J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome V : Livre VI. La libre-pensée en face de la martyre et des actes de sa passion

495Livre VI
La libre-pensée en face de la martyre et des actes de sa passion (son procès)

  1. De ceux qui firent le procès d’après Quicherat
  2. Inanité des raisons par lesquelles Quicherat cherche à justifier les irrégularités du procès
  3. Conclusion sur le procès
  4. Dénigrement du procès de réhabilitation
  5. De l’opinion de la Pucelle
  6. Le procès et le martyre d’après Michelet
  7. Courtes remarques sur le récit du procès et du martyre par Henri Martin et quelques autres libres-penseurs

Ce qui a été dit des procédés de la libre-pensée vis-à-vis de la Paysanne et l’Inspirée, de la Libératrice et de la Vierge-Guerrière, pourrait nous dispenser de signaler ceux auxquels elle a recours en parlant de la Martyre et des actes du double procès. Posant en axiome que le surnaturel n’existe pas, rien ne l’embarrasse à l’égal de Jeanne d’Arc. La libre-pensée réclame des preuves de fait. La Pucelle est un fait, un fait d’où le surnaturel ressort éclatant comme le soleil. Le fait, la libre-pensée l’altère de cent manières ; et ce qu’elle en conserve, elle l’explique par une donnée empruntée au kantisme. Le principe moteur de toute cette merveilleuse existence, les êtres surnaturels auxquels la Libératrice rapporte toutes ses œuvres, sont quelque chose de purement subjectif, une création du patriotisme et de la piété de la fille de Jacques d’Arc.

Après cette explication, qui ne fait que rendre le problème plus insoluble, le naturalisme a revendiqué Jeanne comme une adepte du sens privé et du libre examen ; elle a fait, de la condamnation de la sainte fille par un tribunal ecclésiastique, un thème de déclamation contre l’Église et sa législation. Mise en vogue par Michelet, la thèse est devenue celle de la libre-pensée, durant toute la seconde partie du XIXe siècle. Tous ses tenants l’ont développée, chacun avec leur talent particulier. Michelet avec une effronterie qui lui fait mutiler et altérer tous les faits ; Henri Martin, avec violence ; Auguste Vallet, d’une manière plate et niaise ; M. Joseph Fabre, avec une suffisance non justifiée ; Quicherat, avec plus de calme, mais d’une manière plus périlleuse, à cause de l’autorité qui s’attache au directeur de l’École des chartes, et à l’éditeur du double procès, et aussi à cause d’une certaine apparence de sobre érudition qui 496en impose.

C’est à l’auteur des Aperçus nouveaux que la présente réfutation s’attachera surtout. Il a séduit jusqu’à des catholiques. Dans la Paysanne et l’Inspirée (II, p. 386-400), il a été fait justice de la manière dont il cherche à expliquer l’origine de la mission, les apparitions, les prophéties. C’est la première partie du malencontreux livre. Dans la seconde, il s’applique à justifier la procédure du procès de condamnation, et se porte, en fait, l’avocat de Cauchon, encore qu’il avoue, dès le début, qu’il se montra dans l’affaire de Jeanne

homme passionné, artificieux, corrompu (p. 99) ;

pure concession de forme, qui ne l’empêche pas de défendre pied à pied l’œuvre de l’évêque de Beauvais. Il voulait par là rendre l’Église doublement odieuse, par le fait de la condamnation elle-même de la sainte fille, qu’il impute à l’Église, et en montrant qu’un acte si inique avait pu se commettre à l’abri de sa législation. Par contre, il dénigre le procès de réhabilitation, l’œuvre de l’Église, celui-là442.

Il faudra faire palper que Michelet, en racontant le procès, reste fidèle aux procédés déjà signalés. Il suffira de quelques citations pour montrer encore à quel point s’abusent ceux qui voient une histoire dans son récit.

Un mot sur Henri Martin, sur quelques autres historiens chers à la libre-pensée, fera voir ce que deviennent dans cette école les actes du martyre de la sainte fille.

497Chapitre I
De ceux qui firent le procès d’après Quicherat

  • I.
  • La crainte d’un revirement dans les sentiments de l’Université n’a pas été la raison pour laquelle le procès ne se fit pas à Paris.
  • Ni Bedford, ni le gouvernement anglais ne s’effacèrent au point où le dit Quicherat.
  • II.
  • C’est contre l’évidence que Quicherat affirme que les Anglais n’eurent pas recours aux menaces ou aux violences, ou qu’elles furent le fait de subalternes.
  • III.
  • Erreurs sur Érard, Midi, Courcelles et les délégués de l’Université à Bâle.
  • Sans en avoir l’extérieur, les meneurs avaient contre Jeanne une véritable haine d’énergumènes.
  • La sentence n’était pas attendue avec une confiance mêlée de respect.
  • Preuves étranges données par Quicherat.

I.
La crainte d’un revirement dans les sentiments de l’Université n’a pas été la raison pour laquelle le procès ne se fit pas à Paris. — Ni Bedford, ni le gouvernement anglais ne s’effacèrent au point où le dit Quicherat.

Quicherat, après avoir affirmé justement que

l’idée de faire succomber Jeanne devant l’Église se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l’Université de Paris (p. 96),

nous dit à la page suivante que ce même gouvernement trouva

un expédient pour mettre l’idée de l’Université à exécution, sans livrer le résultat à sa merci (p. 97). […] Ils trouvèrent plus sûr d’avoir un homme à eux que de s’en remettre aux sentiments hostiles, mais mobiles de tout un corps (p. 98). […] [Cauchon] mûrit à lui seul la conduite du procès, certain de ne rien entreprendre qui ne reçût plus tard l’approbation de l’Université (p. 98). […] Le gouvernement anglais, ne tenant pas compte des offres empressées de Paris, voulut que le procès se fît à Rouen (p. 99).

Si le gouvernement anglais voulut que le procès se fit à Rouen, ce ne fut pas dans la crainte d’un revirement dans l’opinion du corps enseignant. L’Université était trop engagée dans l’alliance anglaise, elle s’était déclarée avec trop d’emportement contre la prisonnière pour revenir en arrière. Ne disait-elle pas, dans sa lettre à Luxembourg, que ce serait un déshonneur irréparable à ceux qui de ce se sont entremis, c’est-à-dire à elle-même, si la prisonnière était délivrée sans convenable réparation ? Quicherat n’a pas l’air de se douter que la divinité de la mission était pour l’Université, 498telle que l’avait faite la révolution de 1418, une humiliation non moins sensible que celle qu’elle infligeait à l’Anglais.

On a vu que c’est l’Université qui, après avoir tout mis en mouvement, conduit tout par ses représentants à Rouen ; elle donne le coup suprême par les qualifications si dures des douze articles.

Ce n’est pas que nous admettions l’éclipse du gouvernement anglais affirmée par Quicherat dans les lignes suivantes :

Rien n’est frappant comme le soin que mirent à s’effacer les dignitaires et fonctionnaires laïques. Là même où leur présence eût été légitime, on ne vit paraître que les gens d’église. Il n’est pas jusqu’au duc de Bedford, qui, tant que dura le jugement, parut avoir résigné la régence entre les mains du cardinal de Winchester (p. 101).

On aurait bien surpris Bedford, qui, pendant le procès, essayait inutilement de prendre Lagny, et de purger les environs de la capitale des brigands que la famine y multipliait, si on lui avait dit qu’il avait abdiqué la régence. On a vu qu’il avait tout disposé à Rouen pour que le procès fût conduit selon ses vues ; en demeurant à Paris, il avait la main sur le principal moteur, l’Université. Elle n’avait pas besoin d’être pressée.

II.
C’est contre l’évidence que Quicherat affirme que les Anglais n’eurent pas recours aux menaces ou aux violences, ou qu’elles furent le fait de subalternes.

Le procès de réhabilitation, (dit Quicherat), tend à établir que l’intimidation fut employée contre quiconque ne se prêtait pas à la volonté des Anglais. Il faut remarquer cependant que, sur ce point, il y a des dépositions contradictoires, les unes ne voulant pas convenir du fait, les autres donnant à entendre que la lâcheté, ou la cupidité, ou les préventions de ceux à qui on s’adressa, rendirent inutile l’emploi des menaces. Les actes de violence qu’on allègue […] furent bien plutôt des écarts occasionnés par des passions individuelles […]. Lorsque les subalternes se portèrent à des excès […] ils furent réprimandés publiquement, et même destitués de leurs fonctions. En un mot, le procès allait si bien de lui-même qu’on doit croire que toutes les précautions furent prises pour en rendre la forme irréprochable. (Aperçus, p. 100-101.)

Le procès de réhabilitation ne donne pas à entendre qu’on usât d’intimidation, il le prouve par les faits. La fuite de Lohier, de Fontaine, l’emprisonnement d’Houppeville, les menaces qui suivirent les scènes de Saint-Ouen, établissent surabondamment que la pression anglaise se faisait sentir sur tous ceux qui auraient voulu conserver l’indépendance de leur jugement. Les quelques témoins — c’est le petit nombre — qui disent ne l’avoir pas constaté, ne détruisent pas les témoignages positifs de ceux, bien plus nombreux, qui parlent de la terreur qui planait sur l’assistance.

499On est surpris que Quicherat allègue en faveur de son assertion Houppeville et Isambart de La Pierre. L’un et l’autre rappellent des faits personnels qui prouvent combien il était dangereux de ne pas abonder dans le sens des Anglais. L’un et l’autre constatent que si, parmi les assesseurs, les uns cherchaient à faire la cour aux Anglais, les autres siégeaient par crainte (plures timebant), dit Houppeville ; pars assistentium in processu timebat, dépose Isambart de La Pierre.

Warwick, qui a menacé Isambart de La Pierre de le jeter à la Seine, n’était pas un subalterne, mais le chef même du gouvernement à Rouen. S’il a réprimé, à la demande de la duchesse de Bedford,des excès de toute énormité, il les a autorisés après la journée de Saint-Ouen, si tant est qu’il n’en ait pas été l’auteur ; et entre ces extrémités, il est bien des vexations qu’il n’a pas empêchées, et qu’il autorisait. Le fait de Winchester réprimandant son clerc qui, à Saint-Ouen, injuriait publiquement Cauchon, ne prouve pas qu’on ait réprime d’autres excès moins criants, parce qu’ils étaient moins publics.

D’après Quicherat :

L’ascendant [de l’Université] subsistait là même où les intérêts politiques auraient dû l’anéantir (c’est-à-dire dans le parti de Charles VII). Il en résulte, (continue-t-il), que l’opinion défavorable de l’Université sur la Pucelle était destinée d’avance à produire plus d’effet sur le clergé de Charles VII, que l’opinion d’abord favorable du même clergé n’en avait produit sur tous les ecclésiastiques du parti contraire. […] Ils (les théologiens de Paris) brûlaient de prouver que Jeanne était un monstre d’orgueil, et c’est au péché d’orgueil que des Français attribuaient sa déchéance (p. 96-97).

Déjà, en 1412, le parti armagnac avait mis la translation de l’Université de Paris, et sa refonte, parmi les articles de son projet de réforme. Ce n’était pas la part prise par l’Université à la révolution de 1418, le massacre ou le bannissement de tout ce qui, dans son sein, était du parti national, le dévouement de l’Alma Mater à l’envahisseur qui avaient pu accroître son ascendant dans le parti opposé. L’opinion défavorable de l’Université sur la Pucelle avait si peu influé sur le clergé de Charles VII que d’Estivet, dans l’article LII de son réquisitoire, ainsi que nous l’avons vu, fait un crime à l’accusée du culte religieux qu’elle reçoit encore dans son parti, où elle est proclamée la première des femmes après la bienheureuse Vierge Marie. La lettre aux Rémois, dans laquelle Regnault de Chartres prétend que la Pucelle a été abandonnée du Ciel à cause de son orgueil, n’était pas inspirée par les sentiments défavorables de l’Université, mais bien par le besoin de s’excuser d’avoir, par sa diplomatie, paralysé la direction de l’Envoyée du ciel. Le sentiment de l’archevêque-chancelier n’était pas celui du clergé. Il suffit de se rappeler les lettres de Gelu, à la nouvelle de la catastrophe, les prières composées pour obtenir de Dieu la 500délivrance de la captive. Ce ne fut que lorsque le gouvernement anglais eut répandu dans toute la Chrétienté l’exposé menteur du double démenti que Jeanne se serait donnée à elle-même, qu’il eut fait prêcher, dans ses États de France, ce faux exposé, que la conviction du clergé français lui-même dut perdre de sa fermeté.

III.
Erreurs sur Érard, Midi, Courcelles et les délégués de l’Université à Bâle. — Sans en avoir l’extérieur, les meneurs avaient contre Jeanne une véritable haine d’énergumènes. — La sentence n’était pas attendue avec une confiance mêlée de respect. — Preuves étranges données par Quicherat.

Quicherat donne ensuite, sur Érard, Midi, Courcelles, des détails que la publication du Cartulaire de l’Université et les notes des éditeurs montrent erronées. J’avais eu le tort, en me fiant à l’érudition du directeur de l’École des chartes, de lui en emprunter plusieurs.

D’après Quicherat, les maîtres parisiens mandés à Rouen seraient ceux que l’Université avait choisis pour la représenter à Bâle. C’est une erreur. Si, après le procès, ils se rendirent à Bâle, ce ne fut pas en qualité d’envoyés de l’Alma Mater. Il a été observé cependant que les cinq députés au Concile ne se résignèrent pas à se rendre à Bâle sans avoir paru à Rouen.

Il confond, comme tous ceux qui ont écrit avant lui, Érard avec Évérardi ; ce qui lui fait, entre autres erreurs, avancer que le faux prêcheur du cimetière Saint-Ouen n’était pas un séide de la dynastie anglaise. Il l’était comme personne.

Nicolas Midi n’a pas harangué Charles VII à son entrée à Paris, en novembre 1437, mais bien Henri VI, en décembre 1431.

Quicherat fait à Courcelles une couronne de désintéressement, que les documents publiés par le R. P. Denifle font tomber de la tête du père des libertés gallicanes, si chères à Quicherat et à l’école rationaliste.

L’éditeur du double procès termine cet article par les lignes suivantes :

Par tout ce qui précède, j’ai voulu établir que les juges de la Pucelle n’apparurent point comme des énergumènes poursuivant avec acharnement l’exercice d’une vengeance politique ; mais qu’au contraire, leur gravité connue, la considération dont jouissaient la plupart, et la nature du tribunal autour duquel ils étaient rassemblés, durent produire généralement une attente mêlée de confiance et de respect (p. 107).

La Martyre aurait beaucoup moins souffert dans son corps et dans son âme, et surtout dans son honneur, si les prétendus juges avaient extérieurement montré les fureurs des énergumènes. Le Roi des martyrs a voulu que la passion de sa fiancée fût, comme la sienne, l’œuvre d’hommes qui couvraient de formes hypocrites une haine d’énergumènes.

Lorsque l’Université de Paris, contre le sentiment de la Chrétienté, de presque tous les humains, ainsi qu’il est dit dans la lettre à Sigismond, 501demandait, dans les termes que l’on a lus, des poursuites contre la Vierge, c’était une haine d’énergumènes. Faire brûler, avant tout examen de la Vénérable, la courageuse Pierronne de Bretagne, parce qu’elle soutenait que Jeanne était bonne et envoyée par Dieu, c’était obéir à une haine d’énergumène.

Lorsque Cauchon affirmait que des informations qui ne lui avaient révélé qu’une sainte, objet d’universelle édification, lui donnaient le droit de poursuivre la jeune fille comme véhémentement suspecte dans la loi, il mentait avec une impudence d’énergumène.

Seule une haine d’énergumène a pu faire inventer la cage de fer, où la tendre jeune fille était obligée de se tenir debout, les lourdes chaînes de fer qui étreignaient ses membres.

Ne fallait-il pas avoir une haine d’énergumène pour mépriser les récusations si bien fondées de l’accusée, et notamment ses appels au pape, auquel tant d’autres raisons auraient dû faire remettre la cause ?

L’esprit qui possède les énergumènes pouvait seul faire poser à une jeune fillette ignorante tant de questions au-dessus de sa portée, pervertir ses réponses si resplendissantes de foi, de piété, voir des signes d’idolâtrie dans les pratiques si orthodoxes de la Vénérable, voir des signes de superstition jusque dans les saints noms de Jésus et de Marie mis en tête de ses lettres.

Une haine d’énergumène pouvait seule inspirer les soixante-dix articles, faire condamner comme rebelle au pape celle qui en appelait au pape ; une haine d’énergumène pouvait seule inspirer les outrages sans nom des derniers jours de la prison. Répétons qu’ils furent épargnés par les païens à presque toutes les vierges qui ont des noms si glorieux dans les annales du martyre.

Les témoins nous ont dit en fort grand nombre que les Anglais avaient soif de la mort de la Vénérable (sitiebant mortem ejus). Ce sont bien là des dispositions d’énergumènes.

Il est absolument faux que la sentence fut attendue avec un mélange de respect et de confiance. Ou murmurait à Rouen contre la manière dont le procès était conduit. Grouchet, Pigache et Minier projetèrent de faire comme Lohier et Fontaine, fuir la ville, afin de ne pas être mêlés à un procès dont, d’après Quicherat, l’on attendait la sentence avec respect et confiance. La réprobation populaire poursuivit ceux qui la prononcèrent. Comment l’éditeur de tant de textes établissant le contraire de ce qu’il affirme dans ses Aperçus nouveaux peut-il les oublier à ce point ?

Il est si préoccupé qu’en preuve qu’on attendait la sentence avec un mélange de respect et de confiance, il cite cette phrase de la belle déposition de Pâquerel :

Son étonnement, (dit le confesseur de Jeanne), est 502grand que des clercs du rang de ceux qui ont fait mourir Jeanne à Rouen aient osé rien attenter contre elle (ausi fuerunt attentare in ipsam Johannam.)

Être étonné, et grandement, que de pareils hommes aient osé ouvrir le procès, contre tout droit, ainsi que le dit formellement le témoin en expliquant sa pensée, c’est montrer qu’on attend la sentence avec un sentiment mêlé de confiance et de respect !!!

503Chapitre II
Inanité des raisons par lesquelles Quicherat cherche à justifier les irrégularités du procès

  • I.
  • Des vices de forme signalés au procès Quicherat nie, à l’encontre des grands canonistes du temps, les irrégularités dont le procès, d’après eux, est un tissu. Le droit inquisitorial d’après Quicherat.
  • II.
  • De la prison de Jeanne Raisons plus qu’étranges par lesquelles Quicherat prétend justifier la prison laïque et la manière dont Jeanne y a été traitée.
  • III.
  • Du défaut d’informations auprès du clergé français Inanité des raisons par lesquelles il prétend justifier que l’on n’ait pas fait appel au clergé du parti de Jeanne.
  • IV.
  • De l’instruction du procès Ses inutiles efforts et sa singulière argumentation pour justifier le défaut ou l’absence d’informations préalables.
  • V.
  • De la correction des douze articles Pour atténuer la perfidie des douze articles.
  • VI.
  • De l’absence d’avocat au procès Pour expliquer ou nier que l’on n’ait pas donné de défenseur à Jeanne.
  • VII.
  • D’un faux confident aposté auprès de Jeanne Pour justifier jusqu’au rôle de Loyseleur.
  • VIII.
  • De l’abjuration ou rétractation de Jeanne Pour établir qu’il n’y a pas eu substitution de la formule d’abjuration ; que Jeanne comprenait la formule.
  • IX.
  • D’une information faite après la mort de Jeanne Ses divagations au sujet des actes posthumes.
  • X.
  • La communion accordée à Jeanne.
  • XI.
  • De la rédaction du procès.

I.
Des vices de forme signalés au procès
Quicherat nie, à l’encontre des grands canonistes du temps, les irrégularités dont le procès, d’après eux, est un tissu. Le droit inquisitorial d’après Quicherat.

D’après Quicherat, le procès ne serait, pas

entaché des illégalités flagrantes dont il serait un tissu, si l’on prenait à la lettre ce que disait la plupart des témoins et la partie civile lors de la réhabilitation (p. 111). […] Il fut fait selon le droit inquisitorial qui était un assemblage assez confus de lois ordinaires, de décrets spéciaux et de pratiques sanctionnées seulement par l’approbation des docteurs dominicains (p. 108). […] L’oracle des inquisiteurs était Nicolas Eymerich (p. 109).

La plupart des témoins se contentent d’exposer les faits, et renvoient aux juristes les questions de droit. Quicherat n’aurait-il pas dû les imiter ? Un professeur de l’École des chartes qui s’aviserait aujourd’hui de donner des leçons de procédure aux membres de la Cour de cassation échapperait-il au ridicule ? C’est le cas de Quicherat. Il prétend que la procédure fut régulière, et les plus fameux canonistes du temps consultés à la réhabilitation, Paul Pontanus, Basin, Montigny, Bréhal, ont affirmé 504et prouvé qu’on en foula aux pieds les prescriptions les plus essentielles. Les commissaires pontificaux, Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, un ancien magistrat, l’évêque de Coutances, Richard de Longueil, que Charles VII chargea de diriger la justice dans son royaume, Guillaume Chartier, évêque de Paris, enfin le grand inquisiteur Jean Bréhal, ont prononcé que procès et sentences étaient entachés de dol, de calomnie, d’iniquité, de contradiction, d’erreur manifeste de droit et de fait443 ; que comme tels, ils étaient nuls, sans valeur, sans force et non avenus. Et Quicherat, qui est étranger à cette science, leur donne un démenti !

De toutes les parties du droit, la plus difficile n’est-elle pas le maquis de la procédure ? D’après Quicherat, celle de l’inquisition l’était plus particulièrement. Se composait-elle surtout de pratiques sanctionnées par l’approbation des docteurs dominicains ? L’oracle était-il Nicolas Eymerich ? Cela paraîtrait assez étonnant. Car si les inquisiteurs étaient en très grande partie tirés de l’ordre des Dominicains, on en prenait aussi dans les autres ordres, chez les Franciscains entre autres, et même, nous semble-t-il, dans le clergé séculier. Nous n’avons pas souvenance d’avoir trouvé dans les mémoires composés pour la réhabilitation une seule citation empruntée à Nicolas Eymerich. N’est-ce pas là que Quicherat aura puisé toute sa science canonique, que d’après un canoniste de nos temps, Dominique Bouix, l’on n’acquiert que par un travail de fer ?

Au dire de Quicherat,

les formes du droit couvraient un piège tel que, pour procurer la condamnation de Jeanne, il suffisait à Cauchon d’une heure d’entretien avec l’accusée (p. 109).

Les formes du droit sont pour protéger l’innocence, et non pour l’opprimer. Celui qui les détourne à cette fin n’est pas un juge, mais un assassin. Quicherat indique ce piège, c’était la soumission à l’Église. La question était si peu couverte par les formes du droit que, d’après Montigny (I, p. 304) et d’après Bréhal (I, p. 518), le droit défendait de poser cette question, tant parce que Jeanne n’était pas suspecte sur ce point, que parce qu’un catholique, qu’il le veuille ou ne le veuille pas, reste soumis à l’Église. En fait, Jeanne n’a pas été prise sur ce point, quoiqu’on ait employé pour la faire tomber dans le piège, non pas une heure, mais presque toutes les séances à partir de celle du 13 mars. Toutes ses réponses sont orthodoxes, pieuses. C’est l’avis des auteurs des mémoires pour la réhabilitation. Elle a été particulièrement inspirée sur cette question d’après Ciboule (I, p. 282), d’après Berruyer (I, p. 486).

Loin de prendre Jeanne à ce piège, ils s’y sont pris eux-mêmes, puisqu’ils ont été amenés à cet aveu monstrueux qu’être soumis au pape ne 505suffisait pas ; qu’être soumis à l’Église, c’était tenir ce qu’avaient décidé des faits et des dits de l’accusée les clercs et gens en ce connaissant, c’est-à-dire eux-mêmes, les seuls qui aient condamné Jeanne. Il n’est pas exagéré de dire que seule Jeanne s’est montrée catholique sur ce point.

À ce propos, Quicherat cite la parole de Lohier, que si Jeanne, au lieu de dire qu’elle était certaine de ses apparitions, avait affirmé qu’il lui semblait être certaine, personne n’aurait pu la condamner. Le célèbre canoniste est ici en désaccord avec les auteurs des mémoires. Jeanne était certaine. Comment aurait-elle pu entreprendre son œuvre si elle n’avait pas été certaine ? L’on ne niera pas que Dieu ne puisse par lui-même nous donner de ses ordres la certitude qu’il nous donne par son Église. À la certitude qu’elle avait en quittant Domrémy, s’ajoutaient, à Rouen, de nouveaux motifs tirés des merveilles qu’elle avait accomplies.

II.
De la prison de Jeanne
Raisons plus qu’étranges par lesquelles Quicherat prétend justifier la prison laïque et la manière dont Jeanne y a été traitée.

Il n’y a pas un des auteurs des mémoires qui n’ait, au nom du droit naturel et humain, protesté contre la prison de Jeanne, les gardes, les violences qu’elle y a endurées. Ils citent les textes du droit (Basin, I, p. 326 et seq. ; Bréhal (I, p. 538 et seq.). Je ne crois pas qu’ils allèguent Nicolas Eymerich ou les pratiques dominicaines. Quicherat oppose l’exemple des Templiers qui furent, dit-il, emprisonnés dans les châteaux royaux. Ne disons pas que les prisons ecclésiastiques n’étaient pas assez vastes pour renfermer tant d’inculpés. Qui ne sent le vice de l’identification ? Donner à des hommes d’armes le soin de garder d’autres hommes d’armes, est-ce la même chose que de leur donner à garder une jeune fille de dix-neuf ans ? Le premier fait justifie-t-il le second ?

Que dire de cette finale de l’article :

Il est certain d’ailleurs que la prison de Jeanne s’adoucit du moment que le procès commença. Au lieu d’être dans une cage de fer, elle n’eut plus que les fers aux pieds. L’évêque de Beauvais n’aurait pas mieux demandé que de pouvoir lui épargner cette rigueur. Lorsqu’elle s’en plaignit, il chercha à lui faire jurer qu’elle ne tenterait pas de s’évader (p. 113).

Il faut retenir l’aveu que la Vénérable a été renfermée dans une cage de fer jusqu’au commencement du procès, c’est-à-dire depuis la dernière quinzaine de décembre jusqu’au 21 février, deux mois !! Mais pour n’être pas renfermée dans une cage de fer, passa-t-elle sur un lit de roses ? Massieu nous a dit ce qu’étaient les fers dont elle était chargée ; les pieds seuls n’étaient pas étroitement enchaînés. Serait-ce une bagatelle ? Que 506l’on y joigne les sarcasmes auxquels elle fut en butte de jour et de nuit, les attentats que l’on sait, surtout à partir du 24 mai.

Rien ne prouve le bon vouloir de Cauchon. Bréhal observe justement qu’il fit jurer au geôlier Griz de la garder fidèlement, sans parler des égards dus au sexe et à l’âge de la captive, lui défendant de laisser personne lui adresser la parole, sans permission de sa part.

Il ne proposa pas à Jeanne de faire serment de ne pas s’évader ; il lui en fit une défense que Jeanne n’accepta pas, ne voulant pas aliéner le droit qu’a tout prisonnier de profiter, si elle s’offre, d’une occasion de fuir.

III.
Du défaut d’informations auprès du clergé français
Inanité des raisons par lesquelles il prétend justifier que l’on n’ait pas fait appel au clergé du parti de Jeanne.

Ce fut une des multiples raisons alléguées par le prêtre Houppeville et le canoniale Lohier pour affirmer que c’était une cause de nullité du procès.

Cauchon, (dit Quicherat), en montra plus que de la mauvaise humeur, mais son courroux ne prouve pas qu’il ait contesté le principe ; il prouve seulement qu’on l’a contrarié dans la manière de l’entendre. Il pouvait, dire en effet que, puisque le débat avait été amené sur le terrain neutre de la religion, et que le tribunal n’était plus celui d’un parti, mais celui de la Chrétienté, c’était à ceux qui avaient la présomption favorable d’apporter leurs raisons (p. 114).

L’emprisonnement d’Houppeville, la fuite de Lohier et de Fontaine, d’autres faits encore prouvent qu’il était dangereux d’entendre les principes autrement que le client dont Quicherat entreprend la défense. L’avocat va même plus loin que celui qu’il défend. Il semble bien, en effet, que Cauchon avouait parfois que la politique se mêlait au procès. Massieu dépose que, vers le commencement du procès, Jeanne ayant objecté au prélat qu’il était son ennemi, celui-ci répondit : Le roi a ordonné que je fisse votre procès, et je le ferai. (V, p. 150.)

Si Cauchon a prétendu que la cause était portée sur le terrain neutre de la religion, il a manifestement menti, mais supposé qu’il en fût ainsi, Quicherat prétendrait-il que le droit ecclésiastique autorise des ennemis à juger leur ennemi ? qu’il mêle toutes les juridictions et permet à un tribunal inférieur de casser la sentence d’un tribunal supérieur ou simplement égal ? au suffragant d’annuler la décision du métropolitain ? Si Cauchon avait prétendu que son tribunal était celui de la Chrétienté, il aurait été réfuté par lui-même, puisque, dans la lettre adressée à la Chrétienté, il est dit que Jeanne avait en sa faveur presque tous les humains séduits. C’était donc un tribunal contre la Chrétienté, au lieu d’être le tribunal de la Chrétienté.

507Lorsque Quicherat affirme que c’est à ceux qui avaient la présomption favorable à faire la preuve, il va à l’encontre de l’axiome : Nemo supponitur malus nisi probetur. [Personne n’est tenu mauvais jusqu’à ce qu’on l’ait prouvé.]

Pour que le clergé de Charles VII pût apporter la preuve, il aurait dû être cité. Non seulement il ne l’a pas été, mais l’accusée ayant demandé qu’il fût appelé, Cauchon n’a pas même daigné répondre à cette demande d’une équité élémentaire. Maintes fois, la Vénérable a rappelé qu’elle avait été approuvée à Chinon, à Poitiers, et par les clercs de son parti. Il n’en a pas été tenu compte. L’Université, qui avait dit au commencement qu’au jugement de tous les bons catholiques en ce connaissant, Jeanne était coupable d’immenses scandales, a dit vers la fin qu’elle avait infecté de son virus le bercail très fidèle de presque tout l’Occident.

D’après Quicherat, Cauchon aurait

pu prétendre que le clergé de Charles VII, abusé dans le principe, était revenu de son erreur (p. 114).

On vient de rappeler que d’Estivet prétend diamétralement le contraire dans son article LII (V, p. 336).

Aucune communication, dit Quicherat, n’est venue du parti de Charles VII. Il y a de nombreux indices qui permettent de supposer le contraire. Ils sont exposés dans l’Université au temps de Jeanne d’Arc, p. 232.

Au moins, dit-il, Charles VII aurait dû en appeler au pape. Il a été dit dans le chapitre cité pourquoi cet appel eût été vain. Jeanne l’a interjeté à plusieurs reprises, et cet appel a été dédaigné.

Dans la séance du 2 et du 19 mai, dit Quicherat,

[Cauchon offrit à l’accusée] de s’en rapporter à l’archevêque de Reims, [ce que] Jeanne éluda par un faux-fuyant qui était un refus (p. 115).

Ce n’était nullement un refus, a-t-il été expliqué dans les chapitres consacrés à ces deux séances (V, p. 386, p. 391). La réponse était parfaitement fondée. Il n’en est pas autrement de l’offre de s’en rapporter à l’Église de Poitiers, qui n’aurait pu juger sainement qu’en entendant l’incriminée. Quicherat termine cet article par ces lignes :

Qu’on juge la force que durent donner à un pharisien de pareilles choses consignées dans l’acte authentique du procès (p. 116).

Le pharisien, en se prévalant de toutes ces choses, se prévalait d’une apparence qui ne dissimulait pas les criantes violations du droit qu’il foulait aux pieds. Dans le premier chapitre de notre troisième livre, il a été dit ce qu’il fallait penser de l’authenticité de l’instrument judiciaire.

IV.
De l’instruction du procès
Ses inutiles efforts et sa singulière argumentation pour justifier le défaut ou l’absence d’informations préalables.

Quicherat consacre huit pages à essayer de laver Cauchon de ce défaut initial du procès qui aurait dû l’arrêter tout court. Ces informations préalables, on a vu qu’elles furent l’objet 508des séances préliminaires. On en parle très longuement, mais non seulement on ne les reproduit pas, on n’en donne pas même une analyse, on ne souffle pas un mot du contenu, on se contente de déclarer qu’elles autorisent d’ouvrir le procès. À la réhabilitation, a-t-il été dit, on se donna d’immenses mouvements pour les retrouver. Tout fut inutile. Manchon, qui, d’après l’instrument judiciaire, aurait travaillé plusieurs jours à les réduire en articles, déclare n’en avoir pas souvenance. Courcelles, devant lequel elles auraient été lues, ne s’en souvient pas davantage.

Quicherat écrit :

Il est prouvé, autant que peut l’être chose humaine, qu’il y eut des informations faites par ordre du gouvernement anglais à Domrémy et dans les paroisses voisines (p. 117).

Cela n’est pas douteux. Nous avons la déposition du greffier, Nicolas Bailly (II, p. 218) ; et par l’entremise de Moreau, celle de l’enquêteur lui-même, Gérard Petit, prévôt d’Andelot. Trois autres témoins de Domrémy, Perrin le Drapier (II, p. 199), Lebrun (II, p. 208), Jacquard (II, p. 210), en parlent tous dans le même sens. Mais loin que cette enquête autorisât l’ouverture du procès, elle aurait dû dissiper les soupçons, si l’on en avait conçu, puisque l’enquêteur en personne disait n’avoir rien découvert qu’il ne voulût savoir sur le compte de sa sœur. C’est ce que Quicherat ne dit nullement. Dans la note où il renvoie aux preuves, il cite en première ligne le prêtre Dominique Jacob et la veuve Estellin. Ces témoins ne parlent nullement de l’enquête de Gérard Petit, dont l’existence et le résultat sont indéniables.

Dominique Jacob a entendu dire que des Frères Mineurs vinrent dans le pays prendre des informations ; mais il ne sait s’ils en firent (II, p. 216). La veuve Estellin a recueilli le même bruit, mais elle n’en sait pas davantage (II, p. 191). Toute l’argumentation de Quicherat fait manifestement allusion à cette enquête des Frères Mineurs, enquête problématique, dont le résultat est totalement inconnu. Eut-elle été défavorable : l’équité aurait demandé, avant de passer outre, qu’elle eût été confrontée avec celle de Gérard Petit. Sur quoi Quicherat écrit :

Ou Courcelles et Manchon ont fait un faux en 1431 (?) ; ou ils ont menti en 1456 (p. 119).

L’intérêt du client demandait qu’ils aient menti en 1456, c’est ce à quoi s’attache l’avocat.

Les documents de cette enquête, (dit-il), ont été produits, mais n’ont pas été insérés. Là seulement réside l’irrégularité (p. 120).

Mais pourquoi cette irrégularité si grave, alors que Cauchon est prodigue de pièces de pure formalité ? Pourquoi, sinon parce que les informations ne justifiaient en rien l’ouverture du procès ? L’avocat, sentant que la réponse se présente d’elle-même, pousse son argumentation en ces termes :

Il faut établir ici un fait qui a échappé à tous les auteurs qui ont consulté, le procès de la Pucelle : c’est que cette fameuse instruction, qui passe pour anéantie, 509nous a été en grande partie conservée dans le réquisitoire en soixante-dix articles présenté par le promoteur. Là se trouvent énoncés tout au long les faits sur lesquels portèrent les interrogatoires. Ce sont, pour le dire en passant, ou des actes incontestables de la vie de Jeanne, ou des propos insignifiants tenus sur son compte. Les uns sont évidemment le produit des informations faites à Domrémy, les autres proviennent d’autres lieux ; mais tous ils ont l’air d’avoir été recueillis dans des pays d’obédience française : chose digne de remarque et qui serait encore un indice du soin qu’on mit à respecter la lettre de la loi : la loi défendait de recevoir le témoignage des ennemis capitaux (p. 126).

La prétendue découverte de Quicherat n’est pas admissible. Si les allégations de d’Estivet reposaient sur des informations faites au lieu d’origine de l’accusée, il aurait du l’énoncer. Il n’y est pas fait la moindre allusion, si ce n’est à l’article XI (V, p. 313). Au lieu de mettre en avant ces informations, on trouve, à la suite de l’inculpation et des réponses de Jeanne, ce qu’elle a dit dans les interrogatoires précédents, c’est-à-dire bien souvent la réfutation même de ce qu’on lui impute.

Quicherat ne craint pas d’écrire que ces inculpations sont,

ou des actes incontestables de la vie de Jeanne, ou des propos insignifiants tenus sur son compte (p. 121).

Ainsi donc l’évocation des démons, de nuit, à l’arbre des fées, la vie que d’après d’Estivet, Jeanne aurait menée à Neufchâteau, ce seraient ou des actes incontestables de la vie de Jeanne, ou des propos insignifiants !!!

Bien d’autres assertions seraient à relever dans les lignes qui suivent. La réfutation nous entraînerait trop loin.

Le cas de Jeanne, (dit Quicherat), avait été qualifié de ceux que dénonce le cri public. Or, la procédure inquisitoriale réduisait presque à rien l’instruction de ces sortes d’affaires (p. 121).

Une telle qualification était une souveraine iniquité.

Jeanne, (dit Bréhal), n’était diffamée que par ses ennemis, parmi ceux qu’elle combattait. Or, ajoute le grand inquisiteur, l’on doit ne tenir aucun compte d’une renommée fondée sur le dire des ennemis (I, p. 563, p. 582).

Sa vertu était notoire, célébrée partout ailleurs, de l’aveu même de l’Université et de Cauchon. Aller à l’encontre d’une telle réputation constatée par les docteurs de Poitiers, par tous ceux qui avaient approché la sainte fille, par les enquêteurs Gérard Petit et Nicolas Bailly, choisis par le bailli de Chaumont, un magistrat nommé par le gouvernement anglais, c’était fouler aux pieds les lois ecclésiastiques, et notamment celles de l’inquisition.

D’après Quicherat, la lettre de Jeanne au comte d’Armagnac aurait été livrée dans un but hostile à Jeanne. La fidélité du comte d’Armagnac était fort chancelante. Dans son comté, il avait des relations avec les Anglais établis en Guyenne ; il peut avoir communiqué la lettre reçue sans penser nuire à celle qui l’avait écrite. L’on a vu que Jeanne a soutenu 510que celle qui fut présentée au procès avait été interpolée, peut-être par les Anglais.

La loi, (dit Quicherat), défendait de recevoir la déposition des ennemis capitaux (p. 121),

et il prétend que Cauchon se couvrit de ce coté. Mais si la loi défend de recevoir la déposition des ennemis capitaux, à combien plus forte raison, elle défendait à des ennemis capitaux de se constituer juges. Cauchon ne pouvait se couvrir de ce coté qu’en obéissant à Jeanne, qui justement le déclarait tel ; à Lohier, à Houppeville, qui, pour ce motif, soutenaient qu’il ne pouvait pas se porter comme juge.

Après avoir déclaré que l’absence de cette information au procès constituait une irrégularité, Quicherat essaie de la justifier :

Qu’on se rapporte, (dit-il), au moment où fut rédigé le procès. Jeanne était morte. La sentence portée contre elle avait eu pour fondement, non pas les dires des témoins, mais seulement les paroles tirées de sa bouche dans le cours du jugement. Puisque l’instruction avait en quelque sorte fondu aux débats, à quoi bon en surcharger l’instrument du procès ? (p. 123)

Mais pour montrer que le procès avait été légitimement ouvert ; ce qui, même dans l’hypothèse de Quicherat, aurait été difficile, puisque de son aveu elle avait fondu au procès.

Quicherat, en disant que Manchon et Courcelles avaient fait un faux en 1431 ou avaient menti en 1456, supposait que l’instrument avait été rédigé en 1431. Ici il met en note la déposition de Taquel qui affirme que cette rédaction eut lieu longtemps après le supplice, par conséquent probablement plus tard que 1431.

Il a été dit, à la fin de notre premier livre, ce qu’il fallait penser, d’après nous, de la rédaction de ces séances préliminaires. Jeanne était morte, avons-nous observé. Une rédaction vraie aurait été une accusation contre le puissant conseiller royal, et n’aurait pas ressuscité la martyre. Courcelles et Manchon ont dû accepter de Cauchon, ou composer par son ordre, une rédaction voilant, le moins mal possible, ce premier vice originel du procès. Ils n’ont pas trouvé mieux.

V.
De la correction des douze articles
Pour atténuer la perfidie des douze articles.

La déposition de Manchon nous a fait connaître les embarras des trois greffiers quand leur furent présentés les douze articles, et ce qui s’y rapporte. Une pièce constatait qu’on avait demandé des corrections qui ne furent pas faites. À deux reprises, Manchon acculé répond qu’il n’aurait pas osé se mettre en opposition avec de si puissants personnages que ceux pour lesquels il travaillait. D’après Quicherat, ces greffiers, pourtant entendus dans leur métier, se 511sont calomniés eux-mêmes. Ils ont avoué que les corrections n’avaient pas été faites (constat ipsis… quod fuerunt transmissi in crastinum per eumdem de Estiveto sine correctione) (Procès, t. III, p. 144.)

Quicherat en sait plus long ; il écrit :

On fit droit au plus grand nombre des corrections indiquées… Il n’est donc pas équitable d’alléguer cette illégalité si grossière, qui aurait consisté à émettre, sous une forme non autorisée par les assesseurs du tribunal, une pièce aussi capitale que les douze articles (p. 126.)

L’aveu des coupables n’est donc plus la preuve la plus convaincante de la faute, alors même que ces coupables sont au nombre de trois, et que tous sont des officiers judiciaires. Pareille conséquence dispense de discussion plus étendue.

La sentence de réhabilitation a déclaré les douze articles mensongèrement, perfidement, calomnieusement, frauduleusement, malicieusement extraits du prétendu procès, et des prétendus aveux de ladite défunte… Elle a statué qu’ils seraient arrachés du prétendu procès et lacérés.

Quicherat, pour lequel la sentence de réhabilitation semble ne pas exister, car il ne la cite jamais, veut, s’il ne défend pas les douze articles, sauvegarder leurs auteurs ; il le fait aux dépens de l’inquisition. Voici ce qu’il écrit :

Je n’ai pas à examiner en elle-même la rédaction des douze articles. Il nous reste quantité de mémoires écrits par des théologiens du XVe siècle, qui prouvent que les assertions contenues dans ces articles sont contrariées par d’autres paroles sorties de la bouche de Jeanne. Ceux des docteurs de Paris qui vivaient encore en 1456 purent alors reconnaître cela, et ne s’en être pas aperçus au moment où ils opéraient, en 1431. Ils n’avaient pas le calme d’esprit nécessaire pour entreprendre ce travail si délicat qui consiste à faire tenir en quelques propositions abstraites le sens de la conduite et des discours d’un individu. Sans les accuser d’une intention criminelle, on peut dire que la procédure inquisitoriale, qui soumettait des hommes prévenus comme eux à une telle épreuve, les plaçait dans l’impossibilité de ne pas faillir (p. 120).

Ne nous arrêtons pas au blâme si atténué des douze articles. Ce qu’ils contiennent est contrarié par d’autres paroles de Jeanne. N’est-ce pas dire que Jeanne, toujours si constante avec elle-même, a prononcé des paroles contradictoires ?

D’après Quicherat, les juges étaient des esprits très prévenus, manquant du calme nécessaire pour faire un résumé exact des aveux de Jeanne. Mais nous venons de voir le passage dans lequel, quelques pages plus haut, le même Quicherat nous a dit que ce n’étaient point des énergumènes poursuivant une vengeance politique. Leur gravité connue, la considération dont ils jouissaient, produisaient une attente mêlée de confiance et de respect. Comment concilier semblables assertions ? Ils n’avaient pas d’intention criminelle, et 512ils acceptent d’être les juges de celle qu’ils condamnent avant de l’avoir entendue ; ils se constituent juges, malgré les très justes récusations de l’accusée ; ils refusent d’avoir pour collègues des hommes du parti de l’accusée ! Et en cela, ils n’avaient pas des intentions criminelles ? Quels indices plus véhéments d’une intention perverse ? L’intention de Quicherat est très manifeste ; il ne laisse pas passer une occasion de calomnier l’Église et l’inquisition. D’après le passage cité, la procédure inquisitoriale les plaçait dans l’impossibilité de ne pas faillir ; mais la procédure inquisitoriale, qui chasse du banc des témoins, ainsi que Quicherat l’a constaté, les hommes prévenus de haine contre l’accusée, leur défend bien plus encore de prendre place parmi les juges.

Elle ne prescrit nullement de faire tenir la cause en quelques propositions abstraites. Rien n’est plus concret que l’exposé d’un fait. Les douze articles eux-mêmes n’ont rien d’abstrait.

Loin d’imposer de faire tenir le procès eu quelques propositions abstraites, Bréhal soutient que les consulteurs doivent recevoir communication de tout le procès, et que tout doit leur être sérieusement et intégralement exposé, conformément au dernier chapitre du Sexte, de Hæreticis (I, p. 560). Basin dit implicitement la même chose (I, p. 332). Les interrogations faites au procès de réhabilitation supposent qu’on aurait dû envoyer le réquisitoire du promoteur, les soixante-dix articles avec les réponses de Jeanne, et sans doute les singulières preuves par lesquelles d’Estivet prétendait appuyer ses incriminations. On s’explique, en effet, que les consulteurs n’aient pas besoin d’accusations abandonnées par l’accusateur. Qui donc aurait osé condamner Jeanne d’après le fatras que l’on connaît ?

Puisque l’on envoyait les douze articles comme l’expression des aveux de Jeanne, quoi de plus élémentaire que de lui en donner connaissance ? L’on s’en est bien gardé.

VI.
De l’absence d’avocat au procès
Pour expliquer ou nier que l’on n’ait pas donné de défenseur à Jeanne.

Quicherat, fort de ses études du Sexte et du Directoire d’Eymerich, prétend que les juges inquisiteurs étaient en droit de refuser un avocat à un hérétique. Basin, évêque de Lisieux, lui répond longuement qu’il comprend mal son texte.

L’on ne défend pas, (dit-il), à l’accusé de se munir d’un conseil ou d’un directeur ; l’on n’entend pas lui dénier une légitime défense ; elle est alors plus nécessaire que jamais, puisqu’il s’agit d’un péril de mort. L’on prohibe seulement le tumulte des avocats et des discussions. — (I, p. 329).

Même exposition dans 513Bréhal (I, p. 573-575). Ainsi que Bréhal l’explique, ce qui est prohibé c’est de défendre une hérésie reconnue telle, mais il ne l’est nullement de prouver que l’on n’est pas hérétique. D’après Basin, outre le droit commun à tous, Jeanne en avait un particulier : elle était mineure ; or, une sentence rendue contre une mineure non assistée est nulle de plein droit (I, p. 330).

D’après Quicherat, Cauchon se serait montré bon prince ; dès le 27 mars il aurait proposé à Jeanne de choisir un avocat parmi les assistants, où se trouvaient des hommes honnêtes et loyaux, amis de Jeanne. Ce que valait cette offre de la part de cet homme passionné, artificieux, corrompu, ainsi que l’a qualifié Quicherat, la fuite de Lohier et de Fontaine, les menaces contre Isambart de La Pierre, les apostrophes violentes adressées à ceux qui voulaient diriger l’innocente jeune fille, le disent assez.

Lorsque la question de mort se posa, (dit Quicherat), on lui donna d’office des conseillers.

Lesquels ? Est-ce que Quicherat voudrait parler des exhortateurs charitains, qui l’assaillirent dans son lit le 18 avril, alors qu’elle était mortellement malade, de la caritative de Châtillon le 2 mai, de celle de Maurice le 23 ? Que la pressaient-ils donc de faire ? De démentir ses révélations, de reconnaître l’Église dans les clercs qui la condamnaient. Qu’est-ce à dire ? De commettre deux grandes iniquités, de flétrir elle-même tout son passé.

Quand, au cimetière Saint-Ouen, elle demandait que la formule d’abjuration qu’on lui présentait fut examinée par les clercs, elle sollicitait des conseils, et c’était bien la question de mort qui se posait. Quelle fut la réponse d’Érard ? Signe de suite, sans quoi tu sera arse aujourd’hui même, et l’apparition du bourreau, avec tout l’appareil du bûcher, disait assez que la menace n’était pas vaine.

La question de mort se posa plus pressante encore à l’interrogatoire du 28 mai, à ce que l’instrument appelle procès de rechute. Est-ce alors qu’on lui donna des conseillers d’office ? Mais ceux qui étaient accourus la veille au soir faillirent être tués pour avoir essayé d’aborder la prisonnière, et le lendemain, l’interrogatoire eut lieu en présence de quelques témoins seulement, choisis pour la circonstance, entièrement nouveaux, ou si terrifiés que Manchon ne consentit à entrer à la séance que sous la protection de Warwick.

Le lendemain 29, la plupart, la presque unanimité des consulteurs demandèrent qu’on expliquât à Jeanne la formule d’abjuration, qu’elle disait n’avoir pas comprise. C’était bien un minimum de conseil. Il n’en fut rien fait. Si l’éditeur du double procès, celui qui a exhumé de la poussière des manuscrits les faits qu’on oppose à ses assertions, si le grave Quicherat écrit ces choses, que doit-on attendre des confrères en rationalisme, 514moins versés dans la connaissance des sources de la céleste histoire, moins pondérés dans leur jugement et leur expression ?

VII.
D’un faux confident aposté auprès de Jeanne
Pour justifier jusqu’au rôle de Loyseleur.

Un chanoine de Rouen nommé Loyseleur consentit à s’introduire auprès de Jeanne sous un déguisement, et à surprendre sa bonne foi pour l’égarer par de perfides conseils. Ce fait est redit avec horreur par tous ceux qui en déposent à la réhabilitation, et le misérable qui s’était chargé de ce rôle en mourut plus tard de honte et de remords. (Il n’eut pas fin si honorable.) Si funeste que sa supercherie ait pu être à l’accusée, j’ai regret à dire que dans la forme elle eut encore son excuse. Elle, fut couverte par une pratique usitée jusqu’aux derniers temps de l’inquisition, et que je trouve dans le traité des poursuites contre les Albigeois :

Que nul n’approche de l’hérétique, si ce n’est de temps à autre deux personnes fidèles et adroites, qui l’avertissent avec précaution et comme si elles avaient compassion de lui, de se garantir de la mort en confessant ses erreurs, et qui lui promettent que, s’il le fait, il pourra échapper au supplice du feu ; car la crainte de la mort et l’espoir de la vie amollissent quelquefois un cœur qu’on n’aurait pas pu attendrir autrement. (Martène, Thesaurus anecdotorum, t. V, col. 1787.)

Quicherat emprunte son texte à un traité anonyme sur les pauvres de Lyon. Le texte, par suite, n’a rien de juridique. L’auteur ignoré fait connaître la profonde dissimulation de ces hérétiques qui, en renversant le christianisme tout entier, venaient cependant parmi les fidèles recevoir les sacrements. C’étaient les francs-maçons du temps ; eux aussi avaient leur mot de passe. L’auteur les divise en plusieurs catégories. Parlant, de ceux qui étaient plus enfoncés dans l’hérésie, il dit qu’ils doivent être emprisonnés et il ajoute :

Qu’on ne permette à aucun de leurs complices de les entretenir, crainte qu’ils ne soient affermis dans leur obstination, ou qu’on ne leur suggère de fallacieuses réponses.

N’est-ce pas ce que l’on pratique encore constamment ? Permet-on aux conspirateurs, à une bande de malfaiteurs de se communiquer les moyens de dépister la justice ? L’anonyme continue :

Qu’on ne permette pas à d’autres (indifféremment) de les aborder.

N’est-ce pas ce qui se fait encore, et le premier venu peut-il être admis dans la cellule d’un prisonnier ?

Cette permission pourra être accordée à des hommes de confiance et avisés, qui adroitement, avec un air de, compassion, l’exhorteront de détourner la mort de sa tête, et lui promettront, que s’il avoue son crime, il pourra échapper au 515bûcher444.

Par le fait, c’est ce qui avait lieu. Quand un coupable, par ailleurs convaincu, confessait son hérésie, l’on se contentait une première fois de lui infliger une pénitence qui variait avec la culpabilité. Le même esprit a, depuis quelques années, fait voter la loi Bérenger. [Loi du 26 mars 1891 qui crée le sursis à l’exécution de la peine en cas de première condamnation à la prison.]

Ce n’était pas pareil esprit qui animait Loyseleur. Il ne venait pas pour faire avouer à Jeanne des crimes qui, n’ayant pas été commis, ne pouvaient pas être prouvés ; mais bien pour lui suggérer un langage, des actes qui pouvaient la faire paraître coupable. Ne poussa-t-il pas sa sacrilège fourberie jusqu’à recevoir la confession de la prisonnière, de manière à ce qu’elle fut entendue par des tiers ? Il n’y a là rien de commun avec les procédés indiqués par l’anonyme, qui ne propose que ce qui se fait encore tous les jours d’après la loi elle-même.

VIII.
De l’abjuration ou rétractation de Jeanne
Pour établir qu’il n’y a pas eu substitution de la formule d’abjuration ; que Jeanne comprenait la formule.

Que le lecteur veuille bien se reporter à la page 425 du présent volume et lire l’article V. S’il est quelque chose d’avéré, c’est que la formule lue par Jeanne au cimetière Saint-Ouen n’est pas celle qui est insérée au procès. Les témoins abondent, ils étaient désintéressés, ou plutôt plusieurs, tels que Boisguillaume, Monet, l’évêque de Noyon, auraient eu quelque intérêt à ce que le procès ne fût pas entaché d’une si criante iniquité.

Quicherat donne un démenti à tous ces témoins, et à la sentence de la réhabilitation qu’il traite constamment comme si elle n’existait pas. Tous ses efforts sont pour justifier celui qu’il a qualifié d’homme passionné, artificieux, corrompu. La conséquence serait que ces épithètes devraient revenir aux commissaires pontificaux, à moins que l’on ne voulut les traiter d’idiots. Ils ont prononcé, en effet, que cette abjuration était prétendue, fausse, perfide, extorquée… nullement comprise par la défunte. La grande difficulté de Quicherat est celle-ci : Aymond de Macy dépose que Laurent Callot tira de sa manche une formule d’abjuration qu’il présenta à la signature de Jeanne, mais, dit Quicherat, Callot n’était pas sur l’estrade de Jeanne ; un témoin nous le représente faisant du tumulte dans l’assemblée, avec les Anglais indignés de ce que le bourreau ne fit pas immédiatement son devoir. Callot n’était ni sur l’estrade de Jeanne, ni dans la foule. Il était sur l’estrade où se trouvaient le cardinal de Winchester, au 516service duquel il était attaché, où se trouvaient Cauchon et les autres personnages de marque. Lui était-il donc si difficile de descendre de l’estrade d’honneur et de gravir celle de Jeanne ? Est-ce là ce qui autorise Quicherat à écrire :

Tant de circonstances difficiles à accorder ?

On voit, si celle-là, la seule qu’il cite, est difficile à accorder. Au milieu du tumulte qui précéda le simulacre d’abjuration du 24 mai, les témoins ont dû être impressionnés, les uns par un incident, les autres par un autre. Déposant vingt-cinq ans après le fait, il y aurait quelques circonstances particulières peu conciliables pour nous, qui vivons si loin des événements, — je n’en connais pas de telles, — que cela ne devrait pas étonner. Les faits importants n’en restent pas moins acquis, alors surtout qu’ils ne sont démentis par personne, et qu’ils sont, comme la substitution de la formule d’abjuration, attestés par de nombreux témoins.

Quicherat suppose que, dans l’hypothèse d’une double formule, on aurait dû faire signer subrepticement, séance tenante, la formule qui est au procès. C’était certainement possible au milieu du trouble où Jeanne se trouvait ; mais cela n’était pas nécessaire ; celui qui substituait une formule de cinquante lignes à une formule de six ou huit lignes, était capable de contrefaire ou de faire contrefaire la signature d’une paysanne sans lettres, dont on a dirigé la main pour écrire au bas de la pièce la signature qu’elle y a apposée.

D’après Quicherat,

la supercherie était trop grossière. […] Cauchon ne se serait point hasardé à une fabrication, ni même à une substitution de pièce, où il aurait eu besoin de la complicité de beaucoup de personnes (p. 135).

Quicherat oublie qu’il a dit que Cauchon se montra dans le procès un homme passionné, artificieux, corrompu. Pour justifier la condamnation de Jeanne comme relapse, l’instrument devait établir d’une manière bien péremptoire que Jeanne avait abjuré ses révélations et sa mission. Or glisser une pièce fausse dans l’instrument était facile. Il n’a été rédigé que longtemps après les faits. Manchon ne prenait pas note des pièces qu’il pouvait facilement, se procurer après la séance. Qu’est-il arrivé, lorsque avec Courcelles, il a dû donner au procès sa forme définitive ? Il a accepté la pièce telle qu’elle lui a été remise par Cauchon ou d’Estivet. S’est-il aperçu de la fraude ? Peut-être. Mais si Quicherat a jugé qu’il était superflu d’insérer au procès l’enquête prétendue, sur laquelle Cauchon s’était appuyé pour ouvrir le procès, à combien plus forte raison Manchon a-t-il pu regarder comme superflue l’insertion d’une pièce, qui, sans ressusciter la victime, aurait compromis des personnages très puissants, et lui aurait attiré leur vengeance au cas de résistance de sa part à leurs exigences !

Quicherat va plus loin. Il écrit :

Bien plus, la preuve existe que Jeanne fut instruite, sur la place de Saint-Ouen, des points capitaux que contient la pièce 517du procès. Dans l’interrogatoire qui précéda son supplice, les juges lui rappelèrent tous ces points, celui notamment qui concernait la fausseté de ses apparitions. Elle ne nia pas ; seulement elle répondit qu’elle ne l’entendait pas ainsi ; mais avant de se couvrir par cette allégation, elle avait fait des aveux bien plus significatifs, en disant qu’elle avait commis une faiblesse pour sauver sa vie ; que Dieu lui en avait fait reproche par ses voix, qu’elle s’était exposée à la damnation de son âme, qu’elle s’en repentait ; et comme pour ne pas laisser de doute sur la lucidité de sa conscience au moment où elle s’était rétractée, elle ajouta que ses voix l’avaient avertie à l’avance du péché où elle tomberait (p. 135-136).

De L’Averdy avait déjà dit de la séance du 28 mai, dont traite Quicherat, que la fidélité lui en paraissait suspecte445. Il est manifeste que le procès-verbal pèche par des omissions capitales, et que la rédaction entière porte l’empreinte du trouble et de la frayeur auxquels, de son propre aveu, Manchon était en proie. (V, p. 169.)

L’on ne voit pas comment, en soutenant avec vigueur qu’elle n’avait jamais entendu nier ses révélations, qu’elle ne comprenait pas ce qu’on lui faisait dire, elle avouait qu’elle les avait réellement abjurées. Celui qui répète des mots qu’il ne comprend pas, auxquels il n’attache pas d’importance — c’était le cas pour Jeanne, qui riait, nous l’avons vu — celui-là bat l’air avec les lèvres, et voilà tout. Cependant, dit Quicherat, elle se le reprocha, sur l’avertissement de ses voix, comme une faiblesse ; c’était en effet un faiblesse de se prêter à pareil simulacre qui ne trompa pas cependant les assistants : ils l’estimèrent une dérision : Non erat nisi truffa, disaient-ils. Quicherat voit une preuve de la lucidité de la conscience de la pauvre fille, en ce que, le lundi, elle avouait avoir été prévenue par les voix de la faute dans laquelle elle tomberait ; mais certes, le tumulte de la séance, les cris qui se croisaient en sens contraire, la longue lutte pour ne pas céder, les objurgations d’Érard, les conseils de Massieu, l’apparition soudaine du bourreau, étaient capables de lui faire perdre sur le moment le souvenir de la prédiction qui lui avait été faite. Quand saint Pierre renia son Maître, il n’y avait pas cinq heures qu’il avait été prévenu de sa triple négation : il avait bien compris l’avertissement, puisqu’il avait protesté ; cependant il ne se rappelait rien de tout cela pendant qu’il se laissait aller à son triple reniement ; le second chant du coq et le regard de Jésus lui remirent la prédiction en mémoire.

Quicherat continue :

Par là s’atténuent singulièrement les conclusions, si graves en apparence, des témoins. S’il y a eu réellement deux copies différentes de la formule, l’une courte et l’autre longue, c’est que la première, destinée à être prononcée, contenait seulement les termes de la rétractation, tandis 518que l’autre, devant être transcrite dans un document solennel, était amplifiée d’un protocole et de considérations finales dans le style théologique du temps, et telle se présente, dans son développement, la pièce du procès ; la rétractation proprement dite s’y réduit à un petit nombre d’articles qui pouvaient tenir en cinq ou six lignes d’écriture (p. 136).

La formule qui est au procès ne se termine nullement par des considérations en style théologique du temps ; il suffit de la relire. Jeanne dit se soumettre à la correction, et promet de ne jamais retourner aux erreurs devant dites. Continuons à citer les Aperçus nouveaux :

Si, d’un autre côté, Jeanne montra beaucoup d’hésitation avant de signer, c’est qu’elle combattait entre sa volonté et ce fatal pressentiment (avertissement) de faillir, qui avait parlé en elle les jours précédents. Les cris de la multitude et les sollicitations, ou (et) les menaces de Guillaume Érard achevèrent de la vaincre. Elle céda en traçant la croix dont parlent les témoins, et qui existe au bas du procès. Si, ensuite, on vit quelqu’un lui prendre la main pour la faire écrire, c’est que les juges voulaient que sa rétractation fût en aussi bonne forme que ses lettres, qu’elle s’était habituée à revêtir de son seing dans les derniers temps de sa carrière ; de là, la pièce signée Jehanne, quoiqu’elle ne sut pas écrire (p. 137).

Et en note :

L’original de la lettre au comte d’Armagnac, qui faisait partie du dossier de l’instruction, était signé de la sorte.

Quicherat insinue par là que l’on pouvait confronter sa signature, et rappelle dans le même but que sa signature existe dans une lettre aux habitants de Reims, et dans une autre aux habitants de Riom.

Mais l’original de la lettre au comte d’Armagnac n’existait nullement dans le dossier du procès. Le contraire y est très positivement affirmé.

Dicit (Johanna) etiam quod aliud dixit nuntio præfati comitis quod non continetur in illa copia litterarum.

[Elle dit aussi avoir dit autre chose au messager du comte, qui n’est pas contenu dans cette copie de la lettre.]

Comment aurait-elle pu contester la fidélité des allégations renfermées dans la lettre, ainsi qu’elle le fait (V, p. 223), si on avait eu l’original sous les yeux ? Il est bien manifeste que l’on ne pouvait pas confronter la signature extorquée au cimetière Saint-Ouen, avec les signatures qui se trouvaient dans les archives de Reims et de Riom. Les signatures de Jeanne étaient l’œuvre de deux personnes, de celui qui lui conduisait la main, et l’œuvre de l’illettrée jeune fille. Par le fait, la signature de la lettre à Reims est plus régulière que celle de la lettre à Riom. C’est que l’auteur principal, le guide de l’inhabile main, est différent.

Quicherat conclut cet important article par les lignes suivantes :

Quant à l’obscurité des témoins sur tous ces faits, je l’explique par une affectation d’ignorance, qui tendait à dissimuler l’aberration passagère de la Pucelle ; comme si sa grande vertu n’éclatait pas davantage par cette faute, qu’elle racheta aussitôt après en faisant le sacrifice de sa vie (p. 138).

519Non, la grande vertu de la Pucelle n’éclate pas dans la passagère aberration que Quicherat lui prête, alors même qu’elle ait été rachetée par le sacrifice de la vie. Aberration est beaucoup trop fort : c’est légère surprise qu’il faut dire. Les circonstances étaient certes bien de nature à lui enlever la conscience de son acte, et l’inconscience peut avoir été telle, nous a dit le savant évêque Bourdeilles, qu’il n’y ait pas eu péché. Quelque beau que soit le repentir, mieux vaut encore l’innocence qui préserve de la faute, et Quicherat a beaucoup exagéré la faute.

Il exagère aussi l’obscurité des témoins. Ils ne sont nullement obscurs sur les faits importants, sur la violence faite à la patiente, sa longue résistance, la double formule, la précipitation avec laquelle on s’est contenté du simulacre d’abjuration. L’obscurité ne porte que sur des faits tout à fait accidentels. Qui présenta à Jeanne la formule à signer ? en quoi consista sa signature ? Nulle part il n’y a contradiction, au moins n’en avons-nous pas reconnu. La scène fut très tumultueuse. Comment s’étonner qu’à cette distance nous éprouvions quelque difficulté à grouper les incidents que chacun relate ? Aucun témoin ne s’est proposé d’en faire le tableau complet.

L’affectation d’ignorance n’est pas du côté des témoins ; elle est du côté du juge passionné, artificieux, corrompu. Non seulement il a affecté d’ignorer, il a cherché à dissimuler, aux yeux des contemporains et de la postérité, des faits qui font de la sentence une des plus révoltantes iniquités de l’histoire, et de l’instrument juridique par lequel il a cherché à la justifier un brigandage judiciaire.

Le vrai jugement à porter sur l’abjuration de Saint-Ouen est celui des commissaires pontificaux qui ont prononcé la réhabilitation. L’on ne saurait trop le redire, puisque tant d’historiens l’ignorent ou le méconnaissent !

Abjuratio prætensa, falsa, subdola, per vim et metum, præsentiam tortoris et comminatam ignis cremationem extorta, et per dictam defunctam minime intellecta.

[Une prétendue abjuration, fausse, trompeuse, extorquée par la force et l’intimidation, en présence du bourreau sous la menace d’être brûlée par le feu, et que la défunte n’a pas comprise.]

IX.
D’une information faite après la mort de Jeanne
Ses divagations au sujet des actes posthumes.

Il s’agit ici de l’enquête posthume traduite et appréciée au premier chapitre du livre précédent (V, p. 457). Quicherat, par cette considération

qu’un homme habile comme l’évêque de Beauvais exagère ou diminue la vérité et ne forge pas de toutes pièces le mensonge (p. 139),

combat l’assertion de L’Averdy, d’après lequel

la pièce est nulle de tout point.

520Mais n’arrive-t-il pas souvent que des hommes passionnés, artificieux et corrompus, ainsi que Quicherat a qualifié Cauchon dans cette affaire de la Pucelle, sont pris au piège de leur habileté ? N’est-ce pas ici le cas ? Pourquoi ces actes en dehors du procès et les pièces qui viennent à la suite, sinon parce que sa conscience l’accusait d’avoir prévariqué ? Comme il a été observé, ce sentiment se manifeste bien plus encore par les lettres de garantie, que Cauchon s’est bien gardé d’insérer à la suite des autres pièces venant après la signature des greffiers.

Que cette information ait été fabriquée de toutes pièces, ou qu’elle ait été altérée par les dispositions malveillantes qui se manifestent dans sa tournure, ainsi que Quicherat en convient, sa valeur historique est nulle. Les contradictions en ont été relevées dans le livre précédent.

Malgré la tournure visiblement malveillante, (dit Quicherat), donnée aux paroles de Jeanne […] elles prouvent, au contraire, qu’en face de la mort, la pauvre fille soutient plus que jamais le fait des apparitions.

Mais, humiliée devant les juges, dans l’espoir d’obtenir d’eux la communion, obsédée de leurs raisonnements, ne sachant elle-même comment accorder un espoir de délivrance, où l’avaient entretenue ses voix avec la nécessité de mourir, dressée inévitablement devant elle, elle admit un moment que son sublime instinct avait pu la tromper (p. 140).

Quicherat admet donc que Jeanne aurait avoué avoir été trompée par ce qu’il appelle son sublime instinct, c’est-à-dire par ses saintes. Ce n’est pas là soutenir plus que jamais le fait des apparitions, affirmé par elle avec tant de fermeté durant tout le cours de sa carrière. Il est vrai que l’auteur continue en ces termes :

Je m’empresse d’ajouter que, dans la méditation qui suivit l’accomplissement de ses devoirs religieux, un trait de lumière traversa son esprit et lui permit enfin de concilier ce qui avait fait la foi de sa vie avec ce qui faisait le scrupule des hommes (???). On l’entendit dire, au milieu des flammes, que ses voix ne l’avaient pas déçue. Son confesseur, qui nous instruit de cela, est précisément de ceux qui avaient témoigné de la parole contraire prononcée le matin (p. 141).

L’on a vu qu’il y a complète opposition entre la déposition prêtée au confesseur par les actes sans valeur, et la déposition juridique qu’il a faite à la réhabilitation. Dans cette dernière, il dit que sa sainte pénitente n’a jamais vacillé dans l’affirmation de l’origine divine de ses révélations ; rien de plus explicite, au contraire, que l’abjuration de ces voix que, d’après la prétendue déposition, Jeanne aurait faite le matin dans sa prison. Il faut choisir entre la déposition sans authenticité et la déposition juridique. Quicherat fait dire à la Vénérable, au milieu des flammes : Mes voix ne m’ont pas trompée. C’est étendre l’affirmation de Ladvenu :

Toujours et jusqu’à la fin, Jeanne a affirmé et maintenu que ses voix venaient 521de Dieu, que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait par le commandement de Dieu, qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ces mêmes voix.

Quand il s’agit de flammes, les témoins parlent surtout, ou uniquement, de l’invocation : Jésus ! Jésus ! et non pas de cette protestation qui a précédé, et qui était renfermée dans l’invocation des saintes Catherine et Marguerite, et plus encore de saint Michel, qu’elle invoquait, quand on l’attachait à l’instrument du supplice.

La réalité est autrement belle que tous ces travestissements. Que devient cette piété à la dernière communion que Ladvenu se déclare impuissant à rendre, remplacée par ce rayon de lumière qui traverse l’esprit de la sainte, et lui permet enfin de concilier ce qui avait fait la foi de sa vie avec ce qui faisait les scrupules des hommes ? Les hommes qui avaient de ces scrupules, c’étaient Cauchon et tous ceux qui avaient coopéré au forfait ! L’expression est-elle topique ? L’Anglais qui s’écriait : Nous sommes tous perdus, nous avons brûlé une sainte, le bourreau tremblant, et la foule, qui sanglotait, voyaient dans l’acte qui venait d’être accompli autre chose que matière à scrupules.

L’information posthume, (dit Quicherat), peut être admise quant au fond, mais je lui découvre un caractère si différent de celui qu’elle affecte, que sa forme devient pour moi un problème insoluble. Elle est donnée comme le résultat d’une, conversation fortuite, lorsqu’en réalité il faut y voir les lambeaux d’un dernier interrogatoire subi par l’accusée (p. 142).

Quicherat développe sa pensée en disant que, la veille, trente-neuf assesseurs sur quarante-deux avaient demandé que l’on relût et que l’on expliquât à Jeanne les termes de sa rétractation, qu’elle affirmait n’avoir pas compris…

Le vœu d’une si grande majorité était, (dit-il), un devoir pour l’évêque.

Comme si celui qu’il a donné d’abord comme un homme qui, dans cette affaire, se montra passionné, artificieux, corrompu, devait, en tout point, se conformer au devoir ! Quicherat avoue, d’ailleurs, que l’interrogatoire n’a pas la forme qu’il devrait avoir, et c’est là pour lui le problème insoluble. La solution, c’est que, si les interrogations ont existé, elle n’avaient aucune forme juridique. Il n’y avait pas de greffier ; l’on n’a pas lu à Jeanne, encore moins, l’on ne lui a pas expliqué la formule d’abjuration qui lui était prêtée.

Quicherat dit, à tort, qu’il n’a pas été question, à la réhabilitation, de l’information posthume. Bréhal en a parlé, et en a porté le jugement souvent cité :

Elle est sans valeur et sans importance.

Ce qui suffit à expliquer qu’il n’en soit pas question dans la sentence. Les juges nommés par Calixte III n’avaient à s’occuper que du procès, et non pas de ce qui n’en fait pas partie. De plus, cette prétendue abjuration ne serait qu’une ratification de la première. En prononçant que la première n’existait pas, ne frappaient-ils pas la seconde ?

522Quicherat termine cet article par la phrase suivante :

Sans conclure rien, il me semble impossible de condamner l’évêque de Beauvais sur un point où l’ont absous implicitement les juges de sa mémoire (p. 144).

Ne pas condamner, c’est absoudre. L’on voit si nous avions raison de dire que l’avocat de l’évêque de Beauvais, c’était Quicherat.

X.
La communion accordée à Jeanne

Quicherat prétend justifier par le Sexte que l’on ait donné la communion à celle qui allait dans quelques heures être déclarée excommuniée. Bréhal, qui, comme grand inquisiteur, devait connaître le Sexte, déclare qu’il y a là une manifeste contradiction et une erreur évidente. (I, p. 597.)

XI.
De la rédaction du procès

Le travail qu’on est convenu d’appeler la minute, dit Quicherat, est le travail de rédaction que les greffiers réunis avaient arrêté à la fin de chaque audience.

De nombreux témoins, les trois greffiers eux-mêmes nous ont dit les violences dont ils avaient été l’objet de la part de l’évêque de Beauvais et des maîtres parisiens : débats, au moment même des interrogatoires, comme le prouve l’exclamation de l’incriminée :

— Vous écrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi ;

débats dans les conférences qui suivaient pour fixer la rédaction définitive. D’Estivet intervenait très vraisemblablement. C’est surtout pour le procès-verbal des séances privées, où n’assistaient guère que les maîtres parisiens, que la rédaction a dû être défectueuse.

La traduction latine renferme plus d’omissions que n’en relate Quicherat. Si Courcelles a pu faire disparaître ce qu’il jugeait être pour lui peu honorable, à combien plus forte raison le puissant conseiller royal, Cauchon, a-t-il pu remanier ce qui lui paraissait devoir plus entacher sa mémoire ! Le soin de se dissimuler derrière les conseillers est manifeste.

523Chapitre III
Conclusion sur le procès

  • I.
  • Exagération des éloges donnés à Isambart de La Pierre, et fausses conclusions de quelques mots de sa déposition.
  • II.
  • Obscurcissement dans les esprits au sujet de Jeanne, à la suite de sa condamnation.
  • Les causes.
  • Beaucoup ont continué à croire à sa mission divine.
  • III.
  • Demande de canonisation par Quicherat.
  • Pourquoi la France n’a pas demandé la canonisation durant quatre siècles.
  • IV.
  • Réfutation de l’affirmation que la Pucelle a été, de son vivant, l’objet d’un culte religieux.
  • Pourquoi Jeanne n’est pas nommée dans le mémoire de Juvénal des Ursins aux États de Blois.

I.
Exagération des éloges donnés à Isambart de La Pierre, et fausses conclusions de quelques mots de sa déposition.

L’homme le plus droit que la Providence ait rapproché de lu Pucelle pendant son martyre fut un obscur Dominicain de Rouen, nomme Isambart de La Pierre. Ce digne religieux parla tout le temps selon sa conscience, ne craignit pas de s’exposer à des reproches pour éclairer l’accusée sur des pièges qu’on lui tendait, l’assista le jour de sa mort, et tint la croix devant elle jusqu’à son dernier soupir. Quoiqu’il sût mieux que personne de combien de passion était corrompue l’intention du premier juge, il n’a pas laissé de convenir qu’il avait observé suffisamment les règles du droit (satis observabant judices ordinem juris). Ce que j’ai dit n’est pas autre chose que le commentaire de cette parole trop peu remarquée (p. 147).

C’est pour se donner un appui que Quicherat surfait la valeur de l’appréciation de de La Pierre. Le Dominicain, simple bachelier en théologie, était probablement peu compétent en procédure canonique. Son sentiment, que l’on observait passablement l’ordre prescrit par le droit, ne peut pas prévaloir contre les mémoires d’un Basin, d’un Montigny, d’un Bréhal, qui démontrent que l’on en foula aux pieds les prescriptions les plus essentielles.

La déposition même d’Isambart en fournit de nombreuses preuves. Quoi de plus contraire au droit que de menacer de la Seine ceux qui tentent 524de dissiper une équivoque de mots dans laquelle on s’efforce d’enlacer une accusée, de défendre d’écrire ce qu’elle allègue légitimement pour sa défense ? Isambart de La Pierre en rapporte plusieurs exemples dans sa déposition. L’expression : satis observabant judices ordinem juris, n’avait pas vraisemblablement dans l’esprit du témoin le sens que lui donne Quicherat. Elle doit signifier que l’on suivait passablement la marche prescrite par le droit ; ce qui n’exclut pas de flagrantes violations dans les détails de l’application. Les canonistes cités démontrent que le procès en est tissu. Cauchon le savait si bien qu’il ne pouvait pas souffrir qu’on alléguât le décret. (V, p. 86).

Quicherat continue :

II.
Obscurcissement dans les esprits au sujet de Jeanne, à la suite de sa condamnation. — Les causes. — Beaucoup ont continué à croire à sa mission divine.

Dès qu’on peut établir que le tribunal de Rouen sauva ses actes par l’apparence, quantité de faits qui furent la conséquence de l’illusion se révèlent ou s’expliquent. La France française fut frappée de crainte et partagea les doutes de son gouvernement. Le clergé n’osa plus se prononcer comme il l’avait fait d’abord sur un cas extraordinaire, réprouvé par une partie de lui-même (p. 148).

La condamnation de la céleste Envoyée, son supplice, durent produire un certain obscurcissement dans nombre d’esprits. La sentence cependant, croyons-nous, en fut moins la cause que les récits menteurs publiés par la cour anglaise, qu’à deux reprises la Pucelle avait abjuré son passé et renié la divine origine de sa mission. Comment ne pas croire une accusée qui avoue son crime ? On fut déçu dans les espérances formées. L’on savait que Jeanne venait pour jeter les Anglais hors de toute France. Tout le monde n’avait pas la science de Gerson, de Jacques Gelu, de Basin, pour distinguer les diverses sortes de prophéties, et dire qu’il en est de conditionnelles. Si la condition n’est pas remplie, le non-accomplissement ne prouve rien contre les merveilles qui ont précédé ; elles ne cessent pas pour cela d’être miraculeuses. La Pucelle n’a jamais promis de chasser l’envahisseur sans la coopération matérielle des intéressés, et sans qu’une réforme morale ne correspondit à un bienfait si gratuitement dispensé.

La foi à l’Envoyée du ciel persévéra cependant dans bien des cœurs. Elle était tellement enracinée dans les esprits que l’on accepta avec une facilité qui nous scandalise la fausse Jeanne d’Arc, la dame des Armoises, soit qu’elle se présentât comme la vraie Jeanne d’Arc ressuscitée, ou comme miraculeusement enlevée du milieu des flammes.

Perceval de Cagny, Mathieu Thomassin, Jean Chartier, écrivaient avant 525la réhabilitation les pages qu’ils nous ont laissées sur la Vénérable. Ils ne doutaient pas de sa mission divine. Ils étaient loin d’être les seuls. Orléans continua à célébrer sa miraculeuse délivrance, et le mystère représenté en 1435 prouve que la condamnation n’avait en rien entamé son amour et sa foi à la Libératrice.

Quicherat poursuit en ces termes :

III.
Demande de canonisation par Quicherat. — Pourquoi la France n’a pas demandé la canonisation durant quatre siècles.

Les honneurs religieux qu’on avait rendus à Jeanne pendant sa vie cessèrent aussitôt après sa mort ; et celle qui avait réalisé la perfection chrétienne dans des conditions où personne n’avait jamais osé la concevoir, celle qui s’était manifestée aux hommes, avec toute l’apparence du miracle, celle sainte n’obtint pas le culte réservé aux saints, dont son siècle fut encore si prodigue qu’il en gratifia un archevêque d’Arles fameux pour avoir déchiré l’Église. Ce fut là l’effet immédiat du procès de Pierre Cauchon, effet que la réhabilitation prononcée, plus tard ne parvint pas à détruire (p. 148-149).

Ce qu’il faut retenir de ce passage, c’est que le rationaliste qui a étudié de plus près l’histoire de la Pucelle se scandalise de ce que l’Église n’a pas élevé Jeanne sur les autels, et lui en fait le reproche que l’on vient de lire. C’est une postulation en béatification qui, sans avoir la forme régulière, vaut bien une des lettres à ce sujet portées en si grand nombre au Saint-Siège, durant ces trente dernières années.

Pourquoi ce retard plus de quatre fois séculaire ? Rome n’est saisie que depuis environ trente ans. Demander la béatification, c’eût été demander l’étude vraie, complète de l’histoire de la Vénérable. L’histoire vraie, complète de la Pucelle, offusquait plusieurs classes de Français, aucune plus que l’Université de Paris, demeurée puissante jusqu’à sa destruction. Elle ne souffrait pas que l’on rappelât son rôle dans le lugubre drame. En voici une preuve :

Tout le monde connaît la guerre qu’elle fit à la Compagnie de Jésus. Dans une de ses attaques, la corporation qui soutenait modestement que la ruine de l’Université de Paris serait celle de l’Église et de l’État, mettait en avant qu’une compagnie de séculiers ne peut pas être entraînée dans une conspiration générale contre la religion et l’État, comme pouvait l’être une congrégation religieuse ayant ses maximes et ses principes particuliers.

Les Jésuites répondirent par une suite de faits historiques, établissant que l’Alma Mater en corps s’était déclarée plusieurs fois contre l’Église et l’État. La manière dont ils exposèrent sa conduite vis-à-vis de la Libératrice prouve que celui qui tenait la plume en leur nom — on croit que 526c’est le Père Jacques de La Haye — avait lu le procès de fort près :

N’ont-ils pas conspiré, (dit-il), contre la Pucelle d’Orléans envoyée de Dieu miraculeusement pour le salut du royaume très chrétien ? Et dans une assemblée des Mathurins fait des lettres au roi d’Angleterre Henri VI pour le supplier, avec toutes les instances possibles, de la faire punir ? Ce que ce roi en ses lettres patentes dit avoir accordé bien volontiers à sa très sainte et très chère fille l’Université de Paris, voulant dévotement obéir aux exhortations des docteurs et maîtres de sa très sainte et très chère fille. Ne l’ont-ils pas condamnée, cette sainte Vierge, après de longues consultations, et déclarée sorcière, invoquant les diables, idolâtre, schismatique et hérétique ? et les juges qui lui firent son procès ne disent-ils pas dans cette inique et cruelle sentence portée contre son innocence, son honneur et sa vie, qu’ils en ont usé ainsi, ayant égard et respect aux délibérations des maîtres des Facultés de théologie et de décret, voire de tout le corps d’icelle Université446 ?

L’Université essaya de répondre par une seconde apologie à l’encontre des Jésuites : en réponse au fait qui vient d’être cité, l’apologiste commence par ces lignes :

Vraiment, j’aimerais mieux verser des larmes sur le malheur et la surprise de quelques-uns de notre corps, que de chercher des excuses pour justifier une action si étrange. Toute la France est outragée par le renouvellement que vous faites de cette plaie, et sa vue ne peut recevoir aucun reproche plus honteux que d’avoir été si inhumaine à l’endroit de son illustre Libératrice447.

Le trouble de l’apologiste est manifeste et se révèle presque à chaque mot. Bien faussement il réduit le nombre des coupables à quelques-uns seulement, et presque immédiatement ces quelques-uns sont toute la France, qui s’est montrée si inhumaine envers la Libératrice. Toute la France est outragée par la flétrissure infligée à ces quelques-uns, et c’est pour toute la France le plus honteux reproche qu’elle puisse recevoir. Cependant, d’après lui, leur crime n’est qu’une action étrange, aussi veut-il chercher des excuses pour la justifier, encore que ce soit pour toute la France le reproche le plus honteux.

Si quelques lignes du défenseur des Jésuites suffisaient à bouleverser ainsi la raison et le sens de l’avocat de l’Université, qu’en aurait-il été d’une demande en canonisation qui aurait dû mettre en pleine lumière la conduite de la corporation vis-à-vis de la Libératrice ? Ce ne serait pas seulement le procès en béatification qui l’aurait révélée. La fête de la martyre aurait exposé les maîtres si pleins du sentiment de leur quasi-infaillibilité, à l’entendre répéter chaque année par les panégyristes soucieux 527de la vérité. Voilà pourquoi la canonisation n’a pas été demandée, ne pouvait pas l’être. Ces ménagements pour la vieille Université ont survécu à sa destruction. La Vraie Jeanne d’Arc n’est-elle pas le premier ouvrage où soit affirmé ce qui ressort avec évidence de toutes les parties du procès : la plus grande ennemie de la Pucelle fut l’Université de Paris ?

La royauté est loin d’être sans reproche. Le grand tort de Charles VII, qui aima pourtant toujours la céleste Envoyée, fut de préférer à l’avis de l’archevêque d’Embrun, qui lui disait de la regarder et de la suivre comme l’ange envoyé par Dieu pour le conduire, les avis d’un La Trémoille et d’un Regnault de Chartres, d’interrompre de lui-même le cours des miracles faits en sa faveur… Pour dire la vérité tout entière, une partie de la noblesse ne voyait pas sans jalousie la France, perdue par elle, ressuscitée par une jeune fille, tirée des fonds les plus inférieurs de cette roture, pour laquelle elle conservait un mépris antichrétien. Il y a dès lors une conjuration tacite pour voiler, tout en reconnaissant la divinité de la mission, les parties de la divine histoire qui offusquaient les classes supérieures. Telle est l’origine de la fin de la mission à Reims et des contes qu’on y a rattachés : la Pucelle demandant à se retirer, le refus de Charles VII, la cessation des voix, la double abjuration. La béatification vient à son heure. Elle dira à ces multitudes qu’on veut, par des efforts titanesques, détacher de Jésus-Christ, qu’elles furent toujours l’objet de ses prédilections, et qu’en lui seul elles trouveront dignité, honneur, sécurité, consolation, et tout ce qui est l’objet de leurs légitimes aspirations.

IV.
Réfutation de l’affirmation que la Pucelle a été, de son vivant, l’objet d’un culte religieux. — Pourquoi Jeanne n’est pas nommée dans le mémoire de Juvénal des Ursins aux États de Blois.

D’après Quicherat, on aurait rendu à Jeanne, durant sa vie, des honneurs religieux.

Il y revient plus loin quand il écrit :

Lorsque le peuple de France vit les œuvres de la Pucelle et recueillit les paroles qu’elle disait d’elle-même, il n’y eut qu’une voix pour l’élever au dessus de tous les saints. On lui dressa des statues dans les églises ; des oraisons furent composées, des messes chantées en son honneur. Ce culte, peu goûté du gouvernement, et peut-être aussi du haut clergé, cessa, comme je l’ai dit, par sa mort. Il semble qu’alors, pour accorder ceux qui ne voulaient pas qu’elle fût telle, on imposa silence sur sa mémoire. L’absence de son nom dans des écrits où elle ne s’explique pas me conduit à cette conjecture. À une assemblée d’États tenue à Blois en 1433, il fut donné lecture d’un mémoire d’apparat, dont l’auteur, après s’être étendu sur les succès miraculeux du roi, en rendait grâces à Dieu, qui avait donné courage à une 528petite compagnie de vaillants hommes de ce entreprendre. De la Pucelle, pas un mot. Une épître apologétique de Philelphe à Charles VII offre la même réticence. On n’est pas moins surpris de voir que l’élégant poète Charles d’Orléans, si sensible aux consolations que lui donnaient les dames de Londres, n’ait pas trouvé un accent pour celle qui lui avait sauvé ses domaines (p. 155).

Des oraisons composées, des messes chantées en l’honneur de la Pucelle vivante, ce sont là des inventions de d’Estivet cité en note dans les Aperçus nouveaux. Il n’y a rien de semblable dans les oraisons composées, les unes pour attirer les bénédictions du ciel sur les armes de Charles VII, redevenues victorieuses par la Pucelle ; les autres pour demander la délivrance de la prisonnière, afin qu’elle puisse parachever sa mission. Ce ne sont pas là des messes composées en l’honneur de la Pucelle, mais pour la pleine réalisation des bienfaits attendus de Dieu par son intermédiaire. L’on ne compose pas des messes en l’honneur d’un roi, ou d’un pontife quand on sollicite du Ciel qu’ils accomplissent tout le bien dont, par leur dignité, ils doivent être les canaux. Comment d’ailleurs chanter des messes en l’honneur de qui que ce soit, si le haut clergé, c’est-à dire les évêques, ne les autorisent pas ? Quicherat donne une nouvelle preuve de son ignorance théologique quand, en guise d’argument, il consigne que la Vierge appelait les saints ses frères du Ciel. Tout fidèle, surtout s’il est en état de grâce, peut légitimement donner le nom de frère, non seulement aux saints, mais au Roi des saints, puisqu’il a daigné lui-même prendre ce nom envers nous à la suite de sa Résurrection.

Rien ne prouve que dans le parti français on ait, après la condamnation de Rouen, imposé silence sur la Pucelle. Le contraire ressort de ce qui a été exposé. Il était cependant à souhaiter que le procès de réhabilitation vînt dissiper l’obscurcissement et le trouble produits dans les esprits.

Le mémoire lu aux États de Blois n’est nullement un mémoire d’apparat, mais bien un exposé navrant de la situation du royaume, avec une exhortation à appliquer les remèdes indiqués par la pièce elle-même. L’auteur est Jean Juvénal des Ursins, qui venait précisément de succéder à Cauchon sur le siège de Beauvais. Pouvait-il, sans avoir examiné le procès, qualifier son prédécesseur de la veille de prévaricateur et de juge inique ? Cela n’eût-il pas été un grand scandale, une témérité ? Devenu dans la suite archevêque de Reims, et constitué président de la commission de révision instituée par Calixte III, il a jugé en connaissance de cause l’œuvre de Cauchon, avec une justice et une équité dont Quicherat aurait dû tenir compte. Quicherat ne cite nulle part la sentence vengeresse, mais en réalité, en essayant sur tant de points de justifier le juge passionné, artificieux et corrompu, il la combat dans une partie notable de ses Aperçus.

529Juvénal des Ursins, dans son épître aux États de Blois, a fait allusion aux miracles de Dieu par la Pucelle. Je cite, d’après le manuscrit 2701 de la Bibliothèque nationale, fonds français, quelques phrases très instructives de ce que Quicherat appelle un écrit de parade. C’est, au contraire, de toute hardiesse :

Les choses, (dit-il), ont été tellement, depuis trente ans, ou autre long temps, si mal gouvernées que ce royaume en est destruit et dépopulé, et n’y a pas la dixième partie du peuple qui soulait être (qu’il y avait ordinairement). — (F° 2 v°.)

Il accuse la noblesse et lui fait cette juste leçon :

Il n’est pas si noble que par mal faire (qui, en faisant mal) ne se avillinisse (ne devienne vilain) ; et si villain que (qui) par bien faire ne se puisse annoblir. — (F° 3 v°.)

N’est-ce pas une allusion au discrédit que l’on voulait jeter sur la Pucelle à cause de la bassesse de sa naissance ? D’accord en cela avec les documents les plus authentiques, il loue l’honnêteté de vie de Charles VII à cette époque, et, en énumérant les bienfaits de Dieu à son égard, fait une allusion manifeste à ceux qu’il lui a départis par la Pucelle :

Il (le roi) est aimé de Dieu. Sa vie, son gouvernement, est bel, honneste et plaisant à Dieu, ne il n’y a en lui aucun vice… Regardez et advisez quelles merveilles Dieu a faites pour luy ; comme il fut sauvé de ses ennemis à Paris, la bataille de Beaugé, les délivrances des sièges mis par les ennemis à Orléans, Compiègne et Laigny, et la forme et manière de son sacre et recouvrement des parties du pays de par deçà, la mort merveilleuse du roi d’Angleterre, du comte Salsebery (Salisbury), et autres ses ennemis.

Ces choses sont-elles venues par les vaillances et vertus des nobles et par les prières des gens d’église ? Je crois que non, et Dieu l’a fait et a donné courage à petite compagnie de vaillants hommes à ce entreprendre et faire, à la requeste et prière du roy. — (F° 5, r°.)

Qui, en entendant énumérer, parmi les merveilles de Dieu en faveur de Charles VII, la délivrance d’Orléans, la forme et manière de son sacre, le recouvrement des pays en deçà de la Seine et de la Marne, n’aura pas pensé à la Pucelle ? Si le nouvel évêque de Beauvais l’avait nommée, n’aurait-il pas soulevé, prématurément et inopportunément, des questions étrangères au but qu’il se proposait, des difficultés qui ne pouvaient pas être pleinement résolues, tant que les Anglais seraient maîtres de Rouen, et ils possédaient encore Paris ? L’autorité de Quicherat a accrédité, même parmi les catholiques, une objection qui s’évanouit, quand on se rend compte des circonstances. Ce n’est pas seulement sur ce point qu’il a faussé les idées de beaucoup d’esprits droits.

530Chapitre IV
Dénigrement du procès de réhabilitation

  • I.
  • Réponse aux assertions gratuites, aux insinuations par lesquelles Quicherat s’efforce de diminuer le mérite de Charles VII, et, plus encore, de Calixte III, dans l’ouverture de la révision.
  • II.
  • Ses attaques indirectes contre le commissaires pontificaux accusés de n’avoir pas entendu certains témoins.
  • Pourquoi la commission s’appliqua à mettre en lumière l’innocence de la Pucelle plus qu’à poursuivre les auteurs de son supplice.
  • Des défauts dans la rédaction du procès.

I.
Réponse aux assertions gratuites, aux insinuations par lesquelles Quicherat s’efforce de diminuer le mérite de Charles VII, et, plus encore, de Calixte III, dans l’ouverture de la révision.

Quicherat a essayé de défendre le procès de condamnation sans tenir aucun compte des mémoires qui, à la réhabilitation, en montrèrent les vices si nombreux, de la sentence qui le flétrit, le déclare nul, et, s’il en était besoin, l’annule en termes, si expressifs (I, p. 646). C’était les traiter en quantité négligeable, faire injure aux éminents théologiens et canonistes dont les mémoires sont au second procès, et qu’il a négligé de faire entrer dans sa collection : ce qu’il en cite, Lellis excepté, est de tout point insignifiant. Il l’attaque dans l’article XXV de ses malheureux Aperçus nouveaux.

Il veut bien dire que

la réhabilitation fut un retour courageux, quoique non pas tout à fait complet, de Charles VII, qu’il osa faire sur les préventions de sa jeunesse (p. 148).

Voudrait-il dire que l’œuvre fut tardivement entreprise ? Ainsi le comprennent ceux qui reprochent à Charles VII d’avoir laissé passer près de vingt ans avant de venger la mémoire de celle à laquelle il devait la couronne. Le reproche est injuste, croyons-nous. Pour demander la révision, il fallait avoir au moins les preuves qu’on avait iniquement jugé, sous peine d’aboutir ou à un refus, ou à une confirmation du premier jugement, qui l’aurait irrémédiablement fixé. Il n’était possible de fournir les preuves qu’après le recouvrement 531de Rouen. Charles VII n’a pas perdu de temps, puisque, trois mois après, le doyen Bouillé était chargé de faire une enquête.

Quicherat s’étonne que cinq ans se soient écoulés entre la commission donnée à Bouillé et le rescrit de Calixte III. C’était, dit-il,

une question qui nous paraît de la justice la plus simple (p. 150).

Si la justice nous paraît aujourd’hui si simple, c’est que le procès de réhabilitation a fait la lumière ; il n’en était pas ainsi au moment où fut sollicitée la révision. Quand fut-elle sollicitée ? L’on n’a aucune date précise. Le mémoire de Montigny, qui doit être de 1453, prouve qu’à cette date l’on se demandait comment la question serait engagée, au nom de qui la révision serait demandée. L’affaire était de toute gravité. L’on allait mécontenter l’Angleterre, qui, on l’a vu par les lettres de garantie, s’était engagée à mettre en jeu toute sa puissance pour empêcher la réhabilitation d’aboutir. Est-ce que, même aujourd’hui, il est si facile de faire revenir la justice sur une condamnation capitale prononcée et exécutée depuis vingt ans ?

D’après Quicherat,

il s’agissait de faire déjuger l’Église par elle-même (p. 150).

En réalité, il s’agissait de venger l’Église de l’abus fait de son nom pour commettre une des plus criantes iniquités dont l’histoire fasse mention ; de venger sa législation foulée aux pieds, de réhabiliter la mémoire de l’une de ses plus glorieuses filles.

D’après Quicherat, Charles VII

força en quelque sorte la main au pape par le légat d’Estouteville (p. 149).

Où est la preuve ? L’on ne connaît pas une seule lettre de Charles VII demandant au Saint-Siège la réhabilitation qu’il souhaitait pourtant ardemment. Il est vrai que Valeran de La Varenne en a fait entrer une dans son poème. Est-elle de l’invention du poète, ou repose-telle sur un fond historique ? C’est ce que l’on ignore.

Peut-être, (écrit encore Quicherat), Charles VII n’eût-il pu l’obtenir, s’il n’avait pas présenté la réhabilitation de Jeanne comme la sienne propre. Il prétendit que le jugement de Pierre Cauchon le déshonorait. En quoi il élevait, après plus de vingt ans écoulés, un procès de tendance contre un mort dont l’ouvrage, tel qu’il ressort des documents, est un chef-d’œuvre de réserve à l’égard de lui, Charles VII (p. 150).

Charles VII a-t-il fait valoir semblable motif auprès du Saint-Siège ? Il n’existe pas, ou du moins l’on n’a pas publié, à ma connaissance, de pièce authentique par laquelle Charles VII aurait demandé la révision. L’assertion de Quicherat est donc gratuite ; elle suppose que l’amour de la justice n’aurait pas suffi pour que Rome entreprît la réparation de l’iniquité. D’après Quicherat, l’ouvrage de Cauchon est un chef-d’œuvre de réserve à l’égard de Charles VII !! En effet, l’évêque de Beauvais ne faisait que déclarer que, pour conquérir sa couronne, Charles VII avait eu recours aux puissances infernales, ou avait usé d’un stratagème d’imposture. 532Il avait laissé Érard insulter le monarque français devant l’immense multitude réunie à Saint-Ouen, dire qu’il avait souillé l’honneur de sa race, et introduit en France un genre de monstre qui lui avait été jusqu’alors inconnu ; Cauchon, ont dit les témoins, était altéré du sang de la victime, dont le crime était d’avoir relevé la couronne tombée du front du fils de l’infortuné Charles VI. C’est ce que Quicherat appelle un chef-d’œuvre de réserve à l’égard de Charles VII, de la part du client qu’il s’obstine à défendre !

Calixte III, créé Pape au milieu des alarmes de l’Europe entamée par les Turcs, accorda enfin cette satisfaction personnelle au roi de France, qu’il espérait entraîner dans la croisade.

En contentant le roi de France, il mécontentait le duc de Bourgogne, qui témoignait pour la croisade plus d’ardeur que Charles VII, et pouvait apporter un appoint au moins égal. On le vit bien au congrès de Mantoue en 1459, où Jean Jouffroy, ambassadeur du duc, commit, pour protester contre la réhabilitation, la page citée dans le troisième volume (III, p. 337).

L’on voit par combien de gratuites assertions, de perfides insinuations, le rationaliste s’efforce de rabaisser un acte pour lequel Calixte III mérite l’éternelle gratitude de l’histoire et surtout de la France. Il insiste encore un peu plus loin ; à propos du Bref, il écrit :

Le Bref de Calixte III avait désigné le promoteur du procès de Rouen, mort depuis longtemps, comme le bouc émissaire de toutes les iniquités commises. Il fut impossible aux juges de ne pas mettre aussi en cause le feu évêque de Beauvais, quoique la lettre apostolique l’eut désigné comme un homme de bonne mémoire. La lâcheté de ses complices, plutôt que la notoriété de son infamie, facilita singulièrement le sacrifice de sa renommée. En vain, on évoqua les défenseurs, quels qu’ils fussent, de sa mémoire ; personne n’osa se présenter. Ses héritiers même l’immolèrent en déclinant la responsabilité de sa conduite, dont leur bas âge, dirent-ils, les avait empêchés d’être juges (p. 153).

Ainsi l’odieux d’Estivet a part à l’intérêt que Quicherat ne cesse de porter au patron, qui avait choisi l’indigne chanoine comme le promoteur de ses basses œuvres. Il semble, d’après la phrase de Quicherat, que les commissaires pontificaux, et non pas le bref, mirent l’évêque de Beauvais en cause. Il suffit de lire le diplôme pontifical pour voir que c’est une erreur.

Il fut mis en cause ; car le bref ne se prononce sur la culpabilité, ni de Cauchon, ni de d’Estivet ; il ne condamne ni n’absout ; il institue la commission chargée, au nom du Saint-Siège, de condamner ou d’absoudre, selon que l’équité lui en fera un devoir.

L’école rationaliste se récrie contre la qualification de bonne mémoire appliquée au meurtrier de la Pucelle. La révision n’avait pas révélé ce 533que Quicherat a dit en commençant et qu’il semble avoir constamment oublié dans la suite, que l’indigne évêque s’était montré, dans le procès, un homme passionné, artificieux et corrompu. Conseiller très influent de la politique anglaise, il avait dû inspirer l’attitude favorable au Saint-Siège, qui fut celle de la cour britannique dans cette période, notamment dans le schisme de Bâle.

Ce ne fut pas la notoriété de l’infamie encourue par la condamnation de la Vénérable qui laissa sa mémoire sans défenseurs. Combien de témoins en ont cependant constaté la réalité ! Ce fut la lâcheté de ses complices ! Quels étaient donc ses complices ? La cour d’Angleterre, le gouvernement anglais, l’Université de Paris ! D’où leur serait venue cette couardise, alors surtout que le gouvernement anglais s’était engagé solennellement à mettre en mouvement jusqu’à ses alliés pour le défendre ? Ses héritiers n’abandonnèrent pas seulement sa mémoire ; ils s’en firent les accusateurs. Ils avouent avoir compris, par ce qu’ils ont ouï dire, que le procès fut une œuvre de haine, inspirée par la vengeance et la politique448. La reprise du procès ainsi scalpée, Quicherat en vient au procès lui-même.

II.
Ses attaques indirectes contre le commissaires pontificaux accusés de n’avoir pas entendu certains témoins. — Pourquoi la commission s’appliqua à mettre en lumière l’innocence de la Pucelle plus qu’à poursuivre les auteurs de son supplice. — Des défauts dans la rédaction du procès.

Les juges de la réhabilitation étaient la probité même. Mais parce que c’est là un fait constant, il ne faut pas que la critique s’abdique devant leur procès, ni que tout ce qui est dedans leur procès soit accepté sans observation (p. 150-151).

Qui ne reconnaît là un procédé à l’usage des habiles détracteurs ? Commencer par faire l’éloge de ceux que l’on veut rabaisser, c’est là médire avec art… Que leur reproche-t-il donc ?

Les dépositions des témoins qui en forment la partie importante ont l’air d’avoir subi des retranchements. Il n’y en a qu’une, par exemple, où soit relaté un seul trait, le seul fourni par la réhabilitation, de toute la partie si ignorée de la vie de Jeanne qui s’écoula entre le retour de Paris et sa captivité. Pour tout ce que Gaucourt a dit de la délivrance d’Orléans et du voyage de Reims, on met seulement qu’il concorde avec la déposition de Dunois. La déposition de Manchon, en 1456, ne contient plus certaines choses qu’il avait avouées en 1450, etc., etc. Quant au formulaire, d’après lequel eurent lieu les interrogatoires, tant à Orléans qu’à Paris et à Rouen, il manque au procès. Je vois là autant de suppressions commandées par les circonstances.

Le principe de la prescription en matière criminelle n’était pas consacré au XVe siècle ; mais entre 1431 et 1455 avaient été accordées des amnisties qui équivalaient à la prescription. L’honneur de tout le monde devait être sauf, 534de sorte que les juges, bornant le devoir des témoins à articuler sur l’innocence de la Pucelle, purent ou retrancher de leur déposition les passages qui auraient compromis d’autres personnes, ou leur laisser la faculté d’éluder les questions, lorsque la réponse leur eût été préjudiciable à eux-mêmes. — (P. 151-152.)

L’on concède volontiers que mettre en lumière l’innocence de la victime était le but de la révision, beaucoup plus que le châtiment de ceux qui avaient trempé dans son supplice. Le nombre de ces derniers a été réduit au minimum. Sur trois, deux étaient certainement morts, et l’on doute si le troisième était encore vivant. Tous les Français étaient couverts par l’amnistie publiée par Charles VII, à la suite du recouvrement de la Normandie.

C’était sagesse, répétons-le, de ne pas mettre en cause des coupables trop nombreux et trop puissants pour être atteints. Des menaces de poursuite n’auraient servi qu’à les faire armer contre la révision elle-même, et empêcher le but principal auquel on tendait. L’on se fût privé de dépositions de grande valeur. Qui aurait empêché Manchon de brûler les lettres de garantie et d’autres pièces encore ? Bréhal termine son chapitre sur les qualifications de l’Université par des menaces de poursuite contre un certain nombre de coupables (I, p. 592) ; l’on peut voir aussi pareilles menaces dans les derniers mots de la sentence de réhabilitation (I, p. 646). Mais ce n’est là, pensons-nous, qu’un vague regret de ne pouvoir pas faire davantage.

Les coupables appelés à déposer n’étaient pas tenus de révéler leur culpabilité, personne n’étant obligé de s’accuser soi-même, alors surtout que tel n’était pas l’objet du procès. Les juges pouvaient élaguer des dépositions ce qui s’en écartait ; ou même enjoindre aux témoins de ne pas toucher à certains côtés inutiles pour faire éclater l’innocence de la Vénérable. On peut observer, dans les dépositions reçues par Bouillé, certains détails qui ne reviennent pas dans l’enquête dernière, la plus juridique. Le point à établir n’était pas alors circonscrit, comme il le fut à la suite du bref pontifical. Les détails affirmés sous serment n’en conservent pas moins leur valeur.

Les dépositions des témoins, au point de vue de la sentence à rendre, sont-elles ce qu’il y a de plus important ? Il y a lieu d’en douter. L’instrument prétendu juridique porte tant de violations du droit, que plusieurs mémoires ne tirent leurs arguments que des irrégularités et des énormités dont il est un composé. Les commissaires pontificaux se sont appliqués à faire la lumière la plus vive.

Ce n’est pas l’histoire de la Pucelle qu’ils avaient à nous transmettre, et cependant quelles richesses ils lui ont fournies ! L’enquête auprès des 535témoins du procès de Rouen aurait suffi pour leur faire asseoir un jugement. Ils ont fait à Domrémy et au pays d’origine l’information dont Cauchon prétendait faussement se prévaloir. Le résultat en a été celui qu’avait obtenu Gérard Petit, dont l’évêque jugeur fut si mécontent. Ils ont fait une enquête à Orléans, à Paris, sur la vie guerrière. Quicherat trouve là occasion à critique. L’on n’avait pas, dit-il, rédigé de questionnaire. L’on ne le pouvait guère. Les questions posées à l’accusée roulaient fort peu sur cette partie de sa vie, quoique, en réalité, ce fussent les victoires de Jeanne qui allumaient la haine des ennemis. On avait cherché à établir qu’elles étaient dues aux esprits mauvais ; l’enquête établit que, durant cette période, la vie de la Vénérable fut ce qu’elle avait toujours été, une vie de sainte. De Gaucourt, ayant déposé à la suite de Dunois, confirma, à quelques détails près qu’il ajouta, ce qu’avait dit le lieutenant du roi. Quicherat trouve à redire que l’on n’ait pas reproduit tout au long sa déposition. Que ne blâme-t-il pas ? L’on n’a pas fait venir de Digne le vieil évêque Turelure, un des examinateurs de Poitiers. Sans parler de raisons personnelles tirées de la santé ou de motifs du même genre, l’éloignement ne suffit-il pas à expliquer que l’on n’ait pas sollicité un témoignage dont on pouvait très bien se passer ? Aurait-il donc fallu entendre tous ceux qui avaient vu la Libératrice ? Il est probable qu’on les comptait par dizaines de mille.

Quicherat voudrait qu’on eût fait une enquête à Senlis, à Lagny, à Compiègne, désignés, dit-il, comme le théâtre principal des soi-disant méfaits de la Pucelle. Les méfaits retenus sont ceux des douze articles. Il n’y est nullement question de ces villes, ni des méfaits allégués dans l’instruction. Les réponses de Jeanne les avaient fait évanouir. Le parti pris de décrier le procès vengeur, œuvre de l’Église Romaine, est manifeste ; tout comme le parti pris de vouer à la haine la législation ecclésiastique a inspiré la justification du procès de condamnation et la défense de Pierre Cauchon.

L’instrument du second procès fourmille d’inexactitudes de rédaction et de fautes matérielles. C’est vrai, elles ne portent pourtant pas, ou c’est très rarement, sur le sens de la phrase. Ce sont des fautes accidentelles ; elles n’attaquent pas le fond de l’œuvre. Elles s’expliquent par l’immense quantité de pièces à transcrire. C’était la suite de l’exactitude scrupuleuse des délégués pontificaux à se conformer aux prescriptions juridiques. Le classement était difficile. La revue de tant de paperasses demandait et beaucoup de temps et une minutieuse attention.

Toutes regrettables que sont ces fautes des scribes, le jugement de L’Averdy reste vrai :

Il ne peut pas y avoir de jugement plus approfondi, mieux préparé et plus juste en lui-même.

536Chapitre V
De l’opinion de la Pucelle

Sous ce titre, Quicherat jette un coup d’œil sur l’histoire de la Pucelle à travers les âges. Il y aurait beaucoup à relever. Qu’il suffise de toucher quelques points seulement.

  • I.
  • Identité de la figure de Jeanne telle qu’elle ressort des chroniques, des dépositions des témoins, du procès de condamnation.
  • De quel côté est la figure de commande ?
  • La vraie Jeanne d’Arc est plus que fade pour l’incroyant. Ceux qui ont admis Jeanne d’Arc revêtue de surnaturel ne comptent pas pour Quicherat.
  • L’esprit critique n’appartient qu’à ceux qui l’en dépouillent.
  • II.
  • Injuste dépréciation du poème de Chapelain.
  • Combien burlesque l’appréciation qu’il porte sur sa néfaste influence.
  • Il n’a pas éteint l’admiration pour Jeanne d’Arc.
  • La Pucelle d’Arouet-Voltaire.
  • Les circonstances atténuantes plaidées par Quicherat.
  • III.
  • La Vénérable, la sainte des temps modernes.

I.
Identité de la figure de Jeanne telle qu’elle ressort des chroniques, des dépositions des témoins, du procès de condamnation. — De quel côté est la figure de commande ? — La vraie Jeanne d’Arc est plus que fade pour l’incroyant.
Ceux qui ont admis Jeanne d’Arc revêtue de surnaturel ne comptent pas pour Quicherat. — L’esprit critique n’appartient qu’à ceux qui l’en dépouillent.

Le procès de réhabilitation vint, (d’après Quicherat), donner une tournure de commande aux souvenirs qu’il eut le mérite de fixer. Il est la source de tout ce que les chroniqueurs ont écrit de favorable à la Pucelle : il a fourni les traits de cette froide image qui a trop longtemps défrayé l’histoire, image d’une chaste fille venue pour rendre cœur à son roi, d’abord prise en défiance, puis écoutée et suivie ; malheureuse de sa réussite, puisque la reconnaissance du monarque, en la retenant plus qu’il n’aurait fallu, la précipita vers une funeste fin. Ce qui était froid au XVe siècle devint fade au XVIe. Les auteurs ne faisant que se copier d’âge en âge, les originaux furent comme s’ils n’existaient pas (p. 157-158).

Le procès de réhabilitation ne peut pas avoir été la source des chroniques des deux Cousinot, de Perceval de Cagny, d’Eberhard Windeck, du clerc de Martin V et de bien d’autres documents qui ont précédé la réhabilitation. 537Il ne peut pas y avoir eu collusion entre des témoins si nombreux, auxquels les distances d’alors ne permettaient pas de s’aboucher, qui ont observé la jeune fille dans des positions très différentes. Et pourtant c’est la même physionomie ; la jeune fille d’un type tel que l’imagination de l’homme n’en a jamais conçue pareille. Est-ce que les témoins auraient dicté le procès de condamnation ? La figure qu’ils nous font connaître est bien la même que celle dont les greffiers soldés par l’Anglais nous ont transmis les réponses alertes, simples, profondes, habiles, pleines de prudence, et où brille la plus haute sainteté.

La tournure de commande, c’est celle qu’a rêvée Michelet, et que les Aperçus nouveaux ont bien vainement essayé d’asseoir sur un fond d’érudition qui se dérobe quand on essaie de le saisir. Ce qui est fade jusqu’à en donner des nausées, ce sont les variations exercées sur ce thème par un Auguste Vallet, M. Joseph Fabre, et tant d’autres, qui n’ont ni le pinceau ni le souffle de Michelet. La Jeanne de l’histoire n’est pas seulement fade pour le naturalisme ; elle est terrifiante. Elle est l’indéniable apparition du surnaturel, qui est l’unique et totale solution de la vie, et que les tenants du rationalisme ont juré de ne pas voir.

En réalité, le procès de réhabilitation a conservé à l’histoire sa plus belle figure. Sans la réhabilitation, la sentence de condamnation serait tout ce que les érudits connaîtraient d’elle : l’on eût mis sur le compte de la crédulité du Moyen-Âge les récits antérieurs qui nous parlent de la Vierge-Guerrière, et que l’on ne se serait pas avisé de rapprocher.

Quicherat affirme qu’à partir de la réhabilitation, la fable de la mission finissant à Reims, le conte d’après lequel Charles VII l’aurait retenue dans l’armée, ont pris place dans l’histoire. C’est une erreur. La fable avec ses annexes n’a eu cours qu’à partir du milieu du XVIIe siècle ; encore est-ce vainement qu’on la chercherait dans des auteurs tels que le Père Daniel, et d’autres encore. Pour Quicherat, ceux qui ont admis Jeanne d’Arc telle qu’elle s’est donnée, c’est-à-dire revêtue du surnaturel, ne comptent pas. C’est ce qui résulte de la phrase suivante :

Les premiers qui apportèrent des intentions de critique en histoire regardèrent comme une conquête sans pareille d’avoir trouvé dans Monstrelet une opinion contraire à celle qu’une transmission peu intelligente leur avait fournie. Dès lors l’autorité du chroniqueur bourguignon l’emporta, et l’on s’habitua dans le monde éclairé à regarder la Pucelle comme un instrument politique (p. 159).

Hordal, dans son volume imprimé en 1612 sous le titre de Heroinæ nobilissimæ Johannæ d’Arc… Historia, donne des extraits, ou cite les noms d’environ cent-cinquante auteurs, historiens, poètes, théologiens, jurisconsultes, médecins, qui ont parlé de sa glorieuse arrière-tante. Il n’y en a pas un sur dix qui l’ait dépouillée du surnaturel. Ce sont des hommes tels que 538Gaguin, Meyer, Mariana, Génébrard, Delrio, les écrivains les plus éminents par le savoir. Tout cela n’appartient pas au monde éclairé. Quicherat se garde bien de donner leurs noms. Ils sont bien loin de voir dans la divulgation des œuvres de Monstrelet, moins explicite qu’il ne le dit, une conquête sans pareille en ce qui regarde la Pucelle. Ils n’appartiennent pas au monde éclairé. Ils sont sans critique. Encore que les explications de du Bellay soient erronées, il ne cesse pas d’être pour Quicherat le grand du Bellay ; et l’effronté calomniateur du Haillan est excusé. Il était échauffé par la contradiction de l’enthousiaste rêveur, Guillaume Postel.

Faites de la Vénérable un stratagème inventé par le parti français, la nymphe Égérie de Charles VII, la biche de Sertorius, l’instrument des passions de Dunois, une aventurière accorte, vous êtes intelligent, critique, éclairé ; vous donnez une Jeanne d’Arc qui n’est pas froide, encore moins fade. Il est vrai que Quicherat et l’école rationaliste avouent que tout cela est insoutenable, injurieux à la sainte fille ; n’importe, tout cela est de la critique. La Pucelle était très sincère, de mœurs angéliques ; loin qu’elle ait été un instrument inventé par son parti aux abois, elle n’en a été acceptée que difficilement ; elle est même devenue odieuse aux chefs de ce parti ; c’est vrai ; n’allez pas cependant dire qu’elle a eu de réelles visions ; qu’elle a vu, entendu saint Michel, les anges, sainte Catherine, sainte Marguerite. Du coup, vous vous rangeriez parmi les esprits sans critique, peu éclairés, peu intelligents ; vous donneriez une Jeanne d’Arc froide, fade même. — Mais quoi donc ? — Dites qu’elle faisait des êtres réels des rêves de son patriotisme, qu’elle colorait ces créations de son esprit des ardeurs de sa piété, vous passez dans le camp des esprits critiques, intelligents, éclairés. Vous pouvez broder à votre aise sur ce thème, tailler dans les faits, retrancher, ajouter, grossir, diminuer, vous appartenez à l’école critique. — L’admirable jeune fille était donc une hallucinée, une… folle ? — Parfaitement, et d’une hallucination, d’une folie incurable… c’est la vérité ; d’une folie sublime qui la faisait parler avec le plus exquis bon sens, en faisait un politique, un guerrier, un théologien, un prophète de mérite supérieur. — La raison n’est-elle pas ici encore plus outragée que la Libératrice, dont il est toujours vrai de dire avec Étienne Pasquier :

Grand pitié, jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne ?

Telle est l’explication du monde intelligent, d’un esprit critique.

539II.
Injuste dépréciation du poème de Chapelain. — Combien burlesque l’appréciation qu’il porte sur sa néfaste influence. — Il n’a pas éteint l’admiration pour Jeanne d’Arc. — La Pucelle d’Arouet-Voltaire. — Les circonstances atténuantes plaidées par Quicherat.

Encore un passage des Aperçus nouveaux :

Le poème de Chapelain, attendu comme une Énéide, et publié en 1656, fut aussi funeste à la mémoire de Jeanne qu’un second procès de condamnation. Le ridicule sous lequel succomba le poète fut si grand qu’il atteignit même le sujet. Le nom de la Pucelle ne put plus être prononcé sans provoquer le rire, et les travaux de critique que le commencement du siècle avait vus éclore ne furent pas continués (p. 161-162).

On est revenu du jugement dicté à Boileau par l’esprit du jansénisme :

De la foi d’un chrétien les mystères terribles

D’ornements égayés ne sont point susceptibles.

Ce fut le vice du XVIIe siècle, spécialement après Despréaux, de cantonner la poésie dans les champs si fades de la mythologie, ou les domaines de l’histoire ancienne. Quoi de plus vain et de plus ridicule, de plus déshonorant pour la poésie elle-même ? Une des raisons de l’anathème de Boileau contre le poème de Chapelain est un de ses mérites.

M. Sepet dit fort bien :

Il faut tenir compte à l’infortuné rimeur… de la place qu’il donne au surnaturel chrétien… de beaucoup de nobles pensées… de quelques vers qui vont jusqu’au sublime.

Il y a dans le poème d’assez nombreux passages, tels que celui où saint Michel annonce à la Vierge le sort qui lui est réservé :

Le ciel est ta patrie, et par grâce à la terre

Te prête seulement pour finir cette guerre.

Par l’Anglois tu mourras, mais, rendant les abois,

Ta mort sera ta vie, et la mort de l’Anglois.

Dieu, qui ne l’envoya que pour sauver la France,

Fera de ta prison naître sa délivrance,

Et pour te couronner après tant de combats,

Par un heureux malheur hâtera ton trépas.

(Liv. IX.)

Trouverait-on dans Boileau beaucoup de passages de cette noble et forte frappe ? Nous ne le pensons pas.

Dire que le poème de Chapelain fut aussi funeste à la Pucelle qu’un second procès de condamnation, et que le nom de la Pucelle ne put être prononcé sans rire, est une hyperbole macaronique digne de Scarron. Celui qui, malgré ses défauts, demeure peut-être notre meilleur historien, le Père Daniel, raconte avec étendue l’histoire de la Libératrice. Il 540la commence par cette réflexion :

Ceux que le nom seul de miracle effarouche me semblent devoir être assez embarrassés à imaginer un système bien juste, pour trouver d’autres causes d’une suite d’événements aussi singuliers et en aussi grand nombre que ceux que l’on va voir.

Et il la termine par cette phrase :

Jamais héros n’a été plus célébré en toutes manières que cette illustre héroïne.

Le Père Daniel a publié son histoire en 1713. Voilà comment l’on ne pouvait pas après Chapelain prononcer le nom de la Pucelle sans rire.

Le Père Ménétrier s’empressa de publier, dans sa bibliothèque instructive, vers la fin du XVIIe siècle, la belle lettre où trois seigneurs angevins, au sortir du sacre, rendent compte de la cérémonie à la reine et à sa mère. Il ne craignait certes pas de provoquer le rire.

Les historiens n’étaient pas arrêtés par l’effet du poème de Chapelain. Les poètes, loin de penser que l’on ne pouvait prononcer sans rire le nom de la Pucelle, l’ont proclamée au-dessus de tous les héros de l’antiquité. Commire a composé à son sujet plusieurs belles épigrammes. Dans l’une d’elles, après l’avoir fort élégamment mise en parallèle avec Hercule, il rentre dans la voie par cette belle rétractation :

Qu’ai-je fait, malheureux, d’avoir comparé une telle héroïne avec la fantastique progéniture du vain Jupiter ? Ô Vierge, pardonne-moi. Autant le vrai est au-dessus du faux, autant tes exploits sont au-dessus de ceux d’Hercule.

En 1700, le Père Masselot, dans son traité De arte ænigmatica, la prend pour premier exemple des rébus qu’il propose. Elle est la flèche avec laquelle le bras tout-puissant de Dieu relève la France.

À en juger par le discours qui nous reste de la fête du 8 mai 1672 à Orléans, et que l’on croit du Père Sénault, de l’Oratoire, l’influence du poème de Chapelain ne se faisait pas sentir dans la chaire chrétienne.

Nous en avons une preuve plus démonstrative encore. Elle est d’un étranger, d’un Jésuite allemand, le Père Michel Pexenfelder. En 1680, il faisait imprimer à Augsbourg le troisième volume de son Concionator historicus. Ce sont des sermons en latin, dont le fond est le récit d’un événement historique, à la suite duquel le religieux tire les conclusions morales pour ses auditeurs. Le cent-vingtième est consacré à Jeanne d’Arc. Nous n’avons guère lu de panégyriques de la Vénérable plus éloquents. Il n’hésite pas à dire que la guerrière française est la première des femmes de l’histoire sacrée et profane. Après avoir raconté sa vie avec feu et sans presque pas d’inexactitudes, il la résume en ces termes :

1. Quid feci, ah ! demens ! heroida non bene tantam

Cum ficta vani comparo prole Jovis.

Da veniam, Virgo. Quam vero fabula distat,

Tam distant gestis Herculis acta tuis.

541In eximia forma Virgo, inter milites casta, in armis sancta, in periculis intaminata, in rebus ardais infracta, inter hostes imperterita, in bello virorum antesignana, in calumniis victrix, in flammis vivax, innocentiam cordis, inter cineres superstitis, per ignem probavit.

Nous sommes fort éloigné cependant d’affirmer que Jeanne d’Arc ait occupé, dans la littérature du siècle de Louis XIV, la place à laquelle elle a droit, et qu’elle tiendra désormais dans la littérature de tous les pays civilisés. Loin qu’il faille l’imputer au poème de Chapelain, le poème de Chapelain a été couvert d’un injuste dédain, par suite même des causes qui ont fait que Jeanne d’Arc est absente des chefs-d’œuvre littéraires de cette époque. À partir du règne de Louis XIV, la littérature s’engoua avec excès de l’antiquité païenne, elle couvrit les âges chrétiens d’un mépris scandaleux. L’idée césarienne du pouvoir fut substituée de plus en plus à l’idée du pouvoir chrétien que Jeanne avait mission de rajeunir ; ce fut l’idolâtrie du sang matériellement considéré, la morgue nobiliaire accablant les multitudes de ses exactions et de ses mépris ; ce fut, sur bien des points, une recrudescence païenne qu’on voulut amalgamer avec un fond chrétien : l’attention et l’intérêt ne pouvaient pas se porter sur celle qui est la personnification si pure de l’idéal chrétien. La Pucelle fut trop oubliée ; c’est calomnier la France que d’avancer qu’elle y fut un objet de risée, ou même d’un oubli universel.

Arouet, qui s’est rendu justice en disant qu’il n’était pas Français, et ne nous a jamais mieux honorés que par ce reniement, Voltaire a essayé de faire du nom de la Pucelle le mémorial de toutes les souillures et de tous les blasphèmes. Le jugement, si démesurément outré sur l’effet produit par le poème de Chapelain, est, sous la plume de Quicherat, un moyeu d’atténuer l’exécration que tout cœur honnête vouera à l’auteur de La Pucelle du XVIIIe siècle. Le passage fait trop bien connaître ce qu’il y avait dans l’âme de l’éditeur du Double Procès, pour ne pas être cité, ne fût-ce que comme justification de ce qui pourrait paraître irrespectueux dans notre critique des Aperçus nouveaux.

Je ne doute pas que ce discrédit (de l’œuvre de Chapelain) n’ait contribué au choix malheureux de la matière avec laquelle Voltaire, encore jeune, composa le poème que lui avaient suggéré à la fois son enthousiasme pour l’Arioste et son aversion pour le Moyen-Âge. Mais ni l’heureuse audace du poète italien à l’égard de nos vieux romans, ni l’entraînement de la controverse ne justifient cet écart d’un si grand esprit. Celui qui ne parla jamais de saint Louis qu’avec vénération, celui qui apprit aux Français à bénir le souvenir de Henri IV et à respecter celui de Louis XIV, aurait dû s’apercevoir qu’il se manquait à lui-même en s’égayant aux dépens de Jeanne d’Arc. Il ne fut pas sans en concevoir quelque remords lorsque s’ébruita son ouvrage, dont il n’avait 542longtemps fait confidence qu’à un petit nombre d’amis ; mais l’indulgence de l’opinion à son égard calma sa conscience. Il publia La Pucelle, et n’en fut réprimandé que par les adversaires qui le réprimandaient sur toutes choses. (P. 162.)

Rien ne manque pour excuser la plus grande scélératesse de toutes les littératures ; pour Quicherat, ce ne fut, de la part de l’auteur, qu’un passe-temps peu séant. Chapelain, l’Arioste, l’aversion pour le Moyen-Âge, les encouragements d’une opinion que l’infâme avait pervertie, tout, jusqu’à ceux qui avaient coutume de blâmer sur toutes choses le plus pervers des hommes, s’unit pour faire une peccadille de ce composé de toute turpitude et de tout blasphème, inspiré d’un bout à l’autre par Lucifer en personne. Quicherat va jusqu’à transformer en remords l’hypocrisie avec laquelle Arouet, jusqu’à ce qu’il eût assez perverti le sentiment du public, protestait qu’il n’y aurait pas de cavernes assez profondes pour cacher sa honte, s’il était l’auteur des lambeaux de l’écrit avec lesquels il faisandait l’opinion. Ce fut l’œuvre de toute la vie du monstre. Il la commença tout jeune, comme dit Quicherat, il en avoua la paternité à soixante-huit ans, et s’en fit un titre de gloire jusqu’à sa mort de réprouvé.

Le dernier mot de ce plaidoyer des circonstances atténuantes remporte sur tout ce qui précède.

L’effet du poème de Voltaire fut de restaurer les études sur Jeanne d’Arc.

Autant vaudrait dire que l’effet des incendiaires de l’Hôtel-de-Ville de Paris et de la Cour des comptes a été la construction de la gare du Quai-d’Orsay et du splendide hôtel de la place Saint-Jacques.

III.
La Vénérable, la sainte des temps modernes.

Dans les quatre pages qui suivent et qui sont la fin des Aperçus nouveaux, nous ne citons que ces lignes :

La sainte du Moyen-Âge, que le Moyen-Âge a rejetée, doit devenir celle des temps modernes… Sortie des derniers rangs du peuple, elle vint faire valoir, non pas sa personne, mais le dessein qu’elle n’osait s’attribuer à elle-même de relever un grand peuple abattu… forcée de s’arrêter dans l’accomplissement de son ouvrage, elle ne crut pas qu’il vaudrait moins parce que d’autres auraient l’honneur de l’achever… Du dernier regard qu’elle jeta sur la terre, elle vit la France reconquise et consolée ; sérénité admirable de l’espérance enfantée par une conviction vraie, abnégation dont il faut prier Dieu que les cœurs se pénètrent, toutes les fois que chercheront à se réunir les forces divisées de la patrie.

Le vœu de Quicherat s’accomplit sous nos yeux : la Pucelle devient 543chaque jour la Sainte des temps modernes ; elle le sera dans toute l’amplitude du terme, lorsque la seule puissance qui peut authentiquer les saints se sera rendue aux vœux de ceux qui honorent les saints.

La Sainte qu’ils honoreront sera celle des documents publiés par l’éditeur du Double Procès, et non pas celle qu’il a déplorablement travestie dans les Aperçus nouveaux, par un triage arbitraire de ces mêmes documents, par des omissions et des oublis calculés, des interprétations forcées. Ce sera la Sainte, manifestation du Dieu fait homme continuant à vivre dans notre chair, la Sainte, gloire de la Papauté, la Sainte, la démonstration et l’exposé de la foi dans toute son intégrité.

L’école qui se fait gloire d’avoir possédé Quicherat jusqu’à la fin449, l’école rationaliste a affecté l’enthousiasme pour la Libératrice tant qu’elle a espéré ne lui laisser qu’un surnaturel subjectif, sans conséquence pratique pour notre âme, et s’en faire une arme contre l’Église. Au fur et à mesure que pareille position n’est plus tenable, que tombe la draperie menteuse sous laquelle Michelet avait caché la vraie Jeanne d’Arc, à mesure que la sainte fille apparaît martyrisée, non par l’Église, mais par les ennemis de la Papauté, l’école rationaliste devient froide, silencieuse, indifférente. Ce n’est pas elle qui se plaint que les députés, sourds à des millions de pétitionnaires, laissent dormir dans les cartons le vote de la fête nationale, émis depuis cinq ou six ans par le Sénat.

Quant aux sectaires déclarés, c’est de la fureur. Elle éclatait dans une circulaire des dernières années, par laquelle tous les adeptes de la maçonnerie étaient requis de s’opposer de tout leur pouvoir aux honneurs à rendre à celle qui ressuscita la France.

Le rationalisme sent que Jeanne d’Arc, connue telle que le ciel la fit, c’est un coup mortel qui lui est porté ; la secte, que Jeanne d’Arc honorée par la France comme elle doit l’être, c’est la France reconquise à son son vrai roi Jésus-Christ ; ce sont les blessures de la France pansées ; la patrie, si profondément divisée, unie de nouveau dans une même foi, une même loi, prête à recommencer les gestes de Dieu.

Puisse donc s’accomplir le vœu de Quicherat, et Jeanne d’Arc devenir la Sainte des temps modernes ! Puisse la part qu’aura prise à cet événement l’éditeur du Double Procès avoir fait oublier au Dieu miséricordieux les Aperçus nouveaux ! Puisse-t-elle lui avoir, à la dernière heure, obtenu une de ces grâces de repentir dont, malgré nos critiques, nous serions heureux d’avoir des signes !

544Chapitre VI
Le procès et le martyre d’après Michelet

  • I.
  • Le roman que Michelet a intitulé : Jeanne d’Arc.
  • Altération de la figure de l’accusée de Rouen.
  • Histrion effronté, ennemi de l’Église, luxurieux. Suite de faussetés sur Bedford, Cauchon, Billorry, et surtout sur Winchester, sur le sacre d’Henri VI, le procès, etc.
  • Sa ridicule affectation de connaître la liturgie, les maîtres de la vie spirituelle.
  • L’effronterie avec laquelle il relève les ennemis de l’Église, et travestit les ecclésiastiques justement sympathiques.
  • II.
  • La pire de ses erreurs : L’Église, ennemie de l’inspiration privée ; Jeanne, patronne du sens privé, du kantisme.

I.
Le roman que Michelet a intitulé : Jeanne d’Arc. — Altération de la figure de l’accusée de Rouen. — Histrion effronté, ennemi de l’Église, luxurieux.
Suite de faussetés sur Bedford, Cauchon, Billorry, et surtout sur Winchester, sur le sacre d’Henri VI, le procès, etc. — Sa ridicule affectation de connaître la liturgie, les maîtres de la vie spirituelle. — L’effronterie avec laquelle il relève les ennemis de l’Église, et travestit les ecclésiastiques justement sympathiques.

Le récit du procès et du martyre dans Michelet, tout poignant qu’il est, ne fait que confirmer le jugement porté déjà sur les deux autres parties de l’histoire de la Libératrice et de la Sainte. L’on se trompe si l’on croit lire une histoire, c’est un roman composé avec des faits et des personnages réels, mais mêlé de tant d’affirmations controuvées, de rôles renversés, d’événements transposés, brouillés, que ce n’est plus de l’histoire. Comme dans le roman, Michelet sacrifie tout à la figure sur laquelle il veut concentrer tout l’intérêt. Certes, la Pucelle en est digne ; mais elle n’a pas besoin de fictions, de mensonges impudents, pour être splendidement belle. Il suffit de la laisser dans son cadre. Tout intéressante qu’est dans Michelet, la figure de l’inculpée de Rouen, elle est altérée. Il y a de la mièvrerie dans le ton, les paroles que lui prête le romancier. L’hallucinée qu’il a rêvée n’est pas seulement impossible, elle est mignarde, mijaurée ; combien la réalité est plus belle ! L’auteur qui affecte avec un ton d’oracle un savoir universel, ne recule pas devant la peinture de l’âme si pure, si céleste de la sainte fille ; il grimace en réalité, et pour exprimer l’impression qu’une étude approfondie nous a laissée, qu’il soit permis de rappeler une image que nous avons eue constamment sous les yeux, en rapprochant des documents le récit de l’auteur de la Sorcière. Nous croyions voir un histrion pris au sérieux, parlant devant un auditoire 545ébahi, qu’il cherche à surprendre de plus en plus, sans lui laisser le temps de se saisir et de réfléchir. Rien ne lui coûte, la vérité est le dernier de ses soucis ; il affirme avec une égale hardiesse, une même impudence, ce qui est de l’histoire et ce qui est de son invention.

Un double sentiment perce constamment dans son récit, la haine de l’Église, et un fond de luxure qui lui fait souiller jusqu’aux pages qu’il consacre à celle qui tire son nom de la virginité. Le trait est souvent lancé en passant, mais le pittoresque de l’expression l’enfonce profondément.

Il ne lui suffit pas d’avoir un évêque pour bourreau de la sainte fille ; il lui faut un cardinal. Voilà pourquoi il concentre tout l’odieux sur le cardinal Winchester. Henri Martin nous dira que Winchester mène tout d’une main invisible. Michelet le met constamment au premier plan ; c’est lui que l’on voit toujours ; les falsifications les plus patentes ne lui coûtent rien. L’on se demande si c’est ce que Quicherat a voulu dire, quand il écrit que Michelet excelle à manier les textes. Tout relever demanderait un volume : qu’il suffise de quelques exemples au courant de la plume.

Après avoir dit que Cauchon fut chassé de Beauvais, il écrit :

Il ne s’amusa pas à Paris auprès du triste Bedford qui ne pouvait payer le zèle ; il alla où étaient la richesse et la puissance, en Angleterre, près du cardinal Winchester. Il se fit Anglais, il parla anglais. Winchester sentit tout le prix qu’il pouvait tirer d’un tel homme ; il se l’attacha450.

Ainsi donc, ce serait seulement après son expulsion de Beauvais, du 15 au 20 août 1429, que Pierre Cauchon aurait pris rang à la cour anglaise ; mais, conseiller du traité de Troyes en 1420, il eut dès lors auprès du bénéficiaire, le vainqueur d’Azincourt, une influence prépondérante qui en faisait l’intermédiaire toujours recherché de l’Université de Paris. Elle ne faisait pas une demande, n’élevait pas une plainte, sans la faire passer par l’évêque de Beauvais. Dès 1423, il était membre du grand conseil royal, et dès lors il apparaît dans les plus importantes affaires, comme le premier, ou un des premiers agents de la politique anglaise. Il ne s’amusa pas à Paris auprès du triste Bedford. Le vainqueur de Verneuil, Bedford, aussi habile à gouverner qu’à combattre, ne fut jamais le personnage annulé rêvé par Michelet. Il l’était moins que jamais à la date de l’expulsion de l’évêque de sa ville épiscopale. Il évoluait, devant l’armée de la Pucelle, et se retranchait si bien sous Senlis que les deux armées furent en présence, le 14 et le 15 août, sans en venir aux mains. Cauchon n’aurait pas pu s’amuser à Paris auprès de Bedford, puisque ce dernier quittait alors Paris pour défendre la Normandie, menacée par le mouvement 546qui portait les populations au-devant du roi de la Pucelle. Par une diplomatie perfide, son beau-frère, le duc de Bourgogne, devait garantir Paris. Encore moins l’évêque expulsé aurait-il trouvé Winchester à Londres ; il était en France ; il y avait conduit, au grand mécontentement du pape, les troupes levées contre les Hussites, et avait amené à Bedford les meilleurs contingents de son armée.

Est-ce assez, bouffon ? Cela ne l’est pas plus que ce qu’il invente de la lettre écrite de Paris, le 26 mai 1430, par le vice-inquisiteur Billorry, à l’instigation de l’Université. Michelet change tout cela. Sans sourciller, il nous dit que le vice-inquisiteur était à Rouen sous la terreur du tout-puissant Cardinal, qui tenait, l’épée dans les reins, le moine fort peureux. On fit écrire en même temps l’Université451, dit-il un peu plus loin.

Pour enrayer la descente si rapide des affaires anglaises, Winchester (toujours Winchester) avait une puissante machine à faire jouer, le procès et le sacre452.

D’après Michelet, l’idée de faire sacrer le jeune roi en France viendrait de Winchester, et à le lire, l’on croirait que c’est à la suite de la prise de la Pucelle qu’il en aurait conçu le projet, c’est-à-dire à la fin de mai 1430 ; or, nous avons cité dans la Libératrice453, d’après Rymer, une missive par laquelle, le 16 juillet 1429, le Régent se plaignait de ce qu’il avait déjà deux fois fait cette demande, et il insistait pour qu’on lui fit droit. L’idée du sacre est si peu liée à la prise de la Pucelle qu’un mois avant l’événement, le 23 avril 1430, le jeune roi débarquait à Calais. Rien n’est amusant comme la manière dont Michelet raconte les deux faits. D’abord, c’est le sacre (décembre 1430) ; il fait ramener le roi à Londres, le 9 février 1431, et il écrit :

Winchester, tranquille de ce côté, revint vivement au procès, et s’établit à Rouen pour voir instrumenter Cauchon454.

Or précisément, le sacre n’a eu lieu que six mois après le supplice du Vieux-Marché. Pendant tout le procès, le roi-enfant était dans le château dont la martyre occupait une des prisons. C’était la réalisation de ce que les saintes avaient annoncé à leur disciple qu’elle devait voir le roi des Anglais ; car on ne peut admettre que, durant cette cohabitation de six mois, on ait frustré l’enfant-roi du plaisir de voir dans les fers celle qui lui était présentée comme sa grande ennemie.

Voilà comment Michelet excelle à manier les textes. Il n’hésite pas à former un dialogue avec des paroles empruntées à des séances différentes, d’attribuer à un personnage ce qui ne lui appartient pas ; bagatelles, quand on songe à tant d’autres travestissements autrement graves.

547D’après Michelet, les douze articles censés extraits du réquisitoire de d’Estivet l’ont précédé, c’est le réquisitoire lui-même455.

Le savant universel nous apprend avec un air entendu que le dimanche des Rameaux à prime l’on dit : Deus in adjutorium meum intende456 ; comme si c’était seulement à prime et non pas à toutes les heures ; comme si c’était le dimanche des Rameaux seulement, et non pas toute l’année, les trois derniers jours de la semaine sainte exceptés.

La maladie de la sainte fille n’est pas l’effet des tortures physiques et morales qui lui venaient du dehors ; c’est l’effet des combats intérieurs qu’elle avait à soutenir contre elle-même. Michelet sait que la tentation commença le dimanche des Rameaux. Il le conclut des assertions d’un grand maître des choses spirituelles, qu’il nomme et qui n’est autre que le père du jansénisme, le noir Saint-Cyran. Il a au plus haut degré cet art infernal de transformer en maîtres chrétiens éminents ceux qui pervertissent les doctrines de la foi, d’éclabousser de fange, par un mot lancé en passant, ceux que l’Église préconise, de lui ravir ceux qui l’honorent.

Lohier n’est pas un canoniste, un prêtre, c’est un avocat de Rouen ; les avocats de la cour ecclésiastique de l’archevêché, que nous avons vus favorables à Jeanne, ne sont pas pour Michelet des hommes d’église, ce sont des hommes de lois, dont la puissance était si grande à Rouen ; Fontaine est un légiste. Pour rendre plus odieux le monde ecclésiastique, il narre de manière à ce que le lecteur prendra pour des laïques les clercs dont le rôle lui est sympathique. Il passe sous silence le courageux Houppeville : c’est un prêtre. Mais une erreur capitale, qui, avec celle de l’hallucination, a enfanté des volumes de déclamations, de récriminations, d’injures à l’Église, c’est la lutte qu’il prétend établir entre l’inspiration privée et l’autorité extérieure de l’Église, l’Église de la terre.

II.
La pire de ses erreurs : L’Église, ennemie de l’inspiration privée ; Jeanne, patronne du sens privé, du kantisme.

Le vrai débat, écrit-il, c’était :

d’une part, l’Église visible, et l’autorité de l’autre, l’inspiration attestant l’Église invisible… Invisible pour les yeux vulgaires, mais la pieuse fille la voyait clairement, elle la contemplait sans cesse, et l’entendait en elle-même, elle portait en son cœur ces saintes et ces anges… là était l’Église pour elle, là Dieu rayonnait ; partout ailleurs combien il était obscur. Tel étant le débat, il n’y avait point de remède, l’accusée devait se perdre. Elle ne pouvait céder, elle ne pouvait, sans mentir, désavouer, nier ce 548qu’elle voyait et entendait si distinctement. D’autre part (pouvait-on dire), l’autorité restait-elle une autorité, si elle abdiquait sa juridiction, si elle ne punissait ? L’Église militante est une Église armée… Terrible était cette Église dans la personne des raisonneurs, des scolastiques, des ennemis de l’inspiration457.

Ainsi donc la sainte fille est l’adepte du sens privé ; elle oppose ses propres idées, qui ne sont qu’une hallucination, sublime il est vrai, à l’autorité de l’Église, qui est l’ennemie de l’inspiration. Là est la cause de la faveur dont Jeanne a joui dans le camp rationaliste, la raison de tant de dithyrambes en son honneur ; ils cessent depuis plusieurs années, parce que la position n’est plus tenable.

L’Église ennemie de l’inspiration intérieure ? Quel est le livre de spiritualité qui ne recommande de l’écouter et de la suivre ? Ne reconnaît-elle pas que les fondateurs d’Ordres, ses Saints, ont été inspirés dans les grandes œuvres qu’ils ont accomplies ? mais qu’il s’agisse d’inspirations d’un ordre purement privé et tout personnel, ou d’une inspiration qui porte à agir extérieurement, qui confère des missions extraordinaires, l’Église proclame que les inspirations divines ne peuvent pas être contradictoires. Fondée elle-même sur l’inspiration, sur une mission qu’elle sait divine, tout ce qui est contraire à son enseignement, en opposition avec la fin qu’elle a mission de poursuivre, n’est certainement pas d’inspiration divine. Si inspiration il y a, c’est inspiration du génie des ténèbres, se transformant, pour mieux tromper, en ange de lumière.

Telle est la doctrine de l’Église, a-t-il été déjà dit plusieurs fois. Combien Jeanne, qui s’est soumise à l’examen des docteurs de Poitiers, qui a fait souvent de ces appels au pape, à peine indiqués par un seul mot de Michelet, combien Jeanne était loin de la méconnaître ! Dans ces examens si prolongés, c’est elle, a-t-il été démontré, qui défend avec autant de fermeté que d’habileté la doctrine catholique. (V, p. 281, p. 301, V, p. 417.)

C’était, de la part du rationalisme, un coup de maître, de placer sous le patronage de la plus belle figure de l’histoire, son principe fondamental, l’examen privé, de rattacher l’histoire entière de la Vénérable au kantisme, puisque ses visions n’auraient rien d’objectif et ne seraient qu’une création de son âme également pieuse et patriotique. Il est incontestable que Michelet a déployé, pour populariser cette conception, un art si infernal, qu’il a séduit bien des catholiques, qui ont vanté et vantent encore sa Jeanne d’Arc.

Mais c’est assez parler d’une œuvre dans laquelle il se montre ce qu’un de ses pareils, Proudhon, l’a défini :

Prenez un paon, un bouc, un hanneton, 549un coucher du soleil, de la marjolaine, du poison, des paysages, de l’extase, enfin l’idée de Dieu à la manière des Allemands, mettez le tout dans un vase, pilez, broyez, recouvrez de terreau. Au mois d’avril, il en sortira un vieillard sautillant, vaniteux et lubrique : c’est Michelet. — (II, p. 345).

550Chapitre VII
Courtes remarques sur le récit du procès et du martyre par Henri Martin et quelques autres libres-penseurs

  • I.
  • Différence dans la manière de Michelet et d’Henri Martin.
  • D’après Henri Martin, la Pucelle adepte de l’inspiration privée contre l’autorité extérieure.
  • Par quel galimatias il s’efforce de répondre aux abus de l’inspiration privée donnée comme règle. L’autorité des savants substituée à celle de l’Église.
  • Injuste dépréciation du procès de réhabilitation par lequel Henri Martin comble les lacunes du premier procès.
  • Nombre de vues justes et remarquables d’Henri Martin, gâtées par les réflexions dont il les accompagne.
  • Ce qui déprécie la Jeanne d’Arc d’Henri Martin, moins fausse cependant que celle de Michelet.
  • II.
  • Les divagations d’Auguste Vallet.
  • Singulière raison pour laquelle il supprime le récit du procès.
  • III.
  • La tactique de la libre-pensée.
  • Silence sur tout ce qui la gène dans les documents, notamment sur les prophéties.
  • Erreurs capitales dans l’histoire générale de MM. Lavisse et Rambaud.

I.
Différence dans la manière de Michelet et d’Henri Martin. — D’après Henri Martin, la Pucelle adepte de l’inspiration privée contre l’autorité extérieure. — Par quel galimatias il s’efforce de répondre aux abus de l’inspiration privée donnée comme règle.
L’autorité des savants substituée à celle de l’Église. — Injuste dépréciation du procès de réhabilitation par lequel Henri Martin comble les lacunes du premier procès. — Nombre de vues justes et remarquables d’Henri Martin, gâtées par les réflexions dont il les accompagne. — Ce qui déprécie la Jeanne d’Arc d’Henri Martin, moins fausse cependant que celle de Michelet.

Ni mièvre, ni gouailleur, ni effronté comme Michelet, Henri Martin reproduit avec plus d’emportement contre l’Église et contre tout ce qui tient à l’Église, les diatribes de celui qu’il appelle son maître. Michelet procède par le sarcasme, le trait qui vole ; Henri Martin lâche la bride à sa haine. Fut-il un jour croyant et pratiquant ? Je l’ignore ; mais à ses fureurs on dirait un apostat.

Il s’agit bien autre chose, écrit-il, que de vengeances des chefs anglais ou des bassesses de leurs serviteurs français… C’est ici la lutte de la tradition organisée et absolue, de la règle extérieure, de l’infaillibilité constituée contre la spontanéité individuelle, l’inspiration immédiate, la voix intérieure (p. 160).

Comme si Jeanne n’en avait pas appelé à l’autorité extérieure, et si toute sa vie, et sa mission elle-même, n’étaient pas en parfaite harmonie avec l’enseignement 551de l’autorité extérieure ; comme s’il y avait une pratique, un enseignement de l’autorité extérieure, c’est-à-dire de l’Église, que la Vénérable n’ait accepté, préconisé, pratiqué, quand cette pratique était conciliable avec sa mission.

Henri Martin sent le péril qu’il y a de laisser sans contrôle l’autorité individuelle, car il continue en ces termes :

Oui, certes, c’est un grand péril que l’individu prenne une telle responsabilité, mais le genre humain est fait pour avancer à travers les écueils ; oui, sans doute, il y a mille faux prophètes pour un vrai ; mais ce vrai renouvelle le monde qui périrait étouffé sous les pouvoirs infaillibles. L’infaillibilité n’est que la révélation de Dieu dans la conscience du genre humain ; elle n’est pas matériellement organisable ; les majorités d’un jour peuvent dire non, quand l’éternelle conscience dit oui.

Mais alors comment l’infaillibilité se trouve-t-elle dans la conscience du genre humain, si, en majorité, le genre humain dit non, quand l’éternelle conscience dit oui ? Et où est-elle, cette éternelle conscience ? Quel outrage pour la sainte fille, si pétillante de clarté et de bon sens, de mettre sous son patronage de pareilles incohérences. Henri Martin continue :

La voix infaillible ne parle que dans l’âme humaine et dans l’histoire. [Et en note :] Est-il nécessaire d’expliquer que nous entendons par l’histoire les révélations progressives de l’intelligence et de la morale humaine, constatées par l’histoire universelle ?

Comprenne qui pourra pareil galimatias. Est-ce la jeune fille qui ne savait ni A, ni B, qui aurait pu entendre la voix infaillible parlant dans l’histoire, la constater par l’histoire universelle ? Qui le pourra ? Personne, pensons-nous, mais si quelqu’un pouvait prétendre l’entendre, ce seraient sans doute les hommes en ce connaissant, les doctes ou ceux qui se croient et se donnent pour tels, et nous voilà ramenés à la théorie des bourreaux de la Pucelle. Le genre humain doit se courber devant les intellectuels, ou ceux qui se prétendent tels. C’est la vraie cause de la frénésie avec laquelle ils s’insurgent, contre l’autorité divinement constituée, contre l’Église : ils veulent se mettre à sa place.

Le procès de réhabilitation est l’œuvre de l’Église, voilà pourquoi Henri Martin lui préfère le procès de condamnation :

Les bourreaux de Jeanne, (dit-il), lui rendent témoignage malgré eux.

Ce ne sont pas les bourreaux qui rendent témoignage à la victime ; c’est la victime qui est si lumineuse, qu’elle resplendit à travers les ténèbres, qu’on veut accumuler autour d’elle.

Henri Martin constate justement les lacunes du premier procès, et il les comble par les emprunts heureux qu’il fait au second qu’il déprime. Si la victime reste belle malgré les mutilations du procès, que serait-ce, écrit-il, si les actes du martyre avaient été écrits par un témoin pénétré de sa pensée, imbu de sa mission ? et ce que nous ne savons pas par le procès de condamnation, 552il avoue que nous pouvons nous le représenter par le procès de réhabilitation pourtant si décrié par lui. Il écrit :

À travers l’informe rédaction des notaires, la lourde latinité du traducteur, et les souvenirs des témoins qui, vingt ans plus tard, vinrent révéler tant d’affreux mystères, on entrevoit la morne nef où s’élève l’image de Jésus crucifié, comme pour essuyer une seconde fois les outrages des pharisiens (p. 144).

C’est à plusieurs reprises qu’Henri Martin fait cet heureux rapprochement avec la passion du Sauveur, encore qu’il le dépare par des expressions qui appelleraient des protestations.

Ce n’est pas au procès-verbal si fruste de Manchon, c’est au procès de réhabilitation, qu’Henri Martin emprunte le long récit, assez exact, de la scène du cimetière Saint-Ouen. Il a, grâce à ces documents, vu le dessein de Cauchon.

Il ne voulait pas, (dit-il), que Jeanne mourût indomptée et jugeant ses juges (p. 178).

C’est encore au procès de réhabilitation qu’il doit d’avoir bien apprécié la séance capitale du 28 mai. D’après lui,

les paroles de Jeanne, consignées dans le procès-verbal, sont vraies ; mais Cauchon n’a pas permis d’écrire toutes les paroles de Jeanne. Les horreurs de ces trois jours nous ont été révélées par les témoins du procès de réhabilitation.

Des vues justes, et qui méritent d’être recueillies, sont déturpées par la passion qu’Henri Martin garde contre l’Église Romaine. C’est ainsi qu’après avoir traité de radotage sanguinaire les qualifications des douze articles par l’Université de Paris, il se retourne injustement contre les docteurs de Poitiers :

Que faisaient, (écrit-il), ces évêques, ces docteurs, cette commission de Poitiers, qui ont naguère reconnu que ce serait repousser Dieu que de repousser la mission de Jeanne, et qui ont été depuis les témoins de sa vertu et de sa gloire ? (p. 176.)

Supposerait-il par hasard que la commission de Poitiers continuait à siéger ? que le téléphone et le télégraphe transmettaient dans les États de Charles VII ce qui se passait à Rouen, ou que l’Université de Paris se hâtait de faire part, à des collègues bannis de son sein, du résultat de ses délibérations ?

Il ne répète pas sur Winchester les contes fantastiques de Michelet, a-t-il été observé, il se contente d’écrire que le cardinal menait l’œuvre d’iniquité d’une main invisible (p. 176). Si la main était invisible, comment, après plus de quatre siècles, Henri Martin a-t-il aperçu qu’elle menait tout ? N’est-ce pas avouer le silence des documents, qui est réel, ou à peu près ? Henri Martin observe avec raison que la Pucelle a répondu aux questions sur le signe donné au roi, par une allégorie toute biblique. Il ajoute, avec non moins de justesse, dans une note :

L’allégorie est fort claire pour l’entrevue de Chinon et le sacre de Reims. S’il y a quelque obscurité dans 553les détails, c’est qu’après s’être représentée elle-même comme l’ange, la Pucelle fait ensuite (les allusions à l’ange Michel qui l’accompagnait, invisible, avec les deux Saintes (p. 157).

Fort bien ; mais tout cela est gâté par la réflexion qui accompagne cette réponse de Jeanne :

— C’est toujours le même ange qui me parle, et qui ne m’a jamais failli.

Elle ne savait pas dire si complètement vrai, en identifiant ses voix avec elle-même, l’ange avec la fille de Dieu.

C’est la théorie kantienne aussi. La magnanime et sainte fille rapportait à des êtres extérieurs ce qu’il y avait de meilleur dans son fond.

Le druidisme par lequel Henri Martin explique l’origine de la mission et rend absurde son récit de la vie à Domrémy, la haine de l’Église et du surnaturel chrétien, — Henri Martin admet les autres, — qui déborde, en termes frénétiques, des théories panthéistique et kantienne, altèrent profondément la Jeanne d’Arc d’Henri Martin. Le récit par ailleurs est plus complet, plus exact que celui qu’a coutume de donner l’école naturaliste. L’on vient de voir plusieurs points de vue justes, que l’on ne trouve pas dans des histoires, par ailleurs écrites dans un meilleur esprit.

II.
Les divagations d’Auguste Vallet. — Singulière raison pour laquelle il supprime le récit du procès.

Auguste Vallet, ennemi de la royauté, ennemi de la noblesse, Auguste Vallet, fut sous l’Empire condamné pour usurpation de titre nobiliaire ; mais quelque ennemi qu’il soit des anciennes institutions, il l’est bien plus du surnaturel. Il a le talent de rendre particulièrement plates et fades les banalités que ce sentiment inspire à ses pareils. Il remplace par de niaises tirades le récit des faits.

Il annonce qu’il puisera peu dans le double procès ; il tient parole ; jusques à la scène de Saint-Ouen, c’est à peine s’il emprunte, comme au hasard, quelques phrases vagues aux vingt-quatre séances, pourtant si dramatiques, qui précédent. Il en donne cette étrange raison :

Le procès de condamnation est conçu avec art. Sous le rapport littéraire, il l’emporte de beaucoup sur le procès plus honnête et plus véridique de la réhabilitation : œuvre artificieuse et dont la séduction s’est exercée jusqu’à nos jours. Interroger ce document, c’est chercher, dans un masque, un visage. Plus on l’observe, et plus on y croit, et plus on risque de s’y méprendre458.

C’est sans doute afin de pouvoir passer à pieds joints sur le surnaturel, dont les rayons lui brûlent les yeux, qu’Auguste Vallet porte semblable jugement. Quelque artificieuse que soit la rédaction, il est bien manifeste 554que ce n’est pas en faveur de la Pucelle que l’artifice a été conçu. Comme vient de nous le dire Henri Martin :

Les bourreaux rendent malgré car témoignage à Jeanne.

Le témoignage a d’autant plus de valeur qu’il est extorqué à des témoins désireux de noircir celle qu’ils font resplendir. Quoi de plus sec de sa nature qu’un procès-verbal ? Et cependant, il y a, dans Jeanne, une telle vie, qu’elle apparaît radieuse à travers l’instrument inanimé et tronqué. Quoi de plus croyable que des témoins forcés de manifester le contraire de ce qu’ils voudraient révéler ?

Le second procès, qu’Auguste Vallet estime avec raison plus honnête et plus véridique, est, d’après lui,

une honteuse et pitoyable palinodie, sur certains points, de plus d’un juge ; il ne corrige le premier que très imparfaitement.

La palinodie, beaucoup moins expresse que ne le dit le paléographe, n’est pas toujours honteuse. Elle est honorable quand elle est la réparation d’une erreur et d’une injustice ; la franche réparation d’un égarement n’est jamais pitoyable ; mais Vallet a dit que le procès de réhabilitation était plus honnête et plus véridique que celui de condamnation ; comment dès lors est-il une œuvre honteuse et pitoyable ? Qui ne reconnaîtrait, dans ces divagations, la peur du surnaturel resplendissant dans les deux procès, et surtout dans leur juxtaposition ?

Vallet est plus heureux lorsqu’il écrit :

L’Université de Paris au XVe siècle était en quelque sorte le cerveau de la Société Française ; c’était là que s’élaborait la pensée, l’opinion publique ; ses privilèges ainsi que son prestige faisaient presque d’elle un second gouvernement et comme un État dans l’État459.

Mais on est plus qu’étonné qu’un paléographe qui passe pour avoir étudié l’époque, écrive que

la sévérité des mœurs et de la discipline y descendait jusqu’à une rigidité sordide, plutôt cynique que stoïque… la jeunesse s’empreignait d’une sorte de dureté contre nature460.

C’est le contraire du tableau que nous ont tracé, de la turbulente et licencieuse jeunesse universitaire, tous ceux qui l’ont étudiée de plus près.

C’est par semblables hors-d’œuvre, de vagues déclamations, que ce professeur de paléographie remplace le récit des faits, l’exposé des paroles si piquantes de l’héroïne, à laquelle il semble consacrer une partie très notable du second volume de son Histoire de Charles VII, mais qui, en réalité, y tient peu de place.

555III.
La tactique de la libre-pensée. — Silence sur tout ce qui la gène dans les documents, notamment sur les prophéties. — Erreurs capitales dans l’histoire générale de MM. Lavisse et Rambaud.

D’une manière générale, la libre-pensée supprime, dans le divin poème, ce qu’il y a de plus caractéristique. Si elle nous dit que Jeanne était pieuse, elle se garde bien de faire connaître dans le détail les exercices dont se nourrissait sa piété, son amour de la prière, des lieux de piété, et particulièrement son ardente soif de l’assistance au saint sacrifice et des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie.

La Vénérable Pucelle fut aussi connue par son esprit de prophétie que par ses exploits guerriers. La prophétie l’a fait accepter ; elle en laisse tomber de terrifiantes pour ses juges ; elles sont couchées dans l’instrument judiciaire ; combien d’histoires n’en laissent rien soupçonner ! Les ennemis du surnaturel sont trop mal à l’aise avec de pareils faits, dont l’authenticité est indéniable.

Ils prennent çà et là quelques phrases qu’ils torturent, dont ils font un sujet de dénigrement contre la royauté, et surtout contre l’Église. Plus souvent, ils se contentent d’emprunter à Michelet quelques-unes de ses fantaisies, qu’ils aggravent encore. Ce sont parfois des ouvrages portant au frontispice des noms des sommités littéraires de notre époque, qui prouvent, par une seule phrase, que leurs auteurs n’ont point la première idée du procès. Tel est bien celui qui, dans l’histoire de MM. Lavisse et Rambaud, a rédigé les pages consacrées à Jeanne d’Arc.

Sur quoi l’interroge-t-on, (écrit-il ?) sur douze articles précis, perfides, spéciaux, qui sont le point de départ d’étranges questions, l’enserrant comme dans les mailles d’un filet étroit (p. 151).

Or, comme on l’a vu, loin que les douze articles soient le questionnaire suivi par les interrogateurs, ils sont censés un extrait des réponses de l’accusée ; loin que Jeanne ait été interrogée sur les douze articles, lecture ne lui en fut jamais donnée.

Citons encore cette phrase :

Elle (Jeanne) croit avant tout à son inspiration propre, au mouvement de son âme ; c’est pour elle l’autorité, l’autorité suprême qu’elle est prête à confesser, même au milieu des flammes (p. 152).

Quoi de plus opposé à ce que la catholique fille a si souvent répété, qu’elle ne voudrait rien admettre de contraire à la foi chrétienne que Notre-Seigneur a établie ; qu’elle serait très fâchée de cette erreur involontaire, et qu’elle la bouterait dehors ?

Le naturalisme revendique une puissance qu’aucun catholique n’attribue à Dieu. Pour le naturalisme, les faits n’existent plus dès qu’ils renversent ses théories a priori. C’est vainement qu’ils sont attestés par les preuves les plus irréfragables. Ils manifestent l’intervention divine par le miracle ; qu’ils disparaissent. Le naturalisme décrète que ce qui a été ne fut pas. 556Des aveugles qui se crèveraient les yeux pour ne pas voir ne seraient pas plus forcenés.

Jeanne a rendu à l’intervention divine, au surnaturel, le suprême témoignage ; elle est morte pour attester que le miracle, un miracle qui a rempli les sept dernières années de sa vie si courte, était la seule raison des merveilles qui en sont la trame ; elle est la martyre, le témoin jusqu’à donner sa vie, du surnaturel tel que l’expose l’Église catholique, martyre dans le sens le plus strict du mot. C’est ce que nous espérons établir dans le dernier des trente-cinq livres de la Vraie Jeanne d’Arc.

Notes

  1. [442]

    Avant d’entreprendre la réfutation de l’auteur des Aperçus nouveaux, nous devons réparer une erreur que nous avons commise à son endroit. À la page 526 de la Vierge-Guerrière, nous avons écrit qu’à la table générale, d’ailleurs très bien faite, du double procès, l’on ne trouvait pas le mot messe. C’est une faute d’inattention que nous regrettons très sincèrement ; le mot s’y trouve et l’article est complet, ainsi que le mot confession ; mais l’on y chercherait vainement le mot péché, suprême détestation de la Vénérable, le mot prière, dans laquelle son âme, si pleine de Dieu, retombait tant qu’elle n’était pas absorbée par l’accomplissement de sa mission.

  2. [443]

    La Pucelle devant l’Église, Sentence de réhabilitation, p. 693.

  3. [444]

    Loc. cit. :

    Non permittatur aliquis complicium suorum, ne roboret eum vel instruat quomodo callide respondeat… nec alii accedant nisi aliquando duo fideles et providi, qui caute, quasi compatientes, moneant ut a morte se liberet et promittant quod si haec fecerit, tunc poterit evadere, nec (ne) cremetur.

  4. [445]

    Notice sur les manuscrits, etc., III, p. 120.

  5. [446]

    Réponse au livre intitulé : l’Apologie de l’Université contre les Jésuites, 1643, p. 91.

  6. [447]

    Seconde apologie pour l’Université de Paris, 1643, p. 161.

  7. [448]

    La Pucelle devant l’Église, p. 622.

  8. [449]

    Revue historique.

  9. [450]

    Jeanne d’Arc, édition populaire, p. 18.

  10. [451]

    Jeanne d’Arc, édition populaire, p. 76-77.

  11. [452]

    Jeanne d’Arc, édition populaire, p. 18 (2) ; p. 76-77 (3) ; p. 86.

  12. [453]

    Libératrice, p. 549.

  13. [454]

    P. 88.

  14. [455]

    P. 102-107.

  15. [456]

    P. 107, note 4.

  16. [457]

    P. 100-101.

  17. [458]

    Histoire de Charles VII, t. II, p. 200.

  18. [459]

    Histoire de Charles VII, t. II, p. 183.

  19. [460]

    Histoire de Charles VII, t. II, p. 187.

page served in 0.262s (5,1) /