Tome IV : Livre I. La Vierge-Guerrière d’après ses aveux et ses lettres
3Livre I La Vierge-Guerrière d’après ses aveux et ses lettres
- Le signe donné au roi
- L’épée, la bannière, le vêtement
- La lettre aux Anglais, Orléans, Jargeau, Lettre à Tournai, Lettre aux Troyens, Frère Richard
- Depuis le sacre jusqu’au retour sur la Loire
- Du retour de Paris à la prise de la Vénérable
- La captivité de la Vénérable jusqu’à l’arrivée à Rouen
- La Pucelle dans son parti
- Étendue de la mission que se donnait la Pucelle
L’accusée de Rouen était tenue à la plus grande réserve pour ne pas compromettre le parti qu’elle avait mission de relever. L’observation porte surtout sur les interrogatoires qui doivent être reproduits dans le présent volume. Quel abus eût été fait de ses paroles, si elle avait dit, par exemple, que le Dauphin avait conçu des doutes sur la légitimité de sa naissance, parlé des obstacles mis à sa mission par ceux-là mêmes qui auraient dû la seconder ? Disposée à mourir pour les siens, elle a gardé un silence héroïque sur ce qui aurait été pour eux un déshonneur et une défaveur.
Même devant un tribunal légitime, un accusé devrait se taire sur des faits qui constitueraient un péril pour l’État tout entier ; à plus forte raison lorsqu’il est, comme la Vénérable, interrogé par de soi-disant juges, dénués de toute juridiction. Il ne faut pas perdre de vue cette observation, en étudiant les réponses de Jeanne, notamment sur le signe donné au roi, sur l’échec contre Paris.
Ce que la Vénérable a dit de sa vie guerrière se trouve disséminé dans le Procès tout entier. En groupant l’ensemble de ses réponses sur un point déterminé, nous suivrons l’ordre des faits. De nombreuses lettres arrivaient à Jeanne, non seulement de la France, mais encore de divers points de la Chrétienté. Des secrétaires lui en lisaient le contenu et écrivaient la réponse sous sa dictée. Neuf de ces lettres ont échappé aux destructions du temps. Elles sont insérées, d’après leur date, à la suite des réponses données sur la période où elles ont été écrites.
4Chapitre I Le signe donné au roi
- I.
- Refus de Jeanne de révéler les secrets manifestés au roi.
- Il y a eu double révélation : la première au roi seul, à la première entrevue ; la seconde, après le retour de Poitiers, devant quelques témoins.
- Pourquoi la Pucelle pouvait se dire un ange ?
- II.
- Séance du 22 février.
- Détails donnés par Jeanne sur son arrivée à Chinon.
- Idée générale donnée par Jeanne de ses entrevues avec le roi ; s’il a eu des apparitions.
- Séance du 24 février.
- Refus de la Pucelle de répondre sur ce qui regarde le roi.
- Demande d’un délai de quinze jours.
- Séance du 27 février.
- Circonstances de l’entrevue avec le roi.
- La bonté des signes donnés.
- Explications.
- 1er mars.
- Nouvelle insistance et refus énergique.
- Le roi seul et pas seul.
- Une couronne mille fois plus riche, si le roi avait attendu.
- Explications.
- 10 mars.
- Les qualités du signe donné au roi.
- Différence entre Jeanne et Catherine de La Rochelle.
- Durée du signe.
- Promis en Lorraine, donné seulement à Chinon.
- Sentiments de la Pucelle en le recevant.
- L’Ange.
- 12 mars.
- C’est toujours le même Ange.
- 13 mars.
- Pourquoi la Pucelle avait fait serment de ne pas révéler le signe ?
- En quel sens la couronne fut remise à l’archevêque de Reims ?
- Les circonstances dans lesquelles le signe fut donné au roi.
- Explications.
- Promulgation de la sentence de Poitiers.
- Explications sur la remise de la couronne.
- La Pucelle inspirée au moment où elle remettait la couronne, c’est-à-dire révélait les secrets.
- Elle jouissait en même temps d’une vision.
- Ses paroles à ce sujet.
- Ses sentiments quand elle est rendue à son état habituel.
- Raisons de cette révélation.
- Humilité de la voyante.
- Bonne odeur de la couronne de France bien gardée.
- Justesse et étendue de la courte réponse sur les motifs qui ont fait que Charles VII a cru.
- Questions ultérieures.
- III.
- Les objections du promoteur au sujet de la couronne et du signe, et les réponses de la Vénérable.
- Offre du tribunal d’en référer aux témoins et, notamment, à Regnault de Chartres.
- Réponse.
- IV.
- Les actes posthumes confirment, loin de les infirmer, les réponses de Jeanne, telles qu’elles viennent d’être expliquées.
- Jeanne fidèle jusqu’à la mort au serment de ne pas révéler le signe donné au roi.
I. Refus de Jeanne de révéler les secrets manifestés au roi. — Il y a eu double révélation : la première au roi seul, à la première entrevue ; la seconde, après le retour de Poitiers, devant quelques témoins. — Pourquoi la Pucelle pouvait se dire un ange ?
Un des points sur lesquels la Vénérable fut le plus tourmentée, ce fut sans contredit sur le signe donné au roi en preuve de sa mission. C’était précisément ce qu’elle ne pouvait pas dire ; aussi fit-elle d’abord une profession aussi énergiquement accentuée que souvent réitérée, qu’on ne lui arracherait rien sur ce qui regardait le roi. Et cependant, 5sur le conseil de ses voix, elle finit par répondre ; mais répondre par une allégorie, inintelligible pour les assistants, et d’une admirable justesse pour nous qui connaissons l’objet des secrets révélés au prince.
Que Jeanne ait révélé au roi des secrets qui n’étaient connus que de Dieu et du Dauphin, ce fut universellement connu dans les deux partis, et même au-delà. Alain Chartier, dans sa lettre à un prince inconnu2, Thomas Basin3, Alain Bouchard4 nous ont dit que ce fut dans la première entrevue, et Pâquerel le confirme dans la déposition qu’on lira plus loin. Ce fut dans un tête-à-tête à Chinon, dans un angle de la salle du trône, les courtisans étant retirés à l’extrémité opposée du vaste appartement. Cependant, disent la Chronique de Cousinot et le Journal du siège, dans la suite elle consentit à les révéler à un groupe de témoins choisis, après avoir fait jurer à tous, et avoir juré elle-même, qu’ils n’en révéleraient jamais la nature. Le jeune roi était dénué de tout crédit, la mission était si inouïe, qu’il n’est pas étonnant que les personnages de l’entourage de Charles VII n’aient voulu donner leur assentiment à la mise en œuvre de la jeune fille, qu’après avoir entendu de sa bouche ce qui établissait qu’elle était bien l’envoyée du Ciel. Il y avait à Chinon, parmi les tenants du parti national, des ecclésiastiques éminents en doctrine et en dignité. L’on ne se contenta pas de leur approbation, l’on voulut celle des docteurs de Poitiers et du Parlement. Il fallait que le roi, dans une entreprise qui, si elle n’était pas divine, était toute folie, fût couvert par l’approbation de tous les sages. Il semble, d’après les réponses de Jeanne qui vont être reproduites, que cette manifestation des secrets à un groupe d’élite a eu lieu après le retour de Poitiers. Sûrement, elle était dans cette ville durant la semaine sainte ; or elle va nous parler de la manifestation du signe durant la semaine de Pâques, à Chinon. Il est à croire qu’avant de mettre la jeune fille à l’œuvre, il y a eu comme une manifestation solennelle des motifs sur lesquels se basait le roi. Ce qui est connu sous le nom de résumé de la sentence de Poitiers a été dès lors répandu au loin ; c’est le sentiment de Quicherat, et il semble fondé.
Pierre Sala5, l’abréviateur du Procès6, Alain Bouchard7 nous ont fait connaître la nature des secrets : une fort belle prière mentale que, dans l’extrémité de ses malheurs, Charles VII aurait adressée à Dieu. 6On répète une prière qui tient au cœur ; il n’y a pas d’opposition entre ces auteurs, parce qu’ils diffèrent sur les circonstances où elle aurait été adressée à Dieu. Elle était inspirée par un doute que l’infortuné roi de Bourges avait conçu sur la légitimité de sa naissance ; la déposition écrite de Pâquerel, qui affirme tenir le tout de la Pucelle, confirme admirablement l’indication des trois auteurs cités. Nous verrons avec quelle solennité le moine augustin rapporte les paroles de la Vénérable.
C’est qu’en effet, comme l’observe justement Henri Martin, le secret révélé est un des points capitaux du divin poème. La loi salique en recevait la plus éclatante confirmation. Le Ciel faisait connaître par un miracle celui qui devait en bénéficier, et il allait, par une suite de miracles, le mettre en possession de son droit. En dehors de la race de David, jamais dynastie n’a reçu pareille consécration. Pourquoi a-t-elle oublié les devoirs qu’elle lui imposait ? Pourquoi a-t-elle demandé au sang matériellement considéré, ce qui ne fut concédé à ce sang que tout autant qu’il en sortait, selon l’expression même de la céleste envoyée, des lieutenants de Jésus-Christ, vrai roi de France ?
Les docteurs qui ont écrit pour la réhabilitation, ont répété à l’envi que la Pucelle pouvait très légitimement se dire l’Ange de Dieu apportant la couronne au Dauphin. — Ange signifie envoyé ; or Jeanne était bien l’envoyée de Dieu.
— Nous pensons, sans exclure ce sens, qu’elle pouvait le dire plus justement encore, parce que, ayant reçu la révélation des secrets, au moment même où elle les exposait au prince, ce n’était pas tant elle qui parlait que l’Ange qui la mouvait et auquel elle servait d’organe. L’Ange de Dieu parlait en elle, selon l’expression de l’Écriture : Angelus Domini loquebatur in me8, expression familière aux anciens prophètes.
Ces remarques présentes à l’esprit, il est facile de s’expliquer les réponses de la Vénérable, si frappantes de justesse.
II. Séance du 22 février. — Détails donnés par Jeanne sur son arrivée à Chinon. — Idée générale donnée par Jeanne de ses entrevues avec le roi ; s’il a eu des apparitions. — Séance du 24 février. — Refus de la Pucelle de répondre sur ce qui regarde le roi. — Demande d’un délai de quinze jours. — Séance du 27 février. — Circonstances de l’entrevue avec le roi. — La bonté des signes donnés. — Explications. — 1er mars. — Nouvelle insistance et refus énergique. — Le roi seul et pas seul. — Une couronne mille fois plus riche, si le roi avait attendu. — Explications. — 10 mars. — Les qualités du signe donné au roi. — Différence entre Jeanne et Catherine de La Rochelle. — Durée du signe. — Promis en Lorraine, donné seulement à Chinon. — Sentiments de la Pucelle en le recevant. — L’Ange. — 12 mars. — C’est toujours le même Ange. — 13 mars. — Pourquoi la Pucelle avait fait serment de ne pas révéler le signe ? — En quel sens la couronne fut remise à l’archevêque de Reims ? — Les circonstances dans lesquelles le signe fut donné au roi. — Explications. — Promulgation de la sentence de Poitiers. — Explications sur la remise de la couronne. — La Pucelle inspirée au moment où elle remettait la couronne, c’est-à-dire révélait les secrets. — Elle jouissait en même temps d’une vision. — Ses paroles à ce sujet. — Ses sentiments quand elle est rendue à son état habituel. — Raisons de cette révélation. — Humilité de la voyante. — Bonne odeur de la couronne de France bien gardée. — Justesse et étendue de la courte réponse sur les motifs qui ont fait que Charles VII a cru. — Questions ultérieures.
À la séance du 22 février, que l’on peut regarder comme la première de l’interrogatoire, Jeanne, dans l’idée générale qu’elle donnait de sa mission, disait :
— J’arrivai à Chinon vers midi. Je descendis dans un hôtel ; après le dîner, j’allai vers mon roi qui était au château9.
C’était le 6 mars, qui, cette année, était le quatrième dimanche de carême. Jeanne avait dit s’être annoncée dès la veille, par une lettre 7écrite de Sainte-Catherine de Fierbois. Elle a dû, comme le porte une tradition du pays, coucher à l’Île-Bouchard. Le lendemain, après l’audition de la messe et avoir satisfait à ses devoirs de piété, elle aura pu aisément franchir, avant midi, les 16 kilomètres qui la séparaient de la résidence royale. Elle sera descendue devant l’église Saint-Maurice, et, les chevaux remisés, les voyageurs restaurés, Jeanne et ses guides, par le chemin étroit, raide et pierreux, que l’on voit encore, seront venus frapper à la porte de la première des trois enceintes qui forment le château de Chinon.
Jean de Metz, Bertrand de Poulengy étaient connus à la cour. Ils se sont abouchés avec les personnages de l’entourage royal, et ont exposé le motif de leur voyage. Nous verrons, par une réponse de Jeanne, qu’un logement lui fut dès lors ménagé tout près du château, chez une bonne femme, probablement de la domesticité de la cour. C’est là que, durant deux jours, elle fut visitée et interrogée longuement pour savoir si elle pouvait décemment pénétrer jusqu’au roi.
Après les paroles citées, Jeanne ajouta :
— Quand j’entrai dans la chambre de mon roi, je le connus au milieu de son entourage sur l’indication de ma voix qui me le révéla. Je lui dis que je voulais aller faire la guerre aux Anglais.
— Quand la voix vous manifesta votre susdit roi, y avait-il quelque lumière dans le lieu où vous le reconnûtes ?
— Passez outre.
— Est-ce que vous avez vu quelque Ange au-dessus de lui ?
— Excusez-moi, passez outre. Je vous dirai cependant qu’avant de me mettre à l’œuvre il eut plusieurs apparitions et belles révélations.
— Et quelles sont ces révélations et apparitions dont votre roi fut favorisé ?
— Ce n’est pas moi qui vous le dirai, et vous n’aurez pas encore de réponse sur ce point. Envoyez vers lui, et il vous le dira.
La voix m’avait promis que le roi me recevrait assez tôt après mon arrivée. Ceux de mon parti commirent bien que la voix qui me parlait venait du Ciel. Ils virent et ils connurent la voix. Le roi et plusieurs autres virent et entendirent les voix qui venaient vers moi. Charles de Bourbon et deux ou trois autres étaient présents10.
8Que faut-il entendre par ces apparitions et belles révélations ? Il n’est pas douteux que le bruit courut que Charles VII avait été favorisé de visions. Pancrace Justigniani récrivait de Bruges à son père, en mai 142911, non sans saisissement.
Les lettres d’anoblissement de Guy de Cailly portent expressément que, en récompense de son dévouement à la Pucelle, le noble gentilhomme vit les Anges, qu’il fut dès lors autorisé à les mettre sur ses armes12. Pourquoi les purs esprits qui conduisaient la Libératrice ne se seraient-ils pas aussi manifestés au prince qu’elle venait tirer de l’abîme ? Sans cependant rejeter cette première interprétation, il nous semble que les paroles de l’accusée sont suffisamment expliquées en disant que Charles VII a eu des révélations, lorsque l’inspirée lui a manifesté les pensées cachées au plus profond de son cœur. Jeanne, au moment de l’inspiration, a déposé Dunois13 et ont affirmé d’autres chroniqueurs14, était comme transformée ; c’était l’Ange qui apparaissait à travers sa terrestre et pure enveloppe. Il suffit que Charles de Bourbon et les autres l’aient vue dans un de ces moments, pour qu’elle ait pu dire, dans cette première explication générale, qu’ils avaient eu révélations et apparitions.
La séance du 24 février s’ouvrit par une longue discussion sur l’étendue de son serment. Qu’il suffise de citer les réponses suivantes :
— Je vous dirai volontiers la vérité sur ma venue ; encore ne vous dirai-je pas tout ; huit jours ne suffiraient pas pour tout dire15.
— Votre voix vous a-t-elle défendu de répondre à toutes les questions qui vous seront adressées ?
— Je ne vous répondrai pas sur ce point. J’ai des révélations qui touchent le roi et que je ne vous dirai pas.
— Est-ce que vos voix vous ont défendu de les dire ?
— Je n’ai pas de conseil sur cela. Donnez-moi un délai de XV jours et je vous répondrai ;
et, insistant sur la demande de ce délai, elle dit encore :
— Si la voix me l’a défendu, qu’avez-vous à dire ?
— Les voix vous ont donc fait cette défense ?
— Croyez bien que ce ne sont pas les hommes. Vous n’aurez pas de réponse d’aujourd’hui. Jusqu’à ce que cela me soit révélé, je ne sais pas si je dois vous le dire, oui ou non16 ;
et encore :
— 9Veuillez différer, je vous prie, vos interrogations sur ce point… Les voix m’ont ordonné de manifester au roi certaines choses qu’elles ne m’ont pas dit de vous faire connaître17.
Comment la Pucelle savait-elle que, dans quinze jours, elle fournirait des explications sur le signe donné au roi ? Savait-elle naturellement qu’il y aurait séance ce jour-là ? Il ne semble pas : c’est une prophétie qu’elle fit probablement sans en avoir conscience, et qui se réalisa ponctuellement. Elle en a fait plusieurs autres semblables, consignées au Procès. Quinze jours, c’était beaucoup pour les interrogateurs, particulièrement intrigués par la nature du signe donné au roi. Aussi, à la séance suivante, qui eut lieu le 27, encore qu’elle eût dit :
— J’ai des révélations qui regardent le roi et non pas ceux qui m’interrogent18 ;
et aussi :
— Une fois j’ai bien dit au roi tout ce qui m’a été révélé ; c’est que j’étais envoyée vers lui19 ;
elle est jetée sans transition sur l’insidieuse question :
— Quand vous avez vu le roi, lors de votre premier entretien, y avait-il un Ange au-dessus de sa tête ?
— Par la bienheureuse Marie, s’il y était, je ne le sais pas, je ne l’ai pas vu.
— Y avait-il de la lumière ?
— Il y avait plus de trois-cents chevaliers et de cinquante torches, sans parler de la lumière spirituelle.
— Sur quoi votre roi ajouta-t-il foi à vos paroles ?
— Il eut de bons signes, et le clergé fut de cet avis qu’il devait me croire.
— Quelles révélations furent faites à votre roi ?
— Vous ne saurez pas cela de moi cette année. Pendant trois semaines je fus interrogée par les ecclésiastiques, à Chinon et à Poitiers. Mon roi, avant de se décider à me croire, eut de bons renseignements sur mon passé. Les clercs de mon parti furent de ce sentiment qu’ils ne voyaient rien que de bon dans mon fait20.
10Nous avons ici, pensons-nous, des détails d’abord sur la première entrevue du roi et de la Pucelle, dans la grande salle de Chinon, dont on peut encore constater les dimensions. On voit quelques marches de l’escalier extérieur par lequel on y accédait, et la cheminée, appendue à un pan de muraille épargné par le temps. Rien de plus solennel, puisqu’il y avait plus de trois-cents chevaliers ; l’appartement était magnifiquement éclairé.
Les longs examens de Chinon et de Poitiers, l’enquête à Domrémy sur le passé de la jeune fille, le jugement favorable porté par le clergé, tout se trouve ensuite rappelé. Il n’y avait rien que de bon dans son fait est une expression empruntée à la sentence de Poitiers, plusieurs fois reproduite dans les chroniques précédentes. La responsabilité du roi se trouvait fort bien couverte. L’accusée déclinait aussi par là le tribunal qui la mettait en accusation. Elle ne s’était avancée, qu’approuvée par un tribunal, l’égal de celui de Beauvais par sa composition, et supérieur à raison de son président, puisque Regnault de Chartres, archevêque de Reims, était le supérieur de Cauchon, son suffragant. Aussi, dans ces séances, la Pucelle en appelle-t-elle d’une manière réitérée au jugement de Poitiers, confirmant ainsi la récusation dont le procès-verbal, tout mitigé qu’il est, porte de nombreuses traces, récusation qui, d’après les témoins, fut formulée en termes fort explicites.
La cinquième séance eut lieu le 1er mars. À propos du serment elle dit :
— Je sais bien des choses qui ne touchent pas le procès et qu’il n’est pas besoin de dire21.
Elle s’écrie à un autre moment :
— Est-ce que vous voulez que je vous dise ce qui regarde le roi de France22 ?
Il n’y avait rien qui leur tint plus à cœur. Aussi la séance se termina-t-elle par le dialogue suivant :
— Quel signe avez-vous donné à votre roi que vous veniez de la part de Dieu ?
— Je vous ai toujours répondu que vous ne me le tireriez pas de la bouche ; allez le lui demander.
— Vous avez juré de ne pas dire ce qui touche le procès ?
— Je vous ai déjà affirmé que je ne vous dirai pas ce qui concerne notre roi. De ce qui le touche, je ne parlerai pas.
— Savez-vous le signe que vous avez donné à votre roi ?
— Vous ne saurez rien de cela de moi.
— Mais cela regarde le procès.
— Ce que j’ai promis de tenir très secret, je ne vous le dirai pas. Je l’ai si bien promis que je ne puis pas le dire sans être parjure.
— À qui l’avez-vous 11promis ?
— À sainte Catherine et à sainte Marguerite, et le roi en a eu la preuve. Je l’ai promis à ces deux Saintes, sans en être requise par elles. C’est de moi-même que je me suis imposé cette obligation, parce que trop de gens m’auraient sollicitée, si je n’avais pas fait cette promesse23.
— Quand vous avez montré le signe au roi, était-il seul, ou en compagnie ?
— Je pense qu’il était seul, mais il y avait beaucoup de gens qui n’étaient pas loin.
— Quand vous avez montré le signe au roi, avait-il la couronne sur la tête ?
— Je ne puis vous le dire sans commettre un parjure.
— Votre roi avait-il la couronne à Reims ?
— À ce que je pense, mon roi fut heureux de ceindre la couronne qu’il trouva à Reims ; mais il en fut apporté une bien riche à sa suite. Il hâta son couronnement à la prière des habitants de Reims pour leur éviter la charge des hommes de guerre ; mais, s’il avait attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.
— Avez-vous vu cette couronne plus riche ?
— Je ne puis pas vous le dire sans parjure. Et si je ne l’ai pas vue, j’ai bien ouï dire qu’elle était de cette richesse et de cette opulence24.
La Pucelle, en faisant jurer aux confidents du secret de ne pas le révéler, jura elle-même. Cette circonstance de la présence du roi explique le mot, étrange en lui-même, que le serment lui avait été montré.
Rien de plus exact que ce qu’elle dit, que si le roi était seul, lorsqu’il 12reçut le signe, bien des gens n’étaient pas loin. Plusieurs documents nous ont appris que, tandis que la Pucelle et le roi s’entretenaient, l’assistance était massée à la partie opposée de la salle.
Quelle est cette couronne venant à la suite du couronnement à Reims ? C’est, pensons-nous, le surcroît de puissance qu’aurait acquis le monarque, si, après le sacre, au lieu de revenir vers la Loire, il eût écouté la Pucelle et suivi ses inspirations. C’était une couronne mille fois plus riche, car ce n’était pas seulement l’envahisseur jeté à la mer, c’était le duc d’Orléans délivré, si c’était nécessaire, par une descente en Angleterre, et, en faveur de la Chrétienté, l’exploit promis à la fin de la lettre aux Anglais, c’est-à-dire le fait le plus éclatant qui eût encore été vu. Le motif mis en avant pour interrompre ces merveilles fut la difficulté de nourrir une armée qui allait toujours grossissant. Reims est mis ici pour la Champagne et les pays adjacents.
Il ne fut pas question du signe dans la séance du 3 mars, la sixième. Or, la septième eut lieu le 10, quinze jours après le 24, où l’on a vu que la Pucelle avait promis de parler du signe.
Le 10 mars, à la suite de plusieurs autres questions, la suivante lui fut posée :
— Quel signe avez-vous donné au roi, quand vous vîntes vers lui ?
— Il est bel et honorable, et bien croyable, il est bon, et le plus riche qui soit au monde25.
On s’explique l’enthousiasme de la Pucelle, quand on se rappelle que, par la révélation des secrets, la race et la couronne de saint Louis recevaient une consécration qui n’a été accordée, répétons-nous, à un degré plus éminent qu’à la race et à la couronne de David. Quoi de plus honorable et de plus beau que cette révélation et les miracles qui allaient l’accompagner ? En lui-même et par ce qui allait suivre, le signe était éminemment croyable. Il était bon, car quelle plus puissante excitation pour le roi et son peuple à être bons que d’être l’objet de semblable prédilection ? Il était riche ; qu’est-ce que Dieu n’est pas disposé à accorder à la France et à ses chefs, quand ils ne mettent pas d’obstacles à ses faveurs ? Les interrogateurs continuèrent.
— Vous avez voulu voir le signe de Catherine de La Rochelle, pourquoi ne voulez-vous pas dire et montrer le vôtre ?
— Si le signe de Catherine avait été montré comme le mien à de notables gens d’Église et autres, à l’archevêque de Reims et à d’autres évêques dont je ne sais pas le nom, (Charles de Bourbon, le sire de La Trémoille, le duc d’Alençon et plusieurs autres chevaliers y étaient et virent et ouïrent le signe comme je vois ceux 13qui m’interrogent aujourd’hui), alors je n’eusse pas demandé à savoir le signe de Catherine. Je savais d’avance par sainte Catherine et par sainte Marguerite que le fait de Catherine de La Rochelle était tout néant26.
Non seulement la Pucelle repousse l’objection ; elle confond ceux qui la font en leur rappelant qu’elle a été approuvée par leur supérieur à tous, par l’archevêque de Reims, par plusieurs évêques, et de puissants seigneurs qui ont vu le signe. Elle ne s’est avancée qu’avec l’approbation du pouvoir ecclésiastique et civil.
Elle répond à Siméon Luce, qui ose bien dire quelque part que, comme Catherine de La Rochelle, Jeanne n’avait pour être crue sur parole que ses affirmations.
Outre les quelques personnages auxquels le secret fut explicitement révélé, ceux qui, dans la salle, virent le long entretien du roi et de la Pucelle, qui furent témoins de l’émotion du prince et l’entendirent répéter que la jeune fille lui avait révélé des choses qui n’étaient connues que de Dieu et de lui, ceux-là peuvent en un certain sens être dits avoir vu le signe.
L’interrogatoire continua jusqu’à la fin de la séance de la manière suivante :
— Est-ce que le signe dure encore ?
— C’est bon à savoir, il durera mille ans et plus. Ledit signe est au trésor du roi.
— Est-ce or, argent, pierre précieuse ou couronne ?
— Je ne vous en dirai pas autre chose ; il n’y a pas homme qui puisse deviser (décrire) chose aussi riche que le signe ; et toutefois le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains ; c’est le plus certain qu’il vous sache envoyer.
— Quand je dus partir pour aller vers mon roi, il me fut dit par mes voix :
Va hardiment, car lorsque tu seras vers le roi, il aura bon signe de te recevoir et de te croire.— Quand le signe vint vers votre roi, quelle révérence lui avez-vous faite ? Vint-il de Dieu ?
— Je remerciai Notre-Seigneur de ce qu’il me délivrait de la peine des clercs de par delà qui arguaient (argumentaient) contre moi, et je m’agenouillai plusieurs fois. 14Un Ange de par Dieu, et non pas de par un autre, bailla le signe à mon roi ; j’en remerciai moult de fois Notre-Seigneur. Les clercs de par delà, quand ils surent ledit signe, cessèrent de m’arguer.
— Les gens d’Église de par delà virent-ils le signe ci-dessus désigné ?
— Quand mon roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu ledit signe, et même l’Ange qui le bailla, je demandai à mon roi s’il était content, et il répondit que oui. Alors je partis, et je m’en allai dans une chapelle assez près ; et j’ai ouï dire alors qu’après mon partement plus de trois-cents personnes virent ledit signe. C’est par amour pour moi, pour que l’on cessât de m’interroger, que Dieu voulut permettre que le signe fût vu par ceux de mon parti qui le virent.
— Votre roi et vous-même fîtes-vous quelque révérence à l’Ange quand il apporta le signe ?
— Oui, moi je fis révérence, je m’agenouillai et ôtai mon chaperon.
La séance finit sur ces paroles27.
Le signe durera éternellement, parce qu’il sera éternellement vrai que par la Vénérable Dieu a fait en faveur du roi et de la France un miracle que l’on n’a vu qu’une fois. Dans les annales de la monarchie et de la France, vrai trésor de la nation, il n’y a rien de plus beau, car il n’y a rien qui nous dise aussi éloquemment les prédilections du Ciel, nos devoirs, et ce que nous pouvons attendre de leur accomplissement. Pourquoi avons-nous été et sommes-nous assez malheureux 15pour en douter et l’oublier ? La Pucelle dit fort bien que personne ne saurait exprimer tout ce qui est renfermé dans le signe, qui n’est autre que la preuve de sa mission et sa mission même.
Elle ajoute : toutefois le signe qu’il vous faut, à vous qui ne voulez pas comprendre le premier, c’est que Dieu me délivre de vos mains. Maintes réponses prouvent que la Vénérable, sachant bien que sa mission n’était pas finie, entendait la délivrance promise par les voix d’une délivrance matérielle. C’était une délivrance plus haute qui lui était réservée, la délivrance par le martyre. Elle en prophétise l’effet sans le savoir ; car à ce signe les Anglais la reconnurent pour divinement envoyée ; en preuve les larmes qu’ils lui donnèrent, même les plus dévoués au parti, tels que l’évêque de Thérouanne et Cauchon lui-même. Nous avons brûlé une sainte, nous sommes perdus, s’écria Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre.
En partant de Vaucouleurs, la Vénérable avait la certitude qu’un signe lui serait donné pour se faire accepter du roi, mais elle en ignorait la nature ; elle nous dira plus loin quand ce signe lui fut manifesté. Elle se confondit en reconnaissance ; cette vertu de tous les saints ne pouvait qu’être éminente dans la Vénérable. Nous savons qu’à Domrémy elle baisait le sol où les célestes visiteurs lui avaient apparu.
Un Ange de par Dieu et non de par un autre apporta le signe, soit qu’il faille entendre par là que sa mission venait de Dieu et non des hommes ou des démons, soit qu’elle veuille dire qu’au moment de la révélation des secrets, l’Ange parlait par elle. Après la première entrevue, le roi dit à la cour, qui l’avait observé, qu’il était content ; son visage, dit Alain Chartier28, était tout rayonnant. Est-ce cette première manifestation générale qu’indique ici Jeanne ? Veut-elle parler de la notification de la sentence de Poitiers, et de la résolution définitive de la mettre à l’œuvre, qu’elle indique plus loin ? Ses réponses, pensons-nous, sont vraies pour les deux circonstances. Encore qu’après la manifestation des secrets, le 8 mars, les clercs n’aient pas cessé de l’arguer, comme elle dit, cependant ils ont dû le faire avec moins d’incrédulité. L’examen n’a cependant fini que trois semaines après ; mais, décidée à ne dire sur ce point rien que les questionneurs pussent comprendre, l’accusée non seulement pouvait, mais devait, tout en disant la vérité, embrouiller la suite des faits. Si le fond du secret fut révélé à d’autres qu’au roi, Jeanne elle-même nous apprend que ce fut pour mettre fin aux questions, aux objections dont on ne cessait de l’accabler.
La session suivante, le 12 mars, n’amena sur le signe que les deux 16questions suivantes :
— L’Ange qui apporta le signe, parla-t-il ?
— Oui, il dit à mon roi que l’on me mît en besogne, et que le pays serait aussitôt soulagé.
— L’Ange qui apporta le signe est-il celui qui vous est apparu le premier, ou est-ce un autre Ange ?
— C’est toujours le même ; jamais il ne me fit défaut29.
La séance du soir se termina par cette question :
— Quel signe avez-vous donné à votre roi ?
— J’en demanderai conseil à sainte Catherine30.
Le lendemain en effet, 13 mars, elle devait donner, sans violer son serment de ne rien révéler, les plus longues explications qu’elle ait fournies. La plus grande partie de la séance, la presque totalité fut consacrée à la question du signe. La suite va en être reproduite avec quelques explications.
— Parlez-nous d’abord du signe donné au roi ; quel fut-il ?
— Seriez-vous contents que je me parjurasse ?
— Avez-vous juré et promis à sainte Catherine de ne pas dire ce signe ?
— J’ai juré et promis de ne pas dire ce signe, et cela de moi-même, parce qu’on m’en chargeait trop de le dire. Et je promets que je n’en parlerai plus à nul homme. Le signe, ce fut ce que l’Ange certifiait à mon roi en lui apportant la couronne. Il lui disait qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, à l’aide de Dieu, et moyennant mon labeur ; qu’il me mît en besogne, à savoir qu’il me baillât des gens d’armes ; autrement il ne serait pas de sitôt couronné et sacré.
— Depuis hier avez-vous parlé à sainte Catherine ?
— Oui, depuis hier je l’ai ouïe, elle m’a dit plusieurs fois de répondre hardiment aux juges de ce qu’ils me demanderaient touchant le procès31.
17En rappelant qu’elle avait juré de ne pas dire le signe, en renouvelant à l’heure même ce serment, Jeanne avertissait le tribunal de ne pas prendre ses paroles à la lettre. C’eût été pure démence de commencer par jurer de ne pas dire ce qu’elle allait dire immédiatement. Et cependant, si elle ne dit rien au tribunal qui puisse lui révéler le signe, pour nous qui le connaissons, ses paroles sont très justes et très profondes. Quoi de plus vrai qu’en dissipant miraculeusement les doutes conçus par le prince sur la légitimité de sa naissance, la céleste envoyée lui apportait la couronne, confirmait au nom du Ciel la loi salique, lui garantissait qu’il en était le bénéficiaire, et lui donnait un gage surnaturel qu’il serait mis en possession de son droit ? La Pucelle accentue qu’à l’aide de Dieu, et moyennant son travail à elle, Charles aurait entièrement tout le royaume de France. Elle annonce une fois de plus que sa mission était d’expulser entièrement l’envahisseur. Si, comme elle va nous le dire, au moment où elle donnait le signe, elle était sous le coup de l’inspiration, c’était, au pied de la lettre, l’Ange qui parlait en elle. N’eût-elle parlé que par souvenir, elle pouvait se dire un Ange dans le sens étymologique du mot, et aussi parce qu’elle était déléguée par un Ange, par le prince des Anges.
— En quelle manière l’Ange apporta-t-il la couronne ? la mit-il sur la tête de votre roi ?
— Elle fut donnée à un archevêque, c’est à savoir celui de Reims, à ce qu’il me semble, en la présence du roi ; ledit archevêque la reçut et la donna au roi, j’étais présente ; elle est mise dans le trésor du roi32.
L’archevêque, qui était chancelier du royaume et l’un des personnages les plus influents, fut du nombre de ceux qui furent admis à la seconde révélation des secrets ; il était président de la commission qui examina Jeanne à Poitiers ; en approuvant la Pucelle, en disant qu’il fallait mettre la jeune fille à l’œuvre il présentait la couronne au roi ; il recevait la couronne encore en couronnant le roi à Reims ; Jeanne était présente dans les deux circonstances. La couronne, c’est-à-dire la révélation des secrets, et la faveur qui l’accompagnait, est bien le plus beau diamant du trésor royal, puisque jamais trésor de roi n’en posséda d’un tel prix.
— En quel lieu la couronne fut-elle apportée ?
— Ce fut en la chambre du roi, au chastel de Chinon.
— À quel jour et à quelle heure ?
— Je ne sais pas le jour ; pour l’heure, il était heure haute (avancée) ; je 18n’ai pas autrement mémoire de l’heure ; pour le mois, c’était au mois d’avril ou de mars, ce me semble ; au prochain mois d’avril ou au présent mois, il y a deux ans ; et c’était après Pâques.
— Le premier jour que vous vîtes le signe, votre roi le vit-il ?
— Oui, il l’eut lui-même.
— De quelle matière était ladite couronne ?
— C’est bon à savoir qu’elle était de fin or ; elle était si riche que je ne saurais en nombrer la richesse, et la couronne signifiait qu’il tiendrait le royaume de France.
— Y avait-il des pierreries ?
— Je vous ai dit ce que j’en sais.
— L’avez-vous maniée, baisée ?
— Non33.
Cette assertion si positive, que le signe fut donné au roi après Pâques, nous force d’admettre que ce fut alors que Jeanne se détermina à révéler devant quelques témoins de choix le signe donné au roi, peut-être en ajoutant à la révélation première quelques circonstances particulières. L’examen durait depuis trois semaines et plus. Les sages avaient parlé ; il a dû y avoir comme une solennelle déclaration qu’on acceptait les services de la jeune fille ; on a dû rédiger l’abrégé de la sentence de Poitiers que nous avons trouvée dans de nombreux documents. Il a dû être répandu pour couvrir la responsabilité du roi.
En disant qu’elle avait donné le signe au roi, sitôt qu’elle l’avait eu elle-même, la Vénérable parle de la première révélation, de celle du 8 mars. Elle mêle les faits tout en restant dans la vérité. C’était son droit, son devoir même, ne voulant pas être comprise.
La couronne était de fin or, car être appelé divinement à la couronne de France, à régner sur la nation très chrétienne, sur la fille aînée de l’Église, sur le saint royaume, comme disait Jeanne, c’était être appelé à une royauté qui était parmi les autres ce que l’or est parmi les métaux. Jeanne avait raison de dire qu’elle ne saurait en dire la richesse, c’est-à-dire décrire l’honneur, la gloire qu’il y a d’être appelé à exercer sur le monde l’influence pour le bien, que devait y exercer un roi vraiment très chrétien.
19Quand elle ajoute : la couronne signifiait qu’il aurait le royaume de France, elle leur dit qu’elle leur parle d’une manière allégorique et que tout ce qu’elle répond à ce sujet doit être pris dans un sens figuré. Ce qui est confirmé par ce non si catégorique qu’elle n’a ni manié, ni baisé cette couronne.
Les interrogations continuèrent.
— L’Ange qui apporta la couronne venait-il de haut, ou marchait-il sur le sol ?
— Il vint de haut ; j’entends qu’il venait par le commandement de Notre-Seigneur, et il entra par l’huis (la porte) de la chambre.
— S’avançait-il sur la terre et marchait-il depuis l’huis de la chambre ?
— Il vint devant le roi, et il fit la révérence au roi en s’inclinant, devant lui, et en prononçant les paroles que j’ai dites du signe ; et avec cela, il lui remettait en mémoire la belle patience qu’il avait eue dans les grandes tribulations qui lui étaient survenues ; et depuis l’huis il marchait et s’avançait sur la terre en venant au roi.
— Quel espace y avait il de l’huis jusques au roi ?
— À ce que je pense, il y avait bien l’espace de la longueur d’une lance, et par où il était venu, il s’en retourna. Quand l’Ange vint, je l’accompagnai, j’allai avec lui à la chambre du roi, l’Ange entra le premier, et moi-même je dis au roi :
Sire, voilà votre signe, prenez-le34.
Tout est clair et net en admettant qu’en ce moment Jeanne était sous le coup de l’inspiration. L’écriture de l’enfant dont le maître tient et gouverne la main est de l’un et de l’autre, et peut être revendiquée par tous les deux ; ainsi en était-il de ce que l’Inspirée faisait en ce moment. Il n’est pas impossible, il n’est pas improbable — la Pucelle semble l’indiquer un peu plus bas — que l’Ange ou les Anges lui apparaissaient en ce moment, et qu’avec l’action sur ses puissances intérieures transformées, élevées, les sens extérieurs étaient affectés. Elle a pu dire dans ce cas que l’Ange qui lui apparaissait, marchait devant elle, tout comme l’Archange Raphaël marchait devant Tobie. Alors même qu’il n’y aurait eu que la possession de ses puissances intérieures, elle pouvait le dire 20encore, parce que c’était l’Ange qui la mouvait, la dirigeait, relevait au-dessus d’elle-même, sans cependant lui enlever sa liberté. On se montra dans la suite fort choqué de ce qu’elle avait dit que l’Ange avait fait la révérence au roi. Il n’y avait pas lieu en supposant que c’était sous l’impulsion de l’Ange qui la possédait qu’elle fit cette inclination, et prit cette attitude si parfaite que, d’après Jean Chartier, on eût cru que toute sa vie elle avait été nourrie à la cour35. Les Anges veulent qu’on rende le respect à qui il est dû.
L’Ange rappelait au roi la grande patience qu’il avait eue dans ses grandes tribulations. Les documents sont unanimes pour affirmer que, lors de l’arrivée de la Pucelle, le roi vivait très saintement. Il n’était pas possible de lui rappeler sa prière, sans lui rappeler les grandes tribulations qui la lui avaient arrachée, ni la magnanime patience dont elle est l’expression. D’après quelques historiens d’Orléans36, c’est devant une image de Notre-Dame de Pitié que le prince l’aurait faite ; ce qui expliquerait pourquoi Notre-Dame des Douleurs faisait partie du monument de la Pucelle élevé sur le pont d’Orléans.
Il a été rappelé que l’on voit encore à Chinon quelques-unes des marches de l’escalier extérieur par lequel on avait accès à la grande salle, à côté de laquelle, selon l’usage du temps, le roi avait sans doute son appartement de retrait, ou cabinet ; ce qui est cause que la Pucelle l’appelle chambre du roi. Les interrogateurs continuèrent :
— En quel lieu l’Ange vous apparut-il ?
— J’étais toujours en prières, afin que Dieu envoyât le signe du roi, et j’étais en mon logis, chez une bonne femme près du chastel de Chinon, quand il vint, et puis nous nous en allâmes ensemble vers le roi, et il était bien accompagné d’autres Anges avec lui que chacun ne voyait pas. Et si ce n’eut été pour mon amour et pour m’ôter de la peine des gens qui m’arguaient, je crois bien que plusieurs virent l’Ange dessus dit qui ne l’auraient pas vu37.
— Est-ce que tous ceux qui étaient avec le roi virent l’Ange ?
— Je pense que l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon et de la Trimoulle et Charles de Bourbon le virent, et pour ce qui est de la couronne, plusieurs gens d’Église et autres la virent, qui ne virent pas l’Ange.
— De quelle 21figure était l’Ange, et quelle était sa taille ?
— Je n’ai pas congé de le dire ; j’en répondrai demain38.
Nous avons ici une nouvelle preuve que le signe promis en Lorraine ne fut donné que le jour où il devait être produit, ainsi que Jeanne nous l’a déjà dit. Elle a dû le mériter par la prière. Elle ne dut pas tarder à changer de logis, et à passer dans la troisième enceinte du château, à la partie dite du Coudray, au sud, où son page, Louis de Coutes, nous la dépeindra. Pâquerel nous dira qu’elle fut introduite dans la salle où, d’après le Greffier de La Rochelle, Charles de Bourbon feignait d’être le roi, par Louis de Bourbon-Vendôme, l’aïeul des Bourbons destinés au trône de France et à d’autres encore. Un mot de Jeanne, qui va être cité, semble indiquer que Vendôme vint la prendre à la chapelle du château, dont on montre les fondations sur la hauteur si intéressante à visiter de la royale demeure39.
Les paroles de la Vénérable semblent indiquer qu’en ce moment elle voyait saint Michel et les Anges, et qu’il n’y avait pas seulement action sur les puissances intérieures. Nous avons la confirmation de ce que rapportent les chroniqueurs, qu’après avoir manifesté les secrets au roi seul, elle consentit à les manifester à quelques témoins choisis. Elle en donne la raison ; c’était pour mettre fin aux obsessions dont elle était l’objet. L’Ange qu’ils virent n’était, ce semble, autre qu’elle-même ; mais il peut se faire que, dans cette seconde manifestation, elle ait ajouté des circonstances nouvelles qui confirmaient son inspiration. Elle nous a dit que la couronne signifiait que le roi de Bourges posséderait le royaume ; plusieurs, une foule, connurent la prophétie, sans voir l’Ange, c’est-à-dire le signe qui était le gage de sa réalisation. Le 17 mars, interrogée sur la figure de saint Michel, elle répondit qu’il était en la forme 22d’un très vrai prud’homme, sans vouloir donner d’autre explication.
L’interrogatoire du 13 se poursuivit en ces termes :
— Ceux qui étaient en la compagnie de l’Ange, étaient-ils tous d’une même figure ?
— En la manière dont je les voyais, quelques-uns se ressemblaient bien, les autres non ; quelques-uns avaient des ailes ; il y en avait de couronnés ; les autres ne l’étaient pas ; en leur compagnie se trouvaient les saintes Catherine et Marguerite ; elles vinrent avec les autres Anges dessus dits, et les autres Anges aussi, jusque dans la chambre du roi40.
Ces paroles ne semblent pas permettre de douter qu’en ce moment Jeanne ne jouît sensiblement d’une céleste vision. Le 17 mars elle dira :
— Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie et tous les benoîts saints et saintes de Paradis et de l’Église victorieuse de là-haut.
L’Église victorieuse de là-haut se montrait partiellement à elle ; il y avait des Anges qui avaient des ailes et s’entre-ressemblaient, il y avait des saints couronnés, les martyrs, et d’autres qui ne l’étaient pas, des confesseurs, saint Louis, saint Charlemagne. Elle dit de la manière qu’elle les voyait ; c’est qu’en effet ces formes sensibles sont pour mettre à notre portée le monde surnaturel, les Anges, et les âmes des Bienheureux n’ayant pas de corps avant la résurrection. Sainte Catherine et sainte Marguerite accompagnaient visiblement, à son premier pas dans la carrière, celle qu’elles y préparaient depuis cinq ans ; l’Église victorieuse de là-haut assistait à une des plus hautes manifestations divines que la terre ait vues depuis les Apôtres. Sainte Brigitte, au livre IV de ses Révélations, chapitre CIV, raconte une vision au sujet de la France qui n’est pas sans analogie avec celle dont la Vénérable trace ici les linéaments. Elle sera analysée à la suite de la Chronique de Bower, qui la mentionne. Basin donne pareille explication dans son Mémoire pour la réhabilitation ; le passage a été déjà traduit (tome I, livre IV).
— Comment cet Ange se sépara-t-il de vous, continuèrent les interrogateurs ?
— Il s’éloigna de moi, en celle (sic) petite chapelle ; je fus bien courroucée (peinée) de son parlement ; je pleurais ; je m’en fusse volontiers allée avec lui ; c’est à savoir mon âme.
— À son départ, restâtes-vous joyeuse, ou effrayée, ou en grande peur ?
— Il ne me laissa pas en peur, ni effrayée, mais j’étais courroucée (attristée) de son partement41.
23Le mot celle suppose qu’elle avait parlé déjà de la chapelle, encore que le procès-verbal ne le dise pas. Elle avait dû en partir pour aller à la salle du trône. Après avoir été, ainsi, comme soulevée dans le ciel, toute pénétrée par la vertu de l’Ange qui possédait ses facultés, elle retombait dans l’état terrestre. Sa tristesse est très normale ; le regret que lui laisse la société céleste qui vient de la quitter, le désir de voir tomber l’enveloppe mortelle pour n’avoir pas à subir de si douloureuses séparations, n’ont rien que de très naturel. Combien la vallée de l’exil doit être pesante à ceux qui ont ainsi entrevu un coin du ciel ! L’on s’explique certes bien que la Vénérable ait pleuré à la suite d’une telle transition. Elle nous a dit ailleurs qu’il n’en était pas autrement à la suite des visions de Domrémy.
— Est-ce que ce fut pour votre mérite que Dieu envoya son Ange ?
— Il venait pour grande chose ; ce fut en espérance que le roi crût le signe, pour que l’on cessât de m’arguer ; et pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, et aussi pour les mérites du roi et du bon duc d’Orléans.
— Pourquoi avez-vous été choisie plutôt qu’une autre ?
— Il plut à Dieu ainsi faire de se servir d’une simple Pucelle pour rebouter les ennemis du roi42.
C’était une grande chose que de relever la France, de la replacer sur ses bases chrétiennes, en lui montrant son vrai roi Jésus-Christ, les destinées qui l’attendaient si elle était fidèle ; il y avait quelque chose de plus grand encore, c’était de montrer aux âges naturalistes qui commençaient, un fait de l’ordre surnaturel aussi indéniable que le soleil, illuminant tous les enseignements chrétiens ; comme une nouvelle promulgation de l’Évangile ; c’est ce que venait faire la Vénérable ; il fallait que le roi se laissât persuader de mettre la Pucelle à l’œuvre, que son entourage cessât d’incriminer la jeune fille ; c’était une condition préalable pour l’accomplissement de si grandes choses ; la délivrance d’Orléans était la première de la série des merveilles à réaliser. Le roi en ce moment, a-t-il été établi, menait une vie très sainte, et la prière révélée était celle d’un saint. Le duc Charles d’Orléans était animé de grands sentiments de foi. La Vénérable n’ayant rien dit de ses mérites ou démérites, on urge la question, et l’on obtient une réponse qui rappelle 24les paroles du Magnificat. Il a plu à Dieu ainsi faire, c’est le fecit potentiam in brachio suo, de se servir d’une simple Pucelle, c’est le resperit humilitatem ancillæ suæ, pour rebouter les ennemis du roi, c’est le deposuit potentes de sede.
— Vous a-t-il été dit où l’Ange avait pris cette couronne ?
— Elle a été apportée de par Dieu ; il n’y a orfèvre au monde qui la sut faire si belle, ou si riche. Quant au lieu où il l’a prise, je m’en rapporte à Dieu, et je ne sais pas autrement où elle fut prise.
— Cette couronne fleurait-elle bon et avait-elle bonne odeur, n’était-elle point reluisante ?
— Je n’ai pas mémoire de cela, et je m’en aviserai. Je me souviens : elle sent bon et le sentira, mais qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il appartient. C’était en manière de couronne.
— L’Ange vous a-t-il écrit des lettres ?
— Non43.
Qui n’admirerait la justesse et l’à-propos de la jeune fille qui, en continuant la parabole, répond d’une manière si vraie et si profonde ? Le plus beau royaume après celui du ciel est le royaume de France, a dit Grotius ; c’est ce que l’Ange apportait à Charles VII. Quoi de plus vrai que de dire qu’il n’y a pas orfèvre au monde qui puisse fabriquer pareille couronne, si belle et si riche ; qu’elle est apportée de par Dieu ; elle est fabriquée dans les conseils de l’éternelle prédestination, le plus insondable des mystères de la Providence. Dire avec Jeanne qu’on n’en sait pas le dernier mot, qu’on s’en rapporte à Dieu, que l’on n’en sait pas plus long, c’est faire sous une autre forme la réponse de l’Apôtre à la question de la prédestination : Ô profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Qui fut son conseiller44 !
La couronne de France sent et sentira bon, si elle est gardée comme il convient de garder le plus beau fleuron de la couronne de Jésus-Christ, roi des nations ! Les mains des rois, qui la gardaient bien, avaient le privilège de guérir les scrofules, c’est-à-dire les laideurs, les viles excroissances ; quel parfum de vie elle répandait dans le monde, quand elle était sur la tête de Charlemagne et de saint Louis ! Pourquoi tant de titulaires l’ont-ils si mal compris ! Pourquoi ont-ils employé si souvent 25à des œuvres si peu chrétiennes le saint royaume que, d’après la Pucelle, ils possédaient en commande, et nullement pour la satisfaction d’une vile et égoïste ambition ?
C’est, révérence gardée, une question saugrenue de demander si saint Michel écrit des lettres à une jeune fille qui ne sait ni A ni B. La question qui suit est plus sensée :
— Par quel signe le roi, les gens qui étaient avec lui, vous-même, fûtes-vous amenés à croire que c’était un Ange ?
— Le roi le crut par l’enseignement des gens d’Église, et par le signe de la couronne.
— Comment les gens d’Église surent-ils que c’était un Ange ?
— Par leur science et parce qu’ils étaient clercs45.
Réponse d’une justesse admirable aussi, qui couvrait parfaitement le roi, la Pucelle, et montrait l’incompétence de l’inique tribunal. Le roi s’en est rapporté à l’enseignement des gens d’Église ; c’est la sentence de Poitiers, d’après laquelle renvoyer la Pucelle, c’était s’exposer à résister au Saint-Esprit, faute qui aurait été aussi et plus encore celle de la jeune fille, si elle s’était dérobée à sa mission ; le roi avait un autre motif, celui du signe de la couronne, ou la révélation des secrets : l’autorité de l’Église et le miracle. Les gens d’Église ont connu, parce que la science ecclésiastique fournit des marques pour discerner les vraies missions divines ; ils possédaient cette science, et dans le cas, ils avaient la grâce pour en faire l’application ; c’est la signification du mot parce qu’ils étaient clercs. Leur science valait la vôtre, et par l’archevêque de Reims leur autorité, d’égale à la vôtre, lui devenait supérieure. C’était donc encore une dénégation du droit de la juger qu’elle renouvelait, au moins implicitement.
III. Les objections du promoteur au sujet de la couronne et du signe, et les réponses de la Vénérable. — Offre du tribunal d’en référer aux témoins et, notamment, à Regnault de Chartres. — Réponse.
Telles sont, d’après le procès-verbal authentique, les réponses de la Vénérable sur le signe donné au roi. Qu’une jeune fille, représentée par les documents comme la simplicité même, ait pu les improviser si justes et si profondes, qui n’y verrait un signe d’inspiration ? Il suffirait de quelques-unes d’entre elles pour mériter à un homme cultivé le renom d’homme d’esprit ; que n’est-ce pas de leur ensemble ?
Elles éclairent, à notre avis, la période écoulée entre l’arrivée à Chinon et la mise à l’œuvre. Elles montrent avec quelle prudence l’on procéda 26à l’acceptation de la céleste envoyée, et aussi l’idée si haute qu’elle se faisait de sa mission.
L’épais d’Estivet devait échafauder là-dessus plusieurs de ses incriminations. À l’article XXXI, comme preuve que l’accusée se contredisait, il lui reproche d’avoir révélé ce qu’elle avait dit ne devoir pas manifester, dût-on lui couper la tête, à savoir ce qui regardait son roi ; Jeanne répondit :
— Pour ce qui est de révéler le signe donne au roi, et autres choses contenues en l’article, je puis bien avoir dit que je ne les révélerais pas ; mais j’ajoute que dans les aveux faits d’abord, il doit y avoir que je ne le révélerais pas sans le congé de Notre-Seigneur46.
La prudence l’obligeait de parler ainsi ; mais par le fait elle n’avait rien révélé ; les auditeurs n’avaient rien compris de la nature du secret manifesté au prince, pas même si elle lui avait révélé une chose secrète. Ce n’est intelligible que pour nous qui connaissons la justesse de son allégorie.
Nous avons observé que, en fait, elle leur avait annoncé le 24 février que, dans quinze jours, elle leur dirait le signe ; elle l’a dit en réalité, mais pas pour ceux qui, l’entendant, ne pouvaient pas le comprendre. C’est encore ici une imitation du Maître disant qu’il parlait en paraboles, en sorte que ceux qui entendaient n’entendaient pas, ne comprenaient pas47.
Pour donner quelque satisfaction à la curiosité de ceux en si grand nombre qu’intriguait la nature du signe donné au roi, il est vraisemblable que l’on aura dit, même à Chinon, que la Pucelle avait apporté une couronne au roi. C’est probablement d’après cette donnée qu’aura été forgé un conte envoyé à Venise, et consigné par Morosini dans sa Chronique (III, p. 593).
À l’article LI, le promoteur ayant donné comme une invention de l’accusée, ou une illusion satanique, ce qu’elle avait dit d’un Ange apportant la couronne, la Vénérable répondit :
— J’ai répondu pour l’Ange qui apporta le signe. Item j’ai répondu pour la couronne ; et quant à la conclusion qu’en tire le promoteur, je m’en attends à Notre-Seigneur48. Et où la couronne fut faite et forgée, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.
Dans l’article LX, le promoteur lui reproche d’avoir pris délai pour 27répondre, d’avoir hésité à le faire, ou de ne l’avoir pas fait. La réponse de la Vénérable fut celle-ci :
— Je n’ai pris délai que pour répondre plus sûrement à ce que l’on me demandait. Quant à ce qui est dit que je craignais de répondre, j’ai demandé délai pour savoir si je devais répondre à ce qui m’était demandé. Pour ce qui est du conseil du roi, je n’ai pas voulu le révéler, parce que cela ne regarde pas le procès. Quant à ce qui est du signe donné au roi, je l’ai dit parce que les gens d’Église m’ont condamnée à le dire49.
S’agit-il ici des gens d’Église du tribunal de Rouen, ou des gens d’Église de Chinon ? Dans le premier cas, elle ne l’a pas dit, car l’allégorie que l’on vient d’entendre ne leur révélait nullement la nature du signe ; dans le second, nous savons comment la Pucelle s’est laissée amener à révéler devant quelques témoins ce que d’abord elle n’avait dit qu’au roi.
Le 2 mai, cette question fort captieuse lui fut adressée :
— Pour ce qui est du signe baillé à votre roi, voulez-vous vous en rapporter à l’archevêque de Reims, au sire de Boussac, à Charles de Bourbon, à La Trémoille, à La Hire ? Vous avez dit que la couronne leur fut montrée, au moins à quelques-uns d’entre eux, qu’ils étaient présents quand l’Ange apporta ladite couronne, et qu’il la bailla audit archevêque ; ou voulez-vous encore vous en rapporter à d’autres de votre parti qui écriront sous leurs sceaux ce qui en est ?
— Baillez-moi un messager ; je leur écrirai de tout ce procès. Je ne veux pas m’en rapporter autrement à eux50.
Il est bien manifeste qu’elle ne pouvait pas accepter qu’on leur demandât s’ils avaient vu un Ange apporter une couronne du ciel, alors qu’elle entendait le mot couronne dans un sens métaphorique. Aussi n’accepta-t-elle que la manière qu’elle indique de s’en référer à leur assertion.
Ceux qui gouvernaient Charles VII avaient d’étroites intelligences à la cour anglo-bourguignonne. Il est fort probable que leurs amis anglo-bourguignons 28leur auront fait savoir ce que l’accusée disait de la couronne. Ceux qui jalousaient Jeanne ont dû répondre que ce n’était là qu’un conte ; quelques documents vont jusqu’à affirmer qu’ils auraient poussé les Anglais à la faire mourir. C’est ce qu’on peut lire dans la Chronique de Tournay (III, p. 229) et la Chronique Morosini (III, p. 608).
Le 9 mai on y revint d’une manière plus concrète.
— Vous avez dit du signe de la couronne que cette couronne a été baillée à l’archevêque de Reims ; voulez-vous vous en rapporter à lui ?
— Faites-le venir et que je l’entende parler, et puis je vous répondrai ; il n’oserait pas dire le contraire de ce que je vous en ai dit51.
Dans un tête-à-tête, la Vénérable lui aurait sans doute expliqué le sens de ses paroles. Encore que le mot il n’oserait pas ne soit pas une preuve de complicité entre l’abominable tribunal et le chancelier, il ne laisse pas que de surprendre, surtout lorsqu’on le rapproche des lettres écrites par le prélat à l’échevinage de Reims (III, p. 363). Les trêves si désastreuses conclues à la suite du sacre, et si fort improuvées par la céleste envoyée, étaient l’œuvre de Regnault de Chartres.
IV. Les actes posthumes confirment, loin de les infirmer, les réponses de Jeanne, telles qu’elles viennent d’être expliquées. — Jeanne fidèle jusqu’à la mort au serment de ne pas révéler le signe donné au roi.
D’après les actes posthumes du Procès, la martyre, le matin du supplice, se serait expliquée sur ce qui vient d’être rapporté du signe donné au roi. Les actes posthumes ajoutés par Cauchon, non contresignés par les greffiers, sont dénués de toute autorité : nullius roboris sunt, dit Bréhal. Sont-ils contraires à l’exposition qui vient d’être faite ? Examinons. Cauchon prétend alléguer l’autorité de sept témoins. D’après Martin Ladvenu, Maurice, Toutmouillé, Loyseleur, elle aurait dit que la couronne n’était qu’une allégorie par laquelle elle désignait la promesse faite au roi de le faire couronner ; il n’y a là rien que de conforme à nos interprétations ; d’après ces mêmes témoins, elle aurait dit encore qu’elle-même était l’Ange. Elle pouvait se donner ce titre : elle était une envoyée, elle parlait au nom de l’Ange qui l’avait suscitée ; mais a-t-elle nié l’apparition des Anges au moment où elle dévoilait les secrets ? Loyseleur l’affirme : nec fuerat alius Angelus ; c’est le témoignage d’un émule de Judas Iscariote, il n’y a pas à en tenir compte. Celui qui, durant le procès, avait voulu se cacher derrière des rideaux pour falsifier les réponses de 29l’accusée était encore plus à l’aise pour falsifier des paroles dites en dehors des séances solennelles ; ce n’est pas la seule fausseté manifeste de la déposition produite sous son nom.
Venderès au contraire, dans ces mêmes actes, dépose que Jeanne affirmait, devant sept témoins, avoir vu de ses propres yeux et entendu de ses propres oreilles les apparitions dont il est fait mention dans le procès, par suite les apparitions au moment où elle donnait le signe au roi52.
Pierre Maurice, le premier qui, le matin du supplice, se rendit à la prison, dépose que, l’ayant interrogée sur l’Ange porteur de la couronne, il en reçut pour réponse qu’elle-même était cet Ange. Il poursuivit son interrogatoire sur la couronne, et sur la multitude des Anges qui l’accompagnaient, etc., et Jeanne répondit que c’était vrai, et que les Anges lui apparaissaient sous la forme d’objets très ténus. Il insista et demanda si l’apparition était bien réelle ; elle répondit que oui, qu’elle était bien réelle, disant : soit bons, soit mauvais esprits, ils m’ont apparu.
Toutmouillé, le compagnon de Martin Ladvenu, dépose avoir entendu Pierre Maurice dire en latin à Martin Ladvenu que Jeanne avouait que ses réponses sur la couronne étaient une allégorie, et que l’Ange c’était elle-même.
Nous possédons la déposition juridique de Ladvenu au procès de réhabilitation. Il affirme de la manière la plus explicite que Jeanne fut toujours convaincue de la vérité et de la divinité de ses révélations. On lui fait dire dans les actes posthumes qu’à l’interrogation si elle avait eu réellement des révélations et des apparitions, Jeanne avait répondu que oui, et qu’elle l’avait maintenu jusqu’à la fin… Elle disait qu’ils venaient en grande multitude, mais en forme très ténue (in magne multitudine et quantitate minima)… D’elle-même, et sans y être contrainte, elle a dit qu’il n’y avait pas eu d’Ange qui eût apporté la couronne au roi, mais qu’elle-même avait été cet Ange, qui avait assuré son prétendu roi qu’elle le ferait couronner à Reims, si elle était mise à l’œuvre, et qu’il n’y avait pas eu d’autre couronne53.
Il en résulte que les actes posthumes, la déposition de Loyseleur exceptée, 30loin de démentir l’interprétation qui vient d’être donnée des réponses de Jeanne, la confirment et la corroborent.
Ces réponses sont vraiment admirables et supposent une véritable inspiration. Même parmi les esprits les plus cultivés, en trouverait-on beaucoup, en trouverait-on un seul qui fût en état d’improviser une suite de réponses si justes, si profondes dans le sens allégorique, alors qu’il est pressé par des questionneurs qui prennent dans le sens propre ce qu’il n’entend que dans un sens figuré, ainsi que les tortionnaires auraient dû le comprendre par plusieurs paroles de l’accusée ?
Observons encore que la Vénérable a parfaitement tenu le serment de ne jamais révéler le signe donné au roi. Que l’on relise ses paroles, même les explications consignées dans les actes posthumes, il n’y a pas le moindre indice de l’objet de la prière faite par Charles VII ; il n’est pas même fait la moindre allusion à une prière quelconque.
31Chapitre II L’épée. — La bannière. — Le vêtement.
- I.
- L’épée de Fierbois Demandée par Jeanne.
- Circonstances de la découverte.
- Les trois fourreaux.
- Ni bénite, ni mise sur l’autel.
- La Vénérable ne la portait pas lors de sa prise ; ne l’avait pourtant pas offerte à Saint-Denis.
- L’épée offerte à Saint-Denis gagnée devant Paris.
- Pourquoi Jeanne portait l’épée prise sur un Bourguignon.
- Refus de répondre sur ce qu’était devenue l’épée de Fierbois.
- Les diverses épées connues de la Pucelle.
- De l’épée que, durant plusieurs siècles, on montrait à Saint-Denis.
- Où fut brisée l’épée de Fierbois.
- Symbolisme.
- II.
- La bannière Détails.
- Quarante fois plus chère que l’épée.
- Faite par ordre de Notre-Seigneur.
- Jeanne n’a jamais donné la mort, mais elle a frappé.
- Les panonceaux des hommes d’armes.
- Entrez hardiment parmi les Anglais.
- Diverses questions saugrenues : le conte des papillons.
- Les saintes avaient ordonné à la Vénérable de prendre l’étendard.
- Rien ne s’y trouvait que par commandement de Notre-Seigneur.
- Ordre de le porter hardiment en son nom.
- Tout, dans la Vénérable, est à Notre-Seigneur.
- Belles paroles d’amour et de confiance en Notre-Seigneur.
- Pourquoi l’étendard à l’honneur à Reims.
- Complément des détails donnés par la Vénérable.
- La signification de l’étendard.
- III.
- Vêtement viril.
- Question capitale dans le procès, minime aux yeux de l’accusée.
- Pris sur l’ordre de Dieu.
- Interrogations diverses.
- Incriminations de d’Estivet.
- Explications.
I. L’épée de Fierbois
Demandée par Jeanne. — Circonstances de la découverte. — Les trois fourreaux. — Ni bénite, ni mise sur l’autel. — La Vénérable ne la portait pas lors de sa prise ; ne l’avait pourtant pas offerte à Saint-Denis. — L’épée offerte à Saint-Denis gagnée devant Paris. — Pourquoi Jeanne portait l’épée prise sur un Bourguignon. — Refus de répondre sur ce qu’était devenue l’épée de Fierbois. — Les diverses épées connues de la Pucelle. — De l’épée que, durant plusieurs siècles, on montrait à Saint-Denis. — Où fut brisée l’épée de Fierbois. — Symbolisme.
À la séance du 27 février la question suivante fut posée à l’accusée :
— Avez-vous été à Sainte-Catherine de Fierbois ?
— Oui… (elle dit que de Fierbois elle a écrit au roi, et elle ajoute) : Je portais alors une épée que j’avais prise à Vaucouleurs. Pendant que j’étais à Tours ou à Chinon, j’envoyai chercher une épée qui était dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l’autel ; elle fut promptement trouvée ; elle était toute couverte de rouille.
— Comment saviez-vous que cette épée était là ?
— Cette épée rouillée avait cinq croix. J’ai su par les voix quelle était là ; je n’avais jamais vu un homme qui fût la chercher. J’écrivis aux ecclésiastiques de ce lieu de vouloir bien me faire cadeau de cette épée, et ils me l’envoyèrent. Elle n’était pas beaucoup sous terre derrière l’autel, à ce qu’il me semble ; je ne sais pas proprement si elle était devant ou derrière l’autel ; je crois cependant avoir écrit qu’elle était derrière l’autel. Cette 32épée trouvée, les ecclésiastiques du lieu la frottèrent, et aussitôt la rouille tomba sans effort. Ce fut un armurier de Tours qui alla la chercher. Les ecclésiastiques de Fierbois me donnèrent un fourreau, et aussi ceux de Tours ; ils firent faire deux gaines ; l’une en velours vermeil, l’autre en drap d’or. J’en fis faire une autre de cuir très fort. Quand je fus prise, je n’avais pas cette épée. Je la portais continuellement dès que je l’eus, jusqu’à ce que je me retirai de Saint-Denis, après l’assaut contre Paris54.
— Quelle bénédiction avez-vous faite ou fait faire sur cette épée ?
— Je n’ai jamais fait, ni fait faire bénédiction sur cette épée ; je n’aurais pas su faire quoi que ce soit, j’aimais cependant beaucoup cette épée parce qu’elle avait été trouvée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois que j’aimais beaucoup.
— N’avez-vous pas été à Coulanges-la-Vineuse ?
— Je ne sais pas.
— N’avez-vous pas placé quelquefois votre épée sur l’autel ?
— Non pas que je sache dans le but de la rendre plus fortunée.
— N’avez-vous pas fait et fait faire des prières pour que cette épée fût fortunée ?
— Il est bon de savoir que j’aurais voulu que mon harnais (mon armure) fût fortuné.
— Aviez-vous cette épée quand vous avez été prise ?
— Non, j’avais une épée prise sur un Bourguignon.
— Où est restée cette épée, et dans quelle ville ?
— J’offris une épée et une armure à Saint-Denis ; mais ce n’était pas cette épée. J’avais cette épée à Lagny ; mais de Lagny je portai l’épée du Bourguignon dont je viens de parler ; et cela parce que c’était une bonne épée de guerre, bonne pour donner de bonnes buffes et de bons torchons. Dire où je l’ai laissée, 33cela ne regarde pas le procès, et je ne répondrai pas présentement sur cela. Mes frères sont en possession de mes biens, de mes chevaux, de mon épée, à ce que je crois, et d’autres choses dont la valeur dépasse douze-mille écus55.
Au 17 mars, à la question :
— Quelles armes offrîtes-vous à Saint-Denis en France,
elle répondit :
— J’offris un harnais blanc entier tel qu’il convient à un homme d’armes, avec une épée. Cette épée, je l’avais gagnée devant Paris.
— De quoi servaient les cinq croix qui étaient en l’épée que vous avez trouvée à Sainte-Catherine de Fierbois ?
— Je n’en sais rien56.
Nous connaissons de la Libératrice les épées suivantes : celle dont Baudricourt la munit au départ de Vaucouleurs, celle qu’elle fit prendre à Fierbois ; le duc de Bretagne lui envoya une dague après la délivrance d’Orléans ; la guerrière conquit dans ses escarmouches devant Paris celle qu’elle offrit à Saint-Denis ; la ville de Clermont lui expédia deux épées et une dague ; elle conquit sur un Bourguignon l’épée qu’elle portait à Compiègne.
Dans son Histoire de l’abbaye de Saint-Denis, dom Doublet écrivait (1626) :
Saint-Denys ayant été repris,… les armes de la Pucelle furent ostées, et l’espée seule demeura avec sa ceinture de buffle, dont les annelets, 34garnitures et boucles despendans étaient d’or, que j’ai veu maintes fois.
Le Père Daniel, dans son Histoire de la milice française (t. I, p. 414), s’étonne des proportions de l’épée de la Pucelle :
L’épée de la Pucelle d’Orléans, (dit-il), que l’on voit au trésor de Saint-Denys, est très longue et large à proportion. Les plus longues, les plus fortes et les plus pesantes de ce temps-ci, sont petites et légères en comparaison de celle-là.
Ces auteurs et bien d’autres encore semblent supposer que c’était l’épée que la Vierge-Guerrière avait l’habitude de manier, alors qu’ils ne disent pas que c’était l’épée de Fierbois. Ils se trompent. La Pucelle le dément à deux reprises, l’épée de l’ex-voto avait été gagnée dans les environs de Paris ; elle n’est l’épée de la Pucelle que parce qu’elle a été donnée par elle.
La Vénérable, affirmant qu’elle a constamment porté l’épée de Fierbois jusqu’à son départ de Saint-Denis, confirme la déposition du duc d’Alençon, d’après laquelle c’est dans cette ville que cette épée fut brisée sur le dos d’une fille de mauvaise vie ; c’est à tort que d’autres placent l’accident à Château-Thierry, ou même après Patay. L’historiographe officiel, Jean Chartier, raconte qu’aucun ouvrier ne put la rajuster. Cependant, il faut qu’on en ait conservé les fragments, puisque la Pucelle dit que l’épée est entre les mains de ses frères. Le libertinage brise les épées, même bénies de Dieu. Les filles de Madian firent ce que n’avaient pas pu les Amalécites, et arrêtèrent les victoires du peuple élu.
L’armée royale, en regagnant la Loire, passa par Lagny. Il semble que c’est dès lors que la Pucelle porta l’épée enlevée à un Bourguignon ; c’est donc avec cette épée qu’elle aura fait la campagne de Saint-Pierre-le-Moûtier et celles qui ont suivi.
N’est-il pas permis de voir, dans l’épée de Fierbois, un symbole de l’épée de la France ? Cette épée est destinée à défendre l’autel, et tout ce que l’autel protège. Lorsque la France oublie l’usage qu’elle doit en faire, cette épée se rouille, mais la parole du prêtre fait tomber cette rouille.
II. La bannière
Détails. — Quarante fois plus chère que l’épée. — Faite par ordre de Notre-Seigneur. — Jeanne n’a jamais donné la mort, mais elle a frappé. — Les panonceaux des hommes d’armes. — Entrez hardiment parmi les Anglais.
— Diverses questions saugrenues : le conte des papillons. — Les saintes avaient ordonné à la Vénérable de prendre l’étendard. — Rien ne s’y trouvait que par commandement de Notre-Seigneur. — Ordre de le porter hardiment en son nom. — Tout, dans la Vénérable, est à Notre-Seigneur. — Belles paroles d’amour et de confiance en Notre-Seigneur. — Pourquoi l’étendard à l’honneur à Reims. — Complément des détails donnés par la Vénérable. — La signification de l’étendard.
Entrez hardiment parmi les Anglais.— Diverses questions saugrenues : le conte des papillons. — Les saintes avaient ordonné à la Vénérable de prendre l’étendard. — Rien ne s’y trouvait que par commandement de Notre-Seigneur. — Ordre de le porter hardiment en son nom. — Tout, dans la Vénérable, est à Notre-Seigneur. — Belles paroles d’amour et de confiance en Notre-Seigneur. — Pourquoi l’étendard à l’honneur à Reims. — Complément des détails donnés par la Vénérable. — La signification de l’étendard.
À la suite des interrogations du 27 février sur l’épée, l’on passa aux questions sur la bannière de la manière suivante :
— Quand vous êtes allée à Orléans, n’aviez-vous pas un étendard ou bannière ? et quelle en était la couleur ?
— J’avais un étendard dont le champ était semé de lis : le monde y était représenté ; à côté se trouvaient deux Anges ; il était de couleur blanche, en toile de boucassin ; on y lisait ces deux noms, Jhesus, Maria ; à ce qu’il me semble, il était frangé de soie.
— Les noms Jhesus, Maria étaient-ils en haut, en bas, ou sur les côtés ?
— 35Ils étaient sur les cotés, à ce qu’il me paraît.
— Qu’aimiez-vous davantage, votre étendard ou votre épée ?
— J’aimais quarante fois plus mon étendard que mon épée.
— Qui vous a fait faire la peinture qui était sur l’étendard ?
— Je vous ai assez dit que je n’avais rien fait que sur le commandement de Dieu. Dans les combats je portais cet étendard pour éviter de tuer quelqu’un. Je n’ai jamais tué personne57.
Elle ne dit pas n’avoir jamais frappé personne, n’avoir jamais fait couler le sang ; la raison que le lecteur l’a entendue donner du choix de l’épée du Bourguignon prouve qu’elle frappait à l’occasion de bonnes buffes et de bons torchons ; mais elle n’a jamais donné la mort.
Le 3 mars, on lui pose les questions suivantes :
— Quand le roi vous mit à l’œuvre, et que vous fîtes faire votre étendard, les gens d’armes et les autres gens de guerre ne firent-ils pas faire des panonceaux sur le modèle du vôtre ?
— Il est bon de savoir que les seigneurs maintenaient leurs armes. Quelques compagnons de guerre en firent faire selon qu’il leur plut ; les autres non.
— Avec quelle matière les firent-ils faire ? Était-ce avec de la toile ou du drap ?
— C’était avec du satin blanc, et en quelques-uns il y avait des fleurs de lis. Je n’avais dans ma compagnie que deux ou trois lances ; mais les compagnons de guerre quelquefois en faisaient faire à la ressemblance des miens ; ils faisaient faire cela pour distinguer leurs hommes des autres.
— Étaient-ils renouvelés souvent ?
— Je ne sais : quand les lances étaient rompues, on en faisait de nouveaux.
— N’avez-vous pas dit que les panonceaux qui étaient à la ressemblance des vôtres étaient heureux ?
— Je leur disais bien quelquefois :
Entrez hardiment parmi les Anglais, et moi-même j’y entrais58.
— 36Ne leur avez-vous pas dit de porter hardiment leurs panonceaux et qu’ils auraient du bonheur ?
— Je leur ai bien dit ce qui est advenu, et ce qui adviendra encore.
— N’aspergiez-vous ou ne faisiez-vous pas asperger les panonceaux d’eau bénite, lorsqu’on les renouvelait ?
— Je ne sais rien de tout cela ; si cela a été fait, ce n’a pas été de mon commandement.
— N’en avez-vous pas vu jeter ?
— Cela n’est point de votre procès ; et si j’en ai vu jeter, je ne suis pas avisée maintenant d’en répondre.
— Les compagnons de guerre ne faisaient-ils pas mettre en leurs panonceaux Jhesus, Maria ?
— Par ma foi, je n’en sais rien.
— N’avez-vous point fait tourner autour d’un château ou d’une église des toiles pour faire des panonceaux ?
— Non, et je ne l’ai pas vu faire.
— Quand vous fûtes devant Jargeau, que portiez-vous derrière votre heaume ; n’y avait-il pas quelque chose de rond ?
— Par ma foi, il n’y avait rien59.
— Quels sont ceux de votre compagnie qui, devant Château-Thierry, prirent des papillons sur votre étendard ?
— Dans mon parti on n’en prit jamais, l’on n’en parla même pas ; ce sont ceux du parti de par ici qui ont fait courir ce bruit, qu’ils ont controuvé60.
— N’aviez-vous pas un étendard sur lequel le monde était peint et deux Anges ? (lui fut-il demandé le 10 mars.)
— Oui, ils étaient peints sur mon 37étendard ; et je rien eus jamais qu’un.
— Quelle signification attachiez-vous à la peinture de Dieu tenant le monde et des deux Anges ?
— Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de le prendre hardiment, et de le porter de même, et d’y faire mettre en peinture le roi du Ciel. Je le dis à mon roi, mais bien avec répugnance. Je ne sais pas autrement la signification61.
Le mercredi 17 mars, la séance se termina de la manière suivante :
— Qu’est-ce qui vous a mue à faire peindre les Anges avec des bras, des pieds, des jambes, des vêtements ?
— Vous en êtes répondus.
— Les avez-vous fait peindre tels qu’ils viennent à vous ?
— Je les ai fait peindre tels, en la manière qu’ils se voient ès églises.
— Les avez-vous vus jamais en la manière qu’ils ont été peints ?
— Je ne vous en dirai pas autre chose.
— Pourquoi n’avez-vous pas fait peindre la clarté qui venait à vous avec les Anges ou les voix ?
— Parce que cela ne me fut pas commandé62.
Le soir, les interrogatoires continuèrent sur le même sujet :
— Les deux Anges qui étaient peints en votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?
— Ils y étaient seulement pour l’honneur de Notre-Seigneur qui était peint en l’étendard ; je fis faire cette représentation de deux Anges, seulement pour l’honneur de Notre-Seigneur, qui y était figuré tenant le monde.
— Ces deux Anges, figurés en l’étendard, étaient-ils les deux Anges qui gardent le monde ? Pourquoi n’y en avait-il pas un plus grand nombre, vu qu’il vous était commandé par Notre-Seigneur de prendre cet étendard ?
— Tout l’étendard était commandé par Notre-Seigneur, par les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui me dirent :
Prends l’étendard de par le roi du Cielet parce quelles me dirent :Prends l’étendard de par le roi du Ciel, je fis faire cette figure de Notre-Seigneur et de deux Anges, je les fis colorier ; et je fis tout par leur commandement.
— Leur avez-vous demandé alors si en vertu de cet étendard vous gagneriez 38toutes les batailles où vous vous mettriez, et si vous auriez victoire ?
— Elles me dirent de le prendre hardiment et que Dieu m’aiderait.
— Qui aidait le plus à la victoire ? Était-ce vous qui aidiez l’étendard, ou l’étendard qui vous aidait ?
— La victoire de l’étendard ou de moi, tout était à Notre-Seigneur.
— L’espérance de la victoire était-elle fondée en l’étendard ou en vous ?
— Elle était fondée en Notre-Seigneur et non ailleurs.
— Si un autre que vous l’eût porté, eût-il eu aussi bonne fortune que lorsqu’il était porté par vous ? — Je n’en sais rien, je m’en attends à Notre-Seigneur.
— Si un des gens de votre parti vous eût donné son étendard à porter, l’eussiez-vous porté, et l’eussiez-vous porté avec aussi bonne espérance que celui dont la disposition vous a été indiquée par Dieu ? auriez-vous eu aussi bonne espérance, alors même que cela eût été l’étendard de votre roi ?
— Je portais plus volontiers celui qui m’avait été donné par Notre Seigneur ; et toutefois de tout je m’en attendais à Notre-Seigneur63.
— Ne fit-on pas flotter ou tournoyer votre étendard autour de la tête de votre roi (à Reims pendant le sacre) ?
— Non que je sache.
— Pourquoi en l’église de Reims, au sacre, fut-il plus porté que ceux des autres capitaines ?
— Il avait été à la peine ; c’était bien raison qu’il fût à l’honneur64.
39D’Estivet osa bien incriminer des réponses si orthodoxes, si profondément pieuses. Dans l’article XX de son réquisitoire, il présente l’anneau de la Vénérable, sa bannière, son épée, les panonceaux de ses hommes d’armes, comme autant d’objets superstitieux. La Pucelle y avait fait pratiquer des rites superstitieux (fecit multas execrationes et conjurationes), promettant à ses gens une victoire sans blessure, particulièrement à Compiègne, la veille de sa sortie (elle n’y était rentrée que le matin), etc.
La Vénérable répondit :
— Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu ; en tout ce que j’ai fait, il n’y a eu ni sorcellerie, ni mauvaises pratiques. Quant à bonheur de mon étendard, tout son heur doit être rapporté à l’heur que Notre-Seigneur y a attaché65.
À l’article LVIII, d’Estivet incrimine ce que Jeanne en a dit, et voit de l’orgueil et de la vaine gloire en ce qu’à Reims, la bannière avait une place d’honneur.
— J’en ai répondu, dit Jeanne ; quant au contredit allégué par le promoteur, je m’en attends à Notre-Seigneur66.
Voilà tout ce que la Vénérable nous a appris de son étendard tant aimé par elle, si redouté par les ennemis. Encore que tout ce qu’elle en a dit soit conforme à la vérité, elle a passé sous silence plusieurs particularités consignées dans d’autres documents ; telles les deux lis présentés par les Anges, et que bénissait de sa droite le Sauveur triomphant. Il est parlé d’une Annonciation dans plusieurs pièces du temps ; elle devait être à l’envers, car Perceval de Cagny, dans une phrase inachevée, nous dit qu’il représentait Dieu en sa majesté, et de l’autre côté… ; ou peut-être sur le pennon. On lira dans la Chronique d’Eberhard Windeck, que Notre-Seigneur était peint avec ses plaies, et, par suite, avec celle de son côté, ou de son cœur, dont les prédilections pour la France sont rendues si éclatantes par le miracle de la Pucelle.
Le Greffier de La Rochelle (t. III. p. 204) dit que sur son étendard était un écu d’azur, et au-dedans de l’écu un colombeau blanc, qui tenait en son bec un rôle sur lequel était écrit : De par le roi du Ciel. On vient de voir que c’étaient les paroles dont s’étaient servies les saintes, en lui disant de prendre l’étendard.
40On a entendu de la bouche de la Vénérable que tout dans l’étendard était fait du commandement de Notre-Seigneur parlant par sainte Catherine et par sainte Marguerite. Il fut pour la Libératrice ce que le Labarum fut pour Constantin, et les paroles des saintes lui disant : Prends-le hardiment, Dieu t’aidera, ne sont pas sensiblement différentes de celles adressées au premier Empereur chrétien : Tu vaincras par ce signe.
Jésus-Christ tenant le globe d’une main, c’est Jésus-Christ roi des nations qui lui ont été données en héritage, comme récompense du sang versé par ses cinq plaies. De la main droite, il bénit sa fille aînée représentée par les lis, et que les Anges, spécialement saint Michel, soulèvent jusqu’à lui. Il est porté sur les nuées du ciel, tel qu’il viendra pour juger le monde, qu’il domine et jugera, et sur lequel il a un pouvoir qu’il ne tient pas de ce monde, selon la parole si atrocement détournée de sa signification : Regnum meum non est de hoc mundo, non est hinc67.
La Libératrice aimait sa bannière quarante fois plus que son épée. La bannière exprimait le point le plus élevé de sa mission : proclamer, établir que Jésus-Christ est le roi des nations, plus encore que des individus ; la mission tout entière de Jeanne est là. La Vénérable n’est que Jésus-Christ manifestant par le miracle son droit imprescriptible de roi des peuples. Aussi, dans ses victoires ne veut-elle rien pour elle, et ne se lasse-t-elle pas d’affirmer que tout doit être attribué à Notre-Seigneur. L’étendard, elle-même, tout cela n’est que le signe de la vertu de Jésus-Christ agissant dans l’un et dans l’autre.
La vue de l’étendard jetait la terreur parmi les ennemis, forçait l’entrée des villes. Rendez-vous au roi Jésus, disait-elle ; et les villes les plus déterminées à résister, nous ont dit plusieurs chroniqueurs, faisaient leur soumission. D’après d’autres, Jeanne, la bannière en mains, était comme transformée. Le fait est que les chroniqueurs ne cessent d’observer qu’elle s’avançait dans l’action avec sa bannière.
III. Vêtement viril. — Question capitale dans le procès, minime aux yeux de l’accusée. — Pris sur l’ordre de Dieu. — Interrogations diverses. — Incriminations de d’Estivet. — Explications.
C’est surtout sur le port de l’habit viril que se fonda la condamnation ; et encore que ce changement de vêtement fût on ne peut plus justifié, ce fut peut-être ce qui parut à une multitude d’esprits dans les deux partis donner quelque teinte de vraisemblance aux autres inculpations. Aussi la Vénérable fut-elle tourmentée sur ce point durant le procès tout entier. On verra dans un autre volume la suite des interrogations et ses réponses. Quelques-unes seulement vont être citées ici.
41Dans la séance du 27 février :
— Est-ce que Dieu vous a commandé de prendre le vêtement viril ?
— La question du vêtement est peu de chose ; c’est une des moindres ; je n’ai pris le vêtement viril par le conseil d’aucun homme du monde ; je n’ai pris le vêtement, je n’ai rien fait que sur le commandement de Dieu et des Anges.
— Pensez-vous que le commandement de prendre le vêtement masculin soit licite ?
— Tout ce que j’ai fait, c’est sur l’ordre de Dieu ; s’il m’ordonnait d’en prendre un autre, je le prendrais, dès que ce serait par l’ordre de Dieu.
— Ne l’auriez-vous pas fait à la persuasion de Baudricourt ?
— Non.
— Pensez-vous avoir bien fait en prenant le costume viril ?
— Tout ce que j’ai fait sur le commandement de Dieu, je pense l’avoir bien fait ; j’en attends bonne garantie et bon secours.
— Dans ce cas particulier, pensez-vous avoir bien fait en prenant le costume d’homme ?
— Dans ce que j’ai fait, je n’ai rien fait au monde que du commandement de Dieu68.
À la lecture du procès-verbal, elle dit qu’il fallait ajouter :
— Je n’ai rien fait de bien.
[Déclaration surprenante que l’on ne trouve nulle part. Ayroles se réfère probablement à l’interrogatoire du 12 mars après-midi, où Jeanne précise que
tout ce qu’elle a fait de bien, elle l’a fait par le commandement de ses voix.]
Renvoyons à un autre volume les affirmations de ce genre sur le costume qui sont bien souvent réitérées ; et contentons-nous de recueillir sur ce sujet quelques particulières assertions.
À la séance du 3 mars, les questions suivantes lui furent posées :
— La première fois que vous avez abordé votre roi, vous a-t-il demandé si c’était par révélation que vous aviez changé d’habit ?
— Je vous ai répondu sur cela ; je ne me rappelle cependant pas si cela m’a été demandé. C’est écrit dans la ville de Poitiers.
— Vous rappelez-vous si les maîtres qui vous ont interrogée dans l’autre obédience, les uns pendant un mois, les autres pendant trois semaines, vous ont questionnée sur le changement de costume ?
— Je ne me rappelle pas ; ils m’ont cependant demandé où j’avais pris le vêtement viril ; je leur ai répondu que je l’avais pris à Vaucouleurs.
— Vous ont-ils demandé si c’était du commandement de vos voix ?
— Je n’en ai pas souvenance.
— Votre reine vous a-t-elle interrogée 42sur le changement d’habit, quand vous l’avez visitée pour la première fois ?
— Je ne m’en souviens pas.
— Votre roi, votre reine, ceux de votre parti, ne vous ont-ils pas requise quelquefois de quitter l’habit viril ?
— Cela n’est pas de votre procès69.
Parmi les chefs d’inculpation tirés par d’Estivet de l’habit masculin, citons le suivant :
Jeanne attribue à Dieu, à ses Anges et à ses Saints, des commandements contraires à l’honnêteté de la femme, à la loi divine, abominables devant Dieu et les hommes…, tels que celui de porter des vêtements virils, courts, brefs, flottants, tant les habits de dessous que les autres ; et d’après leur commandement elle aurait quelquefois porté des vêtements somptueux et pompeux, de drap précieux et d’or, jusqu’à des fourrures ; non seulement elle a porté des tuniques courtes, mais encore des tabards, des toges ouvertes des deux côtés ; c’est notoire, puisqu’elle a été prise portant une huque d’or, ouverte des deux parts. Elle couvre sa tête de chapeaux ou de coiffures à l’usage des hommes, a les cheveux taillés en rond comme les hommes. Généralement elle a rejeté non seulement tout ce qui convient à la pudeur des femmes, mais simplement à des hommes bien morigérés, montrant dans ses vêtements la recherche des hommes les plus libertins, jusqu’à porter des armes offensives. Attribuer tout cela à un commandement de Dieu, des saints Anges, et de saintes Vierges, c’est blasphémer Dieu et ses Saints, pervertir la loi de Dieu, violer les lois canoniques, scandaliser le sexe féminin, outrager sa pudeur, renverser toute décence extérieure, approuver des exemples de toute dissolution parmi les hommes, et les y inciter70.
— 43Je n’ai blasphémé ni Dieu, ni ses Saints, (répartit l’accusée). Pour ce qui est du commandement de Dieu, je vous ai assez répondu, et si vous voulez que je vous réponde plus avant, donnez-moi dilation, et je vous en répondrai71.
Comme le fait observer Quicherat, la traduction latine a omis deux réponses de la Pucelle que l’on trouve dans la minute française ; et il y a une interversion dans ces réponses elles-mêmes.
Le tabard, d’après Ducange, était une tunique longue (tunica longa) ; la huque n’en différait qu’en ce qu’elle couvrait la tête ; mais il ne semble pas que ce soit la signification dans le cas présent. C’était un vêtement flottant, ouvert des deux côtés. On verra plus loin, au livre cinquième, que le duc d’Orléans avait ordonné d’acheter pour la Libératrice de sa capitale du drap de fine bruxelle. C’eût été l’offenser que de ne pas en user ; il est à croire que d’autres cadeaux de ce genre lui auront été faits. En user c’était honorer les donateurs. Se trouvant en compagnie des seigneurs, et ayant reçu de Charles VII une maison militaire, elle devait se conformer aux usages de ceux avec lesquels elle frayait. Un brillant costume, comme de belles armes, un vaillant cheval, sont pour le guerrier ce que l’instrument est à l’ouvrier ; ils sont éminemment propres à entraîner le soldat, dès que celui qui les manie est d’ailleurs homme à en tirer parti.
Elle remplissait une mission divine ; un riche costume le rappelait, et tempérait la répugnance qu’éprouvaient les hommes d’armes à être commandés par une jeune fille sortie des dernières conditions sociales, par une vachère.
L’auteur de la Chronique des Cordeliers indique que ce n’était qu’auprès du roi, ou dans l’action, que Jeanne portait les riches vêtements dont ses seuls ennemis ont été offusqués.
44Chapitre III La lettre aux Anglais. — Orléans. — Jargeau. — Lettre à Tournai. — Lettre aux Troyens. — Frère Richard.
- I.
- La lettre aux Anglais.
- Texte avoué par la Vénérable, trois mots exceptés.
- La Pucelle l’avait dictée.
- Elle la confirme par la prophétie de la reddition de Paris.
- Du mot : Je suis chef de guerre.
- Remarques sur cette lettre.
- Du grand exploit en faveur de la Chrétienté.
- Lettre aux Anglais
- II.
- Questions et explications sur les mots : Jhesus, Maria.
- III.
- Questions sur la levée du siège d’Orléans.
- Jeanne l’avait prédite ainsi que sa blessure.
- Faux bruits.
- Cent blessés.
- Jeanne la première à appliquer l’échelle contre les tourelles.
- Questions et réponses sur le siège de Jargeau.
- IV.
- Lettre aux habitants de Tournay
- V.
- La courte et belle lettre aux habitants de Troyes.
- Remarques.
- Rapport de la Vénérable et de frère Richard.
I. La lettre aux Anglais. — Texte avoué par la Vénérable, trois mots exceptés. — La Pucelle l’avait dictée. — Elle la confirme par la prophétie de la reddition de Paris. — Du mot : Je suis chef de guerre. — Remarques sur cette lettre. — Du grand exploit en faveur de la Chrétienté.
Le 22 février, séance dans laquelle l’accusée donnait comme un bref sommaire de sa vie, la Vénérable disait :
— J’envoyai aux Anglais qui étaient devant Orléans une lettre dans laquelle je leur intimais de se retirer. C’est celle qui m’a été lue dans cette ville de Rouen, excepté deux ou trois mots qui ne sont pas dans l’original. Ainsi on lit dans la copie : rendez à la Pucelle, on doit écrire : rendez au roi. On y lit : corps pour corps, et chef de guerre ; ce qui ne se trouve pas dans les lettres expédiées72.
On les lut le 1er mars, dans la teneur suivante :
Lettre aux Anglais
Jhésus-Maria.
Roy d’Angleterre, et vous duc de Bedford, qui vous dictes régent le royaume de France ; vous, Guillaume de la Poule, conte de Sutford ; 45Jehan, sire de Talebot ; et vous, Thomas, sire d’Escales, qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bedford, faites raison au roy du Ciel ; rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le roy du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ci venue de par Dieu pour réclamer le sanc royal. Elle est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrés jus, et paierez ce que vous l’avez tenu.
Et entre vous, archiers, compaignons de guerre, gentilz et autres qui estes devant la ville d’Orléans, allez vous en en vostre païs, de par Dieu ; et ne ainsi ne le faictes, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir briefment à vos biens grands dommaiges.
Roy d’Angleterre, se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre, et en quelque lieu que je atteindray vos gens en France, je les ferai aller, vueillent ou non vueillent ; et si ne veulent obéir, je les ferai tous occire. Je suis cy envolée de par Dieu, le roy du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France, et si vuellent obéir, je les prandray à mercy.
Et n’aiez point en vostre oppinion, que vous ne tendrez point le royaume de France, (de) Dieu le roy du Ciel filz de sainte Marie ; ainz le tendra le roy Charles, vray héritier, car Dieu, le roy du Ciel le veult, et lui est révélé par la Pucelle ; lequel entrera à Paris à bonne compagnie.
Se ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferrons dedens et y ferons ung si grand hahay, que encore a-t-il mil ans, que en France ne fu si grant, se vous ne faictes raison.
Et croyez fermement que le roy du Ciel envoiera plus de force à la Pucelle que vous ne lui sariez mener de tous assaulx, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et aux horions verra on qui aura meilleur droit de Dieu du Ciel.
Vous duc de Bedfort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie occire.
Se vous lui faictes raison, encore pourrez venir en sa compaignie, l’où que les Franchois feront le plus bel fait que oncques fu fait pour la Chrétienté.
Et faictes réponse se vous voulez faire paix en la cité d’Orléans, et se ainsi ne le faictes, de vos bien grans dommages vous souviengne briéfment.
Escript ce mardi sepmaine saincte73.
— 46Reconnaissez-vous ces lettres ?
— Oui, excepté trois mots ; on a écrit : rendez à la Pucelle, il doit y avoir : rendez au Roi ; on y lit : chef de guerre et encore : corps pour corps ; ce n’était pas dans les lettres que j’ai envoyées. Aucun seigneur ne m’a dicté ces lettres ; c’est moi qui les ai dictées avant de les expédier ; cependant je les ai montrées à quelques-uns de mon parti. Avant qu’il soit sept ans, les Anglais perdront gage plus grand qu’ils n’ont perdu devant Orléans. Ils finiront par tout perdre en France74.
D’Estivet échafauda sur cette lettre les articles XXI, XXII, XXIII.
L’avoir écrite c’était de la part de l’accusée présomption et témérité. Elle contenait nombre de choses mauvaises, peu conformes à la foi catholique. Elle était une preuve du fréquent commerce de Jeanne avec les démons, et était inspirée par eux.
Jeanne répondit :
— Quant à la lettre, je ne n’ai point faite par orgueil ou présomption, mais par le commandement de Notre-Seigneur ; je confesse bien le contenu de cette lettre, excepté trois mots. Si les Anglais eussent cru ma lettre, ils n’eussent fait (été) que sages ; avant qu’il soit sept ans, ils s’apercevront de ce que je leur écrivais. Je m’en rapporte sur cela à la réponse déjà faite75. Pour ce qui est dit que j’ai fait cela par le conseil des démons, je le nie76.
À l’article LIII, d’Estivet reproche à Jeanne d’avoir, au mépris de Dieu et des saints, présomptueusement et par orgueil pris le commandement sur les hommes, en se constituant chef de guerre, et d’avoir été général d’armée. La réponse de Jeanne fut celle-ci :
— Pour en qui est d’être chef de guerre, j’en ai autrefois répondu ; et si j’étais chef de guerre, 47c’était pour battre les Anglais. Pour ce qui est de la conclusion, je m’en rapporte à notre Sire77.
Voilà la fameuse lettre de Jeanne aux Anglais, et ce que la Vénérable en a dit au procès. D’après ses réponses, elle lui a été lue à Rouen au moins trois fois ; et à chaque fois, elle a protesté contre trois mots seulement, en avouant tout le reste. On a vu, dans le volume précédent, que cette lettre était rapportée par cinq ou six chroniqueurs avec quelques variantes78, qui, à l’exception de la dernière phrase, ne portent pas sur le fond. Dans toutes, observe Quicherat, l’on trouve les mots désavoués par la Pucelle. Je hasarde l’explication suivante, que le lecteur appréciera.
La Pucelle, ne sachant ni écrire, ni lire, dictait ses lettres sans pouvoir contrôler la dictée. Elle parlait mal le français ; la présente lettre était d’une importance capitale ; c’était la déclaration de la guerre si ses conditions n’étaient pas acceptées, et c’eût été un miracle de premier ordre, si elles l’avaient été. La Pucelle avoue que cette fière missive a été montrée à plusieurs seigneurs ; elle en a eu le temps, puisque, dictée le 22 mars à Poitiers, elle n’a guère été envoyée qu’un mois plus tard, de Blois. On a dû y faire quelques changements d’expression, tant du consentement de celle qui l’avait dictée que pour rendre sa pensée intelligible à ceux auxquels elle était préalablement envoyée ; car il ne nous semble pas douteux qu’on n’en ait tiré des copies. C’était une excellente manière de faire connaître ce que l’on attendait de la merveilleuse jeune fille. De là les différences fort légères que l’on constate, et qui, à la dernière phrase près, n’atteignent pas le fond.
Perceval de Cagny (III, p. 181, 185) nous dit bien que la Libératrice sommait les villes de se rendre non à elle, mais à Jésus et au roi Charles ; il faudrait pourtant bouleverser toute la construction de la première phrase de la lettre aux Anglais, si l’on disait : rendez au roi Charles, au lieu de rendez à la Pucelle. Elle a été chef d’armée à Orléans, où, forte de l’appui de la multitude, elle a combattu contre le vouloir des capitaines. Elle a été chef de guerre dans la campagne de la Loire. Avec le titre de généralissime, le duc d’Alençon avait reçu l’ordre de n’agir que sous la direction de la Pucelle, et il s’y est conformé. C’est Jeanne qui amena la soumission de Troyes, alors que le conseil royal était d’avis de rétrograder ; c’est à ses sommations que se rendirent les villes de Champagne. Il n’en fut pas autrement des conquêtes 48si étendues faites après le sacre. Tout lui est dû, dit Perceval de Cagny. En disant que si elle était chef de guerre, c’était pour chasser l’Anglais, Jeanne, du reste, semble concéder la pensée et l’expression. Par deux fois, à la suite de cette lecture, elle prophétise la reddition de Paris, avant sept ans ; c’était la confirmation de cette parole que si les Anglais s’étaient rendus à sa sommation, ils n’auraient été que sages.
Fallait-il que la Vénérable eût l’absolue certitude de sa mission pour tenir un langage si fier dans sa simplicité ! Pas un mot qui ne porte. Elle est venue pour réclamer le sang royal fait penser à l’expression biblique : Le sang de ton frère clame vers moi79.
Tout y est plein de la royauté de Notre-Seigneur, le fils de sainte Marie. Il veut que le royaume de France soit gouverné par voie d’hérédité ; il en sera ainsi, car le vrai héritier c’est Charles ; cela lui est révélé par la Pucelle. C’est une allusion aux secrets.
C’est bien l’expulsion totale de l’envahisseur qui est l’objet de la mission de la Pucelle : rendez à la Pucelle les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France ; elle est envoyée pour vous bouter hors de toute France. Il n’est pas question de Reims, tandis qu’il est question de Paris où le vrai héritier entrera.
Bien remarquable est la phrase finale : un exploit sans pareil accompli par la France et la Pucelle en faveur de la Chrétienté ; c’est comme le festin destiné par le père de famille au prodigue réconcilié, et objet des caresses paternelles. C’est cette couronne mille fois plus riche que celle de Reims réservée à Charles VII, si, au lieu de suivre les conseils d’une politique fallacieuse, il avait suivi les conseils de la Pucelle. Christine de Pisan l’annonçait dans sa poésie ; les lettres citées par Morosini (III, p. 580 et 578) prouvent que d’autres l’attendaient. Les Anglais, s’ils veulent faire raison au Roi du Ciel, pourront être admis à cette fête donnée au bénéfice de la Chrétienté.
L’évêque du Mans, Martin Berruyer, dans son Mémoire pour la réhabilitation, répondait à l’objection tirée du non-accomplissement de cette prophétie, que peut-être dans l’avenir, sous l’inspiration de la Pucelle, les Français feraient pour la Chrétienté le fait le plus splendide qui eût été encore réalisé80. Dieu ne permettrait-il pas, ne provoque-t-il pas l’amour si vif pour la Libératrice afin d’accomplir cette promesse ? Que ne ferait pas sa miséricorde si le roi de la Pucelle, Jésus-Christ, était proclamé roi, si sa loi, devenue la loi de la France, devenait la loi des familles, des individus ? Les dons de Dieu sont sans repentance ; la promesse de Jeanne se réaliserait.
49II. Questions et explications sur les mots : Jhesus, Maria.
À la séance du 1er mars, cette question lui fut posée :
— N’aviez-vous pas coutume d’écrire ces noms : Jhesus-Maria dans vos lettres avec une croix ?
— Je les mettais quelquefois, et quelquefois je ne les mettais pas. Je mettais quelquefois une croix, comme un signe à celui de mon parti auquel j’écrivais, de ne pas faire ce que je lui écrivais81.
Les missives courant risque d’être interceptées, c’était un stratagème fort licite d’employer pareil moyen pour tromper l’ennemi qui s’en serait saisi.
Le 17 mars, on lui posa encore une question du même genre :
— À quoi servait le signe Jhesus-Maria que vous mettiez dans vos lettres ?
— Les clercs qui écrivaient ces lettres les y mettaient ; et quelques-uns disaient qu’il me convenait de mettre ces mots Jhesus-Maria82.
À l’article XXIV, d’Estivet vit un abus dans l’usage de ces noms Jhesus-Maria et la croix qui les accompagnait. Jeanne se contenta de s’en rapporter aux réponses déjà données. Il y revient à l’article XXXII, et amène cette réponse :
— Je fus conseillée par quelques-uns de mon parti de mettre Jhesus-Maria ; et dans quelques-unes de mes lettres, je mettais bien Jhesus-Maria ; et dans les autres non ; et quant au point où il est écrit : tout ce que j’ai fait, c’est par le conseil de Notre-Seigneur, il doit y avoir : tout ce que j’ai fait de bien83.
III. Questions sur la levée du siège d’Orléans. — Jeanne l’avait prédite ainsi que sa blessure. — Faux bruits. — Cent blessés. — Jeanne la première à appliquer l’échelle contre les tourelles. — Questions et réponses sur le siège de Jargeau.
Le 27 février, Jeanne ayant dit :
— J’allai d’abord à Orléans à la bastille Saint-Loup, et ensuite à la bastille du pont,
l’interrogatoire se continua en ces termes :
— Quelle est la bastille d’où vous fîtes retirer vos hommes ?
— Je n’en ai pas souvenance ; j’étais bien certaine, par la révélation que j’en avais reçue, de faire lever le siège d’Orléans ; et avant d’y venir, j’en avais donné l’assurance à mon roi84.
50La question des interrogateurs fait allusion à la prise de la bastille des Augustins. Si les hommes de Jeanne reculèrent, ce ne fut pas par ses ordres, ce fut un stratagème ; car ce mouvement, en faisant sortir les Anglais de leurs retranchements, ne servit qu’à leur faire perdre la forteresse qu’ils occupaient. Les questionneurs poursuivirent :
— Quand on a dû donner l’assaut, avez-vous dit à vos gens que vous recevriez les traits, les viretons, les pierres lancés par les canons et les machines ?
— Je ne l’ai pas dit ; bien plus, il y eut cent blessés, ou même au-delà ; ce que j’ai affirmé à mes gens, c’est de ne pas en douter, qu’ils feraient lever le siège.
— Dans l’assaut contre la bastille du pont, je fus blessée au cou par une flèche ou vireton ; mais j’eus un grand réconfort de la part de sainte Catherine ; je fus guérie dans XV jours ; je ne cessai pas pour cela d’aller à cheval et de besogner.
— Saviez-vous bien, par avance, que vous seriez blessée ?
— Je le savais bien, je l’avais dit à mon roi, et j’avais ajouté que nonobstant, je ne cesserais pas de besogner à la suite. Cela m’avait été révélé par les voix des deux Saintes, sainte Catherine et sainte Marguerite.
— Je fus la première à dresser l’échelle contre la bastille du pont ; et c’est en dressant l’échelle que je fus blessée par un vireton, ainsi que je viens de le dire85.
Ces courtes paroles sur la levée du siège sont à recueillir par les historiens. L’on y voit quels bruits absurdes et faux l’on répandait parmi les Anglo-Bourguignons, le nombre des blessés français à l’assaut des tourelles, d’intéressants détails sur la blessure de l’héroïne, la première à appliquer les échelles pour l’assaut.
Les interrogateurs posèrent peu de questions sur les campagnes victorieuses de Jeanne. Encore qu’elles fussent le vrai motif de l’inculpation, 51c’est sur d’autres points qu’ils cherchaient des prétextes pour la vengeance qu’ils voulaient en tirer. Ils ont fait la question suivante sur Jargeau :
— Pourquoi n’avez-vous pas voulu traiter avec le capitaine de Jargeau ?
— Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le terme de quinze jours qu’ils demandaient ; mais d’avoir à se retirer sur l’heure avec leurs chevaux. Pour moi, je leur dis de se retirer de Jargeau avec leur petite cotte, la vie sauve, s’ils voulaient ; sans quoi on les prendrait par assaut.
— Avez-vous délibéré avec votre conseil, c’est-à-dire vos voix, pour savoir si, oui ou non, vous leur donneriez le terme demandé ?
— Je ne m’en souviens pas86.
Jeanne était bien inspirée en pressant l’évacuation de Jargeau, puisque Talbot accourait au secours de la garnison, et les assiégeants eussent été serrés entre les troupes qu’il amenait et la garnison de la ville.
IV. Lettre aux habitants de Tournay
La Pucelle savait profiter de la victoire autant que la remporter. De là sa peine des hésitations de la cour. La nouvelle de ses fulgurants triomphes ne pouvait que confirmer dans leur fidélité les partisans de la cause nationale, ébranler ceux qui s’étaient rangés du côté des envahisseurs. Jeanne nous dira bientôt elle-même qu’elle écrivit au duc de Bourgogne, leur principal appui, une lettre demeurée sans réponse. Elle l’invitait à venir au sacre. Elle y invita les habitants de Tournay, en même temps qu’elle leur annonçait ses victoires. Aucune ville ne méritait plus cette attention de la Libératrice ; car on aime à redire qu’il n’en existait pas de plus française. Voici cette lettre ; à l’orthographe près, elle n’est que très légèrement rajeunie.
✝ Jhesus ✝ Maria.
Gentils loyaux François de la ville de Tournay, la Pucelle vous fait savoir des nouvelles de par deçà. En VIII jours elle a chassé les Anglais hors de toutes les places qu’ils tenaient sur la rivière de Loire, par assaut ou autrement ; il y en a eu maints morts et maints prisonniers, et elle les a déconfits en bataille. Et croyez que le comte de Suffort (Suffolk), Lapoulle (La Pole) son frère, le sire de Tallebord (Talbot), le sire de Scalles (Scales), et messire Jean 52Falscof (Fastolf) et plusieurs chevaliers et capitaines ont été pris, et le frère du comte de Suffort et Glasdas (Glasdale) [sont] morts.
Maintenez-vous bien loyaux Français, je vous en prie. Et vous prie et vous requiers que vous soyez tout prêts de venir au sacre du gentil roi Charles à Reims, où nous serons brièvement. Venez au-devant de nous quand vous saurez que nous approcherons.
À Dieu vous recommande ; que Dieu soit garde de vous et vous donne grâce pour que vous puissiez maintenir la bonne querelle du royaume de France.
Écrit à Gien le XXVe jour de juin.
Adresse : Aux loyaux Français de la ville de Tournay87.
La lettre aux habitants de Tournay fut écrite au milieu des préparatifs du voyage de Reims, au lendemain de la miraculeuse victoire de Patay ; cela explique les inexactitudes de quelques détails : toutes les places de la Loire n’étaient pas soumises, Fastolf avait échappé. La Pucelle s’attribue les victoires de la merveilleuse campagne ; c’était les réserver à Notre-Seigneur, auquel tout devait être rapporté dans sa mission, ainsi qu’elle n’a cessé de le redire.
V. La courte et belle lettre aux habitants de Troyes. — Remarques. — Rapport de la Vénérable et de frère Richard.
La lettre aux habitants de Troyes a été citée, dans le volume précédent (p. 354), telle que nous l’a conservée Jean Rogier. Elle est courte, et chaque mot est plein de choses. Voilà pourquoi elle va être reproduite, légèrement rajeunie.
Jhesus ✝ Maria.
Très chers et bons amis, si tel est votre bon plaisir ; seigneurs, bourgeois et habitants de la ville de Troyes, Jeanne la Pucelle vous mande et fait savoir, de par le roi du Ciel son droiturier et souverain seigneur, au royal service duquel elle est un chacun jour, que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France, qui sera bien brief à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, à l’aide du roi Jésus.
Loyaux Français, venez au-devant du roi Charles, et qu’il n’y ait pas de faute ; ne redoutez rien, ni pour vos corps ni pour vos biens, si ainsi le faites ; et si ainsi ne le faites, je vous promets et certifie sur vos vies que nous entrerons, à l’aide de Dieu, en toutes les villes qui doivent être du saint royaume, et nous y ferons bonne paix ferme, qui que vienne contre.
53À Dieu vous recommande ; Dieu soit garde (gardien) de vous, s’il lui plaît. Réponse brief (promptement) devant la cité de Troyes.
Écrit à Saint-Phale, le mardi quatrième jour de juillet.
Au dos était écrit : Aux seigneurs, bourgeois de la cité de Troyes.
Saint-Phal, à quatre lieues sud-ouest de Troyes, était une seigneurie possédée par Étienne de Vaudry, comte de Joigny, ardent Bourguignon. L’armée, de Charles VII se sera sans doute facilement emparée du château dont on voit encore l’enceinte, qui clôt les champs cultivés occupant aujourd’hui l’emplacement du castrum.
Jamais ville ennemie ne reçut sommation de se rendre, en termes se rapprochant même de loin de la sommation adressée de Saint-Phal par la Pucelle à la ville de Troyes. Tout y est plein du Seigneur du Ciel. C’est en son nom que Jeanne traite ; elle n’est pas au service de Charles ; elle est un chacun jour au service royal du Seigneur Jésus ; il est la source suprême du droit, le droiturier et souverain Seigneur. La France est le saint royaume. Dans ces courtes lignes l’expression est répétée deux fois.
Il est saint par ses origines surnaturelles, saint par le miracle de résurrection opérée par celle qui proclame ainsi les droits de son Seigneur, saint par ses destinées, le carquois, dit Grégoire IX, que le Dieu Incarné s’est passé autour des reins, et d’où il tire ses flèches d’élection contre les ennemis de son Église88. Il en a déterminé les limites, les villes qui doivent être du saint royaume. C’est lui qui ordonne que l’on fasse obéissance au gentil roi de France, c’est-à-dire au roi que la naissance désigne, c’est le sens propre du mot gentil. Il sera bientôt non seulement à Reims, mais encore à Paris, et non seulement à Paris, mais encore dans toutes les villes qui doivent être du saint royaume. C’est, pour la centième fois, l’expulsion totale de l’Anglais affirmée comme devant être accomplie par la Pucelle elle-même, puisqu’elle doit avec le roi y établir bonne paix ferme : Nous y ferons bonne paix ferme.
Est-ce qu’elle aurait pu annoncer comme prochaine l’entrée du roi à Paris et dans les bonnes villes qui doivent être du saint royaume, si elle devait avoir lieu seulement dans sept, et dans vingt ans89 ?
Le but, c’est d’y établir une paix bonne, c’est-à-dire fondée sur la justice, ferme, qui dure. La Pucelle offre pour le passé une amnistie entière qui, par le fait, fut accordée. Si Troyes résiste, elle est indirectement menacée par cette phrase : Je vous promets et certifie sur vos vies que nous entrerons dans toutes les villes qui doivent être du saint royaume. 54C’est le seul mot qui puisse effrayer, et il est voilé dans une assertion qui englobe toutes les villes de France.
Tout se fera, à l’aide du roi Jésus, qui que vienne contre. Il s’agit du parti anglo-bourguignon, et non pas des obstacles que pouvaient apporter à la mission ceux qui devaient être les premiers à en bénéficier, et, par suite, les premiers à la seconder.
C’est pourtant de ces derniers que ces obstacles devaient venir. La Pucelle en avait trouvé déjà de leur côté, et en ce moment même, on cherchait à se passer d’elle.
Qu’on se rappelle ce que les Cousinot et d’autres chroniqueurs nous ont dit de l’arrêt devant Troyes, et du dessein presque formé de revenir en arrière. Dunois le confirmera dans sa déposition. Troyes ne céda que lorsqu’on remit à la céleste envoyée le soin qu’on aurait toujours dû lui laisser, celui de forcer la ville. Entendons ce qu’elle nous dit du cordelier Richard, qui fut un des premiers à parler de soumission.
Le 3 mars on lui posa cette question :
— N’avez-vous jamais connu frère Richard ?
— Je ne l’avais jamais vu quand je vins devant Troyes.
— Quel accueil vous fit-il ?
— Ceux de la ville de Troyes, à ce que je pense, l’envoyèrent devers moi, disant qu’ils craignaient que mon fait ne fût pas chose de Dieu ; et quand il vint devers moi, en s’approchant il faisait le signe de la croix et jetait de l’eau bénite ; et je lui dis :
Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas…— Quelle révérence vous firent ceux de Troyes à votre entrée ?
— Ils ne m’en firent pas ; mais, à mon avis, frère Richard entra avec nous à Troyes ; je n’ai pas souvenance de l’avoir vu à l’entrée.
— Ne fit-il pas un sermon à votre venue ?
— Je ne m’y arrêtai guère, et je n’y couchai pas ; et quant au sermon, je n’en sais rien90.
D’Estivet apporta ces réponses comme preuve que Jeanne se faisait adorer comme sainte ; c’est ce qu’on lit à l’article LII de son réquisitoire, auquel Jeanne répondit :
— J’en ai autrefois répondu, et quant à la conclusion, je m’en rapporte à Notre-Seigneur91.
55À partir de ce moment, frère Richard semble avoir suivi Jeanne, jusqu’à ce qu’il s’en sépara fort mécontent, parce que la sainte fille avait démasqué Catherine de La Rochelle pour laquelle le cordelier s’était déclaré. Sa présence à Reims est constatée par ces paroles que Jeanne a dites à propos de son étendard au sacre :
— Il me semble que mon étendard fut très (assez) près de l’autel ; moi-même je l’y tins quelque temps ; et je ne sais point que frère Richard l’y ait tenu92.
C’est sur ces paroles que les exploiteurs de frère Richard se basent pour dire que frère Richard tint la bannière à Reims.
Le sire Albert d’Ourches déposait à la réhabilitation avoir vu dans les deux jours de campement à Montépilloy, près de Senlis, Jeanne se confesser au frère Richard (II, p. 228). À propos de Catherine de La Rochelle, la Vénérable nous dira :
— Toutefois frère Richard voulait qu’on la mît à l’œuvre ; et ledit frère Richard, et ladite Catherine furent très mal contents de moi.
C’est tout ce que nous fournissent sur frère Richard les procès de condamnation et de réhabilitation. La reddition de Troyes eut lieu d’une manière inespérée, contre toute attente, alors que l’on songeait à rétrograder, et dès que la Pucelle, comme mise de côté, prit la direction de l’attaque.
C’est un fait qui tient du miracle ; le naturalisme doit, par suite, travailler à le dénaturer. Nous verrons par quels procédés. Il y aura lieu de revenir sur frère Richard.
56Chapitre IV Depuis le sacre jusqu’au retour sur la Loire
- I.
- Particularités sur le séjour à Reims.
- Réponses aux allégations de d’Estivet.
- Jeanne s’est abouchée avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne.
- La lettre de la Vénérable à ce prince.
- Remarques.
- Le saint royaume.
- Lettre au duc de Bourgogne
- II.
- Duplicité du duc de Bourgogne.
- La cour veut interrompre les conquêtes.
- Elle est contrainte de les continuer.
- Lettre de la Pucelle aux habitants de Reims.
- Combien elle est instructive.
- Lettre aux habitants de Reims
- III.
- Lettre du comte d’Armagnac à la Pucelle.
- Réponse attribuée à la Pucelle.
- Ses explications.
- Situation du comte d’Armagnac.
- Soumission de la Pucelle au pape de Rome.
- Lettre du comte d’Armagnac
- Réponse au comte d’Armagnac
- IV.
- Interrogations sur le siège de Paris.
- Réserve à laquelle l’accusée était tenue.
- Ses réponses.
- Explications.
- Objections de d’Estivet.
- Les réponses de l’accusée.
- V.
- Offrande d’une armure complète à Saint-Denis.
- Allégations de d’Estivet à ce sujet, et réponses.
I. Particularités sur le séjour à Reims. — Réponses aux allégations de d’Estivet. — Jeanne s’est abouchée avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne. — La lettre de la Vénérable à ce prince. — Remarques. — Le saint royaume.
Aux paysans de Domrémy, venus à Châlons pour contempler dans la gloire celle qui, quelques mois auparavant, notait pour eux que la bonne Jeannette, la Guerrière faisait cette douloureuse confidence :
— Je ne redoute que la trahison93.
On a vu déjà comment elle avait été amenée à dire qu’au sacre son étendard était très près du roi, qu’ayant été à la peine il était juste qu’il fût à l’honneur, qu’elle ne l’avait pas fait tourner autour de la tête du roi, que si frère Richard l’avait tenu quelque temps en mains durant la cérémonie, elle l’ignorait ; voici sur le séjour à Reims quelques autres particularités que nous trouvons au procès. Le 3 mars :
— Fûtes-vous de longs jours à Reims ?
— Je crois que nous y fûmes quatre ou cinq jours.
— N’avez-vous pas levé des enfants des fonts baptismaux ?
— À Troyes, j’en ai levé un, mais je n’ai point souvenance d’en avoir levé à Reims94.
— Que fîtes-vous à Reims des gants 57avec lesquels votre roi fut sacré ?
— Il y eut une livrée de gants pour bailler aux chevaliers et aux nobles qui là étaient ; et il y en eut un qui perdit ses gants ; mais je ne lui dis point que je les lui ferais retrouver95.
Dans son article LVIII d’Estivet vit un acte d’orgueil et de vaine gloire dans la place, près de l’autel, qu’occupait au sacre la céleste bannière. La réponse de Jeanne fut :
— J’en ai répondu, et du contredit mis par le promoteur je m’en attends à Notre-Seigneur96.
La réponse de l’inculpée à l’article XVIII du réquisitoire nous a valu de savoir que Jeanne s’était abouchée avec les ambassadeurs du Bourguignon. L’article constate en outre, en ces termes, combien Jeanne était opposée aux pourparlers de fausse paix par lesquels on se jouait de Charles VII :
Tant que Jeanne a été avec le susdit Charles, elle l’a dissuadé de toutes ses forces, lui et les siens, d’entendre en aucune manière à traité ou appointement avec ses adversaires, les incitant toujours au massacre et à l’effusion de sang humain ; affirmant qu’on ne pourrait avoir la paix qu’au bout de la lance et de l’épée ; qu’il en était ainsi ordonné par Dieu, parce que les ennemis du roi ne quitteraient pas autrement ce qu’ils occupent dans le royaume, et que les expulser était un des grands biens qui pouvaient arriver à la Chrétienté tout entière97.
Jeanne répondit :
— Pour ce qui est de la paix, à regard du duc de Bourgogne, j’ai requis qu’elle se fît avec mon roi, et par lettres et en m’adressant à ses ambassadeurs ; à l’égard des Anglais, la paix qu’il y faut, c’est qu’ils s’en aillent dans leur pays, en Angleterre. Pour le reste, j’en ai répondu, et m’en rapporte à mes réponses.
Il revient à l’inculpation à l’article XXV :
Jeanne, usurpant l’office 58des Anges, s’est donnée et affirmée et s’affirme encore comme envoyée de Dieu, pour des affaires dirigées à des voies de fait et à l’effusion du sang humain. Voilà qui est entièrement étranger à la sainteté, et un objet d’horreur et d’abomination pour toute âme pieuse.
Jeanne répondit :
— Je requérais premièrement qu’on fît la paix, et au cas où l’on ne voudrait pas faire la paix, j’étais toute prête à combattre98.
La paix, une bonne paix ferme, était le but poursuivi par la céleste envoyée. Elle la demandait jusque dans la lettre aux Anglais ; mais elle savait, et les événements le prouvèrent bien, que l’on ne parlait de paix dans le parti anglo-bourguignon, que pour préparer la guerre. Dès lors, les faits énoncés par l’accusateur étaient souverainement justes et raisonnables. Que de sang inutilement versé, que d’oppressions eussent été évitées, si la Vénérable avait été écoutée : elle triomphait sans effusion de sang. D’Estivet tire une fausse conclusion de faits qui, pensons-nous, sont ici parfaitement vrais.
C’est probablement par les ambassadeurs bourguignons qu’elle aura vus à Reims, que Jeanne aura envoyé la lettre suivante, dont l’autographe se trouve aux archives de Lille. Elle est donnée ici, avec de très légers rajeunissements, d’après le texte publié par Quicherat.
Lettre au duc de Bourgogne
✝ Jhesus Maria.
Haut et redouté prince, duc de Bourgogne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le roi du Ciel, mon droiturier et souverain Seigneur, que le roi de France et vous, fassiez bonne paix ferme, qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cœur, entièiement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens, et s’il vous plaît de guerroyer, allez sur les Sarrasins.
Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requérir vous puis, que vous ne guerroyez plus au saint royaume de France, et faites retirer incontinent et brièvement vos gens qui sont en aucunes (quelques) places et forteresses dudit saint royaume. De la part du gentil roi de France, il est prêt de faire la paix avec vous, sauf son honneur ; cela ne tient qu’à vous.
Et je vous fais savoir de par le roi du Ciel, mon droiturier et souverain Seigneur, pour votre bien et pour votre honneur et sur vos vies, que vous ne gagnerez point bataille à l’encontre des loyaux Français, et que tous ceux qui font la guerre audit saint royaume de France font la guerre au roi 59Jhésus, roi du Ciel et de tout le monde, mon droiturier et souverain Seigneur. Et je vous prie et requiers à jointes mains, que vous ne fassiez nulle bataille, ni ne guerroyez contre nous, vous, vos gens ou sujets, et croyez sûrement que, quelque nombre de gens que vous ameniez contre nous, ils n’y gagneront rien, et ce sera gran pitié de la gran bataille et du sang qui y sera répandu de ceux qui y viendront contre nous.
Et il y a trois semaines que je vous avais écrit et envoyé bonnes lettres par un héraut, que vous fussiez au sacre du roi, qui, aujourd’hui dimanche, XVIIe jour de ce présent mois de juillet, se fait en la cité de Reims ; dont je n’ai point eu de réponse, ni ouï oncques depuis nouvelles dudit héraut.
À Dieu vous recommande, et qu’il soit garde (gardien) de vous, s’il lui plaît, et prie Dieu qu’il y mette bonne paix.
Écrit audit lieu de Reims, ledit XVIIe jour de juillet.
Sur l’adresse : Au duc de Bourgogne.
Il n’est personne qui ne remarque la profonde différence qui existe entre le ton de cette lettre et le ton de la lettre aux Anglais. L’Anglais était l’étranger, l’envahisseur qu’il fallait expulser ; le duc de Bourgogne était le prince du sang de France qu’il fallait ramener autour du représentant et du chef de la famille. La lettre aux Anglais est menaçante ; il était trop manifeste que ce n’est que par la force qu’ils lâcheraient une proie chèrement conquise ; la lettre au Bourguignon est suppliante ; la menace y tient si peu de place qu’on l’y sent à peine ; elle est enveloppée dans les sentiments d’humanité auxquels la Céleste Envoyée fait appel.
Comme toujours. Jeanne parle au nom de son droiturier et souverain Seigneur le roi Jésus. Sa royauté y est constamment proclamée. Roi du Ciel et de tout le monde, il l’est particulièrement de la France ; c’est son fief de prédilection ; voilà pourquoi elle ne se lasse pas d’appeler la France le saint royaume ; c’est à trois reprises qu’elle répète l’expression ; fief particulier du roi Jésus, quiconque lui fait la guerre la fait au roi Jésus.
De quelle nation a été dite semblable parole ? Mais pour qu’il en soit ainsi, les feudataires, les sujets doivent proclamer les droits du suzerain, et être fidèles à sa loi ; insoumis, ils ne peuvent qu’attendre les châtiments dus à une prévarication, qui tire du privilège lui-même, un particulier caractère d’ingratitude et de scandale. Combien de fois la France insoumise a attiré sur elle les justes châtiments du suzerain, qui la punit en lui retirant la particulière protection dont il la couvre ; mais cet éloignement n’est que momentané. On dirait que la tendresse du Cœur de Jésus ne peut pas se passer de sa France. Qui comptera combien 60de fois elle a été retirée d’abîmes où le monde stupéfait disait qu’elle était perdue pour jamais ? On s’étonne de ces relèvements soudains, on en cherche les causes, et l’on omet la seule vraie : la prédilection de Jésus pour la France.
Jeanne se porte garante des dispositions pacifiques de Charles VII ; elle ne veut pas cependant que la paix se fasse au détriment de l’honneur royal. Ce ne doit pas être une paix instable et momentanée, elle doit être ferme et durer longtemps. Elle montre l’ennemi commun, le Sarrasin.
Elle avait probablement manifesté semblables dispositions aux ambassadeurs bourguignons venus à Reims. On remarquera comment elle avait, en temps opportun, appelé le prince à venir occuper au sacre la place de pair héréditaire qui lui venait de sa naissance.
II. Duplicité du duc de Bourgogne. — La cour veut interrompre les conquêtes. — Elle est contrainte de les continuer. — Lettre de la Pucelle aux habitants de Reims. — Combien elle est instructive.
C’était toute autre chose qu’une paix solide et durable que voulait le duc de Bourgogne. Accouru à Paris dans les premiers jours de juillet, il avait, avec Bedford, tout disposé pour aviver les haines des Parisiens contre les Armagnacs. On avait rappelé avec force éloquence la violation des traités conclus, les circonstances du meurtre du Sans-Peur à Montereau ; violation, meurtre, qu’on rejetait uniquement sur le Dauphin viennois. À la suite, le 10 juillet, les Parisiens avaient renouvelé leur serment de fidélité au traité de Troyes.
Il fallait donner le temps à l’armée qu’on levait en Angleterre de passer le détroit, notamment aux hommes recrutés contre les Hussites, que le cardinal de Winchester allait détourner contre la France, en les conduisant à son neveu le duc de Bedford. Le duc de Bourgogne lui-même devait rassembler ses milices. Aussi, lorsqu’il resserrait ainsi son alliance avec l’envahisseur, il envoyait ses ambassadeurs au sacre, venait lui-même à Laon, faisait intervenir le duc de Savoie pour parler de réconciliation et de paix. La Chronique des Cordeliers (III, p. 443) nous a dit que des conférences eurent lieu près de La Fère.
Pendant ce temps, la Pucelle conduisait sur Paris le roi et l’armée toujours grossissante. C’était une marche triomphale ; les villes ouvraient d’elles-mêmes leurs portes, au milieu de l’allégresse des populations ; mais voilà qu’au lieu de continuer la marche en avant, on se replie sur Provins, où l’armée séjourne plusieurs jours. Il s’agissait de lui faire passer la Seine pour la ramener sur la Loire. Une trêve de quinze jours, que l’on présentait comme prélude de la paix, venait d’être conclue avec le Bourguignon.
61Le premier bruit de ces négociations avait jeté dans Reims et les villes de Champagne récemment soumises une alarme, dont on trouvera la vive expression dans leurs registres municipaux, qui seront cités au cinquième livre de ce volume. Leur sens politique leur disait que c’était une immense faute, dont elles allaient porter de dures conséquences, ainsi que l’événement le montra. Ils envoient messages sur messages au roi, au chancelier, et aussi à Jeanne pour arrêter conseil si funeste. La Pucelle, — on va le voir, — était plus que tout autre mécontente de cette politique imbécile, si elle n’était pas une trahison. Un événement inattendu vint rompre momentanément la trame. L’on devait consommer le pas en arrière en passant la Seine au pont de Bray-sur-Seine. Les habitants avaient promis de livrer le passage. Les Anglais s’installent de nuit dans la place, et reçoivent en ennemis les avant-coureurs de l’armée. Au grand contentement de la Pucelle et des meilleurs capitaines, on reprend pour la prolonger la voie triomphale déjà parcourue. C’est alors, le 5 août, aux champs vers Paris, comme le dit la lettre elle-même, que Jeanne écrivit la lettre suivante, qu’il faut recommander à ceux qui font finir la mission à Reims, et à ceux qui veulent se rendre compte de la position de la guerrière dans son parti à la suite du sacre.
Lettre aux habitants de Reims
Mes chers et bons amis, les bons et loyaux Français de la cité de Reims, Jehanne la Pucelle vous fait savoir de ses nouvelles, et vous prie et vous requiert que vous ne faites nul doute en la bonne querelle qu’elle mène pour le sang royal ; et je vous promets et vous certifie que je ne vous abandonnerai pas tant que je vivrai.
Et est vrai que le roi a fait trêves au duc de Bourgogne quinze jours durant, par ainsi que il lui doit rendre la ville de Paris paisiblement au chef de quinze jours. Cependant ne vous donnez nulle merveille, si je n’y entre si brièvement, combien que des trêves qui ainsi sont faites je ne sois point contente, et ne sais si je les tiendrai ; mais si je les tiens, ce sera seulement pour garder l’honneur du roi ; encore qu’ils n’abuseront pas de nouveau le sang royal (texte : combien aussi que ils ne rabuseront point le sang royal), car je tiendrai et maintiendrai ensemble l’armée du roi pour être toute prête au chef desdits quinze jours, s’ils ne font la paix.
Pour ce, mes très chers et parfaits amis, je vous prie que vous ne vous en donniez malaise tant que (comme) je lierai ; mais vous requiers que vous fassiez (faites) bon guet et gardiez (gardez) la bonne cité du roi ; et me faites savoir s’il y a quelques exacteurs (?) (texte : aucuns triteurs) qui vous veuillent grever, et au plus bref que je pourrai, je les en ôterai, 62et me faites savoir de vos nouvelles. — À Dieu vous recommande pour qu’il soit garde de vous.
Écrit ce vendredi, cinquième jour d’août, près d’un logis aux champs au chemin de Paris.
Sur l’adresse : Aux loyaux Français habitants en la ville de Reims.
Est-ce là le ton qui conviendrait à l’envoyée du Ciel, si elle avait regardé comme terminée la mission divinement confiée ? Quand parla-t-elle plus en chef de guerre ? Ce ne fut pas même à Orléans, quand elle disait à de Gaucourt qu’il était un méchant homme, que l’on sortirait malgré lui, ou qu’elle menaçait le Bâtard de lui faire ôter la tête. C’étaient des lieutenants du roi ; ici c’est à l’encontre du roi qu’elle tient un langage qui serait séditieux, si elle ne tenait pas son pouvoir du suzerain même dont le roi n’est que le vassal. Non seulement elle témoigne son mécontentement des trêves, elle va jusqu’à dire : Je ne sais si je les tiendrai. Comment mieux exprimer qu’elle a mission de poursuivre ce qu’elle a commencé ? Si elle les tient, ce ne sera que pour ne pas faire déshonneur à la signature du roi.
Le Bourguignon s’engageait à rendre paisiblement Paris dans quinze jours. Les auteurs de cette suspension d’hostilités, les tout-puissants conseillers de Charles VII, croyaient-ils à cette promesse ? En tout cas ils eurent lieu de se détromper, et ils auraient dû en profiler pour ne pas conclure une autre trêve beaucoup plus longue que la première. Étaient-ils trompés ? N’étaient-ils pas complices ? Ne voulaient-ils pas prolonger un état de choses qui leur profilait, et profitait à leurs parents et amis avec lesquels ils n’avaient pas rompu, encore qu’ils fussent dans le camp opposé ? Les miracles accomplis par Jeanne auraient dû produire un abandon plus entier à sa conduite. Ainsi que Jacques Gelu l’inculquait avec insistance dans son Traité, c’est sa direction qu’il fallait suivre, sous peine de résister à la direction même de Dieu ; et c’est lorsque cette direction a produit des résultats si miraculeux qu’on la traverse avec plus de dédain ! Si les négociateurs ont été abusés, la Vierge-Guerrière ne l’est pas.
Elle a pénétré le dessein du Bourguignon, et peut-être des négociateurs français eux-mêmes. Il faut dissoudre cette armée que le patriotisme a créée, une armée qui ne demande pas de solde, ou qui n’en veut d’autre que de marcher à la suite de la Pucelle. Jeanne promet de la maintenir pour être prête, à la fin de la trêve, à conquérir Paris, si, comme elle en a le soupçon, il n’est pas paisiblement remis entre les mains du roi national. En attendant, après être revenue sur ses pas, l’armée royale fait de nouvelles conquêtes et reçoit la soumission du 63Valois, de la Brie occidentale, du nord de l’Île-de-France, du Beauvaisis, s’apprête à entrer dans la Picardie qui l’appelle ; mais ce que Dieu lui-même offrait gratuitement, la diplomatie préférait l’obtenir par ses habiletés.
III. Lettre du comte d’Armagnac à la Pucelle. — Réponse attribuée à la Pucelle. — Ses explications. — Situation du comte d’Armagnac. — Soumission de la Pucelle au pape de Rome.
On a vu dans le précédent volume (p. 421), par le récit de Monstrelet, comment aux négociations d’Arras, vers le 15 août, la paix avait été sur le point de se conclure avec le duc de Bourgogne, auquel on faisait des conditions très favorables, alors que la marche en avant de Jeanne enlevait au parti anglo-bourguignon villes sur villes, allait mettre le parti national en état d’expulser l’étranger et de dicter la paix au vassal rebelle.
D’Arras, les négociations se continuèrent à Compiègne. Jeanne en était partie et était sous les murs de Paris, lorsque, le 28 août, fut signée la trêve par laquelle le duc de Bourgogne était autorisé à venir défendre cette ville contre l’armée de Charles VII et la Pucelle elle-même. L’histoire peut-être ne présente pas de fait aussi inexplicable. Il devait amener l’échec du 8 septembre ; mais, avant de produire les réponses de Jeanne sur cette journée, il faut parler d’un incident qui se passa au moment du départ de Compiègne, et que l’accusation essaya d’exploiter de la manière suivante. À la séance du 1er mars, il fut dit à l’accusée :
— Que dites-vous de notre seigneur le pape, et quel est celui que vous croyez être le vrai pape ?
— Est-ce qu’il y en a deux ?
— N’avez-vous pas reçu des lettres du comte d’Armagnac qui voulait savoir auquel des trois papes il devait obéir ?
— Le comte m’a écrit, en effet, certaine lettre à ce sujet ; dans ma réponse, je lui disais entre autres choses que quand je serais à Paris, ou de loisir en tout autre lieu, je lui ferais réponse99. Je me disposais à monter à cheval quand je lui fis cette réponse.
On lui lut alors la lettre du comte d’Armagnac, et la réponse donnée.
Voici l’une et l’autre, telles qu’elles sont inscrites dans le réquisitoire de d’Estivet.
Lettre du comte d’Armagnac
Ma très chère Dame, je me recommande humblement à vous, et vous supplie pour Dieu, que, attendu la 64division qui en présent est en sainte Église universelle, sur le fait des papes (car il y a trois contendants au papat ; l’un demeure à Rome et se fait appeler Martin-Quint (cinq), auquel tous les rois chrétiens obéissent ; l’autre demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait appeler pape Clément VIIe (VIIIe) ; le tiers, on ne sait où il demeure, si non seulement le cardinal de Saint-Étienne et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoît XIV. Le premier, qui se dit Pape Martin, fut élu à Constance par le consentement de toutes les nations des chrétiens ; celui qui se fait appeler Clément fut élu à Paniscole après la mort du Pape Benoît XIIIe par trois de ses cardinaux ; le tiers, qui se nomme Pape Benoît XIVe à Paniscole fut élu secrètement, principalement par le cardinal de Saint-Étienne). Veuillez supplier Notre Seigneur Jésus-Christ que par sa miséricorde infinie, que par vous il nous veuille déclarer qui des trois susdits est vrai Pape, et auquel il plaira qu’on obéisse d’ici en avant, ou à celui qui se dit Martin, ou à celui qui se dit Clément, ou à celui qui se dit Benoît, et auquel nous devons croire soit secrètement, ou par quelque dissimulation, ou publique manifestation ; car nous serons tous prêts de faire le vouloir et plaisir de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Le tout vôtre comte d’Armignac.
Réponse au comte d’Armagnac
Jhesus ✝ Maria.
Comte d’Armignac, mon très cher et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que votre messager (message) est venu par devers moi, lequel m’a dit que vous l’aviez envoyé par deçà pour savoir de moi auquel des trois papes, que (vous) mandez par mémoire, vous devriez croire. Laquelle chose je ne puis bonnement vous faire savoir au vrai pour le présent, jusqu’à ce que je sois à Paris ou ailleurs à repos (à requoy) ; car je suis pour le présent trop empêchée au fait de la guerre ; mais quand vous saurez que je suis à Paris, enroyez-moi un messager (message) par devers moi, et je vous ferai savoir tout au vrai auquel vous devez croire, et ce que j’en aurai su par le conseil de notre droiturier et souverain Seigneur le roi de tout le monde, et ce que vous aurez à faire, de tout mon pouvoir.
À Dieu vous recommande ; Dieu soit garde de vous,
Écrit à Compiègne le XXIIe jour d’août.
Après la lecture s’engagea le dialogue suivant :
— Avez-vous écrit la réponse contenue dans la copie qui vient d’être lue ?
— Je pense avoir 65fait en partie cette réponse ; mais pas dans son entier.
— Avez-vous dit que vous sauriez par le conseil du Roi des rois ce que ledit comte devait tenir sur ce point ?
— Je ne sais rien sur cela.
— Est-ce que vous doutiez à qui devait obéir le comte susdit ?
— Je ne savais pas ce que sur ce point je devais lui mander, parce que le comte désirait savoir à qui Dieu voulait qu’il obéît. Mais pour ce qui est de moi, je tiens et je crois que nous devons obéir au pape qui est à Rome. J’ai dit au messager dudit comte d’autres choses qui ne sont pas dans cette copie des lettres. S’il ne s’était pas promptement éloigné il aurait été jeté à l’eau, pas par moi cependant. Il me demandait à qui Dieu voulait que ledit comte obéit ; je lui répondis que je rien savais rien ; et je lui mandai plusieurs choses qui ne furent pas mises en écrit. Pour ce qui est de moi, je crois au seigneur pape qui est à Rome.
— Pourquoi donc, puisque vous croyiez au pape qui est à Rome, lui disiez-vous que vous lui donneriez conseil ailleurs ?
— La réponse donnée par moi portait sur un autre fait que celui des trois papes.
— Est-ce sur le fait des trois papes que vous disiez que vous auriez conseil ?
— Je n’ai jamais écrit, ni fait écrire sur le fait des trois papes. J’affirme par serment que je n’ai jamais écrit ni ordonné d’écrire à ce sujet100.
L’accusateur étaya sur cet incident les articles XXVII, XXVIII, XXIX, XXX de son réquisitoire. Après avoir cité les deux lettres qui viennent d’être reproduites, il en conclut que Jeanne hésitait sur le vrai Pape, et qu’elle préférait son autorité à celle de l’Église, prétendant 66décider par son conseil particulier quel était le vrai Pape. Jeanne s’en référa à ses réponses.
L’appel réitéré de la Vénérable au pape de Rome durant le procès dit assez si elle reconnaissait suffisamment son autorité. C’est bien souvent qu’elle a demandé d’être menée à Rome.
Il n’en reste pas moins quelque obscurité quand on ignore, ou que l’on ne remarque pas la très délicate situation dans laquelle se trouvait le comte d’Armagnac.
Après avoir pendant quelque temps reconnu Martin V, Jean d’Armagnac était devenu, avec le roi d’Aragon Alphonse V, un des plus fougueux partisans du pseudo-Benoît XIII. Il faisait venir de Paniscole pour baptiser ses enfants de l’eau bénite par l’antipape. La mort de l’intrus ne le ramena pas au devoir. Tandis que trois cardinaux, de la création de Pierre de Lune, lui donnaient pour successeur un chanoine de Barcelone, Gilles Munoz, le soi-disant Clément VIII, Jean d’Armagnac voulut faire un pape pour ses vastes États. Il n’avait pour le nommer qu’un pseudo-cardinal, un certain Jean Carrère. Jean Carrère se donna le ridicule de vouloir à lui seul faire un pape. Il se nomma lui-même et resta un personnage si obscur que l’on ne sait de lui que le nom qu’il se donna. Il se faisait appeler Benoît XIV, comme le prouve la lettre du comte. Qu’était-il précédemment ? Où résida-t-il ? On l’ignore.
Cependant le vrai pape, Martin V, après avoir excommunié le comte d’Armagnac sans triompher de son opiniâtreté, était passé plus avant, et avait fini, en 1429, par délier ses sujets du serment de fidélité, le dépouiller de ses États, qui furent donnés au roi de France, avec charge d’expulser le rebelle, dans le courant de l’année, de ses domaines confisqués. La position du comte devenait d’autant plus difficile que le roi d’Aragon rentrait dans le devoir, et que le pseudo-Clément VIII renonçait, le 28 juillet, quelques jours après le sacre de Reims, à sa tiare usurpée.
C’est dans ces conjonctures que d’Armagnac écrivit à la Pucelle, probablement lorsque se négociait le désistement du faux Clément VIII, mais avant qu’il fût solennellement effectué. La lettre est sans date. Demander à quel Pape il devait obéir, équivalait pour lui à demander le moyen dont il devait user pour se tirer du mauvais pas dans lequel il se trouvait ; voilà pourquoi Jeanne affirme n’avoir jamais écrit, ni fait écrire sur le fait des trois papes, et elle dit que le comte lui demandait à qui, lui, d’Armagnac, dépouillé par le vrai pape, devait obéir. Il est probable qu’il sollicitait l’intervention de la Libératrice auprès de Martin V, auquel il ne tarda pas de rendre obéissance, et qui mit alors à néant la sentence fulminée101.
67L’affaire, délicate par sa nature, se compliquait de l’inopportunité du moment où l’appel était adressé à la Vénérable. Elle se disposait à venir de Compiègne à Paris ; son entourage, ivre d’enthousiasme, se préparait à frapper le coup décisif ; il peut se faire que le messager ait insisté pour avoir une réponse ; c’est alors qu’il fut menacé par les capitaines et les hommes d’armes d’être jeté à la rivière. Le 21, le 22 août étaient précisément le moment où, d’après Monstrelet (III, p. 422-423), les villes et les forteresses venaient à l’envi faire leur soumission, non certainement sans voir la Pucelle, cause de ce revirement. Nous savons qu’au besoin elle allait faire des sommations auxquelles l’on ne savait pas résister. L’on faisait en ce moment les préparatifs de départ pour Paris ; la pucelle se disposait à monter à cheval, et l’on venait en ce moment même lui soumettre une affaire très complexe, d’un caractère tout à fait étranger à sa mission ! Aussi répond-ellequ’elle est en ce moment trop empêchée au fait de la guerre. Elle renvoie la réponse au repos qu’elle espère prendre dans ce Paris, où elle compte introduire promptement le roi.
On portait à Jeanne les affaires les plus graves, et les plus étrangères à la cause anglo-française. C’est ainsi que, d’après Lemaire (Antiquités d’Orléans, p. 107), Bonne Visconti lui écrivait pour lui demander de la mettre en possession du duché de Milan, qu’elle prétendait lui appartenir.
IV. Interrogations sur le siège de Paris. — Réserve à laquelle l’accusée était tenue. — Ses réponses. — Explications. — Objections de d’Estivet. — Les réponses de l’accusée.
Dès le 25 août d’après Chuffart, dès le 26 d’après Perceval de Cagny, la Pucelle, établie à Saint-Denis, commençait autour de Paris des escarmouches qui devaient durer jusqu’au 8 septembre. C’est sur l’assaut donné ce jour-là que les interrogateurs firent porter leurs questions. Interrogateurs et interrogée devaient être particulièrement embarrassés pour aborder ce point. Les interrogateurs, parce qu’ils devaient craindre que le greffier n’eût à inscrire des réponses constatant la conduite déloyale et perfide du duc de Bourgogne, et peut-être des complices qu’il trouva dans le parti de la Pucelle. La Vénérable, parce qu’elle ne voulait pas accuser son parti, et particulièrement le roi, assez faible pour avoir signé, bien contre le gré de la Libératrice, la néfaste et inconcevable trêve du 28 août.
Jeanne paraît avoir voulu prévenir l’objection tirée de ce qu’elle n’avait pas pris Paris, puisque, dès le 22 février, elle faisait la déclaration suivante, ce semble, d’elle-même ; car le procès-verbal n’indique pas de question à ce sujet. Après avoir dit entendre chaque jour ses voix, elle ajoute :
— La voix me disait de rester à Saint-Denis en France ; je voulais y rester ; mais contre ma volonté les seigneurs m’ont amenée. Si cependant je n’avais pas été blessée, je ne me fusse jamais éloignée ; je fus blessée dans les fossés 68de Paris, lorsque j’y étais venue de Saint-Denis ; mais je fus guérie dans cinq jours. J’avoue que je fis faire une escarmouche contre Paris.
— Ce jour-là n’était-il pas un jour de fête ?
— Je crois bien que c’était un jour de fête.
— Et cela était-il bien fait ?
— Passez outre102.
Ainsi c’est dit en termes bien formels, c’est malgré elle, sous la pression des seigneurs, que Jeanne a quitté Saint-Denis. En voulant rester, elle ne faisait qu’obéir à ses voix. Il s’agit de Saint-Denis, c’est-à-dire du départ au 13 septembre. Elle était alors guérie ; mais on a dû faire valoir la blessure reçue le 8 pour faire les préparatifs du recul vers la Loire. C’était un prétexte ; le vrai motif était la trêve du 28 août. Il fallut retirer Jeanne des fossés de Paris malgré elle ; elle voulait qu’à Paris, comme aux Tourelles, malgré sa blessure, l’attaque ne discontinuât pas. Cela peut aussi vouloir dire que si elle n’avait pas été blessée, elle ne se serait pas laissée amener le soir du 8 septembre.
La Vénérable semble se donner ici comme ayant poussé à l’assaut de Paris, tandis que, le 13 mars, elle semble dire que l’initiative vint des hommes d’armes. Voici en effet sa réponse à la question :
— Quand vous allâtes devant Paris, est-ce par révélation de vos voix que vous vous y rendîtes ?
— Non, mais à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes, et j’avais bien l’intention d’aller outre et de passer les fossés103.
Ces derniers mots concilient la réponse du 13 mars avec celle du 22 février. Elle était parfaitement d’accord avec ces gentilshommes, qui voulaient faire une vaillance d’armes ; elle voulait même aller plus loin, et faire plus qu’une escarmouche, puisqu’elle se proposait de passer les fossés ; ce qu’elle ne pouvait vouloir qu’afin de donner l’assaut et prendre la ville. Nous savons d’ailleurs par de nombreux chroniqueurs que les gentilshommes n’étaient pas d’accord entre eux ; il y en avait qui ne voulaient faire qu’une vaillance d’armes, se prêter en apparence aux désirs de Jeanne. Faut-il mettre au nombre de ces derniers tous ceux qui au nom du roi avaient, le 27 août, préparé à Compiègne la trêve du 28 ? On est effrayé du 69rang et de la multitude de ceux que cite l’historien de Charles VII, M. de Beaucourt104. Les chroniqueurs des deux partis signalent à l’envi ce que présenta de louche l’assaut du 8 septembre.
Il y en avait audit lieu qui… selon ce qu’on pouvait considérer, eussent bien voulu par envie qu’il fût meschu à la dicte Jehanne.
Ainsi parle Cousinot (III, p. 108). Le Journal du siège (III, p. 141) :
Si les choses eussent été bien conduites, il y avait grande apparence quelle en fût venue à son vouloir.
Si elles furent mal conduites, ce ne fut pas par la Pucelle. Perceval de Gagny (III, p. 192) :
Contre son vouloir l’emmenèrent hors des fossés, et ainsi faillit l’assaut, etc.
La Chronique de Tournay (III, p. 227) :
Les capitaines ne s’accordèrent pas pour l’attaque de la ville ; quelques conseillers du roi firent retirer leurs troupes.
Le héraut Berry (III, p. 250) :
L’armée du roi vint à Paris ; mais le sire de La Trémoille fit retourner les gens d’armes à Saint-Denis.
La Chronique des Cordeliers, par le texte même de la trêve du 28, nous montre à quel embarras eussent été réduits les instigateurs de la trêve, si Paris eût été pris. Gilles de Roye (III, p. 458) :
Les hommes d’armes étaient en désaccord au sujet de la prise de la ville (de captione dissidebant).
Le notaire Pierre Cochon (III, p. 472) :
L’assaut fut si fort que ceux de dedans avaient comme abandonné la défense du mur ; et les assaillants étaient si près du rempart qu’il ne fallait que lever les échelles dont ils étaient bien pourvus, pour qu’ils eussent été dedans ; mais il y fut avisé par un nommé messire de La Trémoille du côté dudit Charles… Charles fit ainsi sonner la retraite durant ledit assaut,… et je crois qu’ils eussent gagné et pris la ville de Paris, si on les avait laissés faire.
On entendra au troisième livre le doyen de Saint-Thibaud nous dire, en parlant de l’assaut de Paris :
Elle (la Pucelle) ne fut pas bien suivie, parce qu’on fit sonner la retraite.
Et encore, en parlant de la prise de Paris :
Un sire appelé La Trimouille, qui gouvernait le roi, détruist icelle chose.
Parmi ceux qui prirent part à l’attaque de Paris, le 8 septembre, il y en avait donc bien, — les hommes qui avaient le mot de la cour, — qui ne voulaient accomplir qu’un exercice militaire, faire une vaillance d’armes, tandis que ceux qui suivaient la Pucelle, tels qu’Alençon, d’Aulon, etc., se proposaient de s’emparer de la cité. Que dans cette conjoncture les voix, qui, d’ailleurs, avaient si souvent prédit à leur élève qu’elle prendrait Paris, se soient abstenues de donner conseil et l’aient laissée à son initiative, ce n’est pas invraisemblable. Il fallait laisser la trahison faire son œuvre, comme Jésus-Christ laissa agir le traître qui le livra aux Juifs.
70Après deux autres questions, les tortionnaires revinrent à l’assaut de Paris dans les termes suivants :
— Était-ce bien d’aller assaillir Paris, au jour de la Nativité de Notre-Dame, un jour de fête ?
— C’est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame, et en ma conscience il me semble que c’était et que ce serait bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame depuis un bout jusqu’à l’autre105.
Elle esquive une réponse directe, et indique par les mots d’un bout jusqu’à l’autre qu’on avait satisfait aux devoirs essentiels de la fête par les exercices pieux, l’audition de la messe, avant d’aller à l’attaque. Une des raisons mises en avant par la cour pour se replier vers la Loire, c’était la difficulté de nourrir l’armée. Cette raison autorisait à engager le combat un jour de fête.
On lui posa encore cette question :
— Quand vous fûtes devant la ville de Paris, ne dites-vous pas : Rendez la ville de par Jésus ?
— Non, je dis : Rendez la ville au roi de France106.
Il doit y avoir une lacune dans le procès-verbal, et la négation ne doit pas tomber sur Rendez à Jésus, c’était la sommation ordinaire de la Vénérable ; mais elle ajoutait : et au roi Charles. Le non doit tomber sur ce que la phrase présente d’incomplet.
Le 15 mars :
— Au fait de la guerre, n’avez-vous pas fait quelque chose sans le congé de vos voix ?
— Vous en êtes tous répondus ; lisez bien votre livre et vous le trouverez. Toutefois, une vaillance d’armes fut faite devant Paris à la requête des hommes d’armes, et j’allai devant La Charité à la requête de mon roi. Ce ne fut ni contre ni par le commandement de mes voix107.
La Vénérable avait la mission de procurer l’expulsion de l’envahisseur, et elle savait par ses voix les conditions du succès et la manière dont il devait être atteint. Si elle s’était retirée lorsqu’on refusait de suivre sa direction, elle n’eût pas conduit le roi à Reims. Elle s’obstinait saintement à poursuivre le but assigné, malgré l’opposition qu’elle rencontrait ; elle devait dans ces cas s’accommoder aux circonstances, ainsi qu’elle le fit à Orléans, lorsqu’au lieu d’être conduite par la rive droite, comme elle l’avait demandé, elle le fut par la rive gauche. C’est alors sans doute 71que les voix la laissaient surtout à son propre conseil. Du reste, assigner la part laissée à son libre choix dans les divers points de l’exécution serait difficile. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Est-ce que, même dans la vie chrétienne ordinaire, il serait facile de faire la part de la grâce et celle du libre arbitre ? L’opposition des hommes aux directions du Ciel, dont elle était l’organe, la mettaient elle-même dans une voie différente, où elle devait atteindre les fins les plus hautes de sa mission, en montrant personnellement plus d’héroïsme.
La tentative contre Paris revint à plusieurs reprises dans le réquisitoire. Le promoteur en fit un de ses chefs de preuve de l’article XXXIII pour établir que les révélations de Jeanne venaient des esprits mauvais, et qu’elle était elle-même pleine de superbe. Elle fit à la question :
— Faisiez-vous bien d’aller devant Paris108 ?
la réponse suivante :
— Les gentilshommes de France voulurent aller devant Paris, et en ce faisant, il me semble qu’ils firent leur devoir d’aller contre leurs adversaires.
À l’article XXXVIII, d’Estivet profita de ce qu’avait dit la Vénérable, que ses voix lui ordonnaient de rester à Saint-Denis109, pour l’accuser de désobéir à des voix qu’elle disait divines. Jeanne répondit :
— Je m’en tiens à ce que j’en ai répondu ; toutefois j’ajoute qu’à mon partement de Saint-Denis j’eus de leur part congé de m’en aller.
Certains modernes répètent l’inculpation de d’Estivet, ne remarquant pas que les saintes ont pu d’abord dissuader leur disciple de s’éloigner de Paris, et l’y autoriser le 13 septembre, alors que, sourd aux instances de la Libératrice, Charles VII trouvait que c’était assez de victoires. Quand il se mit en chemin pour le Berry, est-ce que les voix pouvaient ordonner à Jeanne de rester, et de se mettre en lutte ouverte contre le roi qu’elle venait de faire sacrer ?
Cette malheureuse tentative contre Paris revient encore à l’article LVII :
Au jour de fête de la Nativité de la Bienheureuse Marie, (y est-il dit), Jeanne fit rassembler toute l’armée dudit Charles, et la conduisit contre Paris, affirmant savoir par révélation qu’ils y entreraient ce jour-là… Le contraire arriva. Ce qui a été cause que devant vous elle a nié avoir fait ces promesses, encore que des personnes dignes de foi affirment qu’elle les a publiquement faites ; à l’assaut contre Paris, elle disait être assistée par un million d’Anges, qui, si elle fût morte, auraient porté son âme au Paradis. Interrogée pourquoi, à l’assaut contre Paris, les choses 72s’étaient passées au rebours de ce qu’elle promettait, elle-même et beaucoup des siens ayant été blessés et quelques-uns tués, elle répondit que Jésus lui avait fait défaut de ce qu’il lui avait promis.
— Quant au commencement de l’article, repartit l’accusée, j’en ai autrefois répondu, et si je suis avisée de répondre plus avant, volontiers j’en répondrai plus avant. Pour ce qui est de la fin de l’article, que Jésus m’ait failli, je le nie110.
Jeanne ne faisait de réponse qu’après s’être assurée de l’approbation de ses Saintes. En disant ici que si elles étaient d’avis qu’elle en dit plus long sur l’assaut de Paris, elle le ferait, elle laisse clairement entendre qu’elle n’a pas tout dit sur un événement si décisif et si ténébreux.
V. Offrande d’une armure complète à Saint-Denis. — Allégations de d’Estivet à ce sujet, et réponses.
Le 17 mars, s’engagea le dialogue suivant :
— Quelles armes offrîtes-vous à Saint-Denis ?
— Un blanc harnais entier tel que le porte un homme d’armes, avec une épée ; je la gagnai devant Paris.
— À quelle fin les offrîtes-vous ?
— Ce fut par dévotion, ainsi qu’il est accoutumé par les gens d’armes, quand ils sont blessés, et pour ce que j’avais été blessée devant Paris, je les offris à Saint-Denis, parce que c’est le cri de France.
— N’était-ce pas pour qu’on les honorât ?
— Non111.
Le 12 mars cette question lui avait été posée :
— Saint Denis ne vous apparut-il pas quelquefois ?
— Non, que je sache112.
Malgré ces explications, d’Estivet ne manqua pas d’envenimer cet acte de piété. Dans son article LIX, il lui reprocha d’avoir fait placer ces armes bien en vue, pour qu’on les honorât comme des reliques. Il ajouta qu’à Saint-Denis, elle avait fait brûler des cierges dont elle répandait, pour prédire l’avenir, la cire liquéfiée sur la tête des enfants. L’accusée fit cette réponse :
— Quant aux armures, j’en ai répondu, et pour ce qui est des chandelles allumées et distillées, je le nie113.
73Chapitre V Du retour de Paris à la prise de la Vénérable
- I.
- Bourges.
- Saint-Pierre-le-Moûtier.
- Lettre aux habitants de Riom.
- Ce que Jeanne a dit, du siège de La Charité.
- Lettre aux habitants de Riom.
- II.
- Catherine de La Rochelle.
- Ses rapports avec Jeanne.
- Frère Richard mécontent de ce que la Vénérable rejette l’aventurière.
- La Rochelloise calomnie Jeanne et des villes entières.
- III.
- Inaction forcée de Jeanne : sa lettre aux Hussites.
- Lettre aux Hussites.
- IV.
- Deux lettres de la Vénérable aux habitants de Reims.
- 1e lettre aux habitants de Reims.
- 2e lettre aux habitants de Reims.
- V.
- La guerrière revient à la guerre.
- Résurrection de l’enfant de Lagny.
- VI.
- Dans la semaine de Pâques, à Melun, il est révélé à la Vénérable qu’elle sera prise avant la Saint-Jean.
- Entretenue presque chaque jour de cette perspective.
- Ses répugnances et son obéissance.
- VII.
- Ce qu’elle a dit du supplice de Franquet d’Arras.
- Ses efforts pour s’opposer au duc de Bourgogne qui rentre en campagne ; explication de sa tentative sur Soissons et sur Pont-l’Évêque.
- Ses divers mouvements.
- VIII.
- Ce que la Vénérable a dit de sa prise.
- IX.
- A-t-elle été trahie ?
- Ses paroles.
- Les contemporains qui affirment la trahison.
- Les rapports de Flavy avec les ennemis de Jeanne : La Trémoille et Regnault de Chartres.
- Ce qu’était Flavy.
- Extraits des procès dont il est l’objet.
I. Bourges. — Saint-Pierre-le-Moûtier. — Lettre aux habitants de Riom. — Ce que Jeanne a dit, du siège de La Charité.
Le 21 septembre 1429, la Libératrice arrivait à Gien, arrachée bien malgré elle à sa carrière triomphale. Elle se rendit ensuite en Berry, et passa trois semaines à Bourges. On y préparait l’expédition par laquelle la cour, contre le vœu de Jeanne, se proposait de conquérir les places des bords de la Loire occupées par l’ennemi. Le sire d’Albret, frère utérin de La Trémoille, en était le généralissime. Jeanne a du entrer en campagne dans la dernière quinzaine d’octobre. Plusieurs places, entre autres celle de Saint-Pierre-le-Moûtier, furent enlevées. Le neveu, et comme le fils adoptif de Perrinet Gressart, François dit l’Aragonais, était chassé de Saint-Pierre avant le 9 novembre. Cela résulte de la lettre écrite par Jeanne, de Moulins, le 9 novembre, aux habitants de Riom, pour en obtenir des subsides de guerre. On a pu lire au tome précédent (III, p. 373) la lettre écrite pour le même objet par le sire d’Albret. La lettre originale de la Pucelle se voit encore à la mairie de Riom, mais 74dépouillée de son cachet dont l’empreinte est bien marquée, et du cheveu que, selon l’usage du temps, Jeanne avait mis dans le cachet. Le cheveu s’y trouvait encore au commencement de ce siècle. La signature est bien de Jeanne : ou l’on a conduit sa main, ou, si elle était parvenue à apposer son nom d’elle-même, c’est certainement d’une main très inexpérimentée, confirmant ce qu’elle aimait à répéter : Je ne sais ni A, ni B.
En voici, à l’orthographe près, le texte tel que le donne Quicherat, et qu’il a passé entre mes mains :
Lettre aux habitants de Riom
Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier a été prinse (prise) d’assaut ; et, à l’aide de Dieu, (j’)ai intention de faire vider (évacuer) les autres places qui sont contraires au roi, mais pour ce que grant dépense de poudres, traits et autres habillements (approvisionnements) de guerre, a été faite devant ladite ville, et que petitement les seigneurs qui sont en cette ville et moi en sommes pourvus pour aller mettre le siège devant La Charité, où nous allons présentement, je vous prie sur tant (en tant) que vous aimez le bien et honneur du roi et aussi de tous les autres de par deçà, que (vous) veuillez incontinent envoyer et aider de poudres, salpêtre, souffre, trait, arbalestres fortes et d’autres habillements de guerre. Et m’en faites tant que, par faute desdites poudres et attires habillements de guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en ce être négligents ou refusants.
Chers et bons amis, Notre Sire soit garde de vous. Écrit à Molins le neuvième jour de novembre.
Signé : Jehanne.
Sur l’adresse : À mes chers et bons amis les gens d’Église, bourgeois et habitants de la ville de Riom.
Les registres municipaux de Clermont nous diront que Jeanne écrivit pour le même objet aux habitants de cette ville. La lettre n’a pas été encore retrouvée, si tant est qu’elle ne soit pas perdue pour toujours.
Le siège de La Charité dura environ un mois, c’est-à-dire durant la dernière quinzaine de novembre et la première de décembre. On n’en connaît pas autrement le commencement ni la fin, pas plus que l’on ne sait encore à quoi tint un échec qui vint aggraver celui de Paris. Voici ce que Jeanne a été amenée à nous en dire dans son procès.
Le 3 mars :
— Que fîtes-vous sur les fossés de La Charité ?
— J’y fis faire un assaut ; et je n’y jetai, ni ne fis jeter d’eau par manière d’aspersion.
— Pourquoi n’y êtes-vous pas entrée, puisque vous aviez commandement de Dieu ?
— Qui vous a dit que j’avais commandement d’y entrer ?
— 75N’en eûtes-vous pas conseil de votre voix ?
— Je voulais venir en France ; mais les gens d’armes me dirent que c’était mieux d’aller premièrement devant La Charité114.
Le 13 mars, on revient sur la question et on lui dit :
— N’avez-vous pas eu révélation d’aller devant La Charité ?
— Non, j’y vins à la requête des gens d’armes, ainsi que je l’ai dit autrefois115.
Le 15 mars :
— Au fait de la guerre, n’avez-vous rien fait sans le congé de vos voix ?
— Lisez bien votre livre, vous le trouverez. Toutefois, à la requête des gens d’armes une vaillance d’armes fut faite devant Paris et aussi j’allai devant La Charité à la requête de mon roi, et ce ne fut ni contre, ni par le commandement de mes voix116.
À propos de l’article XXXII, où le promoteur lui reproche d’avoir dit que tout ce qu’elle a fait, elle l’a fait par le conseil de Notre-Seigneur, elle rectifie en disant :
— Il doit y avoir : tout ce que j’ai fait de bien.
On lui pose alors la question :
— D’aller à La Charité, fîtes-vous bien ou mal ?
— Si j’ai mal fait, on s’en confessera117.
À l’article LVII, le promoteur, énumérant les lieux où elle a subi des échecs, au lieu des victoires promises, nomme La Charité-sur-Loire.
Elle fait la réponse déjà citée :
— Si je suis avisée de répondre plus avant, volontiers, je vous en répondrai plus avant118.
Jeanne, qui était en Berry, au centre même des États du roi de Bourges, nous dit quelle se proposait de venir en France. Le mot France est pris ici dans l’acception restreinte qu’elle lui donnait, quand elle disait : Je préférerais être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France sans le congé de Dieu. Si Jeanne était l’envoyée de Dieu, refuser de suivre sa direction, c’était refuser de suivre la direction de Dieu. Jacques Gelu, 76dans son Traité, avait justement insisté sur cette docilité, commandée par la raison elle-même. L’insuccès de La Charité ne doit pas nous étonner. Jeanne indique que pour cet échec, comme pour celui subi sous les murs de Paris, elle ne dit pas tout.
II. Catherine de La Rochelle. — Ses rapports avec Jeanne. — Frère Richard mécontent de ce que la Vénérable rejette l’aventurière. — La Rochelloise calomnie Jeanne et des villes entières.
C’est avant et aussi après le siège de La Charité que Jeanne a rencontré l’aventurière qui ne nous est guère connue que par ce que la Vénérable nous en a dit.
Le 3 mars, vers le milieu de la séance, s’engagea le dialogue suivant :
— N’avez-vous pas connu, n’avez-vous pas vu Catherine de La Rochelle ?
— Oui, je l’ai vue à Jargeau et à Montfaucon en Berry.
— Ne vous a-t-elle pas montré une dame vêtue de blanc qu’elle prétendait lui apparaître quelquefois ?
— Non.
— Que vous a-t-elle dit ?
— Elle m’a dit que venait vers elle une dame blanche vêtue de drap d’or, qui lui disait d’aller par les bonnes villes, de se faire donner par le roi des hérauts et des trompettes pour faire crier que quiconque aurait de l’or, de l’argent, ou trésor caché, eût à les apporter de suite ; qu’elle, Catherine, connaîtrait bien ceux qui ne le feraient pas, et qui tiendraient leurs trésors cachés, et quelle saurait bien trouver ces trésors, qu’ils serviraient à payer mes hommes d’armes. Je lui répondis de retourner vers son mari, de faire son ménage et de nourrir ses enfants ; et pour avoir la certitude de son fait, je parlai à sainte Marguerite ou à sainte Catherine qui me dirent que le fait de cette Catherine n’était que folie, et que tout était néant. J’écrivis à mon roi que je lui dirais ce qu’il en devait faire. Quand je vins vers le roi, je lui dis que c’était folie et que tout était néant chez elle. Cependant frère Richard voulait qu’on la mit à l’œuvre ; et l’un et l’autre ont été très mécontents de moi, je veux dire frère Richard et cette Catherine119.
— 77N’avez-vous point parlé à Catherine de La Rochelle du fait d’aller à La Charité ?
— Ladite Catherine ne me conseillait pas d’y aller, qu’il faisait trop froid, et qu’elle n’irait pas. Elle voulait aller vers le duc de Bourgogne pour faire la paix. Je lui dis qu’il me semblait que l’on n’y trouverait point la paix, si ce n’était par le bout de la lance.
Je demandai à cette Catherine si cette dame venait toutes les nuits ; et que pour cela je coucherais avec elle. J’y couchai, je veillai jusqu’à minuit et ne vis rien ; je m’endormis à la suite. Le matin arrivé, je lui demandai si la dame était venue ; elle me répondit quelle était venue, que je dormais lors de sa visite, et qu’elle n’avait pas pu m’éveiller. Je lui demandai alors, si elle ne viendrait pas le lendemain, et ladite Catherine me répondit que oui. Cela fut cause que je dormis de jour afin de pouvoir veiller la nuit. Je couchai la nuit suivante avec ladite Catherine, et je veillai toute la nuit, mais je ne vis rien, encore que souvent je lui demandasse : Ne viendra-t-elle point ? et que ladite Catherine me répondît : Oui, bientôt120.
Puisque l’aventurière détournait la Vénérable d’aller à La Charité, elle a dit l’aborder avant cette expédition, par suite, dans la dernière quinzaine d’octobre 1429, ou au commencement de novembre. Elle était du parti de ceux qui prétendaient aboutir à la paix par les fallacieuses trêves que l’on prolongeait avec le duc de Bourgogne.
L’on n’avait pas d’argent pour continuer la guerre. Il fallait pourtant entretenir les hommes d’armes préposés à la garde des pays nouvellement soumis ; ils s’y livraient à d’affreuses déprédations que les chroniqueurs constatent unanimement. Tant d’oppressions auraient été évitées, si, après le sacre, on avait suivi la direction de la céleste envoyée, et si, au lieu de négocier, on avait poussé la marche triomphale vers Amiens, Abbeville, et les autres villes qui, d’après Monstrelet lui-même, ne désiraient 78rien tant que d’ouvrir leurs portes, ou même, si l’on n’avait pas fait échouer la tentative contre Paris. L’on ne voit pas qu’alors l’on se soit plaint des pillages de l’armée, que la Vénérable réprimait si sévèrement. Nous entendrons Eberhard Windeck nous dire que l’armée était pourvue sans grever le pays.
Jeanne nous dit avoir vu Catherine à Jargeau. Était-ce à la fête de Noël ? D’après Chuffart (III, p. 529), le prédicateur qui promulgua si solennellement à Paris la sentence contre la Pucelle disait que frère Richard avait gouverné Catherine de La Rochelle et Jeanne ; que, le jour de Noël, à Jargeau, il avait donné trois fois la communion à la Vénérable. Le fait était-il vrai ? Il ne fut pas relevé dans le courant du procès ; s’il avait été connu, l’on n’aurait pas manqué de l’exploiter. L’on s’appesantissait sur d’autres moins graves, par exemple sur ce que Jeanne communiait en habit masculin.
Il n’est pas vrai que l’extravagant cordelier, encore qu’il semble à partir de Troyes s’être attaché aux pas de la Vénérable, fût le modérateur de sa conscience. Elle avait pour confesseur ordinaire frère Pâquerel, de l’ordre des Augustins, dont l’intéressante déposition sera rapportée au livre suivant. La preuve que Jeanne ne se laissait pas gouverner par frère Richard, c’est la résistance qu’elle lui opposa à propos de Catherine de La Rochelle. Le ressentiment que le franciscain en courut fut tel que la Vénérable en parle comme de celui de la visionnaire. Dès lors, il se sépara d’elle et se rendit vers le midi, tandis que Jeanne se dirigeait vers le nord.
La visionnaire, démasquée, se porta la calomniatrice de la prisonnière, et fournit à d’Estivet la matière de son LVIe article ainsi conçu :
Jeanne s’est vantée plusieurs fois d’avoir deux conseillers, qu’elle appelle les conseillers de la Fontaine. Ils sont venus vers elle après qu’elle a été prise, ainsi qu’il a été trouvé par l’aveu de Catherine de La Rochelle, fait devant l’official de Paris. Cette même Catherine a dit que si Jeanne n’était pas bien gardée, elle sortirait de prison par le moyen du diable.
À quoi l’accusée répondit :
— Je m’en tiens à ce que j’en ai dit. Quant aux conseillers de la Fontaine, je ne sais ce que c’est ; je crois bien qu’une fois j’y ai ouï saintes Catherine et Marguerite. Et quant à la conclusion de l’article, je la nie, et j’affirme par mon serment que je ne voudrais pas que le diable m’eût tiré hors de ma prison121.
La malheureuse Rochelloise aurait calomnié aussi les habitants de 79Tours et d’Angers, ainsi que cela résulte de la note suivante trouvée par Vallet de Viriville dans le registre des comptes et chevauchées de la ville de Tours, et publiée par Quicherat (IV, p. 473).
À religieux homme et honnête frère Jean Bourget, de l’ordre de Saint-Augustin, la somme de dix livres tourneiz qui lui sont dus, et qui par délibération des gens d’Église, bourgeois et habitants de ladite ville lui a été ordonnée pour sa peine et salaire et dépends d’avoir été de cette ville à Sens, devers le roi notre sire, la reine de Sicile, Mgr de Seez et M. de Trèves, principaux conseillers du roi notre dit seigneur, leur porter lettres faisant mention d’aucunes (quelques) paroles chargeant le bien et honneur des gens d’Église, bourgeois et habitants de cette dite ville et de la ville d’Angers, qu’avait dites et semées une femme de dévotion, nommée Catherine, qui est de La Rochelle ; lesquelles paroles étaient que en cette dite ville avaient charpentiers qui charpentaient, non pas pour logis, et que si on ne s’en donnait garde, ladite ville était en voie de prendre brièvement un mauvais bout, et que en icelle ville, il y avait gens qui le savaient bien. Lesquelles lettres il a portées et présentées, et sur ce, rapporté lettres de réponse des seigneurs dessus nommés, auxquelles ces présentes sont attachées, et font mention que de ce n’avaient aucunement ouï parler, ni le roi aussi auquel ils en ont parlé ; que le roi se lie bien èsdits gens d’Église, bourgeois et habitants de ladite ville. Lequel voyage ledit frère a fait au mois d’août dernier passé, et pour ceci doit avoir ledit la somme de X liv.-t.
Cette somme fut payée le 10 septembre 1430.
III. Inaction forcée de Jeanne : sa lettre aux Hussites.
Après l’échec contre La Charité, la Pucelle passa l’hiver dans un repos dont elle était très mécontente, nous disent les Chroniques de Perceval de Cagny (III, p. 195), et de Tournay (III, p. 228).
Les comptes de la ville de Tours nous la montreront sollicitant la générosité de ses magistrats en faveur de la fille du peintre de sa bannière, Héliote, qui se mariait en janvier ; les comptes de la ville d’Orléans nous diront qu’elle fut festoyée dans cette ville à la date du 19 janvier 1430.
Quelques jours avant de rentrer sur les champs de bataille, elle permit qu’on écrivit en son nom la fameuse lettre aux Hussites. Ces hérétiques se livraient en Bohême à des excès indescriptibles, dont la Chrétienté frémissait. On espéra qu’ils pourraient être impressionnés par le nom de la Pucelle ; elle approuva qu’on leur adressât la lettre suivante, dont l’authenticité n’est plus douteuse aujourd’hui. Le célèbre Jean Nider, dans un texte que l’on trouvera plus loin, parle de cette lettre, pour montrer jusqu’à quel point la jeune fille poussait son audace. Écrite en latin 80par frère Pâquerel, il en fut fait une traduction allemande retrouvée par M. Hormoy, qui a servi de texte à la traduction de Quicherat. Depuis, le conservateur des archives de Vienne a découvert le texte latin dans un formulaire à l’usage de la chancellerie allemande du temps de Sigismond. Il l’a publié en 1861 dans la Bibliothèque de l’École des chartes (5e série, t. II, p. 81). C’est sur ce texte qu’a été faite la traduction suivante :
Lettre aux Hussites
Moi, Jeanne la Pucelle, j’ai déjà depuis longtemps appris, par les bruits de la renommée, que de vrais chrétiens vous étiez devenus hérétiques et semblables aux Sarrasins. Vous avez supprimé parmi vous la vraie religion et son culte ; vous l’avez remplacée par une ignominieuse et criminelle superstition que vous vous appliquez à défendre et à propager. Pas de turpitude, pas de cruauté que vous n’osiez attenter ; vous ruinez les sacrements de l’Église, vous déchirez les articles de foi, vous détruisez les temples, vous brisez, vous brûlez les statues destinées à nous rappeler les saints, vous massacrez les chrétiens pour les forcer d’embrasser votre foi. Quelle est votre fureur ? Quelle folie, quelle rage s’est emparée de vous ? La religion implantée dans le monde par le Dieu tout-puissant, par son Fils, par son Saint-Esprit, vous en êtes les persécuteurs, et vous rêvez de la renverser, de l’anéantir ! Vous êtes aveugles, et non pas d’un aveuglement qui vous enlèverait seulement la vue et les yeux du corps. Croyez-vous que tout cela restera impuni ? Ne savez-vous pas que Dieu permet vos criminels attentats, permet que vous marchiez dans les ténèbres de l’erreur, pour que la mesure de vos scélératesses sacrilèges soit la mesure de votre châtiment et de vos supplices ?
Pour moi, je l’avoue en toute vérité, si je n’étais pas occupée à combattre les Anglais, il y a longtemps que je vous aurais visités ; et si je n’apprends pas que vous vous êtes amendés, il peut se faire que je laisse les Anglais pour me tourner contre vous, bien résolue, si je ne le puis pas autrement, d’exterminer par le fer votre vaine et obscène superstition, à vous enlever l’hérésie ou la vie. Si vous voulez revenir à la foi catholique, marcher aux clartés de l’antique lumière, envoyez-moi vos ambassadeurs, je leur dirai ce que vous avez à faire. Si vous vous y refusez, si vous regimbez contre l’aiguillon, souvenez-vous des destructions, des forfaits dont vous vous êtes rendus coupables ; attendez-moi avec d’immenses forces humaines et divines pour vous faire subir le sort que vous avez fait subir aux autres.
Donné à Sully, le 23 mars,
Aux Bohémiens hérétiques.
Pasquerel.
81Pasquerel fut sans doute pour beaucoup dans la composition de celle lettre ; il y a là des traits de l’apologétique chrétienne au-dessus de la science de celle qui ne savait ni A, ni B ; mais l’esprit, et même certaines parties, sont de l’inspiration de la Vénérable, et elle en a approuvé et fait sien le contenu.
IV. Deux lettres de la Vénérable aux habitants de Reims.
Après le départ de l’armée conquérante, les Anglais et les Bourguignons s’étaient efforcés de reprendre les pays perdus. Ils avaient leurs partisans à Reims, et dans les autres villes de Champagne pendant si longtemps anglo-bourguignonnes. La trêve allait expirer à Pâques, et l’on n’ignorait pas à Reims les préparatifs du duc de Bourgogne pour reprendre ouvertement la guerre qui n’avait même pas été interrompue, les Bourguignons se mêlant aux Anglais, non assujettis à la trêve. Les Rémois craignaient un siège, et ils en donnaient avis à la Pucelle qui leur répondit par les deux lettres suivantes, l’une du 16, l’autre du 28 mars. L’archiviste Pierre Varin en a trouvé les copies collationnées, parmi les papiers de Jean Rogier. Les originaux, conservés autrefois à l’hôtel de ville de Reims, et scellés d’un sceau brisé sur la première, difficile à déchiffrer sur la seconde, portaient la signature de Jeanne.
Les voici légèrement rajeunies :
1e lettre aux habitants de Reims
Très chers, et bien aimés, et bien désirés à voir, (moi) Jehanne la Pucelle ai reçu vos lettres faisant mention que vous vous doutiez (craigniez) d’avoir le siège. Veuillez savoir que vous ne l’aurez point, si je puis les rencontrer ; et si ainsi était que je ne les rencontrasse, et qu’ils vinssent devers vous, fermez bien vos portes, car je serai bien bref vers vous ; et si eux y sont, je leur ferai chausser les éperons, si en hâte qu’ils ne sauront par où les prendre ; et leur seil (?) y est si près que se sera bientôt (?).
Autre chose je ne vous écris pour le présent, mais, que vous soyez toujours bons et loyaux. Je prie à Dieu qu’il vous ait en sa garde. Écrit à Sully le XVIe jour de mars.
Je vous manderais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux ; mais je craindrais que les lettres ne fussent prises en chemin, et que l’on ne vit lesdites nouvelles.
Signé : Jehanne, et sur l’adresse : À mes très chiers et bons, les aimés gens d’Église, bourgeois, et autres habitants de la ville de Reims122.
Par ces mots, désirés à voir, Jeanne exprime, ce qui était fort vrai, 82combien elle désirait quitter la cour. Si elle avait cru sa mission finie, son langage, d’ailleurs toujours alerte, eût été de toute outrecuidance.
Le 16 mars était, cette année, le jeudi après le second dimanche de carême. Si l’on se rapporte à la lettre de rémission citée au précédent volume (III, p. 552 et suiv.), l’on verra qu’une conjuration s’ourdissait alors dans Paris pour livrer la capitale à Charles VII. La cour de Bourges était si bien prévenue que les conjurés avaient du même Charles VII un acte de pleine amnistie pour le passé de Paris, et qu’ils avaient écrit au conseil pour indiquer les diverses manières dont le complot pourrait être mis a exécution. C’est à cette heureuse nouvelle, ce semble, que Jeanne faisait allusion.
Il y avait aussi une conjuration à Reims, mais dans un sens opposé, pour faire rentrer les Bourguignons dans la ville. L’âme de cette conjuration était un certain Labbé, qui, pour mieux dissimuler, donnait avis au roi que beaucoup de Rémois voulaient introduire les Bourguignons. Les Rémois avertis protestèrent, et Labbé fut puni, sur l’ordre de l’archevêque, car c’était un membre du chapitre.
La preuve du rang que la Pucelle tenait toujours dans leur estime, c’est que, non contents de protester auprès du roi, ils protestèrent aussi auprès de la Libératrice qui leur répondit par la lettre suivante en date du 28 mars :
2e lettre aux habitants de Reims
Très chiers et bons amis, plaise (à) vous savoir que j’ai reçu vos lettres, lesquelles font mention comment on a rapporté au roi que dedans la bonne cité de Reims, il (y) en avait moult de mauvais. Ainsi veuillez savoir que c’est bien vrai qu’on lui a rapporté vraiment qu’il y en avait beaucoup qui étaient (faisaient semblant d’être) d’une alliance (d’un parti), lesquels étaient d’une (autre) alliance, et qui devaient trahir la ville et mettre les Bourguignons dedans.
Et depuis le roi a bien su le contraire, parce que vous lui en avez envoyé la certaineté (l’assurance) ; dont il est très content de vous ; et croyez que vous êtes bien en sa grâce ; et si vous aviez à besogner quant au regard du siège, il vous secourrait ; et (il) connaît bien que vous avez moult à souffrir pour la dureté123 que vous font ces traîtres Bourguignons adversaires ; aussi (il) vous en délivrera au plaisir (de) Dieu, bien brief, c’est à savoir le plus tôt que faire se pourra. Si (ainsi) vous prie et vous requiers, très chiers amis, que vous gardiez bien ladite bonne cité pour le roi, et que vous fassiez très bon guet.
Vous ouïrez bientôt de mes bonnes nouvelles plus à plein. Autre chose quant à présent ne vous écris, forsque (si ce n’est que) toute Bretagne est 83française, et aoit le duc envoyer au roi III (3) mille combattants payés pour II (2) mois.
À Dieu vous commant qui soit garde de vous. Escrit à Sully le XXVIIIe (28e) jour de mars.
Sur l’adresse : À mes très chiers et bons amis les gens d’Église, échevins, bourgois et habitants et maistres de la bonne ville de Reyms124.
V. La guerrière revient à la guerre. — Résurrection de l’enfant de Lagny.
En disant aux Rémois qu’ils auraient bientôt plus à plein de ses nouvelles, la Pucelle annonçait ce qu’elle devait réaliser ces jours-là même. À la fin de mars, nous a dit Perceval de Cagny (III, p. 195), fort mécontente de l’inaction de la cour, elle s’en échappa sous prétexte d’aller en aucun esbat et, sans prendre congé du roi, elle s’en vint à Lagny-sur-Marne, où l’on faisait bonne guerre aux Anglais de Paris. Il est vraisemblable aussi qu’elle voulait profiter de la conjuration qui devait éclater dans ce temps, et qui fut malheureusement découverte dans la semaine de la Passion (vers le 3 ou 4 avril).
Le Ciel marqua la réapparition de son envoyée sur la scène par un éclatant miracle, par la résurrection de l’enfant de Lagny. Nous ne le connaissons que par le procès de condamnation. Voici ce que nous révèle la séance du 3 mars :
— Quel âge avait l’enfant que vous allâtes visiter à Lagny ?
— Il avait trois jours ; il fut apporté à Notre-Dame à Lagny ; l’on me dit que les pucelles de la ville étaient devant Notre-Dame, et que je voulusse y aller prier Dieu et Notre-Dame de vouloir lui donner vie ; j’y allai et je priai avec les autres. Finalement la vie apparut en lui ; il bâilla trois fois ; il fut baptisé, ne tarda pas à mourir et fut enseveli en terre sainte. Il y avait trois jours, ainsi qu’on le disait, qu’il n avait pas apparu de vie en l’enfant ; il était noir comme ma cotte : mais quand il bailla, la couleur commença à lui revenir. J’étais à genoux devant Notre-Dame avec les pucelles à faire ma prière.
— Ne fut-il pas dit par la ville que c’était vous qui aviez fait cette résurrection, et quelle avait été accordée à votre prière ?
— Je ne m’en enquérais pas125.
84La réponse est d’une sainte, et équivaut à un aveu que son humilité lui défendait de faire. Il n’est pas douteux que dans la ville l’on ait attribué le miracle à celle que l’on avait priée de venir le demander. La question même le suppose. Les jeunes filles auxquelles elle s’était jointe, la mère et les parents de l’enfant ont dû éclater en expressions de reconnaissance et d’admiration envers celle qui obtenait de telles faveurs de la part de Notre-Dame. C’était pour elle une préparation à la terrible révélation qu’elle allait recevoir presque aussitôt après sur les fossés de Melun, dans la semaine de Pâques. Or, en 1430, Pâques tombait le 16 avril.
VI. Dans la semaine de Pâques, à Melun, il est révélé à la Vénérable qu’elle sera prise avant la Saint-Jean. — Entretenue presque chaque jour de cette perspective. — Ses répugnances et son obéissance.
Le héraut Berry (III, p. 251) nous a dit comment Melun avait chassé les Bourguignons de ses murs. La garnison était sortie pour enlever des vaches à Yèvre, ne laissant qu’une poignée d’hommes d’armes à la garde du château. Les habitants fermèrent les portes, et assiégèrent le château situé dans une île. Pour le forcer, ils élevèrent une bastille jusque dans cette île. C’était vraisemblablement pour aider à la conquête que Jeanne vint à Melun. Elle y était en effet, va-t-elle nous dire, dans la semaine de Pâques. Or le genre de butin que les Anglo-Bourguignons allaient chercher à Yèvre indique que le carême était fini ; car il suffit de rappeler la Journée des harengs, pour savoir qu’à cette époque les armées elles-mêmes gardaient l’abstinence quadragésimale. C’est là qu’une terrible révélation attendait la Vénérable. Elle s’en expliquait elle-même le 10 mars, à propos d’une question sur la sortie de Compiègne.
— En la semaine de Pâques dernièrement passée, comme j’étais sur les fossés de Melun, il me fut dit par mes voix, à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, que je serais prise avant la Saint-Jean, qu’il fallait que ce fût ainsi fait, de ne pas ni ébahir, de prendre tout en gré, et que Dieu m’aiderait.
— Depuis ce lieu de Melun, ne vous a-t-il pas été dit par vos voix que vous seriez prise ?
— Oui, cela m’a été dit par plusieurs fois, et comme tous les jours. Je requérais de mes voix que quand je serais prise, je mourusse promptement, sans long tourment de prison ; et elles me dirent de prendre tout en gré, et qu’ainsi il fallait faire ; mais elles ne me dirent pas l’heure, et si je l’eusse sue, je n’y fusse point allée.
— 85Si vos voix vous avaient commandé de sortir, et vous eussent signifié que vous seriez prise, seriez-vous sortie ?
— Si j’avais su l’heure et que je devais être prise, je n’y fusse point allée volontiers ; toutefois en la fin j’eusse fait leur commandement, quelque chose qui dut en advenir126.
VII. Ce qu’elle a dit du supplice de Franquet d’Arras. — Ses efforts pour s’opposer au duc de Bourgogne qui rentre en campagne ; explication de sa tentative sur Soissons et sur Pont-l’Évêque. — Ses divers mouvements.
Monstrelet place la prise de Franquet d’Arras dans les premiers jours de mai ; de Cagny peu après le retour de Jeanne à Lagny ; c’est de Cagny, pensons-nous, qui est dans le vrai. Cette dernière victoire de la guerrière a du être remportée dans la semaine sainte, du 9 au 15 avril, ou dans la semaine de Pâques, du 20 au 22. L’exécution de ce brigand lui fut grandement reprochée. Voici comment elle s’en justifiait dans la séance du 14 mars :
— Prendre un homme à rançon, et le faire mourir prisonnier, n’est-ce pas un péché mortel ?
— Aussi ne l’ai-je pas fait.
— Et Franquet d’Arras que l’on fit mourir à Lagny ?
— Pour ce qui regarde Franquet d’Arras, je consentis à ce qu’on le fit mourir, s’il l’avait mérité, et parce qu’il confessa être meurtrier, larron et traître. Son procès dura quinze jours ; le juge fut le bailli de Sentis, et les hommes de la justice de Lagny. Je requérais d’avoir Franquet pour un homme de Paris, seigneur de l’Ours. Quand je sus que le seigneur était mort, et que le bailli m’eut dit que je faisais grand tort à la justice en délivrant icelui Franquet, je dis audit bailli :
Puisque mon homme, celui que je coulais avoir est mort, faites de celui-ci ce que vous devez en faire par justice.— Avez-vous baillé ou fait bailler de l’argent à celui qui avait pris ledit Franquet ?
— Je ne suis pas monnoyer ou trésorier de France pour bailler argent127.
86Ce seigneur de l’Ours avait nom Jacquet Guillaume et tenait hôtel à la porte Baudet, au lieu où devait éclater la conjuration, dont il faisait partie (III, p. 555). La conjuration fut découverte dans la semaine de la Passion ; les conjurés exécutés la veille des Rameaux, 8 avril, et les jours suivants. Si Franquet avait été pris au commencement de mai, il en résulterait que la Pucelle n’aurait appris la mort de son protégé qu’un mois après l’exécution.
On verra au Ve livre de ce volume que, le 24 avril, elle se présentait aux portes de Senlis, et demandait à y être admise avec mille chevaux. Il lui fut répondu que la pauvreté de la ville ne permettait d’en admettre que trente. Une pareille escorte indique suffisamment ce que se proposait la guerrière.
La trêve avait expiré le jour de Pâques, 16 avril, et le duc de Bourgogne, qui avait fait ses préparatifs et se tenait à Montdidier, se hâta d’entrer en campagne. Son objectif était Compiègne.
Un double motif lui faisait vivement convoiter cette place. Elle était très importante, car elle ménageait la communication de ses États du Nord avec Paris ; aussi lors des trêves avait-il demandé que, en attendant la paix définitive, elle fût remise entre ses mains. Les machinateurs de la trêve avaient été jusqu’à lui faire cette concession ; mais les habitants de Compiègne, plus patriotiques, avaient absolument refusé de s’exposer à ses vengeances en l’admettant dans leurs murailles. Il avait dû se contenter de Port-Sainte-Maxence. Outré de fureur, il avait résolu de s’emparer de la ville de vive force, et, la trêve finie, Luxembourg et ses capitaines étaient partis de Péronne pour forcer les châteaux et forteresses qui servaient d’avant-poste à la place convoitée ; lui-même ne tardait pas à venir mettre le siège devant Gournay-sur-Aronde. À la suite d’une capitulation de Gournay, il se rendit à Noyon avec une troupe nombreuse, établit de ses meilleurs capitaines dans les faubourgs, et, pour s’assurer le libre passage de l’Oise, il constitua un fort détachement d’Anglais à Pont-l’Évêque, à 2 ou 3 kilomètres au-dessous de Noyon, garantissant ainsi ses communications avec la Picardie, et prévenant d’être inquiété sur ses derrières.
Il venait vers le 10 mai 87mettre le siège à Choisy-sur-Aisne, à 5 ou 6 kilomètres de Compiègne.
Lorsque la Pucelle se présentait devant Senlis, le 24 avril, avec mille cavaliers, c’était sans doute pour s’opposer aux premières opérations du Bourguignon. Elle a dû, à la suite du refus opposé, disséminer ses guerriers à Crépy, à Lagny, à Compiègne. Le 13, elle était à Compiègne.
Pour délivrer Choisy, elle fit une double tentative qui n’aboutit pas, et donna lieu à une double interrogation.
Il lui fut dit le 13 mars :
— Est-ce que vous avez eu révélation d’aller à Pont-l’Évêque ?
— Depuis qu’à Melun j’eus révélation que je serais prise, je me rapportai le plus souvent à la volonté des capitaines du fait de la guerre, sans toutefois leur dire que j’avais révélation que je serais prise128.
Il fallait passer l’Aisne pour attaquer l’armée qui assiégeait Choisy, et cette armée était maîtresse du pont de cette forteresse sur l’Aisne. La Pucelle, le chancelier, d’autres capitaines remontèrent jusqu’à Soissons.
Les chroniqueurs, en particulier Gilles le Bouvier (III, p. 233), nous ont dit comment le gouverneur de la place, Guichard de Bournel, refusa de recevoir la petite armée, qui se débanda à la suite. Il fit plus, puisqu’il livra la ville aux Bourguignons. Choisy était pris dès le 16 mai, et son château rasé. La trahison de Guichard de Bournel causa une vive peine à la Pucelle, si nous en jugeons par la question suivante posée le 3 mars :
— En ce qui regarde le fait de Soissons, parce que le capitaine avait rendu la ville, n’avez-vous pas renié Dieu, et dit que si vous le teniez, vous le feriez trancher en quatre pièces ?
— Je ne reniai jamais ni saint, ni sainte, et ceux qui l’ont dit ou rapporté ont mal entendu129.
La Pucelle rentra presque seule à Compiègne, après l’inutile tentative par Soissons. Cela ne pouvait guère être avant le 16 ou le 17 mai. Le duc de Bourgogne était occupé à démanteler sa conquête. Dès le 20 mai, il mettait le siège devant Compiègne. Le château de Coudun à 6 kilomètres, devenait son quartier général, tandis que son armée, divisée en trois corps, venait camper sur la rive droite de l’Oise, en face de Compiègne, qui est sur la rive gauche. À Clairoix, en amont de la rivière, à 4 kilomètres de la place, c’était Jean de Luxembourg ; à Margny, en face de Compiègne, séparé seulement par une prairie d’un kilomètre de large, c’était Baudot de Noyelle ; à Venette, à 2 kilomètres en aval, c’étaient 88les Anglais. Le pont sur l’Oise, pont fortifié, avec boulevard et fossés, était en possession des assiégés.
Combien de jours la Pucelle resta-t-elle à Compiègne à son retour de Soissons ? Fort peu, pensons-nous ; elle a dû en sortir du 18 au 20. Son armée s’était comme fondue à la suite de la couchée aux champs dans les environs de Soissons. Il importait cependant de frapper un coup, avant que le siège fût assis. Elle a dû courir à Lagny, revenir à Crépy, et dans la nuit du 22 au 23, elle conduisait les trois ou quatre-cents hommes d’armes avec lesquels, d’après Perceval de Cagny, elle rentrait dès le 23 au matin. Ainsi s’explique ce que racontent Bochard, et d’autres avec lui, que Flavy la fît sortir pour demander secours au roi. Ils se trompent en disant que c’était un piège et une trahison. Si la trahison a eu lieu, c’est au retour.
VIII. Ce que la Vénérable a dit de sa prise.
Le 10 mars, la séance s’ouvrit par cette sommation :
— Par le serment que vous avez fait, de quel lieu êtes-vous partie, quand la dernière fois vous êtes venue à Compiègne ?
— De Crépy-en-Valois.
— Quand vous êtes arrivée à Compiègne, y êtes-vous restée plusieurs jours, avant de faire quelque sortie ?
— Je vins à une heure secrète (silencieuse), du matin, et j’entrai dans la cille sans que mes ennemis s’en fussent guère aperçus, à ce que je pense. Ce jour-là même, sur le soir, je fis la sortie dans laquelle je fus prise.
— À votre sortie sonna-t-on les cloches ?
— Si on les sonna, ce ne fut point par mon commandement ou à mon su ; je n’y pensais pas, et je ne me souviens pas si j’avais dit de les sonner.
— Avez-vous fait cette sortie du commandement de vos voix130 ?
Jeanne répond en manifestant la révélation de sa prise reçue sur les fossés de Melun ; elle vient d’être rapportée n° VI. Les interrogateurs font de nouveau la question :
— Quand vous avez fait cette sortie, aviez-vous ordre de vos voix de sortir et de faire cette attaque ?
— Ce jour je ne sus point ma prise et je n’eus pas commandement de sortir ; mais il m’avait toujours été dit qu’il fallait que je fusse prisonnière.
— Quand vous fîtes cette sortie, passâtes-vous sur le pont ?
— Je passai par le pont et par le boulevard ; j’allai avec la compagnie de mes gens 89sur les gens de monseigneur de Luxembourg, et par deux fois je les repoussai jusqu’au logis des Bourguignons, et à la troisième fois jusques à mi-chemin ; et alors les Anglais qui étaient là coupèrent à moi et à mes gens le chemin qui était entre moi et le boulevard ; pour cela mes gens se retirèrent, et moi en me retirant par les champs de coté, devers la Picardie, je fus prise près du boulevard. La rivière était entre Compiègne et le lieu où je fus prise ; et il n’y avait entre le lieu où je fus prise et Compiègne que la rivière, le boulevard et la fossé dudit boulevard131.
Dans l’article LVII, d’Estivet prétend qu’avant l’attaque contre Pont-l’Évêque et avant la sortie de Compiègne, tout comme dans l’attaque contre Paris et La Charité, elle avait fait des promesses et des prophéties de succès démenties par l’événement. Elle les nie aujourd’hui, disait-il, mais plusieurs hommes dignes de foi les attestent comme faites certainement par elle.
La réponse déjà plusieurs fois reproduite :
— Je m’en rapporte à ce que j’en ai autrefois répondu, et si je suis avisée (d’en dire) plus avant, volontiers j’en répondrai plus avant,
s’applique aussi à ces derniers faits. La Vénérable avoue manifestement par là ne pas donner la dernière explication de ces événements. Ne serait-ce pas parce qu’elle ne l’aurait pas pu sans dévoiler de ténébreuses intrigues auxquelles son propre parti ne fut pas étranger ? Que penser de la catastrophe du 23 mai ? La trahison y eut-elle sa part ?
IX. A-t-elle été trahie ? — Ses paroles. — Les contemporains qui affirment la trahison. — Les rapports de Flavy avec les ennemis de Jeanne : La Trémoille et Regnault de Chartres. — Ce qu’était Flavy. — Extraits des procès dont il est l’objet.
Je ne crains que la trahison, disait dix mois avant sa prise la Vierge-Guerrière. La conduite tenue envers elle, lors de l’assaut contre Paris, n’était-ce pas déjà la trahison ? Nous avons entendu l’annaliste de Bretagne Alain Bouchard (III, p. 290). C’était un digne magistrat ; le supposer capable d’inventer ce qu’il nous dit tenir de deux témoins oculaires et auriculaires, serait lui l’aire une injure gratuite. Il précise le temps et le lieu ; c’était en juillet 1498, à Compiègne. Deux vieillards, 90âgés l’un de quatre-vingt-dix-huit, l’autre de quatre-vingt-cinq ans, lui dirent ce qu’ils avaient vu et entendu, le 23 mai 1430, alors qu’ils avaient, l’un trente ans, l’autre dix-huit ; c’est-à-dire qu’ils étaient dans un âge où ils étaient bien en état de comprendre et de retenir des faits aussi importants et aussi graves que ceux qui se passaient dans leur ville. La Pucelle était entrée avec le secours qu’elle avait été quérir, et l’avait introduit à Compiègne avant le jour. Elle se hâta de se rendre à l’église Saint-Jacques et d’y faire célébrer la sainte messe ; elle y communia et se retira derrière un pilier. Plusieurs gens de la ville étaient accourus ; il y avait en particulier de cent à cent-vingt enfants désireux de la voir : elle se tourna vers les assistants et dit :
— Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie, et que bientôt je serai livrée à la mort, etc.
Elle n’affirme pas que ce serait le jour même. Dans la déposition citée, elle dit n’avoir pas su que ce serait ce jour. Ce n’est donc qu’un vif pressentiment avec impression plus vive du sort qu’elle savait lui être réservé avant la Saint-Jean.
Non seulement cette impression n’a rien d’étonnant, mais elle est entièrement dans l’ordre fréquent de la Providence, qui prépare ses élus aux événements. Après ce que nous savons des communications de la Vénérable avec le Ciel, il serait surprenant qu’elle n’eût pas ressenti quelque chose de ce genre le jour qui devait la faire entrer dans la douloureuse carrière. Dans une vie où les traits de ressemblance avec la vie du Maître ne se comptent pas, les paroles de la Fiancée sont un écho de celles par lesquelles, au Cénacle et sur le chemin de Gethsémani, le Fiancé annonçait que l’heure de la trahison était proche. Je suis vendue et trahie, aurait-elle dit. Si, dans la législation divine et humaine, deux témoins qui ont vu et entendu suffisent pour établir un fait, l’on ne voit pas sur quoi l’on se baserait pour récuser les deux témoins de Compiègne.
Bien des contemporains n’en ont rien dit ? soit ; mais ils n’ont pas contredit, croyons-nous, ceux qui ont affirmé la trahison. Or elle est affirmée par Thomassin (III, p. 267) ; par la Chronique de Normandie qui écrit de la prise de la Libératrice (III, p. 384) :
Ce firent faire par envie les capitaines de France, pour ce que si aucuns faits d’armes se faisaient, la renommée était telle par tout le monde que la Pucelle les avait faits.
On vient d’entendre Bouchard, qui, après les paroles citées, raconte que Flavy fit fermer les portes de Compiègne.
C’est donné comme un bruit vraisemblable par l’Abréviateur du procès (III, p. 283). Le doyen de Saint-Thibaud nous dira plus loin qu’il fut dit que La Trémoille fut coupable de sa prise. La Chronique de Tournay (III, p. 229), et celle de Morosini, si tant est qu’il ne faille pas 91rectifier le texte (III, p. 608), vont plus loin. On a affirmé, dit la première, que, par jalousie, des capitaines français la firent mourir ; ils étaient d’accord avec les Anglais pour son supplice, dit Morosini.
Les chroniqueurs français et bourguignons nous parlent de la jalousie de plusieurs des capitaines qu’elle conduisait à la victoire.
La Trémoille fut coupable de sa prise, disait-on. C’était le roi de fait à cette époque ; et il semble bien qu’il fût en parfaite entente avec le chancelier, Regnault de Chartres. Tous deux avaient et des motifs particuliers pour ne pas aimer la Pucelle, et des moyens propres pour s’en défaire.
L’un et l’autre voulaient aboutir par les négociations à cette paix que la Pucelle disait ne pouvoir être obtenue que par le bout de la lance. Même la funeste issue des premières trêves ne leur avait pas ouvert les yeux. Il est question de journées pour amener la paix, jusque dans les lettres où le duc de Bourgogne annonce au duc de Savoie la prise de la Vénérable (De Beaucourt, t. II, p. 418-424).
Quand Compiègne fit sa soumission à Charles VII, La Trémoille s’en attribua la capitainerie, tout en consentant à accepter pour son lieutenant Guillaume de Flavy, qu’avaient choisi les habitants. À la suite des trêves du 28 août, il avait été stipulé qu’en attendant la paix, Compiègne serait confiée au Bourguignon. Les habitants refusèrent énergiquement d’accepter cette disposition, et Regnault de Chartres vint inutilement les exhorter de s’y conformer. Le refus fut unanime, plein de respect et de fermeté. Une telle attitude devait plaire à l’héroïne, et explique l’amour particulier qu’elle voua à Compiègne. Elle plaisait aux habitants de Reims, vivement alarmés, comme le prouvent leurs registres communaux, par des trêves qui leur faisaient craindre, en retombant sous la puissance bourguignonne, d’être exposés à la vengeance du duc. Les trêves et les négociations sans fin qui n’aboutissaient pas étaient l’œuvre de l’archevêque, qui était surtout chancelier. Cela explique le résumé de ses lettres aux Rémois que nous a conservé Jean Rogier (III, p. 363). On y voit qu’il prend facilement son parti de la prise de la Libératrice ; et la raison qu’il en donne, c’est qu’elle faisait tout à son plaisir. Le plaisir de la Pucelle, c’est-à-dire la direction qu’elle avait mission de donner pour expulser l’envahisseur, était entièrement contraire au plaisir du chancelier.
Une pouvait pas être toujours à ses négociations sans avoir dans le parti bourguignon des accointances, des hommes prêtant l’oreille à sa diplomatie.
Déjà, à la page 22, l’attention a été attirée sur l’expression employée par l’accusée, lorsque, à propos du signe de la couronne, on lui proposait 92de s’en rapporter au chancelier :
— Faites-le venir, et que je l’entende parler, et puis je vous répondrai : il n’oserait pas dire le contraire de ce que je vous en ai dit.
Ce mot : il n’oserait pas, sans être une démonstration, ne laisse pas que de surprendre péniblement. Il y avait des liens de famille et d’amitié entre Regnault de Chartres et Guillaume Flavy qu’il faut faire connaître.
Guillaume de Flavy appartenait à une noble famille de Picardie. Ils étaient six frères : trois suivirent le parti bourguignon, trois le parti français132. D’après François Duchesne, qui redresse le P. Anselme, Regnault de Chartres eut pour mère Blanche de Nesle, veuve d’un Raoul de Flavy133. Dans un long procès dont il va être parlé, Luillier, avocat de Guillaume de Flavy, dit que son client étudia d’abord aux écoles de Paris et y conquit certains grades. Regnault de Chartres le prit alors, le mit en sa compagnie et le conduisit avec lui dans divers voyages à Rome, en Savoie, en Angleterre.
Guillaume quitta le diplomate pour embrasser la carrière des armes. Encore que Rapiout, l’avocat plaidant contre Flavy, ait contesté les exploits que lui attribuait Luillier, et l’ait accusé d’avoir fui comme un lièvre le siège de Meaux, les chroniqueurs s’accordent à dire qu’il fut très brave, et la défense de Beaumont et de Compiègne en sont la preuve ; mais ils s’accordent aussi avec Leclerc pour dire que
c’était le plus tyran, et faisant plus de tyrannies et horribles crimes qu’on pût faire134.
Violence, cupidité, luxure, Guillaume de Flavy en fut un composé. La plume se refuse à indiquer les détails qui le montrent comme un des monstres féodaux les plus complets d’une époque où ils abondent. En 1437, il enleva, dans une embuscade, un maréchal de France, le comte de Rieu de Rochefort, le traîna de prison en prison, jusqu’à ce qu’il y mourût. En 1441, il obtint des lettres de rémission pour pareil attentat. Il avait épousé Blanche d’Aurebruche, dame d’Arsy. Pour se mettre en possession de ses biens, il fit mourir beau-père et belle-mère.
L’on n’est pas surpris dès lors que, pour accroître sa fortune qui fut très considérable, il ait mis à contribution ceux dont il était censé le défenseur, non moins que ceux qu’il devait combattre. C’est ainsi qu’en vertu d’une composition les habitants de Reims devaient lui payer 100 écus d’or par mois.
La fin du scélérat fut une dernière tragédie. L’épouse outragée contracta des liens d’intimité avec un chevalier du nom de messire de Louvain. 93Tous deux gagnèrent le barbier de Flavy, qui lui coupa la gorge ; comme il ne mourait pas assez vite, la dame l’étouffa sous des coussins (février 1449). Elle prouva que son mari voulait la tuer, obtint des lettres de rémission (juillet 1449), et épousa son complice. La famille Flavy poursuivit le sire de Louvain, et finit par le tuer en 1464 : justice, mais justice de l’enfer, où les réprouvés sont des bourreaux les uns pour les autres.
La famille Flavy eut aussi à répondre de la mort du maréchal de Rieu. Son héritier attaqua les lettres de rémission comme excessives. De là un procès qui dura plus de cinquante ans, puisqu’il ne fut terminé qu’en 1509.
Sans en suivre le labyrinthe, quelques détails aideront à comprendre la catastrophe de Compiègne. Les registres du Parlement renferment de nombreux plaidoyers à ce sujet. En juin 1444 (Regnault de Chartres était mort en avril 1444), Luillier présenta la défense de Flavy et nous révèle, sur les relations du capitaine de Compiègne, qui se disait malade pour ne pas comparaître, que Guillaume avait été le protégé du chancelier ; le défenseur alléguait, pour soutenir les lettres de rémission, que Flavy avait refusé 30,000 écus que le duc de Bourgogne lui offrait pour livrer Compiègne. On lit dans la réplique de Rapiou, l’avocat de l’héritier du maréchal :
N’est à croire que en refusa XXXm escus, veu qu’il ferma les portes à Jehanne la Pucelle, par quoy fut prise, et dit-on que pour fermer lesdites portes il ot plusieurs lingots d’or135.
Barbin, au nom du roi, demandait une punition pour le meurtre du maréchal. Tout cela se disait du vivant de Flavy. L’affaire, comme il a été observé, ne devait pas finir de sitôt, puisqu’elle ne fut terminée que dans le siècle suivant.
Quicherat (V, p. 179 et 369), cite comme venant du cabinet des titres, des extraits d’un résumé des plaidoiries composées pour Flavy, par conséquent favorables. La prise de la Pucelle y est racontée ainsi qu’il suit :
Plusieurs troupes étant entrées en la ville (de Compiègne) par la forêt de Cuise, entre lesquelles était la Pucelle, ils firent entreprise pour lever le logement de messire Baudot de Noyelle, maréchal de l’armée, qui avait son quartier au village de Marigni, au plus proche de la ville. Sortirent à cette fin le mercredi 24 mai (mardi 23), [à] 5 heures du soir, cinq ou six-cents hommes partie à pied et partie à cheval, et y trouvèrent grande résistance pour ce que tous les chiefs et capitaines y estoient assemblés pour résoudre ce qui était à faire aux approches (pour approcher de la ville).
94La résistance de ceux-ci donna loisir à toutes les troupes logées à Venette, Clairoix et Bienville, même au duc de Bourgogne logé à Coudun, de secourir leurs capitaines engagés au combat avec telle ardeur et poursuite, que, sur la retraite, ils se trouvèrent pêle-mêle jusqu’aux barrières, la Pucelle et les capitaines étant sur le derrière de leurs troupes pour arrêter la violence des ennemis. Lesquels se voyant confortés par toute l’armée qui venait fondre sur ceux qui étaient sortis, entraient ès barrières, ne pouvant être arrêtés par les archers et coulevriniers que Flavy avait disposés pour les défendre et favoriser la retraite, et n’eût été les petits bateaux couverts, garnis d’archers et arbalétriers, rangés au bordage de la rivière, où la plupart des gens de pied furent recueillis, les ennemis eussent occupé les barrières et mis la ville en danger, en laquelle n’y était que les habitants qui arrêtèrent la fureur des ennemis, le désordre et confusion étant demeurés sur les chefs de la cavalerie, qui furent tellement accueillis (bousculés) et pressés, que la Pucelle, Pothon le Bourguignon, et cinq ou six autres des plus vaillants, furent contraints donner leur foi136 et demeurer prisonniers. La Pucelle tirée bas de son cheval par ses longs habits, donna sa foi au bâtard de Wendonne qui était de la compagnie et suite de messire Jean de Luxembourg, au logis duquel elle fut menée après avoir parlé au duc de Bourgogne.
Cela défavorisa grandement (nuisit beaucoup à) la défense de la ville peu fournie d’hommes, vivres et munitions de guerre, ceux qui y étaient entrés avec la Pucelle s’étant dès le lendemain retirés en leurs garnisons ; et n’y serait demeuré que Barette, lieutenant de ladite Pucelle, et XXXIII hommes d’armes de sa compagnie.
Le départ des troupes entrées avec la guerrière prouve bien qu’elle n’était sortie de Compiègne, au retour de Soissons, que pour chercher des renforts. C’est l’avocat de la famille Flavy qui parle : il omet de dire que les barrières furent fermées, mais il avoue le petit nombre de ceux qui furent pris avec la Libératrice. C’étaient les plus braves ; n’auraient-ils pas fait payer chèrement aux ennemis qui se seraient engagés dans la place leur imprudente témérité, alors qu’ils auraient été soutenus par les défenseurs et les habitants ? Les Anglo-Bourguignons n’auraient-ils pas hésité à s’engager ainsi dans la ville ? C’est ce que l’on se demande.
Si la trahison de celui que l’historien des ducs de Bourgogne, M. de Barante, appelle le plus cruel, le plus avare des capitaines des compagnies (liv. VI, p. 485) n’est pas absolument certaine, de véhéments 95soupçons pèsent sur l’affreux scélérat dont on vient d’esquisser les actes. Ce n’était pas lui qui aurait vu sans rage tout l’honneur de la défense attribué à la Libératrice. L’on possède les livres de comptes de Compiègne ; l’on verra que la Pucelle n’y est mentionnée que deux fois, et sa prise l’est sans la moindre expression de regret, comme date de quelques dépenses faites par la ville. La crainte de Flavy n’a-t-elle pas arrêté la main des greffiers ? Une quittance de Cauchon atteste qu’il a voyagé à partir du 1er mai pour le service du roi. Après Calais, où il a été faire sa cour au roi qui venait d’y arriver, il assigne comme première station un voyage au siège de Compiègne. N’était-ce pas pour y négocier l’achat de la Pucelle ?
D’après le résumé des missives de Regnault de Chartres par Rogier, le chancelier, qui prend si aisément son parti de la prise et même de la mort de la Pucelle, écrit que Flavy avait repoussé les offres du duc de Bourgogne, qui lui offrait un riche mariage s’il livrait Compiègne. N’est-ce pas au chancelier que Flavy dut plus tard d’obtenir si promptement des lettres de rémission pour le guet-apens commis contre le maréchal de Rieu ? N’a-t-on pas attendu la mort du chancelier pour attaquer comme excessives ces lettres de rémission ? Il le semble bien, et tout cela n’est pas sans entacher la mémoire du diplomate. Le jour des suprêmes manifestations révélera seul avec certitude ce que recèlent ces troublants indices.
Nota. — L’auteur est heureux de signaler l’excellent ouvrage de M. Alexandre Sorel, La prise de Jeanne d’Arc à Compiègne (Paris, Picard, in-8°), et de consigner ici l’expression de sa reconnaissance pour toutes les bontés dont il a été prévenu tant par M. le Président du tribunal civil que par M. le comte de Marsy, président de la Société des antiquaires de France, dans une visite aux lieux de la funeste catastrophe.
96Chapitre VI La captivité de la Vénérable jusqu’à l’arrivée à Rouen
- I.
- Captivité dans le château de Beaulieu.
- Tentative d’évasion.
- Sa licéité d’après la Vénérable.
- Remarques.
- II.
- Beaurevoir.
- Sa chapellenie.
- Les dames de Luxembourg.
- Invitation pressante à quitter le vêtement masculin.
- Remarques.
- III.
- Le saut de la tour de Beaurevoir.
- Ce qu’elle en a dit.
- Remarques.
- IV.
- Les diverses translations de la captive ; le temps probable passé dans chaque prison.
- La prison d’Arras, du Crotoy.
I. Captivité dans le château de Beaulieu. — Tentative d’évasion. — Sa licéité d’après la Vénérable. — Remarques.
La prisonnière passa à Clairoix la première nuit de sa captivité ; elle avait été visitée par le duc de Bourgogne et les autres chefs bourguignons et anglais qui vinrent jouir du bonheur de leur capture, et probablement insulter au malheur de celle qu’ils avaient si souvent injuriée dans ses triomphes. La Vénérable fut promptement conduite en un lieu plus fortifié que ne l’était Clairoix, à Beaulieu en Picardie, un des châteaux de Luxembourg. Voici ce que l’interrogatoire nous apprend sur ce premier séjour de captivité. Le 15 mars :
— Sous la foi du serment prêté, dites-nous comment vous avez pensé échapper entre deux pièces de bois au château de Beaulieu ?
— Je ne fus jamais prisonnière quelque part, sans que je ne m’en fusse volontiers échappée. Lorsque j’étais dans le château dont vous parlez, j’aurais enfermé mes gardes dans la tour, n’eût été le portier qui s’en avisa et me rencontra. À ce qu’il me semble, il ne plaisait pas à Dieu que je m’échappe de cette fois ; il fallait que je visse le roi des Anglais, comme mes voix me l’avaient dit, et comme c’est écrit ci-dessus137.
— 97Avez-vous congé de Dieu ou de vos voix de partir de prison, toutes les fois que bon vous semblera ?
— Je l’ai demandé plusieurs fois ; mais je ne l’ai pas encore.
— Est-ce que maintenant vous partiriez, si vous voyez point (occasion) de partir ?
— Si je voyais la porte ouverte, je m’en irais ; ce serait le congé de Notre-Seigneur. Je crois fermement que si je voyais la porte ouverte, et mes gardes et les Anglais dans l’impuissance de m’arrêter, je penserais que c’est la volonté de Notre-Seigneur, et que Notre-Seigneur m’envoie secours ; mais sans congé je ne m’en irais pas, à moins que ce ne fût un essai d’évasion, pour savoir si Notre-Seigneur en serait content. Aide-toi, Dieu t’aidera. Je le dis, pour ce que si je m’en allais, l’on ne dise pas que je m’en suis allée sans congé138.
L’on ne saurait douter que la Pucelle n’ait vu le roi des Anglais. Durant les cinq ou six mois qu’elle fut détenue à Rouen, le jeune roi de onze ans habitait le château, dont Jeanne occupait un des cachots, dans plusieurs des grandes salles duquel elle fut plusieurs fois conduite pour son procès. On n’aura pas refusé à l’enfant-roi le plaisir de voir dans les fers celle qui lui arrachait du front la couronne de France.
Inutile de faire observer la parfaite orthodoxie des paroles de la Vénérable ; mais qu’on remarque comment elle exprime constamment l’espérance d’une délivrance. Si elle n’a pas réussi à Beaulieu, c’est que Notre-Seigneur ne voulait pas qu’elle s’échappât de cette fois. Elle a demandé la permission de s’évader ; elle ne l’a pas encore. Si elle s’échappe, que l’on sache bien qu’elle n’a entendu rien faire contre la volonté de Notre-Seigneur.
D’après Gilles de Roye (III, p. 459), la Pucelle fut conduite à Noyon pour être vue par la duchesse de Bourgogne. Or Isabelle, d’après les registres du chapitre, n’arriva à Noyon que le 6 juin. C’était peut-être dans le transfert de Beaulieu à Beaurevoir qu’elle fut offerte en spectacle à la nouvelle duchesse.
98II. Beaurevoir. — Sa chapellenie. — Les dames de Luxembourg. — Invitation pressante à quitter le vêtement masculin. — Remarques.
Beaurevoir, sur les frontières du Vermandois et du Cambrésis, est à peu près à égale distance de Saint-Quentin et de Cambrai, à 25 kilomètres environ. Les Luxembourg y possédaient un château très fort dont on peut voir les fossés en partie comblés, la base des tours, de beaux souterrains bien conservés, et le pourtour, une esplanade aujourd’hui en culture.
Beauevoir, Beauvoir, bello videre, dans d’anciens documents, ce nom vient sans doute d’un site d’où la vue s’étend à 5 ou 6 kilomètres à la ronde. La Providence ménagea à la captive ce temps de retraite pour la préparer aux horribles luttes de Rouen. Elle y trouva de quoi satisfaire sa piété : des geôlières compatissantes, et un service religieux qui devait aller à son âme avide des longs offices. Dès le XIVe siècle, Valéran de Luxembourg y fonda une chapellenie desservie par quatre prêtres, dont le nombre fut dans la suite porté à sept. Ils devaient y célébrer vingt et une messes par semaine au moins. Une devait être chantée chaque jour. L’office devait être chanté en chœur chaque dimanche, à toutes les fêtes des Apôtres et à toutes les fêtes chômées139. Les dames de Luxembourg n’auraient pas mérité le témoignage que la prisonnière va leur rendre, si elles n’avaient pas ménagé à la Vénérable les consolations de la foi. Ces dames étaient demoiselle Jeanne de Luxembourg, tante de Jean de Luxembourg qu’elle institua son héritier, et sœur du bienheureux Pierre de Luxembourg, et avec elle la femme de Jean de Luxembourg, Jeanne de Béthune, mariée en secondes noces et sans enfant de son second mariage. Elle avait une fille du premier mari, de la maison de Bar. La tante était la marraine de Charles VII ; l’épouse était dans son cœur attachée au parti français.
— Êtes-vous restée longtemps dans la tour de Beaurevoir ?
— J’y fus quatre mois, ou environ140.
Cette réponse, faite le 3 mars, prouve que le séjour à Beaulieu n’a dû guère être que de quinze jours, car les registres de Tournay nous diront que la Vénérable était à Arras le 29 septembre. Avant cette question et cette réponse avait eu lieu le dialogue suivant :
— Votre roi, la reine et d’autres de votre parti ne vous ont-ils pas requise de quitter l’habit viril ?
— Cela n’est pas de votre procès.
— Quand vous étiez au castrum de Beaurevoir, la même requête ne vous a-t-elle pas 99été adressée ?
— Si vraiment, j’ai répondu que je ne le quitterais pas, sans permission de Dieu. Mademoiselle de Luxembourg et Madame de Beaurevoir m’offrirent habit de femme ou du drap pour le faire ; je répondis que je rien avais pas le congé de Notre-Seigneur, et qu’il n’était pas encore temps.
— Est-ce que messire Jean de Pressy et d’autres ne vous offrirent point à Arras habit de femme ?
— Ledit messire et plusieurs autres me l’ont plusieurs fois demandé.
— Pensez-vous que vous eussiez délinqué ou fait péché mortel de prendre habit de femme ?
— Je fais mieux d’obéir et de servir mon souverain Seigneur, c’est à savoir Dieu. Si j’avais du prendre habit de femme, je l’eusse fait à la requête de ces deux dames plutôt que d’autres dames qui soient en France, excepté ma reine141.
C’est sur ces aveux que d’Estivet basa son article XVI ainsi conçu :
Après sa prise, au château de Beaurevoir et à Arras, ladite Jeanne fut charitablement avertie par de nobles personnes, par des notabilités, de quitter l’habit viril et de reprendre les vêtements que la décence prescrit à son sexe. Elle s’y refusa absolument, et encore, comme il a été dit, elle persévère dans son refus ; déclinant pour tout le reste les œuvres du sexe féminin, pour se conduire en tout comme un homme plutôt que comme une femme.
Il s’attira, cette réponse :
— C’est vrai, à Arras et à Beaurevoir, j’ai été bien admonestée de prendre habit de femme ; je l’ai refusé et je le refuse encore ; et quant aux œuvres de femmes, il y a assez d’autres femmes pour ce faire142.
100C’est manifestement par intérêt pour la captive qu’on la pressait à Beaurevoir et à Arras de reprendre des vêtements de femme. Aux yeux de ses ennemis, c’était un délit patent, qui ne permettait pas l’ombre d’un doute sur la nature de l’esprit qui ranimait. À première vue, même les amis de la captive devaient être embarrassés pour la justifier, ne se figurant pas que le Ciel pût autoriser un fait si contraire aux usages, et à leur manière de penser. Voilà pourquoi les amis de la Vénérable la pressaient d’enlever cette arme à ses ennemis. Il ne serait pas étonnant que même de la cour lui fût venue de la part du roi et de la reine une invitation de se conformer à ce qu’on demandait d’elle.
Les réponses de la Vénérable sont à remarquer. Elle ne proteste pas seulement de son obéissance à Notre-Seigneur qui lui a fait ce commandement ; en disant qu’il n’est pas encore temps pour elle de quitter le vêtement viril, elle donne à entendre que ce temps viendra. Comme elle le dit ailleurs, ce sera quand sera accompli ce pourquoi elle a été envoyée par Dieu. Elle affirme la continuation de sa divine mission, qui l’absorbe assez pour qu’elle laisse aux autres femmes, qui peuvent bien y suffire, les œuvres de leur sexe.
Il se passa à Beaurevoir un incident plus grave que le port de l’habit viril, le saut du haut de la tour du château. Écoutons ce que la Vénérable nous en a appris.
III. Le saut de la tour de Beaurevoir. — Ce qu’elle en a dit. — Remarques.
Après avoir dit, dans la séance du 3 mars, qu’elle avait été environ quatre mois à Beaurevoir, elle ajouta :
— Quand je sus que les Anglais allaient venir, j’en fus très émue ; toutefois mes voix me défendirent plusieurs fois de saillir ; et enfin par crainte des Anglais je saillis en me recommandant à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie ; et je fus blessée. Quand je fus saillie, la voix de sainte Catherine me dit de prendre bon courage, que je guérirais et que ceux de Compiègne auraient secours. Je priais toujours avec mon conseil pour ceux de Compiègne.
— Que dîtes-vous quand vous fûtes saillie ?
— Quelques-uns disaient que j’étais morte. Aussitôt que les Bourguignons s’aperçurent que j’étais vivante, ils me dirent que j’étais saillie.
— N’avez-vous pas dit que vous aimiez mieux mourir qu’être en la main des Anglais ?
— J’ai dit que j’aimerais mieux rendre l’âme à Dieu qu’être en la main des Anglais.
— Est-ce qu’alors vous ne vous êtes pas courroucée, n’avez-vous pas blasphémé le nom de Dieu ?
— Je n’ai oncques maugréé ni saint ni sainte et je n’ai pas coutume de jurer143.
101La séance du 14 mars s’ouvrit par cette question :
— Quelle fut la cause qui vous fit saillir de la tour de Beaurevoir ?
— J’avais ouï dire que tous ceux de Compiègne au-dessus de sept ans devaient être mis à feu et à sang. J’aimais mieux mourir que vivre après pareille destruction de bonnes gens, et ce fut l’une des causes. L’autre cause, c’est que je sus que j’étais vendue aux Anglais et j’aimais mieux mourir qu’être en la main des Anglais, mes adversaires.
— Avez-vous fait ce saut du conseil de vos voix ?
— Sainte Catherine me disait presque tous les jours de ne pas saillir et que Dieu m’aiderait et même à ceux de Compiègne. Et je dis à sainte Catherine que, puisque Dieu aiderait à ceux de Compiègne, je roulais y être. Sainte Catherine me dit :
Sans faute, il faut que vous preniez tout en gré, vous ne serez pas délivrée que vous n’ayez vu le roi des Anglais.Je lui répondais :Vraiment, je ne voudrais pas le voir ; j’aimerais mieux mourir que d’être mise en la main des Anglais.
— N’avez-vous pas dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite :
Dieu laissera-t-il si mauvaisement mourir ces bonnes gens de Compiègne ?— Je n’ai point dit si mauvaisement ; mais je leur ai parlé (aux saintes) en cette manière :
Comment Dieu laissera mourir ces bonnes gens de Compiègne qui ont été et sont si loyaux à leur Seigneur144 !
— 102Après que je me fus précipitée, je fus deux ou trois jours sans vouloir manger ; c’est que cette chute m’avait tellement brisée que je ne pouvais ni boire ni manger. Toutefois je fus réconfortée par sainte Catherine qui me dit de me confesser et de requérir pardon à Dieu pour avoir sailli, et que sans faute ceux de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d’hiver. Et alors je me pris à revenir et recommençai à manger, et je fus aussitôt guérie.
— Alors que vous vous êtes précipitée, pensiez-vous vous tuer ?
— Non ; mais en me précipitant je me recommandai à Dieu ; et par le moyen de ce saut j’espérais échapper et évader d’être livrée aux Anglais.
— Quand la parole vous fut revenue, n’avez-vous pas renié et maugréé Dieu et ses saints, ainsi que le porte l’information ?
— Je n’ai pas mémoire, je ne suis pas souvenante d’avoir jamais en ce lieu ou en d’autres renié Dieu ou ses saints : je ne m’en suis pas confessée, car je n’ai point mémoire de l’avoir dit ou fait.
— Voulez-vous vous en rapporter à l’information faite ou à faire ?
— Je m’en rapporte, à Dieu et pas à un autre, et à bonne confession145.
Le 14 mars, parmi les faits taxés par les examinateurs de péché mortel se trouve le saut de Beaurevoir. Jeanne répondit :
— Pour ce qui est du saut de Beaurevoir, je le faisais non pas dans une pensée de désespoir, mais dans l’espérance de sauver mon corps, et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité. Après le saut, je m’en suis confessée et j’en ai requis merci à Notre-Seigneur. J’en ai pardon de Notre-Seigneur. Je crois que ce n était pas bien de faire ce saut ; mais ce fut mal fait. Je sais par la révélation de sainte Catherine que j’en ai le pardon, après que je m’en 103fus confessée ; et c’est du conseil de sainte Catherine que je m’en confessai.
— Avez-vous eu pour cela grande pénitence ?
— J’en ai eu une grande partie du mal que je me suis fait en tombant.
— Le péché que vous fîtes en vous précipitant, croyez-vous que ce fut un péché mortel ?
— Je n’en sais rien, mais je m’en attends à Notre-Seigneur146.
Le 13, comme on lui demandait si elle avait jamais fait quelque chose contre le commandement des saintes, elle répondit :
— Ce que j’ai pu et su faire, je l’ai fait et accompli à mon pouvoir. Pour ce qui est du saut du donjon de Beaurevoir que je fis contre leur commandement, je ne pus m’en tenir ; et quand elles virent ma nécessité, et que je ne savais et ne pouvais m’en tenir, elles me secoururent de la vie et me gardèrent de me tuer147.
Ces aveux de Jeanne servirent de matière à trois articles du réquisitoire. Par le XXXVIIe l’accusateur lui reproche d’avoir désobéi à des commandements qu’elle prétend venir de Dieu, et d’avoir dit qu’elle n’avait pu s’empêcher de se précipiter. En quoi, dit-il, elle semble avoir sur le libre arbitre de l’homme des opinions blâmables, et tomber dans l’erreur de ceux qui prétendent qu’il est nécessité par de fatales conjonctures ou choses semblables.
— Je m’en tiens à ce que j’en ai répondu…
— Faire contre le commandement de vos voix, ajouta-t-on, ne pensez-vous pas que ce soit pécher mortellement ?
— J’en ai autrefois répondu, et je m’en attends à ladite réponse. Quant à la conclusion de l’article, je m’en attends à Notre-Seigneur148.
104L’article XLI insiste sur la pensée de désespoir qui l’a poussée à se précipiter du haut de la tour. C’est un instinct diabolique qui lui a inspiré un acte pareil, elle qui s’est souvent vantée qu’elle se tuerait plutôt que de se laisser livrer aux Anglais.
— Je m’en attends à ce que j’en ai dit autrefois149.
Ce fut l’unique réponse.
Dans l’article XLVI, on lui reproche de s’être rendue coupable d’impatience et d’irrévérence envers Dieu, en disant : Et comment ! Dieu laissera mourir mauvaisement ceulx de Compiègne, qui sont si loyaux !
— Je m’en attends à ce que j ai répondu, (repartit l’accusée)150.
Dans ses Aperçus nouveaux, Quicherat s’est oublié jusqu’à dire que la sainte fille avait obéi à une pensée de suicide, et jusqu’à tronquer un texte pour établir son odieuse assertion. Il a été réfuté dans le second volume de cet ouvrage (II, p. 395-396).
Tout proteste dans les paroles de la Vierge étudiées de près, contre un semblable crime. Non seulement elle dit formellement le contraire ; mais elle affirme qu’elle préférait rendre son âme à Dieu que tomber entre les mains des Anglais. Elle savait bien que se suicider c’était donner son âme non à Dieu, mais au démon. Elle savait qu’elle s’exposait. N’y avait-il pas des raisons suffisantes pour affronter le péril ? La Chronique des Cordeliers, une chronique bourguignonne, nous révèle que ce par quoi elle se laissait glisser (s’avalait) rompit. Elle ne se précipita donc pas. L’horreur qui la saisit à la nouvelle qu’elle allait être livrée aux Anglais, le désir de venir au secours des habitants de Compiègne, autorisaient, ce semble, une tentative suprême, où, avec péril de mort, il y avait chance de réussite. Quand elle dit n’avoir pu s’en tenir, il est évident que nous 105sommes parfaitement en droit d’adoucir cette expression, comme nous le faisons pour une foule d’expressions de l’Écriture sainte bien plus fortes, et d’entendre une très forte tentation. Elle ne craint pas d’avouer d’ailleurs avoir mal fait et avoir contristé ses Saintes.
Était-ce faute mortelle ? Encore qu’elle dise d’une manière fort touchante qu’elle s’en rapporte à Notre-Seigneur, — lui seul peut juger l’acte concret, — cependant il est consolant de se rappeler qu’elle dit ailleurs espérer n’avoir jamais commis de faute mortelle.
Quand et dans quelles circonstances la Pucelle a-t-elle quitté Beaurevoir ?
IV. Les diverses translations de la captive ; le temps probable passé dans chaque prison. — La prison d’Arras, du Crotoy.
C’est le 14 juillet que Caïphe-Cauchon sommait à Compiègne Jean de Luxembourg d’avoir à livrer sa captive pour la somme qu’il aurait touchée si, au lieu de la Vierge-Guerrière, il avait eu un roi entre ses mains. Mais, dit l’Abréviateur du procès (III, p. 283), Luxembourg ne voulait
pas y entendre, ni la bailler à nulle fin.
Il est à présumer qu’il était détourné, par sa tante et par sa femme, d’un acte qui devait livrer son nom à la réprobation des siècles. Cauchon, dans son reçu, mentionne des voyages en Flandre et à Beaurevoir pour le fait de la Pucelle. Le comte de Ligny était devant Compiègne dès le commencement du siège ; il en eut la conduite dès le mois d’août, le duc de Bourgogne ayant dès lors quitté l’armée pour aller recueillir la succession litigieuse de son cousin le duc de Brabant. N’est-il pas vraisemblable que c’est pour peser sur les dames de Luxembourg que Cauchon aura fait le voyage de Beaurevoir mentionné dans sa quittance ? Il a poussé jusqu’en Flandres ; n’était-ce pas pour s’aboucher au sujet de la captive avec le duc de Bourgogne ? L’on n’a pas remarqué que ce dernier en a été assez longtemps le gardien avant qu’elle ait été livrée aux Anglais. On verra par les livres de compte de Tournay que la Vénérable était à Arras dès le 29 septembre. La santé de la demoiselle de Luxembourg allait s’affaiblissant, puisque, par son testament du 10 septembre, elle instituait Jean de Luxembourg son principal héritier et mourait le 13 novembre de cette année 1430. La complication de ces faits a pu influer sur la translation de la prisonnière à Arras, ville qui relevait immédiatement du duc de Bourgogne.
Combien de temps y a-t-elle été détenue ? Il semble que c’est durant près d’un mois. Un texte déjà cité nous apprend que, dans cette ville, elle a été sollicitée, dans des vues bienveillantes, par le sire de Pressy et d’autres encore, de reprendre les vêtements de son sexe. Par l’interrogatoire du 3 mars, nous savons encore cette circonstance :
— N’avez-vous 106pas vu, lui fut-il dit, n’avez-vous pas fait faire un portrait ou image de votre personne, à votre ressemblance ?
— À Arras, je vis en la main d’un Écossais une peinture ; elle était à ma ressemblance ; j’étais peinte toute armée, un genou en terre, présentant une lettre à mon roi. Jamais je ne vis d’autre image à ma ressemblance, ni n’en fis faire151.
Et encore le 30 mars :
— À Beaurevoir, à Arras, ou ailleurs, n’aviez-vous pas des limes ?
— En a-ton trouvé sur moi ? Je n’ai pas d’autre chose à répondre152.
Ces faits, qui semblent indiquer un séjour assez prolongé, sont corroborés par des documents produits au volume précédent. Les États de Normandie votèrent en août une somme destinée à payer l’achat de la Pucelle. Le receveur général de cette province donnait, dès le 3 septembre, des ordres pour que cet impôt fût recouvré dès la fin du même mois. Ce n’est cependant que le 20 octobre que le trésor royal se vidait de ses espèces d’or pour avoir la Pucelle (III, p. 560-561). On ne l’avait donc pas encore. Les espèces versées dans les derniers jours d’octobre, la Vénérable sera passée entre les mains des Anglais qui l’avaient achetée et payée.
Elle a été conduite d’Arras au Crotoy, par Drugy où elle a fait une halte (III, p. 379, 381), probablement d’une nuit seulement. Sur le séjour au Crotoy, le procès-verbal ne nous fournit que ces paroles de la Voyante :
— La dernière fois que je vis saint Michel, c’était lorsque je quittais Le Crotoy ; je ne l’ai pas vu très souvent.
Ces paroles étaient dites le 3 mars. Parmi les témoins cités à la réhabilitation, on entendra Aymond de Macy déposer que le chancelier de l’église d’Amiens, Nicolas de Quiefville, détenu au Crotoy, y célébrait la messe et que Jeanne y assistait très souvent. Elle se confessait au savant ecclésiastique qui, dans la suite, ne tarissait pas d’éloges sur la piété et les autres vertus de la captive. Deux autres pièces nous semblent indiquer qu’à la date du 21 novembre la Pucelle était encore au Crotoy. Ce sont les lettres de l’Université de Paris à Pierre Cauchon et au roi d’Angleterre. Les universitaires constatent que la Vénérable est présentement entre les mains du roi d’Angleterre, mais ils se plaignent de ce que l’autorité ecclésiastique n’est pas saisie. Ils demandent que Jeanne soit soumise au jugement de l’évêque de Beauvais et de l’Inquisition, et conduite à Paris pour 107que la cause soit examinée dans la ville où les doctes abondent. Il est très convenable que réparation des scandales de cette femme soit faite,
au lieu où les faits d’icelle ont été divulgués et notoires excessivement.
Cela semble indiquer que la Vénérable n’avait pas encore été transférée à Rouen. On hésitait peut-être au conseil royal pour introduire un procès en matière de foi, et aussi sur celui qui devait le faire, sur les bases à lui donner.
Le Crotoy était d’ailleurs une place qui offrait au gouvernement anglais toute garantie que la prisonnière ne lui échapperait pas. Le château était très fort, au bord de la mer, au sein des possessions anglaises. Toute tentative d’évasion, ou de délivrance de vive force, était absolument impossible. D’après le père Ignace de Jésus-Maria, Jeanne n’aurait été tirée du Crotoy que le 13 janvier 1431 (III, p. 370). La date est trop reculée. Dès le 28 décembre, Cauchon se faisait donner des lettres de territorialité par le chapitre de Rouen ; dès le 3 janvier, le roi d’Angleterre ordonnait que la prisonnière fût livrée à Cauchon toutes les fois qu’il la demanderait, en vue de l’interroger. Le 9 janvier, l’évêque convoquait un certain nombre de docteurs et avec eux constituait les officiers judiciaires. Ces actes supposent la présence de Jeanne à Rouen ; elle a dû y arriver dans la dernière quinzaine de décembre.
Les stations faites dans les diverses prisons pourraient avec grande vraisemblance être ainsi déterminées : quinze jours à Beaulieu, près de quatre mois à Beaurevoir, un mois environ à Arras. près de deux mois au Crotoy, entre cinq ou six mois à Rouen.
108Chapitre VII La Pucelle dans son parti
- I.
- Conduite de Charles VII envers la Pucelle.
- Le nombre d’hommes d’armes qu’il lui confie.
- La maison militaire de la Vierge-Guerrière.
- Ses chevaux ; le cheval de l’évêque de Senlis.
- Les demandes de la Pucelle.
- Les armoiries données par Charles VII.
- Degré de foi de Charles VII dans la mission de la Pucelle.
- Ce qu’il a fait pour sa délivrance.
- II.
- Prières du peuple pour la Pucelle.
- Foi du peuple dans la Pucelle.
- Hommages du peuple à la Pucelle.
- La Pucelle marraine.
- Énumération d’actes en l’honneur de la Pucelle.
- Résistance de la Pucelle.
- Douleur de la prise de la Pucelle.
I. Conduite de Charles VII envers la Pucelle. — Le nombre d’hommes d’armes qu’il lui confie. — La maison militaire de la Vierge-Guerrière. — Ses chevaux ; le cheval de l’évêque de Senlis. — Les demandes de la Pucelle. — Les armoiries données par Charles VII. — Degré de foi de Charles VII dans la mission de la Pucelle. — Ce qu’il a fait pour sa délivrance.
La Libératrice a peut-être trouvé dans son parti des traîtres qui l’ont trahie et vendue ; nous n’avons pas dissimulé ce qui peut en faire naître le véhément soupçon ; ils furent fort peu nombreux ; mais ils étaient tout-puissants. Plus nombreux furent les capitaines qui la jalousèrent. Ces tristes constatations ne doivent pas faire oublier l’immense enthousiasme dont elle fut l’objet de la part de la masse de la nation, de la part du peuple qui fit sa force.
Le roi, encore qu’il ait été coupable de faiblesse pour la défendre, qu’il n’ait pas eu assez de foi en sa mission, et de force d’âme pour s’abandonner à la conduite de la céleste envoyée, ainsi que Jacques Gelu lui en faisait un devoir rigoureux, le roi lui a toujours porté le plus vif intérêt. Un chapitre entier a été consacré dans le volume précédent à dire les marques solennelles, publiques, permanentes, qu’il lui en a données. Il reste à faire connaître les égards plus personnels dont il l’a entourée.
Les docteurs de Poitiers disaient, dans leur sentence, que le roi devait la faire conduire honnêtement. Il le fit. Il lui donna des hommes d’armes. S’il fallait s’en rapporter au procès-verbal, ce serait un nombre fort considérable pour le temps et surtout les conjonctures dans lesquelles il se trouvait. À cette question adressée le 27 février :
— Quelle suite vous donna le roi quand il vous mit à l’œuvre ?
la Pucelle aurait répondu :
— 109Il ma donné X ou XII mille hommes, j’allai d’abord à Orléans153.
Pareil chiffre est inadmissible, au moins pour les débuts. Les chroniqueurs les mieux informés ne parlent que de deux à trois-mille hommes. Il y a dans la traduction latine, la seule qui nous reste pour cette séance, une erreur qu’explique la facilité de se méprendre sur les nombres écrits en caractères romains ; ou l’on a gonflé expressément le chiffre donné par Jeanne ; ou il s’agit de l’armée après la victoire de Patay.
Dans l’article LIII du réquisitoire, d’Estivet reproche à Jeanne d’avoir poussé l’orgueil et la présomption jusqu’à commander à des armées, où se trouvaient quelquefois jusqu’à XVI mille hommes, parmi lesquels beaucoup de nobles, des barons et des princes. Jeanne répondit que si elle était chef de guerre, c’était pour battre les Anglais154. À Orléans, où elle vainquit en s’écartant de l’avis des chefs, dans la campagne de la Loire, où le généralissime en titre, le duc d’Alençon, avait l’ordre, auquel il fut fidèle, de n’agir que sous la direction de la Pucelle, dans toutes ces miraculeuses conquêtes du 4 mai au 8 septembre, tout, dit Perceval de Gagny, et avec lui d’autres chroniqueurs, tout se fit par l’initiative de la Pucelle. Elle n’avait pas cependant le titre de chef de l’armée. D’Estivet dit que la Libératrice commanda quelquefois à seize-mille hommes. C’est le chiffre le plus élevé. Fut-il vrai, il faudrait conclure qu’elle n’en comptait pas dix ou douze-mille au début ; car ce chiffre fut plus que doublé dans la suite.
L’on sait que Charles VII avait constitué une maison militaire à la Libératrice. De là le LIVe article du réquisitoire :
Jeanne n’a voulu que des hommes pour son service dans la vie privée, chose inouïe de la part d’une femme pudique et dévote.
Jeanne répondit :
— Mon gouvernement était d’hommes, mais au logis et pour dormir, j’avais le plus souvent une femme avec moi. Quand j’étais en guerre, je couchais vêtue et armée, là ou je ne pouvais pas trouver une femme. Quant à la conclusion, je m’en attends à Notre-Seigneur155.
110Charles VII la monta convenablement de chevaux pour elle et pour ses gens. Le 10 mars, cette question lui fut posée :
— Quand vous avez été prise, aviez-vous un cheval, un coursier ou une haquenée ?
— J’étais à cheval ; je montais un demi-coursier quand je fus prise.
— Qui vous avait donné ce cheval ?
— Mon roi, ou ses gens m’ont donné de l’argent de mon roi. J’en avais cinq coursiers sans les trottiers qui étaient plus de sept156.
L’accusation qui lui fut intentée à propos du cheval de l’évêque de Senlis prouve que le roi cherchait l’occasion de contenter le goût de la Pucelle pour les bons chevaux, goût qu’elle va avouer elle-même. Elle aimait les instruments de son métier, comme l’homme d’étude aime les bons et beaux livres. Le 3 mars donc, cette question lui fut posée :
— Pourquoi avez-vous pris la haquenée de l’évêque de Senlis ?
— Elle fut achetée deux-cents saluts. S’il les toucha ou non, je n’en sais rien ; mais il en eut assignation, ou il en fut payé. Je lui récrivis que s’il voulait sa haquenée, il l’aurait, que je ne la voulais pas, et qu’elle ne valait rien pour supporter la fatigue157.
Cette réponse ne satisfit pas les tortionnaires qui, pour convaincre la Vénérable de pêché mortel, lui alléguèrent entre autres faits, le 14 mars, le cheval de l’évêque de Senlis. Elle répondit :
— Pour ce qui est du cheval de Senlis, je crois fermement n’en avoir pas de péché mortel envers Notre Sire, pour ce qu’il fut estimé à deux-cents saluts d’or dont le possesseur eut assignation ; toutefois il fut renvoyé au seigneur de La Trémoille pour le rendre à Monseigneur de Senlis. Ledit cheval ne valait rien pour moi afin de chevaucher. D’un côté ce n’est pas moi qui l’avais pris à l’évêque, de l’autre je n’étais pas contente de le retenir parce que j’appris que l’évêque était mal content de ce qu’on lui avait pris son cheval, et aussi de ce qu’il ne valait rien pour gens d’armes. Et en conclusion, s’il fut payé de l’assignation qui lui fut faite, ou s’il eut restitution de son cheval, je ne sais, je pense que non158.
111Malgré ces explications, d’Estivet ramena encore dans son article XXXIX le cheval épiscopal.
L’accusée répondit qu’elle s’en rapportait à ses réponses.
C’était le roi qui avait fait prendre cette haquenée pour en faire cadeau à la Pucelle ; mais, a écrit M. Dupuys dans le Bulletin de la société archéologique de Senlis (1876), les comptes du trésorier Raguier mentionnent cette dette du trésor. En prenant possession de Senlis, Charles VII avait publié des lettres d’amnistie dont seuls les Anglais étaient exceptés, et il avait ordonné que les biens fussent rendus à ceux qui avaient été exilés pour sa cause. L’évêque, Jean Fouquerel, n’était pas de ces derniers. C’était une des créatures de Cauchon. Loin d’être excepté de l’amnistie, le soin de le payer de son cheval était dévolu partie au receveur de Senlis, Innocent Lafare, partie au grainetier de la ville, Jean Milet. L’évêque, qui, à l’approche de l’armée royale, avait fait cacher une somme importante à Paris, s’était-il enfui ? Je ne saurais le dire, mais il n’a pas longtemps survécu à la défaite de la cause qu’il avait embrassée, puisque ses héritiers faisaient l’inventaire de ses biens à la date du 19 octobre 1429159.
Lorsque, le 10 mars, la Pucelle eut répondu qu’elle tenait du roi cinq coursiers et plus de sept trottiers, il lui fut dit :
— Aviez-vous de votre roi autre chose que ces chevaux ?
— Je ne demandais rien à mon roi si ce n’est de bonnes armes, de bons chevaux, et de l’argent pour payer les gens de mon hôtel.
— N’avez-vous point de trésor ?
— X ou XII mille que j’ai vaillant, ce n’est pas un grand trésor pour mener la guerre, bien plus c’est peu de chose. Ces choses, à ce que je pense, sont entre les mains de mes frères ; et ce que j’ai c’est de l’argent propre de mon roi160.
112Avant ces questions sur sa maison, elle avait été ainsi interrogée :
— N’aviez-vous point un écu et des armes (armoiries) ?
— Je n’en eus jamais ; mais mon roi donna des armes à mes frères, à savoir un écu d’azur, deux fleurs de lis d’or, et une épée dans le milieu : en cette ville j’ai devisé (dépeint) ces armes à un peintre parce qu’il m’a demandé quelles armes j’avais. Le tout fut donné par mon roi, à mes frères, pour leur faire plaisir, sans requête de ma part et sans révélation161.
Sans donner sur ce point, comme sur tous les autres, d’autres preuves que les paroles de Jeanne qui affirment le contraire, d’Estivet accusa la Vénérable d’avoir fait peindre ces armoiries.
Il ajoute ce détail que l’épée était d’argent, la garde et la croix d’or, ainsi que la couronne.
C’est, (dit-il), un faste et une vanité, où la piété n’a rien à voir ; attribuer pareilles vanités à Dieu et aux saints, c’est leur manquer de respect.
Il confond ces armes, don du roi, avec la bannière donnée par Notre-Seigneur, pour tirer dans son article LVIII la conclusion que l’on vient de lire.
— J’en ai répondu, (dit l’accusée), et du contredit mis par le promoteur, je m’en attends à Notre-Seigneur162.
Dans les lettres aux évêques et seigneurs de ses États, le roi d’Angleterre vit le comble de l’outrage et de l’orgueil, en ce que la Libératrice aurait, disait-il, demandé, porté, et ses frères avec elle, les armes de France.
Les libéralités du roi envers la Vénérable inspirèrent à d’Estivet l’article LV, ainsi conçu :
Ladite Jeanne a abusé des révélations et des prophéties qu’elle prétend lui venir de Dieu pour en faire un instrument de profit temporel et de lucre. Par le moyen de ces sortes de révélations elle s’est acquise l’opulence, grand train de vie, un état de maison avec de nombreux officiers, chevaux, et tout un grand train de vie. Elle a même acquis à ses frères et à ses parents de grands revenus temporels ; 113imitatrice en cela des faux prophètes, qui, pour se procurer la fortune et la faveur des puissants du siècle, avaient coutume de feindre savoir par révélations ce qu’ils comprenaient devoir flatter ces mêmes princes, abusant ainsi des divins oracles, et attribuant leurs mensonges à Dieu.
— J’en ai répondu, (repartit la Vénérable accusée). Quant aux dons faits à mes frères, ce que le roi leur a donné, c’est de sa grâce, sans requête de ma part. Quant à la charge que me donne le promoteur, et à la conclusion de l’article, je m’en rapporte à Notre Sire163.
Charles VII n’a donc pas manqué aux égards qu’il devait à celle qui lui mettait la couronne au front. Il n’a cessé, croyons-nous, de porter à sa personne un vif intérêt. Son tort à son égard a été de ne savoir pas se dégager de l’entourage qui le gouvernait, et de ne s’être pas abandonné à la conduite de la Libératrice que le Ciel lui envoyait. Il a admis sa mission surnaturelle, mais avec une foi vacillante, qui n’a pas su se maintenir ferme, et tirer les conséquences. S’il est difficile à notre nature, si orgueilleuse dans sa faiblesse, de croire au surnaturel, il est plus difficile encore de s’y maintenir longtemps et d’y conformer ses actes. Saint Pierre, après s’être élancé à la parole du Maître, pour marcher sur les flots, doute et est sur le point d’y être englouti. Tel semble avoir été Charles VII. Saint Pierre doute, hésite, lorsque le miracle dont il est l’objet aurait dû affermir sa foi. Charles VII semble avoir douté de la Pucelle, surtout après le sacre, alors que les merveilles accomplies étaient le gage des promesses de l’avenir. Après Reims, il suit moins que jamais la direction de la Vierge. Celle-ci, malgré son mécontentement, a cependant gardé pour le lui le plus profond et le plus affectueux respect. Elle a soigneusement évité toute parole de blâme à son endroit ; mais le besoin de le défendre l’a amenée à constater son manque de foi. C’est du moins ce que permet de conjecturer une parole de Bernardin [Isambart] de La Pierre. Au cimetière Saint-Ouen, le prêcheur Érard ayant accusé Charles VII d’hérésie pour s’être laissé conduire par une envoyée de l’enfer, la Vierge l’interrompit pour lui dire qu’il en avait menti, et que Charles était un 114excellent chrétien. Le témoignage rendu à l’orthodoxie du roi. rapporte par de nombreux témoins, ne saurait être l’objet d’un doute ; mais d’après de La Pierre, elle aurait ajouté : et il n’a pas cru en moi (et in me non credidit). Quel est le sens de ces paroles ? Jeanne les a-t-elle dites dans le sens où le Maître disait : Celui qui croit en moi, ne croit pas en moi, mais en celui qui ma envoyé ? A-t-elle voulu dire qu’il n’avait pas cru d’une manière constante, ferme ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas notre siècle qui a le droit d’inculper le roi de la Pucelle ; ce ne sont pas surtout ceux qui le font avec le plus d’acrimonie. Jeanne n’était en rien spirite, elle était catholique jusqu’à la sainteté. Les impies de nos jours croient aux médiums ; ils sont pris d’hydrophobie pour le surnaturel catholique. La preuve qu’ils n’accepteraient pas une nouvelle Jeanne d’Arc, ce sont les procédés auxquels ils ont recours pour travestir et dénaturer celle du XVe siècle. L’accepter avec ses conséquences, c’est-à-dire avec son Seigneur connu, aimé, servi, ce serait relever la France.
Charles VII a-t-il fait quelque chose pour délivrer la Vénérable ? La Chronique de Morosini affirme à deux reprises qu’il a agi avec vigueur auprès du duc de Bourgogne et des Anglais. Les dames de Beaurevoir, ce semble, auraient pu le seconder puissamment. Il n’est pas sans probabilité que d’abord l’on ne pensait pas à un procès en matière de foi, et que Jeanne était regardée comme une prisonnière ordinaire. Remise entre les mains des Anglais, il eût été bien inutile de traiter avec eux d’une rançon ; ils estimaient leur prisonnière plus que tout l’or du monde ; ils ne l’auraient pas donnée pour Londres, disent des chroniqueurs de leur bord.
Quant à ceux qui parlent d’une délivrance par les armes, on peut leur demander pourquoi la France n’a pas encore repris Metz et Strasbourg ? Délivrer Jeanne par cette voie était aussi difficile pour Charles VII qu’il l’est aujourd’hui de recouvrer ces deux forteresses.
Regnault de Chartres, comme archevêque de Reims et métropolitain de Beauvais, aurait pu, ce semble, intervenir contre un suffragant qui entreprenait de juger une cause sur laquelle lui-même s’était prononcé, et avait porté une sentence approuvée par le Ciel, et ratifiée par l’admiration de tout ce qui n’était pas Anglais : mais ce que nous avons rapporté du chancelier-archevêque prouve qu’il était loin de vouloir intervenir en faveur de celle qui contrecarrait sa politique.
Si la Libératrice a trouvé dans les hautes classes de l’indifférence et de l’hostilité, il n’en a pas été de même dans l’ensemble de la nation, qui a témoigné pour elle d’un enthousiasme dont les accusateurs firent un crime à la victime.
115II. Prières du peuple pour la Pucelle. — Foi du peuple dans la Pucelle. — Hommages du peuple à la Pucelle. — La Pucelle marraine. — Énumération d’actes en l’honneur de la Pucelle. — Résistance de la Pucelle. — Douleur de la prise de la Pucelle.
Les chroniqueurs nous ont dit combien puissamment le commun, c’est-à-dire les milices bourgeoises et plébéiennes, s’était montré empressé à la suivre.
De quel hôte veulent parler les interrogateurs, et y avait-il fondement et allusion dans la question suivante posée le 3 mars ? Je ne saurais le dire.
— N’y avait-il pas, (lui fut-il demandé), chez votre hôte, un tableau représentant trois femmes, sur lequel étaient écrits les mots : Justice, paix, union ?
— Je n’en sais rien.
— Ne savez-vous pas que ceux de votre parti ont fait pour vous des services, fait dire des messes, fait des oraisons ?
— Je n’en sais rien ; s’ils font des services, ce n’est pas sur mon commandement ; et s’ils ont prié pour moi, il m’est avis qu’ils ne font point de mal.
— Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous soyez envoyée de par Dieu ?
— Je ne sais s’ils le croient, et m’en attends à leur courage (cœur) ; mais s’ils ne le croient pas, je n’en suis pas moins envoyée de par Dieu.
— Pensez-vous qu’en croyant que vous êtes envoyée de par Dieu, ils aient bonne créance ?
— S’ils croient que je suis envoyée de Dieu, ils ne sont pas abusés.
— Ne connaissiez-vous pas l’intention de ceux de votre parti, quand ils vous baisaient les pieds, les mains, les vêtements ?
— Beaucoup de gens me voyaient volontiers, et ils baisaient mes mains le moins que je pouvais. Les pauvres gens venaient volontiers vers moi, parce que je ne leur faisais pas de déplaisir ; mais je les supportais à mon pouvoir164.
— Quelle révérence vous firent ceux de Troyes à votre entrée ?
— Ils ne 116m’en firent point ; il me semble que frère Richard entra avec nous ; mais je ne me souviens pas si je le vis à l’entrée. — Est-ce qu’il ne fit pas un sermon à votre entrée et à votre venue ?
— Je ne m’arrêtai guère à Troyes, et je n’y couchai jamais. Pour ce qui est du sermon, je n’en sais rien.
— Fûtes-vous beaucoup de jours à Reims ?
— Je crois que nous y fûmes quatre ou cinq jours.
— N’y avez-vous pas levé des enfants [des fonts du Baptême] ?
— J’en ai levé un à Troyes ; mais je n’ai pas mémoire si j’en levai à Reims et à Château-Thierry. J’en levai deux à Saint-Denis. Volontiers aux garçons je donnais le nom de Charles, en l’honneur de mon roi, et aux filles celui de Jeanne ; et quelquefois je leur donnais le nom qui agréait à leurs mères.
— Est-ce que les bonnes femmes de la ville ne faisaient point toucher leurs anneaux à votre anneau ?
— Maintes femmes ont touché mes mains et mes anneaux, mais je ne sais pas leur courage ou intention.
— Quels sont ceux de votre compagnie qui devant Château-Thierry prirent des papillons sur votre étendard ?
— Cela n’eut jamais lieu, l’on n’en parla pas dans mon parti ; ce sont ceux du parti de par ici qui l’ont controuvé165.
Parmi les nombreux délits accumulés dans le second article de son factum, d’Estivet a inséré le suivant :
L’accusée s’est laissé adorer et vénérer.
Jeanne répondit :
— Pour ce qui est de l’adoration, si quelques-uns ont baisé mes mains ou mes vêtements, ce n’est pas par moi ou de ma volonté, je m’en faisais garder, et l’empêchais de tout mon pouvoir166.
Il semble, d’après sa réponse, que non seulement elle s’en défendait elle-même, 117mais qu’elle avait aposté des hommes pour écarter les indiscrets.
L’accusateur y revient à l’article LII, qu’il faut traduire tout entier pour se faire une idée de l’enthousiasme que provoquait la céleste envoyée :
Jeanne par ses artifices a tellement séduit le peuple catholique, que plusieurs en sa présence l’adorèrent comme sainte ; ils l’adorent encore comme telle en son absence, ordonnant en son honneur dans les églises des messes et des collectes ; bien plus, ils vont jusqu’à dire qu’après la Bienheureuse Vierge elle est plus grande que tous les saints de Dieu ; ils exposent dans les basiliques des saints ses images et ses portraits ; ils portent sur eux des médailles en plomb ou autre métal qui la représentent, comme on le fait pour honorer les saints canonisés par l’Église ; ils prêchent publiquement qu’elle est l’envoyée de Dieu, un ange plus qu’une femme : Pratiques pernicieuses pour le christianisme, souverainement scandaleuses, au détriment du salut des âmes.
La réponse de Jeanne fut :
— Pour ce qui est du commencement de l’article, j’en ai autrefois répondu, et quant à la conclusion de l’article, je m’en rapporte à Notre-Seigneur167.
La Vénérable n’était pour rien dans des hommages qu’elle détournait le plus qu’elle pouvait. Nous possédons les collectes composées pour sa délivrance. La manière dont, d’après le Greffier de La Rochelle, frère Richard parlait d’elle à Troyes, rend croyable la plupart des actes énumérés par d’Estivet. Jeanne ne les discute pas ; mais quant à la conclusion tirée par l’accusateur, elle se contente d’en appeler à son ordinaire recours, à celui d’où lui venait sa mission, et qui était honoré en sa personne.
Sa captivité fit éclater un long cri de douleur dans le parti français. Il a été dit dans le premier volume de la Vraie Jeanne d’Arc (I, p. 78-81) ce qu’avait fait Jacques Gelu, le clergé de Tours ; nous venons de rappeler les oraisons ajoutées à la messe pour obtenir sa délivrance.
Cette énumération des actes de vénération envers la Pucelle aurait du arrêter l’inique tribunal ; car ils devaient lui faire comprendre qu’il n’était pas compétent pour infirmer un jugement porté par toute la partie de l’Église qui n’était pas inféodée aux Anglais.
118Chapitre VIII Étendue de la mission que se donnait la Pucelle
- I.
- Obscurité et malaise produits dans l’esprit par la thèse que la mission finissait à Reims.
- Rien n’est plus contraire aux paroles et à l’attitude de la Pucelle durant toute sa carrière, et notamment pendant son procès.
- Les preuves.
- II.
- Jusqu’au procès de réhabilitation, personne ne l’avait soupçonné.
- On n’en trouve pas trace dans les mémoires écrits pour la réhabilitation.
- Bréhal ne mentionne ce sentiment que pour affirmer, à trois reprises, qu’il est contraire aux paroles de la Pucelle.
- La Pucelle prévoyait que sa mission pouvait ne pas être entièrement accomplie.
- Les auteurs du XVIe siècle et les auteurs étrangers ne supposent nullement que la mission finissait à Reims.
- III.
- La mission de la Pucelle exigeait de la part de son parti une libre coopération matérielle et morale.
- Les grands théologiens ont annoncé, même avant l’interruption, que le défaut de cette coopération pouvait amener la suspension des faveurs divines.
- Basin l’explique ainsi après l’évènement.
- IV.
- La Pucelle n’a pas demandé à se retirer après le sacre.
- Absurdité de dire que Charles VII l’a forcée à rester ; que ses maîtresses célestes l’ont laissée libre de continuer.
- Les voix ont parlé après le sacre, autant ou plus que précédemment.
- Si la mission finissait à Reims il faudrait dire que la Pucelle est tout orgueil, qu’elle est séditieuse.
- Le supplice de Rouen serait excusé.
- V.
- Combien c’est à tort que l’impiété en prend occasion de blasphémer.
- Double espèce de prophétie, de prédestination et de commination : exemples tirés de l’écriture.
- Il est manifeste que la première condition était que l’on suivit la direction de la Vénérable ; or elle a été manifestement contrariée.
- Si l’impiété a le droit de jeter la pierre à Charles VII.
I. Obscurité et malaise produits dans l’esprit par la thèse que la mission finissait à Reims. — Rien n’est plus contraire aux paroles et à l’attitude de la Pucelle durant toute sa carrière, et notamment pendant son procès. — Les preuves.
La mission de la céleste envoyée finissait-elle à Reims ? L’école régalienne, dont la loi était de faire de l’histoire une adulatrice de la royauté, avait fini par imposer cette donnée. Depuis le règne trop vanté où le culte de la royauté devint de l’idolâtrie, jusque vers le milieu du XIXe siècle, on n’en trouve pas d’autre dans nos histoires. L’on ne compte pas les historiens de second ordre, les orateurs, les professeurs, qui l’ont reproduite avec la plus entière bonne foi. L’auteur est du nombre de ces derniers. Ce qui en résultait d’obscurité sur la céleste figure, alors surtout qu’on nous disait que la martyre s’était rétractée le 24 mai, et le matin de son supplice, quel admirateur de la Libératrice ne l’a ressenti ? 119C’était un cauchemar interrompant une vision du Ciel, et faisant douter de la vision elle-même. Gloire à Dieu, à la lumière des documents, ces ombres aussi malsaines que douloureuses se dissipent enfin, et si les épais volumes de la Vraie Jeanne d’Arc contribuent à faire disparaître pour jamais l’échafaudage de fables inventées à ce sujet, l’auteur aura atteint un des premiers buts de son travail.
La Vénérable seule connaissait l’étendue de sa mission. Or depuis son entrée en scène, jusqu’à son supplice, elle n’a pas varié ; elle a dit être suscitée pour l’expulsion entière de l’envahisseur, et plus encore ; non seulement elle n’a pas cru que la mission guerrière donnée par le Ciel finissait à Reims, mais durant tout le procès de Rouen, elle a cru, professé que cette mission durait toujours. Avant le procès pour la réhabilitation, où Dunois a émis la conjecture de la fin de la mission à Reims, aucun contemporain n’a eu pareille pensée.
Nous avons entendu la Vénérable dire que l’Ange qui portait la couronne, c’est-à-dire saint Michel parlant par sa bouche, certifiait au roi qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, moyennant son labeur à elle, et qu’il la mit en besogne (supra, p. 16). Ainsi le comprit d’Estivet, et, loin de le démentir, l’accusée cette fois ne fit que confirmer la vérité du fond de son assertion. L’article XVII du réquisitoire est ainsi conçu :
Jeanne, arrivée en présence de Charles, lui fit trois promesses, entre plusieurs autres : la première, qu’elle ferait lever le siège d’Orléans ; la seconde, qu’elle le ferait couronner à Reims : la troisième, qu’elle le vengerait de ses ennemis, et qu’elle saurait bien ou les faire périr, ou les expulser tant les Anglais que les Bourguignons168.
Que répond l’accusée ?
— Je confesse que de par Dieu, je portai à mon roi les nouvelles que Notre Sire lui rendrait son royaume, et le ferait couronner à Reims, et lui ferait mettre hors ses adversaires. En cela, je fus messagère de Dieu ; qu’il me mît à l’œuvre ; que je lèverais le siège d’Orléans. Je parlais de tout le royaume169 ; et que si monseigneur de Bourgogne et les autres sujets du royaume ne venaient à obéissance, le roi les y ferait venir par force.
120L’on doit remarquer que d’Estivet n’entend pas exposer toutes les promesses de la Vénérable (inter alia, promisit).
La lettre aux Anglais est pleine de cette idée que la Pucelle vient pour la totale expulsion des envahisseurs. Elle est envoyée, dit-elle, pour recevoir les clefs de toutes les villes de France qu’ils ont forcées et violées, pour les bouter hors de toute France ; il n’y est pas question de Reims, mais de l’entrée du roi à Paris. Malgré quelques variantes qui n’atteignent pas le fond, l’authenticité de cette lettre est indéniable. Certaine d’être envoyée par Dieu, la jeune fille y parle avec la force et la véhémence que lui donnait justement la puissance divine dont elle se savait investie, encore que les mots et la contexture de la phrase accusent la paysanne connaissant mal la langue française. Même dans les auteurs inspirés, le Saint-Esprit laisse à ceux qui lui servent d’organe leur caractère personnel ; et la langue du berger Amos n’est pas celle d’Isaïe qui a vécu à la cour.
La Pucelle verse-t-elle le vin de bienvenue aux seigneurs de Laval à Selles, elle leur dit que bientôt elle le leur fera boire à Paris (III, p. 314).
Les trois seigneurs angevins écrivent le jour même du sacre aux deux reines, — la mère et la fille, — (III, p. 366) :
La Pucelle ne fait nul doute qu’elle ne mette Paris à l’obéissance .
Ce même jour, elle annonce au duc de Bourgogne que s’il ne fait pas la paix, ce sera (supra, p. 59) :
grande pitié du sang y qui sera versé de ceux qui viendront contre nous.
Elle a marché sur Paris, comme elle a marché sur Reims : la manière dont elle parle de la trêve qui interrompt ses victoires dans la lettre du 5 août aux habitants de Reims, serait de l’orgueil poussé jusqu’à la démence, si elle croyait sa mission finie (supra, p. 61). Un accident imprévu a forcé Charles VII de reprendre sa carrière victorieuse ; non seulement la Vénérable s’en réjouit, elle date sa lettre des champs, au chemin de Paris.
Le 22 août, elle écrit au comte d’Armagnac qu’elle lui répondra quand elle sera à Paris (supra, p. 64). Non seulement, en venant à Saint-Denis, elle avait promis de prendre Paris ; mais même après l’échec que la cour lui a ménagé le 8 septembre, elle veut recommencer le lendemain. Ses voix lui disent de ne pas se retirer ; elles ne l’autorisent à s’éloigner que lorsqu’il est impossible de triompher du parti pris des politiques et des envieux ; que l’on va jusqu’à ruiner les préparatifs d’une nouvelle attaque, le pont jeté sur la Seine. Elle rétrograde alors, mais fort mécontente, contrainte qu’elle est par les seigneurs (supra, p. 67).
Plusieurs documents contemporains nous affirment qu’elle était fort peinée de l’oisiveté à laquelle elle fut condamnée durant plusieurs mois, 121si bien que d’après Perceval de Cagny, elle s’est échappée de la cour, sans prendre congé du roi.
La persuasion que sa mission n’est pas finie paraît dans tout le procès. C’est ce qui lui fait interpréter dans le sens d’une délivrance matérielle la délivrance par le martyre, promise pourtant de la manière la plus claire, puisque, par cette délivrance, elle devait enfin entrer en Paradis170. Elle a refusé aux dames de Luxembourg de quitter le vêtement masculin, parce qu’il n’est pas temps encore (supra, p. 99). Le 13 mars :
— Pensiez-vous mal faire en prenant habit d’homme ?
— Non, et si j’étais en l’autre parti, et en cet habit d’homme, il me semble que ce serait un des grands biens de France de faire comme je faisais au devant de ma prise171.
Parler ainsi sans avoir une mission divine, c’eût été tout orgueil ; et, le 17 mars :
— Si on me laissait aller en reprenant habit de femme, je me mettrais aussitôt après en habit d’homme, et ferais ce qui m’est commandé. Pour rien au monde je ne ferai le serment de ne me point armer, et de ne pas me mettre en habit d’homme, afin de faire le plaisir de Notre-Seigneur172.
Enfin, le 2 mai, elle disait :
— Quand j’aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de Dieu, je prendrai habit de femme173.
Plusieurs chroniqueurs nous ont dit qu’elle avait promis de délivrer le duc d’Orléans. C’était si connu que, le 12 mars, sans lui demander si elle avait fait cette promesse, on l’interroge sur la manière dont elle l’aurait exécutée.
— Comment auriez-vous délivré le duc d’Orléans ?
— J’aurais pris de ce côté assez de gens parmi les Anglais pour le ravoir ; et si je n’en eusse pas pris assez de par deçà, j’eusse passé la mer pour l’aller quérir à puissance, en Angleterre.
— Sainte Marguerite et sainte Catherine vous avaient-elles dit sans condition et absolument que vous prendriez assez de gens pour avoir le duc d’Orléans qui était en Angleterre, ou autrement que vous passeriez la mer pour l’aller quérir et ramener dans l’espace de trois ans ?
— Oui, je le dis à mon roi, et lui demandai qu’il me laissât faire des prisonniers. Si j’avais duré trois ans sans empêchement, je l’eusse délivré ; c’était dans un terme plus bref que celui de trois ans, et plus long que le terme d’un an ; mais je n’en ai pas à présent mémoire174.
D’Estivet basa sur cet aveu une accusation de témérité et de présomption formulée dans les articles XXXIV et XXXV de son réquisitoire.
Jeanne répondit :
— Je m’en tiens à ce que j’ai dit, et pour ce qui regarde la 122témérité175 et la conclusion de l’article, je m’en rapporte à mon Seigneur, mon juge ;
et encore :
— Je m’en tiens à ce que j’ai répondu autrefois du roi et du duc d’Orléans. Je sais bien que Dieu aime mieux mon roi et le duc d’Orléans que moi, ni ce qui regarde l’aise du corps ; et je le sais par révélation176.
Le duc d’Orléans ne fut délivré que neuf ans après le martyre. Elle parle d’empêchement ; cela ne peut s’entendre que de ceux qu’elle a trouvés dans son parti ; elle a donc été traversée, empêchée dans son parti.
II. Jusqu’au procès de réhabilitation, personne ne l’avait soupçonné. — On n’en trouve pas trace dans les mémoires écrits pour la réhabilitation. — Bréhal ne mentionne ce sentiment que pour affirmer, à trois reprises, qu’il est contraire aux paroles de la Pucelle. — La Pucelle prévoyait que sa mission pouvait ne pas être entièrement accomplie. — Les auteurs du XVIe siècle et les auteurs étrangers ne supposent nullement que la mission finissait à Reims.
Tandis que Jeanne était sur la scène, l’universelle persuasion fut qu’elle devait chasser entièrement les Anglais. C’est, avec la délivrance miraculeuse du duc d’Orléans, fort clairement exprimé dans la lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan (II, p. 342) :
Dicit Anglicos nullum habere jus in Francia, et dicit se missam a Deo ut illos inde erpellat… Dominum ducem Aurelianensem nepotem vestrum miraculosè liberandum.
Le secrétaire du roi, Alain Chartier, fait dire à l’Ange qui l’envoie (II, p. 543) :
Regem consecrandum Remis adducas ; coronato Parisiis reddas, regnumque restituas.
Pancrace Justigniani, si bien placé à Bruges pour savoir ce qui se disait en France, et dont la réserve est remarquable, écrit, à la date du 9 juillet, que la Pucelle a promis à Charles de le faire roi de toute la France et de ses dépendances et de délivrer le duc d’Orléans (III, p. 583).
Quoi de plus explicite que les vers de Christine de Pisan (III, p. 265) ? Non seulement elle mettra le roi dans Paris,
qui qu’en groigne ; détruire l’Englescherie est le moindre de ses exploits ; elle a plus haut fait à accomplir, c’est que la foi ne périsse.
Qu’on relise les oraisons composées pour obtenir la délivrance de la prisonnière des mains de Jean de Luxembourg (I, p. 688). On demande au Ciel la délivrance de la captive, pour qu’elle puisse accomplir la suite d’une mission confiée par un seul et même ordre d’en haut (quæ per te et in codem actu jussa sunt, formaliter adimplere). Que l’on relise encore les documents écrits avant le procès de réhabilitation ; aucun ne laisse soupçonner que la mission finissait à Reims : car le Journal du siège a été composé après cet acte réparateur.
Parmi les théologiens qui écrivirent des mémoires pour la réhabilitation, un seul a abordé la question de l’étendue de la mission. C’est le 123plus compétent, l’âme d’une si grave affaire, Bréhal, le seul qui eut en mains tous les documents, les autres n’ayant, ainsi qu’ils le disent, qu’un sommaire de la cause. La déposition de Dunois avait dû attirer particulièrement l’attention de l’Inquisiteur, tant à cause de la gravité du témoin que de sa compétence. Il n’a pas été ébranlé, et c’est à trois reprises que, dans son mémoire, il émet, avec la modération commandée par les égards dus à celui qu’il contredisait, un sentiment contraire à celui du grand capitaine.
Au chapitre VI de la Ie partie, il justifie le refus de l’accusée de quitter l’habit masculin, et il termine par ces mots (I, p. 492) :
Par ses réponses quand elle était ainsi pressée, on voit qu’elle comptait ou qu’elle insinuait que sa mission pouvait bien ne pas être finie. Sperabat siquidem aut innuebat, cum de dimittendo habitum sollicitaretur, legacionem suam forte nondum impletam esse (Ms. 8838, f° 183 r°).
Au chapitre VII, après avoir dit que Jeanne insistait surtout sur la délivrance d’Orléans et le sacre du roi, il ajoute (I, p. 501) :
Je serais porté à regarder les œuvres accomplies après celles-là comme de surérogation, s’il n’était pas démontré par ses paroles que dans la suite elle a été constamment assistée par ses voix. Quæ autem proinde gessit superogata viderentur, nisi ex suis dictis constaret quia et postmodum jugiter vocum suarum consolaciones habuit (Ms. 8838, f° 185 r°).
Bréhal nous dit que la Vénérable insistait surtout sur la délivrance d’Orléans et le sacre à Reims : c’est possible, et c’est vrai, si l’on s’en tient aux dépositions entendues à la réhabilitation ; mais cela ne nous semble pas exact, si l’on s’en rapporte aux documents écrits pendant qu’elle était sur la scène, et à celles de ses paroles qui nous sont parvenues. La délivrance d’Orléans n’était que le prélude et le signe des merveilles qui devaient suivre. Le recouvrement de Paris et la totale expulsion des Anglais étaient annoncés avec la même certitude que la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims. Le lecteur n’a qu’à revoir les documents cités pour former sa conviction. Mais ces documents n’étaient pas encore du domaine public et nous pouvons affirmer que nous sommes aujourd’hui plus riches en pièces originales que ne l’était Bréhal lui-même.
Bréhal est encore plus explicite au chapitre VIII de sa seconde partie. Parlant de nouveau du vêtement viril, il dit(I, p. 567) :
La conclusion de ses réponses était que ce vêtement convenait aux fins de sa mission, que, comme il est manifeste, elle ne croyait pas encore terminée. Inferens quod habitus ille finibus suæ legacionis congruebat, quam necdum, ut apparet, peractam credebat (f° 197 r°).
Qu’après ces textes, un homme indubitablement honnête se persuade 124et imprime que d’après Bréhal la mission finissait à Reims, ce n’est pas une mince preuve de ce que peuvent même sur un homme de bonne foi un préjugé invétéré, et une idée arrêtée. La réhabilitation n’a été sérieusement entreprise que lorsque les Anglais ont été entièrement expulsés, même de la Guyenne, et ne possédaient plus en France que Calais. Paris avait été recouvré en 1436, le duc d’Orléans délivré en 1440, l’Aquitaine définitivement conquise en 1452. La Pucelle disait que si elle venait à mourir avant que fût accompli ce pour quoi Dieu l’avait envoyée…. nonobstant sa mort tout ce pour quoi elle était venue s’accomplirait177. Combien de fois, même durant son procès, n’a-t-elle pas annoncé à ses ennemis leur totale expulsion ! Les auteurs des mémoires insistent sur la réalisation de ces prophéties ; mais, Bréhal excepté, aucun ne se demande où finissait la mission de la martyre. Cela n’était pas nécessaire pour le besoin de la cause, et l’on évitait de soulever de délicates questions, sur lesquelles il était alors plus qu’aujourd’hui difficile et périlleux de faire la lumière.
Ce serait une erreur de penser qu’après la réhabilitation, l’explication de Dunois a entraîné les historiens. Il n’en est rien. Le plus grand nombre d’entre eux, Gaguin, Meyer, Nicole Gilles, Pasquier, n’ont pas même l’air de soupçonner pareille hypothèse. Hasardée comme possible dans la première partie du XVIIe siècle, ce n’est qu’à partir de la seconde moitié qu’elle prend, pour deux-cents ans, possession des livres d’histoire et de la chaire, d’où elle a eu pour échos ceux qui, ne pouvant remonter aux sources, sont nécessairement contraints de s’en rapporter à ce qu’enseignent les hommes réputés les plus doctes. Aucun de ceux des étrangers qui ont parlé de la Vénérable au XVe siècle n’a pensé que la mission finissait à Reims.
III. La mission de la Pucelle exigeait de la part de son parti une libre coopération matérielle et morale. — Les grands théologiens ont annoncé, même avant l’interruption, que le défaut de cette coopération pouvait amener la suspension des faveurs divines. — Basin l’explique ainsi après l’évènement.
La Vénérable n’a jamais prétendu forcer les Anglais à lever le siège d’Orléans sans le libre concours des intéressés ; encore moins mener malgré eux le roi et sa suite à Reims. Le proverbe : Aide-toi, le Ciel t’aidera, a une signification très chrétienne, et nous avons entendu la Vénérable le citer. Notre-Seigneur, pour nourrir les foules au désert, au lieu de créer pains et poissons, se fait apporter ceux que possédait Philippe, et choisit de les multiplier miraculeusement. Il n’en est pas autrement, même lorsque nous ne pouvons aboutir que par un miracle. Comme le disait la sainte enfant, les hommes bataillent et Dieu donne la victoire.
125Dès la première entrevue elle dit au Dauphin : Dieu m’envoie pour te faire couronner à Reims, si tu le veux (si vis) ; elle demande des hommes d’armes, et ce n’est ni sans combat, ni même sans blessures qu’elle leur garantit la victoire.
En dehors de cette coopération matérielle, elle demandait des dispositions morales plus difficiles à obtenir. Le roi, les hommes d’armes, la cour, la nation tout entière, devaient se rendre dignes des faveurs du Ciel. La céleste envoyée demandait des réformes ; et d’après l’indication du savant Gerson, elles étaient fort étendues. Encore que le passage ait été traduit dans notre premier volume, il est important de le reproduire, puisque si l’on n’a pas ces conditions présentes à la pensée, l’on ne comprendra ni l’histoire, ni la mission de la Libératrice. À la suite de diverses considérations qui, d’après l’éminent théologien, établissent la divinité de la mission, le docte chancelier ajoute :
Il y a encore à considérer les quatre enseignements de l’ordre civil et religieux donnés par la Pucelle : le premier regarde le roi et les princes du sang ; le second, la milice du roi et des communes ; le troisième, les ecclésiastiques et le peuple ; le quatrième, la Pucelle elle-même. Tous n’ont qu’une seule et même fin, nous amener à bien vivre ; dans la piété envers Dieu, la justice envers le prochain, dans la sobriété, c’est-à-dire la vertu et la tempérance envers nous-mêmes.
Le quatrième avertissement, en particulier, demande que la grâce que Dieu nous accorde dans la Pucelle ne soit ni pour elle, ni pour les autres un sujet de vanité, d’enflure, de profits mondains, de haines des partis, de séditions, de querelles, de vengeance du passé, d’ineptes jactances. — Cette faveur doit être reçue dans un esprit de mansuétude, de supplication et de reconnaissance ; chacun doit libéralement contribuer de ses biens, de ses efforts au but voulu de tous ; ce but, c’est que la paix revienne dans les foyers ; et que, délivrés de la main de nos ennemis par la bonté de Dieu, nous marchions en sa présence dans la sainteté et la justice tous les jours de notre vie. Amen. A Domino factum est istud.
Pancrace Justigniani, par une lettre du 9 juillet, transmettait de Bruges à Venise d’intéressants détails sur cette réforme exigée par la Pucelle (III, p. 584-585). On en trouvera de semblables plus loin, dans la chronique si autorisée d’Eberhard Windeck, dans les dépositions du duc d’Alençon, de Pâquerel.
De nombreux chroniqueurs nous ont dit comment à Blois, avant de se mettre à l’œuvre, elle exigea des hommes qu’ils allassent à confesse, et se défissent de leur bagage de péché. Les témoins que nous allons entendre sont unanimes pour nous rappeler avec quelle énergie elle 126poursuivit le péché sous toutes ses formes, le poché qui, disait-elle, fait perdre les batailles.
Aussi Gerson, qui écrivait après la délivrance d’Orléans, insiste-t-il pour que le péché ne vienne pas interrompre le cours des faveurs divines. Dans un Traité d’ailleurs fort court, il y revient à deux reprises :
Quand même, ce qu’à Dieu ne plaise, écrit-il, l’attente de la Pucelle et la nôtre seraient frustrées dans leurs espérances, il ne faudrait pas en conclure que ce qui a été accompli est l’œuvre du démon, ou ne vient pas de Dieu. Notre ingratitude, nos blasphèmes, une autre cause, pourraient faire que, par un secret mais juste jugement de Dieu, nous ne vissions pas la réalisation de tout ce que nous attendons. Puisse sa colère n’être pas provoquée sur nous, et sa miséricorde faire tout aboutir à bien178.
Semblable crainte était l’unique préoccupation du pieux chancelier, ainsi que cela ressort de la conclusion de ses pages :
Que le parti qui a la justice de son côté ait pour unique souci de ne pas arrêter par son incrédulité, par son ingratitude, par d’autres prévarications le cours du bienfait divin, dont il a déjà reçu des effets si manifestement merveilleux ; c’est le malheur qu’après tant de promesses reçues, s’attirèrent, selon les livres saints, Moïse et les fils d’Israël179.
Jacques Gélu, archevêque d’Embrun, termine son Traité sur la Pucelle écrit en mai 1429, par une exhortation au roi à suivre humblement les avis de la Vénérable, à éviter tout ce qui pourrait offenser l’infinie Majesté, à multiplier ses bonnes œuvres, pour que le Seigneur n’ait pas de motif de retirer sa main, mais bien de continuer sa grâce (I, p. 51-52).
Le même archevêque, à la nouvelle de la prise de la Pucelle, veut que l’on se demande si les péchés du roi ou du peuple ne sont pas la cause de ce malheur, et que l’on fasse des expiations (I, p. 74).
C’est l’explication que suggère Thomas Basin dans les chapitres de l’Histoire de Charles VII consacrés à la Libératrice (III, p. 243).
Le clerc de Spire, qui écrivait avant le sacre, non seulement pensait comme tous les théologiens du temps, que les péchés du roi et du peuple pouvaient interrompre les victoires que Jeanne remportait ; mais encore prévoyait qu’il en serait ainsi (I, p. 72).
Il n’y a pas jusqu’à Regnault de Chartres qui, dans les lettres aux Rémois, analysées par Jean Rogier, n’impute au péché l’interruption 127de la mission. Seulement, c’est sur la poitrine de Jeanne qu’il fait le mea culpa : elle a été prise parce qu’elle faisait
tout à son plaisir. Elle s’était constituée en orgueil, portait de riches habits, faisait sa volonté.
Que le chancelier parle de lui-même, ou qu’il répète les paroles de l’imbécile berger du Gévaudan, il n’est pas douteux qu’il ne veuille expliquer aux échevins de Reims l’interruption d’une mission que l’on ne croyait pas finie.
L’archevêque-chancelier rejetait sur la céleste envoyée le péché qui était surtout le sien. Puisque la Vénérable était, d’après lui, suscitée par Dieu, sa volonté était l’expression de la volonté de Dieu ; et comme l’enseignait l’archevêque d’Embrun, et le proclament la raison et la foi, il fallait suivre aveuglément sa direction. Or, après le sacre, personne ne l’avait plus contrecarrée que le chancelier. À cette direction il avait opposé sa diplomatie. De là l’essai d’une justification qui est en contradiction avec la divinité de la mission qu’il avait reconnue à Poitiers, que confirmèrent les merveilles qui suivirent, qu’il reconnaît, alors que, au lieu de s’accuser lui-même, il accusa la Vénérable.
Donc, au point de vue théologique, l’interruption de la mission divine n’a rien qui ne soit parfaitement explicable. Cette mission était essentiellement conditionnelle, subordonnée à la coopération matérielle et morale que les intéressés devaient lui prêter. La coopération a certainement fait défaut ; et c’est ce qui nous amène à faire justice de plusieurs hypothèses gratuites mises en avant par les partisans de la fin de la mission à Reims.
IV. La Pucelle n’a pas demandé à se retirer après le sacre. — Absurdité de dire que Charles VII l’a forcée à rester ; que ses maîtresses célestes l’ont laissée libre de continuer. — Les voix ont parlé après le sacre, autant ou plus que précédemment. — Si la mission finissait à Reims il faudrait dire que la Pucelle est tout orgueil, qu’elle est séditieuse. — Le supplice de Rouen serait excusé.
La Vénérable, disent-ils, aurait voulu se retirer après Reims, mais le roi lui aurait enjoint de rester ; Jeanne aurait consulté ses voix qui l’auraient laissée libre : elle aurait obtempéré aux désirs du roi, mais les voix auraient cessé de se faire entendre.
Qu’il me soit permis de dire qu’après quinze ans d’étude des sources de la céleste histoire, je n’ai pas trouvé la moindre preuve d’une seule de ces assertions.
La Libératrice aurait demandé à se retirer ? mais le Journal du siège, la seule chronique qui insinue que la mission de Jeanne se bornait à la délivrance d’Orléans et au sacre, n’ose pas l’affirmer. Amplifiant la Chronique de la Pucelle, qu’il a suivie depuis le départ de Gien, il écrit que, lorsque le roi fut sacré, Jeanne s’agenouilla, et l’embrassant par les genoux, elle lui dit en pleurant à chaudes larmes :
— Gentil roy, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que levasse le siège d’Orléans, et que vous amenasse en ceste cyté de Reims recevoir votre saint sacre, en 128montrant que vous estes vray roi, et celuy auquel le royaume doit appartenir, et moult faisait grand pitié à tous ceulx qui la regardaient.
Encore que l’auteur du Journal fasse intervenir la levée du siège d’Orléans dont, d’après la Chronique de la Pucelle, la Vénérable ne parla pas, qu’y a-t-il là, sinon la constatation que Charles est le vrai roi ? Où est la demande de se retirer ? On la cherche vainement.
D’après la Chronique et le Journal, elle aurait dit quelques semaines plus tard :
— J’ai accompli ce que Messire m’a commandé, de lever le siège d’Orléans, et de faire sacrer le gentil roi ; je voudrais qu’il voulût me faire ramener auprès de mon père et de ma mère, etc.
Que l’on remarque que ces paroles ont été dites seulement devant Dunois et Regnault de Chartres. Or, Dunois ne lui fait nullement dire : J’ai accompli ce que Messire m’a commandé, de lever, etc. ; mais seulement : Combien je serais aise que ce fût le plaisir de Dieu mon créateur que je me retirasse, et posasse les armes, etc. Ce n’est donc pas le bon plaisir de Dieu qu’elle se retire ; Dieu veut qu’elle reste ; et pourquoi, sinon parce qu’elle n’avait pas accompli tout ce que Dieu lui commandait ? Même en admettant la phrase des deux chroniqueurs, la Pucelle ne dit pas quelle a accompli tout le bon plaisir de Dieu ; elle en a accompli une partie ; elle désirerait qu’il se contentât de cette partie, et qu’il lui fut permis de quitter une carrière dans laquelle elle n’est entrée et ne reste qu’en faisant taire ses répugnances ; c’est le sentiment que déjà elle exprimait à Vaucouleurs. Loin qu’il y ait là une preuve que c’était la fin de la mission, il en ressort manifestement le contraire, puisque Dieu lui ordonnait de continuer.
Ainsi pas l’ombre d’une demande de se retirer ; mais seulement le désir qu’il lui fut permis de se retirer. Charles VII n’a pas eu à refuser une requête qui ne lui a pas été adressée ; nulle trace de cette demande et de ce refus.
Charles lui aurait refusé l’autorisation de se retirer ? ce serait donc pour la rendre témoin d’une politique diamétralement opposée à celle que préconisait la céleste envoyée ! Sans doute, jusque-là, le jeune prince, sous la pression de La Trémoille et de son entourage, s’était montré hésitant ; la Pucelle avait même subi plusieurs refus, tels que l’admission du Connétable, la capitulation accordée malgré elle à Auxerre. Sous les murs de Troyes on avait été sur le point de rétrograder ; elle avait cependant fini par l’emporter, et, contre l’avis des courtisans intéressés, elle avait mené le Dauphin jusqu’au sacre ; mais après le sacre, c’est la politique des conseillers qui prévaut. Au lieu de marcher sur Paris, on se met en marche pour passer la Seine et revenir vers la Loire, lorsque les Anglais, bien mal avisés, en s’emparant de Bray, le lieu du passage, forcent le roi à 129continuer de leur reprendre le pays. Alors ont lieu ces trêves de quinze jours d’abord, de plusieurs mois ensuite, qui contrarient si fort la Vénérable. Elle donne l’assaut à Paris malgré la cour, et la cour la fait échouer ; elle veut le reprendre, ses voix ne veulent pas qu’elle s’éloigne. Non seulement on ne lui permet pas de recommencer, on détruit de nuit les préparatifs qui ont été faits. Il fallait bien partir sous peine de prendre les armes contre le roi que la Vierge vient de faire sacrer. On sait combien elle était mécontente ; elle aurait voulu seconder le duc d’Alençon en Normandie, on ne leur permet pas de se voir : elle voulait revenir combattre dans l’Île de la France, on l’envoie à La Charité ; on la condamne ensuite à l’inaction. Et c’est pour lui faire subir tant de déboires que Charles VII lui aurait commandé de rester !!! Pouvait-il lui faire ce commandement, si la mission était finie ? À quoi bon ? Il n’y avait plus dans ses armées qu’une jeune fille qui s’y trouvait fort déplacée, puisqu’elle n’avait plus la raison qui jusque-là justifiait sa présence. Qu’est-ce que Charles VII avait à attendre dans son armée d’une jeune fille de dix-huit ans ? C’était moins qu’un de ces soudoyers qu’il levait en Écosse ou en Lombardie.
Ne va-t-on pas jusqu’à dire que Jeanne consulta ses voix, et que ses voix la laissèrent à son conseil, lui donnant liberté de se retirer ou de continuer ? Mais où est donc le document qui, même de loin, justifie cette étrange assertion ? Le document n’existe que dans la fantaisie de ceux qui débitent pareil conte. Les saintes qui la conduisaient dans les plus minces détails, qui la faisaient se confesser après la plus légère faute, auraient laissé leur disciple à elle-même dans une circonstance si grave ? Jeanne ne les aurait pas importunées pour savoir ce qu’elle avait à faire ! Laissée à elle-même, elle aurait choisi le contraire de ce qu’elle désirait si ardemment ! Elle ne serait pas allée rejoindre son père et sa mère ! La protestation de ses répugnances pour le métier de la guerre était donc de l’hypocrisie !! Où ne mène pas le parti pris ?
Les voix, dit-on, ne se font plus entendre après le sacre, ou du moins elles parlent plus rarement. Cette assertion n’est pas plus que les autres conforme aux documents. À s’en tenir aux assertions de la Vénérable, il est vrai de dire qu’elle a allégué l’intervention des Saintes après le sacre plus souvent qu’elle n’avait fait jusque-là. Précédemment ce n’est que d’une manière générale qu’elle se donne comme conduite par un conseil surnaturel, et ce n’est guère que dans trois ou quatre circonstances particulières qu’elle met pareille autorité en avant. C’est bien plus souvent qu’elle mentionne cette intervention après le sacre. Dans sa réponse au comte d’Armagnac, elle dit qu’arrivée à Paris, elle consultera son conseil sur la question qui lui est posée. Elle nous apprend qu’après 130l’assaut contre Paris, les saintes ne voulaient pas qu’elle se retirât, et qu’après l’irrévocable résolution de la cour de ramener l’armée en Berry, elles l’ont autorisée à partir avec le roi.
Ses voix lui apprennent que le fait de Catherine de La Rochelle n’est que néant ; sur les fossés de Melun elles lui disent qu’elle doit être prise avant la Saint-Jean, et, comme chaque jour elles l’entretiennent de cette redoutable épreuve, elle leur fait part de ses répugnances, leur demande que sa captivité ne soit pas longue, et ne reçoit sur ce point que le conseil de s’abandonner au bon plaisir de Dieu. À Beaurevoir, les saintes la détournent de se précipiter, la soutiennent dans sa chute pour qu’elle ne reste pas morte sur le coup, elles la font confesser, l’assurent du pardon de sa faute, la consolent en lui disant que Compiègne sera délivré avant la Saint-Martin. Elle confesse que Saint-Michel lui est apparu au Crotoy. Durant tout son procès, elle est en commerce non seulement quotidien, mais en quelque sorte constant avec ses maîtresses. Elles lui parlent plus de trois fois par jour, elle ne veut rien dire sans leur avoir soumis ses réponses, et, l’instruction terminée, elle professe n’en avoir tiré aucune de sa tête, mais les avoir faites toutes de l’avis de ses voix.
Ces interventions des célestes conseillères nous sont révélées par des questions particulières adressées à l’accusée. Elles en supposent beaucoup d’autres ; ou plutôt elles indiquent la continuation du commerce habituel de la Vierge avec ses directrices et ses guides, tel que, d’après ses aveux, il s’était établi dès sa douzième année révolue. Rien, absolument rien, n’indique le prétendu silence dont nous parlent histoires et panégyriques.
Si la mission finissait à Reims, il faut renoncer à voir la céleste fille sur les autels. Comment expliquer sa lettre aux habitants de Reims en date du 5 août, l’opposition qu’elle fait au départ de Saint-Denis, son mécontentement de ce que l’on ne continue pas la guerre dans l’Île-de-France ? Ce seraient tout autant d’actes d’insubordination. On a tort de reprocher à Regnault de Chartres d’avoir écrit aux habitants de Reims qu’elle n’en faisait qu’à sa tête. Si Jeanne ne continuait pas à être inspirée, si elle n’était plus dans l’armée que par ordre du roi, elle n’avait pas à opposer ses conseils et ses vues aux conseils et aux vues qui prévalaient dans les conseils du prince, mais à s’efforcer de les faire aboutir. Si, au contraire, sa mission continue, ainsi que cela est incontestable, qui n’admirera l’obéissance de l’héroïne aux ordres du Ciel ; qu’elle en poursuive l’exécution, malgré l’abandon du parti qu’elle relève par un miracle que la terre ne vit qu’une fois ?
Si, au contraire, la mission finit à Reims, la prisonnière des Anglais est un personnage qui a outrepassé son mandat, et se prévaut jusque dans les fers d’un titre périmé. N’est-ce pas déjà une iniquité ? Par qui 131peut-elle lui avoir été suggérée, sinon par le père du mensonge ? La sentence cesse d’être empreinte du caractère d’injustice que tout le monde, l’Église la première, lui reconnaît ; et si l’on a égard aux mœurs du temps, le supplice, tout barbare qu’il est, cesse d’étonner et perd son révoltant caractère ; telles sont les dernières conséquences d’une opinion en opposition avec les documents. Combien l’ont adoptée sans les apercevoir ? Bien plus, ceux qui l’ont soutenue dans notre siècle, et s’attardent encore à ne pas l’abandonner, ont pensé que le sentiment opposé fournissait à l’impiété une arme contre la véracité divine.
V. Combien c’est à tort que l’impiété en prend occasion de blasphémer. — Double espèce de prophétie, de prédestination et de commination : exemples tirés de l’écriture. — Il est manifeste que la première condition était que l’on suivit la direction de la Vénérable ; or elle a été manifestement contrariée. — Si l’impiété a le droit de jeter la pierre à Charles VII.
Par le fait, l’impiété blasphème à cette occasion. Henri Martin dit tout crûment que la politique de la cour a fait mentir Dieu. C’est au fond la pensée de Quicherat. Dans son travail, Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc (p. 55), il écrit :
Elle (la Pucelle) eut le pressentiment que son autorité (pour elle l’autorité de Dieu), allait échouer enfin contre l’obstacle plus puissant de la volonté des hommes […] ; elle céda à la force dans une lutte où ni le public, ni elle-même n’étaient pas d’avis que la force pût l’emporter.
À chacun son métier. Quand nos modernes rationalistes se lancent sur le terrain théologique, ils rappellent certain sophiste grec qui ébahissait la cour d’un roi de Bithynie en parlant sur la guerre. Annibal forcé de s’expatrier, s’étant réfugié chez le monarque asiatique, l’amphitryon crut régaler son hôte en donnant l’ordre au rhéteur de disserter sur la guerre. Il fut écouté avec l’admiration accoutumée par le roi et les courtisans. Fier de posséder pareil phénix, le roi, se tournant vers le général carthaginois, lui demanda ce qu’il en pensait : Fou ne tint jamais discours si incohérent
, répondit le guerrier.
Il n’est pas besoin d’être en théologie ce qu’était Annibal dans l’art militaire pour voir l’insanité du blasphème qui vient d’être reproduit. Il suffit de comprendre ce que Quicherat a édité : le Traité de Gerson, de Jacques Gelu, du clerc de Spire, la fin des chapitres consacrés par l’évêque de Lisieux à la Vénérable, dans son Histoire de Charles VII, passages édités par l’éminent professeur de paléographie. Tous ces théologiens lui ont dit, les trois premiers avant l’événement, le quatrième après le fait accompli, que l’ingratitude, l’incrédulité, le péché sous ses diverses formes, pouvaient empêcher la continuation du secours divin. Gerson a rappelé que le peuple hébreu avait reçu de Dieu la promesse d’entrer dans la terre de promission aussitôt après la sortie d’Égypte. Il n’en fut pourtant rien, il erra quarante ans dans le désert, et de tous ceux 132qui étaient sortis d’Égypte, deux seulement, Caleb et Josué, pas Moïse, entrèrent dans la terre promise. Pourquoi ? Parce que, oubliant les miracles de leur délivrance, les Hébreux doutèrent, murmurèrent ; Moïse lui-même eut un moment de défiance. La punition fut que la faveur céleste fut retardée de trente-neuf ans, et la faute d’ailleurs légère du très saint conducteur fut punie par la privation de l’entrée dans la terre si désirée. Qui donc ignore que Jonas ayant divinement prophétisé la destruction de Ninive, la pénitence écarta le châtiment divinement annoncé ? Isaïe était divinement inspiré quand il disait à Ézéchias : Mettez ordre à votre maison, car vous mourrez de la maladie qui vous cloue dans votre lit ; et cependant le même prophète, toujours inspiré, venait le trouver de nouveau et lui disait : Rassurez-vous ; Dieu, touché de votre prière, vous accorde encore quinze ans de vie.
Voilà pourquoi la théologie distingue deux sortes de prophétie : la prophétie de prédestination, et la prophétie de commination. Le prince de la science sacrée, saint Thomas, résume ainsi l’enseignement catholique :
La divine prescience contemple les choses à venir d’une double manière : telles qu’elles sont en elles-mêmes pour son regard qui ne connaît ni le passé ni l’avenir, et telles qu’elles sont dans l’ordre de leurs causes. Quelquefois, par la révélation, Dieu imprime dans l’esprit du prophète la vue de l’avenir tel qu’il apparaît à son regard, et d’autres fois la vue seulement des causes telles qu’elles existent à un moment donné. La première se réalise toujours ; mais il n’en est pas de même de la seconde, parce que d’autres causes peuvent venir troubler l’ordre des choses, et frustrer l’événement qui devait en sortir. La première s’appelle prophétie de prédestination, de prescience, la seconde prophétie de commination quand elle annonce des châtiments, ou de promesse quand elle annonce des événements heureux. — (2a 2æ, q. 171, art. 6, ad 2e et Ibid., q. 173, art. 2, p. totum.)
La Pucelle faisait une prophétie de promesse, cela ressort de ses paroles mêmes, et de bien des manières.
— L’Ange certifiait à mon roi qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, à l’aide de Dieu, et moyennant mon labeur (supra, 12).
— Le roi m’envoie pour te conduire à Reims, si tu le veux (si volueris)…
— Il n’y a de salut qu’en moi, ainsi le veut mon Seigneur, disait-elle à Vaucouleurs.
La première condition, c’était qu’après les preuves données, on ajoutât foi à sa mission, et que, comme le disait l’archevêque d’Embrun, comme le proclame la raison éclairée par la foi, l’on suivit sa direction. Il y avait d’autres conditions ; mais celle-là était primordiale et élémentaire. Le roi des nations, Jésus-Christ, exigeait cet hommage de celui qui devait être son lieutenant au Saint-Royaume, il exigeait cet acte 133d’humilité de tous ceux qui voulaient travaillera la délivrance ; ils devaient le révérer présent, agissant dans la créature humainement la plus incapable, de conduire les événements. Acte profond de foi et d’humilité, et en quelque sorte anéantissement de la pauvre raison humaine, devant celui qui avait choisi une paysanne de dix-huit ans pour instrument de sa miséricorde. Sainte Brigitte écrivait au commencement de la guerre de Cent Ans :
La France ne sera paisible et tranquille, elle n’aura ses rois héréditaires, que lorsque les Français se seront humiliés.
L’acte ne coûta pas au peuple dont la foi était vive, et il prêta à l’envoyée du Ciel un concours qui ne se démentit jamais. La direction de l’Ange de Dieu fut suivie jusqu’à Reims, quoique ce ne fût pas sans résistance et sans infraction partielles ; mais après Reims, alors que les merveilles accomplies étaient la garantie de celles que l’avenir réservait, c’est alors justement que l’on semble s’appliquer à faire échec à tout ce que Jeanne conseille, et à ce qu’elle entreprend. Les preuves qui en ont été données ne permettent pas l’ombre d’un doute. Quoi de plus explicite que les paroles de l’un des premiers coupables, de Regnault de Chartres écrivant aux Rémois que Jeanne
a été abandonnée du Ciel, parce qu’elle ne voulait croire conseil, ains faisait tout à sa tête ; elle avait fait sa volonté.
Si, comme Regnault de Chartres l’avait reconnu à Poitiers, Jeanne était envoyée par Dieu pour opérer par la vertu divine la résurrection de la France, elle avait à prendre conseil, non pas des hommes, mais de celui dont elle était l’envoyée. Ceux qu’il faut hautement blâmer, ce sont ceux qui ne craignaient pas d’opposer leur volonté à la volonté d’en haut, dont elle était l’organe et l’interprète autorisé. On s’était parfaitement trouvé à Orléans de ce qu’elle avait opposé son conseil au conseil des capitaines, de ce qu’elle avait fait sa volonté, en entraînant le roi sur le chemin de Reims, en se chargeant de réduire Troyes à l’obéissance. L’on s’était fort mal trouvé, au contraire, des trêves conclues par le chancelier, d’avoir ajouté foi aux promesses du bourguignon, qui n’avait rien tenu de ce qu’il avait promis. Quand Regnault de Chartres faisait pareilles incriminations, il était d’autant plus coupable que l’on sentait les effets funestes de ses manœuvres politiques.
Le peuple de Dieu, au lieu d’entrer dans la terre promise au sortir de l’Égypte, venons-nous de rappeler, dut errer quarante ans durant dans le désert, en punition de ses désobéissances. La peine fut moins rigoureuse pour châtier la désobéissance à la Libératrice envoyée divinement à la France du XVe siècle. La délivrance totale fut accomplie environ vingt ans après le martyre. Ce furent vingt ans de guerre, de déprédations ; ce fut la période dite des écorcheurs. Si en 1435 le duc de Bourgogne 134se détacha de l’alliance anglaise, il se fit payer bien cher le retour au devoir, que la lance de la Pucelle lui aurait imposé, sans les humiliantes conditions qu’il fallut subir de sa part.
Il est bien permis de penser que le martyre si glorieux de la Vierge-Guerrière pesa pour beaucoup dans les victoires regardées comme miraculeuses, par lesquelles la Providence fit rentrer, de 1449 à 1453, la Normandie et la Guyenne sous la domination française.
C’est donc bien à tort que l’impiété prend thème de l’interruption de la mission pour blasphémer Dieu, et battre en brèche la thèse catholique, en supposant que, d’après la doctrine théologique, les promesses de la Pucelle ne pouvaient pas être frustrées. Non seulement la théologie enseigne le contraire, mais à s’en tenir même à la lettre des promesses de la Vénérable, il est manifeste qu’il devait en être ainsi, dès qu’on lui refusait la coopération matérielle et morale qu’elle réclamait comme une expresse condition. Elle ne pouvait pas vaincre lorsque, comme à l’assaut contre Paris, elle avait à combattre non seulement le parti de l’envahisseur, mais encore les chefs de son propre parti qui voulaient la faire échouer.
Est-ce sur Charles VII que doivent principalement tomber les anathèmes de l’histoire ? Certes, il fut faible, et il eut tort de ne pas rompre le faisceau d’intrigues ourdi autour de la Libératrice. Il n’eut en elle qu’une foi trop chancelante ; il aurait dû comme le prescrivait Jacques Gelu, complètement s’abandonner à sa conduite. Mais il était encore jeune, vingt-six ans, et il manqua d’énergie et de foi pour laisser les bras de chair par lesquels il s’était laissé conduire dans ses malheurs, pour ne s’appuyer que sur le bras de Dieu, présenté par la miraculeuse enfant. Le respect, la vénération que la Vénérable lui garda toujours, qui éclatent dans maints endroits de son procès, doivent, ce semble, le protéger contre l’indignation due à ses sinistres conseillers. Pour en parler comme l’a fait la martyre, il fallait qu’elle vit des excuses à la conduite que l’on serait tenté de flétrir avec une rigueur qu’elle condamnerait. Il est certain qu’il n’a pas cessé de porter le plus grand intérêt à celle qui lui avait mis la couronne au front ; au moment où elle était sur la scène, il menait une sainte vie, cela a été établi dans un de nos volumes précédents (II, p. 47). Son caractère et son intelligence n’avaient pas, au point de vue politique, pris l’essor dont il donna des preuves dans la suite. Le vrai roi, nous ont dit les Chroniques, était l’odieux Georges La Trémoille.
Est-ce bien la libre-pensée qui peut faire un crime à Charles VII d’avoir manqué de foi dans la Pucelle ? Quel accueil ferait-elle aujourd’hui à une nouvelle Jeanne d’Arc, s’il plaisait au Ciel de nous la donner ? 135Serait-elle assez illogique, assez démente pour confier le commandement d’un simple bataillon à une paysanne de dix-sept ans qui, aux yeux de la libre-pensée, ne pourrait être qu’une hallucinée, d’après l’explication qu’elle donne de la Libératrice du XVe siècle ? La libre-pensée ne pourrait pas, comme Charles VII, la donner à examiner à des théologiens. Elle ne croit pas à la théologie, sans quoi elle cesserait d’être la libre-pensée. Elle la soumettrait donc à l’examen des Charcots de la Salpêtrière, auxquels certainement Jeanne d’Arc ne répondrait que comme elle faisait aux mécréants et aux blasphémateurs. La conclusion serait qu’au lieu de la faire conduire avec honneur, de lui donner un train de maison comme le fit Charles VII, on la renfermerait bel et bien parmi ceux qui, après les scélérats, sont le rebut de notre espèce. On verra à la fin de ce volume comment la libre-pensée dépouille hypocritement la Vierge-Guerrière du mérite de ses exploits, et substitue à la vraie Jeanne d’Arc un personnage qui n’a presque de commun avec elle que le nom.
Si Charles VII sortait de la tombe, n’aurait-il pas la partie belle contre ceux qui à propos de la Pucelle anathématisent sa mémoire ? Il n’a pas eu assez d’énergie pour se débarrasser d’un entourage néfaste, s’engraissant par la malversation et le pillage. Est-ce bien au régime fondé sur la libre-pensée à lui en faire un reproche ? Est-ce que les comptes financiers de la Défense nationale sont plus réguliers que ceux de Georges La Trémoille ? N’est-on pas forcé d’oublier ces dilapidations de plusieurs centaines de millions, quand on pense à celles qui ont fait baisser la tête à tant de ministres, de députés, de sénateurs, montré tant de filous dans ce qui devait être la légion de l’honneur ? C’est aux résultats que l’on juge la politique. Dans quel état le roi de la Pucelle a-t-il trouvé la France ? Elle était au tombeau, ou dans une agonie sans espérance. Nulle justice, partout le brigandage et l’invasion. L’on se disputait les lambeaux de l’héritage. À la fin du règne, l’envahisseur était rejeté dans son île, et la sécurité était telle que l’on pouvait aller d’un bout du royaume à l’autre comme au sein d’une ville bien policée. C’est la comparaison d’un chroniqueur du temps, qui n’est pas suspect d’adulation. La libre-pensée a tenu les rênes du pouvoir en France durant presque tout le XIXe siècle. C’est le siècle des trois invasions, après chacune desquelles on s’est demandé avec effroi : N’est-ce pas la fin de la France ? La poignante question ne se pose-t-elle pas toujours ? Au moment où ces réflexions sont écrites, une immense acclamation salue la glorieuse alliance qui a fait cesser l’ignominieuse quarantaine de vingt ans, durant laquelle la France a été tenue à l’écart comme une pestiférée, laissée à ses discordes intestines, à ses scandales 136financiers, à ses meurtrières expérimentations sur l’éducation, la famille, et surtout l’organisme qui fait la vie des nations.
Tout en voyant dans l’alliance russe un bienfait providentiel, ceux qui admettent la Pucelle telle qu’elle s’est donnée, ne sont pas pour cela rassurés. Quoi de plus instable que les alliances politiques ? Ne peuvent-elles pas amener des complications nouvelles au bout desquelles se trouverait la fin de la France ?
Il n’y a qu’un allié qui nous fut toujours fidèle, malgré de trop nombreuses infidélités de notre part. C’est celui qui suscita la Pucelle pour nous faire sortir du tombeau, où nos égarements l’avaient contraint de nous laisser rouler ; c’est celui auquel la Vénérable n’a cessé de répéter qu’il fallait rapporter tout ce qu’il y avait de bien en elle, son Seigneur, Notre Seigneur Jésus-Christ.
C’est cet allié que doivent invoquer, apaiser, appeler, tous ceux qui ne voient pas dans la Vierge-Libératrice une hallucinée. Les pires ennemis de la France sont ceux qui l’ont banni de la législation de la France et travaillent à le bannir du cœur des Français. Si leurs sacrilèges attentats ne sont pas compensés par des réparations à la hauteur de l’offense, ce sera la fin de la France. Si, au contraire, ceux qui aiment la Pucelle lui rendent dans la loi et les mœurs la place que la Libératrice voulait qu’il y occupât, celui qui écrit ces lignes se croit si certain du festin préparé au retour de la prodigue, qu’il consentirait à être brûlé comme le fut la Pucelle. à ce que ses cendres comme celles de la Pucelle fussent jetées aux flots et aux vents, si la France n’accomplissait pas la promesse par laquelle Jeanne terminait sa lettre aux Anglais, c’est-à-dire ne faisait pas en faveur de la Chrétienté et du monde, le plus beau fait qui encore ait été fait.
Et maintenant entendons ceux qui ont observé du plus près possible la Vierge-Libératrice durant sa vie guerrière.
Notes
- [2]
II, p. 253.
- [3]
III, p. 233.
- [4]
III, p. 287.
- [5]
III, p. 277.
- [6]
III, p. 281.
- [7]
III, p. 288.
- [8]
Zacharie, I, 13, 14 ; II, 3.
- [9]
Procès, t. I, p. 56 :
Applicuitque ibidem hora quasi meridiana, et se hospitavit in quodam hospitio, et, post prandium, ivit ad illum quem dicit regem suum, qui erat in Castro.
- [10]
Procès, t. I, p. 56 :
Item dicit quod quando intravit cameram sui regis prædicti, cognovit eum inter alios, per consiliumsuæ vocis hoc sibi revelantis. Dixitque eidem suo regi quod volebat ire factum guerram contra Anglicos. — Interrogata si, illa vice qua vox ostendit sibi suum regem profatum, erat aliqua lux in loco præfato, respondit :
Transeatis ultra.
Interrogata utrùm viderit aliquem Angelum supra ipsum regem suum, respondit :Parcatis mihi, transeatis ultra.
Dixit tamen quod antequam rex suus poneret eam in opus militas habuit apparitiones et revelationes pulchras. Interrogata quales revelationes et apparitiones idem rex suus habuit, respondit :Ego non dicam hoc vobis. Adhuc non est vobis responsum ; sed mittatis ad ipsum regem, et dicet vobis.
Item dixit eadem Johanna quod vox sibi promiserat, quod satis cito postquam venisset ad regem suum, ipse reciperet eam. Dixit etiam quod illi de parte sua bene cognoverunt quod vox eidem Johannæ transmissa erat ex parte Dei, et quod videront et cognoverunt ipsam vocem, assorens ipsa Johanna quod hoc bene scit. Ultra dixit quod rex suus et plures alii audiverunt et videront voces venientes ad ipsam Johannam ; et ibi aderat Karolus de Borbonio et duo aut tres alii. - [11]
III, p. 571.
- [12]
III, p. 331.
- [13]
III, p. 86. Voy. plus loin sa déposition.
- [14]
III, p. 260 et I, p. 61.
- [15]
Procès, t. I, p. 60 :
Item quod de suo adventu libenter diceret veritatem ; sed non diceret totum ; et quod spatium octo dierum non sufficeret ad dicendum omnia.
- [16]
Procès, t. I, p. 63 :
Interrogata si vox prohibuerit sibi ne dicat revelationes, respondit :
Ego non sum consulta de hoc. Detis mihi dilationem XV dierum. et ego de hoc vobis respondebo.
Et cum iterum dilationem de respondendo petivisset, dixit :Si vox prohibuerit mihi, quid inde vultis vos dicere.
Adhuc interrogata utrum hoc sibi prohibitum, respondit :Credatis quod homines non prohibuerunt mihi.
Item dixit quod illo die non respondebit, et nescit si debeat dicere aut non, quousque sit sibi revelatum. - [17]
Procès, t. I, p. 63 :
Quantum ad istud interrogatorium, rogo vos ut habeam dilationem… Voces dixerunt mihi quod aliqua dicam regi et non vobis.
- [18]
Procès, t. I, p. 72 :
Sunt revelationes quæ vadunt ad regem Franciæ, et non ad eos qui eam interrogant.
- [19]
Procès, t. I, p. 73 :
Bene dixit regi suo totum una vice quod sibi fuerat revelatum, quia ibat ad ipsum.
- [20]
Procès, t. I, p. 75 :
Interrogata utrum erat aliquis Angelus supra caput regis sui, quando vidit eum prima vice, respondit :
Ver beatam Mariam, si erat, ego nescio ; nec ipsum vidi.
Interrogata an ibi erat lumen, respondit :Ibi erant plus quam trecenti milites, et quinquaginta tædæ seu torchis, sine computando lumen spirituale…
Interrogata qualiter rex suus adhibuit fidem dictis ejus, respondit quod ipso habebat bona intersignia, et per clerum. Interrogata quales revelationes rex suus habuit, respondit :Vos non habebitis eas adhuc a me de isto anno.
Item dixit quod per tres hebdomadas fuit interrogata per clerum apudvillam de Chinon et Pictavis ; et habuit rex suus signum de factis suis priusquam vellet ei credere. Et clerici de parte sua fuerunt hujus opinionis quod videbatur eis in facto suo non esse nisi bonum. - [21]
Procès, t. I, p. 81 :
Dixit quod multa scit quæ non tangunt processum et non est opus ea dicere.
- [22]
Procès, t. I, p. 88 :
Vultis vos quod vobis dicam id quod vadit ad regem Franciæ ?
- [23]
Procès, t. I, p. 90 :
Interrogata quale signum dedit regi suo quod veniebat ex parte Dei, respondit :
Ego semper vobis respondi quod non mihi extrahetis illud ab ore ; vadatis sibi petitum.
Interrogata an juraverit non revelaro illud quod ab ea petetur tangens processum, respondit :Ego vobis alias dixi quod non dicam illud vobis quod tanget id quod vadit ad regem nostrum, et de hoc quod vadit ad ipsum non loquar.
Interrogata si ipsa scitne signum quod dedit eidem regi suo, respondit :Vos non scietis hoc de me
, et tunc fuit ei dictum quod hoc tangebat processum, respondit :De hoc quod ego promisi tenere bene secretum hoc non dicam vobis illud.
Et ultra dixit :Ego promisi in tali loco, quod non possim vobis dicere sine perjurio.
Interrogata cui hoc promisit, respondit quod sanctis Catherinæ et Margaretæ promisit, et hoc fuit ostensum regi. Item dicit quod hoc promisit duabus sanctis prædictis absque hoc quod requirrrent, et ipsamet Johanna ad requestam sui ipsius hoc fecit, quia nimis multæ gentes hoc petivissent ab ipsa, nisi illud prædictis sanctis promisisset. - [24]
Procès, t. I, p. 91 :
Interrogata utrum quando ostendit signum regi suo erat alius ab eo in ejus societate, respondit quod æstimat alium ibi non fuisse, quamvis satis prope essent multæ gentes. Interrogata an ipsa viderit coronam suprà caput regis sui quando ipsa monstravit ei signum, respondit :
Ego non possum vobis dicere sine perjurio.
Interrogata utrum rex suus habebat coronam, quando erat Remis, respondit quod prout ipsa æstimat, ipse rex suus cepit gratanter illam coronam quam Remis invenit, sed una bene dives fuit ei apportata post ipsum. Et hoc fecit pro festinando factum suum, ad requestam illorum de villa Remensi, pro evilando onus armatorum ; et si ipse expectasset, habuisset unam coronam millies diliorem. Interrogata an viderit illam coronam quæ est ditior, respondit :Ego non possum vobis hoc dicere sine incurrendo perjurium. Et si ego non viderim, ego bene audivi dici quod est adeo dives et opulenta.
- [25]
Procès, t. I, p. 119-120 :
Interroguée quel est le signe qui (qu’elle) donna (quod dedit dans le latin) vint à son roy, respond que il est bel et honnouré (honorabilis dans le latin) et bien créable, et est bon, et le plus riche qui soit.
- [26]
Procès, t. I, p. 119 :
Interroguée pourquoy elle ne voult aussi bien dire et monstrer le signe dessus dit, comme elle voult avoir le signe de Katherine de La Rochelle, respond que se le signe de Katherine eust été aussi bien monstré devant notables gens d’Église et autres, arcevesques et évesques, c’est assavoir, devant l’arcevesque de Reims et autres évesques dont elle ne scait le nom (et mesmes y estoit Charles de Bourbon, le sire de la Trimoulles, le duc d’Alençon et plusieurs autres chevaliers, qui le veirent et oïrent aussi bien comme elle voit ceulx qui parloient à elle aujourd’huy), comme celluy dessus dit estre montré, elle n’eust point demandé scavoir le signe de ladicte Katherine. Et toutes voies elle scavoit au devant par saincte Katherine et saincte Marguerite, que, du fait de ladicte Katherine de La Rochelle, ce estoit tout néant.
- [27]
Procès, t. I, p. 120-122 :
Interroguée se ledit signe dure encore respond :
Il est bon à scavoir, et qu’il durera jusques à mil ans et oultre. Item que ledit signe est en trésor du roy.
Interroguée se c’est or, argent, ou pierre précieuse, ou couronne, respond :
Je ne vous en diray autre chose, et ne scaurait homme deviser aussi riche chose comme est le signe ; et toutes voies le signe qui vous fault, c’est que Dieu me délivre de vos mains, et est le plus certain qu’il vous sçache envoyer.
Item dit que quand elle deust partir à aller à son roy, luy fut dit par ses voix :
Va hardiement, que quand tu seras devers le roy, il aura bon signe de te recepvoir et croire.
Interroguée quand le signe vint à son roy, quelle révérence elle y fist, et s’il vint de par Dieu, respond quelle mercia Nostre Seigneur de ce qu’il la délivra de la paine des clercs de par delà qui arguaient contre elle, et se agenouilla plusieurs fois. Item dit que un Angle de par Dieu et non de par autre bailla le signe à son roy ; et elle en mercia moult de fois Nostre Seigneur. Item dit que les clercs de par delà cessèrent à la arguer quand ils eurent sceu ledit signe.
Interroguée se les gens d’Église de par delà veirent le signe dessus dit, respond que quand son roy et ceulx qui estoient avec lui eurent veu ledit signe, et mesmes l’Aude qui la bailla, elle demanda à son roy s’il estoit content, et il respondit que ouil. Et alors elle party et s’en ala en une petite chapelle assez près, et ouyt lors dire que après son partement plus de IIIc personnes veirent ledit signe. Dit oultre que pour lamour d’elle, et quilz la laissassent à interroguer, Dieu vouloit permettre que ceulx de son parti qui veirent ledit signe le veissent.
Interroguée se son roy et elle firent point de révérence à l’Angle, quand il apporta le signe, respond que ouil d’elle ; et se agenouilla et oulta son chaperon.
- [28]
II, p. 253.
- [29]
Procès, t. I, p. 126 :
Se l’Angle qui apporta le signe parla point ? respond que ouil et que il dist à son roy que on la mist en besoingne, et que le pais seroit tantoust allégié.
Interroguée se l’Angle qui apporta ledit signe fut l’Angle qui premièrement apparu à elle, ou se ce fust ung autre, respond, c’est toujours tout, ung et oncques ne lui faillit.
- [30]
Procès, t. I, p. 134 :
Interroguée du signe baillé à son roy, respond quelle en aura conseil à sainrte Katherine.
- [31]
Procès, t. I, p. 139-140 :
Interroguée premièrement du signe baillé à son roy, quel y fut, respond :
Estes-vous content que je me parjurasse ?
Interroguée par Monseigneur le vicaire de l’Inquisiteur s’elle avoit juré et promis à saincte Katherine non dire ce signe, respond :
J’ay juré et promis non dire ce signe, et de moy mesmes, pour ce que on m’en chargeoit trop de le dire.
Et adonc (alors) dist elle mesmes :Je promets que je n’en parleray plus à homme.
Item dit que le signe ce fust (ce) que l’Angle certifiast à son roy en lui apportant la couronne, et luy disant qu’il aroit tout le royaume de France entièrement à l’aide de Dieu, et moyennant son labour ; et qu’il la meist en besoingne, c’est assavoir que il luy baillast de gens d’armes, autrement il ne seroit mye sitost couronné et sacré.
Interroguée se depuis hier ladicte Jehanne a parlé à saincte Katherine, respond que depuis elle l’a ouye ; et toutes voies lui a dit plusieurs fois qu’elle responde hardiement aux juges de ce qu’ils demanderont à elle, touchant son procès.
- [32]
Procès, t. I, p. 140 :
Interroguée en quelle manière l’Angle apporta la couronne, et s’il la mist sur la teste de son roy, respond, elle fut baillée à ung arcevesque, c’est assavoir celuy de Rains, comme il luy semble, en la présence du roy ; et ledit arcevesque la receust et la bailla au roy, et estoit elle mesmes présente ; et est mise en trésor du roy.
- [33]
Procès, t. I, p. 140-141 :
Interroguée du lieu où elle fut apportée, respond :
Ce fut en la chambre du roy, en chastel de Chinon.
Interroguée du jour et de l’eure, respond :
Du jour, je ne scay ; et de l’eure, il estoit haulte eure.
Autrement n’a mémoire de l’eure ; et du moys, en moys d’avril ou de mars, comme il lui semble, en moys d’avril prouchain, ou en cest présent moys a deux ans, et estoit après Pasques.Interroguée se, la première journée qu’elle vit le signe, se son roy le vit, respond que ouil, et que il le eust luy mesme.
Interroguée de quelle matière estoit ladicte couronne, respond que c’est bon assavoir qu’elle estoit de fin or et estoit si riche que je ne scoye,
nombrer la richesse
et que la couronne signifioit qu’il tendrait le royaume de France.Interroguée s’il y avoit pierrerie, respond :
Je vous ai dit ce que j’en sçay.
Interroguée s’elle la mania ou baisa, respond que non.
- [34]
Procès, t. I, p. 141-142 :
Interroguée se l’Angle qui l’aporta venoit de hault, ou s’il venoit par terre, respond :
Il vint de hault
, et entend, il venoit par le commandement de Nostre Seigneur, et entra par l’uys de la chambre.Interroguée se l’Angle venoit par terre, et erroit depuis l’uys de la chambre, respond quand il vint devant le roy, il fist révérence au roy, en se inclinant devant luy, et prononçant les parolles qu’elle a dictes du signe ; et avec ce luy ramentevoit la belle patience qu’il avoit eu, selon les grandes tribulacions qui luy estoient venues, et depuis l’uys il marchoit et erroit sur la terre en venant au roy.
Interroguée quelle espace il avoit de l’uys jusques au roy, respond, comme elle pense, il y avoit bien l’espace de la longueur d’une lance, et par où il estoit venu, s’en retourna.
Item dit que quand l’Angle vint, elle l’accompagna, et ala avec luy par les degrés à la chambre du roy, et entra l’Ange le premier, et puis elle mesmes dit au roy :
Sire, velà vostre signe, prenez lay.
- [35]
III, p. 147.
- [36]
Le Maire, Histoire et Antiquités de la ville d’Orléans (p. 187).
- [37]
Procès, t. I, p. 143 :
Interroguée en quel lieu il (l’Ange) apparut à elle, respond :
J’estois presque toujours en prière, afin que Dieu envoyasse signe du roy, et estoie en mon lougeis, qui est chieux une bonne femme près du chastel de Chinon, quand il vint ; et puis nous en allâmes ensemble au roy ; et estoit bien accompaigné d’autres Angles avec luy, que chacun ne veit pas
; et dist oultre, ce n’eust été pour l’amour d’elle, et de la osier hors de paine des gens qui la arguaient, elle croit bien que plusieurs gens veirent l’Ange dessus dit, qui ne l’eussent pas veu. - [38]
Procès, t. I, p. 143 :
Interroguée se tous ceulx qui là estoient avec le roy, veirent l’Angle, respond qu’elle pense que l’arcevesque de Rains, les seigneurs d’Alençon et de La Trimoulle et Charles de Bourbon le veirent. Et quant est de la couronne, plusieurs gens d’Église et d’autres la veirent qui ne virent pas l’Angle.
Interroguée de quelle figure, et quel grant estoit ledit Angle, respond qu’elle n’en a point congié, et demain en respondra.
- [39]
L’auteur a eu la bonne fortune de visiter le château en compagnie de M. Tourlé, archéologue distingué, pour lequel l’histoire de Chinon, sa ville natale, n’a pas de secret. Le château se compose, en réalité, de trois châteaux, séparés par des fossés très larges et très profonds, sur lesquels étaient jetés des ponts-levis ; le Saint-Georges au nord-est, la demeure du roi au centre, le château du Coudray au sud-ouest. Il a été habité par les Plantagenêt Henri II, Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre, sur lequel il fut conquis par Philippe-Auguste. Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Hardi, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, y ont fait des séjours prolongés. Presque imprenable avant l’artillerie à longue portée, il présente un très bel aspect sur la vallée de la Vienne et sur des champs en culture bornés par un élégant rideau de bois. Les ruines en sont très belles.
- [40]
Procès, t. I, p. 144 :
Interroguée de ceulx qui estoient en la compaignie de l’Angle (s’ils étaient) tous d’une mesme figure, respond :
Ils se entreressembloient voulentiers les aucuns
, et les autres non, en la manière qu’elle les véoit ; et les aucuns avoient elles (alas) ; et si en avoit de couronnés, et les autres non ; et y estoient en la compaignie sainctes Katherine et Marguerite, et furent avec l’Angle dessus dit, et les autres Angles aussi jusques dedans la chambre du roy. - [41]
Procès, t. I, p. 144 :
Interroguée comme celluy Angle se départit d’elle, respond : il se départit d’elle en celle petite chapelle ; et fut bien courroucée de son parlement ; et plouroit ; et s’en fust voulentiers allée avec luy, c’est assavoir son âme.
Interroguée se au parlement, elle demoura joyeuse ou effrée et en grand paour, respond :
Il ne me laissa pas en paour ne effrée, mais estoie courroucée de son partement.
- [42]
Procès, t. I, p. 145 :
Interroguée se ce fut par le mérite d’elle que Dieu envoya son Angle, respond :
Il venoit pour grande chose ; et fut en espérance que le roy creust le signe, et que on laissat à la arguer, et pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, et aussi pour le mérite du roy et du bon duc d’Orléans.
Interroguée pourquoy elle, plus tot qu’ung autre, respond :
Il pleust à Dieu ainsi faire par une simple Pucelle, pour rebouter les adversaires du roy.
- [43]
Procès, t. I, p. 145 :
Interroguée se il a esté dit à elle où l’Angle avoit prins celle couronne respond qu’elle a été apportée de par Dieu, et qu’il n’a orfaivre en monde qui la sceust faire si belle, ou si riche, et où il l’a prinst, elle s’en raporte à Dieu, et ne sait point autrement où elle fut prinse.
Interroguée se celle couronne fleuroit point bon et avoit bon odeur, et s’elle estoit point reluisant, respond qu’elle n’a point de mémoire de ce, et s’en advisera, et après dit, elle sent bon, et sentira ; mais qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il apartient, et estoit en manière de couronne.
Interroguée se l’Angle lui avoit escrit lettres, respond que non.
- [44]
Épître aux Romains, ch. XI, v. 33.
- [45]
Procès, t. I, p. 146 :
Interroguée quel signe eurent le roy, les gens qui estoient avec le roy, et elle de croire que c’estoit un Angle, respond que le roy le creust par renseignement des gens d’Église qui là estoient, et par le signe de la couronne. Interroguée comme les gens d’Église sceurent que c’estoit un Angle, respond :
Par leur science, et parce qu’ils estaient clercs.
- [46]
Procès, t. I, p. 248 :
Quand à icelluy article, que à révéler le signe ou autres choses contenues en l’article, elle peust bien avoir dit qu’elle ne le révéleroit point ; et adjoute que, en sa confession autrefois faicte, doit avoir que sans congié de Notre Seigneur ne le reveleroit.
- [47]
Mat. XIII, 13-16.
- [48]
Procès, t. I, p. 284 :
Respond qu’elle a respondu de l’Angle qui apporta le signe… item de la couronne, dit qu’elle en a respondu. Et de la conclusion de l’article que le promoteur meict contre ses fais, s’en actend à Dieu Nostre Seigneur. Et où la couronne fut faicte et forgée, s’en raporte à Nostre Seigneur.
- [49]
Procès, t. I, p. 300 :
Respond qu’elle n’a point prins délay, fors (si ce n’est pour) plus seurement respondre ad ce que on luy demandoit. Et quand à la conclusion, dit qu’elle doubtoit respondre, a prins délay pour scavoir s’elle devoit dire. Item dit que, quand au conseil de son roy, pour ce qu’il ne touche point le procès, elle ne l’a point voulu révéler. Et du signe baillé au roy, elle l’a dit, pour ce que les gens d’Église l’ont condampnée à le dire.
- [50]
Procès, t. I, p. 396 :
Interroguée se du signe baillé à son roy, s’elle se veult rapporter à l’arcevesque de Rains, aisné (aire ?) de Boussac, Charles de Bourbon, La Trémoulle et La Hire, auxquieulz ou aucun d’eulx elle autresfois a dit avoir monstré cette couronne, et qu’ilz estoient présens, quant l’Angle apporta ladite couronne, et la bailla audit arcevesque ; ou s’elle se veult rapporter aux autres de son party, lesquieulz escripsent soubz leurs seaulz qu’il en est, respond :
Baillez un messagier et je leur escriprai de tout ce procès.
Et autrement ne s’i est voulu croire ne rapporter à eulx. - [51]
Procès, t. I, p. 401 :
Du signe de la couronne qu’elle dit avoir esté baillé à l’arcevesque de Rains, interroguée s’elle s’en veult rapporter à luy, respond :
Faictes-le y venir, et que je l’oye parler, et puis je vous respondray ; ne il ne oseroit dire le contraire de ce que je vous en ay dit.
- [52]
Procès, t. I, p. 478 :
Ipsa Johanna dicebal et confitebatur quod ipsa viderat et audierat propriis oculis et auribus, voces et apparitionos de quibus fit mentio in processu.
- [53]
Procès, t. I, p. 478-479 :
Inquirebant ab ea utrum verum erat quod ipsas voces et apparitiones habuisset et ipsa respondebat quod sic et in illo proposito continuavit usque ad finem… Veniebant in magna multitudine et in quantitate minimà… Nullus fuit Angelus qui dictam coronam deferebat… imo ipsamet Johanna fuerat Angelus quæ… promiserat quod… ipsum faceret coronare Remis, nec fuerat alia corona ex parte Dei missa.
- [54]
Procès, t. I, p. 76-77 :
Interrogata an ipsa fuerit apud sanctam Catharinam de Fierbois, respondit quod sic… item dicit quod habebat unum ensem quem cepit apud villam Valliscoloris.
Dixit etiam, dum esset Turonis vel in Chaynone, gallice à Chinon, misit quæsitum unum ensem existentem in ecclesia Sanctæ Katharinæ de Fierbois retro altare, et statim post fuit repertus.
Interrogata qualiter sciebat illum ensem ibi esse, respondit quod ille ensis erat in terra rubiginosus, in quo erant quinque cruces ; et scivit ipsum ibi esse per voces, nec unquam viderat hominem qui ivit quæsitum prædictum ensem ; scripsitque viris ecclesiasticis illius loci quatenus placeret eis ut ipsa haberet illum ensem ; et ipsi miserunt eum. Nec erat multum sub terra retro altare, sicut ei videtur ; tamen nescit proprie an erat ante altare, vel retro, sed existimat se scripsisse tunc quod prædictus ensis erat retro altare.
Dicit etiam quod statim postquam prædictus ensis repertus est, viri ecclesiastici illius loci confricaverunt eum, et illico cecidit rubigo sine violentia ; et fuit unus mercator armorum de Turonis qui ivit quæsitum ; dederuntque ipsi viri ecclesiastici illius loci vaginam ipsi Johannæ, et illi etiam de Turonis simul eum ipsis, feceruntque fieri duas vaginas, unam de vellere rubeo, gallice de velours vermeil ; et aliam de panno aureo, et ipsa fecit fieri aliam de corio bene forti.
Dicit tamen quando ipsa fuit capta non habebat illum ensem. Dicit etiam quod continué portavit sæpedictum ensem, postquam habuit, donec recessit à Sancto Dionysio post insultum Parisiensem.
- [55]
Procès, t. I, p. 77 (Quicherat a fait une légère faute qui a été corrigée d’après les trois manuscrits) :
Interrogata qualem benedictionem fecit, aut fecit fieri super ensem prædictum, respondit quod nunquam fecit ibi nec fecit fieri quameumque benedictionem, nec scivisset aliquid facere. Item dicit quod bene diligebat illum ensem quia repertus erat in ecclesia Beatæ Katharinæ quam bene diligebat.
Interrogata an ipsa fuit apud villam de Conlenges-les-Vigneuses, respondit quod nescit. Interrogata utrum posuerit aliquando ensem suum super altare, respondit quod non quod ipsa sciat, ita quod posuerit ut esset melius fortunatus. Interrogata an unquam fecerit deprecationem ad hoc quod ille ensis esset melius fortunatus, respondit :
Bonum est scire quod voluissem harnesium meum, gallice mon harnois, fuisse bene fortunatum.
Interrogata an habebat ensem suum, quando capta fuit, respondit : quod non, sed habebat quemdam ensem qui fuerat captus supra unum Burgundum.Interrogata ubi remansit ille ensis et in qua villa, respondit quod obtulit unum ensem in Sancto Dionysio et arma, sed non fuit ille ensis. Item dicit quod habebat illum ensem in Latigniaco, et de Latigniaco portavit ensem illius Burgundi supradicti ad Compendium, quia orat bonus ensis guerra ? et bonus ad dandum bonas alapas et bonos ictus, gallice de bonnes buffes et de bons torchons. Sed dicit quod dicere ub ! dimisit, non perfinet ad processum et non respondebit de hoc pro nunc. Dicit ultra quod fratres ejus habent bona sua, equos ensem, prout credit, et alia quæ valent plusquam XII millia scutorum.
- [56]
Procès, t. I, p. 179 :
Interrogata qualia arma obtulit in ecclesia Sancti Dionysii in Francia, respondit quod obtulit album harnesium suum, gallice un blanc harnois, integrum, tale sicut uni homini armorum congruit, cum uno ense quem lucrata est coram villa Parisiensi…
Interrogata de quo deserviebant illæ quinque cruces quæ erant in illo ense quem reperit apud sanctam Katharinam de Fierbois, respondit quod de hoc nihil scit.
- [57]
Procès, t. I, p. 78 :
Interrogata utrum quando ivit Aurelianis, habebat vexillum, gallice estandart ou bannière, et cujus coloris erat, respondit quod habebat vexillum, cujus campus erat seminatus liliis ; et erat ibi mundus figuratus et duo Angeli à lateribus ; eratque coloris albi de telâ albà vel boucassino, erantque script a ibi isla nomina JHESUS, MARIA, sicut ei videtur ; et erat fimbriatum de serico.
Interrogata an hæc nomina JHESUS, MARIA, erant script a superius aut inferius, vel à latere, respondit quod à latere, sicut ei videtur.
Interrogata quod prædiligebat vel vexillum suum, vel ensem, respondit quod videlicet quadragesiès prædiligebat vexillum quam ensem.
Interrogata quis fecit sibi facere illam picturam in vexillo, respondit :
Ego salis vobis dixi quod nihil feci nisi de præcepto Dei.
Dicit etiam quod ipsamet portabat vexillum prædictum, quando aggrediebatur adversarios, pro evitando ne interficeret aliquem, et dicit quod nunquam interfecit hominem. - [58]
Procès, t. I, p. 97 :
Interroguée, quant son roy la mit premier en œuvre, et (qu’) elle fist faire son estaindart, se les gens d’armes et autres gens de guerre firent faire pennonceaulx à la manière du sien, respond :
Il est bon à savoir que les seigneurs maintenoient leurs armes
. Item, respond :Les aucuns compaignons de guerre en firent faire à leur plaisir, et les autres non.
Interroguée de quelle matière ils les firent faire, se ce fut de toile ou de drap, respond :
C’estoit de blans satins, et y en avoit en aucuns les fleurs de liz
et n’avoit que deux ou trois lances de compaignie ; mais les compaignons de guerre aucunes fois en faisoient faire à la semblance des siens, et ne faisoient cela fors pour congnoistre les siens des autres.Interroguée s’ilz estoient guères souvent renouvellés, respond :
Je ne sçay ; quand les lances estoient rompues, l’en en faisoit de nouveaulx.
Interroguée s’elle dist point que les pennonceaulx qui estoient en semblance des siens estoient eureux, respond, elle leur disoit bien à fois :
Entrez hardiment par myles Anglais
, et elle mesme y entroit. - [59]
Procès, t. I, p. 98 :
Interroguée s’elle leur dist qu’ilz les portassent hardiement, et qu’ils airoient bon eur, respond : elle leur dist bien ce qui estoit venu et qui adviendrait encore.
Interroguée s’elle mectoit ou faisoit point mectre de eau benoite, sur les pennonceaulx, quand on les prenoit de nouvel, respond :
Je n’en sçay rien
; et s’il a esté fait, ce n’a pas esté de son commandement. Interroguée s’elle y en a point veu gecter, respond :Cela n’est point de votre procès
; et s’elle y en a veu gecter, elle n’est pas advisée maintenant de en respondre.Interroguée se les compaignons de guerre faisoient point mectre en leurs pennonceaulx Jhesus, Maria, respond :
Par ma foy, je n’en sçay rien.
Interroguée s’elle a point tournié ou fait tournier toilles par manière de procession outour d’un chastel ou d’eglise, pour faire pennonceaulx, respond que non, et n’en a rien veu faire.Interroguée, quand elle fut devant Jargueau, que c’estoit qu’elle portoit derrière son heaulme, et s’il y aucune chose ront, respond :
Par ma foy, il n’y avoit rien.
- [60]
Procès, t. I, p. 103 :
Interroguée qu’ilz furent ceulx de sa compaignie qui prindrent papillons devant Château-Tierry en son estaindart, respond qu’il ne fust oncques fait ou dist de leur party ; mais ce ont fait ceulx du party de deçà, qui l’ont controuvé.
- [61]
Procès, t. I, p. 117 :
Interroguée se en icelluy estaindart le monde est paint, et les deux Anges, etc., respond que ouil, et n’en eust oncques qu’ung. — Interroguée quelle signifiance, c’estoit que peindre Dieu tenant le monde et ses deux Angles, respond que saincte Catherine et saincte Marguerite lui disrent qu’elle prinst hardiement, et le portast hardiement, et qu’elle fist mectre en paincture là le roy du ciel, et ce dist à son roy, mais très envis ; et de la signifiance ne sçait autre chose.
- [62]
Procès, t. I, p. 180 :
Interroguée qui la meust de faire paindre Angles, avecques bras, piés, jambes, vestements, respond :
Vous y estes respondu.
Interroguée s’elle les a fait paindre tielz qu’ilz viennent à elle, respond que elle les a fait paindre tielz en la manière qu’ils sont pains ès eglises.Interroguée se oncques elle les vit en la manière que ilz furent pains, respond :
Je ne vous en diray autre chose.
Interroguée pourquoy elle n’y fist paindre la clerté qui venoit à elle avec les Angles ou les voix, respond que il ne luy fust point commandé.
- [63]
Procès, t. I, p. 181 :
Interroguée se ces deux Angles, qui estoient pains en son estaindart, représentoient saint Michiel et saint Gabriel, respond qu’ilz n’y estoient fors seullement pour l’onneur de Nostre Seigneur, qui estoit painct en l’estaindart, et dit qu’elle ne fist faire celle représentacion des deux Angles, fors seullement pour l’onneur de Nostre Seigneur, qui y estoit figuré tenant le monde.
Interroguée se ces deux Angles, qui estoient pains en son estaindart, estoient les deux Angles qui gardent le monde, et pourquoy il n’y en avoit plus, veu qu’il lui estoit commandé par Nostre Seigneur qu’elle prainst cel estaindart, respond : tout l’estaindart estoit commandé par Nostre Seigneur par les voix de sainctes Katherine et Marguerite, qui luy dirent :
Pren l’eslaindart de par le roy du ciel.
Et pour ce qu’ilz lui dirent :Pren l’estaindart de par le roy du ciel
, elle y fist faire celle figure de Nostre Seigneur et de deux Angles, et de couleur, et tout le fist par leur commandement.Interroguée se alors elle leur demanda se, en vertu de celluy estaindart, elle gaigneroit toutes les batailles où elle se bouteroit, et qu’elle auroit victoire, respond qu’ilz luy dirent qu’elle prinst hardiement, et que Dieu luy aideroit. — Interroguée qui aidoit plus, elle à l’estaindart, ou l’estaindart à elle, respond que de la victoire de l’estaindart ou d’elle, c’estoit tout à Nostre Seigneur.
Interroguée se l’espérance d’avoir victoire estoit fondée en son estaindart ou d’elle, respond :
Il estoit fondé en Nostre Seigneur, et non ailleurs.
— Interroguée se ung autre l’eust porté qu’elle se il eust en aussi bonne fortune comme d’elle de le porter, respond :Je n’en sçay rien, je m’en actend à Nostre Seigneur.
Interroguée se ung des gens de son party lui eust baillé son estaindart à porter, s’elle l’eust porté, s’elle y eust eu aussi bonne espérance comme en celluv d’elle qui luy estoit disposé de par Dieu, et mesmement celuy de son roy, respond :Je portoye plus volontiers celluy qui m’estoit ordonné de par Nostre Seigneur ; et toutes voies du tout je m’en actendoye à Nostre Seigneur.
- [64]
Procès, t. I, p. 187 :
Interroguée se on fist point floter ou tournier son estaindart autour de la coste (tête, dans le latin : circa caput regis), respond que non quelle saiche. — Interroguée pour quoy il fut plus porté en l’église de Rains, au sacre, que ceulx des autres capitaines, respond :
Il avoit esté à la paine, c’estoit bien raison qu’il fut à l’onneur.
- [65]
Procès, t. I, p. 237 :
Quoad vigesimum, se refert ad eu quæ super hoc respondit. Et ulterius addit que de chose qu’elle ait fait, il n’y avoit ne sorcerie, ne autre mauvès art. Et du bon eur de son estaindart, dit que de l’eur s’en rapporte à l’eur que Nostre Seigneur y a envoyé.
- [66]
Procès, t. I, p. 301 :
Respond :
J’en ay respondu.
Et du contredit mis par le promoteur, respond :Je m’en actend à Nostre Seigneur.
- [67]
Jean, C. XVIII, v. 36.
- [68]
Procès, t. I, p. 74 :
Interrogata an præceperit (vox) sibi assumere vestem virilem, respondit quod de veste parum est, et est de minori ; nec cepit vestem virilem per consilium hominis mundi, et non cepit istam vestem, neque aliquid fecit nisi per præceptum Dei et Angelorum.
Interrogata an sibi videatur quod præceptum eidem factum de assumendo vestem virilem sit licitum, respondit :
Totum quod feci est per præceptum Domini, et si aliam præciperet assumere, ego assumerem, postquam hoc esset per præceptum Dei.
Interrogata si hoc fecit per ordinationem Roberti de Baudricuria, respondit quod non.
Interrogata si credit se bene fecisse de assumendo vestem virilem, respondit quod totum id quod fecit per præceptum Domini, credit se bene fecisse, et inde exspectat bonam garantizationem et bonum succursum.
Interrogata si in hoc casu particulari, capiendo vestem virilem, credit se bene fecisse, respondit quod nihil mundi fecit in his quæ egit, nisi de præcepto Dei.
- [69]
Procès, t. I, p. 94 :
Interrogata utrum quando primo applicuit penes regent suum, an ipse petiverit ab ea si per revelationem habebat quod mutaret habitum suum, respondit :
Ego de hoc vobis respondi, tamen non recordor, si hoc fuerit à me petitum. Et illud est scriptum in villa Pictavensi.
Interrogata an recordetur quod magistri qui examinaverant eam in alia obedientia, aliqui per unum mensem, alii per tres hebdomadas, interrogaverunt ipsam in mutatione sui habitus, respondit :
Ego non recordor ; tamen ipsi me interrogaverunt ubi ego ceperam istum habitum virilem ; et ego dixi eis quod ego ceperam apud oppidum Valliscoloris.
Interrogata utrum præfati magistri petierunt ab ea, si per voces suas ceperat illum habitum, respondit :
Ego non recordor.
Interrogata utrum regina sua petieritne illud sibi de mutatione habitus, quando primo eam visitavit, respondit :
Ego non recordor.
Interrogata an rex suus, regina et alii de parle sua requisiveruntne ipsam aliquando quod habitum virilem deponeret :
Hoc non est de vestro processu.
- [70]
Procès, t. I, p. 223 :
Dicta Johanna attribuit Deo, Angelis et Sanctis ejus, quod præcipiunt caquæ sunt contra bonestatem sexus muliebris et in lege divinà prohibita, et etiam Deo et hominibus abominabilia, et per ecclesiasticas sanctiones sub pœnà anathematis interdicta, ut, quod induatur vestibus virilibus, curtis, brevibus et dissolutis, tàm in subtunicalibus et caligis, quam in aliis ; et sequendo præceptum corum, induta est aliquando sumptuosis et pomposis vestibus, de pannis pretiosis et aureis, ac etiam foderaturis, et non solum usa est tunicis brevibus, sed etiam tabardis, et togis scissis ab ut roque latere ; et hoc notorium est, cum capta fuerit in una huqua aureà, undique apertà, hujus etiam in capite cappellos seu pileos et capillos ad modum virorum in rolundum tonsos (gerens), et generaliter, omni pudore muliebri abjecto, et non solùm contra decentiam muliebrem, imo etiam contra illam quæ pertinet viris morigeratis, usa est omnibus illis cultibus et veslibus, quæ homines dissolutissimi sibi solent assumere. Quæ attribuere præcepto Dei, sanctorum Angelorum, ac etiam sanctarum Virginum, est blasphemare Deum et Sanctos, subvertere legem Dei, jura canonica violare, sexum muliebrem et ejus honestatem scandalizare, omnem decentiam cultus exterioris pervertere, exempla totius dissolutionis in genere humano approbare, et ad hoc homines inducere.
- [71]
Procès, t. I, p. 225 :
Quoad decimum tertium, respond :
Je n’ai blasphémé Dieu, ni ses Saints.
Et quand il luy fut exposé que les saints canons et les sainctes escriptures mectent que les femmes qui portent abit d’omme, ou les hommes habit de femme, est chose abhominable à Dieu, en demandant selle a prins cet habit du commandement de Dieu, respond :Vous en estes assés respondus, et se voulés que vous responde plus avant, donnez-moi dilacion, et je vous en respondray.
- [72]
Procès, t. I, p. 55 :
Dixit quod ipsa misit lilteras Anglicis existenlibus coram Aurelianis, continentes quod inde recederent, quemadrnodum continetur in copia litterarum quæ sibi fuit lecta in hac villa Rothomagensi, exceptis tamen duobus vel tribus vocabulis in eàdem copia existentibus, utputà hoc quod dicitur in copia illa : reddatis Puellæ, debet poni reddatis regi. Ibi etiam ponuntur illa verba, corpus pro corpore, et caput guerræ, quæ non erant in litteris originalibus.
- [73]
Procès, t. I, p. 240.
- [74]
Procès, t. I, p. 84 :
Deinceps fuerunt eidem Johannæ lectæ litteræ quas Johanna transmisit domino nostro Regi, domino duci Bedfordiæ et aliis.
(Le texte est reproduit tel qu’il est dans les articles de l’accusateur, p. 240.)
Et deinde fuit interrogata an illas litteras recognoscebat, respondit quod sic, demptis tribus vocabulis, videlicet hoc quod dicitur reddatis Puellæ, ubi debet poni reddatis regi, aliud quod dicitur caput guerræ, et tertium quod ibi ponitur corpus pro corpore, quæ non erant in litteris illis quas misit. Dicit etiam quod nunquam aliquis dominus illas litteras nominavit ; sed ipsamet nominavit eas antequam mitteret, bene tamen fuerunt ostensæ quibusdam de parte sua. Item dicit quod antequam sint septem anni, Anglici dimittent majus vadium quam fecerint coram Aurelianis, et quod totum perdent in Francia.
- [75]
Procès, t. I, p. 239 :
Quoad vicesimum primum, respond que quand aux lectres, qu’elle ne les a point faictes par orgueil ou présompcion, mais par le commandement de Nostre Seigneur, et confesse bien le contenu en lectres, excepté trois mos. Item dit que si les Anglois eussent creu ces lectres, ils eussent fait que saiges, et avant que soit sept ans, ilz s’en appercevront bien de ce qu’elle leur escripvoit, et de hoc se refert ad responsionem per eam alias factam.
- [76]
Procès, t. I, p. 242 :
Et quoad articulum facientem mentionem quod hæc fecit ex consilio malignorum spirituum negat.
- [77]
Procès, t. I, p. 203 :
Respond quand ad ce, quant au fait d’estre chief de guerre, elle en a autrefois respondu, et s’elle estoit chief de guerre, c’estoit pour batre les Angloys. Quand à la conclusion de l’article, s’en rapporte à nostre Sire.
- [78]
III, p. 74 et 612, p. 117, p. 204. p. 220, p. 260.
- [79]
Genèse, C. IV, V. 10.
- [80]
I, p. 433.
- [81]
Procès, t. I, p. 85 :
Interrogata an consuevit ponere in litteris suis hæc nomina Jeshus, Maria, cum cruce, respondit quod in aliquibus ipsa ponebat, et aliquando non ; et aliquando ponebat crucem in signum quod ille de parle sua cui scribebat, non faceret illud quod eidem scribebat.
- [82]
Procès, t. I, p. 183 :
Interroguée de quoy servoit le signe qu’elle mectoit en ses lectres : Jeshus, Maria, respond que les clercs escrivant ses lectres luy mettoient. et disoient les aucuns qui luy appartenoit mectre ces deux mos, Jeshus, Maria.
- [83]
Procès, t. I, p. 259 :
Item dit qu’elle fut conseillée par aucuns de son party qu’elle meist Jeshus, Maria, et ès aucunes de ses lectres mectoit bien Jeshus, Maria et ès autres non. Item dit quant ad ce point où il a escript : Tout ce qu’elle a fait, c’est par le conseil de Nostre Seigneur, que il y doit avoir :
Tout ce que j’ay fait de bien.
- [84]
Procès, t. I, p. 78 :
Prius ivit Aurelianis ad bastiliam Sancti Lupi, et deinceps ad bastiliam Pontis interrogata apud quam bastiliam fuit quod fecit homines suos retrahi, respondit quod non recordatur. Dicit etiam quod erat bene secura quod levaret obsidionem Aureliensem, per revelationem sibi factam ; et ita dixerat regi suo antequam illuc veniret.
- [85]
Procès, t. I, p. 79 :
Interrogata utrum, quando debuit fieri insultus, dixeritne suis gentibus quod ipsa reciperet viritones, lapides de machinis et canonibus, etc., respondit quod non ; imo centum fuerunt læsi vel amplius ; sed bene dixit gentibus suis quod non dubitarent et levarent obsidionem. Dicit etiam quod in insultu dato contra bastiliam Pontis, fuit læsa de una sagitta seu viritone in collo ; sed habuit magnam confortationem à sancta Katharina, et fuit sanata infra XV dies ; sed non dimisit propteræ equitare et negotiari.
Interrogata an bene præsciebat quod læderetur, respondit quod hoc bene sciebat, et dixerat suo regi, sed quod, hoc non obstante, non dimitteret ulterius negotiari. Et fuerat hoc sibi revelatum per voces duarum Sanctarum, videlicet beatæ Katharinæ et beatæ Margaretæ. Dicens ulterius quod ipsa fuit prima quæ posuit scalam in altum, in dicta bastiliâ de Ponte, et levando ipsam scalam fuit, ut supra, læsa in collo de dicto viritone.
- [86]
Procès, t. I, p. 79 :
Interrogata quare non recepit tractatum cum capitaneo do Gergueau, respondit quod domini de parte sua responderunt Anglicis quod ipsi non haberent terminum XV dierum quem petebant ; sed quod recederent ipsi et equi eorum in hora præsenti. Dicit etiam quod, quantum ad ipsam, dixit quod ipsi de Gergolio recederent in suis gipponibus vel tunicis, vitâ corum salva, si vellent ; alioquin caperentur per insultum.
- [87]
Procès, t. V, p. 125.
- [88]
Voy. Jeanne d’Arc sur les autels, p. 49 et 459.
- [89]
III, p. 96-98.
- [90]
Procès, t. I, p. 99-100 :
Interroguée s’elle congnust oncques frère Ricard. respond :
Je ne l’avoys oncques veu, quand je vins devant Troyes.
— Interroguée quelle chière frère Ricard lui feist, respond que ceulx de la ville de Troyes, comme elle pense, l’envoièrent devers elle, disans que ilz doubloient que ce ne feust pas chose de par Dieu, et quand il vint devers elle, en approuchant, il faisoit signe de la croix et gectoit eau bénite, et elle lui dist :Approuchez hardiement, je ne m’envoleroy pas.
Procès, t. I, p. 102 :
Interroguée quelle révérence lui firent ceulx de Troyes à l’entrée, respond :
Ilz ne m’en firent pas point
, et dit oultre que, à son advis, frère Ricard entra quant eulx à Troyes ; mais n’est point souvenante s’elle le vit à l’entrée. Interrogée s’il fist point de sermon à l’entrée de la venue d’elle, respond qu’elle n’y arresta guères, et n’y jeust oncques ; et quant au sermon elle n’en sait rien. - [91]
Procès, t. I, p. 291 :
Respond quante au commencement de l’article :
J’en ay autresfoy respondu.
Et quant à la conclusion de l’article, s’en rapporte à Nostre-Seigneur. - [92]
Procès, t. I, p. 104 :
Et lui semble que son estaindart fut assés près de l’autel ; et elles-mesmes luy tint ung poy, et ne sçait point que frère Richard le tenist.
- [93]
II, p. 194.
- [94]
Procès, t. I, p. 104 :
Interroguée s’elle fut guères de jours à Reims, respond :
Je crois que nous y fûmes IV ou V jours.
— Interroguée s’elle y leva point d’enfant, respond que à Troyes en leva ung ; mais de Rains n’a point de mémoire. - [95]
Procès, t. I, p. 104 :
Interroguée qu’elle fist à Rains des gans où son roy fut sacré (traduction latine : quid fecit Remis de chirothecis in quitus rex suus fuit consecratus), respond : Il y oult une livrée (latin : una librata) de gans pour bailler aux chevaliers et nobles qui là estoient. Et en y oult ung qui perdit ses gans, mais ne dist point qu’elle les feroit retrouver.
- [96]
Procès, t. I, p. 234 :
Respond :
J’en ay respondu.
Et du contredit mis par le promoteur, respond :Je m’en actend à Nostre Seigneur.
- [97]
Procès, t. I, p. 301 :
Dicta Johanna, quamdiu stetit cum dicto Karolo, totis viribus sibi et suis dissuasit ne attenderent quoquomodo alicui tracta lui pacis, seu appunctamento cum adversariis suis, semper eos incitando ad occisionem et effusionem sanguinis humani ; asserendo quod pax haberi non posset, nisi cum buto lanceæ et ensis ; et quod a Deo erat sic ordinatum, quia adversarii regis alias non dimitterent illud quod occupant in regno ; quos sic debellare erat unum de magnis bonis quod posset contingere toti Christianitati, ut dicebat.
Quoad decimum octarum, dit quant à la paix, dit, quant au duc de Bourgogne, elle l’a requis le duc de Bourgogne par lectres et à ses ambassadeurs qu’il y eust paix. Quant aux Angloys, la paix qu’il y fault, c’est qui s’envoysent en leurs pays, en Angleterre. Et du résidu : qu’elle a respondu ; à quoy elle se rapporte.
- [98]
Procès, t. I, p. 243 :
Dicta Johanna, officium Angelorum usurpando, se dixit et asseruit fuisse et esse missam ex parte Dei, etiam ad ea quæ ad viam facti et sanguinis humani effusionem omnino tendunt. Quod sanctitati penitus alienum est, et omni piæ menti horrendum est et abominabile. Respondet quod premièrement elle requéroit que on feist paix et que au cas que on ne voudrait faire paix, elle estoit toute prestre de combatre.
- [99]
Procès, t. I, p. 82 :
Interrogata quid dicit de Domino nostro Papa, et de quo ipsa credit quis sit verus Papa, respondit quærendo utrum essent duo.
Interrogata utrum habuerat litteras a comite Armignaci, pro sciendo cui trium summorum ponlificum deberet obedire, respondit quod ipso comes scripsit eidem quasdam litteras super isto facto ; ad quod dedit responsum, inter alia quod, quando esset Parisiis vel alibi in quiete, ipsa daret responsum. Et volebat tunc ascendere equum, quando dedit illi responsum.
- [100]
Procès, t. I, p. 82-83 :
Et quantum ad copiam litterarum dicti comitis et ipsius Johannæ quas tunc in judicio perlegi fecimus, eadem Johanna fuit interrogata si illa erat, sua responsio, quæ in prædicta copia continebatur, respondit quod æstimat se fecisse illam responsionem in parte, non in toto.
Interrogata an dixerit se scire per consilium Regis regnum, illud quod præfatus comes debebat de hoc tenere : respondit quod de hoc nihil scit.
Interrogata an ipsa faciebat dubium cui præfatus comes debebat obedire, respondit quod nesciebat inde quid mandare cui deberet obedire, quia ipse comes petebat scire cui Deus volebat ipsum obedire. Sed quantum ad ipsam Johannam, tenet et credit quod debemus obedire domino nostro Papæ in Roma existenti. Dicit etiam quod aliud dixit nuntio præfati comitis, quod non continetur in illa copià litterarum ; et nisi idem nuntius statim recessisset, fuisset projectus in aquam, non tamen per ipsam Johannam. Item dicit quod, de hoc quod petebat scire cui Deus volebat quod ipse comes obediret, ipsa respondit quod nesciebat ; sed ei mandavit plura quæ non fuerunt posita in scriptis. Et quantum est de ipsa, credit in dominum Papam qui est Romæ.
Interrogata quare ipsa scribebat quod daret alias responsum de hoc, ex quo credebat in illum qui est Romæ : respondit quod responsum per eam datum, fuit super alià alia materia quam super facto trium summorum Pontificum.
Interrogata an dixerat quod super facto trium summorum Pontificum haberet consilium, respondit quod nunquam scripsit, nec fecit scribi super facto trium summorum pontificum, et hoc juravit per suum juramentum, quod nunquam scripsit nec fecit scribi.
- [101]
Raynaldi, Annales, 1429, nos 1, 11, 12.
- [102]
Procès, t. I, p. 57 :
Ulterius dicta Johanna confessa fuit quod vox dixit ei quod mancret apud villam Sancti Dionysii in Francia ; ipsaque Johanna ibi manere volebat ; sed contra ipsius voluntatem domini eduxerunt eam. Si tamen non fuisset læsa, non inde recessisset : et fuit læsa infossatis Parisiensibus, cum de dicta villa sancti Dionysii illuc perrexisset ; sed in quinque diebus sanata exstitit. Ulterius confessa fuit quod fecit facere unam invasionem, gallice escarmouche, coram villa Parisiensi. Et cum interrogaretur si tunc erat festum, respondit quod bene credit tunc fuisse festum. Interrogata si hoc erat bene factum, respondit :
Transeatis ultra.
- [103]
Procès, t. I, p. 146 :
Interroguée se, quant elle alla devant Paris, se elle l’eust révélacion de ses voix de y aller, respond que non ; mais à la requeste des gentilz homme» qui vouloient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes, et avoit bien l’intencion d’aller oultre et passer les fossés.
- [104]
T. II, p. 408 :
C’étaient René duc de Bar, les comtes de Clermont et de Vendôme, le sire d’Albret, le chancelier, l’évêque de Séez, le sire de La Trémoille, Christophe d’Harcourt, le bâtard d’Orléans, les sires de Trèves, de Gaucourt, le doyen de Paris.
- [105]
Procès, t. I, p. 147-148 :
Interroguée se ce fut bien fait, au jour de la Nativité de Nostre Dame, qu’il estoit feste de aller assaillir Paris, respond, c’est bien fait de garder les festes de Nostre Dame ; et en sa conscience lui semble que c’estoit et seroit bien fait de garder les festes de Nostre Dame depuis ung bout jusques à l’autre.
- [106]
Procès, t. I, p. 147-148 :
Interroguée s’elle dist point devant la ville de Paris :
Rendez la ville de par Jeshus
, respond que non ; mais dist :Rendez-la au roi de France.
- [107]
Procès, t. I, p. 168-169 :
Interroguée se, en fait de guerre, elle a rien (fait) sans le congié de ses voix, respond :
Vous en estes tous répondus. Et luisés bien vostre livre, et vous le trouverés.
Et toutes voies dit que, à la requeste des gens d’armes, fut fait une vaillance d’armes devant Paris, et aussi ala devant La Charité à la requeste de son roy, et ne fut contre ne par le commandement de ses voix. - [108]
Procès, t. I, p. 250-251 :
Interroguée s’elle faisoit bien d’aler devant Paris, respond que les gentilz hommes de France voulurent aler devant Paris, et de ce faire, luy semble qu’ilz firent leur devoir à aller contre leurs adversaires.
- [109]
Procès, t. I, p. 260 :
Respond :
Je m’en tien ad ce que autrefois j’en ay respondu
; toutes voies adjoucte que, à son parlement de Sainct-Denis, elle en eust congié de s’en aler. - [110]
Procès, t. I, p. 299 :
Respond :
Du commencement de l’article, j’en ay autrefois respondu ; et se j’en suy advisée plus avant, voulentiers en respondray plus avant.
Item quoad finem articuli que Jeshus lui avoit failly, elle le nie. - [111]
Procès, t. I, p. 179 :
Interroguée quelz armes elle offry à Saint-Denis, respond que ung blanc harnay entier à ung homme d’armes avec une espée ; et la gaigna devant Paris.
Interroguée à quelle fin elle les offry, respond que ce fut par dévotion, ainsi que il est accoustumé par les gens d’armes, quant ilz sont bléciés, et pour ce qu’elle avoit esté bléciée devant Paris, les offrit à Saint-Denis pour ce que c’est le cry de France.
Interroguée se c’estoit pour que on les armast (latin : ut arma adorarentur, respond que non.
- [112]
Procès, t. I, p. 127 :
Interroguée se saint Denis apparut oncques à elle, respond que non qu’elle saiche.
- [113]
Procès, t. I, p. 305 :
Respond :
J’en ay respondu quant aux armeures
, et quant aux chandelles alumées et distillées, negat. - [114]
Procès, t. I, p. 109 :
Interroguée qu’elle fist sur les fossés de La Charité, respond qu’elle y fist faire ung assault, et dit qu’elle n’y gecta ou fist gecter eau par manière d’aspersion.
Interroguée pourquoy elle n’y entra, puisque elle avoit commandement de Dieu, respond :
Qui vous a dit que je avoie commandement de y entrer ?
Interroguée s’elle en oult point de conseil de sa voix, respond qu’elle s’en vouloit venir en France ; mais les gens d’armes lui disrent que c’estoit le mieux d’aler devant La Charité premièrement.
- [115]
Procès, t. I, p. 147 :
Interroguée aussi d’aler devant La Charité, s’elle eust révélacion, respond que non ; mais par la requeste des hommes d’armes, ainsi comme autrefois elle a dit.
- [116]
Procès, t. I, p. 168 :
Interroguée se, en fait de la guerre, elle a rien (fait) sans le congié de ses voix, respond :
Vous en estes tous respondus. Et luisés bien vostre livre, et vous le trouverés.
Et toutes voies dit que, à la requête des gens d’armes, fut fait une vaillance d’armes devant Paris, et aussi ala devant La Charité à la requeste de son roy, et ne fut contre ne par le commandement de ses voix. - [117]
Procès, t. I, p. 250 :
Interroguée se de aler devant La Charité, elle fist bien ou mal, respond : S’elle a mal fait, on s’en confessera.
- [118]
Procès, t. I, p. 299 :
J’en ai autrefois respondu ; et se j’en suy advisée plus avant, voulentiers en respondrai plus avant.
- [119]
Procès, t. I, p. 106-107 :
Interroguée s’elle congneust point de Catherinc de La Rochelle, ou s’elle l’avoit veue, respond que ouil à Jargueau et à Montfaucon en Berry.
Interroguée s’elle luy monstra point une dame vestue de blanc, qu’elle disoit qui luy apparaissoit aucunes fois, respond que non.
Interroguée qu’elle lui dist, respond que celle Katherine lui dit qui venoit à elle une dame blanche, vestue de drap d’or, qui luy disoit qu’elle alast par les bonnes villes, et que le roy lui baillait des héraulx et trompectes pour faire crier, quiconque airoit or, argent ou trésor mucié, qu’il apportast tantoust ; et que ceulx qui ne le feroient et qui en aroient de muciez, qu’elle les congnoistroit bien, et sçaroit trouver lesdiz trésors ; et que ce serait pour paier les gens d’armes d’icelle Jehanne. À quoy ladite Jehanne respondit qu’elle retournast à son mary, faire son mesnaige et nourrir ses enfans. Et pour en avoir la certaineté, elle parla à saincte Marguerite ou saincte Katherine, qui lui dirent que du fait de icelle Katherine n’estoit que folie, et estoit tout nient. Et escript à son roy qu’elle lui diroit ce qu’il en devoit faire ; et quant elle vint à luy, elle luy dist que c’estoit folie et tout nient de ladicte Katherine ; toutes voies frère Richart vouloit que on la mist en œuvre ; et ont esté très mal (contents) d’elle lesdits frère Richard et ladicte Katherine.
- [120]
Procès, t. I, p. 107 :
Interroguée s’elle parla point à Katherine de La Rochelle du fait d’aller à La Charité, respond que ladicte Katherine ne luy conseilloit point qu’elle y alast, et que il faisoit trop froit, et qu’elle n’yroit point. Item dit à ladicte Katherine, qui vouloit aler devers le duc de Bourgogne pour faire paix, qui luy sembloit que on n’y trouveroit point de paix, si ce n’estoit par le bout de la lance. Item dit qu’elle demanda à celle Katherine se celle dame venoit toutes les nuys, et pour ce coucheroit avec elle. Et y coucha, et veilla jusques à mynuit et ne vit rien ; et puis s’endormit. Et quant vint au matin, elle demanda s”elle estoit venue, et luy respondit qu’elle estoit venue, et lors dormoit ladicte Jehanne, et ne l’avoit peue esveiller. Et lors lui demande s’elle vendrait point l’andemain, et ladicte Katherine luy respondit que ouil. Pour laquelle chose dormit icelle Jehanne de jour, afin qu’elle peust veiller la nuit. Et coucha la nuit ensuivant avec ladicte Katherine, et veilla toute la nuit ; mais ne vit rien, combien que souvent luy demandast :
Vendra elle point ?
mais ladicte Katherine luy respondoit :Ouil, tantost.
- [121]
Procès, t. I, p. 296 :
Je m’en tieng ad ce que j’en ay dit.
Et quant aux conseillers de la Fontaine, ne sçait que c’est ; mais bien croist qu’une fois y ot saintes Katherine et Marguerite. Et quant à la conclusion de l’article, la nye et afferme par son serment, qu’elle ne vouldroit point que le diable l’eust tirée dehors de la prison. - [122]
Procès, t. V, p. 160.
- [123]
Les Bourguignons ravageaient le pays dans les environs de la ville.
- [124]
Procès, t. V, p. 167.
- [125]
Procès, t. I, p. 105 :
Interroguée quelle aaige avoit-l’enfant à Laigny qu’elle ala visiter, respond, l’enfant avoit trois jours ; et fut apporté à Laigny à Nostre Dame, et lui fust dit que les pucelles de la ville estoient devant Nostre Dame, et quelle y voulsist aler prier Dieu et Nostre Dame qu’ilz lui voulsist donner vie ; et elle y ala et pria avec les autres. Et finablement il y apparut vie et bailla trois fois ; et puis fut baptisé, et tantoust mourut, et fut enterré en terre saincte. Et y avoit trois jours, comme l’en disoit, que en l’enfant n’y estoit apparu vie, et estoit noir comme sa coste ; mais quant il baisla, la couleur lui commença à revenir. Et estoit avec les pucelles à genoulx devant Nostre Dame à faire sa prière.
Interroguée s’il fut point dit par la ville que ce avoit elle fait faire, et que ce estoit à sa prière, respond :
Je ne m’en enqueroye point.
- [126]
Procès, t. I, p. 115-116 :
En la septmaine de Pasques derrenièrement passé, elle estant sur les fossés de Meleun, luy fut dit par ses vois, c’est assavoir saincte Katherine et saincte Marguerite, qu’elle seroit prinse avant qu’il fusl la saint Jehan, et que ainsi failloit qui fust fait, et qu’elle ne s’esbahit, et print tout en gré, et que Dieu lui aiderait.
Interroguée se depuis ce lieu de Meleun, luy fut point dit par ses vois qu’elle seroit prinse respond que ouil, par plusieurs fois, et comme tous les jours. Et à ses vois requéroit, quand elle seroit prinse, qu’elle fust morte tantoust, sans long travail de prison ; et ilz luy dirent point l’eure ; et s’elle l’eust sceu, elle n’y fust point alée ; et avoit plusieurs fois demandé savoir l’eur, et ilz ne lui dirent point.
Interroguée se ses voix lui eussent commandé qu’elle fust saillie et signifié qu’elle eust esté prinse, si elle y fust alée, respond s’elle eust sceu l’eure, et qu’elle deust estre prinse, elle n’y fust point alée, voulentiers ; toutes voies elle eust fait leur commandement en la fin, quelque chose qui luy dust estre venue.
- [127]
Procès, t. I, p. 158-159 :
Interroguée se de prendre ung homme à rançon, et le faire mourir prisonnier, ce n’est point péchié mortel, respond qu’elle ne l’a point fait. Et pour ce que on luy parloit d’un nommé Franquet, d’Arras, que on fist mourir à Laigny, respond quelle fut consentante de luy de le faire mourir, se il l’avoit deservi, pour ce que il confessa estre murdrier, larron et traictre. Et dit que son procès dura XV jours, et en fut juge le baillif de Senlis, et ceulx de la justice de Laigny. Et dit qu’elle requérait avoir Franquet pour ung homme de Paris, seigneur de Lours ; et quant elle sceust que le seigneur fut mort, et que le baillif luy dist qu’elle vouloit faire grand tort à la justice, de délivrer celluy Franquet, lors dit celle au baillif :
Puisque mon homme est mort que je vouloye avoir, faicte de icelluy ce que debrvoyès faire par justice.
Interroguée s’elle bailla l’argent ou fist bailler pour celluy qui avoit prins ledit Franquet, respond qu’elle n’est point monnoyer ou trésorier de France pour bailler argent.
- [128]
Procès, t. I, p. 147 :
Interroguée du Pont-l’Evesque, s’elle eust point de révélation, respond que, puis ce qu’elle eust révélation à Meleun qu’elle seroil prinse, elle se raporta le plus du fait de la guerre à la voulenté des capitaines, et toutes voies ne leur disoit point qu’elle avoit révélation d’estre prinse.
- [129]
Procès, t. I, p. 111 :
Interroguée du fait de Suessons, pour ce que le capitaine avoit rendu la ville, et que se elle avoit regnoié Dieu, s’elle le tenoit, elle le feroit tranchier en quatre pièces, respond qu’elle ne regnoia oncques sainct ne saincte ; et que ceulx qui l’ont dict ou raporté ont mal entendu.
- [130]
Procès, t. I, p. 114 :
Par le serement que vous avez fait, quand vous veinstes derrenièrement à Compiègne, de quel lieu estiés-vous partie ? respond que de Crespy en Valoys.
Interroguée quant elle fust venue à Compiègne, s’elle fut plusieurs journées avant qu’elle feist aucune saillie, respond qu’elle vint à heure secrète du malin et entra en la ville, sans ce que ses ennemis le sceussent gueires, comme elle pense ; et de ce jourmesmes, sur le soir feist la saillie, Interroguéc se à la saillie, l’on sonna les cloches, respond, se on les sonna, ce ne fut point à son commandement ou par son sceu ; et n’y pensoit point ; et si, ne lui souvient s’elle avoit dit que on les sonnât.
- [131]
Procès, t. I, p. 116-117 :
Interroguée se quant elle fist celle saillie, s’elle avoit eu voix de partir et de faire celle saillie, respond que ce jour ne sceust point sa prinse, et n’eust autre commandement de yssir ; mais toujours lui avoit esté dit qu’il falloit qu’elle feust prisonnière.
Interroguée se, à faire celle saillie, selle passa par le pont, respond que elle passa par le pont et le boulevart, et ala avec la compaignie des gens de son parti sur les gens de monseigneur de Luxembourg, et les reboula par deux fois jusques aux logeis des Bourguignons, et à la tierce fois jusques à my le chemin, et alors les Anglois qui là estoient, coupèrent les chemins à elle et ses gens, entre elle et le boulevart ; et pour ce, se retraient ses gens et elle ;et elle en se retraiant ès champs en costé, devers Picardie, près du boulevart, fut prinse ; et estoit la rivière entre Compiègne et le lieu où elle fut prinse ; et n’y avoit seullement, entre le lieu où elle fut prinse et Compiègne, que la rivière, le boulevarl et le fossé dudit boulevart.
- [132]
Duclerc, Mémoires, livr. 1er, ch. IX.
- [133]
Histoire des chanceliers, p. 488.
- [134]
Loco citato.
- [135]
Registres du Parlement, X 2 A, 24. M. de Beaucourt indiquait déjà ce texte dans le bulletin de l’histoire de France (1861, p. 59).
- [136]
Le 21 février la Pucelle affirmait n’avoir jamais donné sa foi à qui que ce fût : dicens quod nulli unquam fidem dederat. (Procès, t. I, p. 47.)
- [137]
Procès, t. I, p. 163 :
Fuit dicta Johanna requisita et interrogata sub juramento prædicto et primo qu’elle dist la manière comme elle cuida eschaper du chastel de Beaulieu, entre deux pièces de boys, respond qu’elle ne fut oncques prisonnière en lieu qu’elle ne se eschappast voulentiers, et elle estant en icelluy chastel, eust confermé ses gardes dedans la tour, n’eust été le portier qui la advisa et la recontra. Item dit, ad ce que il luy semble, que il ne plaisoit pas à Dieu qu’elle eschappa pour celle fois, et qu’il falloit qu’elle veist le roy des Anglois, comme ses voix luy avoient dit, et comme dessus (est) escript.
- [138]
Procès, t. I, p. 164 :
Interroguée s’elle a congié de Dieu ou de ses voix, de partir de prison toutes les fois qu’il plaira à elle, respond :
Je l’ay demandé plusieurs fois, mais je ne l’ay pas encore.
Interroguée se de présent elle partirait s’elle véoit son point de partir, respond s’elle véoit l’uys ouvert, elle s’en iroit, et ce luy seroit le congié de Nostre Seigneur. Et croist fermement s’elle véoit l’uys ouvert, et ses gardes et les autres Anglois n’y sceussent résister, elle entendroit que ce seroit le congié, et que Nostre Seigneur luy enverrait secours ; mais sen congié ne s’en iroit pas, se ce n’estoit s’elle faisoit une entreprise pour s’en aler, pour sçavoir se nostre Sire en seroit content, et allègue :
Aide-toi, le Ciel t’aidera.
Et le dit pour ce que, selle s’en aloit, que on ne deist pas qu’elle s’en fust allée sans congié. - [139]
Archives de l’Aisne, B. 351, 2, 3. Sur le château de Beaurevoir, voy. Société d’émulation de Cambrai, t. XXVIII, p. 305.
- [140]
Procès, t. I, p. 109 :
Interroguée s’elle fut longuement en celle tour de Beaurevoir respond qu’elle y fust quatre mois ou environ.
- [141]
Procès, t. I, p. 95 :
Interrogata an rex suus, regina et alii de parte sud requisiverunt ipsam aliquando quod habitum virilem deponeret, respondit :
Hoc non est de vestro processu.
Interrogata utrum apud castrum de Beaurevoir, fueritne de hoc requisita, respondit :
Ita veraciter, et ego respondi quod non deponerem sine licentia Dei.
Item, dit que la demoiselle de Luxambourg et la dame de Beaurevoir lui offrirent abit de femme ou drap à la faire, et lui requirent qu’elle le portast ; et elle respondit qu’elle n’en avoit pas le congié de Nostre Seigneur, et qu’il n’estoit pas encore temps.Interroguée se messire Jean de Pressy et aultres à Arras lui offrirent point d’abit de femme, respond :
Luy et plusieurs autres le m’ont plusieurs fois demandé.
Interroguée s’elle croist qu’elle eust délinqué ou fait péchié mortel de prendre habit de femme, respond quelle fait mieulx d’obéir et servir son souverain Seigneur, c’est assavoir Dieu. Item dit que s’elle le deust avoir fait, elle l’eust plus tôt fait à la requeste de ces deux dames que d’autres dames qui soient en France, excepté sa royne.
- [142]
Procès, t. I, p. 229-230 :
Dicta Johanna perantea, post ejus captionem, in Castro de Beaurevoir, et Attrebati pluries fuit monita caritative per nobiles et notabiles personas utriusque sexus deserere habitum virilem, et vestes suo sexui congruas et decentes resumere. Quod omnino facere recusavit et adhuc, ut predictum est, perseveranter recusat, et cætera opera facere sexui muliebri convenientia : in omnibus virum se gerens quam mulierem.
Respond que à Arras et Beaurevoir a bien esté amonnestée de prandre habit de femme, et l’a refusé et refuse encore. Et quant aux autres œuvres de femme, dit que il y a assez autres femmes pour ce faire.
- [143]
Procès, t. I, p. 110-111 :
Et dist quand elle sceust les Anglois venir, elle fut moult courroucée ; et toutes voies ses voix lui défendirent plusieurs fois qu’elle ne saillist ; et enfin pour la doubte des Anglois, sailli et se commenda à Dieu et à Nostre Dame, et fut blécée. Et quant elle eust sailli, la voix saincte Katherine lui dist qu’elle fist bonne chère, et qu’elle guarirait, et que ceulx de Compiègne airoient secours. Item, dit qu’elle prioit tousjours pour ceulx de Compiègne avec son conseil.
Interroguée qu’elle dist, quant elle eust sailly, respond que aucuns disoient que elle estoit morte ; et tantoust qu’il apparut aux Bourguignons quelle estoit en vie, ilz lui disrent qu’elle estoit saillie.
Interroguée selle dist point qu’elle aimast mieulx à mourir que d’estre en la main des Anglois, respond qu’elle aymeroit mieulx rendre l’âme à Dieu que d’estre en la main des Anglois.
Interroguée s’elle se courroura point, et s’elle blasphéma point le nom de Dieu, respond qu’elle n’en maugréa oncques ne sainct ne saincte, et qu’elle n’a point accoustumé à jurer.
- [144]
Procès, t. I, p. 150-151 :
Interroguée premièrement quelle fut la cause pourquoy elle saillit de la tour de Beaurevoir, respond qu’elle avoit ouy dire que ceulx de Compiègne, tous jusques à l’âge de VII ans, devoient estre mis à feu et à sanc, et qu’elle aimoit mieulx mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens ; et fut l’une des causes. L’autre quelle sceust qu’elle estoit vendue aux Anglois, et eust eu plus cher mourir que d’estre en la main des Anglois, ses adversaires.
Interroguée se ce sault, ce fut du conseil de ses voix, respond, saincte Katherine lui disoit presque tous les jours qu’elle ne saillist point, et que Dieu luy aideroit, et mesmes à ceulx de Compiègne ; et ladicte Jeanne dist à saincte Katherine, puisque Dieu aideroit à ceulx de Compiègne, elle y vouloit estre. Et saincte Katherine luy dist :
Sans faulte, il fault que prenés en gré, et ne seriés point délivré tant que aies veu le roy des Anglois.
Et ladicte Jehanne respondoit :Vrayement ! je ne le voulsisse point veoir ; j’aymasse mieulx mourir que d’estre mise en la main des Anglois.
Interroguée selle avoit dit à saincte Katherine et saincte Marguerite :
Laira Dieu mourir si mauvaisement ces bonnes gens de Compiègne. etc. ?
respond qu’elle n’a point dit si mauvaisement, mais leur dist en celle manière :Comment laira Dieu mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui ont esté et sont si loyaulx à leur seigneur !
- [145]
Procès, t. I, p. 151-153 :
Item dit que, puis qu’elle fut cheue, elle fut deux ou trois jours qu’elle ne vouloit mengier ; et mesmes aussi pour ce sault fut grevée tant, qu’elle ne povoit ne boire ne mengier ; et toutes voies fut réconfortée de saincte Katherine, qui luy dit qu’elle se confessast, et requérist mercy à Dieu de ce qu’elle avoit sailli ; et que sans faulte ceux de Compiègne aroient secours dedans la Saint-Martin d’yver. Et adoncques se prinst à revenir, et à commencer à manger ; et fut tantoust guérie.
Interroguée quant elle saillit, s’elle se cuidoit tuer, respond que non ; mais en saillant se recommanda à Dieu ; et cuidoit par le moyen de ce sault, eschaper et évader qu’elle ne fust livrée aux Anglois.
Interroguée se, quant la parolle luy fut revenue, elle regnoia et malgréa Dieu et ses sains, pour ce que ce est trouvé par l’informacion, comme disoit l’interrogant, respond qu’elle n’a point de mémoire ou qu’elle soit souvenant, elle ne regnoia ou malgréa oncques Dieu ou ses sains, en ce lieu ou ailleurs ; et ne s’en est point confessée, quar elle n’a point de mémoire qu’elle l’ait dit ou fait.
Interroguée s’elle s’en veult raporter à l’informacion faicte ou à faire, respond :
Je m’en rapporte à Dieu et non à aultre, et à bonne confession.
- [146]
Procès, t. I, p. 160-161 :
Quand on lui a ramentué… qu’elle s’estoit laissée cheoir de la tour de Beaurevoir, respond :
Je le faisoye non pas en espérance de moy désespérer ; mais en espérance de sauver mon corps, et de aler secourir plusieurs bonnes gens qui estoient en nécessité.
Et après le sault s’en est confessée, et en a requis mercy à Nostre Seigneur et en a pardon de Nostre Seigneur. Et croist que ce n’estoit pas bien fait de faire ce sault ; mais fust mal fait. Item, dit quelle sçait qu’elle en a pardon par la relacion de saincte Katherine, après qu’elle en fut confessée ; et que du conseil de saincte Katherine, elle s’en confessa.Interrogée s’elle en oult grande pénitence, respond qu’elle en porta une grant partie du mal quelle se fist en chéant.
Interroguée se ce mal fait qu’elle fist de saillir, s’elle croist que ce fust péchié mortel, respond :
Je n’en sçay rien, mais m’en actend à Nostre Seigneur.
- [147]
Procès, t. I, p. 169 :
Interroguée se elle fist oncques aucunes choses contre leur commandement et voulenté, respond que ce quelle a peu et sceu faire, elle l’a fait et accomply à son povoir ; et quant est du sault du dongon de Beaurevoir qu’elle fist contre leur commandement, elle ne s’en peust tenir ; et quant elles veirent sa nécessité, et qu’elle n’en sçavoit et povoit tenir, elles luy secourirent sa vie, et la gardèrent de se tuer.
- [148]
Procès, t. I, p. 260 :
Dixit quod quando habuit præceptum de non saltando à turri, quod erat intentata ad faciendum oppositum, et quod non poterat alias facere. In quo malè sentire videtur de libertate humani arbitrii, et incidere in errorem illorum qui ponunt ipsam necessitari à disposilionibus fatalibus aut aliquo simili. Respond :
Je m’en tien ad ce que autrefois j’en ay respondu…
Interroguée se faire contre le commandement de ses voix, elle cuide point péchier mortellement, respond :
J’en ay autres fois respondu, et m’en actend à la dicte rcsponse.
Et de la conclusion de l’article, elle s’en actend à Nostre Seigneur. - [149]
Procès, t. I, p. 266 :
Dicta Johanna ut desperata, se odio et despectu Anglicorum, ac etiam pro destructione Compendii quam esse futuram audiverat, a summitate unius altæ turris se præcipitare tentavit, et instigante diabolo, hoc facere in ejus mente affixit, se ad hoc faciendum applicuit, et circa hoc fecit quod poluit de facto ; se præcipitando etiam, impulsa et instinctu diabolico sic ducta, quod potius intendebat ad liberationem corpurum quam amimarum suæ et plurium aliorum ; se pluries jactando quod, se ipsam potius interliceret, quam permitteret se tradi in manus Anglicorum, respond :
Je m’en actend que autrefois j’en ay dit.
- [150]
Procès, t. I, p. 271 :
Dixit se requisivisse multum affectuose sanctas Katharinam et Margaretam pro illis de Compendio antequam sic saltaret, dicens eis inter cætera per modum querimoniæ per hunc modum :
Et comment ! Lessera Dieu ainsi mourir mauvaisement ceulx de Compiengne, qui sont si loyaulx !
In quo apparebat impatientia ejus et irreverentia ad Deum et sanctos. Respond :Je m’en actend ad ce que j’en ay respondu.
- [151]
Procès, t. I, p. 100 :
Interroguée selle avoit point veu, on l’ait faire aucuns ymaiges ou painctures d’elle et à sa semblance, respond qu’elle vit à Arras une paincture en la main d’un Escot, et y avait la semblance d’elle toute armée, et présentait unes lectres à son roy, et estoit agenouillée d’un genouil. Et dit que oncques ne vit ou fist faire autre ymaige ou paincture à la semblance d’elle.
- [152]
Procès, t. I, p. 326 :
Interroguée se à Beaurevoir et Arras, ou ailleurs, elle a point eu de limes, respond :
Se on a trouvé sur moy, je ne vous en ay autre chose à respondre.
- [153]
Procès, t. I, p. 78 :
Interrogata qualem comitivam tradidit sibi rex suus, quando posuit eam in opus, respondit quod tradidit sibi X vel XII millia hominum.
- [154]
Procès, t. I, p. 293 :
Contra præcepta Dei et sanctorum, dicta Johanna assumpsit sibi præsumptuosè dominationem in et suprà viros, se constituendo caput et ducem exercitûs aliquando numerosi XVI millium virorum, in quo erant principes, barones et multi alii nobiles, quos omnes sub se, tanquam sub capitaneo principali militare fecit.
Respond quant à ce, quant au fait d’estre chief de guerre, elle en a autrefois respondu, et s’elle estoit chief de guerre, s’estoit pour battre les Anglois. Quand à la conclusion de l’article s’en rapporte à Nostre Sire.
- [155]
Procès, t. I, p. 293 :
Ipsa Johanna invere eunde incessit cum viris, recusans habere consortia aut obsequia mulierum, sed tantum virorum, quos sibi servire voluit in officiis privatis cameræ suæ, et suis secretis rebus. Quod nunquam de aliqua muliere pudica et devota visum est vel auditum.
Respond que son gouvernement, c’estoit d’ommes ; mais quant au logeis et gist, le plus souvent avoit une femme avec elle. Et quant elle estoit en guerre, elle gesoit vestue et armée, là où elle ne povoit recouvrer de femmes. Quand à la conclusion de l’article, se refert ad Dominum.
- [156]
Procès, t. I, p. 118 :
Interroguée s’elle avoit ung cheval, quand elle fut prinse, coursier, ou haquenée.
Respond qu’elle estoit à cheval, et estoit ung demi coursier celluy sur qui elle estoit quand elle fut prinse. Interroguée qui luy avoit donné cellui cheval, respond que son roy ou ses gens luy donnèrent de l’argent du roy ; et en avoit cinq coursiers de l’argent du roy, sans les trotiers où il en avoit plus de sept.
- [157]
Procès, t. I, p. 104 :
Interroguée pourquoy elle prinst la haquenée de l’évesque de Senlis, respont, elle fut achetée deux cens salus. Si les eust ou non, elle ne sçait, mais en oult assignacion, ou il en feust payé ; et si lui rescrit que il la reairoit, s’il vouloit et qu’elle ne la vouloit point, et qu’elle ne valoit rien pour souffrir peine.
- [158]
Procès, t. I, p. 159 :
Du cheval de Senlis, respond qu’elle croist fermement qu’elle n’en a point de péchié mortel envers Nostre Sire, pour ce qu’il se estime à deux-cents salus d’or, dont il en oult assignacion, et toutes voies il fut renvoyé au seigneur de La Trémoille pourla rendre à Monseigneur de Senlis, et ne valoit rien le dit cheval à chevaucher pour elle ! Et si dist qu’elle ne le osta pas de l’évesque ; et si dist aussi qu’elle n’estoit point contente, d’autre party de le retenir, pour ce qu’elle oyt que l’évesque en estoit mal content que on avoit prins son cheval, et aussi pour ce qu’il ne valoit rien pour gens d’armes. Et en conclusion, s’il fut paié de l’assignation qui luy fust faicte, ne sçait, ne aussi s’il eust restitucion de son cheval, et pense que non.
- [159]
Une course à Senlis a permis à l’auteur de recueillir ces données dans le tome XX des manuscrits du chanoine Affortis ; immense travail qu’un étranger peut difficilement consulter, vu le peu de temps que la bibliothèque de la ville est ouverte, et les conversations que viennent y tenir les politiciens de l’endroit. Il est encore plus difficile d’aborder le château de la Victoire, où Bedford campait les 14 et 15 août. L’auteur a inutilement demandé de voir les lieux. Il offre ses remerciements au docte abbé Muller dont la complaisance l’a dédommagé de refus qu’il n’a subis qu’à Senlis.
- [160]
Procès, t. I, p. 118 :
Interroguée s’elle eut oncques autres richesses de son roy que ces chevaulx, respond qu’elle ne demandoit rien à son roy, fors bonnes armes, bons chevaulx, et de l’argent à païer ses gens de son hostel. Interroguée s’elle avoit point de trésor, respond que X ou XII mille qu’elle a vaillant, n’est pas grand trésor à mener la guerre, et que c’est peu de chose, et lesquelles choses ont ses frères comme elle pense ; et dit que ce qu’elle a, c’est de l’argent propre de son roy.
- [161]
Procès, t. I, p. 117 :
Interroguée s’elle avoit point escu et armes, respond qu’elle n’en eust oncques point ; mais son roy donna à ses frères armes, c’est asavoir, un escu d’asur, deux fleurs de lis d’or, et une espée par my ; et en ceste ville a devisé à ung painctre celles armes pour ce qu’il luy avoit demandé quelles armes elle avoit. Item, dit que ce fut donné par son roy à ses frères, à la plaisance d’eulx, sans la requeste d’elle et sans révélacion.
- [162]
Procès, t. I, p. 300 :
Fecit etiam depingi arma sua, in quibus posuit duo lilia aurea in campo azureo, et in medio liliorum, ensem argenteum cum capulo et eruce deauratis, habentem cuspidem erectam in sursum, in cujus summitate est corona aurea. Quæ videntur ad tastum et vanitatem, et non ad religionem vel pietatem pertinere ; et attribuere tales vanitates Deo et Angelis, est contrà reverentiam Dei et sanctorum. Respond :
J’en ay respondu.
Et du contredit mis par le promoteur, respond :Je m’en actend à Nostre Seigneur.
- [163]
Procès, t. I, p. 295 :
Item dicta Johanna abusa est revelationibus et prophetiis, quas dicit se habere à Deo, convertens eas ad lucrum temporale et quæstum ; nam per medium hujuscemodi revelationum sibi acquisivit magnam copiam divitiarum, et magnos apparatus et status in ofiiciariis multis, equis, ornamentis : ac etiam pro fratribus et parentibus, magnos redditus temporales, in hoc imitando falsos prophetas qui, propter quæstum temporalem aut favores dominorum temporalium acquirendos, consueverunt fingere quod divinas revelationes habebant de his, quæ intelligebant placere principibus temporalibus ; abutentes divinis oraculis, et mendacia sua Deo attribuentes.
Respond :
J’en ay respondu.
Quant aux dons fais à ses frères, ce que le roy leur a donné, c’est de sa grâce, sans la requeste d’elle. Quant à la charge que donne le promoteur et conclusion de l’article, s’en raporte à nostre Sire. - [164]
Procès, t. I, p. 101 :
Interroguée d’un tablel chieux son hoste, où il avoit trois femmes painctes, et escript
Justice, paix, union
: respond qu’elle n’en sçait rien.Interroguée s’elle sçait point que ceulx de son party aient fait service, messe, oroison pour elle : respond qu’elle n’en sçait rien ; et s’ilz en font service, ne l’ont point fait par son commandement ; et s’ilz ont prié pour elle, il luy est advis qu’ilz ne font point de mail.
Interroguée se ceulx de son party croient ferméement qu’elle soit envoyée de par Dieu : respond :
Ne sçay s’ilz le croient, et m’en actend à leur couraige ; mais si ne le croient, si suis-je envoiée de par Dieu.
Interroguée s’elle cuide pas que en créant qu’elle soit envoyée de par Dieu, qu’ils aient bonne créance : respond, s’ils croient qu’elle soit envoyée de par Dieu, ils n’en sont point abusez.
Interroguée s’elle sçavoit point bien le couraige de ceulx de son party, quant ils lui baisoient les piez et le main, et les vestemens d’elle : respond, beaucoup de gens les veoient voulentiers ; et si dit baisaient ses vestemens, qu’elle moins povoit (sic d’après une correction en marge du manuscrit ; le latin porte : osculabentur manus ejus quantum minus ipsa poterat). Mais venoient les pouvres gens voulentiers à elle, pour ce qu’elle ne leur faisoit point de desplaisir, mais les supportoit à son povoir.
- [165]
Procès, t. I, p. 101 :
Interroguée quelle révérence luy firent ceux de Troies à l’entrée, respond :
Ils ne m’en firent point
; et dit oultre que, à son advis, frère Ricard entra quand eulx a Troies ; mais n’est point souvenante s’elle le vit à l’entrée.Interroguée s’il fist point de sermon à l’entrée de la venue d’elle, respond qu’elle n’y arresta guères, et n’y jeust oncques, et quant au sermon, elle n’en sçait rien.
Interroguée s’elle fut guère de jour à Rains, respond :
Je crois que nous y fusmes IV ou V jours.
Interroguée s’elle y leva point d’enfant, respond que à Troyes en leva ung ; mais de Rains n’a point de mémoire, ni de Chasteau-Tierry aussi deux en leva à Saint-Denis Et voulenliers mectoit non aux fils Charles, pour l’onneur de son roy, et aux filles Jehanne, et aucunes fois, selon ce que leurs mères vouloient.
Interroguée se les bonnes femmes de la ville tournoient point leurs agneaulx à l’anel qu’elle portoit, respond, maintes femmes ont touché à ses mains et à ses agneaulx : mais ne sçait point leur couraige ou intencion.
Interroguée qu’ilz furent ceulx de sa compaignie qui prindrent papillonss devant Chasteau-Tierry en son estaindart, respond qu’il ne fut oncques fait ou dist de leur party : mais ce ont fait ceulx du parti de deça, qui l’ont controuvé.
- [166]
Procès, t. I, p. 206 :
Se permisit adorari et venerari. Et de adoratione dit :
Se aucuns ont baisié ses mains ou vestemens, ce n’est point par elle ou de sa voulenté ; et s’en est fait garder et comme en son povoir.
La traduction latine porte :
Super hoc fecit se præservari et ei obiavit pro posse suo.
- [167]
Procès, t. I, p. 290 :
Johanna in tantum suis adinventionibus catholicam populum seduvit, quod multi in præsentia ejus eam adoraverunt ut sanctam, et adhuc adorant in absentià, ordinando in reverentiam ejus missas et collectas in ecclesiis ; imo eam dicunt majorem esse omnibus sanctis Dei, post Beatam Virginem ; elevant imagines et repræentaiones ejus in basilicis sanctorum, ac etiam in plumbo et alio metallo repræsentationes ipsius super se deferunt, prout de memoriis et repræsentationibus Sanctorum per Ecclesiam canonizatorum, solet fieri ; et prædicant publice ipsam esse nuntiam Dei, et potius esse angelum quam mulierem. Quæ præmissa in christiana religione perniciosa sunt, et in detrimentum salutis animarum nimium scandalosa. Respond quant au commencement de l’article :
J’en ay autresfois respondu.
Et quant à la conclusion de l’article, s’en rapporte à Nostre Seigneur. - [168]
Procès, t. I, p. 231 :
Cum dicta Johanna devenit ad præentiam dicti Karoli… inter alia, tria sibi promisit, primum quod levaret obsidionem Aurelianensem ; secundum quod faceret eum coronari Remis ; et tertium quod vindicaret eum de suis adversariis ; eosque omnes sua arte aut interficeret aut expelleret de hoc regno, tàm Anglicos quam Burgundos.
- [169]
Procès, t. I, p. 232 :
Respond qu’elle confesse qu’elle porta les nouvelles de par Dieu à son roy, que Nostre Sire lui rendroit son royaume, le feroit couronner à Rains, et mectre hors ses adversaires. Et de ce fut messagier de par Dieu ; et qu’il la meist hardiement en œuvre ; et qu’elle lèverait le siège de Orléans, item dit qu’elle disoit tout le royaume, et que, se monseigneur de Bourgongne et les autres subgects du royaume ne venoient en obéissance, que le roy les y feroit venir par force.
- [170]
Procès, t. I, p. 135.
- [171]
Procès, t. I, p. 133.
- [172]
Procès, t. I, p. 117.
- [173]
Procès, t. I, p. 394.
- [174]
Procès, t. I, p. 133-134
- [175]
Procès, t. I, p. 253.
- [176]
Procès, t. I, p. 258.
- [177]
III, p. 266.
- [178]
Procès, t. III, p. 303 :
Propter nostram ingratitudinem et blasphemiam, vel aliundè, justo Dei judicio licet occulto, posset contingere frustratio exspectationis nostræ in irâ Dei, quam avertat à nobis, et bene omnia vertat.
- [179]
Procès, t. I, p. 309 :
Tantum modo caveat pars habens justam causam, ne per incredulitatem et ingratitudinem vel alias injustitias faciat irritum divinum tàm patenter et mirabiliter auxilium inchoatum, prout in Moyse et filiis Israel, post collata divinitus tot promissa, legimus contigisse.