Tome III : Livre IV. Parti anglo-bourguignon : chroniques et documents peu ou point défavorables
393Livre IV Parti anglo-bourguignon. — Chroniques et documents plus modérés, peu ou point défavorables.
- Enguerrand de Monstrelet
- Chronique des Cordeliers
- Gilles de Roye
- Georges Chastellain et sa Chronique
- Le notaire Pierre Cochon
- Clément de Fauquembergue : le greffier du Parlement de Paris et ses notes dans les registres judiciaires
- Pierre Empis : sa brève chronique
Enguerrand de Monstrelet
- Le siège d’Orléans
- La Pucelle jusqu’à la délivrance d’Orléans
- La campagne de la Loire
- La campagne du sacre
- La campagne après le sacre
- La suite des exploits de la Pucelle, sa captivité, son martyre
Notes biographiques et critiques
Enguerrand de Monstrelet est de tous les chroniqueurs celui que, jusqu’à notre siècle, les histoires aimaient le plus à citer, pour la période dont il a retracé les annales.
Monstrelet est Picard d’origine, issu, dit-il, de noble famille, quelques-uns croient par voie de bâtardise. Il naquit vers 1390 et mourut en 1453. Du parti bourguignon, il était particulièrement attaché à Jean de Luxembourg. Aussi cherche-t-il à mettre son protecteur particulièrement en scène, et lui fait-il une large place dans sa Chronique. On connaît assez peu les fonctions qu’il exerça durant sa vie. Il nous apprend lui-même qu’il était à Compiègne, lorsque la Vénérable y fut prise.
Sa Chronique s’étend de 1400 à 1444. Elle fut imprimée de bonne heure, vers la fin du XVe siècle. Les éditions en ont été multipliées dans la suite. Dans notre siècle, Buchon l’a fait entrer dans sa collection ; M. Douet d’Arc en a donné une édition sous le patronage de la Société de l’Histoire de France. On possède de nombreux manuscrits de la Chronique de Monstrelet.
Ses pages sur la Libératrice, malgré quelques inexactitudes de détail, sont, à deux points près, réservées, assez complètes et enchâssées dans le cadre des événements. Elles renferment de précieux aveux. Il a eu le tort de recueillir, sur le séjour de la Vierge à Neufchâteau, l’impure fable qui avait cours à la cour de Bourgogne, fable par laquelle on prétendait expliquer les merveilles de la guerrière. Jeanne, servante d’auberge à Neufchâteau, y aurait pris les allures de la libre cavalière. Le conte a passé de confiance de la Chronique de Monstrelet dans une foule d’écrits, même émanés de plumes catholiques.
394L’on n’a pas observé que le procès de réhabilitation réduit à néant cette injurieuse invention. En racontant la prise de la Libératrice à Compiègne, Monstrelet promet de donner la suite de l’histoire de la prisonnière. Il se contente de reproduire le récit menteur envoyé par la cour anglaise au duc de Bourgogne et aux princes de la Chrétienté. Il est permis d’y voir un calcul de sa part.
Ce ne sont pas seulement les pages qui regardent directement la Pucelle qui vont être insérées, mais toutes celles qui aident à mieux connaître son histoire, et notamment les désastreuses trêves qui interrompirent sa céleste mission.
Chapitre I Le siège d’Orléans
- I.
- Armée d’élite levée en Angleterre par Salisbury et menée en France.
- La conquête d’Orléans décidée dans les conseils tenus à Paris.
- L’armée de Salisbury renforcée par les contingents levés en Normandie.
- Grands capitaines.
- Conquête de places de médiocre importance.
- Préparatifs de défense des Orléanais.
- Les faubourgs et leurs églises rasés.
- Vaillante attaque et vaillante défense.
- Salisbury maître de la tête du pont.
- Mortellement blessé lorsqu’il contemple la ville.
- Ses recommandations avant de mourir.
- II.
- Le siège continué par les Anglais sous la conduite de Suffolk : efforts de Charles VII pour défendre Orléans.
- Noms de quelques défenseurs.
- Détresse de Charles VII.
- Abandon dont il est l’objet.
- Sa confiance en Dieu.
- III.
- Journée des Harengs.
- Dispositions prises par les Anglais.
- Présomption des Français, désordre dans leur attaque.
- Leur ignominieuse défaite ; leurs pertes.
- Désespoir de Charles VII.
- IV.
- Le duc de Bourgogne à Paris dans les premiers jours d’avril.
- Ambassade des Orléanais demandant que leur ville soit remise entre ses mains, comme ville neutre.
- Délibération du conseil anglais, et refus plein de mépris.
- Orléans doit se rendre aux Anglais.
- Les Orléanais disposés à tout souffrir plutôt que de devenir Anglais.
- Le duc de Bourgogne content de la proposition des Orléanais, froissé des multiples refus des Anglais.
I. Armée d’élite levée en Angleterre par Salisbury et menée en France. — La conquête d’Orléans décidée dans les conseils tenus à Paris. — L’armée de Salisbury renforcée par les contingents levés en Normandie. — Grands capitaines. — Conquête de places de médiocre importance. — Préparatifs de défense des Orléanais. — Les faubourgs et leurs églises rasés. — Vaillante attaque et vaillante défense. — Salisbury maître de la tête du pont. — Mortellement blessé lorsqu’il contemple la ville. — Ses recommandations avant de mourir.
Chapitre LII. — Comment le comte de Salseberi vint en France à tout grand gent, en l’aide du duc de Bethefort.
Au mois de mai, le comte de Salisbury, homme expert et très renommé en armes, convoqua, par l’ordre du roi Henri et de son grand conseil, jusqu’à six-mille combattants ou environ, gens d’élite et éprouvés en armes pour la plupart, dans le but de les amener en France à l’aide 395du duc de Bedford qui se disait régent. Il en envoya d’abord trois-mille à Calais, d’où ils allèrent à Paris pour toujours continuer la guerre contre les Français.
Environ la Saint-Jean, le même comte de Salisbury passa la mer avec le surplus de ses gens, vint à Calais, et par Saint-Pol, Doullens et Amiens, arriva à Paris, où il fut joyeusement reçu par le comte (sic) de Bedford, et tout le conseil de France, du roi Henri.
Après l’arrivée de Salisbury, de grands conseils furent tenus durant plusieurs jours sur le fait de la guerre. Il fut conclu qu’icelui comte, après qu’ils auraient mis sous l’obéissance du roi Henri quelques méchantes places occupées par ses adversaires, irait mettre le siège devant la cité d’Orléans, qui, à ce qu’ils disaient, leur était fort nuisible.
Ce plan arrêté, l’on convoqua de toutes parts et l’on manda de par le roi Henri et de par le régent les Normands et ceux qui tenaient le parti de l’Angleterre. L’on y mit une telle diligence que peu de temps après, Salisbury eut sous ses ordres jusqu’à dix-mille combattants, parmi lesquels le comte de Suffolk, le seigneur de Scales, le seigneur de Talbot, le seigneur de Lille, Anglais, Chassedoch (Glasdale) et plusieurs autres vaillants et très experts hommes d’armes, qui après avoir été durant quelques jours reçus au milieu des fêtes et des honneurs à Paris, ainsi qu’il a été dit, quittèrent cette ville et ses alentours avec le comte de Salisbury…
Monstrelet raconte la prise de Nogent-le-Roi, Janville, Jargeau, etc., et en vient au siège d’Orléans.
II. Le siège continué par les Anglais sous la conduite de Suffolk : efforts de Charles VII pour défendre Orléans. — Noms de quelques défenseurs. — Détresse de Charles VII. — Abandon dont il est l’objet. — Sa confiance en Dieu.
Chapitre LIII. — Comment le comte de Salsebery assiégea la cité d’Orléans, où il fut occis.
Après que le comte de Salisbury eut conquis et mis en l’obéissance du roi Henri de Lancastre, Janville, Meung et plusieurs autres villes et forteresses des pays environnants, il se disposa très diligemment pour aller assiéger la noble cité d’Orléans, et de fait, durant le mois d’octobre, il arriva avec toute sa puissance devant ladite cité. Ceux qu’elle renfermait dans ses murailles, attendant depuis longtemps sa venue, avaient disposé leurs fortifications, fait provision d’armements de guerre, de vivres, choisi des hommes exercés aux armes et belliqueux pour résister et se défendre. Et même pour qu’il ne pût pas aisément s’établir avec ses gens autour de la ville, ni se fortifier, les habitants d’Orléans avaient fait abattre et démolir de tous côtés en leurs faubourgs de bons et notables édifices, parmi lesquels furent renversées jusqu’à douze églises 396et plus, dont quatre des ordres mendiants ; et avec ces églises beaucoup de belles et riches maisons de plaisance, qu’y possédaient les bourgeois. Ils poussèrent si loin celte œuvre de destruction qu’on pouvait voir tout à découvert les faubourgs et les environs, et décharger comme en plaine les canons et les autres instruments de guerre.
Toutefois ledit comte de Salisbury ne tarda pas longtemps à s’établir avec ses Anglais près de la ville, encore que ceux du dedans se défendissent vigoureusement de tout leur pouvoir, faisant plusieurs sorties, déchargeant canons, coulevrines, et autres artilleries qui tuaient ou mettaient hors de combat plusieurs Anglais. Cependant les Anglais les repoussèrent si vaillamment et si promptement, qu’ils s’approchèrent plusieurs fois des remparts au point d’étonner les Orléanais par leur hardiesse et leur courage. Dans une de ces attaques hardies, le comte de Salisbury fit assaillir la tour du bout du pont jeté sur la Loire, qu’il prit et conquit en assez bref de temps, avec un petit boulevard qui était fort près, malgré la résistance des Français. Il établit plusieurs de ses gens dans la tour, pour que ceux de la ville ne pussent pas tomber par ce côté sur son armée. D’autre part, lui, ses capitaines et tous les siens se logèrent fort près de la ville dans des décombres, dans lesquels, ainsi que c’est la coutume des Anglais, il fit creuser plusieurs logements dans la terre, des taudis, et autres appareils de siège pour éviter les traits dont ceux de la ville les servaient très largement459.
Cependant le comte de Salisbury, le troisième jour après son arrivée devant la cité, entra dans la tour du Pont où il avait logé ses gens, et monta au second étage ; là il se mit à une fenêtre donnant sur la ville, regardant très attentivement ses alentours, pour mieux voir et imaginer comment et par quelle manière il pourrait la prendre et la subjuguer. Comme il était à cette fenêtre, soudainement, de la ville, la pierre d’un veuglaire fend l’air, et va frapper contre la fenêtre où se trouvait le comte qui, au bruit du coup, se retirait de l’ouverture ; mais il fut atteint très grièvement, mortellement, des éclats de la fenêtre, eut une grande partie du visage entièrement emportée, tandis qu’un gentilhomme qui était à ses côtés tomba sur-le-champ raide mort. Cette blessure porta au cœur de tous ses gens grande tristesse ; car il en était fort craint et aimé ; et on le tenait pour le plus habile, le plus expert et le plus heureux dans les combats de tous les princes et capitaines du royaume d’Angleterre. Toutefois il vécut encore huit jours dans cet état de 397blessure. Ayant mandé tous ses capitaines, il leur commanda de par le roi d’Angleterre de continuer à réduire sans retard460 cette ville à son obéissance, se fit porter à Meung, et y mourut au bout de huit jours des suites de sa blessure.
III. Journée des Harengs. — Dispositions prises par les Anglais. — Présomption des Français, désordre dans leur attaque. — Leur ignominieuse défaite ; leurs pertes. — Désespoir de Charles VII.
Le comte de Suffolk devint capitaine général des Anglais en son lieu et place, ayant sous lui les seigneurs de Scales, de Talbot, Lancelot de Lille, Glacidas et plusieurs autres. Malgré la perte qu’ils venaient de faire de leur chef et souverain Connétable, ils reprirent confiance en eux-mêmes, et, d’un commun accord, ils se disposèrent en toute diligence à continuer l’œuvre commencée, par toutes les voies et manières possibles ; ils firent construire en plusieurs lieux des bastilles et des fortifications à l’intérieur desquelles ils se logèrent, pour éviter les surprises et les envahissements de leurs ennemis.
De son côté, le roi Charles de France, sachant que les Anglais, ses anciens ennemis et adversaires, voulaient subjuguer et mettre en leur obéissance la très noble cité d’Orléans, avait déterminé, avant leur arrivée, au sein de son conseil, qu’il la défendrait de tout son pouvoir, dans la persuasion que si elle tombait entre les mains de ses ennemis, ce serait la destruction totale de ses frontières, de son pays, et sa propre ruine. Il envoya donc à son secours une grande partie de ses meilleurs et plus fidèles capitaines, Boussac et le seigneur d’Eu, et avec eux le bâtard d’Orléans, chevalier, les seigneurs de Gaucourt et de Graville, le seigneur de Villars, Poton de Xaintrailles, La Hire, Messire Théodore de Valpergue, Messire Louis de Gaucourt, et plusieurs autres très vaillants hommes, fort renommés en armes et de grande autorité. Ils avaient journellement avec eux de douze à quatorze-cents combattants, gens d’élite, bien éprouvés aux armes, tantôt plus, tantôt moins, car le siège ne fut jamais si fermé que les assiégés ne pussent se rafraîchir de gens et de vivres, et aller à leurs besognes, quand bon leur semblait, et qu’ils avaient la volonté de le faire. Durant ce siège, les assiégés firent plusieurs sorties sur les assiégeants… Mais, d’après les rapports que nous ont faits quelques notables des deux partis, je n’ai point su qu’ils aient fait grand dommage à leurs ennemis, sinon par les canons et autres engins qu’ils tiraient de la ville…
Chapitre LV. — … Durant le temps que les Anglais tenaient leur siège devant la noble cité, le roi Charles, comme il a été dit, était fort 398bas461. Il avait été à peu près délaissé, et était comme abandonné par la plus grande partie de ses princes, et autres des plus nobles capitaines qui voyaient que de toutes parts ses affaires tournaient au pire462. Néanmoins il avait toujours bonne affection et confiance en Dieu, désirant de tout son cœur avoir traité de paix avec le duc de Bourgogne ; ce qu’il avait plusieurs fois requis par ses ambassadeurs ; mais on n’avait pas encore pu trouver un moyen qui fût au gré des parties.
IV. Le duc de Bourgogne à Paris dans les premiers jours d’avril. — Ambassade des Orléanais demandant que leur ville soit remise entre ses mains, comme ville neutre. — Délibération du conseil anglais, et refus plein de mépris. — Orléans doit se rendre aux Anglais. — Les Orléanais disposés à tout souffrir plutôt que de devenir Anglais. — Le duc de Bourgogne content de la proposition des Orléanais, froissé des multiples refus des Anglais.
Chapitre LVI. — Comment les Anglois, allant au secours du siège d’Orléans, rencontrèrent les François qui les assaillirent.
Après avoir décrit le départ de Paris de quatre ou cinq-cents chariots, escortés par environ seize-cents combattants, et mille hommes des communes, et avoir parlé des trois ou quatre-mille Français qui les attendaient dans les environs de Rouvray, Monstrelet décrit ainsi la funeste journée des Harengs.
Les Anglais firent en très grande diligence de leurs charrois, en plein champ, un grand parc auquel ils laissèrent deux issues pour ouverture, et ils se mirent à l’intérieur, les archers à la garde de ces entrées, et les hommes d’armes assez près, aux lieux convenables. À l’un des côtés, le plus fort, étaient les marchands, les charretons, les pages, et autres gens de petite défense avec les chevaux. En cet état, les Anglais attendirent bien deux heures leurs ennemis, qui en grand bruit vinrent se mettre en bataille devant le parc, hors de la portée des traits. Il leur semblait, attendu leur grand nombre, la diversité des ennemis ramassés de différents pays (il n’y avait que cinq à six-cents Anglais venus d’Angleterre), qu’ils ne pouvaient échapper de leurs mains, et qu’ils seraient bientôt vaincus. Néanmoins quelques-uns craignaient beaucoup le contraire, parce que les capitaines français n’étaient pas d’accord entre eux, les uns, spécialement les Écossais, voulant combattre et livrer bataille à pied, et les autres voulant demeurer à cheval… Ils allèrent assez promptement, les uns à pied, les autres à cheval, attaquer et combattre leurs ennemis qui les reçurent très courageusement. Les archers anglais, qui étaient très bien défendus par leurs charrois, commencèrent 399à tirer très raidement, et de pleine venue ils firent reculer loin d’eux ceux qui étaient à cheval avec leurs hommes d’armes. Le connétable d’Écosse et ses gens combattirent dès lors à l’une des entrées, mais, pour être bref, ils furent déconfits, et moururent sur la place le connétable d’Écosse… et bien jusqu’à six-vingts gentilshommes et d’autres jusqu’au nombre de cinq ou six-cents combattants, la plus grande partie Écossais… et n’y eut de mort de la partie des Anglais, de gens de nom, qu’un seul homme nommé Bresanteau, neveu de Messire Morhier, prévôt de Paris… Et pouvaient être les Anglais environ dix-sept-cents combattants de bonne étoffe, sans les communes, et, comme il est dit ci-dessus, les Français étaient bien de trois à quatre-mille…
Pour laquelle male aventure ainsi advenue, Charles eut au cœur grande tristesse, voyant de toutes parts ses besognes venir au contraire de mal en pis. La dessus dite bataille de Rouvray fut faite la nuit des Brandons (1er dimanche de Carême) environ trois heures après midi463.
V.
Le chapitre LVII, consacré à Jeanne d’Arc, sera reproduit après le LVIIIe. Ce dernier complétera l’idée de l’état d’Orléans lorsque la Pucelle y fit son entrée.
Chapitre LVIII. — Comment de par le roi Charles et ceux de la ville d’Orléans, vinrent ambassadeurs en la cité de Paris, pour faire traité au duc de Bedford, afin que ladite ville d’Orléans demeurast paisible.
Au commencement de cet an464, le duc de Bourgogne accompagné de six-cents chevaucheurs ou environ, vint à Paris vers le duc de Bedford par lequel il fut très joyeusement reçu, ainsi que par sa sœur, femme du même duc. Là ne tardèrent pas à venir Poton de Xaintrailles, Pierre d’Orgin, et d’autres nobles ambassadeurs envoyés par le roi Charles, et par ceux de la ville et cité d’Orléans très fort molestés et resserrés465 par le siège des Anglais. Ils voulaient traiter avec le duc de Bedford et le conseil du roi Henri d’Angleterre, pour que la ville d’Orléans sortît de son oppression et demeurât paisible, remise qu’elle serait entre les mains 400du duc de Bourgogne, qui y établirait un gouverneur à son plaisir, et la tiendrait comme neutre ; d’autant plus que le duc d’Orléans et son frère, le comte d’Angoulême, qui depuis longtemps en étaient les droituriers seigneurs, étaient prisonniers en Angleterre, et n’étaient point de ladite guerre.
Le duc de Bedford convoqua plusieurs fois son conseil pour avoir son avis et ses sentiments sur semblable requête. Le conseil ne put venir à s’accorder sur pareille demande. Plusieurs remontrèrent au duc de Bedford les grands frais et les grandes dépenses du roi Henri pour le siège ; il y avait perdu plusieurs de ses meilleurs hommes ; la ville ne pouvait pas longtemps tenir sans être subjuguée, et les habitants étaient dans le plus grand péril ; c’était une des villes du royaume dont il importait le plus d’être les maîtres, pour des raisons qu’ils en posaient. D’autres témoignaient leur mécontentement à la pensée qu’elle serait remise entre les mains du duc de Bourgogne. Il n’était point raisonnable que le roi Henri et ses vassaux eussent eu les peines et soutenu les mises, et que le duc de Bourgogne en eût, sans coup férir, les honneurs et les profits. Un conseiller, maître Raoul le Sage, dit qu’il ne serait jamais en un lieu où l’on mâcherait [le fruit] au duc de Bourgogne, pour que ce même duc l’avalât. Finalement, l’affaire débattue et examinée, la conclusion fut qu’on n’entendrait pas les Orléanais s’ils ne voulaient traiter avec les Anglais et leur rendre la ville.
En entendant cette réponse, les ambassadeurs répliquèrent qu’ils étaient sans pouvoir pour traiter sur ce pied ; et qu’ils savaient bien que les Orléanais endureraient bien des maux, avant de se mettre en l’obéissance et sujétion des Anglais. Ces conclusions données, les ambassadeurs repartirent et retournèrent en la noble ville d’Orléans, où ils firent connaître l’accueil fait à leur proposition.
Cependant le duc de Bourgogne, à propos de ces affaires, fut content des ambassadeurs Orléanais. Si cela avait plu au roi et à son conseil, c’eût été bien volontiers qu’il aurait assumé le gouvernement de la cité et ville d’Orléans, tant pour l’amour de son beau cousin le duc d’Orléans que pour éviter les suites qui pouvaient résulter de sa prise ; mais les Anglais, alors en grande prospérité, ne songeaient pas que la roue de la fortune pouvait tourner contre eux ; et quoique, en ce voyage, le duc de Bourgogne eût fait plusieurs requêtes à son beau-frère le duc de Bedford, tant pour lui comme pour ses gens, peu lui furent accordées. Après environ trois semaines de séjour en la noble et royale ville de Paris, il retourna en son pays de Flandre.
401Chapitre II La Pucelle jusqu’à la délivrance d’Orléans
- I.
- Jeanne d’Arc à Chinon.
- Son âge.
- Son costume.
- Son pays.
- Son passé.
- Son escorte.
- Ce qu’elle propose au roi.
- Près de deux mois d’attente.
- Traitée d’abord de folle.
- Examinée.
- Ne parle que de Dieu.
- Finit par être écoutée, par être armée.
- Son étendard.
- Le ravitaillement décidé.
- II.
- Extrémité à laquelle Orléans est réduit.
- Ravitaillement opéré malgré les Anglais.
- Nombre de combattants introduits.
- La Pucelle presse l’attaque des ennemis.
- Son assurance.
- Prise de saint Loup.
- Détails.
- Seconde bastille enlevée.
- Prise de la bastille du bout du pont après un combat acharné.
- Les morts.
- Joie des Orléanais.
- III.
- Les Anglais abandonnent le siège.
- Comment.
- Joie et butin des Orléanais.
I. Jeanne d’Arc à Chinon. — Son âge. — Son costume. — Son pays. — Son passé. — Son escorte. — Ce qu’elle propose au roi. — Près de deux mois d’attente. — Traitée d’abord de folle. — Examinée. — Ne parle que de Dieu. — Finit par être écoutée, par être armée. — Son étendard. — Le ravitaillement décidé.
Chapitre LVII. — Comment une Pucelle nommée Jeanne, vint devers le roi Charles à Chinon, où il se tenoit, et comment ledit roi Charles la retint avec lui.
En l’an dessus dit (1428 anc. st.) vint devers le roi Charles de France, à Chinon, où il se tenait une grande partie du temps, une pucelle, jeune fille, âgée de vingt ans ou environ, nommée Jeanne, laquelle était vêtue et habillée en guise d’homme. Elle était née des parties entre Bourgogne et Lorraine, d’une ville nommée Droimy (Domrémy), assez près de Vaucouleurs.
Cette pucelle Jeanne fut, pendant un grand espace de temps, chambrière en une hôtellerie ; elle était hardie à chevaucher les chevaux et à les mener boire, et à faire des apertises (tours), et autres habiletés que les jeunes filles n’ont point coutume de faire466. Elle fut mise en chemin et envoyée vers le roi par un chevalier nommé Messire Robert de Baudricourt, de par le roi capitaine de Vaucouleurs, qui lui bailla des chevaux et quatre ou six compagnons. Elle disait être pucelle, inspirée de la grâce divine, et être envoyée vers icelui roi pour le remettre en 402possession de son royaume, dont il était chassé et débouté à tort et qui était en fort467 mauvais état. Elle fut environ deux mois en l’hôtel du roi, l’admonestant par ses paroles de lui donner gens et aide, et qu’elle relèverait son royaume468.
Durant ce temps, ni le roi ni son conseil n’ajoutaient que peu de foi à ses promesses, et à chose qu’elle sût dire ; on la tenait pour une folle dont l’esprit était dévoyé469. Pour de si grands princes, en effet, comme pour tout noble personnage, telles et semblables paroles sont suspectes et périlleuses à croire, principalement pour ne pas attirer l’ire de Notre-Seigneur, mais aussi pour les dérisions qu’on pourrait s’attirer des parlers du monde. Néanmoins, après qu’elle fût demeurée quelque temps en l’état qui vient d’être dit, on lui vint en aide ; on lui donna et gens et équipement de guerre470 ; et elle arbora un étendard où elle fit peindre la représentation de notre Créateur. Aussi toutes ses paroles étaient du nom de Dieu. Ce qui faisait qu’une grande partie de ceux qui la voyaient et l’entendaient parler, avaient cette confiance et cette inclination471 à croire qu’elle était inspirée de Dieu, ainsi qu’elle disait l’être.
Elle fut par plusieurs fois examinée par de notables clercs, par d’autres hommes sages, de grande autorité, afin de savoir plus à plein son intention ; elle fut toujours constante en son propos, disant que si le roi voulait la croire, elle le remettrait en sa seigneurie, et depuis ce temps, elle fit des œuvres472 dont elle acquit grande renommée, ainsi que ce sera plus à plein déclaré ci-après.
Lorsqu’elle vint vers le roi, se trouvaient auprès du prince le duc d’Alençon, le maréchal de Rais, et plusieurs autres capitaines, car le roi avait tenu un grand conseil pour le fait du siège d’Orléans. De Chinon il alla à Poitiers, et la Pucelle avec lui.
Bientôt après, il fut ordonné que le maréchal mènerait des vivres et d’autres approvisionnements nécessaires à Orléans, avec des renforts. Jeanne la Pucelle voulut faire partie de l’expédition ; elle fit requête qu’on lui donnât ce qui était nécessaire pour s’armer et s’équiper ; ce qui lui fut donné. Bientôt après, elle arbora son étendard et elle alla à Blois où se faisait la réunion, et de là à Orléans avec les autres.
Elle était toujours armée de toutes pièces, et en ce même voyage, 403plusieurs gens de guerre se mirent sous sa conduite473. Et quand elle fut arrivée dans la cité d’Orléans, on lui fit très grand accueil, beaucoup de gens se réjouirent de sa venue, comme vous entendrez le rappeler plus longuement sans trop tarder.
II. Extrémité à laquelle Orléans est réduit. — Ravitaillement opéré malgré les Anglais. — Nombre de combattants introduits. — La Pucelle presse l’attaque des ennemis. — Son assurance. — Prise de saint Loup. — Détails. — Seconde bastille enlevée. — Prise de la bastille du bout du pont après un combat acharné. — Les morts. — Joie des Orléanais.
Chapitre LIX. — Comment la Pucelle Jehanne et plusieurs capitaines franchois rafraischirent la ville d’Orléans de vivres et de gens d’armes, et depuis levèrent le siège.
Depuis sept mois environ les capitaines anglais avec leurs gens faisaient le siège d’Orléans. La ville était fort oppressée et travaillée tant par leurs machines de guerre que par les fortifications, bastilles et forteresses qu’ils avaient élevées en plusieurs lieux, jusques au nombre de soixante, et les assiégés voyaient bien que la prolongation les mettait en péril d’être mis en la servitude et obéissance de leurs ennemis. Décidés et disposés à résister de tout leur pouvoir, et à empêcher pareille extrémité par tous moyens que trouver ils pourraient, ils envoyèrent vers le roi Charles, pour en avoir secours de gens et de vivres.
De quatre à cinq-cents combattants environ leur furent envoyés ; depuis il en vint bien sept-mille avec des vivres, qui étaient conduits par ces hommes d’armes par la rivière de la Loire ; avec eux vint Jeanne la Pucelle474. Jusques à ce jour elle avait fait peu de choses dont il fût quelque renommée.
Les assiégeants s’efforcèrent de conquérir ce convoi de vivres ; mais il fut bien défendu par la Pucelle et par ceux qui étaient avec elle, et il fut préservé ; les habitants de la ville en furent bien ravitaillés ; et ils furent très joyeux tant de la venue de la Pucelle que des vivres ainsi introduits.
Le lendemain, qui fut un jeudi475, Jeanne se leva très matin, et, s’adressant à plusieurs capitaines de la ville et autres gens de guerre, les exhorta et les pressa très fort par ses paroles de s’armer et de la suivre, car, disait-elle, elle voulait assaillir et combattre les ennemis, ajoutant qu’elle savait sans faillir qu’ils seraient vaincus.
Ces capitaines et les autres gens de guerre étaient tous émerveillés de ses paroles ; la plupart se mirent en armes, et s’en allèrent avec elle 404assaillir la bastille de Saint-Loup, qui était très forte, et que défendaient de trois à quatre-cents Anglais ou environ. Ils furent très promptement vaincus, morts, pris, et mis en déplorable état476 ; la fortification fut entièrement démolie et livrée au feu et à la flamme. Ladite Pucelle s’en retourna ainsi dans la cité d’Orléans, où elle fut très grandement honorée et festoyée de toutes gens.
Le lendemain, qui fut le vendredi, la Pucelle Jeanne sortit de nouveau de la ville avec un certain nombre de combattants, et alla assaillir la seconde bastille pleine d’Anglais. Comme la première, elle fut gagnée et emportée ; et ceux qui y étaient renfermés furent mis à mort et passés au fil de l’épée. La Pucelle ayant fait mettre en feu et embraser cette seconde bastille, retourna dans Orléans, où, plus que devant, elle fut encore exaltée et honorée par tous.
Le lendemain samedi, elle assaillit avec grande vaillance et grande ardeur la très forte bastille du bout du pont qui était merveilleusement et puissamment fortifiée. Là se trouvait la fleur des meilleurs gens de guerre de l’Angleterre, et la véritable élite des hommes d’armes. Ils se défendirent très longuement et très habilement ; mais cela ne leur valut guère ; de vive force et par prouesse de bataille ils furent pris et conquis, et la grande partie fut mise à l’épée. Parmi les morts fut un très renommé et vaillant capitaine anglais, appelé Classedas (Glasdale), et avec lui le seigneur de Molins, le bailli d’Évreux, et plusieurs autres nobles hommes de grand état.
Après cette conquête, retournèrent dans la ville Jeanne la Pucelle et les Français, sans n’avoir perdu que peu de leurs gens. Et quoique, d’après la commune renommée, la Pucelle passât pour avoir conduit ces trois attaques, néanmoins tous les capitaines, ou au moins la plus grande partie d’entre eux, qui durant le siège avaient été dans Orléans, se trouvèrent à ces assauts. Ils s’y comportèrent, chacun de leur côté, aussi vaillamment que gens de guerre doivent le faire en pareil cas, si bien qu’en ces trois bastilles de six à huit-cents combattants furent tués, ou faits prisonniers, et les Français ne perdirent qu’environ cent hommes de tous états.
III. Les Anglais abandonnent le siège. — Comment. — Joie et butin des Orléanais.
Le lendemain dimanche, les capitaines anglais, à savoir le comte de Suffolk, Talbot, le seigneur de Scales et plusieurs autres, voyant la prise de leurs bastilles et la perte de leurs gens résolurent de s’assembler et 405de se former tous en un seul corps d’armée, en délaissant leurs logis et leurs fortifications ; si les Français voulaient les combattre, ils les attendraient ; s’ils ne le voulaient pas, ils partiraient en bonne ordonnance et retourneraient dans les bonnes villes et forteresses de leur parti.
Ce qu’ils avaient résolu, ils l’exécutèrent. Ce dimanche, très matin, ils abandonnèrent les bastilles qui leur restaient, en mettant le feu à plusieurs d’entre elles ; puis se mirent en ordre de bataille et s’y tinrent un assez bon espace de temps, attendant que les Français vinssent les combattre ; ce dont, par l’exhortation de la Pucelle, les Français n’eurent pas la volonté. Les Anglais, qui voyaient leurs forces très affaiblies et bien diminuées, comprenant qu’il leur était impossible de prolonger leur séjour sans encourir pire encore, se mirent en chemin et retournèrent en bonne ordonnance dans les villes et places qui tenaient leur cause.
Ce fut alors dans tout Orléans grande joie et grande exultation de se voir ainsi délivrés de leurs ennemis, de voir partir à leur confusion ce qui restait de ceux qui, pendant longtemps, les avaient tenus en grand danger. Plusieurs gens de guerre furent envoyés dans les bastilles, où très largement ils trouvèrent des vivres et d’autres biens qui promptement furent par eux mis en sûreté. Ils en firent bonne chère ; car ils ne leur avaient guère coûté. Ces mêmes bastilles furent prestement brûlées et démolies jusques aux fondements pour que nuls gens de guerre ne pussent plus s’y loger.
Chapitre III La campagne de la Loire
- I.
- Le roi pressé de poursuivre la victoire.
- Formation de l’armée à Orléans.
- Délibération.
- Rôle de la Pucelle.
- Entrée en campagne.
- L’armée.
- Marche sur Jargeau.
- Les Anglais demandent du secours à Bedford.
- Forces envoyées par ce dernier.
- II.
- Attaque des Français contre Jargeau.
- La ville emportée d’assaut.
- Pertes des Anglais.
- Soumission de Meung.
- Attaque contre Beaugency.
- La Pucelle toujours à la tête de l’armée.
- Sa renommée éclipse celle des autres capitaines, jette le découragement dans l’armée anglaise, rend leurs chefs irrésolus.
- Capitulation de la garnison de Beaugency.
- Conditions.
- Elle se retire.
- Sur l’avis de la Pucelle, les Français se déterminent à aller au-devant de l’armée anglaise venant de Paris.
- III.
- Marche de l’armée française.
- La victoire prédite par la Pucelle.
- L’avant-garde française.
- Un cerf fait découvrir l’armée anglaise.
- Avis au gros de l’armée.
- L’armée anglaise cherche à prendre ses positions.
- Elle est surprise par l’attaque impétueuse de l’avant-garde, enveloppée.
- Son entière défaite.
- Ses pertes.
- Action de grâces des vainqueurs.
- Leur rentrée à Orléans.
- Ce qu’on attendait de la Pucelle.
- Le roi déterminé à poursuivre ses succès,
- Fastolf opposé à ce qu’on livrât la bataille de Patay.
- Ses motifs.
- Sa fuite.
- Il est dégradé, réintégré.
406I. Le roi pressé de poursuivre la victoire. — Formation de l’armée à Orléans. — Délibération. — Rôle de la Pucelle. — Entrée en campagne. — L’armée. — Marche sur Jargeau. — Les Anglais demandent du secours à Bedford. — Forces envoyées par ce dernier.
Chapitre LX. — Comment le roy de France, à la requeste de la Pucelle et des autres capitaines estans à Orléans, leur envoia grans gens d’armes pour aler sur ses ennemis.
Les Français qui étaient dans Orléans477, à savoir les capitaines avec Jeanne la Pucelle, envoyèrent d’un commun accord plusieurs messages au roi de France, pour lui raconter les besognes victorieuses qu’ils avaient faites, et comment les Anglais ses ennemis étaient partis et retirés dans leurs garnisons, lui demandant d’envoyer sans délai le plus de gens qu’il pourrait trouver, ainsi que plusieurs grands seigneurs, afin de pouvoir poursuivre leurs ennemis effrayés par la perte qu’ils venaient de faire ; ils lui demandaient de se mettre lui-même en marche en personne, pour aller de l’avant. Pareilles nouvelles furent très agréables au roi et à son conseil ; et c’était bien raison.
Incontinent furent mandés auprès du roi le Connétable478, le duc d’Alençon, Charles seigneur d’Albret, et plusieurs autres grands seigneurs, qui pour la plupart furent envoyés à Orléans.
D’autre part le roi, quelque temps après, se dirigea vers Gien, amenant avec lui un très grand nombre de combattants.
Les capitaines qui déjà se trouvaient à Orléans, les princes et les grands seigneurs qui y étaient récemment arrivés, tinrent ensemble de grands conseils pour décider s’ils poursuivraient les Anglais ; conseils auxquels la première appelée était Jeanne la Pucelle, qui en ce temps était à l’apogée de son règne. Finalement, au milieu du mois de mai, (le siège avait été levé au commencement de ce mois), les Français se mirent en campagne au nombre de cinq à six-mille combattants, avec charrois et armements de guerre, et prirent droit leur chemin vers Jargeau, que défendaient le comte de Suffolk et ses frères.
Déjà, ces derniers avaient par avance expédié plusieurs messages à Paris vers le duc de Bedford, lui annonçant les pertes et les malheureux événements survenus devant Orléans, le requérant de vouloir bien envoyer promptement des secours, sans quoi ils étaient en péril d’être repoussés, et de perdre plusieurs villes et forteresses qu’ils occupaient dans la Beauce 407et sur les bords de la Loire. Le duc de Bedford fut très contristé et fort chagrin de ces mauvaises Nouvelles. Considérant cependant qu’il fallait pourvoir aux choses les plus nécessaires, il manda hâtivement de tous les pays de son obéissance des gens de guerre, en fit réunir de quatre à cinq-mille qu’il fit mettre en chemin, et marcher droit vers le pays d’Orléans, sous la conduite de Messire Thomas de Rempston, du bâtard de Thian et de plusieurs autres ; il promettait que bientôt après il irait à leur suite avec de plus grandes forces qu’il avait demandées en Angleterre.
II. Attaque des Français contre Jargeau. — La ville emportée d’assaut. — Pertes des Anglais. — Soumission de Meung. — Attaque contre Beaugency. — La Pucelle toujours à la tête de l’armée. — Sa renommée éclipse celle des autres capitaines, jette le découragement dans l’armée anglaise, rend leurs chefs irrésolus. — Capitulation de la garnison de Beaugency. — Conditions. — Elle se retire. — Sur l’avis de la Pucelle, les Français se déterminent à aller au-devant de l’armée anglaise venant de Paris.
Chapitre LXI. — Comment la Pucelle, le Connestable de Franche, et le duc d’Alenchon, et leurs routes (bandes) conquirent la ville de Gargeaux ; et la bataille de Patay, où les Franchoix desconfirent les Anglois.
Or, il est vrai que le Connétable de France, le duc d’Alençon, Jeanne la Pucelle, et les autres capitaines français, étant ensemble en campagne, ainsi qu’il a été dit, chevauchèrent tant durant quelques jours479, qu’ils vinrent devant Jargeau où se trouvait le comte de Suffolk, avec trois ou quatre-cents de ses gens et les habitants de la ville, qui aussitôt se mirent en toute diligence en état de défense ; mais ils furent promptement environnés de toutes parts des Français, qui de fait commencèrent en plusieurs endroits d’attaquer avec grande activité. L’assaut dura assez longtemps, terrible et très acharné. Les Français le poursuivirent si âprement que, malgré les défenseurs, ils pénétrèrent dans la ville et la conquirent par prouesse. Dès leur entrée, trois-cents combattants anglais furent tués, parmi lesquels l’un des frères du comte de Suffolk. Ce même comte et son frère le seigneur de La Pole furent faits prisonniers, ainsi que soixante de leurs gens ou même plus.
La ville et le château de Jargeau conquis et subjugués, les Français s’y rafraîchirent tout à leur aise ; et, partant de là, ils allèrent à Meung, qui leur fit promptement obéissance. D’un autre côté, les Anglais qui tenaient La Ferté-Hubert s’enfuirent et se réfugièrent à Beaugency. Ils y furent poursuivis par les Français qui se logèrent devant eux en plusieurs endroits. Jeanne la Pucelle était toujours en avant, en tête, avec son étendard. Et dès lors, dans toutes les marches des environs, nul homme de guerre à côté d’elle, ne faisait plus grand bruit, ni n’avait pas grande renommée480.
408Les principaux capitaines anglais, qui se trouvaient dans Beaugency, voyant que, par la renommée de cette Pucelle, la fortune s’était entièrement tournée contre eux, que plusieurs villes et forteresses, les unes forcées d’assaut par la vaillance des armes, les autres à la suite de traités, s’étaient mises en l’obéissance de leurs ennemis ; et aussi que leurs gens étaient pour la plupart très ébahis (démoralisés) et épouvantés, qu’ils ne leur trouvaient pas leur résolution et leur intelligence accoutumées, mais qu’ils avaient le plus grand désir de se retirer sur les marches de la Normandie481, les capitaines anglais ne savaient que faire, ni à quel parti s’arrêter, n’ayant ni certitude ni assurance d’être bientôt secourus. Par suite de ces considérations, ils traitèrent avec les Français. Les conditions furent qu’ils s’en iraient avec leurs biens, leurs corps et leurs vies saufs, et ils remettraient la place en l’obéissance du roi Charles ou de ses commis. Le traité ainsi conclu, les Anglais partirent et prirent leur chemin par la Beauce, en se dirigeant vers Paris. Les Français entrèrent joyeusement dans Beaugency, et, à l’exhortation de Jeanne la Pucelle, ils arrêtèrent d’aller à la rencontre des Anglais, qui, ainsi qu’on leur avait donné à entendre, et c’était vrai, venaient des parties de Paris pour les combattre.
III. Marche de l’armée française. — La victoire prédite par la Pucelle. — L’avant-garde française. — Un cerf fait découvrir l’armée anglaise. — Avis au gros de l’armée. — L’armée anglaise cherche à prendre ses positions. — Elle est surprise par l’attaque impétueuse de l’avant-garde, enveloppée. — Son entière défaite. — Ses pertes. — Action de grâces des vainqueurs. — Leur rentrée à Orléans. — Ce qu’on attendait de la Pucelle. — Le roi déterminé à poursuivre ses succès, — Fastolf opposé à ce qu’on livrât la bataille de Patay. — Ses motifs. — Sa fuite. — Il est dégradé, réintégré.
Ils se mirent donc à pleins champs, accrus chaque jour par gens nouveaux qui venaient à eux de plusieurs marches. Le Connétable, le maréchal de Boussac, La Hire, Poton et quelques autres capitaines furent ordonnés pour former l’avant-garde ; les autres chefs étaient le duc d’Alençon, le bâtard d’Orléans. Le maréchal de Rais était conducteur de l’armée qui suivait d’assez près l’avant-garde482 ; ils pouvaient être de six à huit-mille combattants.
Quelques-uns des chefs demandèrent à Jeanne la Pucelle ce qu’il y avait à faire, et ce qu’il lui paraissait bon d’ordonner ; elle répondit pour vrai que leurs anciens adversaires les Anglais venaient pour les combattre, 409ajoutant qu’au nom de Dieu, on allât hardiment contre eux et que, sans faute ils seraient vaincus. Quelques-uns lui demandèrent où on les trouverait ; elle répondit :
Chevauchez hardiment, on aura bon conduict.Tous les gens d’armes se mirent en ordre de bataille, et en bonne ordonnance tirèrent leur chemin, ayant à leur tête les plus experts hommes de guerre montés sur fleurs de coursiers allant à la découverte des ennemis, au nombre de soixante ou quatre-vingts hommes d’armes. Chevauchant ainsi un assez grand espace de temps, ils vinrent à une grande demi-lieue d’un gros village nommé Patay. Là, les coureurs français virent partir de devant eux un cerf, qui prit droit son chemin pour tomber dans les rangs des Anglais qui s’étaient déjà réunis, à savoir ceux qui, comme cela a été dit, venaient de Paris, et ceux qui étaient partis de Beaugency et des marches d’Orléans. La venue du cerf se jetant, comme il est dit, au milieu de l’armée, fit pousser aux Anglais un très grand cri ; ils ne savaient pas encore que leurs ennemis fussent si près.Ce cri donna aux coureurs français la certitude que là étaient bien les Anglais ; et ils les virent aussitôt tout à plein ; aussi renvoyèrent-ils quelques-uns d’entre eux vers les capitaines pour les avertir de ce qu’ils avaient découvert, et leur faire savoir de chevaucher en avant, en bonne ordonnance et que c’était l’heure de besogner. Prestement ils se préparèrent de tous points et chevauchèrent bien hardiment, si bien qu’ils aperçurent et virent tout à plein leurs ennemis.
Ceux-ci, sachant pareillement la venue des Français, se préparèrent eux aussi diligemment à les combattre ; ils voulurent se mettre à pied derrière une haie qui n’était point éloignée d’eux pour n’être point surpris par derrière par les Français ; mais quelques-uns de leurs capitaines n’en furent pas bien contents, et dirent qu’on trouverait poste plus avantageux. Sur quoi ils se mirent en chemin en tournant le dos à leurs ennemis, et ils chevauchèrent jusques à un petit demi-quart de lieue loin de la première halte, en un endroit bien protégé par des haies et des buissons. Là, parce que les Français les talonnaient de très près, ils mirent pied à terre, et descendirent pour la plupart de leurs chevaux.
Alors l’avant-garde des Français qui, pleine d’ardeur et de courage, désirait joindre les Anglais, parce que depuis déjà quelque temps elle les avait tâtés et trouvés d’assez méchante défense, se jeta de plein élan au milieu des Anglais ; les chargea avec un si hardi courage, avec tant de feu, les envahit si vigoureusement et si soudainement, avant qu’ils pussent se mettre en ordre de bataille, que Messire Jean Fastolf et le bâtard de Thian, chevalier, et grand nombre de leurs gens, ne se mirent pas à pied avec les autres, mais ils partirent en fuyant à plein cours, pour sauver leurs vies. Pendant ce temps, les autres, qui étaient descendus à pied, 410furent promptement environnés et frappés par les Français, n’ayant pas eu le temps de s’abriter derrière leurs pieux aiguisés, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire. Par suite, sans faire éprouver grand dommage aux Français, ils furent très promptement et facilement abattus, déconfits et entièrement vaincus. Il resta bien, morts sur place, environ dix-huit-cents Anglais ; il y en eut de prisonniers de cent à six-vingts, parmi lesquels les principaux étaient les seigneurs de Scales, de Talbot, d’Hongerfort [Hungerford], Messire Thomas Rempston, et plusieurs autres des plus notables jusqu’au nombre susdit. De ceux qui y furent morts les principaux étaient…483. Les autres gens du dernier ou de moyen état étaient de ceux que les Anglais amènent de leur pays, et qui sont destinés à mourir en France484.
Après cette affaire, qui eut lieu environ deux heures après midi, tous les capitaines français se réunirent, rendant dévotement et humblement grâces à Dieu, leur Créateur. Et ils se livrèrent ensemble à une grande joie pour leur victoire et pour une si bonne fortune. Ils se logèrent pour cette nuit en cette ville de Patay, située à deux lieues de Janville-en-Beauce, et cette journée porte à tout jamais le nom de Patay. Le lendemain, les Français repartirent avec leurs prisonniers et les riches dépouilles des Anglais morts sur le champ de bataille. C’est ainsi qu’ils rentrèrent à Orléans, tandis qu’une partie de leurs gens se logèrent aux environs, au milieu des transports de joie de tout le peuple. Jeanne la Pucelle, spécialement, acquit en ces besognes si grande louange et si grande renommée qu’il semblait à toutes gens que les ennemis du roi n’eussent plus puissance de lui résister, et que, dans peu, le roi dût, par son moyen, être entièrement remis et rétabli en son royaume.
Elle alla avec les autres capitaines vers le roi qui se réjouit beaucoup de leur retour et fit à tous très honorable réception. Après quoi il décida, avec les gens de son conseil, de mander des pays de son obéissance le plus de gens de guerre qu’il pourrait afin de marcher en avant et de poursuivre ses ennemis.
Item. — À la journée de la bataille de Patay, avant que les Anglais sussent l’arrivée de leurs ennemis, messire Jean Fastolf, un des principaux capitaines, celui qui devait s’enfuir sans coup férir, se trouvant en conseil avec les autres fit plusieurs remontrances ; à savoir comment tous savaient les pertes qu’ils avaient faites de leurs gens devant Orléans, à Jargeau et en d’autres lieux, où ils avaient eu du pire ; leurs gens étaient très ébahis et effrayés, et leurs ennemis au contraire très enorgueillis et très ranimés. C’est pourquoi son avis était qu’on se retirât dans les châteaux et les lieux qui, aux environs, tenaient leur parti, de ne point 411combattre les ennemis avec tant de hâte, d’attendre que leurs gens fussent mieux rassurés, et aussi que fussent arrivés d’Angleterre les secours que le régent devait prochainement amener. Ces observations ne furent pas agréables à plusieurs des capitaines, spécialement à Messire Jean de Talbot, qui dit que, si les ennemis venaient, il les combattrait. Et parce que, ainsi qu’il a été rapporté, Fastolf s’enfuit de la bataille sans coup férir, il fut pour ce motif grandement blâmé, lorsqu’il vint devant son seigneur, le duc de Bedford ; Bedford finit par lui enlever l’ordre de la Jarretière blanche485, qu’il portait autour de la jambe. Mais depuis, tant pour les observations qu’il avait faites qui semblaient assez raisonnables, que pour plusieurs autres excuses qu’il mit en avant, ledit ordre de la Jarretière lui fut rendu par sentence judiciaire ; il en sortit cependant un grand débat entre icelui Fastolf et sire Jean de Talbot, alors que ce dernier revint de sa captivité, à la suite de cette bataille.
À cette besogne furent faits chevaliers, du côté des Français, Jacques de Milly, Gilles de Saint-Simon, Louis de Marconnay, Jean de La Haye et plusieurs autres vaillants hommes.
Chapitre IV La campagne du sacre
- I.
- Convocation des guerriers à Bourges et à Gien.
- Noms des principaux seigneurs.
- Jeanne d’Arc et Frère Richard.
- Le Connétable en Normandie.
- Acheminement vers Auxerre.
- Soumission de Saint-Fargeau et de Saint-Florentin.
- Négociations avec Auxerre.
- Composition.
- II.
- Campement devant Troyes.
- Soumission de la ville et de nombreux châteaux tout autour.
- III.
- Les clefs de Châlons apportées à Troyes.
- Entrée dans la ville.
- Les clefs de Reims apportées à Châlons.
- La crainte de la Pucelle amène la soumission de Reims, malgré les capitaines anglo-bourguignons.
- Ces derniers se retirent.
- Intervention de l’Archevêque-chancelier.
- La cérémonie du sacre.
- Le dîner à l’archevêché.
- Le neveu de l’Archevêque, capitaine de Reims.
I. Convocation des guerriers à Bourges et à Gien. — Noms des principaux seigneurs. — Jeanne d’Arc et Frère Richard. — Le Connétable en Normandie. — Acheminement vers Auxerre. — Soumission de Saint-Fargeau et de Saint-Florentin. — Négociations avec Auxerre. — Composition.
Chapitre LXIII. — Comment Charles, roi de Franche, se mist sur les champs atout grand foison de chevalerie et de gens d’armes, auquel voiage mist en son obeyssance plusieurs villes et citez.
412Durant ce temps, Charles, roi de France, assembla à Bourges-en-Berry une très grande multitude de gens d’armes et d’hommes de trait. Parmi eux se trouvaient le duc d’Alençon, Charles de Bourbon, comte de Clermont, Arthur, connétable de France, comte de Richemont, Charles d’Anjou, son beau-frère et frère du roi René de Sicile, le bâtard d’Orléans, le cadet d’Armagnac, Charles, seigneur d’Albret,et plusieurs autres personnages élevés et puissants barons, des duchés et comtés d’Aquitaine, de Gascogne, du Poitou, du Berry, et de plusieurs autres bons pays. Il se mit aux champs avec eux tous, et vint de là à Gien-sur-Loire. Jeanne la Pucelle était toujours avec lui ; et en la compagnie de Jeanne se trouvait un prêcheur nommé Frère Richard, de l’ordre de Saint-Augustin, qui naguère avait été débouté de Paris et de plusieurs lieux de l’obéissance des Anglais, où il avait fait plusieurs prédications dans lesquelles il se montrait trop ouvertement favorable aux Français et être de leur parti486.
Du lieu de Gien, le roi prit son chemin vers Auxerre. Cependant le Connétable, avec un certain nombre de gens d’armes, s’en alla en Normandie vers Évreux pour empêcher les garnisons du pays de se réunir autour du duc de Bedford. D’autre part le cadet d’Armagnac fut renvoyé et commis à la garde du duché d’Aquitaine et du Bordelais487. Sur son chemin, le roi mit sous son obéissance deux petites villes déclarées pour le roi Henri : Saint-Florentin et Saint-Fargeau. Elles promirent de se conduire à l’avenir envers le roi et ses délégués comme doivent le faire de bons et loyaux sujets envers leur souverain ; elles prirent aussi du roi sûreté et promesse d’être maintenues et gouvernées en bonne justice, et selon leurs anciennes coutumes.
De là il vint à Auxerre ; et il envoya sommer les habitants de vouloir le recevoir comme leur naturel et droiturier seigneur ; ce que de premier abord ils ne furent point contents d’accorder. Néanmoins plusieurs ambassadeurs furent envoyés de côté et d’autre, et un traité finit par intervenir entre les deux parties. Ceux d’Auxerre promirent de faire au roi telle et pareille obéissance que feraient les villes de Troyes, Châlons et Reims. À cette condition et en fournissant aux gens du roi pour leur 413argent des vivres et d’autres approvisionnements, ils demeurèrent en paix et le roi les tint pour excusés pour cette fois.
II. Campement devant Troyes. — Soumission de la ville et de nombreux châteaux tout autour.
Le roi vint de là à Troyes-en-Champagne, et campa tout autour. Trois jours s’écoulèrent avant que les habitants consentissent à le recevoir pour seigneur. Après ces trois jours, sur certaines promesses qui leur furent faites, ils lui firent pleine ouverture ; et, avec ses gens, le mirent dans la ville, où il ouït la messe. Après les serments accoutumés qu’ils se firent mutuellement les uns aux autres, le roi retourna en son logis au dehors, et fit publier par plusieurs fois, tant dans l’armée que dans la ville, que, sous peine de la hart (la corde), nul, de quelque état qu’il fût, ne fît en rien dommage aux habitants de Troyes, ni à aucun de ceux qui s’étaient mis en son obéissance. Dans ce voyage, l’avant-garde était sous la conduite des deux maréchaux de France, Boussac et le seigneur de Rais, avec lesquels se trouvaient La Hire, Poton de Xaintrailles et d’autres capitaines.
Durant ce voyage se mirent en l’obéissance du roi Charles un très grand nombre de bonnes villes et de châteaux, dans les environs de la route qu’il suivait. Déclarer la reddition de chacune en particulier, je le passe pour cause de brièveté.
III. Les clefs de Châlons apportées à Troyes. — Entrée dans la ville. — Les clefs de Reims apportées à Châlons. — La crainte de la Pucelle amène la soumission de Reims, malgré les capitaines anglo-bourguignons. — Ces derniers se retirent. — Intervention de l’Archevêque-chancelier. — La cérémonie du sacre. — Le dîner à l’archevêché. — Le neveu de l’Archevêque, capitaine de Reims.
Chapitre LXIV. — Comment le roy Charles de France, atout grande et noble chevalerie, et atout grand nombre de gens d’armes, s’en vint en la cité de Rains, où il fut sacré.
Item. — Charles roi de France étant encore à Troyes, des députés de Châlons-en-Champagne vinrent lui apporter les clefs de leur ville et cité, et lui promettre de la part d’icelle de lui faire toute obéissance. Le roi, après leur arrivée, vint audit lieu de Châlons, où les habitants le reçurent bénignement et en toute humilité. Là lui furent pareillement apportées les clefs de la ville de Reims, avec promesse, comme pour la ville précédente, de lui faire toute obéissance et de le recevoir comme le naturel seigneur de la cité.
Le seigneur de Saveuse, avec un certain nombre de gens d’armes, avait été naguère en cette cité de Reims pour la maintenir en l’obéissance du roi Henri et du duc ; le gouverneur et grand nombre des habitants lui avaient promis de soutenir jusqu’à la mort le parti et la querelle du 414roi Henri et du duc, mais, nonobstant ce serment, par crainte de la Pucelle, qui, d’après ce qu’on leur donnait à entendre, faisait de grandes merveilles, ils se mirent en l’obéissance du roi Charles, quoique le seigneur de Châtillon et le seigneur de Saveuse, leurs capitaines, leur pussent remontrer pour leur persuader le contraire. Ces deux seigneurs, voyant leur résolution et de quel côté était leur affection, quittèrent Reims ; car les habitants de la ville n’avaient rien voulu entendre à leurs remontrances, et leur avaient fait des réponses dures et assez étranges. Après les avoir ouïes, les seigneurs de Saveuse et de Châtillon retournèrent à Château-Thierry.
Ceux de Reims avaient déjà décidé de recevoir le roi Charles. Ce qu’ils firent, par l’intervention de l’Archevêque de la ville, chancelier du roi Charles, et par l’intervention de plusieurs autres. Le roi entra dans la ville et cité de Reims, le vendredi, seizième jour de juillet488, avec une partie de sa chevalerie. Le dimanche qui suivit, il fut sacré et couronné en qualité de roi par ledit Archevêque, dans l’église Notre-Dame de Reims, en présence de ses princes et prélats, et de toute la baronnerie et chevalerie qui étaient dans la ville. Là se trouvaient le duc d’Alençon, le comte de Clermont, le seigneur de La Trémoille, qui était son principal gouverneur, le seigneur de Beaumanoir, Breton, le seigneur de Mailly en Touraine. Tous étaient en habits royaux ; ils représentaient les nobles pairs de France, ainsi et de la manière que la coutume était de le faire.
Le sacre fait et accompli, le roi alla dîner en l’hôtel épiscopal de l’Archevêque ; les seigneurs et les prélats l’accompagnaient. L’Archevêque de Reims s’assit à sa table. Le roi fut servi à son dîner par le duc d’Alençon et le comte de Clermont avec plusieurs autres grands seigneurs. Le roi lit le jour de son sacre trois chevaliers dans l’église, parmi lesquels le damoiseau de Commercy. À son départ, il laissa à Reims pour en être le capitaine Antoine de Hellande, neveu de l’Archevêque.
Chapitre V La campagne après le sacre
- I.
- Itinéraire triomphant de Charles VII à travers les villes qui se soumettent.
- La Hire, bailli du Vermandois.
- Château-Thierry abandonné par les Bourguignons.
- Motifs.
- II.
- Armée de dix-mille hommes rassemblée par Bedford.
- Il se met en campagne.
- Lettre qu’il adresse à Charles VII.
- Reproches de s’aider d’une femme désordonnée et d’un moine apostat, de pousser les peuples à sa parjure, de fuir le combat.
- Invitation à une entrevue, reproches du meurtre de Montereau.
- Appel à Dieu.
- III.
- Bedford sur les marches de l’Île-de-France.
- Rencontre des deux armées près de Senlis.
- Forte position de, Bedford.
- Disposition de son armée.
- Les vivres fournis par Senlis.
- La disposition de l’armée de Charles VII.
- La Pucelle.
- Les armées sont en présence durant deux jours.
- Fortes escarmouches.
- Animation des deux côtés ; pas de quartier.
- 300 morts.
- Les armées se séparent.
- IV.
- Les ambassadeurs de Charles VII à Arras.
- Le chancelier porte la parole.
- La paix regardée comme certaine.
- Soumission de Compiègne.
- Les ambassadeurs bourguignons viennent trouver le roi.
- Ceux qui combattent la conclusion de la paix.
- V.
- Charles VII quitte Compiègne où il laisse Flavy pour gouverneur.
- Soumission de Senlis et d’une foule d’autres places.
- D’autres n’attendent que la venue du roi.
- Pourquoi Charles VII ne poursuit pas ses conquêtes.
- Il vient à Saint-Denis.
- La Pucelle pousse à l’assaut de Paris.
- Attaque.
- Assaut âpre.
- Défenseurs de Paris.
- Blessure de Jeanne.
- La retraite sonnée à l’improviste.
- Ce qui confirme les Parisiens dans leur résistance.
- VI.
- Charles VI nomme des gouverneurs des pays nouvellement conquis et revient vers le Berry.
- VII.
- Trèves.
- Le Pont-Sainte-Maxence remis aux Bourguignons.
- Ravages sur les marches de France et du Beauvaisis.
- Grâce à ces trêves, le duc de Bourgogne traverse insolemment les pays récemment conquis, vient à Paris resserrer son alliance avec Bedford, et est nommé gouverneur de la capitale.
- Guerres durant les trêves ; artifices des Bourguignons.
- Préparation de la reprise des hostilités après Pâques.
I. Itinéraire triomphant de Charles VII à travers les villes qui se soumettent. — La Hire, bailli du Vermandois. — Château-Thierry abandonné par les Bourguignons. — Motifs.
En sortant de Reims le roi alla en pèlerinage à Corbigny, visiter Saint-Marcou. Là, les habitants de la ville de Laon vinrent lui faire obéissance, comme avaient fait ceux des villes dont il a été fait mention. De Corbigny le roi vint à Soissons et à Provins, qui, sans opposition aucune, lui firent pleine ouverture. Il constitua alors La Hire comme nouveau bailli du Vermandois, à la place de Colard de Mailly, que le roi d’Angleterre y avait précédemment commis.
Le roi vint ensuite avec ses gens devant Château-Thierry. Le seigneur de Châtillon, Jean de Croy, Jean de Brimeux et quelques autres nobles, grands seigneurs, déclarés pour le duc de Bourgogne, s’y étaient renfermés avec environ quatre-cents combattants. Sentant que l’ensemble de la ville inclinait à faire obéissance au roi Charles, n’attendant pas de prompt secours, n’étant pas suffisamment pourvus à leur plaisir, ils rendirent au roi cette forte ville et son château, et la quittèrent sains et saufs avec tous les biens. Ils allèrent à Paris vers le duc de Bedford, qui formait une grande assemblée de gens d’armes pour venir combattre le roi Charles et son armée.
416II. Armée de dix-mille hommes rassemblée par Bedford. — Il se met en campagne. — Lettre qu’il adresse à Charles VII. — Reproches de s’aider d’une femme désordonnée et d’un moine apostat, de pousser les peuples à sa parjure, de fuir le combat. — Invitation à une entrevue, reproches du meurtre de Montereau. — Appel à Dieu.
Chapitre LXV. — Comment le duc de Bethford fit moult grande assemblée de gens d’armes pour aller combattre le roi Charles, et comment il lui envoya ses lettres.
Pendant ce même temps, le régent, duc de Bedford, ayant réuni à peu près dix-mille combattants, amenés d’Angleterre489 ou recrutés en Normandie et en quelques autres marches de France, vint de Rouen à Paris, et partit de Paris, cherchant à rencontrer le roi Charles pour lui livrer bataille ; il chemina durant plusieurs jours à travers la Brie, et arrivé à Montereau-Fault-Yonne, il envoya par ses messagers des lettres scellées de son sceau, dont voici la teneur :
Nous, Jean de Lancastre, régent de France et duc de Bedford, à vous, Charles de Valois, qui aviez coutume de vous nommer Dauphin de Viennois, et maintenant sans cause vous dites roi ; c’est injustement que vous avez formé de nouvelles entreprises contre la couronne et la seigneurie de très haut et excellent prince, et mon souverain seigneur, Henri, par la grâce de Dieu, vrai, naturel et droiturier roi de France et d’Angleterre, en donnant à entendre au simple peuple que vous venez pour lui donner la paix et la sécurité. Cela n’est pas et ne peut être, vu les moyens que vous avez tenus et tenez encore, vous qui faites séduire et abuser le peuple ignorant, et vous faites aider principalement, ainsi que nous en sommes informé, par des gens superstitieux et condamnés, tels qu’une femme désordonnée, travestie490, portant vêtement d’homme, et de gouvernement dissolu, et aussi d’un Frère mendiant, apostat et séditieux, tous deux, selon la Sainte Écriture, abominables à Dieu ; vous, qui, par force et par la violence des armes, avez occupé au pays de Champagne et ailleurs plusieurs cités, villes et châteaux appartenant à Monseigneur le roi ; vous qui avez contraint et induit les sujets qui y demeuraient à se montrer déloyaux et parjures, en leur faisant rompre et violer la paix finale des royaumes de France et d’Angleterre, paix solennellement jurée par les rois de France et d’Angleterre alors vivants, et par les grands seigneurs, prélats, barons, et par les trois États de ce royaume.
Nous, pour garder et défendre le vrai droit de mondit seigneur le roi, et, à l’aide du Tout-Puissant pour vous repousser vous et votre armée de ses pays et seigneuries, nous nous sommes mis en campagne, 417nous tenons les champs de notre personne avec les forces que Dieu nous a données ; et comme vous l’avez su et le savez, nous vous avons poursuivi et nous vous poursuivons de lieu en lieu dans l’espérance de vous trouver et vous rencontrer ; ce que nous n’avons pas encore pu faire, parce que vous vous êtes dérobé et vous dérobez encore.
C’est pourquoi nous qui désirons de tout notre cœur que la guerre soit abrégée, nous vous sommons et vous requérons, si vous êtes un prince ami de l’honneur, que vous ayez pitié et compassion du pauvre peuple chrétien, qui depuis longtemps à cause de vous a été inhumainement traité, foulé et opprimé, pour que bientôt il soit à l’abri de tant d’afflictions et de douleurs, et que la guerre prenne fin. Prenez au pays de Brie, où nous sommes vous et nous, ou en l’Île-de-France qui est bien voisine de tous deux, une place aux champs qui soit convenable et raisonnable ; fixez un jour prochain et apte, tel que peut le comporter et le demande le voisinage des lieux où nous sommes pour le présent, nous et vous. Si, en ce jour et en ce lieu, vous voulez comparaître en votre personne, escorté par la femme travestie et par l’apostat ci-dessus désigné, escorté par tous les parjures et autres auxiliaires que vous voudrez et pourrez trouver, nous, au plaisir de Notre-Seigneur, nous y comparaîtrons, c’est-à-dire Monseigneur le roi en notre personne. Et alors si vous voulez offrir, ou mettre en avant quelque chose pour le bien de la paix, nous prêterons l’oreille, et nous ferons tout ce que doit et peut faire un prince catholique. Nous sommes et serons toujours enclin et disposé à prendre toutes les bonnes voies d’une paix non feinte, ni altérée, ni dissimulée, ni violée ou parjurée, telle que le fut à Montereau-Fault-Yonne, celle dont par votre faute et votre consentement, provint le terrible, détestable et cruel meurtre commis contre les lois et l’honneur de la chevalerie, en la personne de feu notre cher et très aimé père, le duc Jean de Bourgogne, que Dieu pardonne. Cette paix ayant été ainsi enfreinte, violée et parjurée par vous, tous les nobles, tous les sujets de ce royaume et d’ailleurs, sont demeurés et demeurent à tout jamais quittes et libres de vous et de votre obéissance, à quelque état que vous ayez pu et puissiez venir ; vous les avez absous et déliés de tout serment de fidélité et de sujétion, comme cela peut être démontré clairement par vos lettres patentes signées de votre main et scellées de votre sceau.
Toutefois, si, à cause de l’iniquité et de la malice des hommes, nous ne pouvons arriver au bien de la paix, chacun de nous pourra bien garder et défendre sa cause et sa querelle par l’épée, ainsi que lui en donnera grâce Dieu, qui en est le seul juge, et auquel et pas à un autre, mondit seigneur doit en répondre. Nous le supplions très humblement, comme celui qui connaît le vrai droit et la juste querelle de mondit 418seigneur, de vouloir en disposer à son plaisir. Par suite le peuple de ce royaume, désormais à l’abri de si grands foulements et si grandes oppressions, pourra demeurer en longue paix, sécurité et repos ; ce que doivent quérir et demander tous les rois et princes chrétiens, qui ont charge de gouvernement.
Faites-nous donc savoir promptement, sans plus de délai, et sans perdre le temps en écritures et en arguties, ce que vous en voudrez faire ; car si par votre faute adviennent de grands maux et inconvénients, tels que continuation de la guerre, pillages, rançonnements et occisions de gens, nous prenons Dieu à témoin, et nous protestons devant lui, et devant les hommes, que nous n’en serons pas la cause, et que nous avons fait et faisons notre devoir, que nous nous mettons et voulons nous mettre en tous termes de raison et d’honneur, soit préalablement par le moyen de la paix, soit par journée de bataille, en vertu du droit des princes, puisque autrement il ne se peut faire entre puissants princes.
En témoin de ce, nous avons fait sceller les présentes de notre sceau.
Donné audit lieu de Montereau-où-fault-Yonne, le septième jour d’août de l’an mil quatre cent vingt-neuf.
Ainsi signé : Par Monseigneur,
Le régent du royaume de France,
Le duc de Bedford491.
III. Bedford sur les marches de l’Île-de-France. — Rencontre des deux armées près de Senlis. — Forte position de, Bedford. — Disposition de son armée. — Les vivres fournis par Senlis. — La disposition de l’armée de Charles VII. — La Pucelle. — Les armées sont en présence durant deux jours. — Fortes escarmouches. — Animation des deux côtés ; pas de quartier. — 300 morts. — Les armées se séparent.
Chapitre LXVI. — Comment le roy Charles de France et le duc de Bethford, et leur puissance rancontrèrent l’un l’autre vers le Mont-Espilloy.
Après ces choses, le duc de Bedford, voyant qu’il ne pouvait rencontrer en une position avantageuse le roi Charles et son armée, et que plusieurs villes et forteresses lui faisaient soumission sans coup férir et sans résistance, se retira avec son armée sur les marches de l’Île-de-France, dans le but d’empêcher que les principales villes ne se tournassent contre lui, ainsi qu’avaient fait les autres. D’autre part, le roi Charles, qui était déjà venu à Crépy, où il avait été reçu et obéi en souverain, se mit en marche à travers la Brie, en se rapprochant de Senlis. En ce lieu les armées du roi Charles et du duc de Bedford se trouvèrent l’une et l’autre fort près du Montépilloy, à côté d’une ville nommée Le Bar (Baron).
419De part et d’autre on fit des préparatifs, afin de prendre des avantages pour le combat qui semblait imminent. Le duc de Bedford prit position en un fort lieu, s’adossant par derrière et sur les côtés à de fortes haies d’épines. Au front de l’armée il disposa les archers, en bon ordre, tous à pied, ayant chacun devant eux leurs pieux aiguisés, fichés en terre. Le régent, avec sa seigneurie et les autres nobles, était près des archers ; ils étaient massés en un seul corps de bataille ; entre autres enseignes, on remarquait les deux bannières de France et d’Angleterre. Avec elles était l’étendard de Saint-Georges, porté ce jour-là par le chevalier Jean de Villiers, seigneur de l’Isle-Adam. Dans l’armée de Bedford, l’on comptait de six à huit-cents des gens du duc de Bourgogne. Les principaux étaient : le seigneur de l’Isle-Adam, Jean de Croy, Jean de Créquy, Antoine de Béthune, Jean le Fosseux, le seigneur de Saveuse, Messire Hue de Lannoy, Jean de Brimeu, Jean de Lannoy, Messire Simon de Lalaing, Jean, bâtard de Saint-Pol, et plusieurs autres hommes de guerre, parmi lesquels quelques-uns furent en ce jour faits chevaliers. Le bâtard de Saint-Pol le fut de la main du duc de Bedford ; les autres, comme Jean de Croy, Jean de Créquy, Antoine de Béthune, Jean le Fosseux, le Liégeois d’Humières, par les mains d’autres notables chevaliers. Toutes choses ainsi mises sur pied, il faut savoir que les Anglais et ceux de leur nation étaient réunis dans l’armée, sur la main gauche, tandis que les Picards et ceux de la nation de France étaient à l’opposé. Ils se tinrent ainsi en ordre de bataille, comme il a été dit, par un long espace de temps ; ils étaient campés si avantageusement qu’il ne pouvaient être envahis par derrière sans que les attaquants ne s’exposassent à de très grandes pertes et à grand danger ; avec cela ils étaient pourvus et rafraîchis de vivres et des autres choses nécessaires par la bonne ville de Senlis, qui était près.
D’autre part, le roi Charles, avec ses princes et ses capitaines, fit ordonner ses combattants. L’on voyait dans son avant-garde la plus grande partie de ses plus vaillants et plus experts hommes de guerre ; les autres demeurèrent dans le corps de l’armée, où était le roi, excepté quelques-uns qui, par manière d’arrière-garde, furent placés sur les derrières, du côté de Paris. Avec le roi se trouvait une très grande multitude de gens, bien plus sans comparaison qu’il n’en existait dans l’armée anglaise. Du côté de Charles, on voyait Jeanne la Pucelle, ayant toujours divers sentiments, tantôt voulant combattre ses ennemis, et tantôt non492.
Néanmoins les deux parties, ainsi l’une devant l’autre, prêtes au combat, furent sans se désordonner durant deux jours et deux nuits environ. 420Pendant ce temps il y eut plusieurs grandes escarmouches et plusieurs attaques, qu’il serait trop long de raconter dans le détail. Entre les autres, il y en eut une, âpre et sanglante qui dura bien une heure et demie, du côté des Picards. Ceux qui donnèrent du côté du roi Charles étaient en grande partie des Écossais, et d’autres, en très grand nombre, qui combattirent très fort et très âprement ; spécialement les archers des deux armées firent des décharges nombreuses de leurs traits avec beaucoup de courage.
Quelques-uns des plus experts des deux armées, voyant ainsi les rencontres se multiplier, pensaient bien qu’on ne se séparerait pas, sans que l’une des deux ne fût mise en déroute et vaincue. Elles se séparèrent cependant, non sans que dans les deux camps, il y eût largement des morts et des blessés. Le duc de Bedford fut grandement content des Picards qui dans l’engagement s’étaient cette fois comportés vaillamment. À leur retour de la mêlée, le duc de Bedford passa plusieurs fois devant leurs rangs, les remerciant très humblement à plusieurs reprises, disant :
Mes amis, vous êtes de très bonnes gens, vous avez soutenu grand faix pour nous ; ce dont nous vous remercions très grandement ; et nous vous prions, s’il nous vient quelque affaire, que vous persévériez en votre vaillance et hardiesse.En ces jours les parties étaient fort animées les unes contre les autres ; aucun homme, de quelque état qu’il fût, n’était pris à rançon ; mais, sans pitié ni miséricorde, tous ceux qui pouvaient être atteints, tant d’un côté que de l’autre, étaient mis à mort. Ainsi que j’en fus informé, il y eut dans ces escarmouches environ trois-cents morts, les deux parties comprises ; mais je ne sais de quel côté ils furent les plus nombreux. Après ces deux jours, ou environ, les deux armées se séparèrent l’une de l’autre, sans plus rien faire.
IV. Les ambassadeurs de Charles VII à Arras. — Le chancelier porte la parole. — La paix regardée comme certaine. — Soumission de Compiègne. — Les ambassadeurs bourguignons viennent trouver le roi. — Ceux qui combattent la conclusion de la paix.
Chapitre LXVII. — Comment le roi Charles de France envoya ses ambassadeurs à Arras vers le duc de Bourgogne493.
Pendant ce temps, les ambassadeurs du roi Charles de France étaient venus à Arras, vers le duc de Bourgogne, pour traiter de paix entre ces deux parties. Les principaux de ces ambassadeurs étaient l’archevêque de Reims, Christophe de Harcourt, les seigneurs de Dampierre, de Gaucourt 421et de Fontaines, chevaliers, avec d’autres gens d’état qui trouvèrent à à Arras le duc et son conseil À leur arrivée, ils requirent audience dudit duc, et, quelques jours après, ils se rendirent à son hôtel où, par la bouche de l’Archevêque, l’objet de l’ambassade fut exposé très sagement et authentiquement, en présence de la chevalerie, du conseil, et de plusieurs autres admis à cette audience. Il remontra, entre autres choses, la parfaite affection, le vrai désir du roi de faire la paix avec lui et d’en venir à un traité ; ajoutant que, pour y parvenir, ce même roi était content de de faire des avances et de condescendre494, en faisant des offres de réparation plus qu’il n’appartenait à sa majesté royale. Il excusa le roi sur sa jeunesse de l’homicide perpétré autrefois en la personne du feu duc Jean de Bourgogne, son père, alléguant qu’en ses jeunes années il était sous le gouvernement de gens qui n’avaient pas d’égards et de considération au bien du royaume ni de la chose publique, et qu’en ce temps il n’aurait osé ni les dédire ni se les aliéner. Ces considérations et plusieurs autres fort notables, exposées par l’Archevêque, furent ouïes avec faveur par le duc et par les siens. À la fin il fut répondu aux ambassadeurs :
Monseigneur a bien ouï ce que vous avez dit : il aura avis sur ce, et vous fera réponse dans peu de jours.L’Archevêque retourna à son hôtel, et avec lui ses collègues d’ambassade que toutes gens honoraient. Pour lors la plupart des gens du pays étaient très désireux de voir la paix et la concorde s’établir entre le roi et le duc de Bourgogne. Ceux du moyen et du bas état y étaient même si affectionnés que, dès lors, avant qu’il fût intervenu paix ou trêve, ils allaient à la ville d’Arras, vers le chancelier de France, pour en impétrer en très grand nombre des lettres de rémission, des lettres de grâce, des offices et plusieurs autres faveurs royales, comme si le roi eût été déjà pleinement en sa seigneurie, et qu’ils en eussent été certains. Ils obtenaient du chancelier la plupart des faveurs sollicitées. Par suite, le duc de Bourgogne fut, durant plusieurs jours, en délibération avec son conseil privé, et les affaires entre les parties furent très approchées.
Chapitre LXIX. — Comment la ville de Compiègne se rendit au roy Charles, et du retour des ambassadeurs de France, qui estoient alés vers le duc de Bourgoigne.
Après la journée de Senlis, où le roi Charles et le duc de Bedford avaient été avec toutes leurs forces l’un contre l’autre, le roi revint à Crépy-en-Valois. Là lui furent apportées les nouvelles que les habitants de Compiègne voulaient lui faire obéissance ; aussi, sans nul délai, se 422rendit-il dans cette ville, où il fut reçu en grande liesse des habitants, et il se logea en son hôtel royal. C’est là que revinrent vers lui le chancelier et les autres ambassadeurs qu’auparavant il avait envoyés vers le duc de Bourgogne, avec lequel ils avaient tenu des conférences étroites495, ainsi qu’avec ses conseillers. Cependant il n’y avait pas eu d’accord arrêté ; mais, en conclusion, il avait été convenu que le duc enverrait de son côté une ambassade vers le roi Charles pour avoir son avis et continuer les conférences. Je fus alors informé que la plupart des principaux conseillers du duc de Bourgogne avaient grand désir et affection à ce que les deux parties opérassent leur réconciliation. Toutefois Maître Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et Messire Hue de Lannoy, qui venaient présentement de vers le duc de Bedford, et étaient chargés par lui de faire des observations au duc de Bourgogne, de l’exhorter à tenir le serment fait au roi Henri, n’étaient pas bien contents que le traité se fît. C’est sur leur parole que la conclusion fut retardée, et qu’on prît une autre journée pour envoyer une légation vers le roi Charles. Elle fut confiée à Messire Jean de Luxembourg, évêque d’Arras, à Messire David de Brimeu et à d’autres notables et discrètes personnes…
Monstrelet, pour épargner la réputation de son maître ou même celle de Charles VII, coupables, le premier d’un rôle de duplicité, le second d’imbécillité, fait ici une omission de toute importance. Des trêves qui devaient durer jusqu’à Noël, et dont la teneur fut prolongée jusqu’à Pâques, furent conclues le 28 août à Compiègne. Leur texte va être donné dans la Chronique dite des Cordeliers. Il jette le plus grand jour sur l’échec contre Paris, et sur tout le reste de la carrière de la Libératrice jusqu’à sa captivité.
V. Charles VII quitte Compiègne où il laisse Flavy pour gouverneur. — Soumission de Senlis et d’une foule d’autres places. — D’autres n’attendent que la venue du roi. — Pourquoi Charles VII ne poursuit pas ses conquêtes. — Il vient à Saint-Denis. — La Pucelle pousse à l’assaut de Paris. — Attaque. — Assaut âpre. — Défenseurs de Paris. — Blessure de Jeanne. — La retraite sonnée à l’improviste. — Ce qui confirme les Parisiens dans leur résistance.
Chapitre LXX. — Comment le roy de France fit assaillir la cité de Paris.
Le roi Charles de France étant encore à Compiègne reçut des nouvelles d’après lesquelles le duc de Bedford, le régent, s’en allait avec une armée en Normandie pour combattre le Connétable, qui travaillait fort le pays du côté d’Évreux. Par suite, le roi Charles quitta Compiègne après un séjour de douze jours environ, y laissant Guillaume de Flavy pour capitaine. Avec son armée il alla à Senlis qui, après traité, se rendit au roi. Il se logea dans ses murs avec une grande partie de ses gens ; les autres se logèrent dans les villages environnants.
En ces jours firent obéissance au roi plusieurs villes et forteresses : 423Beauvais, Creil, Pont-Sainte-Maxence, Choisy, Gournay-sur-Aronde, Remy, la Neuville-en-Reez, et de l’autre côté Mognay, Chantilly, Saintines et plusieurs autres. Lui firent aussi serment les seigneurs de Montmorency et de Moy.
Et, en vérité, si, avec son armée, il fut venu à Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, et devant plusieurs autres villes et châteaux forts, la plupart de leurs habitants étaient tout prêts à le recevoir comme seigneur, et ils ne désiraient autre chose au monde que de lui faire obéissance et plein ouverture496.
Toutefois il ne fut pas conseillé de s’avancer si avant sur les marches du duc de Bourgogne, tant parce qu’il le sentait fort de gens d’armes, que pour l’espérance qu’il avait qu’il se fît entre eux quelque bon traité.
Après un séjour de peu de jours à Senlis, le roi en partit et avec toute son armée alla se loger à Saint-Denis ; les gens s’en étaient enfuis à Paris, je veux dire les plus grands bourgeois et plus notables habitants. Ses gens se logèrent à Aubervilliers, à Montmartre, et aux villages près de Paris.
Alors était avec le roi Jeanne la Pucelle, qui avait très grande renommée. Chaque jour elle exhortait le roi et ses princes à faire assaillir la ville de Paris. Il fut conclu que cet assaut serait livré le lundi 12 septembre497. Cette conclusion arrêtée, on fit apprêter tous les gens de guerre, et ce lundi le roi se mit en bataille entre Paris et Montmartre, ses princes avec lui.
La Pucelle, avec l’avant-garde qui était fort nombreuse, s’en alla, son étendard en mains, à la porte Saint-Honoré, faisant porter avec elle plusieurs échelles, des fagots, et d’autres appareils nécessaires à un assaut. Là elle fit entrer plusieurs de ses gens à pied dans les fossés et elle commença l’assaut à dix heures environ ; il fut très dur, âpre et cruel, et dura sans discontinuer de quatre à cinq heures, ou même plus. Les Parisiens se défendirent vigoureusement et avec grand courage, soutenus qu’ils étaient par Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne et chancelier de France pour le roi Henri, et par plusieurs autres notables chevaliers que le duc de Bourgogne leur avait envoyés, tels que le seigneur de Créquy, le seigneur de L’Isle-Adam, Messire Simon de Lalaing, 424Messire Waleran de Beauval, et d’autres notables hommes qui avaient amené quatre-cents combattants. Avant ledit assaut, on avait assigné à chacun, par capitainerie, la garde des lieux propices et convenables. Pendant cet assaut, plusieurs Français furent renversés et abattus, un très grand nombre furent tués et blessés par les canons, les coulevrines, et les autres armes de trait que les Parisiens déchargeaient contre eux.
Jeanne la Pucelle fut très fort navrée (blessée) ; elle demeura tout le jour dans les fossés derrière le revers du talus498, jusqu’au soir que Guichard de Thiembronne et d’autres allèrent la quérir. D’autre part il y eut plusieurs blessés parmi les défenseurs de la ville. Finalement, les capitaines français, voyant leurs gens en si grand péril, et considérant qu’il leur était impossible d’emporter la ville de force, alors que les Parisiens étaient unanimes à vouloir se défendre, sans qu’il y eût division parmi eux, firent soudainement sonner la retraite, et retournèrent à leurs logis, en emportant les morts et les blessés. Le lendemain le roi Charles, triste et affligé de la perte de ses gens, s’en alla à Senlis pour procurer la guérison et les soins des blessés. Les Parisiens se confirmèrent encore les uns les autres dans leur dessein, promettant qu’ils résisteraient jusqu’à la mort de toutes leurs forces, au roi, qui, à ce que l’on disait, voulait entièrement les détruire. Peut-être le craignaient-ils, se sentant gravement coupables envers lui qu’ils avaient privé de sa capitale, et vu qu’ils avaient mis à mort plusieurs de ses loyaux sujets, comme il a été plus pleinement exposé ailleurs.
Chapitre LXXI. — …
Le chroniqueur raconte comment, pendant ce temps, le duc de Bourgogne s’efforçait de raffermir dans la fidélité à sa cause ces mêmes villes d’Amiens et d’Abbeville qu’il nous a dit désirer plus que tout au monde faire obéissance à Charles VII. Le duc fit si bien qu’elles s’armèrent pour être prêtes à le suivre dès qu’il le voudrait.
VI. Charles VI nomme des gouverneurs des pays nouvellement conquis et revient vers le Berry.
Chapitre LXXII. — Comment le roi Charles de France s’en retourna en Touraine et en Berry.
Charles, roi de France, voyant que la ville de Paris, la capitale de son royaume, ne voulait pas se mettre en son obéissance, arrêta avec ses conseillers de laisser des gouverneurs et des capitaines institués par lui dans toutes les bonnes villes, cités et châteaux rentrés en son obéissance, et de 425retourner ensuite ès pays de Touraine et de Berry. La chose ainsi conclue, il constitua chef principal dans l’Île-de-France et le Beauvaisis Charles de Bourbon comte de Clermont, et avec lui le comte de Vendôme et le chancelier. Le comte de Clermont et le chancelier se tenaient le plus souvent en la ville de Beauvais, et le comte de Vendôme à Senlis, Guillaume de Flavy à Compiègne, Messire Jacques de Chabannes à Creil. Le roi, avec les grands seigneurs qui l’avaient accompagné dans son expédition, retourna de Senlis à Crépy ; et de là, par devers Sens en Bourgogne, il retourna aux pays ci-dessus indiqués.
VII. Trèves. — Le Pont-Sainte-Maxence remis aux Bourguignons. — Ravages sur les marches de France et du Beauvaisis. — Grâce à ces trêves, le duc de Bourgogne traverse insolemment les pays récemment conquis, vient à Paris resserrer son alliance avec Bedford, et est nommé gouverneur de la capitale. — Guerres durant les trêves ; artifices des Bourguignons. — Préparation de la reprise des hostilités après Pâques.
Toutefois les trêves furent confirmées entre les Bourguignons et les Français jusqu’au jour des prochaines Pâques, et avec cela le passage du Pont-Sainte-Maxence, que tenaient les Français, fut remis entre les mains de Renauld de Longueval pour en être gardé.
La marche de France et de Beauvaisis demeura par là en grande tribulation. Ceux qui étaient ès forteresses et garnisons, tant les Français que les Anglais, couraient chaque jour les uns contre les autres. Par suite de ces courses, les villages des environs commencèrent à se dépeupler, et les bonnes gens et les habitants se retiraient ès bonnes villes.
Tous les chroniqueurs constatent à l’envi le néfaste résultat des trêves conclues à l’encontre des avis de la Pucelle. Les Anglais n’y accédèrent pas ; les Bourguignons se travestirent en Anglais afin de pouvoir continuer à guerroyer contre les Français, et ceux-ci les poursuivirent comme Anglais. Les pays redevenus français furent foulés par les deux partis. Le duc de Bourgogne avait promis de mettre Charles VII dans Paris, et avait, pour s’y rendre, obtenu un sauf-conduit à travers le Beauvaisis, le Valois et les autres contrées qui venaient de proclamer Charles VII. Il les traversa en effet avec sa sœur, la duchesse de Bedford, qui, pour le maintenir dans l’alliance anglaise, ne l’avait pas quitté depuis le mois de juillet. Parti de Hesdin le 20 septembre, il s’avança à petites journées, avec l’appareil d’un triomphateur, ainsi que l’indique Monstrelet par le titre même du chapitre LXXIII : Comment le duc Philippe de Bourgogne en grand appareil ramena sa sœur en la cité de Paris au duc de Bedford son mari. Il longea Senlis sans y entrer, et reçut avec froideur les honneurs que lui rendirent Regnault de Chartres et le comte de Clermont, son beau-frère. Laissons parler Monstrelet :
Le duc fut grandement regardé des Français qui, soit à pied, soit à 426cheval, étaient sortis de Senlis… Le duc armé de toutes pièces, la tête exceptée, s’avançait monté sur un très bon et excellent cheval, et était très richement habillé. Après lui étaient sept ou huit pages, montés chacun sur un bon coursier. L’archevêque de Reims, chancelier de France, arriva le premier en rase campagne au-dessus de Senlis pour lui faire révérence et hommage. Charles de Bourbon, comte de Clermont, vint bientôt après, accompagné d’environ soixante chevaliers. Lorsqu’il fut arrivé assez près du duc, les deux ôtèrent leurs chaperons, et inclinèrent leurs chefs l’un à l’autre, en se disant quelques paroles de salutation, mais sans s’embrasser, comme témoignage de grand amour et de joie, ainsi qu’ont coutume de le faire ceux qui sont aussi prochains de sang qu’ils l’étaient l’un à l’autre. Après cette salutation et révérence, le duc de Bourbon alla baiser et embrasser sa belle-sœur de Bedford, qui était près, à la droite du duc de Bourgogne. Ils se firent brièvement quelques compliments. Il retourna bientôt vers son beau-frère le duc de Bourgogne. L’on ne vit point que celui-ci donna grand semblant d’amour pour lui, ni désir de prolonger l’entretien. Sans chevaucher l’un avec l’autre, sans faire longue conduite, ils se séparèrent en prenant congé l’un de l’autre au propre lieu où ils s’étaient abordés et rencontrés…
Le couple entra triomphalement à Paris. Bedford était revenu de Normandie pour le recevoir, il s’avança à sa rencontre,
et là furent faites grandes accolées et joyeuse réception… fut faite moult grande joie des Parisiens. Si y criait-on Noël partout sur le passage.
Entre les autres choses, les Parisiens requirent au duc de Bourgogne qu’il lui plut de se charger du gouvernement de la ville de Paris qui avait pour lui très grande affection. Ils étaient tout prêts et armés pour maintenir sa querelle et celle de feu son père… Laquelle chose le duc leur accorda jusques après Pâques prochaines.
C’est-à-dire jusques après l’expiration des trêves fallacieusement conclues avec Charles VII. En attendant, les deux beaux-frères conclurent qu’après Pâques l’on recommencerait la guerre de concert pour recouvrer les villes et les contrées qui avaient abandonné leur cause.
Bedford et sa femme allèrent en Normandie, le duc de Bourgogne établit de ses capitaines dans la capitale et les environs ;
et après avoir séjourné à Paris durant l’espace de trois semaines, il s’en retourna par les chemins par lesquels il était venu en son pays d’Artois et de là en Flandre.
La guerre devait recommencer à Pâques ; mais les gens du duc de Bourgogne n’eurent pas la patience d’attendre. C’est ce que nous dit le chroniqueur par le titre même du chapitre LXXIV et par les premières lignes qui vont être reproduites.
427Chapitre LXXIV. — Comment les Français et les Bourguignons couraient l’un sur l’autre nonobstant les trêves qui y étaient.
Durant le temps dessus dit, alors que les trêves étaient accordées entre le roi Charles et le duc de Bourgogne jusques aux Pâques suivantes, ces mêmes parties couraient néanmoins très souvent l’une sur l’autre. Et même, pour embellir leur querelle, quelques-uns de ceux qui tenaient le parti du duc de Bourgogne, se boutaient avec les Anglais qui n’avaient pas trêve avec les Français, et avec eux (les Anglais) ils faisaient pleine guerre auxdits Français ; et les Français pareillement couraient et faisaient pleine guerre aux Bourguignons, feignant les dessusdits Bourguignons être des Anglais, et à cause desdites trêves il y avait peu ou néant de sécurité.
Tel fut le résultat de ces trêves si fort improuvées par la Vénérable. Son histoire à partir du sacre est de toute obscurité, lorsque l’on ne tient pas compte de cette tortueuse diplomatie.
La guerre allait recommencer ouvertement après Pâques ; le duc de Bourgogne avait profité de l’intervalle pour en faire les préparatifs. Il convoitait particulièrement Compiègne. C’était la clef des communications de ses possessions du Nord avec l’Île-de-France. Les conseillers du roi avaient été assez faibles pour s’engager de lui en laisser la garde jusqu’à la paix. Les habitants de Compiègne refusèrent d’accepter un tel compromis. De là chez le duc un profond ressentiment et des projets d’atroce vengeance. Pâques, alors commencement de l’année, une fois arrivé, Philippe se hâta de s’emparer des places qui étaient comme les avant-postes de Compiègne. Écoutons Monstrelet nous le dire. Après avoir vainement tenté de l’arrêter, la Pucelle allait devant Compiègne entrer dans la carrière de son martyre. C’est par le martyre quelle devait acheter ce que on ne lui avait permis de réaliser par les armes.
Chapitre VI La suite des exploits de la Pucelle, sa captivité, son martyre
- I.
- Le duc de Bourgogne entre en campagne en s’emparant de Gournay-sur-Aronde.
- Siège de la forteresse de Choisy.
- Elle est prise et rasée.
- Les Anglais à Pont-l’Évêque.
- Tentative de Jeanne d’Arc pour les en débusquer.
- Échec.
- II.
- Préparatifs du siège de Compiègne.
- Distribution des divers corps de l’armée assiégeante.
- La Pucelle combat Franquet d’Arras.
- Défaite, prise, exécution de Franquet d’Arras.
- III.
- Attaque de Jeanne d’Arc contre Margny.
- Visite que recevait en ce moment le capitaine de la forteresse, Baudot de Noyelle.
- Secours qui lui arrivent.
- Les Français forcés à la retraite.
- Jeanne la protège.
- Arrivée des Anglais.
- L’Héroïne est prise.
- Grande joie des assiégeants.
- Elle est visitée par le duc de Bourgogne.
- Remise à la garde de Jean de Luxembourg.
- IV.
- Monstrelet passe sous silence le récit de la captivité, du procès et du martyre, et se contente de reproduire la lettre de la cour d’Angleterre au duc de Bourgogne.
- Lettre du roi d’Angleterre au duc de Bourgogne
428I. Le duc de Bourgogne entre en campagne en s’emparant de Gournay-sur-Aronde. — Siège de la forteresse de Choisy. — Elle est prise et rasée. — Les Anglais à Pont-l’Évêque. — Tentative de Jeanne d’Arc pour les en débusquer. — Échec.
Chapitre LXXXII. — Comment le duc de Bourgogne, atout sa puissance, alla logier devant Gournay-sur-Aronde.
Au commencement de cet an (Pâques 1430, 16 avril), le duc de Bourgogne, partant de Montdidier, alla camper à Gournay-sur-Aronde, devant la forteresse de cette place appartenant à Charles de Bourbon, comte de Clermont, son beau-frère. Là il lit sommer Tristan de Magnelers qui en était le capitaine de lui rendre ladite forteresse, sans quoi il lui ferait donner l’assaut. Tristan, voyant que raisonnablement il ne pourrait pas résister à la puissance du duc de Bourgogne, traita avec ses envoyés, s’engageant à rendre la forteresse le 1er août prochain, si le roi Charles ou ceux de son parti n’avaient pas combattu ledit duc ; il promit qu’en attendant ni lui ni ses gens ne porteraient pas les armes contre le parti bourguignon. Par ainsi il demeura paisible jusqu’au jour fixé.
Monstrelet raconte que ce qui fit accepter au duc cette composition, ce fut la nouvelle que le damoiseau de Commercy assiégeait Montaigut. Il se mit en devoir d’aller avec Luxembourg combattre Sarrebruck ; mais celui-ci, averti qu’il aurait à faire à si forte partie, leva précipitamment le siège. Ce départ venu à la connaissance des deux puissants ennemis, le duc de Bourgogne s’en alla à Noyon avec toute son armée.
Chapitre LXXXIII. — Comment le duc de Bourgogne alla mettre le siège devant le chastel de Choisy, lequel il conquist.
Après que le duc de Bourgogne eût séjourné en la cité de Noyon environ huit jours, il alla mettre le siège devant le château de Choisy-sur-Aisne, forteresse défendue par Louis de Flavy, qui la tenait de Messire Guillaume de Flavy (son frère). Le duc fit dresser plusieurs machines de guerre pour ruiner et abattre ce château, qui en fut si endommagé, que les assiégés firent avec les délégués du duc de Bourgogne un traité, d’après lequel ils se retirèrent la vie sauve en emportant leurs biens, et rendirent la forteresse. Après leur départ, elle fut sans délai démolie et rasée. Le duc fit jeter un pont par-dessus la rivière de l’Oise pour passer, lui et ses gens, vers Compiègne, du côté de Montdidier.
429Durant ce temps le seigneur de Saveuse et Jean de Brimeu avaient été commis avec tous leurs gens pour garder les faubourgs de Noyon ; ils étaient appuyés par le seigneur de Montgommery et d’autres capitaines anglais campés au Pont-l’Évêque, pour que les habitants de Compiègne n’empêchassent pas les vivres que Ton amenait à l’armée du duc. Or il advint que certain jour ceux de Compiègne, à savoir Jeanne la Pucelle, Messire Jacques de Chabannes, Messire Théaude de Valpergue, Messire Rigault de Fontaines, Poton de Xaintrailles et d’autres capitaines français, à la tête d’environ deux-mille combattants, vinrent entre le point du jour et le lever du soleil, au Pont-l’Évêque, où les Anglais étaient logés. Ils les attaquèrent avec grand courage, et il y eut une très rude et âpre escarmouche, durant laquelle accoururent au secours des Anglais les seigneurs de Saveuse et Jean de Brimeu avec leurs gens. Ce secours donna aux Anglais grand courage. Tous ensemble ils repoussèrent leurs ennemis qui déjà étaient entrés bien avant dans les postes anglais. De ces derniers, trente environ furent morts ou blessés ; autant du côté des Français qui, après ce coup, se retirèrent à Compiègne d’où ils étaient venus. À partir de ce jour, les Anglais fortifièrent avec grande diligence les alentours de leurs logis.
Le duc de Bourgogne, quand il eut terminé l’entière démolition de la forteresse de Choisy, dont il a été parlé, alla se loger dans la forteresse de Coudun, à une lieue de Compiègne ; Messire Jean de Luxembourg se logea à Clairoix, Messire Baudot de Noyelle avec un certain nombre de gens reçut ordre de s’établir à Margny, sur la chaussée ; le seigneur de Montgommery, Anglais, et ses gens campèrent à Venette, le long de la prairie. Des gens venaient au duc de plusieurs parties de ses pays ; il avait l’intention d’assiéger la ville de Compiègne et de la réduire à l’obéissance du roi Henri d’Angleterre.
II. Préparatifs du siège de Compiègne. — Distribution des divers corps de l’armée assiégeante. — La Pucelle combat Franquet d’Arras. — Défaite, prise, exécution de Franquet d’Arras.
Chapitre LXXXIV. — Comment Jeanne la Pucelle rua Jus Franquet d’Arras et lui fit trancher la tête.
À l’entrée du mois de mai499, fut défait et pris un vaillant homme d’armes nommé Franquet d’Arras, du parti du duc de Bourgogne, qui avec environ trois-cents hommes d’armes avait été courir sur les marches de ses ennemis, vers Lagny-sur-Marne. À son retour il fut rencontré par Jeanne la Pucelle qui avait avec elle quatre-cents Français. Elle assaillit très courageusement et très vigoureusement Franquet et ses gens à plusieurs 430reprises ; car les archers de Franquet s’étant mis à pied en très bonne ordonnance se défendirent si vaillamment dans une première et dans une seconde attaque que la Pucelle et ses gens n’eurent aucun avantage sur eux ; mais elle finit par mander toutes les garnisons de Lagny et des autres forteresses de l’obéissance du roi Charles. Les combattants accoururent en grand nombre avec coulevrines, arbalètes, et autres pièces de guerre. Les tenants du duc de Bourgogne, après avoir fait éprouver à leurs ennemis de grandes pertes en hommes et en chevaux, finirent par être entièrement vaincus et déconfits ; la plus grande partie fut passée au fil de l’épée. La Pucelle fit même trancher la tête à Franquet, qui fut grandement plaint de son parti, parce que en armes il était homme de vaillante conduite.
III. Attaque de Jeanne d’Arc contre Margny. — Visite que recevait en ce moment le capitaine de la forteresse, Baudot de Noyelle. — Secours qui lui arrivent. — Les Français forcés à la retraite. — Jeanne la protège. — Arrivée des Anglais. — L’Héroïne est prise. — Grande joie des assiégeants. — Elle est visitée par le duc de Bourgogne. — Remise à la garde de Jean de Luxembourg.
Chapitre LXXXVI. — Comment Jehanne la Pucelle fut prinse des Bourguignons devant Compiègne.
Tandis que le duc de Bourgogne était logé à Coudun, comme il a été dit, et ses gens d’armes dans les autres villages autour de Coudun et de Compiègne, il advint la veille au soir de l’Ascension500, à cinq heures après midi, que Jeanne la Pucelle, Poton et d’autres capitaines, appuyés de cinq à six-cents combattants, bien armés, les uns à pied, les autres à cheval, saillirent de Compiègne par la porte du pont, du côté de Montdidier. Ils avaient l’intention de combattre Messire Baudot de Noyelle et de s’emparer de son logis, qui, comme il a été dit ailleurs, était à Margny, au bout de la chaussée. À cette heure même, Messire Jean de Luxembourg était venu de son logis vers celui de Messire Baudot, avec le seigneur de Créquy, huit ou dix gentilshommes arrivés tous à cheval, n’ayant qu’une assez petite suite. Ils regardaient de quelle manière on pourrait assiéger Compiègne, quand les Français commencèrent à approcher très fort de Margny où ils étaient, pour la plupart tous désarmés.
Cependant ils se réunirent en assez peu de temps, et une très grande mêlée commença, durant laquelle on cria à l’arme de plusieurs côtés, tant du côté des Bourguignons que du côté des Anglais. Les Anglais se mirent en ordre de bataille contre les Français sur la prairie, en dehors de Venette où ils étaient établis. Ils étaient environ cinq-cents combattants. D’un autre côté, les gens de messire Jean de Luxembourg, logés à Clairoix, 431sachant cette surprise, vinrent, plusieurs hâtivement, secourir leur seigneur et capitaine, qui soutenait l’attaque, et autour duquel la plupart des autres se ralliaient ; le seigneur de Créquy fut très durement blessé au visage durant le combat.
Le combat avait duré assez longtemps, lorsque les Français, voyant leurs ennemis se multiplier en grand nombre, se retirèrent vers la ville, la Pucelle toujours avec eux, sur les derrières, faisant grande manière de soutenir ses gens et de les ramener sans perte. Mais ceux de la partie de Bourgogne, considérant que de toutes parts leur arrivaient prompts secours, les approchèrent vigoureusement, et se jetèrent sur eux de plein élan. À la fin, la Pucelle, ainsi que j’en fus informé, fut tirée en bas de son cheval par un archer auprès duquel était le bâtard de Wendonne, auquel elle se rendit et donna sa foi. Celui-ci l’emmena à Margny, où elle fut mise sous bonne garde. Avec elle furent pris Poton le Bourguignon et quelques autres, mais pas en grand nombre.
Les Français rentrèrent à Compiègne, chagrins et attristés de leur perte ; ils eurent spécialement un grand déplaisir de la prise de la Pucelle, Au contraire, ceux du parti bourguignon et les Anglais en furent très joyeux, plus que d’avoir pris cinq-cents combattants ; car ils ne craignaient et ne redoutaient aucun capitaine, aucun chef de guerre, autant que jusqu’à ce jour ils avaient redouté cette Pucelle.
Bientôt après, le duc de Bourgogne vint avec ses gens de guerre de son logis de Coudun en la prairie devant Compiègne. Là se rassemblèrent les Anglais, le duc, et ceux des autres postes en très grand nombre, poussant ensemble de grands cris et se laissant aller à de grandes réjouissances pour la prise de la Pucelle. Le duc alla la voir au lieu où elle était, lui adressa quelques paroles dont je n’ai pas souvenance, quoique je fusse présent. Le duc et tous les autres se retirèrent ensuite, chacun en leur logis, pour la nuit.
La Pucelle demeura en la garde et sous le gouvernement de Messire Jean de Luxembourg, qui dans les jours suivants l’envoya sous bonne escorte au château de Beaulieu, et de là à Beaurevoir, où elle fut longtemps prisonnière, ainsi que cela sera plus pleinement démontré dans la suite.
Monstrelet ne tient pas sa parole. Du séjour à Beaurevoir, de la vente de la prisonnière aux Anglais, du procès, il ne dit rien ; il se contente d’insérer le récit menteur adressé par le gouvernement anglais à tous les rois et princes de la Chrétienté. Ce récit fait partie des actes posthumes ajoutés par Cauchon au procès de condamnation. Il n’y a de différence que dans le début accommodé au destinataire, et dans une phrase au milieu du faux exposé, pour attribuer au duc de Bourgogne l’honneur 432d’avoir fait la Pucelle prisonnière ; ce que l’on se garde de dire dans l’original. Monstrelet a probablement pensé mettre par là à couvert sa véracité d’historien. Il n’aurait pu parler de ce qu’il a omis qu’en faisant injure à vérité, ou en flétrissant ceux pour lesquels il écrit, le vendeur de la Pucelle, son grand protecteur, Jean de Luxembourg, ou le duc de Bourgogne dont il convoitait les faveurs. Il a cru éviter la difficulté en transcrivant un document transmis officiellement au duc de Bourgogne.
IV. Monstrelet passe sous silence le récit de la captivité, du procès et du martyre, et se contente de reproduire la lettre de la cour d’Angleterre au duc de Bourgogne.
Chapitre CV. — Comment Jehanne la Pucelle fut condempnée à estre arse et mise à mort dedans la cité de Rouen.
Suit la condamnation prononcée en la cité de Rouen contre Jeanne la Pucelle, ainsi que cela peut apparaître par les lettres envoyées de par le roi Henri d’Angleterre au duc de Bourgogne. En voici la copie :
Lettre du roi d’Angleterre au duc de Bourgogne
Très cher et très aimé oncle, la fervente dilection que nous vous connaissons comme vrai prince catholique envers notre mère la sainte Église et pour l’exaltation de notre sainte foi, nous avertit et nous presse de vous exposer et de vous écrire ce qui, à l’honneur de notredite mère la sainte Église, pour la fortification de notre foi et l’extirpation d’erreurs pestilentielles, a été fait naguère solennellement en cette ville de Rouen. La commune renommée a partout divulgué comment cette femme qui se faisait appeler Jeanne la Pucelle, erronée devineresse, s’était, il y a deux ans et plus, en violation de la loi divine et contre l’état de son sexe féminin, revêtue d’habits d’homme, chose abominable devant Dieu, et en cet état s’était transportée vers notre ennemi capital et le vôtre, lui donnant souvent à entendre, à lui, à ceux de son parti, gens d’Église, nobles et peuple, qu’elle était envoyée de par Dieu, se vantant présomptueusement d’avoir de fréquentes communications personnelles et visibles avec saint Michel et une grande multitude d’anges et de saintes du paradis, telles que sainte Catherine et sainte Marguerite. Par ces faux donnés à entendre, par l’espérance de victoires futures qu’elle promettait, elle détourna plusieurs cœurs d’hommes et de femmes de la voie de la vérité, et les convertit à des fables et à des mensonges.
Elle se revêtit encore d’armes réservées aux chevaliers et aux écuyers, leva bannière, et, par un excès d’outrage, d’orgueil et de présomption, demanda à avoir et à porter les très nobles et excellentes armes de France ; ce qu’elle obtint en partie, et elle les porta en plusieurs combats et assauts, et ses frères aussi, ainsi que l’on dit ; c’est à savoir un 433écu à champ d’azur avec deux fleurs de lis d’or, et une épée la pointe en haut, férue en une couronne.
En cet état, elle s’est mise aux champs, a conduit gens d’armes et gens de trait en expéditions et par grandes compagnies, pour commettre et faire d’inhumaines cruautés, répandre le sang humain, provoquant séditions et commotions dans le peuple, l’induisant au parjure et à de pernicieuses rébellions, aux superstitions, à fausse créance, perturbant toute vraie paix, rallumant de mortelles guerres, se laissant adorer et révérer de plusieurs comme femme sanctifiée, faisant d’autres œuvres damnables en divers cas trop longs à rapporter, toutefois bien connus en plusieurs lieux, excès dont presque toute la Chrétienté a été fort scandalisée.
La divine puissance a eu pitié de son peuple fidèle ; elle ne l’a pas laissé longtemps en péril, elle n’a pas souffert qu’il demeurât dans les vaines, dangereuses erreurs et crédulités où il se jetait si malheureusement ; sa grande miséricorde et clémence a voulu permettre que ladite femme ait été prise en votre armée dans le siège que vous teniez alors devant Compiègne, et que par votre bon moyen501, elle ait été mise en notre obéissance et domination.
L’évêque dans le diocèse duquel elle avait été prise nous ayant requis de la lui faire délivrer, vu qu’il était son juge ordinaire ecclésiastique, et qu’elle était notée et diffamée pour crimes de lèse-majesté divine, nous, tant pour la révérence de notre sainte mère Église dont, comme il est de raison, nous voulons préférer les saintes ordonnances à nos propres faits et volontés, que pour l’honneur et l’exaltation de notre sainte foi, lui fîmes bailler ladite Jeanne pour que son procès lui fût fait, sans vouloir que les gens et les officiers de notre justice séculière en tirassent aucune vengeance ou châtiment, quoique nous eussions pu raisonnablement et licitement le faire, attendu les grands dommages et désastres, les horribles homicides et détestables cruautés, et les autres maux innombrables qu’elle avait commis à rencontre de notre seigneurie, et du peuple loyal qui nous est resté obéissant.
Cet évêque, après s’être adjoint le vicaire de l’inquisiteur des erreurs et hérésies, après avoir appelé un grand et notable nombre de solennels maîtres et docteurs en théologie et en droit canon, commença le procès en grande solennité et avec la gravité réclamée par semblable affaire. Lui, et ledit inquisiteur, juges en cette partie, ayant par plusieurs et diverses journées interrogé ladite Jeanne, firent mûrement examiner ses aveux et ses assertions par lesdits maîtres et docteurs, et généralement par toutes 434les facultés de notre très chère et très aimée fille, l’Université de Paris, à laquelle lesdits aveux et lesdites assertions furent envoyés. Après délibération et discussion, lesdits juges trouvèrent cette Jeanne superstitieuse, devineresse, idolâtre, invoqueresse des diables, blasphémeresse envers Dieu, ses saints et ses saintes, schismatique, et, par bien des fois, errante en la foi de Jésus-Christ.
Pour la réduire et ramener à l’unité et à la communion de notre mère sainte Église, pour la purifier de si horribles, détestables et pernicieux crimes et péchés, guérir son âme et la préserver de perpétuelle peine et damnation, elle fut souvent, pendant bien longtemps, très doucement et très charitablement admonestée de rejeter et de détester toutes ces erreurs, et de vouloir retourner ainsi humblement dans la bonne voie et droit sentier. Mais le très périlleux et divisé (sic) esprit d’orgueil et d’outrageuse présomption, qui s’efforce toujours d’empêcher et perturber l’union et la paix des loyaux chrétiens, occupa tellement et tint si bien en ses liens la volonté d’icelle Jeanne que, malgré toutes les saines doctrines ou conseils, malgré toutes les douces exhortations qu’on lui administra, son cœur endurci et obstiné ne se voulut humilier ni amollir ; au contraire elle se vantait souvent que toutes les choses qu’elle avait faites étaient bien faites, qu’elle les avait faites du commandement de Dieu et des saintes Vierges qui lui avaient visiblement apparu ; et, ce qui pis est, elle ne reconnaissait et ne voulait reconnaître [d’autre juge] en terre que Dieu et les saints du paradis, refusant, récusant le jugement de Notre Saint-Père le pape, du Concile général et de toute l’Église militante.
Les juges ecclésiastiques, voyant sa volonté si profondément et si longtemps endurcie et obstinée la firent amener devant le clergé et le peuple assemblé en très grande multitude. Là, solennellement et publiquement, pour l’exaltation de notre foi chrétienne, l’extirpation des erreurs, l’édification et l’amendement du peuple chrétien, furent, par un notable maître en théologie, prêches, exposés et déclarés ses cas, crimes et erreurs ; et derechef elle fut charitablement admonestée de retourner à l’union de la sainte Église, et de corriger ses fautes et errements ; en quoi elle demeura encore pertinace et obstinée. Ce que considérant, les juges procédèrent à prononcer contre elle la sentence introduite et ordonnée par le droit en pareil cas. Mais avant que la sentence fût lue dans son entier, elle commença le semblant de muer son courage, disant qu’elle voulait retourner à sainte Église ; ce que les juges et le clergé ouïrent volontiers et avec joie ; ils la reçurent bénignement [à pénitence], espérant que par ce moyen son âme et son corps seraient rachetés de perdition et de tourments. Elle se soumit donc à l’ordonnance de sainte Église, révoqua de sa bouche et abjura publiquement ses erreurs 435détestables crimes, signant de sa propre main la cédule de cette révocation et abjuration. Par suite, notre compatissante mère sainte Église, se réjouissant de voir la pécheresse revenir à pénitence, voulant ramener avec les autres la brebis qui, après s’être égarée et fourvoyée dans le désert, était trouvée et recouvrée, mère sainte Église condamna icelle Jeanne à la prison pour y faire une salutaire pénitence. Mais elle n’y fut guère, sans que le feu de l’orgueil qui semblait s’être éteint ne se réembrasât par les souffles de l’ennemi, et n’éclatât en flammes pestilentielles ; la malheureuse femme rechuta dans les erreurs et faux emportements502, qu’elle avait proférés par avant et, comme il vient d’être dit, révoqués et abjurés.
Pour ces faits, conformément à ce qu’ordonnent les jugements et institutions de sainte Église, afin que dorénavant elle ne contaminât pas les autres membres de Jésus-Christ, elle fut de nouveau prêchée publiquement ; et comme retombée ès crimes et fautes par elle accoutumés, elle fut délaissée à la justice séculière qui incontinent la condamna à être brûlée.
Voyant sa fin approcher, elle connut pleinement et confessa que les esprits qu’elle disait lui avoir souvent apparu étaient mauvais et mensongers, que fausses étaient les promesses qu’ils lui avaient faites plusieurs fois de la délivrer ; et elle confessa ainsi qu’elle avait été par eux moquée et déçue.
Elle fut, par la justice séculière, menée, tout enchaînée, au Vieux-Marché dedans Rouen, et là elle fut publiquement brûlée, à la vue de tout le peuple.
Le roi d’Angleterre signifia par lettres ce qui s’était passé au duc de Bourgogne, afin que cette exécution de justice, fût, par le duc et par les autres princes, publiée en divers lieux, et que leurs gens et leurs sujets fussent dorénavant plus affermis et mieux avertis de ne pas donner créance à telles ou semblables erreurs que celles qui avaient régné à l’occasion de la Pucelle.
C’est ainsi que le chroniqueur termine son récit sur la Vénérable.
436La Chronique dite des Cordeliers
Original : Pièce justificative G.
- Depuis l’arrivée à Chinon jusqu’à la publication des trêves
- Trêves fallacieuses. Compiègne. Prison et supplice de la Pucelle
Remarques critiques
À défaut du nom de l’auteur jusqu’ici inconnu, l’on désigne sous ce nom un Abrégé d’histoire universelle, de la création du monde à l’an 1433, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque nationale, inscrit dans le fonds français, sous le numéro 23 018. Ces sortes de productions, nombreuses au XVe siècle, n’ont de valeur que pour les temps contemporains ou quasi contemporains de l’écrivain. C’est alors un récit datant de l’époque des événements racontés. Telle est, pour la fin du XIVe siècle et le commencement du XVe la Chronique, dite des Cordeliers, parce qu’elle provient du couvent de ces religieux, à Paris.
M. Douet d’Arc, le premier, a inséré, à la suite de son édition de Monstrelet, un fragment de la Chronique des Cordeliers de 1400 à 1422. Il n’atteint donc pas l’histoire de la Pucelle. Vallet de Viriville et Siméon Luce en ont cité plusieurs passages ayant trait à la Libératrice. Quicherat ne semble l’avoir connue qu’à la fin de sa vie. Il en parle ainsi dans un de ses derniers écrits :
L’auteur, dit-il, à en juger par son langage était Picard. Il était Bourguignon déclaré. Ses informations, sans être des plus sûres, lui ont appris des choses que les autres chroniqueurs ont ignorées. Il fut en situation de se procurer des pièces officielles, de celles du moins que le gouvernement anglo-bourguignon faisait circuler. Il donne in extenso le texte de l’armistice conclu entre Charles VII et le duc de Bourgogne, et ce texte est à lui seul d’une importance capitale.
Cette appréciation nous paraît fort juste. Les chroniqueurs donnent à entendre à l’envi, quand ils ne le disent pas expressément, qu’il se passa quelque chose de louche dans l’assaut contre Paris. La clef de l’énigme nous est fournie par la Chronique des Cordeliers. Il a fallu traîner Charles VII de Compiègne et de Senlis à Saint-Denis. L’explication est dans la pièce couchée tout au long dans la Chronique des Cordeliers. Le 28 août, il avait signé, à Compiègne, une trêve avec le duc de Bourgogne, trêve exécutoire dès le jour même, en vertu de laquelle il y avait suspension d’hostilité jusqu’à Noël. Les Anglais étaient libres d’y adhérer ; le duc était autorisé à défendre Paris, c’est-à-dire à repousser les troupes de Charles VII et la Pucelle elle-même.
437Notredit cousin de Bourgogne, (lira-t-on dans le texte), pourra, durant ladite trêve, s’employer lui et ses gens à la défense de la ville de Paris et résister à ceux qui voudraient faire la guerre ou porter dommage à cette ville.
Ceux qui voulaient faire la guerre à Paris, c’était avant tous la Pucelle qui, depuis son apparition, ne cessait de répéter qu’elle y introduirait le roi.
Et c’est lorsque tout lui a réussi, alors que les villes s’ouvrent d’elles-mêmes, lorsqu’elle va frapper ce coup décisif, que l’on conclut secrètement des trêves avec ses ennemis, qu’on autorise ces mêmes ennemis à la combattre et à combattre ceux qui la suivent ! C’était toute aberration. On est autorisé à tout supposer de la part des conseillers qui avaient amené le faible monarque à apposer sa signature au bas d’un acte semblable.
Le Bourguignon, paraît-il, avait promis de donner Paris au roi. Devait-on croire à sa parole plus qu’à celle de l’Envoyée du Ciel qui disait alors sans doute ce qu’elle répétait plus tard, qu’avec le Bourguignon on n’aurait la paix qu’au bout de la lance ? Il en profita pour introduire dans Paris l’Isle-Adam et une élite de ses gens de guerre, pour y venir lui-même avec le faste décrit par Monstrelet, pour y conclure l’étrange traité par lequel il devenait gouverneur de Paris, jusqu’à l’arrivée du jeune roi d’Angleterre en France. Position étrange au suprême degré. Comme duc de Bourgogne il ne pouvait pas combattre Charles VII, mais il le pouvait comme gouverneur de Paris au nom des Anglais, qui n’adhérèrent pas à la trêve. Monstrelet nous a dit que ses gens se prévalurent de pareil titre, et qu’ils continuèrent la guerre, non comme au service du duc de Bourgogne, mais comme au service des Anglais. Quant au duc lui-même, il profita des trêves qui furent prolongées jusqu’à Pâques pour célébrer son mariage avec la fille du roi de Portugal et se préparer, ainsi qu’il a été dit, à reprendre ostensiblement la guerre à l’expiration des trêves, ce qu’il fit.
Il fallait ce nouveau trait de ressemblance de la Libératrice avec son Seigneur, avec celui dont la vertu la remplissait. Le voilà. D’elle aussi on peut dire : Elle est venue parmi les siens, et les siens ne l’ont pas reçue.
L’histoire n’a rien à dissimuler. Elle a le regret de dire que l’âme de cette louche diplomatie fut l’archevêque-chancelier, Regnault de Chartres. Le prolongement de la trêve fut vraisemblablement son œuvre. Le Gallia christiana nous dit qu’en octobre 1429 il était à Saint-Denis, en conférences si secrètes qu’elle ne sont connues que de Celui qui connaît tout503.
438La Chronique des Cordeliers, très brève sur la première partie de la vie guerrière de la Pucelle, à de fort précieux détails sur ce qui suivit l’assaut contre Paris. Elle confond les temps, en rapportant la rencontre de Montépilloy et la soumission des villes du Valois et du Beauvaisis après la tentative contre Paris.
Le chroniqueur constate à plusieurs reprises que tout se faisait par la Pucelle et n’a pas un mot défavorable. Ceux qui lui reprochent la phrase par laquelle, parlant de la tentative d’évasion de Beaurevoir, il écrit :
Par son malice, elle (la Pucelle) quida escapper par les fenêtres, mais ce à quoy elle s’avaloit rompy,
attribuent au mot malice un sens qu’il n’a pas sous la plume de l’auteur. Il signifie ici : adresse, habileté, comme il le conserve encore dans la locution : ce n’est pas malin. Qui donc a vu un mal moral dans l’acte d’un prisonnier de guerre cherchant à s’évader ? La Chronique nous fournit une excellente excuse pour une faute avouée par la prisonnière, mais dénuée de la gravité que beaucoup d’historiens lui attribuent. La Pucelle ne s’est pas jetée simplement par la fenêtre du donjon, elle a cherché à se laisser glisser par un appui qui s’est rompu.
Le style de la Chronique est embarrassé. On pourra en juger par le texte qu’on trouvera presque entièrement aux Pièces justificatives (G).
Chapitre VII Depuis l’arrivée à Chinon jusqu’à la publication des trêves
- I.
- La Pucelle, son innocence.
- Sa mission.
- Conduite à Chinon.
- Reçue par le Dauphin, regardée comme folle par le plus grand nombre.
- Armée.
- Suit la guerre.
- Son étendard.
- Constante dans l’affirmation de sa mission.
- Orléans délivré, places recouvrées.
- Patay.
- II.
- La Pucelle à côté du Dauphin.
- Sa grande renommée.
- Aucune ville ne peut résister à ses sommations.
- Troyes se rend, quoique très attaché au duc de Bourgogne.
- Le duc à Paris s’entend avec son beau-frère, et amène sa sœur avec lui.
- Le duc de Bar au siège de Metz en juillet.
- Conquêtes de la Pucelle.
- Elle éclipse la renommée des capitaines, leur jalousie.
- Résistance de Perrinet Grasset.
- III.
- Les habitants de Reims promettent fidélité au duc de Bourgogne.
- En attendant, la Pucelle fait de nouvelles conquêtes.
- Reims se soumet.
- Le sacre.
- La Pucelle armée, et non armée.
- Son costume.
- Soumission de Laon.
- La Hire, bailli du Vermandois.
- Soumission de Soissons, de Senlis ; et pas de Noyon.
- IV.
- L’armée devant Paris.
- Pertes près de Saint-Laurent.
- Assaut à la descente de Montmartre.
- Merveilleux courage de la Pucelle.
- Elle est blessée.
- Secours reçus d’Angleterre par le régent.
- Conférences pour la paix près de La Fère ; sans résultats.
- Les villes qui font soumission au Dauphin, et celles qui ne la font pas.
- Lettres du régent au Dauphin.
- Charles continue ses conquêtes.
- Les deux armées en présence durant trois jours.
- Les Anglais refusent de sortir de leur parc.
- Soumission de Beauvais et des pays environnants.
439I. La Pucelle, son innocence. — Sa mission. — Conduite à Chinon. — Reçue par le Dauphin, regardée comme folle par le plus grand nombre. — Armée. — Suit la guerre. — Son étendard. — Constante dans l’affirmation de sa mission. — Orléans délivré, places recouvrées. — Patay.
En ce temps arriva vers le Dauphin une jeune fille née en Lorraine, d’un pauvre laboureur ; elle se faisait nommer Jeannette la Pucelle. Elle avait gardé les brebis au village où elle était née. À la juger à ses paroles et à sa contenance, elle était très innocente, ou tout au moins le paraissait. Et cependant elle faisait entendre que par divine inspiration elle devait faire mettre le Dauphin en possession de son royaume de France, et le faire partout obéir. Elle donna tant à entendre à son père et à ses amis qu’elle se fit amener jusque vers le Dauphin par un sien frère et par d’autres qu’elle avait su s’adjoindre.
Là elle parla si bien que le Dauphin la retint à sa cour et la mit en très grand état ; ce dont la plus grande partie de ses gens s’émerveillèrent fort ; car eux tenaient cette Jeannette pour folle et niaise.
Quand elle fut retenue en ce parti du Dauphin et mise en état, elle requit d’être montée et armée comme un homme d’armes, promettant qu’elle ferait merveilles. Et ainsi il en fut fait. Elle commença à se mettre en armes, et à suivre les routes [comme un homme d’armes].
Bientôt après se réunirent un grand nombre de guerriers pour faire lever le siège d’Orléans, après les négociations qui avaient échoué, ainsi qu’il a été dit. Ladite Pucelle se mit en assemblée ; elle arbora un étendard sur lequel elle avait fait inscrire : Jhésus ; et elle maintenait être envoyée par Dieu pour mettre le Dauphin en possession du royaume de France…
Le chroniqueur parle des prédications du Carme Connecte et revient ensuite à Jeanne d’Arc.
… À l’entrée du mois de mai de l’an 1429, le siège mis devant Orléans fut levé par la force et puissance des partisans du Dauphin. La Pucelle s’y trouva ; et en un mot, elle fit tant qu’elle entra en possession d’une grande renommée. Ceux de son parti fondaient sur elle de grandes espérances. Les bastilles des Anglais furent prises et brûlées ; les Anglais y éprouvèrent de grandes défaites et grande perte de leurs hommes.
Le siège d’Orléans levé, le Dauphin déploya toutes ses forces ; ses gens et la Pucelle reconquirent Beaugency, Meung, Jargeau et plusieurs autres forteresses sur les Anglais.
Le seigneur de Talbot et plusieurs autres seigneurs et capitaines furent pris. Ils furent dans la suite longtemps détenus en prison, spécialement Talbot remis comme prisonnier à Poton de Xaintrailles lors de la prise de Jargeau504, ville qui fut enlevée de force et par assaut.
440Le dix-huitième jour de juin, après dîner, les gens du régent, qui s’étaient réunis mis en campagne contre ceux du Dauphin, furent complètements défaits près de Janville[-en-Beauce] et d’Étampes. Le régent retourna à Paris avec peu de ses gens505 ; le seigneur de l’Isle-Adam fut aussitôt après envoyé dans cette ville.
II. La Pucelle à côté du Dauphin. — Sa grande renommée. — Aucune ville ne peut résister à ses sommations. — Troyes se rend, quoique très attaché au duc de Bourgogne. — Le duc à Paris s’entend avec son beau-frère, et amène sa sœur avec lui. — Le duc de Bar au siège de Metz en juillet. — Conquêtes de la Pucelle. — Elle éclipse la renommée des capitaines, leur jalousie. — Résistance de Perrinet Grasset.
Le Dauphin viennois ainsi relevé, la Pucelle se tenant toujours auprès de lui armée comme un capitaine et ayant grand nombre de gens sous ses ordres, le Dauphin commença à conquérir places et pays, grâce aux exploits de la Pucelle et à la renommée qui commença partout à se répandre de la jeune fille. Il n’y avait pas de forteresse qui, sur sa simple parole et sommation, ne voulût se rendre, pensant et espérant à cause de ses merveilles que c’était chose divine. Elle faisait merveilles d’armes avec son corps, maniait très puissamment le bourdon de sa lance, et s’en aidait aisément, ainsi qu’on le voyait journellement.
Avec cela elle admonestait les gens au nom de Jésus, et faisait des prêchements pour inviter le peuple à se rendre à lui et à obéir au Dauphin. Elle fit tant enfin que la renommée qu’elle faisait des miracles courut partout, jusques à Rome. L’on disait que dès qu’elle venait devant une place, les gens de dedans, quelque volonté qu’ils eussent avant de n’obéir ni au Dauphin ni à elle, étaient tous changés, sans courage, privés de toute puissance pour se défendre contre elle, et se rendaient tout aussitôt, comme firent Sens506, et d’autres forteresses, encore que le roi n’entrât pas dans quelques-unes, mais il en obtint des vivres pour son argent.
Une si grande renommée suivit la Pucelle jusques à Troyes-en-Champagne, ville qui avait toujours tenu le parti de Bourgogne, et avait promis de le tenir et de ne pas s’en séparer. Et cependant la ville se rendit incontinent, sans coup férir, sur l’admonition et sommation d’icelle Pucelle. Ce dont toutes gens furent ébahis, surtout507 les princes et seigneurs tenant le parti de Bourgogne, qui étaient en grande perplexité.
À l’entrée de juillet, le duc de Bourgogne accompagné de Messire Jean de Luxembourg et d’autres seigneurs de Picardie alla à Paris pour prendre des mesures et s’assurer des forces à l’encontre des entreprises du 441Dauphin ; ils s’en retournèrent ensuite en Picardie. Le duc ramena avec lui sa sœur, femme du régent, qui resta longtemps avec lui à cause des grands périls qui semblaient devoir advenir en France.
En cette saison (en juillet), le duc de Bar tenait le siège devant Metz-en-Lorraine : il y fut un bon espace de temps avec grandes forces ; mais ils finirent de part et d’autre par trouver ouverture à un traité de paix, et le siège fut levé à la suite de l’accommodement.
En ce temps, après la reddition de Troyes, le Dauphin conquit beaucoup de villes et de forteresses par le moyen de la Pucelle, qui dès lors attira tout le renom des faits des capitaines et des gens de sa compagnie ; ce dont quelques-uns de ces derniers ne furent nullement contents. Elle mit en son obéissance tout le pays au-dessus de la Loire, l’Auxerrois et la Champagne, à l’exception de quelques forteresses tenues par Perrinet Grasset, qui ne voulut jamais se rendre ni obéir audit Dauphin, mais fit beaucoup de dommages et de maux avec ses gens.
III. Les habitants de Reims promettent fidélité au duc de Bourgogne. — En attendant, la Pucelle fait de nouvelles conquêtes. — Reims se soumet. — Le sacre. — La Pucelle armée, et non armée. — Son costume. — Soumission de Laon. — La Hire, bailli du Vermandois. — Soumission de Soissons, de Senlis ; et pas de Noyon.
En ce temps, le duc de Bourgogne envoya ses ambassadeurs à Reims pour exhorter les habitants à garder leur serment de lui rester unis jusqu’à la paix finale, et de demeurer en l’obéissance du roi Henri et de lui-même ; et ils promirent d’ainsi le faire.
Le Dauphin viennois et son armée s’avancèrent tellement qu’ils arrivèrent près de Reims. Cependant, au mois de juin, le régent de France avait fait une grosse armée pour aller contre ledit Dauphin, recueillant et mettant sur pied tous ceux qui s’étaient échappés et s’étaient sauvés d’Orléans et de Janville ; mais, pendant qu’il mettait son armée sur pied, le Dauphin et la Pucelle faisaient tous les jours des conquêtes, et étaient arrivés à Sept-Saulx non loin de Reims. Le Dauphin envoya sommer les habitants de cette ville de lui ouvrir leurs portes, et de lui rendre obéissance, malgré qu’ils eussent promis aux ambassadeurs du duc de Bourgogne, ainsi qu’il a été dit, de résister à ce même Dauphin.
Quand les habitants de Reims entendirent la sommation qu’on leur faisait de se rendre, ils se réunirent en conseil, conclurent aussitôt d’ouvrir leurs portes et de rendre obéissance au Dauphin, comme à leur seigneur naturel, et ainsi il fut fait.
L’archevêque de Reims, chancelier du Dauphin, entra à Reims le 16 juillet, et il y fit son entrée avec une très grande suite. Il fut reçu et félicité très grandement.
En la compagnie du Dauphin, pour faire son entrée à Reims, le 442dimanche XVIIe jour du mois de juillet508, étaient les comtes de Richemont, d’Alençon, les seigneurs de La Trémoille, de Bosquiaux, de Grandpré, de Graville, de Gamaches, Poton de Xaintrailles, les seigneurs de Gaucourt et de Dampierre, Christophe d’Harcourt, Étienne de Vignoles dit La Hire, la Pucelle et autres capitaines et seigneurs en très grand nombre. Il avait en sa compagnie une forte armée de gens d’armes et d’hommes des communes qui croissait tous les jours. Ledit jour, il fut sacré en l’église de Reims par l’Archevêque. Le jeudi suivant il fut à Saint-Marcoul pour la guérison des malades.
La Pucelle chevauchait devant le roi, armée de toutes pièces, l’étendard déployé. Quand elle était désarmée, elle portait l’habit et avait l’état d’un chevalier, des souliers avec des lacets en dehors du pied, pourpoint et chausses justes, un petit chapeau sur la tête ; elle portait de très nobles habits de draps d’or et de soie, bien fourrés.
Pendant que le roi Charles était à Reims, il envoya à Laon, qui lui fit pareillement obéissance et ouvrit ses portes aux. envoyés ; lui-même n’y vint pas ; mais le XXIIe dudit mois de juin (juillet), La Hire, en qualité de nouveau bailli du Vermandois nommé par le roi, s’assit en siège royal. Henri David fut fait prévôt et capitaine de Laon, où, comme il vient d’être dit, le roi n’entra point. Il laissa Saint-Quentin qui resta sans lui faire ni lui refuser obéissance.
Il vint à Soissons, de là à Senlis qui se rendirent à lui ainsi que l’avaient fait les autres villes dont il a été fait mention ; mais Noyon ne lui fit nulle obéissance. Le roi se tint quelque temps à Senlis, d’où il envoya son armée et la Pucelle à Saint-Denis ; il y vint lui-même après, et ne s’y fit pas couronner.
IV. L’armée devant Paris. — Pertes près de Saint-Laurent. — Assaut à la descente de Montmartre. — Merveilleux courage de la Pucelle. — Elle est blessée. — Secours reçus d’Angleterre par le régent. — Conférences pour la paix près de La Fère ; sans résultats. — Les villes qui font soumission au Dauphin, et celles qui ne la font pas. — Lettres du régent au Dauphin. — Charles continue ses conquêtes. — Les deux armées en présence durant trois jours. — Les Anglais refusent de sortir de leur parc. — Soumission de Beauvais et des pays environnants.
Il envoya son armée devant Paris509 par plusieurs fois. Dans une de ces attaques, près de Saint-Laurent, le duc d’Alençon et la Pucelle furent repoussés et battus, jusqu’à avoir de six à sept-cents morts510 ; et ils se retirèrent alors à Senlis (Saint-Denis). Une autre fois ils livrèrent l’assaut du côté qui se trouve à la descente de Montmartre. La Pucelle y fit merveille par ses paroles, par ses pressantes invitations, donnant cœur et hardiesse 443à ses gens d’aller à l’assaut ; elle s’avança elle-même de si près qu’elle fut blessée d’un trait à la cuisse. Repoussée, elle et son armée, l’assaut ne leur valut aucun avantage. La ville de Paris était gardée et défendue par le seigneur de Saveuse, messire Hue de Lannoy, les bâtards de Saint-Pol et de Thyans et d’autres.
Pendant ce temps, le régent de France tenait la campagne sur la rivière de la Seine avec son armée. Avec lui étaient le cardinal de Winchester et le seigneur de Willoughby, arrivés depuis peu avec six-mille combattants.
Avant que le roi Charles allât devant Paris, il y avait eu un conseil entre l’archevêque de Reims, le seigneur de La Trémoille, Poton et La Hire d’une part, et Messire Jean de Luxembourg, le chancelier de Bourgogne, les seigneurs de Croy et Lourdin de Saligny de l’autre ; mais, en conclusion, on n’en vint ni à une trêve ni à une paix. La journée fut tenue près de La Fère.
Quand les gens du roi virent que Paris ne viendrait pas à obéissance, des députés furent par plusieurs fois envoyés à Compiègne. La ville se rendit par traité et fit obéissance au roi Charles. Guillaume de Flavy y fut commis pour capitaine avec de grandes forces.
Alors se rendirent les forteresses de Creil, le Pont-Sainte-Maxence, Château-Thierry, Lagny et plusieurs autres ; mais Breteuil, Chartres tinrent bon, ainsi que Pontoise, Mantes, Vernon, le Pont-à-Meulan, Charenton, le bois de Vincennes et d’autres. La guerre demeura ainsi par tout le royaume de France.
En ce temps, le troisième jour du mois d’août, le régent partit en armes de Paris, et envoya une lettre au roi Charles sur le fait de ses guerres et conquêtes.
Le chroniqueur cite ici la lettre déjà reproduite dans la Chronique de Monstrelet.
Nonobstant ces lettres, le roi Charles ne prit et ne voulut prendre aucune journée, ni pour combattre ni pour conférer ; mais il conquérait toujours de nouveaux pays. Toutefois les deux armées française et anglaise furent durant trois jours bien près l’une de l’autre en rase campagne ; mais les Anglais, moins en force que les Français, se renfermèrent dans une clôture et ne voulurent pas sortir de leur enceinte, sinon pour combattre à pied ; leurs ennemis étaient trop nombreux, et ils les eussent combattus à pied et à cheval. Pour cela la chose demeura en ce point, excepté que quelques gentilshommes de Picardie de la garnison de Paris étant à cheval, attaquèrent, en la fête de Notre-Dame de la mi-août, ceux de l’armée du roi qui eux aussi étaient à cheval. Il y eut alors une passe de fers de lance sans grande perte ni d’un côté ni de l’autre… Sur le soir de ce jour, les bataillons à pied de chacune des parties se retirèrent, et le roi Charles retourna à Crépy-en-Valois…
444En ce temps, la cité de Beauvais et une partie du pays de Beauvaisis se mirent en l’obéissance du roi Charles. Et ses gens allèrent par le pays de divers côtés, prendre, non de force, mais par traités, villes et châteaux.
Chapitre VIII Trêves fallacieuses. — Compiègne. — Prison et supplice de la Pucelle.
- I.
- À la suite de conférences, des trêves sont conclues entre Charles VII et le duc de Bourgogne à la date du 28 août, et sont immédiatement exécutoires.
- La teneur de ces trêves publiée le 14 octobre.
- Liberté aux Anglais d’accéder, et au duc de Bourgogne de défendre Paris.
- Ampliation de ces trêves le 18 septembre.
- Le gouvernement de Paris et de l’Île-de-France confié au duc de Bourgogne.
- Combien absurdes ces trêves.
- Copie des trêves du roi Charles d’après le vidimus au prévôt de Paris
- Autre copie sur le fait desdites abstinences
- Autre copie. (Lettres du roi Henri par lesquelles il commet le duc de Bourgogne au gouvernement de Paris et d’ailleurs.)
- II.
- Les Anglais n’accèdent pas.
- Le duc de Bourgogne pourvoit à la sécurité de Paris et rentre en Flandre.
- Continuation des pourparlers.
- Le duc de Bourgogne ne veut pas de la paix.
- Il convoite Compiègne, qui lui a été promis et que Flavy refuse de livrer.
- III.
- La guerre recommence ouvertement.
- Entrée en campagne.
- Anglais envoyés à Paris, à la suite d’un complot découvert.
- Conquête de plusieurs places par les Bourguignons.
- Le roi d’Angleterre arrive à Calais ; vaisseaux.
- Provisions et hommes d’armes disséminés là où le besoin est plus urgent.
- Henri VI à Rouen en juillet seulement.
- Choisy assiégé et emporté par le duc de Bourgogne.
- Vigoureuse attaque de la Pucelle contre les Anglais, qui gardent Pont-l’Évêque.
- Elle est repoussée.
- IV.
- Le siège mis devant Compiègne.
- Vaillance des assiégés.
- Merveilleux courage de la Pucelle.
- Elle est prise.
- V.
- Grand bruit fait par cette capture.
- Joie des Bourguignons.
- Deuil des Français.
- Jeanne tente de s’échapper de Beaurevoir.
- Ce par quoi elle se glissait se brise.
- Ses meurtrissures.
- Elle est vendue aux Anglais.
- Procès.
- VI.
- Solennité de la rétractation (prétendue) de la Pucelle ; elle reprend les vêtements virils.
- Condamnée, brûlée.
- Pourquoi ses cendres sont jetées à la Seine.
I. À la suite de conférences, des trêves sont conclues entre Charles VII et le duc de Bourgogne à la date du 28 août, et sont immédiatement exécutoires. — La teneur de ces trêves publiée le 14 octobre. — Liberté aux Anglais d’accéder, et au duc de Bourgogne de défendre Paris. — Ampliation de ces trêves le 18 septembre. — Le gouvernement de Paris et de l’Île-de-France confié au duc de Bourgogne. — [Combien absurdes ces trêves.]
Cependant plusieurs négociations et conférences commencèrent entre les gens dudit roi et Monseigneur de Bourgogne. Environ mi-août, l’archevêque de Reims, chancelier dudit roi, et plusieurs autres ambassadeurs furent envoyés à Arras vers le duc de Bourgogne. Finalement, des trêves furent conclues entre ces deux princes par l’entremise des ambassadeurs que le duc de Savoie avait envoyés vers eux afin d’y négocier te bien de la paix.
Quelles furent les conditions de ces trêves ou abstinences de guerre, on peut le savoir en toute vérité par la copie des lettres qui en furent faites.
445Copie des trêves du roi Charles d’après le vidimus au prévôt de Paris
À tous ceux qui ces présentes lettres verront et ouïront, Simon Morhier, chevalier, seigneur de Villers, conseiller du roi notre Sire et garde de la prévôté de Paris, salut. Savoir faisons que nous, l’an de grâce mil IIIIc et XXIX (1429), le vendredi XIVe (14) jour d’octobre, vîmes une lettre de Charles, soi-disant roi de France, scellées de son grand sceau en cire jaune, sur double queue, contenant la forme qui s’en suit :
Charles par la grâce de Dieu, roi de France, à tous ceux qui les présentes lettres verront, salut. Pour parvenir à mettre la paix dans notre royaume, et faire cesser les grands et innombrables maux et calamités qui, à la suite des guerres et divisions qui y règnent, y sont advenus et y adviennent chaque jour, certaines négociations ont été ménagées naguère par les ambassadeurs de notre très cher et très aimé cousin le duc de Savoie, entre nous et nos gens d’une part, et notre cousin le duc de Bourgogne et ses gens de l’autre.
La matière de cette paix touchant à des points très graves et très importants, ne se peut discuter et être conduite à bonne fin sans demander du délai et long espace de temps. C’est pourquoi il a semblé auxdits ambassadeurs qu’il était nécessaire de conclure des trêves jusqu’à un temps convenable, afin durant ces trêves de traiter plus aisément et plus mûrement de ladite paix. Par le moyen des susdits ambassadeurs, ces trêves ont été arrêtées et accordées entre nos gens et en notre nom d’une part, et les gens de notre cousin de Bourgogne et en son nom d’autre part, et aussi entre les Anglais, leurs gens, leurs serviteurs et sujets, s’ils veulent y consentir, dans les termes et les limites qui suivent, à savoir pour tout le pays qui est en deçà de la rivière de la Seine, depuis Nogent-sur-Seine jusqu’à Harfleur, sauf et réservées les villes, places et forteresses donnant passage sur cette même rivière de Seine, réservé aussi que, si bon lui semble, notredit cousin de Bourgogne pourra durant ladite trêve s’employer lui et ses gens à la défense de la ville de Paris, et résister à ceux qui voudraient faire la guerre ou porter dommage à cette ville. Cette trêve commencera aujourd’hui 28e jour d’août pour ce qui concerne notredit cousin de Bourgogne ; et pour les Anglais, le jour où nous aurons reçu leurs lettres et consentement ; et elle durera jusqu’à Noël prochain.
Savoir faisons que nous, ces choses considérées, voulant pour la pitié que nous avons de notre pauvre peuple, obvier de tout notre cœur 446et intention à la multiplication desdits maux et inconvénients, avons donné, consenti et accordé, et par ces présentes donnons, consentons et accordons bonne et sûre abstinence de guerre pour nous, nos pays, vassaux, sujets et serviteurs, et les places desdits vassaux et serviteurs, étant dans les termes et limites ci-dessus déclarés, et aussi pour les villes et pays ci-dessus déclarés, à savoir la ville d’Amiens et le plat pays d’environ du bailliage d’Amiens, la ville d’Abbeville et tout le pays de Ponthieu, les villes de Noyon, Saint-Quentin, Chauny, Montreuil, Corbie, Doullens, Saint-Riquier, Saint-Valery, Ribemont, et Thérouanne, ensemble les plats pays qui sont aux environs de ces villes ; et aussi auxdits Anglais ès termes et limites et sous les conditions et réserves ci-dessus déclarées. Commencera cette abstinence cedit XXVIIIe jour d’août au regard de notredit cousin de Bourgogne ; et au regard desdits Anglais du jour que sur ce nous aurons reçu d’eux leurs lettres et consentement, et durera jusqu’audit jour de Noël prochainement venant, ainsi qu’il est dit, pourvu aussi que notredit cousin de Bourgogne consente et accorde pareille abstinence et nous en donne ses lettres patentes de pareil contenu que celles-ci.
Par cette présente abstinence il ne sera nullement dérogé ni préjudicié aux abstinences ci-devant ordonnées par notre cousin de Savoie entre quelques-uns de nos pays et de notre parti, et quelques-uns des pays de notre cousin de Bourgogne et autres compris dans lesdites abstinences ; mais ces trêves conserveront leur force et leur vertu obligatoire, durant le temps et selon la forme et la manière contenues dans les lettres échangées à ce sujet. Durant le temps de cette présente trêve, aucune des parties qui l’auront consentie ne pourront dans les termes et limites ci-dessus désignées, prendre, acquérir, conquérir l’une sur l’autre aucune des villes, places ou forteresses qui y sont comprises ; ils n’admettront l’obéissance d’aucune, au cas où ces villes, places ou forteresses voudraient se rendre à l’obéissance de l’une des parties511.
Afin que cette présente abstinence soit mieux gardée et entretenue, nous avons pour nous et de notre part ordonné conservateur d’icelle nos amés et féaux Rigault, seigneur de Fontaines, chevalier, notre chambellan, et Poton de Xaintrailles, notre premier écuyer et maître de notre écurie, auxquels et à chacun d’entre eux nous donnons plein pouvoir, autorité et mandement spécial de réparer et de faire tout ce qui par 447quelqu’un de nos vassaux, sujets et serviteurs, serait fait, attenté ou innové de contraire ou de préjudiciable à la présente trêve ; de poursuivre et requérir vis-à-vis des conservateurs qui sur ce seront ordonnés pour la partie de notre cousin de Bourgogne la réparation de tout ce qui de son côté serait fait, attenté ou innové de contraire ou préjudiciable à cette trêve ; et généralement de faire par nosdits conservateurs et par chacun d’eux tout ce qu’il appartient et appartiendra de faire en pareil cas.
Par suite, nous donnons mandement à tous nos lieutenants, connétables, maréchaux, maîtres des arbalétriers, amiral et autres chefs de guerre, à tous les capitaines et gens d’armes et de trait qui sont à notre service, à tous nos autres justiciers, officiers et sujets, ou à leurs lieutenants, que la présente abstinence soit par eux gardée, entretenue et observée inviolablement, sans l’enfreindre ni secrètement, ni ouvertement, en quelque manière que ce soit, pendant qu’elle durera ; et qu’ils obéissent diligemment, prêtent et donnent conseil, confort, assistance et aide, s’il en est besoin et en sont requis, aux conservateurs par nous à cela ordonnés et à chacun d’eux, à leurs commis et députés, en toutes choses regardant l’entretien et conservation de ladite trêve, et la réparation de ce qui serait attenté ou innové de contraire, si le cas advenait en quelque manière.
Donné à Compiègne le XXVIIIe jour d’août, l’an de grâce mil CCCC et vingt-neuf et le septième de notre règne. Ainsi signé, de par le roi :
J. Villebresne.
Autre copie sur le fait desdites abstinences
À tous ceux que ces présentes lettres verront, Simon Morhier, etc., savoir faisons que nous, l’an de grâce mil IIIIc et XXIX (1429), le jeudi XIIIe jour d’octobre, vîmes une lettre de Charles, soi-disant roi de France, dont la teneur suit :
Charles, etc. Pour parvenir au bien de la paix et faire cesser les grands maux et dommages qui, par suite des guerres et des divisions existantes, sont advenus et adviennent chaque jour en notre royaume, certaines abstinences de guerre ont été arrêtées et décrétées naguère, par l’intermédiaire des ambassadeurs de notre très cher et très aimé cousin le duc de Savoie, entre nous d’une part et notre cousin de Bourgogne d’autre part, devant durer depuis le vingt-huitième jour d’août dernier jusqu’au jour de Noël prochain, selon la forme, les conditions, et les réserves contenues et déclarées en certaines de nos lettres sur ce faites, et données en notre ville de Compiègne le vingt-huitième jour d’août ci-dessus 448indiqué. Comme dans lesdites abstinences ne sont nullement compris notre ville de Paris, notre château du bois de Vincennes, nos ponts de Charenton et de Saint-Cloud, et la ville de Saint-Denis, Savoir faisons que nous, ces choses considérées, et pour certaines autres causes et considérations à ce nous mouvant, avons, en ampliant de notre part lesdites abstinences, consenti et accordé, et par ces présentes consentons et accordons que notre ville de Paris, notre château du bois de Vincennes, nos ponts de Charenton et de Saint-Cloud, et la ville de Saint-Denis, soient compris dans lesdites abstinences, tout ainsi que si lesdites villes et lieux y eussent été expressément nommés et déclarés, pourvu toutefois que ceux de notre ville de Paris, et des autres lieux et places cidevant exprimés comme en dehors, ne fassent durant ces abstinences, par voie de guerre ou autrement, rien de préjudiciable à la trêve, et que de ce notre cousin nous donnera des lettres ; les abstinences dessusdites restent en leur force et vertu, sans qu’il y soit en rien préjudicié ni dérogé par les présentes.
Si par voie de fait, par volonté désordonnée, ou de toute autre manière, quelque chose était fait, attenté, innové de contraire ou d’opposé à ces abstinences, la partie offensée ne pourra nullement procéder par vengeance ou voie de fait, alléguer que lesdites abstinences ont pris fin ou sont rompues ; mais la réparation en sera faite par les conservateurs de la partie qui aura offensé.
En témoin de ce, nous avons fait mettre notre sceau à ces présentes.
Donné à Senlis, le dix-huitième jour de septembre, l’an de grâce 1429, et le septième de notre règne. Ainsi signé : Par le roi en son conseil, tenu par Mgr le comte de Clermont, son lieutenant général ès pays en deçà de la Seine, le comte de Vendôme, nous, Christophe de Harcourt, le doyen de Paris, et plusieurs autres présents.
J. Villebresne.
Autre copie. — Lettres du roi Henri par lesquelles il commet le duc de Bourgogne au gouvernement de Paris et d’ailleurs.
Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d’Angleterre, à tous ceux qui les présentes verront, salut. Savoir faisons ce qui suit :
Notre très cher et très aimé oncle, Jean, régent de notre royaume de France, duc de Bedford, considérant les grandes affaires et les diverses charges qu’il a à supporter pour le présent, tant pour le gouvernement de notredit royaume, comme surtout pour notre duché de Normandie, sur lequel nos ennemis et adversaires se sont jetés à grosse puissance, a prié, requis 449bien instamment, cordialement et sincèrement512, notre très aimé et très cher oncle, Philippe, duc de Bourgogne, comte de Flandre, d’Artois et de Bourgogne513, palatin de Namur, seigneur de Salins et de Malines, de l’aider à conduire et supporter une partie desdites affaires, et spécialement de prendre et d’accepter le gouvernement et la garde de notre bonne ville, prévôté et vicomté de Paris, et des villes et des villages de Chartres, de Melun, Sens, Troyes, Chaumont-en-Bassigny, Saint-Jangou, Vermandois, Amiens, Tournaisis et Saint-Amand, et la sénéchaussée du Ponthieu, en exceptant toutefois les villes, châteaux et châtellenies de Dreux, Villeneuve-le-Roi, Crotoy, Rue, et les pays conquis par feu notre très cher seigneur et père, que Dieu pardonne, avant la paix finale de nos royaumes de France et d’Angleterre (le traité de Troyes), qui demeureront en l’état et garde où ils sont à présent. Notre oncle de Bourgogne, par amour et par honneur pour nous et pour notredit oncle le régent son beau-frère, pour la conservation et l’entretien de notre seigneurie et la défense de notre bonne ville de Paris et des lieux susdits, encore qu’il ait présentement plusieurs grandes et pesantes affaires pour le gouvernement de ses pays et seigneuries, a pris cependant le gouvernement et la garde à lui offerts.
Et nous, ayant cette disposition à très grand plaisir et agrément, connaissant par une véritable expérience la grande puissance, vaillance et loyauté de notredit oncle de Bourgogne, de l’avis et après délibération de notredit oncle le régent et des gens de notre grand conseil de France, avons ordonné et commis, ordonnons et commettons notre oncle de Bourgogne, notre lieutenant aux bailliages et lieux ci-dessus désignés, et à leur gouvernement, en lui donnant plein pouvoir, autorité et mandement spécial de gouverner et de garder pour nous, au nom de nous et sous nous, jusques au temps de notre venue en France, notredite bonne ville de Paris, bailliages et lieux susdits, ensemble nos hommes, vassaux et sujets demeurants ès dites villes, bailliages et lieux ; de donner en notre nom et sous notre sceau, durant ledit temps, les seigneuries, terres, rentes et revenus qui dorénavant nous écherront par la rébellion et désobéissance de nos sujets ayant terres et seigneuries aux lieux qui sont et seront réduits à notre obéissance, dans les limites de son gouvernement ; de faire procéder par bonne et due élection et confirmation, ainsi qu’il est accoutumé, aux offices royaux électifs ; de disposer des autres offices non électifs selon la forme déclarée en certaines de nos autres lettres, et d’ordonner de toutes les autres et particulières choses, nécessités et affaires 450des lieux susdits ; de tenir nos conseils, d’y conclure et d’exécuter les conclusions pour notre bien et notre honneur et la conservation de notredite seigneurie ; et, pour ce faire, de recueillir et d’employer toutes les finances qui nous appartiennent dans les dépendances, villes, bailliages et lieux ci-dessus désignés, ainsi que les cas le requerront, y commettant et ordonnant de par nous tels officiers que bon lui semblera ; le tout sans préjudicier ni déroger en autres choses à l’état et à la dignité de la régence du régent notredit oncle.
Ainsi donnons mandement à nos aimés et féaux conseillers les gens de notre parlement, au prévôt de Paris, et à tous les baillis et autres justiciers, officiers et sujets à qui il appartiendra, et à leurs lieutenants, de laisser notre oncle de Bourgogne jouir et user pleinement des gouvernements et garde dessus dits, et en tout ce qui concerne et regarde ce qui vient d’être dit, de lui obéir sans aucun contredit à lui, à ses mandements et commandements ; promettant en bonne foi à notredit oncle de Bourgogne, que toutes et chaque fois que charge de guerre lui surviendra dans les limites dudit gouvernement, nous l’aiderons, dès que par lui nous en serons requis, de nos gens d’Angleterre et d’ailleurs, autant que raisonnablement nous pourrons alors le faire. En témoin de ce, etc.
Donné à Paris le XIIIe jour d’octobre de l’an de grâce 1429, de notre règne le septième.
Ainsi signé : Par le roi à la relation du conseil tenu par Mgr le régent du royaume de France, duc de Bedford, auquel étaient présents Messeigneurs le cardinal d’Angleterre et le duc de Bourgogne, vous, les évêques de Beauvais, de Noyon, de Paris et d’Évreux, le comte de Guise514, le premier président du parlement, l’abbé du Mont-Saint-Michel, le sire de Scales, le sire de Santes, Messire Jean Fastolt [Fastolf], Messire Raoul Bouteiller, le sire de Saint-Liébaut, Messire Jean Poupham, les seigneurs de Clamecy et du Mesnil, le trésorier du palais à Paris, Messire le duc, et plusieurs autres.
Jehan Reinel.
Le chroniqueur va nous dire que les Anglais n’adhérèrent pas à la trêve ; mais si, comme duc de Bourgogne, Philippe était lié, il ne l’était pas comme gouverneur de Paris et des autres pays confiés à sa garde par le roi anglais. Ses lieutenants étaient autorisés à dire, comme ils dirent en effet, qu’ils ne combattaient pas les Français comme Bourguignons, mais comme étant au service de l’Angleterre. Reprenons la suite de la Chronique.
451II. Les Anglais n’accèdent pas. — Le duc de Bourgogne pourvoit à la sécurité de Paris et rentre en Flandre. — Continuation des pourparlers. — Le duc de Bourgogne ne veut pas de la paix. — Il convoite Compiègne, qui lui a été promis et que Flavy refuse de livrer.
Ainsi qu’il est dit par ces lettres, le duc de Bourgogne vint à Paris après les trêves et les abstinences de guerre données par le roi Charles, trêves et abstinences dans lesquelles les Anglais ne voulurent pas être compris. Ils continuèrent à guerroyer. Les guerres se prolongèrent durant ce temps en Normandie. Les Anglais surprirent, perdirent, et reprirent plusieurs places, villes et forteresses, dont le recouvrement leur demanda beaucoup de travaux et de dépenses.
Le duc de Bourgogne, après qu’il se fut chargé du gouvernement, et qu’il eut pris d’importantes mesures pour la sûreté et la garde des pays et des places à lui confiés, s’en retourna avec sa grande et noble compagnie de gens de Picardie en ses possessions d’Artois et de Flandre. Il s’y tint tout l’hiver sans guerroyer.
Durant ce temps les ambassadeurs des princes tinrent de grands conseils sur le fait de la paix ; les trêves et abstinences furent prolongées jusqu’au mois de mars suivant ; mais finalement l’on ne put arriver à conclure la paix ; les traités ne purent aboutir, principalement parce que la ville de Compiègne refusa d’obéir et de livrer passage au duc de Bourgogne, lorsqu’il allait à Paris, ou en revenait, ce qui lui avait été promis, ainsi que le Pont-Sainte-Maxence qui, du consentement des deux partis, fut remis entre les mains de Regnault de Longueval ; mais Guillaume de Flavy refusa d’obéir ; il se tint toujours guerroyant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, lui et toutes ses forces ; et il pourvut la ville de tout ce qui était nécessaire pour la défendre contre tous.
Durant le temps des trêves, le roi Charles devait se tenir au-delà de la rivière de la Seine, ce qu’il fit ; et le régent en Normandie.
III. La guerre recommence [ouvertement]. — Entrée en campagne. — Anglais envoyés à Paris, à la suite d’un complot découvert. — Conquête de plusieurs places par les Bourguignons. — Le roi d’Angleterre arrive à Calais ; vaisseaux. — Provisions et hommes d’armes disséminés là où le besoin est plus urgent. — Henri VI à Rouen en juillet seulement. — Choisy assiégé et emporté par le duc de Bourgogne. — Vigoureuse attaque de la Pucelle contre les Anglais, qui gardent Pont-l’Évêque. — Elle est repoussée.
Le XXIe jour de mars, les trêves étant expirées, la guerre recommença de toutes parts en France.
[…]
À l’entrée du mois d’avril, le duc de Bourgogne alla à Péronne et fit une très grande assemblée de gens d’armes afin de se porter devant Compiègne ; parce qu’il y avait en cette ville une très forte garnison qui empêchait le passage vers Paris et faisait beaucoup de maux aux pays des environs.
[…]
452En ce temps, le VIIIe jour d’avril, le bâtard de Clarence entra à Paris avec de grosses forces d’Anglais. Il y avait été mandé par le seigneur de l’Isle-Adam et par d’autres, parce que quarante dizainiers de cette ville avaient formé le complot et pris l’engagement, à ce qu’on disait, de livrer la ville au roi Charles. Il y en eut un grand nombre de pris ; mais peu furent exécutés, parce que l’affaire s’arrangea et prit assez bonne fin.
Le jeudi après les fêtes de Pâques, le XXe jour d’avril, l’an 1430, Messire Jean de Luxembourg, le seigneur de Croy et d’autres capitaines partirent avec tous leurs gens de Péronne et passèrent l’Oise. Ils formaient l’avant-garde de l’armée du duc de Bourgogne. Il les suivit et partit de Péronne le samedi qui suit les Pâques closes (Quasimodo, cette année 23 avril). Ils allèrent conquérir plusieurs places au pouvoir de leurs ennemis, telles que Avesnes, la Tour de Gournay et d’autres.
Le jour de Saint-Georges, XXIIIe jour d’avril, le jeune roi d’Angleterre arriva à Calais, escorté d’après la renommée par quarante-huit vaisseaux, amenant deux-mille hommes, et de grosses provisions de bétail et de vivres qui furent dirigées sur la Normandie. Les gens d’armes furent envoyés en plusieurs contrées tant de Normandie que de France, et aussi devant Compiègne et ailleurs, partout où besoin était. Le jeune roi demeura à Calais jusqu’au mois de juillet suivant, qu’il fut mené à Abbeville, de là à Rouen où il séjourna ensuite pendant un grand espace de temps.
[…]
Après plusieurs places prises par les gens du duc de Bourgogne sur leur chemin de Compiègne, le siège fut mis au pont de Choisy, où Guillaume de Flavy avait établi de grosses garnisons. Le duc de Bourgogne vint à ce siège, et fit tirer par engins nombreuses pierres contre la place ; il fit tant que les assiégés prirent la fuite, et de nuit se retirèrent à Compiègne en mettant partout le feu. Ils abandonnèrent la place le XVIe jour de mai.
En ce temps, les Anglais arrivèrent au Pont-l’Évêque, près de Noyon.
Là ils furent un jour assaillis par les hommes de la garnison de Compiègne et par d’autres, formant une armée de quatre-mille hommes, dont on disait que la Pucelle était capitaine. Les Anglais, qui n’étaient que douze-cents hommes, se défendirent très grandement ; mais ils auraient eu rude besogne s’ils n’eussent été secourus par Mgr de Saveuse qui se tenait à Saint-Éloy-de-Noyon, avec huit-cents hommes qui repoussèrent les ennemis.
IV. Le siège mis devant Compiègne. — Vaillance des assiégés. — Merveilleux courage de la Pucelle. — Elle est prise.
Le XXIe jour de mai, le siège fut mis d’un côté, par deçà de l’Oise, devant Compiègne, où les comtes d’Houtiton [Huntington], d’Arundel, vinrent avec nombreuse 453compagnie d’Anglais. Ils furent longtemps devant la ville ; et ils firent charpenter ponts, bastilles et autres appareils pour enclore la place. Les assiégés, pendant que durait le siège, firent plusieurs sorties avec de très grandes forces ; car ils pouvaient sans nul danger recevoir secours d’hommes et de vivres de par delà l’Oise, du côté de Paris. Ils avaient fait une forte bastille par delà l’Oise, par laquelle ils allaient et revenaient en la ville par les fossés tant qu’il leur plaisait. En cette bastille en terre se trouvaient plusieurs chambres et logis pour les hommes d’armes qui faisaient grands maux en l’armée des Bourguignons et des Anglais ; mais communément la sortie se faisait surtout sur les Anglais, plus que sur les Picards.
La Pucelle se tenait dans Compiègne avec grande compagnie de gens ; tous les jours elle faisait des sorties, au front des assaillants ; elle accomplissait des merveilles par ses coups et ses paroles, donnant cœur à ses gens de bien faire leur devoir, si bien que le 27 mai515, à une sortie qu’elle fit, elle et le lieutenant [de] Guillaume de Flavy, pour lors capitaine de Soissons, ils firent des prodiges de valeur. Ils étaient bien seize-cents hommes. Messire Jean de Luxembourg survenant en personne au secours des Anglais, il y eut une rude mêlée, mais la Pucelle finit par être prise et retenue par le bâtard de Vendônne et Antoine de Bournonville, tous deux de la compagnie et de la maison dudit Luxembourg. Pareillement furent pris le ledit lieutenant et plusieurs autres hommes d’armes. Le reste des combattants fut repoussé dans Compiègne.
V. Grand bruit fait par cette capture. — Joie des Bourguignons. — Deuil des Français. — Jeanne tente de s’échapper de Beaurevoir. — Ce par quoi elle se glissait se brise. — Ses meurtrissures. — Elle est vendue aux Anglais. — Procès.
Il fut partout grand bruit de la prise de la Pucelle ; ce fut un grand sujet de joie pour le parti bourguignon, de grande douleur pour le parti opposé ; car ceux-ci fondaient sur elle grande espérance, tandis que les autres en avaient grande frayeur. Elle fut enfin amenée prisonnière à Beaurevoir, où elle fut détenue grand espace de temps, au point que par ses ruses elle faillit s’en échapper par les fenêtres ; mais ce par quoi elle se glissait rompit ; et elle chut de haut à terre. Elle se rompit presque les reins et le dos, et fut longtemps malade de ses blessures. Lorsqu’elle fut guérie, elle fut mise entre les mains des Anglais à la suite de négociations ; et par contrat d’argent elle fut menée à Rouen où son procès lui fut fait tout au long. Elle fut condamnée, ainsi qu’il sera dit ci-après, en temps et lieu.
454VI. Solennité de la rétractation (prétendue) de la Pucelle ; elle reprend les vêtements virils. — Condamnée, brûlée. — Pourquoi ses cendres sont jetées à la Seine.
Le pénultième jour de mai (1431), Jeannette La Pucelle fut brûlée à Rouen, après avoir été d’abord condamnée à la prison, s’étant rétractée de ses erreurs, à la suite de noble prédication faite sur sa conduite audit lieu de Rouen en présence du régent de France, de plusieurs hauts princes et prélats tant de France que d’Angleterre, du grand conseil du roi Henri et de tous ceux qui voulurent l’entendre ; mais dès qu’elle vit qu’on la voulait mettre en habit de femme, elle révoqua sa rétractation, et dit qu’elle voulait mourir comme elle avait vécu, et partant elle fut condamnée à être brûlée.
Les cendres de son corps furent par sacs jetées en la rivière, pour que jamais on ne put en faire, ni tenter d’en faire des sorcelleries, ou méchante chose.
Gilles de Roye
Original en latin : Pièce justificative H.
La vaste publication des Chroniques belges a enrichi l’histoire de Jeanne d’Arc de six ou sept documents nouveaux, peu connus en France, où, jusqu’à présent, ils n’ont pas été publiés dans leur intégralité. On n’a guère fait qu’emprunter quelques phrases à la Chronique de Tournay, reproduite dans le second livre de ce volume.
Nous n’avons pas souvenance d’avoir vu la mention de celle de Gilles de Roye, insérée en 1870 par M. Kervyn de Lettenhove dans son volume des Chroniqueurs de l’abbaye des Dunes. Les pages qui regardent la Pucelle sont cependant très substantielles dans leur concision. La Libératrice y est présentée sous son véritable aspect, et les légères erreurs qu’on pourrait y signaler ne portent que sur des faits de minime ou de nulle importance.
L’auteur était sujet du duc de Bourgogne. C’est ce qui explique le seul mot qu’on pourrait reprendre dans son œuvre ; il est dans la dernière phrase où il dit que Jeanne fut justement ou injustement brûlée à Rouen. Tout le récit qui précède montre que ce fut très injustement ; mais le bon moine a voulu se mettre à couvert en refusant de flétrir directement et explicitement les bourreaux de Rouen.
C’était en effet un bon moine que Gilles de Roye. D’après la notice que 455lui a consacrée son noble éditeur, il naquit en 1415, six jours après la bataille d’Azincourt, et il mourut un an avant la bataille de Guinegatte, en 1478. Il enseigna au monastère des Bernardins à Paris, fut abbé de Royaumont de 1453 à 1459, et se retira ensuite à son abbaye des Dunes ; il y vécut en grande réputation de savoir et plus encore de sainteté. Il prédit le jour de sa mort.
Il écrivit en latin une Chronique qui s’étend de 1415 à 1431. Voici la traduction des pages consacrées à la Pucelle516.
Chapitre IX La chronique de Gilles de Roye
- I.
- Salisbury met le siège devant Orléans.
- Combat de Rouvray.
- Mort de Salisbury.
- Arrivée de la Pucelle.
- Étendue de la mission qu’elle dit avoir reçue.
- Examinée.
- Épée de Fierbois.
- Ravitaillement d’Orléans.
- Comment, dans leur extrême détresse, les Orléanais avaient voulu traiter avec les Anglais.
- II.
- La Pucelle fait lever le siège.
- Meung, Beaugency.
- Particularités sur la victoire de Patay.
- L’armée du sacre.
- Le Connétable écarté par La Trémoille.
- La guerre de la Pucelle aux femmes de mauvaise vie.
- Conditions faites à Auxerre et mécontentement de la Pucelle.
- Soumission de Troyes, grâce à la Pucelle.
- La composition.
- Soumission de Châlons, de Reims, le sacre.
- III.
- Marche triomphale de Charles VII.
- Bedford demande la bataille et la fuit.
- Charles VII arrêté à Bray-sur-Seine est contraint de continuer ses conquêtes.
- Les deux armées en présence à Mitry.
- Soumission de Crépy, Compiègne, Senlis, Beauvais.
- Bedford s’éloigne de Paris.
- La ville confiée à l’évêque de Thérouanne.
- Charles VII à Saint-Denis.
- La tentative contre Paris échoue par le désaccord des capitaines français.
- Retraite du roi.
- Le pays ravagé.
- IV.
- Les assiégeants de Compiègne.
- La Pucelle dans la place.
- Sa prise.
- Conduite à Noyon à la duchesse de Bourgogne.
- Vendue aux Anglais.
- Le chroniqueur ne veut rien dire de l’équité ou de l’iniquité de sa condamnation.
I. Salisbury met le siège devant Orléans. — Combat de Rouvray. — Mort de Salisbury. — Arrivée de la Pucelle. — Étendue de la mission qu’elle dit avoir reçue. — Examinée. — Épée de Fierbois. — Ravitaillement d’Orléans. — Comment, dans leur extrême détresse, les Orléanais avaient voulu traiter avec les Anglais.
Cette même année (1428), le comte de Salisbury, le comte de Suffolk, le sire de Talbot, à la tête d’une grande armée, mirent le siège devant Orléans, et construisirent des bastilles de tous les côtés de la ville. Pour alimenter les assiégeants, sire Jean Fastolf et sire Simon Morhier prévôt de Paris, conduisaient de cette ville à Orléans de nombreux chariots chargés de vivres, principalement de harengs. Instruits du fait, le duc de Bourbon, le connétable d’Écosse et La Hire vinrent à leur 456rencontre avec une nombreuse armée. La bataille s’engagea, la victoire resta aux Anglais, et le connétable d’Écosse, le seigneur d’Orval, frère du seigneur d’Albret, et plusieurs autres, tombèrent sur le champ de bataille. Le duc de Bourbon prit la fuite, et les vivres arrivèrent aux soldats du siège.
Un jour, vers l’heure du dîner, le comte de Salisbury regardait la ville du haut de la bastille du pont. La pierre d’un canon tiré, par l’on n’a pas su qui, vint frapper contre la fenêtre où il était en observation. Un éclat rejaillit contre la figure du comte qui trois jours après mourut de la blessure.
En ce temps, se présenta devant le Dauphin une Pucelle originaire de Vaucouleurs en Barrois, son pays. Elle se disait envoyée de Dieu pour battre les Anglais, les expulser du royaume de France, rendre au Dauphin tout l’héritage paternel, et le conduire à Reims pour y être couronné.
Dès son arrivée, elle parlait admirablement. Soumise à l’examen, elle répondait à tout, comme si elle avait passé toute sa vie sous les armes. Elle envoya à Sainte-Catherine-de-Fierbois y quérir une épée dont Dieu lui avait révélé l’existence, et avec laquelle elle devait vaincre les Anglais. L’envoyé trouva tout comme elle l’avait indiqué. Le Dauphin la garda auprès de lui. En attendant, il rassembla la plus forte armée qu’il pût former, et envoya cette armée avec ses capitaines et la Pucelle porter à Orléans un convoi de vivres. En dépit des assiégeants, la Pucelle entra dans la ville, et y introduisit les vivres.
Avant ce ravitaillement, les habitants d’Orléans étaient dans une telle disette de vivres qu’ils avaient voulu écarter les Anglais à prix d’argent, ou remettre la ville entre les mains du duc de Bourgogne. Ils lui envoyèrent, muni de lettres de créance, Poton de Xaintrailles, avec pouvoir de traiter avec lui. Le duc répondit qu’il agréait beaucoup la proposition, si elle plaisait au régent, et il lui envoya des délégués pour traiter de l’affaire. Le régent ne fut pas content ; il protesta qu’il ne lèverait le siège que lorsqu’il se serait rendu maître de la ville, et aurait recouvré toutes les dépenses faites. Le duc de Bourgogne, sur cette réponse, renvoya Poton en paix.
II. La Pucelle fait lever le siège. — Meung, Beaugency. — Particularités sur la victoire de Patay. — L’armée du sacre. — Le Connétable écarté par La Trémoille. — La guerre de la Pucelle aux femmes de mauvaise vie. — Conditions faites à Auxerre et mécontentement de la Pucelle. — Soumission de Troyes, grâce à la Pucelle. — La composition. — Soumission de Châlons, de Reims, le sacre.
1429. — À la suite de ces faits, la Pucelle conduisit si bien les affaires qu’elle fit à main armée lever le siège, s’empara des bastilles, battit les Anglais, et en délivra la ville.
Quittant Orléans, elle s’empara de plusieurs autres villes, telles que Meung et Beaugency et en chassa les Anglais qui, dans leur fuite, prirent 457par la Beauce le chemin de Paris. Le duc d’Alençon, le comte de Richemont, connétable de France, le comte de Vendôme et la Pucelle se mirent à leur poursuite avec une armée, et les atteignirent à un village du nom de Patay. Le combat s’engagea ; les cavaliers anglais prirent la fuite, les hommes à pied se cachèrent dans un bois adjacent et dans le village ; l’issue fut que beaucoup d’Anglais furent tués ou faits prisonniers et que la victoire resta à la Pucelle. On évalue à trois-mille tués environ les pertes des Anglais. Furent faits prisonniers le sire de Talbot, le sire de Scales, le sire Gauthier d’Hungerfort [Hungerford] et plusieurs autres ; la fuite se poursuivit jusqu’à Janville. Le sire Jean Fastolf, échappé du combat, vint jusqu’à Corbeil.
Après cette victoire, la Pucelle revint auprès du roi de France, Charles, et lui dit que la volonté de Dieu était qu’il allât se faire couronner à Reims. Le roi rassembla pour cela toute son armée. Le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, Jeanne la Pucelle, le seigneur de Laval, le seigneur de La Trémoille, le seigneur de Rais, le seigneur d’Albret, le sire de Lohéac, et plusieurs autres, se réunirent avec une très grande armée à Gien-sur-Loire. Là éclatèrent des dissentiments entre le Connétable et le sire de La Trémoille, qui gouvernait le roi (qui regem regebat), si bien que le Connétable revint sur ses pas.
Le roi vint à Auxerre avec les autres capitaines. Il y avait dans l’armée du roi des femmes de mauvaise vie qui empêchaient les hommes d’armes de marcher à sa suite. La Pucelle irritée se mit à les poursuivre le glaive dégainé, si bien que le glaive en fut brisé. Les bourgeois d’Auxerre vinrent à la rencontre du roi, et grâce aux sommes d’argent données au sire de La Trémoille, ils obtinrent que le roi passerait sans y entrer ; ce dont la Pucelle et les capitaines firent de grandes plaintes.
D’Auxerre, le roi vint devant Troyes, et s’y tint quelques jours. Il était décidé à revenir sur ses pas si la Pucelle n’était venue l’assurer qu’il aurait la place dans trois jours. Lorsqu’elle disposait les moyens d’approche et faisait les préparatifs pour l’assaut, ceux de la ville, après avoir tenu conseil, vinrent trouver le roi. Une composition fut arrêtée, en vertu de laquelle les hommes d’armes pourraient se retirer avec leurs biens, tandis que les citoyens feraient obéissance ; la ville fut ainsi rendue au roi, qui, le lendemain, y fit son entrée. Les Anglais sortis, et des capitaines français institués, le roi partit de Troyes et vint à Châlons qui spontanément lui ouvrit ses portes.
De Châlons le roi vint à Reims où il fut reçu avec grande joie. Il y fut couronné le lendemain par l’Archevêque après avoir été créé chevalier par le duc d’Alençon. Le sire de Laval fut créé comte, et de nombreux écuyers faits chevaliers.
458III. Marche triomphale de Charles VII. — Bedford demande la bataille et la fuit. — Charles VII arrêté à Bray-sur-Seine est contraint de continuer ses conquêtes. — Les deux armées en présence à Mitry. — Soumission de Crépy, Compiègne, Senlis, Beauvais. — Bedford s’éloigne de Paris. — La ville confiée à l’évêque de Thérouanne. — Charles VII à Saint-Denis. — La tentative contre Paris échoue par le désaccord des capitaines français. — Retraite du roi. — Le pays ravagé.
Après trois jours d’arrêt dans cette cité, le roi en partit et vint à Vailly qui se rendit à lui ; il vint à Laon517 et à Soissons qui lui firent soumission, ensuite à Château-Thierry dont la soumission fut spontanée, ainsi que celle de Provins.
Le duc de Bedford, à ces nouvelles, demanda la bataille, ce que le roi accepta ; mais apprenant que le roi tenait les champs, il ne vint pas ; il rentra à Paris. Le roi méditait de passer la Seine à Bray, lorsqu’un certain nombre d’Anglais y rentrèrent ; il revint alors sur ses pas jusqu’à Château-Thierry, d’où il alla à Crépy, et ensuite non loin de Dammartin. Les Anglais sortirent de Paris, et vinrent à Mitry-en-France ; les deux armées semblaient disposées à en venir aux mains : mais, après quelques escarmouches des deux côtés, les Anglais rentrèrent à Paris.
Le roi vint à Compiègne dont les clefs lui furent spontanément remises. Pendant qu’il s’y trouvait, l’évêque et les bourgeois de Senlis ainsi que les citoyens de Beauvais, vinrent lui promettre obéissance.
Durant ces jours, le duc de Bedford s’éloigna de Paris dont il laissa la garde à Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, qui y remplissait les fonctions de chancelier pour le roi d’Angleterre. Le roi de France ayant nommé des capitaines à Compiègne et à Beauvais vint à Senlis, d’où il s’avança jusqu’à Saint-Denis.
Il y eut alors divers engagements entre les Anglais qui étaient à Paris et les Français campés à Saint-Denis. À la suite de ces engagements, l’armée française s’avança jusqu’à une demi-lieue de Paris, et l’on fit contre la ville plusieurs assauts dans lesquels la Pucelle fut atteinte à la cuisse par un trait. Si tous les hommes d’armes avaient eu son courage, Paris aurait été en grand danger d’être pris ; mais tous les autres étaient en désaccord sur l’entreprise (de captione dissidebant). C’est alors que la Pucelle déposa ses armes dans l’église de Saint-Denis.
Dans ces conjonctures la ville de Lagny-sur-Marne se rendit au roi. Le roi en prit possession, laissa le duc de Bourbon et d’autres capitaines à la garde des villes de son obéissance, et par Lagny revint à Montargis. Il y eut alors entre les Anglais et les Français diverses rencontres, prises de villes, et de nombreux pillages.
459IV. Les assiégeants de Compiègne. — La Pucelle dans la place. — Sa prise. — Conduite à Noyon à la duchesse de Bourgogne. — Vendue aux Anglais. — Le chroniqueur ne veut rien dire de l’équité ou de l’iniquité de sa condamnation.
Sous la date de 1430, le chroniqueur consacre à la Pucelle les lignes suivantes :
L’an du Seigneur 1430, Jean de Luxembourg, le comte de Hotington [Huntington], le comte d’Arundel vinrent avec une grande armée assiéger Compiègne. La Pucelle, qui était à Lagny, sitôt qu’elle en eut connaissance, entra dans Compiègne, et, autant qu’elle put, fit obstacle au siège.
Un jour à la tête d’une troupe d’hommes d’armes, elle fit une sortie dans laquelle elle s’éloigna trop imprudemment de la ville. Entourée par les Bourguignons, elle fut prise. Ce ne fut pas l’objet de peu de douleur pour les Français. Elle fut adjugée au susdit seigneur Jean de Luxembourg qui la conduisit à Noyon517b au duc et à la duchesse de Bourgogne. Le même seigneur Jean la vendit dans la suite aux Anglais. Conduite à Rouen, elle y fut soit justement, soit injustement brûlée.
Georges Chastellain et sa Chronique
Georges Chastellain fut appelé par ses contemporains la perle, l’étoile des historiographes. Personne, disait-on, ne maniait mieux la langue française : une si haute renommée ne sauva cependant pas ses ouvrages d’un oubli plus que séculaire. Durant longtemps on ne connut du fécond écrivain qu’un de ses écrits les moins étendus : Recollection des merveilles avenues en notre temps.
Buchon exhuma, en 1825, les fragments d’une Chronique dont Chastellain est l’auteur, et la reproduisit dans son Panthéon littéraire. L’attention était éveillée. D’autres manuscrits furent découverts, assez pour que, en 1865, M. Kervyn de Lettenhove ait pu former huit volumes in-octavo des Œuvres de l’écrivain flamand. Encore en reste-t-il d’autres à retrouver, si elles ne sont pas à jamais perdues.
Le docte éditeur, dans la notice pleine d’érudition mise en tête de la publication, nous apprend que Georges Chastellain naquit à Alost en 1405, d’une famille noble. Un goût précoce pour l’étude le retint à l’Université de Louvain, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Il s’éprit alors de l’amour 460des voyages et des aventures, fut quelque temps au service du duc de Bourgogne, et passa en France après le traité d’Arras. Il y vécut dix ans, lié avec les plus hauts personnages de la cour, honoré de nombreux bienfaits de la part de Charles VII. Rentré dans les États de son souverain, il fut accueilli avec faveur par le duc Philippe, qui lui confia d’honorables emplois, le chargea de plusieurs ambassades, et lui conféra le titre de conseiller.
Chastellain, dégoûté du monde, renonça à la vie publique et se retira à Valenciennes. Le duc le logea dans le château de La Salle le Comte, qu’il y possédait, lui constitua d’abord une rente quotidienne de 18 sols 11 gros, bientôt plus que doublée par une pension annuelle, allouée à condition qu’il mettrait
par escript choses nouvelles et morales, en quoy il est expert et cognoissant, et aussi par manière de Chroniques les faits dignes de mémoire.
Chastellain reçut le titre d’indiciaire, c’est-à-dire d’historiographe.
Chastellain mérita sa pension. Il écrivit avec de longs détails l’histoire de Philippe le Bon et celle de son fils Charles le Téméraire jusqu’au siège de Neuss. Malheureusement on n’en a retrouvé que des fragments qui font beaucoup regretter l’ensemble. L’on ne se trompait pas en saluant dans Chastellain le premier écrivain français de son temps. Il a le relief de Saint-Simon avec moins de dureté.
Ce que l’on possède sur la libératrice part du retour de la Pucelle à Lagny jusqu’à son supplice.
Le Fèvre de Saint-Rémy, dont la Chronique très défavorable à la Libératrice sera citée dans le livre suivant, envoyait à Georges Chastellain le canevas des faits. C’est à Saint-Rémy qu’il faut attribuer le conte inventé sur ce qui précéda la sortie de Compiègne.
Un historiographe officiel du duc de Bourgogne ne pouvait pas se prononcer contre le brigandage de Rouen. Chastellain essaye de le justifier, et dans son vain essai donne des détails précieux à enregistrer.
Personne n’a parlé avec plus de splendeur de l’intrépidité, de la magnanimité de la jeune fille, de la place qu’elle tenait dans son parti et dans le parti ennemi. Le témoignage est doublement précieux, parce qu’il est celui d’un adversaire, et aussi parce que, d’après Pontus Heutérus, Chastellain avait vu la Pucelle. Ses sentiments intimes se manifestent plus clairement dans quelques strophes poétiques qui seront citées dans un autre volume.
Chapitre X Derniers exploits, prise et condamnation de la Pucelle
- I.
- Le duc de Bourgogne vient assiéger Compiègne.
- Préparatifs de défense des assiégés.
- Assiette du camp.
- Nombreux concours autour du duc de Bourgogne.
- II.
- Franquet d’Arras.
- La Pucelle le rencontre revenant du pillage.
- Combat acharné.
- Franquet prisonnier, exécuté.
- III.
- Diligence du duc au siège de Compiègne.
- La Pucelle dans la ville.
- Ce que lui prête le chroniqueur.
- La sortie.
- Portrait de la Pucelle allant au combat.
- Attaque contre Margny où campe Baudot de Noyelle.
- Visiteurs qu’il recevait en ce moment.
- Premier succès de la Pucelle.
- Toute l’armée assiégeante accourt.
- La troupe de la Pucelle enveloppée se retire.
- Magnanimité de l’héroïne protégeant la retraite.
- Elle est prise.
- Le preneur aussi joyeux que s’il avait pris un roi.
- Compagnons de captivité.
- Joie du duc et du camp tout entier.
- La Pucelle visitée par le duc.
- Sa longue captivité à Beaurevoir.
- IV.
- Livrée aux Anglais.
- Le procès de Rouen d’après le chroniqueur.
- Précaution de Cauchon pour se couvrir.
- L’Université de Paris.
- Instances pour faire rétracter l’accusée.
- Instances de la cour d’Angleterre pour faire publier le récit menteur expédié par elle.
461I. Le duc de Bourgogne vient assiéger Compiègne. — Préparatifs de défense des assiégés. — Assiette du camp. — Nombreux concours autour du duc de Bourgogne.
Livre II, chapitre XI. — Comment le duc se logea devant Compiègne à grant puissance.
Aussitôt après que le Pont-à-Choisy eut été pris et démoli, le duc fit incontinent déloger son armée du lieu où elle était, et lui fit repasser la rivière de l’Oise pour tirer droit à Compiègne ; car c’est là qu’il désirait mettre le siège. Il y vint lui-même en personne loger à une lieutte près de la ville, que ceux du dedans avaient bien mise à point, et bien remparée par dehors de gros et puissants boulevards et d’autres fortifications, avertis qu’ils étaient de longtemps que le siège y viendrait. Pour ce motif y étaient venus, afin de la garder, les plus gens de guerre et de plus grande valeur qui fussent dans le parti des Français, car la perte de la place leur eût causé un dur chagrin, et grand mal en la fin518 ; aussi leur seyait-il bien de la défendre soigneusement.
Or, comme je vous l’ai dit, le duc était venu loger à Coudun, le comte de Ligny à Clairoy, Messire Baudot de Noyelle à Margny sur la chaussée, et le seigneur de Montgommerry avec ses Anglais à Venette, au bout de 462la prairie. Là, les gens de diverses nations, Bourguignons, Flamands, Picards, Allemands, Haynuyers, vinrent se rendre auprès du duc pour renforcer sa puissance. Tous y furent reçus et les bienvenus, encore qu’il y eût beaucoup de seigneurie et de gens de grand fait, tels que le comte de Ligny, et le seigneur de Croy, Messire Jean son frère, le seigneur de Créquy, le seigneur de Santes, le seigneur de Comines, le seigneur de Manines, les trois frères, Messire Jacques, Messire David et Messire Florimond de Brimeu, Messire Le Bègue de Lannoy, tous chevaliers de l’Ordre519, sans les autres en grand nombre dont les noms ne se mettent pas. On peut bien penser sans se tromper qu’il y en avait largement avec un tel prince, surtout en un tel lieu, où il s’agissait de montrer son pouvoir et l’effort dont il était capable.
II. Franquet d’Arras. — La Pucelle le rencontre revenant du pillage. — Combat acharné. — Franquet prisonnier, exécuté.
Livre II, chapitre XII. — Comment la Pucelle combattit et déconfit Franquet d’Arras.
Or il me souvient maintenant comment un peu par avant que la Pucelle fût venue au secours de Compiègne, un jour, un gentilhomme d’armes, nommé Franquet d’Arras, tenant le parti bourguignon, était allé courir vers Lagny-sur-Marne, bien accompagné de vaillants gens d’armes et d’archers, au nombre de trois-cents environ. Son aventure voulut qu’à son retour, il fut rencontré par cette Pucelle dont les Français faisaient leur idole, qui avait avec elle quatre-cents Français, bons combattants. Dès qu’ils s’entrevirent, ni l’un ni l’autre ne pouvait ni ne voulait par honneur fuir la bataille ; avec cette différence près que le nom de la Pucelle était déjà si grand et si fameux que chacun la redoutait comme une chose dont on ne savait bien juger ni en bien ni en mal ; mais elle avait déjà fait et mené à terme tant d’entreprises que ses ennemis en avaient peur, et que ceux de son parti l’adoraient, principalement pour le siège d’Orléans, où elle fit œuvres merveilleuses, pareillement pour le voyage de Reims, là où elle mena couronner le roi, et ailleurs dans d’autres grandes affaires dont elle prédisait les suites et les événements520.
463Or, ce Franquet était un courageux homme que rien n’ébahissait ; qui vit bien que le seul remède à son cas était de combattre la Pucelle, ne respirant de son côté que de tomber sur les Bourguignons, et ne cherchant toujours qu’à inciter les Français à batailler contre eux521. Les deux parties en vinrent aux mains et combattirent longuement sans que les Français remportassent d’avantage sur les Bourguignons, ayant cependant moins de forces que leurs adversaires522, mais ils étaient hommes de grande valeur et de bonne défense, à cause des archers qu’ils avaient avec eux, qui avaient mis pied à terre.
Quand la Pucelle vit que rien ne se ferait si elle n’avait encore de plus grandes forces, elle manda en toute hâte la garnison entière de Lagny, et ainsi fit-elle des garnisons d’alentour, pour qu’on vînt l’aider à coucher à terre cette petite poignée de gens, dont on ne pouvait être maître. Accourus précipitamment, ils reprirent un troisième combat contre Franquet. Celui-ci, sans songer à se sauver par la fuite, espérant toujours s’échapper et sauver ses gens par vaillance, finit par être pris, tandis que ses gens étaient tués pour la plupart et tous déconfits. Conduit prisonnier, il fut dans la suite décapité par la cruauté de cette femme qui désirait sa mort523 ; ce dont grandes plaintes furent faites dans son parti, car il était vaillant homme et bon guerrier.
III. Diligence du duc au siège de Compiègne. — La Pucelle dans la ville. — Ce que lui prête le chroniqueur. — La sortie. — Portrait de la Pucelle allant au combat. — Attaque contre Margny où campe Baudot de Noyelle. — Visiteurs qu’il recevait en ce moment. — Premier succès de la Pucelle. — Toute l’armée assiégeante accourt. — La troupe de la Pucelle enveloppée se retire. — Magnanimité de l’héroïne protégeant la retraite. — Elle est prise. — Le preneur aussi joyeux que s’il avait pris un roi. — Compagnons de captivité. — Joie du duc et du camp tout entier. — La Pucelle visitée par le duc. — Sa longue captivité à Beaurevoir.
Livre II, chapitre XIV. — Comment la Pucelle issit dehors Compiegne à l’encontre des Bourguignons, et comment elle fut prise en ceste envahye.
Je reviens au logis du duc, principal sujet de ce récit. Il était à Coudun, projetant toujours d’approcher de plus en plus près de la place, pour clore l’investissement et fixer le siège ainsi qu’il appartenait ; il y mit sens et entendement pour le faire bien et convenablement, et le plus possible à son honneur.
Or, il est vrai que la Pucelle dont il est tant fait mention ci-dessus était entrée de nuit dans Compiègne. Après y avoir reposé deux nuits, le second jour elle donna à connaître plusieurs folles imaginations524 ; elle mit en avant et dit avoir reçu certaines révélations divines annonçant que de grands événements allaient advenir. Faisant donc une grande 464assemblée du peuple et des gens de guerre qui follement avaient mis en elle grande créance et foi, elle fit tenir les portes closes depuis le matin jusqu’après dîner bien tard, et leur dit comment sainte Catherine lui était apparue, pour lui signifier, de la part de Dieu, que ce jour même, il voulait qu’elle se mît en armes, qu’elle sortît à rencontre des ennemis du roi, les Anglais et les Bourguignons ; que sans doute elle aurait la victoire et les déconfirait ; que le duc de Bourgogne serait pris en personne, et que la meilleure partie de ses gens seraient tués et déconfits525.
Les Français ajoutèrent foi à ses dits, et le peuple qui croit légèrement crut à ces folles illusions, parce que, dans des cas semblables, ils avaient quelquefois trouvé vérité en ses paroles, qui n’avaient toutefois nul fondement de certitude dans le principe de bonté, mais bien une claire apparence de déceptions de l’ennemi, comme il parut en la fin526. Or, toutes les classes de gens du parti de delà étaient ancrées dans l’opinion que cette femme était une sainte créature, une chose divine et miraculeuse, envoyée pour le relèvement du roi français527. Quand donc elle mit en avant présentement à Compiègne une si haute entreprise que celle de déconfire le duc de Bourgogne, de l’emmener prisonnier en personne, nul ne se trouva qui ne voulût être de si haute besogne, et qui volontiers ne s’engageât tout joyeux pour une si haute délivrance, par laquelle ils seraient au-dessus de leurs ennemis. Tous d’un commun assentiment, à la requête de ladite femme, coururent à leurs armes, et faisant joie de ce qui devait leur donner un sentiment tout contraire, ils lui offrirent une suite prête à sortir avec elle dès qu’elle voudrait.
Elle monta à cheval, armée comme le serait un homme, et parée sur son armure d’une huque de riche drap d’or vermeil. Elle chevauchait un coursier gris pommelé, très beau et très fier, et se maintenait en son harnois et en ses manières comme l’eût fait un capitaine meneur d’une grande armée. En cet état, son étendard haut levé et flottant au vent, bien accompagnée de beaucoup de nobles hommes, sur les quatre heures après-midi, elle sortit de la ville qui tout le jour avait été fermée, pour faire semblable entreprise par une vigile de l’Ascension. Elle amena avec elle tout ce 465qui pouvait porter les armes, soit à pied, soit à cheval, au nombre de cinq-cents hommes ; elle se décida à venir fondre sur le logis qu’occupait Messire Baudot de Noyelle, chevalier bien hardi, vaillant, que ses hauts faits ont depuis fait élire pour frère de l’Ordre ; il campait, comme vous avez ouï, à Margny, au bout de la chaussée.
Or, le hasard voulut que le comte de Ligny, le seigneur de Créquy, et plusieurs autres chevaliers de l’Ordre fussent partis de leur logis qui les tenait à Clairoy, avec l’intention de venir au logis de Messire Baudot. Ils venaient tout désarmés, sans penser à avoir à combattre, en capitaines qui vont d’un campement à un autre campement. Comme ils cheminaient en devisant, ils entendirent une très grande clameur et le bruit d’une mêlée au lieu vers lequel ils se dirigeaient. La Pucelle y était déjà entrée, et elle commençait à tuer et à abattre gens par terre, comme si tout eût été sien. Les seigneurs envoyèrent hâtivement quérir leurs armes, et, afin de secourir Messire Baudot, mandèrent venir leur gens ; et avec ceux de Margny qui étaient pour la plupart désarmés et pris au dépourvu, ils commencèrent à faire à l’encontre de leurs ennemis toute aigre et fière résistance. Parfois les assaillants furent raidement repoussés, d’autres fois aussi ceux qui étaient assaillis, pressés de près, avaient bien dur souffrir, parce qu’ils étaient surpris, épars et non armés, Mais le bruit qui se faisait entendre de partout, la grande confusion des voix qui se mêlaient, fit venir des gens de tous côtés et affluer vers les Bourguignons plus de secours qu’il n’en fallait. Le duc lui-même et ceux de son logis qui étaient loin s’aperçurent assez promptement de ce qui se passait, et s’apprêtèrent à venir à Margny et y vinrent en effet ; mais avant que le duc pût arriver avec les siens, les Bourguignons avaient déjà repoussé les Français bien arrière de leur logis.
Les Français commençaient à se retirer tout doucement avec leur Pucelle, comme gens qui ne trouvaient pas avantage sur leurs ennemis, mais plutôt péril et dommage. Ce que voyant, les Bourguignons, émus de sang, non contents de les avoir chassés en se défendant, s’ils ne leur causaient pas une plus grande perte en les poursuivant de près, se jetèrent valeureusement sur eux à pied et à cheval, et leur portèrent grand dommage.
La Pucelle passant nature de femme soutint le grand faix du combat, et se donna beaucoup de peine pour sauver sa compagnie de perte, demeurant à l’arrière comme chef du troupeau et la tête la plus vaillante528. La fortune permit que ce fut la fin de sa gloire, son dernier combat, et 466qu’elle ne dut plus porter les armes. Un archer, raide homme et bien aigre, outré de dépit qu’une femme dont il avait tant ouï parler pût prétendre à repousser tant de vaillants hommes, ainsi qu’elle l’avait entrepris, la prit de côté par sa huque529 de drap d’or, et, la tirant du cheval, la fit étendre de son long à terre. Malgré ses efforts, et quelque peine que prissent ses gens pour la secourir, elle ne put y être remontée. Un homme d’armes, nommé le bâtard de Wandonne, qui survint au moment de sa chute, la pressa de si près qu’elle lui donna sa foi parce qu’il se disait homme noble. Plus joyeux que s’il avait eu un roi entre ses mains530, il l’amena hâtivement à Margny, et là la tint en sa garde jusqu’à la fin du combat. Furent pris auprès d’elle Poton le Bourguignon, un gentilhomme d’armes du parti français, le frère de la Pucelle, son maître d’hôtel, et quelques autres en petit nombre qui furent menés à Margny, et mis sous bonne garde.
Les Français voyant la journée tourner contre eux, et leur coup de main de petit profit, se retirèrent dans le plus bel ordre qu’ils purent, dolents et confus. De l’autre côté, Bourguignons et Anglais, joyeux de leur capture, retournèrent au logis de Margny, où le duc arrivait avec tous ses gens, pensant venir à temps pour la mêlée, lorsque tout était déjà fait, et qu’était mené à terme tout ce qui pouvait s’en faire. On lui dit ce que l’on venait d’acquérir, et comment la Pucelle était prisonnière avec quelques autres capitaines. Qui en fut très joyeux ? ce fut lui531. Il alla la voir et la visiter, et échangea avec elle quelques paroles qui ne sont pas venues jusqu’à moi ; je ne m’en enquis pas plus avant ; il la laissa là, et la mit en la garde de Messire Jean de Luxembourg, qui l’envoya en son château de Beaurevoir, où elle demeura longtemps prisonnière.
IV. Livrée aux Anglais. — Le procès de Rouen d’après le chroniqueur. — Précaution de Cauchon pour se couvrir. — L’Université de Paris. — Instances pour faire rétracter l’accusée. — Instances de la cour d’Angleterre pour faire publier le récit menteur expédié par elle.
Livre II, chapitre XLVII. — Comment Jehanne la Pucelle fut jugiée et arse à Rouen.
On a bien mémoire comment cette femme que les Français appelaient la Pucelle avait été prise dans une sortie qu’elle fit devant Compiègne contre les Bourguignons, et comment Messire Jean de Luxembourg la tint pendant quelque temps prisonnière en son château de Beaurevoir. Il l’envoya ensuite à Rouen entre les mains du roi anglais et de ses officiers pour la faire dûment interroger et examiner sur son état et sa condition. 467Ses faits recouvraient plusieurs hérésies et étranges choses bien périlleuses, sur lesquelles il était nécessaire d’avoir un très grand et très mûr conseil pour en décider salutairement en vraie et bonne justice, comme le cas le demandait.
C’est la vérité qu’après que cette Jeanne, dite la Pucelle, eût été prise et délivrée entre les mains du roi anglais, l’évêque du diocèse où elle avait été prise l’avait fait demander très instamment, afin de l’avoir devers lui pour l’examiner comme son juge ordinaire. Pour ce motif il avait même envoyé vers le roi anglais en la cité de Rouen où il se tenait. Le roi, considérant que le cas était fort raisonnable, la lui délivra volontiers. Ledit évêque commit pour être examinateur avec lui le vicaire de l’inquisiteur de la foi, s’adjoignant en outre grand nombre de maîtres en théologie, de docteurs solennels qui tous assistèrent aux interrogatoires. Toutes les hérésies, superstitions et erreurs dans lesquelles cette femme était tombée, clairement connues et prouvées, tant par sa propre confession comme par diverses investigations et claires circonstances de son cas, lesdits examinateurs les ayant notées par points et par articles, les envoyèrent à Paris pour être considérées et discutées publiquement en l’Université, afin que jamais, en nul temps à venir, ils ne pussent être notés pour avoir procédé légèrement en ce cas, par affection ou par haine, mais seulement en toute voie d’équité, et en vue du salut des âmes, pour qu’il pût et dût apparaître à tout le monde que tout avait été bien et justement fait. Ces points vus et examinés en assemblée générale furent, après mûre délibération de toute l’Université, jugés et condamnés comme pleins de dol et des méchancetés de l’ennemi, et en même temps ladite Jeanne fut jugée hérétique, blasphémeresse contre Dieu, et superstitieuse devineresse.
Cette condamnation prononcée par toutes voies contre la personne et les aveux de Jeanne, les examinateurs, au nom de sainte Église qui voudrait sauver toutes les âmes, les réduire à vrai et bon état, sans faire mourir personne par justice séculière, se contentant d’une punition salutaire en prison ou autrement, les examinateurs n’omirent aucun effort, aucune peine, firent de longues et de diverses instances pour que cette femme rétractât les fausses déceptions par lesquelles l’ennemi l’avait conduite, pour qu’elle retournât à la vraie lumière de vérité et contrition [de ses péchés], délaissant les fausses et erronées opinions et imaginations qu’elle avait conçues et qu’elle maintenait contre l’honneur de la divine majesté, et pour sa perpétuelle damnation ; mais leurs instances et leurs labeurs portèrent si peu de fruit qu’à cause de la diabolique obstination en laquelle elle persévérait et voulait persévérer toujours, elle fut livrée finalement à la justice séculière, à Rouen, pour faire d’elle ce 468qu’elle en jugerait. L’Église se désintéressa d’elle après avoir bien saintement fait son devoir, et elle laissa la justice temporelle agir selon l’appartenir du cas.
Comment toute l’affaire avait été conduite et démenée, le roi anglais le notifia expressément au duc de Bourgogne, son oncle, par ses lettres, dont la teneur est celle qui suit :
Très cher et très aimé oncle, etc.
Suivent les lettres déjà rapportées dans la Chronique de Monstrelet. Chastellain ajoute :
Le roi d’Angleterre signifia ces choses au duc de Bourgogne, afin que cette exécution fut publiée par lui, comme par les autres princes chrétiens dans tous ses pays et auprès de ses sujets, pour abolir et extirper l’erreur et les mauvaises créances qui, sur cette femme, étaient déjà éparses par toute la Chrétienté.
Le notaire Pierre Cochon
Ce n’est nullement du bourreau de la Pucelle, du Caïphe de Beauvais qu’il s’agit ; mais de l’un des douze notaires apostoliques que l’on comptait à Rouen alors que la Pucelle y subissait son martyre. Celui-ci a laissé une Chronique que le premier éditeur, Vallet de Viriville, a appelée Chronique Normande, appellation que lui a maintenue le second éditeur, M. de Robillard de Beaurepaire.
M. de Beaurepaire a étudié avec son ordinaire diligence, et apprécié, avec la justesse d’esprit qu’on lui connaît, la Chronique Normande et son auteur. D’après le docte archiviste, Pierre Cochon est né vers 1390, au pays de Caux, à Fontaine-le-Dun dans la vicomté d’Arques, aujourd’hui dans l’arrondissement de Dieppe. Il serait mort vers 1456. Prêtre, il exerça les fonctions de notaire apostolique, c’est-à-dire de notaire nommé médiatement par le pape, qui avait délégué à la corporation des notaires de Rouen le droit de choisir leurs collègues. Pierre Cochon fut l’ami de Manchon, le greffier du procès de Rouen, et lui succéda dans la cure de Vittefleur. On les voit nommés tous deux simultanément exécuteurs testamentaires d’un collègue, et ils boivent ensemble à l’hôtel de La Pierre, près la cour du parlement. Il est à croire que Cochon partageait vis-à-vis de la Martyre les sentiments de son ami, qui, pendant un mois, pleura au souvenir du supplice de la victime.
Pierre Cochon, dans sa Chronique, embrasse, comme il pouvait la 469connaître, l’histoire non seulement de la Normandie, mais de la France à partir de 1108 jusqu’en 1430. Il s’arrête lorsque la Pucelle arrive à Rouen. Pourquoi n’a-t-il pas poussé plus loin son œuvre ? MM. de Beaurepaire et Auguste Vallet pensent que c’est parce qu’il n’aurait pas pu écrire sans péril ce qu’il pensait du forfait de la place du Vieux-Marché. Le juge prévaricateur qui l’avait commis, ayant poursuivi et puni les propos accusateurs du Dominicain Bosquier, aurait, à plus forte raison, poursuivi et puni les écrits d’un officier de la cour archiépiscopale ; conjecture plausible quoique sans caractère de certitude.
Soucieux des besoins du peuple auquel il appartenait par sa naissance, le notaire Pierre Cochon est attaché au parti bourguignon, qui aux yeux de la multitude séduite défendait les intérêts populaires. Il n’aime pas les Anglais, mais il déteste les Armagnacs, défenseurs d’une noblesse immorale, oppressive et insolente. Il tient aux privilèges de l’ordre ecclésiastique et les défend vigoureusement. Son langage est trivial, quelquefois grossier, intéressant toutefois dans sa rude franchise. La Pucelle était dans les rangs de ces Armagnacs abhorrés. L’écrivain normand ne partage pas vis-à-vis d’elle les sentiments de Jean Chuffart, le faux bourgeois de Paris. S’il ne lui donne pas dans les événements la place qu’elle y a remplie, du moins il s’abstient à son égard de tout terme injurieux. Il n’est pas tellement démocrate qu’il ne rende justice aux sentiments d’humanité de Charles VII qui avait recommandé aux capitaines conquérants des places de Normandie de ne faire sentir leurs rigueurs qu’aux Anglais et d’épargner les Français. Le chroniqueur ne fait que rappeler, non sans les confondre quelquefois, les faits passés au sud de la Loire, ou même de la Seine. Il a quelques particularités remarquables sur les événements plus à portée de son observation. Tels le profond découragement des Anglais, après la défaite de Patay ils voulaient fuir la France ; la part des milices communales dans les guerres de la Pucelle ; l’inaction des Anglais immobiles derrière leurs retranchements aux journées de Senlis ; la disette de vivres qui força l’armée française à ne pas prolonger l’attente de la bataille ; la cause de l’échec sur Paris ; la construction du pont sur la Seine attestée par Perceval de Cagny.
Chapitre XI La Pucelle, d’après le notaire Pierre Cochon
- I.
- Siège et délivrance d’Orléans.
- Idée qu’on se faisait de la Pucelle.
- Prise des villes des bords de la Loire.
- Bataille de Patay.
- Profond découragement des Anglais.
- Rapidité des conquêtes avant et après le sacre.
- Terreur inspirée par la Pucelle.
- Concours que lui prête le peuple.
- II.
- Rencontre près de Senlis.
- Inaction des Anglais retranchés dans leur camp.
- Retraite des Français faute de vivres ; retraite des Anglais.
- Siège de Paris.
- Famine dans Paris.
- Assaut donné à la ville.
- Elle est sur le point d’être emportée.
- Victoire arrêtée par La Trémoille, par un message bourguignon.
- Mécontentement des assaillants.
- Trêves.
- Retraite de Charles VII.
- Pont jeté sur la Seine.
470I. Siège et délivrance d’Orléans. — Idée qu’on se faisait de la Pucelle. — Prise des villes des bords de la Loire. — Bataille de Patay. — Profond découragement des Anglais. — Rapidité des conquêtes avant et après le sacre. — Terreur inspirée par la Pucelle. — Concours que lui prête le peuple.
L’an 1428, avant Pâques le siège fut mis par les Anglais devant la ville d’Orléans, où ils se fortifièrent très fort de fossés, boulevards et bastilles. Et ils y furent jusqu’au mois de juin532 de l’an 1429. En ce mois, ceux de dedans la ville sortirent avec une autre quantité de gens d’armes, et une jeune fille que l’on appelait la Pucelle. Plusieurs disaient qu’elle était envoyée de par Dieu, pour aider Charles, Dauphin, fils de Charles, roi de France, trépassé, à recouvrer son royaume, qu’avait conquis Henri, roi d’Angleterre, dont devant il est fait mention. Lesdits gens d’armes et la Pucelle sortirent ainsi, assaillirent de force les boulevards des Anglais, y mirent le feu, et tuèrent une grande quantité d’Anglais, tant qu’il fallut que lesdits Anglais levassent le siège, s’enfuissent ; et ainsi ils furent tous ébahis.
Item. En cet an, et audit mois de juin, environ la Saint-Jean, les Anglais se rallièrent pour aller contre les Français qui les avaient ainsi battus533, et ils les trouvèrent plus tôt qu’ils n’en auraient eu besoin534, car lesdits Français prirent deux forteresses, l’une nommée Jargeau, l’autre Beaugency ; ils y tuèrent grande quantité desdits Anglais, ils y gagnèrent grosses finances, des canons, des bombardes et d’autres instruments de guerre ; et incontinent ils vinrent vers une forteresse nommée Janville. Ils trouvèrent et rencontrèrent les Anglais à grosse compagnie, et là ils tombèrent (defferirent) sur eux si âprement que les Anglais ne savaient comment se défendre. Plusieurs y furent tués, les autres faits prisonniers, et les Français demeurèrent les maîtres.
Là furent pris trois grands seigneurs anglais, à savoir le comte de Suffolk, M. de Scales (d’Escallez), et un nommé Talbot qui était un des bons routiers des Anglais. Il n’échappa des Anglais qu’un nommé Jean Fastoff [Fastolf], avec sept ou huit-cents Anglais qui étaient à cheval. Ils s’enfuirent quand ils virent que la partie tournait mal ; s’ils eussent été à pied, comme ceux du gros de l’armée, il ne serait pas demeuré un seul 471homme qui n’eût été mort ou prisonnier ; et là les Anglais furent bien matés, plus que jamais ils ne l’avaient été en France. Ils voulaient s’en retourner en Angleterre et laisser le pays, si le régent l’eut souffert ; et les Anglais étaient alors si anéantis qu’un Français en eût chassé trois535.
Item. En cet an, tant audit mois de juin qu’au mois de juillet qui suivit, les Français prirent deux forteresses, l’une nommée Meung et l’autre Janville, et aussi audit mois de juillet ils conquirent plusieurs autres places fortes, comme Troyes, Auxerre, Reims, et plusieurs autres. Le Dauphin se fit sacrer à Reims par l’Archevêque du lieu, qui était en sa compagnie, et au sacre l’on fit beaucoup de grands (beaucoup de chevaliers, comtes, etc.).
Après, il conquit plusieurs forteresses comme Compiègne, Senlis et plusieurs autres. Chacun redoutait ledit Charles ; il reconquit en deux mois ce que les Anglais avait mis plus de trois ans à conquérir. L’on craignait moult cette Pucelle536 ; car elle usait de sommation, et disait que si l’on ne se rendait pas, elle prendrait d’assaut. Elle avait avec elle grande quantité de gens du pays (du peuple des lieux par où elle passait), à pied ; lesquels faisaient très bien leur devoir et l’avaient fait ès batailles contre les Anglais537. Car les Anglais les avaient menacés de mettre le feu, pourquoi ils étaient plus indignés contre eux.
II. Rencontre près de Senlis. — Inaction des Anglais retranchés dans leur camp. — Retraite des Français faute de vivres ; retraite des Anglais. — Siège de Paris. — Famine dans Paris. — Assaut donné à la ville. — Elle est sur le point d’être emportée. — Victoire arrêtée par La Trémoille, par un message bourguignon. — Mécontentement des assaillants. — Trêves. — Retraite de Charles VII. — Pont jeté sur la Seine.
Item. En cet an 1429, au mois d’août qui suivit, les Français prirent la cité de Beauvais. Après cette prise les Anglais firent leur criée de marche, et allèrent près de Senlis. Là était le duc de Bedford, régent, avec très grande compagnie d’Anglais. Ledit Charles y fut avec toute son armée, et il mit les Anglais en tel respect, qu’ils étaient réunis en une même masse, et qu’ils n’osaient pas sortir de leur place ni se séparer de la longueur d’un trait d’arc538. Et lesdits Anglais avaient des pieux de haie aigus, fixés autour d’eux, et les Français ne pouvaient ni les grever ni courir sus à cause desdits pieux. Et n’eussent été lesdits pieux, les Anglais 472eussent eu beaucoup à souffrir. Finalement, par défaut de vivres539, vu la multitude qu’ils étaient, les Français durent se retirer, et eux retirés, les Anglais s’en allèrent, et il n’y eut pas de bataille, et ledit régent s’en vint à Vernon…
En ce temps, au mois d’août l’an 1429, en la fin dudit mois d’août, ledit Charles vint mettre le siège devant Paris avec le duc d’Alençon, messire Charles de Bourbon, la Pucelle dont devant il est fait mention, le duc de Bar, accompagnés de trente à quarante-mille hommes, tant Français, Hennuyers, Liégeois comme Barrois. Ils étaient logés à Saint-Denis, à Montmartre et autres lieux autour de Paris ; et ils mirent la ville en telle sujétion qu’il n’y venait vivres de nul côté, et les vivres étaient si chers en la ville que c’était grand merveille.
Et ils y furent bien près de six semaines540, et quand ils virent qu’ils ne se rendaient pas, le roi Charles et ceux de sa compagnie avisèrent qu’on leur ferait assaut. L’assaut fut si âpre et si merveilleux que ceux de dedans furent tout ébahis, et il n’y avait homme qui osât s’aventurer dessus le mur à cause des traits de ceux qui assaillaient. Lesdits assaillants avaient une manière d’instruments nommés couleuvres (sic) qui jetaient des pierres et des plombées, mais ne faisaient point de noise, sinon un peu siffler ; elles jetaient aussi droit qu’une arbalète ; l’assaut fut si fort que ceux de dedans avaient comme abandonné la défense du mur ; et les assaillants étaient si près du rempart qu’il ne fallait que lever les échelles dont ils étaient bien pourvus, pour qu’ils eussent été dedans541.
Mais il y fut avisé par un nommé Messire de La Trémoille, du côté dudit Charles ; il y aurait eu trop occision, car les assaillants, comme l’on disait, avaient intention de massacrer et de mettre le feu.
Et aussi l’on disait que M. de Bourgogne avait envoyé un héraut devers ledit Charles en disant qu’il tiendrait l’appointement qu’il avait fait avec le même Charles, et qu’il cessât lui et ses gens. S’il y avait appointement entre eux, ni quel il était, je n’en saurais parler, mais toutefois il y eut trêves jusqu’à la Noël qui suivit ; Charles fit ainsi sonner la retraite durant ledit assaut, et ainsi ils se retirèrent, et je crois qu’ils eussent 473gagné la ville de Paris, si on les eût laissé faire. Et il y en eut plusieurs de la compagnie dudit Charles qui de ce furent moult courroucés, comme le duc d’Alençon et spécialement le comte d’Armagnac. Celui-ci haïssait ceux de Paris, parce que dans le passé ils avaient tué son père. Et en faisant ledit assaut le comte d’Armagnac et ses gens étaient sur un des côtés, afin que afin que si quelqu’un de ladite ville s’en fût voulu sortir ou fuir, on l’eût pris, ou mis à mort.
Et durant ledit siège, ils firent un pont au-dessous de Paris pour garder la Seine ; et cela fait ainsi, ledit Charles s’en retourna, avec ses gens par les moyens dessus dits, comme l’on disait.
Il n’est plus question de la Pucelle dans les quelques pages qui suivent. Le notaire y raconte la prise et reprise de plusieurs places de Normandie.
Le greffier du Parlement de Paris, Clément de Fauquembergue et ses notes dans les registres judiciaires
C’est entre les arrêts judiciaires dont il avait la charge de tenir note, que le greffier du parlement de Paris, Clément de Fauquembergue, a intercalé, à mesure que la nouvelle en arrivait à Paris, la mention des événements qui sont l’histoire de la Pucelle. Les historiens avaient déjà utilisé quelques-unes de ces notes. Quicherat les a toutes réunies et publiées dans le Double Procès. Nous les avons collationnées avec l’original que l’on peut voir aux Archives nationales.
En enregistrant la délivrance d’Orléans, Clément de Fauquembergue s’est passé la fantaisie de crayonner à la marge une femme vue de profil portant une épée d’une main, et une bannière de l’autre ; mais rien, dit justement Quicherat, ne mérite moins le nom de portrait de la Pucelle que pareil jeu de la plume.
Il est manifeste que l’officier judiciaire ne pouvait-pas inscrire sur les registres de la cour suprême, entièrement dévouée à l’Anglais, l’expression de son admiration et de sa foi envers la Pucelle. C’eût été vouloir tout à la fois perdre sa position et s’exposer à de grandes peines. Aussi se contente-t-il de relater les nouvelles telles qu’elles arrivent à son oreille, évitant toute parole injurieuse pour la Pucelle, comme toute 474louange. Sa, conscience lui défendait l’injure, et la prudence la louange.
On sait que le parlement à cette époque comptait un égal nombre de conseillers ecclésiastiques et laïques. Clément de Fauquembergue était prêtre, chanoine d’Amiens et de Cambrai. Il ne paraît pas qu’il eût grand attachement pour la domination anglaise. La paix d’Arras lui causa un grand soulagement dont il consigne l’expression dans son registre. Sur le point d’aller prendre ses vacances, le 5 septembre 1435, il termine ses rédactions par cette expression de joie.
Hinc me digressum nunc his Deus appulit horis. Conticui ; tandem et hic facto fine quievi ab exercitio hujus officii. Deo gratias. Clemens.
Le traité d’Arras lui permettait de se dégager d’un emploi qui le faisait officier ministériel du roi d’Angleterre. Le mot conticui exprime l’effort qu’il avait dû s’imposer pour ne pas éclater. Il ne demanda pas la permission de se retirer ; il alla sans congé occuper sa stalle de chanoine de Cambrai, et fut absent à la rentrée, ainsi qu’en font foi les registres mêmes du parlement.
La paix d’Arras, comme l’avait prédit la Pucelle, avait fait branler tout le royaume. Aussi, le 8 novembre 1435, les conseillers délibèrent-ils pour savoir s’ils reprendront, selon l’usage, leurs séances à la Saint-Martin, le 11 novembre. La raison d’en douter c’est que
depuis n’a guères grand nombre de villes et de pais se sont tournés à l’autre obéissance, et aussi parce que le greffier civil de ladite cour s’est parti naguère pour la ville de Cambrai dont il est chanoine (f° 107).
Trois folios plus loin sont inscrites les lettres de Henri VI substituant Jean de Lespine
au conseiller Maître Clément de Fauquemberge, licencié en droit canon et civil, qui s’est départi de notre bonne ville de Paris sans le congié et licence de nous ou de nos gens et officiers [à] qu’il appartient, et transporté en la ville de Cambrai en Cambraisis ou ailleurs, hors de notre royaume de France, où il demeure.
Les notes sont rédigées en français ; mais, de temps en temps, le greffier se sert du latin pour exprimer à mots couverts quelque chose de ses sentiments.
Chapitre XII Note sur l’histoire de la Pucelle
par le greffier du Parlement de Paris
histoire de la Pucellepar le greffier du Parlement de Paris
- I.
- 10 mai 1429 : Bruit à Paris de la défaite des Anglais à Orléans.
- 14 juin : Les Anglais vaincus à Jargeau.
- Présence de la Pucelle.
- 18 juin : La défaite des Anglais à Patay.
- Les prisonniers.
- 19 juillet : Le sacre de Charles de Valois à Reims le 17.
- 25 juillet : Entrée à Paris du cardinal de Winchester avec cinq-mille soldats recrutés contre les Hussites.
- Attente du duc de Bourgogne.
- Ses préparatifs.
- Les conquêtes de Charles de Valois.
- 3 août : Départ du cardinal d’Angleterre pour Rouen, de Bedford et de son armée pour la Brie.
- 26 août : L’évêque de Thérouanne réunit les curés de Paris, les supérieurs des ordres religieux.
- Il leur fait prêter le serment de fidélité au traité de Troyes, tel que l’avaient prêté les bourgeois au duc de Bedford et au duc de Bourgogne.
- Il nomme des délégués pour le faire prêter par chaque religieux.
- Le parlement vaque.
- Ordre de consigner les dépôts.
- Emprunt.
- 8 septembre : Assaut contre Paris.
- Terreur des Parisiens.
- Les assaillants comptent sur un soulèvement qui n’a pas lieu.
- Entente entre les habitants et les hommes d’armes.
- Blessure de la Pucelle.
- Impossibilité de prendre Paris.
- Bruit semé que Charles veut y faire passer la charrue.
- II.
- 25 mai 1430 : L’on apprend par Jean de Luxembourg l’issue de la sortie de Compiègne, la prise de la Pucelle.
- 30 mai 1431 : Supplice de la Pucelle.
- Mots écrits sur sa mitre ; sur un tableau.
- Le juge et ses assesseurs.
475I. 10 mai 1429 : Bruit à Paris de la défaite des Anglais à Orléans. — 14 juin : Les Anglais vaincus à Jargeau. — Présence de la Pucelle. — 18 juin : La défaite des Anglais à Patay. — Les prisonniers. — 19 juillet : Le sacre de Charles de Valois à Reims le 17. — 25 juillet : Entrée à Paris du cardinal de Winchester avec cinq-mille soldats recrutés contre les Hussites. — Attente du duc de Bourgogne. — Ses préparatifs. — Les conquêtes de Charles de Valois. — 3 août : Départ du cardinal d’Angleterre pour Rouen, de Bedford et de son armée pour la Brie. — 26 août : L’évêque de Thérouanne réunit les curés de Paris, les supérieurs des ordres religieux. — Il leur fait prêter le serment de fidélité au traité de Troyes, tel que l’avaient prêté les bourgeois au duc de Bedford et au duc de Bourgogne. — Il nomme des délégués pour le faire prêter par chaque religieux. — Le parlement vaque. — Ordre de consigner les dépôts. — Emprunt. — 8 septembre : Assaut contre Paris. — Terreur des Parisiens. — Les assaillants comptent sur un soulèvement qui n’a pas lieu. — Entente entre les habitants et les hommes d’armes. — Blessure de la Pucelle. — Impossibilité de prendre Paris. — Bruit semé que Charles veut y faire passer la charrue.
Mardi Xe jour de mai, il fut rapporté et dit publiquement à Paris, que dimanche dernier passé, les gens du Dauphin en grand nombre, après plusieurs assauts continuellement entretenus par force d’armes, étaient entrés dans la bastide que tenaient de par le roi, Guillaume Glasdale et les autres capitaines et gens d’armes anglais, avec la tour de l’issue du pont d’Orléans par delà la Loire ; et que ce jour les autres capitaines et gens d’armes tenant le siège et les bastides, par deçà la Loire, devant la ville d’Orléans, s’étaient partis d’icelles bastides, et avaient levé leur siège pour aller conforter ledit Glasdale et ses compagnons, et pour combattre les ennemis qui avaient en leur compagnie une Pucelle, seule ayant bannière entre les ennemis, ainsi qu’on le disait. Quis eventus fuerit, novit bellorum dux et princeps potentissimus in prælio542.
Mardi XIVe jour de ce mois (de juin), les gens d’armes du Dauphin, après plusieurs assauts continuels et entretenus depuis le samedi précédent, recouvrèrent et prirent par force d’armes la ville de Jargeau-sur-Loire, où s’étaient retirés en garde et garnison le comte de Suffolk et autres gens de guerre anglais. Ils furent pris par assaut, à la volonté (discrétion) des ennemis qui avaient en leur compagnie une Pucelle portant bannière, ainsi que l’on disait ; laquelle avait été présente à faire lever (partir) les gens d’armes étant ès bastides devant Orléans543.
476Ce jour (XVIIIe de juin) Messire Jean Fastolf, le sire de Scales, Messire Thomas de Rempston et autres capitaines, gens d’armes et archers anglais, qui s’étaient assemblés pour conduire des vivres et porter secours au sire de Talbot, d’autres capitaines et gens d’armes anglais qui naguère étaient en la garde et garnison des villes et forteresses de Meung et de Beaugency-sur-Loire, furent rencontrés aux champs entre Meung et Beaugency, et par attaque544 furent déconfits par les ennemis, qui étaient presque en pareil nombre. En la compagnie desquels ennemis était la Pucelle qui avait été avec eux le Xe jour de mai, à lever le siège devant Orléans, et le XIIIe jour de ce mois à la prise et recouvrance de Jargeau par lesdits ennemis. Dans la rencontre ci-dessus dite, entre autres prisonniers, iceux ennemis prirent ledit Talbot, Rempston et de Scales, à ce que l’on disait. Et ledit Fastolf se retira et retourna vers le duc de Bedford alors à Corbeil. Et hic subcubuerunt Anglici absque defensione, ut fertur (et là les Anglais, à ce que l’on rapporte, furent vaincus sans tenter de se défendre).
Ce jour (XIX juillet) fut dit publiquement à Paris comme nouvelles que Messire Charles de Valois, dimanche dernier passé, XVIIe jour de ce mois, avait été sacré en l’église de Reims, en la manière que son père et les autres rois de France ont été sacrés par ci-devant.
Lundi XXVe jour de juillet, le cardinal d’Exeter (Winchester), qui avait nouvellement passé la mer avec grand nombre de gens d’armes et archers d’Angleterre, au nombre de cinq-mille ou environ, dans l’intention d’aller combattre les Bohémiens (les Hussites) et autres hérétiques, vint et entra à Paris avec le duc de Bedford son neveu, régent, accompagnés desdits gens d’armes et archers et d’autres. Ils y attendaient la venue, aide ou assistance du duc de Bourgogne, qui avait fait et faisait grand mandement de gens d’armes (parmi) ses sujets et ses alliés, en intention de résister et combattre Messire Charles de Valois et ses gens d’armes qui naguère avaient été reçus à Troyes, à Châlons, à Reims, à Laon et en plusieurs autres villes de ce royaume, naguère à lui (Charles) désobéissantes, ainsi qu’on le disait. De intentione judicet Deus (que Dieu juge l’intention de ces villes).
Ce jour (IIIe d’août), le cardinal d’Exeter partit de Paris, accompagné seulement de ses familiers et domestiques pour aller et demeurer à Rouen. Il laissa à Paris grand nombre des gens d’armes et d’hommes de trait qu’il avait naguère amenés dans cette ville. Le lendemain ils partirent avec le duc de Bedford, neveu du même cardinal, régent, afin de l’accompagner et combattre les ennemis qui étaient au pays de Brie et aux 477environs, dans plusieurs villes et forteresses qu’ils avaient nouvellement recouvrées, et où ils avaient trouvé fort545 prompte obéissance, sans leur donner assaut, ni en venir aux armes et à bataille.
Vendredi XXVIe jour d’août, messire Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne et chancelier de France, vint en la chambre du parlement, où étaient les présidents et conseillers des trois chambres dudit parlement, les maîtres des requêtes de l’hôtel, l’évêque de Paris, le prévôt de Paris, les maîtres et clercs des comptes, les avocats et procureurs de céans, l’abbé de Châtillon, le prieur de Corbeil, Mtre J. Chuffart, M. Pasquier de Vaux546, le doyen de Saint-Marcel, le commandeur de SaintAntoine, le trésorier de Saint-Jacques de l’Hôpital, le prieur de Sainte-Catherine, le prieur des Jacobins, le prieur des Carmes, le prieur des Célestins, le curé de Saint-Nicolas-des-Champs, le curé de Saint-Médard, le curé de Sainte-Croix, les fermiers de la cure Saint-André-des-Arts, Jacques de Loi, M. J. Dufour, M. Jeh. Dieulefist, le curé de Saint-Innocent, M. J. de Bury, M. J. Taleuse, M. J. Urches, J. de Ruis dit Dynadam, M. Jeh. Murray, M. P. Guirault, M. Jeh. Bonpain et plusieurs autres. Conformément à ce qui avait été juré par plusieurs habitants de cette ville de Paris, en présence du duc de Bedford, régent, et du duc de Bourgogne, siégeants alors en la salle de céans sur Seine, un jour avant le dernier départ du duc de Bourgogne de cette ville de Paris, ainsi que l’avaient juré plusieurs habitants de Paris en la présence du même duc de Bedford, avant qu’il s’éloignât de Paris, les susdits firent serment de vivre en paix et union en cette ville, sous l’obéissance du roi de France et d’Angleterre, selon le traité de la paix (le traité de Troyes).
Ce jour, le chancelier en présence des gens du conseil du roi réunis en la chambre du parlement, commit Maître Philippe de Rully, trésorier de la Sainte-Chapelle et maître des requêtes de l’hôtel, et Maître Marc de Foras, archidiacre de Thérische (?), maître des comptes du roi, pour recevoir des serments pareils des gens d’Église séculiers et réguliers. Le lendemain et les jours suivants, lesdits commis allèrent ès chapitres, ès couvents et églises de la ville pour faire ce qui vient d’être dit.
À la suite, la cour a vaqué par plusieurs journées ; il n’y a pas eu d’assemblée, séans les présidents et conseillers pour ouïr les plaidoiries, ni pour entendre à l’expédition des causes et des procès en la manière accoutumée ; mais seulement quelques-uns des présidents sont venus en la chambre du parlement pour ouïr les requêtes des causes urgentes et 478nécessaires, et pour pourvoir aux cas qui survenaient à l’occasion des gens d’armes de Messire Charles de Valois, qui étaient en plusieurs villes et cités aux environs de Paris.
Mercredi VIIe jour de septembre, après la relation de Messire Philippe de Morvilliers et de Messire Richard de Chancey, présidents, il fut appointé que la somme de quatre-vingt-quatre livres parisis, mise en dépôt ès mains de Me Jean Coletier par Jacques Vivian, serait baillée au receveur de Paris commis à recevoir les dépôts, etc., ainsi que plus à plein c’est contenu au registre des plaidoiries.
Il est vrai que lors on faisait prendre et lever de par le roi tous dépôts, et que l’on imposait des emprunts aux églises et personnes ecclésiastiques, aux bourgeois et habitants de la ville de Paris, pour payer et entretenir les gens d’armes chargés de garder la ville et ses habitants à rencontre des gens d’armes de Messire Charles de Valois, qui se trouvaient à Saint-Denis, et en plusieurs places aux environs de Paris.
Jeudi VIIIe jour de septembre MCCCCXXIX, fête de la Nativité de la Mère de Dieu, les gens d’armes de Messire Charles de Valois étaient assemblés en grand nombre auprès les murs de Paris, du côté de la porte Saint-Honoré, espérant grever et endommager la ville et les habitants de Paris par commotion de peuple plus que par puissance ou force d’armes ; environ deux heures après midi, ils commencèrent à faire semblant de vouloir assaillir la ville ; et hâtivement plusieurs d’entre eux, qui étaient sur la place aux Pourceaux et aux environs, non loin de la susdite porte, portant de longues bourrées et des fagots descendirent et se boutèrent ès premiers fossés, où il n’y avait point d’eau ; et ils jetèrent lesdites bourrées et les fagots dans l’autre fossé voisin des murs, èsquels il y avait grande eau.
Et à cette heure, il y eut dans Paris gens affectés (effrayés) ou corrompus, qui poussèrent un cri en toutes les parties de la ville de çà et de là les ponts, criant que tout était perdu, que les ennemis étaient entrés dans Paris, et que chacun se retirât et fît diligence de se sauver. Et à cette voix, à une même heure de l’approche des ennemis, tous les gens étant lors ès sermons sortirent des églises de Paris, furent très épouvantés, se retirèrent la plupart en leurs maisons et fermèrent leurs portes. Mais pour cela, il n’y eut pas d’autre commotion de fait parmi les habitants de Paris. Ceux qui étaient députés à la garde et défense des portes et des murs demeurèrent à leur poste ; et à leur aide survinrent plusieurs des habitants qui firent très bonne et forte résistance aux gens dudit Messire Charles de Valois. Ceux-ci se tinrent dans le premier fossé et au dehors sur la place aux Pourceaux et aux environs, jusqu’à dix ou onze heures de nuit, qu’ils se départirent à leur dommage.
479Parmi eux il y eut plusieurs morts et navrés de traits et de canons. Entre les autres fut blessée d’un trait en la jambe une femme que l’on appelait la Pucelle, qui conduisait l’armée avec les autres capitaines dudit Messire Charles de Valois. Ils s’attendaient à grever Paris plus par ladite commotion (soulèvement) que par assaut ou force d’armes ; car si pour chaque homme qu’ils avaient alors, ils en eussent eu quatre ou même plus, aussi bien armés qu’ils l’étaient547, ils n’auraient jamais pris Paris ni par assaut ni siège, tant qu’il y aurait eu des vivres dans la ville ; et elle en était pourvue pour longtemps. Les habitants étaient fort unis avec les hommes d’armes pour résister à l’assaut et à l’entreprise dont nous venons de parler, principalement548 parce qu’on avait dit et l’on disait publiquement à Paris, que ledit Messire de Valois, fils du roi Charles VI dernièrement trépassé, auquel Dieu pardonne, avait abandonné à ses gens Paris et ses habitants, grands et petits, de tous états, hommes et femmes, et que son intention était de faire passer la charrue sur Paris, une ville peuplée d’habitants très chrétiens ; ce que l’on ne saurait croire que difficilement549.
II.
25 mai 1430 : L’on apprend par Jean de Luxembourg l’issue de la sortie de Compiègne, la prise de la Pucelle. — 30 mai 1431 : Supplice de la Pucelle. — Mots écrits sur sa mitre ; sur un tableau. — Le juge et ses assesseurs.Jeudi XXVe jour de ce mois (mai 1430), Messire Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de France, reçut des lettres de messire Jean de Luxembourg, son frère, chevalier, qui entre autres choses faisaient mention que mardi passé, dans une sortie faite par les capitaines et gens d’armes de Messire Charles de Valois, alors dans la ville de Compiègne, contre les gens du duc de Bourgogne qui étaient venus camper aux approches de cette ville dans l’intention de l’assiéger, les gens de Messire Charles de Valois furent tellement contraints de reculer que plusieurs d’entre eux n’eurent nullement le loisir de rentrer dans la ville. Les uns, au péril de leur vie, se jetèrent dans la rivière qui coule le long des murs ; les autres demeurèrent prisonniers dudit Messire Jean de Luxembourg et des gens du duc de Bourgogne. Entre les autres y fut prise et retenue prisonnière la femme que les gens dudit Messire Charles appelaient la 480Pucelle, qui courait fortune en armes550 avec eux, et avait été présente à l’assaut et déconfiture des Anglais qui tenaient les bastides devant Orléans, et qui tenaient la ville de Jargeau et autres villes et forteresses, ainsi que cela a été écrit au registre, sous la date du 10 mai 1429.
Le trentième jour de mai MCCCCXXXI, par procès d’Église, Jeanne, qui se faisait appeler la Pucelle, qui avait été prise à une sortie de la ville de Compiègne, par les gens de Messire Jean de Luxembourg, qui avec d’autres étaient au siège de ladite ville, ainsi que cela est mentionné au registre à la date du 25 mai 1430, Jeanne a été livrée aux flammes et brûlée en la ville de Rouen.
En la mitre qu’elle avait sur la tête étaient inscrits les mots qui suivent :
Hérétique, Relapse, Apostate, Idolâtre, et sur un tableau devant l’échafaud où était la dite Jeanne, étaient écrits ces mots :Jeanne qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, mal créant de la foi de Jésus-Christ, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocateresse de diables, apostate, schismatique et hérétique.La sentence fut prononcée par Messire Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, au diocèse duquel elle avait été prise, à ce qu’on dit551. Il appela à faire le procès plusieurs notables gens d’Église de la duché de Normandie, gradués en science, ainsi que plusieurs théologiens et juristes de l’Université de Paris, comme c’est, dit-on, plus à plein contenu audit procès.
Sur les gestes de cette Jeanne, voyez plus haut le registre du 10 mai 1429, etc. — On rapporte qu’à ses derniers moments, condamnée au feu comme relapse, elle se repentit avec de grandes larmes, et qu’on vit en elle les signes d’une vraie contrition. Que Dieu soit propice et miséricordieux à son âme552 !
Chapitre XIII Pierre Empis. — Sa brève chronique.
Pierre Empis est un moine du couvent des chanoines réguliers de Bethléem, près de Louvain. Il naquit à Tirlemont, entra fort jeune dans 481son couvent, y fit profession en 1467, en devint le prieur en 1494, et y mourut en 1523. Il a écrit une Chronique qui commence au règne de Charles VI et finit à la captivité de Maximilien à Bruges en 1485. Elle est regardée comme une des meilleures de l’époque. Le tableau des malheurs du temps, des mœurs, des événements, y est exposé avec chaleur et vérité. Dès le XVIIIe siècle, il avait été question de l’imprimer. C’est ce qu’a fait M. le baron Kervyn de Lettenhove sous les auspices de la Société d’Histoire de Belgique.
Son chapitre sur la Pucelle est très concis, mais plein et favorable à la Pucelle. En voici la traduction :
Il y avait auprès de Vaucouleurs une jeune fille de vingt ans qui par la perpétuelle intégrité de son corps mérita le nom de la Pucelle. Émue de pitié à la vue des calamités de son temps, elle va trouver Robert gouverneur de sa ville, affirmant que si elle était conduite auprès du roi Charles, elle ne serait pas d’un médiocre secours dans l’extrémité à laquelle on était réduit. Robert n’eut d’abord pour elle que du mépris. Sa persévérance obtint qu’il la fit conduire au roi. Examinée sur l’ordre du prince par de sages personnages, elle affirme sans se démentir qu’elle est envoyée pour rétablir le roi Charles dans son royaume. Il existe dans le pays de Tours une église dédiée à sainte Catherine, objet d’une grande vénération, et pour cela enrichie de dons précieux que l’on y conserve. De ce nombre était une épée antique à double tranchant, sur laquelle des lis étaient sculptés. Jeanne demanda que cette épée antique lui fût donnée. On la trouva, on en fit disparaître la rouille, et on la lui donna. La Pucelle était parmi les combattants, revêtue d’une armure complète, montée sur un fort et généreux coursier, qu’elle maniait adroitement comme l’aurait fait un chevalier.
L’an 1429, elle vient avec une armée à Orléans assiégé par les Anglais et en proie à la famine. Elle passe le fleuve, et introduit des vivres à travers les positions ennemies. La ville ravitaillée, elle s’empare des forts des Anglais et les contraint de lever le siège.
Au mois de juin 1429, elle presse le roi Charles de prendre la route de Reims pour y recevoir l’onction royale. Roi des Français, il en deviendra plus vénérable à son peuple, plus terrible à l’armée anglaise. Charles, qui ne voyait que sainteté dans la vie si pure de la Pucelle, ni rien de féminin dans ses paroles et ses œuvres, prend le chemin de Reims avec ses capitaines et son armée. Jeanne la Pucelle le fait reconnaître pour leur roi par les habitants de Troyes et de Reims. La Pucelle, tenant son étendard en main, tout armée, dans la joie, assiste au couronnement du roi, auquel ses seules exhortations avaient fait obtenir le sacre.
482À la suite, bien des villes et des forteresses sont forcées, ou font spontanément leur soumission. Les Anglais et les Bourguignons assiégeant Compiègne, Jeanne se jette dans la place pour secourir les assiégés. Peu de temps après, dans une sortie qu’elle fait contre les ennemis, tandis qu’à la suite d’un insuccès elle regagne la ville, la presse des soldais lui en ferme l’entrée. Elle est prise et vendue aux Anglais, qui l’interrogent en ennemis. Ils la déclarent magicienne et versée dans la magie. Elle périt à Rouen consumée par le feu.
Notes
- [459]
Se loga luy et ses capitaines avec tous les siens assez prés de la ville en aucunes vièses masures là estant, èsquelles comme ont accoutumé iceulx Anglois, firent plusieurs logis dedens terre, taudis et autres habillemens de guerre, pour eschever le trait de ceulx de la ville dont ilz estoient très largement servis.
- [460]
Sans dissimulation, retard, un des sens du mot
dissimulation
, d’après La Curne de Sainte-Palaye. - [461]
Estoit très fort au-dessous.
- [462]
Et l’avoient au peu près laissé comme abandonné la plus grande partie de ses princes et autres des plus nobles seigneurs, voyant que de toutes parts ses besoignes lui venoient au contraire. Néanmoins il avoit toujours bonne affection et confiance en Dieu.
- [463]
La nuit des Brandons, le samedi. La journée du dimanche était censée commencer avec les premières vêpres.
- [464]
L’année commençant à Pâques, qui tombait cette année le 27 mars, on doit entendre les derniers jours de mars ou les premiers d’avril. Chuffart dit que ce fut le 4 avril.
- [465]
Qui moult fort estoient molestés et contraints. Contraint, de conrictus, avait alors comme première acception le sens de lier, enchaîner.
- [466]
Apertise.
On désignait par le mot apertise les qualités par lesquelles une personne se fait connaître comme la force, l’agilité, l’adresse, la valeur, etc. (La Curne de Sainte-Palaye). Une note marginale du ms. 8346, rectifie ainsi cette assertion :Toute sa vye fut bergière, gardant les berbis, jusqu’elle fust menée devers le roy, ne jamès n’avoit veu cheval au moins pour monter dessus.
- [467]
En assez pauvre état. Voir dans La Curne de Sainte-Palaye au mot Asseis, combien souvent il signifie beaucoup, très, etc., dans la langue du moyen âge.
- [468]
Exaulceroit sa signourie.
- [469]
Dévoyée de santé,
malade d’esprit, dont la tête est dérangée
. (La Curne de Sainte-Palaye.) - [470]
Habillemens de guerre.
Expression très fréquente chez les chroniqueurs, qui pourrait signifier aussi :tout ce qui est nécessaire pour la guerre
. - [471]
Avoient grande crédence et variation qu’elle fust inspirée, etc.
- [472]
Fist aulcunes besongnes.
- [473]
On aura remarqué, sans qu’il soit nécessaire, de l’observer, combien Monstrelet fait ici d’omissions et rapetisse le rôle de l’héroïne.
- [474]
Monstrelet se trompe s’il veut dire que les vivres arrivèrent en remontant la rivière, et se trompe aussi en disant que le convoi fut attaqué.
- [475]
L’erreur sur le jour est la moindre de celles que l’auteur a mêlées à la prise de Saint-Loup.
- [476]
Mis à grand meschier.
- [477]
La Pucelle, ainsi que la plupart des capitaines, quittèrent Orléans aussitôt après la délivrance.
- [478]
C’est là une des nombreuses erreurs de détail de ce chapitre de Monstrelet, quand il parle des Français.
- [479]
D’Orléans à Jargeau, il n’y a que 17 kilomètres ; le Connétable n’était pas à la prise de Jargeau. C’est le 11 juin que l’armée quitta Orléans.
- [480]
Toujours Jehanne la Pucelle ou front devant, atout (avec) son estendart. Et lors, par toutes les marches de là environ, n’estoit plus grand brait ne renommée comme il estoit d’elle de nul aultre homme de guerre.
Monstrelet revient souvent sur cette affirmation, sans indiquer autrement ce que disent les autres chroniqueurs, à savoir que plusieurs hommes de guerre en étaient profondément jaloux. Quicherat a écrit :Et de nul aultre homme de guerre. Cet et rend la phrase inintelligible.
- [481]
Voiants, par la renommée d’icelle Pucelle, fortune estre ainsi du tout tournée contre eulx et aussy que leurs gens, pour la plus grande partie étaient moult ébahis et espoantés et ne les trouvoient pas de tel propos de prudence qu’ilz avoient acoustumé, ains estoient très désirans d’eulx retraire sur les marches de Normandie, etc.
- [482]
Assés près
, pourrait signifier aussi de très près. - [483]
Lacune dans les mss.
- [484]
Tels et si fais qu’ils ont accoustumez de amener de leur pais mourir en France.
- [485]
En conclusion lui fu osté l’ordre du blancq Jarrelier.
- [486]
Tout ce passage renferme de nombreuses erreurs. Ni le Connétable, ni Charles d’Anjou n’étaient dans l’armée réunie après Patay. La réunion ne se fit pas à Bourges, mais à Gien. — Frère Richard ne vit pas Jeanne avant l’arrivée à Troyes ; il n’était pas de l’ordre de Saint-Augustin, mais bien de Saint-François. Le principal motif de son expulsion de Paris ne fut pas. son attachement au parti national. Au sortir de Paris, il n’a pas quitté les pays anglo-bourguignons.
- [487]
Richemont et de Pardiac avaient pris les armes contre Charles VII, pour renverser La Trémoille, moins d’un an auparavant. La Pucelle fut impuissante à les faire réintégrer. S’ils combattirent pour la cause nationale, ce fut sur leur propre initiative.
- [488]
Le seizième jour de juillet était le samedi, ce fut le jour de l’entrée du roi.
- [489]
Il ne dit pas qu’ils avaient été recrutés pour la croisade contre les Hussites.
- [490]
Difformée, que l’on trouve dans la Chronique des Cordeliers, paraît préférable à diffamée, texte de Monstrelet.
- [491]
Cette lettre est aussi donnée par la Chronique dite des Cordeliers. L’orthographe est différente, mais le sens est le même à deux mots près.
- [492]
Monstrelet est le seul qui attribue à la Pucelle cet état d’incertitude.
- [493]
Quicherat n’a pas donné ce chapitre, indispensable pour bien se rendre compte comment la mission divine fut interrompue. Aussitôt après Reims, contre les avis de la Céleste Envoyée, on se prêta à des trêves, à des négociations fallacieuses avec le duc de Bourgogne pour le séparer de l’alliance anglaise. En réalité, on lui fournit les moyens de porter à son allié le secours le plus opportun, et l’on arrêta le secours divin.
- [494]
De lui commettre et condescendre.
- [495]
Texte :
Ils avaient tenus plusieurs destroicts parlemens.
- [496]
Et pour vérité, s’il, à toute sa puissanche, fust venu à Sainct-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, et plusieurs autres fortes villes et fors chasteaulx, la plus grande partie des habitans d’ycelles estoient tous pretz de le recevoir à seigneur, et ne desiroient au monde aultre chose que de lui faire obeyssance et plaine ouverture.
Et c’est alors que Charles VII concluait des trêves, à l’insu et entièrement contre l’avis de la Pucelle ! - [497]
Ce fut le 8. — Monstrelet est inexact dans toute cette partie pour laquelle il faut consulter Perceval de Cagny. Le roi ne bougea pas de Saint-Denis.
- [498]
Texte :
derrière une dodenne
. - [499]
Par suite, avant la reddition de Choisy et la tentative sur Pont-l’Évêque.
- [500]
La nuit de l’Ascension. L’on comptait la journée à partir des premières vêpres d’une fête, ou à partir de la soirée. En 1430, l’Ascension tombait le 25 mai. La vigile était censée commencée le 23 au soir.
- [501]
Dans la lettre aux autres princes chrétiens, l’on ne trouve pas ce membre de phrase.
- [502]
Texte :
enrageries
. - [503]
Gallia christiana, t. IX, col. 139.
- [504]
Talbot ne fut pas pris à Jargeau, mais à Patay.
- [505]
Le chroniqueur veut sans doute parler de la défaite de Patay. Le régent n’y était pas. Il confond le prince avec Fastolf, le grand maître de son hôtel.
- [506]
C’est inexact pour Sens.
- [507]
C’est une des acceptions du mot
mesmement
, la seule d’accord avec le contexte. (La Curne de Sainte-Palaye.) - [508]
L’entrée eut lieu le 16 au soir, et Richemont n’y était pas.
- [509]
L’ordre des faits compris dans tout le paragraphe IV est complètement renversé. Le chroniqueur met après l’assaut contre Paris une suite d’événements accomplis avant cette tentative. Peut-être n’a-t-il pas eu le temps d’ordonner ces dernières pages de son œuvre.
- [510]
Aucune autre chronique ne parle de pareille perte.
- [511]
Il suit de cette clause qu’au cas où Paris aurait été emporté le 8 septembre, ou même aurait ouvert ses portes, Charles VII n’aurait pas pu en prendre possession, soit parce que le duc de Bourgogne était autorisé à défendre la ville, soit parce que en ce cas les Anglais n’auraient pas manqué d’accéder à la trêve du 28 août. Qu’on s’étonne après cela si les auteurs de cette inqualifiable trêve ont fait échouer l’Héroïne. Le succès les aurait souverainement embarrassés.
- [512]
Sincèrement est une des multiples acceptions du mot
acertes
. On pourrait encore dire affectueusement (Voy. La Curne de Sainte-Palaye). - [513]
Franche-Comté.
- [514]
Jean de Luxembourg.
- [515]
Inexact, c’était le 23.
- [516]
On trouvera le texte aux Pièces justificatives (H).
- [517]
Le roi n’alla pas à Laon.
- [517b]
Si, comme le dit Gilles de Roye, la Pucelle a été conduite à Noyon pour être vue par la jeune duchesse, nous serions fixés sur la date de cette entrevue. La duchesse arriva à Noyon le 6 juin. (Voy. Noyon, par M. Maizières.)
- [518]
Car la perte d’icelle leur eust moult tourné à dur. et à grand meschiefen la fin.
- [519]
De la Toison d’Or, que le duc venait d’établir depuis fort peu de temps. Chastellain en parle souvent.
- [520]
Si voult ainsy son aventure que ceste Pucelle, de qui Franchois faisoient leur ydolle le rencontra en son retour… excepté que le nom de la Pucelle estoit si grand et si fameux que chacun la resongnoit comme une chose dont on ne savoit comment jugier, ne en bien, ne en mal ; mes tant avoit fait jà de besongnes et menées à chief que ses ennemys la doubtoient, et l’aouroient ceulx de son party, principalement pour le siège d’Orliens, là où elle ouvra merveilles ; pareillement pour le voyage de Rains, là où elle mena le roy couronner, et ailleurs en aultres grans affaires dont elle prédisoit les aventures et les événemens.
- [521]
Texte :
La Pucelle mallement enflambée sur les Bourguignons, et ne queroit tousjours qu’à inciter François à bataille encontre eux.
- [522]
C’est un Bourguignon qui parle.
- [523]
Ce fut une des inculpations portées contre Jeanne, qui s’en justifia pleinement.
- [524]
Folles phantosmeries.
- [525]
C’est emprunté à Lefèvre de Saint-Rémy. La preuve de la fausseté de ce récit, c’est qu’au procès où l’on chercha de tant de manières à démontrer la fausseté des prédictions de Jeanne, il ne fut pas question de cette annonce, si cruellement démentie par les faits.
- [526]
Texte :
Parce qu’en cas semblable avoient trouvé aulcunes foys vérité en ses dis, qui n’avoient nul fondement toutes voies de certaine bonté, ains apparence de déception d’ennemi, comme il parut en la fin.
- [527]
Or estoient toutes manières de gens du party de là boutez en l’opinion que ceste femme icy fust une saincte créature, une chose divine et miraculeuse, envoyée pour le relèvement du roy franchois.
- [528]
La Pucelle, passant nature de femme, soutint grand fès, et mist beaucoup peine à sauter sa compagnie de perte, demorant derrier comme chief et comme la plus vaillant du troupeau.
- [529]
Dans le texte de M. de Lettenhove on lit :
manteau de drap d’or
. - [530]
Texte :
Plus joyeulx que s’il eust eu ung roy entre ses mains.
- [531]
Texte :
Qui moult en fut joyeux ? ce fut IL.
- [532]
Jusqu’au 8 mai.
- [533]
Texte :
Capponnés
. - [534]
Texte :
Plustôt que mestier ne leur estoit.
- [535]
Et s’en vouloient retourner en Angleterre et lessier ainsi le pais se le régent leur eust souffert, et estoient adonc Anglois si abolis que ung Franchois en eust cachié trois.
- [536]
Et doubtoit chascun ledit Charles et conquit en deux mois ce que les Anglois avoient mis à conquerre plus de trois ans, et cregnoit l’on moult ceste Pucelle.
- [537]
Texte :
Et avoit avec elle grant quantité de gens de païs à pié, lesquels faisoient très bien leur devoir, et avoient fait ès batailles contre les Anglois.
- [538]
Ledict Charles mit lesdits Anglois en telle subjection, car ils estoient tous en ung trouppel, et n’eussent osé iceulx Anglois partir place et ne eulx séparer la longueur d’un trait d’arc.
- [539]
L’armée française, alors fort nombreuse, devait promptement épuiser le pays, tandis que l’armée anglaise pouvait se ravitailler par Senlis, qui était encore anglo-bourguignon : elle campait aux portes de cette ville, à la Victoire.
- [540]
Le chroniqueur entend peut-être le temps écoulé depuis l’entrée dans la Brie, jusqu’au départ pour le Berry. La Pucelle fut à Saint-Denis et autour de Paris du 26 août au 13 septembre.
- [541]
Texte :
Et fu l’assaut si fort que ceulx de dens avoient comme tout désemparé le mur, et estoient lesdits assaillants si près des murs qu’il ne falloit més que lever les eschelles dont ils estoient bien garnys, comme (pour que) ils eussent été dedens ; mais fut avisé par un nommé Messire de La Trimoille.
- [542]
L’on ne connaissait pas encore à Paris toute l’étendue de la défaite, et l’on supposait à tort que les défenseurs des bastilles de la rive droite avaient quitté leurs positions pour soutenir Glasdale. D’après le texte latin, c’était un bruit auquel Fauquembergue n’ajoutait pas entièrement foi, puisqu’il s’en rapporte à ce qu’en savait le dieu des batailles. Une note postérieure ajoutée par le greffier renvoie au 25 mai de l’année suivante, où se trouve relatée la prise de Jeanne à Compiègne (?).
- [543]
Fauquembergue écrit tantôt
Orléans
, tantôtOrliens
, ce qui réfute l’assertion de l’abbé Dubois affirmant qu’en 1429, on n’écrivait qu’Orliens
. - [544]
Texte :
desroy
. - [545]
Texte :
assez prompte obéissance
. Il a été dit que dans la langue du moyen âge, assez signifie souvent : très, fort. Nous pensons que c’est ici le cas. - [546]
Délégués par l’Université, sur l’ordre donné par le chancelier qui, sans doute, l’avait aussi intimé aux religieux ici nommés.
- [547]
Grammaticalement, ces mots se rapportent aux assaillants, mais vu les habitudes des écrivains du temps, de jeter presque au hasard les membres accessoires d’une phrase, il semble d’après le contexte qu’il faut entendre : armés comme ils l’étaient, des habitants de Paris.
- [548]
C’est, dans la langue du moyen âge, la signification ordinaire du mot :
mêmement
qui est celui du texte. - [549]
Le greffier insère ces dernières lignes en latin : Quod erat sua intentio redigendi ad aratrum urbem Parisiensem Christianissimis civibus habitatam ; quod non erat facile credendum.
- [550]
Avait chevance en armes avec eux.
- [551]
Comme dit est.
- [552]
Ce dernier alinéa est en latin :
De gestis hujus Johannæ vide supra in registro, et fertur quod in extremis postquam fuit relapsa ad ignem applicata, pænituit lacrymabiliter et in ea apparuerunt signa pænitentiæ. Deus suæ animæ sit propitius et misericors.