Tome V : Livre II. Le martyre d’après les témoins de sa passion et de son supplice
39Livre II Le martyre d’après les témoins de sa passion et de son supplice
Dépositions :
- De laïques et de simples clercs
- D’ecclésiastiques qui n’ont pas eu part active dans le procès
- Embarrassées de témoins compromis dans le procès
- Plus sincères de témoins mêlés au procès
- De deux médecins et des deuxième et troisième greffiers
- Des consolateurs de la martyre (Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, et de leur compagnons)
- De l’appariteur Jean Massieu
- De Guillaume Manchon
Chapitre I Les quatre enquêtes sur la passion et le supplice de la Vénérable
- I.
- Enquête ordonnée par Charles VII et faite par Bouillé, doyen de Noyon, en 1450.
- II.
- Le légat d’Estouteville s’entremet de l’affaire de la révision avec ses théologiens Pontanus et Lellis.
- Il commence une enquête qui porte sur douze articles (mai 1452).
- Questionnaire en 12 articles (du cardinal d’Estouteville).
- III.
- Il se substitue le trésorier Philippe de La Rose, qui, avec Bréhal, recommence les informations et fait un questionnaire en vingt-sept articles.
- Questionnaire en 27 articles (de Philippe de La Rose).
- IV.
- L’enquête ordonnée par les commissaires de Calixte III.
- V.
- Les trente-deux articles sur lesquels les témoins sont interrogés.
I. Enquête ordonnée par Charles VII et faite par Bouillé, doyen de Noyon, en 1450.
Tenter la révision du procès, tant que l’Anglais restait maître de Rouen, était impossible. L’on ne possédait pas l’instrument judiciaire ; l’on ne pouvait pas faire comparaître les témoins. Un ordre royal imposait à tout sujet de la couronne britannique de s’opposer à la révision dans la mesure de son possible, à plus forte raison ne devait-il pas s’y prêter.
Charles VII entrait à Rouen le 10 novembre 1449 ; le 15 février 1450 il ordonnait à Guillaume Bouillé, docteur en théologie, doyen de Noyon, d’étudier le procès, de recueillir tout ce qui avait trait au drame lugubre, l’investissait à cet effet des pouvoirs les plus étendus et lui prescrivait de lui faire un rapport sur ce qu’il aurait découvert56. Bouillé entendit sept 40témoins : les quatre Dominicains Jean Toutmouillé, Guillaume Duval, Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, le greffier Guillaume Manchon, l’appariteur Jean Massieu, et Jean Beaupère, alors retiré dans son canonicat de Besançon, mais venu à Rouen pour un motif qui sera exposé plus loin. Les informations de Bouillé ne pouvaient être qu’un titre pour demander une révision à l’Église, puisque c’était en se couvrant indignement de l’autorité de l’Église que la Martyre avait été condamnée. Les dépositions entendues par commission royale ne sont pas entrées dans l’instrument du second procès ; elles sont en français. De L’Averdy les imprima, d’après un manuscrit de la bibliothèque de Soubise57, dans le volume qu’il consacra à l’étude du double instrument. Quicherat les a reproduites.
II. Le légat d’Estouteville s’entremet de l’affaire de la révision avec ses théologiens Pontanus et Lellis. — Il commence une enquête qui porte sur douze articles. Mai 1452. — Ces articles.
La Providence amena en France, pour seconder le désir de révision de Charles VII, un des personnages les plus éminents de la cour pontificale. Guillaume d’Estouteville, allié à la famille royale, que Nicolas V avait envoyé au-delà des monts avec le titre de légat a latere. Venu à Rouen pour une autre affaire, il ouvrit avec l’inquisiteur Jean Bréhal une première enquête sur ce que le bruit public attestait de l’innocence de la victime du Vieux-Marché58. Il amenait avec lui un fameux canoniste, Paul Pontanus, et un théologien de grand mérite, Théodore de Lellis. Ils examinèrent le procès ; il a été parlé dans la Pucelle devant l’Église de son temps du résultat de leurs études (I, p. 241 et seq.). Le 2 mai 1452, d’Estouteville fit comparaître cinq témoins, parmi lesquels trois, Guillaume Manchon, Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, avaient déjà fait une déposition devant le doyen Bouillé. Pierre Miget, Pierre Cusquel furent interrogés pour la première fois. Ils répondirent sur les douze assertions suivantes :
Questionnaire en 12 articles du cardinal d’Estouteville
I. C’est par passion que feu le seigneur Cauchon a fait son procès à la défunte Jeanne, vulgairement dite la Pucelle. Il la poursuivait et la haïssait parce qu’elle combattait les Anglais. Il voulait par tous moyens satisfaire la soif qu’il avait de sa mort59.
II. Ledit évêque somma par lettres le duc de Bourgogne et le comte de Ligny d’avoir à livrer la jeune fille au roi d’Angleterre d’abord, mettant ainsi l’Église au second plan (Ecclesiam in hoc postponens). Il a demandé 41ensuite qu’elle lui fut remise, promettant à cet effet d’abord six-mille francs, et ensuite dix-mille à ceux qui l’avaient prise, ne regardant pas à la somme, mais seulement au moyen de l’avoir en sa puissance.
III. Elle était très redoutée des Anglais, qui voulaient par tous moyens imaginables la faire mourir, et par sa mort se délivrer de l’effroi qu’elle leur causait.
IV. Ledit évêque, fauteur du parti anglais, permit, même avant d’avoir pris connaissance de la cause, que ladite Jeanne fut dès le commencement du procès renfermée dans le château de Rouen, dans des prisons laïques, sous la garde de ses ennemis, encore qu’il existât des prisons ecclésiastiques bonnes et convenables, où l’on pouvait, conformément à la loi, renfermer les prisonniers, quels que fussent leurs crimes contre la foi.
V. Ledit évêque n’était pas juge compétent ; Jeanne lui a souvent contesté ce titre, en alléguant de justes motifs.
VI. Jeanne était une jeune fille simple, bonne et catholique, désireuse de se confesser souvent et d’entendre la messe. Sa fin a démontré à tous les assistants qu’elle était fidèle chrétienne.
VII. Durant le procès, elle a plusieurs fois protesté soumettre tous ses faits et toutes ses paroles au jugement de l’Église et de notre Seigneur le pape. Ce qu’elle disait semblait procéder du bon esprit plus que du mauvais.
VIII. Jeanne, pressée de se soumettre à l’Église, ne comprenait nullement ce qu’il fallait entendre par l’Église ; elle n’entendait pas par ce mot rassemblée des fidèles ; elle croyait, elle comprenait que l’Église dont on lui parlait, c’étaient les ecclésiastiques qui étaient là présents, et qui étaient partisans des Anglais.
IX. Pourquoi la condamner comme relapse, alors qu’elle voulait se soumettre à l’Église ?
X. Après qu’elle eut été condamnée à se rétracter et à prendre l’habit féminin, on la contraignit de reprendre l’habit viril. C’est sur cela que les prétendus juges la déclarèrent relapse ; ils cherchaient non à la ramener, mais à la faire mourir.
XI. Les juges savaient d’une manière certaine que Jeanne s’était soumise au jugement et à la détermination de Sainte-Mère l’Église, et qu’elle était fidèle catholique. Néanmoins, soit parce qu’ils étaient à l’excès partisans des Anglais, soit parce qu’ils n’osaient résister à l’intimidation et aux menaces de ces mêmes Anglais60, ils la condamnèrent contre toute justice à la peine de hérétiques, à la peine du feu.
42XII. Toutes et chacune de ces assertions, la condamnation de Jeanne, la haine des juges, leur partialité, furent et sont du domaine public. On l’affirme couramment, c’est notoire, c’est le dire de la ville et du diocèse de Rouen, du royaume de France tout entier61.
Tels sont ces douze premiers articles.
Les greffiers étaient Dauvergne et socius, de pitoyables latinistes, comme en fait foi la rédaction des articles, et généralement tout ce qui dans le procès a été rédigé par eux.
III. Il se substitue le trésorier Philippe de La Rose, qui, avec Bréhal, recommence les informations et fait un questionnaire en vingt-sept articles. — Ces articles.
Le légat quitta Rouen après l’audition de cinq témoins seulement. Le 4 mai, par une délégation écrite, il se substitua le trésorier du chapitre, Philippe de La Rose : c’était un homme entouré de l’estime de ses collègues. On le vit bien quelques mois après. Lorsque le siège de Rouen vint encore à vaquer par la mort de l’archevêque Roussel, les suffrages du chapitre se portèrent en nombre égal sur le trésorier et sur Richard de Longueil. Nicolas V trancha le différend en ajoutant l’archevêché de Rouen aux archevêchés, évêchés et abbayes déjà possédés par d’Estouteville.
Un nouveau questionnaire fut présenté par le promoteur de l’enquête, Guillaume Prévoteau. De douze, les articles furent portés à vingt-sept. On peut remarquer que Cauchon y est moins pris à partie que dans le questionnaire précédent. C’est aux Anglais que l’on s’attaque directement.
Les cinq témoins entendus par d’Estouteville furent interrogés de nouveau sur les vingt-sept articles. Il faut avoir ces articles sous les yeux comme les douze articles précédents, puisque les greffiers, toujours les mêmes, se contentent souvent dans leur rédaction de résumer les dépositions par des phrases comme celles-ci : Le témoin affirme que l’article est vrai, il ne sait rien sur cet article, il ne le croit pas vrai, etc.
Voici la traduction de ce latin prolixe, dont les phrases sont platement et incorrectement construites. Le sens en sera scrupuleusement respecté :
Questionnaire en 27 articles de Philippe de La Rose
I. Jeanne, pour être venue au secours du très chrétien roi de France et avoir porté les armes contre les Anglais, fut de leur part l’objet d’une haine mortelle. Ils voulaient sa mort à tout prix62.
43II. Les nombreuses et sanglantes défaites infligées aux Anglais par Jeanne la leur avaient rendue très redoutable. Pour ce motif ils cherchaient par tous les moyens en leur pouvoir a la faire mourir, afin de n’en avoir plus rien à craindre.
III. Pour donner à sa mort quelque couleur et quelque apparence de justice, ils la transférèrent à cette ville de Rouen alors sous leur tyrannique domination, et contre cette fille détenue dans les prisons du château, ils firent par crainte et par contrainte instruire un procès en matière de foi.
IV. Les juges, les assesseurs, les consulteurs, le promoteur et tous ceux qui intervinrent au procès, ne pouvaient, sous l’impression des très graves menaces et de la terreur, juger en liberté. Ils devaient en tout agir selon l’impulsion des Anglais, s’ils voulaient se soustraire à de graves périls, même de mort.
V. Les greffiers tenant la plume dans cette cause, sous la pression de la même crainte et des mêmes menaces, ne pouvaient ni écrire, ni rédiger leurs actes conformément à la vérité et aux vraies réponses de Jeanne.
VI. Les greffiers par ce sentiment étaient empêchés, bien plus, recevaient défense expresse d’insérer dans leurs actes les paroles qui faisaient pour l’accusée et l’excusaient : on les contraignait de les omettre, et d’en écrire de compromettantes qu’elle n’avait jamais prononcées.
VII. Sous cette impression de crainte et de terreur, nul n’osait donner conseil à Jeanne, défendre sa cause, l’excuser, la diriger, l’instruire, la défendre en quoi que ce soit. Pour avoir dit quelques mots en sa faveur, quelques uns furent en très grand péril de mort, les Anglais voulant les jeter à la rivière comme rebelles, ou s’en défaire par d’autres genres de mort.
VIII. Jeanne était détenue dans des prisons particulières et laïques, les fers aux pieds et enchaînée ; personne ne pouvait lui parler afin qu’elle ne put en rien se défendre : on avait été jusqu’à apposer des gardes à cet effet.
IX. Jeanne était une fille d’environ XIX ans, simple, sans connaissance du droit ni de la procédure, incapable dans une cause si grave et si difficile de se défendre par elle-même et sans un guide pour la diriger.
X. Brûlant du désir de sa mort, les Anglais allaient de nuit près de sa prison, feignant le langage de ses révélations, l’engageant, si elle voulait échapper à la mort, à ne pas se soumettre à l’Église.
XI. Les interrogateurs, pour la prendre par ses paroles, lui posaient des questions difficiles et embrouillées ; le plus souvent ils l’interrogeaient sur des matières dont elle ne savait pas le premier mot.
XII. Ils la fatiguaient par la longueur de leurs interrogatoires, espérant 44que, vaincue par l’ennui, ils finiraient, au milieu de tant de questions par surprendre sur ses lèvres quelque parole à son désavantage.
XIII. Fréquemment, tant en séance qu’en dehors, Jeanne a affirmé et protesté ne vouloir rien tenir de contraire à la foi catholique : que si dans ses paroles et ses actes il y avait quelque chose qui s’en écartât, elle voulait le rejeter et s’en rapporter au jugement des clercs.
XIV. Pareillement, Jeanne, tant en séance qu’en dehors, a professé à plusieurs reprises soumettre sa personne et tous ses actes au jugement de l’Église et de notre seigneur le pape. Elle a affirmé qu’elle serait bien peinée s’il y avait en elle quoi que ce soit d’opposé à la foi chrétienne.
XV. Ces paroles de soumission à l’Église, souvent proférées, tant au cours du procès qu’en dehors, les Anglais et leurs partisans ne permirent pas, ils défendirent de les écrire et de les mentionner dans les actes du prétendu procès ; ils en firent frauduleusement coucher de différentes.
XVI. Il fut toujours, il est contraire à la vérité que Jeanne ait jamais affirmé ne vouloir pas se soumettre au jugement de sainte mère Église, même militante63.
XVII. Au cas où l’on pourrait établir que Jeanne dans quelques paroles aurait affirmé ne pas se soumettre à l’Église, le promoteur soutient que Jeanne n’a nullement compris ce que c’était que l’Église : elle n’entendait pas par ce mot rassemblée des fidèles ; elle croyait, elle comprenait que, dans le sens des interrogateurs, l’Église c’étaient les ecclésiastiques fauteurs des Anglais qui étaient sous ses yeux.
XVIII. Ledit prétendu procès fut originairement écrit en français, et ensuite traduit en latin, peu fidèlement. L’on y a tronqué plusieurs passages qui excusaient Jeanne ; l’on en a inséré, contrairement à la vérité, plusieurs autres qui aggravaient sa situation ; d’où il résulte que ledit procès diffère de l’original dans plusieurs points, même substantiels.
XIX. Il en résulte encore que lesdits procès et la sentence ne méritent pas le nom de jugement : l’on ne peut pas appeler jugement un acte dans lequel la crainte enlève la liberté d’appréciation à ceux qui jugent, à ceux qui sont consultés, aux assesseurs.
XX. De ce qui vient d’être dit, il suit que ledit prétendu procès est fautif dans plusieurs de ses parties, vicieux, altéré, imparfaitement, infidèlement rédigé, si vicieux qu’il ne mérite aucune foi.
XXI. La conséquence de ces considérations et d’autres encore, c’est 45que ledit procès et sentence sont nuls et de toute injustice ; l’ordre prescrit par le droit n’y a été nullement gardé ; ils ont été faits et rendus par des juges incompétents, sans juridiction dans pareille cause et sur semblable personne.
XXII. Par ailleurs procès et sentence sont entachés de nullité et de manifeste iniquité, parce que dans une cause de telle gravité l’on n’a fourni à Jeanne aucun moyen de défense ; bien plus, la défense qui est de droit naturel lui a été soustraite par plusieurs voies détournées.
XXIII. Encore qu’il fût constant à ceux qui se donnaient pour juges que Jeanne s’était soumise au jugement et à la détermination de sainte mère Église, qu’elle était fidèle catholique, et que comme telle ils aient décidé qu’il fallait lui donner la communion du corps du Seigneur, néanmoins, partisans à l’excès des Anglais, impuissants à résister à la frayeur de leurs menaces, ils l’ont, par une souveraine injustice, condamnée comme hérétique à la peine du feu.
XXIV. De fait, sans que le juge séculier prononçât de sentence, lesdits Anglais, parmi lesquels se trouvait un grand nombre d’hommes d’armes, saisis comme d’une rage barbare, la conduisirent au supplice.
XXV. Ladite Jeanne, toujours, mais surtout à sa dernière heure, se conduisit en catholique et en sainte (catholice et sancte se habuit), recommandant son âme à Dieu, acclamant à grands cris jusqu’à son dernier soupir le nom de Jésus, en sorte qu’elle a fait couler d’abondantes larmes des yeux de tous les assistants, et même des Anglais ses ennemis.
XXVI. Tout ce qui vient d’être dit, tant en général qu’en particulier, les Anglais, en fait mais pas en droit, par les moyens indiqués, l’ont attenté par eux-mêmes ou par leurs instruments, parce qu’ils redoutaient très fort ladite Jeanne, soutien de la cause du très chrétien roi de France ; ils la haïssaient et la poursuivaient d’une haine mortelle ; ils voulaient aussi, par là, jeter l’infamie sur ledit roi très chrétien pour avoir usé du secours d’une femme flétrie par une telle condamnation.
XXVII. Tout ce qui vient d’être énoncé, tant en général qu’en particulier, est attesté par la voix publique, par la renommée ; ce sont des assertions courantes, le dire commun, notoire, dans la ville et le diocèse de Rouen, et dans tout le royaume de France.
Le promoteur se réserve d’ajouter en temps et lieu des articles plus étendus si le besoin de la cause le demande. Il fait les protestations accoutumées.
Le questionnaire, comme on le voit, laisse de plus en plus de côté les personnes, pour s’en prendre d’une manière générale aux Anglais. Seize témoins furent interrogés sur ces 27 articles, parmi lesquels Manchon, Ladvenu et Isambart de La Pierre avaient déjà déposé dans les enquêtes 46de Bouillé et de d’Estouteville. Le procès n’était pas juridiquement ouvert : il ne pouvait l’être que par Rome, qui ne s’était pas encore prononcée. Ces dépositions étaient de nature à l’éclairer ; Pontanus, Lellis et surtout d’Estouteville devaient très probablement travailler a obtenir la révision ; aux mémoires composés par les deux premiers s’ajoutaient ceux qu’écrivaient vers ce temps Ciboule, Bouillé et Montigny.
IV. L’enquête ordonnée par les commissaires de Calixte III.
Revenir sur une cause déjà jugée est toujours une grave affaire. Elle l’était particulièrement dans le cas présent. On s’exposait au ressentiment d’une très grande puissance catholique, l’Angleterre : elle avait pris l’engagement de couvrir tous ceux qui, à un titre quelconque, étaient intervenus dans la condamnation et le martyre ; elle avait donné l’ordre à tous ses sujets de s’opposer à ce que la cause fût portée devant le Saint-Siège ou le Concile : elle avait même demandé à ses alliés de joindre leurs efforts à ceux de ses sujets.
Une autre puissance était peut-être plus à redouter ; c’était l’Université de Paris, la grande coupable, si prompte alors à s’insurger contre les actes de la Papauté. Elle fut écartée, par la raison, bien insuffisante, qu’elle avait été trompée par la rédaction frauduleuse des douze articles. Seul, Bréhal dans son mémoire, osa la mettre en cause.
Les demandeurs : la mère, les frères et la parenté de la victime, guidés sans doute par leurs conseillers, protestèrent qu’en voulant la réhabilitation d’une chère mémoire, ils ne demandaient pas la punition des coupables ; ils se contentaient de poursuivre l’évêque de Beauvais, le promoteur d’Estivet et le sous-inquisiteur de Beauvais. Cauchon était mort depuis près de quatorze ans ; son instrument, d’Estivet, était mort aussi ; personne n’essaya de défendre leur mémoire. Lemaître vivait-il encore ? On l’ignore. On somma le sous-inquisiteur de Beauvais de justifier, si c’était possible, les actes de son prédécesseur ; on avait fait la même sommation à l’évêque et au promoteur de la même ville. Il fut répondu qu’il n’avait jamais existé de sous-inquisiteur de Beauvais ; ce qui était vrai, Lemaître n’ayant été institué vice-inquisiteur que pour le cas particulier de Jeanne, sans une juridiction générale sur le diocèse de Beauvais. Si on a voulu le couvrir par semblable fiction, il faut avouer qu’elle est subtile ; il était mieux protégé par l’amnistie octroyée par Charles VII, lors de la récupération de Rouen. Peut-être était-il mort lui aussi. La réhabilitation a-t-elle été publiée à Paris, où la condamnation l’avait été avec le plus grand éclat ? À ma connaissance, il n’en existe pas 47de preuve. Il faudrait dans ce cas y voir l’intention de ménager l’Université : beaucoup de contemporains devaient se rappeler avec quel emportement elle s’était déclarée contre la Libératrice vingt-cinq ans avant ; on aura voulu adoucir l’humiliation que la réhabilitation lui infligeait.
Les commissaires pontificaux reconnurent aux enquêtes de d’Estouteville et de Philippe de La Rose la valeur d’instruction préparatoire, et à ce titre leur donnèrent place dans le dossier du procès de réhabilitation. Ils n’en ordonnèrent pas moins une autre beaucoup plus étendue qui se fit à Domrémy, à Orléans, à Paris, et de nouveau à Rouen. Il en résulte que nous avons quatre enquêtes sur la passion et la mort de la Vénérable. Dans la dernière, vingt-six témoins déposèrent tant à Rouen qu’à Paris sur cette partie de la vie. Neuf de ceux qui avaient paru dans les trois enquêtes précédentes ne reparaissent pas à la quatrième. Nous avons donc pour cette partie du divin poème trente-cinq témoins. Parmi eux, deux, Manchon et Martin Ladvenu, ont fait quatre dépositions ; cinq en ont fait trois, ce sont Isambart de La Pierre, Massieu, Cusquel, Miget ; cinq en font deux, Taquel, Lefèvre, Houppeville, Caval et Marguerie ; vingt-trois ne nous en ont laissé qu’une seule.
La dernière déposition, celle de 1456, sera reproduite quand il y aura lieu, mais tout ce qu’une étude attentive aura fait découvrir dans les précédentes, qui ne se trouverait pas dans la dernière, sera fidèlement ajouté à la suite.
Le nombre des questions à poser aux témoins s’accrut encore, il fut porté à trente-deux. Ce sont les trente-deux premières des cent assertions que le promoteur Chapitault et l’avocat Prévoteau se firent fort de prouver. Celles qui viennent à la suite des trente-trois, sur lesquelles les témoins ne furent pas interrogés, sont des questions de droit à débattre entre les juristes.
Les nouveaux greffiers furent Ferrebouc et Comte (Comitis). Ils ne sont pas meilleurs latinistes que Dauvergne et socius ; leur rédaction est prolixe, incorrecte. Il serait injuste d’incriminer pour ces défauts regrettables, mais accidentels, le fond même du procès, conduit avec une abondance de preuves, une rigueur, qui ont fait l’admiration des hommes les mieux en état d’en juger.
V. Les trente-deux articles sur lesquels les témoins sont interrogés.
Dans le premier article les demandeurs protestent n’être mus par aucun sentiment de haine, et écarter des poursuites tous ceux qui ont été mêlés au procès, les juges et le promoteur exceptés. Les autres ont 48été trompés par le faux exposé des douze articles. Après cela ils en viennent aux trente-deux assertions qui suivent.
I-II. La Pucelle et ses parents furent et sont d’une vie sans reproche, en possession d’un bon renom, vivant en bons catholiques.
III. La Pucelle, tant qu’elle a vécu, n’a été suspecte d’aucune hérésie, ni de quoi que ce soit de contraire aux traditions de la sainte Église Romaine.
IV. Elle a été fidèle aux pratiques de la piété chrétienne ; elle aimait surtout à recevoir les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, faisait l’aumône aux pauvres, et, loin de se permettre des jurements, les réprimait chez les autres.
V. Aucune enquête préalable n’a établi qu’elle fût suspecte d’erreur contre la foi : ce qui annule tout procès et toute sentence prononcés contre elle en matière de foi.
VI. Lesdits juges et le promoteur, poussés par une haine sans nom, ou pour plaire aux adversaires du roi, contre tout ordre de droit, sans information préalable, ont appréhendé, comme suspecte d’hérésie, cette jeune fille innocente, de dix-neuf ans, étrangère à tout savoir humain ; ils l’ont poursuivie comme telle, en lui imputant calomnieusement des erreurs contre la foi, pour lui infliger toutes les peines que le droit édicte contre semblable crime.
VII. Avant le commencement du procès, Jeanne a vainement demandé que des hommes du parti français fussent adjoints aux hommes du parti anglais, et la faculté d’entendre la messe. Cauchon n’a pas mis en délibération la première demande ; et pour la seconde, il a dit, en présence des assesseurs, que d’autres conseillers avaient jugé qu’il ne devait pas lui concéder d’entendre la messe.
VIII. Lemaître, le prétendu vicaire de la perversité hérétique, a encouru l’excommunication, l’évêque de Beauvais la suspense et les censures portées par le droit, en accusant faussement la Pucelle d’hérésie, en ouvrant contre elle, indûment et sans cause légitime, un procès inquisitorial. De ce chef le procès avec toutes ses suites est frappé de nullité, un juge excommunié et suspens étant incapable de tout acte de juridiction.
IX. Contre tout droit, ces prétendus juges ou leurs complices ont traité aussitôt cette tendre jeune fille, non pas comme une prévenue, mais comme une condamnée, la chargeant de fers, la donnant à garder à des hommes d’armes, ses ennemis mortels, qui l’accablaient de menaces et de dérisions, au lieu de la renfermer dans des prisons ecclésiastiques sous la garde d’honnêtes femmes, où elle aurait été convenablement traitée.
X. Ledit évêque et ledit inquisiteur, par ordonnance judiciaire, firent 49visiter cette vierge pour s’assurer si, comme elle le disait, elle était vierge. L’inspection fut faite par d’expertes femmes, en présence de plusieurs très nobles dames. Son intégrité virginale fut judiciairement constatée ; mais lesdits juges ordonnèrent qu’il ne fut pas fait mention de cet acte pourtant judiciaire ; bien plus, ils ordonnèrent, ils firent jurer à celles qui avaient constaté le fait, que jamais elles ne le révéleraient en rien à qui que ce fût. Leur procès était par ce début entaché de dol, de fraude, iniquement tronqué.
XI. À cette jeune fille si débilitée par les tourments de sa prison, ils faisaient subir des interrogatoires nombreux, captieux, sans rapport à la cause, variés, sur des matières théologiques, qui auraient embarrassé des savants en possession de leur liberté d’esprit. Ces interrogatoires, si multipliés, si réitérés, causèrent à Jeanne une maladie grave, presque mortelle. Ils provoquaient les plaintes non seulement de la jeune fille, mais de nombre d’assistants dont plusieurs se retirèrent, ou ne furent plus admis.
XII. Pour venir mieux à bout de leur dessein et écarter de Jeanne tous les amis de Dieu et de la justice, ils changèrent le lieu et l’heure des interrogatoires ; ils interrogèrent Jeanne dans la prison en présence des gardes et des Anglais, à l’aide et en présence d’un petit nombre de conseillers qu’ils changeaient presque à chaque interrogatoire ; ce qui provoquait les plaintes des hommes de savoir.
XIII. Soit dit sans aucune exagération de langage, ces hommes, sous l’influence de leur propre malice ou de ceux qui l’attisaient, n’aspiraient pas seulement à la mort naturelle de la Pucelle : ils voulaient plus réellement la couvrir d’une éternelle infamie : voila pourquoi, afin de la faire revenir de sa maladie, ils eurent recours à plusieurs médecins ; les plus notables parmi les Anglais répétant qu’ils aimeraient mieux perdre vingt-mille nobles que de voir Jeanne échapper au bûcher, et à l’ignominieuse sentence qui l’y condamnerait.
XIV. Rendue à la santé, ils se remirent à l’accabler de questions sur les visions, l’unité de l’Église, les points ardus de la foi ; difficultés auxquelles Jeanne répondit fidèlement, catholiquement, avec compétence, surtout quand ou a égard à l’âge, à la condition, à l’ignorance de la jeune fille.
XV. Parmi les honorables, calmes et sages réponses de Jeanne, il faut citer celles par lesquelles, se rendant bien compte de la passion manifeste, de la haine, des dispositions hostiles de ceux qui la poursuivaient, elle a plusieurs fois décliné le for des juges, et cela principalement pour deux motifs : l’un, parce qu’ils étaient ses ennemis mortels, récusation qui, comme c’est bien connu, suspend la juridiction et entache les actes 50de nullité, surtout si la récusation n’est pas discutée ; l’autre parce que souvent elle a requis le jugement du Pontife romain, ce qui est donné comme équivalant à un appel, alors surtout que de droit ces suites d’affaires ardues sont regardées comme réservées au Siège suprême. Par suite, le procès et toutes ses suites sont frappés de nullité.
XVI. Ses réponses sur ses visions sont en accord avec la sainteté de la foi : elle croyait les tenir du bon esprit ; c’est ce qu’il faut croire pieusement et catholiquement64, quand sans parti pris on considère sa pureté virginale, son humilité, sa simplicité, la fin de sa mission et les autres circonstances ; en cela Jeanne ne s’est pas trompée et ne s’est écartée en rien de la vérité de la foi65.
XVII. Quoique privée de convenables conseillers, Jeanne, dirigée, comme on le croit, par le Saint-Esprit, a soumis toutes ses réponses, à plusieurs reprises, à la sainte Église, demandant que tout fût examiné par des clercs non suspects, requérant instamment, et plusieurs fois, que tout fût déféré au jugement du Pape et du saint Concile.
XVIII. Quelques hommes instruits, mus de compassion, ayant voulu lui conseiller de se soumettre au Concile de Bâle, où se trouvaient des clercs des deux partis, ont été ignominieusement expulsés par le susdit évêque. Le même évêque a dit à l’un d’eux : Taisez-vous au nom du diable ! Plusieurs conseillers, docteurs, licenciés, ont été menacés, chassés de Rouen, en péril de leur vie ; ils n’ont plus osé comparaître ou assister audit procès ; ce qui met à nu les perverses dispositions des juges.
XIX. Cherchant à faire périr la Pucelle par une mort ignominieuse, encore qu’elle fût innocente de tous les crimes imputés, les meneurs du procès, à l’instigation du promoteur de Beauvais, ont continué leur inique procès, aussitôt après la maladie déjà mentionnée.
XX. Après avoir longtemps tourmenté Jeanne, ceux que nous accusons ont composé certains articles commençant par ces mots : Quædam femina, qu’ils ont présentés comme extraits des aveux de la jeune fille. Ils les ont envoyés à de nombreux hommes de savoir, et ont obtenu bien des consultations.
XXI. Ces prétendus extraits sont faux, iniques, ne sont pas conformes au sens des paroles de Jeanne, omettent ses récusations, ses soumissions, ses explications, ses appels. Ceux qui ont formulé leurs sentiments d’après ces articles ont été trompés ; ils n’ont encouru par là aucune note infamante ; elle doit être réservée aux falsificateurs, aux accusés et à leurs complices.
51XXI. L’on avait nommé des greffiers publics, dignes de foi, qui enregistraient en français les paroles de Jeanne ; d’autres notaires suspects, cachés tout près, voulurent écrire des choses fausses, d’où, croit-on, ont été extraits les faux articles. Bien plus, on a fait en forme authentique un autre procès bien différent du premier procès66.
XXIII. Après ces iniques écritures, fausses relations, aveux controuvés, articles falsifiés, l’on ne devait pas procéder plus avant ; l’on ne le pouvait que par des actes entachés de nullité comme ils le sont en effet ; cependant, aussitôt après que Jeanne fut guérie, sans que l’évidence du fait, la clameur publique, la véhémence du soupçon, le requissent, ils continuèrent à procéder contre cette jeune fille prisonnière, contre laquelle l’on ne pouvait relever aucune tache d’hérésie, rien de contraire à la foi, aucun crime, pas la moindre attache à des sentiments contraires à la piété. En vain elle requit l’évêque et l’inquisiteur que si, dans ses paroles et ses actes, il y avait quelque chose qui sentit l’hérésie, ou fût contraire à la foi, tout fût remis à l’examen du Siège apostolique, dont elle était prête à accepter le jugement. Contre cette jeune fille privée de tout moyen de défendre son innocence, sans tenir aucun compte de l’ordre établi par le droit, ne consultant que leur arbitraire, ils ont rendu deux sentences manifestement iniques, dans cette affaire qu’ils ont prétendu être affaire de l’Inquisition.
XXIV. Après tout cela, relevant de nombreux articles qu’ils prétendent faussement tirés des aveux de Jeanne, en vertu desquels ils prétendent qu’elle est convaincue par ses propres paroles de prétendus crimes, pour que rien ne manquât à leur malice, ils en sont venus à une abjuration machinée par avance, imposée à celle qui en rien, ainsi qu’il a été dit, n’avait porté la moindre atteinte à la foi67. Après lecture d’une formule de prétendue abjuration, conçue en termes embrouillés, que Jeanne n’a pas comprise, ils ont été assez inhumains, assez cruels pour condamner définitivement à la prison perpétuelle, au pain de douleur, à l’eau de tristesse, cette jeune fille entièrement innocente des erreurs imputées, revenant, disaient-ils, au sein de l’Église, bien plus absoute par eux de prétendues censures ; condamnation inique et astucieuse et sans fondement.
XXV. Encore que dans leur sentence ils aient mis en préambule certaines prétentions de miséricorde et de grâce, aussitôt ils ont remis 52cette fille désolée, non pas dans une prison ecclésiastique, non pas entre les mains de femmes honnêtes, ce que pourtant ils lui avaient promis alors qu’elle prit des vêtements de femme ; ils l’ont remise entre les mains de ses ennemis mortels, les Anglais, dans le fort et la prison d’un seigneur séculier ; ils l’y ont laissée sans aucune femme pour compagne, seule, chargée de fers aux pieds et ailleurs, contre les préceptes de la charité et de l’Église, vraisemblablement pour lui enlever le moyen de persévérer et lui fournir l’occasion de tomber.
XXVI. Pour amener plus sûrement cette chute, les accusés ou leurs complices, pendant que Jeanne dormait, ses vêtements de femme sur le lit pour les reprendre le lendemain, lui ont enlevé ces vêtements, les ont remplacés par des vêtements d’homme, en sorte qu’elle n’avait que ces derniers habits pour couvrir sa nudité, lorsqu’elle devait satisfaire aux besoins de la nature ou à d’autres nécessités.
XXVII. Ce qui est bien plus criant, pendant que Jeanne dormait, un de ses ennemis s’approcha en personne, ou un autre avec son autorisation, du lit de la jeune fille, et s’efforça d’attenter violemment à sa pudeur : en sorte qu’elle reprit les vêtements virils pour conserver l’honneur de sa virginité, et aussi parce que c’étaient les seuls dont elle pût se revêtir.
XXVIII. C’est après avoir appelé à leur aide le dol, la fraude, la perfidie, qu’ils se sont efforcés d’accuser Jeanne de rechute dans une hérésie prétendue. En vain elle a donné à leurs interrogations de convenables réponses, et à propos de rechute leur a répondu qu’elle n’avait rien abjuré, n’étant tombée dans aucune espèce d’hérésie ; en vain par surcroît elle leur a dit n’avoir nullement compris la formule de leur prétendue abjuration, en sorte qu’il est impossible de l’accuser de rechute : les inculpés, au mépris de Dieu et de la justice, n’en ont pas moins conclu qu’elle était hérétique relapse.
XXIX. Encore que la très grande majorité des assesseurs consultés n’ait pas conclu qu’elle était relapse, et que cette conclusion ne puisse pas résulter de leurs avis, ainsi qu’on le voit par la teneur du procès, cependant les juges prévaricateurs ont décrété de la condamner comme telle, altérés qu’ils étaient de la voir disparaître par une condamnation publique et un infâme supplice.
XXX. Sans autre intervalle entre les deux sentences que le court espace de six ou huit jours, ils se sont hâtés d’en venir au prononcé de la seconde sentence, réalisation finale d’un long désir, l’extermination de Jeanne. Conduite à Rouen au lieu de l’exécution ordinaire des criminels, Jeanne y a été publiquement condamnée, injustement déclarée retombée dans l’hérésie et abandonnée au bras séculier, après avoir été, devant tout le peuple convoqué solennellement, grandement diffamée, dans une 53prédication (issue d’accusations iniques, parsemée d’injures et d’opprobres.
XXXI. Sujet de très douloureuses lamentations, d’éternelles larmes, l’innocente Vierge, livrée et abandonnée, a été aussitôt publiquement appréhendée comme une infâme hérétique par le bras de la justice séculière, ou, avec plus de vérité par ses mortels ennemis. Sans forme d’aucun jugement, ultérieur, sans délibération, sans aucune sentence, sans délai, elle est livrée au dernier supplice ; et, consumée dans les feux d’un ardent brasier, elle sort de cette vie mortelle.
XXXII. Avec quelle indicible patience, avec quels hommages catholiques et publics à la divine Majesté, avec quelle dévotion, quelles invocations réitérées du saint nom de Jésus Notre-Seigneur, de tous les saints et surtout de saint Michel et des saintes Catherine et Marguerite, elle a supporté les tourments du feu ; avec quelle voix éclatante, avec quel cœur sans faiblesse, avec quelle virginale sincérité, avec quelle persévérante constance elle a montré qu’elle expirait en catholique, l’assistance si nombreuse qui l’entendait et la voyait, ses amis et même ses ennemis tondant en larmes, en ont donné un patent et haut témoignage, ainsi que les dépositions en fourniront des preuves plus claires que la lumière du jour68.
XXXIII. Par suite, conformément à la foi et à la doctrine catholique, il faut conclure que Jeanne a mené une vie pure de toute souillure d’hérésie, pure de tout péché grave, une vie catholique ; elle l’a terminée fidèlement, en conformité avec les enseignements chrétiens, telle que par la grâce de notre Rédempteur elle est entrée dans la gloire de l’héritage divin : jusqu’à la fin de sa vie elle a été confortée et dirigée par le bon esprit ; c’est ainsi qu’il faut le penser, et c’est ce qu’il faut proclamer69.
54Chapitre II Dépositions de laïques et de simples clercs
- I.
- Aymond de Macy.
- Détails sur Jeanne prisonnière à Beaurevoir, au Crotoy.
- Une visite du comte de Ligny à la prison de Rouen.
- La résistance de Jeanne à l’abjuration de Saint-Ouen.
- II.
- Jean Moreau.
- Précieux détails sur l’enquête ordonnée par Cauchon à Domrémy, sur les interrogations adressées à la fois à l’accusée, sur la résistance de Jeanne à Saint-Ouen, sur le supplice.
- III.
- Pierre Cusquel.
- A vu Jeanne en prison.
- Esprit des juges.
- La cage de fer.
- Les interrogatoires.
- L’orthodoxie de Jeanne à Saint-Ouen.
- Impression causée par son supplice sur l’assistance ; sur le secrétaire du roi, Tressart.
- IV.
- Pierre Daron.
- A vu Jeanne en prison.
- Entretien.
- Pression des Anglais.
- Étonnante mémoire de l’accusée.
- Son martyre.
- V.
- Jean Marcel.
- Virginale intégrité de Jeanne.
- Le tailleur souffleté.
- Les interrogateurs aux abois.
- Le Dominicain Jean Le Sauvage.
- Prodigieuse mémoire.
- Accusation contre Cauchon.
- La mort de Jeanne.
- L’assistance en pleurs.
- VI.
- Laurent Guesdon.
- Raison probable de la pâleur de sa déposition.
- Jeanne jetée dans le feu sans sentence de condamnation.
- VII.
- Husson Lemaistre.
- Compatriote de Jeanne.
- Rapports à Reims avec les siens.
- Menus détails.
- VIII.
- Maugier Le Parmentier.
- A étalé les instruments de torture sous les yeux de Jeanne.
- Admiration causée par ses réponses.
- Motifs du procès.
- Jeanne sur le bûcher.
- L’émotion de l’assistance.
- IX.
- Jean Fave.
- Détails divers.
- La colère des Anglais après la sentence de Saint-Ouen.
- Reproches de Warwick.
- Les Anglais pleurant à grosses larmes.
C’est dans la quatrième enquête, à une exception près, qu’ont déposé les témoins que l’on va entendre : tous sont des laïques ou de ces clercs dans les ordres moindres, alors nombreux, qui, non astreints au célibat, exerçaient des fonctions séculières. Ils n’ont pas été admis aux séances du procès, si ce n’est à la scène du cimetière Saint-Ouen et à celle du supplice ; plusieurs ont vu la captive dans sa prison, tous ont entendu ce qui se disait sur elle et sur le procès dans la ville de Rouen.
I. Aymond de Macy
Détails sur Jeanne prisonnière à Beaurevoir, au Crotoy. — Une visite du comte de Ligny à la prison de Rouen. — La résistance de Jeanne à l’abjuration de Saint-Ouen.
Il donne de précieux détails sur quatre points : le séjour à Beaurevoir, 55au Crotoy, à Rouen, et plus spécialement sur la scène du cimetière Saint-Ouen.
Sire Aymond, seigneur de Macy, chevalier, âgé de cinquante-six ans environ, a été présente et admis comme témoin, et a été interrogé par nous, archevêque susdit (de Reims), en présence de Frère Thomas Vérel (Dominicain sous-inquisiteur), l’année et le jours susdits (7 mai 1456). Interrogé sur les articles I, II, III, IV, produits dans la présente cause, il a répondu sous la foi du serment de la manière suivante :
J’ai connu Jeanne, je la vis pour la première fois quand elle était détenue prisonnière au château de Beaurevoir, pour le compte et au nom du seigneur de Ligny. Je l’ai vue plusieurs fois en prison, et plusieurs fois j’ai causé avec elle. Plus d’une fois, par manière de jeu, j’ai essayé de lui toucher les mamelles, en m’efforçant de lui mettre les mains dans le sein. Jeanne ne voulait pas le souffrir ; elle me repoussait de toutes ses forces. C’était une fille d’honnête conduite tant dans ses paroles que dans ses actes70.
Jeanne fut conduite à la forteresse du Crotoy, où se trouvait alors prisonnier un personnage très remarquable, du nom de maître Nicolas de Queuville71, chancelier de l’Église d’Amiens, docteur dans l’un et l’autre droit72. Il célébrait souvent dans la prison, et non moins souvent Jeanne assistait à sa messe ; si bien que dans la suite j’ai entendu ce même maître Nicolas raconter qu’il avait ouï Jeanne en confession, qu’elle était bonne chrétienne et de très grande dévotion ; il disait beaucoup de bien de ladite Jeanne73.
Jeanne fut ensuite conduite dans le château de Rouen, et renfermée dans une prison du côté des champs (versus campos). Pendant qu’elle était détenue dans cette même prison, le seigneur comte de Ligny vint à Rouen ; et moi qui vous parle, j’étais en sa compagnie. Un jour le comte de Ligny voulut voir Jeanne : il vint vers elle en compagnie des seigneurs comtes de Warwick et de Stafford. Le chancelier d’Angleterre (de la France anglaise), alors évêque de Thérouanne, son frère, était présent : je l’étais aussi. Le comte Ligny l’aborda par ces paroles :
Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre à rançon, à condition que vous promettrez de ne jamais vous armer contre nous.Elle répondit :En nom 56Dé, vous vous moquez de moi, car je sais bien que vous n’en avez ni le vouloir, ni le pouvoir74.Elle répéta plusieurs fois ces paroles, parce que le seigneur comte persistait dans son dire, et elle ajouta :Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, dans la créance qu’après ma mort ils gagneront le royaume de France, mais quand ils seraient cent-mille godons de plus qu’ils ne sont maintenant, ils n’auront pas le royaume75.Ces paroles indigneront le comte de Stafford, qui tira sa dague à moitié pour la frapper : mais le comte de Warwick l’en empêcha.À quelque temps de là, pendant que j’étais encore à Rouen, Jeanne fut conduite sur la place qui est devant Saint-Ouen. Là, fut faite une prédication par Nicolas Midi (erreur, c’était Guillaume Érard). Entre autres choses, je l’ai entendu dire :
Jeanne, nous avons la plus grande pitié de vous ; il faut que vous rétractiez ce que vous avez dit, ou que nous vous abandonnions à la justice séculière.Jeanne répondait qu’elle n’avait fait aucun mal ; qu’elle croyait les douze articles de la foi et les dix commandements de Dieu ; elle ajoutait qu’elle s’en rapportait à la cour de Rome, et qu’elle voulait croire tout ce que croyait la sainte Église. Malgré toutes ces paroles, on la pressait fortement de se rétracter. Elle répondait :Vous vous donnez beaucoup de peine pour me séduire.Pour éviter le péril, elle dit qu’elle était contente de faire tout ce qu’on voudrait.Alors un secrétaire du roi d’Angleterre, là présent, son nom était Laurent Calot, tira de sa manche une petite feuille écrite, et la donna à Jeanne pour qu’elle la signât. Jeanne répondait qu’elle ne savait ni lire ni signer. Nonobstant cette réponse, le secrétaire Laurent Calot lui présentait la feuille et la plume pour qu’elle signât ; et Jeanne, en se moquant, fit un rond. Laurent Calot prit alors la main de Jeanne avec la plume et lui fit faire un signe dont je n’ai pas souvenance.
Je crois Jeanne en paradis76.
57II. Jean Moreau
Précieux détails sur l’enquête ordonnée par Cauchon à Domrémy, sur les interrogations adressées à la fois à l’accusée, sur la résistance de Jeanne à Saint-Ouen, sur le supplice.
Le témoin qui va parler est originaire de la même province que la Vénérable, du Bassigny, la vraie province dans laquelle est née Jeanne d’Arc. Ce qui devrait mettre fin à l’interminable querelle, si elle est Lorraine ou Champenoise. Urville est un village où l’on fond encore des cloches, reste des anciennes fonderies de cuivre, qui, paraît-il, étaient en grande activité au temps de Jeanne d’Arc.
Urville est du canton de Bulgnéville et dans l’arrondissement de Neufchâteau. Le village était, en 1456, dominé par une forteresse, située sur une hauteur, d’où le nom de La Motte.
Honorable homme Jean Moreau, domicilié à Rouen, âgé de cinquante-deux ans, est venu sur citation, a prêté serment et a été interrogé le 10 mai. Il a répondu ainsi qu’il suit sur les articles I, II, III, IV :
Je suis né à Urville, près de La Mothe-en-Bassigny, non loin de Domrémy, lieu d’origine de Jeanne. Je ne connaissais cependant ni Jeanne ni ses parents, mais à l’époque où elle était vers le roi, vinrent à Rouen Nicolas Saussart et Jean Chandoz, marchands chaudronniers. Ils me racontèrent comment Jeanne s’était éloignée des parages de Lorraine. Ils disaient qu’elle s’était rendue à Vaucouleurs, auprès de Jean (Robert) de Baudricourt, en lui intimant qu’il était indispensable qu’il la conduisit, ou la fit conduire jusqu’au roi. Elle fit tant qu’il la fit conduire jusqu’au roi, alors à Chinon. Arrivée auprès du prince, qu’elle ne connaissait pas, on lui dit d’un personnage que c’était le roi, alors qu’il ne l’était pas. Elle répondit que ce n’était pas le roi. Enfin, après avoir été examinée par des clercs et des docteurs, elle parla au roi. Je n’eus pas d’autre connaissance de Jeanne jusqu’à ce que je la vis dans deux prédications faites contre elle, l’une à Saint-Ouen, l’autre au Vieux-Marché.
Au sujet des articles V et VI. voici ce que je sais. Dans le temps que Jeanne était à Rouen, et qu’on lui faisait son procès, vint à Rouen un notable des contrées de Lorraine, avec lequel je fis connaissance, parce qu’il était de mon pays. Il me dit qu’il arrivait des contrées de Lorraine et qu’il était venu à Rouen parce qu’il avait eu spéciale commission de 58faire des informations au lieu d’origine de Jeanne, sur la réputation qu’elle y avait. Il les avait faites, et en avait apporté le résultat au seigneur évêque de Beauvais, s’attendant à être dédommagé de sa peine et de ses dépenses ; mais l’évêque lui avait dit qu’il était un traître et un méchant homme, et qu’il n’avait pas fait son devoir en ce qui lui avait été enjoint. L’enquêteur se plaignait à moi de ce qu’il ne pouvait pas être payé de son salaire à cause que ces informations ne servaient pas audit évêque. Il me disait que dans ces enquêtes il n’avait rien trouvé sur Jeanne qu’il ne voulût savoir sur sa propre sœur ; et cependant il avait fait ses recherches dans cinq ou six paroisses voisines de Domrémy, et à Domrémy même. Ce même homme me disait avoir constaté que Jeanne était très dévote, et qu’elle fréquentait beaucoup une petite chapelle où elle portait des guirlandes à une statue de la bienheureuse Marie, qu’on y voyait ; il disait encore que parfois elle gardait le bétail de son père.
Je ne sais rien sur les articles VII, VIII, IX, et voici ce dont je puis témoigner à propos de l’article X. Pendant que se faisait le procès, j’ai entendu dire qu’elle avait été visitée pour savoir si oui ou non, elle était vierge ; et elle avait été trouvée en possession de son intégrité.
Sur les articles XI, XII, XIII. XIV, je n’ai que ceci à déposer. J’ai ouï dire que Jeanne priait souvent les interrogateurs de poser les questions de manière à ce qu’elle n’eût à répondre qu’à un ou deux, et qu’ils la troublaient fort par tant d’interrogations qu’ils lui adressaient à la fois77.
Omettant les autres articles sur lesquels je ne sais rien, voici ce que je puis déposer sous la foi du serment sur les articles XXIII, XXIV et XXV : J’étais présent à la prédication faite à Saint-Ouen. Le prédicateur chargeait Jeanne d’opprobres, lui reprochant d’avoir offensé la majesté royale et la foi catholique, d’être coupable de plusieurs erreurs contre la foi ; si sur-le-champ elle ne se mettait pas à couvert du châtiment de tels crimes78, elle serait brûlée. J’ai entendu Jeanne répondre entre autres choses au prédicateur, qu’elle avait pris l’habit d’homme parce qu’elle avait à vivre au milieu des hommes d’armes, et qu’il était pour elle plus sûr et plus décent de s’y trouver avec des habits d’homme qu’avec des habits de femme ; que ce qu’elle faisait et ce qu’elle avait fait était bien fait.
J’ai vu aussi qu’on lisait à Jeanne une feuille, mais j’ignore ce qu’elle contenait : je me rappelle cependant qu’il y était dit qu’elle avait commis le crime de lèse-majesté et qu’elle avait séduit le peuple. Je sais 59qu’après la prédication elle fut ramenée au château ; mais j’ignore ce qui s’est passé à la suite jusqu’au jour où elle a été brûlée.
Pour les autres articles, j’atteste que j’ai été présent à la prédication dernière, et à la mort de Jeanne. La prédication fut faite par un prêcheur dont je ne me rappelle pas le nom. Ce prédicateur disait que Jeanne avait mal fait, qu’on lui avait pardonné une fois son péché, et qu’à l’avenir l’Église ne pouvait pas lui venir en aide.
Je vis qu’après la prédication elle fut livrée à un sergent, et que ce sergent la livra au bourreau sans que le bailli prononçât aucune sentence ; elle fut conduite au bûcher, et dans le feu elle demanda de l’eau bénite. Elle criait à pleine voix : Jhesus ; elle demanda aussi la croix. J’ai ouï dire que, le jour même ou la veille, elle avait reçu le corps du Christ. Je ne sais pas autre chose.
Remarques. — Il faut confronter la déposition de Moreau avec celle de Nicolas Bailly79. Elles s’accordent fort bien, encore que les deux témoins fissent leur déposition, l’un à Rouen, l’autre à Vaucouleurs, alors fort éloignés. Le notable dont il est ici parlé n’est autre que le prévôt même d’Andelot, Gérard, dit Petit, dont Nicolas Bailly était le greffier. D’autres témoins nous parleront de cette grêle de questions tombant à la fois sur l’accusée. Qui donc pourrait soutenir pareil assaut ?
III. Pierre Cusquel
A vu Jeanne en prison. — Esprit des juges. — La cage de fer. — Les interrogatoires. — L’orthodoxie de Jeanne à Saint-Ouen. — Impression causée par son supplice sur l’assistance ; sur le secrétaire du roi, Tressart.
Pierre Cusquel a déposé trois fois. Il dit bien explicitement dans la première déposition qu’il est au service de maître Jean Son, maître de maçonnerie au château. Une preuve de la négligence des greffiers qui ont rédigé le procès de réhabilitation résulte de ce que à la première déposition, le 4 mai, ils lui donnent cinquante-cinq ans, cinquante ans à la seconde, qui eut lieu quelques jours après, et cinquante-trois à la troisième, qu’il fit quatre ans après la première. Peut-être auront-ils pris I pour V. Les trois dépositions sont d’ailleurs concordantes.
Pierre Cusquel, laïque, bourgeois de Rouen, environ cinquante-trois ans, a déjà été présenté et examiné après serment ; il est recelé de nouveau ce 12 mai pour répondre sur les présents articles. Sur les quatre premiers, il a déposé ainsi qu’il suit :
Je ne connus jamais le père, la mère, ni la parenté de Jeanne. Je n’eus quelque connaissance de Jeanne elle-même que depuis qu’elle a été amenée dans la ville de Rouen, où je l’ai vue dans les prisons. À la 60demande et en considération de maître Jean Son maître d’œuvres dans le château, deux fois je suis entré dans la prison de Jeanne et lui ai parlé. Je remarquai la sagesse de ses paroles et aussi qu’il s’agissait de sa mort. Autant que j’ai pu m’en apercevoir, Jeanne était une fille d’environ vingt ans, très simple, sans connaissance du droit, je crois, et cependant répondant prudemment.
Art. V, VI, VII, VIII : Le procès fut fait contre elle en matière de foi ; mais, à ce que je pense, il ne fut dicté ni par les intérêts de la foi, ni par zèle pour la justice, mais bien par la haine et par la peur qu’elle inspirait aux Anglais. À mon avis, les juges et les assesseurs procédaient contre elle par complaisance pour les Anglais et à leurs instances, et ils n’auraient pas osé leur faire opposition. Ainsi que je l’entendis raconter, dès que le bruit se répandit que Jeanne avait repris l’habit d’homme, quelqu’un — je crois que c’était maître Marguerie — ayant dit qu’avant de procéder outre, on s’informerait du vrai motif de ce changement, il lui fut enjoint de se taire au nom du diable. Je crois que personne n’aurait osé donner conseil à Jeanne, la défendre ou la diriger.
Interrogé sur l’article IX, il a ainsi déposé : Quand Jeanne fut amenée à Rouen, elle fut renfermée dans les prisons du château, dans une chambre au-dessous d’un escalier, du côté des champs : c’est là que je l’ai vue et lui ai parlé deux fois, ainsi que je l’ai dit. Une cage de fer fut faite pour la renfermer et la faire tenir debout ; je l’ai vu peser dans ma maison, mais je n’ai pas vu que Jeanne y ait été enfermée.
Art. X : J’ai ouï dire que Madame la duchesse de Bedford avait fait visiter Jeanne pour savoir si oui ou non elle était vierge : elle fut trouvée vierge. C’est ce que j’ai ouï de la bouche de plusieurs, dont je ne me rappelle pas les noms.
Interrogé sur les articles XI, XII, XIII et XIV, le témoin a répondu : Je n’assistai jamais au procès, mais le bruit public était que l’on fatiguait beaucoup l’accusée par diverses questions, et que les interrogateurs déployaient toutes leurs forces pour la prendre au piège de ses paroles, et cela parce qu’elle avait fait la guerre aux Anglais.
Interrogé sur les articles XV, XVI et XVII, il a ainsi témoigné : J’ai ouï dire que Jeanne s’était soumise à l’Église et à notre seigneur le pape. J’ai entendu de la bouche de Jeanne, en plein sermon de maître Érard à Saint-Ouen, qu’elle ne voudrait rien tenir contre la foi catholique, et que s’il y avait dans ses actes et ses paroles quelque chose de peu conforme à la foi, elle voulait le rejeter pour s’en tenir au jugement des clercs.
Art. XVIII, XIX, XX, XXI : Je ne sais rien.
61Art. XXII : J’ai ouï dire — je ne me rappelle pas par qui, — que maître Nicolas Loyseleur feignait être sainte Catherine, et induisait Jeanne à dire ce qu’il voulait.
Art. XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII et XXVIII : Je sais seulement qu’une prédication à laquelle j’assistai, fut faite à Saint-Ouen par maître Guillaume Érard, prédicateur ; mais de ce qui s’y passa et y fut dit, je ne sais que ce que j’ai déjà raconté plus haut.
Art. XXIX, XXX, XXXI, XXXII et XXXIII : Je sais bien qu’une prédication fut faite au Vieux-Marché et que Jeanne y fut brûlée, mais je ne voulus pas y assister ; je n’aurais pas pu supporter la vue du supplice, tant j’avais pitié de Jeanne. C’était le bruit public, et un sujet de plainte de presque tout le peuple, que Jeanne était victime d’une grande injustice. J’ai entendu maître Jean Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, au retour du lieu du supplice, raconter avec tristesse et douleur, en se lamentant, ce qui avait été fait de ladite Jeanne et ce qu’il avait vu en ce lieu ; il disait en propres termes :
Nous sommes tous perdus, car une sainte a été brûlée.Il croyait son âme dans les mains de Dieu, car au milieu des flammes elle acclamait toujours le nom de Jésus.Après le supplice, les cendres, par ordre des Anglais, furent recueillies et jetées à la Seine. La raison en était qu’ils avaient craint qu’elle ne s’évadât, et que quelques-uns ne crussent qu’elle s’était évadée. Je ne sais pas autre chose.
Dans sa première déposition devant d’Estouteville, Cusquel disait, dans sa réponse à l’article III :
Je crois que les Anglais cherchaient à faire mourir Jeanne par haine et par dépit du bien qu’elle faisait. Entre autres motifs, ils se proposaient d’infamer notre sire le roi de France pour avoir eu à son service une sorcière et une hérétique. Si elle n’avait pas combattu les Anglais, on ne lui eût pas fait semblable procès.
Dans sa réponse à l’article IV :
Durant le procès, j’entrais très souvent au château, grâce à mon patron, maître Jean Son, maître de l’œuvre de maçonnerie. Avec la permission des gardes, deux fois je suis entré dans la prison de Jeanne, et je la vis les fers aux pieds et rattachée par une longue chaîne à une poutre80. Une cage en fer fut pesée dans ma maison : l’on disait que Jeanne devait y être renfermée ; cependant je ne l’ai pas vue dans cet état.
À l’article IX :
L’on disait dans le peuple que l’unique cause de sa condamnation était la reprise de l’habit d’homme qu’elle n’avait porté et 62ne portait qu’afin de ne pas attirer les regards des hommes d’armes, parmi lesquels elle se trouvait. Je lui ai demandé une fois dans sa prison pourquoi elle portait cet habit, et elle m’a donné la raison que je viens d’indiquer.
Le jour de la mort de Jeanne, j’entendis maître Jean Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, dire qu’on avait fait mourir une fidèle chrétienne dont il croyait l’âme entre les mains de Dieu, et que tous tes approbateurs de sa condamnation étaient damnés81.
IV. Pierre Daron
A vu Jeanne en prison. — Entretien. — Pression des Anglais. — Étonnante mémoire de l’accusée. — Son martyre.
Pierre Daron, lieutenant du bailli de Rouen, a été présenté comme témoin ; admis, et après avoir prêté serment, a été interrogé par le seigneur inquisiteur, du mandement des autres juges, en présence des greffiers, le 13 mai (1456). — Il a, dit-il, soixante ans environ.
Interrogé sur les articles I, II, III, IV, il a ainsi répondu sous la foi du serment : Je n’ai connu Jeanne que lorsqu’elle a été amenée à Rouen ; j’étais alors procureur de la ville ; la curiosité me faisait beaucoup désirer de la voir, et j’en cherchais les moyens. Je trouvai Pierre Manuel, avocat du roi, qui n’en avait pas un désir moindre ; nous allâmes ensemble la voir ; nous la trouvâmes au château, dans une tour, dans des entraves de fer, avec une grosse pièce de bois qui attachait ses pieds82 : elle était gardée par plusieurs Anglais. Manuel, en ma présence, s’adressant à Jeanne, lui dit par manière de plaisanterie qu’elle ne serait pas venue là si on ne l’y avait pas amenée, et il lui demanda si, avant sa prise, elle savait qu’elle serait faite prisonnière : elle répondit qu’elle s’en doutait bien. Nous reprîmes en lui demandant pourquoi, puisqu’elle le savait, elle ne s’était pas gardée le jour où elle fut prise ; elle répondit qu’elle ne savait ni le jour, ni l’heure, ni le temps où cela devait arriver. Nous ne lui avons pas dit autre chose.
Je la vis une autre fois pendant le procès, lorsqu’on la conduisait de la prison à la grande salle du château.
Sur les articles V, VI, VII et VIII, je ne sais rien, si ce n’est que 63plusieurs furent mal vus par les Anglais pour n’avoir pas voulu assister à ce procès, plus que tous, maître Nicolas de Houppeville.
Sur l’article IX, je ne sais que ce dont j’ai déjà déposé ; je l’ai vue en prison, dans une tour, attachée par les pieds à une grosse pièce de bois.
Sur les articles X, XI, XII, XIII et XIV, j’ai bien souvenance que de nombreux clercs furent rassemblés pour son procès, et que les greffiers étaient maître Guillaume Manchon et messire Guillaume Colles, dit encore Boisguillaume ; j’ignore avec quel esprit ils procédaient.
J’en ai entendu quelques-uns, durant le procès, dire qu’elle était merveilleuse dans ses réponses, qu’elle avait une mémoire admirable83. Une fois interrogée sur un point sur lequel elle avait été questionnée huit jours auparavant, elle répondait :
Tel jour j’ai été interrogée sur cela; ou encore :Il y a huit jours que j’ai été interrogée sur cela, et voici ce que j’ai répondu.Boisguillaume, le second greffier, ayant dit qu’elle n’avait pas ainsi répondu, tandis que quelques-uns des assistants affirmaient que Jeanne disait vrai, on lut le procès-verbal de ce jour et il se trouva que Jeanne avait raison. Jeanne, toute contente, dit à Boisguillaume que s’il se trompait encore, elle lui tirerait l’oreille.De l’article XV au XXIII je ne sais rien.
Du XXIII au XXV, je puis affirmer que j’étais présent au sermon fait à Saint-Ouen : mais je ne saurais en rien dire, car j’étais fort loin et je ne pouvais rien entendre.
Sur les articles XXVII et XXVIII je ne sais rien.
Quant à ceux qui suivent, j’étais présent au sermon fait à la place du Vieux-Marché, le jour où Jeanne finit ses jours. Je la vis livrée et abandonnée à la justice séculière, et aussitôt qu’elle fut livrée, sans intervalle de temps, sans sentence du juge laïque, elle fut passée au bourreau et conduite sur un ambon, où le bois était préparé pour la brûler.
Je crois qu’elle finit catholiquement ses jours, car elle faisait de pieuses lamentations et de pieuses exclamations, invoquant le nom du Seigneur Jésus. Entre autres paroles, je l’entendis dire :
Ha, Rouen, Rouen, seras-tu ma maison ?L’on en avait la plus grande compassion ; beaucoup étaient émus jusqu’aux larmes ; beaucoup se plaignaient de ce que semblable exécution se faisait à Rouen. Ce que je sais, c’est que jusqu’à son dernier souffle Jeanne ne cessait de crier : Jhesus.
64À la suite, l’on recueillit les cendres et les restes, et on les jeta à la Seine. Je ne sais pas autre chose.
V. Jean Marcel
Virginale intégrité de Jeanne. — Le tailleur souffleté. — Les interrogateurs aux abois. — Le Dominicain Jean Le Sauvage. — Prodigieuse mémoire. — Accusation contre Cauchon. — La mort de Jeanne. — L’assistance en pleurs.
Jean Marcel, citadin et bourgeois de Paris, de cinquante-six ans environ, a été interrogé, après serment, les jours susdits (30 avril, à Paris). Il a ainsi répondu :
Sur les quatre premiers articles, je déclare, sous la foi du serment, que je ne connaissais en rien Jeanne lorsqu’elle fut amenée à Rouen : je la vis pour la première fois lorsqu’elle fut prêchée à Saint-Ouen.
Sur les articles V, VI, VII, VIII, IX, je ne sais que ce qui suit : je demeurais à Rouen lorsque Jeanne fut prise près de Compiègne et amenée dans cette ville. Maître Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais, la requit, à ce que j’ai ouï dire, pour lui faire son procès : quel esprit l’animait ? comment déduisit-il le procès ? je l’ignore.
Sur l’article X, j’ai ouï dire que la duchesse de Bedford la fit visiter pour savoir si elle était vierge ou non ; elle fut trouvée vierge. Un certain Jeannotin Simon, tailleur de son métier, racontait, moi l’entendant, que la duchesse de Bedford lui avait commandé une robe de femme pour ladite Jeanne. Comme il voulait l’en revêtir, il la toucha, par manière de caresse, à la mamelle. Jeanne eu fut indignée et donna un soufflet à Jeannotin.
Sur les articles XI, XII et XIII : Un certain maître Jean le Sauvage, de l’Ordre des Frères-prêcheurs, m’a parlé plusieurs fois de Jeanne, au procès de laquelle il avait assisté, et sur lequel procès il aimait peu à s’entretenir. Il m’a dit cependant une chose, c’est qu’il n’avait jamais vu femme de cet âge qui eut donné tant d’embarras aux examinateurs. Il était en grande admiration de ses réponses et de sa mémoire ; elle se rappelait bien ce qu’elle avait dit. Une fois, le greffier ayant relu ce qu’il avait écrit, Jeanne lui dit que ce n’était pas là sa réponse, et elle s’en référa aux assistants ; tous dirent qu’elle avait raison, et une correction fut faite.
Sur les autres articles : comme je l’ai déjà dit, j’étais présent à la prédication faite à Saint-Ouen, et c’est là que je vis Jeanne pour la première fois. Je me rappelle bien que Guillaume Érard, un docteur en théologie, fit la prédication en présence de ladite Jeanne, qui, à ce qu’il me semble, était en habits d’homme. Je ne sais rien de ce qui a été dit ou fait pendant cette prédication, car j’étais fort loin du prédicateur. J’entendis cependant maître Laurent Calot et d’autres dire à maître Pierre Cauchon 65qu’il tardait trop à rendre la sentence, et qu’il jugeait mal ; Pierre Cauchon répondit qu’il mentait.
J’assistai à la seconde prédication, le jour où Jeanne fut brûlée. Je la vis dans les flammes crier et répéter à haute voix : Jhesus ! Je suis très convaincu que sa mort fut catholique et que Jeanne a bien fini ses jours, en l’état d’une bonne chrétienne. Je le sais par la relation des religieux qui l’assistaient à la dernière heure. J’en ai vu beaucoup, la plus grande partie des assistants, pleurer et gémir de compassion, car on disait que Jeanne avait été condamnée injustement. Je ne sais pas autre chose.
Remarque. — Un seul Le Sauvage est signalé dans le procès de condamnation. Puisque celui dont parle Jean Marcel fut un des assesseurs, il semble que l’on doit conclure à l’identité du personnage, malgré la différence des prénoms. Celui qui est ici appelé Jean est appelé Rodolphe dans le premier procès. Ce serait donc un Dominicain qui aurait émis les suffrages dont il sera question dans la suite ; il n’aimait pas à parler du procès, vraisemblablement par crainte d’être traité comme son confrère Pierre Bosquier.
VI. Laurent Guesdon
Raison probable de la pâleur de sa déposition. — Jeanne jetée dans le feu sans sentence de condamnation.
Le témoin suivant, comme il va nous le dire, était lieutenant du bailli Le Bouteiller pendant le procès. Il a du marcher avec son chef, et l’événement devait lui rappeler des actes peu glorieux pour lui. Aussi est-il très réservé et froid dans sa déposition. Guesdon et d’autres encore devaient se dire que Rouen n’était pas tellement acquis à la France qu’il ne put retomber sous la domination anglaise. Ils ne voulaient pas engager l’avenir.
Laurent Guesdon, bourgeois de Rouen, avocat dans la cour séculière, clerc marié, a été interrogé le 12 mai. il a répondu ainsi qu’il suit : Art. I, II, III, IV :
Je n’ai connu Jeanne que lorsqu’elle fut amenée à Rouen. Beaucoup cherchaient à la voir : je vins au château et je la vis aussitôt. Je ne l’ai vue, dans la suite, que lorsqu’elle fut prêchée à Saint-Ouen.
Art. V et VI : J’ignore l’esprit, qui animait les juges dans le procès ; je crois cependant que si elle avait été du parti des Anglais, on eût procédé d’une manière tout autre.
Art. VII-XXIII : Je ne sais qu’une chose, c’est qu’elle était dans les prisons du château, et non pas dans les prisons communes. J’ignore comment elle y était traitée.
Art. XXIII-XXVIII : J’étais, ainsi que je l’ai dit, à la prédication faite à Saint-Ouen. La prédication finie, je sais pertinemment qu’on 66demandait à Jeanne quelque chose qu’elle refusait de faire, mais ce que c’était, je l’ignore.
Art. XXIX-XXXIII : J’assistai à la dernière prédication, au Vieux-Marché ; j’y étais avec le bailli, dont j’étais alors le lieutenant. On rendit une sentence par laquelle Jeanne était abandonnée au bras séculier. La sentence prononcée, immédiatement, sans aucun délai, après la remise entre les mains du bailli, le bourreau, sans plus, sans sentence du bailli ou de moi, auxquels revenait l’office de la prononcer, le bourreau la conduisit au lieu où le bûcher était préparé, et elle fut brûlée. Il me semblait que c’était procéder irrégulièrement. Et, en effet, peu de temps après, un malfaiteur, Georges Folenfant, fut aussi, par la justice ecclésiastique, livré à la justice séculière. Ce Georges fut mené à la cohue84 et, là, condamné par la justice séculière, il ne fut pas conduit au supplice avec pareille précipitation.
Ma persuasion est que Jeanne est morte en bonne catholique, puisqu’en mourant elle invoquait avec grand cri le nom du Seigneur Jésus (Obiit exclamando nomen Domini Jhesus). C’était dans l’assistance grande pitié ; quasi tous exprimaient leur émotion par leurs larmes. Après son trépas, le bourreau réunit les cendres qui restaient et les jeta à la Seine.
Je ne sais rien sur les autres articles.
VII. Husson Lemaistre
Compatriote de Jeanne. — Rapports à Reims avec les siens. — Menus détails.
Honnête homme Husson Lemaistre, laïque, chaudronnier de son métier, domicilié à Rouen, âgé de cinquante ans ou à peu près, est né à Urville-sous-la-Mothe-en-Bassigny, à trois lieues de Domrémy. Il a été interrogé le 11 mai par messeigneurs les juges et commissaires.
Questionné sur les quatre premiers articles, il a répondu :
Ce sont les seuls sur lesquels je pourrai répondre, car je ne sais rien sur les autres articles85. Sous la foi de mon serment, je déclare avoir connu le père et la mère de Jeanne : c’étaient des gens simples et bons, menant une vie bien catholique ; c’est que, ainsi que je l’ai dit, je suis né à Urville, à trois lieues de Domrémy, et Domrémy est le lieu natal de Jeanne, et le domicile de son père et de sa mère. Cependant je ne vis et connus Jeanne qu’à Reims, lors du couronnement du roi. Je restais alors à Reims : le père de Jeanne et son frère, messire Pierre, s’y trouvèrent ; 67ils avaient de familières relations avec moi qui parle et avec ma femme ; nous étions compatriotes, et ils appelaient ma femme : voisine.
J’étais dans mon pays d’origine, au temps où Jeanne alla à Vaucouleurs vers le sire Robert de Baudricourt lui demander de la conduire, ou de la faire conduire vers le roi de France ; on disait alors que c’était un bienfait du Ciel et que Jeanne était conduite par l’esprit de Dieu.
Jeanne, ainsi que je l’entendis dire alors, requit sire Robert de lui donner des gens pour la conduire vers monseigneur le Dauphin. Dans la contrée, Jeanne était réputée une bonne et honnête jeune fille, qui avait demeuré autrefois avec une probe et honnête femme, appelée La Rousse, résidant à Neufchâteau. L’on disait que Jeanne aimait à se confesser, qu’elle le faisait très souvent, et recevait de même le corps du Christ.
J’ai ouï dire que lorsqu’elle était conduite de Vaucouleurs au roi, quelques-uns des hommes d’armes qui l’escortaient feignaient d’être du parti ennemi, et ceux qui étaient à ses côtés simulaient de vouloir fuir, mais elle leur disait : En nom Dieu, ne fuyez pas ; ils ne vous feront pas de mal. L’on disait encore qu’arrivée près du roi, elle le reconnut, sans jamais l’avoir vu auparavant.
Enfin elle conduisit sans obstacle le roi à Reims, où moi, qui parle, je vis ladite Jeanne. De Reims, le roi alla à Corbigny, et à la suite à Château-Thierry, qui fut rendu au roi. Le bruit se répandit alors que les Anglais venaient pour combattre le roi ; Jeanne dit cependant aux gens du roi de ne pas craindre et que les Anglais ne viendraient pas. Je ne sais plus rien.
VIII. Maugier Le Parmentier
A étalé les instruments de torture sous les yeux de Jeanne. — Admiration causée par ses réponses. — Motifs du procès. — Jeanne sur le bûcher. — L’émotion de l’assistance.
Homme honnête Maugier le Parmentier, clerc non marié, appariteur de la cour archiépiscopale de Rouen, âgé de cinquante-six ans, ou environ, déjà interrogé, et recolé le 12 mai, il a ainsi répondu aux interrogations adressées :
Art. I, II, III et IV : Je connus Jeanne quand elle fut amenée à Rouen. Je la vis dans le château, où je fus mandé avec mon compagnon pour la mettre à la torture. Elle eut alors quelques interrogations à subir ; elle montrait beaucoup de sagesse dans ses réponses ; les assistants en étaient dans l’admiration ; nous nous retirâmes, mon compagnon et moi, sans avoir mis la main sur sa personne.
Art. V et VI : Le procès fut instruit contre ladite Jeanne, à l’instance des Anglais, par l’évêque de Beauvais, parce que, à ce que l’on disait, elle avait été prise sur le territoire de Beauvais.
68L’évêque était très affectionné au parti des Anglais. Quelques Frères-prêcheurs eurent alors beaucoup à faire, parce que, ainsi que je l’ai ouï dire à plusieurs, ils lui conseillaient de se soumettre à l’Église. C’était la voix commune que tout ce qui se faisait contre Jeanne était fait en haine du roi de France et du parti que la jeune fille tenait, et que l’on faisait grande injustice à cette même Jeannette.
Art. VII, VIII et IX : Je sais seulement qu’au château elle était dans la grosse tour : c’est là que je la vis quand j’y fus mandé. ainsi que je l’ai dit, pour la mettre à la torture : ce qui ne fut pas fait.
De l’article XXIII à l’article XXXIII, omission faite de ceux sur lesquels je ne sais rien, je puis dire ceci : J’étais présent à la première prédication faite à Saint-Ouen, et aussi à la dernière, au Vieux-Marché, le jour où Jeanne fut brûlée ; on y avait préparé les bois pour le bûcher, avant que la prédication fût finie et avant que la sentence fût rendue. Aussitôt que la sentence eut été prononcée par l’évêque, sans aucun retard, elle fut conduite au bûcher ; je ne me suis pas aperçu qu’une sentence ait été rendue par le juge séculier ; elle fut aussitôt conduite au bûcher.
Dans le feu, elle cria plus de six fois Jhésus ; c’est surtout à son dernier soupir qu’elle cria avec une voix forte Jhésus, si forte qu’elle a pu être entendue par tous les assistants86. Presque tous pleuraient de compassion.
J’ai ouï dire qu’après le supplice, ses cendres furent ramassées et jetées à la Seine. Je ne sais pas autre chose.
IX. Jean Fave
Détails divers. — La colère des Anglais après la sentence de Saint-Ouen. — Reproches de Warwick. — Les Anglais pleurant à grosses larmes.
La déposition suivante ne se trouve que dans l’enquête de Philippe de La Rose. Il a été déjà dit que les greffiers Dauvergne et socius se contentaient assez souvent de consigner dans le procès-verbal que le témoin admettait ou rejetait l’article. De là la nécessité, pour éviter au lecteur de recourir à l’article lui-même, de noter brièvement l’objet de l’interrogation.
La déposition de maître Jean Fave est principalement intéressante en ce qu’elle nous fait connaître le désappointement des Anglais après les scènes de Saint-Ouen. Ils s’attendaient à voir Jeanne jetée dans le bûcher. Leurs menaces et presque les voies de fait auxquelles ils se portèrent contre Cauchon et ses assesseurs expliquent les horreurs dont, les jours suivants, ils se rendirent coupables envers la prisonnière.
69Homme de bon conseil (providus), maître Jean Fave, maître ès arts, licencié ès lois, maître des requêtes de notre seigneur le Roi, quarante-cinq ans ou à peu près, a été interrogé après avoir prêté serment.
Art. I : Je crois et j’estime l’article être vrai ; les Anglais voulaient à tout prix se défaire de Jeanne parce qu’elle avait secouru le roi très chrétien et son parti.
Art. II : Je m’aperçus bien que les Anglais redoutaient Jeanne, et ainsi que je l’ai ouï dire, ils craignaient son évasion.
Art. III : Je sais qu’elle fut amenée dans cette ville de Rouen et renfermée dans une prison du château. L’on disait que l’on procédait contre elle en matière de foi. L’on disait encore, et je crois que c’était vrai, que les Anglais avaient fait faire ce procès et qu’ils avaient payé aux docteurs et à ceux qui avaient été appelés pour le conduire les honoraires qui leur étaient dus.
Pour ce qui est de la crainte et de la pression exercées : Après la première prédication, comme on ramenait Jeanne en prison au château, les pages tournaient la prisonnière en dérision, au vu et au su de leurs maîtres qui n’y mettaient pas obstacle. Les Anglais les plus notables, ainsi que je l’ai ouï, s’indignaient beaucoup contre l’évêque de Beauvais, les docteurs et les agents du procès, parce qu’elle n’avait pas été convaincue, condamnée et livrée au supplice. J’ai même ouï dire que, sous ce sentiment d’indignation, quelques Anglais avaient levé leurs glaives contre l’évêque et contre les susdits docteurs, quand ils revenaient du château, afin de les frapper, encore qu’ils ne l’aient pas fait ; ils disaient que le roi avait mal dépensé son argent à leur endroit. J’ai entendu quelques personnes raconter qu’après la prédication, le comte de Warwick se plaignait à l’évêque et auxdits docteurs, disant que les affaires du roi étaient en mauvais état, puisque Jeanne se tirait de ce pas ; à quoi l’un d’eux répondit :
Seigneur, ne vous mettez pas en peine, nous l’aurons bien de nouveau87.70Je ne sais rien sur cela.
Art. V : J’ai ouï dire que les Anglais furent mécontents de sire Guillaume Manchon, greffier de cette cause ; ils l’eurent pour suspect et favorable à Jeanne, parce qu’il venait de mauvaise grâce, et ne se comportait pas selon leur gré.
Art. VI, VII : Je ne sais rien.
Art. VIII : Je crois que, comme il est dit dans l’article, Jeanne était étroitement enchaînée en prison, sans qu’il fût permis de l’entretenir pour la conseiller. L’on disait même que les gardes étaient souvent changés.
De l’article IX à l’article XXII : Je ne sais rien de ce qui y est formulé.
Art. XXIII : Je crois que Jeanne était simple, bonne et fidèle catholique ; je la vis abandonnée par l’Église, et conduite par le bourreau et par d’autres au lieu du supplice, pour y être brûlée.
Art. XXIV : Je ne m’aperçus pas que le juge séculier ait prononcé quelque sentence ou édicté une condamnation ; elle fut conduite directement au lieu où elle fut brûlée.
Art. XXV : J’ai vu presque tous les Anglais pleurer à grosses larmes ; et j’ai entendu Jeanne au milieu des flammes acclamer le nom de Jésus.
Art. XXVI : Je crois la vérité de ce qui est formulé dans cet article. La haine des Anglais provenait de la crainte qu’ils avaient de Jeanne et du désir de couvrir le roi de France d’infamie.
Art. XXVII : Je pense que tout ce que j’ai dit dans ma déposition est notoirement vrai.
71Chapitre III Dépositions d’ecclésiastiques qui n’ont pas eu part active dans le procès
72Les ecclésiastiques dont ou va entendre les dépositions n’ont pas pris part au procès : mais par leurs relations et leur position ils étaient en état de nous fournir de précieux détails, tels que ceux que l’on va lire.
- I.
- Jean Riquier.
- Propos des assesseurs entendus par le témoin : il fallait complaire aux Anglais, qui n’osaient pas assiéger Louviers, tant que Jeanne vivrait ; mécontents de la longueur du procès.
- Les assesseurs contraints d’assister.
- Réponses dignes d’un docteur faites par Jeanne à des questions très difficiles.
- Charles VII défendu par Jeanne contre les insultes d’Érard.
- Jeanne espère être au Ciel le soir de son supplice.
- Le nom de Jésus acclamé par elle dans les flammes du bûcher.
- Son corps montré à la foule après son dernier soupir.
- Vœu du chanoine Alespée.
- II.
- Thomas Marie.
- Les Anglais voulaient la mort de Jeanne.
- Superstitieux.
- Motifs divers auxquels obéissaient les assesseurs.
- Nicolas Houppeville.
- Jeanne renfermée dans la cage de fer.
- La sagesse de ses réponses.
- Combien opprimée à la suite de la scène de Saint-Ouen.
- Interrogations captieuses.
- Orthodoxie de l’accusée.
- Le nom de Jésus inscrit sur les flammes.
- Aurait été très honorée des Anglais, si elle avait été de leur parti.
- III.
- Jean Lemaire.
- A peu vu Jeanne ; cause et injustice du procès.
- Pression des Anglais.
- Quelques-uns des assesseurs menacés.
- IV.
- Jean Monnet.
- Serviteur de Beaupère et son grenier particulier.
- Vient à Rouen avec lui et quelques autres.
- Fréquentes corrections exigées par Jeanne.
- Sa virginale intégrité.
- Soumise à des questions embarrassantes pour un docteur.
- Les XII articles portés à Paris par Beaupère.
- Rétractation subordonnée à l’approbation des clercs.
- Cauchon et le cardinal d’Angleterre.
- Brièveté de la formule de rétractation.
- Le bourreau sur la place de Saint-Ouen.
- V.
- Jean de Lenozollis.
- Serviteur d’Érard, ennuyé d’avoir à prêcher à Saint-Ouen.
- Procès de rechute.
- Viatique solennellement apporté.
- VI.
- Pierre Boucher.
- La délivrance d’Orléans, cause principale de la haine des Anglais.
- Cauchon jetant son papier à la scène Saint-Ouen.
- Jeanne seule sur un siège devant le tribunal.
- Difficultés pour pénétrer dans la prison ; gardes, triple clef.
- La prière de Jeanne à saint Michel au cimetière Saint-Ouen.
- Jeanne soumise au pape.
- Elle invoque saint Michel quand on l’attache au bûcher.
- Dix-mille assistants ; sanglots.
- Redoutée des Anglais plus que toute l’armée française.
- VII-VIII.
- Jean Toutmouillé, Guillaume Duval.
- IX.
- Nicolas de Houppeville.
- Jeanne impuissante à se tirer de pareil procès.
- Assistée surnaturellement.
- Cauchon a fait spontanément le procès.
- Les assesseurs poussés par divers motifs.
- Jeanne impuissante à se tirer de pareil procès.
- Assistée surnaturellement.
- Cauchon a fait spontanément le procès.
- Les assesseurs poussés par divers motifs.
- Isambart de La Pierre menacé de la Seine.
- Houppeville maltraité pour avoir soutenu l’incompétence des juges, jeté en prison par ordre de Cauchon, n’évite un sort pire que par l’intervention de ses amis.
- Le sous-inquisiteur contraint ; ses perplexités.
- Jeanne se plaignait des questions à elle adressées.
- Défense d’écrire plusieurs de ses paroles.
- Bruit que d’hypocrites conseillers, entre autres Loyseleur, cherchaient à l’égarer.
- Conduite au supplice entre six-vingts hommes armés.
- Ses pleurs.
- L’opinion du public sur son innocence.
- Rejet des sentiments favorables.
- Première déposition d’Houppeville.
- Joie de Cauchon ramenant la victime.
- Emprisonnement du témoin.
- Causes.
- Observations.
- Conciliation de la double déposition.
I. Jean Riquier
Propos des assesseurs entendus par le témoin : il fallait complaire aux Anglais, qui n’osaient pas assiéger Louviers, tant que Jeanne vivrait ; mécontents de la longueur du procès. — Les assesseurs contraints d’assister. — Réponses dignes d’un docteur faites par Jeanne à des questions très difficiles. — Charles VII défendu par Jeanne contre les insultes d’Érard. — Jeanne espère être au Ciel le soir de son supplice. — Le nom de Jésus acclamé par elle dans les flammes du bûcher. — Son corps montré à la foule après son dernier soupir. — Vœu du chanoine Alespée.
Jean Riquier a fait une double déposition, l’une en 1452, l’autre en 1456. Elles concordent. Voici la dernière, qui sera complétée par quelques extraits de celle de 1452. Il est dit âgé de quarante ans en 1452, de quarante-six ans, et d’après un autre manuscrit, de cinquante-sept ans en 1456. Si, comme il va nous le dire, il avait vingt ans en 1431, il devait en avoir seulement quarante-six en 1456.
Vénérable personne M. Jean Riquier, prêtre, chapelain dans l’église de Rouen, curé de la paroisse d’Heudicourt au diocèse de Rouen, âgé de quarante-six ans ou environ, a été produit et interrogé après serment.
Art. I, II, III et IV : Je puis sous la foi du serment déposer ce qui suit :
J’ai vu Jeanne pour la première fois à la prédication faite à Saint-Ouen ; je l’ai vue de nouveau à la prédication du Vieux-Marché. J’étais jeune alors ; j’avais environ vingt ans. Ainsi que je le crois, elle était fidèle catholique : car à sa dernière heure, elle a demandé le sacrement de l’Eucharistie et l’a obtenu. Je n’ai pas eu de Jeanne d’autre connaissance (personnelle).
Art. V, VI, VII et VIII : Il est vrai que Jeanne fut amenée à cette ville de Rouen, et qu’on lui intenta un procès en matière de foi. J’étais alors choriste de l’église de Rouen, et j’entendais quelquefois les prêtres de cette église parler de ce procès. Entre plusieurs autres choses, j’ai entendu Pierre Maurice, Nicolas Loyseleur, et d’autres dont le nom m’a échappé, dire que les Anglais avaient une telle crainte de Jeanne, qu’ils n’osaient pas de son vivant mettre le siège devant Louviers, qu’ils attendaient sa mort, qu’il était nécessaire de leur complaire, faire promptement 73son procès, et qu’on trouverait une occasion de la faire mourir88. Je crois que tout ce qui a été fait l’a été à l’instigation et aux dépens des Anglais. L’on disait alors généralement que plusieurs de ceux qui assistaient au procès s’en fussent passés volontiers, et qu’ils y étaient amenés par la crainte, plus que par autre motif.
Art. IX : Je ne l’ai pas vue dans la prison, parce que l’on disait que nul n’osait lui parler. Je sais cependant qu’elle était au château, et j’ai appris qu’elle y était dans les fers, et gardée par les Anglais.
Art. X : Je ne sais rien sur cet article.
Art. XI, XII, XIII, XIV : Je n’ai pas assisté à la suite du procès ; mais c’était le bruit que l’on faisait à l’accusée des questions très difficiles, et que lors qu’elle était embarrassée pour répondre, elle demandait un délai. Le procès fut conduit au gré des Anglais et fut très long : j’ai entendu dire à quelques-uns que les Anglais étaient mécontents de ce qu’il se prolongeait tant, et ils faisaient des reproches à quelques assesseurs de ce qu’ils ne le terminaient pas plus promptement.
J’ai entendu dire alors que Jeanne répondait avec tant de sagesse que si un des docteurs qui l’interrogeaient avait été à sa place, il n’aurait pas mieux répondu89.
Art. XV et XVI : Des personnes que j’ai entendues rapportaient que Jeanne avait dit ne vouloir rien avancer ou affirmer de contraire à la foi catholique.
Art. XVII à XXII : Je ne saurais rien déposer sur ces articles.
Art. XXIII, XXIV, XXV : Présent à Saint-Ouen à la première prédication, j’entendis entre autres choses que le prédicateur, Guillaume Érard, avançait contre le roi de France des choses défavorables dont je n’ai pas le souvenir bien présent. Jeanne prit la défense du roi de France.
Veuillez ne pas parler du roi, dit-elle, il est bon catholique, parlez de moi90.Interrogé sur les autres articles, le témoin a déposé sous la foi du serment ainsi qu’il suit :
Présent à la prédication faite au Vieux-Marché, le jour de la mort de Jeanne, je suis persuadé, ainsi que je l’ai dit, que sa mort fut catholique. Je sais qu’elle fut abandonnée par les hommes d’Église, et je vis les sergents et des hommes d’armes anglais s’emparer de sa personne, et la conduire directement au lieu de son supplice ; je ne vis pas le juge séculier prononcer de sentence contre elle.
74J’atteste encore que maître Pierre Maurice la visita le matin, avant la prédication faite au Vieux-Marché. Jeanne lui dit :
Maître Pierre, où serai-je, aujourd’hui, ce soir ?Et maître Pierre lui répondit :N’avez-vous pas bonne espérance dans le Seigneur ?Elle répondit que oui, et que par le secours de Dieu, elle serait en paradis91. Je l’ai appris de maître Pierre lui-même.Quand Jeanne vit que l’on mettait le feu au bûcher, elle se mit à crier d’une voix puissante : Jhesus, et toujours jusqu’à la fin, elle cria : Jhesus92.
Après qu’elle fut morte, les Anglais, dans la crainte qu’on ne dit qu’elle s’était échappée, ordonnèrent au bourreau d’écarter un peu le feu afin que les assistants pussent la voir morte, et que l’on ne dit pas qu’elle s’était échappée.
Maître Jean Alespée, alors chanoine de Rouen, était auprès de moi, et voici les paroles que je lui entendis prononcer au milieu d’abondantes larmes :
Plût à Dieu que mon âme fût dans le lieu où je crois que se trouve l’âme de cette femme93 !Je ne sais pas autre chose sur ces articles.
Remarques. — La déposition faite par Jean Riquier le 9 mai 1452 est en conformité avec celle que l’on vient de lire. Le greffier, comme il a été dit, l’a rédigée en termes moins explicites ; ainsi pour le premier article : Que les Anglais voulaient à tout prix se défaire de Jeanne à cause du secours qu’elle avait donné à Charles VII, le greffier résume ainsi la déposition :
Le témoin croit que l’article est vrai (credit articulum continere veritatem.
La sagesse des réponses de Jeanne aux questions si difficiles qui lui étaient adressées est exprimée d’une manière plus forte dans la première déposition que dans la seconde, puisque, au lieu de dire qu’un des docteurs qui l’interrogeaient n’aurait pas mieux répondu, il est dit qu’il aurait eu de la peine à si bien répondre94.
La nouvelle rédaction des articles a fourni, comme cela devait être, une occasion de faire connaître quelques détails que l’on ne trouve pas 75dans la première déposition, comme, par exemple, l’entrée immédiate dans la gloire, attendue par la Martyre.
II. Thomas Marie
Les Anglais voulaient la mort de Jeanne. — Superstitieux. — Motifs divers auxquels obéissaient les assesseurs. — Nicolas Houppeville. — Jeanne renfermée dans la cage de fer. — La sagesse de ses réponses. — Combien opprimée à la suite de la scène de Saint-Ouen. — Interrogations captieuses. — Orthodoxie de l’accusée. — Le nom de Jésus inscrit sur les flammes. — Aurait été très honorée des Anglais, si elle avait été de leur parti.
Thomas Marie n’a déposé qu’en 1452, devant le trésorier de La Rose. Était-il mort dans l’intervalle ? On serait tenté de le supposer, puisque les commissaires pontificaux ayant, en décembre 1455, envoyé des citations dans lesquelles son nom se trouve avec les autres qui ont comparu, l’huissier rendant compte de l’exécution de la commission ne mentionne ni Thomas Marie, ni Isambart de La Pierre. Le prieuré de Saint-Michel était aux portes de Rouen, dans la direction de Notre-Dame de Bon-Secours, et nous tenons de M. de Beaurepaire que des indulgences étaient attachées à la visite du sanctuaire de l’Archange.
Vénérable et religieuse personne Dom Thomas Marie, prêtre, prieur du prieuré de Saint-Michel, près de Rouen, de l’Ordre de Saint-Benoît, âgé de soixante et deux ans, ou environ, a été produit comme témoin, et, le serment prêté, a été interrogé le jour précédemment indiqué (9 mai 1452).
Art. I : Cet article me paraît vrai ; les Anglais voulaient par tous moyens faire mourir Jeanne parce qu’elle avait combattu pour Charles VII.
Art. II : Jeanne avait fait des merveilles dans la guerre ; et comme en général les Anglais sont superstitieux, ils pensaient qu’il y avait en elle quelque chose de magique. C’est, à mon avis, la raison pour laquelle dans toutes leurs entreprises, dans toutes leurs démarches, ils cherchaient à la faire périr. — Comment savez-vous que les Anglais sont superstitieux ? — C’est l’opinion commune, et c’est passé en un proverbe bien connu.
Art. III : C’est à la requête et aux frais des Anglais, à ce que je crois, que Jeanne a été amenée dans cette ville de Rouen, qu’elle a été incarcérée au château, et qu’un procès sur la foi lui a été intenté. Quant à ceux qui y ont collaboré, je pense que les uns l’ont fait par crainte, les autres pour plaire aux Anglais95.
Art. IV : Je ne crois pas que la crainte et des menaces de mort aient enlevé la liberté aux juges, au promoteur et à ceux qui ont pris part au procès. Je crois plutôt qu’ils cédaient au désir de plaire aux Anglais, vu que, comme je l’ai entendu dire et que je le crois, plusieurs reçurent des présents. Cependant, à cette occasion, maître Nicolas de Houppeville 76fut jeté en prison, exclu des séances du procès, pour avoir âprement parlé à l’évêque de Beauvais à propos de Jeanne.
Art. V, VI : Je crois que les greffiers ont sincèrement et fidèlement rédigé les actes, encore que peut-être, à ce que j’ai compris, on les ait sollicités quelquefois d’être moins fidèles.
Art. VII : J’ai ouï dire qu’on avait offert un conseil à Jeanne ; et je n’ai pas ouï dire que quelqu’un ait encouru péril de mort, ou autre danger, pour lui avoir donné conseil.
Art. VIII : Un serrurier m’a rapporté avoir fait une cage en fer pour que Jeanne fût contrainte de s’y tenir debout. — Savez-vous si elle y fut enfermée ? — Je le crois. Je ne sais rien des gardes.
Art. IX : À mon avis, Jeanne avait dix-huit ans. Pour ce qui est de sa simplicité et de son ignorance, un des assistants au procès et d’autres m’ont dit qu’elle répondait aux questions qui lui étaient adressées aussi bien qu’aurait pu le faire le meilleur clerc.
Art. X : Pour ce qui est des voix que l’on contrefaisait la nuit afin de la mal conseiller, je ne sais rien de cela : j’ai cependant ouï dire qu’après la première prédication, ramenée en prison, elle eut à souffrir tant de tourments et de violences96, qu’elle en vint à dire aimer mieux mourir que demeurer encore parmi les Anglais.
Art. XI-XII (questions très difficiles, captieuses, interrogations multiples faites simultanément pour lui arracher quelque parole dangereuse) : J’ai entendu affirmer le contenu de cet article, encore que je n’aie pas assisté au procès ; je crois bien que tel était le but des interrogateurs97. Je crois qu’ils lui faisaient le pis qu’ils pouvaient98.
Art. XIII (que Jeanne aurait été très peinée d’avoir des sentiments peu conformes à la foi) : J’ai ouï dire, et par beaucoup, ce qui est affirmé dans cet article ; je ne sais pas autre chose.
Art. XIV (soumission de Jeanne au pape) : J’ai à donner la même réponse que celle que je viens de faire.
Art. XIV-XVIII et XX : Je ne sais rien sur ces articles.
Art. XIX : Là où il y a défaut de liberté, procès et sentence sont invalides. Si les juges et les assesseurs étaient libres dans le procès dont il s’agit, je n’en sais dire autre chose que ce dont je viens de témoigner.
Art. XXI : Je m’en rapporte au droit.
Art. XXII : Je n’en sais rien, n’ayant pas été au procès. » 77Art. XXIII : Je crois bien, et telle était sa réputation, que ladite Jeanne était bonne catholique. Je sais qu’elle a été brûlée. J’ignore le reste de l’article.
Art. XXIV : Je ne sais rien sur cet article.
Art. XXV (invocation du nom de Jésus dans les flammes) : J’ai appris le contenu de cet article que je crois vrai. J’ai entendu dire à beaucoup que l’on avait vu le nom de Jhésus écrit sur les flammes du bûcher sur lequel Jeanne a été brûlée99.
Art. XXVI : Je suis convaincu que si les Anglais avaient eu de leur côté pareille femme, ils lui auraient rendu de grands honneurs, au lieu de la traiter comme ils l’ont fait100.
Art. XXVII : Les choses dont je viens de témoigner sont vraies ; elles sont notoires ici à Rouen.
Remarque. — Ce témoin est réservé. L’on ne doit qu’ajouter plus de prix aux paroles si expressives qu’il laisse parfois échapper.
III. Jean Lemaire
A peu vu Jeanne ; cause et injustice du procès. — Pression des Anglais. — Quelques-uns des assesseurs menacés.
M. Jean Lemaire, prêtre, curé de la paroisse Saint-Vincent de Rouen, âgé de quarante-cinq ans, entendu comme futur témoin le 10 décembre, a été appelé le 12 mai, et a déposé ce qui suit :
Art. I-IV : J’ai peu connu Jeanne ; quand elle fut amenée à Rouen, j’étais étudiant à l’Université de Paris. Cependant dans un voyage que je fis à Rouen, je la vis quand elle fut prêchée à Saint-Ouen par Guillaume Érard.
Art. V-VI : Le bruit public dans Rouen à cette époque était que la haine et la crainte inspirées par Jeanne aux Anglais étaient la cause du procès qu’ils lui avaient fait intenter. Je ne doute pas que la justice n’ait été très offensée dans la forme et la conduite du procès, et les sentences qui en ont été la suite. J’entendis dire alors que plusieurs des seigneurs qui assistaient au procès en étaient fort ennuyés, et fort mécontents des manières qu’on y tenait. Quelques-uns, disait-on, coururent grand risque de la vie : principalement, à ce que dit le témoin, les défunts Pierre Morice, l’abbé de Fécamp, maître Nicolas Loyseleur et plusieurs autres.
Je ne sais pas autre chose sur les articles proposés.
Observation. — Lemaire n’est venu à Rouen qu’à la fin du procès. 78Ceux qu’il nomme comme menacés par les Anglais furent certainement très prévenus contre la Vénérable ; personne n’est plus odieux que Loyseleur. Des témoins bien informés nous diront cependant que son repentir de la dernière heure lui valut d’être menacé par les Anglais : Pierre Maurice nous paraît avoir à la fin témoigné un réel intérêt à Jeanne ; l’on verra ce que l’abbé de Fécamp demanda dans la dernière délibération. À partir du jour où furent connues les qualifications de l’Université de Paris, les Anglais ne se crurent plus tenus à aucune mesure, ainsi qu’on le verra dans la suite.
IV. Jean Monnet
Serviteur de Beaupère et son grenier particulier. — Vient à Rouen avec lui et quelques autres. — Fréquentes corrections exigées par Jeanne. — Sa virginale intégrité. — Soumise à des questions embarrassantes pour un docteur. — Les XII articles portés à Paris par Beaupère. — Rétractation subordonnée à l’approbation des clercs. — Cauchon et le cardinal d’Angleterre. — Brièveté de la formule de rétractation. — Le bourreau sur la place de Saint-Ouen.
Jean Monnet va nous dire à quel titre il assista au procès. Sa déposition tire une importance particulière de la situation qu’il y occupait, encore que cette situation même lui imposât une réserve que l’on comprendra. Il fit sa déposition à Paris le 3 avril. Le Cartulaire le donne comme régent de théologie dès le mois de septembre 1453 (§ 2608).
Maître Jean Monnet, professeur de sacrée théologie, chanoine de Paris, âgé de cinquante ans ou environ, produit et accepté comme témoin, a déposé sous la foi du serment, ainsi qu’il suit :
Art. I-IV : Je n’avais nulle connaissance ni de Jeanne, ni de son père, de sa mère ou de ses parents, avant d’aller à Rouen avec Jean Beaupère, dont j’étais le serviteur101. Nous y vînmes en compagnie des maîtres Pierre Maurice, Thomas de Courcelles et de plusieurs autres, qui étaient mandés pour assister au procès ; c’est alors que j’ai vu Jeanne plusieurs fois.
Art. V-VIII : Après que les maîtres Jean Beaupère, Thomas de Courcelles, Pierre Maurice et les autres qui avaient été mandés, furent arrivés à Rouen, le procès ne tarda pas à commencer. J’y assistai trois ou quatre fois102, j’écrivais les questions adressées à Jeanne et ses réponses, non pas en tant que greffier, mais comme clerc et serviteur de maître Jean Beaupère. (Ici le témoin a reconnu son écriture dans le dossier du procès écrit en français103, il a continué :) 79Entre plusieurs autres choses, je me rappelle que Jeanne, s’adressant à moi qui parle et aux greffiers, nous disait que notre rédaction était fautive, et souvent elle la faisait corriger104.
Plusieurs fois, interrogée sur des points où il lui semblait qu’elle ne devait pas répondre, elle disait s’en rapporter à la conscience des interrogateurs si elle devait répondre ou non.
Ce procès fut engagé contre Jeanne parce qu’elle nuisait trop aux Anglais, et qu’elle leur avait déjà causé bien des perles. Encore que je sois persuadé que les Anglais faisaient les frais du procès, je m’en rapporte à la conscience de ceux qui ont jugé, des intentions qui les animaient.
Art. IX : Tout ce que je sais sur cet article, c’est qu’elle était renfermée dans le château de Rouen.
Art. X : J’ai ouï dire qu’au cours du procès Jeanne fut inspectée pour savoir si, oui ou non, elle était vierge. On trouva qu’elle était vierge, et il me souvient que l’on disait qu’à cette occasion il fut constaté qu’elle avait été blessée par l’usage du cheval.
Art. XI, XII, XIII et XIV : On faisait à Jeanne des questions très difficiles, auxquelles un maître en théologie aurait eu de la difficulté à répondre ; ce en quoi, à ce qu’il me semble, on se donnait de grands torts envers elle. Elle fut malade durant ce procès ; j’ignore si elle fut visitée par les médecins.
Art. XV, XVI, XVII et XVIII : Je ne sais rien sur ces articles, et pour plusieurs je m’en rapporte au procès.
Art. XX-XXI : J’ignore qui a fait ou rédigé ces douze articles, s’ils étaient, oui ou non, extraits des aveux de Jeanne ; ce que je sais, c’est que maître Jean Beaupère fit le voyage de Paris, et qu’il les portait avec lui.
Art. XXII : J’ai ouï dire que l’on allait s’entretenir avec la prisonnière en se déguisant sous des vêtements d’emprunt ; mais je ne sais qui avait recours à cet artifice.
Art. XXIII-XXV : J’ai assisté à la prédication faite à Saint-Ouen. J’étais sur un ambon assis aux pieds de mon maître Jean Beaupère. La prédication était finie, la lecture de la sentence était commencée, lorsque Jeanne dit que si tel était le conseil des clercs, et que cela fût en accord avec leur conscience, elle ferait volontiers ce qui lui serait conseillé. En entendant ces paroles, l’évêque de Beauvais demanda au cardinal d’Angleterre, là présent, ce que, vu la soumission de Jeanne, il y 80avait à faire. Le Cardinal répondit qu’il fallait la recevoir à pénitence. Alors fut laissée la sentence dont la lecture était commencée, et Jeanne fut reçue à pénitence.
Je vis une formule d’abjuration dont la lecture fut alors faite. Il me semble que la formule était courte, environ six ou sept lignes. Ce dont je me rappelle bien, c’est que Jeanne disait s’en rapporter à la conscience des juges si, oui ou non, elle devait se rétracter105.
Le jour où tout cela se passa, l’on disait que le bourreau était sur la place, attendant que la jeune fille fût abandonnée à la justice séculière.
Je ne sais rien sur les autres articles, parce que je quittai Rouen le lundi ou le dimanche qui précéda la mort de Jeanne ; je ne sais pas autre chose.
V. Jean de Lenozollis
Serviteur d’Érard, ennuyé d’avoir à prêcher à Saint-Ouen. — Procès de rechute. — Viatique solennellement apporté.
Vénérable et religieuse personne Frère Jean de Lenozollis, prêtre de l’Ordre de Saint-Pierre-Célestin, âgé de quarante-cinq ans (alias 58) ou environ, a été présenté et admis comme témoin, et après serment, a été interrogé le 7 mai (à Paris). Il a répondu ainsi qu’il suit :
Art. I-IV : Je n’ai pas eu connaissance de Jeanne, ne l’ayant vue que dans les deux prédications qui furent faites à Rouen.
Art. V-XXIII : Quand Jeanne était prisonnière à Rouen, j’étais au service de Guillaume Érard. Je vins de Bourgogne à Rouen avec mon patron, et c’est à Rouen que j’appris qu’il s’agissait de pareil procès. J’ignore ce qui s’y passa, car de Rouen je vins à Caen, où je restai jusqu’aux fêtes de la Pentecôte. Je revins à Rouen pour cette fête et je retrouvai mon maître, qui me dit avoir la charge de faire sur Jeanne une prédication qui lui déplaisait beaucoup ; il me dit qu’il voudrait être en Flandre, tant le sujet lui était désagréable.
Je fus à la prédication faite à Saint-Ouen par mon dit maître, mais je ne me rappelle rien de ce qui fut dit, parce que j’étais loin. Je me rappelle qu’a la fin du sermon un bruit s’éleva dans la foule que Jeanne s’était rétractée et qu’elle s’était réduite ; ce qui pour beaucoup était un sujet de joie : ce qu’elle avait rétracté, je l’ignore.
Après cette rétractation, un vêtement de femme lui fut donné par 81les maîtres Pierre Maurice et Nicolas Loyseleur, et elle fut ainsi ramenée en prison. J’ai entendu dire que son costume d’homme lui fut laissé dans la prison. Elle le reprit : pour quelle cause, je ne le sais pas. Ce que je sais, c’est que, cet habit repris, le tribunal se réunit pour savoir ce qu’il y avait à faire ; j’ignore ce qui fut conclu. Je ne le sais que par le bruit public, d’après lequel Jeanne avait été jugée relapse pour avoir repris le vêtement d’homme, et avoir dit que ses voix lui étaient apparues de nouveau.
Je vis Jeanne à la seconde prédication à laquelle j’assistai. Le matin avant la prédication, je vis qu’on lui apportait le corps du Christ très solennellement. Ou chantait les litanies et l’on répondait : Orate pro ea : il y avait un grand luminaire ; je ne sais qui en avait ainsi disposé et ordonné. Je ne fus pas présent à la réception du sacrement ; mais j’appris ensuite qu’elle l’avait reçu très dévotement et avec une grande abondance de larmes106.
Peu de temps après, elle fut conduite sur l’ambon préparé au Vieux-Marché, et là une prédication fut faite par Nicolas Midi ; je ne me rappelle pas ce qui se passa dans cette prédication, car j’étais loin du prédicateur.
Je ne vis pas qu’elle fut remise à la justice séculière, mais peu après la prédication, je la vis conduire au supplice, où je la vis brûler. Elle criait avec une voix forte et répétait : Jhésus ! Jhésus ! Je ne sais pas autre chose.
Remarques. — Lenozollis, comme Monnet, semble bien avoir évité tout ce qui pouvait compromettre son patron, et en savoir plus qu’il n’en a dit.
VI. Pierre Boucher
La délivrance d’Orléans, cause principale de la haine des Anglais. — Cauchon jetant son papier à la scène Saint-Ouen. — Jeanne seule sur un siège devant le tribunal. — Difficultés pour pénétrer dans la prison ; gardes, triple clef. — La prière de Jeanne à saint Michel au cimetière Saint-Ouen. — Jeanne soumise au pape. — Elle invoque saint Michel quand on l’attache au bûcher. — Dix-mille assistants ; sanglots. — Redoutée des Anglais plus que toute l’armée française.
Maître Pierre Boucher, prêtre, âgé de cinquante-cinq ans environ, curé de la paroisse de Bourgeauville, au diocèse de Lisieux, a été admis comme témoin, a prêté serment, et a été examiné le lundi sus-indiqué (8 mai 1452).
Article I : Je crois cet article conforme à la vérité : la principale cause de la haine des Anglais contre Jeanne venait surtout, à mon avis, de ce qu’elle les avait forcés de lever le siège d’Orléans.
Art. II : Les Anglais retenaient Jeanne captive, et je suis persuadé qu’ils l’auraient voulu voir morte.
82Art. III : Ainsi que le dit l’article, elle fut menée à Rouen et traduite devant un tribunal de la foi. Si les juges furent influencés, je l’ignore ainsi que les autres choses qui y sont énoncées.
Art. IV : Je ne sais qu’une chose de tout ce qui est dit dans ce quatrième article : à la prédication faite à Saint-Ouen, un bachelier en théologie, gardien du sceau privé du cardinal d’Angleterre, lequel cardinal se trouvait présent, s’adressant au seigneur évêque de Beauvais, juge de Jeanne, lui dit :
Expédiez-vous donc, vous êtes trop partial.L’évêque mécontent jeta le papier à terre, disant qu’il ne ferait pas autre chose de ce jour, et qu’il prétendait agir selon sa conscience.Art. V, VI : Je ne sais rien, n’ayant pas assisté au procès.
Art. VII : Je suis aussi ignorant. Au tribunal je sais qu’elle était seule sur un siège ; j’ai ouï dire qu’elle répondait sans être assistée d’un conseil. L’avait-elle demandé, le lui avait-on refusé ? C’est ce que je ne sais pas.
Art. VIII : Je sais bien qu’elle était renfermée dans les prisons du château de Rouen ; j’ignore si elle y était aux fers. Personne ne pouvait lui parler sans l’autorisation de certains Anglais, chargés de la garder.
Je ne l’ai jamais vue sortir de prison sans voir quelques Anglais autour d’elle ; je crois qu’ils étaient enfermés avec elle dans un appartement qui avait trois clés : l’une entre les mains du cardinal ou du susdit bachelier, l’inquisiteur en avait une autre, ainsi que M. le promoteur Jean Benedicite. Les Anglais avaient une crainte extrême qu’elle ne s’évadât.
Art. IX : À mon jugement elle avait dix-neuf ans ou environ. On la disait assez avisée dans ses réponses. Je ne sais pas autre chose sur cet article.
Art. X : Je ne sais rien de ce qui est dit dans l’article, ni n’en ai entendu parler.
Art. XI-XII : Je ne sais rien non plus, n’ayant pas entendu les questions et les réponses.
Art. XIII : Après la prédication à Saint-Ouen, les mains jointes, elle dit à haute voix qu’elle se soumettait au jugement de l’Église, priant saint Michel de la diriger et de la conseiller107.
Art. XIV : Je n’en ai pas été le témoin, mais plusieurs m’ont affirmé que dans les interrogatoires, Jeanne avait dit plusieurs fois se soumettre à notre seigneur le pape, et demandé à être conduite vers lui.
Art. XV, XVI : N’ayant pas assisté au procès, je ne sais rien sur ces articles.
83Art. XVII : Quant à l’interprétation donnée par le promoteur à ce que Jeanne entendait par le mot Église, je m’en rapporte à ce que Jeanne avait alors dans l’esprit.
Art. XVIII : J’ai entendu dire que le procès fut écrit en latin.
Art. XIX, XX, XXI : Je m’en rapporte au droit.
Art. XXH : J’ai entendu dire que Jeanne a répondu seule et sans conseil.
Art. XXIII : Tant que j’ai vu ladite Jeanne, je l’ai toujours reconnue bonne chrétienne et très dévote. Je sais qu’on lui a porté le corps du Christ au château, dans sa prison, avant qu’elle fût conduite au Vieux-Marché, où elle fut précitée et brûlée. Je me rapporte au procès pour le reste.
Art. XXIV : La sentence une fois rendue par le juge ecclésiastique, elle fut conduite par les sergents royaux vers l’estrade où se trouvaient le bailli et d’autres officiers laïques ; elle s’arrêta quelque temps avec eux ; je ne sais pas ce qui fut dit et fait entre eux ; mais après les avoir quittés, elle fut brûlée.
Art. XXV : Pendant qu’on la liait, Jeanne invoquait tout spécialement saint Michel108. Je la vis rester jusqu’à la fin bonne chrétienne ; je vis plusieurs des assistants, qui s’élevaient à dix-mille, pleurer et sangloter ; l’on disait que c’était grande pitié.
Art. XXVI : Ma persuasion est que les Anglais redoutaient Jeanne plus que tout le reste de l’armée du roi de France109, et c’est, à mon avis, ce qui les a poussés à lui susciter semblable procès.
Art. XXVII : Ce dont j’ai déposé est vrai : c’est notoire, principalement à Rouen.
VII-VIII. Jean Toutmouillé, Guillaume Duval
Les dépositions de ces deux Dominicains, qui n’ont pas pris part au procès, seront mieux placées à côté de celles d’Isambart de La Pierre et de Martin Ladvenu, leurs confrères, qu’ils accompagnèrent au château.
IX. Nicolas de Houppeville
Jeanne impuissante à se tirer de pareil procès. — Assistée surnaturellement. — Cauchon a fait spontanément le procès. — Les assesseurs poussés par divers motifs. — Jeanne impuissante à se tirer de pareil procès. — Assistée surnaturellement. — Cauchon a fait spontanément le procès. — Les assesseurs poussés par divers motifs. — Isambart de La Pierre menacé de la Seine. — Houppeville maltraité pour avoir soutenu l’incompétence des juges, jeté en prison par ordre de Cauchon, n’évite un sort pire que par l’intervention de ses amis. — Le sous-inquisiteur contraint ; ses perplexités. — Jeanne se plaignait des questions à elle adressées. — Défense d’écrire plusieurs de ses paroles. — Bruit que d’hypocrites conseillers, entre autres Loyseleur, cherchaient à l’égarer. — Conduite au supplice entre six-vingts hommes armés. — Ses pleurs. — L’opinion du public sur son innocence. — Rejet des sentiments favorables. — Première déposition d’Houppeville. — Joie de Cauchon ramenant la victime. — Emprisonnement du témoin. — Causes. — Observations. — Conciliation de la double déposition.
Maître Nicolas de Houppeville, maître ès arts, bachelier en théologie, 84âgé de soixante-quatre ans, ou environ, déjà examiné comme futur témoin, a été interrogé le 13 mai et a répondu ainsi qu’il suit :
Art. I-IV : Je n’eus aucune connaissance de Jeanne, de son père, de sa mère, de ses parents, que lorsque la jeune fille fut amenée à Rouen, où procès a été fait contre elle. Elle m’a paru avoir environ vingt ans, elle était simple, ignorait le droit, et par elle-même était incapable de se défendre dans le procès, encore qu’elle ait montré une grande constance ; ce qui a fait conclure à beaucoup qu’elle était surnaturellement secourue110.
Articles V-VI : Je n’ai jamais pensé que l’évêque ait entrepris contre Jeanne ce procès en matière de foi pour le bien de la foi, ni par zèle pour la justice, pour la ramener à de bons sentiments ; j’ai pensé que c’était à cause de la haine conçue contre elle parce qu’elle soutenait le parti du roi de France. D’après ma persuasion, ce n’est pas par crainte des Anglais, ou pour avoir été influencé par eux, qu’il a entrepris ce procès : il l’a fait spontanément, encore que plusieurs y aient été mêlés, les uns pour plaire aux Anglais, les autres par peur. J’ai appris en effet de maître Pierre Minier qu’ayant donné son opinion par écrit, elle déplut à l’évêque de Beauvais. Des menaces furent faites par le comte de Warwick à Frère Isambart de La Pierre, de l’Ordre des Frères-prêcheurs, qui intervint au procès ; il lui fut dit qu’il serait jeté à la Seine s’il ne se taisait pas ; il dirigeait Jeanne, et transmettait ses réponses aux greffiers. Je tiens cela du sous-inquisiteur, le Frère Jean Lemaître.
Moi-même, au commencement du procès, j’assistai à quelques délibérations où j’émis l’avis que ni l’évêque, ni ceux qui voulaient prendre sur eux la charge de ce jugement, ne pouvaient être juges ; il me semblait peu conforme au droit que les juges fussent du parti contraire à l’accusée, attendu qu’elle avait été déjà examinée par le clergé de Poitiers, et par l’archevêque de Reims, métropolitain de l’évêque de Beauvais. J’encourus par cette manière de voir, la grande indignation de l’évêque ; si bien qu’il me fit citer devant lui. Je comparus pour lui dire que je n’étais pas son sujet et qu’il n’était pas mon juge, que c’était l’official de Rouen, et je me retirai. Finalement, comme je voulais à raison de ces faits comparaître devant l’official de Rouen, je fus pris, conduit au château, et de là aux prisons du roi. Ayant demandé pourquoi j’étais appréhendé, il me fut dit que c’était à la requête de l’évêque de Beauvais. Je crois que 85c’était par suite de ce que j’avais dit en conseil ; c’est ce que mon ami maître Jean Fontaine me dit dans un billet, ajoutant que l’évêque en était fort indigné. À la prière du seigneur abbé de Fécamp, je fus tiré de prison ; j’appris alors que dans une réunion tenue par l’évêque, il avait été résolu que je serais exilé en Angleterre, ou ailleurs, hors de Rouen ; ce qui fut empêché par le seigneur abbé de Fécamp, et par quelques autres de mes amis.
J’ajoute que le sous-inquisiteur, Jean Lemaître, fut contraint de s’entremettre de ce procès ; il était en proie à de grandes craintes ; je l’ai vu très perplexe dans le cours du procès.
Articles VII-IX : Je sais seulement que Jeanne était en prison au château, et qu’elle y était gardée par des Anglais.
Articles X-XIV : Je n’ai pas assisté au procès ; mais j’ai entendu le sous-inquisiteur Jean Lemaître dire que Jeanne s’est plainte une fois des questions difficiles qu’on lui posait111, qu’elle était trop tourmentée sur semblables questions, et notamment sur quelques-unes qui ne regardaient pas, disait-elle, le procès. Il était bruit alors que l’on défendait aux greffiers d’écrire quelques-unes des paroles de Jeanne112.
Art. XV-XXI : Je m’en rapporte au procès.
Art. XXII : Des bruits coururent dans la ville que quelques faux amis, feignant d’être des hommes d’armes du parti du roi de France, furent secrètement introduits auprès de la prisonnière ; ils lui persuadaient de ne pas se soumettre à l’Église, si elle ne voulait pas attirer condamnation sur sa tête : on disait que c’était par suite de ces conseils qu’elle avait varié dans le fait de la soumission à l’Église. J’ouïs dire alors que maître Nicolas Loyseleur était un de ces traîtres qui feignaient d’être du parti du roi de France.
Voici ce que j’ai à ajouter sur les autres articles. Jeanne était à mon avis une bonne catholique ; je sais que, le jour de sa mort, elle reçut le corps du Christ ; je vis Jeanne sortir du château pour aller au supplice ; elle pleurait beaucoup : elle était conduite par plus de six-vingts hommes d’armes : quelques-uns perlaient des lances, les autres des épées. Je fus tellement saisi de compassion que je ne pus aller jusqu’au lieu du supplice. Je crois que tout ce qui a été fait contre Jeanne l’a été en haine du roi de France et pour le diffamer.
Le sentiment commun était que tous les actes du procès étaient nuls, et que Jeanne était victime d’une souveraine injustice.
86Maître Minier m’a dit que son avis à la suite de la consultation et l’avis des maîtres Richard Grouchet et Pierre Pigache n’avaient pas été acceptés, parce qu’ils ne plaisaient pas, et qu’on alléguait le décret. Je ne sais pas autre chose.
On vient de lire la traduction du témoignage d’Houppeville en 1456 : il avait déposé en 1452. On trouve dans cette dernière déposition quelques particularités qui ne sont pas dans celle de 1456, et sur sa mise en prison un récit qui semble peu d’accord avec celui que l’on vient de lire.
Voici les divers passages :
J’ai vu, dit Houppeville, l’évêque de Beauvais, revenant de chercher Jeanne, rendre compte de sa mission au roi et au comte de Warwick : il était joyeux, il exultait en disant quelques mots que je ne compris pas ; il parla ensuite en secret au comte de Warwick ; je ne sais pas de quoi il l’a entretenu113… Je tiens de maître Pierre Minier qu’il donna par écrit son sentiment, qui ne fut pas du goût du susdit évêque de Beauvais : il le rejeta, en lui disant de ne pas mêler dans sa consultation les décrets avec la théologie, et de laisser les décrets aux juristes…
Une fois, au commencement du procès, je fus convoqué et je ne vins pas retenu que j’étais ailleurs. M’y étant rendu un second jour, je ne fus pas reçu, mais bien plus, je fus expulsé par ledit évêque : la raison en était que, m’entretenant avec M. Michel Colles, j’avais dit que pour plusieurs raisons il était périlleux d’intenter semblable procès : ce propos rapporté à l’évêque fut cause qu’il me fit enfermer dans les prisons du roi à Rouen, d’où je ne fus relâché qu’à la prière de l’abbé de Fécamp de ce temps… etc.114
(La suite comme dans la précédente déposition.)
Observations. — Ce serait donc Cauchon qui aurait amené Jeanne du Crotoy à Rouen. L’on voit comment c’est Warwick qui est au premier plan.
Cauchon, un ancien professeur de décret, faisait profession de mépriser le droit canon. Un siècle plus tard, Luther devait commencer sa révolte contre l’Église en brûlant les décrétales.
Pour concilier le double récit sur la manière dont Houppeville encourut l’indignation de l’évêque de Beauvais, il faut remarquer qu’un procès-verbal ne prend dans les faits que ce qui est propre à établir le point à prouver ; ici c’était la manière dont Cauchon se débarrassait des consulteurs 87qui n’abondaient pas dans son sens. Entre le 3 janvier, date de l’ordonnance royale qui prescrivait de remettre la prisonnière à Cauchon toutes les fois qu’il la demanderait, et l’ouverture du procès, le 21 février, il s’est écoulé six semaines durant lesquelles Cauchon a préparé son drame. Le procès-verbal ne rapporte vraisemblablement pas tous les conciliabules qui ont eu lieu, mais seulement ceux qui sont de nature à donner au procès l’apparence d’une marche régulière. Houppeville aura pu alors faire les considérations qu’il rapporte dans l’enquête de 1456, à moins qu’on ne veuille les placer à la séance d’où Houppeville fut banni. L’évêque lui ayant reproché les propos tenus à Colles, il les aura confirmés en déduisant les raisons qu’il nous a fait connaître. Les deux exposés, identiques pour le fond, ne sont pas contradictoires dans les circonstances, à la suite desquelles l’emprisonnement a eu lieu.
88Chapitre IV Dépositions embarrassées de témoins compromis dans le procès
- I.
- Jean Beaupère.
- Ce qui l’avait amené à Rouen.
- Notes biographiques.
- Attribue les apparitions de Jeanne à des causes naturelles.
- Ses conseils à la captive avant la scène de Saint-Ouen.
- Se rend à la prison à la nouvelle de la reprise de l’habit viril, et s’enfuit sous les menaces des Anglais.
- Jeanne subtile d’une subtilité de femme.
- Beaupère partit de Rouen avant le supplice.
- Observations sur sa déposition.
- II.
- Thomas de Courcelles.
- Notes sur le personnage.
- Opinion bénigne sur Cauchon et insinuation malveillante sur le vice-inquisiteur.
- Mandé de Paris par Cauchon ; le voyage.
- Déclare n’avoir pas vu les informations, et que Lohier infirmait le procès de ce chef.
- Il nie ses votes.
- Les assesseurs auraient voulu les prisons ecclésiastiques.
- Aveu indirect de l’intégrité virginale de Jeanne.
- Interrogatoires devant un auditoire restreint.
- Les douze articles imputés à Midi.
- Confidences de Loyseleur à Courcelles.
- L’on n’a pas donné lecture à Jeanne du contenu de la formule d’abjuration.
- Venderès auteur de la formule d’abjuration écrite au procès.
- Reproches à Cauchon.
- Courcelles présent à l’interrogatoire sur la reprise de l’habit.
- Observations sur sa déposition.
- III.
- Nicolas Caval.
- Notes biographiques.
- Excellente mémoire de Jeanne.
- Observations.
- IV.
- André Marguerie.
- Notes biographiques.
- Jeanne avisée dans ses réponses.
- Assesseurs molestés, mais non en péril de mort.
- Les notables interrogateurs animés d’un bon esprit.
- Le projet vicieux parce que Jeanne était détenue en des prisons laïques.
- Jeanne déniait dans certains cas la soumission à l’Église.
- Altercation entre Cauchon et un clerc du cardinal d’Angleterre.
- Menaces des gardes contre ceux qui allaient visiter Jeanne après la reprise de l’habit masculin.
- L’évêque de Thérouanne remarqué pour l’abondance de ses pleurs à la mort de la victime.
- Remarques.
- V.
- Jean de Mailly, évêque de Noyon.
- Notes biographiques.
- Jeanne prend sur elle seule la responsabilité de ses actes.
- Elle a fait un semblant d’abjuration dénuée de sérieux, jugée telle par nombre d’assistants.
- On lui fait passer les vêtements virils.
- Les trois ambons du Vieux-Marché.
- Jeanne proteste encore que le roi n’est pour rien dans son fait.
- De Mailly présent à l’expédition des lettres de garantie.
- VI.
- Guillaume du Désert.
- Pâleur de sa déposition.
- Détails sur la scène de Saint-Ouen.
- Lieu du supplice.
- Piété de Jeanne à sa dernière heure.
I. Jean Beaupère
Ce qui l’avait amené à Rouen. — Notes biographiques. — Attribue les apparitions de Jeanne à des causes naturelles. — Ses conseils à la captive avant la scène de Saint-Ouen. — Se rend à la prison à la nouvelle de la reprise de l’habit viril, et s’enfuit sous les menaces des Anglais. — Jeanne subtile d’une subtilité de femme. — Beaupère partit de Rouen avant le supplice. — Observations sur sa déposition.
Nous avons déjà indiqué l’importance du personnage, qui fut chargé de canonicats et de bénéfices, en proportion du rôle qu’il joua dans l’Université 89et de la réputation dont il jouissait. Il dut renoncer aux bénéfices à charge d’âmes à la suite de l’accident suivant, une des particularités si nombreuses révélées par la publication du Cartulaire, et, sous le titre d’Auctarium, du Diaire du procureur d’Allemagne. Envoyé en Angleterre en 1422, Beaupère fut, entre Paris et Meaux, assailli par des brigands qui le dépouillèrent et le laissèrent pour mort. Il en revint, mais mutilé d’un bras ; ce qui lui fit demander de laisser les bénéfices à charge d’âmes, sauf à être dédommagé, comme il le fut amplement, par des bénéfices qui ne lui imposaient pas la résidence115. Ce fut pour conserver un de ses nombreux canonicats qu’il vint à Rouen. Charles VII avait déclaré déchus de leurs bénéfices les clercs qui résidaient en pays ennemi. Beaupère résidait à Besançon ; il accourut à Rouen afin de prouver que Besançon, terre de l’empire, n’était pas en pays ennemi116. Bouillé commençait par ordre de Charles VII les informations sur ce qui s’était passé à Rouen lors de la condamnation. Beaupère fut interrogé ; mais le serment ne lui fut pas déféré ; il avait trop d’intérêt à ce que l’on ne reprit pas une affaire où il avait joué un rôle peu honorable.
Voici la déposition de cet ennemi du pape, de la nationalité française et de la Vénérable :
Vénérable et circonspecte personne maître Jean Beaupère, maître en théologie, chanoine de Rouen, de l’âge de soixante-dix ans environ :
Dit que au regard des apparitions dont il (est) fait mention au procès de ladite Jeanne, qu’il a eu et a plus grant conjecture que lesdites apparitions étaient plus de cause naturelle et intention humaine, que de cause sur nature ; toutefois de ce principalement se rapporte au procès.
Item dit que au-devant qu’elle fut menée à Saint-Ouen pour être précitée, au matin, celui qui parle entra seul en la prison de ladite Jeanne par congié, et avertit icelle qu’elle serait tantôt menée en l’échafaud pour être prêchée, en lui disant que s’elle était bonne chrétienne, elle dirait audit échafaud que tous ses faits et dits elle mettait en l’ordonnance de notre mère sainte Église, et en spécial des juges ecclésiastiques. Laquelle répondit que ainsi ferait-elle. Et ainsi le dit-elle audit échaffaud, sur ce requise par maître Nicole Midi : et ce vu et considéré, pour celle fois, elle fut renvoyée après son abjuration, combien que par aucuns Anglais fut impropéré à l’évêque de Beauvais et à ceux de Paris qu’ils favorisaient aux erreurs d’icelle Jeanne.
Item dit que après telle abjuration, et qu’elle eut son habit de femme qu’elle reçut en ladite prison, le vendredi ou samedi d’après, fut rapporté 90auxdits juges que ladite Jeanne se repentait aucunement d’avoir laissé l’habit d’homme et prins l’habit de femme. Et pour ce monseigneur de Beauvais, juge, envoya celui qui parle et maître Nicole Midi, en espérance de parler à ladite Jeanne, pour l’induire et admonester qu’elle persévérât et continuât le bon propos qu’elle avait eu en l’échafaud, et qu’elle se donnât de garde qu’elle ne renchût ; mais ne purent iceux trouver celui qui avait la clé de la prison ; et ainsi qu’ils attendaient le garde d’icelle prison, furent, par aucuns Anglais étant en la cour dudit château, dites paroles comminatoires, comme le rapporta ledit Midi audit parlant, c’est à savoir que qui les jetterait tous deux dans la rivière, il serait bien employé. Pourquoi réelles paroles ouïes, s’en retournèrent, et sur le pont dudit château, ouït ledit Midi, comme il le rapporta audit parlant, semblables paroles, ou près d’icelles par autres Anglais prononcées ; parquoi les dessusdits furent épouvantés, et s’envinrent sans parler à ladite Jeanne.
Item dit que, quant à l’innocence d’icelle Jeanne, qu’elle était bien subtile de subtilité appartenant à femme, comme lui semblait ; et n’a point su par aucunes paroles d’elle qu’elle fût corrompue de corps.
Item au regard de sa pénitence finale, n’en saurait que dire ; car le lundi d’après l’abjuration partit de Rouen pour aller à Bâle de par l’Université de Paris ; et elle fut condamnée le mercredi ensuivant ; parquoi ne sut aucunes nouvelles de sa condamnation, jusqu’à ce qu’il ouit dire à Lille en Flandres.
(Procès, t. II, p. 20 et seq.)
Remarques. — D’après Beaupère, les apparitions étaient de cause naturelle et intention humaine plus que de cause sur nature ; il ne parle plus d’Astarot, Béhémot, Bélial, comme le faisait la sentence de la faculté de théologie, à laquelle Beaupère n’a pas dû être étranger ; car il est venu porter les douze articles et en donner des explications orales qui auront dû influer sur ses collègues. Il aurait bien dit indiquer la cause naturelle de révélations si fécondes en choses sur nature ; il se tient d’ailleurs sur la réserve, et, n’osant pas soutenir son sentiment, il s’en rapporte au procès, comme qui dirait : Pensez-en ce que vous voudrez.
D’après son propre aveu, il a préparé la scène de Saint-Ouen, encore qu’elle soit loin de s’être passée d’une manière aussi simple qu’il le dit.
La masse des Anglais s’attendait à voir Jeanne brûlée le 24 mai. Leur désappointement fut grand. Le récit de Beaupère est corroboré par beaucoup d’autres dépositions. Beaupère nous les montre irrités confondant dans la même réprobation Cauchon et les députés de l’Université de Paris. Ils voyaient qu’ils ne faisaient qu’un, et en cela ils voyaient bien. Le récit de Beaupère montre que les Anglais voulaient à tout prix leur victime. Dès le vendredi, ou au plus tard le samedi, la prisonnière déçue 91avait exprimé assez haut son mécontentement de ce qui s”était passé le jeudi pour que ce fût connu à Rouen.
Beaupère, en disant que Jeanne était subtile de la subtilité appartenant à femme, est en opposition avec les autres témoins, d’accord pour constater la simplicité de la jeune fille en dehors de ce qui avait trait à sa mission. Beaupère n’aurait pas pu parler autrement sans se diffamer, et diffamer la corporation qui l’avait comblé de tant d’honneurs.
Il partit pour Bâle en qualité de délégué du chapitre de Besançon. Cela évitait à l’Université, dont il défendrait les doctrines et les vues, de lui payer les frais d’indemnité. Il n’était pas le seul maître parisien dans pareille situation.
II. Thomas de Courcelles
Notes sur le personnage. — Opinion bénigne sur Cauchon et insinuation malveillante sur le vice-inquisiteur. — Mandé de Paris par Cauchon ; le voyage. — Déclare n’avoir pas vu les informations, et que Lohier infirmait le procès de ce chef. — Il nie ses votes. — Les assesseurs auraient voulu les prisons ecclésiastiques. — Aveu indirect de l’intégrité virginale de Jeanne. — Interrogatoires devant un auditoire restreint. — Les douze articles imputés à Midi. — Confidences de Loyseleur à Courcelles. — L’on n’a pas donné lecture à Jeanne du contenu de la formule d’abjuration. — Venderès auteur de la formule d’abjuration écrite au procès. — Reproches à Cauchon. — Courcelles présent à l’interrogatoire sur la reprise de l’habit. — Observations sur sa déposition.
Non moins que Beaupère, Thomas de Courcelles était compromis dans le procès. D’après Quicherat, il fut le bras droit de Cauchon. Il lut en français à l’accusée les soixante-dix articles du réquisitoire de d’Estivet ; il est à croire qu’il les commenta, et qu’il n’avait pas été étranger à leur composition, pas plus qu’il ne le fut à celle des douze articles. Chargé avec Manchon de rédiger en latin l’instrument du procès, il en fit disparaître plusieurs passages, surtout ceux qui le concernaient personnellement. Il avait été l’un des trois qui avaient émis l’avis de mettre la Pucelle à la torture.
Il a été parlé assez longuement dans la Pucelle devant l’Église de son temps (I, p. 210) de cet ennemi d’Eugène IV et des prérogatives du Saint-Siège, de ce principal artisan des décrets de Bâle, selon l’expression de Sponde. On avait coutume de célébrer son désintéressement ; cela n’est plus permis aujourd’hui, après l’énumération des bénéfices dont le R. P. Denifle nous le montre chargé, et des convoitises en ce genre de cet ennemi des annates et des autres redevances prélevées par la cour de Rome.
Lorsque s’ouvrit le procès de réhabilitation, Courcelles était l’astre de l’Université. Si quelqu’un devait se souvenir de ce qui s’était passée Rouen, c’était assurément Thomas de Courcelles. Il y avait pris une part spéciale, et un tel homme devait avoir une bonne mémoire ; l’on va voir à quel point ses souvenirs lui font défaut.
Vénérable et scientifique personne, maître Thomas de Courcelles, professeur de sacrée théologie, pénitencier et chanoine de Paris, âgé de cinquante-six ans ou environ, dit-il, a été produit et admis comme témoin, et après serment a été examiné par messeigneurs 92les juges, le 15 janvier : interrogé de nouveau (à Paris), il a répondu ainsi qu’il suit :
Art. I-IV : Je n’eus aucune connaissance de Jeanne, avant de la voir à Rouen ; son père, sa mère, ses parents, me furent tout aussi inconnus. Pour ce qui est de sa réputation, l’on disait qu’elle se donnait comme favorisée de voix venant du ciel.
Art. V et VI : Sous la foi de mon serment, je crois que l’évêque a pris la responsabilité de lui faire son procès en matière de foi, parce qu’il était conseiller du roi d’Angleterre et que Jeanne avait été prise sur le territoire de Beauvais, dont il était évêque. J’ai ouï dire que, pour assister à ce procès, l’inquisiteur avait reçu un don d’un nommé Soreau (Sureau), receveur (général de Normandie). J’ignore si l’évêque a touché quelque chose.
Jeanne avait été amenée à Rouen, lorsque de Paris, où j’étais, je fus mandé à Rouen par l’évêque de Beauvais pour ce procès. J’y vins en compagnie des maîtres Nicolas Midi, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Jean de Rinel, et d’autres dont j’ai perdu le souvenir, aux frais de ceux qui nous conduisaient, parmi lesquels se trouvait maître Jean de Rinel.
Je ne sais si des informations préparatoires ont été faites à Rouen, ou au lieu d’origine de Jeanne ; je ne les ai pas vues ; au commencement du procès, et quand j’y parus, il n’était question que des voix qu’elle prétendait entendre, et qu’elle affirmait venir de Dieu.
— Mais, lui a-t-il été dit, voici le procès, lisez, il y est affirmé que des informations ont été positivement lues devant vous.
— Je n’ai pas souvenance d’avoir entendu lire des informations quelconques. Je me rappelle cependant que, Jean Lohier étant venu alors à Rouen, il fut décidé qu’on lui donnerait quelque communication du procès. Après qu’il en eut pris connaissance il me dit à moi-même qu’à son avis l’on ne devait pas procéder contre Jeanne en matière de foi, sans qu’une enquête n’eût auparavant établi son mauvais renom en ce point, que le droit exigeait pareille information117.
Je me rappelle fort bien que. dans la première délibération (du 19 mai sans doute), je n’ai jamais opiné que Jeanne fût hérétique, si ce n’est dans le cas où elle soutiendrait opiniâtrement qu’elle n’était pas tenue de se soumettre à l’Église : dans la dernière, autant que ma conscience peut devant Dieu me rendre ce témoignage, il me semble avoir dit qu’elle était comme précédemment, et que si précédemment elle était hérétique, elle l’était alors. Dans la première délibération il y eut parmi les opinants une très grande discussion et une très grande difficulté, 93pour décider si Jeanne devait être réputée hérétique. Jamais je n’ai opiné qu’une peine quelconque dut être infligée à Jeanne118 (!!!).
Art. VII et VIII : Je ne me rappelle rien sur ces articles.
Art. IX : Jeanne était dans les prisons du château, sous la garde d’un certain Jean Griz et de ses valets. Elle avait les fers aux pieds ; j’ignore si c’était constamment. Le sentiment et le vif désir de beaucoup des assistants aurait été qu’elle fût remise entre les mains de l’Église et dans les prisons ecclésiastiques ; je ne me souviens pas qu’on en ait parlé dans les délibérations.
Art. X : Je n’ai jamais entendu mettre en délibération si Jeanne devait être inspectée pour s’assurer de ce qu’il en était de son intégrité virginale. Cependant ce que j’ai entendu, et ce que disait l’évêque de Beauvais, me persuadent qu’on a constaté qu’elle était vierge. Si l’on avait constaté le contraire, le procès ne l’eût pas passé sous silence.
Art. XI, XIII et XIV : On faisait à Jeanne de multiples interrogations ; j’en ai perdu le souvenir : je me rappelle seulement qu’une fois on lui demanda si ceux de son parti ne lui baisaient pas les mains. Je n’ai pas souvenance que Jeanne se soit plainte des questions posées.
Art. XII, XVIII : Il me souvient bien qu’après plusieurs interrogatoires, il fut arrêté qu’à l’avenir ils ne se feraient que devant un petit nombre de témoins ; l’auteur et le but de celle nouvelle disposition me sont totalement inconnus ; il me semble que maître Jean Fontaine fut un de ceux qui furent chargés de procéder à son interrogatoire.
Art. XV : Je ne sais rien sur cet article.
Art. XVI : Jeanne fut plusieurs fois interrogée sur le fait de la soumission, et elle fut requise de soumettre à l’Église ses actes et ses paroles. Elle fit à ce sujet plusieurs réponses consignées au procès, réponses auxquelles je me rapporte.
Art. XIX : Je ne sais rien sur cet article.
Art. XX, XXI et XXII. On composa certains articles, au nombre de douze, extraits des aveux et des réponses de Jeanne. Certaines conjectures vraisemblables me font croire que ce fut l’œuvre de Nicolas Midi. C’est d’après ces articles et extraits qu’eurent lieu toutes les délibérations et les réponses données. Je ne me rappelle pas si l’on arrêta qu’ils seraient corrigés, et s’ils le furent.
Art. XXII : Ce que je sais, c’est que maître Nicolas Loyseleur m’a raconté plusieurs fois avoir, sous un déguisement, entretenu Jeanne ; j’ignore ce qu’il lui disait. Il m’a cependant confié qu’il se ferait connaître 94à Jeanne, et lui manifesterait qu’il était prêtre. Je crois qu’il l’a entendue en confession.
Art. XXIII, XXIV et XXV : Un peu avant la première prédication à Saint-Ouen, maître Jean de Châtillon fit en ma présence certaines exhortations à Jeanne, et je tiens de Pierre Maurice qu’il l’avait lui aussi exhortée fraternellement à se soumettre à l’Église. C’est tout ce dont j’ai mémoire.
— Dites-nous qui a fait la formule d’abjuration écrite au procès, et commençant par ces mots : Tu Johanna.
— Je ne le sais pas, et je ne sais pas qu’on en ait fait lecture à Jeanne, et je ne sais pas non plus qu’on lui en ait donné l’explication. À la suite, une prédication fut faite à Saint-Ouen par maître Guillaume Érard : j’étais sur l’ambon, derrière les prélats ; je ne me rappelle rien du discours, si ce n’est ces paroles : L’orgueil de cette femme. L’évêque commença ensuite à lire la sentence ; je ne me rappelle pas ce qui fut dit à Jeanne, ni ce qu’elle a répondu (!!!). Ce que je me rappelle bien, c’est que maître Nicolas de Venderès composa une formule qui commençait par ces mots : Quotiens cordis oculus. J’ignore si c’est celle qui est au procès. Je ne sais pas si j’ai vu cette formule aux mains de maître Nicolas119 avant ou après l’abjuration ; je crois que c’est avant. Ce que j’entendis bien c’est que quelques-uns des assistants interpellaient l’évêque (lui reprochant) de ne pas achever la sentence, et d’admettre la rétractation de Jeanne. Je n’ai souvenance ni des paroles, ni de celui qui les a prononcées.
Art. XXVI-XXVIII : Après la première prédication, le bruit se répandit que Jeanne avait revêtu le costume d’homme. Ce qui fut cause que l’évêque se rendit à la prison ; j’étais en sa compagnie ; il lui demanda pourquoi elle avait repris l’habit d’homme. Elle répondit avoir repris l’habit d’homme, parce qu’il lui semblait plus convenable, étant avec les hommes, de porter un habit d’homme plutôt qu’un habit de femme (!!!).
Finalement le témoin a dit sur les autres articles : J’étais présent à la prédication faite au Vieux-Marché le jour de la mort de Jeanne (die qua obiit ipsa Johanna) ; cependant je ne la vis pas brûler, parce que je m’éloignai aussitôt après la prédication et la lecture de la sentence. Avant la prédication et la sentence, Jeanne avait reçu le sacrement de l’Eucharistie. Je le crois, car je ne fus pas présent. Je ne sais pas autre chose.
Remarques. — Quicherat, par ailleurs si favorable à Courcelles, n’a pu s’empêcher d’écrire de la déposition que l’on vient de lire :
L’embarras qui règne dans toutes ses réponses est digne de pitié (d’indignation). 95Ce ne sont que des réticences, hésitations, omissions ; des circonstances qui devaient faire le tourment de sa mémoire, il ne se les rappelle pas ; d’autres qu’il avait consignées au procès, il les nie. Toute son étude est de donner à entendre qu’il a pris peu de part au procès ; mais cela n’est pas admissible120.
Celui qui voulait que Jeanne fut soumise à la torture et a émis les avis que l’on verra plus loin, n’a jamais émis l’avis d’une peine à infliger à la captive !
Il ignore les appels si réitérés au pape.
Celui qui a lu en français, et sans doute commenté, les soixante-dix articles de d’Estivet ignore comment ont été rédigés les douze articles, à la rédaction desquels il a dû contribuer, mais il nous signale le principal rédacteur, Nicolas Midi : il était mort.
En nous rapportant les confidences faites par Loyseleur sur les infâmes procédés auxquels avait recours cet Iscariote, il en dit plus qu’il ne pense. Ce n’est qu’auprès d’un complice que l’indigne chanoine pouvait se vanter de pareilles infamies.
Quand il dit avoir été à la prison avec Cauchon après la reprise de l’habit d’homme, il ne peut vouloir parler que de l’interrogatoire si capital du 28 mai. Il ne dit rien de sa visite à la prison le matin du supplice, où, si l’on en croit l’enquête posthume, il s’est trouvé avec Cauchon.
Le procès-verbal ne porte pas trace de la vive discussion qui aurait eu lieu à la première délibération si Jeanne était hérétique. Il veut parler vraisemblablement de celle du 19 mai.
Si l’objet du procès n’avait pas été étroitement circonscrit, et si Charles VII n’avait pas publié une amnistie, Courcelles aurait dû être mis en accusation, et il n’aurait été que juste de lui faire subir la peine du talion.
III. Nicolas Caval
Notes biographiques. — Excellente mémoire de Jeanne. — Observations.
Henri V, par droit de régale, fit de ce licencié ès lois, déjà domicilié à Rouen, un chanoine de la métropole. Il eut aussi d’autres bénéfices, et, en 1424, il fut député aux États de Paris. Il paraît avoir été lié avec Pierre Cauchon121.
Il a été cité à l’enquête faite par Philippe de La Rose et à celle des commissaires pontificaux. Sa présence au procès a été, d’après l’instrument 96du procès, plus fréquente qu’il ne le dit, même dans les séances les plus importantes. Il dit n’y avoir pas été mandé ; le greffier ajoute : ut dicit (d’après lui). Est-ce pour insinuer un doute sur la véracité du témoin ? Caval aussi fait l’ignorant. Sa double déposition est très mesurée.
Maître Nicolas Caval, licencié ès lois, chanoine de Rouen, âgé de soixante-dix ans environ, déjà examiné le 17 décembre, a été appelé le 12 mai. Interrogé après serment, il a ainsi répondu :
Sur les articles I, II, III et IV : Jeanne ne m’a été connue qu’après son arrivée à Rouen. Je la vis pendant la durée du procès, auquel j’assistai durant quelques jours, mais sans y être mandé. Je la vis une fois dans la grande salle ; et je l’entendis répondre assez prudemment. Elle avait une excellente mémoire ; quand on lui faisait une question, elle répondait :
Je vous ai déjà répondu en ces termes.Elle ordonnait au greffier de chercher le jour de la réponse, et l’on trouvait exactement ses paroles, pas une de plus, pas une de moins ; ce que j’admirais, vu sa jeunesse.Articles V et VI : Les Anglais n’avaient pas grand amour pour elle ; mais je ne saurais rien dire des juges. Quant aux greffiers, je crois qu’ils écrivaient fidèlement, et se mettaient au-dessus de toute crainte (cessante quocumque metu).
Sur les autres articles, je ne saurais dire qu’une chose : j’ai appris, — car je ne fus pas présent à la condamnation — qu’elle mourut en catholique, et qu’à sa dernière heure elle invoquait le nom de Jésus. Je ne sais pas autre chose.
Remarques. — Dire que les Anglais n’avaient pas grand amour pour celle dont ils brûlaient de soif de voir la mort, c’est faire connaître l’esprit du témoin. Dans la déposition devant Philippe de La Rose, il répond à presque toutes les questions : Je ne sais rien (nihil scit).
Il constate cependant que, d’après ce qu’on lui a rapporté. Jeanne dans son trépas arracha des larmes à plusieurs, et il veut bien avouer qu’avant sa prise, elle était redoutée des Anglais.
IV. André Marguerie
Notes biographiques. — Jeanne avisée dans ses réponses. — Assesseurs molestés, mais non en péril de mort. — Les notables interrogateurs animés d’un bon esprit. — Le projet vicieux parce que Jeanne était détenue en des prisons laïques. — Jeanne déniait dans certains cas la soumission à l’Église. — Altercation entre Cauchon et un clerc du cardinal d’Angleterre. — Menaces des gardes contre ceux qui allaient visiter Jeanne après la reprise de l’habit masculin. — L’évêque de Thérouanne remarqué pour l’abondance de ses pleurs à la mort de la victime. — Remarques.
André Marguerie fut, dans la première partie du XVe siècle, un des notables ecclésiastiques du clergé de Rouen ; il était grand vicaire dès 1404. Chanoine, archidiacre du Petit-Caux, il avait été député au concile de Constance, et n’en revint que lorsque Rouen fut tombé au pouvoir des Anglais. Il fut en état de prouver qu’il n’avait jamais appartenu au parti armagnac ou du Dauphin. Il fut membre du conseil du roi (anglo-français), et semble avoir été particulièrement lié avec Cauchon122.
97À s’en tenir au procès-verbal, Marguerie a souvent assisté aux séances du procès, notamment aux plus décisives, où il a voté avec la majorité.
Voici sa déposition. On l’entendra ne pas en convenir :
Vénérable et circonspecte personne, maître André Marguerie, archidiacre du Petit-Caux dans l’église de Rouen, licencié dans l’un et l’autre droit, âgé de soixante-seize ans à peu près, examiné le 20 décembre comme futur témoin, a été interrogé le 12 mai sur les articles du procès. Il a ainsi répondu :
Art. IV : Je n’ai connu Jeanne qu’au commencement du procès intenté contre elle ; elle était jeune, quoique très avisée dans ses réponses123. Je ne fus pas beaucoup engagé dans ce procès.
Art. V et VI : J’ai ouï dire qu’elle fut prise en deçà des limites du diocèse de Beauvais, près de Compiègne ; elle fut amenée à Rouen, et détenue dans le château, où, à l’instance des Anglais124, se déroula son procès en matière de foi, devant l’évêque de Beauvais et le sous-inquisiteur. Plusieurs de ceux qui assistaient au procès furent incriminés, parce que leur langage n’était pas tel que les Anglais l’auraient souhaité ; je n’ai pas su cependant que quelqu’un ait encouru le danger de mort, encore que j’aie entendu dire que maître Nicolas Houppeville ne voulut pas émettre son avis. Quelques Anglais procédaient par haine contre l’accusée ; mais les personnages notables étaient animés d’un bon esprit (bono anima procedebant). (Il était du nombre de ces notables.)
Art. VII et VIII : Je ne sais rien.
Art. IX :Elle était dans la prison du château à Rouen, où je l’ai vue. Elle était, je crois, gardée par les Anglais, puisque les Anglais avaient la garde du château où elle était prisonnière. Cela m’a toujours paru un vice du procès, qu’elle fût détenue entre des mains laïques, lorsqu’on lui intentait un procès en matière de foi ; cela m’a paru plus criant après la première sentence, lorsqu’elle fut condamnée à la prison perpétuelle.
Art. X :Je crois qu’elle fut visitée pour savoir si oui ou non elle était vierge : mais, en vérité, je n’oserais pas l’affirmer ; je sais que pendant la durée du procès elle passait pour vierge.
Art. XI-XV :Je ne sais rien sur ces articles, n’ayant assisté que peu au procès.
Art. XVI et XVII :J’ai entendu Jeanne, à laquelle on demandait si elle voulait se soumettre à l’Église, répondre que sur certains points elle n’en croirait ni son prélat, ni le pape, ni qui que ce soit, parce qu’elle 98les tenait immédiatement de Dieu. Ce fut l’une des causes pour lesquelles l’on procéda contre elle, en vue d’une rétractation.
Art. XVIII-XXII :Je ne sais rien sur ces articles.
Art. XXIII-XXV :J’assistai à la première prédication. J’ai bon souvenir que pendant l’abjuration un chapelain du cardinal d’Angleterre dit à l’évêque de Beauvais qu’il était trop favorable à Jeanne. Le seigneur évêque lui répondit qu’il mentait, car dans cette cause il ne voulait avoir de faveur pour personne. Le cardinal d’Angleterre reprit alors son clerc et lui ordonna de se taire.
Art. XXVI :Le jour où la nouvelle se répandit que Jeanne avait pris de nouveau le costume masculin, je vins au château m’informer pourquoi elle avait repris ce vêtement. Les Anglais, indignés de pareille démarche, firent un grand tumulte, en sorte que moi qui parle et plusieurs autres que le même motif avait attirés au château, fûmes contraints de nous en revenir précipitamment, à cause du péril qui nous menaçait.
Art. XXVII et XXVIII :Je ne sais rien sur le contenu de ces articles.
Art. XXIX-XXXIII :J’assistai à la dernière prédication, mais pas à l’exécution de la sentence, la compassion m’ayant fait retirer. Je sais cependant que beaucoup pleuraient, surtout l’évêque de Thérouanne, alors chancelier (pour la France anglaise).
Quant à sa dévotion à l’heure de la mort, je ne sais rien parce que je n’étais pas présent ; elle paraissait assez troublée, puisqu’elle s’écriait :
Rouen, Rouen, mourrais-je ici ?Je crois que, du commandement du cardinal d’Angleterre, les cendres furent ramassées et jetées à la Seine. Je ne sais pas autre chose.
Marguerie avait fait une première déposition devant Philippe de La Rose. Il n’y a pas de particularité qui n’ait été reproduite dans la déposition qui vient d’être traduite. Il affirme avec plus d’énergie que quelques hommes d’armes anglais étaient altérés du sang de la Vénérable, afin qu’elle ne fût plus en état de leur nuire (sitiebant ejus sanguinem ne posset eis nocere).
Observations. — L’on aura remarqué combien cet ancien Anglo-Bourguignon se montre préoccupé de répéter qu’il a peu paru au procès. Comme presque tous les autres, il rejette surtout le crime sur les Anglais, moins coupables pourtant que l’Université, laissée unanimement dans l’ombre par les témoins. Il évite de répondre, en alléguant son ignorance, aux articles compromettants, se bornant à constater l’extérieur des faits. Il va jusqu’à dire que Jeanne a prétendu qu’elle ne s’en rapportait pas à l’Église, parce qu’elle tenait sa mission de Dieu immédiatement. Beaucoup de témoins ont dit et diront le contraire, et l’on verra dans la suite 99qu’elle n’a semblé parler dans ce sens que dans le cas d’une hypothèse qu’elle n’admettait pas.
V. Jean de Mailly, évêque de Noyon
Notes biographiques. — Jeanne prend sur elle seule la responsabilité de ses actes. — Elle a fait un semblant d’abjuration dénuée de sérieux, jugée telle par nombre d’assistants. — On lui fait passer les vêtements virils. — Les trois ambons du Vieux-Marché. — Jeanne proteste encore que le roi n’est pour rien dans son fait. — De Mailly présent à l’expédition des lettres de garantie.
[Beaurepaire, Notes sur les juges et les assesseurs :]
Jean de Mailly, évêque de Noyon, fut l’un des principaux membres du conseil du roi (d’Angleterre). Il appartenait à une famille gravement compromise dans les émeutes cabochiennes et entièrement dévouée au parti bourguignon. Dès 1424, n’étant encore que doyen de Saint-Germain-l’Auxerrois, il était fait conseiller et maître des requêtes de l’hôtel du roi. Il fut nommé président de la chambre des comptes de Paris, lorsque cet office vint à vaquer par la promotion de Louis de Luxembourg à la charge de chancelier de France. Il obtint l’évêché de Noyon par la faveur de Bedford. Il rentra en grâce auprès de Charles VII, et mourut en 1472125.
Le procès-verbal ne signale la présence de de Mailly que dans les séances qu’il mentionne lui-même ; le 23 mai il assista à l’exhortation caritative de Pierre Maurice ; le lendemain, à la scène de Saint-Ouen, et enfin le 30, au supplice. Il signa les lettres de garantie accordées à tous ceux qui, à un titre quelconque, avaient pris part au drame.
Le Révérend Père dans le Christ, le seigneur Jean de Mailly, évêque de Noyon, âgé de soixante ans, ou environ […] a déposé le 2 avril.
Sur les articles I-IV, il a déposé ainsi qu’il suit sous la foi du serment prêté, parole de prélat : Je n’ai eu aucune connaissance de Jeanne avant qu’elle ait été amenée à Rouen : c’est là que je l’ai vue deux ou trois fois ; je ne me rappelle pas avoir été au procès, ni y avoir émis un avis.
Art. V-VIII : Je ne sais rien sur ces articles.
Art. IX, X : Je n’ai pas souvenir d’avoir ouï dire qu’elle ait été inspectée : je sais cependant que si elle l’avait été et avait été trouvée vierge, cela n’aurait pas été couché au procès.
Art. XI, XXII : Je ne sais rien sur ces articles.
Art. XXIII, XXIV, XXV : Je crois me rappeler que, la veille de la prédication à Saint-Ouen, je fus présent à une exhortation adressée à Jeanne ; mais je ne me rappelle pas ce qui a été fait. Le lendemain je fus présent à la prédication que fit Guillaume Érard ; il y avait deux échafauds ; sur l’un se trouvaient l’évêque de Beauvais, moi qui parle, et plusieurs autres ; sur l’autre, étaient le prédicateur Guillaume Érard et Jeanne. J’ai oublié ce qui fut dit dans la prédication, mais j’ai le 100souvenir que ce jour ou la veille, Jeanne dit que si dans ses paroles ou dans ses actes il y avait quelque chose de répréhensible, c’était à elle qu’il fallait l’imputer et que son roi y était étranger.
Après la prédication, je vis que l’on pressait Jeanne de dire ou de faire quelque chose ; je crois qu’on lui demandait d’abjurer.
Jeanne, lui disait-on, faites ce que l’on vous conseille. Voulez-vous vous faire mourir ?Ce sont ces paroles qui vraisemblablement l’ont poussée à abjurer.Après cette espèce d’abjuration, plusieurs disaient que ce n’était qu’une dérision, et que Jeanne n’avait fait que se moquer126. Un Anglais entre autres, un docteur, un ecclésiastique qui était de la suite du seigneur cardinal d’Angleterre, dit à l’évêque de Beauvais qu’il procédait avec partialité, et se montrait favorable à Jeanne. L’évêque lui répondit qu’il mentait ; le cardinal ordonna alors au docteur de se taire.
À la suite plusieurs des assistants disaient attacher peu d’importance à cette abjuration, et que ce n’était qu’une moquerie. Jeanne, à ce qu’il me paraît, n’en faisait pas grand cas et n’en tenait pas compte ; ce qu’elle fit dans cette circonstance, elle ne le fit que vaincue par les prières des assistants127.
Art. XXVI : J’entendis alors quelques personnes, dont j’ai oublié les noms, dire que des vêtements virils lui avaient été passés par la fenêtre ou par les barreaux d’une grille.
Pour les autres articles, voici ce que je puis dire : J’étais présent au dernier sermon le jour où elle fut brûlée : il y avait trois ambons ou estrades ; sur l’une se tenaient les juges, sur l’autre les prélats, parmi lesquels je me trouvais, sur la troisième étaient disposés les bois destinés à brûler Jeanne. La prédication finie, fut rendue la sentence par laquelle Jeanne était abandonnée à la justice séculière. La sentence prononcée, Jeanne commença à faire plusieurs dévotes exclamations et lamentations. Entre autres choses elle disait que, quoi qu’il fallût penser de ses œuvres, en bien ou mal, le roi ne l’avait nullement engagée à les faire. Je me retirai alors et je ne voulus pas la voir brûler. Je vis plusieurs des assistants en larmes.
Il a été dit alors au témoin :
— Monseigneur, le roi d’Angleterre a donné des lettres de garantie à l’évêque de Beauvais et à tous ceux qui se sont entremis dans le procès. 101Il y est dit que vous étiez présent à l’expédition.
— Je crois bien qu’en effet j’y fus présent, mais je ne m’en souviens pas bien.
Je sais que l’évêque de Beauvais ne faisait pas le procès à ses frais, mais aux frais de l’Angleterre ; les Anglais soldaient toutes les mises de fonds. Je n’ai rien à ajouter à ce que je viens de dire.
Remarque. — Il semble bien que le souvenir du passé anglo-bourguignon du prélat a influé sur sa mémoire, et qu’il a oublié bien des choses qu’un homme aussi avant qu’il l’était dans les faveurs de la cour antifrançaise, aurait dû imprimer profondément dans son souvenir ; il est froid quand il parle de la Vénérable. Ce souvenir l’importune manifestement. Ce qu’il nous dit de l’attitude de la Vénérable, lors de la prétendue abjuration, du soin qu’elle a pris de revendiquer pour elle seule la responsabilité de ses paroles et de ses actes, n’en a que plus de valeur.
VI. Guillaume du Désert
Pâleur de sa déposition. — Détails sur la scène de Saint-Ouen. — Lieu du supplice. — Piété de Jeanne à sa dernière heure.
Guillaume du Désert a déposé seulement à l’enquête faite par Philippe de La Rose, en 1482 ; il n’a pas reparu à celle de 1456. Il répète à plusieurs reprises n’avoir pas assisté au procès. Par le fait, il n’est mentionné qu’à la séance du 29 mai, où il se range au sentiment de l’abbé de Fécamp. Il ne pouvait guère juger autrement, n’ayant pas entendu les réponses de l’accusée.
D’après la notice que lui consacre M. de Beaurepaire, il était en faveur à la cour du roi d’Angleterre, et il en conserva les bonnes grâces jusqu’à l’entrée de Charles VII à Rouen, si bien qu’il faillit par suite en perdre presque son canonicat. Les diverses fonctions qu’il eut à remplir prouvent qu’il jouissait d’une considération plus qu’ordinaire parmi ses collègues128.
Sa déposition est pâle. Il dit à plusieurs reprises ne rien savoir parce qu’il n’était pas présent au procès. Parfois il fait des réponses positives, mais nullement compromettantes.
Art. I : Je crois vraisemblable que si Jeanne avait tenu le parti des Anglais, comme elle tenait le parti des Français, elle n’aurait pas été traitée comme elle l’a été.
Art. II : Je crois que ses faits d’armes inspiraient quelque terreur aux Anglais ; mais j’ignore si pour ce motif ils cherchaient à la faire mourir.
Art. III : Je n’ai fait que la voir une fois, en passant au château lorsqu’on la conduisait devant les juges. L’on disait qu’elle était gardée 102dans les prisons du château. J’ignore si l’on a usé d’intimidation ou d’autres moyens pour faire introduire le procès.
Art. VII et VIII : Je n’ai pas vu Jeanne dans les prisons ; j’ai ouï dire qu’elle était sous la garde des Anglais.
Art. IX : Jeanne avait dix-huit ou dix-neuf ans, ou environ. Elle passait pour prudente et avisée dans ses réponses.
Art. XIII et XIV : J’étais présent à la prédication de Saint-Ouen. Je vis, j’entendis Jeanne faire son abjuration et professer de sa soumission à la détermination, au jugement, aux préceptes de l’Église. Un docteur anglais, présent à la prédication, mécontent de ce que l’on recevait l’abjuration, dont elle prononçait certains termes en riant, dit à l’évêque de Beauvais, le juge alors, qu’il faisait mal de se contenter d’abjuration semblable, que c’était une dérision129. Ledit évêque lui répondit en colère qu’il en avait menti ; que, juge dans une cause de foi, il devait chercher à sauver plus qu’à faire mourir.
Art. XV : Dans le même sermon j’entendis Jeanne dire quelle se soumettait au jugement de l’Église. J’ignore si on a défendu aux greffiers de mettre cette réponse par écrit.
Art. XXIII : Dans les deux sermons, je vis, je connus à sa manière, à ses actes, que Jeanne était catholique : elle invoquait Dieu et les saints ; je ne sais rien de sa communion.
Art. XXIV : Le lieu du supplice était préparé avant le sermon, et le sermon fini, Jeanne fut abandonnée par les juges ecclésiastiques et aussitôt appréhendée. Je ne sais si elle fut immédiatement conduite au supplice, ou si elle fut menée au bailli et autres officiers du roi, qui se tenaient sur une estrade.
Article XXV : Cet article est vrai dans sa forme même (la fin si sainte de la Vénérable).
Art. XXVI : Je crois aisément que les Anglais haïssaient et craignaient Jeanne, mais j’ignore si ce motif fut celui qui les poussa à faire contre elle pareil procès ; je crois que le vrai motif fut les faits d’armes de la jeune fille.
Art. XXVII : Les choses dont je viens de témoigner sont vraies.
103Chapitre V Dépositions plus sincères de témoins mêlés au procès
- I.
- Pierre Miget.
- Jeanne, orthodoxe, prudente, insiste trop sur ses révélations, très simple.
- Émotion générale à sa dernière heure, spécialement celle de l’évêque de Thérouanne.
- Miget n’a pas vu les informations préalables.
- Haine mortelle des Anglais.
- Cauchon accusé de partialité en sa faveur à Saint-Ouen.
- Miget dénoncé à Winchester.
- Les assesseurs mus par des motifs différents.
- Dans sa simplicité, Jeanne s’attendait à être mise à rançon.
- Sa détention rigoureuse entre les mains des Anglais.
- Sa parfaite orthodoxie et ses fréquents appels au pape.
- Greffiers dissimulés.
- L’abjuration n’a pas duré plus d’un Pater.
- Loyseleur essaie de tromper la captive.
- Juger Jeanne hérétique à cause du port de l’habit masculin, c’est mériter la peine des hérétiques.
- Mécontentement de la plupart des assesseurs.
- La prophétie sur le bois chenu.
- Haine féroce des Anglais.
- Plus redoutée par eux qu’une grande armée.
- Les interrogateurs ne se proposaient pas de prendre Jeanne dans ses paroles.
- II.
- Jean Le Fèvre, évêque de Démétriade.
- Notes biographiques.
- Le témoin durant trois semaines l’a crue inspirée ; elle insistait trop sur ses révélations. Personne n’osait parler en sa faveur. Le Fèvre apostrophé par Cauchon pour une juste remarque.
- Déplaisir de beaucoup de la voir entre les mains laïques et anglaises.
- Jeanne consent à la constatation de sa virginité.
- Questions très profondes et réponses compétentes.
- Interrogatoires longs, fatigants même pour les assistants.
- Questions coupées, embarrassantes pour l’homme le plus sage.
- Réponse mal reproduite.
- La pureté de sa foi.
- Supplice. L’homme le plus dur n’aurait pu retenir ses larmes.
- Tous les seigneurs pleuraient, surtout l’évêque de Thérouanne.
- III.
- Richard Grouchet.
- Notes biographiques.
- Haine mortelle des Anglais.
- Parmi les assesseurs, les uns assistent volontiers, les autres par contrainte.
- Quelques-uns se dérobent par la fuite, d’autres en avaient formé le projet.
- Les apostrophes violentes de Cauchon aux greffiers.
- Jeanne sans conseil ; Cauchon et Beaupère reprennent durement ceux qui veulent la diriger.
- D’après le bruit public, elle était durement tenue en prison.
- Interrogations embrouillées, captieuses, questions embarrassantes pour un grand clerc, disait l’abbé de Fécamp ; réponses sages, substantielles.
- Elle rappelle avec précision celles qu’elle a déjà données.
- Énergie avec laquelle elle récuse Cauchon et d’autres. Elle demande à être conduite au pape, auquel elle professe toujours être soumise.
- Pureté de sa foi.
- Blâme déversé sur la réponse donnée par le témoin, par Pigache et Minier, à la consultation qui leur est soumise.
- Aucune raison de la condamner.
- Le bruit public était qu’elle était très catholique, calomnieusement déclarée hérétique.
- Mort de sainte.
I. Pierre Miget
Jeanne, orthodoxe, prudente, insiste trop sur ses révélations, très simple. — Émotion générale à sa dernière heure, spécialement celle de l’évêque de Thérouanne. — Miget n’a pas vu les informations préalables. — Haine mortelle des Anglais. — Cauchon accusé de partialité en sa faveur à Saint-Ouen. — Miget dénoncé à Winchester. — Les assesseurs mus par des motifs différents. — Dans sa simplicité, Jeanne s’attendait à être mise à rançon. — Sa détention rigoureuse entre les mains des Anglais. — Sa parfaite orthodoxie et ses fréquents appels au pape. — Greffiers dissimulés. — L’abjuration n’a pas duré plus d’un Pater. — Loyseleur essaie de tromper la captive. — Juger Jeanne hérétique à cause du port de l’habit masculin, c’est mériter la peine des hérétiques. — Mécontentement de la plupart des assesseurs. — La prophétie sur le bois chenu. — Haine féroce des Anglais. — Plus redoutée par eux qu’une grande armée. — Les interrogateurs ne se proposaient pas de prendre Jeanne dans ses paroles.
Pierre Miget, sur la vie duquel quelques indications ont été déjà 104données130, assista à la plupart des séances du procès de condamnation, et vota avec la multitude. Il a déposé trois fois au procès de réhabilitation, devant d’Estouteville, La Rose, et enfin devant les commissaires apostoliques. Voici la traduction de la dernière déposition : elle sera suivie des particularités qui se trouveraient dans les deux précédentes et n’auraient pas été rappelées dans la troisième.
Maître Pierre Miget, professeur de sacrée théologie, prieur du prieuré de Longueville-Giffard, de l’Ordre de Cluny, âgé de soixante-dix ans, déjà examiné le 16 décembre comme futur témoin, recelé et interrogé le 12 mai, a ainsi témoigné :
Art. II-III : Je suis incapable de rien dire au sujet du père et de la mère de Jeanne, et de Jeanne elle-même, jusqu’à son arrivée à Rouen, où je l’ai vue plusieurs fois durant le procès intenté contre elle. Elle m’a semblé répondre à ses interrogateurs, sur ce qui regarde la foi, d’une manière catholique et prudente. Elle m’a cependant paru trop insister sur les révélations qu’elle disait avoir eues. Elle m’a semblé très simple, et si elle avait eu sa liberté, j’estime qu’elle aurait été aussi bonne catholique que qui que ce soit parmi les bons.
Art. IV : J’ai appris que le corps du Christ lui avait été donné sur ses instances pressantes. Le jour qu’elle fut livrée à la justice séculière, elle se mit à pousser des cris et des lamentations, en invoquant le nom du Seigneur Jésus ; son état était tel, qu’il inspirait à un très grand nombre une grande compassion. Je ne pus pas en supporter la vue, je m’éloignai, ému de pitié, ému jusqu’aux larmes ; c’est ce que beaucoup ressentirent, principalement le seigneur évêque de Thérouanne, mort depuis cardinal.
Art. V et VI : Je fus présent à la déduction du procès dirigé contre elle, ou tout au moins à la plus grande partie ; j’ai assisté aux délibérations ; j’ai entendu qu’on y faisait mention de certaines informations ; je ne les ai ni vues ni entendu lire. Sur l’article VIe, je crois, ainsi que j’ai pu m’en apercevoir par les effets qui ont suivi, que les Anglais nourrissaient contre elle une haine mortelle ; dans leur haine ils voulaient par tous les moyens procurer une mort dont ils étaient altérés. Un chevalier anglais me disait qu’ils la redoutaient plus que cent hommes d’armes ; ils prétendaient qu’elle usait de sortilèges, et ils la redoutaient à cause des victoires qu’elle avait remportées contre eux ; ils résolurent de lui faire intenter un procès : c’est, à mon avis, par crainte et sous l’impulsion des Anglais que les juges l’entreprirent. La preuve, c’est que les Anglais la détinrent toujours sous leur garde sans permettre qu’elle fût 105renfermée dans les prisons de l’Église. J’ajoute qu’à la fin du premier sermon, celui de Saint-Ouen, lorsque Jeanne était avertie de se rétracter et qu’elle différait, un ecclésiastique anglais dit à maître Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qu’il était partial en faveur de Jeanne (fautor Johannæ).
Vous mentez, répondit l’évêque ; mais par devoir je dois chercher à la sauver dans son âme et dans son corps.Moi-même je fus dénoncé auprès du cardinal d’Angleterre comme partisan de Jeanne ; je m’en excusai auprès de Son Éminence, par crainte pour mon corps. Je crois que personne, sans y être autorisé, n’aurait osé conseiller ou défendre l’accusée. À mon jugement, quelques membres du tribunal n’étaient pas du tout libres, mais d’autres y siégeaient de bon gré. Attendu la haine des Anglais contre Jeanne, c’est avec raison que le procès peut être qualifié d’injuste ; injuste par suite la sentence : et, à ce qu’il me semble, c’est à infamer le roi de France que l’on tendait par ce procès.
Art. VII : Je ne sais rien sur cet article que ce dont j’ai déjà témoigné.
Art. IX : Je crois que Jeanne avait vingt ans. Elle était si simple qu’elle croyait que les Anglais devaient la mettre en liberté moyennant rançon, et ne cherchaient pas à la faire mourir131. Pour ce qui est des prisons, les Anglais la renfermèrent dans des prisons particulières ou laïques ; elle y était enchaînée et personne ne lui parlait ; elle était gardée par des Anglais, qui ne permettaient à personne de l’aborder. Je n’ai pas su pourtant qu’elle portât les fers aux pieds.
Art. X : Je ne sais rien sur cet article.
Art. XI-XIV : Je ne sais rien que ce dont j’ai déposé.
Art. XV : J’ai bon souvenir que Jeanne a dit plusieurs fois que de ses dits et de ses faits elle s’en rapportait à notre seigneur le pape.
Art. XVII : Durant le procès, à plusieurs reprises, je l’ai entendue dans les interrogatoires protester qu’elle ne voulait rien tenir qui fût contre la foi catholique, et que si quelque chose s’en écartait dans ses paroles et dans ses actes, elle voulait s’en défaire. C’est en termes exprès et plusieurs fois qu’elle a professé soumettre sa personne, tous ses dits et faits, au jugement de l’Église et de notre seigneur le pape132.
Art. XX-XXI et autres : Je ne sais rien, mais pour les douze articles, je m’en tiens à leur teneur et aux aveux de Jeanne. Par la comparaison l’on peut voir ce qui en est.
106Art. XXII : J’ai entendu dire, pendant que le procès se poursuivait, que des hommes cachés derrière des courtines écrivaient quelques-unes des paroles et des aveux de Jeanne ; ce que ces écrits sont devenus, je ne le sais pas. J’ai entendu raconter le fait par Guillaume Manchon, l’un des trois greffiers au procès. Je m’en suis plaint aux juges, je leur ai dit que ce n’était pas la bonne manière de procéder. Quoi qu’il en soit de ces notaires dissimulés, ma conviction est que les notaires signataires de l’instrument furent fidèles et ont fidèlement rédigé ce qui est du procès.
Art. XXIII et XXIV : Il est vrai, comme le relate le procès, que deux sentences furent rendues contre Jeanne, et qu’elle fut abandonnée à la justice séculière. Je ne sais pas que cette dernière ait rendu de sentence, mais aussitôt que l’évêque eut prononcé la sienne et abandonné la jeune fille, les hommes d’armes anglais la saisirent et la conduisirent au supplice avec une grande furie (cum magna furia). Pour ce qui est de l’abjuration mentionnée dans l’article, il est vrai que Jeanne la fit ; elle était écrite, et elle dura l’espace d’un Pater noster, ou environ133.
Art. XXVI : J’ai ouï dire qu’un homme s’était rendu de nuit auprès de la prisonnière, en habit de prisonnier, feignant d’être du parti du roi de France, pour lui persuader de maintenir ses assertions, et que les Anglais n’oseraient lui faire aucun mal. J’ai appris de l’un des notaires, Guillaume Manchon, que ce fut maître Jean Loyseleur qui joua pareil rôle.
Je ne sais rien de l’apposition des vêtements virils dont parle l’article. Je ne pense pas que, pour porter l’habit masculin, Jeanne dût être traitée d’hérétique ; bien plus, je pense que celui qui, pour ce seul motif, l’aura jugée hérétique, doit être puni de la peine du talion.
Art. XXVII-XXXI : Outre ce dont j’ai déposé, je dois ajouter que beaucoup de ceux qui assistaient au procès étaient fort mécontents ; ils réputaient l’exécution trop rigoureuse et méchamment faite ; c’était la voix commune que pareil jugement était mauvais134.
Autrefois, j’ai lu, écrit dans un vieux livre, où l’on rapportait la prophétie de Merlin, qu’une pucelle devait venir d’un certain bois chenu du pays de Lorraine.
Extraits de l’interrogatoire devant le cardinal d’Estouteville. — Dans le premier article, on affirme la haine féroce de Cauchon contre la Pucelle, article qui a disparu dans les interrogatoires suivants, où l’on parle sur 107tout de la haine des Anglais. Miget répond que cet article est vrai et que c’est notoire.
D’après Miget, les Anglais cherchaient à établir que Jeanne était hérétique pour noircir le roi de France ; d’après lui, c’était leur intention principale135.
La prisonnière était fort maltraitée en prison ; elle portait des fers aux pieds et aux mains ; il ne l’a pas cependant vue dans cet état. La raison de cette barbarie, c’est que les Anglais la redoutaient plus qu’une grande armée136.
Dans la seconde déposition devant Philippe de La Rose, Miget n’admet pas que les questions adressées à Jeanne fussent trop difficiles, et que les interrogateurs voulussent de fait interroger Jeanne de manière à lui arracher une parole compromettante. Il n’y a rien dans les autres réponses qui n’ait été précédemment affirmé.
Observation. — Miget a assisté à la plupart des séances.
II. Jean Le Fèvre, évêque de Démétriade
Notes biographiques. — Le témoin durant trois semaines l’a crue inspirée ; elle insistait trop sur ses révélations. Personne n’osait parler en sa faveur. Le Fèvre apostrophé par Cauchon pour une juste remarque. — Déplaisir de beaucoup de la voir entre les mains laïques et anglaises. — Jeanne consent à la constatation de sa virginité. — Questions très profondes et réponses compétentes. — Interrogatoires longs, fatigants même pour les assistants. — Questions coupées, embarrassantes pour l’homme le plus sage. — Réponse mal reproduite. — La pureté de sa foi. — Supplice. L’homme le plus dur n’aurait pu retenir ses larmes. — Tous les seigneurs pleuraient, surtout l’évêque de Thérouanne.
Un des grands abus du temps, c’était que beaucoup d’évêques ne résidaient pas. Pour suppléer à leur absence, ils obtenaient souvent qu’un prêtre, un religieux, reçut l’ordination épiscopale, et exerçât à leur place les fonctions d’ordre, tandis qu’un grand-vicaire exerçait les pouvoirs de juridiction.
C’est à cela que Le Fèvre dut de devenir évêque de Démétriade, de faire les ordinations à Rouen durant huit ou neuf ans. et d’exercer d’autres fonctions pontificales. C’était un religieux Augustin, qui paraît avoir joui d’une grande réputation comme prédicateur137.
Il va nous dire qu’il assista aux séances du procès de condamnation jusqu’à la scène de Saint-Ouen, et n’y parut pas ensuite. Cependant le procès nous donne la sentence qu’il prononça le 29 mai ; elle est dure : mais comme il sera établi que le procès-verbal est gravement infidèle, nous ne pensons pas qu’à moins de preuve plus forte, on puisse lui donner un démenti et l’accuser d’avoir parlé contre la vérité et sa conscience dans la double déposition qu’il a faite, la première en 1452, devant Philippe de La Rose, l’autre devant les délégués pontificaux dont il a été l’auxiliaire. Voici sa déposition en style direct :
108Révérend Père et seigneur dans le Christ Mgr Le Fèvre (Fabri), professeur de sacrée théologie, de l’Ordre des Frères Ermites de Saint-Augustin, évêque de Démétriade, âgé de soixante-dix ans, ou environ, a été interrogé autrefois sous la foi du serment, a déposé à nouveau le 12 mai. Il a dit :
Art. I-IV : Jeanne, son père, sa mère, ses parents, m’ont été inconnus jusqu’à ce que la jeune fille ait été amenée à Rouen et qu’ait été ouvert contre elle le procès en matière de foi intenté par l’évêque de Beauvais et le sous-inquisiteur. J’ai assisté à ce procès jusqu’au sermon fait à Saint-Ouen, et à partir de ce jour, je n’y ai plus pris de part138. Jeanne, à ce qu’il me semble, avait à peu près vingt ans. Elle était très simple, répondait sagement, si bien que pendant trois semaines je la croyais inspirée, encore qu’à mon avis, elle insistât beaucoup, et même trop, sur ses révélations139.
Art. V et VI : D’après ce que je crois, les Anglais procédaient contre elle par suite de la haine qu’ils lui portaient, car ils la redoutaient beaucoup ; quant aux juges, était-ce par haine, par complaisance ? Je n’en sais rien. Je suis cependant certain que le procès se poursuivait aux frais des Anglais. Je sais bien que tous ceux qui y assistaient ne jouissaient pas d’une pleine liberté, car personne n’osait parler, crainte d’être noté. Un jour quelqu’un demandait à l’accusée si elle était en état de grâce ; je dis alors que c’était une très haute question, et que Jeanne ne devait pas y répondre ; l’évêque de Beauvais m’apostropha en ces termes :
Vous auriez mieux fait de vous taire.Art. VII, VIII et IX : Jeanne était eu prison dans le château de Rouen ; j’ignore dans quel état. C’était un très grand déplaisir pour quelques-uns des assistants qu’elle ne fut pas détenue dans les prisons de l’Église ; j’en ai murmuré ; il me semblait que c’était mal de la laisser entre les mains des laïques et surtout des Anglais, alors qu’elle était déférée à l’Église. C’était le sentiment de beaucoup, mais personne n’osait en parler.
Art. X : J’ignore si elle a été inspectée ou non ; mais je sais bien qu’une fois interrogée pourquoi elle s’appelait la Pucelle, et si elle était telle, elle répondit :
Je puis bien vous affirmer que je suis telle, et si vous 109ne me croyez pas, faites-moi visiter, et elle se montrait toute disposée à subir cette constatation, à condition qu’elle se ferait par des femmes honnêtes, ainsi que c’est l’usage.Art. XI-XIV : On adressait à Jeanne beaucoup de questions très profondes, dont elle se tirait cependant assez bien140. Parfois les interrogateurs interrompaient leurs questions, passaient de l’une à l’autre, pour expérimenter si Jeanne était toujours d’accord avec elle-même. Ils la fatiguaient beaucoup par leurs longs interrogatoires ; ils duraient deux et trois heures, en sorte que les docteurs qui y assistaient en étaient eux-mêmes très lassés ; parfois ils tronquaient tellement leurs interrogations qu’elle pouvait à peine répondre ; l’homme le plus sage du monde aurait eu de la peine à s’en tirer.
Je me rappelle qu’une fois elle était questionnée sur ses apparitions et on lui opposait une de ses réponses. Il me sembla qu’elle avait été mal reproduite, et que ce n’était pas ce qu’elle avait répondu ; je dis à Jeannette de faire attention. Elle demanda alors au greffier de lire une seconde fois. La lecture entendue, elle dit au greffier qu’elle avait répondu le contraire et qu’il avait mal rédigé. Une correction fut faite, et maître Guillaume Manchon promit d’être à l’avenir plus attentif.
Art. XV, XVI et XVII : Je n’ai pas souvenance qu’elle ait refusé de se soumettre à l’Église, mais je l’ai entendue affirmer plusieurs fois qu’elle ne voulait ni rien dire, ni rien faire de contraire à Dieu, dans la mesure de son possible.
Art. XIX, XX et XXI : Je ne sais rien sur ces points ; je sais seulement qu’on fit un certain nombre d’articles pour envoyer à ceux dont on voulait avoir les opinions : mais j’ignore s’ils furent bien et fidèlement composés, et par qui ils furent composés.
Quant aux autres articles sur lesquels vous m’interrogez, j’ai déjà dit qu’après le sermon prononcé à Saint-Ouen, je n’assistai plus au procès jusqu’au jour de la suprême sentence. J’étais présent au sermon de maître Nicolas Midi, au Vieux-Marché ; et, comme je le crois, Jeanne finit catholiquement ses jours en poussant le cri : Jhésus, Jhésus. Elle versait tant de larmes en faisant ses pieuses lamentations, que je ne pense pas qu’il y ait homme d’un cœur assez dur qui, s’il avait été présent, n’eût été touché à en pleurer lui aussi. Le seigneur de Thérouanne et tous les seigneurs présents pleuraient, impuissants à retenir leur émotion.
110Je me rappelle fort bien que, le sermon fini, Jeanne demanda, pria tous les prêtres présents de lui donner chacun une messe. Je n’attendis pas la fin, je me retirai, je n’aurais pas pu supporter pareil spectacle.
Je ne sais plus rien sur le contenu des articles.
La première déposition est en conformité avec la seconde.
III. Richard Grouchet
Notes biographiques. — Haine mortelle des Anglais. — Parmi les assesseurs, les uns assistent volontiers, les autres par contrainte. — Quelques-uns se dérobent par la fuite, d’autres en avaient formé le projet. — Les apostrophes violentes de Cauchon aux greffiers. — Jeanne sans conseil ; Cauchon et Beaupère reprennent durement ceux qui veulent la diriger. — D’après le bruit public, elle était durement tenue en prison. — Interrogations embrouillées, captieuses, questions embarrassantes pour un grand clerc, disait l’abbé de Fécamp ; réponses sages, substantielles. — Elle rappelle avec précision celles qu’elle a déjà données. — Énergie avec laquelle elle récuse Cauchon et d’autres. Elle demande à être conduite au pape, auquel elle professe toujours être soumise. — Pureté de sa foi. — Blâme déversé sur la réponse donnée par le témoin, par Pigache et Minier, à la consultation qui leur est soumise. — Aucune raison de la condamner. — Le bruit public était qu’elle était très catholique, calomnieusement déclarée hérétique. — Mort de sainte.
Richard Grouchet, aux titres qui vont être énumérés, ajoutait, d’après M. de Beaurepaire, celui de maître de grammaire des écoles de Rouen. Ce qui prouve le cas que l’on faisait de sa capacité, c’est qu’il fut l’un de ceux que l’assemblée générale du diocèse désigna pour s’occuper de l’ambassade au concile de Bâle141.
Il a assisté à de nombreuses séances du procès de condamnation, et, comme il va nous le dire, n’a pas craint de donner un avis peu agréable à Cauchon à propos de la consultation basée sur les douze articles. Nous avons sa déposition devant le trésorier de La Rose, en date du 9 mai 1452. Elle est remarquable. On ne le voit pas reparaître à l’enquête de 1456. Pour comprendre ses réponses, il faut souvent se rapporter aux 27 articles du questionnaire de 1452. Un mot en rappellera le sens, lorsque ce sera nécessaire.
Art. I (haine mortelle des Anglais) : Je crois l’article conforme à la vérité, les faits le prouvent.
Art. II (ressentiment des défaites) : Cet article est vrai aussi ; c’était le bruit public que Jeanne était redoutée des Anglais.
Art. III : Elle fut amenée dans cette ville de Rouen, je la vis au château où elle fut incarcérée. Sur la crainte et l’effroi des juges, je n’ai pas de déposition à faire ; c’était le dire commun à Rouen, que les Anglais par haine et par ressentiment conduisaient tout.
Art. IV : Parmi les assesseurs au procès, les uns, à mon avis, venaient volontiers et pour plaire aux Anglais ; les autres, par contrainte et malgré eux, beaucoup étaient timides ; quelques-uns prirent la fuite pour ne pas assister au procès142 : maître Nicolas Houppeville, entre autres, courut un grand danger. Maîtres Jean Pigache et Pierre Minier (Minieri), ainsi que je le tiens de leur bouche, et moi qui parle, nous ne donnâmes notre sentiment, nous n’assistâmes au procès que sous le coup de la 111crainte, des menaces et de la terreur ; nous fîmes le projet de fuir. Maître Pierre Maurice m’a raconté plusieurs fois qu’après la première prédication, il avait exhorté Jeanne à persévérer dans son bon propos ; les Anglais en furent mécontents, et, ainsi qu’il le disait, il fut en grand danger d’être battu.
Art. V-VI : Je crois que les notaires écrivaient fidèlement ; cependant j’ai vu et entendu l’évêque de Beauvais les gronder âprement, lorsqu’ils ne faisaient pas ce qu’il voulait ; j’ai été témoin oculaire et auriculaire de choses bien violentes143.
Art. VII : Je ne me suis pas aperçu et je n’ai pas vu que quelqu’un se soit entremis pour instruire et conseiller Jeanne ; je n’ai pas vu qu’elle ait demandé, ou qu’on lui ait offert un conseil ; je pense cependant qu’elle en a demandé au commencement du procès, mais je n’en suis pas certain. J’ignore si quelqu’un a couru péril de la vie pour avoir voulu la défendre ; ce que je sais bien, c’est que, dans certaines questions difficiles, ceux qui voulaient la diriger étaient durement et raidement repris, et accusés de complaisance, tantôt par l’évêque de Beauvais. et tantôt par maître Jean Beaupère, qui disait à ceux qui la dirigeaient de la laisser parler, et qu’il était commis pour l’interroger.
Art. VIII : Je sais bien que Jeanne était dans les prisons du château, qu’elle était gardée, conduite et ramenée par les Anglais : mais je ne sais rien des fers aux pieds et aux mains ; j’ai toujours entendu regarder comme avéré qu’elle était tenue très durement et très étroitement.
Art. IX : Je crois qu’elle avait l’âge donné par l’article. Elle répondait cependant sagement, très substantiellement. J’ai entendu de la bouche de celui qui était alors l’abbé de Fécamp qu’un grand clerc aurait été bien empêché de répondre aux interrogations difficiles qu’on lui posait144. Elle était cependant, je n’en doute pas, ignorante du droit et de la procédure.
Art. X : Je ne sais rien sur cet article (les terreurs de nuit provoquées par les Anglais).
Art. XI et XII : J’ai vu qu’on lui faisait des questions difficiles, embrouillées, captieuses. C’était, à ce qu’il me paraissait, pour la prendre par ses propres paroles et la mettre en opposition avec elle-même (?). Malgré cela, elle répondait bien, attendu la faiblesse de la femme. Quelquefois 112elle observait qu’elle avait répondu précédemment en désignant le jour où la question lui avait été déjà posée145.
Art. XIII : J’ai entendu souvent dans les séances, de la bouche de Jeanne, ce qu’énonce cet article (qu’elle ne voulait rien admettre de contraire à la foi).
Art. XIV : Dans le procès, moi présent et entendant, Jeanne, interrogée si elle voulait se soumettre à l’évêque de Beauvais et à quelques-uns des assistants qu’on lui nommait, répondait que non, qu’elle se soumettrait au pape et à l’Église catholique, et elle demandait d’être conduite au pape. Comme on lui disait que son procès serait envoyé au pape et qu’il eu jugerait, elle répondait ne pas vouloir qu’il en fût ainsi, qu’elle ne savait pas ce que l’on écrirait dans le procès, qu’elle voulait être conduite à Rome, et être interrogée par le pape146.
Art. XV-XVI : Je ne sais pas s’il a été couché et écrit au procès qu’elle ne se soumettrait pas à l’Église ; je n’ai pas vu défendre (d’écrire sa soumission ?) nec vidit prohiberi ; ce que je sais, c’est que, tant que j’ai été présent, Jeanne s’est toujours soumise au jugement du Pape et de l’Église.
Art. XVII : Je ne sais sur cet article que ce que j’ai déposé plus haut.
Art. XVIII : Le greffier écrivait en français ; quand il y avait doute sur ce qu’il avait écrit, on répétait les réponses. Je ne sais rien de la traduction.
Art. XIX : L’article est vrai au point de vue du droit (Nullité du procès et de la sentence quand il n’y a pas liberté). Quant au fait, les susnommés Pigache, Minier et moi donnâmes par écrit notre opinion, et selon notre conscience. Elle ne plut pas à l’évêque et aux assesseurs. C’est là ce que vous avez fait ? nous fut-il dit.
Art. XX : Je crois que les greffiers ont bien et fidèlement rédigé147.
Art. XXI : La sentence m’a toujours paru injuste : je ne sais pas où ils ont pris les titres et les causes de la condamnation. Pour le reste de l’article, je m’en rapporte au droit.
113Art. XXII : Jeanne répondait d’elle-même ; je ne lui ai pas vu de défenseur. J’ai déposé plus haut sur le reste de l’article.
Art. XXIII : La voix publique à Rouen était, comme l’énonce l’article, qu’elle était très catholique, et que c’était sous la pression et l’influence des Anglais qu’elle avait été condamnée comme hérétique.
Art. XXIV : Je n’étais pas présent au Vieux-Marché ; je n’eus jamais connaissance, je n’ai jamais ouï dire que le juge séculier ait prononcé de sentence contre Jeanne ; la voix publique proclamait qu’elle a été violemment et injustement livrée au supplice.
Art. XXIV : Ayant été absent, je ne puis qu’affirmer d’après la voix publique que Jeanne a subi la mort, comme il est dit, si saintement qu’elle a arraché des larmes même à ses ennemis.
Art. XXVI : Je crois que Jeanne a été livrée à la mort pour les causes énumérées dans l’article. Sans savoir si les juges tendaient à infamer le roi notre sire, je crois bien, vu la manière de procéder et la sentence, que l’on se proposait de le vouer au mépris.
Art. XXVII : Toutes les choses dont j’ai déposé sont vraies.
Il nous reste neuf témoins à entendre. Tous ont approché de près la personne de la Vénérable, quelques-uns ont rédigé le procès.
114Chapitre VI Dépositions de deux médecins et des deuxième et troisième greffiers
- I.
- Jean Tiphaine.
- Les ecclésiastiques professeurs de médecine au temps de Jeanne.
- Tiphaine ne s’est rendu à Rouen qu’après en avoir été requis deux fois.
- Belles, sages, hardies réponses de Jeanne.
- Les fers aux pieds dans sa prison ; lit.
- Beaupère et Jacques de Touraine interrogateurs ; réponse topique faite à ce dernier ; admiration d’un milord anglais.
- Personne qui n’eût été intimidé par semblable assistance.
- La carpe envoyée par Cauchon soupçonnée par Jeanne d’être la cause de sa maladie.
- Insultes de d’Estivet.
- Vive altercation.
- Tiphaine n’a pas émis d’avis sur Jeanne.
- II.
- Guillaume de La Chambre.
- Magnifique témoignage de Pierre Maurice sur les confessions de Jeanne.
- De La Chambre contraint par Cauchon de signer.
- Menaces de noyades.
- Virginité de Jeanne.
- Interrogations simultanées et réitérées, plaintes de Jeanne.
- Ordre aux médecins de la guérir pour qu’elle put être ignominieusement brûlée.
- Warwick craint la saignée et pourquoi ?
- Rechute causée par les insultes de d’Estivet, défense qui lui est faite.
- Les juges récusés par Jeanne.
- Abjuration extorquée, conditionnelle, n’avait que six ou sept lignes.
- Enlèvement des vêtements de femme.
- Le supplice, détails, quelques Anglais riaient, apostrophe à Rouen.
- III.
- Nicolas Taquel.
- Deuxième déposition.
- Greffier à partir du 14 mars.
- N’écrivait pas ; ce soin réservé surtout à Manchon.
- Reconnaît sa signature sur l’instrument du procès.
- Rédaction définitive longtemps après.
- Taquel à moitié payé de ses peines.
- Reconnaît que les corrections demandées pour les douze articles n’ont pas été faites.
- La rétractation n’avait que six ou sept lignes.
- Lue par Massieu, répétée a la suite par Jeanne.
- Taquel empêché d’aborder Jeanne après la reprise de l’habit viril.
- Première déposition de Taquel.
- Haine mortelle des Anglais pour tous les partisans de Charles VII.
- La prison de Jeanne du côté des champs.
- Taquel n’a pas constaté de menaces aux assesseurs ou aux greffiers.
- Jeanne les fers aux pieds, même en maladie.
- Personne, pas même les juges, ne pouvait l’aborder sans permission du gardien anglais.
- Il était bruit que l’on troublait son sommeil.
- Questions très difficiles et sages réponses.
- Soumission au pape.
- Interdiction d’écrire certaines choses qui, d’après le témoin, ne regardaient pas le procès.
- Jeanne troublée par certaines questions sur l’Église.
- Repentir de Loyseleur, menaces des Anglais, recours à Warwick.
- IV.
- Guillaume Colles (alias Boisguillaume).
- Reconnaît sa signature.
- Cinq exemplaires du procès.
- D’après lui les greffiers inaccessibles à la peur.
- Sages réponses de Jeanne, rappelle avoir déjà répondu aux questions posées.
- Tous les frais couverts par les Anglais ; lettres de garantie ; Colles reconnaît la signature de Callot au bas de ces lettres.
- Ne croit pas à l’existence des informations à Domrémy.
- Jeanne a fait souvent des plaintes des mauvais traitements reçus dans la prison.
- Fourberie de Loyseleur.
- Se repent, est maltraité à ce sujet par les Anglais, meurt subitement à Bâle.
- Portrait de d’Estivet, violent, grossier, ordurier.
- Meurt dans un colombier aux portes de Rouen.
- Jeanne inspectée par la duchesse de Bedford, sous les yeux de Bedford dissimulé.
- Questions subtiles et en dehors du procès.
- Colles ne connaît personne en particulier qui ait été violenté à cause du procès.
- Fuite d’Houppeville.
- Ignorance du témoin sur les douze articles.
- Rétractation
I. Jean Tiphaine
Les ecclésiastiques professeurs de médecine au temps de Jeanne. — Tiphaine ne s’est rendu à Rouen qu’après en avoir été requis deux fois. — Belles, sages, hardies réponses de Jeanne. — Les fers aux pieds dans sa prison ; lit. — Beaupère et Jacques de Touraine interrogateurs ; réponse topique faite à ce dernier ; admiration d’un milord anglais. — Personne qui n’eût été intimidé par semblable assistance. — La carpe envoyée par Cauchon soupçonnée par Jeanne d’être la cause de sa maladie. — Insultes de d’Estivet. — Vive altercation. — Tiphaine n’a pas émis d’avis sur Jeanne.
115Je serais morte sans la révélation qui me conforte chaque jour
, disait Jeanne. L’on n’a pas de peine à l’en croire, quand on pense aux tortures morales et physiques qu’elle avait à subir. Elle tomba malade à la fin de mars ou dans les premiers jours d’avril. Les Anglais firent venir des médecins. L’un d’eux nous dira quels motifs leur inspiraient ces actes apparents d’humanité.
À cette époque, au moins dans l’Université de Paris, le sacerdoce était si loin d’être incompatible avec la profession de médecin, qu’il fallait être engagé dans la carrière ecclésiastique pour avoir le droit d’y enseigner la médecine, usage singulier, aboli en 1452 par la réforme d’Estouteville, qui déclare justement que le contraire est plus convenable. Prêtres, ou dans les ordres, les professeurs de médecine de l’Université avaient part à la manne des bénéfices dont l’Alma Mater se montrait si avide pour ses suppôts.
Jean Tiphaine, que nous allons entendre, avait été reçu le second à la licence en médecine, le 27 février 1418, et il prenait part à l’enseignement dès le mois de novembre suivant148. Il était titulaire de plusieurs bénéfices et finit par devenir, en 1432, chanoine de Rouen, où il résida peu, ou point149.
Vénérable et discrète personne Jean Tiphaine, prêtre, maître ès arts, maître en médecine, chanoine de la sainte et royale Chapelle de Paris, âgé de soixante ans ou environ… a été, après serment, interrogé, le 2 avril, à Paris, et a répondu ainsi qu’il suit :
Art. I, II, III et IV : Je n’ai connu Jeanne que lorsqu’elle fut conduite à Rouen pour le procès intenté contre elle. Je fus mandé de Paris pour 116y assister. Une première fois, je ne voulus pas m’y rendre ; mais sur un second mandement, je m’y rendis : je la vis, j’entendis les interrogations qui lui étaient adressées et ses réponses : elle en faisait beaucoup de fort belles. La fois que j’y assistai, les juges et leurs assesseurs étaient réunis dans un petit appartement près de la grande salle du château ; elle répondait avec beaucoup de sagacité et de sagesse, et beaucoup de hardiesse150.
Art. V, VI, VII et VIII : Comme je l’ai déjà dit, la première fois que je fus mandé, je ne voulus pas y aller ; mais la seconde fois j’y vins par crainte des Anglais, de peur qu’ils n’y vissent mauvais vouloir de ma part, et pour ne pas encourir leur indignation ; j’ignore l’esprit qui les faisait procéder contre Jeanne.
Art. IX : Jeanne était en prison dans une tour du château. C’est là que je la vis les fers aux jambes. Il y avait un lit.
Art. X : Je ne sais rien sur cet article.
Art. XI-XIV : Le jour où je fus présent, maître Jean Beaupère était le principal interrogateur et posait les questions ; cependant maître Jacques de Touraine, de l’Ordre des Frères Mineurs, intervenait quelquefois. Je me rappelle bien que maître Jacques lui demanda une fois si elle avait été en un lieu où les Anglais eussent été tués. Jeanne répondit :
En nom Dieu, si ay (oui certes). Comme vous parlez doucement ! Pourquoi ne quittaient-ils pas la France, et ne rentraient-ils pas dans leur pays ?Il y avait là un grand seigneur anglais, dont je ne me rappelle pas le nom, qui, à ces paroles, prononça ces mots :En vérité voilà une bonne femme. Que n’est-elle Anglaise151 !Il s’adressait à moi qui parle et à maître Guillaume Desjardins.Il n’est personne, pour grand et subtil docteur qu’il fût, qui, interrogé par de si hauts personnages, en si nombreuse compagnie que l’était Jeanne, n’eût été bien perplexe et décontenancé152.
Quant à la maladie durant le procès, sur laquelle vous m’interrogez, ce fut à cette occasion que les juges me mandèrent d’aller la visiter ; je fus conduit vers la malade par un certain d’Estivet ; en présence dudit d’Estivet, de Guillaume de La Chambre, maître en médecine, et de plusieurs autres, je lui tâtai le pouls pour connaître la cause du mal : je lui demandai ce dont elle souffrait, et où était le siège de la douleur. Elle me répondit que l’évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe, qu’elle 117en avait mangé, et qu’elle se doutait que c’était la cause de son mal. Sur quoi d’Estivet, qui était présent, la reprit, lui disant que c’était mal parler. Il l’appela paillarde :
Toi, paillarde, tu as mangé des anchois et d’autres choses qui te sont contraires.Jeanne répondit qu’elle ne l’avait pas fait ; et ils échangèrent de part et d’autre bien des paroles injurieuses. Voulant cependant à la suite m’informer du mal, j’appris de quelques personnes présentes qu’elle avait éprouvé un grand vomissement.Je ne me rappelle pas autre chose.
— N’avez-vous pas émis votre avis sur le procès ?
— Je n’ai jamais exprimé mon sentiment que sur la maladie.
Tiphaine est cependant porté dans les actes comme s’étant rallié dans la séance du 29 mai au sentiment de l’abbé de Fécamp ; mais il sera montré dans la suite que ces actes sont loin de mériter absolue confiance.
II. Guillaume de La Chambre
Magnifique témoignage de Pierre Maurice sur les confessions de Jeanne. — De La Chambre contraint par Cauchon de signer. — Menaces de noyades. — Virginité de Jeanne. — Interrogations simultanées et réitérées, plaintes de Jeanne. — Ordre aux médecins de la guérir pour qu’elle put être ignominieusement brûlée. — Warwick craint la saignée et pourquoi ? — Rechute causée par les insultes de d’Estivet, défense qui lui est faite. — Les juges récusés par Jeanne. — Abjuration extorquée, conditionnelle, n’avait que six ou sept lignes. — Enlèvement des vêtements de femme. — Le supplice, détails, quelques Anglais riaient, apostrophe à Rouen.
Guillaume de La Chambre était en 1431 un jeune licencié en médecine, puisqu’il avait obtenu ce grade en l’année précédente seulement, le 6 mars 1430. Il prit part ensuite à renseignement de la faculté153. Un mot de sa déposition suppose qu’il fut mandé à Rouen pour le procès. Voici cette déposition :
Vénérable personne maître Guillaume de La Chambre, maître ès arts, maître en médecine, âgé de quarante-huit ans ou environ, a été produit et accepté comme témoin de la même manière et le même jour que le précédent.
Sous la foi du serment, il a déposé ainsi qu’il suit :
Art. I-IV : Je n’eus connaissance de Jeanne que dans le cours du procès intenté contre elle. J’assistai à ce procès plusieurs fois avec d’autres docteurs et praticiens. À mon jugement, c’était une jeune fille bonne. Dans la suite j’ai entendu maître Pierre Maurice dire qu’il avait reçu sa confession, et qu’il n’en avait jamais entendu de telle, ni d’un docteur, ni de qui que ce fût ; et que, vu sa confession, il croyait que devant Dieu sa vie était celle d’une âme juste et sainte154.
Art. V-VIII : Comme je l’ai dit, je fus présent au procès durant plusieurs 118jours. Quel esprit animait les juges ? Je m’en rapporte à leurs consciences. Encore que j’aie donné ma signature, je sais bien que je n’ai pas donné mon avis sur le procès, ne l’ayant donnée que contraint par l’évêque de Beauvais. Je m’en excusai plusieurs fois auprès de cet évêque en disant que ce n’était pas ma profession d’opiner en pareille matière : il finit par me dire que si je ne souscrivais pas, comme les autres l’avaient fait, j’avais eu tort de venir à Rouen ; ce fut la cause pour laquelle je signai.
Des menaces furent faites à maître Jean Lohier et à maître Nicolas de Houppeville ; on les menaça de les noyer. Ils ne voulaient pas assister au procès.
Art. IX : Jeanne était dans les prisons du château ; c’est là que je l’ai vue.
Art. X : J’ai ouï dire que la virginité de Jeanne avait été soumise à une inspection ; elle fut constatée ; et, pour moi, autant que j’ai pu m’en apercevoir comme médecin, je sais qu’elle avait son intégrité virginale ; je l’ai vue déshabillée en la visitant dans une maladie, je l’ai palpée aux reins ; la taille était très serrée, autant que j’ai pu m’en assurer par le regard.
Art. XI-XIV : Pour ce qui est des interrogatoires, j’étais présent une fois que l’abbé de Fécamp l’interrogeait ; maître Jean Beaupère interposait de nombreuses et diverses questions ; Jeanne n’aurait pas voulu répondre ainsi aux deux à la fois, si bien qu’elle leur dit qu’ils lui faisaient une grande injustice de la tourmenter de la sorte, et que déjà elle avait répondu aux mêmes questions.
Pour ce qui est de la maladie dont il a été parlé, le cardinal d’Angleterre et le comte de Warwick m’envoyèrent chercher ; je comparus en leur présence avec maître Guillaume Desjardins, maître en médecine, et d’autres médecins. Le comte de Warwick nous dit que Jeanne était tombée malade, ainsi qu’on le lui avait rapporté, et qu’il nous avait mandés pour que nous en délibérions, car pour rien au monde le roi ne voulait qu’elle mourût de mort naturelle ; elle était d’un grand prix pour le roi, car il l’avait achetée cher ; il voulait qu’elle ne mourut que par voie de justice et dans les flammes ; de faire si bien, de la visiter avec tant de soin, qu’elle recouvrât la santé. Nous allâmes vers la malade, moi, Guillaume Desjardins et d’autres. Desjardins et moi la palpâmes au côté droit, et nous trouvâmes qu’elle avait la fièvre ; nous conclûmes à une saignée, et nous en fîmes part au comte de Warwick :
Gardez-vous de la saignée, nous dit-il ; la malade est avisée, et elle pourrait se donner la mort.Néanmoins elle fut saignée, et fut immédiatement guérie. Après cette guérison survint un certain Jean d’Estivet, qui eut avec Jeanne quelques 119propos injurieux : il l’appela putain, paillarde. Jeanne en fut très irritée, au point qu’elle fut reprise par la fièvre et par la maladie antérieure. Le fait venu à la connaissance du comte susdit, il défendit au même d’Estivet de ne plus injurier la jeune fille.Art. XV : Je me rappelle bien qu’une fois, interrogée par l’évêque et par quelques-uns des assistants, elle dit que ni l’évêque, ni les autres n’étaient ses juges155.
Art. XVI : J’ai encore entendu Jeanne dire qu’elle se soumettait à notre seigneur le pape.
Art. XVII-XXII : Quant aux articles (les douze) dont il est question sous les numéros XX et XXI, je ne sais qui les a composés, je n’ai pas souvenir d’avoir émis un avis à leur sujet. Je ne sais rien sur les autres points.
Art. XXIII-XXV : J’étais au sermon fait par maître Guillaume Érard, bien que je n’aie pas souvenir de ce qui fut dit. Ce dont je me rappelle bien, c’est que Jeanne fit une abjuration, encore qu’elle ait mis beaucoup de temps à s’y décider. Elle fut déterminée à la faire par Guillaume Érard, qui lui promettait que si elle faisait ce qui lui était conseillé, elle serait délivrée de prison. Elle la fit à cette condition et non autrement, lisant ensuite une petite formule de six ou sept lignes, sur le revers d’une feuille de papier doublé. J’étais si rapproché, moi qui dépose, que vraisemblablement j’aurais pu voir les lignes, et la manière dont elles étaient tracées156.
Art. XXVI : J’ai ouï dire que les Anglais l’induisirent à reprendre son habit, en lui enlevant ses vêtements de femme, et en lui donnant des vêtements d’homme ; et c’est la raison pour laquelle on disait qu’elle avait été injustement condamnée.
Voici ce que je puis dire sur les articles qui suivent : J’étais présent à la dernière prédication au Vieux-Marché par maître Nicolas Midi ; après lequel sermon Jeanne fut brûlée ; les bois étaient préparés pour l’embrasement du foyer. Elle faisait des lamentations, poussait des cris d’un cœur si pieux, que plusieurs pleuraient ; cependant quelques Anglais riaient.
120Je l’ai entendue dire encore :
Ha, Rouen, j’ai grand paour que tu ne aies à souffrir de ma mort.Après quoi elle se mit à pousser le cri : Jhésus, et à invoquer saint Michel, et enfin elle périt par le feu. Je ne sais pas autre chose.
Entendons maintenant le deuxième et le troisième greffier, le premier devant clore cette série de témoins.
III. Nicolas Taquel
Deuxième déposition. — Greffier à partir du 14 mars. — N’écrivait pas ; ce soin réservé surtout à Manchon. — Reconnaît sa signature sur l’instrument du procès. — Rédaction définitive longtemps après. — Taquel à moitié payé de ses peines. — Reconnaît que les corrections demandées pour les douze articles n’ont pas été faites. — La rétractation n’avait que six ou sept lignes. — Lue par Massieu, répétée a la suite par Jeanne. — Taquel empêché d’aborder Jeanne après la reprise de l’habit viril. — Première déposition de Taquel. — Haine mortelle des Anglais pour tous les partisans de Charles VII. — La prison de Jeanne du côté des champs. — Taquel n’a pas constaté de menaces aux assesseurs ou aux greffiers. — Jeanne les fers aux pieds, même en maladie. — Personne, pas même les juges, ne pouvait l’aborder sans permission du gardien anglais. — Il était bruit que l’on troublait son sommeil. — Questions très difficiles et sages réponses. — Soumission au pape. — Interdiction d’écrire certaines choses qui, d’après le témoin, ne regardaient pas le procès. — Jeanne troublée par certaines questions sur l’Église. — Repentir de Loyseleur, menaces des Anglais, recours à Warwick.
Nicolas Taquel fut greffier de par le sous-inquisiteur Lemaître, et ne parut comme tel au procès que lorsque le prieur Dominicain s’y adjoignit, c’est-à-dire à partir du 14 mars, ainsi qu’il va le rappeler lui-même.
Vénérable personne messire Pierre (Nicolas) Taquel, prêtre, curé de la paroisse de Bacqueville-le-Martel, notaire impérial et notaire de la curie de Rouen, âgé de cinquante-huit ans ou environ, produit et accepté comme témoin, a prêté serment et a été interrogé le 11 mai 1456. Il a déposé ainsi qu’il suit, à la suite des interrogations qui lui ont été adressées :
Art. I-IV : J’eus connaissance de Jeanne pendant le procès intenté contre elle en matière de foi, puis j’y fus en qualité d’un des greffiers. Je n’y fus pas au commencement, ainsi que cela est constaté par ma signature ; je n’y assistai pas, tant que les séances eurent lieu dans la grande salle ; ce ne fut que lorsqu’elles se passèrent dans les prisons ; il me semble que je n’y fus présent qu’à partir du 14 mars de l’an du Seigneur 1430 (a. sty.), comme en fait foi ma commission, à laquelle je me rapporte. À partir de ce temps j’assistai aux interrogatoires et aux réponses de Jeanne jusqu’à la fin du procès ; cependant je n’écrivais pas, j’écoutais, et je communiquais avec les greffiers qui écrivaient, Boisguillaume et Manchon ; c’était surtout Manchon qui écrivait.
— Reconnaissez-vous ce procès qui porte votre signature ? lui a-t-il été dit en lui montrant l’instrument.
— Oui, c’est ma signature, j’ai signé le volume et j’en ai certifié la fidélité pour la partie à laquelle j’ai assisté ; les deux autres signatures sont bien celles de Manchon et de Boisguillaume. Ce procès fut rédigé dans la forme qu’il a maintenant, longtemps après la mort de Jeanne ; mais je ne sais pas quand. J’eus pour mes peines et travaux dix francs, encore qu’on m’en eût promis vingt ; ces dix francs me furent payés par la main d’un certain Bénédicité ; j’ignore d’où ils provenaient.
121Art. V-XX : En tant que ces articles ont trait au procès, je m’en rapporte au procès même, pour tout le temps où j’ai été présent. Je ne sais rien sur le reste.
Art, XX et XXI : — Parlez-nous de ces douze articles mentionnés au procès.
— Sous la foi de mon serment, j’atteste qu’il fut question entre nous de certains articles que l’on devait composer, mais j’ignore absolument qui les a faits. Je sais qu’ils furent envoyés à Paris ; j’ignore s’ils étaient signés ou non signés ; je crois ne pas les avoir signés : je n’ai mémoire d’avoir apposé ma signature qu’au procès et à la sentence.
— Après que les juges eurent vu ces extraits, ne fut-il pas appointé qu’on les corrigerait ?
— Je n’en ai pas le souvenir.
— Mais regardez donc cette courte note du 4 avril 1430, dans laquelle il est dit que les articles tels qu’ils ont été envoyés, devaient être corrigés ; les corrections à faire sont écrites au verso.
— C’est vrai, cette note est écrite de la main de maître Guillaume Manchon, et je crois que j’étais présent. Cependant, je crois aussi qu’aucune correction ne fut faite, encore que, comme cela conste par cette note, il eût été décidé qu’on en ferait.
— Pourquoi en a-t-il été autrement ?
— À qui l’imputer ?
— Après tant de temps écoulé, j’en ai perdu le souvenir.
Pour tous les autres articles, voici ce dont je puis déposer : Je fus présent à Saint-Ouen lors de la première prédication ; mais je n’étais pas sur l’ambon avec les autres greffiers : j’étais cependant assez près, et à une place d’où je pouvais suivre ce qui se faisait et se disait. Je me rappelle bien que je vis Jeanne lorsque lecture de la formule d’abjuration lui fut donnée ; elle lui fut lue par M. Jean Massieu ; elle était d’environ six lignes de grosse écriture. Jeanne la répétait après ledit Massieu. Cette formule d’abjuration en français commençait ainsi :
Je Jeanne, etc.157L’abjuration faite, elle fut condamnée à la prison perpétuelle et conduite au château.Dans la suite, je fus mandé pour un interrogatoire, disait-on ; mais il survint du tumulte, et je ne sais pas ce qui a suivi.
Plus tard fut faite une autre prédication, le jour de sa mort ; le matin, Jeanne reçut le corps du Christ. J’assistai jusqu’à la fin à cette prédication : quand elle fut finie, Jeanne fut abandonnée à la justice séculière. Après quoi je me retirai, et je ne parus plus.
Le témoin, dûment interrogé, déclare ne plus rien savoir.
Ou Taquel entendait que l’on complétât cette déposition de 1456 par 122celle de 1452, ou il n’a pas été sincère en disant qu’il n’en savait pas plus long. Sa première déposition renferme bien des choses omises dans la seconde. Il ne serait pas impossible qu’il craignît de se compromettre lui-même, ou de compromettre le vice-inquisiteur, dont il avait été le greffier, si le faible Dominicain vivait encore.
Voici les particularités attestées dans la première déposition qui ne sont pas dans la seconde. La question sera fondue dans la réponse.
Art. I : Je crois que ce n’était pas seulement Jeanne, c’étaient tous ceux qui tenaient le parti de notre roi, que les Anglais poursuivaient d’une haine mortelle.
Art. II : C’était le bruit public de la ville que les Anglais voulaient la mort de Jeanne.
Art. III : J’ai vu Jeanne dans les prisons du château, dans une tour du côté des champs.
Art. IV : Je ne me suis pas aperçu des menaces et de la terreur inspirées aux juges et assesseurs, dont parle l’article.
Art. V : Je ne me suis pas aperçu des menaces faites aux greffiers ; ils ont fidèlement enregistré les réponses de Jeanne. (Ces menaces sont attestées par Manchon lui-même, Grouchet, Massieu et d’autres encore.)
Art. VI : Je n’ai pas constaté ce que dit l’article des infidélités de rédaction commandées aux greffiers.
Art. VIII : J’ai vu Jeanne les fers aux pieds, quelquefois même durant la maladie. Un Anglais avait la garde de la porte de la chambre et de la prison158 ; personne, pas même les juges, ne pouvait l’aborder sans sa permission.
Art. IX : Jeanne était simple comme une fille de dix-neuf ans ; quelquefois elle répondait bien sur la matière, quelquefois elle variait et ne répondait plus aux questions.
Art. X : J’ai bien entendu dire par la ville, qu’en l’absence des juges, les Anglais la troublaient de nuit, lui disant tantôt qu’elle mourrait, tantôt qu’elle serait délivrée ; mais j’ignore si c’était vrai.
Art. XI : J’ai entendu quelques juges poser à Jeanne des questions très difficiles ; elle disait que la réponse à la question ne la regardait pas, et qu’elle s’en rapportait à leur solution ; sur quoi quelques-uns des docteurs présents lui disaient :
Vous dites bien, Jeanne.Art. XII : Quelquefois, harassée par de nombreuses interrogations, elle demandait un délai jusqu’au lendemain ; ce qu’on lui accordait.
Art. XIV : Je crois bien, en effet, avoir entendu Jeanne dire les 123paroles renfermées dans cet article ; qu’elle soumettait sa personne et ses faits au jugement de l’Église et du Pape.
Art. XV : Je ne me souviens pas d’avoir vu à l’examen de Jeanne d’autres Anglais que le garde. Je ne me rappelle pas qu’on ait interdit d’écrire quelque chose qui eût trait au procès ; il est vrai qu’on a défendu d’écrire certaines choses, mais à mon jugement, elles n’intéressaient pas la cause159.
Art. XVI : Je n’ai pas souvenir que dans tout le procès Jeanne ait dit ne pas vouloir se soumettre au jugement de l’Église, quelquefois je l’ai vue troublée ; mais alors les docteurs présents la dirigeaient160.
Art. XVII : Lorsque l’on eut exposé à Jeanne ce que c’était que l’Église, elle répondait qu’elle croyait, et se soumettait au jugement de l’Église.
Art. XVIII : À mon avis les notaires ont écrit fidèlement, tantôt en français, tantôt en latin, selon que le sujet et les paroles le demandaient. J’ai ouï dire que maître Thomas de Courcelles fut chargé de la traduction en latin ; j’ignore s’il a fait des changements, s’il a ajouté, ou retranché.
Art. XXIII : Je n’ai pas été présent à la réception du corps du Christ par Jeanne, mais il est notoire que Jeanne l’a reçu le jour même de sa mort ; je vins après sa communion dans la chambre où furent faites les interrogations. Je n’ai vu dans Jeanne rien qui ne fût d’une bonne catholique ; on lui a donné en ma présence la permission de recevoir le corps du Christ, quoique je n’aie pas été présent quand elle l’a reçu161.
Après qu’on lui eut signifié le supplice, un peu avant d’être conduite au lieu où elle devait le subir, Jeanne fit de belles et dévotes oraisons à Dieu, à la bienheureuse Vierge Marie, aux saints. Plusieurs de ceux qui étaient présents en furent émus jusqu’aux larmes, et surtout maître Nicolas Loyseleur, promoteur de la cause. Comme il s’éloignait de Jeanne en pleurant, il rencontra dans la cour du château une troupe d’Anglais ; ils l’injurièrent, le menacèrent, l’appelant traître. Il en eut une très grande frayeur, et sans plus tarder, il vint trouver le seigneur comte de 124Warwick pour en être protégé ; sans le comte, je crois que ledit Loyseleur eut été tué162.
Art. XXIV : Une fois la sentence rendue, les hommes d’Église s’éloignèrent du lieu où elle avait été portée, et moi avec eux.
L’on voit combien de détails donnés par Taquel dans la première déposition ne se trouvent pas dans la seconde ; et ceux de la seconde, pour la plupart, ne sont pas dans la première.
Entendons maintenant son collègue, le second greffier, Colles, dit encore Boisguillaume ; il n’a fait qu’une déposition, en 1456.
IV. Guillaume Colles (alias Boisguillaume)
Reconnaît sa signature. — Cinq exemplaires du procès. — D’après lui les greffiers inaccessibles à la peur. — Sages réponses de Jeanne, rappelle avoir déjà répondu aux questions posées. — Tous les frais couverts par les Anglais ; lettres de garantie ; Colles reconnaît la signature de Callot au bas de ces lettres. — Ne croit pas à l’existence des informations à Domrémy. — Jeanne a fait souvent des plaintes des mauvais traitements reçus dans la prison. — Fourberie de Loyseleur. — Se repent, est maltraité à ce sujet par les Anglais, meurt subitement à Bâle. — Portrait de d’Estivet, violent, grossier, ordurier. — Meurt dans un colombier aux portes de Rouen. — Jeanne inspectée par la duchesse de Bedford, sous les yeux de Bedford dissimulé. — Questions subtiles et en dehors du procès. — Colles ne connaît personne en particulier qui ait été violenté à cause du procès. — Fuite d’Houppeville. — Ignorance du témoin sur les douze articles. — Rétractation non comprise ; signature extorquée. — Grande joie des uns, grande douleur des autres à la reprise du vêtement viril. — Larmes de presque tous au supplice. — Les juges et les assesseurs montrés au doigt par le peuple. — Voix commune qu’ils étaient morts misérablement ; Nicolas Midi, Cauchon.
Messire Guillaume Colles, dit encore Boisguillaume, prêtre, notaire public, âgé de soixante-six ans (soixante-seize d’après un autre manuscrit), ou environ, déjà cité, assermenté et interrogé le 18 décembre, a été de nouveau examiné le 12 mai, et a déposé ainsi qu’il suit :
Art. I-IV : Je n’eus connaissance de Jeanne que lorsqu’elle fut amenée à Rouen, en vue du procès qu’on allait lui faire. Je fus un des greffiers de ce procès.
— Reconnaissez-vous cet exemplaire du procès ?
— Oui, je reconnais ma signature qui est à la fin ; c’est le vrai procès. On en fit cinq exemplaires, et celui-ci est un des cinq. Nous étions cogreffiers (connotarii), messire Guillaume Manchon et messire Pierre (Nicolas) Taquel. Nous avons fidèlement rédigé les questions et les réponses, telles qu’elles sont dans cet exemplaire ; le matin nous enregistrions les questions et les réponses, et après le dîner nous les comparions : pour qui que ce fût au monde nous n’aurions rien fait : et sur ce point nous ne redoutions personne163.
J’ai bonne souvenance que Jeanne répondait avec beaucoup de prudence (multum prudenter) ; 125quelquefois, interrogée sur un point sur lequel elle l’avait été déjà, elle disait qu’on lui avait précédemment posé cette question, et qu’elle n’y répondrait plus ; et alors elle faisait lire les réponses par les greffiers.
Art. V et VI : Je sais bien que c’est le seigneur évêque de Beauvais qui intenta le procès contre elle, parce que, disait-il, elle avait été prise en deçà des limites du diocèse de Beauvais ; était-il mû par la haine, ou par tout autre motif ? Je m’en rapporte à sa conscience. Je sais cependant que tout se faisait aux dépens du roi d’Angleterre, et à la poursuite des Anglais, et je sais bien que l’évêque et tous ceux qui s’entremirent au procès obtinrent des lettres de garantie de la part du roi d’Angleterre ; je les ai vues.
— Seraient-ce celles-ci ? lui a-t-il été dit en lui montrant des lettres royales.
— Ce sont celles-là mêmes, je les ai déjà vues, et je connais bien la signature de maître Laurent Callot qui y est apposée.
Quant aux informations (au pays d’origine), dont parlent les articles, je n’en sais rien ; je ne les vis jamais, et je crois qu’elles n’ont jamais été faites.
Art. VIII-IX : Jeanne était dans une forte prison, les fers aux pieds ; elle avait cependant un lit. Elle était gardée par des Anglais dont elle s’est plainte bien souvent (multoties) : car, disait-elle, ils la tourmentaient et la maltraitaient beaucoup164.
Maître Nicolas Loyseleur, feignant d’être un cordonnier, emprisonné pour être du parti du roi de France, et se donnant comme originaire du pays de Lorraine, entrait quelquefois dans la prison de Jeanne, et lui disait de ne pas se soumettre à ces gens d’Église :
Si tu les crois, disait-il, tu seras perdue.Je crois que l’évêque de Beauvais était bien au courant de tout ; Loyseleur n’aurait pas osé se permettre tout cela sans son assentiment ; beaucoup parmi les assesseurs du procès murmuraient contre Loyseleur. Ledit Loyseleur mourut enfin de mort subite à Bâle.J’ouïs dire alors que Loyseleur, en voyant Jeanne condamnée à mort, se repentit ; il monta sur le char (qui la conduisait au supplice) avec l’intention de lui demander pardon ; nombre d’Anglais qui se trouvaient autour en furent indignés, en sorte que sans le comte de Warwick, il aurait été tué ; le comte lui enjoignit de fuir de Rouen le plus vite qu’il pourrait, s’il voulait mettre sa vie en sûreté.
Maître Guillaume (Jean) d’Estivet entra semblablement dans le cachot, en feignant d’être un prisonnier lui aussi, comme l’avait fait Loyseleur. Il était promoteur, et dans cette cause, très décidé pour les Anglais, 126auxquels il désirait beaucoup complaire. C’était un mauvais homme, qui, durant tout le cours du procès, chercha querelle aux greffiers et à tous ceux qu’il voyait procéder selon la justice ; il multipliait les injures à l’égard de Jeanne, l’appelait paillarde, ordure. Je crois que Dieu l’en a puni à la fin de ses jours, car il fut trouvé mort dans un colombier, en dehors de la porte de Rouen.
Art. X : J’ai entendu de la bouche de plusieurs, dont je ne me rappelle plus les noms, que Jeanne fut visitée par des matrones et fut trouvée vierge ; que la duchesse de Bedford avait présidé à cette inspection, et que le duc de Bedford était caché dans un endroit secret, d’où il était témoin de cette inspection.
Art. XI-XIV : Durant le procès, Jeanne s’est plainte très souvent de ce qu’on lui posait des questions subtiles et sans rapport avec le procès. Je me rappelle qu’une fois on lui demanda si elle était en état de grâce. Elle répondit que c’était grande chose que de répondre à semblables questions, et elle finit par répondre :
Si j’y suis, que Dieu m’y garde ; si je n’y suis pas, qu’il daigne m’y mettre ; car je préférerais mourir que de n’être pas en l’amour de Dieu.Les questionneurs furent stupéfaits de la réponse, laissèrent la jeune fille, et ne l’interrogèrent plus de cette fois.Je ne connais personne en particulier qui ait eu à souffrir des violences parce qu’il détestait le procès, ni que quelqu’un ait été contraint d’y assister165. Je sais seulement que maître Nicolas de Houppeville ne voulut pas y paraître ; il quitta Rouen : je crois que c’était pour ne pas y être contraint. (Il est vraisemblable qu’en sortant de prison, Houppeville aura fui de Rouen momentanément, pour n’être plus tourmenté par les Anglais.)
Art. XV et XVI : Je m’en rapporte au procès pour ces articles, ne sachant rien en dehors.
Art. XX et XXI : Omettant les articles précédents sur lesquels je n’ai rien à témoigner, je sais à propos de ces derniers qu’il y a au procès douze articles ; mais qui les a composés, s’ils sont sans conformité avec les aveux de Jeanne, je m’en rapporte au procès. Je sais bien que ni les autres greffiers, ni moi, ne les avons composés.
Art. XXII-XXV : Quant à la formule d’abjuration faite pour la première sentence, je sais qu’elle fut lue en public ; je ne me rappelle plus par qui. Je crois que Jeanne ne la comprenait nullement, et qu’elle ne lui fut pas exposée, car pendant un grand espace de temps, elle refusa de 127la signer ; enfin par contrainte et par peur elle la signa et fit une croix166.
Je ne me rappelle pas si après l’abjuration elle prit, ou non, un habit de femme ; je m’en rapporte sur cela au procès et à ce qu’il contient.
Quant aux autres articles qui viennent de m’être exposés, voici ce dont je puis témoigner en ce qui regarde la reprise de l’habit (masculin). Le dimanche qui suivit la première sentence167, je fus mandé au château, et je m’y rendis avec les autres greffiers pour voir Jeanne revêtue de l’habit d’homme. Pénétrant dans le château, nous entrâmes dans la prison, et nous vîmes qu’elle était en effet vêtue de l’habit masculin. Il lui fut demandé pourquoi elle l’avait repris ; elle allégua quelques excuses qui sont au procès. Je ne sais pas autre chose.
Je crois plutôt qu’elle fut poussée à ce faire ; car quelques-uns de ceux qui avaient assisté au procès s’applaudissaient et se réjouissaient grandement de ce qu’elle avait repris ce costume, tandis que plusieurs notables personnages en étaient attristés ; parmi eux je vis Pierre Maurice et plusieurs autres en témoigner grande douleur168.
Le mercredi suivant, elle fut conduite sur la place du Vieux-Marché. Là fut faite une prédication par maître Nicolas Midi ; après quoi la sentence de rechute fut prononcée par le seigneur évêque de Beauvais. La sentence prononcée, Jeanne fut sur-le-champ appréhendée par les laïques, et sans sentence, ni procès, elle fut conduite au bourreau pour être brûlée.
Quand on la conduisait ainsi, elle faisait beaucoup de pieuses lamentations en invoquant le nom de Jésus ; quasi tous les assistants étaient impuissants à retenir leurs larmes169.
Je sais en toute vérité que ceux qui l’avaient jugée et leurs assesseurs encoururent grande note d’infamie auprès du peuple ; Jeanne une fois brûlée, on montrait ceux qui avaient pris part au supplice, en témoignant qu’on en avait horreur170.
J’ai entendu soutenir que tous ceux qui se rendirent coupables de sa 128mort étaient morts ignominieusement : maître Nicolas Midi, peu de jours après, fut frappé de la lèpre ; et l’évêque est mort subitement en se faisant faire la barbe171.
Je ne sais pas autre chose sur les articles proposés.
129Chapitre VII Dépositions des consolateurs de la martyre, Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, et de leur compagnons
- I.
- Isambart de La Pierre.
- Triple déposition.
- La troisième.
- Présent à tout le procès.
- Haine et crainte des Anglais.
- Le bruit public était que cette crainte les empêchait d’assiéger Louviers.
- Les divers motifs de ceux qui prirent part au procès.
- Tout mené par les Anglais.
- Menaces à l’évêque d’Avranches, à Houppeville, au témoin, à d’autres encore.
- Jeanne demande à être conduite au pape, au concile de Bâle.
- Défense d’écrire cet appel.
- Plaintes de Jeanne.
- Jeanne chargée de fers ; inabordable sans l’autorisation des Anglais.
- La sagesse de ses réponses quoique naturellement incapable.
- Bruit de conseils perfides.
- Longtemps elle entendait par l’Église l’assemblée qui était sous ses yeux.
- D’après le témoin, Manchon écrivait fidèlement et l’on gardait assez les formes du droit.
- Jeanne a eu des conseillers dans certaine partie du procès. Le témoin s’attendait à la voir brûler à Saint-Ouen.
- Les juges savaient qu’elle était pleinement soumise à l’Église ; l’ont condamnée uniquement par complaisance pour les Anglais.
- La mort très sainte de la Vénérable.
- Pas de sentence du juge séculier.
- Cauchon lui donne des larmes.
- Admirable conversion d’un Anglais son ennemi juré ; une colombe sortant de la flamme.
- Désespoir du bourreau.
- Intention des Anglais d’infamer Charles VII.
- Apostrophe d’Érard.
- Protestation de la Pucelle ; le roi n’a pas cru en elle. Première déposition.
- Détails sur la soumission au concile de Bâle.
- Le témoin menacé de la Seine.
- Violences des Anglais après la prise de l’habit féminin.
- Le témoin l’a vue (à la séance du lundi) éplorée défigurée.
- Joie de Cauchon après cet interrogatoire.
- Les théologiens présents auraient eu peine à répondre aux questions posées.
- Détails sur la consultation de l’évêque d’Avranches.
- Brûlée sans jugement.
- Anglais contraints de la pleurer.
- Isambart, sur sa demande, a tenu la croix sous ses yeux.
- Le dernier souffle.
- Le bourreau impuissant à réduire en cendres le cœur et les entrailles.
- Deuxième déposition.
- Jeanne dans les flammes.
- Semblait inspirée dans ses réponses.
- Récusation expresse de Cauchon et du tribunal.
- L’attentat d’un seigneur anglais, cause de la reprise de l’habit viril.
- Cet habit mis sous sa main.
- Cauchon triomphait de cette reprise.
- II.
- Guillaume Duval.
- Compagnon d’Isambart de La Pierre.
- Celui-ci souille Jeanne.
- Envoyé pour la conseiller.
- Repoussé par les Anglais.
- Menacé de la Seine.
- III.
- Martin Ladvenu.
- A fait quatre dépositions.
- La quatrième.
- Simplicité de Jeanne et sagesse de ses réponses.
- Procès aux frais des Anglais, et lettres de garantie dont le témoin constate l’authenticité.
- Le tribunal composé par la crainte ou l’adulation.
- Houppeville emprisonné.
- Jeanne sans conseil.
- Les Anglais repoussent les conseillers envoyés par les juges.
- Le vice-inquisiteur contraint, de La Pierre menacé de la Seine.
- Jeanne garrottée, gardée de jour et de nuit par les Anglais.
- Interrogatoires au-dessus de sa portée, ont lieu parfois le matin et le soir
- Jeanne a demandé à être conduite au pape, ne voudrait rien admettre de contraire à la foi.
- Charles VII insulté par Érard et défendu par Jeanne.
- Le témoin a su de Jeanne elle-même que l’attentat à sa pudeur par un milord anglais fut cause de la reprise de l’habit viril.
- Il a confessé et communié Jeanne ; ineffable dévotion.
- Il ne l’a plus quittée.
- Au supplice presque tous pleuraient, surtout l’évêque de Thérouanne.
- Dès que le feu fut mis au bûcher, Jeanne dit au témoin de descendre de l’ambon.
- Son âme au ciel.
- Jeanne impute sa mort à Cauchon, violateur de sa promesse.
- Bridée sans sentence de condamnation.
- Jeanne a toujours soutenu l’origine divine de ses révélations.
- Première déposition.
- Cauchon a refusé à Jeanne les prisons ecclésiastiques ; il triomphe de la reprise de l’habit viril.
- Avanies à la Vénérable après la scène de Saint-Ouen.
- L’attentat du milord anglais, cause de la reprise du vêtement viril.
- Effroi du bourreau chargé de brûler Jeanne.
- Sainteté de la victime et hauteur du bûcher.
- Jeanne très ignorante.
- Deuxième déposition.
- Ladvenu impuissant à décrire la dévotion de Jeanne dans sa communion dernière.
- Troisième déposition.
- Le témoin présent à la plus grande partie du procès.
- Jeanne très ignorante.
- Attentat du milord anglais.
- Conseillers refusés à Jeanne.
- Les juges savaient que Jeanne était soumise à l’Église, qu’elle était fidèle catholique.
- IV.
- Jean Toutmouillé.
- Les Anglais ne veulent assiéger Louviers qu’après la mort de Jeanne.
- Le témoin accompagne Ladvenu, chargé d’annoncer à Jeanne le supplice et de l’y préparer.
- Saisissement et lamentations de Jeanne.
- Appel à Dieu des outrages reçus ; ils sont inexprimables.
- Évêque, je meurs par vous.
- Appel au tribunal de Dieu.
Observation préliminaire
130Un intérêt particulier s’attache aux dépositions de Martin Ladvenu et d’Isambart de La Pierre : les deux fils de saint Dominique furent à la dernière heure les consolateurs de la Martyre. Il se présente cependant une difficulté. L’on ne sait comment concilier leurs votes avec ce qui est contenu dans leurs dépositions. Ils vont affirmer que Jeanne fut toujours soumise à l’Église militante, et à s’en tenir à l’instrument du premier procès, ils auraient opiné qu’il faut la presser de faire cette soumission, sous peine d’être déclarée hérétique. Le 29 mai, La Pierre, en adoptant le sentiment de l’abbé de Fécamp, demande que l’on signifie à la condamnée que, n’ayant plus à espérer le salut du corps, elle doit penser à celui de son âme. Cependant La Pierre avait assisté à presque tous les interrogatoires, et Martin Ladvenu va nous dire qu’il a été présent à un grand nombre. Faut-il accuser le procès-verbal d’infidélité même en ce point ? ou bien dire qu’ils ont d’autant plus aisément cédé à la terreur générale, qu’ils n’auraient pu rendre témoignage à l’innocence qu’en se séparant ouvertement de leur supérieur, le vice-inquisiteur Lemaître, prieur du couvent de Rouen ? L’on souhaiterait que la première explication fut la vraie.
131I. Isambart de La Pierre
Triple déposition. — La troisième. — Présent à tout le procès. — Haine et crainte des Anglais. — Le bruit public était que cette crainte les empêchait d’assiéger Louviers. — Les divers motifs de ceux qui prirent part au procès. — Tout mené par les Anglais. — Menaces à l’évêque d’Avranches, à Houppeville, au témoin, à d’autres encore. — Jeanne demande à être conduite au pape, au concile de Bâle. — Défense d’écrire cet appel. — Plaintes de Jeanne. — Jeanne chargée de fers ; inabordable sans l’autorisation des Anglais. — La sagesse de ses réponses quoique naturellement incapable. — Bruit de conseils perfides. — Longtemps elle entendait par l’Église l’assemblée qui était sous ses yeux. — D’après le témoin, Manchon écrivait fidèlement et l’on gardait assez les formes du droit. — Jeanne a eu des conseillers dans certaine partie du procès. Le témoin s’attendait à la voir brûler à Saint-Ouen. — Les juges savaient qu’elle était pleinement soumise à l’Église ; l’ont condamnée uniquement par complaisance pour les Anglais. — La mort très sainte de la Vénérable. — Pas de sentence du juge séculier. — Cauchon lui donne des larmes. — Admirable conversion d’un Anglais son ennemi juré ; une colombe sortant de la flamme. — Désespoir du bourreau. — Intention des Anglais d’infamer Charles VII. — Apostrophe d’Érard. — Protestation de la Pucelle ; le roi n’a pas cru en elle. Première déposition. — Détails sur la soumission au concile de Bâle. — Le témoin menacé de la Seine. — Violences des Anglais après la prise de l’habit féminin. — Le témoin l’a vue (à la séance du lundi) éplorée défigurée. — Joie de Cauchon après cet interrogatoire. — Les théologiens présents auraient eu peine à répondre aux questions posées. — Détails sur la consultation de l’évêque d’Avranches. — Brûlée sans jugement. — Anglais contraints de la pleurer. — Isambart, sur sa demande, a tenu la croix sous ses yeux. — Le dernier souffle. — Le bourreau impuissant à réduire en cendres le cœur et les entrailles. — Deuxième déposition. — Jeanne dans les flammes. — Semblait inspirée dans ses réponses. — Récusation expresse de Cauchon et du tribunal. — L’attentat d’un seigneur anglais, cause de la reprise de l’habit viril. — Cet habit mis sous sa main. — Cauchon triomphait de cette reprise.
Isambart de La Pierre a déposé trois fois : à l’enquête faite par Bouillé, à celle que présida le cardinal d’Estouteville, et à celle que présida Philippe de La Rose. Il ne paraît pas à celle de 1456. Était-il mort ? Était-il dans un état d’impuissance ? Les annales des Frères-prêcheurs de Rouen, si elles ont été conservées, fourniraient peut-être la réponse. Une nouvelle preuve de l’incurie des greffiers, ou des scribes de cette partie du procès, résulte de la comparaison des trois dépositions. Dans les actes de l’enquête de 1450, La Pierre est dit de l’Ordre de Saint-Augustin, encore qu’il soit certainement Frère-prêcheur ; dans l’enquête du 3 mai 1452, il est appelé Bardinus de Petra, et être âgé de cinquante-cinq ans : dans celle du 9 mai de la même année, six jours après, on lui donne soixante ans.
Les dépositions dans les trois enquêtes sont sensiblement d’accord ; la plus détaillée est celle du 9 mai, où le témoin répond aux vingt-sept articles du questionnaire ; il y a cependant dans la déposition de 1450 certaines particularités qui ne se trouvent pas dans cette dernière, et qui seront ajoutées.
Religieuse et honnête personne frère Isambart de La Pierre, prêtre, bachelier en théologie, âgé de soixante ans ou environ, de l’Ordre des Frères-prêcheurs, a prêté serment, et a été interrogé le mardi susdit (9 mai). Il a répondu ainsi qu’il suit :
Art. I : Je fus présent à tout l’examen et à tout le procès de Jeanne avec Frère Jean Lemaître, sous-inquisiteur. L’article énonce la vérité (les Anglais voulaient à tout prix faire mourir la Vénérable).
Art. II : Cet article est vrai aussi (ils voulaient se débarrasser, en la faisant mourir, de la crainte qu’elle leur inspirait). C’était un bruit qui courait dans Rouen que les Anglais n’osaient pas mettre le siège devant Louviers, tant que Jeanne vivrait et avant qu’elle fut morte.
Art. III : Parmi les assistants qui travaillaient à la conduite du procès, les uns, l’évêque de Beauvais entre autres, voulaient mériter les bonnes grâces des Anglais : les autres, quelques docteurs anglais, étaient animés par l’esprit de vengeance ; quelques autres, les docteurs de Paris, étaient payés ; c’était à la crainte que cédaient le susdit Vice-inquisiteur et quelques autres dont je n’ai pas le souvenir172. Tout était mené par le roi d’Angleterre, le cardinal de Winchester, le comte de Warwick et d’autres Anglais, 132par lesquels furent soldés tous les frais du procès. Le reste de l’article est vrai.
Art. IV : Monseigneur de bonne mémoire, Jean, alors évêque d’Avranches, pour avoir refusé de donner son sentiment sur la question, fut menacé par Maître Jean Bénédicité, promoteur de la cause ; et maître Nicolas de Houppeville pour n’avoir pas voulu prendre part au procès ni émettre son sentiment, fut en danger d’être banni. Après la première prédication, lorsque Jeanne se rétracta, moi qui parle, maître Jean de Fontaine173, maître Guillaume Vallée, de l’Ordre des Frères-prêcheurs, d’autres, par ordre des juges, nous allâmes au château pour engager Jeanne à persévérer dans sa bonne résolution. Ce que voyant, les Anglais furieux se précipitèrent sur nous, armés de glaives et de bâtons, et nous chassèrent de l’enceinte. À cette occasion maître Jean de Fontaine s’enfuit loin de la ville et n’y revint pas. Moi-même j’ai été en butte à beaucoup de menaces de la part du comte de Warwick, parce qu’auparavant j’avais dit à Jeanne de se soumettre au concile général.
Art. V : Jeanne, interrogée si elle voulait se soumettre à notre seigneur le pape, avait répondu que oui, pourvu qu’elle fût envoyée et conduite vers lui ; mais qu’elle ne voulait pas se soumettre à ceux qui étaient présents, surtout à l’évêque de Beauvais, parce qu’ils étaient ses ennemis mortels174. Je lui persuadai de se soumettre au concile général alors assemblé, où se trouvaient de nombreux prélats et docteurs du parti du roi de France. Aussitôt Jeanne dit qu’elle se soumettait à ce concile. L’évêque de Beauvais me fit aussitôt une âpre réprimande :
Taisez-vous au nom du diable, dit-il. Le greffier, Messire Guillaume Manchon, demanda s’il devait écrire cette soumission.Non, répondit l’évêque ; cela n’est pas nécessaire; sur quoi Jeanne dit à l’évêque :Vous écrivez bien ce qui est contre moi ; mais vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi.Je crois que cela ne fut pas écrit ; ce qui fut cause d’un grand murmure dans l’assemblée.Art. VI-VII : Ce que je viens de dire répond à ce double article, dans la mesure ou je puis répondre.
Art. VIII : Je sais de science certaine que ce qui est dit dans cet article est la vérité (Jeanne était chargée de chaînes, avait les fers aux pieds, sans que personne pût l’aborder autrement qu’avec l’autorisation des Anglais).
133Art. IX : Jeanne était une fille de vingt ans ou environ ; elle avait une bonne intelligence, répondait fort sagement ; mais n’était pas capable de se tirer des difficiles interrogations qu’on lui faisait.
Art. X : J’ai entendu quelques personnes affirmer qu’avec des habits de déguisement certaines gens se rendaient aux prisons de Jeanne pour lui persuader ce dont il est question dans l’article (ne pas se soumettre à l’Église) ; mais j’ignore si c’est vrai.
Art. IX : Cet article (que l’on faisait à Jeanne des questions trop difficiles sur des matières qu’elle ignorait), cet article est vrai, encore qu’elle répondit convenablement à certaines questions, comme l’on peut s’en convaincre par le procès.
Art. XII : Les interrogatoires duraient parfois trois heures, et avaient lieu à certains jours tant le matin qu’après dîner. J’ai entendu souvent Jeanne se plaindre qu’on lui faisait trop de questions.
Art. XIII-XIV : Ces articles renferment la vérité ; j’ai entendu de la bouche de Jeanne ce qu’ils affirment (sa soumission à l’Église et au pape).
Art. XV-XVI : Je ne saurais rien déposer sur ces articles ; je m’en rapporte au procès.
Art. XVII : Pendant longtemps, quand Jeanne était pressée de se soumettre à l’Église, elle l’entendait de l’assemblée des juges et des assesseurs présents sous ses yeux, jusqu’à ce que maître Pierre Maurice lui en donnât la vraie notion ; et dès quelle l’eut comprise, elle se soumit toujours au pape (semper se submisit Papæ), à condition d’être conduite vers lui. L’équivoque dont je viens de parler fut cause que quelquefois elle différa de se soumettre à l’Église.
Art. XVIII et XIX : Je n’ai rien à dire, si ce n’est qu’à mon jugement, ledit Manchon écrivit et rédigea fidèlement, et je m’en rapporte au procès175.
Art. XX : Ainsi que je l’ai déjà dit, je crois que la sentence contre la jeune fille fut portée par esprit de vengeance, plus que par zèle de la justice.
Art. XXI : À mon avis, on observait passablement l’ordre prescrit par le droit176, mais comme je l’ai déjà dit, c’est par esprit de vengeance que l’on procédait.
134Art. XXII : Des conseillers furent donnés à Jeanne dans quelques parties du procès. Pour ce qui est de la nullité de la sentence, j’en ai déjà déposé. J’ajoute que, vu la manière de procéder, je m’attendais à ce que Jeanne fût brûlée à la première prédication, parce qu’elle différait de se rétracter. Elle avait été amenée sur un char jusqu’au cimetière de Saint-Ouen de Rouen.
Art. XXIII : Cet article ne renferme que la vérité (à savoir que Jeanne avait été condamnée uniquement par complaisance pour les Anglais, ou par la terreur qu’ils inspiraient, encore que les juges la connussent pleinement soumise à l’Église).
Art. XXIV : Je sais bien que le juge séculier ne prononça aucune sentence ; car j’étais présent. Après la prédication et une longue attente sur les lieux, Jeanne fut menée au supplice par les hommes du roi : nous les suivîmes jusqu’à la fin, le Frère Martin Ladvenu et moi.
Art. XXV (la mort si sainte de la Vénérable et les larmes arrachées à l’assistance) : Cet article contient la vérité de tout point ; même l’évêque de Beauvais pleura en cette circonstance177. Voici ce que je puis ajouter : Un Anglais, un homme d’armes, haïssait souverainement Jeanne (mirabitiler eam odiebat) ; et il avait juré que de sa propre main il mettrait au bûcher un fagot pour la brûler. Il le fit : mais entendant Jeanne acclamer le nom de Jésus à son dernier soupir, il fut tout bouleversé et comme hors de lui-même178 ; on le conduisit dans une auberge près du Vieux-Marché, pour que la boisson lui rendit ses forces. Après le dîner, je le vis et l’entendis parler à un frère des Prêcheurs : et par l’organe de ce dernier qui était Anglais, il confessa qu’il avait gravement erré, et qu’il se repentait de ce qu’il avait fait, ainsi que je viens de le dire, contre ladite Jeanne : qu’il la réputait une femme de bien ; car, ainsi qu’il lui semblait, au moment où elle rendait le dernier soupir, il avait vu une colombe blanche sortir de la flamme179.
Le bourreau vint dans l’après-dînée au couvent des Frères-prêcheurs ; et il dit à Frère Martin Ladvenu, et à moi qui parle, qu’il craignait beaucoup d’être damné parce qu’il avait brûlé une sainte femme.
Art. XXVI (injustice du procès et de la sentence, intention d’infamer le roi 135de France) : Ce qui est dit dans cet article est vrai, mais je vais plus loin : la principale cause qui a fait entreprendre ce procès a été de jeter l’infamie sur le roi de France ; c’est à quoi l’on tendait par semblable jugement, ainsi que cela a paru dans un passage du discours de maître Guillaume Érard, où il a dit en substance (in effectu) :
Jadis la France seule ne connaissait pas le monstre (de l’hérésie) ; mais en voilà un bien horrible ; c’est par une femme schismatique, hérétique, pratiquant la magie (sortilegam), que celui qui se dit roi de France veut recouvrer son royaume.À quoi Jeanne répondit :Ô prêcheur, vous dites mal ; ne parlez pas (ainsi) de la personne de messire le roi Charles, car il est bon catholique, et il n’a pas cru en moi180.Art. XXVII : Ce dont j’ai déposé est vrai.
Extraits des deux autres dépositions. — Voici presque en entier, dans les termes mêmes, la déposition faite par Isambart de La Pierre devant le doyen Bouillé.
Quand Frère Isambart lui conseilla de se soumettre au (général) concile de Bâle, ladite Jeanne lui demanda que c’était que général concile ; répondit celui qui parle, que c’était congrégation de toute l’Église universelle et Chrétienté, et qu’en ce concile y en avait autant de sa part, comme de la part des Anglais. Cela oy (ouï) et entendu, elle commença à crier : Oh ! puisque en ce lieu sont aucuns (quelques-uns) de notre parti, je veux bien me rendre et soumettre au concile de Bâle.
Et tout incontinent par grand dépit et indignation, l’évêque de Beauvais commença à crier : Taisez-vous de par le diable
, et dit au notaire qu’il se gardât bien d’écrire la soumission qu’elle avait faite au général concile de Bâle. À raison de ces choses et de plusieurs autres, les Anglais et leurs officiers menacèrent horriblement ledit Frère Isambart, tellement que s’il ne se taisait, ils le jetteraient en Seine.
Item dit et dépose que, après qu’elle eut renoncé et abjuré et repris habit d’homme, lui et plusieurs autres furent présents, quand ladite Jeanne s’excusait de ce qu’elle avait revêtu habit d’homme, en disant et affirmant publiquement que les Anglais lui avaient fait, ou fait faire en la prison beaucoup de tort et de violence, quand elle était vêtue en habits de femme ; et de fait la vit éplourée, son viare (visage) plein de larmes, défiguré et outragé en telle sorte que celui qui parle en eut pitié et compassion.
Item dit et rapporte que devant toute l’assistance, lorsqu’on la réputait 136hérétique obstinée et renchue (retombée), elle répondit publiquement : Si vous, messeigneurs de l’Église, m’eussiez menée et gardée en vos prisons, par aventure ne me fût-il pas ainsi (advenu).
Item dit et dépose que, après l’issue et la fin de cette session et instance, ledit seigneur évêque de Beauvais dit aux Anglais qui attendaient : Farovelle, faites bonne chère, il est fait.
Item dépose le témoin que l’on demandait et proposait à la pauvre Jeanne interrogatoires trop difficiles, subtils et cauteleux (perfides), tellement que les grands clercs et gens bien lettrés qui étaient là présents à grand peine y eussent su donner réponse : par quoi plusieurs de l’assistance en murmuraient.
Item dépose icelui témoin, que lui-même en personne fut par devers l’évêque d’Avranches, fort ancien et bon clerc, lequel comme les autres avait été requis et prié sur ce cas donner son opinion. Pour ce, ledit évêque interrogea le témoin envoyé par devers lui (sur ce) que disait et déterminait Monseigneur saint Thomas, touchant la soumission que on doit faire à l’Église. Et celui qui parle bailla par écrit audit évêque la détermination de saint Thomas, lequel dit : Ès choses douteuses qui touchent la foi, l’on doit toujours recourir au pape, ou au général concile.
Le bon évêque fut de cette opinion, et sembla être tout mal content de la délibération que on avait faite par deçà de cela. N’a point été mise en écrit la détermination ; ce qu’on a laissé par malice.
Item dépose celui qui parle que après sa confession, et perception du sacrement de l’autel, on donna la sentence contre elle et fut déclarée hérétique et excommuniée.
Item dit et dépose avoir bien vu et clairement aperçu, à cause qu’il a toujours été présent, assistant à toute la déduction et conclusion du procès, que… sans jugement ou conclusion dudit juge (séculier) a été livrée entre les mains du bourreau et brûlée, en disant au bourreau tout seulement, sans autre sentence : Fais ton devoir.
Item dépose celui qui parle que ladite Jeanne eut en la fin si grande contrition et si belle repentance que… tous ceux qui la regardaient, en grand multitude, pleuraient à chaudes larmes, tellement que le cardinal d’Angleterre et plusieurs autres Anglais furent contraints (de) pleurer et en avoir compassion.
Dit outre plus, que la piteuse femme lui demanda, requit et supplia humblement, ainsi qu’il était près d’elle en sa fin, qu’il allât en l’église prouchaine et qu’il lui apportât la croix, pour la tenir élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix, où Dieu pendit, fût en sa vie continuellement devant sa vue. Dit outre qu’elle, étant dedans la flamme, oncques ne cessa jusques en la fin de (faire) 137résonner et confesser à haute voix le saint nom de Jhésus, en implorant et invoquant sans cesse l’aide des saints et saintes de paradis ; et encore qui plus est, en rendant son esprit et inclinant la tête, proféra le saint nom de Jhésus, en signe qu’elle était fervente en la foi de Dieu, ainsi que nous lisons de saint Ignatius et de plusieurs autres martyrs.
Item dit et dépose que incontinent après l’exécution, le bourreau vint à lui et à son compagnon, Frère Martin Ladvenu, frappé et ému d’une merveilleuse repentance et terrible contrition, comme tout désespéré, craignant de non savoir jamais impétrer pardon et indulgence envers Dieu, de ce qu’il avait fait à cette sainte femme.
Et disait et affirmait ledit bourreau que, non obstant l’huile, le souffre et le charbon qu’il avait appliqués contre les entrailles et le cœur de ladite Jeanne, toutefois il n’avait pu aucunement (en rien) consommer ne (ni) rendre en cendres les breuilles (entrailles) ne le cœur ; de quoi était autant étonné comme d’un miracle tout évident.
Il y a aussi, dans la déposition faite devant d’Estouteville, le 3 mai 1452, quelques particularités qui ne sont pas dans les dépositions qui viennent d’être reproduites.
Art. II : Je l’ai vue, disait de La Pierre, dans les prisons de Rouen ; elle était dans une chambre assez ténébreuse, chargée de fers et quelquefois les pieds dans les chaînes181.
Art. IV : Je crois que c’est l’évêque lui-même qui, au commencement du procès, ordonna de la tenir dans les fers, lui-même députa des Anglais pour la garder, lui-même défendit que personne lui parlât sans sa permission ou la permission du promoteur, appelé Benedicite.
Art. V : Au milieu des flammes, elle eut toujours à la bouche Jhésus ; elle disait qu’elle n’était ni hérétique ni schismatique, ainsi qu’on le lui imputait dans l’écriteau qu’on lui avait appliqué182.
Art. VII : Dans le procès, Jeanne a dit bien des choses : quand elle parlait du royaume et de la guerre, elle semblait mue par le Saint-Esprit ; quand elle parlait de sa personne, elle employait plusieurs fictions183.
Art. VIII : L’évêque lui demandant quelquefois si elle voulait se soumettre à l’Église, elle répondait :
Qu’est-ce que l’Église ? Pour ce qui 138est de vous, je ne veux pas me soumettre à votre jugement, parce que vous êtes mon ennemi mortel184.Art. X : J’ai entendu de la bouche de Jeanne qu’un personnage de grande autorité avait tenté de lui faire violence ; qu’afin d’être plus agile pour la résistance, elle avait repris l’habit viril que l’on avait à dessein (caute) posé près d’elle dans la prison. Après qu’elle l’eut repris, j’ai vu et entendu ledit évêque se livrer aux transports de la joie avec d’autres Anglais, et dire ouvertement devant tous au comte de Warwick et aux autres :
Elle est prise185.
La courte déposition du compagnon d’Isambart complète naturellement des détails d’un si haut intérêt, et venant de si bonne source.
II. Guillaume Duval
Compagnon d’Isambart de La Pierre. — Celui-ci souille Jeanne. — Envoyé pour la conseiller. — Repoussé par les Anglais. — Menacé de la Seine.
Frère Guillaume Duval n’a paru qu’à l’enquête faite par Bouillé en 1450. Voici sa déposition telle que l’a imprimée de L’Averdy et que l’a reproduite Quicherat.
Révérend Père en Dieu et religieuse personne Frère Guillaume Duval, de l’Ordre et couvent des Frères-prêcheurs de Saint-Jacques de Rouen, vénérable docteur en théologie, âgé de quarante-cinq ans ou environ, juré et examiné l’an et jour dessus dits (5 mars 1450) :
Déposé que, quand on taisait actuellement le procès de ladite Jehanne, il se trouva en une session avec Isambert de La Pierre, et quand ils ne trouvaient lieu propre à eux asseoir au consistoire (parmi les assesseurs), ils s’en allaient asseoir au parmy (au milieu) de la table, auprès de la Pucelle, et quand on l’interrogeait et examinait, ledit Frère Isambert l’avertissait de ce qu’elle devait dire, en la boutant (la poussant ?), ou lui faisant autre signe.
Laquelle session faite, celui qui parle et Frère Isambert avec maître Jean de Lafontaine, furent députés (par les) juges pour la visiter et conseiller ledit jour après dîner ; lesquels vinrent ensemble au château de Rouen, pour la visiter et admonester, et là trouvèrent le comte de Warwick, lequel assaillit par grand dépit et indignation, mordantes injures et opprobres contumélieux, ledit Frère Isambert, en lui disant : 139Pourquoi souches-tu (souffles-tu) le matin cette méchante en lui faisant tant de signes ? Par la mortbleu, vilain, se (si) je m’aperçois plus que tu mettes peine de la délivrer et avertir de son profit, je te ferai jeter en Seine.
Pourquoi les deux compagnons dudit Isambert s’enfuirent de peur en leur couvent.
Toutes ces choses vit et oyt (ouït) celui qui parle, et non davantage, car il ne fut pas présent au procès.
III. Martin Ladvenu
A fait quatre dépositions. — La quatrième. — Simplicité de Jeanne et sagesse de ses réponses. — Procès aux frais des Anglais, et lettres de garantie dont le témoin constate l’authenticité. — Le tribunal composé par la crainte ou l’adulation. — Houppeville emprisonné. — Jeanne sans conseil. — Les Anglais repoussent les conseillers envoyés par les juges. — Le vice-inquisiteur contraint, de La Pierre menacé de la Seine. — Jeanne garrottée, gardée de jour et de nuit par les Anglais. — Interrogatoires au-dessus de sa portée, ont lieu parfois le matin et le soir — Jeanne a demandé à être conduite au pape, ne voudrait rien admettre de contraire à la foi. — Charles VII insulté par Érard et défendu par Jeanne. — Le témoin a su de Jeanne elle-même que l’attentat à sa pudeur par un milord anglais fut cause de la reprise de l’habit viril. — Il a confessé et communié Jeanne ; ineffable dévotion. — Il ne l’a plus quittée. — Au supplice presque tous pleuraient, surtout l’évêque de Thérouanne. — Dès que le feu fut mis au bûcher, Jeanne dit au témoin de descendre de l’ambon. — Son âme au ciel. — Jeanne impute sa mort à Cauchon, violateur de sa promesse. — Bridée sans sentence de condamnation. — Jeanne a toujours soutenu l’origine divine de ses révélations. — Première déposition. — Cauchon a refusé à Jeanne les prisons ecclésiastiques ; il triomphe de la reprise de l’habit viril. — Avanies à la Vénérable après la scène de Saint-Ouen. — L’attentat du milord anglais, cause de la reprise du vêtement viril. — Effroi du bourreau chargé de brûler Jeanne. — Sainteté de la victime et hauteur du bûcher. — Jeanne très ignorante. — Deuxième déposition. — Ladvenu impuissant à décrire la dévotion de Jeanne dans sa communion dernière. — Troisième déposition. — Le témoin présent à la plus grande partie du procès. — Jeanne très ignorante. — Attentat du milord anglais. — Conseillers refusés à Jeanne. — Les juges savaient que Jeanne était soumise à l’Église, qu’elle était fidèle catholique.
Martin Ladvenu a déposé dans les quatre enquêtes, celle du doyen Bouillé, du cardinal d’Estouteville, du trésorier de La Rose et des commissaires pontificaux ; c’est ce dernier témoignage qui va être traduit. Nous chercherons ensuite dans les trois autres ce qui ne se trouverait pas dans celui-ci.
Frère Martin Ladvenu, prêtre, religieux de l’Ordre des Frères-prêcheurs du couvent de Rouen, âgé de cinquante-six ans ou environ, a été cité, a prêté serment et a été interrogé le 18 du mois de décembre, et de nouveau le 13 mai, à l’effet de déposer, sans haine, sans amour, sans partialité, sur les articles du procès. Il a déposé ainsi qu’il suit :
Art. I-IV : N’ayant aucune connaissance du père, de la mère, des parents, des amis de Jeanne, je ne saurais en rien dire ; mais j’ai vu Jeanne à Rouen lorsqu’elle y fut amenée et remise au seigneur évêque de Beauvais. Elle était très simple, avait environ vingt ans, et savait à peine le Pater noster, encore que quelquefois elle répondit sagement lorsqu’elle était interrogée186.
Art. V et VI : Je sais bien que Jeanne fut amenée à Rouen, et renfermée dans les prisons du château : un procès en matière de foi fut dirigé contre elle par les soins et aux frais des Anglais. Cependant, ainsi que je l’ai ouï dire, l’évêque et tous ceux qui s’entremirent du procès voulurent avoir du roi d’Angleterre des lettres de garantie et les obtinrent.
— Seraient-ce celles qui sont dans nos mains ? lui a-t-il été dit par les juges. Voyez-les.
— Oui, ce sont celles-la, je reconnais bien la signature de Laurent Calot, qui les a contresignées.
Ainsi que cela me semble, parmi ceux qui assistèrent à ce procès, les uns y comparurent par crainte des Anglais, les autres pour leur complaire. Je sais que maître Nicolas Houppeville fut conduit aux prisons du roi, parce qu’il avait refusé d’y prendre part.
140Je sais aussi que dans le cours du procès, Jeanne n’eut personne pour l’instruire et la conseiller, si ce n’est à la fin. Personne n’aurait osé en nulle manière la conseiller ou la diriger, par crainte des Anglais. Une fois, durant le procès, par disposition des juges, quelques-uns furent députés pour la diriger ; mais les Anglais les repoussèrent et leur firent des menaces.
Je sais aussi que Frère Jean Lemaître, qui assista au procès en qualité de sous-inquisiteur, et avec lequel j’y allai très souvent, n’y prit part que malgré lui187. Un jour Frère Isambart de La Pierre, qui était son compagnon, ayant voulu donner quelque direction à l’accusée, reçut avis de se taire ; et il lui fut dit que si à l’avenir il ne s’abstenait pas de semblables offices, il serait noyé dans la Seine188.
Art. VII, VIII, X : Je ne sais rien sur ces articles.
Art. IX : Je ne sais qu’une chose, c’est que Jeanne était détenue dans les prisons laïques, garrottée, enchaînée, et que personne ne pouvait lui parler qu’avec la permission des Anglais, qui la gardaient de jour et de nuit.
Art. XI-XIV : Souvent l’on faisait à Jeanne des interrogations difficiles, au-dessus de la capacité d’une femme si simple. Les interrogateurs la tourmentaient beaucoup, car ils l’interrogeaient quelquefois pendant trois heures de suite le matin, et autant après dîner. Leur intention en cela, je l’ignore.
Art. XV : Je ne sais rien sur cet article.
Art. XVI et XVII : J’ai souvent entendu qu’on demandait à Jeanne si elle voulait se soumettre au jugement de l’Église. Elle demandait ce que c’était que l’Église, et comme on lui répondait que c’étaient le pape et les prélats représentant l’Église, elle répondit qu’elle se soumettait au jugement du Souverain Pontife, et elle priait qu’on la conduisit vers lui189.
J’ai entendu en outre de la bouche de Jeanne, cependant en dehors du tribunal, qu’elle ne voudrait rien tenir contre la foi catholique, et que si dans ses paroles et dans ses faits il y avait quelque chose qui s’écartât de la foi, elle voudrait le rejeter et s’en tenir au jugement des clercs.
141Art. XVIII-XXII : Je ne sais sur ces articles que ce dont j’ai déjà témoigné.
Art. XXIII-XXV : Je fus présent lorsque fut rendue la première sentence ; j’entendis le sermon fait à Saint-Ouen par maître Guillaume Érard. Je suis fermement convaincu que tout ce qui a été fait l’a été en haine du très chrétien roi de France et pour le diffamer190. Dans ce même sermon en effet, maître Guillaume Érard, en un passage de son discours, s’écria en ces propres termes :
Ô maison de France, jusqu’à ce jour tu avais été exempte de tous les monstres (de l’hérésie) ; et maintenant en adhérant à cette femme sorcière (sortilega), hérétique, superstitieuse, tu t’es couverte d’infamie (infamata es) ; à quoi Jeanne répondit :Ne parle pas de mon roi, il est bon chrétien.Art. XXVI et XXVII : C’est de Jeanne même que j’ai recueilli qu’un grand d’Angleterre s’était introduit dans la prison et avait tenté de l’opprimer de force. Elle me disait, à moi qui vous parle, que c’était là la cause pour laquelle elle avait repris l’habit d’homme après la première sentence191.
Pour les autres articles sur lesquels vous m’interrogez, je ne répondrai que sur les faits : Le jour de la mort de Jeanne, le matin, avec permission et par disposition des juges, avant que la sentence fût prononcée, j’entendis Jeanne en confession et lui donnai le corps du Christ ; elle le reçut humblement, avec la plus grande dévotion, avec un torrent de larmes, si bien que les paroles me manquent pour l’exprimer192.
Depuis ce moment jusqu’à son dernier soupir, je ne l’ai pas quittée. Quasi tous les assistants pleuraient de compassion, et surtout l’évêque de Thérouanne. Je ne doute pas qu’elle ne soit morte catholiquement ; je voudrais que mon âme fût où je crois que se trouve l’âme de Jeanne193.
La sentence rendue, Jeanne descendit de l’ambon sur lequel elle avait été prêchée, et sans aucune sentence du juge laïque, elle fut conduite par le bourreau là où étaient déposés les bois pour la brûler ; ils 142étaient sur un ambon, et le bourreau mit le feu par en bas. Dès que Jeanne vit le feu, elle me dit de descendre, et de tenir élevée la croix du Seigneur en sorte qu’elle put l’avoir sous les yeux ; ce que je fis194.
J’ajoute que, lorsque j’étais auprès d’elle (dans la prison), pour l’entretenir de son salut, l’évêque de Beauvais et quelques chanoines vinrent pour la voir. Lorsque Jeanne vit l’évêque, elle lui dit qu’il était cause de sa mort, qu’il lui avait promis de la mettre dans les mains de l’Église, et l’avait laissée entre les mains de ses ennemis mortels195.
Quant à la sentence de mort sur laquelle vous m’interrogez, il a été mal procédé vis-à-vis de Jeanne ; la puissance laïque n’a rendu aucune sentence ; il n’y a eu que celle de l’évêque. Voilà pourquoi, deux ans après, un certain Georget Folenfant ayant été rendu à la justice séculière par la justice ecclésiastique, avant qu’il lui fût livré, moi qui vous parle, je fus, de la part de l’archevêque et de l’inquisiteur, envoyé vers le bailli pour lui dire que Georget devait être remis entre les mains de la justice laïque, et qu’il ne fit pas comme il avait pour la Pucelle, qu’il le conduisit à son tribunal pour en faire ce que la justice lui en dirait : qu’il ne procédât pas avec la précipitation dont il avait usé envers Jeanne, mais avec maturité.
— Que pensait Jeanne de ses révélations ?
— Toujours jusqu’à la fin de sa vie elle a maintenu et affirmé que ses voix venaient de Dieu, que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait par le commandement de Dieu, qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ses voix, et que les révélations qu’elle avait eues étaient de Dieu196. Je ne sais pas autre chose.
Extraits des autres dépositions du même témoin. — Enquête de 1450 devant Bouillé.
Dépose que plusieurs se sont comparus au jugement, plus par l’amour des Anglais et de la faveur qu’ils avaient envers eux, que pour le bon zèle de justice et de foi catholique : principalement messire Pierre Cauchon… sur lui alléguant deux signes d’envie (de haine).
Le premier, quand ledit évêque se portait pour juge, commanda 143ladite Jeanne être gardée ès prisons séculières, et entre les mains de ses ennemis mortels ; et quoiqu’il eût bien pu la faire détenir et garder aux prisons ecclésiastiques, toutefois a-t-il permis depuis le commencement du procès jusques à la consommation icelle tourmenter et traiter très cruellement aux prisons séculières. Dit outre ce témoin, qu’en la première session ou instance, l’évêque allégué requit et demanda le conseil de toute l’assistance, à savoir lequel était plus convenable de la garder et de détenir aux prisons séculières, ou aux prisons de l’Église ; sur quoi fut délibéré qu’il était plus décent de la garder aux prisons ecclésiastiques qu’aux autres ; fors (lors), répondit cet évêque, qu’il n’en ferait pas cela de peur de déplaire aux Anglais.
Le second signe qu’il allègue est que le jour que ledit évêque, avec plusieurs, la déclara hérétique, récidivée et retournée à son méfait pour cela qu’elle avait dedans la prison repris habit d’homme, ledit évêque, sortissant de la prison, avisa le comte de Warwick et grant multitude d’Anglais entour de lui, auxquels en riant dit à haute voix : Farowelle, Farowelle, il en est fait, faites bonne chère
, ou paroles semblables…
Item dépose que la simple Pucelle lui révéla que, après son abjuration et renonciation, on l’avait tourmentée violemment en la prison, molestée, battue et deschoullée, et qu’un millourt d’Angleterre l’avait forcée ; et disait publiquement que cela était la cause pourquoi elle avait repris habit d’homme ; et environ la fin, dit à l’évêque de Beauvais : Hélas ! je meurs par vous, car se m’eussiez baillée à garder ès prisons de l’Église, je ne fusse pas ici.
Item dit et dépose que le bourreau, après la combustion, quasi à quatre heures, après none, disait que jamais n’avait tant craint à faire l’exécution d’aucun criminel, comme il avait en la combustion de la Pucelle, pour plusieurs causes : premièrement pour le grant bruit et renom d’icelle ; secondement, pour la cruelle manière de la lier et afficher : car les Anglais firent faire un haut échaffaut de platre, et ainsi que rapportait ledit exécuteur, il ne la povait bonnement ne facilement expé dier ne atteindre à elle : de quoi il était fort marri, et avait grande compassion de la forme et cruelle manière par laquelle on la faisait mourir.
Dans les passages de cette même enquête, qui sont ici omis, Ladvenu dit de la Pucelle que
c’était une pauvre femme assez simple qu’à grant peine savait Pater noster et Ave Maria ; [que] sans condamnation prononcée, par deux sergents fut contrainte de descendre de l’échaffaud et menée » au bourreau. L’archevêque, Louis de Luxembourg, et le viceinquisiteur, Guillaume Duval, condamnèrent Georget Folenfant.
Dans l’enquête conduite par d’Estouteville, Martin Ladvenu affirme, ce que l’on sait par ailleurs, que Cauchon était du conseil royal ; que
le 144matin du supplice Jeanne se confessa et communia, devotissime et cum lacrymis uberrimis, sic quod nesciret narrare [très dévotement et avec d’abondantes larmes, tel qu’il ne saurait le raconter].
On vient de voir qu’il répéta ces mêmes expressions à la quatrième déposition.
Dans la troisième nous croyons devoir relever ce qui suit, encore que presque tout ait été déjà affirmé.
Art. I : Le témoin dépose avoir été présent à la plus grande partie du procès avec Frère Jean Lemaître, qui était alors sous-inquisiteur.
Art. IX : Jeanne était très ignorante, et savait à peine Pater noster (valde ignorans, et vix sciebat Pater noster).
Art. X : L’attentat du milord anglais, cause de la reprise du vêtement masculin. (Ex ore ejusdem Johannæ audivit quod quidam magnus dominas introivit carcerem dictæ Johannæ et tentavit eam vi opprimere, et hæc erat causa, ut asserebat, quare resumpserat habitum virilem.)
Art. XXII : Jeanne n’eut ni défenseurs, ni conseillers, encore qu’elle en eût demandé (quamvis petierit).
Art. XXIII : Il était constant pour les juges qu’elle s’était soumise à la détermination de l’Église, qu’elle était fidèle, catholique et pénitente ; c’est avec leur permission et disposition qu’il lui a donné le corps du Christ197.
Tout ce qui est dit dans les autres articles serait une répétition de ce qui a été déjà reproduit. Écoutons le compagnon de Martin Ladvenu, lorsque ce dernier eut la douloureuse commission d’annoncer à la Martyre le supplice qui lui était réservé.
IV. Jean Toutmouillé
Les Anglais ne veulent assiéger Louviers qu’après la mort de Jeanne. — Le témoin accompagne Ladvenu, chargé d’annoncer à Jeanne le supplice et de l’y préparer. — Saisissement et lamentations de Jeanne. — Appel à Dieu des outrages reçus ; ils sont inexprimables. — Évêque, je meurs par vous.
— Appel au tribunal de Dieu.
Évêque, je meurs par vous.— Appel au tribunal de Dieu.
C’est devant le doyen de Noyon que Toutmouillé a fait la déposition suivante ; il n’a pas paru aux enquêtes qui ont suivi.
Vénérable et religieuse personne Jean Toutmouillé, de l’Ordre des Frères-prêcheurs, au couvent des Jacobins de Rouen, docteur en théologie, âgé de quarante-deux ans, juré et examiné le cinquième jour de mars.
Et premièrement de l’affection des juges et de ceux qui ont traité et mené le procès de ladite Jeanne, dépose, pour ce qu’il n’a point assisté et comparu au procès, qu’il ne saurait rien dire de vue ; mais rapporte que la commune renommée divulguait que, par appétit de vengeance perverse, ils l’avaient persécutée et de ce donne signe et apparence. Car 145devant la mort d’elle, les Anglais proposèrent mettre le siège devant Louviers, mais tantôt muèrent leur propos, disant que point n’assiégeraient ladite ville jusques à tant que ladite Pucelle eût été examinée ; de quoi ce qui ensuit fait probation évidente, car incontinent après la combustion d’icelle sont allés planter le siège devant Louviers, estimant que durant sa vie, jamais n’auraient gloire ne prospérité en fait de guerre.
Item dit et dépose ledit Toutmouillé que, le jour que ladite Jeanne fut délaissée au jugement séculier et livrée à combustion, se trouva le matin en la prison avec Frère Martin Ladvenu, que l’évêque avait envoyé vers elle, pour lui annoncer la mort prouchaine, et l’induire à vraie contrition et pénitence, et aussi pour l’ouïr de confession ; ce que ledit Ladvenu fit moult soigneusement et charitativement.
Et quand il annonça à la pauvre femme la mort de quoi elle devait mourir ce jour-là, que ainsi ses juges le avaient ordonné et entendu, et oy la dure et cruelle mort qui lui était prouchaine, commença à s’écrier doloreusement et piteusement, se destraire et arracher les cheveux : Hélas ! me traite-l’en (-t-on) ainsi horriblement et cruellement qu’il faille (que) mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et rendu en cendres. Ha ! a ! j’aimerais mieux être décapitée sept fois, que d’être ainsi brûlée. Hélas ! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’étais soumise, et que j’eusse été gradée par les gens d’Église et non pas par mes ennemis et adversaires, il ne me fut pas si midérablement méchu comme il est. Oh ! j’en appelle devant Dieu, le grant juge, des grans torts et ingravances qu’on me fait.
Et elle se complaignait merveilleusement en ce lieu (moment), ainsi que dit le déposant, des oppressions et violences qu’on lui avait faites en la prison par les geôliers, et par les autres qu’on avait fait entrer sus elle.
Après ses complaintes, survint l’évêque dénommé, auquel elle dit incontinent : Évêque, je meurs par vous
, et il lui commença à remontrer en disant : Ha ! Jeanne, prenez en patience. Vous mourez pour ce que vous n’avez pas tenu ce que vous nous aviez promis, et que vous êtes retournée à votre premier maléfice
, et la pauvre Pucelle lui répondit : Hélas ! si vous m’eussiez mise aux prisons de cour d’Église, et rendue entre les mains des concierges ecclésiastiques compétents et convenables, ceci ne fût pas advenu : pourquoi je appelle de vous devant Dieu
.
Cela fait, ledit déposant sortit dehors, et n’en oyt plus rien.
La Paysanne et la Guerrière ont des témoins d’une compétence sans pareille ; ceux de la Martyre ne le cèdent pas aux précédents. Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, les Cyrénéens de la passion de la fiancée du Christ, qui ont suivi l’interminable procès, savent ce dont ils parlent ; 146et cependant il nous en reste deux à entendre qui ont vu encore de plus près le drame tout entier ; c’est l’appariteur Jean Massieu, qui, par office, a dû constamment se tenir auprès de la Martyre ; l’autre, c’est Guillaume Manchon, qui, par office aussi, devait recueillir et nous transmettre ses paroles.
Massieu a déposé trois fois : dans l’enquête ordonnée par Charles VII, devant Philippe de La Rose, que le cardinal d’Estouteville s’était substitué, et enfin devant les délégués pontificaux ; Manchon a déposé dans les quatre enquêtes.
147Chapitre VIII Les dépositions de l’appariteur Jean Massieu
- I.
- Notes biographiques
- II.
- Troisième déposition (1456).
- Le rôle du témoin au procès.
- Piété de Jeanne.
- Demande dans son trajet au tribunal de faire halte devant le Saint-Sacrement.
- Cauchon s’y oppose.
- Massieu n’a jamais vu d’information préalable.
- Haine des Anglais, leur peur de Jeanne.
- Nulle liberté : Houppeville, Lefèvre, Châtillon, Fontaine, molestés.
- Le sous-inquisiteur contraint.
- Menaces de mort contre les opposants.
- Massieu lui-même menacé.
- Jeanne récuse Cauchon, qui oppose les ordres du roi.
- Prison de Jeanne, fers, gardes ; la cage de fer.
- Intégrité virginale constatée.
- Les six maîtres parisiens escortant Cauchon ; interrogations coupées, plaintes de Jeanne.
- Loyseleur cherche à égarer Jeanne.
- La cédule d’abjuration présentée à Jeanne.
- Elle n’était que de sept ou huit lignes.
- Différente de celle qui est au procès.
- Tumulte pendant qu’on la presse de signer.
- Reproches à Cauchon.
- Jeanne demande que la formule soit vue par les clercs.
- Elle signe sous la menace du feu.
- Tumulte, pierres jetées.
- Jeanne, contre la promesse faite, est ramenée au château.
- Enlèvement des habits de femme.
- Forcée de reprendre les habits d’homme.
- Péril de ceux qui, à cette occasion, veulent la voir et l’entretenir.
- Massieu envoyé auprès de Cauchon pour savoir si on peut lui donner la communion qu’elle demande.
- Qu’on lui donne tout ce qu’elle voudra.
- Les pieuses lamentations de Jeanne sur le chemin du supplice arrachent des larmes à tous ceux qui les entendent.
- Les dernières paroles du discours de Midi.
- Jeanne à genoux sur l’ambon, son indicible piété.
- Demande une croix, la couvre de ses baisers.
- Le cœur resté intact.
- III.
- Première déposition (1450).
- Cauchon escorté par les maîtres parisiens.
- Détails plus complets sur la station devant la chapelle.
- Massieu menacé.
- Attaque d’Érard contre le clergé et les approbateurs de Jeanne, contre le roi.
- Protestation de Jeanne.
- Elle s’en rapporte à l’Église universelle.
- Fait une croix.
- La prison.
- Les habits de femme enlevés.
- Quand Massieu reçut cette confidence.
- Terreur de ceux qui étaient venus à la prison.
- Le corps de Notre-Seigneur apporté irrévérencieusement.
- Protestation de Ladvenu.
- Jeanne conduite au Vieux-Marché entre une haie de huit-cents hommes armés.
- Écoute avec grande constance le sermon de Midi.
- Demande pardon, demande des prières, accorde le pardon, reste à genoux durant demi-heure.
- La petite croix, la croix de l’Église.
- Impatience des Anglais.
- Les invocations de Jeanne ; son dernier cri.
- IV.
- Deuxième déposition (1452).
- Protestation de Châtillon contre les questions trop difficiles.
- Massieu toujours présent aux interrogatoires, son rôle dans l’abjuration.
- Questions simultanées et embarrassantes pour un docteur.
- Jeanne affirmait que Dieu ne permettrait pas qu’elle avançât des propositions peu orthodoxes.
- Une des formules de la soumission de Jeanne à l’Église militante.
- Les habits de femme rendus dès le lundi.
- Conseil refusé à Jeanne au commencement du procès.
- Massieu ne vit jamais mort si catholique.
I. Notes biographiques
148Massieu, d’après ce que nous en révèle M. de Beaurepaire dans ses Recherches sur le procès de condamnation, ne fut pas le modèle des prêtres, puisque par ses mœurs scandaleuses il perdit le titre de doyen de Chrétienté qu’il va rappeler, et fut plusieurs fois admonesté par le chapitre ou l’officialité198. L’on n’écarte cependant pas comme témoins tous ceux qui ne sont pas d’une moralité irréprochable, et dans des affaires où ils sont désintéressés, sans rapport avec leurs passions, leurs attestations conservent leur valeur. Tel était bien Massieu, appelé à rendre témoignage à la Vénérable, à côté de laquelle il eut si souvent l’honneur de s’asseoir. Les âges qui lui sont donnés dans les diverses dépositions attestent une fois de plus l’incurie des scribes. En 1450, lorsqu’il paraît devant Bouillé, il est dit âgé de cinquante ans environ ; deux ans après, devant le trésorier de La Rose, il en a cinquante-cinq ; mais en 1456, il n’en a plus que cinquante. Puisqu’en 1456 il était doyen de Chrétienté, ce doit être l’âge indiqué en 1452 qui vraisemblablement se rapproche le plus de la réalité. Voici la traduction de la troisième déposition.
II. Troisième déposition (1456)
Le rôle du témoin au procès. — Piété de Jeanne. — Demande dans son trajet au tribunal de faire halte devant le Saint-Sacrement. — Cauchon s’y oppose. — Massieu n’a jamais vu d’information préalable. — Haine des Anglais, leur peur de Jeanne. — Nulle liberté : Houppeville, Lefèvre, Châtillon, Fontaine, molestés. — Le sous-inquisiteur contraint. — Menaces de mort contre les opposants. — Massieu lui-même menacé. — Jeanne récuse Cauchon, qui oppose les ordres du roi. — Prison de Jeanne, fers, gardes ; la cage de fer. — Intégrité virginale constatée. — Les six maîtres parisiens escortant Cauchon ; interrogations coupées, plaintes de Jeanne. — Loyseleur cherche à égarer Jeanne. — La cédule d’abjuration présentée à Jeanne. — Elle n’était que de sept ou huit lignes. — Différente de celle qui est au procès. — Tumulte pendant qu’on la presse de signer. — Reproches à Cauchon. — Jeanne demande que la formule soit vue par les clercs. — Elle signe sous la menace du feu. — Tumulte, pierres jetées. — Jeanne, contre la promesse faite, est ramenée au château. — Enlèvement des habits de femme. — Forcée de reprendre les habits d’homme. — Péril de ceux qui, à cette occasion, veulent la voir et l’entretenir. — Massieu envoyé auprès de Cauchon pour savoir si on peut lui donner la communion qu’elle demande. — Qu’on lui donne tout ce qu’elle voudra. — Les pieuses lamentations de Jeanne sur le chemin du supplice arrachent des larmes à tous ceux qui les entendent. — Les dernières paroles du discours de Midi. — Jeanne à genoux sur l’ambon, son indicible piété. — Demande une croix, la couvre de ses baisers. — Le cœur resté intact.
Sire Jean Massieu, prêtre, curé de la paroisse de Saint-Candé-le-Vieux de Rouen, âgé de cinquante ans ou environ, a été cité le 17 décembre ainsi que le précédent (Manchon), comme devant être témoin ; il a été interrogé, a prêté serment, et a comparu le 12 mai, et après un second serment a répondu ainsi qu’il va être dit aux articles des interrogateurs :
Art. I-IV : Sur ces articles, je ne puis témoigner que de ce qui suit : le père, la mère, les parents de Jeanne, la vie, la conduite de Jeanne, avant le commencement du procès qui lui a été fait, je ne pourrais en déposer que d’après ce qu’elle en a dit elle-même, en répondant aux interrogations qui, au cours du procès, lui furent adressées sur ces points.
Je ne la connus personnellement qu’à partir du jour où, conduite à Rouen, elle fut détenue dans les prisons du château, en attendant le procès fait ensuite contre elle. J’étais alors doyen de Chrétienté à Rouen, et je fus l’exécuteur des mandats donnés à cette occasion. J’avais la charge de convoquer les conseillers, d’amener Jeanne devant les juges et de la ramener ; c’est ainsi que plusieurs fois je la conduisis de la prison au tribunal et la ramenai à la prison ; j’exécutai plusieurs mandats qui la concernaient, comme de la citer à comparaître ; c’est ce qui a fait que j’ai eu avec elle des relations plus particulières.
149À mon avis, c’était une fille vertueuse, simple, dévote. Ainsi, comme un jour je la conduisais devant les juges, elle me demanda si, dans le trajet, il n’y avait pas quelque église ou chapelle dans laquelle se trouvait le corps du Christ. Je lui répondis affirmativement, et je lui montrai dans le château une chapelle dans laquelle se gardait le corps du Christ. Elle me supplia alors très instamment de la conduire devant cette chapelle pour pouvoir saluer Notre-Seigneur en passant, et prier. Je le fis volontiers et je lui permis de prier à genoux devant cette chapelle : elle fit la prière les genoux en terre très dévotement (multum devote). Le seigneur évêque de Beauvais en fut mécontent et il me fit défendre de permettre à Jeanne d’ainsi prier. C’est tout ce que j’ai à dire sur sa manière de vivre.
Art. V et VI : J’ignore si une information (préalable) a été faite contre elle ; je n’en ai jamais vu aucune. Ce que je sais bien, c’est que beaucoup (quam plures) nourrissaient contre Jeanne une grande haine, les Anglais surtout. Ces derniers la redoutaient beaucoup, et avant sa prise, ils n’auraient pas osé comparaître dans un lieu où ils auraient pensé qu’elle se trouvait. J’entendis affirmer alors que tout ce que l’évêque de Beauvais faisait, il le faisait à l’instigation du roi d’Angleterre et de son conseil, qui se trouvait alors à Rouen. À mon avis, ce n’était pas le zèle de la justice qui était le mobile de l’évêque ; c’était le vouloir des Anglais, alors fort nombreux à Rouen, à la suite de leur roi qui s’y trouvait.
On murmurait beaucoup parmi les conseillers de ce que Jeanne était entre les mains des Anglais. Quelques conseillers disaient qu’elle devait être entre les mains de l’Église ; l’évêque n’en tenait aucun compte, il la laissa entre les mains des Anglais ; il était très déclaré pour leur parti ; bien des conseillers (au procès) avaient grand peur et ne jouissaient pas de leur liberté. Maître Nicolas de Houppeville, voyant comment les choses se passaient, ne voulut pas prendre part aux délibérations : et il fut banni avec plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms.
Maître Jean Lefèvre, de l’Ordre des Augustins, maintenant évêque de Démétriade, voyant que Jeanne était fort tourmentée sur la question si elle était en état de grâce, et que malgré les réponses, à son avis suffisantes, qu’elle avait données, les interrogateurs persistaient à la presser avec instance, dit que c’était trop la tourmenter ; il lui fut dit par les questionneurs de se taire. Je ne me rappelle pas par qui, mais à mon jugement l’abbé de Fécamp procédait en cette matière par haine de Jeanne et par complaisance pour les Anglais, plus que par zèle pour la justice.
Maître Jean de Châtillon, alors archidiacre d’Évreux, ayant dit à 150l’évêque et aux assesseurs que le procès, à la manière dont il se faisait, lui semblait nul — je ne me rappelle pas les causes, — moi, qui, comme je l’ai dit, avais charge de convoquer les assistants et les conseillers, je reçus défense de ne plus le convoquer à l’avenir : et il n’y assista pas dans la suite199.
Maître Jean de Lafontaine fut commis pendant quelques jours pour interroger Jeanne ; après avoir été présent, il s’absenta parce qu’il avait protesté contre certains procédés qui lui paraissaient illicites.
Maître Jean Lemaître, inquisiteur mêlé au procès, refusa à plusieurs reprises d’y prendre part, et fit son possible pour l’esquiver ; mais il lui fut dit par quelques connaissances que s’il n’y assistait pas, il était en péril de mort ; il y prit part, contraint par les Anglais : il m’a dit plusieurs fois :
Je vois bien que si on ne procède pas en pareille matière selon la volonté des Anglais, c’est la mort qui nous menace.Moi-même, j’ai couru grand péril à l’occasion suivante : en amenant et en ramenant Jeanne, je rencontrai un Anglais, chantre de la chapelle du roi, du nom d’Anquetil ; il me demanda ce que je pensais de Jeanne ; je lui répondis que je n’avais trouvé que bien en elle, et qu’elle me paraissait une femme bonne. Ce chantre rapporta mon propos au comte de Warwick, qui ne fut pas content de moi ; j’eus beaucoup d’embarras à ce sujet ; je m’en tirai à force d’excuses.
Art. VII : Outre ce que j’ai déjà dit, je me rappelle qu’un jour, durant le procès, vers le commencement, Jeanne dit à l’évêque de Beauvais qu’il était son ennemi ; ledit évêque répondit :
Le roi a ordonné que je fisse votre procès, et je le ferai200.Art. VIII et IX : Voici ce que je sais sur la prison : Jeanne dans le château de Rouen était dans une chambre du milieu (in quadam camera media), à laquelle on montait par huit degrés ; il y avait un lit dans lequel elle couchait ; là se trouvait une grosse pièce de bois à laquelle était fixée une chaîne de fer avec laquelle Jeanne, les fers aux pieds, était liée ; une serrure fermait à clé la chaîne fixée au bois. Cinq Anglais de très bas état, des houcepaillers, la gardaient : ils désiraient beaucoup sa mort, la tournaient très souvent en dérision ; ce dont Jeanne les reprenait.
Étienne Castille, serrurier, m’a dit avoir fait une cage de fer dans laquelle Jeanne était renfermée, debout, liée par le cou, par les mains et 151les pieds. Elle avait été dans cet état depuis son arrivée à Rouen, jusqu’au commencement du procès. Je ne l’ai pas vue dans cet état ; quand je l’amenais et la ramenais, elle était déchargée des fers.
Art. X : Je sais pertinemment que, par disposition de la duchesse de Bedford, elle fut visitée, pour savoir si elle était vierge ou non, par des matrones ou des sages-femmes, nommément par Anne Bavon et une autre dont je ne me rappelle pas le nom. La visite faite, elles rapportèrent qu’elle était vierge et dans son intégrité ; c’est ce que j’ai entendu rapporter par Anne elle-même. C’est la raison pour laquelle la duchesse de Bedford fit défendre aux gardes et aux autres de lui faire aucune violence.
Art. XI-XIV : Quand Jeanne était interrogée, il y avait six interrogateurs avec les juges qui l’interrogeaient. Quelquefois, quand l’un avait fait une question et que Jeanne répondait, un autre coupait la réponse, en sorte que plusieurs fois elle leur a dit :
Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre.Art. XV et XVI : Je ne sais que ce dont j’ai déjà déposé.
Art. XVII : J’ai entendu demander à Jeanne si elle voulait se soumettre à l’Église triomphante ou à l’Église militante ; elle répondit qu’elle voulait se soumettre à ce qu’ordonnerait le pape. L’on disait dans le public, à propos de cette soumission, qu’un certain maître Nicolas Loyseleur feignit d’être prisonnier, pénétra dans la prison auprès de Jeanne, et l’engagea à faire et à dire des choses contraires à sa cause.
Art. XX et XXI : Sur ces articles (les douze), je ne sais rien ; j’ignore qui les composa.
Art. XXII-XXV : Pour ce qui est de l’abjuration dont parlent ces articles ; après la prédication faite à Saint-Ouen par maître Nicolas (Guillaume) Érard, ce même Érard tenait une cédule en mains. Il dit à Jeanne :
Tu abjureras et tu signeras cette cédule.Il me la remit pour la lire, et je la lus devant Jeanne. Je me rappelle bien que dans cette cédule il était spécifié que désormais elle ne porterait ni armes, ni habit d’homme, ni cheveux taillés, et beaucoup d’autres choses que j’ai oubliées.Je sais bien que cette cédule contenait huit lignes environ, et pas davantage. Je sais à n’en pas douter que ce n’est pas celle qui est mentionnée au procès. Différente de celle qui est au procès est celle que j’ai lue et que Jeanne a signée201.
152Pendant que l’on requérait Jeanne de signer ladite cédule, un grand murmure se produisit dans l’assemblée. J’entendis l’évêque dire a quelqu’un :
Vous me ferez réparation.Il disait qu’on lui avait fait injure, et qu’il ne procéderait plus outre avant cette réparation. Pendant ce temps, j’avisais Jeanne du péril qui la menaçait à propos de la signature de ladite cédule : je voyais bien qu’elle ne comprenait ni la cédule. ni le péril. Jeanne alors, pressée de signer, répondit :Que la cédule soit examinée par les clercs et l’Église entre les mains desquels je dois être remise, et s’ils me disent qu’il est de mon devoir de la signer et de faire ce que l’on me dit, je le ferai volontiers.Maître Guillaume Érard lui dit alors :Signe maintenant, sans quoi aujourd’hui même tu finiras tes jours par le feu.Jeanne répondit qu’elle aimait mieux signer que d’être brûlée.Il y eut en ce moment un grand tumulte dans la multitude : beaucoup de pierres furent jetées, je ne sais par qui.
La cédule signée, Jeanne demanda au promoteur si elle ne serait pas mise dans les mains de l’Église, et dans quel lieu elle devait être ramenée. Le promoteur répondit :
Dans le château de Rouen.Elle y fut conduite et vêtue d’habits de femme.Art. XXVI : Le jour de la sainte Trinité, comme Jeanne était accusée de rechute, elle répondait que, comme elle était dans son lit. les gardes avaient enlevé du lit ses vêtements de femme, et mis à la place des vêtements d’homme. En vain elle avait demandé qu’on lui remit ses vêtements de femme pour se lever et satisfaire aux besoins de la nature, on avait refusé de les lui rendre, et on lui avait dit qu’elle n’aurait que des vêtements d’homme. En vain elle avait observé à ses gardes qu’ils savaient bien la défense des juges de prendre semblable vêtement, ils avaient refusé de lui rendre les habits de femme qu’ils lui avaient enlevés. Enfin, contrainte par le besoin naturel, elle avait pris le vêtement d’homme et de toute la journée n’avait pas pu en obtenir d’autre de ses gardes, en sorte qu’elle fut vue avec ce vêtement, et fut jugée relapse pour ce fait.
Ce même jour de la sainte Trinité, plusieurs furent mandés pour la voir sous ce costume : elle leur donnait les excuses que je viens de rapporter. Parmi eux je vis maître André Marguerie, qui courut grand péril. Ayant dit :
Il est bon de s’informer du motif qui lui a fait reprendre l’habit masculin, un Anglais leva contre lui la lance qu’il tenait en main, et se mit en devoir de le frapper. Maître André et beaucoup d’autres s’enfuirent alors, terrorisés.— Pourriez-vous nous dire ce que vous savez sur les autres articles ?
— Sur l’abjuration j’ai dit ce que je savais. Sur la sentence et la mort voici ce que je puis dire : Le mercredi matin, jour de la mort de 153Jeanne, Frère Martin Ladvenu l’entendit en confession, et après la confession, il m’envoya vers l’évêque de Beauvais pour lui dire comment elle s’était confessée, et qu’elle demandait qu’on lui donnât le sacrement de l’Eucharistie. L’évêque réunit quelques conseillers au sujet de cette demande ; et après en avoir délibéré, il me chargea de dire à Frère Martin de lui donner l’Eucharistie et tout ce qu’elle demanderait. Je revins au château et je rapportai le tout audit Frère Martin, qui lui donna l’Eucharistie en ma présence : cela fait, elle fut amenée par moi qui parle, et par Frère Martin, au lieu où elle fut brûlée.
Dans le chemin elle faisait de si pieuses lamentations que Frère Martin et moi nous ne pouvions retenir nos larmes : elle recommandait son âme à Dieu et aux saints si dévotement quelle faisait couler les larmes de ceux qui l’entendaient.
Elle fut amenée sur la place du Vieux-Marché, où maître Nicolas Midi devait faire la prédication. Il la termina par ces paroles adressées à Jeanne :
Jeanne, va en paix, l’Église ne peut plus te défendre, elle te remet au bras séculier.À ces mots, Jeanne se mit à genoux, elle fit à Dieu ses prières avec une dévotion que l’on ne saurait rendre, et me pria de lui procurer une croix. Alors un Anglais, là présent, lui fit une petite croix avec le bout de son béton ; elle la baisa et la mit dans son sein avec la plus grande dévotion. Elle témoigna cependant le désir d’avoir la croix de l’église ; elle lui fut apportée ; elle la couvrit de ses embrassements, de ses larmes, de ses baisers, se recommandant à Dieu, à saint Michel, à sainte Catherine, à tous les saints ; à la fin, elle embrassa la croix de nouveau, salua l’assistance et descendit de l’ambon. Frère Martin raccompagna jusqu’au lieu du supplice, où elle finit sa vie très dévotement202.
J’entendis dire alors à Jean Fleury, clerc du bailli, copiste, que le bourreau avait rapporté que, le corps consumé par le feu et réduit en cendres, le cœur était resté intact et plein de sang. Ledit bourreau reçut ordre de ramasser les cendres et tout ce qui restait de la victime et de le jeter à la Seine ; ce qu’il fit. Je ne sais pas autre chose203.
III. Première déposition (1450)
Cauchon escorté par les maîtres parisiens. — Détails plus complets sur la station devant la chapelle. — Massieu menacé. — Attaque d’Érard contre le clergé et les approbateurs de Jeanne, contre le roi. — Protestation de Jeanne. — Elle s’en rapporte à l’Église universelle. — Fait une croix. — La prison. — Les habits de femme enlevés. — Quand Massieu reçut cette confidence. — Terreur de ceux qui étaient venus à la prison. — Le corps de Notre-Seigneur apporté irrévérencieusement. — Protestation de Ladvenu. — Jeanne conduite au Vieux-Marché entre une haie de huit-cents hommes armés. — Écoute avec grande constance le sermon de Midi. — Demande pardon, demande des prières, accorde le pardon, reste à genoux durant demi-heure. — La petite croix, la croix de l’Église. — Impatience des Anglais. — Les invocations de Jeanne ; son dernier cri.
154Elle rapporte les mêmes faits que la précédente, avec quelques détails nouveaux, parfois fort touchants, et aussi avec des variantes qui ne sont pas des contradictions, je crois.
Il nous représente Cauchon venant au tribunal
accompagné de six clercs, à savoir Beaupère, Midi, Maurice, Touraine, Courcelles et Feuillet, ou aucun autre en son lieu.
C’étaient les six universitaires mandés de Paris. Ils ont dirigé le procès.
Voici comment il raconte la station devant la chapelle royale :
Comme ledit déposant par plusieurs fois amena icelle Jeanne de la prison au lieu de la juridiction et passait par devant la chapelle du château, et icelui déposant souffrit à la requête de ladite Jeanne qu’en passant elle fit son oraison. Pourquoi icelui déposant fut de ce plusieurs fois repris par ledit Bénédicité, promoteur de ladite cause, en lui disant :
Truand, qui te fait si hardi de laisser approcher celle putain excommuniée de l’Église, sans licence ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras lune ne soleil d’ici à un mois, si tu le fais plus.Et quand ledit promoteur aperçut que ledit déposant n’obéissait point à ce, se mit par plusieurs fois au-devant de l’huis de la chapelle, entre icelui déposant et Jeanne, pour empêcher qu’elle ne fit son oraison devant ladite chapelle ; et demandait expressément ladite Jeanne :Cy est le corps de Jésus-Christ ?
Cette condescendance de Massieu et la parole dite à Anquetil, rapportées vers les gens du roi, tirent que l’on regarda l’appariteur comme n’étant pas bon pour le roi
, et à cette occasion, fut mandé, la relevée, par ledit Monseigneur de Beauvais, juge, et lui parla desdites choses, en lui disant qu’il se gardât de méprendre, ou on lui ferait boire une fois plus que de raison. (Procès, t. II, p. 16.)
Il rapporte plus longuement que les autres la diatribe d’Érard contre Charles VII : et non pas contre lui seulement, mais contre tout
le clergé de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprise, comme elle dit ; et dudit roi (Érard) répliqua deux ou trois fois icelles paroles, et depuis soi adressant à ladite Jeanne, dit en effet, en levant le doigt :
C’est à toi, Jeanne, à qui je parle, et te dis que ton roi est hérétique et schismatique.À quoi elle répondit :Par ma foi, (non) Sire, révérence gardée ; car je vous ose bien dire et jurer que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui aime mieux la foi et l’Église, et n’est pas tel que vous dites.Et lors le prêcheur dit à celui qui parle :Fais-la taire.
Voici comment le témoin raconte ce qui précéda la prétendue abjuration :
155Ledit Érard, à la fin du prêchement, lut une cédule contenant les articles de quoi il la causait de abjurer et révoquer. À quoi ladite Jeanne lui répondit qu’elle n’entendait point que c’était abjurer, et que sur ce elle demandait conseil. Et alors fut dit par Érard à celui qui parle qu’il la conseillât sur cela. Et dont, après excusation de ce faire, lui dit que c’était à dire que, si elle allait à rencontre d’aucuns desdits articles, elle serait arse ; mais lui conseillait qu’elle se rapportât à l’Église universelle se elle devait abjurer lesdits articles ou non. Laquelle chose elle fit en disant à haute voix audit Érard : Je me rapporte à l’Église universelle, se je dois les abjurer ou non.
À quoi lui fut répondu par ledit Érard : Tu les abjureras présentement, ou tu seras arse (brûlée).
Et de fait, avant qu’elle partît de place, les abjura, et fit une croix d’une plume que lui bailla ledit déposant. — (Procès, t. II, p. 17.)
Quelques-uns des assistants ayant demandé à l’évêque où elle devait être conduite, Cauchon répondit :
Menez-la au château d’où elle est venue.
[…] Et ce jour, après dîner, en présence du conseil de l’Église, déposa habit d’homme et prit habit de femme… elle était gardée par cinq Anglais dont en demeurent de nuit trois en la chambre, et deux dehors à l’huis de ladite chambre. Et sait de certain celui qui parle, que de nuit elle était couchée, ferrée par les jambes de deux paires de fer à chaîne, et attachée moult étroitement d’une chaîne traversante par les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de bois de longueur de cinq ou six pieds, et fermante à clef, par quoi ne pouvait mouvoir de la place. […] Fut mis l’habit d’homme en un sac. […] Vidèrent le sac auquel était l’habit d’homme, et ne lui en voulurent bailler d’autre, et tant qu’en ce débat demoura jusqu’à l’heure de midi.
Interrogé sur le jour où Massieu avait reçu cette confidence de Jeanne, il dit :
Ce fut le mardi devant diner, auquel jour le promoteur se départit pour aller avec Mgr de Warwick, et lui qui parle demeura seul avec elle. — (Ibid., p. 18.)
Le dimanche il n’avait pas été au château avec les gens d’Église,
mais les rencontra auprès du château moult ébahis et empaourés (effrayés), et disaient que moult furieusement avaient été reboutés par les Anglais à haches et glaives, et appelés traîtres, et plusieurs autres injures. — (Ibid., p. 19)
Pour la communion, il dépose que
le corps de Jésus-Christ lui fut apporté irrévéremment, sans étole et sans lumière, dont Frère Martin fut mal content, et pour ce fut renvoyé quérir une étole et de la lumière, et ainsi Frère Martin l’administra.
Elle fut conduite au Vieux-Marché
accompagnée de plus de huit-cents hommes ayant haches et glaives.
Dans une interligne on a même 156ajouté mille avant huit-cents, dit De L’Averdy. En la prédication
elle eut grant constance et moult paisiblement l’ouit.
En requérant à toutes manières de gens, de quelques conditions ou état qu’ils fussent, tant de son parti que d’autre, mercy (pardon) humblement, en requérant qu’ils voulsissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu’ils lui avaient fait, elle persévéra et continua très longue espace de temps, comme d’une demie heure et jusques à la fin. — (Procès, t. I, p. 19.)
Parlant de la petite croix fabriquée par l’Anglais, Massieu dit :
Dévotement la reçut et la baisa, en faisant piteuses (émouvantes) lamentations et recognicion à Dieu notre Rédempteur, qui avait souffert en la croix pour notre rédemption, de laquelle croix elle avait le signe et représentation, et mit icelle croix en son sein, entre sa chair et ses vêtements.
Quand la croix de l’Église lui fut apportée,
elle l’embrassa moult étroitement et longuement, et la détint jusques à ce qu’elle fut liée à l’attache. En tant qu’elle faisait lesdites dévotions et piteuses lamentations, (il, Massieu) fut fort précipité par les Anglais, et mêmement par aucuns de leurs capitaines, de (la) leur laisser en mains, pour plus tôt la faire mourir, disant à celui qui parle, qui à son entendement la réconfortait en l’échaffaud : Comment, prêtre, nous ferez-vous ici dîner ?
Et incontinent, sans aucune forme ou signe de jugement, la envoyèrent au feu, en disant au maître de l’œuvre : Fais ton devoir.
Et ainsi fut menée et attachée, et en continuant les louanges et lamentations dévotes envers Dieu et ses saints, dès le dernier mot, en trépassant, cria ) haute voix : Jhésus. — (Ibid., p. 20.)
IV. Deuxième déposition (1452)
Protestation de Châtillon contre les questions trop difficiles. — Massieu toujours présent aux interrogatoires, son rôle dans l’abjuration. — Questions simultanées et embarrassantes pour un docteur. — Jeanne affirmait que Dieu ne permettrait pas qu’elle avançât des propositions peu orthodoxes. — Une des formules de la soumission de Jeanne à l’Église militante. — Les habits de femme rendus dès le lundi. — Conseil refusé à Jeanne au commencement du procès. — Massieu ne vit jamais mort si catholique.
Dans les réponses aux vingt-sept assertions dont le trésorier de La Rose voulait établir la vérité, l’on peut encore recueillir quelques détails omis dans les précédentes informations.
Art. III : L’archidiacre Jean de Châtillon aurait protesté plusieurs fois contre les questions trop difficiles adressées à Jeanne ; si bien que plusieurs fois aussi les autres assistants se plaignirent de ce qu’il les interrompait ; ce à quoi il répondait :
Il faut que je décharge ma conscience.On cessa de le convoquer, après lui avoir défendu de venir sans être mandé.Art. IV : Massieu affirme avoir été toujours présent aux interrogatoires.
Voici en style direct ce qu’il dit de son rôle dans l’abjuration de Saint-Ouen :
Art. VII : À la première prédication, j’étais sur l’estrade avec Jeanne, et je lui lus la formule d’abjuration ; à sa demande, je l’instruisais et lui montrais le péril de faire cette abjuration, sans que les articles en eussent été examinés par l’Église, et savoir si oui ou non elle devait 157les abjurer. Le prédicateur, maître Guillaume Érard, me demanda ce que je lui disais.
Je lui lis la formule, et lui dis de la signer, et elle me répond qu’elle ne sait pas signer.Jeanne dit alors qu’elle voulait que les articles fussent vus et pesés par l’Église, et qu’elle ne devait pas abjurer ces articles, demandant à être remise entre les mains de l’Église et à être tirée des mains des Anglais. Érard répartit que l’on n’accorderait pas à Jeanne un plus long délai, et que si elle ne faisait pas l’abjuration demandée, elle serait brûlée sur l’heure ; et il me défendit de ne plus lui parler et de ne plus lui donner de conseil.
Après avoir constaté les questions difficiles qui, de divers côtés, tombaient en même temps sur Jeanne, il ajoute :
Art. XI : J’étais étonné comment elle pouvait répondre à des questions difficiles et captieuses, qui auraient embarrassé un savant.
Art. XIII : Il a entendu plusieurs fois de la bouche de Jeanne que Dieu ne permettrait pas qu’elle fit ou dit quelque chose de contraire à la foi catholique.
Art. XVI : Il n’a jamais entendu Jeanne dire qu’elle ne voulait pas se soumettre au jugement de l’Église militante ; il a entendu le contraire.
Art. XVII : Il l’a entendue dire à ses interrogateurs :
Vous me parlez de l’Église triomphante et militante ; je ne comprends pas ces mots : je veux me soumettre à l’Église, comme le doit une bonne chrétienne.Art. XIX-XXI : Jeanne fut vue durant tout le jour (?) du dimanche avec l’habit masculin ; mais le lendemain on lui rendit ses vêtements de femme.
Art. XXII : Dès le commencement du procès elle demanda un conseil, disant qu’elle était trop simple pour répondre ; il lui fut répondu qu’elle répondrait par elle-même, comme elle voudrait, mais n’aurait pas de conseil.
Art. XXIII : Ce fut un certain Monsieur Pierre qui apporta l’Eucharistie sur la patène, recouverte d’un corporal, sans lumière, sans escorte, sans surplis et sans étole. Jeanne se confessa deux fois avant de communier.
Art. XXV : Massieu n’a jamais vu personne faire une mort aussi catholique que Jeanne204.
158Chapitre IX Guillaume Manchon
- I.
- Importance de son témoignage.
- Ses quatre dépositions. Cauchon n’a épargné aucune démarche pour avoir Jeanne d’Arc.
- Jeanne très simple, inspirée.
- Manchon reconnaît l’authenticité de l’instrument qui lui est montré.
- Trois exemplaires en furent faits, leur destination.
- Rédigé sur la minute longtemps après, principalement par Manchon lui-même.
- Pourquoi les nota de la minute.
- Greffiers dissimulés, tumulte de la première séance. Sacrements demandés par Jeanne, refusés. Loyseleur, son seul confesseur autorisé.
- Manchon n’a pas vu les informations préliminaires.
- Si Jeanne avait été Anglaise, procès ne lui eût pas été intenté.
- La présence du conseil royal à Rouen raison du procès fait dans cette ville. Manchon contraint d’être greffier.
- Frais du procès couverts par les Anglais.
- Cauchon et d’Estivet s’y sont portés spontanément.
- La terreur planant sur ceux qui y prirent part. Faire un beau procès.
- Manchon désigne Bois-Guillaume pour collègue.
- Les prisons ecclésiastiques refusées à Jeanne.
- La crainte ferme la bouche aux conseillers.
- Lohier déduit la nullité du procès et s’enfuit.
- Ses raisons dédaignées par Cauchon.
- Fuite de Fontaine ; périls de deux Dominicains pour avoir conseillé Jeanne.
- Danger d’Houppeville.
- Répugnance de Lemaître.
- Pour s’être montré favorable à Jeanne, quelqu’un est poursuivi, l’épée à la main, par Stafford.
- Les interrogateurs les plus animés contre Jeanne.
- Jeanne dans les fers, la chambre, les gardes.
- Cauchon avoue que Jeanne parle admirablement de ses visions.
- Moyen immoral pour surprendre ses aveux déjoué par Manchon.
- Loyseleur surprend la confiance de Jeanne, la confesse, la voit ordinairement avant les séances.
- Interrogatoires longs, réitérés, coupés.
- Sagesse des réponses de Jeanne.
- Son admirable mémoire.
- II.
- Les douze articles.
- Leur composition.
- Différents des aveux de Jeanne ; ne lui ont pas été lus.
- Corrections demandées et non faites.
- Embarras des greffiers.
- III.
- Greffiers dissimulés, sous la présidence de Loyseleur.
- Leur fausse rédaction, et discussions avec les greffiers authentiques.
- Loyseleur, conseiller de Jeanne à Saint-Ouen.
- Ses perfides conseils ; ses fausses promesses.
- Reproches adressés à Cauchon, altercation.
- Jeanne accepte la prétendue abjuration en souriant.
- Bourreau sur la place prêt à allumer le bûcher.
- Abjuration non exposée à Jeanne.
- Promesse violée.
- Le motif.
- Jeanne couchait avec ses vêtements d’homme fortement liés autour du corps.
- Pourquoi ?
- Infâmes attentats.
- Après la reprise du vêtement viril, les greffiers envoyés par Cauchon à la prison de Jeanne sont brutalement chassés par les Anglais, irrités de ce que Jeanne n’avait pas été brûlée à Saint-Ouen.
- Le lendemain, Manchon, encore effrayé, n’entre dans la prison que conduit par Warwick.
- Compte rendu de la séance constatant la rechute.
- Jeanne a repris l’habit pour la défense de sa vertu.
- Jeanne communiée, quoique déclarée excommuniée et hérétique, et cela sans absolution au for extérieur, exécutée sans procès ni sentence du juge séculier.
- Fin très catholique de Jeanne.
- Les juges pleurent.
- Manchon en est ému durant un mois.
- Elle a toujours adhéré à ses révélations.
- Manchon achète un missel avec ses honoraires.
- Il ratifie après lecture nouvelle ce qu’il a dit devant Philippe de La Rose.
- IV.
- Extraits des trois autres dépositions Changements dans les gardes sur les plaintes de Jeanne.
- Procès écrit d’abord en français.
- Huit-cents hommes armés conduisent Jeanne au supplice. Cauchon et les maîtres de Paris procédaient par haine du roi de France.
- Loyseleur, traître à la France, trahit le secret de la confession.
- Opinion de Lohier.
- Comment Cauchon en rend compte à ses affidés, les maîtres de Paris ; fuite de Lohier.
- Violences exercées par Cauchon et les maîtres de Paris contre Manchon pour le forcer à altérer les réponses de Jeanne.
- Paroles de Jeanne après la scène de Saint-Ouen.
- Manchon refuse de signer les actes posthumes. Jeanne écoute patiemment le sermon de Midi.
- Elle provoque grands pleurs et larmes citez les juges et les assistants.
- Manchon n’a jamais tant pleuré.
- Ses larmes coulent durant un mois.
I. Importance de son témoignage. — Ses quatre dépositions.
Cauchon n’a épargné aucune démarche pour avoir Jeanne d’Arc. — Jeanne très simple, inspirée. — Manchon reconnaît l’authenticité de l’instrument qui lui est montré. — Trois exemplaires en furent faits, leur destination. — Rédigé sur la minute longtemps après, principalement par Manchon lui-même. — Pourquoi les nota de la minute. — Greffiers dissimulés, tumulte de la première séance.
Sacrements demandés par Jeanne, refusés. Loyseleur, son seul confesseur autorisé. — Manchon n’a pas vu les informations préliminaires. — Si Jeanne avait été Anglaise, procès ne lui eût pas été intenté. — La présence du conseil royal à Rouen raison du procès fait dans cette ville.
Manchon contraint d’être greffier. — Frais du procès couverts par les Anglais. — Cauchon et d’Estivet s’y sont portés spontanément. — La terreur planant sur ceux qui y prirent part.
Faire un beau procès. — Manchon désigne Bois-Guillaume pour collègue. — Les prisons ecclésiastiques refusées à Jeanne.
La crainte ferme la bouche aux conseillers. — Lohier déduit la nullité du procès et s’enfuit. — Ses raisons dédaignées par Cauchon. — Fuite de Fontaine ; périls de deux Dominicains pour avoir conseillé Jeanne. — Danger d’Houppeville. — Répugnance de Lemaître. — Pour s’être montré favorable à Jeanne, quelqu’un est poursuivi, l’épée à la main, par Stafford. — Les interrogateurs les plus animés contre Jeanne.
Jeanne dans les fers, la chambre, les gardes. — Cauchon avoue que Jeanne parle admirablement de ses visions. — Moyen immoral pour surprendre ses aveux déjoué par Manchon. — Loyseleur surprend la confiance de Jeanne, la confesse, la voit ordinairement avant les séances.
Interrogatoires longs, réitérés, coupés. — Sagesse des réponses de Jeanne. — Son admirable mémoire.
159Manchon est sans contredit le plus important des témoins entendus sur le martyre. Il a tout vu, tout entendu, puisque en sa qualité de premier greffier, de seul greffier actif, il ne devait pas un seul instant se distraire de ce qui se passait et se disait. Il était au fond honnête homme, quoiqu’il ait eu ses moments de faiblesse et ait certainement omis dans le procès-verbal des points essentiels. Il faut lui savoir gré de n’avoir pas défiguré l’héroïne comme on l’aurait voulu. Il a soutenu des luttes pour cela, s’est exposé à des périls. C’est à Manchon que nous devons plus qu’à tout autre de connaître la passion de la Martyre. Son procès-verbal, tout incomplet et fautif qu’il est, nous en révèle de magnifiques traits, et ses dépositions mêmes, tout en nous servant à constater les lacunes du procès, complètent ce que l’instrument ne dit pas.
Manchon a déposé dans les quatre enquêtes. Après avoir reproduit celle qui est de tout point canonique, la dernière, nous chercherons les détails particuliers qui ne s’y trouveraient pas et qui sont dans les précédentes ; il les confirme dans cette dernière d’une manière générale.
Messire Guillaume Manchon, prêtre, notaire de la cour épiscopale de Rouen, curé de la paroisse de Saint-Nicolas de Rouen, soixante ans ou environ, dit-il, déjà indiqué comme futur témoin le 16 décembre par messeigneurs de Reims et de Paris, et par Frère Jean Bréhal, a comparu le mercredi 12 mai, a été interrogé et a répondu comme il suit :
Art. I-IV : Je n’ai eu aucune connaissance du père, de la mère, des parents de Jeanne. J’ai connu Jeanne lorsqu’elle a été amenée à cette ville 160de Rouen ; à ce qu’on disait, elle avait été prise dans le diocèse de Beauvais ; ce qui fut une occasion pour Pierre Cauchon, alors évêque de ce diocèse, de se prétendre son juge. Il n’omit aucun moyen pour se la faire remettre, écrivant au roi d’Angleterre, au duc de Bourgogne, de qui il finit par l’obtenir, moyennant cependant une somme de dix-mille livres ou écus, et de trois-cents livres de revenu annuel que le roi d’Angleterre paya à un homme d’armes du duc de Bourgogne, qui avait pris Jeanne. Enfin un procès en matière de foi fut commencé contre elle ; et avec le nommé Guillaume Boisguillaume, je fus choisi pour en rédiger la suite en qualité de greffier ; c’est par là que je connus Jeanne.
Elle me paraissait très simple, encore que quelquefois elle répondit avec beaucoup de sagacité, et quelquefois avec assez de simplicité, comme on peut le voir par le procès. Je crois que dans une cause si difficile, elle était incapable par elle-même de se défendre contre de si grands docteurs, si elle n’avait pas été inspirée205.
— Voici, lui a-t-il été dit, le procès, qu’en vertu de lettres compulsoires vous avez remis comme le véritable instrument contenant la suite de la cause.
— Je le reconnais, c’est bien ma signature et celle de mes collègues, il contient la vérité. J’ai fait cet exemplaire et deux autres ; l’un fut remis au seigneur inquisiteur, l’autre au roi d’Angleterre, le troisième au seigneur évêque de Beauvais206. Ils furent composés sur une minute en français, écrite de ma main, que j’ai remise à messeigneurs les juges. Ce procès fut traduit de français en latin par maître Thomas de Courcelles et par moi, dans la forme où il est, du mieux et aussi fidèlement que possible ; ce fut longtemps après la mort et exécution de Jeanne. Il est vrai cependant que maître Thomas n’a fait presque rien de l’exemplaire ci-dessus et des autres, et ne s’est pas beaucoup mêlé de l’œuvre.
— Voici le procès en français : en haut de certains articles, on lit : nota ; pourquoi ces nota ?
— Dans les premières interrogations adressées à Jeanne, au premier jour de l’interrogatoire, dans la chapelle du château de Rouen, il se fit un très grand tumulte ; on coupait presque chaque parole de Jeanne, lorsqu’elle parlait de ses apparitions ; c’est qu’il 161y avait là deux ou trois secrétaires du roi d’Angleterre qui enregistraient à leur guise les expositions de Jeanne : ils omettaient ses excuses et ce qui était à sa décharge. Je m’en plaignis dès lors, disant que si on n’apportait pas un autre ordre, je ne me chargerais pas d’être greffier dans semblable cause ; c’est pour cela que le lieu de l’audience fut changé dès le lendemain : l’on se réunit dans une salle du château, près de la grande salle (salle du trône ?) ; deux Anglais en gardaient la porte. Il s’élevait quelquefois des difficultés sur les réponses et les paroles de Jeanne : quelques-uns disaient qu’elle n’avait pas répondu comme je l’avais écrit. Là où il y avait désaccord, je mettais nota en tête de l’article pour qu’une nouvelle interrogation mit fin à la difficulté ; c’est la signification de ces nota placés en haut.
Sur la vie catholique de Jeanne, je ne puis dire qu’une chose : durant le procès, souvent je l’ai entendue demander à entendre la messe, notamment les dimanches, aux Rameaux, à Pâques. Elle a demandé de se confesser à Pâques et de recevoir le corps du Seigneur ; et cependant on ne lui permettait de se confesser qu’à un nommé Loyseleur : elle se plaignait beaucoup de ces refus.
Art. V et VI : Encore qu’il soit écrit au procès que les juges avaient fait faire des informations, je ne me rappelle cependant pas les avoir vues ou les avoir lues ; ce que je sais bien, c’est que si on les avait produites, je les aurais insérées dans l’instrument. Si la haine ou tout autre sentiment faisait agir les juges, je m’en réfère à leurs consciences. Ce dont je ne doute pas, ce dont j’ai une ferme conviction, c’est que si elle avait été du parti des Anglais, ils ne l’auraient pas ainsi traitée, et ne lui auraient pas fait semblable procès. Elle fut amenée à Rouen, et non pas à Paris, à ce que je crois, parce que le roi d’Angleterre était à Rouen avec les principaux membres de son conseil ; elle fut détenue dans les prisons du château.
Je fus contraint d’assister au procès comme greffier ; ce fut malgré moi ; je n’osai pas contredire le commandement des seigneurs du conseil royal. Les Anglais poursuivaient semblable procès et en couvrirent les frais. Je crois bien cependant que l’évêque de Beauvais n’a pas été pressé de l’entreprendre et de le conduire, ni le promoteur non plus ; bien plus, ils s’y portèrent spontanément. Quant aux assesseurs et aux conseillers, je crois qu’ils n’auraient pas osé refuser d’y prendre part. Personne qui ne tremblât.
Au commencement du procès une réunion eut lieu, à laquelle assistaient l’évêque de Beauvais, l’abbé de Fécamp, maître Nicolas Loyseleur et plusieurs autres ; elle se tint dans une maison près du château ; j’y fus mandé ; l’évêque me dit qu’il fallait servir le roi, et qu’ils entendaient 162faire un beau procès contre ladite Jeanne ; que j’avisasse un autre greffier avec moi ; je nommai Boisguillaume.
Plusieurs fois avant le commencement du procès, et pendant qu’il se poursuivit, Jeanne requit d’être menée aux prisons épiscopales ou de l’Église ; elle ne fut pas écoutée, l’on n’obtempéra pas à sa requête, parce que, à ce que je crois, les Anglais ne l’auraient pas livrée, et que l’évêque ne voulait pas qu’elle fut mise en dehors du château.
Aucun conseiller n’aurait osé en parler, parce que chacun craignait de déplaire à l’évêque et aux Anglais. Pendant que le procès se déroulait, feu maître Jean Lohier vint à Rouen. Monseigneur de Beauvais le manda et le requit de dire son sentiment sur le procès. Il fit au prélat certaines réponses que je ne connais pas, n’ayant pas été présent ; mais le lendemain je rencontrai Lohier dans une église et je lui demandai s’il avait vu le procès. Il me répondit qu’il l’avait vu, qu’il était nul et ne pouvait pas se soutenir ; l’on faisait le procès dans un château et un lieu peu sûr pour les juges, les conseillers et les hommes de pratique ; il touchait plusieurs personnes qui n’avaient pas été évoquées : l’accusée n’avait pas de conseil ; il donna plusieurs autres raisons. Lohier termina en me disant qu’il ne séjournerait pas plus longtemps à Rouen, et qu’il s’éloignerait ; et que, comme il le voyait bien, leur intention était de la faire mourir. Et il s’éloigna, et il est bien certain que dès ce jour il n’aurait pas osé rester à Rouen et sous l’obéissance des Anglais. Deux jours après, ou à peu près, le seigneur évêque, interrogé par les docteurs et les conseillers s’il avait parlé à Lohier, répondit que oui, que ledit Lohier voulait mettre le procès en interlocutoire et l’impugner, et qu’il n’en ferait rien.
Maître Jean Lafontaine avait été délégué pour faire, à la place du seigneur évêque de Beauvais, certains interrogatoires à Jeanne. Pour ce motif, durant la semaine sainte, il vint trouver Jeanne avec deux Frères de l’Ordre des Frères-prêcheurs, Isambart de La Pierre et Martin Ladvenu, et l’exhorter à se soumettre à l’Église ; cela vint à la connaissance du seigneur de Warwick et du seigneur évêque de Beauvais. Ils en furent mécontents. La crainte fit quitter la ville à maître de Fontaine, qui n’y est plus revenu ; les deux Frères furent en grand péril.
Maître Nicolas de Houppeville fut sommé d’intervenir au procès. Pour avoir refusé, il courut un grand danger.
Maître Jean Lemaître, le sous-inquisiteur, différa tant qu’il put d’intervenir à pareil procès, et il lui déplaisait beaucoup d’y avoir part.
Une fois, Jean de Châtillon, au sujet de quelques interrogations posées à Jeanne, lui témoigna quelque intérêt ; il dit qu’elle n’était peut-être pas tenue de répondre, ou autre parole dont je n’ai pas souvenance. 163Cela ne plut pas au seigneur évêque de Beauvais, ni à ceux qui partageaient son animosité ; il se fit à cette occasion un grand tumulte ; l’évêque ordonna à de Châtillon de se taire et de laisser la parole aux juges.
Un autre pariait à Jeannette, et cherchait, dans une séance, à lui donner quelque direction sur la soumission à l’Église. L’évêque lui dit :
Taisez-vous au nom du diable.Je ne me rappelle pas le nom de celui qui reçut cette admonestation.Une autre fois, quelqu’un dont le nom m’a échappé, dit à propos de Jeanne quelque chose qui ne plut pas au seigneur de Stafford, Ce même Stafford, l’épée dégainée, poursuivit l’imprudent jusqu’à un lieu qui avait le privilège de l’immunité, et il l’aurait frappé si on ne lui avait pas dit que c’était là un lieu sacré en possession de l’immunité.
— Pourriez-vous nous dire ceux qui vous semblaient plus animés contre Jeanne ?
— C’étaient Beaupère, Midi et de Touraine.
Art. VII et VIII : — Que pourriez-vous nous dire sur ces articles ?
— Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai déjà déposé.
Art. IX : — Parlez-nous alors de l’article IX ?
— Une fois j’entrai dans la prison de Jeanne avec l’évêque de Beauvais et le comte de Warwick ; nous la trouvâmes les fers aux pieds, et j’entendis alors que pendant la nuit on lui passait une chaîne à travers le corps, mais je ne l’ai pas vue dans cet état. Il est vrai qu’il n’y avait dans cette prison ni lit ni meuble pour se coucher ; il y avait quatre gardes ou cinq, des misérables.
Art. X : — Savez-vous quelque chose sur l’article X ?
— Je ne sais rien.
Art. XI-XIV : Quand Boisguillaume et moi eûmes été désignés pour greffiers du procès, le seigneur de Warwick, l’évêque de Beauvais et maître Nicolas Loyseleur nous dirent, à mon collègue et à moi, qu’elle parlait admirablement de ses apparitions207, et que pour savoir plus pleinement la vérité, ils s’étaient avisés du moyen suivant : maître Nicolas feindrait d’être des contrées de Lorraine, pays de Jeanne, et du parti du roi de France, et entrerait en habits courts (laïques) dans la prison, les gardes s’écarteraient et les laisseraient seuls. Dans la chambre contiguë à la prison on avait à cet effet pratiqué une petite ouverture particulière, à côté de laquelle ils firent placer mon compagnon et moi pour entendre ce que Jeanne dirait ; nous nous y trouvâmes tous les deux placés de manière à ne pouvoir pas être vus par Jeanne. Loyseleur, feignant 164d’avoir des nouvelles, se mit à l’interroger sur l’état du roi et sur ses révélations ; Jeanne lui répondait, croyant parler à un compatriote et à un sujet du roi. L’évêque et le comte (de Warwick) me dirent, à mon compagnon et à moi, d’enregistrer les réponses entendues ; je répondis que je ne devais pas le faire, qu’il n’était pas honnête de commencer le procès de cette manière, que si elle disait choses semblables sous une forme judiciaire, je l’enregistrerais volontiers.
Dans la suite, Jeanne eut toujours grande confiance dans ledit Loyseleur, si bien que plusieurs fois elle lui fit sa confession ; et ordinairement elle n’était pas conduite au tribunal sans que Loyseleur l’eût par avance entretenue.
Pendant le procès elle fut harassée de nombreuses et diverses interrogations ; presque chaque jour on la soumettait à des interrogatoires qui duraient environ de trois à quatre heures ; quelquefois on tirait des paroles de Jeanne des questions difficiles et subtiles, sur lesquelles, après le dîner, on l’interrogeait durant deux ou trois heures ; souvent on passait d’une question à l’autre, en changeant d’objet, et malgré ces transitions brusques, elle répondait sagement. Elle avait la plus excellente mémoire, car très souvent elle disait :
Je vous ai répondu déjà sur cela ; j’en appelle au clerc, en parlant de moi208.Art. XV, XVI et XVII : Je ne sais rien, et sur tout cela je m’en rapporte à mon procès.
II. Les douze articles
Leur composition. — Différents des aveux de Jeanne ; ne lui ont pas été lus. — Corrections demandées et non faites. — Embarras des greffiers.
Art. XX et XXI. Il s’agit ici des douze articles donnés comme des extraits des aveux de Jeanne, et d’après lesquels les nombreux maîtres consultés donnèrent leur avis. Le promoteur en avait composé soixante-dix qui furent lus à Jeanne, et auxquels elle répondit. Le tout fut réduit à douze ; Jeanne ne vit pas ces derniers ; de plus, on avait indiqué des corrections qui ne furent pas faites. Il serait difficile de rétablir le style direct ; voilà pourquoi c’est la traduction de la déposition telle qu’elle est au procès de réhabilitation qui va être donnée.
Le promoteur de la cause contre Jeanne avait composé contre elle soixante-dix articles. Et cependant, vers la fin du procès, ils ont été réduits à douze ; on a demandé au témoin qui avait fait ces autres articles : Pourquoi n’a-t-on pas mis les articles du promoteur dans la sentence, 165vu que c’était sa demande ? Elle forme un de ces soixante-dix articles, pourquoi a-t-on mis ces douze articles ? Le témoin dépose que longtemps avant que fussent composés les articles qui sont au procès, Jeanne avait été plusieurs fois interrogée et avait fait de nombreuses réponses ; c’est sur ces interrogatoires et sur ces réponses que furent composés les soixante-dix articles ; ce fut sur le conseil des assistants que le promoteur les présenta en vue de mettre en ordre ce qui était précédemment épars ; Jeanne fut interrogée sur chacun d’eux. Les conseillers, principalement ceux qui étaient venus de Paris, conclurent que, comme c’est l’usage, il fallait, avec les articles et les réponses, composer de courts articles résumant les points principaux, afin de récapituler le sujet brièvement, et rendre les délibérations plus faciles et plus expéditives. C’est le motif de la composition des douze articles ; mais le témoin ne les a pas composés, il ne sait pas qui les a composés ou les a extraits.
Interrogé comment il a pu se faire qu’un si grand nombre d’articles et de réponses fussent réduits à douze, et surtout en une forme si différente des aveux de Jeanne, vu qu’il n’est pas vraisemblable que des hommes si haut placés les eussent voulu composer comme ils le sont, le témoin a répondu que dans le principal procès composé en français il a inséré avec vérité les interrogatoires et les articles, œuvres du promoteur et des juges, et aussi les réponses de Jeanne ; pour les douze articles, il s’en rapporte à leurs consciences. Il n’aurait pas osé les contredire, ni son compagnon plus que lui.
Interrogé si, quand les douze articles parurent, il les a collationnés avec les réponses de Jeanne pour s’assurer qu’il y a accord avec ces mêmes réponses, il répond qu’il ne s’en souvient pas.
On a lu ces douze articles et montré leur patente dissonance avec les aveux de Jeanne ; on a montré au témoin une petite note écrite de sa main, ainsi qu’il l’avoue ; Guillaume Colles surnommé Boisguillaume, Nicolas Taquel, autres greffiers, ont été mandés, pour reconnaître cette petite note en date du 4 avril 1431. Cette note en français est parmi les pièces du procès ; elle dit expressément que ces douze articles n’ont pas été bien composés, qu’au moins en partie ils s’écartent des aveux de Jeanne, et que pour cela ils doivent être corrigés ; on y a ajouté des corrections, et il y a des passages retranchés : ces corrections indiquées dans la note n’ont cependant pas été faites.
On a demandé aux trois greffiers pourquoi les articles n’ont pas été corrigés, et qui l’a empêché ; comment les ont-ils insérés dans le procès et la sentence sans les corrections ; comment ils ont été envoyés aux consulteurs ; si c’est avec ou sans correction ; le témoin et ses deux 166collègues ont répondu que la petite note est de la main de Manchon ; mais ils ne savent nullement qui a fait les douze articles. Ils déposent cependant qu’il fut dit alors que la coutume était de faire de semblables articles, de les extraire des aveux des accusés en matière d’hérésie, qu’ainsi le faisaient à Paris les maîtres et les docteurs en théologie dans les questions de foi. Ils croient que, pour ce qui regarde la correction des articles, il fut appointé qu’elle se ferait, ainsi qu’il est établi dans la note qui leur a été montrée et qu’ils ont reconnue : mais ils ignorent si elle a été faite dans les articles envoyés vers les opinants, tant à Paris qu’ailleurs ; ils pensent cependant qu’elle n’a pas été faite : cela leur est prouvé par une autre note de Guillaume (Jean) d’Estivet, promoteur de la cause, de laquelle il ressort qu’il les a envoyés le lendemain sans correction. Pour le reste le témoin s’en rapporte au procès.
On a demandé à Manchon s’il pense que les douze articles sont vrais, et s’il existe une grande différence entre ces mêmes articles et les réponses de Jeanne. Il répond que ce qui est écrit dans le procès est vrai ; pour ce qui est des articles, il s’en rapporte à ceux qui les ont faits, et ce n’est pas lui.
On lui demande si les délibérations ont porté sur le procès tout entier, ou seulement sur ces douze articles : il répond qu’il pense que les délibérations ne portèrent pas sur tout le procès, puisqu’il n’était pas encore rédigé en forme, et qu’il ne l’a été dans sa forme actuelle qu’après la mort de Jeanne ; on délibéra d’après les douze articles.
Interrogé si les douze articles furent lus à Jeanne, il répond que non. On lui demande s’il a jamais aperçu la différence entre les articles et les aveux de Jeanne ; il répond ne pas s’en souvenir : ceux qui les présentèrent dirent que telle était la coutume ; le témoin ne fit pas attention à cela, et l’aurait-il remarqué, il n’aurait pas osé en remontrer à de si hauts personnages.
On lui montre l’instrument de la sentence sur lequel étaient écrits les douze articles signés de sa propre main et de la main des autres greffiers : on l’interroge s’il l’a signé, et pourquoi il y a inséré les douze articles et non la demande du promoteur ; il répond qu’il l’a signé avec ses deux adjoints, et pour ce qui est relaté dans la sentence, il s’en rapporte au récit des juges : quant aux articles, il dit qu’il plut aux juges d’ainsi faire, et que telle fut leur volonté.
(Ce fut, on le voit, un mauvais moment pour les greffiers, convaincus de s’être par pusillanimité prêtés à un faux dans les actes d’un procès criminel ; tant de maîtres qui allaient être consultés devaient donner leur avis sur un faux exposé de la cause. Nous allons reprendre les réponses de Manchon en style direct.)
167III. Greffiers dissimulés, sous la présidence de Loyseleur. — Leur fausse rédaction, et discussions avec les greffiers authentiques. — Loyseleur, conseiller de Jeanne à Saint-Ouen. — Ses perfides conseils ; ses fausses promesses. — Reproches adressés à Cauchon, altercation. — Jeanne accepte la prétendue abjuration en souriant. — Bourreau sur la place prêt à allumer le bûcher. — Abjuration non exposée à Jeanne. — Promesse violée. — Le motif. — Jeanne couchait avec ses vêtements d’homme fortement liés autour du corps. — Pourquoi ? — Infâmes attentats. — Après la reprise du vêtement viril, les greffiers envoyés par Cauchon à la prison de Jeanne sont brutalement chassés par les Anglais, irrités de ce que Jeanne n’avait pas été brûlée à Saint-Ouen. — Le lendemain, Manchon, encore effrayé, n’entre dans la prison que conduit par Warwick. — Compte rendu de la séance constatant la rechute. — Jeanne a repris l’habit pour la défense de sa vertu. — Jeanne communiée, quoique déclarée excommuniée et hérétique, et cela sans absolution au for extérieur, exécutée sans procès ni sentence du juge séculier. — Fin très catholique de Jeanne. — Les juges pleurent. — Manchon en est ému durant un mois. — Elle a toujours adhéré à ses révélations. — Manchon achète un missel avec ses honoraires. — Il ratifie après lecture nouvelle ce qu’il a dit devant Philippe de La Rose.
Art. XXII : Au commencement du procès, pendant que Jeanne était interrogée, des notaires étaient dans l’embrasure d’une fenêtre, cachés par des rideaux pour n’être pas vus : parmi eux se .trouvait maître Nicolas Loyseleur, qui regardait ce qu’écrivaient les notaires ; ils écrivaient ce qu’ils voulaient, et laissaient de côté ce qui excusait Jeanne. Pour moi, j’étais aux pieds des juges avec Guillaume Colles et le clerc de maître Guillaume (Jean) Beaupère, qui écrivait ; mais il y avait une grande différence dans la rédaction, en sorte qu’il s’élevait entre nous de grandes discussions ; et c’est pour cela que, comme je l’ai dit, sur les points douteux je mettais un nota pour interroger Jeanne de nouveau.
Art. XXIII-XXVI : Le procès terminé, les avis furent demandés et résumés : il fut conclu que Jeanne serait prêchée ; on la mit dans une petite porte (?), et maître Nicolas Loyseleur lui fut donné pour conseil ; il lui disait :
Jeanne, croyez-moi ; si vous le voulez, vous serez sauvée. Prenez votre habit et faites tout ce qui vous sera ordonné ; sans quoi vous êtes en grand péril de mort. Si vous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée, vous aurez grand bien sans aucun mal, vous serez remise à l’Église209.Elle fut alors menée sur un ambon ou échafaud ; deux sentences avaient été composées, l’une d’abjuration, l’autre de condamnation ; l’évêque portait l’une et l’autre. Pendant que l’évêque rendait la sentence de condamnation et la lisait, maître Nicolas Loyseleur disait à Jeanne de faire ce qu’il lui avait conseillé, d’accepter l’habit de femme. Et comme il y eut une petite suspension210, un Anglais qui était près dit à l’évêque qu’il était un traître ; à quoi l’évêque répondit qu’il mentait.Durant ces incidents, Jeanne répondit qu’elle était prête à obéir à l’Église, et alors on lui fit connaître l’espèce d’abjuration dont on lui donna lecture ; je ne sais pas si elle prononçait les mots à la suite du lecteur, ou si, la lecture terminée, elle dit qu’elle la ratifiait. Ce que je sais, c’est qu’elle souriait211.
168Le bourreau avec le char était sur la place, attendant qu’on la lui livrât pour la brûler. Je n’ai pas vu composer cette formule d’abjuration : elle fut faite après la conclusion prise à la suite des avis émis, et avant de venir au lieu de l’abjuration : je n’ai pas souvenance qu’on ait exposé à Jeanne cette formule d’abjuration, ni qu’on lui en ait donné lecture, autrement qu’à l’heure où elle fit abjuration de ce genre. Cette première prédication, sentence et abjuration, eurent lieu le jeudi après la Pentecôte. Jeanne fut condamnée à la prison perpétuelle.
— Pourquoi les juges la condamnèrent-ils à la prison perpétuelle, puisqu’ils lui avaient promis qu’elle n’aurait aucun mal ?
— Je pense que c’était à cause de l’esprit de parti ; on craignait qu’elle ne s’évadât. S’ils ont bien ou mal jugé, je m’en rapporte au droit et à la conscience de ceux qui ont jugé.
Art. XXVI, XXVII : Pendant le procès j’ai entendu Jeanne se plaindre à l’évêque et au comte de Warwick, qui lui demandaient pourquoi elle ne prenait pas des vêtements de femme, et lui observaient qu’il n’était pas décent qu’une femme portât une tunique d’homme et des habits de dessous (caligas) fortement serrés autour du corps par de nombreux et solides liens ; elle répondait qu’elle n’oserait pas quitter ces habits de dessous, ni les garder autrement que fortement serrés, car l’évêque et le comte, disait-elle, savaient bien que plusieurs fois ses gardes avaient tenté de la violer ; et une fois, à ses cris le comte était accouru pour lui donner aide, en sorte que s’il n’était pas venu, ils l’auraient violée. C’est ce dont elle se plaignait212.
Pour ce qui est des faits contenus dans les autres articles, outre ce que j’ai dit, voici ce dont je puis encore déposer : Le dimanche qui suivit l’abjuration, fête de la sainte Trinité, moi et les autres greffiers fûmes mandés par l’évêque et le comte de Warwick de venir au château de Rouen, parce que, disait-on, Jeanne était relapse, ayant repris l’habit masculin : ainsi mandés, nous vînmes : nous étions dans la cour dudit château lorsque des Anglais, qui s’y trouvaient au nombre d’environ cinquante, avec des armes, fondirent sur moi et sur mes compagnons, nous disant que nous étions des traîtres, et que nous nous étions mal conduits 169dans le procès. Ce fut avec beaucoup de difficulté et de crainte que nous pûmes échapper à leurs mains ; ils étaient irrités, je crois, de ce que la prisonnière n’avait pas été brûlée lors de la première prédication et de la première sentence.
Le lundi, le même évêque et le même comte me mandèrent ; j’allai au château, où je n’aurais pas osé entrer à cause de la frayeur inspirée la veille à moi et à mes compagnons, si je n’avais pas été rassuré par le comte de Warwick, qui me conduisit jusqu’à la prison. J’y trouvai les juges et quelques assesseurs en petit nombre. On demanda à Jeanne en ma présence pourquoi elle avait repris l’habit d’homme. Elle dit l’avoir fait pour la défense de sa pudeur, parce qu’elle n’était pas en sécurité en ses habits de femme, avec les gardes qui avaient voulu attenter à sa vertu213 ; ce dont plusieurs fois elle avait fait des plaintes à ces mêmes seigneur évêque et comte ; que les juges lui avaient promis qu’elle serait entre les mains et dans les prisons de l’Église, et qu’elle aurait une femme avec elle : elle ajoutait que s’il plaisait à ces mêmes seigneurs juges de la mettre en lieu sûr où elle n’aurait rien à redouter, elle était disposée à prendre l’habit de femme ; c’est ce que l’on peut lire au procès. Pour les autres choses que l’on prétendait qu’elle avait abjurées, elle disait n’avoir rien compris de ce qui était contenu dans cette feuille d’abjuration. Tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait par crainte du feu, voyant le bourreau tout prêt avec son char.
À la suite les seigneurs juges délibérèrent avec leurs conseillers sur ce que je viens de dire ; une autre sentence fut prononcée par l’évêque, ainsi qu’on peut le voir au procès en latin.
— Lui a-t-on donné le sacrement de l’Eucharistie ?
— Oui, le même mercredi, le matin, avant que l’on prononçât la sentence contre elle.
— Comment a-t-on pu lui donner le sacrement de l’Eucharistie, alors qu’ils l’avaient déclarée excommuniée et hérétique ? L’a-t-on absoute dans la forme prescrite par l’Église ?
— Les juges et leurs conseillers délibérèrent s’il fallait lui accorder l’Eucharistie, au cas où elle la demanderait, et où elle aurait été absoute dans le for de la pénitence ; je n’ai pas vu qu’on lui ait donné d’autre absolution.
Après la sentence par laquelle elle fut livrée et abandonnée à la justice séculière, le bailli sans autre procès et autre sentence se contenta de dire :
Amenez, amenez.Après avoir entendu ces paroles, Jeanne lit de si pieuses lamentations 170qu’elle tira des larmes des yeux de presque tous, même des juges. J’en fus si ému que j’en demeurai dans le saisissement durant un mois. Ce que je sais de science certaine, c’est que, comme cela fut évident pour tous, sa fin fut très catholique ; elle ne voulut jamais rétracter ses révélations, elle y adhéra jusqu’à la fin214.
Des honoraires qui me furent payés pour mes peines et travaux, d’avoir vaqué au procès, j’achetai un missel, en souvenir d’elle et afin de prier pour elle. Je ne sais pas autre chose ; et en outre je m’en rapporte au procès, à ma déposition devant maître Philippe de La Rose, trésorier de Rouen, commis et député par le cardinal d’Estouteville, légat en France.
Lecture lui ayant été faite de cette déposition, le témoin a dit y persister pleinement.
IV. Extraits des trois autres dépositions
Changements dans les gardes sur les plaintes de Jeanne. — Procès écrit d’abord en français. — Huit-cents hommes armés conduisent Jeanne au supplice.
Cauchon et les maîtres de Paris procédaient par haine du roi de France. — Loyseleur, traître à la France, trahit le secret de la confession. — Opinion de Lohier. — Comment Cauchon en rend compte à ses affidés, les maîtres de Paris ; fuite de Lohier. — Violences exercées par Cauchon et les maîtres de Paris contre Manchon pour le forcer à altérer les réponses de Jeanne. — Paroles de Jeanne après la scène de Saint-Ouen. — Manchon refuse de signer les actes posthumes.
Jeanne écoute patiemment le sermon de Midi. — Elle provoque grands pleurs et larmes citez les juges et les assistants. — Manchon n’a jamais tant pleuré. — Ses larmes coulent durant un mois.
La déposition devant le trésorier de La Rose est en conformité avec celle qui vient d’être traduite, et renferme seulement quelques minces détails plus explicites ou plus clairs. Ainsi, à l’article IX, il est dit qu’il y avait un chef à la tête de l’escouade qui gardait Jeanne. Dans la déposition devant d’Estouteville, Manchon dépose que Jeanne ayant fait des plaintes qu’un des gardes avait tenté de la violer, Warwick, sur les remontrances de Cauchon, de Loyseleur et de l’inquisiteur, fit de grandes menaces au paillard, s’il osait encore renouveler pareil attentat, et avait commis deux autres gardes à la place. (Procès, t. II, p. 298.)
Art. XV et XVI : Il nomme Isambart de La Pierre comme ayant été apostrophé par Cauchon au nom du diable, tandis que, à la déposition de 1456, il dit ne savoir pas le nom.
Art, XVIII : Le procès, dit-il, fut d’abord écrit en français, excepté la première séance, ensuite traduit en latin, fidèlement, à ce qu’il pense.
Art. XXII : À la conclusion du procès seulement, Jeanne eut pour la conseiller, Pierre Maurice, et un Carme.
Art. XXIV : D’après lui, il y avait environ huit-cents hommes armés de glaives et de bâtons pour conduire Jeanne au supplice. C’est aussi le chiffre de Massieu.
171Art. XXV : Il se retira après la lecture de la sentence.
Il y a quelques détails plus intéressants dans la déposition faite devant Bouille, en 1450215 : l’évêque de Beauvais et les maîtres de Paris procédaient, ainsi que les Anglais,
par haine et contempt (mépris) de la querelle du roi de France.
Le roi étant devant Chartres, Loyseleur alla avertir le roi d’Angleterre pour faire lever le siège.
Ce même Loyseleur demanda à être le confesseur de la Pucelle, et ce qu’elle lui disait en secret, il trouvait moyen de le faire venir à l’oreille des notaires.
Voici comment Manchon raconte l’intervention de Lohier :
Quand le procès fut commencé, maître Jehan Lohier, solennel clerc normand, vint en cette ville de Rouen, et lui fut communiqué ce qui en était écrit, par ledit évêque de Beauvais, lequel Lohier demanda dilation de deux ou trois jours pour le voir. Auquel il fut répondu qu’en la relevée (la soirée) il donnât son opinion, et à ce fut contraint. Et icelui maître Jehan Lohier, quand il eut vu le procès, il dit qu’il ne valait rien pour plusieurs causes.
Premièrement, pour ce qu’il n’y avait point forme de procès ordinaire. Item, il était traité en lieu clos et fermé, où les assistants n’étaient pas en pleine et pure liberté de dire leur pure et pleine volonté. Item, que l’on traitait en icelle matière l’honneur du roi de France, duquel elle tenait le parti, sans l’appeler, ne aucun qui fut de par lui. Item, que libelle ne articles n’avaient point été baillés : et si n’avait quelque conseil icelle femme, qui était une simple fille, pour répondre à tant de maîtres et de docteurs, et en grandes matières, par espécial celles qui touchent ses révélations, comme elle disait. Et pour ce lui semblait que le procès n’était valable.
Desquelles choses Monseigneur de Beauvais fut fort indigné contre ledit Lohier, et combien que ledit Monseigneur de Beauvais loi dît qu’il demeurât pour voir démener le procès, ledit Lohier dit qu’il ne demourrait point. Et incontinent icellui Monseigneur de Beauvais, lors logé… près Saint-Nicolas-le-Painteur, vint aux maîtres, c’est à savoir maître Jean Beaupère, maître Jacques de Touraine, Nicole Midy, Pierre Morice, Thomas de Courcelles et Loyseleur, auxquels il dit : Voilà Lohier qui veut bailler belles interlocutoires en notre procès ! Il veut tout calomnier, et dit qu’il ne vaut rien. Qu’en le voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vaudrait rien… On voit bien de quel pied il cloche. Par saint Jean, nous n’en ferons rien, ains continuerons notre procès comme il est commencé.
Et 172était lors le samedi de relevée en Carême, et le lendemain matin, celui qui parle parla audit Lohier en l’église Notre-Dame de Rouen, et lui demanda qu’il lui semblait dudit procès, et de ladite Jeanne ; lequel lui répondit : Vous voyez la manière comment ils procèdent. Ils la prendront s’ils peuvent par ses paroles, c’est à savoir es assertions où elle dit : Je sais de certain ce que touche les apparitions ; mais s’elle disait : Il me semble, pour icelles paroles, je sais de certain, il m’est avis qu’il n’est homme qui pût la condamner. Il semble qu’ils procèdent plus par haine que par autrement, et pour cette cause je ne me tiendrai plus ici, car je n’y veux plus être.
Et de fait a toujours demeuré depuis en cour de Rome, et y est mort doyen de rote.
Au commencement du procès, par cinq ou six journées, pour ce que celui qui parle mettait en écrit les réponses et excusations d’icelle Pucelle ensemble, aucunes (quelques) fois les juges le voulaient contraindre en parlant en latin qu’il mît en autres termes, en muant la sentence de ses paroles, et en autres manières que celui qui parle ne l’entendait… Après la juridiction tenue (la séance) en faisant collation, la relevée, de qu’ils avaient écrit, les deux autres (les greffiers cachés) rapportaient en autre manière et ne mettaient point d’excusations… En écrivant ledit procès, icelui déposant fut par plusieurs fois argué de Monseigneur de Beauvais, et desdits maîtres (de Paris), lesquels le voulaient contraindre à écrire selon leur imagination, et contre l’entendement d’icelle. Et quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils défendaient de l’écrire en disant qu’il ne servait point au procès ; mais ledit déposant n’écrivit oncques fois selon son entendement et conscience.
Il raconte la fuite de Fontaine qui eut lieu dans la semaine de Pâques ; et quand à maîtres Ladvenu et Isambart, il dit que se n’eût été ledit Magistri qui les excusa et supplia pour eux, en disant que si on leur faisait déplaisir, jamais ne viendrait au procès, ils eussent été en péril de mort
.
Au parlement du prêchement de Saint-Ouen, après l’abjuration de ladite Pucelle, pour ce que Loyseleur lui disait : Jehanne, vous avez fait une bonne journée se Dieu plaît et avez sauvé votre âme
, elle demanda : Or çà, entre vous gens d’Église, menez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus entre les mains de ces Anglais.
Sur quoi, Monseigneur de Beauvais répondit : Menez-la où vous l’avez prise.
Manchon constate en ces termes son refus de signer les actes posthumes : Il ne fut point à quelque certain examen de gens qui parlèrent à elle à part comme personnes privées ; néanmoins Monseigneur de Beauvais le voulut contraindre à ce signer, laquelle chose ne voulut faire.
173Il raconte ainsi la mort :
Patiemment elle oyt le sermon tout au long, après fit sa régraciation, ses prières et lamentations moult notablement et dévotement, tellement que les juges, prélats et tous les autres assistants furent provoqués à grands pleurs et larmes… Et dit le déposant que jamais ne ploura tant pour chose qui lui advint, et par un mois après ne s’en povait bonnement apaiser.
174Chapitre X Observations sur les dépositions que l’on vient de lire
- I.
- Le procès de réhabilitation un chef-d’œuvre, malgré les fautes de transcription.
- Combien il serait injuste de mettre sur la même ligne le procès de condamnation.
- II.
- Communion de Jeanne le matin de son supplice.
- La communion a été donnée à la Vénérable sans abjuration de sa part.
- Explications.
- Elle a été donnée avec un religieux appareil.
- Sa reprise du vêtement viril.
- Jeanne peut avoir été contrainte par les Anglais de reprendre le vêtement viril, et l’avoir ensuite librement gardé comme bouclier pour sa vertu.
- Ce qu’il advint de Loyseleur, Midi, Lohier et d’Estivet.
- Loyseleur et son repentir.
- La lèpre de Midi.
- Mort de d’Estivet.
- Formule d’abjuration , fin misérable des persécuteurs.
- La formule d’abjuration qui est au procès n’est pas celle que Jeanne a prononcée.
- Fin misérable des persécuteurs.
I. Le procès de réhabilitation un chef-d’œuvre, malgré les fautes de transcription. — Combien il serait injuste de mettre sur la même ligne le procès de condamnation.
De L’Averdy, après avoir examiné le double procès dans ses moindres détails, porte sur le procès de réhabilitation l’appréciation suivante :
Il ne peut pas y avoir de jugement plus réfléchi, mieux préparé, ni plus juste en lui-même216.
Pareille conclusion ne saurait être infirmée par les fautes de rédaction des greffiers, ou les transcriptions défectueuses des copistes. Il importe peu, en somme, à la valeur intrinsèque du procès que le troisième greffier, Nicolas Taquel, soit parfois appelé Pierre au lieu de Nicolas. Le dossier du second procès, à raison même du scrupule des juges à se conformer aux règles de la procédure, du soin qu’ils prirent de s’éclairer, se composait d’une masse de pièces qu’il était difficile de coordonner, encore plus de transcrire sans qu’il échappât des fautes aux écrivains gagés par les greffiers. Même aujourd’hui où l’imprimerie nous permet de multiplier la correction des épreuves, quel est le livre qui ne renferme pas des fautes d’impression ? Il en a échappé à Quicherat lui-même dans la transcription du double procès. Ainsi, à la page 312 du tome II, il écrit confessores ; les trois manuscrits les plus authentiques de la Bibliothèque Nationale portent consessores, les assesseurs ; ailleurs c’est processus detrusus175, tandis que le manuscrit 5970, plus correct que le numéro 17013, porte deductus. Cela n’empêche pas de dire que le texte édité par le célèbre paléographe est correct, quoique l’on pût y relever quelques autres minuties de ce genre. Il faut laisser aux scoliastes des temps de décadence de concentrer sur ces infiniment petits la principale attention du lecteur, au risque de leur faire perdre de vue le vrai fond des choses.
Ce serait une énormité de vouloir, à cause de ces fautes de rédaction ou de transcription, donner la préférence au procès de condamnation sur le procès de réhabilitation, ou même de les mettre sur le même rang. Le prétendu procès de condamnation est un brigandage juridique : le procès de réhabilitation, malgré les fautes matérielles de l’instrument de la rédaction, reste ce que nous l’a dit de L’Averdy.
Le rationalisme du directeur de l’École des chartes lui donnait pour l’œuvre de Cauchon une affinité secrète qui sera constatée et discutée dans la suite. Il lui inspirait une réelle répulsion pour l’œuvre de la réhabilitation. La réhabilitation fut l’œuvre de Rome ; la Libératrice en sort toute resplendissante de surnaturel ; double aspect particulièrement propre à offusquer des yeux déterminés à nier le surnaturel. On sait de quelle auréole les disciples de Quicherat ont entouré un maître fort habile en paléographie, mais dont on a tort d’étendre la compétence au-delà de sa spécialité. L’autorité de Quicherat nous semble en avoir imposé à plusieurs catholiques ; ils nous ont paru avoir trop facilement adopté ses préventions contre le procès de réhabilitation, et avoir, sans raison suffisante, infirmé quelques-uns des faits que les témoins viennent de nous faire connaître.
Rappelons encore que dans une déposition l’on n’attache d’importance qu’à ce qui a rapport au point qu’il s’agit d’établir. Des circonstances accidentelles que le témoin peut toucher en passant et que le greffier peut écrire, n’infirment pas, quand il y aurait erreur, le vif du témoignage. Les témoins qui déposaient vingt ou vingt-cinq ans après le martyre pouvaient facilement se tromper sur de menus faits.
II. La communion a été donnée à la Vénérable sans abjuration de sa part. — Explications. — Elle a été donnée avec un religieux appareil.
Jeanne peut avoir été contrainte par les Anglais de reprendre le vêtement viril, et l’avoir ensuite librement gardé comme bouclier pour sa vertu.
Loyseleur et son repentir. — La lèpre de Midi. — Mort de d’Estivet.
La formule d’abjuration qui est au procès n’est pas celle que Jeanne a prononcée. — Fin misérable des persécuteurs.
Communion de Jeanne le matin de son supplice
Il n’est pas douteux qu’avec la permission de Cauchon lui-même, Jeanne n’ait reçu la communion avec les dispositions que Martin Ladvenu nous a fait connaître ; mais de là, on a tort, selon nous, de conclure que Jeanne d’Arc aurait fait une rétractation préalable. On s’appuie, pour l’affirmer, sur l’enquête posthume ; en attendant d’en discuter la valeur, rappelons comment Bréhal apprécie la valeur des témoignages dont elle 176se compose : Nullius momenti aut roboris sunt, non præjudicant. [Ils sont sans importance ni force, ils ne préjudicient pas.] Comment Cauchon a-t-il pu autoriser de donner la communion à celle qu’il allait déclarer hérétique ? dit-on. Si c’était à la suite d’une rétractation que Jeanne eût reçu la communion, Cauchon aurait du l’exprimer dans sa sentence. Il aurait dû dire qu’elle était abandonnée au bras séculier, à cause de sa rechute, encore qu’elle se fut repentie de cette rechute elle-même. C’était le moyen d’éviter l’accusation très fondée d’une contradiction dans sa conduite. Pour lui éviter cette contradiction, on sacrifie Martin Ladvenu, que nous avons entendu déposer juridiquement. Jeanne a toujours soutenu la réalité et l’origine divine de ses apparitions
, on sacrifie Manchon, qui dépose lui aussi que Jeanne n’a jamais voulu rétracter ses révélations : elle les a soutenues jusqu’à la fin ; on sacrifie Jeanne elle-même, qui a protesté, dans la séance du 28 mai, qu’à la scène du 24 mai, elle n’avait jamais voulu désavouer ses apparitions.
Est-ce que cette contradiction serait l’iniquité la plus flagrante de l’évêque de Beauvais dans toute cette affaire ? Nous espérons bien démontrer qu’il savait parfaitement que rien n’était plus louable que la reprise du vêtement viril, encore que ce ne soit pas consigné au procès-verbal. L’article XXII des assertions de l’enquête de Philippe de La Rose affirme que les juges connaissaient fort bien que Jeanne était soumise à l’Église, et que c’est la raison pour laquelle ils lui ont permis la communion (et (ut) tali communionam corporis dominici tradendam esse decreverint217). Aucun des témoins n’a nié l’assertion, et beaucoup, les plus compétents, en ont affirmé la vérité. Après la détermination de l’Université de Paris, Cauchon, pas plus que les autres, n’était libre de ne pas condamner l’accusée. L’évêque avait pu le constater après la scène de Saint-Ouen. Pour n’avoir pas abandonné Jeanne au bras séculier, et s’être contenté de la prison perpétuelle, il était devenu odieux à la soldatesque anglaise. La communion accordée pouvait faire croire à une rétractation préalable ; la rétractation est affirmée dans les lettres envoyées à la Chrétienté. Il faut de plus tenir compte de la Providence, qui a en mains la disposition des cœurs, et à un moment donné les incline à ce qui doit profiter à ses élus et à ses desseins. La Vénérable devait nous donner le modèle de cette communion dernière sur la terre, faite avec cette dévotion ineffable dont parle celui-là même qui la lui administra.
On veut aussi, au sujet de cette communion, établir une opposition entre la déposition de Massieu et celle de Lenozollis. D’après Massieu, le corps de Notre-Seigneur fut apporté, sans lumière, sans étole, dans un corporal, par un certain Pierre, mécontent vraisemblablement de cette 177concession. D’après Lenozollis, au contraire, il le fut avec grand appareil ; mais Massieu ajoute que Frère Ladvenu fut mécontent, et que pour ce fut renvoyé quérir une étole et de la lumière, et ainsi Frère Martin l’administra218. Le confesseur peut avoir prescrit par suite un appareil plus solennel comme réparation de l’irrévérence commise, comme consolation pour la victime, et comme preuve qu’elle ne recevait pas le sacrement clandestinement ; cet appareil était une attestation de son innocence.
Sa reprise du vêtement viril
D’après Massieu, Jeanne a repris le vêtement d’homme, parce que ses vêtements de femme lui furent enlevés, et que, forcée de satisfaire à des besoins de nature, elle ne trouva sous ses mains que le costume viril ; d’après Ladvenu, Manchon et d’autres encore, ce fut pour protéger sa vertu. Y a-t-il contradiction ? Nous ne le pensons point, et les deux motifs ne s’excluent pas. C’est le dimanche que les vêtements de femme furent enlevés à Jeanne, et d’après Massieu, ils ne furent pas à sa disposition de toute la journée. Mais le lendemain l’habit de femme lui fut rendu (in crastinum fuerat sibi restitutus habitus muliebris219). Jeanne refusa de s’en revêtir pour le motif donné par Ladvenu et Manchon. Nous savons par de nombreux témoins, par Beaupère lui-même, comment ceux qui se présentèrent à la prison le dimanche, pour voir Jeanne en habits d’homme, non seulement ne furent pas admis, mais encore furent accablés de mauvais traitements et coururent péril de la vie. Les Anglais étaient impatients d’en finir. Si Jeanne n’avait pas eu alors à sa portée les habits de femme, la preuve matérielle de la frauduleuse contrainte aurait été sous les yeux de tous, il faut bien qu’on lui ait donné les habits d’homme. Elle les avait quittés dans la soirée du jeudi. Enchaînée et gardée comme elle était, elle ne pouvait pas se les procurer d’elle-même. Le faux bourgeois ou le Parfait Clerc, Chuffart, dit qu’elle les avait dans le feurre (la paillasse) de son lit. C’est déjà assez étrange qu’on les ait ainsi placés ; cela a bien tout l’air d’une explication inventée pour répondre à la question qui se présente d’elle-même : comment, enchaînée ainsi qu’elle l’était, Jeanne a-t-elle pu se procurer les habits délaissés ? Eussent-ils été dans la paillasse de son lit, elle ne pouvait ni les retirer ni les revêtir autrement que sous les yeux et avec l’aide de ses gardes. Loin de voir une opposition entre les deux dépositions, elles se complètent. La prisonnière n’a pu reprendre ses vêtements d’homme que tout autant qu’ils lui ont été fournis par les Anglais.
C’est dans les premiers temps de son séjour à Rouen qu’eut lieu l’inspection dont nous ont parlé de nombreux témoins, puisqu’elle se fit sous 178la présidence de la duchesse de Bedford. Or elle a dû quitter Rouen avec son mari, qui en partit le 13 janvier. On s’explique du reste que l’on se soit empressé de s’assurer s’il n’était pas possible de contester à la prisonnière ce nom de la Pucelle qu’elle prenait, et que lui donnait la Chrétienté tout entière, comme le constate le procès lui-même. Dans les pièces du procès, on affecte de lui donner le nom de mulier, la femme, mais l’on ne s’avance pas au-delà, et l’on n’ose pas nier ouvertement la légitimité du titre de la Pucelle.
Il est plus difficile d’expliquer comment Loyseleur parvint à gagner et à conserver, ce semble, jusqu’à la fin, la confiance de la prisonnière. Le fait ne paraît pas cependant contestable, attesté qu’il est par des témoins aussi nombreux et aussi compétents que ceux que nous avons entendus. La déposition de Courcelles est sur ce point spécialement significative, puisqu’il rapporte que l’indigne chanoine lui a fait part de son odieux stratagème, et de l’intention où il était de dévoiler à la candide jeune fille son caractère sacerdotal. L’on ne peut pas supposer que Courcelles, dont la déposition a été faite à Paris, ait voulu, de parti pris, calomnier Loyseleur, et qu’il ait inventé en précisant ce que d’autres ont attesté à Rouen. Des circonstances que nous ne connaissons pas expliqueraient ce qui ne semblerait pas vraisemblable.
Ce qu’il advint de Loyseleur, Midi, Lohier et d’Estivet
Le repentir du traître à la dernière heure de la Martyre, le danger qu’il a couru de la part des Anglais lorsqu’il a voulu solliciter son pardon, est l’effet de l’impression des vertus de la Vénérable que mieux que d’autres il a pu constater. La pensée se porte d’elle-même au traître disciple qui, en voyant le Maître perdu par suite de sa trahison, s’écrie : J’ai péché en livrant le sang du Juste. Rien d’étonnant dans les menaces de la soldatesque anglaise, qui, ivre de joie en tenant enfin entre ses mains la victime depuis si longtemps désirée, aura vu dans l’acte de Loyseleur une insulte à son triomphe. Une preuve que Loyseleur a dû, suivant le conseil de Warwick, quitter Rouen, c’est que lui, si assidu à toutes les séances, ne se trouve pas au dénouement final. Il n’est pas signalé comme présent à l’exécution du Vieux-Marché. Le procès-verbal qui le nomme si souvent dans les pages précédentes ne le mentionne pas ce jour-là. Les registres du chapitre nous le montrent le 11 juin parmi ses collègues. Dix jours étaient bien suffisants pour que la tourbe anglaise soit revenue de son mouvement de fureur, alors que le supplice de la victime lui avait donné satisfaction, et que Loyseleur était protégé par Warwick en personne. Ce qui est erroné, c’est d’affirmer que Loyseleur est aussitôt parti pour Bâle ; mais aucun témoin ne le dit. Il en sera parlé dans la suite.
On se demandait comment Nicolas Midi pouvait avoir été atteint de la 179lèpre peu de temps après le procès, lorsque du Boulay affirmait qu’il avait harangué Charles VII à son entrée à Paris en novembre 1437. La difficulté disparaît grâce à deux points établis par les auteurs du Cartulaire : le premier, c’est que Nicolas Midi n’a pas harangué Charles VII en 1437, mais bien Henri VI en décembre 1431, lorsqu’il vint se faire sacrer à Paris (Cart., IV, § 2239) ; le second, c’est qu’à la fin de 1435, Midi était atteint d’une lèpre telle que non seulement il n’aurait pas pu se présenter devant Charles VII, mais qu’il était obligé de fuir l’assemblée des fidèles. C’est ce qui résulte de l’induit par lequel, le 2 février 1436, Eugène IV lui accorde une pension sur les bénéfices auxquels il est contraint de renoncer, par suite de la hideuse maladie dont on vient de parler. Dira-t-on que Colles dépose qu’il en fut atteint post paucos dies [quelques jours après], et qu’il s’est écoulé quatre ou cinq ans entre le martyre de la Vénérable et le rescrit d’Eugène IV ? ne disons pas que la lèpre est un mal qui s’étend graduellement, et qu’avant de faire de Midi l’horreur des fidèles, il a dû attaquer l’indigne chanoine plusieurs années par avance. La substance du témoignage est indubitable ; ergoter sur ces minuties, et aller jusqu’à en conclure que le procès de réhabilitation est aussi vicieux que celui de condamnation, dont on verra les vices les plus substantiels, c’est tomber dans une erreur autrement grave que le léger écart du témoin.
Il n’est pas douteux que le juriste Lohier n’ait incriminé le procès ; on accorde qu’il a aussitôt quitté Rouen pour échapper à la colère des Anglais ; mais, dit-on, il n’a pas fui jusqu’à Rome sans en revenir, ainsi qu’en dépose Manchon. Il n’a pas fui jusqu’à Rome, puisqu’en octobre il est désigné par l’Université comme chargé de présenter au pape le rôle des suppôts à pourvoir de bénéfices. Le texte donné par le Cartulaire, (§ 2396), loin de prouver qu’il fût à Paris lorsque cette commission lui a été donnée, nous semble insinuer le contraire. L’on nomme en effet ceux qui doivent partir de Paris ; il y a ensuite une phrase dans laquelle on dit que Jean Lohier leur était adjoint (adjungebatur Johannes Lohier). Pourquoi cette mention à part ? N’est-ce pas parce que, arrivés à Rome, les envoyés devaient, au nom de l’Alma Mater, s’adjoindre Lohier pour qu’il appuyât leurs demandes ? L’explication nous semble très plausible, plus vraisemblable même que celle qui le ferait partir de Paris. L’adjungebatur n’a pas alors d’explication. Le nom de Lohier aurait du tout simplement venir à la suite des autres. Au moins n’est-il pas toujours resté à Rome, puisque l’on constate qu’il est venu en France entre la Saint-Michel de 1432 et 1433 ? — M. de Beaurepaire, dans ses érudites recherches établit que son séjour habituel fut effectivement Rome220 ; une visite en 180France n’infirme pas le témoignage de Manchon, qui n’avait pas à faire l’histoire de Lohier.
Quicherat a écrit, et j’ai répété son affirmation, que d’Estivet avait été trouvé mort dans un bourbier aux portes de Rouen. L’assertion est légèrement inexacte. Colles nous dit qu’il fut trouvé mort dans un colombier, en dehors de Rouen ; ce qui fait écrire au poète Valeran de Lavarenne :
Alter in immundo revolutus stercore vitam
Finiit.
Formule d’abjuration , fin misérable des persécuteurs
De nombreux témoins nous ont dit que les Anglais n’osaient pas mettre le siège devant Louviers tant que Jeanne vivait. Y avait-il d’autres raisons ? Ce bruit prouve au moins que l’on savait combien la Libératrice était redoutée des Anglais.
Cauchon laissa un testament renfermant plusieurs legs pieux. Des lettres du roi, du 24 août 1441, l’autorisaient à suivre ces pieuses intentions jusqu’à concurrence de cinquante nobles d’Angleterre221. Il a donc fait son testament avant d’être surpris par la mort, entre les mains de son barbier, le 18 décembre 1442.
Nous espérons établir en son lieu que la formule d’abjuration prononcée par Jeanne n’est pas celle qui est rapportée dans l’instrument du procès.
Il n’y a pas lieu, croyons-nous, d’infirmer l’appréciation portée par L’Averdy sur le procès de réhabilitation :
Il ne peut y avoir de jugement plus réfléchi, mieux préparé, ni plus juste en lui-même.
III. Ce qu’il faut avoir sous les yeux en étudiant le procès de condamnation.
Ce que les témoins viennent de nous dire doit être retenu par ceux qui veulent se faire une idée exacte de ce qui s’est passé à Rouen. L’on nous a dit à quelles tortures physiques la Vierge fut soumise dès son arrivée dans cette ville. Ce fut, semble-t-il, la cage de fer et, dans la suite, de lourdes chaînes aux pieds, au reste du corps, se rattachant à une longue pièce de bois. Les témoins nous ont parlé des injures de jour et de nuit de la part des gardes. À la suite, la prisonnière devait paraître par devant une assistance de maîtres et de docteurs parfois au nombre de soixante et plus, ou au contraire subir des interrogatoires devant un nombre très restreint de spectateurs. Les séances sont longues, trois heures le matin et 181parfois presque autant le soir. Les questions sont ardues, elles auraient embarrassé plusieurs de ceux qui les posaient ; elles pleuvent de plusieurs endroits à la fois ; ou veut prendre l’incriminée au piège de sa parole. La crainte glace ceux qui, au fond du cœur, sont subjugués par son courage, sa simplicité et la divine justesse de ses paroles. C’est une jeune paysanne qui ne sait ni A ni B, et cependant Bréhal et Basin n’ont pas craint de rapprocher son intrépidité devant ses juges de l’intrépidité de Jérémie devant les Juifs (I, p. 504, p. 349), de sainte Catherine d’Alexandrie devant les philosophes réunis pour la confondre (I, p. 577) ; de saint Paul devant Festus et Agrippa (I, p. 551-552).
Notes
- [56]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 209.
- [57]
Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, III, p. 492-509.
- [58]
Procès, t. II, p. 292 :
Propter famam currentem, et multa quæ quotidie, ejus durante legatione, super dicto processu contra dictam Johannam, ferebantur.
- [59]
Procès, t. II, p. 203 :
Sitiens illius mortem omnibus modis quibus exsatiari posset (texte d’Urfé), meilleur que : æstimari posset (texte de Quicherat).
- [60]
Procès, t. II, p. 295 :
Nimium faventes Anglicis, seu eorum terrorem et impressiones sustinere non valentes.
- [61]
Procès, t. II, p. 295 :
De præmissis omnibus et singulis, scilicet de condemnatione ipsius Johannæ odio et inordinato favore judicum, fuit et est publica fama et vulgaris assertio, commune dictum ac notorium, in civitate et diœcesi Rothomagensibus, et in toto regno.
- [62]
Procès, t. II, p. 311 :
Illius mortem omnibus modis sitiebant.
Après chaque article le promoteur ajoute :
Et sic fuit et est verum (Il en fut ainsi et c’est vrai).
- [63]
C’est, je crois, le seul sens possible de cette phrase obscure (Procès, t. II, p. 314) :
Fuit et est præter et absque eo quod nunquam ipsa Johanna asseruerit se nolle subjici judicio Ecclesiæ sanctæ matris, etiam militantis.
- [64]
Procès, t. II, p. 220 :
Ita pie et catholice æstimandum est.
- [65]
Procès, t. II, p. 220 :
Neque super hoc oberravit ipsa Johanna aut a fidei veritate aliquatenus deviavit.
- [66]
Procès, t. II, p. 222 :
Imo et quidam alius confectus est processus in authentica forma plurimum distans et dissimilis a dicto priori processu.
- [67]
Procès, t. II, p. 223 :
Ad quamdam precogitatam abjurationem, ut suæ nihil deesset malitiæ processerunt de facto, licet in nullo, ut præfertur, fidei materia se offerret, et tandem perlecta quadam prætensæ hujusmodi abjurationis schedula, difficilium terminorum, et quam veraciter non intellexit Johanna.
- [68]
Procès, t. II, p. 226 :
Quam indicibili patientia. quam catholica divinæ majestatis confessione palam facta, qnamque iterata nominis Jhesu Domini nostri ac sanctorum piissima, maxime sancti Michælis et sanctarum Katharinæ et Margaretæ, devota imploratione, cremationis tormenta sustinuerit, quam clara voce, deliberato anim o et sinceritate virginea, suæ consuminationis tinem catholicum perseveranti constantia manifestaverit, audientium et videntium assistens multitudo, amicorum et etiam inimicorum ad lacrimas undequaque prorumpentium, palam locit et altestata est, velut super his in formationes conditæ, luce clariores demonstrabunt. Et sic fuit et est verum.
- [69]
Procès, t. II, p. 227 :
Exinde secundum fidelem Ecclesia doctrinam, inferendum est ipsam Johannam suos dies sine labe hereticæ pravitatis aut alio gravi crimine, sicut catholicam duxisse, et vitæ terminum christianæ religioni conformem, ad diem (divinæ) hæreditatis gloriam attingendam, sub gratia nostri Redemptoris, fideliter peregisse ; ita ut, usque ad vitæ terminum, spiritu bono confortata et concomitata, æstimanda ac dicenda sit. Et hoc fuit et est verum.
- [70]
Procès, t. III, p. 121 :
Honestæ conversationis, tam in verbis quam in gestis.
- [71]
Cf. La Libératrice, p. 379. De Queville ou mieux Quief de Ville, était probablement de la même famille que Guillaume de Quief de Ville, un des conseillers et des hommes de confiance de Charles VII dans les mauvais jours. Cf. De Beaucourt, table alphabétique.
- [72]
Multum notabilis homo… utriusque juris doctor.
- [73]
Quod erat… devotissima, et quam plura bona dicebat de eadem.
- [74]
En nom Dé, vos deridetis me, quia ego bene scio quod vos non habetis nec velle nec posse.
- [75]
Je say bien que ces Anglois me feront mourir : credentes post mortem meam lucrari regniun Franciæ, sed si essent centum mille godons, gallice, plus quam sint de præsenti, non habebunt regnum.
- [76]
Ce passage est trop important pour ne pas être reproduit dans le texte même (Procès, t. III, p. 123) :
Ipsa enim respondebat quod nihil mali fecerat, et quod credebat in duodecim articulis fidei et in decem præceptis Decalogi ; dicendo ulterius quod se referebat curiæ Romanæ, et volebat et credere in omnibus in quibus sancta Ecclesia credebat. Et his non obstantibus, fuit mullum oppressa de se revocando ; quæ tamen dicebat ista verba :
Vos habetis multam pænam pro me seducendo
et ut evitaret periculum, dixit quod erat contenta facere quod vellent. Et tunc quidam secretarius regis Angliæ, tunc præsens, vocatus Laurentius Calot, extraxit a manica sua quamdam parvam schedulam scriptam, quam tradidit eidem Johannæ ad signandum, et ipsa respondebat quod nesciebat nec legere nec scribere. Non obstante hoc ipse Laurentius Calot, secretarius, tradidit eidem Johannæ dictam schedulam et calamum ad signandum ; et per modum derisionis ipsa Johanna fecit quoddam rotundum. Et tunc ipse Laurentius Calot accepit manum ipsius Johannæ cum calamo, et fecit fieri eidem Johannæ quoddam signum de quo non recordatur loquens, et credit quod sit in paradiso. - [77]
Procès, t. III, p. 193 :
Sæpe deprecabatur interrogantes cam quod solum haberet respondere uni vel duobus tantum, et quod eam multum turbabant de tantis interrogationibus sic insimul factis.
- [78]
Nisi amodo a talibus præcaveret, esset combusta.
- [79]
Voir La Paysanne et l’Inspirée, p. 218 et seq.
- [80]
Procès, t. II, p. 306 :
Eamque in compedibus ferreis et alligatam una longa catena affixa cuidam trabi vidit.
- [81]
Procès, t. II, p. 307 :
Et quod credebat… omnes adhærentes condemnationi ejus esse damnatos.
- [82]
Procès, t. III, p. 200 :
Quam invenerunt in castro, in quadam turri, ferratam in compedibus, cum quodam grosso ligno per pedes.
- [83]
Procès, t. III, p. 201 :
In suis responsionibus faciebat mirabilia et quod habebat mirabilem memoriam.
- [84]
À Rouen, le lieu des audiences du bailliage était appelé la cohue.
- [85]
La déposition d’Husson Lemaistre aurait été bien à sa place parmi les dépositions de la vie de Domrémy. Perdue au milieu des dépositions de Rouen, elle avait échappé à l’attention de l’auteur.
- [86]
In quo igne clamavit plus quam sex vicibus, Jhesus, et maxime in ultimo flatu clamavit magna voce Jhesus ! adeo quod ab omnibus adstantibus audiri potuit.
- [87]
Procès, t. II, p. 376 :
Post primam prædicationem, cum reduceretur ad carceres in Castro Rothomagente, mangones Illudebant eidem Johannæ, et permittebant Anglici, magistri eorum ; quodque principaliores Anglicorum, ut audivit, multum indignabantur contra episcopum Belvacensem, doctores et alios assistentes in processu, ex eo quod non fuerat convicta et condemnata ac supplicio tradita ; quodque etiam audivit dici quod aliqui Anglici, ex indignatione prædicta, contra Episcopum et doctores prædictos, de castro revertentes, levaverunt gladios ad eos percutiendum, quamvis non percusserint, dicentes quod rex male expenderat pecunias suas erga eos. Præterea dicit se audivisse ab aliquibus referri, quod cum comes de Warvick post primam prædicationem conquereretur dicto episcopo et doctoribus, dicebat quod rex male stabat ex eo quod dicta Johanna se evadebat ; ad quod unus eorum respondit :
Domine, non curetis ; bene rehabebimus eam.
- [88]
Quod necessarium erat eis complacere, quod fieret celeriter processus contra eam, et quod inveniretur occasio mortis suæ.
- [89]
Procès, t. III, p. 191 :
Ita prudenter respondebat quod si unus de doctoribus qui cam interrogabant respondisset, non melius respondisset.
- [90]
Procès, t. III, p. 191 :
Dixit excusando regem Franciæ :
Nolite loqui de rege, quia est bonus catholicus ; sed loquimini de me.
- [91]
Procès, t. III, p. 191 :
Magister Petrus Mauricii eam visitavit de mane… cui ipsa Johanna dixit :
Magister Petre, ubi ego ero hodie de sera ?
et ipse magister Potrus respondit :Nonne habetis vos bonam spem in Domino ?
Quæ dixit quod sic, et quod, Deo favente, esset in Paradiso ; et quæ audivit a magistro Petro prælicto. - [92]
Procès, t. III, p. 191 :
Dum vidit apponere ignem in lignis, ipsa incepit clamare voce magna : Jhesus et semper quousque fuit in exitu clamavit : Jhesus.
- [93]
Procès, t. III, p. 191 :
Erat juxta loquentem ; cui audivit dici talia verba, mirabiliter lacrymando :
Utinam anima mea esset in loco, in quo credo animant istius feminæ.
- [94]
Procès, t. II, p. 373 :
Audivit quod ita prudenter respondebat, quod si aliqui de doctoribus fuissent ita interrogati, vix ita bene respondissent.
- [95]
Procès, t. III, p. 370 :
Aliqui timore et alii favore interfuerunt in processu.
- [96]
Procès, t. III, p. 371 :
Fuerunt factæ sibi tot vexationes de eam opprimendo.
- [97]
Le greffier a mis à l’article XI ce qui devait être à l’article XII :
Tendebant ad finem articulatum.
- [98]
Procès, t. III, p. 372 :
Credit quod faciebant ei pejus quam poterant.
- [99]
Procès, t. III, p. 372 :
Audivit a multis quod visum fuit nomen Jhesus inscriptum in flamma ignis in quo fuit combusta.
- [100]
Procès, t. III, p. 372 :
Bene credit quod si Anglici habuissent unam talem mulierem, multum honorassent et non sic eam tractassent.
- [101]
Les étudiants s’attachaient ainsi à la personne de maîtres distingués dans le cours de leurs études, leur servant tout à la fois de secrétaire et de majordome. C’était un moyen d’alléger les frais scolaires et de se créer des protecteurs. Encore aujourd’hui des étudiants s’attachent dans le même but à des célébrités pour les écritures, ou donnent des répétitions, font des surveillances dans les collèges.
- [102]
Il semble que c’est bien plus souvent.
- [103]
Tout le dossier du procès, tel qu’il avait été rédigé à l’audience, a donc passé sous les yeux des commissaires. Pourquoi faut-il que nous ne l’ayons plus !
- [104]
Procès, t. III, p. 63 :
Eidem Johannæ audivit dici, loquendo eidem loquenti et notariis, quod non bene scribebant, et multoties faciebat corrigere.
- [105]
Procès, t. I, p. 65 :
Eidem loquenti videtur quod erat una parva schedula, quasi sex vel septem linearum, et bene recordatur, prout dicit, quod ipsa se referebat conscientiis judicantium si se deberet revocare vel non.
- [106]
Procès, t. III, p. 114 :
Ante hujusmodi prædicationem, vidit eidem Johannæ deferri corpus Christi multum solemniter, cantando Litaniam et dicendo : Orate pro ea, et cum magna multitudine tædarum… licet audiverit posimodum quod multum devote receperat, et cum magna abundantia lacrymarum.
- [107]
Procès, t. II, p. 323 :
Deprecando sanctum Michaelem quod eam dirigeret et consuleret.
- [108]
Procès, t. I, p. 324 :
Cum ligaretur, implorabat… sanctum Michaelem specialiter.
- [109]
Procès, t. I, p. 324 :
Credit quod Anglici eamdem Johannam timebant (plus) quam residuum totius exercitus regis Franciæ.
- [110]
Procès, t. III, p. 170 :
Et erat simples et juris ignara… licet magnam constantiam habuerit, ex qua multi arguebant quod habebat spirituale juvamen.
Dans la déposition de 1452, le bon prêtre exprimait la même pensée presque dans les mêmes termes (Procès, t. I, p. 327) :
Constantin ejusdem Johannæ multos arguebat quod ipsa habuerat spirituale juvamen.
- [111]
Jeanne a fait souvent plainte semblable, aussi je pense que semel doit se rapporter à audivit : semel audivit, il a entendu une fois.
- [112]
Et tunc erat rumor quod notarii prohibebantur aliqua scribere ex dictis ipsius Johannæ.
- [113]
Procès, t. II, p. 325 :
Quem (Cauchon) vidit reverti de quærendo eam (la Pucelle), et referentem legationem suam regi et domino de Warwick, dicendo lætanter et exultanter quædam verba quæ non intellexit, et postmodum locutus est in secreto dicto domino de Warwick, quid dixit, nescit.
- [114]
Dicendo sibi (à Pierre Minier) quod non immisceret in opinione sua decreta cum Theologia et quod relinqueret decreta juristis.
- [115]
Cartularium, § IV, p. 89, note 15 ; Auctarium, II, col. 306, note 6.
- [116]
De Beaurepaire, Notes, etc., p. 29.
- [117]
Procès, t. III, p. 56 :
Quod de jure requirebatur talis informatio.
- [118]
Procès, t. III, p. 58 :
Asserit quod nunquam deliberavit de aliqua pœna eidem Johannæ infligenda.
- [119]
N’est-ce pas de Guillaume Érard qu’il a voulu parler ?
- [120]
Aperçus nouveaux, p. 106.
- [121]
M. De Beaurepaire, Notes, p. 58.
- [122]
M. De Beaurepaire, Notes sur les assesseurs du procès de condamnation, p. 82-85.
- [123]
Procès, t. III, p. 182 :
Multum cauta in suis responsionibus.
- [124]
Ad procurationem Anglicanorum.
- [125]
De Beaurepaire, Recherches, p. 126.
- [126]
Procès, t. III, p. 35 :
Post hujusmodi abjurationem, plures dicebant quod non erat nisi unifia, et quod non faciebat nisi deridere.
- [127]
Procès, t. III, p. 35 :
Plures de assistentibus dicebant quod de illa abjuratione non multum curabat, et quod non erat nisi truffa ; et ut videtur loquenti, ipsa Johanna de illa abjuratione non multum curabat, nec faciebat de ea compotum, et quod illud quod fecit in hujusmodi abjuratione, fecit precibus adstantium devicta.
- [128]
Notes, p. 69.
- [129]
Procès, t. II, p. 338 :
Eo quod ridendo pronuntiabat aliqua verba dictæ abjurationis… quod erat una derisio.
- [130]
De Beaurepaire, Notes sur les juges et assesseurs du procès de condamnation, p. 108.
- [131]
Procès, t. III, p. 131 :
Erat ita simplex quod credebat quod Anglici eam deberent expedire mediante pecunia, nec credebat quod tenderent ad ejus mortem.
- [132]
Procès, t. III, p. 132 :
Expresse professa est pluries quod se et omnia dicta et facta sua judicio Ecclesiæ et Domini notri Papæ submittebat.
- [133]
Procès, t. III, p. 132 :
Facta fuit (l’abjuration) per eam (Jeanne), et erat in scripiis, et durabat totidem vel circiter, sicut. Pater noster.
- [134]
Procès, t. III, p. 133 :
Ultra per eum deposita, dicit quod multi de præsentibus in processu erant bene irati et reputabant executionem multum rigorosam et male factam : et erat vox communis quod male judicabatur.
- [135]
Procès, t. II, p. 301 :
Quærebant eum probare hæreticam, ut infamarent ad hoc dominum regem Francia et, ut credit, erat corum potissime intentio.
- [136]
Procès, t. II, p. 301 :
Cum timerent (les Anglais) eam plus quam magnum exercitum.
- [137]
M. De Beaurepaire, Recherches, p. 109.
- [138]
Procès, t. III, p. 174 :
A post non fuit.
Et dans la première déposition :
Depuis Saint-Ouen, non fuit vocatus ad sermonem.
C’est moralement qu’il faut entendre qu’il y a assisté jusqu’à la prédication de Saint-Ouen, puisqu’il dit dans la première déposition (Procès, t. II, p. 350) :
Non fuit semper in examine.
Ce qui est conforme au procès-verbal. Il n’a pas assisté non plus aux séances dans la prison.
- [139]
Procès, t. III, p. 174 :
Multum simplex, et prudenter respondebat, ita quod per tres septimanas credebat eam inspiratam, licet multum et n’unis, videra loquentis, persisteret in suis revelationibus.
- [140]
Procès, t. III, p. 175 :
A quibus satis se expediebat.
Dans la première déposition il dit :
multum prudenter respondit…
et un peu plus loin,on lui faisait parfois des questions très profondes, dont elle se tirait avec compétence
(Procès, t. II, p. 363) :In aliquibus valde profunde quærebant de quibus competenter se expediebat.
C’est la différence la plus marquée entre les deux dépositions.
- [141]
Recherches, etc., p. 118.
- [142]
Procès, t. II, p. 356 :
Aliqui de adstantibus in processu erant voluntarii et favorabiles, alii coacti et inviti, et multi timidi, quorum quidam fugerunt, nolentes adesse processui.
- [143]
Procès, t. II, p. 357 :
Vidit tamen et audivit quod episcopus Belvacensis, quando notant non faciebant sicut volebat, aspere increpabat eos ; eratque res ipsa valde violenta, ut asserit, ex bis quæ vidit et audivit.
- [144]
Procès, t. II, p. 358 :
Respondebat prudenter et multum substantialiter, audivitque ab ore domini tunc abbatis Fiscampensis, quod unus magnus clericus bene defecisset respondere interrogationibus difficilibus sibi factis.
- [145]
Procès, t. II, p. 358 :
Vidit eam interrogari difficilibus, involutis et captiosis interrogationibus, ut caperetur in sermone, prout sibi videbatur, et ut distraheretur a proposito suo ; et Hoc non obstante, secundum fragilitatem muliebrem bene respondebat ; et aliquando advertebat designando diem in qua super aliquibus iterum interrogatis alias responderat.
- [146]
Procès, t. II, p. 358 :
Dicit se vidisse et audivisse in judicio, quod, cum ipsa Johanna interrogaretur an vellet se submittere episcopo Belvacensi et aliquibus de adstantibus, tunc nominatis, ipsa Johanna respondebat quod non, quodque se submittebat Papæ et Ecclesiæ catholicæ, petendo quod duceretur ad Papam. Et cum sibi diceretur quod processus suus mitteretur ad Papam ut ipsam judicaret, respondebat quod notebat ita fieri, quia nesciebat quid per eos in processu poneretur ; sed volebat ibi duci et per Papam interrogari.
- [147]
Rapprocher ces paroles de la réponse à l’article VI. Il faudra revenir sur le certificat de fidélité donné aux greffiers.
- [148]
Mémoires pour servir à l’histoire de Paris, t. XXIV, p. 27.
- [149]
De Beaurepaire, Notes, p. 41.
- [150]
Procès, t. III, p. 47 :
Respondebat multum providenter et sapienter et cum magna audacia.
- [151]
Erat ibidem anus magnas Dominus de Anglia… qui dixit, his auditis :
Vere ipsa est bona mulier. Si esset Anglica !
- [152]
Nullus est ita magnus doctor et subtilis, si esset interrogatus per tantos dominos et in tanta comitiva, sicut erat Johanna, quin fuisset perplexus et remissus.
- [153]
Mémoires pour l’histoire de Paris, t. XXIV, p. 27 ; cf. De Beaurepaire, Notes, p. 43.
- [154]
Procès, t. III, p. 49 :
Audivit postmodum dici a magistro Petro Mauricii, quod camdem Johannam audiverat in confessione, et quod nunquam talem confessionem, nec a doctore nec a quocumque audiverat, et quod credebat quod juste et sancte ambulabat cum Deo, attenta sua confessione.
- [155]
Procès, t. III, p. 52 :
Bene recordatur quod, quadam vice, dum interrogaretur per episcopum et aliquos de adstantibus, quod ipsa dixit quod episcopus et alii non erant sui judices.
- [156]
Procès, t. III, p. 52 :
Bene recordatur de abjuratione quam fecit ipsa Johanna, licet multum distulerit ad eam faciendum ; ad quam tamen faciendum ipse magister Guillelmus eam induxit, eidem dicendo quod faceret quod sibi consulebatur, et quod ipsa esset a carceribus liberata. Et sub hac conditione et non alias hoc fecit, legendo post aliam (alium ?) quamdam parvam schedulam, continentem sex vel septem lienas in volumine folii papyrei duplicati, et erat ipse loquens ita prope quod verisimiliter poterat videre lineas et modum eorum.
- [157]
Procès, t. III, p. 196 :
Bene recordatur quod vidit eamdem Johannam, quando schedula abjurationis fuit sibi lecta, et sibi legit eam dominas Johannes Massieu, et erat quasi sex lincarum grossæ litteræ, et dicebat ipsa Johanna post dictum Massieu.
- [158]
Procès, t. II, p. 318 :
Habebat custodiam ostii cameræ et carceris.
Il y avait donc une chambre à côté de la prison.
- [159]
Procès, t. II, p. 319 :
Nec recordatur de aluqua prohibitione facta super his quæ faciebant ad processum, quamvis prohiberentur aliqua conscribi, quæ, judicio loquentis, non faciebant ad causam.
Il sera démontré que le témoin se trompe.
- [160]
Tunc, prout dicit loquens, doctores, qui ibidem assistebunt, eam dirigebant.
Le greffier, en écrivant ce prout dicit loquens, a voulu sans doute indiquer que cette assertion a besoin d’explications ; elle est fausse, prise dans sa généralité. Ceux qui auraient voulu la diriger en étaient empêchés, même par menaces.
- [161]
Procès, t. II, p. 320 :
Venit loquens, post susceptionem in camera, qua fuerunt interrogationes factæ. Item dicit quod nunquam percepit in cadem Johanna quin esset bona catholica ; fuitque eidem Johannæ data licentia recipiendi corpus Christi, ipso loquente presente, licet non fuerit præsens ad receptionem.
- [162]
Procès, t. II, p. 330 :
Postquam fuit sibi dictum (supplicium), parum antequam veniret ad locum dicti supplicii, fecit pulchras et devotas orationes ad Deum, Beatam Mariam et Sanctos, unde plures presentes fuerunt provocati ad lacrymas et præsertim magister Nicolaus Loyselleur, promotor in causa, qui dum flendo recederet asocietate dictæ Johannæ, et obviaret cuidam turbæ Anglicorum existentium in curte castri, increpaverunt eumdem Loyselleur, minando sibi et vocando cum proditorem ; de quibus verbis valde timuit, et sine divertendo ad alios actus, adiit dominum comitem de Warwick, ut præservaretur, et nisi fuisset ipse comes, credit ipse loquens quod dictus Loyselleur fuisset interfectus.
Loyseleur, sans être le promoteur attitré de l’accusation, en avait été de fait le promoteur le plus odieux. C’est ce que le greffier a voulu vraisemblablement dire.
- [163]
Procès, t. III, p. 160 :
Nec aliquid fecissent ipsi notarii pro quocumque, quia nullum pro hoc timebant.
Il faudra revenir sur cette déclaration du témoin, et sur l’attestation favorable de la plupart des cotémoins.
- [164]
Procès, t. III, p. 161 :
Habebat custodes Anglicos de quilbus conquerebatur multotiens, dicens quod eam multum opprimebant et male tractabant.
- [165]
Procès, t. III, p. 163 (Phrase impossible) :
Nescit quod aliquibus in odium dicti processus aut alias fuerit facta aliqua coactio.
- [166]
Procès, t. III, p. 164 :
Credit quod ipsa Johanna nulle modo intelligebat, nec fuit sibi exposita, quia magno tempore recusavit illam schedulam abjurationis signare, et tandem compulsa præ timore signavit, et fecit quamdam crucem.
- [167]
Ce n’est pas le dimanche, mais le lundi matin que les greffiers entrèrent dans la prison.
- [168]
Procès, t. III, p. 164 :
Credit potius quod ad hoc faciendum fuerit inducta, quia aliqui de his qui interfuerant in processu faciebant magnum applausum et gaudium ex eo quod resumpserat habitum, licet plures notabiles viri dolerent, inter quos vidit magistrum Petrum Morice multum dolentem et plures alios.
- [169]
Procès, t. III, p. 165 :
Quasi omnes adstantes a fletu se continere non poterant.
- [170]
Procès, t. III, p. 165 :
Scit veraciter quod judieantes et hi qui interfuerunt magnam notam a popularibus incurrerunt ; nam postquam ipsa Johanna fuit igne cremata, populares ostendebant illos qui interfuerunt et abhorrebant.
- [171]
Procès, t. III, p. 165 :
Et audivit manuteneri quod omnes qui de morte ejus fuerunt culpabiles morte turpissima obierunt ; puta ipse magister Nicolaus Midi lepra post paucos dies percussus est, et episcopus mortuus est subito, faciendo fieri barbam suam.
- [172]
Le témoin doit être lui-même rangé dans cette dernière catégorie, si l’on tient compte de ses votes au procès.
- [173]
Isambart mêle les souvenirs ; Jean de Fontaine s’était déjà enfui ; ce qu’il dit d’Houppeville et de l’évêque d’Avranches demande des explications que nous essaierons de donner dans la suite.
- [174]
Interrogata an vellet se submittere Domino nostro Papæ, respondit quod sic, dum tamen mittrretur et duceretur ad ipsum ; sed nolebat se submittere illis præsentibus, saltem episcopo Belvacensi, cum essent inimici ejus capitales.
- [175]
Comment le témoin peut-il dire que le procès a été fidèlement rédigé, lorsqu’à l’article V il a constaté une omission aussi capitale que l’appel formel au concile de Bâle ?
- [176]
Satis observabant judices ordinem juris, judicio loquentis ; mais ils en violaient les parties les plus essentielles : récusation des juges comme ennemis mortels (ce qui était vrai), appel au pape, omission des réponses les plus décisives. C’est le témoin qui le constate dans sa déposition.
- [177]
L’article XXV est ainsi conçu :
Johanna continuo, et præsertim tempore sui finis, catholice et sancte se habuit… Jhesus usque ad ultimum vitæ finem acclamando ita ut omnes assistentes, etiam Anglicos ad lacrymarum profusionem adduxerit… Le témoin dicit articulum in toto continuere veritatem, addens etiam quod episcopus Belvacensis hac occasione flevit.
- [178]
Effectus est totus attonitus et quasi in exstasi.
- [179]
Viderat ipse Anglicus in emissione spiritus dictæ Johannæ quamdam columbam albam exeuntem de Francia.
Il est manifeste qu’il faut lire Flamma, encore que les manuscrits signés par les greffiers portent Francia.
- [180]
Quia bonus cathoticus est, et in me non credidit.
Il n’a pas cru avec assez de fermeté et de persévérance, d’abandon.
- [181]
Procès, t. II, p. 302 :
Vidit eam in carceribus castri Rothomagensis in quadam camera sat tenebrosa, ferratam et compeditam aliquando.
- [182]
Procès, t. III, p. 303 :
Dicebatque quod non erat hæretica neque schismatica, prout sibi imputabatur in libelle sibi tradito.
- [183]
Dum loquebatur de persona sua, multa fingebat.
- [184]
Quæ respondebat : Quid est Ecclesia ? quantum est de vobis nolo me submittere judicio vestro, quia estis inimicus meus capitalis.
- [185]
Procès, t. III, p. 305 :
Sicut ab eadem Johanna audivit, fuit per unum magnæ auctoritatis tentata de violentia ; propter quod, ut ilia esset agilior ad resistendum, dixit se habitum virilem qui in carcere fuerat juxta cam caute dimissum resumpsisse. Item quod, post resumptionem dicti habitus, vidit et audivit dictum episcopum cum aliis Anglicis exultantem et dicentem, palam omnibus, domino de Warwick et aliis :
Capta est.
- [186]
Erat multum simplex… et vix sciebat Pater noster, licet aliquando dum interrogaretur, prudenter responderet.
- [187]
Scit etiam quod frater Johannes Magistri, subinquisitor… et cum quo sæpissime loquens ibat, coactus intererat hujusmodi processui.
- [188]
Nam, ut dicit, quidem frater Isambertus de Petra, qui erat socius dicti Inquisitoris, cum semel vellet eam aliqualiter dirigere, sibi fuit dictum quod taceret, et quod de cætero a talibus abstineret, alioquin submergeretur in Sequana.
- [189]
Procès, t. III, p. 167 :
Audivit pluries eamdem Johannam interrogari an se veliet submittere judicio Ecclesiæ et ipsa inquirente quid esset Ecclesia, quum sibi responderetur quod erant Papa et prælati Ecclesiam representantes, respondit quod ipsa se submittebat judicio Summi Pontificis rogando quod ad cum duceretur.
- [190]
Procès, t. III, p. 167 :
Credit firmiter quod omnia quæ fuerunt facta, fuerunt facta in odium christianissimi regis Franciæ et ad eum diffamandum.
- [191]
Procès, t. III, p. 168 :
Ipse audivit ab eadem Johanna quod quidam magnus dominas Anglicus ad eam in carceribus introierat et eam tentavit vi opprimere. Et dicebat eidem loquenti quod erat causa quare habitum virilem resumpserat post primam sententiam.
- [192]
Procès, t. III, p. 168 :
Deponit quod die obitus ipsius Johannæ, de mane testis loquens, de licentia et ordinatione judicum, et ante sententiam latam, audivit eamdem Johannam in confessione, et ministravit sibi corpus Christi ; quod devotissime et cum maximis lacrymis, tantum quod narrare nesciret, humiliter suscepit.
- [193]
Procès, t. III, p. 169 :
Quasi omnes adstantes pro pietate flebant, et maxime episcopus Morinensis… vellet, uti dicit, quod anima sua esset ubi credit animam ipsius Johannæ esse.
- [194]
Procès, t. III, p. 169 :
Dum ipsa Johanna percepit ignem, ipsa dixit loquenti quod descenderet, et quod levaret crucem Domini alte, al eam videre posset ; quod et fecit.
- [195]
Procès, t. III, p. 169 :
Dum ipsa Johanna percepit episcopum, eidem dixit quod ipse erat causa suæ mortis, et quod sibi promiserat quod eam poneret in manibus Ecclesiæ, et ipse eam dimiserat in manibus suorum inimicorum capitalium.
- [196]
Procès, t. III, p. 170 :
Dicit etiam et deponit super hoc interrogatus quod semper usque ad linem vitæ suæ manutenuit et asseruit quod voces quas habuerat erant a Deo, et quod quidquid fecerat ex præcepto Dei fecerat, nec credebat per easdem voces fuisse deceptam, et quod revelationes quas habuerat ex Deo erant.
- [197]
Procès, t. II, p. 366 :
Dicit quod constabat judicibus quod se submiserat determinationi Ecclesiæ et quod fidelis et catholica et pœnitens erat, quodque, ex licentta et ordinatione judicum, corpus Christi eidem Johannæ ministravit loquens.
- [198]
P. 114.
- [199]
Il semble bien qu’ici la mémoire fait défaut au témoin ; l’instrument du procès le donne comme un des plus assidus, et le 2 mai, il a administré une caritative à la Vénérable.
- [200]
Procès, t. III, p. 154 :
Rex ordinavit quod ego faciam vestrum processum, et ego faciam.
- [201]
Procès, t. III, p. 156 :
Et bene scit quod illa schedula continebat circiter octo lineas et non amplius ; et scit firmiter quod non erat illa de qua in processu fit mentio, quia aliam ab illa quæ est in processa legit ipse loquens, et signavit ipsa Johanna.
- [202]
Procès, t. III, p. 159 :
Quibus auditis, ipsa Johanna, genibus flexis, fecit suas orationes ad Deum multim devotissimas, et rogavit eumdem loquentem quatenus haberet crucem. et tunc quidam Anglicus ibidem existens fecit quamdam parvam crucem ex quodam baculo, quam deosculata est, et eam posuit in sinu suo cum maxima devotione. Adhuc tamen habere voluit enicem ecclesiæ, et eam habuit, et eam amplexando et lacrymando deosculabatur, se etiam recommendando Deo, beato Michaeli, beatæ Catharinæ, et omnibus sanctis ; et in fine amplexata est eamdem crucem, salutando adstantes, et descendit de ambone, sibi comitante dicto fratre Martino, usque ad locum supplicii, ubi finivit vitam multum devote.
- [203]
Procès, t. III, p. 159 :
Audivit etiam tunc dici a Johanne Fleury, clerico Ballivi et graphario, quod tortor retulerat quod, corpore igne cremato et in pulvere redacto, remansit cor illæsum et sanguine plenum. Et fuit sibi dictum quod pulveres et quidquid ex ea remaneret congregaret et in Sequanam projiceret, quod et fecit.
- [204]
Procès, t. II, p. 335 :
Nec unquam vidit aliquam personam ita catholice finivisse dies suos.
- [205]
Procès, t. III, p. 134 :
Quæ, ut sibi videbatur, erat multum simplex, licet aliquando multam prudenter responderet, et interdum salis simpliciter, prout videri potest in processu. Et credit quod in tam difficili causa non erat ex se sufficiens ad se defendendum contra tantos doctores, nisi fuisset inspirata.
- [206]
D’après Colles, on en tira cinq exemplaires. Deux sont à la Bibliothèque Nationale, sous les numéros 5965, 5966 ; un troisième à la Bibliothèque du Corps législatif ; l’on m’assure qu’il y en a un quatrième, signé des greffiers, au British Museum. Le manuscrit dit d’Urfé semble dans nombre de ses pages écrit de la même main que le numéro 5970, un des manuscrits du procès de réhabilitation.
- [207]
Procès, t. I, p. 140 :
Dixerunt loquenti et dicto suo socio notario quod ipsa mirabiliter loquebatur de apparitionibus suis.
- [208]
Non obstante hujusmodi translatione, prudenter respondebat, et maximam habebat memoriam, quia sæpisstme dicebat :
Ego alias vobis de hoc respondi
, dicendo :Ego me refero clerico
, de loquente intelligendo. - [209]
Procès, t. III, p. 146 :
Fuit posita in quadam parva porta, assistent sibi pro consiliario magistro Nicolao Loyseleur, qui cidem dicebat : Johanna, credatis mihi, quia si vos velitis, eritis salvata. Accipiatis vestrum habitum, et faciatis omnia quæ vobis ordinabuntur ; alioquin estis in periculo mortis, et si faciatis ea quæ vobis dico, vos eritis salvata, et habebitis multum bonum et non habebitis malum, sed eritis tradita ecclesiæ.
- [210]
Procès, t. III, p. 146 :
Et quia tunc fuit modicum intervallum.
- [211]
Procès, t. III, p. 147 :
Et tunc fecerunt sibi dicere hujusmodi abjurationem quæ sibi fuit lecta ; sed nescit si loquebatur post legentem aut si, postquam fuerit lecta, dixit quod ita dicebat ; sed dicit quod subridebat.
Toute cette partie de la formule d’abjuration est très obscure ; Manchon ne pouvait pas s’expliquer clairement sans se déclarer coupable d’un nouvel acte de lâcheté.
- [212]
Procès, t. III, p. 147 :
Deponit quod, durante processif ipse loquens audivit quod ipsa Johanna conquesta fuit dicto episcopo et comiti de Warwick. dum interrogaretur quare non se induebat vestibus mulieris, et quod non erat decens mulieri habere tunicam viri, caligas ligatas multis ligis fortiter colligatis ; dicendo quod non auderet exuere dictas caligas, nec eas tenere quin essent fortiter ligatæ, quia bene sciebant, ut dicebat, dicti episcopus et comes quod sut custodes pluries tentaverant eam violare ; et semel, dum clamabat, ipse comes venit ad clamorem et in adjutorium, ita quod nisi advenisset, dicti custodes eam violassent ; et ob hoc conquerebatur.
- [213]
Procès, t. III, p. 149 :
Quæ respondit quod hoc fecerat ad suæ pudicitiæ defensionem, quia non erat tuta in habitu muliebri cum suis custodibus, qui voluerant attentare suæ pudicitiæ et de quo pluries conquesta fuerat eisdem episcopo et comiti.
- [214]
Procès, t. III, p. 150 :
Quo audito, ipsa Johanna faciebat tam pias lamentationes quod quasi omnes movebantur ad fletum, et etiam judices. Et dicit loquens quod ita fuit commotus quod per mensem remansit territus ; et scit ipse loquens quod exitus et finis ejus fuit, ut apparebat omnibus, multum catholicus ; voluit revocare suas revelationes, sed in eisdem stetit usque ad finem.
- [215]
Procès, t. II, p. 10 et seq.
- [216]
Notices, III, p. 532.
- [217]
Procès, t. II, p. 315.
- [218]
Procès, t. II, p. 315.
- [219]
Procès, t. II, p. 334.
- [220]
Société de l’histoire de Normandie, séance du 12 juillet 1894, p. 248.
- [221]
M. De Beaurepaire, Notes, p. 21.