Tome IV : Livre VII. La Guerrière-Libératrice travestie et son histoire falsifiée par la libre-pensée
497Livre VII La Guerrière-Libératrice travestie et son histoire falsifiée par la libre-pensée
- La Pucelle, signe de contradiction
- La fête nationale de Jeanne d’Arc et Joseph Fabre
- Capitales mutilations dans l’histoire de la Vierge-Guerrière
- Quelques-uns des faits altérés ou controuvés par la libre-pensée
- Les fausses et fantaisistes inventions du naturalisme sur la soumission de Troyes
Chapitre I La Pucelle, signe de contradiction
- I.
- Les explications naturalistes de la Pucelle rapprochées de celles que l’impiété a données de l’Homme-Dieu.
- II.
- L’explication kantiste de Siméon Luce.
- Elle est dérivée de celle de Michelet, qui est celle de l’enseignement d’État.
- Quelques-unes des absurdités d’attribuer l’hallucination de l’enfant à une pitié purement naturelle.
- Combien touchante la parole : L’Ange me racontait la pitié qui était en royaume de France !
- Quelle incomparable source de patriotisme.
- M. Fabre et la fête nationale.
I. Les explications naturalistes de la Pucelle rapprochées de celles que l’impiété a données de l’Homme-Dieu.
Il est né pour être un signe de contradiction : Le saint vieillard Siméon fit cette prédiction sur l’Homme-Dieu à son apparition dans le monde. L’impiété, par ses blasphèmes mêmes, réalise inconsciemment cette prophétie, comme bien d’autres encore.
Notre Vénérable possède aussi ce trait de ressemblance avec son Seigneur. Les siècles en s’écoulant ne font que rendre toujours plus vraie cette parole de Pasquier citée déjà plusieurs fois :
Grand pitié, jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette femme ; et jamais mémoire de femme ne fut si déchirée.
Ils déchirent sa mémoire tous ceux qui ne l’admettent pas telle qu’elle s’est donnée et que l’ont vue les contemporains. Tous les ennemis du surnaturel catholique sont condamnés à pareil sacrilège. Combien longue la série des attentats ! Combien variée la forme de l’injure ! Beaucoup rappellent celles dont le Maître fut ou reste l’objet.
Pour Bedford et les Anglais, la céleste Vierge fut un limier d’enfer, 498revêtu de la force des puissances infernales. Les Juifs n’avaient-ils pas dit du Maître :
Il est possédé du démon ; c’est par la vertu de Belzébuth, prince des démons, qu’il chasse les démons538.
Baudricourt, ou tout autre Armagnac avisé, inventa le stratagème d’une envoyée du Ciel pour relever le parti aux abois par ses divisions. Pie II nous a dit que le parti bourguignon avait donné cette explication. Michelet l’insinue, en disant que la jeune fille, par son hallucination, avait donné l’idée au capitaine royal et à Yolande de tirer ce parti de son état mental. Cela fait penser au bruit répandu par les Juifs que les disciples, un moment abattus par le supplice du Maître, avaient enlevé son corps du tombeau, et répandu le bruit qu’il était ressuscité.
D’après Monstrelet et d’Estivet, Jeanne s’était exercée à Neufchâteau à manier les chevaux et les armes, et à faire d’autres apertises que les jeunes filles n’ont pas coutume de faire. Elle s’était ensuite présentée au roi auquel elle avait fini par persuader qu’elle lui rendrait son royaume et sa couronne. Si ma mémoire n’est pas en défaut, d’illustres oubliés ont avancé, dans notre siècle, que le prophète de Nazareth avait d’abord commencé par s’initier aux doctrines des sages de l’Inde, et était venu ensuite les répandre en Judée, comme sa propre doctrine.
Ce que la nymphe Égérie fut pour Numa Pompilius, la Pucelle le fut pour Charles VII. Le malheureux prince, afin de donner crédit à ses plans, feignait les tenir du Ciel par l’intermédiaire de la Pucelle. Des esprits atrophiés par la renaissance païenne donnèrent cette explication. N’a-t-on pas dit que Jésus de Nazareth avait fait un syncrétisme des doctrines philosophiques de son temps, les avait épurées, et les avait présentées comme étant celles de l’Infinie Sagesse, incarnée dans sa personne ?
Dans la seconde partie du XVIe siècle, l’infâme du Haillan osa bien écrire, dans son Histoire de France, que l’on avait trouvé des documents nouveaux, établissant que la sainte fille avait été dans ses rapports avec Dunois ce que la disait l’insulteur Glacidas. Le Talmud n’a-t-il pas osé dépasser sur ce point ce que n’avaient pas osé les déicides, porter contre le Dieu de toute pureté une accusation infamante, devant laquelle avaient reculé ses sataniques ancêtres, les rabbins ?
L’on sait comment le plus vil des fils de la femme, Arouet, a fait de ces élucubrations toute lubricité et tout blasphème.
Un Allemand, qui eut son jour de renommée, a rêvé que Jésus de Nazareth était un personnage mythique, créé par les Évangélistes. Nous avons certainement lu que la Pucelle était un personnage imaginaire, autour de laquelle on avait groupé tout ce qui peut recommander la femme. 499À quoi bon citer le nom des auteurs de ces insanités, tantôt infâmes, tantôt puériles ?
La libre-pensée n’admet aujourd’hui aucune de ces explications. Elle rejette toutes celles qui entacheraient la vertu de la Vierge. Ne s’est-il pas fait pareille évolution autour de l’adorable Personne de l’Homme-Dieu ? N’admet-on pas qu’il est le Sage et le Saint entre tous les humains, à condition toutefois qu’on ne le dira pas Dieu, ni au sens rigoureux du mot, Fils de Dieu ; ou que si on lui applique cette appellation, ce sera en tant qu’il est la plus belle manifestation d’un Dieu, qui n’est autre chose que le monde, hors duquel il n’existe plus rien ?
II. L’explication kantiste de Siméon Luce. — Elle est dérivée de celle de Michelet, qui est celle de l’enseignement d’État. — Quelques-unes des absurdités d’attribuer l’hallucination de l’enfant à une pitié purement naturelle. — Combien touchante la parole : L’Ange me racontait la pitié qui était en royaume de France !
— Quelle incomparable source de patriotisme. — M. Fabre et la fête nationale.
L’Ange me racontait la pitié qui était en royaume de France !— Quelle incomparable source de patriotisme. — M. Fabre et la fête nationale.
Une idée, empruntée au Kantisme, se trouve, en termes plus ou moins formels, au fond des explications que le naturalisme essaie aujourd’hui de donner de la Libératrice. Son principal souci étant d’exclure celle qu’a donnée la Vénérable, il s’attache, dans son effarement, à toutes celles que peut trouver le parti pris de rejeter la seule vraie. La contradiction, la suppression, la transposition des faits, les hypothèses dénuées de tout fondement lui coûtent peu, pourvu qu’il parvienne à voiler à ses yeux, et aux yeux de ses lecteurs, le spectre qu’il redoute par-dessus tout : le surnaturel chrétien.
Nous n’avons relevé qu’une bien faible partie des rhapsodies dont la Jeanne d’Arc à Domrémy de Siméon Luce est un tissu. C’est bien le Kantisme qui est au fond. Tout se réduit à une manière de concevoir les choses ; le ciel est tout entier dans l’idéal, c’est-à-dire en nous-même, sans rien d’objectif en dehors de nous. C’est du fond de son être que partaient les voix qu’entendait la Pucelle : car pour un héros ou pour un saint, comme pour un artiste créateur, obéir au devoir, à l’inspiration, c’est entendre en quelque sorte des voix divines. Le mode plus ou moins spiritualisé sous lequel on perçoit ces voix est affaire de milieu, d’éducation et de génie539.
Siméon Luce s’est appliqué à créer le milieu, le génie et même l’éducation. Ici nous sommes pleinement dans le subjectif, car tout cela est sorti de la fantaisie du paléographe, est en opposition avec les documents ; bien plus, il n’est pas rare qu’une page soit en opposition avec celle qui précède ou celle qui suit. La démonstration en a été faite dans la Paysanne et l’Inspirée, encore que la matière n’ait pas été épuisée. N’importe ; le clan rationaliste est fidèle à lui-même, et des hommes tels que MM. Lavisse et Rambaud écrivent, dans leur Histoire générale, que Siméon Luce a 500montré tout ce que la Libératrice a dû aux circonstances locales qui ont entouré son enfance. Les mêmes auteurs proclament que Michelet est excellent pour ce qui regarde Jeanne d’Arc.
C’est qu’en effet Siméon Luce n’a fait que donner un appareil de fausse érudition à l’idée de celui qui a écrit :
La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi dire, et réalisait ses propres idées, et leur communiquait une splendide et touchante existence.
C’est le Kantisme passant de la philosophie dans l’histoire. Telle est l’histoire de la Libératrice enseignée dans l’Université césarienne. Le manuel d’histoire usité dans les lycées n’est-il pas celui de Duruy ? Les pages qui sont consacrées à la Vierge ne sont que Michelet en un autre style, et Michelet est l’unique auteur auquel l’élève est renvoyé.
Telle est l’idée que l’on veut insinuer au premier âge. Dans des Éléments d’histoire de France, condamnés par l’Église, MM. Aulard et Debidour présentent Jeanne d’Arc comme uniquement inspirée par son patriotisme :
C’était une jeune paysanne des Marches de Lorraine, ignorante, extatique ; elle adorait la France et voulait la sauver.
C’est donc de l’enseignement du premier âge à l’enseignement supérieur que l’on donne le patriotisme de la Libératrice comme l’unique source de son inspiration, et l’explication des merveilles qu’elle a accomplies.
À un âge où les fillettes qui, comme Jeannette, n’ont appris ni A ni B, ignorent presque les noms des clochers du voisinage, la fille de Jacques d’Arc contemple les malheurs de la France, et médite d’y mettre un terme. Elle s’exalte au point que, dès le commencement de sa treizième année, elle se figure voir saint Michel, les anges, sainte Catherine et sainte Marguerite venir l’y inviter, la presser de réaliser pareil dessein. Elle voit, elle entend ces personnages imaginaires ; elle leur répond ; elle va jusqu’à embrasser les genoux de ces fantômes créés par sa surexcitation cérébrale. Les évocations ont lieu plusieurs fois par semaine. Jeannette jouit délicieusement de ses fantastiques visions ; quand elles cessent, elle n’a qu’un regret profond, c’est que ces êtres créés, à son insu, par elle, ne l’amènent pas aux lieux où ils vont s’évanouir ; elle n’a pas le moindre soupçon qu’elle est dupe d’une hallucination ; sa conviction, à la suite du rêve, est aussi inébranlable que pendant sa durée. L’enfant est, par ailleurs, très pondérée, et jamais l’on ne connut fille plus exemplaire. Pour expliquer le phénomène, la libre-pensée nous dit que la guerre était en permanence dans la vallée de la Meuse ; or l’enfant avait un cœur exquis ; sa pitié pour les maux dont elle était témoin peuplait son cerveau d’un monde imaginaire qu’elle créait à son insu, et auquel elle donnait, d’une manière inconsciente, une splendide existence ; mais, phénomène étrange, elle n’a jamais eu la pensée de faire cesser d’abord les maux, point de 501départ d’une pitié qu’elle étendait à tout le royaume ; jamais elle ne s’arma contre ces bandes pillardes qui enlevaient les troupeaux du hameau, incendiaient les chaumières, jusqu’à l’église elle-même. Elle n’a jamais témoigné le désir d’aller se joindre aux braves qui, avec Baudricourt, défendent Vaucouleurs et profitent de toutes les occasions pour rendre aux dévastateurs coup pour coup. Il lui faut la grande armée anglaise qui est à 150 lieues de Domrémy. Son âme, pourtant si compatissante, voit succomber Beaumont et Mouzon et d’autres petites places des bords de la Meuse, sans qu’elle manifeste velléité d’aller, parmi les défenseurs, accomplir quelques-uns des prodiges que, dans moins d’un an, elle accomplira à Orléans. Bien plus, s’il faut s’en rapporter à la libre-pensée, qui place à l’an 1428 la fuite vers Neufchâteau, sa pitié ne lui inspire pas de se mettre à la tête des villageois et de faire front aux dévastateurs. Il lui faut, pour coup d’essai, les bastilles que les Anglais élèvent avec tant d’art à Orléans ; Talbot, Suffolk, Glacidas, ce sont les seuls ennemis dignes d’elle ; et en méditant semblable dessein, en laissant l’incendie consumer ce qui est indispensable aux siens, pour aller l’éteindre à 150 lieues, elle connaît son devoir. L’expression est du plus grave des rationalistes interprètes de Jeanne d’Arc, du directeur de l’École des chartes, de Jules Quicherat lui-même (Aperçus nouveaux, p. 10).
Telle est, dépouillée des tirades de Michelet et d’Henri Martin, de l’appareil de la menteuse érudition de Siméon Luce, des variations propres à chaque écrivain, telle est l’explication de la libre-pensée. La libre-pensée n’admettant ni dérogation aux lois de la nature, ni mystère, ne doit voir ni mystère, ni miracle dans la donnée qui vient d’être exposée, et qui est bien la sienne. Quel homme de bon sons ne trouvera pas là un double mystère ? L’explication donnée, d’abord, et en second lieu que des hommes, qui ne sont pas d’ailleurs sans talent, trouvent pareille explication conforme aux lois de la nature.
La pitié qui était au royaume de France passant dans le cœur de la paysanne, telle est la cause des hallucinations incurables de la jeune fille et des merveilles uniques accomplies par suite des troubles de ce cerveau créant à son insu, réalisant ses propres idées, et leur donnant une touchante et splendide existence ; mais c’est le mystère entassé sur le mystère. La pitié est à rebours : elle laisse la cause d’où elle vient pour courir à celle qu’elle ne connaît que par induction ; le devoir est à rebours : il ferme les yeux sur les besoins de ceux qui touchent de plus près, pour aller soulager des inconnus qui souffrent à cent lieues et plus ; tout est à rebours : ce qui affaiblit le corps et l’esprit, une hallucination permanente, ne laissant de repos ni jour ni nuit, donne une immense vigueur de corps et d’esprit ; la folie est la cause d’une sagesse qui confond amis et ennemis ; 502et ce ne sont pas là des mystères ! La foi chrétienne n’en admet pas d’aussi torturants pour la raison.
La pitié qui était en royaume de France : le texte se trouve sous toutes les plumes, sur toutes les lèvres, quand il s’agit de Jeanne d’Arc.
C’est par là que la libre-pensée explique la Libératrice ; il est le point de départ de la longue suite d’incohérences qu’il lui plaît d’aligner, quand elle parle de la Vierge-Guerrière. Le mot est tronqué ; la phrase est dépouillée des trois mots qui en font la plus belle phrase des annales de l’histoire de France, le fondement du plus enivrant patriotisme.
Que vous disait l’ange ?
demandaient à l’accusée les tortionnaires de Rouen ? La question, plusieurs fois renouvelée, amena, entre autres réponses, cette divine parole :
— L’ange me racontait la pitié qui était en royaume de France.
Le Dieu qui a pris un cœur de chair afin de pouvoir donner à sa compassion une forme sensible comme la nôtre, le cœur qui, avant de ressusciter Lazare, a pleuré sur celui qu’il aimait, faisait passer, par le prince de ses milices, les flots de sa compassion dans le cœur de l’enfant de son élection. Il agrandissait ce cœur naturellement si étroit ; il le purifiait ; il le fortifiait ; il le rendait apte à recevoir, avec sa toute-puissante vertu, les dons, dont la simple énumération jette dans la stupeur. Ce n’était pas trop du grand Archange, des saintes, pour former les lèvres par lesquelles Jésus devait dire encore : Je suis la résurrection et la vie ; il n’y a de salut qu’en moi : nouveau Lazare, France toujours aimée, sors du tombeau ; debout ! reprends ton rang dans le monde.
Ce n’était pas trop de cinq ans des leçons de sainte Catherine et de sainte Marguerite pour former les mains par lesquelles l’Homme-Dieu devait, avec les bastilles anglaises, rompre les liens qui rivaient au tombeau le peuple qu’il aime. La Vierge disait :
— Je n’ai jamais vu couler le sang de France sans que les cheveux ne me dressent sur la tête.
Elle prononçait cette parole en courant à Saint-Loup, au moment même où elle allait effectivement commencer l’œuvre de la Résurrection. N’est-ce pas là, au vif, la reproduction de ce que l’Évangile nous raconte comme ayant précédé la résurrection de Lazare : Infremuit spiritu… Lacrymatus est Jesus… Rursum fremens in semetipso venit ad monumentum (Joan., C. XI, V. 33-38).
Dans la jeune fille d’élection, quelle source de patriotisme que de sentir l’amour du saint royaume lui venir du Roi des rois, et, comme elle le disait, de toute l’Église triomphante de là-haut. L’affectation avec laquelle elle l’appelle le saint royaume suffirait à prouver que saint Michel lui révélait ce qu’il était dans le plan divin, et il y en a bien d’autres preuves.
Oui ! certes, la Vierge-Libératrice est le symbole, la personnification du patriotisme ; sa fête, la fête du patriotisme ; mais d’un patriotisme à part, 503infiniment pur dans sa source, incomparablement bienfaisant dans ses effets. Aucun Français n’a les motifs, n’a le devoir d’aimer son pays autant que ceux qui admettent Jeanne d’Arc telle qu’elle s’est donnée, que ceux qui adorent avec elle le Seigneur, dont elle est l’évidente manifestation. À tous les motifs que peuvent avoir d’aimer la France ceux de leurs concitoyens qui ont le malheur de méconnaître l’Homme-Dieu, s’ajoute pour nous, catholiques, un motif incomparablement supérieur : notre pays est le privilégié de son cœur ; il nous a donné Jeanne d’Arc ; par Jeanne d’Arc, sa divine figure devient transparente dans nos annales.
Vouloir séparer la Libératrice du Libérateur est aussi impossible que séparer l’aurore du soleil qui lui donne ses couleurs. La libre-pensée s’acharne à cette impossibilité. M. Joseph Fabre s’est fait le promoteur d’une fête nationale, d’une fête civile en l’honneur de Jeanne d’Arc. Tout le camp catholique lui a fait écho. Des millions de signatures de femmes françaises ont sollicité les corps de l’État de nous réunir tous, un jour, autour de l’image de l’ineffable figure. Voilà douze ans que le sénateur de l’Aveyron déploie toute son activité pour faire aboutir son projet ; les législatures expirent, et, si le projet est voté au Sénat, la seconde chambre le laisse dormir dans les cartons, ou l’écarte sournoisement.
Et, cependant, quelles tortures M. Fabre fait subir à l’héroïne dans ses livres ? Existe-t-il de prétendues histoires de Jeanne d’Arc plus fausses que le volume qu’il a intitulé : Jeanne d’Arc libératrice de la France ? Nous l’ignorons ; car, n’eût été la position prise par M. le sénateur dans la question, nous nous fussions promptement épargné le dégoût de parcourir une élucubration si en opposition avec les documents que l’on ne nous accusera pas d’ignorer. À la suite de cette histoire prétendue, autour de laquelle la libre-pensée fit quelque fracas, M. Fabre a donné trois autres volumes de traductions du double procès. Il les a accompagnés de remarques, sur lesquelles seules s’est portée notre attention.
Défenseur de la Vierge telle qu’elle s’est donnée, telle que l’ont vue les contemporains, le lecteur, M. Fabre lui-même, ne seront pas surpris si, malgré de constants efforts pour rester dans les bornes de la modération, nous repoussons, avec quelque vivacité, l’odieuse caricature qu’en trace M. le sénateur aveyronnais. Pour M. Fabre, Jeanne d’Arc est un thème de diatribe contre l’Église. On aurait tort de s’étonner de trouver dans nos réponses quelque chose du ton ému d’un fils qui venge une mère indignement méconnue et outragée.
539504Chapitre II La fête nationale de Jeanne d’Arc, et la manière dont elle est présentée par M. Joseph Fabre
- I.
- Joseph Fabre, promoteur d’une fête nationale de Jeanne d’Arc.
- L’idée a trouvé ses adhérents dans le parti opposé à M. Fabre ; ses adversaires dans le parti du promoteur.
- Outrageants rapprochements faits par M. Fabre.
- Rapprochements que provoque l’injure.
- II.
- Loin d’être condamnée par l’Église, la Pucelle a été condamnée par des hommes chers à la libre-pensée ; malgré l’approbation de l’Église.
- C’est à l’Église que l’histoire doit d’avoir conservé la plus belle de ses figures.
- III.
- L’Église et les catholiques ont toujours honoré la mémoire de la Libératrice encore que la sainte fille ne fût pas canonisée.
- M. Fabre fait dire au P. de Marolles ce qu’il n’a pas dit.
- Rage de la Révolution contre Jeanne d’Arc et ses fêtes.
- IV.
- M. Fabre surfait les mérites de Michelet, Henri Martin et Quicherat dans la popularité de Jeanne d’Arc.
- Ils n’ont eu d’influence qu’auprès des voltairiens.
- Les catholiques l’ont toujours mise plus haut que ne la portent Henri Martin et Michelet.
- L’historique du mouvement qui nous porte vers Jeanne d’Air.
- Il vient des catholiques.
- V.
- C’est calomnier Jeanne que de la dire rebelle aux théologiens orthodoxes, d’en faire la personnification de la liberté de conscience, de la nouveauté du culte du sol national.
- Les préférences de M. Fabre pour le tribunal de Rouen.
- Ses assertions contradictoires à ce sujet.
- Ses rigueurs pour les théologiens de la réhabilitation.
- Le bien fondé de ses diatribes contre eux.
- Les emportements de M. Fabre contre les gens d’Église.
- VI.
- Spécimens de la manière d’écrire l’histoire de Jeanne sur documents.
- La jeunesse autour du beau Mai.
- Les discours des paysans de Domrémy.
- Impressions de Jeannette.
- Origine de la vocation.
- Jeanne physiquement prédisposée à l’hallucination.
I. Joseph Fabre, promoteur d’une fête nationale de Jeanne d’Arc. — L’idée a trouvé ses adhérents dans le parti opposé à M. Fabre ; ses adversaires dans le parti du promoteur. — Outrageants rapprochements faits par M. Fabre. — Rapprochements que provoque l’injure.
D’après M. Fabre :
C’est depuis la Révolution que Jeanne est devenue populaire. Les Hoche, les Marceau nous ont fait comprendre la grande héroïne… Ce sont des républicains qui ont, petit à petit, fait pénétrer dans le pays le culte de Jeanne d’Arc. (Officiel du 8 juin 1894.)
L’on ne conteste pas à M. Fabre l’honneur d’avoir le premier saisi les pouvoirs publics de l’institution d’une fête nationale en l’honneur de l’héroïne. Cet honneur lui a été reconnu, en termes éloquents, dans une des dernières sessions du conseil de l’instruction publique. Dans un rapport dont les 505conclusions adoptées ont toutes les sympathies des catholiques, l’établissement d’une fête scolaire en l’honneur de Jeanne d’Arc, l’éloge ne lui a pas été ménagé par le rapporteur, M. Évellin :
L’heure paraissait venue de s’adresser aux pouvoirs publics, (dit le rapporteur), et de chercher à obtenir du Parlement l’institution d’une fête que nous appelons de tous nos vœux. Le succès dans de pareilles conditions pouvait-il faire doute ? Il semblait d’autant mieux assuré que le pays avait trouvé, pour se faire entendre, un interprète digne de lui. Jamais noble mission n’avait rencontré, pour la mener à bien, âme plus haute. Orateur autant que philosophe, M. Joseph Fabre appartenait à l’élite de l’Université de France, et, dans cette élite même, il s’était toujours distingué par une flamme d’ardeur, une soif de justice, un besoin passionné de dévouement que faisait valoir encore, avec une parole chaude, un don de sympathie entraînante. Il s’éprit pour l’héroïne d’un sentiment d’admiration mêlé de piété, qu’il voulut exprimer dans d’émouvantes conférences, traduire dans de nobles pages d’histoire et jusqu’en un drame plein de vérité et de pathétique, toujours applaudi540.
Non seulement le succès a fait doute ; mais il n’est pas venu. En vain, dans le parti de M. Fabre, M. Charles Dupuy, alors président du conseil, dans un langage très élevé, avait demandé que l’on donnât promptement satisfaction aux désirs du pays ; qu’on lui ouvrit, par la fête de la Pucelle, la région de cet incomparable idéal qu’elle met sous nos yeux ; en vain la majorité du Sénat a émis un vote favorable ; en vain, à la dernière heure, M. de Mahy est venu faire écho à la voix de la France ; en vain il a demandé que la législature ne finit pas sans faire au pays et au Sénat l’honneur de discuter et d’approuver un projet si opportun ; la majorité a trouvé une subtilité parlementaire pour enterrer la question. MM. Dupuy et de Mahy honorent le parti de M. Fabre par leurs revendications ; mais n’est-ce pas dans ce même parti que le sénateur aveyronnais trouve opposition à son projet ? De quel côté sont partis les cent votes qui, au Sénat, rejetaient son vœu ? N’est-ce pas des rangs dans lesquels siège M. Fabre ? À la seconde chambre, seraient-ce les députés catholiques qui ont fait échouer la motion de M. de Mahy ? L’opposition n’est-elle pas venue de la part de ceux qui veulent une république, comme l’entend M. Fabre, une république avec la loi scolaire, la loi militaire, la loi dite d’accroissement ? S’est-il trouvé un seul opposant parmi les catholiques et parmi ceux qui, avec Léon XIII, demandent une république respectueuse des droits de tous ? Avant de faire honneur à la république de l’institution d’une fête en l’honneur de Jeanne d’Arc, M. Fabre devrait dire de quelle république il 506entend parler. Ce n’est certes pas la république dans laquelle il fait à l’héroïne l’injure de la placer. M. Fabre a bien osé dire, en plein Sénat, que Jeanne d’Arc était le Hoche et le Danton de son siècle, et quelque chose de plus (Officiel, 8 juin 1894, p. 490, 3e col.). Dans un de ses livres, il donne Kléber comme le fils spirituel de la sainte fille.
De tels rapprochements sont profondément révoltants pour les amis de la vraie Jeanne d’Arc. M. Wallon a fort bien répondu que, tandis que la vue du sang français faisait dresser les cheveux sur la tête de la sainte fille, le tribun était couvert du sang des victimes de septembre et du tribunal révolutionnaire qu’il a institué. L’assimilation à laquelle M. Fabre a eu recours pour faire voter la fête qui doit glorifier la Libératrice fait penser à celle par laquelle Pilate voulut sauver le Juste. Il le mit en ligne, bien inutilement comme M. Fabre, avec un insigne brigand.
Il y avait beaucoup moins de sang sur les mains de Barabbas que sur celles de Danton, ou même du bourreau qui, avec ses colonnes infernales, massacra en Vendée tant de sœurs de Jeanne d’Arc, coupables de vouloir adorer le Seigneur auquel Jeanne a tout rapporté. Qui peut douter un instant que la sainte fille ne se fût trouvée dans leurs rangs, si le Ciel l’avait fait naître en Vendée à la fin du XVIIIe siècle ? Que vient faire Kléber, le renégat du Christ, dans la postérité intellectuelle de celle qui voulait relever la France pour la conduire contre le Croissant ? Ailleurs, M. Fabre rapproche Jeanne d’Arc de Socrate : Horrescunt aures [les oreilles frémissent] ; et l’on pense à cet empereur païen, Tibère, je crois, qui voulut mettre le Prophète de Judée au nombre des dieux de l’Olympe de Rome. Il échoua, lui aussi. Ce n’est pas la seule injure que M. Fabre inflige à l’héroïne. La Vénérable est un thème de diatribe contre cette Église dont elle disait, le 17 mars :
— J’aime l’Église et je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne.
II. Loin d’être condamnée par l’Église, la Pucelle a été condamnée par des hommes chers à la libre-pensée ; malgré l’approbation de l’Église. — C’est à l’Église que l’histoire doit d’avoir conservé la plus belle de ses figures.
Dans le camp de la libre-pensée, on répète sur tous les tons, et c’est bien la pensée de M. Fabre, que Jeanne d’Arc a été brûlée par l’Église. La vérité est que, brûlée par les Anglais, elle a été abandonnée au bras séculier par une catégorie d’ecclésiastiques pour laquelle la libre-pensée a toujours témoigné ses préférences ; non sans raison, car ils ont été ses précurseurs et restent encore ses soutiens. La sainte Pucelle a été livrée au bras séculier contre le sentiment de l’Église, dont les ecclésiastiques bourreaux n’étaient qu’une imperceptible minorité. L’Église a toujours reconnu dans Jeanne une de ses glorieuses filles. Elle en a conservé la mémoire à l’histoire ; elle l’a défendue contre les pères de la libre-pensée et l’incrédulité ; elle l’a honorée sans attendre d’y être excitée par ceux qui 507voudraient aujourd’hui accaparer l’honneur de la popularité dont sa mémoire est plus que jamais l’objet.
La sainte fille a été abandonnée au bras séculier par un évêque de cour, pour lequel les canons ecclésiastiques passaient après la volonté du roi. À la victime qui le récusait comme son juge, Cauchon répondait :
— Le roi a ordonné que je fasse votre procès et je le ferai.
La libre-pensée aime de tels évêques ; elle en cherche qui aient pour premier Évangile ce qu’elle appelle les lois de l’État. La libre-pensée triomphante et maîtresse a envoyé à l’échafaud les évêques rebelles au serment de la constitution civile du clergé ; elle a comblé d’honneurs les Talleyrand, les Grégoire, qui disaient : La loà ordonne que je jure et je jurerai.
L’Église de Jésus-Christ ne compte pas d’ennemis qui lui aient porté des coups aussi funestes que pareils faux pasteurs selon le cœur de la libre-pensée.
La martyre a été livrée au bras séculier par les pères des doctrines gallicanes, par ceux-là mêmes qui allaient à Bâle prononcer une sentence identique contre le pape Eugène IV. La libre-pensée a toujours eu des faveurs à part pour les fauteurs de ces doctrines destructrices de la divine constitution de l’Église. Un instinct qui n’était pas trompeur lui révélait qu’elle n’avait pas de meilleurs auxiliaires, qu’ils lui ouvraient la voie par laquelle elle devait s’avancer au cœur de la place.
La martyre a été abandonnée au bras séculier par des prêtres terrorisés qui disaient :
— Je vois bien que, sous peine d’être jetés à la Seine, il faut entrer dans les vues des Anglais.
Les plus courageux, tels que les canonistes, Lohier, Fontaine, quittèrent Rouen pour toujours ; le chanoine Houppeville fut jeté en prison. Est-ce que la libre-pensée maîtresse n’emploie pas les moyens d’intimidation pour faire fléchir les consciences ? Les pontons de Rochefort, les déserts de la Guyane, sont là pour répondre. Ces moyens sont-ils rejetés par le régime qui supprime les traitements des curés, chasse les religieux de leurs maisons, ou fait descendre de leurs sièges les magistrats indépendants ?
Les prêtres qui livrèrent Jeanne au bras séculier méprisaient le sentiment de toute l’Église, en dehors de leur clan. Ils l’avouent eux-mêmes ; ils écrivent que le virus de cette femme a infecté le bercail très fidèle de presque tout l’Occident. Ils constatent ainsi, ce qui est certain par ailleurs, que tout ce qui n’était pas de leur bord, c’est-à-dire l’Église universelle, avait le tort d’admirer la Libératrice, de saluer en elle l’envoyée du Ciel. Qu’étaient, relativement à tout l’Occident, ceux qui ont omis l’opinion qu’il fallait abandonner la Pucelle au bras séculier ? Une très faible minorité. La proportion ne peut pas être rapprochée de celle des députés et sénateurs sur lesquels pèse la responsabilité du Panama, encore moins de la majorité qui a voté les lois assassines de la Révolution 508et la mort de Louis XVI. Irons-nous dire par suite que les législatures françaises sont toutes composées d’hommes tarés et meurtriers ?
La vérité est que la vénérable Pucelle est tout entière à l’Église catholique, qu’elle a été nourrie de ses enseignements, de ses pratiques ; et, ainsi qu’il a été démontré dans le livre précédent, qu’elle est la preuve de son dogme, de sa morale, de son culte, et cela par le fait le plus indéniable et le plus émouvant tout ensemble. La vérité est que l’Église lui a ouvert la voie à Poitiers, lui a rendu le magnifique témoignage cité maintes fois dans nos pages, dont Jeanne se prévalait fort justement à Rouen.
La vérité est que l’Église, par la réhabilitation appréciée par M. Fabre de la manière que l’on va voir, l’a relevée de l’opprobre qu’avaient voulu accumuler sur sa tête les hommes selon le cœur de la libre-pensée. C’est l’élite des docteurs du temps : Gerson, Jacques Gelu, Ciboule, Bourdeilles, Basin, Bochard, Bréhal, saint Antonin, Pie II, bien d’autres qui l’ont glorifiée dans leurs écrits.
La sentence de réhabilitation a conservé la mémoire de la Libératrice. Sans l’immense enquête qu’elle a provoquée, sans les mémoires apologétiques qu’elle a suscités, sans la solennelle réparation qui en a été le couronnement, ce que nous apprennent les autres documents, obscurci par la sentence de condamnation et les actes incomplets du procès, n’aurait été mentionné que comme un monument de la crédulité du moyen âge. L’on n’aurait pas parlé de Jeanne d’Arc, ou l’on n’en aurait parlé qu’en la peignant des couleurs du prévaricateur qui voulut la flétrir. C’est à l’Église romaine que l’histoire doit la plus belle de ses figures, après celles que la foi impose au chrétien d’excepter.
Si l’Église romaine a tardé quatre siècles à lui élever les autels qu’elle lui prépare, nous l’avons dit, c’est que personne ne le lui a demandé jusqu’à ces derniers temps. On ne le lui a pas demandé, parce que les doctrines chères à la libre-pensée, les doctrines gallicanes, les doctrines de l’absolue suprématie de l’État, comptaient parmi ceux qui devaient adresser la demande des partisans plus ou moins mitigés, mais influents, qui n’auraient pas voulu attirer sur ces erreurs la condamnation dont les frappe l’histoire vraie de la Pucelle.
III. L’Église et les catholiques ont toujours honoré la mémoire de la Libératrice encore que la sainte fille ne fût pas canonisée. — M. Fabre fait dire au P. de Marolles ce qu’il n’a pas dit. — Rage de la Révolution contre Jeanne d’Arc et ses fêtes.
Pour ne pas honorer l’incomparable mémoire d’un culte solennel et public, le camp catholique ne l’a pas laissée dans un total oubli ; M. Évellin a dit dans son rapport :
Quatre siècles d’oubli à peu près complet avaient pesé sur la sainte mémoire dont nous saluons le réveil.
509Ce n’est vrai que du camp ennemi de l’Église ; il est sorti de ce côté des attaques sans nom. Tous les historiens catholiques, au contraire, l’ont saluée avec amour et respect. Dans les collèges catholiques, élèves nous adressions à nos maîtres la question qui nous a été adressée à notre tour, quand nous sommes devenus maîtres. Est-elle sainte, c’est-à-dire canonisée ? Pourquoi n’est-elle pas sainte ?
Cette seule question dit assez quelle idée de la Libératrice se transmettaient les générations catholiques.
Si elle n’était pas canoniquement sur les autels, le sentiment catholique la haussait presque à cette hauteur. Témoin le martyrologe gallican de La Saussaye, évêque de Toul, qui, comme il a été dit, l’inscrit à la suite des saints canonisés, parmi les personnages morts en odeur de sainteté.
La Libératrice est l’objet principal de la fête du 8 mai à Orléans. Plusieurs légats du Saint-Siège ont accordé des indulgences à ceux qui y prendraient part. Le discours qui y est prononcé chaque année est, par le fait, comme le panégyrique de l’héroïne. Le panégyriste de 1672 excédait même le permis, lorsqu’il donnait la Pucelle comme l’objet d’un culte public régulièrement sanctionné par l’Église.
À propos de ces panégyristes, M. Fabre a attribué au Jésuite Claude de Marolles la phrase suivante :
Bénissons ici les décrets de la divine Providence qui a voulu, en envoyant Jeanne au bûcher, la châtier de son indocilité.
Le sénateur a composé de toutes pièces la phrase guillemetée à l’Officiel. Elle ne se trouve pas dans le discours du P. de Marolles, discours d’ailleurs fort rare, mais que l’on peut lire au tome LXIV des Orateurs sacrés de Migne. La prétendue citation pervertit complètement la pensée du Jésuite. Dans la seconde partie du discours, il veut justifier les voies de Dieu qui a permis le supplice de Jeanne. Une des raisons, dit-il, a pu être quelque infidélité bien légère, comme l’on en trouve dans les saints, comme on en trouve dans un prophète dont parle l’Écriture, dit le P. de Marolles. Mais écoutons le religieux :
Et que peut-on, dites-vous, reprocher à cette fille si sage, si délicate sur les vertus de son sexe, si respectueuse à l’égard de tous les objets de la religion, si prompte à suivre la voix de son Dieu, si généreuse à s’élever au-dessus des difficultés, si intrépide dans les combats, si patiente dans ses blessures, si modeste dans ses triomphes ?… Au tribunal des hommes, Jeanne d’Arc est innocente ; à celui de Dieu, elle n’est coupable d’aucun crime… Mais qui oserait assurer qu’aux yeux de ce juge sévère elle fût exempte de toute faiblesse… Qu’il n’ait pas été en droit de punir, quoi ? Peut-être de nous avoir trop aimés ; peut-être un excès de zèle pour la France, un peu trop de facilité à se rendre aux sollicitations empressées de ceux qui la 510prièrent de continuer les services à l’État, après le sacre du roi, qui semblait être le terme de sa mission.
On le voit, le Jésuite parlait d’après l’idée reçue de son temps sur l’étendue de la mission ; et il n’admettait pas que, dans cette hypothèse, d’instantes prières eussent justifié la présence de la jeune fille dans les armées. C’est la seule faute qu’il imagine, et il veut qu’on adore (sans le comprendre) ce terrible éclat de la colère d’un Dieu jaloux. Cela ne l’empêche pas de conclure en ces termes :
Elle jouit maintenant de son divin époux, plus heureuse mille fois que si les feux l’eussent épargnée comme les enfants de la captivité ; elle en jouit couronnée d’une splendeur éternelle, etc.
Après la canonisation, que Rome seule peut prononcer, en quels termes plus expressifs glorifier la douce mémoire ? Il serait facile de citer des centaines de semblables passages dans l’école catholique. Orléans, avons-nous vu, n’était pas la seule ville où la Libératrice recevait d’annuels hommages.
La Révolution, dont, par un sacrilège inconscient, je l’admets, le sénateur aveyronnais veut unir la glorification à celle de la sainte fille, a fait cesser presque partout ces solennités religieuses et patriotiques ; elle veille d’un œil jaloux à ce qu’elles ne renaissent pas ; en preuve les menaces que la franc-maçonnerie a fait entendre par ses messages anonymes aux députés et aux sénateurs, appelés à délibérer sur la proposition de M. Fabre. La franc-maçonnerie se déclare ainsi l’héritière légitime des huguenots qui, en s’emparant d’Orléans en 1562, n’eurent rien de plus pressé que d’abattre le monument élevé sur le pont, plus d’un siècle auparavant, par les dames orléanaises. Elle est l’héritière du minotaure révolutionnaire qui dépassa à Orléans le vandalisme antipatriotique des reîtres allemands, venus en 1562 au secours de leurs coreligionnaires français. Orléans, rendu à lui-même, avait relevé le monument de bronze. La Révolution le fondit pour en faire des canons dirigés peut-être contre les frères et les sœurs de Jeanne d’Arc, ces milliers de chrétiens et de chrétiennes mis à mort pour être restés fidèles au Seigneur de Jeanne d’Arc, pour avoir porté l’emblème du Cœur divin dont la plaie figurait sur la bannière de Jeanne d’Arc. Un des premiers usages qu’Orléans fit de la liberté de prier hors de l’église, que le parti de M. Fabre interdit aujourd’hui en tant de lieux, fut de rétablir la procession en souvenir de Jeanne d’Arc. Orléans a relevé la statue renversée par les huguenots et les révolutionnaires, statue que les Prussiens vénérèrent à leur entrée dans la ville. Mais comment retrouver une des rares reliques que gardaient les Oratoriens de cette ville, un des chapeaux de la Vénérable ? Les révolutionnaires se montrèrent les dignes héritiers des bourreaux de Rouen. Ils ne pouvaient plus brûler la Libératrice ; ils 511s’acharnèrent à la recherche de sa coiffure, obtinrent, à force de menaces, que le dépôt leur fût livré, et la livrèrent aux flammes au milieu d’une infernale sarabande. Le fait est-il assez significatif ? Le chef était le pédagogue-législateur déjà cité, le sinistre Léonard Bourdon, justement appelé Léopard Bourdon.
IV. M. Fabre surfait les mérites de Michelet, Henri Martin et Quicherat dans la popularité de Jeanne d’Arc. — Ils n’ont eu d’influence qu’auprès des voltairiens. — Les catholiques l’ont toujours mise plus haut que ne la portent Henri Martin et Michelet. — L’historique du mouvement qui nous porte vers Jeanne d’Air. — Il vient des catholiques.
Mais, dira-t-on peut-être, la Vraie Jeanne d’Arc a relevé avec quelque vigueur des erreurs accréditées jusqu’à ces derniers temps, même parmi les catholiques ; par exemple, la fin de la mission à Reims, et l’obscurcissement de l’attitude de la martyre devant ses bourreaux. C’est ce qui prouve que l’auteur va devant lui sans autre souci que de faire ressortir la vérité. C’est ce à quoi il aspire de toutes ses puissances ; et voilà pourquoi il ne saurait admettre l’idée exprimée en ces termes par M. Fabre :
Michelet, Henri Martin, Quicherat sont des fils de la Révolution, et à eux est due cette immense popularité de Jeanne d’Arc, dont ils ont en quelque sorte retrouvé les titres.
Que ces trois écrivains aient fait disparaître, sous l’universel mépris, l’infamie voltairienne intitulée la Pucelle : peut-être ; mais auprès de qui ont-ils eu cette influence ? Seulement auprès de ceux qui se donnaient comme les fils intellectuels de l’infâme insulteur de la Pucelle, du peuple qui pour lui est la canaille, de la France et de l’Homme-Dieu. Ceux-là n’étaient pas catholiques.
Les catholiques, avant Michelet et Henri Martin, avaient écrit, dans ce siècle, des histoires de Jeanne d’Arc qui n’ont peut-être pas été surpassées. Telles l’histoire de Guido Görres, de Le Brun de Charmettes. L’éloquence, répétons-nous, n’a pas atteint, en parlant de Jeanne d’Arc, la hauteur à laquelle elle s’élevait en 1844 par le panégyrique dû au futur cardinal Pie. Le jeune ecclésiastique s’était uniquement inspiré de Le Brun de Charmettes.
Il est parfaitement vrai que, dans Michelet et Henri Martin, la Vénérable n’est plus l’innommable conception sortie des fanges du plus odieux des génies qui ont parlé la langue française ; elle est une hallucinée, rendue telle par un sentiment très respectable ; mais pour être rendues folles par la perte d’un fils ou d’un époux, une mère, une épouse, n’en seraient pas moins un légitime objet de pitié. Que si, après cela, elles accomplissaient pratiquement des merveilles dans la conduite, quelle serait la conclusion à tirer, sinon qu’il ne reste plus de raison humaine ; qu’hallucination et raison sont synonymes ? Il est inutile de parler, car les mots n’ont plus de signification.
Avant Quicherat, l’on avait commencé à réunir ce que M. Fabre appelle 512les titres de l’histoire de Jeanne d’Arc. De L’Averdy, que son travail n’a pas sauvé de la hache révolutionnaire, avait, en 1790, consacré un gros in-quarto de sept ou huit-cents pages à l’étude du double procès. La Société de l’histoire de France a été fondée pour exhumer les titres de notre passé. Elle ne se compose pas que de libres-penseurs, Quicherat l’a bien secondée dans un travail entrepris sous ses auspices. Toute incomplète qu’elle est, la collection de Quicherat fournit des armes victorieuses pour réfuter les Aperçus nouveaux du paléographe rationaliste, les prétendues histoires de Michelet, d’Henri Martin, et tout particulièrement celle de M. Joseph Fabre.
Ce n’est ni M. Fabre ni son parti qui ont créé le courant si intense qui nous porte vers Jeanne d’Arc. Mgr Dupanloup, en prenant possession de son siège, chercha heureusement à augmenter l’éclat de la fête du 8 mai. En 1855, il y racontait, avec une éloquence qui eut grand retentissement, l’histoire de l’héroïne ; en 1857, il appelait un évêque anglais, Mgr Gillis, à prononcer le discours. Mgr Gillis s’en acquitta avec la plus grande dignité : par là, le préjugé que la crainte de mécontenter l’Angleterre arrêtait la canonisation de la Vierge-Libératrice recevait un grand coup.
Le mouvement proprement dit commençait, lorsque, en 1867, celui qui allait être bientôt Mgr Freppel consacra son discours du 8 mai à prouver qu’il y avait dans Jeanne d’Arc tout ce qui peut motiver une demande en canonisation. Les honneurs des autels sont les seuls dignes de celle qui est la grande manifestation du Christ dans nos annales. En 1869, Mgr Dupanloup rédigeait une supplique signée par douze de ses collègues, par laquelle il demandait à Pie IX de lui soumettre la cause. Elle fut bien accueillie ; les procédures, — l’on sait si elles sont longues, — furent ouvertes, et les informations commencèrent. Un incident vint révéler de quel œil la libre-pensée voyait cet accroissement du culte de Jeanne d’Arc. Le 30 mai 1878 ramenait le premier centenaire de la comparution, au tribunal de la Souveraine Justice, de l’insulteur de tout ce qui tient le premier rang au cœur d’un Français et d’un catholique. La libre-pensée voulut célébrer le centenaire de la mort de son Arouet. C’était un soufflet en plein visage à tous les amis de la Pucelle. Ils répondirent de la manière la plus inoffensive ; ils se disposèrent à couvrir de fleurs la statue de la victime couronnée dans le Ciel, le 30 mai, le jour même où Arouet alla rendre compte de sa longue vie de blasphèmes. La libre-pensée venait de mettre la main sur le pouvoir ; elle défendit pareil hommage ; une noble duchesse emporta les couronnes à Domrémy. Voilà le premier acte public du parti cher à M. Fabre afin de promouvoir la popularité de Jeanne d’Arc.
Il y a contribué cependant, comme le rocher jeté au milieu du torrent contribue à accroître la voix et la rapidité de ses eaux.
513Les catholiques devinrent d’autant plus désireux de voir Jeanne d’Arc sur les autels, que l’impiété, par ses chefs les plus autorisés, se montrait plus effrayée des honneurs qu’on lui rendait.
C’est alors que M. Fabre a lancé son projet de fête nationale. Qu’il soit guidé par le désir de glorifier l’héroïne, personne, je crois, ne l’a contesté. S’il fallait cependant accepter l’idée qu’il en donne, rien ne serait plus propre à arrêter la cause de la Béatification. M. Évellin lui fait la part incomparablement trop belle, en le présentant comme le principal auteur du mouvement qui nous porte vers la sainte fille. Ce qu’il a fait par ses conférences et ses écrits est bien au-dessous de tout ce qu’ont fait et font les catholiques. Conférences dans les réunions publiques, discours dans les églises, monuments, églises, confréries, articles de journaux, brochures, volumes, qui les comptera ? Il en faut moins pour provoquer l’enthousiasme en faveur d’une figure qui, par sa vue, excite les transports de quiconque garde une molécule de sang français, chrétien, ou tout simplement qui n’est pas fermé à tout sentiment du beau et du bon par un irréductible esprit de secte. Même les étrangers, indifférents au sentiment religieux, s’éprennent d’admiration et d’amour pour la merveille unique dans les annales du genre humain. Il faut avoir une âme profondément satanisée par le plus pur esprit maçonnique pour grimacer et rester froid. À ce point de vue, la fête de Jeanne d’Arc aurait pu, un jour de l’année, unir tous les cœurs dans un même sentiment, et préparer une réconciliation générale. Encore faudrait-il ne pas en faire un thème d’insultes pour tout ce que Jeanne aima, et pour Jeanne elle-même, en substituant à l’héroïne des documents une Jeanne sans réalité, de tout point fantastique ; encore ne faudrait-il pas la dépouiller du mérite de ses exploits. Or, c’est ce que fait M. Fabre. Les sacrilèges rapprochements, déjà cités, en sont une preuve ; mais le sénateur aveyronnais en fournit bien d’autres.
V. C’est calomnier Jeanne que de la dire rebelle aux théologiens orthodoxes, d’en faire la personnification de la liberté de conscience, de la nouveauté du culte du sol national. — Les préférences de M. Fabre pour le tribunal de Rouen. — Ses assertions contradictoires à ce sujet. — Ses rigueurs pour les théologiens de la réhabilitation. — Le bien fondé de ses diatribes contre eux. — Les emportements de M. Fabre contre les gens d’Église.
Terrible aux Anglais et rebelle aux théologiens, (écrit-il), Jeanne avait personnifié en soi deux nouveautés suspectes : le culte du sol national et la liberté de conscience. (Préface, p. X.)
Et un peu plus haut :
Ici, une bergerette qui ne sait pas même lire : là, les plus savants hommes d’Église. Dans la paysanne apparaît un monde de sublimité : dans les docteurs, un monde de bêtise (sic).
Personne, certes, n’accusera l’écrivain, de dissimuler sa pensée sous les artifices du style. Jeanne rebelle aux théologiens ? Lesquels ? Ceux de 514l’Université de Paris, qui ont mené le brigandage de Rouen ? d’accord ; mais elle était dès lors rebelle à des théologiens si rebelles à l’autorité du pape qu’il n’a pas tenu à eux qu’il ne subît le sort de la martyre du Vieux-Marché. En refusant d’accepter leur insolente prétention d’être l’Église, le droit qu’ils s’arrogeaient de la juger au mépris de toutes les lois canoniques ; en réitérant comme elle l’a fait son appel à l’autorité du pape, elle défendait la vraie notion de l’Église, si complètement pervertie par leurs doctrines schismatiques ; elle défendait la législation ecclésiastique, qui, à une multitude de points de vue, privait de toute juridiction pour la juger ceux qui, d’après M. Fabre, étaient les plus savants hommes d’Église. S’est-elle montrée rebelle aux théologiens de Poitiers ? Elle s’est à plusieurs reprises justement prévalue de l’approbation qu’ils lui avaient donnée, pour décliner l’autorité d’un tribunal qui n’était pas même l’égal du premier. Rebelle aux théologiens ? Mais elle n’a cessé de demander un tribunal où il y aurait des théologiens des deux partis ; ce qui était la justice même et en parfaite conformité avec les saints canons, qui ne veulent pas qu’on soit jugé par ses ennemis ; elle en a appelé surtout au juge de tous les théologiens, au Vicaire de Jésus-Christ, auquel, pour de multiples raisons, la cause devait être soumise, même quand elle n’aurait pas fait cet appel.
Celle qui, durant toute sa carrière, a déclaré une guerre si persévérante au blasphème, au libertinage, au péché sous toute forme, celle qui a envoyé aux Hussites la lettre la plus terrible peut-être qui ait été écrite contre des hérétiques, personnification de la liberté de conscience !!!
Personnification de la liberté de conscience ? mais dès les premiers mots par lesquels on a introduit dans le procès la soumission à l’Église, elle a répondu par ces magnifiques paroles :
— Je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne ; et si j’avais rien fait ou dit que les clercs sussent dire que ce fût contre la foi chrétienne que notre Sire a établie, je ne le voudrais soutenir, mais le bouterais dehors. (Procès, t. I, p. 166.)
Par cette profession de foi, elle indiquait ce qui, dans les révélations particulières, fait l’objet principal ou unique de l’examen de l’Église. Dieu ne pouvant pas être contraire à lui-même, tout ce qui, dans ces sortes de communications, est en opposition avec la révélation chrétienne, ou met obstacle aux fruits qu’elle doit porter dans les âmes, est évidemment faux. Tout ce qui, au contraire, lui est parfaitement conforme, favorise l’extension du règne de Dieu, comme c’était le cas pour la Vénérable, porte le signe d’une révélation divine. L’Église, dans ce second cas, sans en faire un article de foi, déclare qu’il est de la piété de la foi d’en regarder l’origine comme divine. C’est là que se bornent en ces matières ses décisions les plus favorables quand elle juge devoir se prononcer.
515D’après M. Fabre, Jeanne, personnification de la liberté de conscience, c’est-à-dire libre-penseuse, Jeanne était idolâtre, puisqu’elle personnifie le culte du sol national. Elle renouvelait ainsi l’idolâtrie de Rome païenne qui s’adorait elle-même. Était-ce le sol qu’elle aimait dans ce qu’elle appelle avec insistance le Saint Royaume ? N’était-ce pas le peuple aimé de son Seigneur, du Christ qui a choisi ce peuple pour la défense de ses causes ? N’était-ce pas en considération de cette destinée providentielle que la Vénérable ne pouvait pas voir, sans frissonner, que le sang en fût répandu dans des guerres fratricides, comme le sont les guerres entre chrétiens ? Si M. Fabre entend dans un sens matériel l’expression sol national, on peut lui accorder que le culte, non l’amour raisonnable du sol national, est une nouveauté ; il peut en faire honneur au régime qui voulait affubler les citoyens français des noms de carotte, navet, chiendent, pissenlit ; s’il entend par là les hommes qui l’habitent, en continuent les traditions, la gloire, les mœurs, l’esprit, Jeanne d’Arc venait pour maintenir, confirmer, raviver ce qui datait du règne de Clovis. L’Homme-Dieu était l’âme de ces saintes choses qui rendent le sol national sacré. Elles disparaissent à mesure que le Christ disparaît de la loi et des mœurs. Quel est donc le siècle de notre histoire qui a vu le sol national aussi souvent profané par les invasions que le siècle écoulé depuis la Révolution, à laquelle M. Fabre veut sacrilègement rattacher la Libératrice ? Quand le sol national porta-t-il des frères aussi profondément divisés qu’ils l’ont été dans ce même siècle et qu’ils le sont aujourd’hui ?
Citera-t-on un siècle de notre histoire où le sol national ait bu, comme il l’a l’ait dans le siècle révolutionnaire, le sang des fils qu’il a nourris, s’égorgeant dans des luttes fratricides ? Rois, empereurs, présidents de république, aucun des chefs qui commandent sur le sol national ne finit régulièrement sa tâche. Attrayante est la fraternité, étroite est l’unité produites par cette nouveauté du culte du sol national !!
M. Fabre, comme toute l’école libre-penseuse, a des sympathies secrètes pour le tribunal de Rouen. Admettons que les cent gradués qui y ont paru, — l’Église comptait alors certainement près de dix-mille clercs en possession des mêmes titres — étaient les plus savants hommes d’Église. Il est vrai que, selon l’attique expression de M. Fabre, ils formaient un monde de bêtise ; ce qui nous dit assez ce que devaient être les autres.
Les développements de M. Fabre ne nous laissent pas le soin de le conjecturer. Du monde de la bêtise (style du sénateur) est sorti
un procès qui est conduit et écrit magistralement (p. 231),
et encore :
L’exposé officiel du procès de réhabilitation mal ordonné et diffus ne supporte pas la comparaison avec l’exposé officiel du procès de condamnation, 516chef-d’œuvre de méthode et de précision. [Procès de réhabilitation, t. I, p. XII.]
Le chef-d’œuvre est sorti du monde de la bêtise, formé des plus savants hommes de l’Église.
On le voit bien, à la manière dont sont jugés les docteurs qui ont écrit pour la réhabilitation :
Ces pédants, (est-il dit), se bornent à ergoter dogmatiquement sur l’orthodoxie de la Pucelle, et à montrer à coups de distinguo l’illégalité de sa condamnation.
Et encore :
… tout y est jurisprudence et théologie. (Procès de réhabilitation, t. II, p. 185.)
Que leur demandait-on autre chose, sinon de démontrer, au nom de la théologie et de la jurisprudence, l’illégalité de la condamnation, c’est-à-dire les vices de fond et de forme du procès que M. Fabre proclame magistralement conduit et écrit, de ce qu’il appelle un chef-d’œuvre de méthode et de précision ? Il est bien plus aisé de procéder par assertions ironiques et tranchantes que d’avoir recours au distinguo : de dire par exemple comme M. Fabre :
Ils pérorent sur la foi, sur la soumission à l’Église, et sur le surnaturel, parlent volontiers de la magie comme d’une science qui a ses règles.
M. Fabre pense manifestement que la foi, la soumission à l’Église, le surnaturel, et même la magie, sont des questions aussi tranchées et résolues que la querelle des antipodes. Il serait moins absurde de soutenir qu’il n’existe plus sur le globe de chaînes de montagnes, et que des plaines, unies comme la main, s’étendent là où les anciens atlas mettaient les Pyrénées et les Alpes.
Il est étonnant que le distinguo et l’ergo soient si odieux à celui que M. Évellin insinue être un philosophe encore plus qu’un orateur. M. Fabre n’a-t-il pas été professeur de philosophie ? Diviser, c’est-à-dire distinguer est, ou était du moins dans le vieux temps, la première opération que l’on prescrivait aux jeunes logiciens, d’après le vers bien connu :
Divide, defini, concede, negato, probato.
Si M. Fabre s’était mieux souvenu de ces règles, le présent travail serait sans objet, ce qui aurait autant d’agrément pour lui que pour celui que les énormités du sénateur aveyronnais ont contraint de l’entreprendre.
Le bon sens vulgaire, justement loué par M. Fabre, a une expressive comparaison pour caractériser ceux qui ne savent pas distinguer. Il dit : C’est un bœuf au milieu de la porcelaine.
Pour le lourd ruminant, il n’y a pas de différence entre la porcelaine et le caillou ; il ne sait pas distinguer. Des pédants ! les Bréhal, les Bourdeilles, les Pontanus, les Lellis, les Basin, et tous ces hommes d’un savoir si éminent, oracles de leur époque, et cela parce que, dans une question toute de théologie et de jurisprudence, ils écrivent des pages où, d’après le sénateur aveyronnais, tout est jurisprudence et théologie
!! M. Fabre ne prêterait-il 517pas un peu ses qualités aux autres ? Son histoire : Jeanne Libératrice de la France, est un petit in-12 de 220 pages, composé d’alinéas de deux ou trois lignes, plus 140 pages de notes. Le volume est dédié aux femmes de France. Or, dans une longue note : Les voix de Jeanne et la voix de Socrate, c’est peu de citer à ses lectrices Platon, Xénophon ; l’ennemi du pédantisme fait défiler sous leurs yeux Maxime de Tyr, Apulée, Proclus, Clément d’Alexandrie, etc., et, parmi les modernes, Chaignet, Lélut, etc., etc. Il y a plus fort, il repose leur attention en leur citant dans le texte des phrases grecques !!!
M. Fabre en a contre les hommes d’Église. Quand il les trouve devant sa plume, il perd tout sang-froid, et, selon l’expression moderne, il s’emballe. Parlant des examens auxquels Jeanne fut soumise avant d’être mise à l’œuvre, il écrit :
Les gens d’Église étaient scandalisés de la présomption de cette fille qui prétendait communiquer avec Dieu sans leur intermédiaire. L’archevêque de Reims et autres prêtres disaient :
C’est une sorcière. Où a-t-elle pris sa mission ? Quelle autorité sacerdotale a-t-elle consultée ?
Où M. Fabre a-t-il pris que telle est la doctrine des gens d’Église ? Sur l’autorité de quels documents s’appuie-t-il pour prêter à l’archevêque de Reims et aux docteurs de Chinon et de Poitiers le langage qu’il leur fait tenir ? On serait curieux de les connaître.
L’Église se scandaliserait que le fidèle communique avec Dieu sans intermédiaire ? Mais toute la discipline ecclésiastique tend à mettre l’âme en communication immédiate avec Dieu par les vertus de foi, d’espérance, de charité, préparation à la vision intuitive. Où a-t-il trouvé que le prêtre se scandaliserait de ce qu’un fidèle, ou un homme quelconque, demanderait à Dieu sans intermédiaire l’esprit de justice, de charité, de modération, en un mol les vertus ? Où a-t-il trouvé que, d’après la doctrine des gens d’Église, Dieu ne peut pas communiquer avec ses créatures, même par des révélations privées, sans passer par ses ministres ? Toute l’histoire ecclésiastique, jusqu’aux communications de Lourdes et de la Salette, proteste contre ce que M. Fabre attribue aux gens d’Église.
Mais, lorsqu’au lieu d’avoir reçu des communications divines qui ne regardent qu’elle seule, l’âme ainsi favorisée se donne comme investie d’une mission, ne fut-ce que de fonder un pèlerinage, comme à Lourdes, à plus forte raison lorsque, comme la Pucelle, elle prétend avoir des hommes d’armes à commander, le prêtre lui demande les signes de sa mission. Est-ce que M. Fabre voudrait laisser le champ libre à tous les exploiteurs de la crédulité publique, à tous les fanatiques, à tous les illuminés ? Pour savoir si une pierre précieuse est vraie ou fausse, on 518s’adresse aux joailliers ; pour éclairer une question de droit, l’on soumet le litige aux jurisconsultes, et pour éclaircir une question de conduite chrétienne, l’on s’adresse aux prêtres de Jésus-Christ. Tous les ricanements de l’impiété n’y feront rien ; il y a des esprits de ténèbres ; ils ont leurs ministres aussi, des magiciens, et jusqu’à des sorciers ; ils se transforment en anges de lumière. C’est l’enseignement catholique, contre lequel M. Fabre ne prévaudra pas. Il a usé, il usera de plus forts que lui. Or, il y a des signes pour discerner les vrais esprits de lumière des esprits de ténèbres qui cherchent à les contrefaire. Les docteurs de Chinon et de Poitiers demandèrent à la paysanne de Domrémy les signes de sa mission, sans trancher la question de prime abord, avec la désinvolture que M. Fabre leur prête gratuitement. Après examen, ils rendirent à l’Inspirée le splendide témoignage que l’on connaît, et que M. Fabre atténue étrangement.
Mais c’en est assez du second monde que M. Fabre prétend nous montrer. Le lecteur jugera de quelle manière il y a réussi. Passons au monde de sublimité. Un coup d’œil, car il est impossible de tout montrer.
VI. Spécimens de la manière d’écrire l’histoire de Jeanne sur documents. — La jeunesse autour du beau Mai. — Les discours des paysans de Domrémy. — Impressions de Jeannette. — Origine de la vocation. — Jeanne physiquement prédisposée à l’hallucination.
Une halte dès l’entrée, pour entendre les discours qu’au sortir des vêpres s’adressent les jeunes gens et les jeunes filles de Domrémy.
Voici le printemps. Le hêtre est beau comme un lis,… fillettes et garçons, allons nous égayer à l’ombre de son vert feuillage,… nous chanterons, et puis nous danserons. Qui aura faim et soif ira, à la source voisine, boire de la bonne eau fraîche, et mordre à belles dents sur les grappes des groseilliers qui l’ombragent. (P. 17.)
M. Fabre prétend écrire d’après les documents. Il devrait les faire arriver aux géographes, qui n’avaient pas jusqu’ici soupçonné que Domrémy fût si tropical, que les groseilliers y étalaient leurs grappes à l’entrée du printemps. Voici le printemps. Et quelles grappes ! les grains en sont si gros qu’on peut y mordre à belles dents, comme dans une pomme rainette ou une poire duchesse.
On voudrait bien savoir aussi sur quels documents s’appuie M. Fabre pour nous dire que les paysans de Domrémy connaissaient l’enchanteur Merlin, et lui attribuaient une prophétie qui n’est pas de lui, et que M. Fabre rapporte mal. On serait plus curieux encore de savoir d’après quelle pièce il prête à la fillette qui les entendait l’impression que, d’après lui, faisaient sur l’enfant de pareilles conversations. Une citation. Voici le langage des paysans qui n’ont pas perdu toute espérance.
Quelque chose se prépare. Écoutez ce qui est annoncé dans des 519prophéties anciennes : Quand les hommes auront tout perdu, une femme viendra tout sauver. Le vieil enchanteur Merlin a dit que cette femme serait une pucelle ; qui sait si cette pucelle ne sera pas une Lorraine
En écoutant les entretiens de cette sorte, Jeanne devenait toute rêveuse.
Pourquoi ne serais-tu pas celle qu’on attend ?lui disait une voix intérieure.L’attente du prodige allait enfanter le prodige. (P. 20-21.)
La voix intérieure qui tenait pareil langage à une paysanne de dix à douze ans n’était certes pas celle de l’humilité. Elle entrait mal dans les sentiments vrais de celle qui protestait qu’elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France sans l’ordre de Dieu.
Mais l’attente du prodige allait enfanter le prodige. Voici comment : L’enfant, la jeune fille que les paysans de Domrémy ont vue si active, si amie du travail, soit à la maison, soit aux champs, M. Fabre la contemple rêveuse, toujours d’après des documents dont il se réserve le secret.
À force d’entendre parler de la Libératrice promise par Merlin,
la petite Jeanne avait fini par se remplir la tête de cette idée : la Libératrice, ce sera moi… En ce temps-là, tout le monde croyait au fréquent commerce des esprits avec les hommes, et bien des fois, dans les veillées, Jeanne avait entendu le récit de visions miraculeuses. Il était naturel que les ardentes aspirations de sa jeune âme lui apparussent comme un appel venant du dehors et d’En-Haut…
On connaît les objections que l’enfant faisait à l’archange. M. Fabre, après les avoir signalées à sa manière, en explique la nature, et nous dit l’acquiescement de Jeanne dans les termes suivants :
Ainsi dans Jeanne, comme dans chacun de nous, il y avait une lutte des instincts inférieurs contre les puissances supérieures ; de la chair contre l’esprit ; de la jeune fille contre l’héroïne. Sous l’apparence des célestes visions, c’était l’héroïne qui triomphait.
Faut-il gémir ? Faut-il pleurer, se disait Jeanne.Non, il faut agir et combattre : soyons la Libératrice, et la modeste enfant prenait le cri sublime de son cœur pour le commandement des saints et des saintes du Paradis. (P. 22-23.)
Il est à craindre que le lecteur ne relègue ces contes, appelés documents, dans un monde tout différent de celui de la sublimité où M. Fabre a promis de nous conduire. Ce que l’on peut affirmer, c’est que M. Fabre soutient son genre. Qu’il suffise d’en donner, comme spécimen, le passage suivant, tiré de la note déjà citée : Les Voix de Jeanne d’Arc et la Voix de Socrate. Laissons la parole à celui qui, d’après M. Évellin, est aussi orateur que philosophe :
520J’imagine que (lisez : supposons que), comme on l’a prétendu, Socrate et Jeanne aient été des malades, et qu’on puisse décrire, sous le nom de somnambulisme cataleptique ou sous tout autre nom, la maladie qui suscitait leurs hallucinations. Après ? — Ce n’est pas comme visionnaires que Socrate et Jeanne ont été grands. — Qu’on y voie ou non des affections morbides ; qu’on les appelle hallucinations physiologiques, avec M. Brière de Boismont, ou hallucinations pathologiques, avec M. Despine, les visions de Jeanne n’ont rien d’exceptionnel. […] Les illuminés sont de tous les temps. Mais, dans toute la suite des temps, il n’y a eu qu’une Jeanne d’Arc.
Donc, que Jeanne ait été physiquement prédisposée à avoir des visions, je l’admets volontiers. Mais c’est son cœur qui a déterminé le caractère de ses visions. C’est de son cœur qu’ont procédé ses dits et ses faits. C’est dans son cœur qu’est le secret de son héroïsme. (P. 252.)
M. Fabre donne ici le plus complet démenti à celle qu’il croit glorifier. Elle n’a cessé de protester qu’elle n’agissait que par suite de ses visions. Les faits lui sont inspirés par son conseil surnaturel. À Rouen, elle diffère maintes fois ses réponses pour en référer à son conseil ; à la dix-septième séance, elle affirmait n’avoir rien pris dans sa tête, mais n’avoir donné de réponse qu’avec l’approbation de sainte Catherine. Faits et paroles ont donc bien les visions comme cause immédiate, c’est-à-dire, d’après M. Fabre, l’hallucination ; c’est pour s’être abandonnée à ce que l’insulteur inconscient appelle de ce nom que la Libératrice est grande.
M. Fabre admet volontiers que l’héroïne a été physiquement prédisposée à avoir des visions, à ses yeux des hallucinations. Celui qui prétend écrire d’après les documents admet volontiers le contraire des documents, unanimes pour nous dire que Jeanne était forte, bien conformée, c’est-à-dire que physiquement elle n’était pas prédisposée à avoir des hallucinations.
Il admet volontiers, ce qui rend l’explication de l’héroïne incomparablement plus difficile ; car si, dans une personne saine d’esprit et de corps, tant de faits et de paroles défient toute explication naturelle, que ne serait-ce pas si, à ces impossibilités de nature, il fallait ajouter les difficultés d’un tempérament vicié, réagissant sur l’esprit, au point de le faire vivre, mouvoir dans un monde de perpétuelles et incurables hallucinations ?
Il admet volontiers une insulte pour l’héroïne, qu’il aurait fallu livrer aux médecins aliénistes au lieu de la soumettre aux théologiens. Supposons que les médecins aliénistes, imbus des idées de M. Fabre, eussent vu des hallucinations dans toute vision, auraient-ils pu conclure, comme les docteurs de Poitiers, qu’il fallait mettre Jeanne à l’œuvre ? N’auraient-ils pas dû, comme ceux des guides de Jeanne, qui, à l’entrée du voyage, la croyaient folle, penser à la renfermer dans quelque enceinte ? Personne 521n’aurait plus loué pareil parti que Jeanne elle-même si, comme M. Fabre, elle avait cru que toute vision est une hallucination.
M. Fabre admet volontiers pour la Libératrice une insulte qu’aucun père ne supporterait si elle s’adressait à sa fille. Supposons un instant qu’un médecin imbu des idées de M. Fabre ait le bonheur de posséder une fille douée des qualités que le seigneur d’Ourches admirait dans la Pucelle, et qui lui faisaient dire :
— Que je voudrais avoir pareille fille !
Si quelqu’un venait vanter à l’heureux père le trésor qu’il possède, s’extasiait sur les qualités de l’adolescente et terminait le panégyrique par les paroles de M. Fabre :
— J’admets volontiers que Mademoiselle est physiquement prédisposée aux hallucinations physiologiques, pathologiques, à la catalepsie, à l’hystérie, etc., quelle serait la réponse du père à l’insolent complimenteur ? Encore que l’inconscience de ce dernier fût manifeste, ne devrait-il pas être estimé heureux qu’il lui fût permis de détaler par la porte, au lieu de se trouver dans la rue par une voie plus courte ? Serait-ce parce qu’à toutes les qualités qui font la jeune fille parfaite la Vénérable a joint le service de ressusciter la France qu’il sera permis de lui attribuer l’infirmité qui remplit les Salpêtrières et classe les malheureuses victimes au dernier rang de l’espèce humaine, après le crime qui remplit les bagnes et les prisons ? Un des confrères de M. Fabre en libre-pensée, Vallet de Viriville, mieux inspiré, ne veut pas même discuter pareille assertion
par respect pour le lecteur et pour la dignité humaine. (Histoire de Charles VII, t. II, p. 135.)
Pour M. Fabre, toutes les visions surnaturelles sont des hallucinations. Il y a des perles fausses, donc il n’existe pas de vrai rubis ; certains sophistes sont qualifiés du nom de philosophes, donc il n’existe pas de vrai philosophe ; les pages de certains écrivains suintent la contradiction et l’ineptie, donc il n’est pas un seul livre lisible.
Pour M. Fabre, nos docteurs catholiques sont des pédants, et forment le monde que l’on sait. L’Église et ses institutions lui donnent l’horripilation : le surnaturel est une chape.
Sauver leurs âmes est l’idée fixe des mystiques, sauver la France l’idée fixe de Jeanne. [Jeanne d’Arc libératrice, p. 246.]
Ayez des convictions de dévot ou de philosophe, mais ayez des convictions. [Procès de réhabilitation, t. II, p. 224.]
Et un peu plus loin :
Soyez grands : sauvez la patrie, et croyez ce que vous voudrez. [Ibid., p. 226.]
À quoi bon insister ? Le lecteur peut juger si pareilles conceptions appartiennent au monde de sublimité ou à celui que l’éloquent écrivain lui oppose.
La libre-pensée a ses procédés pour éliminer le surnaturel du récit de la vie guerrière. Elle dissimule, elle omet, quelque bien attestés, quelque importants qu’ils soient, les faits et les paroles qui le manifestent avec évidence ; elle altère les faits qu’elle raconte et en ajoute de toutes pièces. Rien de plus facile à établir sans épuiser la matière.
522Chapitre III Capitales mutilations de la libre-pensée dans l’histoire de la Vierge-Guerrière
Le surnaturel a été déduit dans le livre précédent de faits et de paroles attestés par des témoins irrécusables et nombreux. Nos renvois ne les indiquent pas tous. Que fait la libre-pensée ? Elle supprime le plus souvent faits et paroles, ou si elle en glisse quelquefois un mot, c’est un mot atténué, enchâssé de manière qu’il soit peu remarqué par le lecteur ou que la portée lui en échappe. Michelet est passé maître en cet art perfide. Dissimuler jusqu’à l’ombre des arguments de l’adversaire, c’est en avouer la force inéluctable. Pareil aveu est manifeste pour quiconque étudie dans ses sources l’histoire de la Vierge-Guerrière : de là, la nécessité de les rendre accessibles à quiconque sait lire.
- I.
- La libre-pensée aussi empressée à parler de Merlin que soigneuse de faire disparaître le nom du Seigneur auquel la Vénérable rapportait tout.
- Biffé de nombreuses histoires.
- Procédés particulièrement odieux de Vallet de Viriville et de M. Joseph Fabre.
- Aveux arrachés par l’évidence à Siméon Luce et à Quicherat.
- Silence sur les réformes étendues demandées par Jeanne.
- Travestissements.
- II.
- Comment, tout en avouant que Jeanne était pieuse, la libre-pensée court sur ce qui met ce côté en lumière et s’efforce d’obscurcir jusqu’au privilège octroyé à sa pureté.
- III.
- Comment la libre-pensée supprime, amoindrit, falsifie ce qui regarde l’esprit de prophétie de la Vénérable.
- IV.
- Ses artifices pour dissimuler le merveilleux de la terreur semée parmi les Anglais.
- V.
- Comment elle dissimule le merveilleux de ses talents militaires, ou en donne des explications insoutenables.
- Combien pareils procédés sont anti-historiques.
- Réaction qui s’annonce.
I. La libre-pensée aussi empressée à parler de Merlin que soigneuse de faire disparaître le nom du Seigneur auquel la Vénérable rapportait tout. — Biffé de nombreuses histoires. — Procédés particulièrement odieux de Vallet de Viriville et de M. Joseph Fabre. — Aveux arrachés par l’évidence à Siméon Luce et à Quicherat. — Silence sur les réformes étendues demandées par Jeanne. — Travestissements.
Si, au lieu de se prévaloir constamment de son Seigneur le roi Jésus, la Vierge avait allégué seulement une fois, même de loin, une divinité celtique ou païenne, quels longs développements, quelles hypothèses la libre-pensée bâtirait sur ce texte unique ! Parce qu’on parlait quelquefois 523des fées autour d’elle, quel est l’historien libre-penseur qui ne les mêle à l’origine de la vocation, encore que la sainte fille ait dit qu’elle ne savait pas ce que c’est, qu’elle n’ait jamais donné aucune attention aux contes que débitaient à ce propos les vieilles femmes du village ? Rien ne prouve que le nom de Merlin soit arrivé à son oreille ; il faut répéter encore qu’elle affirme n’avoir connu qu’en France, sans y ajouter foi, la prophétie du bois chenu attribuée à l’hypothétique enchanteur. N’importe ; ce n’est pas M. Fabre seul qui fait large place à Merlin dans les origines de la mission. Les fées et Merlin tiennent la première place dans les explications d’Henri Martin. Pas un seul historien qui ne dise qu’elle avait enseigné à La Hire de jurer par son bâton.
De celui qui est constamment sur ses lèvres, du Seigneur auquel elle rapporte tout, Duruy, MM. Lavisse, Rambaud, ne soufflent pas un mot, décapitant par suite l’héroïne qui ne cesse d’affirmer qu’elle n’est rien sans lui.
Vallet est particulièrement odieux. Aux paroles si expressives de la jeune fille sur la souveraineté du roi Jésus, il substitue de creuses déclamations, telles que celle-ci :
La force prodigieuse que portait en elle la sublime enfant peu à peu faisait explosion. Cette crise du XVe siècle était de celles qui ouvraient aux esprits les plus durs les portes de l’extraordinaire et du merveilleux. (Histoire de Charles VII, II, p. 49.)
Encore faudrait-il dire sous quelle forme le concevait la sublime enfant. Vallet préfère nous parler des pronostics accrédités sous le nom celtique de Merlin.
Les paroles si profondes, la double prophétie de la jeune paysanne, lors de sa première entrevue avec Baudricourt, deviennent la banalité suivante :
Elle lui dit qu’elle voulait aller trouver le roi, lui porter secours.
Le dialogue avec Jean de Metz est supprimé. Au lieu de rapporter ce qu’il y a de vif dans la double déposition des guides, l’on trouve cinq ou six pages sur le costume de la voyageuse, les aiguillettes, l’égide morale qui la protégeait, le demi-jour de la légende, tout ce qu’il y a de plus usé dans le répertoire de la libre-pensée.
Il croit plus digne de l’attention du lecteur de lui apprendre que la salle où Jeanne fut reçue à Chinon était longue de 90 pieds sur 50 (sic), que de souffler un mot du eritis locum tenens Regis cœlorum qui est rex Franciæ [vous serez le lieutenant du roi des Cieux qui est roi de France] ; ce mot est cependant toute la mission de Jeanne d’Arc. S’il se résout à écrire : Je vous dis de la part de Messire
, il met entre parenthèses (Dieu), mot qui peut s’appliquer au Dieu des Juifs et des Mahométans, aussi bien qu’au Dieu Incarné, dont parlait la Vénérable.
Dans la lettre aux Anglais, plusieurs points remplacent le membre de phrase où il est parlé de Dieu, Fils de sainte Marie ; des lettres aux habitants 524de Troyes et au duc de Bourgogne, si pleines de la royauté de notre Seigneur, pas un mot.
N’est-ce pas pour détourner la pensée de l’Homme-Dieu qu’il nous dit que sur la bannière l’on voyait le Père Éternel ? N’est-ce pas pour insinuer que nous faisons de Notre-Dame une personne de la très sainte Trinité qu’il écrit :
La cour céleste. Dieu le Père, Notre-Dame, Dieu le Fils, la sainte Trinité, les archanges, les saints et les saintes du paradis, tels furent les premiers confidents, les premiers témoins auxquels Jeanne communiqua son sublime dessein.
Ces plates bouffonneries sont dans le goût de celui qui a recours à ce que le bestiaire raconte de la licorne, afin d’expliquer le respect du moyen âge pour la virginité ; qui dérive du mot Malcou (mal au cou) la croyance des fidèles que saint Marcoul avait le privilège, qu’il n’a pas perdu, de guérir du mal des écrouelles.
La même préoccupation d’effacer l’Homme-Dieu de l’histoire de la Libératrice se manifeste chez M. Fabre. Le ton, l’allure prêtés à la Vierge, s’il consent à citer des phrases où intervient le nom de son Seigneur, sont pires qu’une suppression. Le premier entretien avec Baudricourt est ainsi rendu :
— Capitaine, sachez que mon Seigneur m’a commandé d’aller vers le Dauphin ; je mènerai sacrer le Dauphin en dépit de ses ennemis.
— Et quel est ton Seigneur ?
— Le Roi du Ciel.
Baudricourt rit et la fit sortir. (P. 28.)
Les paroles de Jeanne, lors de l’entretien des secrets, se réduisent à celles-ci :
— Très noble seigneur, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et je vous viens en aide de par Dieu, pour faire la guerre aux Anglais. (P. 36.)
M. Fabre, dans un volume subséquent, consacre un article à ce qu’il appelle la Légende des secrets. Après avoir reproduit plusieurs passages des Chroniques, il conclut :
Si on me demande mon avis, je répondrai qu’il me suffit de croire que Jeanne dit au Dauphin :
Vous êtes vrai roi, et je vous ferai sacrer; sans imaginer tant de mystère ?
Charles VII aurait été bien difficile de ne pas se rendre à un tel signe, entièrement à la portée de toutes les têtes folles de son royaume. Mais on ne s’explique pas, dès lors, pourquoi l’accusée de Rouen a si énergiquement protesté qu’elle ne dirait pas le signe donné au roi. Elle a dit maintes fois ce à quoi, d’après M. Fabre, se serait réduit l’entretien ; c’est bien le cas de se demander pourquoi elle imaginait tant de mystères.
Non seulement le récit de M. Fabre ne laisse pas soupçonner la part faite à l’Homme-Dieu par la Vierge-Guerrière, il va jusqu’à altérer une citation du Mystère du siège pour ne pas écrire le mot chrétien. Le dramaturge nous montre Jeanne après la victoire de Patay, recommandant aux siens de donner une sépulture honorable aux Anglais morts dans la 525bataille. Il lui fait dire :
Crestiens sont comme vous estes.
M. Fabre substitue :
Ils sont hommes comme vous êtes.
Michelet lui-même, encore que son récit ne laisse pas soupçonner la part que, dans l’esprit de la Vierge, l’Homme-Dieu avait dans sa mission, n’a pas cependant osé faire, dans les entretiens avec Baudricourt et avec le roi, les mutilations des auteurs qui viennent d’être cités. L’idée de Jésus-Christ-Roi occupe une telle place dans l’histoire de la Libératrice que Siméon Luce la constate dans une phrase qui, à elle seule, vaut beaucoup plus que tout ce qu’il a écrit sur Jeanne d’Arc.
Le nom de Jésus, (dit-il), ne figure pas seulement en tête de ses lettres, dans les plis de son étendard, et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte au doigt : il est surtout au plus profond de son cœur. Elle ne se borne pas à adorer Jésus comme son Dieu, elle reconnaît en lui le véritable roi de France, dont Charles VII est le seul légitime représentant. [Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 304.]
La remarque est si capitale pour se faire une idée de la Libératrice, que Quicherat n’a pu s’empêcher de la consigner dans ses Aperçus nouveaux, où, comme dans Jeanne d’Arc à Domrémy, il aurait été facile de la passer sous silence.
Elle regardait la France comme le royaume de Jésus, (dit l’éditeur du double procès), et dès lors les ennemis du saint royaume étaient, pour elle, les ennemis de Dieu. [P. 6.]
Une note nous renvoie à la lettre aux habitants de Troyes si unanimement dissimulée par l’école naturaliste. Quicherat ajoute fort justement encore :
Cette opinion de la suzeraineté de Dieu explique pourquoi Jeanne, à son arrivée auprès de Charles VII, l’engagea à faire la donation, c’est-à-dire la recommandation de son royaume à Dieu.
Ces idées étaient si loin de la génération de 1830 que Quicherat a la naïveté de s’étonner qu’elles n’aient pas été relevées au procès de condamnation. Mais c’est l’idéal chrétien, et encore que, au temps de la Pucelle, il fut miné par les doctrines et les actes des bourreaux de Rouen, le naturalisme n’avait pas fait assez de progrès pour que cet idéal fût ostensiblement contesté : en tout cas, l’histoire se compose de faits. Sous peine de n’être pas l’histoire, mais une fantaisie qui se décore de ce nom, elle doit reproduire les traits essentiels des figures qu’elle prétend faire revivre. Or, parmi les traits de la Libératrice, aucun n’est aussi essentiel, aussi caractéristique que celui par lequel elle se donnait comme l’instrument de l’Homme-Dieu, Roi des nations.
L’on a vu que la réforme réclamée par elle était loin de se borner à ses hommes d’armes ; elle embrassait le royaume tout entier ; elle voulait que tout fût réformé selon la loi de son Seigneur. Ce point de vue si étendu est passé sous silence par tous les historiens, à plus forte raison par l’école naturaliste. L’on nous dit bien quelque chose de la réforme 526des hommes d’armes, mais aussi peu que possible. D’après Michelet :
Ce fut un spectacle risible et touchant de voir la conversion subite des vieux brigands Armagnacs.
C’est surtout le côté risible qu’il s’efforce de faire ressortir, et que fait ressortir après lui l’école entière dont il est l’inspirateur. Il outre les traits historiques ; la prière faite par La Hire avant son vaillant et heureux coup de main de Montargis devient son unique formule de prière. À l’entendre, tous les compagnons de Jeanne d’Arc étaient jeunes comme elle ; de Gaucourt, Culant, Louis de Vendôme, et d’autres comptaient cependant de nombreuses années de chevauchées militaires.
Aucun de ceux qui passent ainsi sous silence l’idée que Jeanne se formait et affirmait hautement du saint royaume de France, ne manque de nous parler de la fontaine des groseilliers, de l’exorcisme du curé Fournier, du costume de la guerrière, de la couleur de ses cheveux. Autant vaudrait prétendre raconter l’histoire du Premier Consul en insistant sur sa capote grise, son petit chapeau, et quelques menues anecdotes de sa vie à l’École militaire et de ses campagnes d’Italie.
II. Comment, tout en avouant que Jeanne était pieuse, la libre-pensée court sur ce qui met ce côté en lumière et s’efforce d’obscurcir jusqu’au privilège octroyé à sa pureté.
La nature même de l’explication que la libre-pensée donne des visions de Jeanne exige qu’elle la dise pieuse. L’assertion générale une fois émise, elle est très sobre de détails sur les pratiques de sa piété. Les énumérer, ce serait recommander presque toutes les pratiques catholiques. Tous les contemporains nous parlent de son amour du saint sacrifice de la messe, de l’angélique dévotion avec laquelle elle y assistait. Que l’on cherche à la table générale de Quicherat, d’ailleurs fort bien faite, le mot Messe : on ne l’y trouvera pas [Cf. V, p. 496, note] ; mais on y trouvera le mot Cloches, la libre-pensée transférant au son matériel de la cloche l’amour que la Vénérable avait pour les exercices qu’annonce la cloche. Ce que Jeanne abhorrait par-dessus tout, c’était le péché ; l’on sait bien que la libre-pensée s’interdit le mot comme s’il devait faire voler sa plume en éclats. Ce n’est pas par la libre-pensée que l’on saura que la Vierge-Guerrière se confessait presque chaque jour, ordinairement avec larmes. Elle nous laisse ignorer que la sainte fille, même durant sa vie guerrière, donnait de longues heures à la prière.
Vallet de Viriville remplace tout cela par des pages de déclamations. Alors que depuis plus d’un siècle les œuvres de Pétrarque, de Dante avaient paru, que depuis trois demi-siècles saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure étaient morts, que l’Europe possédait ses cathédrales, et avec les cathédrales le plus bel ornement que l’art ait donné à la terre, le paléographe dauphinois nous dit que :
la religion suppléait à la 527science et que là où manquaient les lumières rationnelles, l’imagination et le sentiment y pourvoyaient. La Pucelle lui apparaît comme une femme profondément religieuse et d’une insigne piété, mais nullement comme une mystique et une thaumaturge… Elle n’était pas adonnée à de petites pratiques. Elle ne macérait point ses sens dans une idée de perfection solitaire et d’édification mystique. (P. 428 et suiv.)
C’est probablement la pensée qu’a voulu rendre M. Fabre, quand il a écrit :
Sauver leurs âmes est l’idée fixe des mystiques, sauver la France l’idée fixe de Jeanne d’Arc ;
comme si Jeanne n’avait pas maintes fois protesté que si elle était venue sauver la France, c’était pour obéir à Dieu qui lui en faisait un commandement, et par suite ne pas compromettre le salut de son âme.
L’inspection à laquelle Jeanne fut soumise, encore qu’on y ait procédé avec tous les égards possibles, révolte la libre-pensée. Il ne serait pas impossible de voir sous cette indignation extérieure le secret dépit de l’angélique privilège constaté par tant de témoins. La libre-pensée fait plus que le passer sous silence ; elle l’attaque sournoisement : on pourrait citer telle expression de Michelet qui en est la négation, et le lubrique écrivain a trouvé le moyen de souiller la vie populaire de l’héroïne en y insérant dans un tableau rapide l’énumération des turpitudes des grands d’un siècle appelé le tombeau des mœurs chrétiennes. Proudhon l’a bien défini un paon et un bouc.
D’Estivet a rapporté un propos grivois de Baudricourt à la jeune fille, en prêtant à celle-ci une réponse qui est une impiété. Jeanne nia le propos ; et généralement les historiens le passent sous silence. Non seulement M. Fabre le rapporte ; mais, sans tenir compte de la négation de Jeanne, il lui attribue l’impie réponse, puisqu’il la donne comme une preuve que Jeanne était
gaillarde et de belle humeur. (P. 33).
Plus loin, il en fait une duelliste ; car, parlant des Anglais qui l’appelaient ribaude, il écrit :
Poussée par la colère, Jeanne somma ceux qui l’insultaient de venir en champ clos se mesurer avec elle. (P. 55)
Vallet de Viriville, tout en disant qu’il ne veut pas insister, consacre deux pages (130-137) à ce qu’il appelle le côté mondain de la Pucelle. Il amplifie l’inculpation que d’Estivet tira des riches habits que portait la Guerrière au milieu des armées. En même temps qu’ils contribuaient à dissimuler son sexe, ils rendaient la subordination plus facile aux gentilshommes parce qu’ils dissimulaient aussi la paysanne. Vallet n’y voit que la manifestation de goûts féminins. À propos du désir exprimé à Dunois de reprendre, si Dieu l’y autorisait, ses occupations précédentes au sein de sa famille, Vallet écrit hardiment :
Non, elle ne regrettait pas les humbles occupations de son enfance, qu’elle avait 528oubliées pour de plus grands travaux. (P. 109, et il souligne oubliées.)
Elle était donc grisée par son nouveau rôle au point d’en avoir oublié les occupations qu’elle avait quittées depuis moins de dix mois ; elle tenait un langage hypocrite. Plus loin, il y a une insinuation plus odieuse encore, puisque le paléographe, qui s’était voilé la face en rappelant l’inspection présidée par Yolande, laisse entendre que la captive de Beaurevoir ne tenait pas à rester toujours la Pucelle. Ces prétendus admirateurs de la Vénérable et ces fureteurs de documents contredisent impudemment les documents et outragent plus impudemment la Vierge, pour ternir l’auréole dont elle était jalouse par-dessus tout. Par ce côté, comme par beaucoup d’autres, ils sont les émules de d’Estivet. Vallet affirme, comme l’insulteur de Rouen, que Jeanne s’était exercée à Domrémy à monter les chevaux, et, dit-on, au maniement des armes (p. 136).
III. Comment la libre-pensée supprime, amoindrit, falsifie ce qui regarde l’esprit de prophétie de la Vénérable.
Quicherat ayant essayé, dans ses Aperçus nouveaux, d’expliquer rationnellement l’héroïne, a consacré de longues pages à ses visions et à ses prophéties. Encore qu’il se soit engagé dans une série de contradictions et d’incohérences qui ont été relevées dans le volume la Paysanne et l’Inspirée (II, p. 397 et suiv.), il est beaucoup moins odieux que ses collègues en rationalisme. Ceux-ci ont trouvé un moyen facile de se tirer du mauvais pas où s’est jeté le directeur de l’École des chartes, c’est de ne pas s’y engager. Ils suppriment les prophéties dans l’histoire de celle que les Allemands connaissaient sous le nom de la Sibylle française. Si nos souvenirs ne nous trompent pas, l’on n’en trouve pas trace dans les pages consacrées à l’héroïne par MM. Duruy, Lavisse, Rambaud.
Celles que Vallet ne supprime pas — et il y en a peu — sont facilement expliquées sans aucun caractère surnaturel par la manière dont il les rapporte.
Voici comment il raconte l’annonce de la défaite de Rouvray, faite au moment même de l’ignominieux désastre :
Au mois de février, instruite de la bataille des Harengs, elle (Jeanne) retourna une troisième fois à Vaucouleurs.
Elle avait sans doute pour son usage exclusif un télégraphe ou un téléphone qui lui permettait de renseigner Baudricourt sur ce qui se passait à cent-cinquante lieues. Après avoir jeté un doute sur la révélation des secrets par le tour suivant :
Si l’on en croit le concert de témoignages très notables, [une note nous dit :] la Pucelle avait pu être guidée sur ce point par le confesseur du roi. (P. 58.)
Le digne et pieux docteur, ainsi que le qualifie Vallet, se serait donc prêté à une indigne supercherie, si ce n’est pas à une violation du secret de la confession ; 529et c’est vainement que les Chroniques affirment que Charles VII n’avait dit à personne, pas même en confession, la prière que la jeune fille lui révéla.
On a vu avec quelle désinvolture M. Fabre traite la révélation des secrets. D’après Quicherat, cette révélation repose
sur des bases si solides qu’on ne peut la rejeter sans rejeter le fondement même de l’histoire. (Aperçus nouveaux, p. 61).
Après avoir cité les sources historiques, il conclut :
Tant de versions puisées à des sources si pures… me semblent mettre à l’abri du doute l’authenticité de la révélation. (P. 66.)
Henri Martin, si fantastique pour la vie de Domrémy et les origines de la mission, l’est beaucoup moins dans le récit de la vie guerrière, et il dit justement :
Le secret entre Jeanne et le roi est un des points capitaux de l’histoire de la Pucelle.
L’entretien, d’après les documents, dura longtemps : plus de deux heures, selon Basin, qui dit le tenir de Dunois. Michelet insinue, encore qu’il ne le dise pas formellement, que l’entretien fut court ; car il écrit :
Le roi la prit alors à part, et, après un moment d’entretien, tous deux changèrent de visage. [Dans une note, il écrit :] Selon un récit moins ancien, mais très vraisemblable, elle lui rappela une chose qu’il savait seul.
D’après Michelet, la première prédiction qui lui échappa fut celle qu’elle fit au blasphémateur libertin. Il oublie que, même à s’en tenir aux paroles de la première entrevue avec Baudricourt, telles qu’il les a rapportées, il y avait là plusieurs prophéties fort étonnantes. Les preuves matérielles les plus palpables ne triomphent pas du parti pris de MM. Duruy, Lavisse, Vallet. On sait comment l’on possède à Bruxelles le registre où a été consignée, en date du 22 avril, la prédiction de la blessure que l’héroïne devait recevoir le 8 mai. Les auteurs cités sont aussi muets que M. Fabre.
Vallet dit, avec une grotesque assurance :
La Pucelle ne prophétisait pas en vue de signes,
alors que c’est par la prophétie qu’elle s’est fait accepter de Baudricourt, du roi, et que c’est par la prophétie qu’elle semait la terreur parmi les Anglais et relevait le courage des Français. Le paléographe supposerait-il qu’elle les faisait pour amuser son entourage ? Il en cite une, des moindres, qu’il explique par une manifeste fausseté. Le pont d’Orléans était, le matin du samedi, en tel état que l’on jugeait qu’il fallait plusieurs semaines de travail pour que l’on put y passer. Avant de partir, la Vénérable promit qu’elle rentrerait par le pont. Vallet nous dit que, pour vérifier la prophétie, les vainqueurs, harassés de la fatigue d’un assaut qui avait duré du lever au coucher du soleil, y ajoutèrent celle d’ajuster le pont. Or, cela n’était pas nécessaire ; car on vit une faveur de la Providence en ce que, avant la fin du combat, on avait assez rejoint les arches brisées pour qu’à la suite du commandeur de 530Giresmes plusieurs Français soient parvenus à se loger dans les Tourelles.
Les mêmes libres-penseurs qui biffent ainsi les prophéties les plus avérées inspirées par le vrai Dieu, attestées par les documents les plus irréfragables, s’étendent longuement sur les prophéties problématiques du problématique Merlin. On a déjà signalé les nombreuses pages dans lesquelles M. Fabre rapproche les prophéties si claires, si nombreuses de Jeanne, des prévisions fort restreintes de Socrate.
Les libres-penseurs ne savent pas que par pareils procédés ils réalisent des prophéties vieilles de plusieurs milliers d’années. Nos saints livres ne disent-ils pas que le châtiment des révoltés contre la vérité sera qu’ils se mettront à la suite des esprits de mensonge et d’erreur ?
IV. Ses artifices pour dissimuler le merveilleux de la terreur semée parmi les Anglais.
Quoi de plus avéré que la terreur qui glaça les Anglais à la suite de la sommation que leur adressa la Pucelle ? Un fait qui eut de telles suites n’est pas mentionné par la libre-pensée, ou il est expliqué par l’appareil religieux déployé par la petite armée de Jeanne entrant à Orléans. Henri Martin écrit :
En tête de l’armée marchait la cohorte des prêtres chantant pour chant de guerre le Veni sancte spiritus, cette hymne sublime de l’esprit de vie, qui semble n’être d’aucun temps, ni d’aucune secte… Ces prêtres, ces chants, ces bannières inconnues, cet appareil inusité, frappèrent les Anglais d’une crainte superstitieuse : les généraux, voyant la disposition de leurs troupes, les tinrent enfermées dans leurs parcs et leurs bastilles. (P. 40.)
Le Veni creator n’est d’aucun temps, ni d’aucune secte. Il paraît qu’en tout temps, et dans toutes les religions, on a adoré, on adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit, si expressément désignés par la strophe :
Per te sciamus da Patrem noscamus atque Filium, teque utriusque Spiritum credamus omni tempore.
[Fais-nous connaître le Père, révèle-nous le Fils, et toi, leur commun Esprit, fais-nous toujours croire en toi.]
C’est à ce point de déraison que conduit la frayeur du surnaturel chrétien ? Les Anglais catholiques n’avaient donc jamais entendu des prêtres chantant l’hymne qui est de tout temps et de toute religion ; ils n’avaient jamais vu de bannières portant des insignes religieux !
L’explication a été du goût d’Auguste Vallet, qui la reproduit à sa manière et nous dit que
ce spectacle inouï glaça les assiégeants. Étonnés, stupéfaits, ils n’osèrent tirer sur cette phalange inoffensive ; ils n’osèrent immoler une légion de martyrs. Cette femme venue de Dieu, ou pour eux de l’enfer, faisait succéder à la terreur du sacrilège un autre genre d’épouvante. (P. 71.)
Une légion de martyrs conduite par une femme venue de l’enfer ! comment mieux montrer que l’on ne sait pas ce que l’on dit.
531V. Comment elle dissimule le merveilleux de ses talents militaires, ou en donne des explications insoutenables. — Combien pareils procédés sont anti-historiques. — Réaction qui s’annonce.
Tous les documents sont unanimes pour nous dire que dès son apparition sur la scène la jeune fille se montra capitaine accompli. Ils ratifient le portrait qu’en traçait Alain Chartier quelques jours après la victoire de Patay (II, p. 254). Dunois, Thermes, de Gaucourt, d’Alençon, il n’y a qu’une voix pour l’attester. Elle excellait surtout à tirer parti de l’artillerie. Avec quelle complaisance la libre-pensée s’étendrait si une princesse russe, protestante, Élisabeth ou Catherine II avaient donné de telles preuves de talents militaires. La langue manquerait d’expressions si c’était une musulmane ou quelque libre-penseuse. Il ne s’agit que de la Libératrice de la France : silence complet ; ou bien, si Vallet rappelle ces témoignages, c’est pour ajouter :
Leurs éloges sur ce point, comme sur tous les autres, aboutissent à exalter en sa personne un être surnaturel, le miracle. (P. 86.)
Or le rationalisme le veut ainsi : le surnaturel, le miracle n’existent pas ! Tout est naturel, et le paléographe a trouvé l’explication naturelle des qualités militaires de la vénérable jeune fille ; la voici :
Jeanne d’Arc, évidemment, était une de ces intelligences neuves et puissantes qu’on remarque surtout parmi les personnes illettrées. Aidée d’une observation précoce, patiente, d’une mémoire excellente, elle s’était assimilé avec un merveilleux succès les notions pratiques nécessaires à l’accomplissement de sa mission. (P. 85-86.)
Le paléographe a beau regimber, son explication ne fait pas disparaître le miracle ; elle ne fait que le grossir et le multiplier. C’est un miracle que Vallet de Viriville voie à quatre siècles de distance ce que n’ont pas vu les contemporains. Aucun des contemporains n’a vu dans Jeannette, en dehors de ce qui était de sa mission, cette intelligence puissante que l’on rencontre surtout parmi les illettrés, ce qui n’est pas à l’honneur de la culture des lettres. L’on n’a pas vu la précoce observation ; encore moins l’assimilation dont il parle. L’assimilation intellectuelle suppose un enseignement extérieur ; Jeanne n’en a jamais reçu sur le métier de la guerre. Il est parfaitement vrai que les contemporains les mieux en état d’observer ont trouvé que les exploits militaires de la Libératrice étaient chose au-dessus de la nature ; ceux qui lui ont rendu ce témoignage n’étaient pas sans avoir conçu quelque sentiment de jalousie de se voir ainsi éclipsés par une vachère de dix-sept ans. Vallet juge qu’ils se trompaient. C’est un miracle que tant de perspicacité chez un personnage enfoncé dans les vieilles écritures, qui, à la distance de quatre siècles, redresse les hommes d’un métier qu’il n’a jamais exercé. N’est-ce pas encore un fait entièrement en dehors de la nature que toute 532une génération, qui voit et entend, se trompe sur ce qu’elle voit et entend !
Les preuves de supériorité militaire fournies par la Pucelle, ses prophéties, la mystérieuse terreur des Anglais, ce que la Vierge disait de son Seigneur, ne sont pas des phénomènes internes, connus seulement du sujet qu’ils affectent ; ce ne sont pas des faits qui se sont passés dans quelque coin obscur. Cela s’est accompli en plein soleil, sous les yeux de milliers de témoins. Il est aussi facile de constater que la Pucelle conduisait l’armée que si la direction était partie de Boussac ou de Gaucourt. Il n’est pas plus difficile de comprendre un futur qu’un présent ou un passé. Je serai blessée à Orléans sans cesser de besogner
est aussi intelligible que : Je fus blessée à Orléans sans cesser de besogner.
La Pucelle a dit maintes fois la première phrase avant d’avoir mis les pieds à Orléans ; elle disait la seconde à Rouen. Pourquoi la libre-pensée supprime-t-elle la première, tandis qu’elle ne fait aucune difficulté d’admettre la seconde ? Rien de plus anti-historique que pareille méthode ; rien de plus opposé à la rénovation de l’histoire par les documents, vantée comme un progrès de notre siècle. En réalité, c’est la destruction de l’histoire que ces suppressions arbitraires. Ne pas souffler un mot, par exemple, du Seigneur de Jeanne, passer sous silence ses paroles les plus expressives sur pareil sujet, ce n’est pas écrire l’histoire de Jeanne d’Arc ; et nous venons de voir bien d’autres mutilations semblables. Aussi pensons-nous qu’il n’existe pas d’histoires de l’héroïne aussi fausses que celles dont la critique fait l’objet du présent livre. Ce sont cependant celles dont se fait gloire le camp de la libre-pensée. Que serait-ce si l’on voulait relever ce qui se lit dans les livres écrits par la plèbe qui jure par Michelet, Henri Martin, etc. ? Nous nous rappelons qu’ayant ouvert une histoire de Lagny, nous y avons lu que Jeanne d’Arc mangeait bien, buvait bien, juste le contraire de ce qu’attestent les documents, unanimes pour dire qu’elle mangeait comme rien, et buvait moins encore. L’historien de Troyes, Boutiot, ne représente-t-il pas la guerre au XVe siècle comme un choc d’où toute tactique était bannie ? Rien qui ne soit permis pour faire litière du surnaturel.
Le temps n’est pas éloigné où il sera fait litière des histoires écrites avec cette préoccupation. Voici comment l’annonce le penseur dont une phrase a été déjà citée, M. Brunetières :
Nous n’admettons plus aujourd’hui, (dit-il), comme on le faisait il y a vingt-cinq ans seulement, et même moins, que l’incroyance ou l’incrédulité sont une preuve de liberté, de largeur, d’étendue d’esprit. La négation du surnaturel passait en ce temps-là pour la condition même de l’esprit scientifique. Enivré d’en savoir un peu plus que nos pères, on se vantait d’avoir anéanti, supprimé 533le mystère… Si quelques vieux hommes sont encore tout gonflés de l’orgueil rationaliste, ils sont aujourd’hui d’un autre âge ! Mais ce n’est pas eux qui arrêteront le mouvement541.
Les histoires de la Libératrice par Michelet et son école seront bientôt aussi vieilles que la philosophie de l’archaïque Victor Cousin, ou l’histoire déjà fossile de la Révolution par Thiers.
C’est peu de supprimer, plus encore que n’a fait le maître, tout ce qui accuse le surnaturel ; le maître et son école altèrent les faits matériels qu’ils rapportent et en ajoutent de toute pièce.
534Chapitre IV Quelques-uns des faits altérés ou controuvés par la libre-pensée dans l’histoire de la Vierge-Guerrière
- I.
- Fantaisies de Michelet et Henri Martin sur les deux partis qui, avant l’arrivée de la Pucelle, divisaient la cour à son sujet.
- Réfutation des assertions sur ce qui l’aurait fait admettre.
- Du ridicule que la libre-pensée s’efforce de jeter sur les examinateurs de Poitiers et de Chinon.
- Faussetés accumulées dans quelques lignes de Michelet.
- Une de ses burlesques et odieuses inventions.
- Colossale contre-vérité.
- Pourquoi la libre-pensée tient tant à dissimuler la portée de l’approbation de Poitiers.
- II.
- Une suite de fausses assertions sur les Anglais et les Français pour diminuer la gloire de la délivrance d’Orléans.
- Le fait donné comme naturel.
- III.
- Comment la libre-pensée pallie la gloire de la campagne de la Loire.
I. Fantaisies de Michelet et Henri Martin sur les deux partis qui, avant l’arrivée de la Pucelle, divisaient la cour à son sujet. — Réfutation des assertions sur ce qui l’aurait fait admettre. — Du ridicule que la libre-pensée s’efforce de jeter sur les examinateurs de Poitiers et de Chinon. — Faussetés accumulées dans quelques lignes de Michelet. — Une de ses burlesques et odieuses inventions. — Colossale contre-vérité. — Pourquoi la libre-pensée tient tant à dissimuler la portée de l’approbation de Poitiers.
Il serait bien long de relever toutes les altérations, toutes les fantaisies de la libre-pensée. Ce serait peu utile. Quelques exemples, parmi beaucoup d’autres, diront au lecteur le degré de confiance qu’il faut accorder au récit tout entier.
D’après Michelet, que Henri Martin amplifie encore, Jeanne n’était pas arrivée à Chinon que la cour était divisée à son sujet. Les uns voulaient la mettre à l’œuvre, les autres ne voulaient pas même qu’elle arrivât jusqu’au roi.
L’opposition était si forte contre elle que lorsqu’elle fut arrivée, le conseil discuta encore pendant deux jours si le roi la verrait. Heureusement elle avait aussi des amis, les deux reines et surtout le duc d’Alençon, qui, sorti récemment de prison, était fort impatient de porter la guerre en Normandie pour recouvrer son duché. Les gens d’Orléans, à qui, depuis le 12 février, Dunois promettait ce merveilleux secours, envoyèrent au roi et réclamèrent la Pucelle542. (P. 21.)
À peu près autant de fantaisies ou de faussetés que le passage compte 535de mots. La déposition de Simon Charles, d’autres documents supposent que la Pucelle ne fut connue à la cour que lors de son arrivée ; ce que la Chronique Morosini raconte du bruit qui se faisait déjà autour de son nom avant qu’elle quittât la Lorraine rend assez plausible que ce bruit sera peut-être parvenu jusqu’à la cour du roi de Bourges ; mais l’on ne connaît pas l’ombre d’un document indiquant qu’un double parti fût formé à l’endroit de la jeune Lorraine.
C’était sagesse de la part de Charles VII, de ne vouloir pas ajouter, au discrédit dont il était l’objet, le ridicule d’avoir prêté l’oreille à une paysannelle qui promettait des choses naturellement si insensées. Le délai de l’audience fut court ; Jeanne n’attendit que deux jours. Une paysanne des Alpes qui se présenterait aujourd’hui à l’Élysée dans les conditions de la Pucelle, promettant de nous rendre l’Alsace et la Lorraine, arriverait bien plus difficilement à avoir une audience du chef de l’État ; elle devrait s’estimer heureuse de parvenir jusqu’au chef de bureau de quelque ministère. On fut étonné du changement soudain de Charles VII, qui avait d’abord refusé de voir la jeune fille. L’on sait qu’il ne se détermina que sur le récit des guides et après avoir pris connaissance des lettres de Baudricourt.
Les deux reines intervinrent-elles en faveur de la nouvelle arrivée ? Ce n’est pas impossible ; cependant l’on n’en a pas encore fourni la moindre preuve. Yolande n’est mentionnée que lorsqu’il est question de s’assurer que le personnage si extraordinaire qui frappe aux portes du château appartient bien à notre nature et au sexe qu’il s’attribue. La Reine de Sicile s’employa à organiser le convoi qui se forma à Blois, mais ce ne fut que plusieurs semaines après l’arrivée de Jeanne à Chinon.
Le duc d’Alençon, d’après sa déposition, contribua si peu à ménager l’audience donnée à Jeanne, qu’à son arrivée il trouva la jeune fille en colloque avec le roi. N’ayant pas encore fini de payer sa rançon, loin de songer à porter la guerre en Normandie, il ne put pas prendre part à la délivrance d’Orléans, et la Pucelle eut de la peine à le déterminer à l’expédition de la Loire.
Il est encore plus faux que Dunois promit le merveilleux secours aux Orléanais depuis le 12 février. Il nous dit lui-même n’avoir entendu parler de Jeanne que lorsqu’elle passa à Gien dans les premiers jours de mars. Les Orléanais ne comptèrent pas, durant ce mois, sur le merveilleux secours, puisque c’est dans le mois de mars et au commencement d’avril qu’ils proposèrent de mettre la ville en séquestre entre les mains du duc de Bourgogne. Dunois lui-même, tout en se faisant renseigner sur ce que l’on augurait à Chinon et à Poitiers de la merveilleuse jeune fille, comptait si peu sur elle qu’il commence par la décevoir en la faisant 536diriger par la rive gauche, au lieu de la rive droite, ainsi qu’elle l’avait demandé. Il nous dit que sa confiance date du changement de vent si opportunément arrivé selon la prédiction de Jeanne.
M. Fabre est plus fantaisiste encore, quand il représente la première audience comme accordée sous la pression du peuple triomphant de l’opposition des courtisans. Le peuple, qui devait dans la suite si bien seconder la céleste envoyée, ne la connaissait pas encore, du moins à Chinon. Ce n’est pas en deux jours qu’il pouvait se prononcer et exercer une pression sur la cour. Tous les documents sont d’accord pour affirmer que Charles VII voulut s’éclairer de ce que l’Église et l’État comptaient de plus éminent ; il n’y a pas trace d’intervention de la multitude avant la formation à Blois de la troupe guerrière destinée à escorter Jeanne.
Toute l’école libre-penseuse s’exerce à ridiculiser les interrogateurs de Poitiers qui ouvrirent la voie à la Libératrice en rendant un si magnifique témoignage à ses vertus, à son passé, et en déclarant que Charles VII s’était entouré de toutes les précautions prescrites par la prudence chrétienne. On a vu, dans la Pucelle devant l’Église de son temps, que la commission se composait de ce que le parti national présentait de plus docte et de plus sage. La conclusion fut que non seulement Charles VII pouvait, mais devait, sous peine de résister au Saint-Esprit, s’aider du secours qui s’offrait. Jeanne s’est justement et à plusieurs reprises prévalue du jugement des docteurs de Poitiers et de Chinon contre le sanhédrin de Rouen. Sans rapporter tous les lazzis des historiens libres-penseurs sur cette légitime introduction de la Vénérable, qui les gène, comme elle gênait leurs précurseurs de Rouen, contentons-nous de quelques citations du maître.
D’après Michelet, les docteurs conclurent que l’on pouvait licitement mettre Jeanne à l’œuvre, et douze lignes plus loin il écrit que, les docteurs ne sachant que dire, les dames décidèrent. L’on se demande comment ceux qui déclarent que l’on peut licitement agir, confessent en même temps qu’ils ne savent que dire ; or, les docteurs déclarèrent non seulement que l’on pouvait, mais que l’on devait mettre la Pucelle à l’œuvre.
D’après Michelet, les docteurs consultèrent Gelu, archevêque d’Embrun, qui conclut qu’il fallait s’assurer si Jeanne était vierge. Une note nous apprend que cette conclusion est exprimée dans le traité de Puella Aurelianensi de Jacques Gelu. Des références nous renvoient à Lenglet-Dufresnoy et aux manuscrits de la Bibliothèque aujourd’hui nationale, alors royale (p. 27).
L’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc, grâce à la complaisance de M. l’abbé Guillaume, a pu le premier faire connaître la correspondance de Jacques Gelu au sujet de Jeanne d’Arc. Elle était conservée dans l’histoire manuscrite des Alpes-Maritimes par le P. Fornier, un Jésuite de la première 537partie du XVIIe siècle. Cette histoire a été depuis imprimée par le docte M. Guillaume. Avec cette correspondance inédite et inconnue jusqu’à la Pucelle devant l’Église de son temps, on trouve dans le même volume la traduction des passages importants du traité de Puella et l’analyse de tout le travail. Or : 1° nulle part il n’est question de l’examen donné, par le lubrique auteur de la Sorcière, comme le signe décisif ; 2° Jacques Gelu, un des soutiens du parti national, un des conseillers intimes du roi de Bourges, était en correspondance habituelle avec la cour ; ses correspondants lui ont parlé de la jeune Lorraine vis-à-vis de laquelle il a d’abord conseillé la défiance. Rien ne prouve qu’il ait eu une part quelconque dans la décision dernière ; l’on ne prouverait pas qu’une consultation lui ait été adressée par quelqu’un de ceux qui sont cités comme examinateurs de Chinon ou de Poitiers ; 3° le traité de Puella, le seul écrit de Gelu dont Michelet soupçonna l’existence, a été composé deux mois après la décision que, d’après le prétendu historien, il aurait inspirée. Il est intitulé de Puella, et ne porte pas l’addition Aurelianensi que le XVe siècle ne connut pas. Même les auteurs Orléanais n’ont pas alors appelé Jeanne la Pucelle d’Orléans, mais simplement la Pucelle ; 4° Si Gelu avait intitulé son traité de Puella Aurelianensi, il n’aurait pu lui donner ce titre qu’après la délivrance de la ville ; ce qui aurait dû avertir Michelet de sa méprise ; 5° Lenglet-Dufresnoy, dans les courtes lignes consacrées à Gelu, ne dit rien de ce que lui attribue Michelet.
L’on peut voir par là ce que valent les références de Michelet, remarque qu’il faut étendre à celles de Vallet de Viriville. Son Histoire de Charles VII en est chargée ; elles portent sur des alinéas entiers, justifient quelques assertions, mais parfois nullement celles qui en auraient le plus besoin. Leur multitude, les renvois aux manuscrits, rendent la vérification si difficile que cela devient une réelle impossibilité ; mais cet appareil, facile à un professeur de l’École des chartes, en impose au vulgaire, et surtout à celui qui le déploie. Mais là aussi il y a réaction, et c’est justement que l’on commence à se moquer du ton péremptoire et superbe d’hommes qui ne savent
qu’entasser au bas d’une page étonnamment vide de pensées, ou pleine de faits minuscules, les références superflues, parfois contestables, mais que nul ne leur fera l’honneur de contrôler.
Si, comme l’affirme le courageux M. Jules Delahaye qui vient d’être cité,
il y a autour de l’École des chartes une sorte de savants sans idées, ni lettres, n’ayant d’autres aptitudes que celles de la fourmi, incapables de découvrir un horizon, n’ayant que des yeux de taupes543
Auguste Vallet est certainement du nombre.
538Rien n’égale l’outrecuidance de la libre-pensée vis-à-vis des hommes d’Église, sinon les contradictions qu’ils s’infligent les uns aux autres. Michelet juge ainsi le mémoire de Gerson sur la Pucelle :
Six jours après le siège (d’Orléans), Gerson publia et répandit un traité où il prouvait qu’on pouvait bien, sans offenser la raison, rapporter à Dieu ce merveilleux événement. [Et en note :] Il n’est pas sûr que ce pamphlet soit de Gerson.
Il est de tout point incontestable que le mémoire est de Gerson. Si le lecteur veut bien lire le traité traduit dans le premier volume de la Vraie Jeanne d’Arc (I, p. 20 et suiv.), il se convaincra que le résumé donné par Michelet en fausse entièrement l’idée. Il appelle ces pages du fameux chancelier un pamphlet ; d’après Auguste Vallet,
ce mémoire tout hérité des épines de la scolastique se ressent peut-être un peu de l’affaissement intellectuel que cause le poids des années. (P. 94).
Les deux appréciations se valent. Le traité de Gerson est inséré au procès de réhabilitation. Il a été dit qu’il était surtout remarquable en ce qu’il fait connaître combien étaient étendues les réformes réclamées par la céleste envoyée, et aussi parce qu’il presse son parti de ne pas arrêter par ses infidélités le cours des faveurs divines. Il est très inexact de dire, avec M. Fabre, que c’est le meilleur des traités composés sur l’héroïne. Mort avant le sacre, Gerson n’avait pas, comme les docteurs qui ont écrit pour la réhabilitation, à réfuter les inculpations des bourreaux, ni par suite à mettre en lumière les vertus et les signes si nombreux de la mission divine de la Vénérable.
S’il fallait une nouvelle confirmation du jugement porté par Proudhon544 sur celui que la libre-pensée reconnaît comme le maître interprète de la Vierge-Guerrière, il suffirait de ce qu’il a vu dans les réponses de Jeanne sur le signe donné au roi. Ces réponses qui, à elles seules, prouveraient l’inspiration de la Vénérable, sont ainsi interprétées par Michelet :
Il semble résulter des réponses, du reste fort obscures, de la Pucelle à ses juges que cette cour astucieuse abusa de sa simplicité, et que, pour la confirmer dans ses visions, on fit jouer devant elle une sorte de mystère où un ange apportait la couronne.
Voilà celui qui, dans l’histoire de Jeanne d’Arc, est l’oracle de la libre-pensée, qui, en surpassant les autres, s’est surpassé lui-même. C’est vrai ; il est impossible d’assigner les limites de ses impudentes fantaisies : c’est l’histoire racontée par un pitre de la foire.
La Pucelle est donc un stratagème inventé par la cour ! La jeune fille a besoin d’être confirmée dans ses visions ! la cour trouve ce grossier stratagème, et celle que l’on donne ailleurs comme si intelligente s’y laisse 539prendre ; elle est confirmée dans ses visions par semblable exhibition !! Michelet en aurait remontré à d’Estivet et à Loyseleur. Mais cela a été dit fort justement, il trouve toujours moyen de se surpasser lui-même.
N’écrit-il pas plus loin :
Le roi marcha sur Paris, ce n’était pas l’avis de la Pucelle.
Autant vaudrait dire que les Anglais ajoutèrent à Patay une nouvelle victoire à celles de Verneuil et d’Azincourt.
N’importe, d’après Duruy, il n’y a pas d’autre auteur à consulter sur Jeanne d’Arc ; d’après MM. Rambaud et Lavisse, il est excellent pour cette partie, et M. Joseph Fabre nous dit que :
Pour délirer comme Michelet il faut du génie. [Procès de réhabilitation, t. I, p. XI.]
Proudhon en a justement décrit les éléments545.
L’on voit ce que, sous la plume de la libre-pensée, deviennent ces six semaines durant lesquelles la cour s’entoura sagement de tant de précautions pour savoir ce qu’il fallait penser de la mystérieuse jeune fille. Tout y est falsifié, ridiculisé à plaisir. Il fallait dissimuler ce point capital que Jeanne d’Arc ne s’est avancée dans la carrière que bien dûment autorisée par l’Église, que l’Église reconnut que sa mission, tout inouïe qu’elle était, portait cependant les signes d’une mission divine. Seul le pape pouvait infirmer pareil jugement ; tout autre tribunal était incompétent.
Après avoir travesti l’entrée dans la carrière, il faut falsifier les exploits de la Libératrice, et les réduire à rien. Voici comment s’y prend le maître pour la délivrance d’Orléans ; les disciples répètent fidèlement, ou mieux enchérissent sur ses erreurs.
II. Une suite de fausses assertions sur les Anglais et les Français pour diminuer la gloire de la délivrance d’Orléans. — Le fait donné comme naturel.
Michelet écrit :
Les Anglais s’étaient bien affaiblis dans ce long siège d’hiver. Après la mort de Salisbury, beaucoup d’hommes qu’il avait engagés se crurent libres et s’en allèrent. D’autre part, les Bourguignons avaient été rappelés par le duc de Bourgogne… Il est probable qu’en tout ils (les Anglais) étaient deux ou trois-mille. Sur ce petit nombre, tout n’était pas Anglais ; il y avait aussi quelques Français, dans lesquels les Anglais n’avaient pas sans doute grande confiance ! S’ils avaient été réunis, cela eut fait un corps respectable ; mais ils étaient divisés dans une douzaine de bastilles ou boulevards, qui, pour la plupart, ne communiquaient pas entre eux… Il était évident que chacune de ces petites places isolées serait faible contre la grande et grosse ville qu’elles prétendaient garder ; que cette nombreuse population aguerrie par un long siège finirait par assiéger les assiégeants. Quand on lit la liste formidable des capitaines qui se jetèrent dans Orléans, la délivrance d’Orléans semble moins miraculeuse546.
540Tout cela se trouve reproduit dans l’histoire classique de Duruy, et il y ajoule les observations suivantes :
Que fallait-il pour réduire de si faibles ennemis (les Anglais !) ? De la discipline, de l’union chez ceux qui les attaquaient.
D’après l’ancien ministre de l’instruction publique, cela n’existait pas avant l’arrivée de Jeanne.
Rien de plus désordonné que ces bandes et capitaines d’aventuriers qui s’étaient jetés dans la ville pour la défendre, et qui ne cherchaient dans la guerre que les profits et les plaisirs qui s’y trouvaient. (P. 483.)
D’après Duruy, ils changèrent à la voix de Jeanne
et cette armée ainsi métamorphosée était invincible. […] Toute l’armée, tout le peuple se portèrent contre les Tourelles.
D’après Michelet :
Le peuple était hors de lui ; il n’avait plus peur de rien, il était ivre de religion et de guerre, dans un de ces formidables accès de fanatisme où les hommes peuvent tout faire et tout croire, où ils ne sont guère moins terribles aux amis qu’aux ennemis.
Ne dirait-on pas que depuis la mort de Salisbury les Anglais n’avaient pas reçu de renforts ; mais dès le 30 décembre, deux-mille hommes leur étaient arrivés (III, p. 43). Fastolf, avec le convoi des harengs, amenait quinze-cents hommes, d’armes sans compter mille hommes des communes (III, p. 44). Il vint d’autres renforts encore. Les Bourguignons, rappelés par leur duc, étaient peu nombreux, encore que, sans aucune preuve, Auguste Vallet porte le chiffre à quinze-cents (III, p. 48). Le Mystère du siège fait dire par Talbot au héraut envoyé par le duc de Bourgogne pour rappeler ses hommes :
— Sonne, sonne, tu n’amèneras rien qui vaille.
À l’exception des bastilles de Saint-Loup et de Fleury-aux-Choux, toutes les bastilles étaient reliées entre elles par des fossés souvent doubles (III, p. 50) ; celles de la rive droite communiquaient à celles de la rive gauche par la bastille de l’île Charlemagne. Les sièges de Calais, de Rouen, de Meaux, de Melun prouvent combien les Anglais s’entendaient à l’art des sièges ; ils s’étaient surpassés à Orléans. Loin que la grosse ville dût l’emporter contre les assiégeants, amis et ennemis étaient convaincus qu’elle ne pouvait plus tenir longtemps ; les Anglais s’en considéraient déjà comme les possesseurs, et les Orléanais eux-mêmes avaient fait des démarches auprès du duc de Bourgogne pour qu’il la reçut en séquestre (III, p. 47-51).
Malgré leur bravoure, les assiégés, par leur sortie, n’avaient pas arrêté les assiégeants qui avaient continué à faire fossés doubles pour empêcher toute entrée de vivres, dit Jean Chartier (III, p. 51).
Dès le 18 février, deux-mille défenseurs avaient quitté la ville, au grand désespoir des Orléanais (III, p. 46). En dehors des milices communales, 541il ne restait, croyons-nous, qu’un faible nombre d’hommes d’armes autour de Dunois. C’est ce qui résulte de la lecture attentive du Journal du siège.
Il est vrai que pour seconder le nouvel effort, qui ne fut tenté que sous l’inspiration de Jeanne, l’on vit Alain Giron, Florent d’Illiers et quelques autres se jeter dans la place ; mais le renfort semble moindre que celui qui accourut pour arrêter Fastolf au commencement du carême. Tout aboutit à la journée des Harengs.
Les mœurs que Duruy prête aux hommes d’armes qui s’étaient jetés dans Orléans ne leur étaient que par trop habituelles. Voilà pourquoi les Orléanais ne voulaient pas d’abord les recevoir dans leur ville ; mais, soit que l’extrémité du péril les eût changés, soit pour toute autre cause, le Journal du siège fait observer que l’entente régna constamment entre les citadins et leurs auxiliaires.
Ils étaient très unis pour défendre la cité. Les bourgeois se partageaient entre eux les hommes d’armes dans leurs maisons et les nourrissaient des biens que Dieu leur donnait aussi familièrement que s’ils avaient été leurs propres enfants. (III, p. 129.)
Il est très vrai que la multitude se montra très docile vis-à-vis de l’envoyée du Ciel ; mais il a été établi plus haut que la Vénérable avait trouvé de l’opposition dans les capitaines royaux, qui, de prime abord, n’avaient pas pris part à l’assaut décisif des Tourelles, improuvé par eux.
Encore que les bourgeois et le peuple obéissent merveilleusement à la Vierge-Guerrière, ou plutôt parce qu’ils lui obéissaient, c’est les noircir que de les peindre avec les couleurs de Michelet. Ils ne méritent pas d’être assimilés aux hordes sanguinaires de la Révolution ou de la Commune. Si Gaucourt fut menacé parce que, le 7 au matin, il voulait empêcher l’assaut contre les Tourelles, il ne tomba pas un seul cheveu de sa tête. Il y a un abîme entre les soldats du Christ et la plèbe enivrée de fanatisme. Si les premiers ont le courage des lions, ils en ont la noble attitude. Les seconds ont la férocité du tigre. L’armée de la Pucelle, terrible aux Anglais dans la bataille, les laissa le lendemain se retirer sans les inquiéter ; Jeanne l’avait ainsi ordonné.
Tous les contemporains, bourgeois, capitaines, les historiens, tous ceux qui furent témoins de l’événement regardèrent la délivrance d’Orléans comme miraculeuse. L’étude des faits leur donne pleinement raison. L’on n’échappe pas au ridicule en venant les démentir après quatre siècles. Cela supposerait que les hommes de plume qui écrivent des histoires voient mieux les faits que Dunois, Thermes, et les hommes de guerre qui jugeaient en ayant sous les yeux les difficultés de l’œuvre, telles qu’elles résultaient du temps et de la situation. Michelet avait dit que cette délivrance paraît moins miraculeuse : il n’a osé tenter qu’un 542diminutif : M. Fabre n’a pas de ces atténuations, et il écrit avec assurance :
Certes, la délivrance d’Orléans était naturelle : tant et tant d’hommes vaillants s’y étaient réunis. (P. 60.)
Après avoir constaté comment M. le sénateur de l’Aveyron unit le coup d’œil militaire à ce qui constitue le philosophe et l’orateur vantés par M. Évellin, qu’il soit permis en le quittant de lui exprimer un vœu : Puisse ce représentant du pays de Frayssinous, de de Bonald, dire un jour :
Ô Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe.
D’après Henri Martin, les profondes blessures donnent des extases qui rendent la vigueur ; qu’on lise plutôt :
Quand Jeanne vit couler son sang, le cœur lui faillit, et elle pleura. Mais l’émotion qu’elle ressentait provoqua bientôt une extase qui lui rendit toute son énergie.
À signaler aux médecins militaires.
Il serait trop long de relever les fades réflexions par lesquelles Vallet de Viriville remplace le récit des faits dans les longues pages qu’il semble consacrer à Jeanne d’Arc. Elles ont la profondeur de celle-ci :
Lorsque la Pucelle renvoyait les filles de mauvaise vie, proscrivait l’indiscipline et la violence, elle ne s’inspirait pas d’une dévotion mesquine. (P. 75.)
Il y a donc des cas où proscrire le libertinage, le vol et le meurtre est l’effet d’une dévotion mesquine. Et encore :
Quand la Pucelle fit entendre sa voix dans la lettre à Bedford, les populations tressaillirent à cet écho de leur âme, à cet écho divinisé de leur propre voix.
Ses pages sont partout étonnamment vides d’idées, pleines de faits minuscules, et chargées de références.
Qu’on ajoute aux procédés de falsification qui viennent d’être signalés l’omission d’une foule de faits et de circonstances caractéristiques, et l’on verra comment la délivrance d’Orléans devient chose certes bien naturelle. Découronnée presque du mérite de la délivrance d’Orléans, la Libératrice l’est de la manière suivante de celui de la campagne de la Loire.
III. Comment la libre-pensée pallie la gloire de la campagne de la Loire.
D’après le maître, ce fut une guerre toute fortuite. Laissons-lui la parole :
Chose étrange qui peint et l’état du pays et cette guerre toute fortuite. On ne savait où trouver l’armée anglaise dans le désert de la Beauce alors couverte de taillis et de broussailles. Talbot voulait seul se battre, enragé qu’il était depuis Orléans d’avoir montré le dos aux Français ; Fastolf, au contraire, qui avait gagné la bataille des Harengs, n’avait pas besoin d’une bataille pour se réhabiliter ; il disait en homme sage qu’avec une armée découragée il fallait rester sur la défensive. Les gens 543d’armes n’attendirent pas la fin de la dispute. (P. 45-46.)
D’après Henri Martin :
Les capitaines discutaient si oui ou non ils recevraient la bataille. […] La discussion durait encore quand on vit la tête de la colonne française qui arrivait au grand trot. (P. 60).
Guerre fortuite que cette campagne de la Loire où la Pucelle déploya la splendide stratégie qui, d’après les écrits du temps, ravit tous les hommes de guerre ! Elle était parfaitement avisée en pressant l’assaut de Jargeau avant que Fastolf, qui plus tard s’en arrachait les cheveux, fût arrivé pour renforcer Suffolk. La prise de Jargeau privait l’armée anglaise d’un corps important et de capitaines de renom, tels que les trois frères de Pole. La Guerrière ne fut pas moins habile alors que, profitant de l’absence de Talbot qui a été à la rencontre de l’armée amenée par Fastolf, elle court à Beaugency, après s’être assurée du pont de Meung qui aurait permis à l’armée anglaise de venir par la rive gauche renforcer la garnison de Beaugency retranchée dans le château, à l’entrée du pont de cette dernière ville. Elle manœuvre si bien que les assiégés ignorent que l’armée anglaise venue à leur secours est dans le voisinage, et que, ne comptant pas être secourus, ils proposent dans la nuit une capitulation honorable que la Guerrière s’empresse d’accepter. La nouvelle de la reddition de Beaugency déconcerta Talbot, qui avait, dès la nuit, commencé l’attaque du pont de Meung. Il s’empresse de quitter les bords de la Loire pour couvrir Janville et les places anglaises de la Beauce.
Jeanne sait profiter de la victoire aussi bien que la remporter. Aussitôt qu’elle apprend que Talbot bat en retraite, son parti est pris. Les capitaines hésitent, elle n’hésite pas. Elle dispose l’armée de manière que l’on puisse en venir aux mains des que l’on aura rejoint l’ennemi. Il n’était pas en vue ; il ne pouvait pas l’être : une distance de 8 à 10 kilomètres sépare Beaugency de Meung, que l’armée anglaise venait de quitter. Jeanne assure qu’on aura bon conduit, et l’on se met à la poursuite. Talbot, averti qu’il est suivi, ordonne de faire halte aux haies de Lignerolles, parce que le lieu lui paraît propice. L’armée de la Pucelle est si bien disposée qu’il n’a pas même le temps de prendre ses arrangements. L’avant-garde fond sur lui avant que ses archers aient eu le temps d’enfoncer leurs pieux en terre. C’est la déroute la plus complète, la déroute d’hommes qui n’ont pas pu faire leurs préparatifs de défense, et cette guerre est fortuite ! Comment la sagesse la plus consommée aurait-elle mieux pu la conduire ? Comment enlever plus habilement à l’ennemi tous ses points d’appui, l’affaiblir en battant successivement ses corps d’armée disséminés à la garde des places, mieux semer le découragement parmi ses troupes ? Si tout autre qu’un général divinement inspiré avait fait pareille campagne, l’on ne tarirait pas d’éloges. Le surnaturel apparaît : 544tout est fortuit. C’est le contraire qui est vrai : rien n’est fortuit.
Il est exact que le jeudi, dans un conseil tenu à Janville, Fastolf avait été d’avis de ne pas aller à la rencontre de l’armée de Jeanne ; il aurait voulu qu’on attendît à Janville ou dans les places anglaises ; il renouvelle ses instances le vendredi matin ; mais rien ne prouve qu’au moment où la bataille s’engagea, la discussion continuât. Elle ne pouvait pas continuer ; l’on était poursuivi, l’on allait être atteint, il fallait voir en quel lieu la défense semblait offrir plus de ressources. Il est vrai qu’il s’enfuit ; mais Wavrin de Forestel, qui donne le plus de détails sur l’événement, fait remarquer que ce ne fut qu’à son corps défendant, parce qu’on lui fit observer qu’il irait inutilement se faire tuer ou prendre au milieu de l’armée française, qui déjà était maîtresse du reste de l’armée, tant l’attaque avait été rapide et bien concertée. Talbot, par son rapport, lui fit enlever l’ordre de la Jarretière ; il faut bien qu’il se soit justifié, puisque l’on ne tarda pas à le lui rendre. Les modernes l’excusent aujourd’hui et le plaignent ; sans trancher la question, il est manifeste que les contemporains ne cédèrent pas à un enthousiasme sans raison en exaltant jusqu’aux nues la guerrière qui, en un jour, enlevait aux Anglais trois places fortes et anéantissait leur armée. Ils avaient raison de dire que l’on ne vit jamais la pareille. Ce que Michelet appelle une guerre fortuite fut l’effet d’un conseil tout divin.
L’on a peine à imaginer l’appareil machiné par le naturalisme pour enlever à l’héroïne le mérite de la reddition de Troyes. Comme il semble avoir fait illusion à pas mal d’esprits, il faut montrer quelle est la valeur de chaque pièce.
545Chapitre V Les fausses et fantaisistes inventions du naturalisme sur la soumission de Troyes
- I.
- La prétention d’Auguste Vallet de faire disparaître le merveilleux dans la reddition de Troyes.
- Contre-vérité affirmée par Siméon Luce que le traité de Troyes était odieux en Champagne.
- II.
- Notice sur le frère Richard.
- Pourquoi il dut quitter Paris.
- Pourquoi il se sépara de la Pucelle.
- Interné à Poitiers par l’autorité ecclésiastique et séculière.
- Assertions fantaisistes de Siméon Luce sur les prédications du cordelier à Troyes, à Paris.
- Assertion fausse de Monstrelet.
- La Vénérable et le Cordelier se sont vus pour la première fois sous les murs de Troyes.
- C’est là que Jeanne l’a conquis.
- III.
- Jean L’Aiguisé [Léguisé], évêque de Troyes.
- Les mesures du gouvernement anglais au sujet de son élection ne supposent rien de personnel contre l’élu.
- Rien n’indique que, jusqu’à l’arrivée de la Libératrice, il ait eu des sentiments politiques différents de ceux de ses diocésains.
- Assertions absolument gratuites sur l’influence prépondérante qu’il aurait exercée au concile de Paris, sur les plaintes du clergé contre les mesures fiscales de Bedford.
- Gagné à la cause nationale à l’arrivée de l’armée ; la part qu’il a prise aux négociations suffit pour expliquer les lettres de noblesse concédées à sa famille.
- Brève conclusion.
I. La prétention d’Auguste Vallet de faire disparaître le merveilleux dans la reddition de Troyes. — Contre-vérité affirmée par Siméon Luce que le traité de Troyes était odieux en Champagne.
Auguste Vallet revendique l’honneur de présenter sous un jour nouveau le mérite qui revient à la Pucelle dans cette campagne, dont, d’après lui, l’on avait, jusqu’à présent, fait connaître seulement le résultat. Or, le silence et le mystère prêtent au merveilleux547, ajoute-t-il, non sans quelque complaisance. C’est par le fameux frère Richard et par l’évêque L’Aiguisé qu’il prétend dissiper le merveilleux. Siméon Luce a exploité la trouvaille de son collègue en surenchérissant encore. Dans la Paysanne et l’Inspirée, il a été fait justice des ridicules inventions d’après lesquelles Jeanne tenait la dévotion au saint nom de Jésus des prédications de frère Richard à Troyes durant l’Avent de 1428. Pour être plus complet, signalons une cause nouvelle que Vallet n’avait pas osé mettre en avant, et que Luce allègue à l’encontre de tous les documents.
D’après Siméon Luce, le traité de Troyes aurait eu pour effet en Champagne 546de frapper le parti d’Isabeau et du duc Philippe, son allié, d’une impopularité immédiate… Les femmes surtout rougirent en pensant qu’une personne de leur sexe avait pu méconnaître à ce point ses devoirs d’épouse et de mère548.
Or, il n’est pas de province où le traité de Troyes ait été aussi bien accueilli qu’en Champagne et à Troyes. Le jour même de la conclusion, quinze-cents bourgeois en jurèrent l’observation à la cathédrale. La Champagne vota des fonds pour réduire les quelques places qui tenaient pour Charles VII. L’attachement ne se démentit pas durant les années qui suivirent, puisque, peu de temps avant l’arrivée de la Pucelle, Troyes, Châlons, Reims, renouvelèrent sur le corps du Christ le serment d’y être fidèles, et de repousser le Dauphin viennois et sa Pucelle. Les mémoires de Rogier, écrits sur les documents originaux, nous montrent ces trois villes échangeant constamment des messages, à mesure qu’approche l’armée de Charles VII, pour s’animer à la résistance. Le chanoine Cocault, dans son histoire manuscrite de Reims, écrit que
les Rémois étaient Anglais au possible549.
Aussi la soumission de Troyes causa-t-elle un grand ébahissement, constaté à l’envi par les Chroniques bourguignonnes. On lit dans celle des Cordeliers :
Toutes gens fut ébahies de la soumission de Troyes qui avait toujours tenu le parti de Bourgogne et avait promis de ne pas s’en séparer. (III, p. 440.)
Le chroniqueur, à son insu, parle comme Jeanne d’Arc elle-même, qui, en promettant contre toute espérance la reddition de Troyes, avait ajouté :
— Et la fausse France sera ébahie. (Déposition de Dunois.)
Il n’y a pas jusqu’à Vallet lui-même qui n’écrive :
La ville de Troyes s’était façonnée au joug de l’étranger. (P. 89.)
L’assertion de Siméon Luce est donc une de ces contre-vérités dont Jeanne d’Arc à Domrémy est un composé.
II. Notice sur le frère Richard. — Pourquoi il dut quitter Paris. — Pourquoi il se sépara de la Pucelle. — Interné à Poitiers par l’autorité ecclésiastique et séculière. — Assertions fantaisistes de Siméon Luce sur les prédications du cordelier à Troyes, à Paris. — Assertion fausse de Monstrelet. — La Vénérable et le Cordelier se sont vus pour la première fois sous les murs de Troyes. — C’est là que Jeanne l’a conquis.
Le rôle que depuis quelques années l’on a attribué à frère Richard demande qu’avant de discuter ses relations avec Jeanne nous présentions un ensemble de ce que l’on sait de l’histoire du prêcheur.
On ignore sa nationalité, son lieu d’origine, la date de sa naissance. Il était cordelier, et, s’il faut l’en croire, il revenait de Terre Sainte lorsqu’il vint prêcher l’Avent à Troyes. Cousinot nous apprend qu’il disait tous les jours :
— Semez des fèves largement, celui qui doit venir viendra bientôt.
On sema des fèves si largement que ce fut merveille, ce dont 547l’armée du roi se nourrit quelques jours,
et toutefois ledit prêcheur ne songeait point à la venue du roi. (III, p. 96.)
Frère Richard allait prêchant par le pays. Chuffart nous dit qu’il arriva à Paris vers le 12 avril. Il commença ses prédications le samedi 16 avril, et les continua jusqu’au 26 du même mois.
Il commençait son sermon à cinq heures du matin et le terminait entre dix et onze heures.
Il y avait toujours de cinq à six-mille personnes à son sermon. Les fruits répondirent à cet empressement, puisque l’on vit les femmes brûler publiquement leurs atours.
Il disait avoir vu en Terre Sainte une foule de Juifs aller par troupes à Babylone pour y voir leur Messie, c’est-à-dire l’Antéchrist qui venait d’y prendre naissance. Il annonçait pour 1430 les plus grandes merveilles qu’on eût encore vues.
Il devait prêcher à Montmartre le dimanche 1er mai. Pour être certains d’avoir bonne place au sermon, cinq ou six-mille Parisiens allèrent le samedi soir coucher dans les masures de la montagne, ou en plein champ. Grand fut le désappointement universel quand on sut que frère Richard ne prêcherait point. Quelle en était la cause ? Chuffart, auquel sont empruntés tous ces détails550, dit s’en taire ; mais un contemporain nous la fait connaître. Thomas Basin, réfutant l’ouvrage d’un chartreux de Ruremonde qui annonçait que l’Antéchrist, né en 1472, ferait son apparition en 1504, écrit ces lignes :
Il y a près de soixante ans que, faisant nos études à Paris, nous vîmes frère Richard, de l’ordre de Saint-François, qui annonçait que l’Antéchrist était né, et que le jour du Jugement était proche. Il trouva tant de créance auprès du peuple qu’il comptait jusqu’à soixante-mille auditeurs ; mais comme il semait cette erreur et quelques autres, il comprit que la Faculté de théologie allait procéder contre lui et il se déroba secrètement551.
Chuffart nous dit qu’il s’en alla vers les parties de Bourgogne ; d’après Rogier, il aurait d’abord dénoncé au duc de Bourgogne quelques habitants de Reims favorables au parti de Charles VII (III, p. 333) ; les habitants de Châlons furent ébahis quand ils apprirent qu’il s’était rangé du côté des Armagnacs (III, p. 336). Jeanne d’Arc nous a raconté sa première entrevue avec Richard sous les murs de Troyes. Il s’attacha dès lors aux pas de l’héroïne jusque vers la fin de décembre ou de janvier qu’il la quitta, irrité de ce que la Vénérable ne voulait pas accepter le concours de la visionnaire Catherine de La Rochelle.
548Tandis que Jeanne d’Arc s’échappait furtivement de Sully et de la cour pour aller sur le théâtre de la guerre, frère Richard prêchait à Orléans, ainsi que cela résulte des livres de comptes de la ville :
À Jean Mahy, l’un des procureurs de la ville, pour une partie de la dépense que a faicte frère Richard qui a prêché en la dite ville 33 jours :
10 l. 14 s. 4 d. p.
Et un peu plus loin :
À Jean Mahy pour le demeurant de la dépense que a faicte le dit frère Richard tant en boisson, beurre comme autres choses :
70 s. 8 d. p.
Les mêmes comptes portent aussi des dépenses faites pour la reliure d’un livre de frère Richard et un Jésus de cuivre (médaille du saint nom de Jésus) pour le même frère Richard.
On trouve encore la mention suivante :
À maître Guillaume Greslier pour payer la dépense faicte par frère Richard en l’hostel Jean Greslier son père depuis la veille de Pasques Fleuries (les Rameaux) jusques au mercredi de Quasimodo :
9 l. 6 s. p.
Richard se plaisait à Orléans : il y vint en mai 1430, à la suite de la reine, alors que la Pucelle essayait de dégager Compiègne et allait tomber entre les mains de ses ennemis. Les comptes d’Orléans portent en effet :
À maître Guillaume Greslier pour despense faicte par le frère Richard le XVIe jour de May qu’il vint avec la royne :
34 s. p.
Il y revint en juillet, comme le prouve la mention suivante :
À maître Greslier pour despense faicte par frère Richard, son frère et ses compagnons, en l’hostel du père du dit Greslier en Juillet dernier :
6 l. 17 s. p.
Il y avait une maison de Cordeliers à Orléans ; frère Richard, paraît-il, lui préféra l’hôtel Greslier. Ce qui n’est pas une preuve de son amour de la discipline religieuse.
Enfin, M. Bougenot a découvert à la Bibliothèque impériale de Vienne (Ms 6957, n° 77) sur frère Richard une dernière particularité qui n’est pas sans intérêt. Le passage a été publié dans la Revue bleue du 13 février 1892, par les soins de M. Luce lui-même, qui fait de bien vains efforts pour amortir le coup porté à ses fantaisies sur le rôle de frère Richard auprès de la Pucelle. Voici ce passage :
Le vendredi vingt-troisième jour de mars 1431 (n. sty.), les vicaires de l’évêque de Poitiers et l’Inquisiteur de la foi ont dit à la cour séant à Poitiers qu’ils avaient ordonné et donné leurs lettres pour faire défense à frère Richard, de l’ordre des frères mineurs, de s’entremettre de quelque fait de prédication, et pour qu’il soit arrêté en l’hôtel du couvent dudit ordre à Poitiers, et ont les dits vicaires et inquisiteur requis à la cour qu’elle y donne son aide et confort ; et aussi pour ce que icellui frère 549Richard n’est venu devers la cour qui l’a mandé, cette cour a ordonné qu’après les dites défenses et arrêts faits, il en soit donné lecture au dit frère Richard, et en confirmant les dites mesures, il lui sera également défendu, de par la cour, de faire fait de prédication et de partir dudit couvent, où il sera tenu en arrêt jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné.
Ainsi donc, celui qui n’avait pas été saisi dans le parti anglo-bourguignon l’a été en plein pays armagnac. Les autorités ecclésiastiques réclament main-forte de l’autorité civile pour empêcher le moine franciscain de prêcher, ou de sortir de la maison de son ordre. Quel motif aura provoqué cette inhibition ? À défaut de document positif, il est à croire que ce sont les erreurs dont s’émut la Faculté de théologie de Paris. Supposer, avec Siméon Luce, que c’est pour avoir parlé favorablement de la prisonnière de Rouen, c’est toute erreur. Comment aurait-on pu trouver mauvais qu’il fît l’éloge de la Pucelle alors que l’on faisait des prières pour sa délivrance ? D’où serait venu à frère Richard son zèle pour la Pucelle qu’il avait quittée, irrité de ce qu’elle n’approuvait pas Catherine de La Rochelle ?
Siméon Luce consacre à frère Richard le chapitre X tout entier de sa Jeanne d’Arc à Domrémy. Il s’agirait d’un prédicateur dont le membre de l’Institut aurait suivi tout le carême que son portrait ne serait pas plus complet. Tout s’y trouve : physique du prédicateur, genre de prédication, sujets traités, disposition de l’auditoire. Par d’habiles allusions, est-il dit, par des citations à double entente, Richard réveillait le patriotisme et faisait de la propagande en faveur du roi. Il s’adressait à des populations qui, impatientes du joug anglais, comprenaient à demi-mot ; on savait l’ordre franciscain attaché à Charles VII ; l’évêque de Troyes et celui de Châlons sont donnés comme acquis au parti armagnac.
La fantaisie de M. Luce a créé tout cela, ou sans fondement historique, sauf pour l’évêque de Châlons, ou contre les assertions les plus avérées de l’histoire. L’on vient de voir que la Champagne était fort attachée au parti anglo-bourguignon ; il n’y a pas de raison pour affirmer que l’ordre franciscain fût dans son ensemble attaché au parti armagnac ; on pourrait ajouter aux raisons données dans un autre volume, qui insinueraient plutôt le contraire ; nous allons démontrer que rien ne prouve que l’évêque de Troyes fût alors Armagnac. Cousinot, qui nous a conservé le refrain : Semez, semez des fèves, celui qui doit venir viendra
, ajoute que frère Richard ne pensait pas à Charles VII. Il annonçait l’Antéchrist comme devant venir prochainement, et de grands bouleversements pour 1430 ; c’était vraisemblablement à ces événements qu’il pensait, encore que la Providence eût d’autres vues en lui faisant répéter ces paroles. S’il faisait des allusions, elles devaient être incomprises, et par suite non avenues, puisque, dans un pays entièrement bourguignon, 550il ne fut pas inquiété, et que lorsque, en juillet, il passa du côté de la Pucelle, on fut stupéfait et qu’on le disait sorcier.
D’après Siméon Luce, l’évêque de Troyes l’appela sans doute à se faire entendre dans la capitale. Ce sans doute est le doute même, car rien ne l’appuie. Dans ses prédications à Paris, Richard faisait-il aussi des allusions politiques, ou même faisait-il de ces prédications enflammées, comme dit M. Luce, dont le gouvernement anglais prit ombrage ? Les Parisiens alors n’auraient pas compris, puisque, à sa voix, ils laissèrent dés, cartes, etc., prirent des médailles sur lesquelles était gravé le saint nom de Jésus, et que, deux mois après, à la nouvelle que Richard était avec la Pucelle, ils reprirent tout ce qu’ils avaient quitté, et allèrent jusqu’à se défaire des médailles frappées au nom de Jésus ? Ils étaient fort anglo-bourguignons, et Chuffart aussi. Rien, dans les pages qu’il consacre au Cordelier, ne laisse soupçonner que le prêcheur ait montré de la sympathie pour le Dauphin.
Monstrelet seul, dans un passage fourmillant d’erreurs reproduit au tome III (p. 412), parlant de l’expédition du sacre, écrit :
En la compagnie de Jeanne se trouvait un prêcheur, nommé frère Richard, de l’ordre de Saint-Augustin, qui naguère avait été chassé de Paris et de plusieurs lieux de l’obéissance des Anglais, où il avait fait plusieurs prédications dans lesquelles il se montrait trop ouvertement favorable aux Français et être de leur parti.
D’après Vallet de Viriville, Richard, s’évadant de Paris, — ce qui dut se passer dans la nuit du 30 avril au plus tôt, — se rendit immédiatement dans l’Orléanais, et devint un des aumôniers de la Pucelle (p. 91).
C’est tout simplement donner un formel démenti à la Vénérable. Elle a affirmé n’avoir vu frère Richard que sous les murs de Troyes ; à son avis, les habitants l’avaient envoyé à sa rencontre pour savoir ce qu’elle était, si elle venait de la part de Dieu ou du démon. D’Estivet, à l’article LII de son réquisitoire, n’a su rien ajouter aux déclarations de l’accusée (IV, p. 54). Si frère Richard était venu joindre la Libératrice à sa sortie de Paris, c’eût été un fait si patent que Jeanne, n’eût-elle pas été retenue par sa conscience, se serait bien gardée d’avancer une fausseté qui lui eût attiré aussitôt un patent démenti.
Auguste Vallet donne donc à la phrase de Monstrelet un sens que le chroniqueur n’a pu vouloir lui attribuer qu’en commettant une erreur manifeste. L’on peut excuser Monstrelet en disant qu’il n’a pas suffisamment distingué l’attitude de frère Richard avant et après la reddition de Troyes, et qu’il a mêlé le tout dans sa phrase. Vallet a profite de cette obscurité pour diminuer le rôle de Jeanne dans la reddition de Troyes et satisfaire sa haine du surnaturel.
551Il résulte des paroles de Jeanne que frère Richard fut à la rencontre de la Libératrice ; et qu’alors eut lieu la scène de l’eau bénite. La Vénérable gagna assez la confiance du religieux pour que celui-ci se chargeât de porter sa lettre aux Troyens, ainsi que le raconte Rogier (III, p. 356) ; mais, d’après ce même récit, les habitants de Troyes, du moins les dépositaires de l’autorité, n’en firent aucun cas. Ces choses se passaient le mardi 5.
La résistance des Troyens se prolongeant, le vendredi eut lieu la fameuse délibération sur le parti à prendre racontée par Cousinot. Jeanne commença dans la soirée les préparatifs du siège, préparatifs qui suffirent à amener la soumission de la ville. Le greffier de La Rochelle, qui se trompe manifestement en plaçant la soumission de Troyes au lendemain de l’arrivée de l’armée du roi, nous dit que, pendant que l’évêque parlementait avec le bailli et les seigneurs pour les engager à ouvrir les portes de la cité, frère Richard avait un long entretien avec la Pucelle. Ce devait être le samedi 9. Rentré dans la ville, frère Richard a dû faire au peuple le discours dont le greffier rapporte quelques particularités (III, p. 249). C’est de ce sermon vraisemblablement que voulaient parler les interrogateurs de Rouen. Dès lors, frère Richard s’attacha aux pas de la Pucelle jusqu’à ce que, à propos de Catherine de La Rochelle, il s’en sépara tout irrité et parcourut les étapes qui ont été déjà signalées. Aucun fondement historique n’autorise à dire qu’il a été Armagnac avant l’arrivée de Jeanne à Troyes. Lui aussi a été conquis par la Pucelle, à laquelle il n’a pas su rester fidèle.
III. Jean L’Aiguisé, évêque de Troyes. — Les mesures du gouvernement anglais au sujet de son élection ne supposent rien de personnel contre l’élu. — Rien n’indique que, jusqu’à l’arrivée de la Libératrice, il ait eu des sentiments politiques différents de ceux de ses diocésains. — Assertions absolument gratuites sur l’influence prépondérante qu’il aurait exercée au concile de Paris, sur les plaintes du clergé contre les mesures fiscales de Bedford. — Gagné à la cause nationale à l’arrivée de l’armée ; la part qu’il a prise aux négociations suffit pour expliquer les lettres de noblesse concédées à sa famille. — Brève conclusion.
L’école naturaliste exploite l’évêque de Troyes pour diminuer ou annuler la part de la Vierge-Guerrière dans la reddition de Troyes. L’évêque était alors Jean L’Aiguisé. Fils d’un marchand drapier de la ville, le chapitre l’avait donné unanimement, le 12 juin 1426, comme successeur à Jean de Givry, mort le 26 avril de la même année.
Or, à la date du 5 juillet, le gouvernement anglais ordonnait de saisir le temporel du chapitre et le temporel des chanoines présents à ladite élection. Siméon Luce suppose que la raison était que l’élu était suspect au duc de Bedford. Il en conclut qu’après son élection L’Aiguisé a favorisé le mouvement armagnac, qu’il avait des griefs personnels contre les envahisseurs.
Nul, (dit-il), ne saurait en douter552.
Tous ceux qui veulent en histoire autre chose que des assertions gratuites, partant de faux supposés, doivent en douter : 1° le mouvement national qu’il suppose avoir été produit à Troyes par le traité conclu en cette ville n’a pas existé ; L’Aiguisé 552ne l’a donc pas favorisé ; 2° ce n’était pas par antipathie contre l’élu que le gouvernement anglais fit saisir le temporel du chapitre et des chanoines ; mais uniquement parce que le chapitre avait procédé à l’élection sans avoir demandé et obtenu
congé et licence de ce faire, (dit le roi) ; contre nosdits droits, et prérogatives dont nous et nos prédécesseurs rois de France avons joy et usé de tout temps553.
Qui donc nous fait connaître que telle est bien l’unique raison de la mesure prise par le gouvernement ? M. Luce lui-même, en insérant, d’après les Archives de l’Aube, à ce qu’il appelle Preuves, les lettres royaux du gouvernement anglais (p. 180). La preuve se corrobore de ce qui se passa presque en même temps dans un diocèse voisin, celui d’Auxerre. Le siège épiscopal étant venu à vaquer, le gouvernement anglais, par lettres du 31 octobre 1426, intimait au chapitre l’ordre de ne procéder a l’élection qu’après en avoir demandé et obtenu l’autorisation ; ce à quoi le chapitre se conformait554.
En 1429, les évêques de la province de Sens se réunirent en concile à Paris, non pas le 19 janvier, comme le dit Siméon Luce, pour se terminer le 10 mai555, ce qui aurait donné à ce concile provincial une durée fort inusitée, si elle n’est pas inouïe ; mais bien du 1er mars au 23 avril556.
D’après le membre de l’Institut, L’Aiguisé prit dans ce concile une attitude hostile au Régent, et sous son influence l’archevêque de Sens et ses suffragants protestèrent de la manière la plus énergique contre les mesures fiscales concertées entre Bedford et le pape. Bien plus, les chaires et les places publiques retentirent de prédications enflammées dont le gouvernement anglais prit bientôt ombrage557.
Il n’y a qu’un mot pour qualifier ces assertions, c’est uniquement de la fantaisie. Pas trace dans les documents connus du rôle attribué à L’Aiguisé dans le concile ; constatation seulement de sa présence ; il est nommé le dernier des quatre suffragants de Sens présents à l’assemblée. Pas trace dans les actes cités du concile de protestations contre les mesures fiscales concertées entre le Régent et Martin V.
Il est vrai qu’à la suite d’accords entre Martin V et Bedford, accords dont le récit, hors du sujet, nous entraînerait fort loin, certaines mesures fiscales furent prises qui provoquèrent les remontrances du clergé ; mais les assemblées qui eurent lieu à ce sujet sont en dehors de celles du concile. Aucune des pièces alléguées n’établit que L’Aiguisé en fit partie ; encore moins qu’il y ait exercé une influence prépondérante.
553En résumé, il n’y a pas de preuve qu’avant la campagne du sacre, L’Aiguisé se soit montré hostile au gouvernement anglais, qu’il ait été d’un sentiment différent de celui de ses diocésains, qui renouvelèrent leur serment de fidélité à l’Anglais quelques jours seulement avant l’arrivée de l’armée de Charles VII.
L’intervention de l’évêque en faveur du parti national ne commence qu’à l’arrivée du roi. Tout le reste est jusqu’à présent sans preuves. Quel que soit le jour où l’évêque s’est abouché avec Charles VII, une chose est certaine. L’armée française, arrivée le mardi 5 au matin, n’avait rien obtenu le vendredi 8. Il était question de rétrograder. Le fait est attesté par Dunois, de Gaucourt, Simon Charles, raconté au long par la Chronique de Cousinot, par le Journal du siège. C’est uniquement lorsque la charge de forcer la ville à la soumission est remise sur sa demande à la Vénérable que les Troyens, effrayés, demandent à traiter ; L’Aiguisé est médiateur, et obtient l’honorable et sage composition acceptée par Charles VII. C’était bien suffisant pour que, dans la suite, des lettres de noblesse fussent octroyées à sa famille.
C’est à la Libératrice qu’est due la soumission de la capitale de la Champagne. Le changement soudain produit dans les esprits, dès que lui est confiée la conduite des opérations du siège, présente quelque chose de surnaturel, semblable à l’effroi produit sur l’armée anglaise par sa lettre de sommation d’avoir à lever le siège d’Orléans.
Les efforts de Vallet de Viriville, de Siméon Luce, du récent historien de Troyes, Boutiot, pour détruire le fait, ne prouvent qu’une chose : l’arbitraire, pour ne rien dire de plus, des procédés auxquels ils ont recours pour détruire ce qui leur enlève vraiment le sens : l’apparition du surnaturel.
Nota. — Ce chapitre allait être mis sous presse lorsque, ouvrant le récent ouvrage de M. Marcellin Fournier : Le Cartulaire de la Faculté de décret de Paris, nous avons lu, à la date de 1426, la mention suivante (p. 274) :
Aujourd’hui 20 octobre, a comparu dans la chapelle, après la messe, maître Jean L’Aiguisé, professeur du matin, élu et confirmé évêque de Troyes. Il a remercié la Faculté des honneurs que lui avait valus sa chaire, spécialement de sa promotion à l’épiscopat. Il n’avait, disait-il, que ce seul et unique titre.
Hodie XXVIa octobris, in capella post missam comparuit mag. Joannes Acuti, legens de mane, electus et confirmatus in episcopum Trecensem, et regratiatus est facultati de honoribus sibi impensis occasione dicte lecture, et specialiter de promotione ad episcopatum, occasione cujus lecture, et non alia, prout dicebat, fuerat electus.
Or, en 1426, l’Université entière était totalement dévouée à l’Anglais ; aucune des Facultés ne l’était plus que celle de décret, toujours distinguée par son attachement au parti bourguignon. Pour que L’Aiguisé y ait enseigné, il a dû partager les sentiments de ses collègues. Personnellement, il devait donc être agréable au Régent, et les mesures de rigueur prises contre les électeurs devaient se rapporter uniquement au mode dont ils avaient procédé à l’élection.
554Conclusion
Pourquoi continuer et s’arrêter à faire justice de phrases telles que celle-ci, d’Auguste Vallet :
On sait, par les accusations de Rouen, que l’enthousiasme public se manifestait en l’honneur de l’héroïne sous la forme du culte religieux. Nous possédons en effet, parmi d’autres preuves comparables, le texte d’une collecte ou prière finale de l’office, dans laquelle son nom figure avec les honneurs qu’on rendait aux saints. À cette époque, toute personne recommandée à la haute estime publique par d’éminentes qualités de l’ordre moral, toute personne vivant, comme on disait,
en odeur de sainteté, se voyait adresser de semblables hommages. (P. 132-133.)
C’est en effet une source bien pure que celle du réquisitoire de l’odieux d’Estivet ! Encore que le peuple poussât à l’extrême son enthousiasme envers la Libératrice, comme on le ferait aujourd’hui si une Jeanne d’Arc nous était donnée, jamais, du vivant de l’héroïne, son nom n’a été invoqué dans le culte public avec celui des saints. Vallet de Viriville renvoie à l’oraison composée pour le succès des armes de Charles VII ; on en trouvera le texte même aux pièces justificatives de la Pucelle devant l’Église de son temps (I, p. 687), la traduction (p. 78). Il n’y a pas l’ombre d’une invocation à la Vénérable, encore que l’allusion aux merveilles que Dieu opérait par son intermédiaire y soit manifeste. Une troisième référence est une de ces bouffonneries sournoises fréquentes chez le paléographe ; elle nous renvoie aux achats de vin, de lapins, etc., faits par la municipalité d’Orléans pour festoyer la Libératrice à sa visite du 19 janvier. Cette bouffonnerie le cède à l’assurance avec laquelle Auguste Vallet nous dit qu’à cette époque l’on adressait de semblables hommages aux personnes recommandées par de hautes vertus morales, l’expression en odeur de sainteté, étant, d’après le paléographe, bannie de la langue moderne. Donc, à cette époque, de leur vivant, ces personnages étaient invoqués avec les saints dans les offices publics ! L’on serait curieux de connaître quelques documents plus probants que ceux allégués en faveur de Jeanne d’Arc, pour constater une pratique si contraire à tout ce que l’on connaît des usages ecclésiastiques et à renseignement catholique. Qui donc ignore parmi les fidèles que jusqu’à la mort le plus saint peut déchoir ?
555Vallet de Viriville, Siméon Luce sont des professeurs de l’École des chartes ; ils appartiennent à l’école qui prétend refaire l’histoire à l’aide des documents ; Michelet renvoie souvent aux manuscrits ; Henri Martin fait sonner bien haut qu’à l’aide des documents on a renouvelé l’histoire de la martyre de Rouen. L’on voit ce que deviennent les vrais documents entre les mains de ces chefs d’école. Ne feignent-ils pas de s’en inspirer pour dissimuler les fantaisies, les incohérences qu’ils y substituent ? L’artifice est si connu qu’il a donné lieu au proverbe : Grand jureur, grand menteur.
N’est-ce pas le motif qui fait que la libre-pensée se pâme d’admiration devant la Vierge-Libératrice ? Admettons, je le veux bien, que le sentiment est sincère. Ce qui est indubitable, — la preuve vient d’en être faite, — c’est que la libre-pensée dépouille la céleste figure de ses plus purs rayons, vide son histoire de ses exploits les plus merveilleux.
Quand on compare la Jeanne d’Arc de la libre-pensée avec celle que les contemporains nous ont transmise, avec celle qui se peint elle-même dans les interrogatoires de Rouen, l’on croit voir une splendide cathédrale du moyen âge que des barbares lettrés auraient dévastée de parti pris, tant parce qu’ils étaient offusqués par les souvenirs qu’elle rappelle, que pour la convertir à leurs usages utilitaires.
Les tours et les clochetons ont été rasés, comme trop féodaux ; les verrières ont été brisées :
Qu’a-t-on à faire de cette lumière bariolée, de ces saints qui resplendissent dans un monde imaginaire ? L’on n’a aujourd’hui aucune envie d’aller se perdre dans les nuages. Le terre à terre du sol natal, voilà ce qu’il nous faut. Qu’un de nos élégants plafonds modernes dissimule ces voûtes où l’œil se perd. Que l’on badigeonne ces murs ! Que nous font ce saint Laurent avec son gril, cette sainte Catherine avec sa roue ? Nous n’avons que faire de ces spectacles du fanatisme. Que l’on maçonne tous ces pourtours par où les prêtres faisaient leurs évolutions ; que l’on mure ces chapelles, ces niches où la superstition avait logé ses adeptes : que l’on érafle ces délicates arêtes ; que ces solides murailles ne renferment plus qu’un vaste carré où le peuple tiendra ses assemblées, où il pourra même, à certains jours, se livrer à ses divertissements et organiser ses bals.
C’est la plus splendide des cathédrales, la plus ravissante des basiliques que Jeanne la Pucelle, car tout y est divinement vivant. Encore qu’elle repose sur la terre, sur les assises d’une inébranlable histoire, tout s’élance vers le ciel par une ascension harmonieuse, ferme, rapide. Le Ciel l’a créée, l’a faite tout entière, dans un des regards les plus amoureux qu’il ait jetés sur la race d’Adam ; et dans ce regard il nous redit, sous une autre forme, tout ce qu’il nous dit par son Église ; il s’y montre 556tout entier. Au plus intime de ce temple vivant, qui est la Pucelle, dans le sanctuaire réside et vit le roi du Ciel, l’Homme-Dieu. C’est si patent que Siméon Luce, malgré son kantisme, n’a pas pu s’empêcher de le constater dans une phrase déjà citée. Là où est le roi, là est la cour ; La Pucelle se meut au milieu des anges et des saints.
Celui dont il est dit : Il a tout bien fait (Bene omnia fecit)
, donne à celle qu’il possède, dont il est la vie, cette idéale perfection dans les situations les plus contraires, que nous admirons dans la paysanne, dans la guerrière. Ces vertus si exquises sont les reflets de ses vertus ; il y vit avec sa puissance pour laquelle l’impossible n’existe pas ; avec sa science pour laquelle l’avenir n’a pas de secrets ; avec tous ses enseignements burinés, non en lettres mortes, mais dans les traits d’une vie qui nous les montre en action.
L’on a dit qu’une cathédrale était une somme théologique écrite en pierres. C’est vrai : la Pucelle aussi est une somme de l’enseignement chrétien, écrite par le Saint-Esprit sur la chair vive d’un cœur virginal ; elle en incruste les articles dans autant de diamants qu’elle prononce de paroles ; elle les sculpte comme dans autant de tables d’airain qu’elle a accompli d’œuvres merveilleuses.
Laisserons-nous les vandales des lettres ensevelir ces tables et ces diamants sous le gravier et le limon de leurs contes impossibles, de leurs absurdes fantaisies ? Les laisserons-nous pratiquer leurs dégradations dans la vivante basilique ? Ils veulent qu’elle soit comme le temple du patriotisme. Nous aussi, certes, incomparablement plus qu’eux ; mais avec l’héroïne nous puisons le patriotisme à la plus sublime des sources, au cœur de l’Homme-Dieu qui a aimé et aime les Francs. Il est souverainement vivifiant pour la France et le monde ; car il nous est inspiré par celui qui s’est défini et est la vie.
Au lieu de cela, ils nous présentent un patriotisme bas et terrestre comme le sol natal d’où ils prétendent qu’il a jailli ; absurde dans son origine ; immoral dans ses effets, puisque c’est l’hallucination, la folie ; désordonné dans ses manifestations, puisqu’il porte à ne rien faire pour des proches afin de voler au secours d’inconnus ; impuissant dans ses résultats comme le sera toujours l’illusion et l’affaiblissement des facultés mentales.
Ils le sentent si bien qu’ils sont en train de détruire sournoisement tous les exploits de l’héroïne : la délivrance d’Orléans est toute naturelle, la campagne de la Loire est une guerre fortuite et de hasard ; il n’y a plus de surnaturel dans la reddition de Troyes : la Libératrice n’y est pour rien ; frère Richard et l’évêque L’Aiguisé ont tout fait.
Arrière les profanateurs. Quiconque aime, avec la France, le beau, 557le vrai et le bien, doit s’employer à arrêter leurs mutilations, à les empocher de déchirer les pages du livre ou de les maculer. Que l’on ne se laisse pas plus prendre par leurs mièvreries que par l’appareil d’une fausse érudition. Que tous ceux qui peuvent se faire entendre des multitudes leur révèlent Jeanne, leur sœur, telle que Dieu l’a faite. Avec la Vénérable ils communiqueront et le Seigneur qui l’a faite, et le ciel tout entier, et le catholicisme intégral, car, comme l’a dit Mgr Pie :
Jeanne la Pucelle est Dieu venant à nous encore une fois par un chemin virginal.
Notes
- [538]
Beelzebut habet, et quia in principe dæmoniorum ejicit dæmonia (Marc, III, v. 22).
- [539]
Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCCX.
- [540]
Revue Bleue, 5 février 1898.
- [541]
L’Univers, 19 février 1898.
- [542]
Tant pour Henri Martin que pour Michelet, les citations sont prises dans l’édition populaire de leur Jeanne d’Arc. Pour Vallet de Viriville, c’est dans le tome II de son Histoire de Charles VII.
- [543]
Léon Gautier, La Libre Parole, 2 septembre 1897. Le publiciste rend un hommage très mérité au savant que regrettent les lettres, l’érudition, l’enseignement, et plus encore l’Église, dont Léon Gautier fut le chevaleresque champion.
- [544]
Voir la Paysanne et l’Inspirée, p. 345.
- [545]
La Paysanne et l’Inspirée, p. 345.
- [546]
P. 29-30.
- [547]
Page 90.
- [548]
Page LXI.
- [549]
Manuscrits de la bibliothèque de Reims.
- [550]
Édition Tuetey, p. 233 et suiv.
- [551]
Cum autem et hunc et nonnullos alios seminasset errores, sentiret que facultatem Theologiæ contra se procedere velle, clam aufugit (Histoire de Charles VII et Louis XI, t. IV, p. 104).
- [552]
Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXXV.
- [553]
Jeanne d’Arc à Domrémy, Preuves, p. 180.
- [554]
Histoire du diocèse d’Auxerre, par Lebœuf, édit. de Challes et Quentin, t. II, p. 185.
- [555]
Jeanne d’Arc à Domrémy, Preuves, p. 239.
- [556]
Labbe, t. XII, col. 392, 405.
- [557]
Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXXV.