, et il en a disposé les moyens par un mariage qui unira les deux partis. Si les rois ne l’acceptent pas, ils seront malheureux dans leur postérité ; prédiction vérifiée par l’événement, puisque Philippe de Valois fut le père de Jean II, le prisonnier de Londres, le signataire du traité de Brétigny. Le rival de Philippe de Valois, Édouard III, vit mourir le prince Noir son fils, et eut pour successeur Richard II, non seulement détrôné, mais assassiné à la tour de Londres.
Notre-Seigneur termine en disant que lorsque les Français auront conçu les sentiments d’une véritable humilité, le royaume viendra entre les mains du légitime héritier, et ils obtiendront pour eux-mêmes une véritable paix
. Il fallait une véritable humilité pour accepter comme conductrice de la guerre une paysanne de dix-sept ans, et se soumettre à sa direction. L’acte était si héroïque qu’il ne fut jamais parfaitement accompli par les capitaines, pas même à Orléans, et qu’après le sacre l’on conduisit les affaires diamétralement à l’opposé de ce que demandait l’envoyée du Ciel.
Cette prophétie sur les malheurs de France remplit les chapitres CIII, CIV, CV du quatrième livre des Révélations de sainte Brigitte. Pour un croyant, il y a plaisir et profit à les étudier. Sainte Brigitte fut 300souvent favorisée des apparitions de saint Denis, qui lui disait dans une de ses manifestations :
Ego sum Dionysius qui a Roma veni in has partes prædicare Verbum Dei in vita mea (tome II, ch. XCII).
II. Le moine de Pluscardin
Le Livre de Pluscardin. — Notice sur ce livre : l’auteur dit avoir suivi la Pucelle depuis son arrivée à Chinon jusqu’à son supplice. — Raisons d’en douter. — Comment les Anglais auraient construit leur camp autour d’Orléans. — Désespoir et piété de Charles VII. — Les Orléanais. — Combats autour d’Orléans. — Le début du chapitre annoncé sur la Pucelle.
Liber Pluscardensis, le livre de Pluscardin, tel est le titre d’une chronique latine que M. Skane publiait en 1877 à Édimbourg avec traduction anglaise à la suite du texte. Quicherat, qui en avait donné un fragment, fortement intrigué par ce que l’auteur disait de ses relations avec la Vénérable, avait fait d’inutiles efforts pour savoir quel il était. Sans parvenir à lever le voile, M. Skane, par une étude attentive de la chronique, est parvenu à donner quelques indications de valeur. L’ouvrage a été composé en 1461, puisque l’auteur dit que l’Écosse et la France ont vécu en amies depuis Charlemagne jusqu’à l’année 1461, qui est, dit-il, celle où il écrit. Il dit ailleurs que l’ouvrage a été composé à la demande de l’abbé de Dunfermline, à Pluscardin, un prieuré qui dépendait de l’abbaye qui vient d’être nommée.
Ce qui est d’un intérêt capital pour notre sujet, c’est que l’auteur affirme avoir vu arriver Jeanne, et l’avoir suivie depuis son apparition jusqu’à son supplice. Il resta en France jusqu’à la mort de Marguerite d’Écosse, épouse du Dauphin, le futur Louis XI, qui mourut en 1445, à Châlons, au retour des fêtes célébrées à Nancy pour le mariage par procureur de Marguerite d’Anjou avec le roi d’Angleterre Henri VI. Il était clerc, et d’après certaines inductions, que ce n’est pas le lieu de reproduire, M. Skane croit pouvoir affirmer que cet auteur ne serait autre que Maurice Buchanam.
L’ouvrage est une chronique d’Écosse, un abrégé de Fordun et de Walter Bower, mais avec des additions pour les derniers événements. Parmi ces additions, (dans le prologue du sixième livre p. 5), l’auteur signale ce qu’il dira de la Pucelle. Il parlera, dit-il, d’une merveilleuse jeune fille par laquelle le royaume de France parvint à se délivrer des mains du tyran Henri, roi d’Angleterre.
Je l’ai vue, (ajoute-t-il). Je l’ai connue, j’ai été avec elle dans les incidents de cette délivrance, j’ai été présent jusqu’à la fin de sa vie.
Quam vidi, novi et cum ea fui in quœstis suis dictæ recuperationis ; usque ad finem vitæ suæ præsens fui.
Au chapitre XXXI du dixième livre, il répète qu’il va en parler longuement, et en effet, le dernier chapitre, le XXXIIe a pour titre :
Des commencements de l’admirable Pucelle, envoyée par disposition divine au secours de la 301France ; de ses actes.
De iniciis Puellæ mirabilis provisione divina missæ ad succursum Franciæ, et de ejusdem actibus.
Or il s’arrête après sept lignes, et l’on n’a pas encore trouvé un seul manuscrit où existe la suite annoncée, encore qu’il y ait un onzième livre.
Les nombreux amis que la Vénérable compte au-delà du détroit, notamment en Écosse, — le publiciste M. Andrew Lang me permettra de le citer, — ont fait des recherches qui n’ont pas encore abouti ; puissent-elles aboutir un jour !
Si quelque chose pouvait tempérer le regret de cette perte, ce sont les erreurs vraiment grossières que l’on constate sur des points qu’un homme dans la situation que l’auteur se donne n’est pas excusable d’avoir commises. C’est ainsi qu’il fait rentrer le vainqueur de Verneuil, Bedford, en triomphateur, non pas à Paris, mais à Rouen ; erreur légère à côté de l’énormité qui suit, puisqu’il l’y fait mourir peu de temps après, frappé de la lèpre. Il lui donne Salisbury pour successeur dans le gouvernement du royaume des Français, et fait succéder Suffolk à Salisbury ; autant de fables inexplicables dans un personnage qui dit avoir vécu durant ce temps en France. Son ton est déclamatoire, boursouflé et anémique tout ensemble. Il cherche à produire de l’effet et n’accuse que son impuissance. C’est à se demander si ce n’est pas pour hausser son autorité qu’il s’attribue d’avoir suivi la Vénérable depuis son entrée en scène jusqu’à son supplice.
Voici cependant la traduction, ou le résumé des trois chapitres qui précèdent celui qu’il a consacré ou devait consacrer à la Libératrice.
Dans son chapitre XXIX, il parle des travaux faits par les Anglais pour s’abriter. Monstrelet nous a dit (III, p. 396), que les Anglais, selon leur coutume, s’étaient fait des logements dans la terre. Le livre de Pluscardin développe ainsi cette indication :
Les assiégeants, pour se garantir des machines des assiégés, s’étaient creusé tout autour de la ville des souterrains, des mines dans le sol. Ils avaient avec eux des marchands, des ouvriers faits à tous les métiers réclamés par l’art de la guerre : ils avaient aussi toutes les marchandises que l’on peut trouver dans une bonne ville. Dans ces fossés et dans ces mines, il y avait des constructions, des fours, des rues avec des carrefours souterrains aussi, à la manière des places d’une ville. C’était pour que les marchands et les artisans pussent circuler sans danger dans cette cité sous terre, et tenir leurs marchés. On y voyait des tavernes, on y vendait des vivres, des denrées, toutes les choses nécessaires à la vie. Ces tranchées avaient un mille d’étendue, elles étaient orientées du côté de Paris d’où les Anglais tiraient leurs provisions.
Au chapitre XXX l’auteur raconte, non sans commettre des erreurs, 302la mort de Salisbury, la journée des Harengs, et il parle ensuite d’une tentative du duc de Bourgogne, qui, si elle est vraie, aurait été passée sous silence par tous les chroniqueurs. Le duc aurait travaillé les villes de Lyon, d’Angers, de Tours, de Bourges, pour qu’elles acceptassent sa domination au lieu de se soumettre à l’Anglais. Se voyant ainsi supplanté par le duc de Bourgogne, Charles VII en serait venu à l’état de désespoir qu’il décrit en ces termes dans son chapitre XXXI.
À cette vue le roi de France, en proie à la plus grande terreur, arrêta de se préparer le plus activement qu’il pourrait à se rendre auprès du roi d’Écosse, Jacques, le premier de ce nom. Il ne voyait, de quoique côté qu’il se tournât, que de mortels ennemis ; à l’ouest le duc de Bretagne, au nord le duc de Bourgogne et les Anglais, à l’est le duc de Bourbon (??) et le duc de Savoie, au sud le prince d’Orange et le roi d’Aragon. Il était jeune et n’avait pas d’argent ; or à la guerre sans argent ni force, ni succès. N’espérant aucun secours, privé de tout appui, de tout conseil, de tout crédit, sans finances, sans serviteurs, abandonné par ses hommes d’armes, la douleur au cœur, délaissé, solitaire, dans l’excès de ses angoisses désireux de mourir plus que de vivre, il s’échappait en gémissements, disant d’une voix éplorée :
J’ai levé mes yeux vers les montagnes d’où me viendra le secours, et encore :J’ai crié vers le Seigneur dans la tribulation.Il avait un pieux confesseur, l’évêque de Castres, auquel il se confessait tous les jours. Les jours de fête il recevait le corps du Seigneur ; il entendait à genoux dévotement trois messes, ne laissait pas de réciter les heures canoniales avec les commémoraisons des âmes ; il accomplissait ces pratiques tous les jours, et y ajoutait même d’autres oraisons.
S’approchant de La Rochelle, où son intention était de s’embarquer, il s’enferma en changeant de résidence dans la ville la plus forte de la France entière, dont le nom est Poitiers. Là pour le moment étaient les messieurs du parlement de Paris chassés de cette ville : ils lui conseillèrent de poursuivre absolument le dessein formé. Mais le Dieu miséricordieux et compatissant, le Dieu patient, le Dieu plein de longanimité et riche en miséricorde, dont les yeux sont ouverts sur les justes et dont les oreilles entendent les prières, qui considère aussi les artisans du mal pour exterminer de la terre leur souvenir, ce Dieu écouta ses prières et lui envoya secours de son sanctuaire.
Il dirigea vers lui une de ses servantes, une jeune Vierge jusqu’alors la plus faible de toutes les créatures et très pauvre d’esprit, petite et faible de corps, instruite et formée par le Saint-Esprit, par lequel, ainsi que le prouvent ses actes inspirés, elle fut animée, conseillée, dirigée ; 303elle le délivra des embûches de tous ses ennemis… Son arrivée, ses œuvres merveilleuses, seront longuement exposées dans les chapitres suivants398.
En outre la noblesse, la vaillance, le courage de la ville d’Orléans ne doivent pas être mis en oubli par les cœurs nobles et élevés. D’un consentement unanime, considérant que leur seigneur le duc d’Orléans était retenu prisonnier dans les mains de ses ennemis depuis la bataille d’Azincourt, ils firent publier qu’ils avaient en très grande abondance de l’or et de l’argent, des vivres, des armes offensives et défensives pour deux-mille guerriers durant deux ans ; que tous les nobles et tous les hommes habiles au métier des armes, qui voudraient se joindre à eux pour la défense de la ville, devaient être prêts à la défendre jusqu’à la mort ; et aussitôt, en présence de tous, découvrant les provisions de la ville, les greniers, les celliers, montrant les tonneaux, on mit à la disposition des hommes d’armes vins, grains, poissons, et autres victuailles sans prix. Ces nouvelles firent accourir un si grand nombre de guerriers très distingués qu’ils n’eurent plus qu’à choisir les bons pour les garder, et à congédier ceux qui ne l’étaient pas. Faisant chaque jour des sorties contre les ennemis, ils en firent un tel carnage, leur infligèrent tant de déroutes et de pertes, leur firent tant de prisonniers, que le roi, à ces nouvelles, en reçut un si grand réconfort, que dès cette heure, de jour en jour, son âme se redressa magnifiquement, et il leur accorda en les anoblissant perpétuelle franchise, et c’est ainsi qu’en ces jours ladite Pucelle, excitée par le Saint-Esprit, reçut commandement de venir vers le roi, et sic his diebus prædicta Puella a Spiritu sancto excitata ad veniendum regi præceptum accepit.
Chapitre XXXII. — Des commencements de l’admirable Pucelle envoyée par la divine Providence au secours du roi, et de ses actes.
En ces jours-là, le Seigneur suscita l’esprit d’une admirable Pucelle, née aux confins de la France, dans le duché de Lorraine, près du castrum royal de Vaucouleurs, dans l’évêché de Toul, du côté de l’Empire. Son père et sa mère l’occupèrent à la garde d’un troupeau de brebis. Maniant chaque jour le fuseau, entièrement vierge, sans reproche, assurait-on, ses proches rendaient bon témoignage à son innocence399…
304Là s’arrête le chapitre dont l’annonce promettait de si intéressants détails. Encore que la lacune soit regrettable, les chapitres précédents diminuent fort la valeur de ce que l’auteur aurait pu nous raconter. On dirait des amplifications de médiocre écolier qui dans l’effort qu’il fait oublie de mettre d’accord les parties de sa narration. Ce qu’il raconte d’Orléans cadre mal non seulement avec ce que disent les documents les plus authentiques, mais avec ce qu’il a dit plus haut. Les succès qu’il attribue aux Orléanais, le réconfort qu’en reçoit le roi, sont incompatibles avec ce qu’il a raconté du désespoir du prince et de son dessein arrêté de fuir en Écosse. Peut-être faut-il entendre ces succès et l’effet produit sur Charles VII des jours que la Pucelle passa à Orléans, du 29 avril au 8 mai ; mais ce n’est pas ce que dit le texte. Les Orléanais partageaient, il est vrai, leurs ressources et leurs provisions avec leurs défenseurs, ainsi que l’ont consigné le Journal du siège, et le récit de l’établissement de la fête ; mais loin qu’ils aient fait cet étalage de leurs ressources, on sait d’une manière authentique qu’ils firent appel à la générosité des autres villes. Les assertions du chroniqueur écossais, dès qu’elles sont en opposition avec celles d’autres documents, sont de nulle valeur ; elles restent suspectes dès qu’elles ne sont pas rapportées par d’autres contemporains ; elles ne constituent qu’une faible preuve.
III. William Caxton
Son passage sur la Pucelle. — Fable sur le délai de son supplice.
William Caxton, né vers 1410, mort en 1490, est le premier imprimeur de l’Angleterre. Venu en Hollande comme agent de commerce, il intervint dans un traité conclu entre le roi d’Angleterre et le duc Philippe pour régler les affaires de négoce entre les deux pays. Prié par la reine de traduire un ouvrage français, non seulement il le traduisit, il l’imprima sur le continent, et de retour en Angleterre, il y transplanta la récente découverte. Il traduisit du latin en anglais et imprima sous le titre de Chronicles of England d’ancienne chroniques anglaises. C’est là qu’il inséra sur Jeanne d’Arc un passage que Quicherat ne donne qu’en anglais, mais dont la traduction a été faite pour le présent volume par M. Chaulin, l’honorable magistrat qui nous avait rendu le même service pour quelques pièces du tome précédent.
305William Caxton, qui donne un abrégé d’ailleurs assez exact de l’intervention de la céleste envoyée, lui prête pour échapper au supplice, ou le retarder, un artifice qui lui aurait fait dresser les cheveux sur la tête. Elle aurait feint d’être enceinte, ce que l’événement ne justifia pas ; fable absurde répétée par quelques autres historiens anglais, pour ternir l’auréole dont était par-dessus tout jalouse celle que les Saintes aimaient à appeler simplement la Pucelle, la Vierge, nom qu’elle prenait avec une particulière affectation.
Voici la traduction de M. Chaulin :
Cette année, le jour de Saint-Georges, le roi Henry passa la mer jusqu’à Calais, allant vers la France. Vers cette époque, et ultérieurement, le royaume subit de grands malheurs et tribulations ; le Dauphin et ses partisans commencèrent à faire la guerre, s’emparèrent de plusieurs places fortes, et firent subir des désastres aux Anglais. Ils étaient commandés par des capitaines tels que La Hire et Poton de Saintraylles, et principalement par une jeune fille qu’ils appellent la Pucelle de Dieu. Cette jeune fille montait à cheval comme un homme, et c’était parmi les Français un vaillant capitaine ; elle fit faire sous ses ordres de grandes entreprises, si bien que les Français avaient la conviction que, par elle, ils pourraient recouvrer tout ce qu’ils avaient perdu. Cependant, à la fin, après beaucoup de grandes batailles, avec l’appui de Mgr Jean Luxembourg qui fit de vraies prouesses, et était un noble capitaine du duc de Bourgogne, beaucoup d’hommes d’armes anglais, des Picards et des Bourguignons qui étaient de notre parti, campant devant la ville de Compiègne, le vingt-deuxième jour de mai, la Pucelle dont je viens de parler fut prise sur le champ du combat, armée comme un homme, et beaucoup d’autres capitaines furent pris avec elle. Ils furent tous conduits à Rouen, et là elle fut mise en prison, et on la condamna, d’après la loi, à être brûlée. Et alors, elle dit qu’elle était enceinte, ce qui fit suspendre l’exécution quelque peu. Mais, comme conclusion de l’affaire, on trouva qu’elle n’était pas enceinte, et alors elle fut brûlée dans Rouen. Et les autres capitaines furent mis à rançon, et traités comme on a coutume de le faire pour les hommes de guerre.
IV. La Poncella d’Orliens
Chronique espagnole qui n’est qu’une suite de fables sur l’héroïne.
La Poncella d’Orliens, tel est le titre d’un petit volume in-18, espagnol, extrêmement rare, dont la Bibliothèque nationale a fait l’acquisition ces dernières années, à un prix, dit-on, très élevé. Il a 306été imprimé à Séville en 1512. M. de Puymaigre en a donné, en 1891, l’analyse et des extraits dans les Questions historiques. C’est un recueil de contes et de fables, qui prouvent que l’on se faisait de l’héroïne française une idée telle que l’on pouvait écrire sous son nom les récits les plus fantastiques et les plus faux.
Voici comment l’auteur espagnol raconte l’origine de la Pucelle :
En Dauphiné en France, dit-il, vivait une jeune bergère, appliquée dès son enfance à la garde des troupeaux ; ce qu’elle fit jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Son père, dit-on, était un aubergiste, chez lequel descendaient les voyageurs. Lorsque le soir, revenue de la garde des moutons, la jeune fille rentrait chez son père, elle apprenait des hôtes de passage les malheurs et les dangers du roi. Les femmes sont compatissantes et ont bon courage ; aussi trouvait-on souvent la bergère pleurant sur la détresse de son roi. Son père et sa mère la réputaient insensée et traitaient son affliction de folie. Pour elle, lorsqu’elle parvenait à s’endormir, c’étaient des rêves dans lesquels elle croyait sauver la France. » Tout fantaisiste qu’est ce récit, c’est peut-être un des passages les moins extravagants du volume. Qu’on en juge. Partie avec un de ses frères, à l’insu de ses parents, pour Orléans, la seule place qui reste au roi, et où il est enfermé, elle y pénètre en gagnant un capitaine anglais, par le don de fruits mûrissant prématurément dans son pays, fruits qu’elle a apportés avec elle. Orléans délivré, la Pucelle conquiert Tours, Poitiers et La Rochelle, grâce à une flotte espagnole que la Pucelle est venue solliciter. Paris, Rouen, la France entière est reconquise par la jeune fille qui la gouverne heureusement sous le nom du roi, jusqu’à ce quelle meure. C’est qu’en effet, il n’est pas question du bûcher de Rouen dans l’œuvre espagnole. Seul, Dieu, qui a créé la Pucelle, pourrait en faire la chronique. Son souvenir est aussi vivant en France que si elle y régnait encore. L’auteur prétend avoir vu en France le portrait très ressemblant de la Vierge : elle était très grande de corps, plus qu’aucune femme, avait des membres très forts et robustes. Le visage était d’un homme plus que d’une femme… elle paraissait en tout bien conformée. Ses cheveux blonds étaient très longs ; elle y faisait différents nœuds ; et elles les portait en dehors de l’armure, bien qu’il y eût du péril, etc.. etc. Inutile de prolonger ces citations sans valeur et sans intérêt.
Il ne semble pas douteux que les archives espagnoles renferment sur la Vénérable autre chose que ces divagations. Ce doit être plus vrai encore du Portugal, puisque le duc de Bourgogne épousa une fille du roi de Portugal à la fin de 1429, alors qu’il se disposait, à l’expiration de la trêve, à reprendre la guerre contre Jeanne ; mais les archives de ces deux pays sont encore, croyons-nous, fort peu explorées.
307V. L’héroïne connue à la cour de Byzance. — Idée que l’on s’en formait.
Laonic Chalcondyle, un réfugié grec, a inséré dans son histoire des Turcs, écrite en 1470, un passage sur l’héroïne, reproduit par Quicherat (Procès, t. IV, p. 529). L’héroïne et la guerre de Cent ans y sont tellement défigurées qu’il serait sans intérêt de le reproduire à notre tour.
Il n’en est pas de même de quelques lignes que Quicherat a découvertes dans le manuscrit inédit 5593 de la Bibliothèque nationale (fonds français). L’auteur est Bertrandon de la Broquière, conseiller et premier écuyer tranchant du duc de Bourgogne. Sur l’ordre de son maître, de la Broquière fit, en 1433, le pèlerinage de Jérusalem et revint par l’Anatolie et par Constantinople. Il a consigné le récit de son voyage dans le manuscrit sus-indiqué. Or on lit au folio 210 :
Le marchand Cathelan, chiez cui jestoy logié, dit à ung des gens de l’Empereur que j’estoys à Mgr de Bourgoigne : lequel me fist demander, s’il estoit vray que le duc de Bourgoigne eust prins la Pucelle ; car il semblait aux Grecs que c’estoit chose impossible. Je leur en dis la vérité, tout ainsi que la chose avoit été ; de quoy ils furent bien esmerveillez.
Donc, non seulement on parlait de la Pucelle à Constantinople ; on s’en faisait une idée telle, qu’on regardait sa prise comme impossible, et l’on refusait d’y ajouter foi. Il est vraisemblable que l’on aura fait croire à l’Empereur prêt à succomber sous les coups des Turcs que Jeanne viendrait relever l’empire et refouler les musulmans. L’Université de Paris restait au-dessous de la vérité, en disant de l’accusée de Rouen que le bercail très fidèle de presque tout l’Occident avait été infecté du virus de cette femme, c’est-à-dire du virus de son admiration. L’Orient, on le voit, n’était pas à l’abri de cette bienfaisante contagion.
Notes
- [349]
Procès, t. I, p. 409 :
Cujus (la Pucelle) latissime dispersum virus, ovile christianissimus totius fere occidentalis orbis infectum manifestatur.
- [350]
Procès, t. I, p. 410.
- [351]
Phrase en italien, peut-être pour reproduire ce qui était dit couramment.
- [352]
Item.
- [353]
Voici le passage important de saint Augustin :
Quo autem spiritu ducta vix sciebatur. Credebatur magis spiritu Dei. Hoc patuit ex operibus suis. Nihil enin in ea inhonestum videbatur, nihil superstitiosum, in nullo à veritate fidei discrepabat, sacramenta confessionis et communionis frequentabat et orationes.
- [354]
Excitatus est a Deo spiritus Puellæ quæ regi consuluit quonam modo bellum administrari et acies instrui deberet ; idque tanta vi animi et facundiâ disseruit, ut rex eam principissam fecerit.
- [355]
A quodam in tumultuaria pugna capta est apud Compendium oppidum, et apud Rothomagum à duce Bedford igne crematur.
- [356]
Come piacque al nostro signore Iddio, ando il dal re de Francia mia Pulzella, la quale stava a guardare le pecore ; e disse al re che ella andava per parte d’Iddio, e se egli faceva quello che egli diria, sara vincitore contro gle Inglesi. E dopo molti signi, il re la comincio a credere.
- [357]
Divino afflata spiritu, sicut res gestæ demonstrant.
- [358]
Regnum Franciæ sæpe divinitus adjutum. C’est à deux reprises que le Pontife rappelle les interventions divines en faveur de la France. L’histoire en est pleine. Combien souvent son état a été jugé désespéré !
- [359]
Il est inutile d’observer que tant pour l’entrée de la Pucelle dans Orléans que pour la délivrance de la ville, c’est seulement à la substance des évènements racontés qu’il faut s’en tenir. Des récits entendus, Piccolomini avait formé la conception qu’il rend d’ailleurs si bien.
- [360]
Cette rapide description de la bataille de Patay est presque aussi exacte que littéraire.
- [361]
Negant verum esse regem qui hoc oleo non sit delibutus.
- [362]
Ce n’est pas dans l’église de Saint-Rémy, c’est à la métropole ; ce n’est pas le 22, c’est le 17, que Charles VII fut sacré. Le récit de la soumission de Reims est moralement exact. Cf. le récit de Rogier, t, III, p. 351 et suiv.
- [363]
Encore aujourd’hui, les scrofuleux se rendent à Corbigny pour demander à Saint Marcoul la guérison de leur mal. Il l’obtiennent souvent, nous a dit M. le curé. Après Louis XIII, les rois, au lieu d’aller à Corbigny, faisaient porter à Reims les reliques de saint Marcoul. Un hôpital, qui existe encore, fut construit pour recevoir les malades. Ils accoururent en très grand nombre au sacre de Charles X, comme ils étaient venus à celui de Louis XVI. Le voltarianisme alors régnant fit que l’on congédia, à leur très grand mécontentement, la presque totalité des infirmes, venus la plupart très péniblement. Charles X toucha tardivement, et en cachette, quelques malades qui étaient restés. Il y eut plusieurs guérisons. Celui qui écrit ces lignes en a lu les procès-verbaux signés du médecin et du personnel de l’hôpital.
- [364]
Piccolomini ignorait les circonstances de l’assaut contre Paris et ce qui le fit échouer.
- [365]
Il s’agit des journées de Montépilloy : elles avaient précédé l’attaque contre Paris.
- [366]
Pie II reproduit ici le récit de Jean Jouffroy au congrès de Mantoue, comme on peut s’en assurer en lisant le texte du harangueur, dans la Libératrice, p. 537. Le premier récit est aussi partiellement, sinon totalement inexact. Voy. Chastellain, etc., ibidem, p. 465.
- [367]
Les assesseurs et les complices de Cauchon très nombreux à Bâle, auront vraisemblablement essayé de couvrir par ces contes puérils, si peu conformes à l’attitude de la captive, l’abominable guet-apens, beaucoup trop réel, qui fait tomber la plume des doigts de l’histoire. Le récit du brigandage prétendu légal de Rouen semble avoir échappé à l’historien, qui se relève dans les lignes suivantes.
- [368]
Sic Johanna obiit, mirabilis et stupenda virgo… de qua nihil unquam indecorum auditum est.
- [369]
C’est là une pure concession faite à Jean Jouffroy, dont il relaie immédiatement une hypothèse émise à Mantoue, comme on peut s’en convaincre en relisant la harangue déjà citée. Rien dans le récit n’infirme l’assertion du commencement : divino afflata spiritu, ut res gestæ demonstrant.
- [370]
Illud exploratissimum est, Puellam fuisse cujus ductu Aureliani soluta est obsidio, cujus armis omnis terra subjecta est inter Bituriges ac Parisius, cujus consilio Remenses in potestatem recepti sunt et coronatio apud eos cemebrata, cujus impetu Talbotes fugatus et ejus cæsus est exercitus, cujus audaciâ Parisiensis porta cremata, cujus solertia atque industriâ res Francorum in tuto repositæ sunt. Digna res quæ memoriæ mandaretur, quamvis apud posteros plus admirationis sit habitura quam fidei.
- [371]
Regnum Francia, nostra ætate Johanna, virgo Lotharingensis, divinitis, ut credunt, admonita, virilibus indumentis et armis induta, Galliens ducens acies, ex Anglicorum manibus, magna ex parte, mirabile dictu, prima inter primus pugnans, eripuit.
- [372]
Alain Chartier dit que c’est à Vaucouleurs qu’elle monta à cheval pour la première fois (la Paysanne et l’Inspirée, p. 253). Les témoins de son enfance n’ont rien vu de ces violents exercices.
- [373]
Salisbury avait été tué depuis six mois lors de l’arrivée de Jeanne à Orléans.
- [374]
Un an.
- [375]
Le clerc de Martin V (I, p. 57) nous a dit la manière si piquante dont la Pucelle avait fait faire cette donation, sur laquelle il faudra revenir.
- [376]
Görres, dit Quicherat, avertit ici qu’il supprime la traduction de la lettre aux Anglais, insérée dans le texte d’Eberhard Windeck, traduction en conformité avec le texte français. Voilà donc sept auteurs contemporains au moins qui nous donnent ce texte que l’on trouve aussi isolé. Le résumé de la sentence de Poitiers que l’on vient de lire dans Windeck a été reproduit aussi dans la Chronique de Tournay, dans Thomassin, dans des pièces isolées. Plusieurs autres documents lui empruntent certains passages. C’est une preuve de la grande diffusion des deux pièces, même à l’étranger. Par le résume de la sentence, la responsabilité de Charles VII se trouvait couverte, et par la lettre l’on connaissait la mission que se donnait la Vénérable.
- [377]
Le chroniqueur veut parler de la prise de Saint-Loup.
- [378]
C’est une erreur.
- [379]
La Pucelle revendiquait ainsi la suzeraineté du roi de France sur la Bretagne, et blâmait la fidélité intermittente de Jean VI, qui, au mieux de ses intérêts, était tantôt Armagnac, tantôt Anglo-Bourguignon.
- [380]
C’est ce qu’elle avait imposé tout d’abord, et, écrivait Pancrace Justigniani, sous peine de mort. Si elle l’obtint au début, il semble qu’il n’en fut plus ainsi à mesure que son armée grossissait, et que son autorité était sapée par ceux qui gouvernaient le roi.
- [381]
C’était cependant le motif mis en avant pour réunir sur la Loire, encore que les peuples empressés à redevenir Français n’élevassent pas de plaintes bien sensibles contre les déprédations. Ce fut précisément après le retour sur la Loire qu’elles furent si excessives que des contrées entières très fertiles en furent dépeuplées. Les chroniqueurs sont unanimes pour l’attester.
- [382]
Le duc de Lorraine faisait alors contre Metz la guerre dite de la hottée de pommes. Il avait avec lui, son gendre, René d’Anjou, qui en partit le 20 juillet pour aller rejoindre son beau-frère.
- [383]
Un confrère de Cornerius, Jean Bréhal, nous a expliqué ces vers (I, p. 455).
- [384]
Ces vers ont été déjà cités, (III, p. 285, III, p. 628). Cornerius se trompe étrangement en les attribuant à l’Université de Paris.
- [385]
Les Wicléfistes.
- [386]
Le chroniqueur exagère les malheurs de l’Angleterre à la date où il écrit ; mais ils devaient dépasser de beaucoup ce qu’il en dit, dans quelques années, avec la guerre des Deux-Roses, il prophétisait vrai en disant que ce que souffrait l’Angleterre vers 1430 n’était que le commencement de ses calamités.
- [386b]
Le doyen se trompe. Salisbury avait été tué six mois avant l’arrivée de la Pucelle.
- [387]
Ces vers barbares ont été déjà produits dans Bréhal et dans la chronique de Morosini dans Cornerius avec des variantes difficiles à expliquer. Les cinq vers qui suivent, au moins le quatrième, sont aussi fort énigmatiques.
- [388]
Ce n’est pas elle qui fit sonner la retraite.
- [389]
La Saint-Luc est le 18 octobre, le siège fut levé le 25.
- [390]
M. Lanéry d’Arc se méprend manifestement en attribuant la Chronique de Lorraine à l’auteur de la Chronique de Metz. Celui qui, en 1460, était doyen de Saint-Thibaud ne pouvait pas écrire en 1544. Ce n’est ni la seule, ni la plus grosse méprise.
- [391]
Et non de Buclan, ainsi que c’est écrit au tome III, p. 12.
- [392]
Tiré de la préface de l’édition d’Édimbourg, 1759, 2 vol in-f°.
- [393]
Encore que cet abrégé des exploits de la Pucelle soit substantiellement vrai, l’ordre des événements y est interverti, et la manière dont ils se sont accomplis, altérée.
- [394]
Dolio inclusa. Les bûchers étaient construits en forme circulaire ; de là, je crois, la métaphore de Walter Bower, dolio inclusa, enfermée dans le tonneau.
- [395]
De qua Merlinus in suis secretis scribit. L’auteur laisse à de plus habiles d’interpréter la citation.
- [396]
Voy. I, p. 455.
- [397]
Nous avons déjà rencontré ces vers quatre ou cinq fois ; voy. texte et traduction, III, p. 628 et 258.
- [398]
Misericors et miserator Dominus… misit ei auxilium transmittens ei unam ancillam, virginem puellam, omnium creaturarum ante hoc pusillanissimam et spiritu pauperrimam, corpore eciam exiguam et pusillam, cœlitus lamen edoctam et instructam, ac Spiritu sancto, a quo et (ut) acta ejus probant inspirata fuit, animatam, consultam ac dirertam, quæ ab insidiis omnibus inimicorum omnium liberavit eum, et conclusit in manu inimici, et dominati sunt eorum qui dominati sunt eos. De cujus adventu et de mirabilibus operibus ejus declarabitur ad longum in sequentibus.
- [399]
In diebus illis suscitavit Dominus spiritum cujusdam puellæ mirabilis, in finibus Franciæ oriundæ, in ducatu Lotharingæ, prope castrum regale de Vaucolor, in opiscopatu Tullensi, versus imperium. Quam puellam pater et mater tennerunt ad custodiam gregis ovium. Cotidiè digitis fusum apprehendens, omni virili earens thoro, cujuscumque criminis, ut asserebatur, expers, innocenciæ habens proximorum relacionem.