J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome I : Livre VI. La réhabilitation : juges, procès, sentence, épilogue

601Livre VI
La réhabilitation.
Juges — Procès. — Sentence. — Épilogue.

  1. La commission apostolique
  2. Entrée en fonctions de la commission apostolique
  3. Coup d’œil sur la procédure suivie par les délégués apostoliques
  4. La grande enquête et les derniers actes de la commission
  5. La sentence
  6. L’histoire de la Pucelle illuminée par les mémoires théologiques
  7. Aperçu rapide sur la Pucelle à travers les âges et surtout de nos jours

Chapitre I
La commission apostolique

  • I.
  • Raisons de ne pas autoriser la révision du premier procès.
  • Moyens providentiels.
  • Au nom de qui elle devait être demandée.
  • II.
  • Le rescrit de Calixte III.
  • Combien modéré et respectueux de l’autorité épiscopale.
  • Comment la réhabilitation doit être attribuée à Calixte III.
  • Ses délégués.
  • Le rescrit de Calixte III
  • III.
  • L’archevêque de Reims président de la commission apostolique.
  • La Pucelle rattachée au siège de saint Rémy.
  • Notice sur Jean Juvénal des Ursins.
  • V.
  • Richard Olivier de Longueil.
  • Notice.
  • VI.
  • Convenance de ces choix.
  • Rapport entre les artisans de la condamnation et les ouvriers de la réhabilitation.
  • Quel est le meilleur des deux procès ?
  • Réfutation de Quicherat.

I.
Raisons de ne pas autoriser la révision du premier procès. Moyens providentiels. — Au nom de qui elle devait être demandée.

Plus de cinq ans s’écoulèrent entre le jour où Charles VII donna l’ordre à Bouillé de chercher les éléments d’une réhabilitation, et celui où Calixte III nomma la commission chargée d’instruire et de terminer en son nom le procès réparateur. La lettre du roi à son féal conseiller est du 15 février 1450 ; le rescrit du Pontife du 10 juin 1455.

Que l’on ne s’étonne pas de ce long intervalle. C’était de la part du Saint-Siège un acte exceptionnellement grave que d’autoriser la révision d’un procès en pareille matière, alors que la sentence avait eu sa lamentable 602exécution. Une erreur, quand elle doit être suivie d’un si atroce supplice, suffit pour entacher la mémoire de ceux qui l’ont commise. Si l’erreur est volontaire, si c’est l’effet de la passion, c’en est assez pour vouer à l’exécration des siècles tous ceux qui y ont volontairement et criminellement trempé. Les criminels, c’étaient, avant tous les autres, un évêque mort en communion avec l’Église Romaine, et un des représentants de l’Inquisition. Les complices étaient nombreux et puissants. On ne devait pas ignorer à Rome la part si large qu’y avait prise cette Université de Paris, animée envers le Saint-Siège de sentiments si défiants, tant de docteurs trompés ou cédant lâchement à la peur. Les instigateurs du crime, c’étaient ceux qui lors du supplice gouvernaient au nom du roi d’Angleterre, alors un enfant de onze ans, maintenant dans la force de l’âge. Il n’y avait pas lieu de faire déplaisir à cette nation anglaise qui durant le Grand Schisme et la sédition de Bâle avait donné à Rome des preuves multiples de sa fidélité. Les raisons les plus graves pouvaient seules déterminer Calixte III à ordonner une révision.

Elles se firent jour dans cet intervalle de cinq ans, et la Providence suscita pour les faire valoir les hommes les plus autorisés par leur crédit et leur juste réputation de savoir. Charles VII a-t-il écrit directement au Souverain Pontife ? Un poète du seizième siècle, Varanius, l’a dit dans un poème sur la Pucelle ; il a même donné en hexamètres la substance de la lettre391. Mais jusqu’à ce jour c’est le seul monument que l’on connaisse de l’intervention immédiate et directe du monarque français. Il n’est pas douteux d’ailleurs qu’il n’ait eu la révision grandement à cœur ; les pièces déjà citées le prouvent suffisamment.

Le cardinal d’Estouteville n’a pas du manquer de faire arriver à Rome l’expression d’un désir qu’il s’était engagé à seconder de tout son pouvoir. Pas un cardinal, a-t-il été dit, ne jouissait de plus d’autorité auprès de la Chaire de saint Pierre. Paul Pontanus, Rodolphe de Lellis, étaient deux oracles du tribunal de la Rote ; ils avaient fait en faveur de la réhabilitation deux des premiers travaux. La plupart des mémoires analysés ont précédé la nomination de la commission apostolique ; ils ne furent pas les seuls composés. On demanda l’avis de beaucoup d’autres docteurs de renom, tant en France qu’à l’étranger.

Leurs sentiments sur l’iniquité du procès étaient unanimes ; c’en était assez pour déterminer Rome, qui s’est toujours glorifiée d’être la protectrice des opprimés.

Nicolas V n’avait-il pas déjà accepté l’appel ? Une pièce du second procès porte son nom. Quicherat dit que c’est une faute, et qu’il faut substituer le 603nom de Calixte. Cela n’est pas nécessaire. Nicolas V pouvait avoir déjà institué la commission. Si elle n’était pas entrée en fonctions lors de la mort du Pontife, ses pouvoirs expiraient, d’après le droit. Cela expliquerait comment Calixte III élu le 8 avril l’aurait confirmée le 10 juin 1455. D’Estouteville, secondé par Pontanus et Lellis, a dû presser la décision en cour de Rome, et s’efforcer de mettre en mouvement l’autorité compétente.

Qui devait solliciter la révision ? Montigny l’indiquait dans son mémoire : c’était avant tout la famille de la victime. Le père, le frère aîné étaient morts, de douleur d’après certains récits. La mère vivait à Orléans, où la ville lui servait une rente mensuelle. Charles VII avait donné la prévôté de Vaucouleurs à Jean, l’aîné de ceux qui restaient, appelé du Lys depuis les lettres d’anoblissement ; Pierre, pris avec sa sœur et longtemps prisonnier, avait, après sa délivrance, reçu en don de la part du duc d’Orléans l’île aux bœufs, près de cette ville.

Tous les trois, en leur nom et au nom de leur parenté, sollicitèrent le Saint-Siège de faire revoir le procès d’une fille et d’une sœur iniquement brûlée, et de laver sa mémoire d’une flétrissure imméritée qui rejaillissait sur tous les siens. Le rescrit pontifical, accédant à leur première demande, doit passer dans notre langue. Le voici traduit en français, peut-être pour la première fois.

II.
Le rescrit de Calixte III. — Combien modéré et respectueux de l’autorité épiscopale. Comment la réhabilitation doit être attribuée à Calixte III. Ses délégués.

Le rescrit de Calixte III

Calixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos vénérables frères, l’archevêque de Reims, et les évêques de Paris et de Coutances, salut et bénédiction.

Nous sommes heureux d’écouter les humbles supplications qui nous sont adressées, et de les accompagner de faveurs opportunes. Or récemment une demande nous a été soumise de la part de nos chers fils Pierre et Jean d’Arc, de notre chère fille, la veuve Isabelle, mère des deux laïques désignés, et de la part de quelques-uns de leurs proches, tous du diocèse de Toul. Elle contient ce qui suit :

Jeanne d’Arc, sœur de Pierre et de Jean, fille d’Isabelle, la mère des trois, tant qu’elle a vécu, a détesté toute hérésie ; elle n’a jamais rien cru, rien affirmé qui s’en rapprochât, ou qui fût en opposition avec la foi catholique et les traditions de l’Église Romaine. Cependant un certain Guillaume d’Estivet, ou tout autre, alors promoteur au criminel de la cour épiscopale de Beauvais, suborné, pense-t-on non sans motifs, par les ennemis de Jeanne, de ses frères et de sa mère, a fait un faux rapport à Pierre, évêque de Beauvais, de bonne mémoire, et à Jean Lemaître, professeur, 604de l’ordre des Frères-prêcheurs, se donnant comme délégué pour poursuivre l’hérésie dans ces contrées.

D’après ce rapport, ladite Jeanne se trouvant alors dans le diocèse de Beauvais se serait rendue coupable du crime d’hérésie, et d’autres crimes contraires à la foi. Conséquemment à cette délation calomnieuse, ledit évêque, en vertu de son pouvoir ordinaire, le dit Lemaître se prétendant muni pour le cas d’un pouvoir suffisant, ont ouvert contre la susdite Jeanne une information poursuivie par le promoteur déjà mentionné. Ils se seraient hâtés, sans y être autorisés ni par l’évidence des faits, ni par la véhémence des soupçons, ni par la clameur publique, de la jeter en prison et de la mettre sous bonne garde.

L’information n’aurait nullement établi, ne pouvait pas établir, que Jeanne fût atteinte de la moindre tache d’hérésie, du moindre crime, de la moindre erreur, contraires à la foi. Ces inculpations étaient dénuées de toute notoriété et de toute vérité. Jeanne aurait requis et l’évêque et Jean Lemaître de déférer au Siège apostolique les paroles et les sentiments suspects dont ils la prétendaient atteinte, prête à s’en rapporter à son jugement. En dépit de cet appel, l’on aurait enlevé à l’accusée les moyens d’établir son innocence, violé l’ordre établi par le droit, l’on n’aurait gardé d’autre règle que celle du bon plaisir, et malgré la nullité du procès en droit et en fait, l’on aurait procédé à une sentence définitive, par laquelle Jeanne aurait été déclarée hérétique, coupable de crimes et d’excès de ce genre, et injustement condamnée.

À la suite Jeanne a été livrée au dernier supplice par le bras séculier, au grand péril des âmes de ceux qui l’ont condamnée, pour l’ignominie, l’opprobre, le dommage, l’injure de la mère, des frères et des proches susdits.

D’après la même supplique, la nullité du procès devient évidente par la seule inspection des actes et par d’autres voies encore ; il est facile, à l’aide de pièces probantes, d’établir l’innocence de la dite Jeanne, et l’iniquité de sa condamnation.

C’est pour ces motifs, que les frères, la mère et les parents susmentionnés, désireux de rétablir leur honneur et celui de Jeanne, de faire disparaître la note d’infamie injustement attachée à leur nom, nous ont fait humblement supplier de vouloir bien confier à des hommes choisis dans leur contrée le soin d’examiner les raisons de nullité du procès, et de justifier Jeanne des crimes qui lui ont été faussement attribués, de donner à leurs recherches la conclusion réclamée par la justice, et de les admettre eux-mêmes à soutenir la nullité de la cause, et leur justification, sans que l’on puisse les arrêter par la sentence intervenue.

Nous donc, voulant en ce point faire droit à leur demande, ordonnons 605par ce rescrit apostolique à vos fraternités, que tous trois, ou deux seulement, ou même un seul, après avoir appelé pour procéder avec vous un des préposés à la poursuite de l’hérésie en France, fassiez citer le sous-inquisiteur actuel de l’hérésie dans le diocèse de Beauvais, le promoteur au criminel du même diocèse, et tous les autres qui doivent être cités ; que vous entendiez de part et d’autre ceux qui sont intéressés dans la cause ; qu’écartant tout appel, vous rendiez la sentence réclamée par la justice, et la fassiez fermement observer, nonobstant les constitutions et les ordonnances apostoliques, quelles qu’elles soient, qui y seraient contraires.

Donné à Rome, auprès de Saint-Pierre, l’an de l’Incarnation de Notre-Seigneur 1455, le troisième des Ides de juin, l’an premier de notre Pontificat392.

Tel est le Rescrit pontifical qui ouvrait enfin la voie à la réparation. On voit combien il est modéré dans la forme. Il expose les motifs mis en avant par les demandeurs pour faire revenir sur la chose jugée ; mais il ne se prononce nullement sur le bien fondé de ces motifs. C’eût été dicter la sentence des juges qu’il instituait.

Il est souverainement respectueux de l’autorité épiscopale. Le premier coupable serait le promoteur d’Estivet, ou tout autre. Il est de la dignité du pouvoir souverain, de supposer que les supérieurs majeurs ont été égarés par des subalternes. Tout en touchant sommairement ce que l’on allègue contre Cauchon et le sous-inquisiteur, il donne à l’évêque l’éloge d’être de bonne mémoire. L’école rationaliste s’en s’étonne et s’en indigne. Au milieu de tant d’actes qu’elle omet, tronque, ou pervertit, elle va chercher ces deux mots pour en faire un reproche au Pontife. Son indignation n’est pas fondée. Cauchon n’était pas encore manifesté. Le Saint-Siège met au premier rang de ses devoirs de maintenir l’autorité des évêques, et, selon leur degré, de chacun des membres de la hiérarchie ecclésiastique. La présomption est en faveur de la légitimité de leurs actes, tant que le contraire n’est pas établi. Plus encore que les autres fidèles, ils ont droit au bénéfice de l’axiome : le mal doit être prouvé, le bien se suppose : nemo supponitur malus nisi probetur. La prévarication établie, le Saint-Siège sut faire justice si, comme l’affirment plusieurs historiens, il ordonna que l’on jetât à la voirie les restes du Caïphe de Beauvais.

Les commissaires apostoliques ont agi en vertu des pouvoirs spéciaux que leur a délégués le Pontife suprême. Ils ont soin de le rappeler dans les actes nécessités par la grande œuvre qu’ils accomplirent. Ils réclament l’obéissance à des ordres qui ne sont pas tant les leurs, disent-ils, que ceux du Saint-Siège, nostris seu potius apostolicis mandata. L’expression 606revient souvent ; et l’histoire est fondée à attribuer à Calixte III la réhabilitation de la Pucelle.

Les délégués, par leur éminent savoir, leur intégrité, le rang qu’ils occupaient dans l’Église et dans l’opinion, étaient dignes du Pontife et de la cause qu’ils devaient juger. Il leur était ordonné de s’adjoindre un des Inquisiteurs. Le choix était indiqué ; ce fut celui qui depuis plusieurs années poursuivait avec tant de zèle la grande réparation qu’il allait faire aboutir, Jean Bréhal. Nous le connaissons. Les vrais amis de Jeanne voudront connaître le président de la commission, l’archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins, les deux autres délégués, Guillaume Chartier, évêque de Paris, Richard Olivier de Longueil, évêque de Coutances.

III.
L’archevêque de Reims président de la commission apostolique. — La Pucelle rattachée au siège de saint Rémy. — Notice sur Jean Juvénal des Ursins.

En mettant à la tête de ses délégués l’archevêque de Reims, Calixte III, qu’il soit permis de le redire, ajoutait une harmonie de plus à l’histoire de la merveilleuse jeune fille. Celle qui était destinée à rajeunir par le miracle l’idéal de la monarchie très chrétienne, tel que l’avait vu et constitué le précurseur de la fille aînée de l’Église, le grand thaumaturge saint Rémy, était née dans une terre vouée à l’apôtre des Francs. C’est le successeur de saint Rémy qui préside la commission de Poitiers, et délivre à la miraculeuse envoyée ses lettres de créance ; ce sera un successeur de saint Rémy qui, la réhabilitant aux yeux du monde, conservera, par mandat apostolique, son incroyable histoire aux annales de l’avenir. Au moment où ces lignes sont écrites, personne ne déploie plus de zèle pour la glorification de la céleste vierge, que le successeur actuel de saint Rémy, l’éminent cardinal Langénieux. Autant qu’il est en lui, il célèbre, en son honneur, des fêtes qui, dans la mesure du permis, approchent de celles des saints, et il veut qu’une souscription nationale dresse sa statue sur le théâtre de son grand triomphe. L’évêque de Beauvais était suffragant de Reims. En se permettant de juger Jeanne, Cauchon appelait à lui une cause déjà jugée par son métropolitain. Le successeur de saint Rémy cassera, par mandat apostolique, la sentence d’iniquité. Un des premiers considérants rappellera l’usurpation de pouvoir commise par l’indigne suffragant.

Jean Juvénal des Ursins, par sa doctrine, sa droiture, était à la hauteur d’une cause qui revenait naturellement à son siège métropolitain. Sa famille resta une des plus pures dans un siècle qui vit tant de défaillances. Peu de magistrats ont laissé dans nos annales une mémoire plus honorable que le père de notre archevêque, Jean Juvénal des Ursins, seigneur 607de Traînel. Seigneur de Traînel, c’est le moyen de les distinguer, puisque, outre le nom de famille des Ursins, les prénoms de Jean Juvénal sont communs au père et au fils.

Le seigneur de Traînel fut sous Charles VI prévôt des marchands, dans la suite procureur général au parlement, et président du parlement transféré à Poitiers. Inébranlable dans sa fidélité au roi et au parti national, il donna des preuves de fermeté, de libre franchise, d’intégrité, de justice, de droite raison, de présence d’esprit, qui le rendirent cher à tous les bons citoyens, et forcèrent même le respect des séditieux, qui le redoutaient, sans pouvoir cesser de l’estimer.

Il eut onze enfants. L’aîné, notre archevêque, naquit en 1388. Après avoir conquis ses grades dans l’un et l’autre droit, il suivit la carrière paternelle, fut maître des requêtes, et devint en 1429 procureur général au parlement de Poitiers. Le Gallia qui donne cette date ne nous dit ni le jour, ni le mois. Cependant le séjour de son père en cette ville comme président nous autorise à penser qu’il devait s’y trouver lorsque, cette même année 1429, Jeanne y fut examinée : ce qui lui constituait un nouveau titre à présider la commission de réhabilitation.

Le magistrat, ce qui était très fréquent à cette époque de mutuelle compénétration entre l’Église et l’État, quitta la judicature pour les fonctions ecclésiastiques. Il succéda à Cauchon sur le siège de Beauvais, et fut sacré à Rome le 24 mai 1432, par le cardinal Jourdan des Ursins, auquel, — à tort ou à raison, — il a voulu rattacher sa famille. Il la faisait venir de la célèbre maison italienne de ce nom, tandis que les médisants la disaient sortie d’une souche fort plébéienne de Troyes en Champagne.

En 1443, Juvénal des Ursins passa du siège de Beauvais à celui de Laon, et en 1449, il remplaça sur le siège de saint Rémy son frère plus jeune, Jacques des Ursins, créé patriarche d’Antioche, en même temps qu’évêque de Poitiers.

Jean Juvénal des Ursins, un des grands pairs de France, mena de front les affaires ecclésiastiques et politiques, auxquelles ses dignités, son passé, ses talents, l’appelaient à prendre part.

Il vint à Rouen avec Dunois et contribua à rendre la Normandie à la France. Peu de temps après, il travaillait à finir sa cathédrale, et obtenait pour l’anniversaire de la dédicace de la grande basilique, le jour de Saint-Luc, une indulgence plénière, qui la première année attira cent-mille pèlerins.

L’année où il était délégué pour la réhabilitation, en 1455, il tenait un concile à Soissons. Détail à retenir : ayant demandé à ses suffragants si la foi de leurs peuples était entamée, la réponse unanime fut qu’il n’était pas besoin de s’y arrêter, qu’elle était intacte. Hélas ! il n’en était pas ainsi de la 608discipline et des mœurs. Les longues guerres, le schisme, les avaient profondément altérées. De sages règlements furent faits pour les relever.

En 1458, il fit partie du tribunal qui jugea le duc d’Alençon convaincu d’intelligence avec les Anglais ; après la sentence qui condamnait le coupable à mort, il plaida pour une commutation de peine qui fut obtenue.

Forcé de s’absenter de son diocèse, il se donna, sous le titre d’évêques suffragants, des suppléants chargés de remplir les fonctions qui exigent le caractère épiscopal, tandis que le grand vicaire exerçait la juridiction proprement dite.

En 1461, il sacra Louis XI. Le monarque avait promis d’alléger les tailles qui pesaient sur la ville de Reims. Il oublia sa promesse ; il en résulta une émeute sévèrement réprimée. L’archevêque essaya d’arrêter ces rigueurs, et écrivit au roi une lettre pleine de franchise, où on lit ces paroles que Jeanne n’aurait pas désavouées.

On m’a rapporté qu’il y en a un dans votre conseil, qui en votre présence dit, à propos de lever argent sur le peuple, duquel on alléguait la pauvreté : que ce peuple toujours crie, et se plaint, et toujours paye. [Ce] qui fut mal dit en votre présence : car c’est plus parole qui se doit dire d’un tyran inhumain, non ayant pitié et compassion du peuple, que de vous, qui êtes roi très chrétien. Quelque chose qu’aucuns (quelques-uns) disent de votre puissance ordinaire, vous ne pouvez pas prendre le mien : ce qui est mien, n’est point vôtre. Vous avez votre domaine, et chacun particulier le sien.

Jean des Ursins se trouvait aux États généraux de Tours en 1469 ; il avait assisté déjà à plusieurs de ces assemblées, et y avait fait entendre de sérieuses doléances, dont on possède le texte.

De tous ses écrits le plus remarquable est son Histoire de Charles VI. Plusieurs passages en ont été cités au second livre de cet ouvrage. Récit piquant, plein de candeur ; il rappelle les chroniques du treizième et du douzième siècle, et il porte avec lui la preuve de la véracité de l’auteur.

Jean Juvénal des Ursins mourut en 1473393.

IV.
Guillaume Chartier. — Notice.

C’est encore un digne évêque que Guillaume Chartier, né à Bayeux, frère du grand littérateur de l’époque, le secrétaire de Charles VII, Alain Chartier. Il avait fait ses études aux frais de Charles VII, et resta fidèle au bienfaiteur. Docteur en l’un et l’autre droit, il fut un des premiers 609professeurs de l’Université naissante de Poitiers. Il y enseignait en 1432 aussitôt après l’érection canonique de l’école poitevine par Eugène IV. Il serait intéressant de savoir s’il s’y trouvait en 1429, lorsque Jeanne s’y présenta.

Guillaume Chartier fut successivement ou simultanément curé de Saint-Lambert près de Saumur, archidiacre de Gand dans l’Église de Tournay, chanoine de Paris et membre du Parlement. Le choix unanime du chapitre l’appela, en 1447, au siège épiscopal de Paris. Robert Ciboule demanda à l’Université d’appuyer l’élection ; ce qu’elle fit en écrivant des lettres pour recommander l’élu au pape, aux cardinaux et au roi.

Prélat aussi vertueux que docte, pieux, pacifique, il fut durant près de vingt-cinq ans l’édification et l’amour de son peuple. La faveur que lui avait témoignée l’Université n’empêcha pas la turbulente corporation de lui susciter des embarras.

Ce fut à propos de l’interminable suspension de 1453, qui, durant dix-huit mois, fit cesser les leçons dans les écoles et les prédications dans les chaires. L’évêque de Paris s’en plaignit avec tout son peuple, d’autant plus que l’Université abusait, à un degré que nous n’imaginons pas, d’un privilège concédé pour d’autres fins. Charles VII venait de reconquérir la Guyenne un moment redevenue anglaise. On rendit de publiques actions de grâces au ciel pour une conquête aussi rapide que complète et définitive. L’évêque demanda de faire au peuple, non pas une prédication, mais seulement qu’on pût lui adresser quelques mots pour l’exciter à la reconnaissance. L’Université refusa de se rendre. L’évêque fit devant son synode des plaintes véhémentes. L’Université jeta feu et flamme. Dans de longues et tumultueuses délibérations, elle agita la question de se soustraire entièrement à l’obéissance de l’ordinaire. Pratiquement, elle n’acceptait guère celle du pape que lorsqu’il parlait comme elle, ou qu’il y avait des bénéfices et des faveurs à en obtenir. Rappelons que les docteurs y perdirent leurs plus beaux privilèges ; que Charles VII les força à subir la juridiction et les arrêts des parlements, dont jusqu’alors ils avaient été indépendants. Ils sentirent vivement le coup, et cherchèrent vainement à le détourner. Pie II, pour mettre fin à l’abus des suspensions, ordonna aux Réguliers de continuer les leçons dans leurs couvents, et de conférer les degrés scolaires, si pareilles interruptions se reproduisaient.

Le bon Guillaume Chartier n’attendit pas ces dernières mesures ; il donna quelques satisfactions aux indignes mutins, et revint en relations assez cordiales avec le corps savant, pour se porter, en 1457, médiateur avec le connétable Richemont et l’archevêque de Reims, dans la querelle des ordres mendiants, dont il a été déjà parlé.

En 1458, il assista au nom de Charles VII au congrès de Mantoue. En 6101461, il reçut le serment que fit Louis XI de conserver à l’église de Paris et à son chapitre les privilèges dont ils étaient en possession. La bonté de son cœur lui fit encourir la disgrâce du roi, lors de la ligue du Bien public. Les princes confédérés menaçaient Paris. Les habitants députèrent le Pasteur, pour connaître leurs intentions. L’évêque rentra porteur de bonnes paroles et de conditions qui, dans la situation, semblaient avantageuses. Il en donna connaissance à son peuple. Pendant ce temps, Louis XI triomphait des résistances féodales. Il témoigna à l’évêque un grand mécontentement de sa conduite. Sa rancune ne désarma pas devant la mort du prélat. Il ordonna que dans l’épitaphe l’on rappelât, comme une défaillance, une démarche et des actes inspirés à l’évêque par l’amour de son peuple. Rien de plus élogieux que l’inscription rendue à sa pureté primitive, à la mort du prince vindicatif. La voici traduite du latin.

Épitaphe sur la tombe de Guillaume Chartier

Ci-gît Révérend Père dans le Christ, le seigneur Guillaume Chartier, originaire de Bayeux, professeur de l’un et de l’autre droit, très saint évêque de Paris, fameux dans l’univers. Par sa vie, sa parole, ses exemples, il fut le vigilant pasteur de son troupeau. Plein de compassion et de libéralité pour les pauvres, très doux pour son clergé et pour son peuple, ami de la paix, il mourut le 1er mai 1470 dans la vingt-quatrième année, depuis que le Saint-Esprit l’avait élevé sur le siège de Paris.

Le matin même de sa mort, Guillaume avait présidé une procession de supplications394. Le troisième délégué pontifical, Richard-Olivier de Longueil, semble l’emporter encore sur les deux premiers.

V.
Richard Olivier de Longueil. — Notice.

Les Longueil formaient une des plus nobles et illustres familles de la Normandie. De nombreuses branches se rattachaient à ce tronc vigoureux. Celle qui était fixée à Eu donna le jour à Richard. Le père du futur cardinal tomba avec son fils aîné sur le grand champ de deuil d’Azincourt.

Richard, que l’on trouve encore appelé du nom d’Olivier, prit ses degrés dans l’un et l’autre droit, et, comme c’était assez l’usage à cette époque, fit son chemin dans l’Église et dans l’État : protonotaire apostolique, président de la chambre des Comptes, archidiacre d’Évreux, chanoine et official de Rouen, ce furent ses premières dignités.

611En 1452, les suffrages du chapitre de la métropole normande se portèrent en égal nombre sur l’official Richard de Longueil et sur le trésorier Philippe de la Rose. Il a été déjà dit que Nicolas V partagea le différend en nommant le cardinal d’Estouteville archevêque de Rouen. Richard de Longueil reçut comme dédommagement l’évêché de Coutances en 1453.

Il prit en mains le gouvernement de son Église, sans que les grandes charges civiles qui s’ajoutaient à la charge pastorale lui fissent perdre de vue son diocèse. Lui aussi suppléait à des absences forcées par des évêques suffragants, sans cependant renoncer à la résidence, quand il le pouvait.

En 1453, il tenait son synode, renouvelait les ordonnances de ses prédécesseurs et en ajoutait de nouvelles. Une seule dira son esprit catholique, à cette époque d’abandon des prérogatives de l’Église les plus inaliénables. Il ordonna que, huit fois par an, l’on donnât lecture dans toutes les églises de son diocèse, des constitutions apostoliques traduites en français, de Boniface VIII et du second concile œcuménique de Lyon, sur les immunités et les exemptions ecclésiastiques.

Un détail d’une de ses visites pastorales, en 1460, peut fournir à l’historien des inductions de plus d’une sorte. Il conférait la tonsure et les ordres moindres, dans chacune des paroisses qu’il visitait. Or, à Villedieu, le 10 avril, les registres portent 23 tonsurés ; le lendemain à Gavray, 47 ; le jour suivant, 12 avril, ce sont 63 acolytes, 131 tonsurés, 23 prêtres, 11 sous-diacres, 12 diacres ; le 28 avril à Bonfossé, 24 ordonnés. Il reprend sa tournée au 20 mai : à Bonfossé, 43 ordonnés ; le 23 et le 24, à Carentan, 110 tonsurés ; le 6 juin, 43 à la chapelle du seigneur de Laune. L’historien du diocèse de Coutances, Toustain de Billy, auquel ces chiffres sont empruntés, ajoute que les années suivantes, où le diocèse est visité par l’évêque auxiliaire, l’on trouve des chiffres approchants. Tous ces clercs devaient savoir lire au moins ; les prescriptions canoniques l’exigent ; la plupart restaient d’ailleurs dans les degrés inférieurs de la cléricature, se mariaient même.

Charles VII avait pour Richard de Longueil une telle estime qu’il le nomma président de son conseil, se déchargea sur lui de la haute direction de la justice et lui confia les plus délicates ambassades. Il sollicita en sa faveur le chapeau de cardinal, que Calixte lui conféra en décembre 1456.

En 1458, le cardinal fait partie du tribunal qui juge le duc d’Alençon. Il parla avec tant de force contre la Pragmatique Sanction que le parlement le condamna sur-le-champ à dix-mille livres d’amende.

Il faut donc mettre le cardinal de Longueil à côté du cardinal de Bourdeilles 612parmi les grands athlètes de l’Église de France à cette époque de déviation à jamais déplorable. Que n’ont-ils eu plus d’imitateurs parmi leurs collègues ! Le monde serait peut-être catholique, l’union à Pierre étant la mesure de la fécondité dans l’ordre ecclésiastique.

Quand Calixte III constituait l’évêque de Coutances un de ses délégués, le prélat était en ambassade auprès du duc de Bourgogne. L’instruction du second procès dura huit mois, de novembre à juillet ; Richard de Longueil ne fut présent qu’à partir de juin, lorsque toutes les pièces réunies lui permettaient d’asseoir le glorieux jugement qu’il porta avec ses collègues.

L’objet de son ambassade auprès du Bourguignon était de le détacher du Dauphin, auquel Philippe le Bon donnait asile et protection. Il ne réussit pas, et cinq ans après, le Dauphin fugitif devenait Louis XI. Il n’oublia pas que Richard l’avait desservi. C’est en vain que le cardinal se rendit au sacre ; il fut dépouillé de ses charges de cour et envoyé à Rome y porter la nouvelle de l’abolition de la Pragmatique.

Rien ne pouvait être plus heureux pour le Pontife et pour l’envoyé ; mais il y avait un post-scriptum. Ordre était donné à l’évêque de Coutances de ne pas rentrer en France.

Richard de Longueil jouit, auprès de Pie II d’abord et de Paul II ensuite, de l’estime et de l’influence dont il avait joui auprès de Charles VII. Tout en continuant à diriger par correspondance ceux qu’il s’était substitués dans le diocèse de Coutances, il employa au service de l’Église romaine les riches dons d’esprit et de cœur dont il était doué. On admirait surtout sa rectitude et sa franchise. Qu’ajouter à l’éloge qu’en faisait Pie II ? Que n’avons-nous beaucoup de Coutances, disait-il ! Les affaires de l’Église en iraient mieux ; il est grave, bon, doux, docte et donne franchement son avis. La justice seule, sans acception de personnes, trouvait accès auprès de lui.

Les bénéfices furent multipliés sur sa tête. Il était évêque de Porto et gouverneur de l’Ombrie, quand il mourut dans sa légation, à Pérouse, en 1470. Comme d’Estouteville, il dépensait grandement ses revenus. Archidiacre de Saint-Pierre, il fit rebâtir le presbyterium et laissa à la Basilique vaticane des monuments de sa munificence. Le plus fameux est encore l’objet de la vénération des pèlerins de Rome. C’est Richard de Longueil qui de la statue de Jupiter Capitolin a fait la grande statue de saint Pierre dont les baisers des pèlerins auraient depuis longtemps usé le pied sans les moyens de préservation auxquels on a eu recours395.

613VI.
Convenance de ces choix. — Rapport entre les artisans de la condamnation et les ouvriers de la réhabilitation. — Quel est le meilleur des deux procès ? — Réfutation de Quicherat.

À quelque point de vue que l’on se place, Calixte III a été magnifiquement inspiré dans ses choix. Jean Juvénal des Ursins, Guillaume Chartier, Richard de Longueil, Jean Bréhal, c’étaient la doctrine et surtout le désintéressement, la droiture, la vertu. Qui pouvait mieux laver l’affront du prélat courtisan et du pusillanime Lemaître ?

S’il fallait que le président de la commission fût l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris devait en faire partie. Il n’y a que Londres qui plus que Paris ait détesté et outragé la libératrice. La Normandie avait été le théâtre du forfait. Par peur, par dévouement à l’Anglais, trompés par les douze articles, s’abritant derrière l’Université de Paris, grand nombre de clercs et de docteurs normands ont approuvé la sentence fratricide. La Normandie fournira le plus grand nombre des apologistes. Celui qui donne le premier branle à la grande affaire de la réhabilitation, c’est l’archevêque de Rouen, le cardinal d’Estouteville, un enfant de la Normandie. Trois des juges de la réhabilitation, Chartier, Longueil, Bréhal, sont normands d’origine. Parmi les auteurs des mémoires insérés au procès de réhabilitation, Basin, Bochard, Ciboule, appartiennent à la Normandie. Avranches, siège de Bochard, compte le mont Saint-Michel comme le premier de ses joyaux. Bochard, évêque d’Avranches, a fait le court mais substantiel mémoire qu’on a lu. Il n’avait pas à réparer la défaillance de ses prédécesseurs. Lors de la condamnation, a-t-il été dit, Jean de Saint-Avit, évêque d’Avranches, fut consulté ; il fit une réponse que Cauchon dissimula soigneusement ; il répondit que l’affaire relevait du Saint-Siège. Les juges de la réhabilitation nous disent qu’ils se sont entourés des lumières des hommes de savoir qui étaient autour d’eux ; ils ont donc fait appel à de nombreux ecclésiastiques de Rouen et de Normandie. C’est Rouen qui entendra le premier le verdict réparateur. Et dans cette seconde réparation, il faut l’espérer définitive ; dans ce grand mouvement qui mettra Jeanne dans toute sa splendeur, l’archevêque actuel de Rouen, Mgr Thomas, rivalise de fêtes préparatoires avec son éminent collègue le cardinal archevêque de Reims.

L’Université de Paris a fourni aussi de nombreux apologistes, puisque les Ciboule, les Montigny, les Bochard, les Berruyer, les Chartier, les Bouillé, avaient été ses élèves et ses maîtres. Pourquoi n’a-t-elle pas osé aller jusqu’au bout, mettre en lumière les actes du second procès, et surtout répudier les doctrines et l’esprit qui la firent plonger si avant dans l’attentat ?

614Richer, un de ses docteurs, dans l’Histoire inédite de la Pucelle, donne comme digne de grande admiration l’œuvre des commissaires pontificaux. L’on ne pouvait pas attendre autre chose des hommes si remarquables que l’on vient d’apprendre à connaître.

Quicherat au contraire blâme fortement le procès auquel l’histoire doit d’avoir conservé la plus belle de ses figures. Tant dans ses Aperçus nouveaux que dans les notices sur les pièces de la réhabilitation396, il manifeste hautement ses préférences ; elles sont pour l’œuvre de Cauchon. À l’entendre, l’évêque de Beauvais aurait juridiquement et canoniquement conduit ses poursuites, tandis qu’il prend à tâche de déprécier le procès de réhabilitation. Les disciples outrent encore les fautes du maître. C’est ainsi que l’un d’eux, M. Joseph Fabre, écrit couramment :

L’exposé officiel du procès de réhabilitation, mal ordonné et diffus, ne supporte pas la comparaison avec l’exposé officiel du procès de condamnation, chef-d’œuvre de méthode et de précision.

Que l’on attribue au directeur de l’école des Chartes tous les mérites qui constituent le paléographe éminent, la sagacité pour déchiffrer les vieux manuscrits, suivre leur fortune à travers les âges, reconnaître à la forme des caractères et à d’autres menus détails le siècle auquel ils appartiennent ; qu’il excelle à faire d’ingénieux rapprochements ; qu’il ait en un mot tout ce qui constitue un homme supérieur dans sa spécialité, je n’ai pas qualité pour y contredire ; j’ai moins encore le désir de le faire, après les travaux si importants dont les amis de Jeanne lui sont redevables.

Mais pour être paléographe l’on n’est pas plus canoniste, ou théologien, que jurisconsulte ou astronome. L’on n’est pas même historien, quoique l’on fournisse à l’histoire ses meilleurs éléments. Le célèbre directeur échappe-t-il au ridicule lorsque, pour avoir feuilleté l’ouvrage d’Eymerich, il veut faire la leçon aux grands canonistes, aux grands théologiens du quinzième siècle, qui déclarent un brigandage juridique le procès que Quicherat a l’air de présenter comme un chef-d’œuvre ? Comparant les deux procès, il écrit :

Autant l’un (le procès de condamnation) est rapide, clair, dégagé, autant l’autre (celui de la réhabilitation) est diffus et confus.

Un procès, c’est un dossier, c’est-à-dire un recueil de pièces établissant que la sentence, à laquelle tout se rapporte, est bien fondée en fait et en droit. Le mérite de ces sortes d’œuvres n’est pas d’être rapides, dégagées : il est au contraire de leur essence d’être massives, surchargées, et peu claires pour ceux qui ne sont pas du métier ; de là le nom de grimoire qu’on leur donne parfois. L’essentiel, c’est qu’elles ferment toute voie à la 615chicane qui voudrait infirmer le jugement, en montrent le bien fondé, et le rendent, selon l’expression vulgaire, inattaquable.

Le procès de Cauchon manque de pièces essentielles, par exemple de celle qui devrait établir la diffamation préalable. Ce qu’il renferme de plus clair, ce sont des contradictions ; les douze articles, censés résumer les aveux de Jeanne, jurent avec ces aveux inscrits dans les pages qui précèdent ; canoniquement, l’abjuration, la rechute, telles qu’elles sont rapportées, sont une dérision ; il est facile d’être dégagé en supprimant dans une œuvre ce que les hommes compétents doivent y trouver avant tout. Que l’on se rappelle ce que l’on a lu dans les mémoires précédents, et que l’on juge à quel point le paléographe est dans l’erreur.

Le procès de réhabilitation, dit-il, est diffus et confus. Pour détruire les Tuileries il a suffi de quelques forcenés, de quelques barils de pétrole, et d’un jour de fureur. Pour les relever, il faudrait des milliers de bras, des années, des millions, et des architectes de valeur. Il est encore plus facile de calomnier le plus saint des hommes que d’incendier les Tuileries ; il suffit d’être sans conscience, pervers ; il sera souvent plus difficile de rétablir une réputation injustement noircie que de relever les Tuileries ; pour bien des mémoires, cela ne se fera qu’au jour des grandes révélations. Les juges de la réhabilitation avaient à venger la plus noircie des femmes ; à dissiper des calomnies savantes, qui prétendaient s’appuyer sur le droit ecclésiastique. Il fallait venger et la victime et le droit lui-même ; les venger si pleinement, que le verdict fût resplendissant de vérité, et de tout point inattaquable. Ils l’ont fait, et magnifiquement.

Que devait-il en résulter, sinon une immense quantité de pièces, ainsi que Quicherat lui-même l’avoue ? L’éditeur du Double Procès a renfermé le premier dans un seul volume ; encore dans la moitié du livre, il y a double texte, puisque la minute se trouve au bas de la rédaction en latin. Il a consacré près de deux volumes au procès de réhabilitation, et ainsi qu’il le dit, il en faudrait un troisième pour les pièces qu’il a dédaignées. La difficulté de coordonner tant de documents était beaucoup plus grande pour les greffiers. Le texte du premier procès n’est guère que le cinquième du second. Les greffiers eussent-ils été moins habiles, cela ne prouverait rien contre la marche du procès, qu’il est facile de suivre avec une attention un peu soutenue.

La division en neuf chapitres me semble bonne. On y trouve, il est vrai, ce qui n’est pas dans le premier, le texte de grand nombre de citations avec relation de l’exécution ; n’est-ce pas ce que l’on voit encore dans les dossiers de nos jours ? Ce qui semble surtout exciter la bile de Quicherat, ce sont les mémoires insérés au procès avec leurs discussions théologiques, leurs renvois à la jurisprudence canonique et civile. Les questions à traiter 616étaient fort ardues ; les théologiens et les canonistes se respectaient trop pour les résoudre par l’imagination, ou pour donner leur sentiment personnel, sans l’appuyer du sentiment des maîtres. Dans les ouvrages de ce genre de l’ordre civil, les jurisconsultes ne renvoient-ils pas aux articles du Code, ne citent-ils pas les décisions des cours, la doctrine admise en jurisprudence ? Comment pourraient-ils étayer autrement leurs solutions ?

Il y a dans les manuscrits plus de fautes de copistes ? Cela doit être, puisque les manuscrits à reproduire sont cinq ou six fois plus longs ; un changement brusque de rédaction ? Cela n’atteint pas plus la marche du procès que les fautes des calligraphes. Alors que ces copistes auraient fait des fautes, il n’y aurait pas à incriminer le procès en lui-même. Sans pouvoir comparer avec d’autres documents similaires, ces fautes de transcription semblent assez légères. Paléographe d’occasion, à l’aide d’un manuel, celui qui écrit ces lignes, après quelques jours de tâtonnement, a pu déchiffrer les mémoires qu’il a donnés ici, sans être arrêté par des difficultés atteignant le vrai sens et la suite de la phrase. Le paléographe diplômé qui lui a transcrit le mémoire de Bréhal ne semble avoir remarqué dans la transcription que les difficultés qu’offrent la plupart des manuscrits de l’époque.

Il est nécessaire d’insister puisque, entraînés par l’autorité de Quicherat, des auteurs même catholiques semblent préférer l’œuvre juridique de Cauchon à celle des juges de la réhabilitation. Qu’il soit donc permis de répéter encore, puisque la gloire de Jeanne l’exige, qu’il ne faut pas étendre l’autorité de Quicherat au-delà des limites de ce qui est de sa compétence, la paléographie. On aurait tort de se laisser prendre à une modération plus apparente que réelle. Élevé par l’Université césarienne, homme de la génération de 1830, il partageait à l’égard de l’Église les préjugés haineux et mesquins d’une époque où la bourgeoisie, fille d’Arouet, se promettait si niaisement un règne sans fin.

Il reste à exposer, en les dégageant des formules juridiques, la suite et le fond des travaux de la commission apostolique.

617Chapitre II
Entrée en fonctions de la commission apostolique

  • I.
  • Les plaignants se présentent devant les délégués pontificaux dans l’Église Notre-Dame de Paris.
  • Réponse de ces derniers.
  • Entretien à la sacristie.
  • II.
  • Le rescrit pontifical solennellement remis, reconnu dans la grande salle de l’évêché.
  • Maugier avocat de la famille d’Arc.
  • Son discours.
  • Rouen indiqué comme lieu du procès.
  • Bréhal adjoint aux trois délégués.
  • Les demandeurs choisissent leurs procureurs.
  • Prévoteau.

I.
Les plaignants se présentent devant les délégués pontificaux dans l’Église Notre-Dame de Paris. — Réponse de ces derniers. — Entretien à la sacristie.

La commission apostolique s’attacha donc à revêtir tous ses actes des plus strictes formalités du droit, en même temps qu’elle ne négligea aucun des moyens propres à faire sur toutes les parties de la cause la lumière la plus éclatante. La remise du rescrit pontifical se fit d’une manière aussi solennelle que touchante. Il avait été adressé à la glorieuse et infortunée mère, et à ses deux fils.

Le 7 novembre 1455, Isabelle Romée, Jean et Pierre d’Arc, surnommés du Lys par les lettres d’anoblissement, se trouvaient présents à la métropole de Paris. Ils étaient en grands habits de deuil. Des dames en grand nombre se pressaient autour de la digne femme, appesantie par les ans et plus encore par la douleur. Des seigneurs entouraient les deux fils. On voyait une très nombreuse assistance de docteurs, d’ecclésiastiques et de religieux. L’archevêque de Reims, l’évêque de Paris, le grand Inquisiteur Jean Bréhal firent leur apparition. La mère et ses fils tombèrent aux genoux des prélats ; Isabelle présentait l’écrit pontifical. Avec une voix entrecoupée par les sanglots, et aidée par ceux qui l’assistaient, elle dit quelle fille le ciel lui avait donnée, sa foi, son orthodoxie, sa piété ; le supplice qui lui avait été infligé ; le déshonneur qui en rejaillissait sur sa mémoire, sur tous les siens ; l’appel qu’elle avait fait au refuge des opprimés ; le rescrit qu’elle en avait reçu, la délégation faite aux prélats, délégation qu’elle les suppliait d’accepter et de remplir.

618Le bruit de la scène s’était répandu au dehors ; l’on accourait et l’assistance grossissait. Les prélats répondirent que le lieu n’était pas propice ; ils prescrivirent aux plaignants et aux hommes les plus marquants de les suivre à la sacristie.

Là, l’archevêque de Reims commença par consoler la mère, et puis il lui dit qu’il lui serait impossible de lui donner satisfaction aux dépens de la justice. L’affaire qu’elle voulait entreprendre était pleine de difficultés, longue, périlleuse. Si ses démarches aboutissaient à une confirmation de la première sentence, son malheur en serait notablement aggravé. Les juges qui avaient prononcé la première sentence étaient des hommes constitués en grande dignité ; il ne fallait pas facilement les réputer coupables d’erreur et d’injustice. C’est la coutume des condamnés d’accuser leurs juges et de les trouver iniques. Il termina en disant que par ce langage ils ne voulaient pas décliner la mission que leur donnait le Souverain Pontife. Ils la recevaient au contraire avec un souverain respect, et étaient disposés à bien la remplir. C’était pour avertir les plaignants de ne pas s’engager dans une voie qui, après de grands embarras, pourrait ne leur laisser qu’un surcroît de douleur. Il les exhortait à se pourvoir de bons conseillers, et à se munir des hommes de loi nécessaires.

Les demandeurs répondirent qu’ils étaient sûrs de l’innocence de la suppliciée, qu’ils ne requéraient que la proclamation de cette innocence, et ne réclamaient la condamnation de personne.

Les délégués leur fixèrent alors le 17 novembre et la grande salle de l’évêché, pour y accepter solennellement et juridiquement les lettres apostoliques. Une copie leur en fut laissée ; les plaignants se retirèrent en remerciant ; et les prélats délibérèrent entre eux397.

II.
Le rescrit pontifical solennellement remis, reconnu dans la grande salle de l’évêché. — Maugier avocat de la famille d’Arc. — Son discours. — Rouen indiqué comme lieu du procès. — Bréhal adjoint aux trois délégués. — Les demandeurs choisissent leurs procureurs. — Prévoteau.

Le 17 novembre, la grande salle des audiences de l’évêché était remplie. Plusieurs greffiers étaient présents, entre autres ceux qui devaient rédiger tout le procès, Ferrebouc et Lecomte, tous deux gradués dans l’un et l’autre droit. Ils avaient assisté à la séance de Notre-Dame, et en ont laissé la relation.

Les lettres apostoliques furent présentées ; les signes en furent reconnus par les juges et par l’assistance ; et lecture solennelle en fut donnée par maître Craisy, greffier de la cour épiscopale. Acte fut dressé de ce qui s’était passé.

619Les demandeurs étaient venus avec leur avocat. C’était un des plus fameux du temps, maître Maugier. Il avait été revêtu des plus hautes dignités de l’Université, député par elle au concile de Bâle et de Rouen, et l’avait soutenue dans ses plus chaudes querelles. Peu ami de Rome, il reçut néanmoins parfois des admonestations de la part de sa corporation. Au nom de l’assistance, il sollicita la permission de traduire en français les lettres apostoliques, et de dire quelques mots sur le fond du procès. Les délégués firent des difficultés. Ce n’était pas opportun, disaient-ils, vu que le procès n’était pas ouvert, et que la partie adverse n’était pas citée. Cependant l’assistance appuyait Maugier à demi-voix ; les juges finirent par accorder, en mettant pour condition que l’avocat serait bref.

Maugier commença par une protestation souvent renouvelée dans la suite : en dehors des deux juges de Rouen, et du promoteur de l’inique condamnation, il ne voulait mettre personne en cause. C’était habile ; on évitait ainsi de se mettre l’Université sur les bras et de réveiller des souvenirs bien ignominieux pour elle et pour une foule de renégats de la patrie. Le choix même de l’avocat était fait pour calmer les appréhensions des coupables encore vivants, puisque Maugier était entièrement dévoué à la grande complice de Cauchon. Après avoir calmé de redoutables inquiétudes, l’avocat exposa quelques-uns des vices du procès déjà relevés dans les mémoires que le lecteur connaît ; il promit de développer plus longuement ses moyens en présence de la partie adverse ; il en requit la citation, et termina en priant les juges d’accélérer l’expédition de la cause.

Dans cette même séance, les délégués exécutèrent la clause du rescrit qui leur ordonnait d’appeler un des deux Inquisiteurs du royaume à siéger avec eux. Le choix était tout indiqué ; ils s’adjoignirent Jean Bréhal ; et ayant fait écarter un peu les assistants, ils délibérèrent, avec les jurisconsultes et les docteurs présents, sur la marche à suivre et les actes à accomplir.

Il fut décidé que le procès s’instruirait à Rouen, et que les parties seraient citées dans cette ville. Isabelle Romée allégua son âge avancé, ses deux fils l’impossibilité où ils étaient de se rendre dans les divers lieux où leur présence serait nécessaire, pour faire agréer divers procureurs, qu’ils constituèrent par acte public tant à Beauvais qu’à Rouen. Le principal fut Guillaume Prévoteau, conseiller laïque à l’Échiquier de Rouen398.

Cette double séance à Paris donnait naturellement grand retentissement à une cause déjà par elle-même si pleine d’intérêt. Ceux qui voudraient faire opposition se trouvaient ainsi déjà avertis de préparer leurs moyens. Ils devaient être sollicités d’une manière encore bien plus expresse.

620Chapitre III
Coup d’œil sur la procédure suivie par les délégués apostoliques

Les appels réitérés faits à la partie adverse ; la constitution des officiers du procès et leurs actes ; la visite des instruments du procès de condamnation ; une immense enquête : tels sont les points principaux du second procès de Rouen. Tous offrent de l’intérêt pour l’histoire de la libératrice.

  • I.
  • Citations générales et particulières.
  • La mémoire de Cauchon abandonnée par ses héritiers.
  • Protestation pour la forme de la cour épiscopale de Beauvais.
  • Plaintes des Dominicains de cette ville.
  • Silence de la cour d’Angleterre.
  • Cédule des héritiers de Cauchon.
  • II.
  • Principaux officiers du procès.
  • Le promoteur fait siennes les propositions du procureur de la cause.
  • Cent-une assertions ; surtout la dixième.
  • L’on s’attache à établir l’innocence de la victime, non à poursuivre les bourreaux.
  • III.
  • Les actes du premier procès juridiquement remis et reconnus.
  • Découverte importante.
  • Les corrections des XII articles négligées.
  • Embarras de Manchon.
  • Les actes posthumes.
  • Mouvements des délégués pour se procurer les prétendues lettres de diffamation préalable.

I.
Citations générales et particulières. — La mémoire de Cauchon abandonnée par ses héritiers. — Protestation pour la forme de la cour épiscopale de Beauvais. — Plaintes des Dominicains de cette ville. — Silence de la cour d’Angleterre.

Le premier acte que firent les délégués en arrivant à Rouen fut de donner à la cause la plus grande publicité possible, et d’appeler la contradiction. Des lettres furent lues à la porte des églises cathédrales de Rouen et de Beauvais, affichées aux portes des églises des deux villes, donnant connaissance de la délégation apostolique, sommant tous les ecclésiastiques sous peine d’interdit et de suspense ; les laïques sous peine d’excommunication, d’avoir à se présenter, quand ils en seraient requis ; les intéressés dans la cause, ou se croyant tels, de venir faire valoir leurs raisons devant les commissaires apostoliques399.

621Outre cet appel général à la contradiction, une notification particulière fut faite à ceux qu’indiquaient les lettres apostoliques.

Cauchon avait procédé comme évêque de Beauvais. Ce siège était alors occupé par Guillaume de Hellande. L’âme damnée du bourreau avait été le promoteur au criminel, d’Estivet ; il était mort ; sa charge était alors remplie par maître Réginald Bredouille. Lemaître, le Frère-prêcheur qui par peur avait siégé à côté de Cauchon, et rendu avec lui la sentence de condamnation, était-il mort ? L’avait-on fait disparaître ? C’est, attendu une demi-phrase du rescrit apostolique qui nous semble manifestement fautive, un problème pour nous. La position de Lemaître était singulière ; lors du procès de Rouen, il était vice-inquisiteur dans cette ville, sans juridiction dans le diocèse de Beauvais. Il avait allégué d’abord cette raison pour ne pas être mêlé à l’attentat. Cauchon qui voulait l’Inquisition pour complice avait écrit à l’Inquisiteur général du Nord de la France, Graverand, pour le solliciter de venir lui-même, ou de nommer un délégué. Graverand, aussi peu soucieux que Lemaître de se souiller, ou de s’exposer à de grands périls, avait pour la circonstance délégué Lemaître comme sous-inquisiteur au diocèse de Beauvais.

Or, il n’y avait pas eu depuis longtemps, il n’y eut pas dans la suite de sous-inquisiteur dans le diocèse de Beauvais. Il était par suite difficile de citer le titulaire d’un office qui n’existait pas. Les Pères Dominicains ayant le privilège de fournir la presque totalité de ces gardiens de la foi, ce fut le prieur des Frères-prêcheurs de Beauvais qui reçut la citation. Il s’adjoignit à l’évêque Guillaume de Hellande, au promoteur Bredouille ; ils se promenaient tous les trois sous la galerie de l’évêché, lorsque l’huissier vint leur lire une première citation qui devait être suivie de bien d’autres. L’évêque et le promoteur répondirent qu’ils ne croyaient pas avoir intérêt dans l’affaire, et le prélat chargea l’officier judiciaire de saluer de sa part les délégués pontificaux. Quant au prieur des Dominicains, il dit ne connaître aucun sous-inquisiteur ni dans le couvent, ni dans le diocèse.

Outre ces citations personnelles, il y avait un appel général à tous les intéressés. Les héritiers de Cauchon furent les seuls qui se présentèrent. Ce fut pour abandonner la mémoire de leur oncle, et sauvegarder l’héritage qu’ils en avaient reçu. Le 20 décembre, le chanoine de Gouys vint en leur nom demander si les délégués admettaient les traités et amnisties publiés par Charles VII, lors de la conquête de la Normandie. Les délégués répondirent qu’ils n’entendaient rien faire qui leur fût contraire. Il leur donna alors lecture d’une pièce qui fut signée le lendemain au nom des héritiers de Cauchon par l’héritier principal, Jacques de Rivel ; en voici la traduction.

Cédule des héritiers de Cauchon

Moi, Jacques de Rivel, maître ès arts, fils aîné de Jean de Rivel et 622de Guillemette son épouse, nièce par sa mère de feu de bonne mémoire le seigneur Pierre évêque de Lisieux, et avant évêque de Beauvais, comme héritier et ayant cause du dit défunt, tant en mon nom qu’au nom de mes frères et sœurs, de ma mère, d’honorable homme, maître Jean Bidault, son frère et mon oncle, neveu, héritier et avec mon père et avec d’autres, exécuteur testamentaire du dit défunt, fais les déclarations suivantes :

J’ai eu connaissance que les Révérendissimes Pères dans le Christ, et Seigneurs, l’archevêque de Reims, les évêques de Paris et de Coutances, étaient députés par le Siège apostolique, pour revoir et, s’il y avait lieu, annuler, un procès en matière de foi, fait, au temps des Anglais et des dernières guerres, à l’instance du promoteur de la foi, par le seigneur évêque de Beauvais et le sous-inquisiteur, contre une certaine Jeanne, appelée la Pucelle, qui tenait pour le parti de notre roi, et que les grands du royaume regardaient comme sainte, et bien intègre dans la foi.

Les seigneurs délégués ayant fait citer par édit public tous et chacun de ceux qui se croient intéressés dans le procès ; en mon nom, au nom de tous mes cohéritiers, et de tous ceux qui se rattachent au dit seigneur évêque ; je fais connaître, dis et déclare que je ne me regarde pas comme intéressé, et que mon intention n’est pas de défendre ou de soutenir la validité, le bien fondé du procès sus dit, ni des sentences qui l’ont suivi.

Bien jeune alors, — je n’avais que quatre ou cinq ans, mes frères moins encore, et quelques-uns étaient à naître, — ce que j’ai ouï dire dans la suite m’a fait comprendre que si Jeanne a été accusée en matière de foi, ce fut par la haine et à la suggestion des ennemis du roi notre sire. Déclarée pour la cause française, elle leur causait au fait de la guerre les plus grands dommages ; les Anglais voulaient par cette inculpation relever leur parti et leurs prétentions. Si elle avait combattu pour eux, ils n’eussent jamais pensé à incriminer sa foi.

Je fais cependant bien expressément et bien formellement une requête à Messeigneurs les juges : c’est que le procès qu’ils vont faire et la sentence à intervenir ne préjudicie en rien, ni à ma personne, ni à mes cohéritiers, ni à qui que ce soit des ayant cause du dit seigneur évêque ; c’est notre droit à tous ; il est basé principalement sur les engagements et les amnisties miséricordieusement octroyés par la bonté de notre roi, lors de la réduction de notre Normandie. Je puis en bénéficier, je dois en ressentir les effets, et avec moi mes cohéritiers, et tous les ayant cause du dit seigneur évêque ; ces actes de la royale clémence doivent être notre sauvegarde et notre protection auprès de tous. Que les seigneurs 623délégués veuillent bien ne pas nous faire citer ; car nous n’entendons nullement comparaître400.

Cauchon au comble de la faveur n’avait pas oublié sa famille. Le père de celui qui a fait la déclaration que l’on vient de lire avait été secrétaire du roi d’Angleterre. C’est, ce semble, de ce côté que s’étaient portées les faveurs testamentaires du prélat traître à son ministère et à sa patrie. Il en a reçu la récompense qu’il méritait. Aucun des siens n’a tenté de défendre sa mémoire ; leur unique souci a été de sauvegarder sa succession.

Du côté de Beauvais, il y eut pour la forme, et sans suite d’ailleurs, un semblant de protestation. Les citations se multipliaient à l’évêché, et au couvent des Dominicains de cette ville. Rien n’a été fait dans le procès, sans notification aux intimés ; l’on ne passait outre qu’après avoir statué canoniquement la contumace, et déclaré les faits juridiquement acquis à la cause.

Les procureurs des requérants formulèrent en cent-une assertions les causes de nullité qu’ils se proposaient d’établir, au moyen d’une grande enquête qu’ils sollicitaient. Les intimés de Beauvais furent cités pour y assister et y contredire. Le 17 février 1456, le promoteur Bredouille comparut, tant au nom de son évêque qu’en son propre nom, en qualité de successeur de d’Estivet. Lecture lui fut donnée des motifs d’annulation mis en avant par la partie adverse, et des moyens par lesquels elle prétendait les établir. Bredouille répondit qu’il ne croyait pas à la vérité des allégations exposées ; il ne pensait pas que feu Pierre Cauchon eut agi comme on le disait ; autant que sa position lui en faisait un devoir et pour faire figure au procès, animo litigandi, il niait qu’on eut établi, qu’on pût établir à l’avenir le bien fondé de ces incriminations ; comme défense, il s’en rapportait entièrement aux actes du procès instruit par Messire Pierre Cauchon ; il déclara ne vouloir plus intervenir dans la suite ; il consentait à ce que, sans qu’il y fût présent, les témoins fussent entendus partout où l’on voudrait, s’en remettant à la conscience des délégués pontificaux ; ni l’évêque ni lui ne prétendaient aucun intérêt au procès ; et il ne voulait émettre d’autre protestation que celle qu’il venait de faire401.

À la même séance parut Jacques Sabatier (Calciatoris), prieur des Dominicains d’Évreux, délégué par ses frères de Beauvais. Il dit que les citations pleuvaient au couvent de Beauvais. Par ces citations on sommait de comparaître un prétendu sous-inquisiteur de l’hérésie : citabatur quidam assertus subinquisitor hæreticæ pravitatis. Depuis longtemps il n’avait pas existé, il n’existait pas d’Inquisiteur, ni de sous-inquisiteur dans ce couvent. Les frères qui l’habitaient étaient grandement troublés par ces évocations 624réitérées ; ils demandaient instamment qu’on mît un terme à ce scandale402.

La requête ne fut pas écoutée ; les citations continuèrent ; la contumace fut déclarée, jusques et y compris la citation qui ordonnait aux intimés de venir entendre la sentence de réhabilitation le 7 juillet 1456.

L’on ne trouve pas que les héritiers de d’Estivet aient fait le moindre acte pour le défendre.

La cour d’Angleterre, qui, vingt-cinq ans auparavant, s’était portée caution pour les juges, et avait promis de les couvrir de toute sa puissance, oublia ses engagements. Les temps étaient changés ; elle avait d’autres affaires sur les bras. Les lettres de garantie étaient secrètes et elle n’aurait pu s’interposer publiquement, sans mettre au jour le rôle qu’elle avait joué dans le martyre, rôle qu’elle avait cherché à dissimuler profondément. Personne ne se présenta donc pour défendre le prétendu procès de Cauchon.

II.
Principaux officiers du procès. — Le promoteur fait siennes les propositions du procureur de la cause. — Cent-une assertions ; surtout la dixième. — L’on s’attache à établir l’innocence de la victime, non à poursuivre les bourreaux.

Avant les citations dont il vient d’être parlé, les délégués avaient institué les officiers du tribunal. Ils confirmèrent Ferrebouc et Lecomte comme greffiers pour toute la suite de la cause403. Ils instituèrent aussi le promoteur, maître Chapiteau, un licencié en droit canon. Ils reçurent un long mémoire du procureur Prévoteau qui sollicitait une complète réparation, et énumérait les vices du premier procès404.

Si l’avocat et les procureurs cherchent à faire triompher la partie qu’ils sont chargés de défendre, le promoteur représente la justice et la loi. Son office est de faire produire tout ce qui peut éclairer les juges, de veiller à ce que les règles de la procédure soient observées, de presser les conclusions. Il fait serment de ne se laisser guider que par l’amour de l’équité et du droit.

Dans le cas présent, les raisons de nullité ou d’annulation étaient si flagrantes, si nombreuses tout ensemble, que le promoteur, se ralliant complètement du côté du procureur et de l’avocat de la famille d’Arc, fit siennes leurs cent-une assertions. Chacune d’elles se termine par ces mots : sic est et est verum ; il en est ainsi et c’est la vérité405.

Il leur donnait ainsi une valeur qui les recommande à l’attention des historiens. Presque toutes sont établies par les témoignages recueillis, ou 625par l’inspection du premier procès. Elles présentent cependant un ensemble qui peut être fort utilement consulté. Elles aident à comprendre les dépositions. On y trouve des détails qui ne sont pas exprimés ailleurs avec autant de clarté. Les témoins disent bien par exemple que le mystère de la virginité de la Pucelle fut constaté. C’était l’enfant telle qu’elle sort du sein de sa mère. La dixième des cent-une propositions atteste que ce fut juridiquement, en présence de nobles matrones ; mais non seulement Cauchon défendit qu’il en fût fait mention au procès-verbal, il fit prêter serment de ne jamais rien en révéler à qui que ce fût406. Le calomniateur a bien soin, dans les XII articles et toute la procédure, de désigner la vierge par le mot générique de femme, mulier. L’on savait bien que tant de pureté aurait suffi pour renverser de fond en comble l’échafaudage d’impostures si péniblement élevé. De là, les attentats des derniers jours. L’on ne voulait pas que la vue du corps virginal au milieu du brasier protestât contre les destructeurs du temple saint. Un détail horrible du dernier supplice raconté par le faux bourgeois fait connaître ces abominables calculs, et la juste croyance du peuple chrétien407. Heureusement que la violence faite au corps, sans atteindre la volonté, ne fait, selon la parole de sainte Agathe, que doubler la beauté de la palme angélique. Or, à la première nouvelle du supplice qui lui était réservé, le matin même du martyre, l’ange incarné pouvait s’écrier : Hélas ! me traite-t-on tant horriblement et cruellement qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et rendu en cendres408.

Le promoteur et l’avocat ont fait en d’autres circonstances, notamment avant que les juges en vinssent à la dernière conclusion, des discours relatés au procès409.

Ils peuvent être fructueusement lus à plus d’un titre. Une autre remarque à faire sur ces pièces ; c’est la protestation souvent renouvelée de mettre hors de cause les conseillers, que l’on dit trompés par les XII articles ; de ne vouloir poursuivre que la réhabilitation de l’opprimée ; de n’accuser que les deux juges et le promoteur.

III.
Les actes du premier procès juridiquement remis et reconnus. — Découverte importante. — Les corrections des XII articles négligées. — Embarras de Manchon. — Les actes posthumes. — Mouvements des délégués pour se procurer les prétendues lettres de diffamation préalable.

Un des premiers actes des délégués pontificaux fut de requérir l’instrument du procès de condamnation. L’on se rappelle qu’il avait été traduit 626en latin par Courcelles et par Manchon quelque temps après l’exécution de la sentence, et bien et dûment signé par les greffiers. Il fut solennellement apporté, reconnu par les trois notaires encore vivants410.

Mais Manchon avait conservé les minutes mêmes dont il avait été le principal rédacteur, ses collègues s’étant contentés d’apposer leurs signatures. Il fut sommé de produire tout ce qui avait rapport à cette grande cause ; ce qui permit de pénétrer plus avant dans les profondeurs de cet abîme d’iniquités.

Les XII articles, sur lesquels se fonda en réalité la condamnation, n’avaient pas été acceptés par le conseil qui était censé les envoyer, tels qu’ils furent transmis. D’importantes corrections avaient été demandées pour presque chacun des articles. Ces corrections ne furent pas exécutées. Manchon eut le courage de présenter la minute écrite de sa main ; il apporta encore une rédaction chargée de ratures, élaborée par Jacques de Touraine411.

Qui donc avait commis un faux de telle conséquence ? Manchon balbutia qu’il l’ignorait. Pourquoi avait-il, lui et les deux autres greffiers, signé comme délibéré et accepté par le conseil du tribunal ce qui en réalité ne l’était pas, ce qui même avait été rejeté ? Bien mauvais quart d’heure pour le pauvre officier judiciaire, ainsi qu’on peut le voir par ses réponses. Il ne donne que des excuses bien insuffisantes : il ignore qui a rédigé les XII articles, et a réduit à ce nombre de XII les LXX articles du promoteur ; on lui a dit que cela se faisait ainsi dans l’Université de Paris ; les envoyés de l’Université de Paris l’ont ainsi voulu ; il n’aurait pas osé résister à de si hauts personnages que ceux qui lui ont demandé d’apposer sa signature ; la vérité se trouve dans le procès-verbal des interrogations et des réponses qui ont précédé le réquisitoire de d’Estivet412. Excuses certes bien insuffisantes.

Mais tant de coupables et si haut placés se trouvaient, à divers degrés, englobés dans l’attentat, qu’il avait été sage de restreindre le plus possible la demande des poursuites aux trois coupables désignés par le rescrit. Manchon, plus que beaucoup d’autres, avait droit à l’indulgence. C’était à contre-cœur qu’il avait prêté son ministère ; il était resté si sympathique à la martyre, que son supplice lui arracha des larmes durant un mois entier. Il fallait lui tenir compte d’avoir déjoué plusieurs machinations scélérates, qui probablement auraient entièrement défiguré la libératrice aux yeux de la postérité, celle, entre autres, qu’il a soin de rappeler après l’aveu de sa faiblesse, à savoir qu’il a fait rejeter les greffiers cachés qui 627dénaturaient les réponses de l’accusée, et qu’il a refusé l’imposture de leurs minutes413. Il avait conservé et les minutes des audiences, et certaines pièces compromettantes pour lui qu’il aurait pu, ce semble, faire disparaître depuis cinq ans que Charles VII avait entrepris de faire revoir le procès. Malgré quelques défaillances coupables, il a rendu en somme de grands services dans le double procès de condamnation et de réhabilitation ; il a eu assez d’honnêteté pour préserver l’héroïne d’un complet travestissement auprès de la postérité.

Ce ne fut pas la seule pièce révélatrice. L’on trouva les lettres de garantie par lesquelles la couronne d’Angleterre prenait sous sa protection et sa sauvegarde tous ceux qui à un titre quelconque étaient intervenus au procès de condamnation. Le roi d’Angleterre, comme on l’a vu, s’engageait à employer toute sa puissance pour les protéger contre quelque autorité que ce fût, nommément contre le pape ou le concile général. Les frais occasionnés seraient à sa charge414.

La nullité des actes posthumes ajoutés à l’instrument fut pleinement révélée ; non seulement ils ne portaient la signature d’aucun officier public, mais ces mêmes officiers déclaraient l’avoir formellement refusée. Bréhal nous a dit ce qu’il fallait en penser. Quel noir génie ennemi de la plus pure de nos gloires fait donc puiser tant d’historiens à cette source infecte, et leur fait calomnieusement répéter que la Pucelle s’est rétractée le matin même de son martyre ? Il n’y aura donc jamais sur la terre une heure sans criante injustice pour la restauratrice de la France ! Faudra-t-il toujours s’écrier avec Pasquier :

Grand pitié, jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée415.

Ce ne sera pas la moindre gloire de notre âge, espérons-le, de bannir de l’histoire ces iniques assertions, et de les faire retomber sur ceux qui s’en feraient encore les échos.

Intenter un procès en matière de foi sans soupçon fondé et juridique, c’est pour l’Inquisiteur la peine d’excommunication ipso facto, pour l’évêque peine de suspense et d’interdit ; c’est par le fait même la nullité du procès. Ainsi le veut le droit ecclésiastique. Cauchon, un ancien professeur de décret, le savait fort bien. Voilà pourquoi, après la prise de la Pucelle, il fit faire une enquête au lieu d’origine. L’on a vu qu’elle fut si favorable, que le notable personnage qui l’apporta disait qu’il voudrait savoir sur le compte de sa sœur tout ce qui avait été recueilli sur Jeanne. Cauchon fut si outré de colère qu’il congédia le porteur, sans indemnité pour ses frais de voyage. Cependant il affirme au procès que l’enquête 628avait été faite, et que, montrée à des hommes de savoir, elle suffisait à leurs yeux pour justifier l’ouverture du procès. Imposture qui serait facile à commettre, si les dossiers étaient rédigés avec cette rapidité que l’ancien législateur aveyronnais, M. Fabre, appelle un chef-d’œuvre de méthode et de concision !!!

Les délégués multiplièrent leurs sommations pour se procurer le texte de cette enquête préalable. Peine inutile : Manchon, Courcelles, personne ne l’avait vue ; Cauchon s’était bien gardé de la montrer.

Ce que Cauchon n’avait pas fait, ou avait dissimulé, les délégués allaient le faire dans de vastes proportions, et le léguer à la suite des âges. Tout en ne se proposant que de poursuivre leur œuvre, ils allaient préparer à l’histoire de la libératrice un monument à part. Rien, si ce n’est les réponses de la jeune fille aux interrogateurs de Rouen, ne nous fait connaître la Pucelle, à l’égal de l’enquête prescrite par les juges de la réhabilitation.

629Chapitre IV
La grande enquête et les derniers actes de la commission

  • I.
  • Les quatre enquêtes.
  • Trois seulement au second procès.
  • Les délégués pontificaux ont poussé leurs recherches au-delà de ce qui était requis.
  • III.
  • Coup d’œil sur les témoins de la carrière glorieuse ; combien compétents.
  • IV.
  • Coup d’œil sur les témoins du martyre ; combien compétents.
  • V.
  • Derniers travaux de la commission.
  • Scrupuleux examen des pièces.

I.
Les quatre enquêtes. — Trois seulement au second procès. — Les délégués pontificaux ont poussé leurs recherches au-delà de ce qui était requis.

Charles VII, on s’en souvient, avait ordonné en 1450 au Dr Bouillé de faire une première information. Sept témoins furent entendus416. En 1452, le cardinal d’Estouteville, qui se substitua Philippe de la Rose, en fit avec Bréhal une seconde plus étendue. La première, entreprise par l’autorité civile, n’était pas canonique. Il n’en était pas de même de celle du cardinal-légat ; les délégués apostoliques la déclarèrent partie intégrante du procès, comme formant l’instruction préparatoire417.

Cette information ne portait que sur ce qui s’était passé à Rouen ; et là encore l’on pouvait avoir de nouvelles lumières. Voilà pourquoi Maugier et Prévoteau s’empressèrent de demander une enquête plus vaste. Ils insistaient pour que l’on ne perdît pas un moment. Beaucoup de ceux qui pouvaient fournir de précieux renseignements étaient avancés en âge ; il ne fallait pas se laisser prévenir par la mort ; le promoteur se joignit aux demandeurs et les juges firent pleinement droit à la demande.

L’enquête se fit au lieu d’origine de Jeanne, à Orléans, à Paris, à 630Rouen. Une déposition fort intéressante, celle du maître d’hôtel de la Pucelle, de Jean d’Aulon, fut par commission rogatoire reçue à Lyon418. Les actes du procès prouvent que le promoteur eut le dessein d’étendre les recherches à Poitiers, à Tours et en d’autres lieux. L’histoire peut regretter que cela n’ait pas eu lieu ; mais l’on ne saurait en blâmer les délégués apostoliques. Ils avaient mission de revoir le premier procès et non d’écrire une histoire. Certes ils avaient pour conclure des preuves surabondantes. Interroger des témoins au loin présentait alors des difficultés dont nous avons peine aujourd’hui à nous faire une idée. Les juges pontificaux ont employé huit mois à instruire le procès et à préparer une sentence qu’on les pressait de rendre. Ils ont droit à la reconnaissance de la postérité ; il faut leur savoir gré de ce qu’ils nous ont transmis, au lieu de sembler leur reprocher de ne nous avoir pas encore donné davantage ; ils ont légué plus que n’exigeait le mandat qui leur fut confié.

Ne pouvant pas facilement se transporter en des lieux alors trop éloignés, encore moins en faire venir les témoins, ils ont institué des sous-délégués, principalement au lieu d’origine et à Rouen.

II.
Coup d’œil sur l’enquête au lieu d’origine, et la compétence des trente-quatre témoins.

Maître Réginald de Chichery, doyen de l’église Sainte-Marie de Vaucouleurs, maître Thierry, chanoine de la cathédrale de Toul, personnages vénérables, hommes de savoir, furent institués pour informer au lieu natal. La commission leur fut apportée par Jean d’Arc, prévôt séculier de Vaucouleurs. L’acte qui les investissait était accompagné du questionnaire suivant :

Questionnaire de l’enquête au lieu d’origine

Interrogations à faire au lieu d’origine, pour informer sur Jeannette, vulgairement appelée la Pucelle.

  1. Son lieu d’origine, sa paroisse ?
  2. Ses parents, leur état ; étaient-ils bons catholiques et de bon renom ?
  3. Ses parrains et marraines ?
  4. Jeannette a-t-elle été dès son enfance élevée dans la foi et les bonnes mœurs, selon son état et condition ?
  5. Quelle a été sa conduite depuis l’âge de sept ans jusqu’à sa sortie du lieu natal ?
  6. Fréquentait-elle l’église, les lieux de dévotion, souvent et volontiers ?
  7. 631Quels étaient dans ce temps de sa jeunesse ses occupations et ses travaux ?
  8. À cette époque de sa vie, se confessait-elle souvent et volontiers ?
  9. Que dit le bruit public de l’arbre appelé des Dames ? Les jeunes filles ont-elles coutume de former autour des chœurs et des danses ? Semblable question pour la fontaine qui en est près ? Jeannette s’y rendait-elle avec les autres jeunes filles ? Quel motif l’y amenait ?
  10. Faire des informations sur la manière dont elle a quitté son pays et sur son voyage ?
  11. A-t-on fait par autorité des juges, dans ce même pays, des informations à la suite de sa prise à Compiègne et de sa captivité entre les mains des Anglais ?
  12. Lorsque, par crainte des hommes d’armes, Jeannette s’enfuit de son village à Neufchâteau, fut-elle toujours en compagnie de son père et de sa mère419.

La réponse à ces questions devait fournir matière à juger certains points du premier procès.

Les sous-délégués se mirent à l’œuvre et s’adjoignirent comme assesseurs MM. Pierre de Maxey-sur-Meuse, Jean Le Fumeux d’Ugny, tous deux curés aux environs de Vaucouleurs.

Trente-quatre témoins furent entendus, vingt-et-un à Domrémy, six à Vaucouleurs, sept à Toul ; tous sous la foi du serment, que d’après les actes on a eu soin de leur rappeler. Ils terminent leurs dépositions en disant que c’est pour obéir à la citation qu’ils sont venus et que leur témoignage ne leur a été dicté ni par l’amour, ni par la haine, ni par prière, ni par salaire, ni par faveur, ni par crainte.

Ils déposent de ce qu’ils ont vu ; souvent ils disent ne pouvoir pas répondre à certaines questions, parce qu’ils ne pourraient le faire que d’après des ouï-dire.

Cette partie de la vie de la Pucelle ne saurait avoir des témoins mieux informés, ni qui aient vu de plus près ce qu’ils nous affirment.

Ce sont : le parrain Jean Moreau, les trois marraines de Jeannette, Béatrix veuve Estellin, Jeannette, femme Thévenin le charron, Jeannette veuve Thiesselin ; ce sont ses voisines, amies, compagnes de chaque jour, Hauviette femme Gérard, Mengette femme Joyard.

Gérard Guillemette, Jean Watterin, Simonin Musnier, Colin fils, Michel Lebuin sont du même âge que Jeannette ou n’en diffèrent que de quelques années. Ils ont grandi avec elle dans l’humble village de quelques cinquante feux.

632Le nonagénaire Bertrand Lacloppe, un ancien couvreur, Jean Noen, Thévenin, Jacquier, Perrin l’ancien marguillier, Gérardin, tous, comme les précédents, habitant Domrémy, ont vu grandir Jeannette, puisqu’ils ont au moins quinze ans de plus qu’elle. Isabellette Gérardin lui a fait tenir un de ses enfants sur les fonts baptismaux.

Il y a des prêtres : Dominique Jacques, curé de Montiers-sur-Saulx ; Étienne de Syonne, curé de Roncey, doyen de Chrétienté ; Jean Colin, curé de Domrémy, lors de l’enquête. Ils ont vu Jeanne ou l’ont confessée. Ils ont entendu feu M. Front, ancien curé de Domrémy, rendre à sa paroissienne des témoignages tels que celui-ci : Je ne connus jamais sa pareille.

Durand Laxart dépose à Vaucouleurs. Par sa femme il est l’oncle de Jeannette ; il a été comme le Mardochée de notre Esther. Le premier, il a cru à sa mission, a ménagé la sortie de la maison paternelle et n’a négligé aucun moyen pour la mettre sur le chemin de sa glorieuse carrière. Impossible que quelqu’un puisse mieux nous renseigner sur le séjour à Vaucouleurs que Henri le charron et sa femme Catherine. Jeanne logeait chez eux en attendant que Baudricourt lui ouvrit le chemin de la France. Jean le Fumeux, maintenant chanoine de Sainte-Marie de Vaucouleurs, était alors enfant de chœur dans cette église. Il observait d’un œil curieux la sainte fille qui, peu contente d’entendre toutes les messes matinales, descendait dans la crypte pour se laisser aller à son extatique dévotion. L’enfant de chœur l’a surprise dans cet état.

Aubert d’Ourches, Geoffroy du Fay, sont de nobles seigneurs qui ont eu l’occasion de voir Jeanne ; Nicolas Bailly a été employé à l’enquête ordonnée par Cauchon.

Mais aucun de ces témoignages n’a l’importance de ceux de Jean de Metz, fait par Charles VII seigneur de Novelompont et de Bertrand de Poulengy. Ils se sont offerts à Baudricourt pour conduire Jeanne de Vaucouleurs à Chinon ; ils lui ont servi de guides dans ce voyage de cent-cinquante lieues à travers un pays ennemi, infesté de brigands et d’hommes d’armes. Leurs noms devraient rayonner dans notre histoire à côté de celui de l’héroïne. Aucune déposition peut-être ne vaut la leur. Ils ont entendu Jeanne donner ses premières explications sur l’idée qu’elle se faisait de la royauté française, sur la nature de sa mission ; ils nous disent comment en sa présence leurs sens recouvraient le calme et la pureté des jours de l’Éden ; comment leur âme était soulevée dans les régions de la sainteté. Ce ne sont pas eux qui doutent que celle qu’ils ont conduite ne soit une sainte420.

633Qu’aux informations du lieu d’origine, l’on ajoute les révélations que, par leurs questions, nous ont valu de la part de la martyre les tortionnaires de Rouen, révélations qu’ils nous ont transmises, et l’on aura sur la vie de Jeannette à Domrémy un tableau complet. C’est l’idéal de la jeune paysanne chrétienne.

III.
Coup d’œil sur les témoins de la carrière glorieuse ; combien compétents.

La période triomphante nous est manifestée par les dépositions reçues à Orléans et à Paris. Il faut y joindre une déposition faite à Rouen par Seguin, un des examinateurs de Poitiers, et celle du preux Jean d’Aulon à Lyon.

L’archevêque de Reims entendit quelques témoignages à Orléans et constitua ensuite le Dr Bouillé en son lieu et place. L’évêque de Paris, Jean Bréhal et l’archevêque de Reims, à son retour d’Orléans, reçurent celles de Paris. Le Dominicain Jean Després, vice-inquisiteur de la foi à Lyon, fut délégué pour entendre Jean d’Aulon, alors sénéchal de Beaucaire.

Certes le témoin était compétent. L’on se rappelle que lorsqu’il fallut constituer la maison de la libératrice, Charles VII, aux applaudissements de tous, choisit Jean d’Aulon, chevalier en grand renom de prudhommie et de précoce sagesse. Il l’institua le maître d’hôtel de Jeanne, chef de sa maison. Le noble chevalier poussa le dévouement jusqu’à se faire prendre avec Jeanne à Compiègne ; ce qui lui permit de continuer ses services durant quelque temps, même dans la captivité421.

Où trouver meilleure source ? Elle existe et l’historien peut y puiser ; c’est la déposition de l’aumônier de Jeanne, F. Pâquerel, de l’ordre des ermites de saint Augustin. Il a été attaché à la suite de la vierge guerrière depuis le mois d’avril 1429 jusqu’au mois de mai 1430. Il nous apprend qu’il la confessait presque tous les jours422. Louis Contes, l’un des deux pages de Jeanne, a fait aussi sa déposition.

Qui pourrait mieux nous faire connaître la vie guerrière que Dunois, de Gaucourt, qui commandaient à Orléans lorsque Jeanne y entra, qui furent ses compagnons de guerre jusqu’au jour où, à la suite de l’assaut de Paris, l’imprévoyance, sinon la trahison, dissipa la plus patriotique des armées423. Il y a bien d’autres témoins de la vie des combats, le chevalier 634Théobald Thermes424, les nombreux bourgeois d’Orléans entendus à la réhabilitation. Mais aucune déposition peut-être ne vaut celle du duc d’Alençon425. Il avait le titre de généralissime dans la campagne de la Loire ; en réalité, il laissait à Jeanne le commandement effectif. C’est pour cela qu’aucun guerrier ne semble avoir été plus cher à Jeanne. Les intrigues de cour les séparèrent au retour de la campagne de l’Île-de-France. D’Alençon, deux ans après sa déposition, ternit la gloire de ces souvenirs en s’alliant secrètement avec l’Anglais. Il fut traduit devant la cour des pairs ; il a été déjà dit que deux des délégués pontificaux, Juvénal des Ursins et Richard de Longueil, figuraient parmi les juges qui prononcèrent contre lui une sentence de mort, commuée en une sentence de perpétuelle captivité.

Marguerite de Touroulde426, veuve de maître René de Bouligny, trésorier général, avait observé Jeanne de bien près, elle qui, à Bourges, avait reçu la Pucelle dans sa maison, vivait avec l’héroïne dans une telle intimité qu’elles partageaient le même lit. Qui méritait plus de créance que Simon Charles, un des diplomates préférés de Charles VII427 ? Le sage conseiller revenait d’une ambassade à Venise en même temps que Jeanne arrivait à Chinon ; il a vu Jeanne auprès de son maître, l’a entendue, a conversé avec elle et probablement a été consulté sur le jugement à porter sur la jeune paysanne. Il n’est pas le seul des témoins qui ait vu Jeanne à Poitiers. Pour cette partie de l’histoire, personne ne semble mériter plus de créance que le vénérable doyen de la faculté de théologie de cette ville, Seguin, religieux dominicain428. On a vu que c’était l’interrogateur au langage et à l’accent limousin, dont il a été parlé au premier chapitre de ce volume. Il est touchant de voir le docteur septuagénaire faire le voyage de Poitiers à Rouen, pour nous faire une déposition dans laquelle il ne s’épargne pas lui-même.

Quicherat reproche à la commission pontificale de n’avoir pas fait venir Turelure, évêque de Digne. Puisque le prélat dominicain avait siégé en 1429, en qualité d’inquisiteur général du Midi dans la commission de Poitiers, il devait en 1455 être fort avancé en âge. Qu’on juge de la distance qu’il y avait au XVe siècle de Digne à Rouen, ou même à Orléans, des périls de la route à la suite de la guerre de Cent ans, en se rappelant qu’au commencement du XIXe siècle, l’on faisait son testament lorsque du Languedoc l’on se rendait à Paris ; l’histoire pourra alors regretter de 635n’avoir pas la déposition du vénérable évêque, mais elle n’inculpera pas les délégués pontificaux, si pleinement renseignés par d’autres témoignages.

IV.
Coup d’œil sur les témoins du martyre ; combien compétents.

La période de la passion et du martyre n’est pas moins riche que celle de Domrémy et de la vie guerrière ; elle est due tout entière à la commission apostolique, et elle a sauvegardé les deux autres. Sans le procès de la réhabilitation, l’on n’eût rien su des horreurs du drame de Rouen, et Jeanne eût à peu près disparu de la mémoire des hommes sous le monceau de calomnies entassées par le premier procès. Le forfait de Rouen par ses gigantesques proportions a forcé de revenir sur la cause. Il semble que c’est sur ses atrocités que les enquêtes devaient se renfermer d’abord. Pour mieux les faire ressortir, les délégués pontificaux, à l’instance du promoteur et des procureurs de la famille d’Arc, ont ordonné celles dont il vient d’être parlé. Ils ont ainsi gravé l’histoire de Jeanne sur un monument bien plus indestructible que l’airain ; chacun d’eux avec le poète de Rome pouvait dire : exegi monumentum ære perennius. Ils ont constitué le fanal de notre histoire et de notre pays. La France ne périt et ne succombe que pour ne pas vouloir marcher à ses clartés.

L’histoire possède quatre informations sur le martyre de Rouen ; trois sont au procès. La dernière est de beaucoup la plus importante, quoique l’on trouve dans les autres quelques détails qui ne sont pas dans celle-ci. Cela tient à la marche adoptée. Dans la première, celle de Bouillé, ce n’était qu’un essai. Les juges n’en ont pas tenu compte. Dans celle du cardinal d’Estouteville, les questions roulaient sur XII points seulement. Dans celle de Philippe de la Rose, sur XXVII ; enfin dans la dernière sur XXXIII. C’étaient trente-trois assertions que les tenants de la famille d’Arc et les procureurs se faisaient forts d’établir. Les juges de la réhabilitation, tout en admettant les deux dernières informations, ont cependant recolé les témoins, à quelques exceptions près. Il en résulte que nous avons jusqu’à quatre dépositions des mêmes personnages, et des mieux en situation de tout voir et de tout entendre, ou plutôt qui ne pouvaient pas ne pas voir et entendre.

Tel était bien le greffier principal Guillaume Manchon ; il a déposé quatre fois429. L’huissier Jean Massieu, chargé d’amener et de ramener Jeanne du cachot au tribunal, qui se tenait à ses côtés durant les interrogatoires, 636a déposé trois fois430. Martin Ladvenu, le consolateur de la dernière heure, a déposé quatre fois431 ; son confrère Isambart de La Pierre, qui s’est honoré par de salutaires conseils, et en assistant aussi Jeanne dans le supplice, a déposé deux fois432.

Quelques-uns des témoins des scènes de Rouen ont été interrogés à Paris. Les deux médecins Jean Tiphaine433 et Guillaume de La Chambre434, mandés de cette ville par les Anglais, pour que la mort ne leur enlevât pas dans la prison celle qu’ils voulaient voir finir sur le bûcher, ont fait leur déposition à Paris. Courcelles a fait à Paris sa déposition435 si embarrassée, dans laquelle celui qui savait tout feint de ne rien savoir. La justice complète aurait demandé qu’il fût ailleurs qu’au banc des témoins ; et si, pour le faire parler, on lui avait appliqué la torture, l’on n’aurait fait qu’user envers lui du moyen qu’il était d’avis d’employer envers Jeanne.

Parmi les témoins entendus se trouvent des évêques tels que Jean de Mailly436, évêque de Noyon, Jean Fabre437, évêque de Dimitri in partibus, un Augustin ; des religieux tels que le prieur de Longueville-Giffard438, nombre de prêtres et de dignitaires ecclésiastiques. Beaucoup parmi eux, au procès de condamnation, trompés par les XII articles, entraînés par l’autorité de l’Université de Paris, et aussi cédant à la peur, avaient émis des avis qui devaient leur peser. Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu, eux-mêmes, n’avaient pas été sans payer quelque tribut aux malheureuses circonstances ; peu pouvaient, comme le courageux chanoine Houppeville, se rendre le témoignage qu’ils n’avaient nullement fléchi.

On entendit des laïques tels que Pierre Cusquel439, Laurent Guesdon440 Jean Moreau441, et d’autres encore.

Avant la fin de mai, la commission apostolique avait un dossier de plus de 130 dépositions dues à 118 témoins, sans comprendre celles de la première enquête faite par Bouillé. Beaucoup émanaient de personnages éminents en dignité, entourés de considération, qui avaient vécu le plus près possible de l’héroïne, sur les divers théâtres de son existence. Ils pouvaient dire et ils disaient : J’ai vu, J’ai entendu ; rarement : L’on m’a rapporté.

637V.
Derniers travaux de la commission. — Scrupuleux examen des pièces.

L’évêque de Coutances avait rejoint ses collègues à Paris dans les premiers jours de juin. La commission au complet avait sous les yeux une énorme quantité de pièces plus probantes les unes que les autres : la grande enquête, l’instrument du premier procès, les énormités dont il portait la trace, les mémoires de tant de docteurs qui en relevaient les si nombreuses monstruosités. Les neuf mémoires insérés dans l’instrument de la réhabilitation ne sont en effet qu’une partie de ceux que suscita la grande cause ; il y eut d’autres consultations, tant sur l’ensemble du procès que sur des questions de détail et sur quelques parties déterminées. On a choisi sans doute pour les faire entrer dans la rédaction définitive du second procès ceux que recommandaient et leur valeur intrinsèque et le nom de leurs auteurs. Le lecteur peut voir, par ce qui a été rappelé et exposé, quels hommes ont étudié Jeanne, et avec quelle profondeur ont été examinées sa vie, et les questions capitales de son histoire, les révélations par exemple. N’est-il pas remarquable comment tous les travaux reproduits ou analysés, tout en aboutissant aux mêmes conclusions, se sont offerts à nous avec une marche et un plan propres à chacun des auteurs qui les ont composés, et jettent un jour nouveau tant sur la victime que sur les horreurs commises par les bourreaux ?

Quelle preuve de l’aveuglement produit par la libre-pensée sur des esprits, qui par ailleurs ne sont pas réputés fanatiques d’impiété, que la préférence donnée au simulacre juridique du procès assassin, sur la procédure si régulière et si complète du procès vengeur ! L’on ne fera pas l’injure aux consulteurs de la réhabilitation, donnant des avis si profondément motivés, si indépendants, de les comparer avec les consulteurs de l’assassinat votant d’après des articles tronqués, sous l’impression de la peur, appuyant à peine leur avis de quelque vague semblant de raison, s’abritant derrière des autorités supérieures. Le grand meurtrier, ainsi que nous l’a dit Bréhal, ne pouvant l’emporter par la raison voulut se couvrir par le nombre.

Le nombre ne fit pas défaut aux délégués pontificaux ; nous voyons en effet qu’ayant étudié à Paris les matériaux destinés à préparer la sentence, ils appelèrent à délibérer avec eux les docteurs de la capitale, les plus en renom de savoir et de vertu442 ; rendus à Rouen, ils recommencèrent leur travail, en faisant appel aux lumières des docteurs de Normandie443. À la différence de Cauchon, ils n’ont pas relaté les noms de ces consulteurs de 638circonstance. C’était bien inutile après des traités des maîtres, dont ils s’étaient entourés ; on sait bien qu’en général ces docteurs de second ordre ont coutume, et avec raison, de s’en tenir au sentiment des maîtres. Les délégués ont été bien avisés en nous transmettant, à la place de noms vulgaires, les œuvres des hommes éminents qu’ils nous ont conservées.

Pendant les derniers travaux des commissaires de Rome, les citations allaient leur cours, et les formalités de droit s’accomplissaient. Il a été déjà dit que les intimés avaient reçu signification de venir entendre le prononcé de la sentence.

Elle fut rendue enfin, après de si longs travaux, le 7 juillet 1456 ; d’abord, en présence de quelques personnes seulement, dans la grande salle de l’archevêché de Rouen ; et immédiatement après, avec le plus grand appareil, au cimetière Saint-Ouen ; le lendemain 8, avec la même pompe, sur le lieu du forfait, à la place du Vieux-Marché.

La sentence de réhabilitation doit être méditée par tous les historiens soucieux de ne pas défigurer le martyre de la libératrice. À quelque point de vue que l’on se place, elle contraste avec celle de Cauchon. Le grand prévaricateur y a mêlé des exhortations, sacrilèges dans le cas, de vrais hors-d’œuvre, ce semble, dans des circonstances qui l’auraient motivée ; celle des délégués pontificaux, beaucoup plus juridique, ne renferme que des considérants, justifiant l’arrêt qui la termine.

639Chapitre V
La sentence

  • I.
  • Style propre d’une sentence : les considérants et le jugement.
  • II.
  • La source de la juridiction des délégués ; objet de la cause ; demandeurs et intimés.
  • III.
  • Ce qu’ont examiné les juges délégués.
  • IV.
  • Réprobation des XII articles.
  • Incompétence des premiers juges.
  • La prétendue abjuration qualifiée.
  • Hommages aux auteurs des mémoires et à leurs œuvres.
  • V.
  • Le jugement : l’œuvre de Cauchon entièrement nulle : et annulée, si besoin était.
  • Réparation.
  • VI.
  • Réparation faite à Rouen, Orléans, etc. Combien insuffisante.
  • VII.
  • Quelques coupables ont-ils été poursuivis ?

I.
Style propre d’une sentence : les considérants et le jugement.

Thémis a toujours rendu ses arrêts dans une langue à part ; il serait superflu d’y chercher l’élégance littéraire, qui en est aussi forcément bannie que d’une table des matières. Que sont en effet les considérants, sinon comme une sorte de table des matières, résumant des pièces parfois fort longues, montrant que toutes les formalités de droit ont été accomplies, touchant en quelques mots les points les plus substantiels de la cause, pour mettre hors de toute attaque, de toute chicane possible, le jugement final auquel tout se rapporte ? De là, de longues suspensions fatigantes à lire ; la nécessité d’être du métier, ou tout au moins d’avoir étudié profondément l’objet des débats pour se rendre compte de ce qui est renfermé dans les diverses incises des oracles juridiques.

La sentence des délégués pontificaux n’échappe pas, ne pouvait pas échapper, à ces nécessités inhérentes à la matière. Pour en faciliter l’intelligence, le traduction va en être divisée en cinq parties, et une explication précédera chacun des alinéas, qui les composent.

640II.
La source de la juridiction des délégués ; objet de la cause ; demandeurs et intimés.

Les juges délégués commencent par relever brièvement la source d’où émanent leurs pouvoirs, le Siège apostolique ; ils font connaître les deux parties : les demandeurs, et les intimés ; ce que poursuivent les premiers ; ils constatent que les seconds ont été cités. C’est l’objet de ces premières lignes :

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

L’éternelle Majesté dans sa Providence, le Christ notre Sauveur et Seigneur, Dieu et homme, a préposé le Bienheureux Pierre et ses successeurs, dans la Chaire Apostolique, au gouvernement de l’Église militante. Les Pontifes Romains, sentinelles placées au sommet de la hiérarchie, ont le devoir de faire éclater la vérité dans sa lumière, d’enseigner à marcher dans les voies de la Justice, d’embrasser tous les bons dans leur amour, de relever les opprimés, et par des Jugements dictés par la raison de ramener dans les droits chemins ceux qui s’égarent dans des voies tortueuses.

Nous avons été, dans le cas présent, revêtus de l’autorité apostolique, nous, Jean par la grâce de Dieu, archevêque de Reims, Guillaume et Richard, par la même grâce, évêques, l’un de Coutances, l’autre de Paris, et Jean Bréhal de l’ordre des Frères-prêcheurs, professeur de théologie, l’un des deux Inquisiteurs de l’hérésie au royaume de France ; et délégués spécialement comme juges par notre saint seigneur le pape régnant. C’est pourquoi :

Vu le procès solennellement discuté devant nous, en vertu du mandat apostolique à nous adressé et par nous respectueusement accepté, de la part d’honnête veuve Isabelle d’Arc, jadis mère de feue Jeanne d’Arc, vulgairement dite la Pucelle, de bonne mémoire, de la part de Pierre et de Jean d’Arc frères propres, naturels et légitimes de la défunte mentionnée, au nom de leur parenté, demandeurs, contre le sous-inquisiteur de l’hérésie au diocèse de Beauvais, contre le révérend Père dans le Christ, le Seigneur Guillaume Hellande, évêque de Beauvais, et contre tous et chacun de ceux qui croient avoir intérêt à s’opposer, tant en corps qu’en particulier, intimés ;

Vu d’abord la citation péremptoire prescrite par nous et exécutée, faite aux dits intimés, sur la demande des poursuivants, et du promoteur dûment nommé par nous pour cette cause et institué après serment, citation à l’effet de presser les intimés d’assister à l’exécution du Rescrit Apostolique, d’alléguer à l’encontre les motifs, réponses et procédures de droit.

Vu la requête des demandeurs, vu les faits, raisons, conclusions, rédigés par écrit sous forme d’articles, tendant à ce que nous déclarions nul, inique, frauduleux, un prétendu procès en matière de foi poursuivi dans cette ville 641contre la dite défunte, par feu sire Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais, par Jean le Maître, se prétendant sous-inquisiteur dans le même diocèse et par Jean d’Estivet promoteur, ou se disant promoteur dans le même lieu, procès continué et mis à exécution ; qu’au moins nous cassions et annulions le dit procès, les abjurations, sentences, et tous les effets qui s’en sont suivis ; que nous réhabilitions la dite défunte, et octroyions autres faits énumérés dans le dit écrit.

III.
Ce qu’ont examiné les juges délégués.

L’objet de leur délégation ainsi déterminé, les juges pontificaux exposent par quels travaux ils ont cherché à s’éclairer, les sources où ils ont puisé les motifs qui servent de base à la sentence qu’ils vont rendre.

1° Ce sont d’abord les actes du premier procès. Ils en ont constaté l’authenticité, et les ont étudiés profondément, en même temps qu’ils se sont assurés de la fidélité des abrégés qui en ont été faits.

Vus, profondément lus, relus, souvent examinés les registres originaux, instruments, pièces à l’appui, actes, notes et protocoles du procès déjà allégué, actes qu’en vertu de nos lettres compulsoires, les notaires et autres personnes ont mis en nos mains et expliqués ; leurs signatures et écritures par eux reconnues en notre présence ; après en avoir longuement conféré avec les dits notaires et officiers constitués au dit procès, et avec eux les conseillers dont nous avons pu nous procurer la présence afin d’avoir leurs avis ; les originaux et les extraits qui en ont été faits collationnés et comparés.

Il était difficile de pousser sur ce point le scrupule plus loin.

2° Ils visent ensuite l’instruction préparatoire faite ou ordonnée par le cardinal d’Estouteville et Bréhal. Ils en ont reconnu l’authenticité, l’ont complétée eux-mêmes, et se la sont appropriée.

Vu les informations préparatoires, qu’après la visite des registres et des instruments à lui présentés, a faites, de concert avec l’Inquisiteur, le Révérendissime Père dans le Christ, le seigneur Guillaume cardinal prêtre du titre de Saint-Martin des Monts, alors légat du Siège apostolique dans le royaume de Finance ; et aussi celles qui ont été faites tant par nous que par nos commissaires.

3° Ils mentionnent après cela les mémoires composés sur la matière ; ils relèvent le mérite des auteurs, et disent que ces auteurs ont travaillé sur l’ordre du cardinal d’Estouteville et sur leur propre demande. Ces mémoires pesaient d’un tel poids dans leurs balances qu’ils y reviendront jusqu’à trois fois.

Inspectés et considérés divers traités de prélats, docteurs et praticiens 642de grand renom et de souveraine probité (practicorum solemnium et probatissimorum), qui après avoir longuement visité les livres et instruments du susdit procès, ont travaillé, sur l’ordre du Révérendissime Père susnommé et sur le nôtre, à en élucider les points douteux.

4° La grande enquête ; elle a été faite pour établir les points que les poursuivants et le promoteur ont demandé d’établir. Les juges indiquent qu’elle a porté sur toute la vie de la défunte ; ils insistent sur l’examen de Poitiers, et la présence de l’archevêque de Reims ; circonstance qui à elle seule rendait Cauchon doublement incompétent.

Vu les articles et interrogatoires sus dits, à nous présentés au nom des demandeurs et du promoteur, et par nous admis comme preuves après plusieurs appels à les contredire ; attendu les dépositions des témoins et sur la vie de la défunte, et sur sa sortie de son lieu d’origine, et sur l’examen subi par elle durant de longs jours à Poitiers et ailleurs, en présence de nombreux prélats, docteurs et hommes de savoir, et surtout du Révérendissime Père Régnault, autrefois archevêque de Reims, alors métropolitain du dit évêque de Beauvais ; et aussi sur la merveilleuse délivrance d’Orléans, sur la marche vers Reims et le couronnement royal ; et encore sur les circonstances du procès, la qualité des juges, et leur manière de procéder.

5° Sous le paragraphe suivant les juges rappellent comment ils ont appelé les intimés à contester les documents susdits, et ils visent, pensons-nous, soit les corrections des XII articles qui n’ont pas été faites, soit les lettres de garanties octroyées aux bourreaux, soit les réserves faites par les plaignants de mettre hors de cause les docteurs consultés pour le procès de condamnation.

Vu, en dehors des dites lettres, dépositions et témoignages, vu d’autres lettres, instruments, et pièces à l’appui, livrées et produites au terme ; après avoir déclaré non avenue la prétention de contester les preuves alléguées ; entendu notre promoteur, qui, après avoir vu les mêmes preuves, s’est pleinement joint aux demandeurs, et a reproduit en notre nom les pièces susdites, aux fins exprimées dans les écrits des dits demandeurs, avec certaines protestations, réserves et requêtes admises par nous ; vu ensemble certaines considérations de droit brièvement alléguées par écrit, considérations dignes de notre attention et par nous admises.

IV.
Réprobation des XII articles. — Incompétence des premiers juges. — La prétendue abjuration qualifiée. — Hommages aux auteurs des mémoires et à leurs œuvres.

Jusqu’ici les juges pontificaux ont principalement rappelé les diverses recherches auxquelles ils se sont livrés, les investigations qu’ils ont faites, 643la suite de la procédure. Ils vont maintenant aborder de plus près la sentence. Cette sentence est double. Par la première ils condamnent les XII articles, arrêtent qu’arrachés de l’instrument du procès, ils doivent être lacérés ; et comme à partir de la composition scélérate de cette imposture, tout le brigandage de Rouen roule sur l’infâme pièce, ils prononceront successivement sur ce qui a suivi, pour en venir à la sentence générale et finale.

1° Ils disent qu’ils ont fixé le jour présent pour la sentence après avoir mûrement approfondi toutes les informations énumérées et notamment les XII articles.

Après tout cela, au nom du Christ intéressé dans la cause, et le jour d’aujourd’hui fixé pour le prononcé de la sentence ; vues, maturément repassées et pesées, toutes et chacune des choses déjà alléguées, et entre autres certains articles commençant par ces mots Quædam femina, articles qu’après le procès d’instruction, les jugeurs (judicantes) ont prétendus extraits des aveux de la dite défunte, et ont transmis à des personnes de marque pour avoir leur avis, articles que les sus dits promoteurs et poursuivants ont combattus comme iniques, faux, sans rapport avec les dits aveux, malicieusement fabriqués.

2° Avant d’en venir à la condamnation des XII articles, ils rappellent que Dieu seul connaît certainement les révélations qu’il fait, ils rappellent qu’il est loin de les refuser aux petits ; qu’il se plaît à venir en aide, lorsque le besoin est plus pressant. C’était insinuer qu’il y avait des raisons de croire aux révélations de Jeanne. Ils insistent sur les avis des doctes qu’ils ont consultés et qui ont répondu soit oralement, soit par écrit. Ils louent les mémoires composés. Ils disent que ces docteurs sont loin de réprouver les actes de Jeanne, qu’au contraire ils les jugent dignes d’admiration ; ce que ces mêmes docteurs réprouvent jusqu’à la stupéfaction, c’est, tant pour le fond que pour la forme, le jugement de condamnation rendu contre la jeune fille, attendu qu’il est souverainement difficile d’asseoir sur ces matières un jugement certain. Voici les paroles de la sentence :

Pour que notre présent jugement sorte du visage de Dieu qui pèse les esprits, qui seul connaît parfaitement les révélations qu’il daigne faire, et les juge pleinement dans leur vérité ; de Dieu qui souffle où il veut, et choisit parfois l’infirmité pour abattre toute force ; de Dieu qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, mais leur donne secours dans leurs nécessités et leurs tribulations ; les préliminaires et la sentence mûrement délibérés avec des hommes doctes et non moins probes et timorés ; vu leurs décisions solennelles, développées dans les traités savamment composés, et dans de nombreux travaux ; vu les sentiments exprimés verbalement et par 644écrit, sur la forme et sur la matière, d’après lesquels les actes de la dite défunte sont jugés dignes d’admiration plus que de réprobation ; d’après lesquels, considérés le fond et la forme, ces doctes s’étonnent grandement de la sentence de réprobation rendue définitivement contre elle ; prononçant qu’il est très difficile d’asseoir un jugement certain sur ces matières, puisque le bienheureux Paul parlant de ses propres révélations confesse ignorer s’il les a eues dans son corps ou seulement en esprit, et s’en rapporte pour cela à Dieu.

3° Après ces considérants, les juges prononcent la condamnation des XII articles. Du même coup, ils renversent le reste de la procédure dont les XII articles sont la base : ils mettent en même temps hors de cause la foule des docteurs qui avaient délibéré et donné leur sentiment d’après cet exposé imposteur. À ce point de vue les historiens ne sauraient trop peser l’alinéa suivant :

D’abord nous disons ; et en rigueur de justice, nous prononçons que les articles commençant par ces mots Quædam femina, relatés dans le prétendu procès, et dans l’instrument des prétendues sentences rendues contre la dite défunte, seront, ont été et sont mensongèrement, perfidement, calomnieusement, frauduleusement, et malicieusement extraits du prétendu procès, et des prétendus aveux de la dite défunte. On y supprime la vérité, on y introduit la fausseté dans plusieurs points substantiels, de manière à égarer l’intelligence de ceux qui ont délibéré et se sont prononcés d’après ce texte. Plusieurs circonstances aggravantes non contenues dans les susdits procès et aveux y sont ajoutés ; quelques circonstances atténuant et justifiant le sens des paroles y sont en plusieurs points passées sous silence ; la forme des paroles y est altérée de manière à en changer le sens. C’est pourquoi nous cassons, nous irritons, nous annulons ces articles comme faux, comme calomnieusement et perfidement extraits, et en opposition avec l’aveu ; et les ayant fait arracher du dit procès, en qualité de juges nous décernons qu’ils doivent être lacérés.

V.
Le jugement : l’œuvre de Cauchon entièrement nulle : et annulée, si besoin était. — Réparation.

Après cette première sentence partielle, les juges, dans les considérants qui suivent, visent d’une manière générale les autres circonstances du prétendu procès, et appuient sur les plus criantes :

1° La double sentence, la qualité des juges, les prisons dans les lignes suivantes :

En outre, les autres parties du même procès diligemment considérées 645et surtout les deux sentences appelées par les jugeurs sentence de chute et de rechute ; après avoir longuement pesé la qualité des susdits jugeurs et celle de ceux au pouvoir desquels et sous la garde desquels Jeanne était détenue.

2° La récusation de Cauchon, mais surtout l’appel au Souverain Pontife sont clairement exprimés dans ces paroles :

Vu les récusations, les soumissions (au pape et au concile), les appels, la demande réitérée par laquelle la dite Jeanne a souvent et très instamment requis d’être menée au Saint-Siège et à notre très saint seigneur le Souverain Pontife, voulant lui déférer et lui soumettre sa personne, toutes ses paroles, tous ses actes, le procès.

3° Qu’on juge de ce qu’il faut penser de tant d’histoires où on lit simplement que Jeanne s’est rétractée, par la manière dont la sentence prononce sur cet incident du drame, si capital et si fondamental, ainsi que le font observer les juges ; la sentence de rechute n’était en effet basée que sur cette prétendue abjuration.

Attendue, sur le fond du procès, une abjuration prétendue, fausse, perfide, extorquée par la violence, par la crainte, par la présence du bourreau et la menace immédiate du bûcher, abjuration nullement prévue, nullement comprise par la dite défunte.

4° Comment a-t-on pu négliger les mémoires pour la réhabilitation, lorsque pour la troisième fois les juges en parlent avec les éloges suivants :

Considérés les susdits traités et l’opinion des prélats et des docteurs de renom, également versés dans le droit divin et humain, qui affirment que les crimes imputés à la dite Jeanne dans les deux sentences susdites n’ont pas de liaison avec le procès qui les précède et ne peuvent pas en être déduits, et qui, sur ce point et sur d’autres encore, établissent longuement et fort éloquemment la nullité et l’injustice de la condamnation.

5° Enfin les délégués pontificaux se recueillent une dernière fois avant de prononcer la sentence définitive, se rendent le témoignage qu’ils n’ont rien négligé pour s’éclairer, et qu’ils ne sont mus que par l’amour de l’infinie justice.

Toutes et chacune des autres considérations requises soigneusement faites, du haut de notre tribunal, n’ayant que Dieu en vue, nous prononçons de nos sièges de juges notre sentence définitive ainsi libellée.

VI.
Réparation faite à Rouen, Orléans, etc. Combien insuffisante.

1° Les juges prononcent que les procès et sentences de 1431 sont nuls de droit. Ils disent procès et sentences au pluriel, parce que de fait 646il y eut deux procès, celui de chute et de rechute et autant de sentences.

Nous disons, nous prononçons, nous jugeons, nous déclarons que les dits procès et sentences, entachés de dol, de calomnie, d’iniquité, de contradiction, d’erreur manifeste de droit et de fait, ensemble la susdite abjuration, les exécutions et toutes les suites, ont été, doivent être regardées, sont (en droit) nuls et nulles, sans valeur, sans force, et non avenues.

2° Des actes qui en droit ne sont pas nuls peuvent être annulés par le juge. Les délégués pontificaux annulent, s’il en était besoin, l’œuvre de Cauchon et lavent Jeanne et sa famille de toute note infamante.

Néanmoins, en tant que besoin en serait, et comme de raison, nous cassons, nous irritons, nous annulons, nous privons entièrement de force les dits procès et sentences ; déclarons qu’à leur occasion la dite Jeanne, les demandeurs, les parents de Jeanne n’ont contracté, ni encouru aucune note d’infamie, aucune tache, qu’ils doivent en être regardés et en sont exempts et lavés et, en tant que besoin est, nous les en lavons entièrement.

3° La promulgation de la sentence et la réparation.

Nous ordonnons que notre présente sentence soit de suite exécutée, ou solennellement promulguée dans cette ville, en deux endroits : l’un, immédiatement, sur la place Saint-Ouen, à la suite d’une procession générale et dans une prédication solennelle ; l’autre, demain, sur le Vieux-Marché, au lieu où la dite Jeanne a été cruellement et horriblement brûlée, et cela dans une solennelle prédication et à la suite de la plantation d’une belle croix, tant pour en perpétuer la mémoire que pour le salut de son âme et celui des autres défunts ; nous réservant et pour cause, de donner à notre dite sentence une exécution ultérieure, une autre intimation et pour future mémoire, une promulgation solennelle dans les cités et lieux insignes de ce royaume, selon que nous le verrons expédient, et s’il y a lieu, de faire encore d’autres dispositions.

Cette présente sentence a été portée, lue et promulguée par Messeigneurs les juges, en présence de Révérend Père dans le Christ, le seigneur évêque de Démétriade, d’Hector de Coquerel, de Nicolas du Boys, d’Alain Olivier, de Jean du Bec, de Jean de Gouys, de Guillaume Roussel, de Laurent Surreau, chanoines ; de Martin Ladvenu, de Jean Roussel, de Thomas de Fenouillères.

De toutes ces choses, maître Simon Chapitault, promoteur, Jean d’Arc et Prévoteau, au nom de leur partie, ont demandé l’instrument, etc.

Fait dans le palais archiépiscopal, l’an du Seigneur 1456, le 7e de juillet444.

647VII.
Quelques coupables ont-ils été poursuivis ?

Tel est le procès de réhabilitation, parfaitement digne des juges et de la cause, ce nous semble.

La sentence fut solennellement promulguée à Rouen, le 7 et le 8 juillet, de la manière prescrite par le jugement. Le 20 juillet, l’évêque de Coutances et Jean Bréhal portaient la joie à Orléans, en venant la faire solennellement entendre dans cette ville. Nulle part elle n’a dû être accueillie avec plus d’enthousiasme ; Orléans ayant, dans la mesure où cela lui a été possible, acquitté vis-à-vis de l’héroïne la dette de reconnaissance, dont en bonne justice la France aurait dû se montrer solidaire.

Des monuments furent érigés dans les deux villes ; les déserteurs de la foi sont infailliblement des déserteurs de la patrie, quand cette patrie est la France. Les Huguenots d’abord, les révolutionnaires ensuite se sont rués sur ces monuments qui, rétablis, ont été, dans nos derniers désastres, l’objet des hommages des envahisseurs, moins anti-Français que les fils de Calvin, du cosaque Arouet, ou du Genevois auteur du Contrat social.

Nulle part, la réparation n’aurait dû être aussi éclatante qu’à Paris, puisque c’était à Paris que la libératrice avait été le plus profondément détestée, que de Paris était parti le coup qui l’avait mise sur le chemin du martyre et qu’au fond la sentence qui avait dressé le bûcher avait été dictée par Paris. Le jugement rendu par Cauchon et son exécution avaient été promulgués à Paris avec un appareil extraordinaire, ainsi que cela a été rappelé. Guillaume Chartier a probablement donné à la réparation tout l’éclat en son pouvoir ; on serait heureux d’en connaître les détails, que les archives recèlent peut-être, mais qui sont inconnus à l’auteur de ce livre. Il regrette de ne pas savoir dans quelles autres villes fut accomplie la cérémonie expiatrice.

La réparation, il faut l’avouer, est restée bien incomplète. Richer rappelle fort à propos que dans la Grèce païenne toutes les villes élevèrent autrefois des statues à un capitaine célèbre. La France entière est autrement redevable à Jeanne que la Grèce à Démétrius [Démétrios de Phalère] ; il ne devrait pas y avoir une municipalité en France qui n’eut sa statue en l’honneur de la libératrice. Jeanne aura mieux, le jour où le ciel justifiera les pressentiments de Léon XIII ; il n’y aura pas une église où un monument ne rappelle son souvenir. Ce jour-là seulement, la réparation sera complète.

Calixte III se contenta-t-il de prononcer par ses délégués l’innocence de la victime ? Ne frappa-t-il pas d’une réprobation immédiate et directe 648les bourreaux et ceux qui avaient trempé dans le crime, tant les vivants que les morts ? Certes, il aurait fallu punir des puissances redoutables, la cour d’Angleterre et l’Université de Paris. La préoccupation de s’en tenir à la réhabilitation de Jeanne, de laisser de côté, à l’exception des deux prétendus juges et du promoteur, tous les autres complices, ressort de l’examen attentif du procès.

Cependant l’intention de poursuivre au moins quelques coupables est bien clairement exprimée dans le chapitre onzième de la seconde partie du travail de Bréhal. Il semble en restreindre le nombre à dessein. Les délégués apostoliques se réservent dans leur sentence de réhabilitation de prendre des mesures ultérieures, s’ils le jugent bon. Il semble bien que Bréhal, Inquisiteur général dans la moitié de la France, aura dû vouloir venger l’institution dont il était le chef, et dont l’esprit et les lois avaient été si sacrilègement travestis par Cauchon.

La justice pontificale informée n’aura-t-elle pas tiré un châtiment de son autorité foulée aux pieds, par le refus fait à Jeanne d’entendre son appel à Rome ? Louvet, historien de Beauvais, a écrit que Calixte III avait ordonné de déterrer les restes de Cauchon et de les jeter à la voirie ; un auteur italien a écrit de son côté que le procès avait été fait à deux des assesseurs de Cauchon et qu’ils avaient été brûlés.

Il ne semble pas que ces châtiments aient eu leur exécution. À la Révolution, le tombeau de Cauchon a été ouvert et l’on y a trouvé ses restes ; l’on connaît comment ont fini la plupart de ceux qui ont coopéré de plus près au drame douloureux, et ce n’est pas par le bûcher.

N’y a-t-il pas eu cependant de sentence rendue et faut-il supposer que Louvet, un grave magistrat, aura tiré de son imagination l’affirmation des restes du grand prévaricateur jetés à la voirie par ordre du Saint-Siège ? Il serait dur de le croire. Il est très possible que Rome ait voulu que acte de justice fût complété et que, en son nom, il ait été rendu une sentence qui n’aura pas reçu d’exécution. Ce ne sont pas les seules sentences pontificales qui, depuis cette époque de semi-apostasie, auraient été lettre morte en deçà des monts.

Une sentence de ce genre, une peine surtout telle que l’exécution sur le bûcher, ne pouvait se faire que par le pouvoir civil. L’Église ne condamnait pas à mort ; elle livrait au bras séculier qui exécutait les lois alors en vigueur. L’on a vu, dans un des chapitres précédents, comment les héritiers de Cauchon s’étaient prévalus de l’amnistie prononcée par Charles VII, lors de la conquête de la Normandie, pour sauvegarder la succession du prélat, tout en abandonnant sa mémoire. L’acte qui sauvegardait les biens sauvegardait plus encore les personnes ; il serait donc parfaitement explicable qu’une sentence rendue contre les coupables n’eut 649pas reçu d’exécution. Ce ne sont que des recherches dans les archives du Vatican, qui pourraient révéler ce qu’il y a de fondé dans une hypothèse qui couvrirait les assertions d’un certain nombre d’historiens, sans porter atteinte à des faits acquis.

La justice de la terre se trouve parfois désarmée en face de certains coupables, protégés par leur nombre ou leur puissance. Qui comptera les scélérats qui meurent honorés et parviennent à tromper même l’histoire qui se tait, ou même exalte ceux qu’elle devrait honnir, en proportion des dons du ciel que ces grands criminels ont tournés contre celui qui les leur avait départis ? L’Église, vivant sur la terre, est aussi parfois condamnée à la dure nécessité de ne pas appliquer sa législation, de fermer les yeux sur des prévarications qu’elle voudrait châtier sévèrement, de se contenter de réparations bien incomplètes. Que n’a-t-elle pas dû endurer au commencement de ce siècle, à la suite de la conclusion du Concordat ? Elle a dû tolérer dans les hautes fonctions ecclésiastiques des hommes couverts, la veille, de tous ses anathèmes. Douloureuse nécessité ! elle l’a subie dans d’autres circonstances ; démonstration péremptoire qu’il faut chercher ailleurs que sur la terre le lieu de la parfaite justice, de l’ordre vrai que réclament la raison et la conscience révoltées par le triomphe de l’iniquité dans les honneurs et demandant à grands cris que le mérite et les œuvres assignent à chacun la place définitive qu’il doit occuper.

En attendant le jour des justes et vengeresses manifestations, ce qui ne peut pas être nié, ce sont les assertions par lesquelles s’ouvre ce livre : la Pucelle est tout entière à l’Église Romaine. Elle lui appartient dans sa vie terrestre nourrie de la moelle des enseignements et des pratiques catholiques, dans sa mort où l’un de ses derniers cris est la parole si souvent rappelée dans ces pages : De mes dits et de mes faits je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape ; dans sa vie posthume et historique, lavée de l’outrage, conservée, et, il nous est permis de l’espérer, enfin dignement glorifiée par l’Église Romaine.

L’Église Romaine nous a conservé les faits ; nous lui devons les dépositions des cent-dix-huit témoins qu’elle a appelés à venir déposer devant ses délégués ; seule, elle en a donné l’explication vraie, l’explication théologique. Le lecteur vient de la voir exposée dans les mémoires provoqués par elle. Pas un de ces hommes éminents qui n’ait abandonné le jugement de son œuvre à l’Église Romaine ; sous ce rapport le contraste est frappant entre les bourreaux et les apologistes. Les bourreaux ne parlent de Rome que pour condamner comme rebelle à Rome celle qui en appelle à Rome. Le forfait consommé, — qu’on ne l’oublie pas, — ils soulèvent, autant qu’il est en eux, la catholicité entière pour empêcher une révision de la part de ce Saint-Siège qu’ils ont prétendu venger par le bûcher de Rouen ; ils partent 650pour Bâle afin de frapper Eugène IV et le Saint-Siège avec l’arme dont ils ont frappé Jeanne.

Jeanne compte parmi ses apologistes et ses défenseurs les Bourdeilles, les Longueil, les Lellis, les Bréhal, les d’Estouteville, les apologistes les plus intrépides de Rome, les ennemis les plus déclarés de la funeste déviation qui s’opérait alors. Si parmi ses défenseurs quelques-uns se sont laissé entamer par l’esprit du temps, aucun ne s’est porté à des excès comparables à ceux des Courcelles, des Érard, et de l’Université inspiratrice des forfaits de Rouen et de Bâle. On a vu comment les Ciboule, les Montigny s’étaient séparés de leurs collègues ; le travail de chacun d’eux est une protestation contre les doctrines proclamées par ces mêmes collègues.

Ces travaux trop négligés doivent, pensons-nous, introduire de profonds changements dans l’histoire de Jeanne. Plusieurs ont été signalés dans la suite de ces pages ; il peut être utile de présenter le tableau de ceux qui nous paraissent avoir une importance plus grande.

651Chapitre VI
L’histoire de la Pucelle illuminée par les mémoires théologiques

  • I.
  • La vie de Domrémy n’est nullement obscure.
  • Combien il est important de dire à quel âge Jeanne a eu ses premières révélations, et la manière dont elle les recevait.
  • Qu’il faut lui rendre son surnom.
  • II.
  • L’idée culminante de la mission de Jeanne.
  • Les secrets.
  • L’examen de Poitiers.
  • III.
  • La mission ne finissait pas à Reims.
  • IV.
  • Jeanne prophétesse.
  • La prophétie de son martyre.
  • V.
  • Le rôle des Anglais et de l’Université dans le martyre. Combien il est inique de l’attribuer à l’Église.
  • VI.
  • Fausse admiration de la libre-pensée pour la Pucelle ; son accord avec Cauchon.
  • VII.
  • Les explications allégoriques sur le signe donné au roi.
  • VIII.
  • Combien il est intolérable d’affirmer que Jeanne s’est rétractée.
  • IX.
  • Qu’elle est relapse.
  • X.
  • Que le brigandage juridique de Cauchon peut être comparé au procès de réhabilitation.
  • XI.
  • Les injustes préventions de Quicherat contre le procès de réhabilitation. Gratitude qu’il mérite cependant.
  • XII.
  • À qui surtout est due la reconnaissance.

I.
La vie de Domrémy n’est nullement obscure. — Combien il est important de dire à quel âge Jeanne a eu ses premières révélations, et la manière dont elle les recevait. — Qu’il faut lui rendre son surnom.

Il n’est pas permis de passer légèrement sur la vie de Domrémy, si bien décrite par les trente-quatre témoins entendus à la réhabilitation. Comment oser écrire que cette période est peu connue, alors qu’elle nous est révélée par ceux qui ont eu avec l’enfant des relations quotidiennes ; qui avaient douze, vingt, trente ans quand elle naquit, ou qui naquirent presque en même temps qu’elle ? Qu’y a-t-il de caché pour un village de cinquante ou soixante feux ? Il est vrai que le simple exposé renverse la donnée aujourd’hui chère à l’école rationaliste, donnée mise en vogue par le plus habile caricaturiste de Jeanne, par Michelet : Jeanne a coloré des ardeurs d’une piété exaltée jusqu’à l’hallucination les ardeurs d’un patriotisme tout aussi véhément. Ce n’est pas l’ardeur patriotique qui a créé des visions fantastiques et sans réalité, ainsi qu’est forcée de l’affirmer la libre-pensée, 652qui ose bien se dire admiratrice de celle qui à ses yeux ne peut être qu’une hallucinée, et pour employer une expression plus commune, une irrémédiable visionnaire, une incurable folle ; ce sont des visions fort réelles, les apparitions de personnages que l’Église vénère, qui ont imprimé dans l’âme de l’enfant la foi à une mission, dont l’adolescente comprenait toute l’absurdité, en dehors du secours divin qui lui était promis ; dont la réalisation ne serait que plus absurde encore, si elle avait été accomplie par une intraitable hallucinée.

Sous peine de présenter une Jeanne de tout point inintelligible, il faut insister sur l’âge où l’adolescente a été favorisée de ces visions, et sur les détails qu’elle-même nous a donnés à Rouen, sur la céleste éducation qu’elle a reçue. À moins qu’on ne veuille lui donner un démenti, il faut avouer que c’est dans la première partie de sa treizième année, et non à quatorze ans, dans l’été de 1424 et non de 1425, qu’elle a été visitée pour la première fois par le prince des célestes milices. Ce n’étaient pas seulement des voix qui arrivaient distinctes, suaves à son oreille ; c’étaient souvent des apparitions affectant d’autres sens que l’ouïe : sainte Catherine et sainte Marguerite traitaient avec leur élève comme avec une jeune sœur dont elles connaissaient la haute prédestination. Leurs leçons étaient fréquentes, Jeanne affirme que c’était deux et trois fois par semaine. La preuve de la réalité de ces manifestations, ce sont sans doute les merveilles inouïes dont la jeune fille a été l’instrument ; c’est la candeur des explications que le tribunal de Rouen lui a arrachées ; mais ce sont aussi les signes théologiques si bien mis en lumière par nos mémoires, les marques si nombreuses par lesquelles les docteurs catholiques distinguent les visions divines des divisions fantastiques ou diaboliques. Jeanne fait profession de ne croire aux révélations célestes que sur de bons signes ; il est profondément injurieux de la rapprocher, ainsi que le fait la libre-pensée, d’une Catherine de La Rochelle, ou d’autres visionnaires démasquées, qu’on trouve à cette époque, comme à toutes les autres. Il n’y aurait pas de fausse monnaie, s’il n’en existait pas de bonne ; il est déloyal de vouloir mêler et confondre l’une avec l’autre.

C’est continuer l’œuvre de Cauchon que de s’attarder autour de l’arbre des Dames, de s’appesantir sur les contes de vieille femme si hautement dédaignés par Jeanne, de passer sous silence Notre-Dame de Bermont, le lieu de délices de la sainte fille. Les deux endroits sont à l’opposite l’un de l’autre : Bermont à environ trois kilomètres au nord de Domrémy ; l’arbre avec la fontaine à environ quinze-cents mètres au midi. Le cœur faisait courir Jeanne à Bermont ; la nécessité, le désir de ne pas paraître singulière, faisaient qu’à certains jours elle allait avec ses compagnes se délasser auprès du beau may, où l’on ne la vit jamais seule.

653Jeanne la Pucelle, la Pucelle, c’est le nom que prenait, qu’aimait la libératrice. On a vu avec quelle unanimité les contemporains le ratifièrent, et comment il revient à chaque page des mémoires ; il lui venait du ciel ; ainsi l’appelaient ses sœurs du Paradis. Ses ennemis le lui refusaient avec une sorte de rage, qui se fait jour dans les XII articles, et les lettres de l’Université ; on sait quelles fanges a essayé d’accumuler autour de ce nom, dans le dernier siècle, le plus vil des humains. Il ne faut pas qu’il soit donné au roi des pornographes et à la meute polissonnière qui le suit de prévaloir, et de faire disparaître une appellation céleste, si chère à Jeanne. Quelque nombreux que soient les profanateurs, ils le sont moins que ceux qui ont souillé et souillent quotidiennement le mot amour. Cependant, dès le premier siècle, le disciple de saint Paul, le grand saint Denis, s’opposait à ce que le mot amour fût banni de la langue chrétienne, à cause des sens avilissants qu’y attache la passion. La raison est absolument la même pour l’angélique surnom de Jeanne la Pucelle. Grâce à cette appellation, la libératrice française jouit sans équivoque possible du privilège de celle que toute langue appelle : la Vierge.

Par là aussi est écartée une idée qui, sans faire disparaître le miracle, semble cependant l’amoindrir, et tout au moins l’altère. Jeanne ne fut pas la virago que beaucoup d’artistes et de littérateurs aiment à se représenter faussement. Elle était, il est vrai, forte et bien conformée, mais comme peut l’être une adolescente de dix-sept ans, et nullement comme l’est une femme de trente ans. Le mot Pucelle écarte cette confusion que tend à introduire la simple appellation de Jeanne d’Arc qui a prévalu aujourd’hui.

Pour toutes ces raisons, les amis de la vraie Jeanne doivent la nommer comme le faisaient les voix, comme le firent les contemporains, et l’appeler sans épithète la Pucelle, c’est-à-dire la jeune fille adolescente, l’adolescente idéale, dans toute la délicate fraîcheur de son innocence et de sa virginale pureté.

II.
L’idée culminante de la mission de Jeanne. — Les secrets. — L’examen de Poitiers.

L’idée culminante de la mission de Jeanne, c’est la royauté sociale et politique de Jésus-Christ, spécialement au saint royaume de France. Rien de plus expressif que les affirmations de Jeanne sur ce point, à son entrée dans la carrière, dans sa première entrevue avec Baudricourt, dans son premier entretien avec le gentil Dauphin, dans ses lettres aux Anglais, aux habitants de Troyes, au duc de Bourgogne, dans toute sa carrière. Voiler cet aspect, c’est voiler la tête de l’héroïne, et ne présenter qu’un buste décapité.

654L’on ne saurait nier que Jeanne dans sa première entrevue avec Charles VII a révélé au prince des secrets que lui seul connaissait. Le chevalier Sala en a dit clairement l’objet ; son récit se trouve implicitement confirmé par d’autres témoignages, par la déposition de Pâquerel, et, comme il a été observé, par plusieurs passages de nos mémoires. Les réponses de Jeanne à Rouen sur le signe donné au roi en sont merveilleusement éclaircies, ainsi que cela a été souvent remarqué au cours de ces pages.

La correspondance de Gelu montre avec quelle circonspection la jeune fille fut examinée et enfin admise. L’aréopage de Poitiers et sa sentence méritent beaucoup plus d’attention que les historiens ne leur en ont généralement donnée. La carrière fut canoniquement ouverte à la jeune fille.

III.
La mission ne finissait pas à Reims.

Dans un chef-d’œuvre dont il sera bientôt parlé, en 1844, un jeune prêtre, qui devait devenir le cardinal Pie, félicitait hautement un historien de Jeanne, M. Le Brun de Charmettes, d’avoir rompu avec la tradition qui fait finir la mission à Reims. Le sens si profond et si juste du jeune panégyriste était heurté de voir la céleste enfant s’aventurer ainsi sans mission dans un milieu où elle eût été si déplacée, si elle ne s’y fût pas trouvée sur l’ordre du ciel. Il y a de la continuation de la mission d’autres raisons que celles que donnait l’abbé Pie ; à défaut des documents qui lui faisaient défaut, son génie lui suggérait des raisons dont la valeur serait contestable. Mais en présence de ceux que nous possédons aujourd’hui, il n’est plus permis de maintenir une assertion qui obscurcit si grandement la sainte jeune fille. Non, elle ne s’est pas aventurée à poursuivre son œuvre après le sacre, sur un conseil, ou un ordre humain quel qu’il fût ; est-ce que quelqu’un, fût-ce le roi, aurait eu le droit de lui faire pareil commandement ? Aurait-elle dû s’y conformer ?

Rien ne prouve que les voix ont cessé de lui parler ; Jeanne affirme expressément qu’elles l’ont conseillée après l’assaut de Paris, sur les fossés de Melun, à Saint-Pierre-le-Moûtier. Jamais leurs conseils n’ont été aussi fréquents qu’à Rouen ; elle les recevait plusieurs fois par jour. C’est une invention sans fondement et étrange que de dire qu’elles lui ont donné le choix entre continuer sa carrière, ou rentrer dans ses foyers. Comment auraient-elles pu la laisser à elle-même dans une élection de pareille importance ? Jeanne les eût importunées pour en obtenir lumière. Les conquêtes faites après le sacre, celles qui pouvaient être faites si Jeanne 655eut obtenu le concours qu’elle demandait, prouvent qu’elle était toujours assistée. Les oraisons composées pour sa délivrance, non moins que d’autres documents, établissent que la conviction de son parti était que la céleste envoyée était loin d’avoir fourni toute sa carrière, au moment où elle tomba entre les mains des Anglais.

Les auteurs des mémoires n’ont pas eu recours à cette hypothèse pour expliquer ce que les prophéties de Jeanne peuvent présenter d’obscur. Avant la catastrophe, Gerson et le clerc de Spire avaient donné la solution que fournit l’enseignement théologique sur la prophétie. À l’exception de Bréhal, aucun des apologistes de la Pucelle ne dit le moindre mot de la prétendue fin de la mission à Reims ; ils ignoraient cette conception malsaine. Bréhal la signale à trois reprises ; mais c’est pour dire qu’elle est en opposition avec les réponses de la victime à Rouen. Jeanne parle en effet en maints endroits comme n’ayant pas encore entièrement accompli ce pourquoi le ciel l’avait suscitée.

Est-ce à dire qu’elle ne sut pas que cette mission pouvait être entravée ? Interrogée pourquoi elle n’avait pas délivré le duc d’Orléans de sa prison, ainsi qu’elle l’avait annoncé, elle ne répond pas en niant la prophétie ; elle la confirme en disant qu’elle l’aurait fait, soit par échange de prisonniers, soit par une descente en Angleterre, si elle n’en avait pas été empêchée. Il serait puéril et entièrement indigne d’elle de supposer qu’elle parlait d’un empêchement venu du parti anglais.

Le sentiment que la mission finissait à Reims n’a d’autre fondement que quelques paroles de Dunois, qui, au fond, n’expriment qu’une manière de voir du grand capitaine. Il avoue que Jeanne parlait souvent dans un sens contraire ; mais, dit-il, c’était pour animer les soldats. Ce n’était pas la raison qui le lui faisait répéter à Rouen ; ce n’était pas la raison qui le lui avait fait consigner dans ses lettres les plus solennelles, affirmer dans ses entretiens particuliers. En réalité pareille manière d’expliquer la double période de la vie guerrière de Jeanne est en opposition avec tous les monuments historiques. L’esprit en est offusqué d’instinct ; le reste de la carrière en reste voilé, et la sainte fille, si constante avec elle-même, devient une énigme.

Aucun véritable ami de Jeanne ne doit plus, ce nous semble, avancer pareille assertion ; elle doit, à notre avis, disparaître des grandes et des petites histoires.

IV.
Jeanne prophétesse. — La prophétie de son martyre.

Il n’est pas permis de passer sous silence le caractère de prophétesse, qui frappa si grandement les contemporains ; dont le procès de condamnation 656fournit de si irréfragables preuves ; sur lequel les auteurs des mémoires s’appesantissent si longuement, quoiqu’ils ne connussent pas toutes les prophéties qui nous ont été transmises par les témoins de la réhabilitation, et par les historiens contemporains.

Tu seras délivrée par grande victoire, ne te chaille pas de ton martyre, tu viendras enfin avec nous en Paradis.

La libre-pensée fait de ces paroles une pierre d’achoppement, alors que, comme il a été prouvé, elles sont une magnifique application de l’enseignement catholique sur la prophétie.

Quelle victoire que celle de cette enfant ignorante qui répond avec tant d’exactitude à d’innombrables questions, aussi ardues que subtiles, qui, nous ont dit les grands théologiens de la réhabilitation, auraient embarrassé un docteur pris à l’improviste ? Quelle victoire que le courage de cette jeune fille enchaînée, si barbarement torturée durant six mois, sans aucun conseil ami, et dont les grands théologiens dont on a lu les mémoires ont comparé l’intrépidité avec celle de Jérémie aux mains des Juifs, de saint Paul enchaîné devant le proconsul Festus !

Quelle victoire remportée par les accents de ce lion agneau, que celle qui va remuer la pitié au fond des barbares entrailles de ceux qui l’immolent ? N’était-il pas plus difficile pour elle d’attendrir et de faire pleurer Cauchon que de mettre Talbot en fuite dans les plaines de Patay ?

Quelle victoire que ce long et douloureux martyre dont l’orateur de 1844 faisait ressortir la minutieuse ressemblance avec la passion et la mort du roi des martyrs. Ressemblance telle qu’on dirait un calque, et qu’avec les restrictions commandées par le respect et la foi, nous serions tentés de dire aussi de la fiancée du Christ-roi ce que saint Jean a dit du Christ vainqueur par la croix : Elle est passée de la vie de gloire à la vie d’ignominie pour y remporter victoire plus grande encore : exivit vincens ut vinceret.

V.
Le rôle des Anglais et de l’Université dans le martyre. Combien il est inique de l’attribuer à l’Église.

Les Anglais certainement avaient soif de la mort de Jeanne ; mais pas plus que les chefs de l’Université anglo-bourguignonne de Paris. Les pièces du procès établissent que le gouvernement anglais n’a pas eu à peser sur les docteurs inféodés à sa cause ; il lui a suffi de les seconder, et d’intimider les Lohier, les Houppeville, et les quelques autres ecclésiastiques normands, en opposition avec les docteurs venus de Paris. Aucun de ceux qui ont témoigné de leurs sympathies pour la martyre n’appartenait à la savante corporation, autrement que par les degrés qu’ils avaient 657pu y prendre dans leur jeunesse ; les fonctions qu’ils remplissaient alors n’étaient pas des fonctions scolaires.

L’Angleterre confesse aujourd’hui son crime et le répare par les hommages rendus à la victime. L’Université a disparu sans avoir nettement confessé le sien, elle a cherché à le voiler en obscurcissant la martyre ; elle est autrement odieuse que l’envahisseur.

C’est toute injustice de confondre l’Université anglo-bourguignonne avec l’Église, alors que cette même Université déclare dans l’acte même de la condamnation qu’elle est en opposition avec tout le reste de l’Église catholique ; c’est une souveraine injustice de donner comme un jugement ecclésiastique une sentence rendue au mépris de toutes les lois ecclésiastiques, en vertu de principes qui sont le renversement de l’Église, par des hommes sans juridiction, qui allaient à Bâle tourner contre le chef de l’Église, contre l’Église entière assemblée à Ferrare et à Florence, les théories sacrilèges appliquées à la Pucelle.

VI.
Fausse admiration de la libre-pensée pour la Pucelle ; son accord avec Cauchon.

La libre-pensée n’a et ne saurait avoir pour Jeanne qu’une fausse admiration ; elle est en réalité l’imitatrice de Cauchon, la continuatrice de ses procédés, l’écho de ses incriminations les plus capitales. Comme Cauchon elle travestit les faits ; elle en crée de toutes pièces. D’après Cauchon Jeanne a inventé ses révélations, ou a cru sans fondement à leur origine divine ; d’après la libre-pensée Jeanne est une hallucinée donnant une réalité objective à des conceptions purement imaginaires.

D’après Cauchon, Jeanne est en révolte contre le pape et l’Église. N’est-ce pas ce qu’affirme la libre-pensée lorsqu’elle nous présente la sainte fille comme devançant Luther et déjà adepte du libre examen ? Atroce calomnie, puisque en réalité par ses appels réitérés au pape la martyre de Rouen est le témoin de l’unité de l’Église, de l’Église une, parce qu’elle n’a qu’un seul et unique fondement, Jésus-Christ présent dans un vicaire unique ; elle l’est à l’encontre de ses bourreaux qui se proclament l’Église, parce qu’ils se disent les clercs et gens en ce connaissant. La ressemblance n’est-elle pas encore ici frappante ? La libre-pensée ne se targue-t-elle pas d’être la science ? ne revendique-t-elle pas à ce titre le droit de gouverner le monde, comme les clercs et gens en ce connaissant de Rouen et de Bâle revendiquaient à un titre semblable le droit de gouverner la Catholicité ?

658VII.
Les explications allégoriques sur le signe donné au roi.

Pour Cauchon et ses suppôts les explications allégoriques de Jeanne sur le signe donné au roi, explications extorquées par de tyranniques violences, sont un tissu d’incohérences ridicules ; elles ne sont pas autre chose pour ceux qui n’admettent pas la réalité des secrets révélés au roi. C’est en partant des principes émis par nos mémoires, du fait révélé par Sala, qu’il faut chercher à en pénétrer le sens.

VIII.
Combien il est intolérable d’affirmer que Jeanne s’est rétractée.

Quelle est l’histoire grande ou petite qui n’affirme simplement que Jeanne s’est rétractée au cimetière de Saint-Ouen, ou même le matin du martyre ? Nos mémoires font bonne justice de cette assertion ; la sentence de la réhabilitation prononce que ce ne fut qu’un simulacre d’abjuration sans portée et sans signification, sacrilègement exploité par Cauchon. Il n’est donc plus permis de répéter à l’endroit de Jeanne une calomnie plusieurs fois séculaire. Inconsciente qu’elle a été jusqu’à présent, elle cesserait de l’être, dès que les mémoires et la sentence seront vulgarisés ; elle rangerait ceux qui la répéteraient encore parmi les complices posthumes de Cauchon.

IX.
Qu’elle est relapse.

Nos mémoires nous ont dit ce qu’il fallait penser de ce que Cauchon a qualifié de rechute. Dire encore que Jeanne a été relapse, c’est calomnier l’Église, sa législation et spécialement l’Inquisition.

X.
Que le brigandage juridique de Cauchon peut être comparé au procès de réhabilitation.

Après ce que nos mémoires nous ont dit du factum de Cauchon, après les monstruosités de fond et de forme qu’ils ont relevées, comment qualifier ceux qui diraient encore que pareil brigandage est un chef-d’œuvre de méthode ? Vouloir les comparer, à plus forte raison les préférer, au 659monument de la commission romaine, prouverait seulement à quel irrémédiable aveuglement se vouent ceux qui de parti pris ont juré de dénigrer ce qui porte le sceau de Rome. Le grand monument, la source de la véritable histoire de Jeanne, c’est avant tout le procès de réhabilitation avec ses dépositions des témoins, ses mémoires théologiques et la sentence. Peu de personnages historiques possèdent en leur faveur pièces de pareille valeur.

XI.
Les injustes préventions de Quicherat contre le procès de réhabilitation. Gratitude qu’il mérite cependant.

Le discrédit que Quicherat a essayé de verser sur le procès de réhabilitation, les procédés dont il a usé, prouvent jusqu’à quel point les préventions peuvent égarer des esprits cultivés, même naturellement modérés et honnêtes, tel que fut, dit-on, Jules Quicherat. C’est lui en effet qui le premier a essayé de relever le simulacre juridique de Cauchon, qui a voulu démontrer que le grand prévaricateur s’était conformé à la procédure de l’Inquisition, et a, plus ou moins clairement, affirmé la supériorité du premier procès sur le second ; assertion insoutenable, outrée par le clan libre-penseur, trop facilement adoptée par quelques catholiques.

Que le lecteur juge si les mémoires dédaignés par l’éditeur du Double Procès méritent le mépris qu’il en a fait, s’ils sont inutiles pour l’histoire de Jeanne, s’ils n’en sont pas plutôt le guide conducteur, le flambeau qui l’illumine tout entière. Quicherat voulait abréger, dira-t-on ? Mais alors pourquoi encombrer ses volumes de la reproduction in extenso des citations à faire par les huissiers, et de la relation de l’exécution ? Pareilles pièces étaient alors ce qu’elles sont aujourd’hui, des formalités juridiques, justement réclamées peut-être par les lois, mais qui ne touchent en rien au fond d’une cause en particulier, puisque, à quelques lignes près, elles sont les mêmes dans tout procès. Ne suffisait-il pas de les mentionner, pour réserver la reproduction in extenso aux mémoires qui ne sont guère que mentionnés ? Ne fallait-il pas au moins donner de ces derniers des fragments étendus et significatifs ?

L’éditeur du Double Procès, sous le nom assez impropre de Mémoires extra-judiciaires, a imprimé plusieurs traités non insérés au procès. Or parmi ces reproductions se trouvent et les propositions d’Henri de Gorkum, et même la transcription in extenso du double écrit du clerc de Spire. Quelle idée se former du discernement et de l’esprit du directeur de l’École des chartes, quand on le voit préférer un fatras incohérent aux traités si corrects et si limpides d’un Berruyer, d’un Bochard, d’un Bouillé, et aux savantes discussions d’un Basin ou d’un Bréhal ?

660Est-ce donner une idée de l’œuvre si magistrale de ce dernier que d’en citer l’introduction beaucoup trop métaphysique pour notre temps, les divisions, et les passages où le docte Dominicain cite et explique les prophéties qui annonçaient la Pucelle, Bède, Merlin, Engélide, etc. ? Ces pages isolées du contexte ne sont propres qu’à discréditer l’œuvre entière. Encore pour les vers de Bède Quicherat propose-t-il des corrections dont ils n’ont pas besoin, et dont il n’a été tenu nul compte dans la supputation de l’année de la venue de la Pucelle, indiquée plus haut.

Le secret dépit de Quicherat éclate dans l’insistance avec laquelle il blâme les délégués pontificaux de n’avoir pas donné plus d’étendue encore à une enquête déjà immense. La conséquence aurait été de retarder inutilement une sentence qu’on les pressait de rendre, alors qu’ils avaient très surabondamment entre les mains tous les éléments pour l’asseoir ; de prolonger un travail auquel ils avaient consacré huit mois ; de grossir un dossier dont Quicherat blâme les longueurs. Et c’est le même critique qui loue la précision et l’ordre méthodique de l’œuvre de Cauchon, et qui mentionne à peine et en glissant qu’elle manque des pièces les plus essentielles !

Il y a aussi partialité évidente dans les notes qu’il consacre à Cauchon et aux bourreaux, et celles qu’il donne sur les apologistes de la martyre. Il relève les premiers ; Courcelles notamment lui inspire une manifeste sympathie ; on a vu ce qu’il fallait penser de l’art inconcevable avec lequel ce fabricateur des décrets de Bâle aurait fait accepter à Rome les libertés gallicanes ; il déprime au contraire sournoisement par ses réticences et ses insinuations les hommes de Rome, les Lellis, les Ciboule, les Bourdeilles.

Il fallait insister sur ces défauts à raison même de la considération et de la sympathie qui s’attachent à la mémoire de l’ancien directeur de l’École des chartes, de l’autorité dont il jouit, quand il est question de Jeanne d’Arc. Il n’en reste pas moins acquis qu’il a bien mérité des amis de la libératrice, par le grand nombre de pièces qu’il a recherchées, collectionnées et publiées. Il a mis sur la voie de travaux nouveaux, fourni de très précieux éléments pour la juste appréciation de la plus merveilleuse des figures. Les deux volumes publiés déjà par celui qui articule ces critiques prouvent combien il a feuilleté l’œuvre du paléographe ; il y a plus, ce n’est qu’en la parcourant et en l’étudiant que ses travaux ont pris une direction dont la pensée ne s’était nullement présentée à son esprit. Pour rectifier les écarts de Quicherat, accusés surtout dans ses Aperçus nouveaux, suffit souvent de puiser dans l’arsenal qu’il a ouvert par le Double Procès.

661XII.
À qui surtout est due la reconnaissance.

Mais si l’éditeur du Double Procès, malgré ses défauts, conserve des droits à notre gratitude, combien plus encore les auteurs des mémoires qui vengent si bien la douloureuse victime ! Est-ce leur faute, si la plus belle figure de notre histoire et des annales humaines, excepté toujours les figures divines dont dérive la Pucelle ; est-ce la faute des Bréhal, des Montigny, des Pontanus, de ceux qui ont composé les travaux, fond de cet ouvrage, si la Pucelle n’a pas paru dans tout son éclat à travers les siècles ? Ne méritent-ils pas d’être associés au renouveau d’amour qu’elle provoque ?

Ne faut-il pas y associer plus encore les Juvénal des Ursins, les Chartier, les Longueil, et par dessus tous Jean Bréhal, tous ces hommes qui l’ont vengée par leur sentence ? Ne doivent-ils pas figurer à ce titre dans notre histoire ?

La reconnaissance et l’amour doivent monter plus haut encore ; le premier tribut en est dû au grand moteur de l’œuvre de la réhabilitation, au pape Calixte III, ou mieux encore au Siège apostolique, à ce suprême refuge des opprimés si solennellement invoqué par Jeanne, en présence de l’immense foule du cimetière Saint-Ouen. En vain les bourreaux ont étouffé la voix de la martyre, en vain ils ont fait un effort sans pareil pour faire les ténèbres, fermer la bouche au juge suprême. Grâce au Siège apostolique la lumière s’est faite de bonne heure, l’innocence a été proclamée ; et il reste bien établi que c’est à l’Église Romaine que les annales du genre humain doivent le plus beau de leurs joyaux.

Les amis de Jeanne attendent que cette Église leur mère l’enchâssera enfin dans le plus beau des écrins que possède la terre, puisqu’il n’est autre que l’autel. Pourquoi cet honneur vient-il si tardivement ?

Pourquoi, — Léon XIII nous permet de l’espérer, — pourquoi Dieu l’a-t-il réservé à notre âge ?

La réponse à la première question demanderait que l’histoire de Jeanne fût continuée depuis la réhabilitation ; il faudrait dire sous quels aspects les neuf demi-siècles qui ont suivi ont envisagé l’envoyée du ciel ; il y faudrait de longs travaux et un nouveau volume445. La réponse à la seconde a été donnée dans un ouvrage précédent.

Toucher sommairement, par forme d’épilogue, à l’une et à l’autre, sera le complément de ces pages.

662Chapitre VII
Aperçu rapide sur la Pucelle à travers les âges et surtout de nos jours

  • Introduction
  • La manifestation des saints est providentielle.
  • Jeanne non cachée, mais à demi voilée.
  • I.
  • L’école catholique a toujours soutenu la mission divine de Jeanne.
  • Pie II, saint Antonin, la fête du 8 mai, quelques martyrologes français, un discours du 8 mai 1672.
  • L’école catholique a toujours défendu Jeanne contre d’ignobles attaques.
  • La croyance intime.
  • II.
  • Cependant la canonisation n’a jamais été demandée à Rome.
  • Pourquoi ? Jeanne à moitié voilée.
  • III.
  • De quels moyens Dieu s’est servi pour écarter les ombres ?
  • L’érudition, l’histoire, la théologie, Mgr Pie, Mgr Freppel, Mgr Dupanloup, Mgr Coullié, tout l’épiscopat des deux mondes.
  • Universités.
  • Ordres religieux.
  • Le peuple chrétien.
  • IV.
  • Raisons providentielles de ce mouvement.
  • Protestation contre l’erreur capitale du temps, répandue dans l’univers.
  • Protestation pleine de charmes, attrayante pour les ennemis eux-mêmes, impuissants à la maudire.
  • L’incomparable victoire qu’il est permis d’en attendre.

Introduction
La manifestation des saints est providentielle. — Jeanne non cachée, mais à demi voilée.

Le cardinal Pie célébrant une bergère qui, venue un siècle après Jeanne, l’a cependant précédée sur les autels, la bergère de Pibrac, sainte Germaine, faisait cette considération profonde :

Si les saints n’apparaissent pas fortuitement sur la scène du monde, ce n’est pas non plus le hasard qui, après leur mort, détermine l’époque de leur glorification. Dans le ciel des élus, ainsi qu’au firmament visible, c’est sur un signal du Très-Haut que les étoiles longtemps cachées et comme endormies dans un point reculé de l’espace accourent en criant : Nous voici, et qu’elles commencent de briller pour obéir à celui qui les a faites : Stellæ vocatæ sunt et dixerunt : adsumus, et luxerunt ei cum jucunditate qui fecit illas. Des rapports secrets et permanents ont été établis entre l’Église triomphante et l’Église militante, et quand Dieu nous destine de nouveaux combats sur la terre, presque toujours il nous montre de nouveaux alliés et de puissants défenseurs dans les deux : De cœlo dimicatum est contra eos ; stellæ manentes in ordine et cursu suo adversus sisaram pugnaverunt.

Le grand évêque terminait le développement de cette pensée en montrant 663Grégoire XVI d’abord peu favorable à la cause de la bergère de Pibrac, s’écriant, après l’avoir étudiée :

Je la trouve admirable ;

et Pie IX disant de Germaine :

Dieu veut donner à notre siècle les enseignements dont il a plus de besoin.

Jeanne n’a jamais été cachée dans le ciel de l’histoire ; mais elle y est restée comme à demi voilée. Elle y reparaît aujourd’hui avec un éclat qu’elle n’avait pas eu jusqu’à ce jour ; ce n’est pas sans un dessein profond de l’infinie sagesse.

I.
L’école catholique a toujours soutenu la mission divine de Jeanne. — Pie II, saint Antonin, la fête du 8 mai, quelques martyrologes français, un discours du 8 mai 1672. — L’école catholique a toujours défendu Jeanne contre d’ignobles attaques. — La croyance intime.

C’est le propre de cette incomparable personnification du surnaturel, que l’on ne puisse pas parcourir les annales de notre histoire sans la voir et sans la mentionner. Les merveilles de la grâce divine ont brillé certes avec un inénarrable éclat dans une multitude de saints et de saintes ; mais ils n’étaient pas placés, comme Jeanne, au cœur de la vie sociale et politique d’un grand peuple ; ils n’ont pas produit dans le mouvement général d’une nation des coups soudains, sans proportion avec leur condition, du genre de ceux qu’a frappés la fille de Jacques d’Arc. Elle est unique ; voilà pourquoi il est impossible de ne pas la voir, de ne pas la mentionner, de la reléguer dans cette ombre du silence, dont les écoles anti-catholiques ont été et sont toujours si prodigues envers les héros du surnaturel.

Jeanne ne fut donc jamais cachée et perdue dans les espaces du firmament de la sainteté, ainsi que l’a été Germaine Cousin. L’école catholique lui a toujours reconnu le caractère de céleste envoyée. Pie II, dans les mémoires qu’il a dictés à son secrétaire Gobelin, lui a consacré des pages que Quicherat déclare les plus belles parmi celles que les étrangers contemporains de la Pucelle ont écrites sur la libératrice. L’enthousiasme circule dans ces pages. Æneas Piccolomini les commence en disant que les faits proclament que Jeanne était inspirée : Divino afflata spiritu, sicut res gestæ demonstrant. S’il paraît moins affirmatif lorsqu’il rapporte la fable mise en circulation à la cour de Bourgogne, où il avait séjourné, les faits qu’il y oppose, le ton dont il les raconte, ne laissent aucun doute sur la conviction personnelle du Pontife, conviction qu’il manifeste encore dans un autre de ses ouvrages.

Saint Antonin, mort en 1459, avait probablement écrit son histoire avant la réhabilitation. Si la condamnation lui fait dire qu’on hésitait sur l’esprit qui animait Jeanne, il prononce que les œuvres doivent faire croire que c’est l’esprit de Dieu.

664Pas un historien catholique, déroulant les annales de l’Église ou de la France, qui n’ait vu dans la jeune fille une envoyée du ciel.

Elle a reçu constamment un hommage plus expressif encore dans la fête du 8 mai à Orléans, fête non interrompue, si ce n’est durant la Révolution, depuis l’année de la délivrance. Le miracle de la délivrance suppose le miracle de la mission divine ; la libératrice remplit la fête tout entière ; son éloge est le sujet du discours que l’on y prononce.

L’Église a toujours encouragé la solennité. En 1452, a-t-il été dit, le cardinal d’Estouteville accordait des indulgences à ceux qui en suivraient les cérémonies ; le cardinal Jean Rolin, évêque d’Autun, muni de pouvoirs spéciaux de la part du Saint-Siège, les renouvelait en 1482, et dans l’intervalle, Thibaud d’Assigny en 1443, François de Brillac en 1474, accordaient celles qu’ils pouvaient concéder comme évêques d’Orléans.

Jeanne est inscrite au rang des saintes dans le martyrologe français d’André du Saussay, et donnée comme une des saintes du diocèse d’Orléans par Symphorien Guyon.

L’érudition contemporaine a découvert et publié un discours dû à un père de l’Oratoire, probablement au père Sénault, célèbre prédicateur du XVIIe siècle, prononcé à Orléans le 8 mai 1772. L’orateur termine ainsi son panégyrique :

Proclamons-la donc Bienheureuse ; adressons-lui nos prières ; invoquons-la dans nos besoins. L’Église qui permet que son nom soit écrit dans les martyrologes, et qui veut bien que l’on appelle sa mort un véritable martyre, Martyrium Joannæ Puellæ (c’est ainsi que cette mort est marquée dans le martyrologe de France), l’Église, qui par son oracle a justifié la mémoire de Jeanne d’Arc et qui a reconnu sa foi, sa pureté, son innocence, ce qui, certes, est une canonisation bien solennelle, l’Église, dis-je, qui honore l’admirable Pucelle d’Orléans, entend que nous la réclamions comme une sainte, que nous la conjurions qu’après nous avoir délivrés de nos ennemis visibles, elle nous défende contre les invisibles et que, par générosité, comme elle nous a procuré le repos en ce monde, elle nous obtienne l’éternelle félicité. Amen446.

Tandis que l’hérésie se ruait sur les statues de la libératrice, que des hommes d’une foi suspecte, tels que les du Bellay-Langey, les du Haillan dépassaient en outrages ce que l’on disait dans le parti qu’elle avait vaincu, l’école catholique conservait donc à l’héroïne son caractère d’envoyée du ciel. Lorsque Arouet descendait pour l’insulter à des profondeurs de luxure que seul peut connaître le chef des esprits immondes, lorsqu’il trouvait une nation assez avilie pour l’applaudir, l’école catholique conservait 665la figure que lui avaient léguée les âges précédents. Le Père Berthier imprimait dans son Histoire de l’Église gallicane une dissertation, bonne pour l’époque, dans laquelle il vengeait Jeanne des attaques de l’école incrédule.

Les autels que l’Église ne lui dressait pas publiquement, les vrais chrétiens les lui dressaient au fond de leur cœur. Quel est le professeur qui, dans un collège catholique, ayant à exposer l’histoire de Jeanne, n’ait pas entendu ses élèves lui demander : Est-elle sainte (canonisée) ? Pourquoi n’est-elle pas sainte ? Les adolescents adressaient au maître la question qu’à leur âge il avait adressée à ceux qui l’enseignaient, et le maître donnait la réponse qu’il avait reçue, réponse qui a couru en France durant des siècles.

II.
Cependant la canonisation n’a jamais été demandée à Rome. — Pourquoi ? Jeanne à moitié voilée.

Le Saint-Siège, disait-on, n’a pas canonisé la Pucelle, pour ne pas froisser les susceptibilités de l’Angleterre protestante. Le Saint-Siège a-t-il été consulté, ou simplement pressenti ? Quand ? par qui ? dans quelles circonstances ? On sait bien qu’il n’examine les causes de canonisation que lorsqu’il en est sollicité par les ordinaires des lieux que la cause intéresse spécialement, et que l’on met sous ses yeux le procès canonique, où il trouvera les fondements de la sentence sollicitée.

La première parole tombée authentiquement du siège de Pierre, à propos de la canonisation de Jeanne, c’est, pensons-nous, Léon XIII qui l’a prononcée et Mgr Coullié qui l’a reçue. Le grand pape lui disait une première fois : Dites en France que l’on vous a encouragé ; une seconde fois Sa Sainteté remettait à Sa Grandeur un bref renfermant ces paroles si pleines d’espérance : Nous aimons à vous présager l’heureux succès dont Dieu daignera couronner des vœux unanimes, en faveur d’une cause qui intéresse la France entière et surtout l’honneur de la ville d’Orléans ; et pour qu’il n’y eut pas d’ambiguïté possible, Léon XIII donnant lui-même lecture à Mgr Coullié du Bref qu’il devait emporter de Rome, ajoutait cette explication orale : Je pense que l’on devinera qu’il s’agit ici de Jeanne d’Arc. Tel est l’accueil fait par Rome à la Pucelle, lorsque une seconde fois elle était présentée à ce siège si hautement invoqué par elle, siège qui une première fois l’avait relevée de l’opprobre dans lequel ses ennemis avaient voulu submerger sa mémoire.

Les susceptibilités de la Russie ont-elles empêché Rome d’élever des autels à saint Josaphat, ou au bienheureux André Bobola ? N’a-t-elle pas rendu les mêmes honneurs à des centaines de martyrs, pour lesquels le 666Japon avait dressé des croix ou des bûchers ? Tout récemment encore n’a-t-elle pas inscrit au livre d’or de la sainteté les Campian, les Fisher, les Morus et deux-cents autres martyrs anglais, immolés par les auteurs mêmes de l’Église officielle de ce grand pays, par le sanguinaire Henri VIII et sa sanglante fille Élisabeth ? N’avait-elle pas depuis le schisme accru les honneurs décernés à saint Thomas de Cantorbéry et à sainte Marguerite d’Écosse ? Elle sait bien certes que dans le ciel, encore plus que sur la terre, les martyrs demandent la conversion des bourreaux pour lesquels la conversion est encore possible.

Pourquoi la canonisation de Jeanne n’a-t-elle pas été sollicitée ? Le célèbre prélat dont cette initiative restera un des titres de gloire les moins contestés, Mgr Dupanloup, a dit très justement que le procès de réhabilitation prépare très bien le procès en canonisation que doit présenter l’ordinaire.

Y eut-il jamais canonisation qui eut plus riches et même aussi riches éléments ? Loin de ma pensée, certes, d’usurper une autorité qui ne m’est nullement due et d’empiéter sur l’autorité de la congrégation des Rites ; mais ce ne sera pas lui manquer de respect, — que plutôt ma main se paralyse, — que de donner une vue générale de la sainteté de la Pucelle à chacune des époques de sa vie.

Est-ce que les trente-quatre témoins de Domrémy ne nous dépeignent pas une sainte dans la paysanne enfant et adolescente, dont ils nous disent les vertus si pleines de charmes ? Forcée par le sanhédrin de Rouen de nous révéler sur cette partie de sa vie ce qu’elle aimait à ensevelir dans le silence, ne nous a-t-elle pas fourni les détails caractéristiques de la sainte ?

Qu’ont vu les témoins si nombreux, si compétents de la vie publique et de la vie guerrière, les Dunois, les Thermes, les d’Alençon, les preux qu’elle a conduits à la victoire ? Qu’ont vu les dépositaires des secrets de son âme, les gens de sa maison, ceux qui ont eu l’honneur de la recevoir sous leur toit, les Pâquerel, les d’Aulon, la dame de Bouligny ? Quel est le tableau qu’ils nous ont tracé d’une vie qu’ils ne pouvaient pas ne pas voir ? N’est-ce pas celui d’une sainte ? La manière dont elle a parlé elle-même de ses indicibles merveilles, n’est-ce pas le langage d’une sainte ?

Que dire de cette passion d’un an, ou, si l’on veut, de six mois, de cette ressemblance minutieuse avec le roi des martyrs, où l’on ne sait ce qu’il faut plus admirer de la force d’âme, de la piété, de la modestie, de la candeur, ou de la surnaturelle prudence de la martyre ?

Suave est l’aurore et le lever aux bords de la Meuse : quel midi que celui des Tourelles, de Patay, de Reims ! Mais plus beau encore est le couchant à travers les barreaux de la prison et sur la place du Vieux-Marché.

Que faut-il encore ? des témoignages ? le témoignage d’hommes d’une 667autorité supérieure par le savoir, la dignité, la vertu ? Qu’est ce livre tout entier ? quel est le saint qui, avant d’être mis sur les autels, a pu en revendiquer de pareils ?

Faut-il le témoignage des multitudes ? Que l’on se rappelle l’inculpation de d’Estivet. On disait d’après lui, dans le parti français, que la Pucelle n’avait au-dessus d’elle dans son sexe que la Bienheureuse Vierge Marie.

Il y a témoignage plus grand encore, et il vient de ses ennemis. Ils lui font un crime d’avoir séduit, ou comme ils disent, empoisonné non pas seulement son parti, mais le bercail presque tout entier, le bercail très fidèle de l’Occident, c’est-à-dire à peu près toute l’Église, qui ne se trouve pas chez les Musulmans ou chez les Grecs schismatiques : per cujus latissime dispersum virus ovile christianissimum totius fere occidentalis orbis infectum manifestatur. Toute-puissance de la vérité ! ils sont obligés de confesser que cette séduction n’est qu’une immense édification ; édification que, par un étrange abus des termes, ils appellent un scandale et une iniquité ; cesset iniqua scandalosaque ædificatio populorum ; mais édification telle, si profonde qu’elle les subjuguera eux-mêmes, qu’elle ira remuer au fond de leurs entrailles une pitié qu’ils veulent vainement étouffer, qu’elle leur arrachera cet expressif sentiment : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte ; qu’ils demanderont ainsi malgré eux qu’on mette sur les autels celle qu’ils viennent de consumer sur le bûcher !

Comment cette demande, qui sortait implicitement du cœur des bourreaux, n’a-t-elle pas été plus tôt portée à Rome ? d’où vient que la demande en canonisation, si bien préparée par le procès de réhabilitation, sera cependant séparée par plus de quatre siècles de cet acte réparateur ?

L’astre sans être caché est cependant resté en grande partie voilé, même dans l’école catholique. Obscurcissement intéressé. Jeanne est à la fois une démonstration irréfragable et une synthèse complète du surnaturel chrétien. Dieu l’a placée à l’entrée de l’époque où, par mille voies détournées, le naturalisme allait essayer de reprendre possession du monde européen. Il protestait ainsi contre les envahissements d’une erreur qui les renferme toutes ; il justifiait sa Providence et laissait sans excuse les errements des âges suivants.

L’on ne voulut pas comprendre. Le naturalisme n’a pas cessé de faire des progrès, de miner sourdement l’édifice chrétien, il s’est infiltré dans les sphères, dans les institutions, créées pour le combattre.

Telle était bien l’Université de Paris. Elle était en pleine déviation au temps de la Pucelle ; c’est parce qu’elle était en pleine déviation qu’elle a si grandement trempé dans le martyre de Rouen. Le châtiment de sa révolte contre Rome fut le forfait commis contre la Pucelle.

Elle n’a pas voulu convenir de sa déviation ; elle s’est efforcée de couvrir 668sa participation au forfait de la place du Vieux-Marché, aux dépens de la victime, dont elle a proclamé la mission divine à Orléans et à Reims, mais dont elle passait sous silence la vie à Domrémy, dont elle a perverti l’histoire à partir du sacre, de Reims. Jusqu’à ces derniers temps, on n’a guère vu, raconté de Jeanne que la vie guerrière ; le reste a été ou caché, ou profondément altéré.

C’est à l’Université de Paris que doit être imputé pareil obscurcissement. Qui ne sait la suzeraineté qu’elle s’attribuait sur les autres écoles de France ? les doctrines que grâce à elle le pouvoir séculier a favorisées et fini par imposer ? Ces doctrines auraient été marquées d’un anathème trop hideux, si l’on avait mis en lumière que ceux qui les imposèrent furent les bourreaux de la Pucelle. On a préféré nous donner une libératrice tronquée, fausse, inintelligible en bien des points, que porter un coup si violent à des erreurs que l’on ne voulait pas abjurer.

Voilà pourquoi le double procès n’a été imprimé que de nos jours. Quel étonnement mêlé d’indignation, quand on rapproche la vraie Jeanne d’Arc que le double procès nous met sous les yeux, de la Jeanne d’Arc des histoires générales ou particulières, qui encombrent nos bibliothèques et dans lesquelles notre jeunesse a appris à connaître la Pucelle ! Quel imbroglio dans l’esprit en lisant que la mission finissait à Reims, et en parcourant les pitoyables inventions par lesquelles on essayait d’expliquer que Jeanne ait continué de suivre les armées ! Quelles ténèbres sur les interrogatoires de Rouen ! Quelle angoisse dans l’âme en lisant la double abjuration du 24 et du 30 mai ! On cachait le rôle si infâme de l’Université de Paris, on diminuait l’horreur qu’inspire le conservateur de ses privilèges ; on écartait les blâmes que l’histoire vraie doit faire retomber sur Charles VII, ou tout au moins sur son entourage. Mais Jeanne sortait immensément amoindrie de ce système césaro-gallican ; le système lui-même paralysait les foudres par lesquelles la vraie Jeanne le réduit en poudre ; et le système couvrait toutes les erreurs dont il a, ainsi que les papes l’ont dit, favorisé la diffusion et les progrès, souvent à l’insu et contre la volonté de ceux qui le patronnaient. Une demande en canonisation aurait dissipé ces savantes ténèbres, ces ténèbres intéressées ; il aurait fallu vouer à l’exécration bien des actes et bien des noms, dont on voulait se prévaloir. Mais Dieu a ses desseins en laissant momentanément triompher les préjugés, les erreurs et les passions ; au moment voulu il les dissipe par des moyens qui ne sont qu’à lui, et la mission posthume des saints, si éloquemment établie par le panégyriste de sainte Germaine, n’en est que plus étendue et plus glorieuse ; les amis de Dieu n’en sont que plus glorifiés. C’est ce qu’il nous est permis d’attendre pour la Pucelle.

669III.
De quels moyens Dieu s’est servi pour écarter les ombres ? — L’érudition, l’histoire, la théologie, Mgr Pie, Mgr Freppel, Mgr Dupanloup, Mgr Coullié, tout l’épiscopat des deux mondes. — Universités. — Ordres religieux. — Le peuple chrétien.

C’est bien la main de Dieu qui a dissipé et dissipe tous les jours les ténèbres entretenues autour de la céleste figure ; il se sert des instruments les plus divers, d’hommes animés souvent de vues opposées.

Tandis que la production d’Arouet était la pâture de son immonde postérité intellectuelle, la protestation venait des pays ennemis de la France, des fils de ceux qui avaient brûlé la sainte, de l’Angleterre ou de la protestante Allemagne ; protestations bien incomplètes, après lesquelles la Pucelle reste toujours bien défigurée, où l’histoire est travestie ; mais où cependant la guerrière laisse dans l’âme de ceux auxquels les œuvres sont destinées, le sentiment d’une saine admiration.

David Hume dans son Histoire d’Angleterre proclame la pureté de Jeanne ; il protestait ainsi contre la souillure qu’Arouet répandait clandestinement, en attendant qu’il la signât du nom qu’il s’était donné, et qui, comme on le sait, n’était pas celui de son père. Un jeune poète anglais, Southey, composait au commencement de ce siècle un poème sur Jeanne d’Arc, à propos duquel il écrivait :

Je n’ai jamais commis le crime de lire la Pucelle (d’Arouet).

Schiller pour relever le patriotisme allemand donnait sa tragédie de la Vierge d’Orléans. En dépit des altérations de l’histoire, ces œuvres étaient une réaction contre les purulences de l’homme de Ferney.

En même temps l’érudition se mettait à étudier les vraies sources de l’histoire de la libératrice, le double procès. L’Averdy, Petitot, Buchon, Michaud en donnaient de larges extraits et préparaient les voies à la collection de Quicherat, destinée à faire oublier toutes les œuvres similaires.

Tandis que l’érudition vulgarisait les matériaux, de meilleures histoires avaient déjà paru, ou se préparaient : celle de Lebrun des Charmettes en 1817, de Görres en 1834 ; on sait les suffrages décernés à celle de M. Wallon venue postérieurement. Jeanne trouvait une place plus large dans les histoires générales, entre autres dans celle des ducs de Bourgogne par de Barante, pour ne pas parler de Michelet, d’Henri Martin, qui, tout en faisant de titanesques efforts pour éteindre le surnaturel, se sont efforcés de faire admirer celle qu’ils sont contraints par leur anti-christianisme de présenter comme une hallucinée.

Croyants et mécréants, hérétiques et catholiques, entre les mains de Dieu, tous ont servi à divers degrés, beaucoup sans le vouloir, à faire tomber les voiles qui dérobaient partiellement l’ineffable figure.

670Il n’appartient qu’à la théologie catholique de la comprendre pleinement, et quand elle est éloquente, de la célébrer dignement. En 1844, elle trouvait un organe dont les accents n’ont pas été surpassés, et s’il m’est permis d’émettre une opinion, n’ont pas été à beaucoup près égalés.

L’abbé Pie, alors vicaire de la cathédrale de Chartres, appelé cette année à prononcer le discours du 8 mai à Orléans, écrivait la vraie préface des neuf volumes de chefs-d’œuvre du cardinal Pie, qui, à y regarder de près, ne sont que le développement magistral par la parole des thèses que Jeanne fait resplendir par le miracle de sa vie : le naturalisme dans tous les ordres refoulé et vaincu ; Jésus-Christ roi des peuples, comme il l’est des individus ; Rome centre de son empire terrestre, source de tous les privilèges que le fils de Dieu a apportés au monde.

Le génie de l’évêque de Poitiers ne semble pas avoir eu d’enfance : le panégyrique de Jeanne d’Arc est la première page de ses œuvres, venons-nous de dire ; et parmi tant d’autres productions qui font penser à saint Hilaire, remonté sur sa chaire, il n’en est peut-être pas que l’on puisse préférer à celle du 8 mai 1844. C’est un chant de l’inspiration la plus élevée, un magnifique traité théologique de la mission de Jeanne, une intuition de ce que l’érudition historique ne devait pas tarder à établir.

Jeanne bras de Dieu qui renverse les ennemis de la France ; Jeanne victime qui désarme le bras de Dieu : telles sont les deux idées mères autour desquelles se développent une foule d’aperçus aussi profonds, aussi théologiques que tirés du fond même du sujet.

Citerait-on sur Jeanne d’Arc une page de la valeur de celle par laquelle l’orateur résume sa première partie, et que voici ?

Ô Dieu, dont les voies sont belles et les sentiers pacifiques, vous qui marchez par un chemin virginal, soyez béni d’être venu à notre aide par des mains si pures et si dignes de vous ! soyez béni d’avoir fait Jeanne si belle, si sainte, si immaculée ! Je cherche en vain ce qui pourrait manquer à mon héroïne ; tous les dons divins s’accumulent sur sa tête ; pas une pierrerie à joindre à sa couronne.

Par l’esprit et par le cœur, je ne connais rien de plus français et de plus chrétien que Jeanne d’Arc, rien de plus mystique et de plus naïf. En elle, la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs ; l’inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français ; c’est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière ; elle est du ciel et de la terre ;… c’est une sainte qui n’a pas d’autels ; que l’on vénère, que l’on invoque 671presque, et qu’il est permis de plaindre ; que le prêtre loue dans le temple, que les citoyens exaltent dans les rues de la cité ; modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois (elle a prouvé elle aussi qu’elle savait comprendre la sainte et noble figure de Jeanne446b), à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits ; type le plus complet et le plus large au point de vue de la religion et de la patrie, figure historique qui n’a son semblable nulle part ; Jeanne d’Arc, c’est une douce et chaste apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses de la terre, une île riante de verdure dans l’aride désert de l’histoire humaine, un parfum de l’Éden dans notre triste exil ; et pour parler le langage de saint Augustin, c’est Dieu venant à nous, cette fois encore, par un sentier virginal.

Que d’aspects aussi fortifiants pour la piété que lumineux pour l’histoire dans la seconde partie : Jeanne victime qui désarme le bras de Dieu !

Quelles hautes raisons empruntées à l’essence même de la foi pour justifier et glorifier ce que Dieu a permis ! Le futur évêque de Poitiers, a-t-il été dit, se complaît à rapprocher de la passion et de la mort du Sauveur la passion et la mort de la fiancée du Christ ; il en donne cette juste raison :

Pardonnez-moi si j’insiste sur la conformité minutieuse des circonstances de sa mort avec celle du sauveur des hommes : la ressemblance du disciple n’est pas un outrage pour le maître.

Le lecteur a vu comment l’orateur remarquait que les témoins pour la réhabilitation donnaient à l’histoire de Jeanne une certitude non seulement historique, mais juridique. Jeanne a meilleurs témoins encore : ce sont ses ennemis ; c’est ce que l’orateur, inspiré lui aussi, mettait en lumière par ce beau mouvement :

Scribes de l’Angleterre, conservez à la France les nobles paroles de Jeanne, ses réponses inspirées, ses solennelles prédictions ; c’est de vos mains ennemies qu’est élevé le plus beau monument à la gloire de l’envoyée des cieux. Ô Dieu ! soyez béni ! Les juges qui prononcent la sentence de Jeanne ont écrit son absolution devant la postérité, comme les bourreaux qui la livrent aux flammes ont mis la palme céleste entre ses mains, et la couronne éternelle sur sa tête.

Quelle carrière ouvrent à nos éloges les paroles de ce représentant de l’orthodoxie dans notre siècle, de ce représentant des saines doctrines qui tint une place si honorée dans la grande assemblée du Vatican !

672Parmi ceux qui devaient préparer les décrets de la sainte assemblée, Pie IX avait fait asseoir un jeune prêtre pour lequel l’illustration n’attendit pas non plus le nombre des années. Il devait donner au siège d’Angers la gloire que le cardinal Pie a fait rejaillir sur celui de Poitiers, consoler l’Église de France de la disparition trop prématurée du premier astre. Lui aussi a fait entendre en faveur de Jeanne de magnifiques accents. M. l’abbé Freppel fut appelé en 1861 et en 1867 à prononcer le discours du 8 mai. Il rendait les sentiments que ressentent les cœurs catholiques depuis la réhabilitation, lorsque dans le panégyrique de 1861 il s’écriait :

Oh ! non, je ne discute plus la sainteté de Jeanne ; elle rayonne, elle brille de tout l’éclat qu’emprunte au martyre une vertu héroïque ; et si je ne savais que l’Église a les délicatesses d’une mère, qui craint de blesser le sentiment d’une partie de ses fils, je ne m’étonnerais que d’une chose, de ne pas voir Geneviève et Jeanne d’Arc, la vierge de Nanterre et la vierge de Domrémy, associées dans un même culte, comme les deux anges tutélaires de la France.

L’éminent théologien faisait un pas de plus en 1867. Avec les ménagements commandés par la déférence envers le juge suprême de la question, le professeur de la Sorbonne se demandait si l’on trouvait dans Jeanne ce qui autorise l’Église à décerner à ses saints les honneurs des autels. À la lumière des principes formulés par Benoît XIV, dans l’ouvrage qui fait loi sur la matière, il établissait la thèse affirmative, et terminait par ces paroles :

Je n’ai pas qualité pour trancher la question, ni même pour la porter devant les pouvoirs suprêmes de l’Église… mais… s’il plaisait à Dieu de dilater ce germe, de bénir cette faible semence,.. je tressaillirais d’allégresse au rayon de l’espérance, je saluerais dans le transport de ma joie la glorification future de notre chère et sainte héroïne, et j’estimerais ce jour l’un des plus beaux de ma vie.

L’autorité de M. l’abbé Freppel déjà grande s’est accrue de tout ce que rappelle à l’esprit le seul nom de Mgr l’évêque d’Angers. Ces discours se trouvent aussi dans les premières pages d’œuvres, dont on ne compte pas les volumes et dont la saine orthodoxie ne fut jamais contestée.

La semence fut bénie ; le germe se dilata promptement. Celui qui avait qualité pour porter la question devant le juge suprême ne tardait pas à la lui soumettre. Dès 1869, Mgr Dupanloup demandait à Pie IX la canonisation de Jeanne d’Arc et douze de ses collègues appuyaient sa demande.

Personne n’ignore l’enthousiasme du célèbre évêque pour la libératrice de sa ville épiscopale. En 1855 et en 1869, il avait prononcé le discours du 8 mai. Les deux panégyriques, empreints de cette éloquence qui lui 673avait ouvert les portes de l’Académie et donnait à sa parole tant de retentissement, produisirent, assure-t-on, un grand effet sur ses auditeurs. Le Concile, l’invasion, les questions politiques de la restauration monarchique, événements dans lesquels Mgr Dupanloup prit une place si marquée, purent diminuer les heures réclamées par le procès préparatoire de la béatification, sans le faire perdre de vue. L’évêque postulateur faisait à Rome en 1874 un premier voyage en faveur de la cause. Il voulait que les vitraux de sa cathédrale reproduisissent l’histoire de la vierge guerrière ; et il fit à cet effet un appel à la générosité des fidèles. Les fidèles ont répondu, et si l’œuvre n’est pas réalisée, il ne faut s’en prendre, croyons-nous, qu’à une de ces tyranniques ingérences administratives, qui voudrait dénaturer une conception qui ne doit rien avoir de laïque. Préoccupé de l’héroïne, l’évêque postulateur, quinze jours avant sa mort, écrivait au comte de Chambord et au prince de Joinville pour leur demander de joindre auprès du Saint-Siège leurs instances à ses instances.

Dieu ne réserve pas tous les honneurs à un même homme. Mgr Dupanloup avait commencé les enquêtes pour le procès dit de l’ordinaire, c’est-à-dire pour celui que l’évêque postulateur doit remettre au Saint-Siège. Il n’eut pas le temps de l’achever et de le porter aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ.

C’était assez pour sa gloire de l’avoir entrepris, d’avoir fait la première démarche officielle en faveur de la canonisation. Ses admirateurs ont voulu mettre sa mémoire à l’abri derrière ce souvenir. Dans le tombeau si pompeux qui lui a été élevé dans la cathédrale d’Orléans, la bannière de Jeanne domine le monument. Parmi tant d’actes qui remplissent la carrière du célèbre évêque, on a cru que rien ne pouvait plus l’honorer que d’avoir le premier porté à Rome la cause de Jeanne. C’est aussi un hommage à l’héroïne.

De toutes les œuvres léguées par Mgr Dupanloup au successeur de son choix, aucune, assurent ceux qui connaissent de plus près Mgr Coullié, ne lui tient à cœur autant que la cause de la béatification de Jeanne. C’est peu d’être parfaitement représenté à Rome par le promoteur de la cause, un digne sulpicien, M. Captier, le frère du martyr d’Arcueil ; le pieux évêque multiplie ses voyages dans la capitale du monde chrétien, comme il a multiplié les démarches en France, afin de fournir au Saint-Siège les documents réclamés par la cause. Il pouvait enfin en décembre 1885 remettre aux tribunaux romains tout ce qu’on exige de l’évêque en semblable circonstance. Il avait la joie d’entendre de la bouche de Léon XIII les paroles si pleines d’espérance déjà citées ; en les livrant à ses diocésains il les livrait à tous les catholiques de France ; tous suivent avec un intérêt à part la cause que le pieux prélat a mission de faire 674aboutir, espérons-le, et dont l’heureux succès associera son nom à celui de l’héroïne.

Le nombre des douze prélats signataires de la demande de 1869 s’est accru de plusieurs centaines.

Ce ne sont pas seulement les évêques de France, écrivait en 1886 M. le secrétaire général de l’évêché d’Orléans, qui ont adressé des lettres postulatoires au Souverain Pontife ; les évêques de la Belgique, de la Suisse, de l’Autriche, de l’Espagne, du Portugal, de l’Arménie, de la Chine, de la Cochinchine, du Tonkin, du Canada, de l’Amérique du Sud, de la Polynésie, ont envoyé également leur adhésion.

Son Éminence le cardinal Manning, archevêque de Westminster, a été l’un des premiers à signer une lettre postulatoire. Un autre cardinal anglais, Son Éminence le cardinal Howard, a bien voulu, l’an dernier, remplir la fonction de cardinal ponent de la cause, devenue vacante par la mort de l’éminent cardinal Bilio446c.

L’enthousiasme excité par l’héroïne est plus étendu que celui qu’elle excita de son vivant. L’Université de Paris qui lui en faisait un crime disait qu’elle donnait le vertige au bercail très chrétien de presque tout le monde occidental : ovile christianissimum totius fere orbis occidentalis infectum. L’admiration s’étend aujourd’hui aux deux mondes ; il n’y a pas de voix dissidentes.

Ce furent certes de grandes voix que celles des Pierre de Versailles, des Gerson, des Gelu, des d’Estouteville, des Pontanus, des Lellis, des Ciboule, des Basin, des Bourdeilles, des Berruyer, des Bréhal, des Chartier, des Juvénal des Ursins, des Longueil, dont ce volume a reproduit les œuvres et les actes en faveur de la Pucelle.

Il faudrait plus qu’en doubler les pages, si nous voulions reproduire les œuvres de ceux qui, héritiers du rang, du savoir, des dignités de ces grands hommes dans l’Église de Dieu, ont célébré les grandeurs de Jeanne, maintenant qu’il n’y a plus à la justifier. En 1857, Mgr Gillis, vicaire apostolique d’Édimbourg, prononçait le 8 mai, à Orléans, un discours qui n’est pas des moins remarquables parmi ceux qui ont été entendus dans cette solennité. Il commençait par cet aveu :

Il y a une page que, pour l’honneur de mon pays, je voudrais n’avoir pas trouvé place dans les annales de l’histoire ;

et il célébrait ensuite la vierge guerrière, sans que son légitime patriotisme d’Anglais eut à en souffrir.

Un digne éditeur Orléanais, M. Herluison, honore ses presses en les prêtant à tout ce qui peut glorifier la Pucelle d’Orléans ; il reproduit notamment les discours du 8 mai. Ce ne sont pas seulement des monuments 675de l’éloquence de la chaire dans notre siècle ; par l’autorité et le rang de ceux qui les prononcent, par les nouveaux points de vue qu’ils mettent en lumière, ils sont la digne continuation des mémoires du XVe siècle. Les voix les plus éloquentes de l’épiscopat se font un honneur d’exalter celle dont ils proclament la sainteté, tout comme ils se plaisent par leurs encouragements à animer les travaux particuliers destinés à la glorifier.

Les nouvelles universités catholiques représentées par Mgr d’Hulst et Mgr Baunard réparent le forfait de l’ancienne Université de Paris.

Les frères Léman viennent au nom d’Israël nous dire que la nouvelle tribu de Juda possède avec la seule Pucelle sa Débora, son Esther et sa Judith.

L’illustre conférencier de Notre-Dame, qui depuis près de vingt ans revêt des formes de l’éloquence les conceptions les plus profondes du Docteur Angélique son frère, continue auprès de Jeanne les hommages que lui rendirent les fils de saint Dominique. On s’étonne qu’un érudit contemporain, qui dans d’autres productions nous faisait espérer plus d’impartialité, ait rangé le grand ordre des Frères-prêcheurs dans le parti hostile à la libératrice. Le sous-inquisiteur Lemaître, que la peur rendit le complice de Cauchon, lui a fait oublier Turelure et les autres fils de saint Dominique qui, à Poitiers, ouvrirent la carrière à Jeanne ; Isambart de La Pierre qui, au péril de sa vie, donna à la victime un conseil destructeur de toutes les trames ; Martin Ladvenu, le confident et le consolateur de la dernière heure. Lorsqu’on les voit l’un et l’autre debout devant le bûcher, élevant la croix à la hauteur des regards de la martyre ; quand on lit leurs dépositions si favorables, au procès de réhabilitation, l’on oublie leur manque de courage dans quelques délibérations. Un Frère-prêcheur, Pierre Bosquier, est condamné par Cauchon au pain et à l’eau, durant neuf mois, pour avoir flétri l’inique sentence. C’est au couvent des Frères-prêcheurs que court le bourreau désespéré d’avoir brûlé une sainte. Les dépositions des Frères Toutmouillé et Duval montrent que durant la captivité c’est du couvent des Frères-prêcheurs que venaient les consolateurs ; quiconque aime Jeanne ne doit pas oublier que personne, plus que Jean Bréhal, n’a travaillé à l’œuvre de la réhabilitation, c’est-à-dire à nous transmettre la vraie figure de la Pucelle. Il est vrai qu’aucun ordre religieux n’a plus fait pour Jeanne que l’ordre de Saint-Dominique.

Le T. R. P. Général de l’Ordre Séraphique complétait l’œuvre de F. Raphanel, évêque de Senlis, d’Élie de Bourdeilles, lorsque récemment il demandait la canonisation de celle qui, à Neufchâteau, aimait à fréquenter l’église des Frères Mineurs.

Pierre de Versailles, un des théologiens les plus en vue à Poitiers, rattache Jeanne à la grande famille de saint Benoît.

676F. Pâquerel, son confesseur et aumônier durant toute la vie guerrière, l’unit plus étroitement encore aux Augustins.

Un des examinateurs de Poitiers appartient à l’ordre des Carmes, et c’est un lien avec les fils du prophète Élie.

La Compagnie de Jésus n’est venue au monde qu’un siècle après Jeanne. Lorsque son chef, le T. R. P. Bekx, unissait ses lettres postulatoires de la canonisation aux lettres des évêques des deux mondes, il confirmait la tradition de son ordre. Historiens, poètes, ascétiques, les prédicateurs et les maîtres de la jeunesse, ont toujours grandement aimé à célébrer la Pucelle. Pouvait-il en être autrement ? Le nom divin qui brille sur la bannière de Jeanne sur son anneau, sur ses lèvres, au fond de son cœur, n’est-il pas le tout de la compagnie d’Ignace ? Combien d’autres rapprochements entre la victime de Cauchon et la victime de Pombal et de Choiseul ! Si un double amour, intime et profond, ne les fait vivement entrevoir, il appartient à d’autres de les mettre en lumière.

Les chefs de l’ordre ecclésiastique, l’ordre ecclésiastique à tous ses degrés, témoignent de leur religieuse vénération pour Jeanne. Les fidèles dans l’Église de Dieu ne sont pas réduits au rôle d’esclaves muets. Si celui de docteurs qui définissent, de maîtres qui commandent, ne leur convient nullement, l’attitude de nègres accroupis serait aussi offensante pour l’Église leur mère que pour leur dignité. Elle doit être celle d’enfants soumis, respectueux, exprimant des désirs, des vœux qu’ils croient bons, sauf à s’en remettre, pour la décision dernière, à la sagesse de leur père. Tels on les a vus, depuis le concile d’Éphèse, où les fidèles pressés aux portes de la basilique attendaient les évêques, pour acclamer dans Marie le titre de mère de Dieu, jusqu’au concile du Vatican, où l’autorité légitime n’a jamais blâmé des manifestations que le Saint-Esprit devait sanctionner. O Dieu, disait le sage, vous avez mis au cœur de vos fils les bonnes espérances, bonæ spei fecisti filios tuos (Sap., c. IX, v. 19). Dès qu’une soumission filiale anime leurs vœux, l’expression n’en saurait déplaire à la mère aimante que Dieu leur a donnée.

Elle ne se méprend pas sur l’accent ; elle distingue parfaitement celui de l’amour affectueux et soumis de celui, je ne dis pas, de la révolte, mais de la simple mutinerie qui voudrait lui dicter des lois. Elle sait que si le Saint-Esprit parle et accentue ses oracles par la bouche du chef ; il vibre dans les membres vivants qui lui sont unis, et elle aime à en écouter les tressaillements.

Ils ne manquent certes pas à la cause de Jeanne. Dans combien de congrès catholiques s’est produit le vœu de voir la Pucelle sur les autels ? Le pressentiment que Léon XIII exprimait à Mgr d’Orléans, ultro ominamur, est le pressentiment de ses fils. À l’esprit d’infinie sagesse qui gouverne 677l’Église d’amener le jour et l’heure. S’il est permis de les souhaiter ardemment, de les appeler par d’instantes supplications au ciel, aucun vrai catholique n’a eu la pensée de les amener par une pression réprouvée. Pour un croyant la pensée de faire violence au Saint-Esprit serait aussi ridicule qu’impie.

Mais manifestement l’astre de notre histoire se dépouille de la demi-obscurité dans laquelle il est resté voilé durant plus de quatre siècles. Si d’Estivet calomniait le parti français, en disant qu’il mettait sur les autels Jeanne encore vivante ; il n’est pas douteux que l’enthousiasme ne fut immense, alors qu’à la suite du sacre la céleste envoyée se présentait devant les villes de l’Île-de-France qui s’ouvraient d’elles-mêmes, alors que l’on attendait la reddition de Paris, de la Normandie, la réalisation des autres merveilles qui se rattachaient à la Pucelle. Aujourd’hui l’univers catholique porte la Pucelle jusqu’à la limite extrême où commencerait la désobéissance, et où l’enthousiasme par ses excès compromettrait la fin souhaitée de tous.

IV.
Raisons providentielles de ce mouvement. — Protestation contre l’erreur capitale du temps, répandue dans l’univers. — Protestation pleine de charmes, attrayante pour les ennemis eux-mêmes, impuissants à la maudire. — L’incomparable victoire qu’il est permis d’en attendre.

Quelle est la raison de ce mouvement des âmes ? Pourquoi le Saint-Esprit, — car qui doute que ce ne soit son souffle qui le provoque ? — pourquoi le Saint-Esprit l’excite-t-il si vif, et si universel ? Jamais, je crois, canonisation n’a été si universellement, si ardemment désirée. Ce n’est pas la France seule qui l’espère, ce sont tous les pays où il se trouve des catholiques. Pourquoi Dieu a-t-il réservé cette glorification à nos temps ?

Dans une de ces instructions synodales où le voyant de Poitiers a si bien démasqué les erreurs du temps présent, le grand cardinal Pie précisait ainsi le point de la lutte engagée entre les deux puissances qui se disputent le monde : l’Église et la maçonnerie.

La question vivante qui agite le monde, disait-il, c’est de savoir si le Verbe de Dieu incarné, Jésus-Christ demeurera sur les autels, ou si, sous une forme plus ou moins adoucie, la déesse raison le supplantera.

Toute turpitude, toute abjection recevant dans le plus ignominieux des symboles vivants les adorations du genre humain, c’est l’aboutissant suprême du naturalisme maçonnique, le triomphe rêvé par le génie du mal qui l’anime, et qui fait sa joie de meurtrir et de dégrader l’image vivante de Dieu qui est l’homme. Les apologistes de Jeanne ont été amenés à nous rappeler que la luxure était son lieu de délices, et s’y faire adorer sa finale ambition.

Quelle figure pourrait être mieux opposée à l’immonde symbole que celle dont le cardinal Pie a pu dire qu’elle était,

Dieu venant à nous cette 678fois encore par un chemin virginal, une douce et chaste apparition du ciel, un parfum de l’Éden, le type le plus complet et le plus large au point de vue de la religion et de la patrie.

Comment mieux conserver le Verbe de Dieu incarné, Jésus-Christ, sur nos autels qu’en montrant celle que, par sa présence sur l’autel, il a faite si belle, si sainte, si immaculée !

À toutes les ténèbres condensées, c’est opposer toute lumière, puisque en elle la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs ; à toute souillure c’est opposer celle sur laquelle s’accumulent tous les dons divins ; à toute laideur, celle qui est si belle qu’il n’y a pas une pierrerie à joindre à sa couronne ; aux profondeurs de l’enfer, c’est opposer le ciel dans sa chaste et douce apparition.

Comment mieux rompre de savants et ténébreux complots qu’en marchant à la suite de cette extatique chevaleresque et de cette contemplative guerrière ? Le naturalisme maçonnique veut étendre sa griffe brûlante sur tous les âges et sur toutes les conditions ; il faut lui opposer le modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois, à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits.

Quoi d’étonnant que l’univers catholique unisse sa voix à celle de la France pour demander la glorification de la Pucelle ! Le maçonnisme n’ébranle pas seulement la France ; il ébranle le monde ; le chancre qui ronge notre malheureux pays ronge les deux hémisphères ; et les erreurs par lesquelles nous périssons menacent de faire périr la société humaine, a dit Léon XIII447.

Pas une des erreurs contemporaines que Jeanne ne foudroie avec autant d’éclat que de puissance. N’est-elle pas le surnaturel incarné et vivant, assis sur le roc de la plus authentique des histoires, le type le plus complet et le plus large de la religion et de la patrie ? Elle est le miracle palpable opposé comme un sceau vivant aux immortelles constitutions de Léon XIII, spécialement à la bulle Immortale Dei, à la double constitution du concile du Vatican, au Syllabus sauveur du grand Pie IX.

Figure historique qui n’a son semblable nulle part, qui n’offre nulle part prise à maudire, et qu’on est contraint malgré soi d’admirer ! Qu’elle répond bien, s’écriait un Anglais, que n’est-elle Anglaise !

679C’est ce que dit en ce moment la libre-pensée, c’est la signification des efforts qu’elle fait pour laïciser Jeanne d’Arc. Les plus cruels ennemis de la libératrice furent forcés de donner des larmes à sa mort. Ne remporte-t-elle pas en ce moment une victoire de ce genre ? Les ennemis de tout ce qu’elle symbolise et personnifie sont contraints d’admirer pareil symbole et pareille personnification, alors qu’ils abhorrent les célestes réalités qui les remplissent. Dans la plus impie des assemblées qui dans ce siècle ait pesé sur la France, celle de 1881 à 1885, il s’est trouvé un député pour proposer une loi instituant une fête en l’honneur de celle qui est le type le plus large et le plus complet de la religion. Spectacle plus expressif que la parole de l’Anglais, renouvellement sous une autre forme du sentiment inspiré par sa mort à ses bourreaux ; plus de deux-cents collègues, presque tous apostats de ce Verbe Incarné, vie de Jeanne, ont donné leur signature pour appuyer la motion. Mais si ceux qui conduisaient le drame de Rouen payèrent momentanément à leur victime le tribut de leurs larmes d’admiration, ils se ravisèrent promptement, et leur rage jalouse reprenant bientôt le dessus leur fit continuer leurs outrages. Il n’en est pas autrement de la maçonnerie. Par un de ses chefs les plus marquants, M. Jean Macé, elle se hâta en 1885 de désavouer l’auteur de la motion, M. Joseph Fabre, député de l’Aveyron, et les collègues qui l’avaient suivi. Le désaveu fut donné en ces termes :

On dit que 228 de ses collègues (de M. Fabre) ont mis leur signature au bas de sa proposition. J’en suis fâché pour eux et pour lui, elle n’aura pas la mienne. Pas de fête nationale possible sans la glorification possible, entière, de ce qui la motive. Les républicains qui se sont laissé gagner par l’enthousiasme parfaitement honorable du député de l’Aveyron se sont-ils demandé comment ils s’y prendraient pour raconter à nos paysans la légende de Jeanne d’Arc ? S’ils parlent en croyants des voix de ses saintes, réussiront-ils toujours à se faire prendre au sérieux ? S’ils en parlent en hommes rétifs au miracle, ne courront-ils pas le risque de troubler les âmes simples, rétives de leur côté à la théorie des hallucinations ?

S’ils n’en parlent pas, que restera-t-il de la fille inspirée, dont la force personnelle et le prestige, le bûcher même, demeurent inexplicables, la croyance aux puissances surnaturelles mise de côté ?

Le prêtre seul n’aura rien à renier en se faisant l’historien de Jeanne d’Arc448.

Quoi de plus expressif que semblables aveux ? Pour continuer le rapprochement commencé, sont-ils sans analogie avec les précautions que 680Cauchon et ses complices, après avoir pleuré sur la martyre, se hâtèrent de prendre pour tromper le monde chrétien et la postérité, et se garantir contre le jugement possible du Concile et du pape, qu’ils avaient prétendu venger ? M. Macé n’a-t-il pas fait écho à sa manière aux supplications des évêques et des fidèles demandant la canonisation de Jeanne, et ne faut-il pas joindre son article aux lettres postulatoires des évêques ?

Faut-il croire que tous les francs-maçons fermeront les yeux pour ne pas voir cette douce et chaste apparition du ciel qu’ils confessent malgré eux ; qu’ils se détourneront de ce Dieu qui vient à eux, cette fois encore, par un chemin virginal si radieux qu’ils sont forcés de l’admirer. Il nous est permis de concevoir de meilleures espérances ; nous en avons pour gage le franc-maçon, plus forcené quoique peut-être moins froidement haineux que Jean Macé, ramené à la foi il y a quelques années par l’étude de l’histoire de la Pucelle, et qu’il est inutile de nommer, parce que tout le monde le connaît

Que ne peut-on pas attendre des multitudes indifférentes, d’une foule d’âmes hésitantes entre l’incrédulité et la foi, auxquelles ce parfum de l’Éden arriverait dans toute sa pureté, par les solennités que l’Église universelle lui consacrerait ? Quel renouvellement de vertus ne produirait pas dans tous les rangs le culte de celle qui est un si attrayant modèle des vertus offert à la fille des pâtres et à la fille des rois, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits ?

Pourquoi ne pas attendre que cette seconde manifestation de Jeanne, cette apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses de la terre, serait aussi féconde, plus féconde peut-être que la première.

Jeanne n’a pas accompli toute sa mission durant sa vie terrestre. On cherche inutilement la réalisation de la prédiction formulée dans cette dernière phrase de sa lettre aux Anglais : Si vous lui faites raison (à la Pucelle), encore pourrez-vous venir en sa compagnie là où que les Français feront, le plus bel fait qui oncques fut fait pour la Chrétienté.

Depuis cette époque les Français n’ont pas accompli, en faveur de la Chrétienté, fait aussi beau que celui par lequel sous la conduite de Clovis ils brisaient à Vouillé la puissance de l’arianisme, que celui par lequel à la suite de Charles Martel ils broyaient sur l’enclume de leur acier les hordes musulmanes débordées jusqu’à Poitiers et à Tours ; rien depuis n’a égalé leurs exploits chrétiens sous Pépin et Charlemagne, alors qu’ils rendaient à la liberté le Vicaire de Jésus-Christ et refoulaient Maures et Saxons. Depuis, aucun de leurs exploits chrétiens n’a égalé ceux des croisades, de Godefroy et de saint Louis ; aucune de leurs victoires n’a eu pour la Chrétienté les suites de celles de Bouvines ou de Muret. Les grandes 681journées chrétiennes de la France, interrompues lors de l’apparition de Jeanne, n’ont pas été recommencées depuis avec un éclat comparable à l’éclat de celles qui viennent d’être rappelées

Mais la canonisation confère aux saints une seconde mission, quelquefois plus bienfaisante que la première. S’il plaît au Saint-Esprit d’amener la canonisation de Jeanne, pourquoi n’attendrions-nous pas qu’alors sera pleinement réalisée la prophétie qui vient d’être rappelée ?

C’était l’explication de l’un de ses apologistes, de Martin Berruyer ; on l’a vu plus haut. Après avoir hasardé comme interprétation la conquête merveilleuse de la Normandie et de l’Aquitaine, recouvrées comme en courant, peu satisfait, — et justement, puisque la récupération de ces provinces n’intéressait la Chrétienté que de loin, — il a ajouté : Pourquoi n’espérerions-nous fait plus merveilleux encore de la part des Français ?

Quelques lignes avant il avait enseigné que pour la société des âmes la présence corporelle n’est qu’un élément accessoire, et rien n’est plus vrai. Les corps peuvent être juxtaposés, la même enceinte peut les renfermer ; si les esprits et les cœurs sont indifférents à ce qui les touche, à plus forte raison s’ils se repoussent et se haïssent, il n’y a pas société, il n’y a pas compagnie ; au contraire, les distances peuvent s’interposer entre les corps, si les esprits sont remplis des mêmes pensées, si les cœurs battent à l’unisson, si par les moyens fournis par Dieu pour que les âmes puissent se fondre les unes dans les autres, il y a mutuel échange d’hommages, d’amour, de secours, la société existe ; et l’on marche de compagnie vers le même but.

S’il plaît au Saint-Esprit d’inspirer à l’Église de décerner à la Pucelle les honneurs des autels, — répétons encore que la prétention impie de lui dicter ses décisions est bien loin de nous, — si Jeanne est canonisée, ce jour-là non seulement les Anglais, mais tous ceux qui ont quelque sens lui feront pleinement raison. Qu’est-ce à dire ? Ils reconnaîtront en elle les caractères du portrait tracé par le grand cardinal Pie. Ils viendront en sa compagnie de la manière qui vient d’être indiquée ; un mutuel échange d’hommages de notre part répondra aux flots de lumières, aux secours tout-puissants, que le ciel nous enverra encore par son intermédiaire ; et alors les catholiques de l’univers unis aux Français feront en sa compagnie le plus bel fait qui oncques fut fait pour la Chrétienté.

Puisse amener ce grand jour Notre-Dame de France, qu’invoquaient au jubilé du Puy 1429 la mère de Jeanne et les foules qui se pressaient dans son sanctuaire. À elle l’honneur de tout ce qu’il peut y avoir de bon dans ce livre, composé à ses pieds, déposé en manuscrit sur son autel le 25 mars 1889, et après complète impression le 25 mars 1890.

Notes

  1. [391]

    Procès, t. V, p. 84.

  2. [392]

    Procès, t. II, p. 95.

  3. [393]

    Voir Morlot, Metropolis Remensis historia, lib. IV, c. CXXXIX et seq. ; Gallia christiana, t. IX c. 128 ; Collection Michaud, t. II, p. 335.

  4. [394]

    Gallia christiana, t. VII, col. 150 ; Du Boulay, t. V, p. 542.

  5. [395]

    Histoire ecclésiastique du diocèse de Coutances, par Toustain de Billy, t. II, p. 275 et suiv. ; Gallia christiana, t. XI, col. 893 ; Ciaconius, Vitæ pontificum, Romæ, 1630, t. II, col. 1198 et 1246.

  6. [396]

    Aperçus nouveaux, p. 95-155, et Procès, t. V, p. 436.

  7. [397]

    Procès, t. II, p. 82-92.

  8. [398]

    Procès, t. II, p. 92-112 et 151.

  9. [399]

    Procès, t. II, p. 113-136.

  10. [400]

    Procès, p. 193-196.

  11. [401]

    Procès, t. II, p. 267.

  12. [402]

    Procès, p. 168.

  13. [403]

    Procès, t. II, p. 152.

  14. [404]

    Procès, t. II, p. 152.

  15. [405]

    Procès, t. II, p. 213-259.

  16. [406]

    Procès, p. 217.

  17. [407]

    Procès, t. IV, p. 471.

  18. [408]

    Procès, t. II, p. 3.

  19. [409]

    Procès, t. III, p. 265 et seq., p. 275 et seq.

  20. [410]

    Procès, t. II, p. 155.

  21. [411]

    Procès, t. II, p. 230-231.

  22. [412]

    Voir dans sa quatrième déposition, t. III, p. 142-145, ce qui a rapport à ce capital incident.

  23. [413]

    Procès, p. 145.

  24. [414]

    Procès, t. III, p. 240.

  25. [415]

    Recherches sur la France, liv. II.

  26. [416]

    Ces dépositions se trouvent dans Quicherat, Procès, t. II, p. 3-22.

    Le nombre des témoins entendus dans les quatre enquêtes qui ont rapport à la réhabilitation s’élève à 121, et non pas à 130, ainsi que je l’avais écrit dans Jeanne d’Arc sur les autels. L’erreur dans la supputation est provenue de ce que la plupart des témoins de Rouen ont été entendus deux fois, et quelques-uns trois et même quatre fois.

  27. [417]

    Procès, p. 157 et seq.

  28. [418]

    Procès, t. II, p. 259.

  29. [419]

    Procès, t. II, p. 385.

  30. [420]

    Les informations au lieu d’origine sont dans Quicherat, t. II, p. 387 et seq. ; celle de Jean de Metz, p. 435 et seq. ; celle de Bertrand de Poulengy, 454 et seq.

  31. [421]

    Déposition de Jean d’Aulon, Procès, t. III, p. 209-220.

  32. [422]

    De Pâquerel, Procès, t. III, p. 100-112.

  33. [423]

    Procès, t. III, p. 1-18.

  34. [424]

    Déposition de Thermes, Procès, t. III, p. 118-123.

  35. [425]

    Déposition de d’Alençon, Procès, t. III, p. 90-100.

  36. [426]

    Déposition de Touroulde, Procès, t. III, p. 85-88.

  37. [427]

    Déposition de Simon Charles, Procès, t. III, p. 114-118.

  38. [428]

    Déposition de Seguin, Procès, t. III, p. 202-206.

  39. [429]

    Voir ses dépositions. Procès, t. II, p. 10-15, p. 297-300, p. 339-345 et t. III, p. 133-150.

  40. [430]

    Procès, t. II, p. 15-20, p. 329-335 ; t. III, p. 150-160.

  41. [431]

    Procès, t. II, p. 7-9, p. 307-309 ; t. III, p. 165-170.

  42. [432]

    Procès, t. II, p. 302-305, p. 348-353.

  43. [433]

    Procès, t. III, p. 46-49.

  44. [434]

    Procès, t. III, p. 49.

  45. [435]

    Procès, t. III, p. 56.

  46. [436]

    Procès, t. III, p. 53-56.

  47. [437]

    Procès, t. II, p. 367-370 ; t. III, p. 174-177.

  48. [438]

    Procès, t. II, p. 300-360 et t. III, p. 129.

  49. [439]

    Procès, t. II, p. 305-307, p. 345 et t. III, p. 179-180.

  50. [440]

    Procès, t. III, p. 186.

  51. [441]

    Procès, t. III, p. 186-188.

  52. [442]

    Procès, t. III, p. 329.

  53. [443]

    Procès, t. III, p. 350. 638

  54. [444]

    Voir le texte latin aux pièces justificatives E.

  55. [445]

    Les grandes lignes sont tracées dans une brochure que l’auteur a le regret de n’avoir connue qu’à la dernière heure : Le culte de Jeanne d’Arc jusqu’à nos jours, par M. Lecoy de La Marche, Orléans, H. Herluison.

  56. [446]

    Panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé en 1672, p. 23, Herluison, Orléans.

  57. [446b]

    Allusion à la statue de Jeanne par la princesse Marie.

  58. [446c]

    La Canonisation de Jeanne d’Arc, par M. Edmond Séjourné, p. 20. Orléans, Séjourné, libraire-éditeur.

  59. [447]

    Lethifera pesiis per artus intimos hurnanæ societatis serpit, eamque in extremum periculum adducit. Bulle quod apostolici muneris. Le savant Pontife exprime la même pensée dans l’encyclique Humanum genus lorsqu’il affirme que le dernier terme de la maçonnerie, c’est de faire périr le genre humain dans l’ignominie : Nihil aliud est quam genus humanum cum ignominia et dedecore ad interitum impellere.

  60. [448]

    Cité par l’Univers du 8 juillet 1885.

page served in 0.177s (5,4) /