Tome V : Livre III. L’instruction du procès
185Livre III L’instruction du procès
Interrogatoires :
- 21 février (premier interrogatoire)
- 23 février
- 24 février
- 27 février
- 1er mars
- 3 mars
Interrogatoires :
- 10 mars
- 12 mars (matin et soir)
- 13 mars
- 14 mars (matin et soir)
- 15 mars
- 17 mars, matin
- 17 mars, soir
Chapitre I L’instrument du procès de condamnation
- I.
- L’infidélité du procès-verbal affirmée par les articles de l’enquête de Philippe de La Rose et du promoteur du procès de réhabilitation.
- Les greffiers déposent des violences qui leur étaient faites, tout en se défendant d’y avoir cédé.
- Autres témoins des mêmes violences.
- Déposition peu concordante d’Isambart de La Pierre. Omissions capitales.
- Sentence prêtée à Lefèvre dans une séance dont il dit avoir été absent.
- Tardive rédaction de l’instrument authentique. Texte français du manuscrit d’Urfé.
- Sa rédaction. Jeanne inspirée.
- II.
- Division de l’instrument judiciaire.
- Plan adopté pour les citations réitérées des paroles de la Vénérable.
- Raisons des répétitions.
I. L’infidélité du procès-verbal affirmée par les articles de l’enquête de Philippe de La Rose et du promoteur du procès de réhabilitation. — Les greffiers déposent des violences qui leur étaient faites, tout en se défendant d’y avoir cédé. — Autres témoins des mêmes violences. — Déposition peu concordante d’Isambart de La Pierre.
Omissions capitales. — Sentence prêtée à Lefèvre dans une séance dont il dit avoir été absent. — Tardive rédaction de l’instrument authentique.
Texte français du manuscrit d’Urfé. — Sa rédaction.
Jeanne inspirée.
Le promoteur de l’enquête faite par Philippe de La Rose affirme que le procès-verbal a été mutilé (Art. V et VI, p. 43). La même inculpation se trouve articulée à l’article XXI de l’information ordonnée par les commissaires pontificaux (p. 51), quoique en termes moins expressifs et moins accusateurs pour les greffiers.
Les greffiers constatent les violences qui leur étaient faites, mais ils se défendent d’y avoir cédé. Manchon nous dit qu’il fut plusieurs fois argué par Monseigneur de Beauvais et lesdits maîtres, qui voulaient le contraindre à écrire selon leur fantaisie, et quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils défendaient de l’écrire… Il est vrai qu’il ajoute qu’il n’écrivit oncques 186fors selon son entendement et conscience. (V, p. 172.) La conscience de celui qui avoue quelque part qu’il n’osait pas résister à de si puissants seigneurs n’a pas cédé pour le seul point où il est amené à faire cet aveu.
Colles nous dit que d’Estivet cherchait toujours à accuser les greffiers ; il ajoute, il est vrai, que pour homme du monde les greffiers n’auraient pas cédé ; mais l’examen du procès infirme ce témoignage qu’il se rend à lui-même et à ses collègues.
D’après Nicolas Taquel, les juges défendaient d’écrire certaines choses : à son jugement, elles ne faisaient rien à la cause. Dans la cause, les douze articles ont une importance capitale, et Manchon avoue que dans cette circonstance il n’aurait pas osé résister à de tels seigneurs.
Grouchet a déposé : J’ai entendu l’évêque de Beauvais gronder âprement les greffiers quand ils ne faisaient pas ce qu’il voulait ; c’était chose très violente que ce dont j’ai été témoin oculaire et auriculaire. (V, p. 141.)
Thomas Marie, en déposant qu’à son avis les greffiers ont été fidèles, constate que quelquefois on voulait leur imposer une rédaction différente. (V, p. 76.)
Lefèvre n’ose pas affirmer que le procès est fidèle : il s’en rapporte aux greffiers.
La valeur du témoignage de fidélité décerné aux greffiers nous est donnée par celui que leur octroie Isambart de La Pierre, a-t-il été déjà remarqué. D’après lui, ils ont fidèlement écrit, et d’après son propre témoignage, Jeanne, sur son invitation en ayant appelé au concile de Bâle, où se trouvaient des hommes des deux partis, Cauchon défendit d’écrire cet appel, et s’indigna contre le conseiller. La raison de cette indulgence a été déjà donnée. L’on voulait réhabiliter l’innocence, et laisser de côté ceux qui, à divers degrés, avaient trempé dans son supplice, trop nombreux et trop puissants pour être atteints. L’Angleterre s’était solennellement engagée à les couvrir, et Charles VII, en prenant possession de la Normandie, avait publié une amnistie générale du passé. Personne plus que Manchon, malgré ses faiblesses, n’avait droit à l’indulgence. Il avait assez résisté pour encourir l’animadversion des Anglais, et la postérité lui doit de n’avoir pas reçu une Jeanne complètement défigurée, ainsi que les bourreaux voulaient nous la transmettre.
L’instrument juridique pèche par des omissions de toute gravité. Instituer un procès en matière de foi sans une information préalable établissant qu’il y a lieu à poursuite est un crime. Cauchon en est si persuadé qu’il répète à plusieurs reprises que ces informations ont été faites, et qu’elles ont été soumises, lues, aux assesseurs. Manchon consigne dans l’instrument cette lecture comme ayant été faite dans les séances préliminaires. 187À la réhabilitation il n’a aucun souvenir d’en avoir eu une connaissance quelconque ; Courcelles ne s’en souvient pas davantage ; Massieu les ignore absolument ; tous les efforts des commissaires pour en suivre quelque trace furent inutiles.
Quoi de plus important que les douze articles ? Manchon a été forcé d’avouer qu’il n’avait pas su résister aux seigneurs qui le pressèrent de les envoyer sans les corrections demandées.
La formule d’abjuration couchée dans l’instrument contient plus de cinquante lignes. Celle qui a été lue n’en avait que sept ou huit.
On verra que la séance du 28 mai, capitale puisqu’elle est censée établir la rechute, constaterait, si elle avait été relatée telle qu’elle eut lieu, un éternel opprobre pour ceux qui ont osé voir une rechute dans un acte d’héroïque vertu.
Chacune de ces quatre omissions rend le procès nul de plein droit ; elles en supposent bien d’autres, lorsque l’on rapproche le procès-verbal de ce que nous ont dit les témoins.
Où trouve-t-on cette récusation si expresse de Cauchon et de ses séides attestée par Grouchet et d’autres encore ? L’appel au pape a été formulé en termes plus exprès et plus souvent réitérés que ne le porte l’instrument.
Lefèvre a déposé qu’à partir du sermon fait à Saint-Ouen il n’a pas été appelé au procès (a primo sermone facto in Sancto Audœno non fuit vocatus ad processum222) ; et le procès-verbal lui attribue d’avoir jugé, le 29 mai, que Jeanne était pertinace, contumace, désobéissante (dicta mulier est perlinax, contumax, inobediens223).
Quand on se rend compte de la manière dont l’instrument juridique a été rédigé, l’on est amené à soupçonner nombre d’erreurs de ce genre, plus ou moins volontaires.
Le texte latin, le seul qui porte la signature des greffiers, a été rédigé longtemps après le supplice. Courcelles en fut chargé, mais Manchon fit le gros du travail. La traduction en a été faite sur la rédaction arrêtée à la suite des séances. Nous avons ces notes en français à partir d’une partie de la séance du 3 mars. Elles sont dans le manuscrit d’Urfé, (n° 8838 fonds latin de la Bibliothèque Nationale). Quicherat, avec sa sagacité bien connue en matière paléographique, a fait ressortir la haute valeur de ce manuscrit ; son travail a été analysé dans la Paysanne et l’Inspirée (II, p. 501, note I). Sans être signé par les greffiers, il est préférable aux manuscrits paraphés, à raison du texte français, qui ne se trouvé que là, et il est 188au moins aussi correct que le texte officiel. D’après Quicherat, ce texte français ne serait autre que les notes d’audience prises par Manchon. Cela demande une explication. Colles nous a dit qu’après l’audience il y avait une conférence pour la rédaction dernière ; Monnet, secrétaire de Beaupère, écrivait bénévolement plusieurs interrogatoires ; ses papiers furent remis à la réhabilitation entre les mains des juges ; il reconnut son écriture ; Manchon nous a parlé de ses luttes à propos du procès-verbal ; tout cela suppose qu’en dehors des séances il y avait des conférences qui devaient entraîner des modifications. La partie française du manuscrit d’Urfé, outre qu’elle est fruste, quelle en est la provenance ? Cela n’est pas indiqué. Il est cependant indubitable que les traducteurs du procès avaient ce texte sous les yeux durant leur travail. À certaines omissions près, notamment dans l’intérêt de Courcelles, le latin est manifestement la traduction du texte français.
Le texte français, la minute, ne porte que sur les interrogations faites à Jeanne et sur ses réponses ; les assesseurs y sont rarement désignés, jamais avec leurs grades théologiques, que le texte latin indique toujours, parfois inexactement d’après les auteurs du Cartulaire. Nous ignorons sur quelles pièces ont été rédigées les séances, nombreuses et importantes, qui ont été tenues en dehors de la présence de l’accusée. Le procès-verbal en est court. Il semble suspect ; il n’est pas téméraire de croire qu’il a été arrangé au gré de Cauchon. Le mal était fait d’une manière irréparable ; les rédacteurs devaient opposer moins de résistance.
Tous ces assesseurs, si nombreux dans certaines séances, ont-ils été réellement présents ? L’absence de Lefèvre à la séance du 29 mai, où il est marqué présent, est formellement affirmée par lui. Par contre l’on n’indique la présence du vice-inquisiteur, Lemaître, qu’à partir du 13 mars. Cependant Cauchon lui rappelle, le 12 mars, qu’il a assisté à de nombreuses séances ; Martin Ladvenu n’est désigné que dans trois ou quatre séances, et il dépose qu’il est venu très souvent en compagnie de Lemaître, son prieur.
L’on ne parle nulle part du tumulte, du croisement des questions que les témoins ont attestés, des apostrophes si violentes adressées à ceux qui voulaient aider l’accusée.
Le lecteur verra que Manchon a bien des fois noté simplement les assertions de Jeanne, sans mentionner ce qui les avait amenées.
Nous n’avons donc qu’un procès-verbal incomplet, où se trouvent des omissions fort graves, suspect sur bien des points. Il est manifeste qu’on n’a pas cherché à surfaire l’accusée. Cependant elle en ressort splendide. Les rayons de sa céleste figure percent les nuages amoncelés pour les cacher.
189De nombreux témoins nous ont dit qu’elle leur avait semblé inspirée. Elle se donne bien comme telle, lorsqu’à la séance du 31 mars, elle affirmait n’avoir rien dit qu’avec l’approbation et sur le conseil de ses voix. Voilà pourquoi elle demande souvent des délais pour en référer à ses saintes. Comment en juger autrement quand on se rend compte de sa situation, quand on la voit, promenée sur tant de questions ardues, ne faire que des réponses conformes à la plus parfaite orthodoxie, brûlantes de piété, où l’on ne sait ce qu’il faut admirer davantage de sa prudence ou de sa fermeté, où elle écarte les questions étrangères à la cause, comme si elle connaissait la procédure ? Le Maître a promis à ses disciples que, traduits devant les tribunaux pour sa cause, ce ne serait pas eux qui parleraient, mais le Saint-Esprit qui parlerait par eux. Citerait-on beaucoup de martyrs dans lesquels la promesse se soit plus pleinement réalisée ? Deux témoins nous ont dit qu’elle parlait trop souvent de ses révélations. C’est toute l’explication de sa vie, le point même du débat. Il s’agissait de savoir à qui il fallait rapporter les faits merveilleux que ses ennemis eux-mêmes ne pouvaient nier.
II. Division de l’instrument judiciaire. — Plan adopté pour les citations réitérées des paroles de la Vénérable. — Raisons des répétitions.
L’instrument du procès se compose de deux parties bien distinctes. Dans la première on s’efforce d’arracher à l’accusée des paroles, sur lesquelles on puisse étayer la sentence de condamnation que l’on se propose de prononcer. Elle commence le 21 février pour se terminer le matin du dimanche des Rameaux, 28 mars. Elle comprend dix-sept interrogatoires. C’est l’objet du présent livre que nous intitulons Instruction du procès.
Le procès proprement dit s’ouvrait le 27 mars par le réquisitoire du promoteur d’Estivet, et les 70 articles dont il se compose. Il se termine le 24 mai, au cimetière Saint-Ouen, par la condamnation de la Vénérable à la prison perpétuelle, au pain et à l’eau. Il reprend le lundi 28 mai par le simulacre de procès intitulé procès de rechute. Ce n’est en réalité qu’une apparence de procès dénué des formes juridiques.
Une grande partie des réponses de la Vénérable a été déjà reproduite dans les volumes précédents. Tout ce qu’elle a dit de son existence au village se trouve groupé sous certains chefs dans la Paysanne et l’Inspirée [t. II] ; il en est de même de ce qu’elle nous a fait connaître de sa vie publique depuis son arrivée à Chinon, 6 mars 1429, jusqu’à son arrivée à Rouen, vers la fin de décembre 1430. Les détails donnés se trouvent dans le premier livre de la Vierge-Guerrière [t. IV]. Ils ont été reproduits sous une double 190forme, en style direct, en français courant, dans le corps des volumes ; dans le style même du document au bas des pages. Des commentaires en font ressortir la signification, la portée, l’orthodoxie. La pensée de transcrire de nouveau ce travail antécédent ne s’est jamais présentée à notre esprit ; mais la suppression de tant de nombreux passages laisserait frustes les actes de la passion. Une voie intermédiaire a été adoptée : donner en style moderne le procès entier, avec un renvoi dans le corps même de la page à celui des deux volumes où se trouvent ces passages, réserver le double texte et les remarques qu’il y a lieu de faire aux passages qui sont rapportés pour la première fois dans ce cinquième volume. C’est le plan qui sera suivi.
L’on trouvera peut-être à redire que les mêmes textes se trouvent ainsi reproduits plusieurs fois dans les divers volumes de la Vraie Jeanne d’Arc ; de ce que de nombreux témoins attestent les mêmes faits. Qu’il soit permis d’observer que cette multitude de témoins d’accord sur le même fait, souvent avec une variété de circonstances qui ne sont pas contradictoires, ou ne le sont qu’en apparence, ou portent sur des points de minime importance, corrobore puissamment la vérité du fait lui-même ; et quant à la reproduction des paroles de l’accusée, elle a son explication dans le but différent qui a été poursuivi. Voulant faire connaître tout ce que la Vénérable a dit, par exemple des apparitions, du signe donné au roi, il a fallu, par une étude attentive, grouper ce qui était épars dans divers interrogatoires ; et pour se rendre compte du mouvement du procès, il a fallu les reproduire à la place où elles se lisent dans l’instrument judiciaire.
191Chapitre II Premier interrogatoire, 21 février (Deuxième mercredi de Carême)
- I.
- Séance du 21 février.
- Quarante-deux assesseurs tous gradués. Lecture des lettres du roi anglais, des lettres de concession de territoire.
- Requête du promoteur.
- Lettres de citation au clergé, à Jeanne.
- Jeanne connue dans toute la Chrétienté.
- Double demande de Jeanne dans sa réponse à la citation : un nombre égal d’ecclésiastiques de son parti ; permission d’entendre la messe.
- Refus et dédain de Cauchon.
- Remarques.
- II.
- Admonestation de Cauchon à Jeanne.
- Sommation de prêter serment ; restriction.
- Nom.
- Lieu de naissance.
- Nom du père et de la mère, des parrains, marraines, du curé qui l’a baptisée.
- Âge.
- L’instruction religieuse par la mère seulement.
- Jeanne ne veut réciter le Pater qu’à son confesseur. Défense de s’évader et refus de Jeanne d’accepter la défense.
- Elle se plaint des fers dont elle est chargée. Constitution et serment des gardes.
- Remarques.
I. Séance du 21 février. — Quarante-deux assesseurs tous gradués.
Lecture des lettres du roi anglais, des lettres de concession de territoire. — Requête du promoteur. — Lettres de citation au clergé, à Jeanne. — Jeanne connue dans toute la Chrétienté. — Double demande de Jeanne dans sa réponse à la citation : un nombre égal d’ecclésiastiques de son parti ; permission d’entendre la messe. — Refus et dédain de Cauchon. — Remarques.
Le mercredi 21 lévrier, sur les huit heures du matin, Cauchon se rendit à la chapelle royale du château. Autour de lui se rangèrent : — Quinze docteurs en théologie : Gilles, abbé de Fécamp : Pierre, abbé de Longueville-Giffard. Jean de Châtillon, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Lefèvre, Maurice du Quesnay, Guillaume Le Boucher, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, Richard Prati, Gérard Feuillet. — Cinq docteurs dans l’un et l’autre droit : Nicolas, abbé de Jumièges ; Guillaume, abbé de Sainte-Catherine ; Guillaume, abbé de Cormeilles ; Jean Garnin, Raoul Roussel. — Sept bacheliers en théologie : Guillaume Hayton, Nicolas Couppequesne, Jean Lemaître, Richard Grouchet, Pierre Minier, Pierre Pigache, Raoul le Sauvage. — Onze licenciés en droit canon : Robert Barbier, Denis Gastinel, Jean Ledoux, Nicolas de Venderès, Jean Basset, Jean de Fontaine, Jean Brouillot, Aubert Morel, Jean Colombelle, Laurent Dubost, Robert Anguy. — Quatre licenciés en droit 192civil : André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy du Crotoy, Gilles Deschamps ; en tout quarante-deux assesseurs.
Cauchon fit donner lecture des lettres par lesquelles le roi remettait Jeanne entre ses mains, et du diplôme par lequel le chapitre lui concédait droit de territoire. Cette lecture finie, le promoteur d’Estivet exposa que Jeanne avait été citée par l’appariteur Massieu à comparaître en ce lieu, à huit heures, ainsi qu’il constatait par les lettres mêmes de citation, (les lettres, signées de l’évêque de Beauvais, ont été couchées au procès.
Elles sont adressées au prêtre Massieu, doyen de Chrétienté, et à ceux des curés et des ecclésiastiques de Rouen auxquels remise en sera faite. Il y est dit qu’une femme, Jeanne, dite la Pucelle, prise dans son diocèse de Beauvais, lui a été mise entre les mains par le roi très chrétien de France et d’Angleterre, à l’effet de la poursuivre canoniquement, comme véhémentement suspecte d’hérésie. Les faits et gestes perpétrés par elle au détriment de la foi sont notoires et divulgués non seulement dans le royaume de France, mais dans toute la Chrétienté224. Cauchon dit avoir fait une diligente information et avoir consulté les doctes ; en conséquence, il ordonne à tous ceux qui en seront requis de se rendre pour entendre les interrogations et les réponses ; il ordonne de citer péremptoirement ladite Jeanne, comme véhémentement suspecte d’hérésie, à comparaître dans la chapelle à huit heures : et cela sous peine d’excommunication. La citation est de la veille, 20 février.
Massieu a répondu par une pièce officielle adressée à Cauchon, dans laquelle il dit avoir personnellement signifié la citation à la femme vulgairement dite Jeanne la Pucelle, qu’il a jointe dans l’enceinte du château (infra septa dicti castri apprehensam). Il l’a avertie de l’objet de la citation :
Cette Jeanne, (continue-t-il), m’a répondu, en effet qu’elle comparaîtrait volontiers devant vous, Monseigneur, et répondrait sur les questions qui lui seraient faites ; qu’elle demandait qu’en pareille matière vous voulussiez bien convoquer des ecclésiastiques du parti français en égal nombre que ceux du parti anglais ; et en outre qu’elle suppliait humblement Votre Vénérable Paternité que demain, avant de comparaître, elle pût entendre la messe : elle a requis que je vous le signifie225. 193C’est ce que j’ai fait. Je signifie tout ce que ci-dessus par ces présentes, munies de mon sceau et signées de ma main . Le mardi, veille du susdit mercredi. Jean.
Après la présentation de ces lettres, le promoteur, dit Cauchon,
a requis instamment que la susdite femme fut mandée eu ce lieu… et fut par nous interrogée sur certains articles concernant la foi ; ce que nous lui avons accordé.
En attendant, (continue-t-il), parce que la femme susdite avait requis d’entendre la messe, nous avons exposé devant les assistants comment, de l’avis de personnages et maîtres notables, attendu les crimes pour lesquels elle était diffamée, et l’indécence de l’habit qu’elle s’obstinait à porter, il fallait différer de lui accorder la permission d’entendre la messe et d’assister aux divins offices226.
Jeanne fut amenée sur ces entrefaites par Massieu. Cauchon, d’après son récit, aurait fait de nouveau un sommaire de la cause : Jeanne a été depuis longtemps prise dans son diocèse. Elle s’est rendue coupable de nombreux actes au détriment de la foi orthodoxe, non seulement dans son diocèse, mais encore dans beaucoup d’autres contrées ; la renommée les divulguait dans presque tous les royaumes chrétiens. C’est le roi qui l’a remise entre ses mains ; c’est en se basant sur le bruit public, sur des informations certaines, et le conseil des doctes, qu’il la fait citer.
Remarques. — C’est à deux reprises que Cauchon constate que le nom de la Pucelle retentit dans tous les royaumes de la Chrétienté ; mais il ment impudemment quand il dit que c’est un bruit de diffamation, comme ont menti les maîtres parisiens dans les lettres de sommation à Luxembourg, au duc de Bourgogne. Bréhal dira justement que la plus retentissante renommée publiait ses vertus partout ; qu’elle n’était diffamée qu’auprès de ses ennemis déclarés, que partout ailleurs il n’y avait qu’une voix pour proclamer son innocence, sa pudeur, sa vie sans tache227. Les maîtres parisiens le constateront dans la suite.
Cauchon ment lorsqu’il prétend que les informations qu’il a faites l’autorisent à ouvrir le procès. C’est le contraire qui est vrai. Elles le lui interdisaient absolument, puisque l’on n’avait recueilli sur la jeune fille rien que de favorable.
Il savait en particulier qu’elle était vierge ; à son arrivée à Rouen, elle 194avait été inspectée. Non seulement Cauchon n’a pas inséré dans le procès le résultat de cette inspection, il n’appelle jamais l’accusée que mulier, la femme, et d’après le promoteur de la réhabilitation, il aurait fait jurer aux inspectrices de ne jamais rien révéler de ce qu’elles avaient constaté (V, p. 48, art. X).
Rien de plus juste que la demande de l’accusée de n’être pas jugée seulement par ses ennemis. Cauchon n’en tient aucun compte et ne la met pas même en délibération.
Il ne met pas non plus en délibération devant les nombreux assesseurs qui l’entourent s’il accordera à Jeanne ce qu’elle demande, à savoir l’assistance aux divins offices. Il prétend que de notables personnages et maîtres ont été d’avis de le lui refuser. Il se garde bien de les nommer, pas plus qu’il n’a nommé ceux qui ont été d’avis que les informations autorisaient à commencer le procès en matière de foi.
Avant tout jugement, avant même tout examen, il traite Jeanne comme une excommuniée, et lui impose le plus dur des supplices, lui retranchant la plus douce de ses jouissances, l’usage des sacrements, le bonheur d’assister aux divins offices, si avidement recherché par elle.
Il s’abrite constamment derrière le roi, c’est-à-dire derrière le gouvernement anglais, puisque le roi venait d’atteindre seulement sa neuvième année. Membre très influent du conseil, c’était derrière sa propre autorité qu’il s’abritait. C’était lui, en effet, qui, avec l’Université de Paris, avait mis en branle toute l’affaire, lui qui, en son propre nom, avait sommé Luxembourg de remettre la prisonnière entre ses mains par l’intermédiaire du roi.
Que de criantes iniquités même avant l’ouverture du procès ! Mais il est temps de voir l’ignorante fille aux prises avec la science, la paysanne qui ne sait ni A ni B avec ceux qui se targuent d’être les représentants attitrés du savoir humain et divin, l’innocence avec l’astuce. La Vénérable est là en face de cette assemblée où elle ne rencontre pas un seul regard bienveillant. Elle va soutenir des combats autrement terribles que ceux qu’elle a soutenus jusqu’alors. La lutte sera autrement longue et dure qu’aux Tourelles et à Patay.
II. Admonestation de Cauchon à Jeanne. — Sommation de prêter serment ; restriction. — Nom. — Lieu de naissance. — Nom du père et de la mère, des parrains, marraines, du curé qui l’a baptisée. — Âge. — L’instruction religieuse par la mère seulement. — Jeanne ne veut réciter le Pater qu’à son confesseur.
Défense de s’évader et refus de Jeanne d’accepter la défense. — Elle se plaint des fers dont elle est chargée.
Constitution et serment des gardes. — Remarques.
Jeanne étant assise devant nous, (dit Cauchon), nous l’avons charitablement avertie et requise que, pour l’accélération du procès et la décharge de sa conscience, elle répondit pleinement la vérité sur les questions en 195matière de foi qui lui seraient adressées, sans chercher ni subterfuges ni détours propres à dissimuler la vérité, et nous l’avons, selon notre devoir, juridiquement requise de prêter serment en due forme, la main sur les Évangiles, de dire la vérité dans le sens exposé sur les questions qui lui seraient adressées. À quoi elle a répondu :
— Je ne sais sur quoi vous voulez m’interroger. Vous pourriez me demander telle chose que je ne vous dirais pas.
— Vous jurerez de dire la vérité sur ce que l’on vous demandera et que vous saurez, concernant la foi.
— Pour ce qui est de mon père, de ma mère, de ce que j’ai fait depuis que je me suis mise en chemin pour la France, je prêterai volontiers serment ; mais pour ce qui est des révélations que je tiens de Dieu, je ne les ai jamais révélées qu’à celui qui est mon roi, au seul Charles ; je ne les révélerai pas, dut-on me couper la tête ; mes apparitions, mon conseil secret, m’ont dit de ne pas les révéler. Dans les huit jours qui viennent, je saurai bien si je dois les révéler228.
Plusieurs fois, nous, évêque, l’avons requise et avertie de vouloir bien prêter serment de dire la vérité sur ce qui touchait la foi. Elle s’est mise à genoux, a posé ses mains sur le livre, c’est-à-dire sur le missel, et a juré de dire la vérité telle qu’elle la connaîtrait sur les questions concernant la foi, qui pourraient lui être adressées, sans faire la restriction précédente, à savoir qu’elle ne dirait rien sur ses révélations.
Ce serment fait, nous l’avons interrogée sur son nom et sur son surnom.
— Dans mon pays, a-t-elle répondu, l’on m’appelait Jeannette ; depuis que je suis venue en France, l’on m’appelle Jeanne. Je ne sais pas vous dire mon surnom.
— Quel est votre lieu de naissance ?
— Le village de Domrémy, qui ne fait qu’un avec Greux ; à Greux se trouve l’église principale.
— Quel est le nom de votre père et de votre mère ?
— Mon père s’appelle Jacques d’Arc, ma mère Isabelle.
— Où avez-vous été baptisée ?
— À l’église de Domrémy.
— Quels furent vos parrains et marraines ?
— Une de mes marraines s’appelait Agnès, une autre Jeanne, une troisième Sibylle ; de mes parrains, l’un s’appelle Jean Lingué, un second Jean Barrey ; ma mère m’a dit que j’avais plusieurs autres marraines.
— Quel prêtre vous a baptisée ?
— Je crois que c’est M. Jean Minet.
— Vit-il encore ?
— Il vit encore, à ce que je crois.
— Quel est votre âge ?
— À ce qu’il me semble, j’ai environ dix-neuf ans. Ma 196mère m’a appris Pater Noster, Ave Maria, Credo ; c’est d’elle seule que je tiens toute ma créance229. — (II, p. 110 et seq.)
— Dites-nous le Pater noster.
— Entendez-moi en confession, et je vous dirai volontiers Pater noster.
— Récitez-nous le Pater noster, lui avons-nous dit plusieurs fois.
— Je ne vous dirai Pater noster que tout autant que vous m’entendrez en confession.
— Nous vous donnerons volontiers un ou deux hommes dont le français est la langue et devant lesquels vous direz le Pater noster.
— Je ne le dirai devant eux qu’à la condition qu’ils m’entendront en confession230.
— Comme évêque, nous vous défendons de quitter sans notre permission les prisons qui vous ont été assignées dans ce château de Rouen, sous peine d’être convaincue du crime d’hérésie.
— Je n’accepte pas cette défense. Si je m’évadais, personne n’aurait le droit de m’inculper d’avoir violé la foi donnée, car je n’engageai jamais ma foi à personne. Combien me font souffrir les chaînes et les liens de fer dont on charge mon corps et mes pieds !
— C’est qu’à plusieurs reprises vous avez tenté de vous évader des prisons où vous étiez renfermée ; voilà pourquoi, afin de mieux s’assurer de votre détention, ordre a été donné de vous enchaîner avec des liens de fer.
— Il est vrai que j’ai voulu autrefois m’évader ; je le voudrais encore, ainsi que tout prisonnier et tout détenu en a le droit231.
Remarques. — Dès la première séance, la Vénérable met en avant le conseil surnaturel qui la dirigera constamment. Avant huit jours, elle saura si elle doit s’ouvrir sur ses révélations. Dans huit jours, à la séance du 1er mars, ainsi qu’on le verra, elle donnera la preuve par le fait qu’elle 197est réellement inspirée ; car elle fera les plus splendides prophéties.
La sainte fille, qui, ainsi que nous l’a dit Frère Pâquerel, se confessait presque tous les jours, souffrait beaucoup de cette privation de la confession. Est-ce le motif de son refus de dire Pater noster ? Y en avait-il d’autres ? Je ne les devine pas.
Qui ne serait frappé de sa délicatesse et de sa franchise, soit qu’il s’agisse du serment, soit qu’il soit question de la promesse de ne pas s’évader ?
Le procès-verbal continue :
Pour assurer la garde de Jeanne, nous avons commis noble personne Jean Gris, écuyer du corps du roi notre sire, et avec lui Jean Bewoit et Guillaume Talbot, leur enjoignant de faire autour de Jeanne bonne et fidèle garde, sans permettre à qui que ce soit de lui parler, autrement que de notre permission. Ils ont juré solennellement, la main sur les saints Évangiles, de se conformer fidèlement à nos ordres.
Enfin, après tous ces actes, nous avons assigné le lendemain jeudi à ladite Jeanne pour comparaître à huit heures du matin dans la chambre des parements, au bout de la grande salle.
Ainsi, aux gardes séculiers, à des hommes d’armes chargés de garder celle qui devait être renfermée dans les prisons ecclésiastiques ; avec une honnête femme pour surveillante, l’indigne prélat, au mépris de la demande de l’intéressée, du vœu de tous, de la pudeur, ne trouve d’autre recommandation à faire que de bien la garder.
198Chapitre III Interrogatoire du 23 février (Deuxième jeudi du Carême) Quarante-huit assesseurs.
- I.
- Le vice-inquisiteur refuse de prendre part au procès jusqu’à plus ample concession de pouvoir.
- Ne s’oppose pas à ce qu’il continue. Sommation de prêter le serment.
- Répugnance et difficultés de Jeanne.
- Beaupère interrogateur.
- Encore le serment.
- Très solennel avertissement aux juges.
- Remarques.
- II.
- L’habileté de Jeanne à filer et à coudre la toile.
- Séjour à Neufchâteau.
- Jeanne n’était pas bergère.
- Confesseurs de Jeanne.
- III.
- Première apparition.
- Éducation surnaturelle.
- Signes de la bonté des voix.
- La mission de Jeanne mise sous ses yeux plusieurs fois chaque semaine.
- Excuses. Ordre d’aller à Vaucouleurs.
- Jeanne et Baudricourt.
- Jeanne mandée par le duc de Lorraine.
- Entrevue.
- L’habit viril.
- Départ, adieux de Baudricourt.
- Quelques étapes du voyage.
- Les voix parlaient très souvent.
- Le duc d’Orléans aimé de Dieu.
- Lettre aux Anglais.
- Lettre à Charles, écrite de Sainte-Catherine de Fierbois.
- Arrivée à Chinon.
- Admission auprès du roi.
- Signes de la mission.
- Voix entendue chaque jour.
- L’unique récompense.
- Jeanne autour de Paris.
I. Le vice-inquisiteur refuse de prendre part au procès jusqu’à plus ample concession de pouvoir. — Ne s’oppose pas à ce qu’il continue.
Sommation de prêter le serment. — Répugnance et difficultés de Jeanne. — Beaupère interrogateur. — Encore le serment. — Très solennel avertissement aux juges. — Remarques.
Le lendemain jeudi, 22 février, Cauchon se trouvait au lieu indiqué, dans la salle des parements, au bout de la grande salle. Il avait autour de lui tous les assesseurs de la veille. Six autres s’étaient adjoints. C’étaient les chanoines Jean Pinchon, Robert Morellet et Jean Leroi, Guillaume Desjardins, docteur en médecine et aussi chanoine de Rouen, l’abbé de Préaux et Frère Guillaume L’Hermite ; quarante-huit assesseurs.
En leur présence, dit Cauchon, nous avons exposé la sommation et requête par nous adressée à Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, de s’adjoindre au présent procès, offrant de lui communiquer tout ce qui avait été fait jusqu’à présent et serait fait à l’avenir ; nous avons dit comment il nous avait répondu que sa commission ne s’étendait qu’à la ville et au diocèse de Rouen, tandis que nous procédions, par accommodation de territoire, en vertu de notre juridiction sur le territoire de Beauvais ; que pour la validité du procès, et la sereine assurance de sa conscience, 199il diffère de s’adjoindre à nous, jusqu’à ce qu’il ait reçu du seigneur inquisiteur un conseil plus explicite et une commission plus étendue ; que cependant, autant qu’il était en lui, il était satisfait de nous voir poursuivre le procès commencé. Le vicaire, après avoir entendu cet exposé, a répondu :
— Ce que vous dites, Monseigneur, est la vérité. J’ai consenti, je consens encore, dans la mesure de mon pouvoir, et autant qu’il est en moi, à ce que vous continuiez le procès.
Alors, nous adressant à Jeanne présente devant nous, nous lui avons dit :
— Nous vous requérons et nous vous avertissons, sous les peines de droit, de prêter le serment que vous avez prêté hier, de jurer simplement et absolument de dire la vérité sur toutes les questions pour lesquelles vous êtes citée et mal notée.
— J’ai prêté serment hier, cela doit suffire.
— De nouveau nous vous requérons de prêter serment. Un personnage quel qu’il soit, fut-il un prince, dès qu’il en est requis sur les matières de la foi, ne peut pas récuser de prêter serment.
— Hier, je vous ai fait un serment ; il doit bien vous suffire ; vous me chargez trop.
Finalement elle a fait serment de dire la vérité sur ce qui toucherait la foi232.
Après cela, l’éminent professeur de théologie maître Jean Beaupère, sur notre ordre et conformément à ce que nous avions disposé, l’a interrogée de la manière que l’on va voir. À son exhortation de dire la vérité, conformément au serment qu’elle venait de prêter, elle a répondu :
— Vous pourriez me demander telle chose sur laquelle je vous répondrais la vérité, et telle autre sur laquelle je ne vous la dirais pas. Si vous étiez bien informés sur ce qui me concerne, vous devriez me vouloir hors de vos mains. Je n’ai rien fait que par révélation.
— Quel âge aviez-vous quand vous vous êtes éloignée de la maison de votre père ?
— Je ne sais pas vous le dire233.
200Remarques. — Jeanne savait qu’elle était interrogée sans droit ; elle a dû le dire beaucoup plus explicitement que ne le porte l’instrument du procès. Elle aura du faire entendre quelques-unes de ces récusations explicites attestées par les témoins. Il n’est pas improbable que la phrase dans laquelle elle atteste n’avoir rien fait que par révélation sera venue à la suite de cette récusation. Il y a une revendication du tribunal supérieur auquel des causes si délicates doivent être posées, une menace de condamner l’œuvre de Dieu. Se sachant interrogée sans droit, Jeanne n’était pas tenue de prêter serment. Sa conscience pouvait être alarmée de ce fait ; c’est un péché de jurer sans nécessité.
II. L’habileté de Jeanne à filer et à coudre la toile. — Séjour à Neufchâteau. — Jeanne n’était pas bergère. — Confesseurs de Jeanne.
— Dans votre jeune âge, avez-vous appris quelque métier ?
— Oui, j’ai appris à coudre la toile et à filer. Pour ce qui est de filer et de coudre, je ne redoute aucune femme de Rouen. — (II, p. 113, p. 332)
Par crainte des Bourguignons, je m’éloignai de la maison de mon père, je vins à Neufchâteau en Lorraine, chez une femme nommée La Rousse, chez laquelle je restai environ quinze jours. (II, p. 125.)
Pendant que j’étais dans la maison de mon père, je m’occupais aux travaux du ménage ; je n’allais pas dans les champs à la suite des brebis et autre bétail. (II, p. 125.)
— Vous confessiez-vous chaque année ?
— Oui, et à mon propre curé, et quand il était empêché, je me confessais à un autre, mais avec la permission de mon curé. Quelquefois, deux ou trois fois, à ce que je crois, je me suis confessée aux religieux mendiants. C’était à Neufchâteau. Je recevais le sacrement de l’Eucharistie à Pâques.
— Ne le receviez-vous pas à d’autres fêtes qu’à Pâques ?
— Passez outre. (II, p. 118.)
III. Première apparition. — Éducation surnaturelle. — Signes de la bonté des voix. — La mission de Jeanne mise sous ses yeux plusieurs fois chaque semaine. — Excuses. Ordre d’aller à Vaucouleurs. — Jeanne et Baudricourt. — Jeanne mandée par le duc de Lorraine. — Entrevue. — L’habit viril. — Départ, adieux de Baudricourt. — Quelques étapes du voyage. — Les voix parlaient très souvent. — Le duc d’Orléans aimé de Dieu. — Lettre aux Anglais. — Lettre à Charles, écrite de Sainte-Catherine de Fierbois. — Arrivée à Chinon. — Admission auprès du roi. — Signes de la mission. — Voix entendue chaque jour. — L’unique récompense. — Jeanne autour de Paris.
— J’étais dans ma treizième année, quand Dieu m’envoya une voix pour m’aider à me conduire : la première fois j’eus grande frayeur. La voix vint sur le midi, durant l’été, dans le jardin de mon père ; j’étais alors à jeun, mais je n’avais pas jeûné le jour précédent. J’entendis la voix sur le côté droit vers l’église ; rarement je l’entends sans voir une clarté ; cette clarté est du côté d’où la voix se fait entendre ; il y a là le plus souvent une grande clarté. Quand je suis venue en France, j’entendais souvent la voix.
— Comment voyiez-vous la clarté dont vous parlez, puisque, d’après vous, 201elle était par côté ?
— Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien les voix qui viennent vers moi. La voix me paraissait vénérable, et je suis convaincue qu’elle m’était envoyée de par Dieu ; après l’avoir entendue trois fois, je connus que c’était la voix d’un ange. Cette voix m’a toujours bien guidé, et je l’ai toujours bien comprise.
— Quel enseignement pour le salut de votre âme vous donnait cette voix ?
— Elle m’a appris à bien me conduire, et à fréquenter l’église ; elle me disait qu’il me fallait de toute nécessité venir en France. De cette fois, l’interrogateur ne saura pas sous quelle forme la voix m’apparaissait. Cette voix me disait deux ou trois fois par semaine qu’il me fallait quitter mon pays et venir en France ; mon père ne sut rien de mon départ. La voix m’ordonnait de venir en France, et je ne pouvais plus m’endurer où j’étais. La voix me disait que je ferais lever le siège mis devant Orléans. Elle me dit d’aller vers Robert de Baudricourt, à la forteresse de Vaucouleurs, dont il était le capitaine, et qu’il me donnerait des gens pour me conduire. Je lui répondais :
Je suis une pauvre fille qui ne sait pas monter à cheval, et n’entends pas la guerre.(II, p. 135 et seq.)Je vins auprès de mon oncle, et je lui dis que je voulais rester chez lui quelques jours ; j’y restai environ huit jours. Je dis alors à mon oncle qu’il me fallait aller à Vaucouleurs, et mon oncle m’y conduisit. Quand je fus arrivée à Vaucouleurs, je connus Robert de Baudricourt, quoique auparavant je ne l’eusse jamais vu ; c’est la voix qui me le fit connaître ; elle me dit :
C’est lui.Je dis au même Robert qu’il me fallait de toute nécessité aller en France. Robert refusa deux fois et me repoussa ; la troisième fois il se rendit à ma demande et me donna des hommes pour me conduire. La voix m’avait prédit qu’il en serait ainsi. (II, p. 169.)Le duc de Lorraine manda que l’on me conduisit vers lui ; je m’y rendis et je lui dis que je voulais aller en France. Le duc m’interrogea sur le recouvrement de sa santé ; je lui répondis que je ne savais rien sur cela ; je lui parlai peu de mon voyage. Je lui dis cependant que s’il me donnait son fils et des gens pour me conduire en France, je prierais Dieu pour sa santé. J’étais allée vers le duc munie d’un sauf-conduit ; après quoi je revins à Vaucouleurs. (II, p. 170.)
En quittant Vaucouleurs, je portais un vêtement d’homme, j’avais une épée, don de Robert de Baudricourt ; je n’avais pas d’autres armes. (II, p. 171.)
Je partis en compagnie d’un chevalier, d’un écuyer et de quatre serviteurs. Nous nous dirigeâmes vers Saint-Urbain ; et je passai la nuit dans l’abbaye. Dans le voyage, je traversai la ville d’Auxerre, j’y assistai à la messe dans la grande église. J’entendais alors souvent les voir, parmi lesquelles celle dont j’ai parlé plus haut. (II, p. 173.)
Requise de dire par le conseil de qui elle avait pris l’habit viril, elle a plusieurs fois refusé de répondre à la question, À la fin elle a dit n’en donner la charge à personne, et a varié plusieurs fois. (II, p. 172.)
— 202Baudricourt fit jurer à ceux qui me conduisaient de me faire bonne et sûre conduite ; et, au moment où je partais, il me dit :
Va, Va, Va, et qu’il en advienne ce que pourra.(II, p. 172.)Je sais bien que Dieu aime le duc d’Orléans ; j’ai eu sur son compte plus de révélations que sur homme vivant, mon roi excepté.
Il m’a fallu changer l’habit de femme pour l’habit d’homme. Je crois que la voix m’a bien donné conseil234.
J’envoyai aux Anglais qui étaient devant Orléans une lettre dans laquelle je leur intimais de se retirer. C’est celle qui m’a été lue dans cette ville de Rouen, excepté deux ou trois mots qui ne sont pas dans l’original. Ainsi, on dit, dans la copie : Rendez à la Pucelle, il faut lire : Rendez au roi. On y lit corps pour corps et chef de guerre ; ce qui ne se trouve pas dans les lettres expédiées. (IV, p. 44.)
J’allai vers mon roi sans obstacle ; arrivée à Sainte-Catherine de Fierbois, j’envoyai, pour la première fois, devers lui au château de Chinon, où il était alors. J’arrivai à Chinon sur le midi et je descendit dans une hôtellerie… (II, p. 174.) Après le dîner, j’allai vers mon roi, qui était au château. Quand j’entrai dans la chambre de mon roi, je le connus au milieu de son entourage sur l’indication de ma voix, qui me le révéla. Je lui dis que je voulais aller faire la guerre aux Anglais.
— Quand la voix vous montra votre susdit roi, y avait-il quelque lumière dans le lieu où vous le reconnûtes ?
— Passez outre.
— Est-ce que vous avez vu quelque ange au-dessus de lui ?
— Excusez-moi, passez outre. Je vous dirai cependant qu’avant de me mettre à l’œuvre, il eut plusieurs apparitions et belles révélations.
— Et quelles sont ces révélations et apparitions dont votre roi fut favorisé ?
— Je ne le vous dirai pas, et vous n’avez pas encore de réponse sur ce point ; envoyez vers lui et il vous le dira.
La voix m’avait promis que le roi me recevrait assez tôt après mon arrivée.
Ceux de son parti connurent bien que la voix qui me parlait venait du ciel. Ils virent et connurent la voix ; je puis l’affirmer, car je le sais. Le roi et plusieurs autres virent les voix qui venaient vers moi. Charles de Bourbon et deux ou trois autres étaient présents, (IV, p. 7.)
Il n’est pas de jour que je n’entende la voix, et j’en ai bien besoin ; je ne lui ai jamais demandé, comme récompense finale, que le salut de mon âme235.
La voix me disait de rester à Saint-Denis en France : je voulais y rester ; 203contre ma volonté les seigneurs m’ont emmenée. Si cependant je n’avais pas été blessée, je ne me fusse pas éloignée ; je fus blessée dans les fossés de Paris, lorsque j’y étais venue de Saint-Denis ; mais je fus guérie dans cinq jours. Je confesse que je fis faire une escarmouche devant la ville de Paris.
— Ce jour-là, n’était-il pas un jour de fête ?
— Je crois bien que c’était un jour de fête.
— Et cela était-il bien fait ?
— Passez outre. (IV, p. 67.)
Après ce que l’on vient de lire, nous, évêque, avons pensé que c’était suffisant pour ce jour-là, et nous avons renvoyé la suite au samedi suivant, à huit heures du matin.
Observations. — Il suffit de lire les questions disparates qui se superposent à cet exposé des débuts de l’accusée pour voir que nous n’avons ici, de la séance du 22 février, qu’un squelette bien décharné et probablement fruste. Ce n’est qu’à la suite de multiples interrogations et interruptions que la Pucelle a du donner les réponses que l’on vient de lire. Le greffier ne recueille que les réponses, et vraisemblablement pas toutes, sans les interrogations qui les ont amenées.
204Chapitre IV Interrogatoire du 24 février (Deuxième samedi de Carême) Soixante-trois assesseurs, parmi lesquels Denis Sabrevoys, député à Bâle.
- I.
- Longue et très intéressante discussion sur le serment demandé.
- Avertissement à Cauchon.
- Jeanne n’a rien à faire devant ce tribunal.
- Observations.
- II.
- Beaupère interroge.
- Audition des voix.
- Combien fréquente ; heure préférée ; éveillent Jeanne, elle remercie.
- Lui ordonnent avec insistance de répondre hardiment.
- Nouvel avertissement à Cauchon.
- Autres détails sur les voix.
- Jeanne ne dira pas tout.
- Demande délai.
- Fermeté de la foi de Jeanne à ses voix.
- Veut les avoir en garantie de ses paroles.
- La voix douce et vénérable.
- Belle réponse sur l’état de grâce.
- Remarques.
- III.
- Les habitants de Domrémy, Français, un seul excepté.
- Maxey, Bourguignon.
- Rixes des enfants.
- Autres détails.
- Dans quelle mesure Jeanne prenait part à la garde du bétail.
- L’arbre des fées ; ce que Jeanne y faisait.
- Le bois chenu.
- Prophétie.
- IV.
- Jeanne n’accepterait un vêtement de femme que pour s’en aller.
I. Longue et très intéressante discussion sur le serment demandé. — Avertissement à Cauchon. — Jeanne n’a rien à faire devant ce tribunal. — Observations.
L’assemblée du 24 février fut encore plus nombreuse que les précédentes. Cauchon y parut entouré de soixante-trois assesseurs. Parmi les nouveaux venus, le plus digne d’attention est Denis de Sabrevoys, licencié en théologie, l’un des cinq premiers députés de l’Université de Paris à Bâle. Il aurait dû chevaucher sur les chemins de cette ville pour ne pas faire défaut au jour si désiré de l’ouverture du concile ; mais, comme nous le verrons, tous les députés de la corporation, également animés contre la Libératrice et contre la Papauté, ont préféré laisser l’abbé de Vézelay être seul présent au jour fixé pour le commencement de l’assemblée œcuménique, plutôt que de ne pas aller à Rouen exercer contre la Vierge prisonnière une langue qu’ils devaient tourner immédiatement contre le successeur de saint Pierre. Sabrevoys compta parmi les ennemis les plus persévérants d’Eugène IV. La séance se tint, comme les trois suivantes, dans la salle des parements au bout de la grande salle.
En présence d’une assemblée si imposante, Cauchon, s’adressant à la 205Vénérable, lui dit :
— Jeanne, je vous requiers de jurer de répondre simplement et absolument la vérité à toutes les interrogations qui vous seront adressées, sans mettre aucune condition à votre serment.
L’évêque renouvela sa monition jusqu’à trois fois. Jeanne répondit :
— Donnez-moi la permission de parler. Par ma foi vous pourriez bien me demander plusieurs choses sur lesquelles je ne vous dirais pas la vérité ; par exemple, ce qui regarde mes révélations : Vous pourriez vouloir me contraindre de dire chose que j’ai juré de ne pas dire ; par là je serais parjure ; ce que vous ne devriez pas vouloir236.
Je vous le dis, monseigneur, faites bien attention à ce que vous dites que vous êtes mon juge ; car vous prenez une grande charge, et vous m’en imposez une trop lourde237.
Il me semble que c’est assez d’avoir juré deux fois dans un même procès.
— Voulez-vous jurer simplement et absolument238 ?
— Vous pouvez bien surseoir ; j’ai assez juré en jurant deux fois.
Tout le clergé de Paris et de Rouen ne saurait me condamner sans droit sur moi (nisi haberet in jus). Je dirai volontiers la vérité sur ma venue ; mais je ne dirai pas tout ; huit jours ne suffiraient pas pour tout dire.
— Prenez conseil des assistants, si oui ou non vous devez jurer.
— Je vous dirai volontiers la vérité sur ma venue et pas autrement ; il ne faut plus m’en parler.
— Vous vous rendez suspecte si vous refusez de prêter serment de dire la vérité.
— J’ai toujours la même réponse à vous faire.
— Encore une fois nous vous requérons de jurer d’une manière précise et absolue.
— Je vous dirai volontiers ce que je saurai (sur ma venue), et encore pas tout239.
206Je suis venue de la part de Dieu ; je n’ai rien à faire ici, remettez-moi à Dieu, de la part de qui je suis venue240.
— Je vous requiers, je vous somme de jurer, sous peine d’être chargée des accusations qui pèsent sur vous.
— Passez outre.
— Pour une dernière fois je vous requiers de prêter serment, et je veux bien me contenter que vous juriez de dire la vérité sur ce qui touche votre procès ; mais je vous avertis que par votre refus vous vous exposez à un grand péril.
— Je suis disposée à jurer de dire la vérité sur ce que je saurai toucher le procès.
C’est dans ce sens qu’elle a prêté serment241.
Observations. — Cauchon, eût-il été juge légitime, dépassait manifestement son pouvoir en exigeant de Jeanne le serment de répondre à toutes les questions qui lui seraient posées. Aucun accusé n’est obligé de répondre aux questions étrangères au procès posées par un juge indiscret. Il n’est même obligé de répondre à celles qui rentrent dans le procès qu’à la suite d’une semi-preuve fournie par le tribunal.
À s’en tenir au procès-verbal, le juge inique est ici non seulement récusé, mais la sainte fille ne lui laisse pas ignorer la lourde responsabilité dont il charge sa conscience, et elle le lui rappellera encore dans cette séance et dans des séances subséquentes. Elle récuse non seulement l’évêque de Beauvais, mais tout le clergé de Paris et de Rouen, par ces paroles manifestement incomplètes : Totus clerus Rothomagensis vel Parisiensis nesciret eam condemnare nisi haberet in (eam) jus. Elle les récuse tous quand elle dit : Je n’ai rien à faire ici.
Le droit d’interroger a pour corrélatif l’obligation de répondre, et par suite de se tenir à la disposition de l’interrogateur.
Nous n’avons que le squelette décharné de ce qui s’est passé. Il a dû y avoir une longue discussion. Il n’est pas invraisemblable que c’est dans cette discussion que Jeanne, ayant récusé Cauchon comme son ennemi capital, en aura reçu cette réponse : Le roi a ordonné que je fisse votre procès, et je le ferai.
(V, p. 150). Cette réponse de courtisan mitré devient encore plus inqualifiable quand on se rappelle que, le roi étant 207dans la dixième année de son âge, l’ordre venait du conseil royal, dont Cauchon était un des membres influents. Ce qui équivalait à dire : J’ai résolu de faire votre procès, et je le ferai.
L’analogie des paroles de Jeanne avec celles du Sauveur est manifeste ; l’expression est quelquefois presque identique : Je suis venue de la part de Dieu
, ne sont-elles pas les paroles du Maître : Ex Patre processi et veni (Joan., VIII, 42) ? Je n’ai rien à faire ici
ne rappellent-elles pas ces autres ; Venit princeps hujus mundi et in me non habet quidquam (Joan., XIV, 30) ? Un peu plus bas elle dira : En vérité, je suis envoyée de par Dieu
, elles sont bien équivalentes à celles-ci : Est verus qui misit me (Joan., VII, 28). Quand elle rappelle à Cauchon la grande responsabilité qu’il assume, ne pense-t-on pas au Maître disant au Caïphe de Jérusalem : Vous verrez le Fils de l’homme venir sur les nuées du ciel, (Math., XXVI, 62) ? Envoyez-moi à Dieu, de la part de qui je suis venue
, ils devaient le faire, mais d’une manière dont Jeanne n’avait pas conscience.
II. Beaupère interroge. — Audition des voix. — Combien fréquente ; heure préférée ; éveillent Jeanne, elle remercie. — Lui ordonnent avec insistance de répondre hardiment. — Nouvel avertissement à Cauchon. — Autres détails sur les voix. — Jeanne ne dira pas tout. — Demande délai. — Fermeté de la foi de Jeanne à ses voix. — Veut les avoir en garantie de ses paroles. — La voix douce et vénérable. — Belle réponse sur l’état de grâce. — Remarques.
À la suite, (dit le procès-verbal), conformément à nos dispositions, l’éminent docteur maître Jean Beaupère l’a interrogée ainsi qu’il suit :
— Depuis quelle heure n’avez-vous ni mangé ni bu ?
— Depuis hier après midi, je n’ai ni bu ni mangé.
— Depuis quelle heure n’avez-vous pas entendu la voix qui vient vers vous ?
— Je l’ai entendue hier et aujourd’hui.
— À quelle heure l’avez-vous entendue hier ?
— Je l’ai entendue trois fois, une fois le matin, une fois à l’heure des vêpres et la troisième fois quand on sonnait l’Ave Maria. Très souvent je l’entends plus que je ne saurais le dire.
— Que faisiez-vous hier, le matin, quand la voix est venue vers vous ?
— Je dormais, et la voix m’a éveillée.
— La voix vous a-t-elle éveillée en vous touchant les bras ?
— Non, elle m’a éveillée sans me toucher.
— Cette voix était-elle dans votre chambre ?
— Non pas que je sache, mais elle était dans le château.
— L’avez-vous remerciée cette voix, et vous êtes-vous mise à genoux ?
— Je l’ai remerciée, assise sur mon séant, et j’ai joint les mains. Ce fut après avoir demandé secours242.
208Cette voix m’a dit de répondre hardiment.
— Quand vous avez été éveillée, que vous a dit la voix ?
— Je lui ai demandé conseil sur ce que je devais répondre, la priant de demander sur cela conseil à Notre-Seigneur. Elle m’a dit de répondre hardiment et que Notre-Seigneur m’aiderait.
— Vous avait-elle dit quelques paroles avant que vous l’en ayez requise ?
— Oui, elle m’a dit quelques paroles ; je ne les ai pas toutes comprises ; mais après que j’ai été éveillée, elle m’a dit de répondre hardiment.
Monseigneur, vous dites que vous êtes mon juge ; faites bien attention à ce que vous faites ; car en vérité je suis envoyée de par Dieu ; et vous vous mettez en grand danger243.
— La voix a-t-elle quelquefois varié dans ses conseils ?
— Je ne lui ai jamais connu deux langages contraires ; elle m’a dit cette nuit de répondre hardiment.
— Vous a-t-elle défendu de répondre à tout ce que l’on vous demanderait ?
— Je ne vous répondrai pas sur cela ; j’ai des révélations qui touchent le roi, que je ne vous dirai pas.
— La voix vous a-t-elle défendu de dire les révélations ?
— Je n’ai pas demandé conseil sur cela. Donnez-moi un délai de quinze jours, et je vous répondrai. Oui, je vous demande un délai. Si la voix m’a défendu de le révéler, qu’avez-vous à dire, vous autres ?
— Je vous demande encore une fois si cela vous est défendu ?
— Croyez que ce ne sont pas les hommes qui me l’ont défendu. Je ne vous répondrai pas d’aujourd’hui. Jusqu’à ce que cela m’ait été révélé, je ne sais pas, oui ou non, si je dois le dire244.
209Je crois fermement, aussi fermement que je crois la foi chrétienne, et que Notre-Seigneur nous a rachetés des peines de l’enfer, que cette voix vient de Dieu et par son ordre.
— Cette voix que vous dites vous apparaître, est-ce celle d’un ange, où vient-elle de Dieu immédiatement ? est-ce la voix d’un saint, d’une sainte ?
— Cette voix vient de la part de Dieu. Je crois bien que je ne vous dis pas tout ce que je sais. J’ai beaucoup plus de crainte de faillir en disant quelque chose qui déplairait à ces voix, que je n’ai de souci de vous répondre. Pour ce qui est de cette interrogation, je vous prie de m’accorder un délai245.
— Croyez-vous que cela déplaise à Dieu que l’on dise la vérité ?
— Les voix m’ont ordonné de dire certaines choses au roi, et pas à vous. J’ai su cette nuit bien des choses pour le bien de mon roi.Je voudrais bien qu’il les connut,et pour cela, je consentirais bien à ne pas boire de vin jusqu’à Pâques. Il aurait été plus gai à son dîner.
— Ne pourriez-vous pas obtenir de cette voix qu’à votre demande elle voulût bien communiquer cette nouvelle au roi ?
— Je ne sais pas si elle voudrait s’en charger, à moins que telle fût la volonté de Dieu, et son bon plaisir. Si tel est son bon plaisir, il pourrait lui-même le faire révéler à mon roi ; ce dont je serais bien contente.
— Pourquoi cette voix ne parle-t-elle pas à votre roi, ainsi qu’elle le faisait, lorsque vous étiez en sa présence ?
— Je ne sais si telle est la volonté de Dieu. Sans la grâce de Dieu je ne saurais rien faire246.
— Votre conseil vous a-t-il révélé que vous sortiriez de prison ?
— Je n’ai pas à vous répondre sur cela (?).
— Cette nuit, la voix vous a-t-elle avisée de ce que vous deviez répondre ?
— Si elle me l’a dit, je ne l’ai pas bien compris.
— Ces deux derniers jours où vous avez entendu les voix, y avait-il 210là quelque lumière ?
— Avec le mot voir, il faut toujours entendre clarté247.
— Avec les voix, voyez-vous quelque autre chose ?
— Je ne vous dirai pas tout, je n’en ai pas la permission, et mon serment ne s’étend pas à cela. La voix est douce et vénérable (bona et digna). Mais je ne suis pas tenue de répondre sur cela. Donnez-moi par écrit les points sur lesquels je n’ai pas répondu présentement.
— Cette voix à laquelle vous demandez conseil, voit-elle, a-t-elle des yeux ?
— Vous n’aurez encore rien là-dessus ; c’est le dire des petits enfants que les hommes sont quelquefois pendus pour dire lu vérité248.
— Savez-vous si vous êtes dans la grâce de Dieu ?
— Si je n’y suis pas, que Dieu m’y mette ; si j’y suis, qu’il daigne m’y conserver. Il n’est rien au monde dont je fusse plus fâchée que de savoir que je ne suis pas dans la grâce de Dieu. Si j’étais dans le péché, je crois que la voix ne viendrait pas vers moi : je voudrais que tout le monde le comprît aussi bien que moi. Je crois que j’étais dans ma treizième année quand la voix vint pour la première fois vers moi. (II, p. 119, II, p. 136.)
Remarques. — C’est à quatre reprises que Jeanne affirme que les voix lui ont ordonné de répondre hardiment, et la séance tout entière, notamment les admonestations à Cauchon, prouvent qu’elle a été fidèle à cette prescription. Comment Quicherat, qui a été réfuté ailleurs (II, p. 381), a-t-il pu écrire qu’elle se laisse dominer par le péril de la situation (Aperçus nouveaux, p. 5) ? Il est bien plus vrai, comme l’a écrit Bréhal, qu’elle manifeste le courage de Jérémie et des anciens prophètes. Ce courage s’allie avec la plus grande simplicité, comme le prouvent la manière dont elle exprime son amour pour son roi, et le dicton des petits enfants. Elle ne montre pas moins de prudence en refusant de répondre à certaines questions sans en avoir référé à ses voix.
III. Les habitants de Domrémy, Français, un seul excepté. — Maxey, Bourguignon. — Rixes des enfants. — Autres détails. — Dans quelle mesure Jeanne prenait part à la garde du bétail. — L’arbre des fées ; ce que Jeanne y faisait. — Le bois chenu. — Prophétie.
— Dans votre jeunesse, alliez-vous vous promener dans les champs avec les autres jeunes filles ?
— Quelquefois ; mais je ne sais pas l’âge que j’avais alors. (II, p. 120.)
— 211Les habitants de Domrémy étaient-ils Bourguignons ou du parti contraire ?
— Je ne savais qu’un seul Bourguignon à Domrémy, et j’eusse bien voulu qu’il eût la tête coupée, si cependant tel eût été le bon plaisir de Dieu.
— Les habitants de Maxey (Maxey-sur-Meuse) étaient-ils Bourguignons ou ennemis des Bourguignons ?
— Ils étaient Bourguignons.
— Dans votre jeune âge, la voix vous a-t-elle dit de haïr les Bourguignons ?
— Depuis que j’ai compris que mes voix étaient pour le roi de France, je n’ai pas aimé les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre s’ils ne font pas leur devoir. C’est la voix dont je viens de parler qui me l’a dit.
— Dans votre jeune âge la voix vous a-t-elle révélé que les Anglais devaient venir en France ?
— Les Anglais étaient en France quand les voix ont commencé de venir vers moi.
— Avez-vous été avec les petits enfants, quand ils se battaient pour le parti que vous tenez ?
— Je n’en ai pas souvenance ; mais j’ai vu quelques-uns des enfants de Domrémy, à la suite de leurs batailles contre ceux de Maxey, en revenir bien blessés et ensanglantés.
— Dans votre jeune âge, aviez-vous un grand désir de faire la guerre aux Bourguignons ?
— J’avais un grand désir, je formais des vœux pour que mon roi vint en possession de son royaume.
— Quand vous avez dû venir en France, n’auriez-vous pas désiré être du sexe masculin ?
— J’ai déjà répondu à cette question. (II, p. 129, p. 286)
— Ne conduisiez-vous pas le bétail aux champs ?
— Je vous ai déjà répondu sur cela. Lorsque j’ai été plus grande, et que j’ai été jeune fille, je ne gardais pas habituellement le bétail ; cependant j’aidais à le conduire dans les prés, et dans un château appelé de l’Île, où on le renfermait par crainte des hommes d’armes. Je ne me souviens plus si, étant enfant, je le gardais oui ou non. (II, p. 116, p. 333.)
— Parlez-nous d’un arbre qui est près de votre village.
— Assez près du village de Domrémy, il y a un arbre appelé l’arbre des Dames, d’autres l’appellent l’arbre des Fées ; près de cet arbre est une fontaine. J’ai ouï dire que les malades de la fièvre boivent de son eau et vont en chercher pour recouvrer la santé. Je l’ai vu moi-même, mais je ne sais pas s’ils en sont guéris. J’ai ouï dire que les malades, quand ils peuvent se lever, vont à cet arbre comme terme de leur promenade.
C’est un grand arbre, un hêtre ; voilà pourquoi on l’appelle le beau May ; on le disait appartenir au chevalier Pierre de Bourlémont. J’ai été m’y promener avec d’autres jeunes filles, et je faisais sous son ombrage des guirlandes pour la statue de Notre-Dame de Domrémy.
Plusieurs fois j’ai entendu les anciens, mais pas ceux de ma génération, dire que dames les fées s’y donnaient rendez-vous. Une femme, nommée Jeanne, la femme du maire Aubéry de Domrémy, qui est ma marraine, a dit devant moi qu’elle avait vu ces dames les fées ; mais je ne sais pas si c’est vrai ; jamais, que je 212sache, je n’ai vu les fées auprès de l’arbre ; et je ne sais pas si, oui ou non, je les ai vues ailleurs. J’ai vu les jeunes filles suspendre des guirlandes aux branches de cet arbre ; j’en ai quelquefois suspendu avec mes compagnes. Tantôt nous les emportons, tantôt nous les laissions.
Depuis que j’ai su que je devais venir en France, j’ai pris peu de part aux jeux et aux délassements, le moins que j’ai pu. Depuis que j’ai eu l’âge de discrétion (douze ans), je ne sais pas avoir dansé auprès de cet arbre ; il peut se faire que quelquefois j’y aie dansé avec des enfants ; mais j’y ai plus chanté que dansé.
Il y a là aussi un bois que l’on appelle le bois chenu ; on le voit de la porte de la maison de mon père ; et il n’y a pas une demi-lieue de distance. Je ne sais pas, je n’ai pas ouï dire qu’il soit fréquenté par les dames fées dont je viens de parler.
Mon frère m’a rapporté que dans le pays l’on disait que j’avais pris mon fait auprès de l’arbre des dames les fées, mais cela n’est pas vrai et je lui ai dit le contraire.
Quand je suis arrivée auprès de mon roi, quelques personnes me demandaient si, dans mon pays, il n’y avait pas un bois qu’on appelait le bois chenu : parce que, disait-on, il y avait des prophéties annonçant que de non loin de ce bois devait venir une jeune fille qui ferait des merveilles ; mais je n’y ai pas ajouté foi. (II, p. 121 et seq.)
IV. Jeanne n’accepterait un vêtement de femme que pour s’en aller.
— Voudriez-vous avoir un vêtement de femme ?
— Donnez-m’en un ; je le prendrai, et je m’en irai ; je ne le prendrai pas à d’autre condition ; je suis contente de celui que j’ai, puisque le bon plaisir de Dieu est que je le porte249.
Ce fut la fin de la séance.
Les choses s’étant ainsi passées, dit Cauchon, nous avons mis fin pour ce jour aux interrogations ; et nous avons assigné le mardi suivant à tous ceux qui seraient convoqués, pour les continuer à la même heure et dans le même lieu.
213Chapitre V Séance du 27 février (Deuxième mardi de Carême) 54 assesseurs.
Le 27 février, les interrogations eurent lieu dans le même appartement que les séances précédentes. Le procès-verbal donne les noms de cinquante-quatre assesseurs ; presque tous avaient assisté aux séances du 22 et du 24.
- I.
- Encore le serment, restriction de Jeanne.
- Elle jeûnait pendant le carême.
- Ne veut répondre que sous la garantie des voix.
- II.
- Déclare le nom de ses saintes.
- Comment elle les distingue.
- Réconfortée par saint Michel.
- Il est apparu le premier avec une multitude d’anges.
- Sentiment que leur départ lui laisse.
- Refus de donner certaines réponses sans y être autorisée.
- Appel réitéré au registre de Poitiers.
- Préférerait être écartelée qu’être venue d’elle-même en France.
- Remarques.
- III.
- Le vêtement d’homme, chose minime ; pris par commandement divin.
- Long examen à Chinon et à Poitiers, et bon témoignage donné au roi.
- Lettre envoyée de Sainte-Catherine à Charles VII.
- L’épée de Fierbois ; questions.
- L’épée offerte à Saint-Denis.
- Les biens de Jeanne entre les mains de ses frères.
- La bannière, détails ; combien chère à Jeanne.
- Tout sur le commandement de Dieu.
- Orléans, blessure prédite.
- Jargeau.
I. Encore le serment, restriction de Jeanne. — Elle jeûnait pendant le carême. — Ne veut répondre que sous la garantie des voix.
C’est en leur présence, dit Cauchon dans le procès-verbal, que nous avons requis Jeanne de dire la vérité sur ce qui toucherait le procès. À quoi elle a répondu :
— Je jurerai volontiers de dire la vérité sur ce qui touche le procès, mais pas sur tout ce que je sais.
— Nous vous requérons de dire la vérité sur tout ce qui vous sera demandé.
— Je dirai la vérité sur tout ce qui touche le procès, mais pas sur tout ce que je sais. Vous devez être contents, j’ai assez juré250.
214Sur notre ordre, maître Jean Beaupère a commencé ses interrogations ainsi qu’il suit :
— Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier ?
— Vous voyez comment je me suis portée. Je me suis portée le mieux que j’ai pu.
— Avez-vous jeûné chaque jour du Carême ?
— Est-ce de votre procès ?
— Oui, oui, cela intéresse le procès, lui a-t-il été répondu.
— Oui, vraiment, j’ai jeûné pendant tout ce Carême251.
— Depuis samedi, ayez-vous entendu la voix qui vient vers vous ?
— Oui. vraiment, je l’ai entendue souvent.
— L’avez-vous entendue samedi dernier dans la salle ou vous étiez interrogée ?
— Ce n’est pas de votre procès… Oui, je l’ai entendue.
— Que vous disait la voix samedi ?
— Je ne la comprenais pas bien, je ne comprenais pas chose que je pusse vous répéter, avant d’être rentrée dans ma chambre252.
— Que vous a dit la voix quand vous avez été rentrée dans votre chambre ?
— Elle m’a dit de vous répondre hardiment. Je lui demandais conseil sur les questions qui m’étaient posées. Je dirai volontiers ce que Notre-Seigneur m’a permis de dire ; mais pour ce qui est des révélations qui regardent le roi de France, je ne le dirai pas sans permission de ma voix.
— La voix vous a-t-elle défendu de tout dire ?
— Je ne l’ai pas bien compris.
— Que vous a dit la voix en dernier lieu ?
— Je lui demandais conseil sur quelques questions qui m’avaient été posées.
— Avez-vous eu conseil sur quelques-unes ?
— J’ai eu conseil sur quelques points : vous pourriez m’interroger sur des points où je ne vous répondrai qu’après permission. Si je répondais sans permission, je n’aurais pas mes voix en garant ; mais lorsque notre-Seigneur m’aura donné permission, j’aurai bon garant253.
215Remarques. — L’on voit avec quel soin l’accusée restreint le serment demandé et comment, quoique dispensée du jeûne par son âge, elle l’observe cependant malgré les tortures de sa prison, que le procès-verbal appelle une chambre. Beaupère, qui ne devait pas ignorer comment elle était traitée, ne craint pas de lui demander comment elle se porte. La sainte fille ne pouvait pas, sans mentir, lui faire une autre réponse que celle qu’elle a faite.
Il n’est pas étonnant qu’elle ne comprit pas toujours ce que les voix lui disaient durant les séances, lorsque l’on se rappelle ce que nous, ont affirmé les témoins, que les assesseurs se coupaient mutuellement la parole et posaient des questions disparates.
II. Déclare le nom de ses saintes. — Comment elle les distingue. — Réconfortée par saint Michel. — Il est apparu le premier avec une multitude d’anges. — Sentiment que leur départ lui laisse. — Refus de donner certaines réponses sans y être autorisée. — Appel réitéré au registre de Poitiers. — Préférerait être écartelée qu’être venue d’elle-même en France. — Remarques.
Ce n’est que graduellement, à mesure qu’elle a consulté ses maîtresses, que Jeanne découvre de plus en plus les mystères de sa vie. Au lieu du mot voix, mot vague dont on a tant abusé, elle va faire connaître ses guides invisibles.
— La voix qui vous partait était-elle la voix d’un ange, d’un saint, ou de Dieu sans intermédiaire ?
— C’était la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite ; elles avaient sur la tête de belles couronnes, fort riches, et de très grand prix. J’ai la permission de Notre Seigneur de vous le dire. Si vous en doutez, envoyez à Poitiers, où j’ai été précédemment interrogée.
— Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes, et comment les distinguez-vous l’une de l’autre ?
— Je sais bien que ce sont elles, et je les distingue bien l’une de l’autre.
— Comment les distinguez-vous ?
— Par la salutation qu’elles me font ; il y a bien sept ans qu’elles se sont chargées de me gouverner. Je les connais encore parce qu’elles me disent leurs noms.
— Sont-elles vêtues de même étoffe ?
— Je ne vous le dirai pas encore, je n’en ai pas la permission. Si vous ne me croyez pas, allez à Poitiers. J’ai des révélations qui sont pour le roi de France, et non pas pour ceux qui m’interrogent.
— Ces saintes sont-elles du même âge ?
— Je n’ai pas la permission de vous le dire ; cependant, j’ai toujours eu conseil de toutes les deux.
— Quelle est 216celle qui vous a apparu la première ?
— Je ne les ai pas connues de si tôt : je l’ai bien su autrefois ; mais je l’ai oublié. Si j’en ai la permission, je vous le dirai volontiers : c’est écrit dans le registre de Poitiers. (II, p. 143.)
J’ai eu aussi du réconfort de saint Michel254.
— De tous les personnages qui vous apparaissent, quel est le premier qui est venu vers vous ?
— C’est saint Michel qui est venu le premier.
— S’est-il écoulé beaucoup de temps depuis que vous avez entendu pour la première fois la voix de saint Michel ?
— Je ne vous parle pas de la voix de saint Michel ; je vous parle de son grand réconfort.
— Quelle est la première voix qui vint à vous quand vous étiez dans l’âge de treize ans ou environ ?
— Ce fut saint Michel que je vis devant mes yeux, il n’était pas seul : il était bien accompagné d’anges du paradis. (II, p. 140.)
Je ne suis venue en France que sur le commandement de Dieu255.
— Avez-vous vu les anges corporellement et réellement ?
— Je les ai vus de mes yeux corporels aussi bien que je vous vois vous-mêmes. Quand ils s’éloignaient, je pleurais, et j’aurais bien, voulu qu’ils m’eussent emportée avec eux.
— Quelle était la figure de saint Michel ?
— Vous n’aurez pas encore de réponse. Je n’ai pas la permission de vous le dire.
— Que vous dit saint Michel la première fois ?
— Vous n’aurez pas encore de réponse aujourd’hui. Mes voix m’ont ordonné de répondre hardiment256. J’ai bien dit une fois à mon roi tout ce qui m’a été révélé, parce que j’allais vers lui ; mais je n’ai pas encore la permission de vous révéler ce que m’a dit saint Michel. Combien je voudrais que vous eussiez une copie du livre qui est à Poitiers, si cependant Dieu en était content ! (II, p. 140.)
— Vos voix vous ont-elles dit de ne pas dire vos révélations sans leur permission ?
— Je ne vous donne pas encore de réponse sur cela. Je vous répondrai volontiers sur ce que je serai autorisée à vous dire. Si les voix me l’ont défendu, je ne l’ai pas bien compris.
— Quel signe avez-vous que votre révélation vient de Dieu, et que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite qui vous parlent ?
— Je vous ai assez dit que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite qui me parlent. Croyez-moi si vous voulez.
— Vous est-il défendu de le dire ?
— Je n’ai pas bien compris si cela m’est défendu, oui ou non257.
— Comment savez-vous distinguer les points sur lesquels vous pouvez 217répondre, de ceux sur lesquels vous ne le pouvez pas ?
— J’ai demandé sur quelques points la permission de répondre, et elle m’a été donnée.
— Je préférerais avoir été tirée à quatre chevaux qu’être venue en France sans le congé de Dieu258.
Remarques. — C’est à quatre reprises qu’elle rappelle l’examen de Poitiers, et elle le rappellera encore. C’était dire qu’elle était légitimement entrée dans la carrière, qu’elle avait été approuvée par un tribunal égal ou même supérieur à celui devant lequel elle se trouvait, que, par suite, on n’avait pas droit de la juger. Il n’est pas invraisemblable qu’elle le leur ait dit d’une manière plus formelle. Le greffier aura estompé cette parole, comme beaucoup d’autres. Les interrogateurs de Rouen durant tout le procès affectent pour les approbateurs de la Vénérable un silence dédaigneux, ou n’en parlent que pour les flétrir. Jeanne était parfaitement en droit de leur répondre par suite : Croyez-moi si vous voulez.
C’était encore leur dire : Vous me jugez sans aucun droit ; je n’ai pas été envoyée vers vous.
Inutile de faire observer quelle horreur elle aurait d’elle-même, si elle avait été assez insensée pour entreprendre de son propre mouvement l’œuvre qu’elle ne cesse de répéter n’avoir été accomplie que par le commandement de Dieu.
Tout ce qui suit a été déjà traduit et commenté dans la Vierge-Guerrière. Les pharisiens qui interrogent la Pucelle ne cessent de ramener la question du vêtement ; ce sera le motif de sa condamnation. Combien cependant elle avait raison de dire que c’est là peu de chose, une question de minime importance ! Quel théologien, quel canoniste, expliquant le canon Si qua mulier. n’enseigne pas qu’il est des cas où une femme peut légitimement revêtir un costume d’homme ? Ceux qui ingurgitaient des chameaux firent un crime irrémissible à l’accusée du semblant de moucheron qu’elle paraissait avaler.
III. Le vêtement d’homme, chose minime ; pris par commandement divin. — Long examen à Chinon et à Poitiers, et bon témoignage donné au roi. — Lettre envoyée de Sainte-Catherine à Charles VII. — L’épée de Fierbois ; questions. — L’épée offerte à Saint-Denis. — Les biens de Jeanne entre les mains de ses frères. — La bannière, détails ; combien chère à Jeanne. — Tout sur le commandement de Dieu. — Orléans, blessure prédite. — Jargeau.
— Est-ce Notre-Seigneur qui vous a dit de prendre le vêtement d’homme ?
— 218Le vêtement est peu de chose, c’est un point de moindre importance. Ce n’est pas sur le conseil d’homme du monde que j’ai pris le vêtement d’homme. Je n’ai pris le vêtement, je n’ai fait quoi que ce soit que par l’ordre de Dieu et des anges.
— Pensez-vous que ce commandement de porter le vêtement d’homme soit un commandement licite ?
— Tout ce que j’ai fait, c’est par le commandement de Dieu que je l’ai fait ; s’il m’ordonnait de prendre un autre vêtement, je le prendrais, puisque ce serait le commandement de Dieu.
— N’est-ce pas par le commandement de Robert de Baudricourt que vous avez pris le vêtement viril ?
— Non.
— Pensez-vous avoir bien fait en prenant le vêtement d’homme ?
— Tout ce que j’ai fait par le commandement de Dieu, je crois l’avoir bien fait. Voilà pourquoi j’en attends bonne garantie et bon secours.
— Dans ce cas particulier, pensez-vous avoir bien fait en prenant le vêtement d’homme ?
— Dans ce que j’ai fait, il n’y a rien au monde que je n’aie fait sur le commandement de Dieu. (IV, p. 41.)
— Quand vous avez vu cette voix qui vient à vous, y avait-il de la lumière ?
— Il y avait beaucoup de lumière de part et d’autre, et cela convient bien. Toute la lumière ne venait pas jusqu’à moi259.
— Quand vous avez vu votre roi pour la première fois, y avait-il un ange au-dessus de sa tête ?
— Par la bienheureuse Marie, s’il y était, je ne le sais pas, je ne l’ai pas vu.
— Y avait-il de la lumière ?
— Il y avait plus de trois-cents chevaliers et de cinquante torches, sans parler de la lumière spirituelle.
— Sur quoi votre roi ajouta-t-il foi à vos paroles ?
— Il eut de bons signes, et le clergé fut de cet avis qu’il devait me croire.
— Quelles révélations furent faites à votre roi ?
— Vous ne saurez pas cela de moi de cette cette année. Pendant trois semaines, je fus interrogée par les ecclésiastiques, à Chinon et à Poitiers ; et mon roi, avant de se décider à me croire, eut de bons renseignements sur mon passé. Les clercs de mon parti furent de cet avis que dans mon fait, il n’y avait rien que de bon. (IV, p. 9.)
— Avez-vous été à Sainte-Catherine de Fierbois ?
— Oui, j’y ai été, j’y entendis trois messes en un jour ; et après cela je vins à Chinon. Je m’étais fait précéder par des lettres à mon roi pour savoir si je serais reçue dans la ville où il se trouvait. Je lui disais que j’avais fait cent-cinquante lieues pour arriver jusqu’à lui, que je venais à son secours et que j’avais à son sujet bien d’excellentes choses : je crois bien que je lui disais dans ces lettres que je saurais le reconnaître au milieu de beaucoup d’autres. II, p. 174
Je portais alors une épée que j’avais prise à Vaucouleurs. Pendant que j’étais à Tours ou à Chinon, j’envoyai chercher une épée qui était dans l’église 219de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l’autel ; elle fut promptement trouvée ; elle était toute couverte de rouille.
— Comment saviez-vous que cette épée était là ?
— Cette épée rouillée avait cinq croix. J’ai su par les voix qu’elle était là ; je n’avais jamais vu un homme qui fût la chercher. J’écrivis aux ecclésiastiques de ce lieu de vouloir bien me faire présent de cette épée, et ils me l’envoyèrent. Elle n’était pas beaucoup sous terre derrière l’autel, à ce qu’il me semble ; je ne sais pas proprement si elle était devant ou derrière l’autel ; je crois cependant avoir écrit qu’elle était derrière l’autel. Cette épée trouvée, les ecclésiastiques du lieu la frottèrent, et aussitôt la rouille tomba sans effort. Ce fut un armurier de Tours qui alla la chercher. Les ecclésiastiques de Fierbois me donnèrent un fourreau, et aussi ceux de Tours ; ils firent faire deux gaines, l’une en velours vermeil, l’autre en drap d’or. J’en fis faire une autre de cuir très fort. Quand je fus prise, je n’avais pas cette épée. Je la portais continuellement dès que je l’eus, jusqu’à ce que je me retirai de Saint-Denis, après l’assaut contre Paris.
— Quelle bénédiction avez-vous faite ou fait faire sur cette épée ?
— Je n’ai jamais fait ni fait faire bénédiction sur cette épée. J’aimais beaucoup cette épée, parce qu’elle avait été trouvée dans l’église de la bienheureuse Catherine, que j’aimais beaucoup.
— N’avez-vous pas été à Coulanges-la-Vineuse ?
— Je n’en sais rien.
— N’avez-vous pas placé quelquefois votre épée sur l’autel ?
— Non pas que je sache dans le but de la rendre plus fortunée.
— N’avez-vous pas fait et fait faire des prières pour que cette épée fut plus fortunée ?
— Il est bon de savoir que j’aurais voulu que mon harnais (armure) fût fortuné.
— Aviez-vous cette épée quand vous avez été prise ?
— Non, j’avais une épée prise sur un Bourguignon.
— Où est restée cette épée et dans quelle ville ?
— J’offris une épée et des armes à Saint-Denis ; mais ce ne fut pas cette épée. J’avais cette épée à Lagny ; mais de Lagny jusqu’à Compiègne, je portai l’épée du Bourguignon dont j’ai parlé ; et cela parce que c’était une bonne épée de guerre, bonne pour donner de bonnes bouffes et de bons torchons. Dire où je l’ai laissée, cela ne regarde pas le procès, et je ne répondrai présentement pas sur cela. Mes frères sont en possession de mes biens, de mes chevaux, de mon épée, à ce que je crois, et d’autres choses dont la valeur dépasse douze-mille écus. (IV, p. 31 et seq.)
— Quand vous êtes allée à Orléans, n’aviez-vous pas un étendard ou bannière, et quelle en était la couleur ?
— J’avais un étendard dont le champ était semé de lis ; le monde y était représenté260 ; sur les côtés, se trouvaient 220deux anges ; il était de couleur blanche, en toile de boucassin ; on y lisait ces deux mots Jhesus, Maria ; à ce qu’il me semble, il était frangé de soie.
— Ces noms Jhesus, Maria, étaient-ils en haut, en bas, ou sur les côtés ?
— Sur les côtés, à ce qu’il me paraît.
— Qu’aimiez-vous davantage, votre étendard ou votre épée ?
— J’aimais quarante fois plus mon étendard que mon épée.
— Qui vous a fait faire la peinture qui était sur votre étendard ?
— Je vous ai assez dit que je n’ai rien fait que du commandement de Dieu. Dans les combats, je portais cet étendard pour éviter de tuer quelqu’un. Je ne tuai jamais personne. (IV, p. 34.)
— Quelle suite vous donna le roi quand il vous mit à l’œuvre ?
— Il me donna dix ou douze-mille hommes. (IV, p. 108 et seq.)
J’allai d’abord à Orléans à la bastille Saint-Loup, et ensuite à la bastille du Pont.
— Quelle est la bastille d’où vous fîtes retirer vos hommes ?
— Je n’en ai pas souvenance ; j’étais bien certaine, par la révélation que j’en avais reçue, de faire lever le siège d’Orléans ; et avant d’y venir, j’en avais donné l’assurance à mon roi.
— Quand on a dû donner l’assaut, avez-vous dit à vos gens que vous recevriez les traits, les viretons, les pierres lancées par les canons et les machines ?
— Je ne l’ai pas dit ; bien plus, il y eut cent blessés ou plus ; ce que j’ai affirmé à mes gens, c’est de ne pas en douter, qu’ils feraient lever le siège.
Dans l’assaut contre la bastille du pont, je fus blessée au cou par une flèche ou vireton ; mais j’eus un grand réconfort de la part de sainte Catherine, et je fus guérie dans l’espace de quinze jours ; je ne cessai pas pour cela d’aller à cheval et de besogner.
— Saviez-vous bien par avance que vous seriez blessée ?
— Je le savais bien et je l’avais dit à mon roi, et j’avais ajouté que nonobstant je ne cesserais pas de besogner à la suite.
— Je fus la première à dresser l’échelle contre la bastille du pont, et c’est en dressant l’échelle que je fus blessée au cou par un vireton, ainsi que je viens de le dire. (IV, p. 49, § III.)
— Pourquoi n’avez-vous pas voulu traiter avec les capitaines de Jargeau ?
— Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le terme de quinze jours qu’ils demandaient ; mais d’avoir à se retirer sur l’heure avec leurs chevaux. Pour moi, je leur dis de se retirer de Jargeau avec leur petite cotte, la vie sauve, s’ils voulaient ; sans quoi, on les prendrait par assaut.
— Avez-vous délibéré avec votre conseil, c’est-à-dire vos voix, pour savoir si, oui ou non, vous leur donneriez le terme demandé ?
— Je ne m’en souviens pas. (IV, p. 51.)
Cela fait, il fut mis fin à l’interrogatoire ; et le jeudi suivant a été assigné aux assistants pour le continuer au même lieu.
221Chapitre VI Interrogatoire du 1er mars (Troisième jeudi de Carême) Cinquante-huit assesseurs.
Le jeudi 1er mars, Cauchon se trouva entouré à la salle des parements de cinquante-huit docteurs, maîtres, religieux. Tous avaient assisté à toutes ou à plusieurs séances précédentes. L’interrogatoire du 1er mars est remarquable par l’esprit de prophétie dont la Vénérable fut saisie plus qu’en aucune autre séance. Il s’ouvrit par un nouvel effort de Cauchon pour étendre l’objet du serment, à quoi l’accusée opposa son ordinaire résistance.
- I.
- Encore discussion sur le serment.
- II.
- Les lettres du comte d’Armagnac. Le pape de Rome, le seul Pape de Jeanne.
- La question de d’Armagnac ne portait pas sur le point de savoir quel était le vrai Pape.
- Lettre aux Anglais.
- Commentaire prophétique.
- III.
- Prophéties : Perte de Paris avant sept ans.
- Totale expulsion des Anglais.
- Leur défaite sans pareille jusqu’alors en France.
- Avant la Saint-Martin d’hiver.
- Certitude de Jeanne.
- Explications.
- IV.
- Apparition de saint Gabriel.
- Les Saintes entendues chaque jour.
- Leurs couronnes.
- Leur extérieur.
- Leur langage.
- Parlent français.
- Les bagues de Jeanne.
- Inscription.
- Cadeau de famille.
- Matière.
- Le roi recouvrera tout son royaume.
- Combien Jeanne en est certaine.
- Donnera des nouvelles de sa délivrance d’ici à trois mois.
- Serait morte sans son réconfort surnaturel.
- Observations.
- V.
- La mandragore.
- VI.
- Questions et réponses sur saint Michel.
- Cause de la joie que lui fait éprouver la vue de saint Michel.
- Les Saintes font confesser la Vénérable.
- Son éloignement du péché.
- VII.
- La Vénérable a juré d’elle-même de ne pas révéler le signe donné au roi.
- Si le roi était seul.
- La couronne de Reims.
- Mille fois plus riche s’il avait attendu.
I. Encore discussion sur le serment.
— Nous vous sommons, dit Cauchon, nous vous requérons de prêter le serment de dire simplement et absolument la vérité sur tout ce qui vous sera demandé ?
— Je suis prête à jurer, ainsi que je l’ai déjà répondu, de dire la vérité sur tout ce que je saurai toucher le procès. Je sais bien 222des choses qui ne touchent pas le procès, et qu’il n’est pas besoin de dire. Tout ce que je saurai toucher vraiment le procès, je le dirai volontiers.
— De nouveau nous vous sommons et requérons de prêter le serment tel qu’il vous est demandé.
— De tout ce que je saurai toucher vraiment le procès, je répondrai volontiers.
Et elle fit le serment dans cette teneur, la main sur les saints Évangiles. En se relevant, elle dit :
— De tout ce que je saurai toucher le procès, je dirai la vérité ; je vous la dirai autant que si j’étais devant le pape de Rome261.
Remarques. — En restreignant le serment à ce qu’elle saurait regarder le procès, la Pucelle était dans les limites du droit, dont Cauchon, cet ancien professeur de décret, s’écartait manifestement en exigeant réponse à tout ce qui serait demandé à l’accusée. Le nom du pape de Rome, jeté à la fin de sa réponse, amena les interrogateurs à lui faire faire une profession d’attachement au vrai pape, en la jetant sur les lettres échangées avec le comte d’Armagnac. Le lecteur les trouvera au tome IV de la Vraie Jeanne d’Arc, pages 63 et suivantes, avec les explications nécessaires pour comprendre les réponses de Jeanne. L’on trouvera la lettre aux Anglais dans le même tome, page 44. Il en est question à la suite de la lettre au comte d’Armagnac ; elle ne sera pas non plus reproduite.
II. Les lettres du comte d’Armagnac. Le pape de Rome, le seul Pape de Jeanne. — La question de d’Armagnac ne portait pas sur le point de savoir quel était le vrai Pape. — Lettre aux Anglais. — Commentaire prophétique.
Que dites-vous de notre Seigneur le pape, et quel est celui que vous croyez être le vrai Pape ?
— Est-ce qu’il y en a deux ?
— N’avez-vous pas reçu des lettres du comte d’Armagnac, qui voulait savoir auquel des trois papes il devait obéir ?
— Le comte, en effet, m’a écrit certaine lettre à ce sujet ; dans ma réponse je lui disais que quand je serais à Paris, ou de loisir en tout autre lieu, je lui ferais réponse, je me disposais à monter à cheval quand je lui fis cette réponse.
On lut à l’accusée la lettre du comte d’Armagnac et la réponse donnée (IV, p. 63), et après la lecture, il fut dit à Jeanne :
— Avez-vous écrit la 223réponse dont la copie vient de vous être lue ?
— Je pense avoir fait en partie cette réponse, mais pas dans son entier.
— Avez-vous dit que vous sauriez, par le conseil du Roi des rois, ce que ledit comte devait tenir sur ce point ?
— Je ne sais rien sur cela.
— Est-ce que vous doutiez à qui devait obéir le comte susdit ?
— Je ne savais pas ce que, sur ce point, je devais lui mander, parce que le comte désirait savoir à qui Dieu voulait que lui comte obéit (Martin V l’avait non seulement excommunié, mais encore déclaré privé de ses États) (IV, p. 66). Mais pour ce qui est de moi, je tiens et je crois que nous devons obéir au pape qui est à Rome. J’ai dit au messager dudit comte d’autres choses qui ne sont pas dans la copie de cette lettre. S’il ne s’était pas promptement éloigné, il aurait été jeté à l’eau, pas par moi cependant. Il me demandait à qui Dieu voulait que ledit comte obéit ; je lui répondis que je n’en savais rien ; et je lui mandai plusieurs choses qui ne furent pas mises par écrit. Pour ce qui est de moi, je crois au seigneur Pape qui est à Rome.
— Pourquoi donc, puisque vous croyiez au pape qui est à Rome, lui écriviez-vous que vous lui donnerez conseil ailleurs ?
— La réponse donnée par moi portait sur une autre matière que sur le fait des trois papes.
— Est-ce sur le fait des trois papes que vous disiez que vous auriez conseil ?
— Je n’ai jamais écrit ni fait écrire sur le compte des trois papes. J’affirme sous la foi du serment que jamais je n’ai écrit ni fait écrire à ce sujet (IV, p. 64).
— N’aviez-vous pas coutume d’écrire dans vos lettres Jhesus-Maria et d’accompagner ces noms d’une croix ?
— Je les mettais quelquefois, et quelquefois je ne les mettais pas. Je mettais quelquefois une croix, comme un signe à celui de mon parti auquel j’écrivais, de ne pas faire ce que je lui écrivais (IV, p. 49).
Ensuite on lut à la Vénérable la lettre écrite au roi d’Angleterre, au duc de Bedford, et à d’autres, et il lui fut dit :
— Reconnaissez-vous ces lettres ?
— Oui, excepté trois mots : on a écrit : Rendez à la Pucelle, il doit y avoir : Rendez au roi ; on y lit encore : chef de guerre, et aussi : corps pour corps : ce n’était pas dans les lettres que j’ai envoyées.
Aucun seigneur ne m’a dicté ces lettres ; c’est moi qui les ai dictées avant de les expédier ; cependant je les ai montrées à quelques-uns de mon parti. (IV, p. 44.)
Observations. — Les événements qui avaient suivi pareil ultimatum étaient bien de nature à ouvrir les yeux du tribunal. Ce qu’elle ajoute est comme un commentaire de la lettre. Saisie par l’esprit de prophétie, Jeanne prédit par quels revers successifs les Anglais perdront tout en France, ainsi quelle l’annonçait dans la lettre qui venait d’être lue.
224III. Prophéties : Perte de Paris avant sept ans. — Totale expulsion des Anglais. — Leur défaite sans pareille jusqu’alors en France. — Avant la Saint-Martin d’hiver. — Certitude de Jeanne. — Explications.
— Avant sept ans les Anglais perdront un gage plus grand qu’ils n’ont fait à Orléans.
Ils perdront tout en France. Ils éprouveront une perte telle qu’ils n’en ont jamais ressentie de pareille en France, et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.
— Comment le savez-vous ?
— Je le sais par la révélation qui m’en a été faite. Cela (en partie) arrivera avant sept ans. Je serais bien peinée que cela fût si longtemps différé. Je le sais par révélation d’une manière aussi certaine que je sais que vous êtes devant moi.
— Quand cela arrivera-t-il ?
— Je ne sais ni le jour, ni l’heure.
— En quelle année cela arrivera-t-il ?
— Vous ne le saurez pas encore ; je voudrais bien cependant que cela fût avant la fête de saint Jean.
— Est-ce que vous avez dit que cela arriverait avant la fête d’hiver de saint Martin ?
— J’ai dit qu’avant la fête de saint Martin d’hiver l’on verra plusieurs choses ; il pourra advenir que ce seront les Anglais qui mordront la poussière.
— Qu’avez-vous dit à Jean Gris, votre gardien, à propos de cette fête de saint Martin ?
— Je vous l’ai dit.
— Par qui savez-vous que cela arrivera ?
— Je le sais par les saintes Catherine et Marguerite262.
Explications. — Voilà au moins trois prophéties qui ont dû faire sur l’assistance l’effet d’autant de coups de tonnerre.
Dans moins de sept ans les Anglais perdront gage plus grand que 225devant Orléans ; c’est le recouvrement de Paris qui eut lieu le 14 avril 1436, cinq ans quarante-trois jours après le 1er mars 1431.
Ils perdront tout en France. C’est la réalisation de la prophétie : Ils seront boutés hors de toute France, consignée dans la lettre qui venait d’être lue ; et comment ? Par une défaite plus grande que celles qu’ils ont éprouvées jusqu’alors, par une insigne victoire des Français. Quelle est la défaite et la victoire ? C’est la bataille de Castillon, livrée le 17 juillet 1453, vingt-quatrième anniversaire du sacre de Reims, qui avait eu lieu le 17 juillet 1429. Talbot, qui n’avait été fait que prisonnier à Patay, périt à Castillon avec son fils. L’armée anglaise, évaluée de cinq à dix-mille hommes, plus nombreuse qu’à Patay, y fut anéantie, dit M. de Beaucourt (Histoire de Charles VII, t. V, p. 276). Les Anglais ne possédaient plus en France que Calais, qu’ils devaient garder durant un siècle encore, comme un souvenir de ce qu’ils avaient perdu.
Il est manifeste que de telles prophéties données avec tant d’assurance ont dû produire un de ces tumultes attestés par les témoins. Le tumulte devait grandir au fur et à mesure que la terrible prophétesse déroulait ses explications ; de là, de manifestes lacunes dans le procès-verbal ; on passe de la fête de saint Jean à celle de saint Martin. L’on demande à l’accusée ce qu’elle a dit à son geôlier, Jean Gris ; elle répond : Je vous l’ai dit
, sans que l’on voie ce qu’elle a dit en réalité. Même obscurité se remarque dans ce qui suit. Il n’avait pas été question jusque-là de saint Gabriel : on la questionne, comme si elle avait déjà dit en avoir été visitée, et elle répond de même. Il y a donc omission manifeste. Ne serait-ce pas que Jeanne aurait aussi fait une quatrième prophétie, et aurait annoncé le recouvrement de Rouen ? Il eut lieu par le fait quelques jours avant la saint Martin d’hiver ; Charles VII y fit son entrée la veille même de la fête de saint Martin d’hiver, le 10 novembre 1449. Par la capitulation en date du 29 octobre, le gouverneur, le duc de Somerset, donnait comme otage Talbot, dont la garde fut confiée au maître d’hôtel de Jeanne, Jean d’Aulon. Quand, douze ans auparavant, le 14 novembre 1437, Charles VII avait fait son entrée à Paris, d’où il était exilé depuis près de vingt ans, la bride de son cheval était tenue par ce même d’Aulon.
Si la céleste envoyée n’avait pas trouvé d’empêchement là où elle devait attendre toute coopération, elle aurait réalisé les événements qu’elle prophétise, et qu’elle espérait peut-être encore devoir accomplir elle-même : car elle ne précise rien sur le temps ; mais par la correspondance des dates, et l’intervention du fidèle chevalier qui fut attaché de plus près à sa personne, le Maître des événements n’a-t-il pas voulu indiquer 226que c’était le mouvement imprimé par elle, le mérite de son martyre, qui valaient à la France cet entier recouvrement de son sol, regardé par les contemporains comme miraculeux ? Il est bien permis de le penser. Notre-Seigneur disait aux apôtres qui lui demandaient l’interprétation de ses paraboles : Et vous aussi vous êtes encore sans intelligence ? Le reproche ne s’adresse-t-il pas encore plus justement à ceux qui, admettant que rien n’arrive dans les événements sans l’intervention de Celui qui les adapte à ses éternels desseins, ne tiennent aucun compte des rapprochements qui viennent d’être indiqués ?
IV. Apparition de saint Gabriel. — Les Saintes entendues chaque jour. — Leurs couronnes. — Leur extérieur. — Leur langage. — Parlent français. — Les bagues de Jeanne. — Inscription. — Cadeau de famille. — Matière. — Le roi recouvrera tout son royaume. — Combien Jeanne en est certaine. — Donnera des nouvelles de sa délivrance d’ici à trois mois. — Serait morte sans son réconfort surnaturel. — Observations.
— Saint Gabriel était-il avec saint Michel quand il est venu vers vous ?
— Je ne m’en souviens pas.
— Depuis mardi dernier avez-vous parlé à sainte Catherine et à sainte Marguerite ?
— Oui, mais je ne me rappelle pas l’heure.
— Quel jour ?
— Hier et aujourd’hui ; je ne passe pas de jour sans les entendre263.
— Les voyez-vous toujours avec le même extérieur ?
— Oui, je les vois toujours sous la même forme ; elles portent une couronne d’ineffable richesse ; je ne sais rien de leurs robes.
Elle ne parle pas du reste de leur costume264, dit le procès-verbal.
— Comment savez-vous que ce qui vous apparaît est un homme ou une femme ?
— Oh ! je le sais bien, je les connais à leurs voix et elles se sont révélées à moi. Je ne connais rien qui n’ait été accompli par révélation et du commandement de Dieu.
— Quelle figure voyez-vous ?
— Je vois le visage.
— Les Saintes qui vous apparaissent ont-elles des cheveux ?
— C’est bon à savoir quelles en ont.
— Y avait-il quelque chose entre la couronne et les cheveux ?
— Non.
— Leurs cheveux étaient-ils longs et pendants ?
— Je n’en sais rien ; je ne sais pas s’il y avait des bras ou autres membres articulés. Elles parlaient un langage excellent, fort beau, et je les comprenais bien.
— Comment pouvaient-elles parler, puisqu’elles n’avaient pas de membres ? — Je m’en rapporte à Dieu ; la voix est belle, douce, modeste, et c’est en français qu’elle s’exprime.
— Sainte Marguerite ne parle-t-elle pas anglais ?
— Comment parlerait-elle 227anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?
— Aux têtes couronnées dont vous avez parlé, y avait-il des pendants d’oreille, ou d’autres joyaux ?
— Je ne sais rien de cela. (II, p. 144)
— N’aviez-vous pas des bagues ?
— Vous en avez une, Monseigneur, rendez-la-moi. Les Bourguignons possèdent l’autre ; si vous l’avez, Monseigneur, montrez-la-moi.
— Qui vous a donné l’anneau qui est entre les mains des Bourguignons ?
— C’est mon père ou ma mère. On y a gravé, ce me semble, les noms Jhesus-Maria ; je ne sais pas qui les y a fait inscrire ; il n’y avait pas de chaton ; et, à ce que je crois, il m’a été donné à Domrémy. Pour celui que vous avez, Monseigneur, c’est un cadeau de mon frère, et je vous charge de le donner à l’église. Je n’ai jamais guéri personne par le moyen de mes anneaux. (II, p. 114.)
— Sainte Catherine et sainte Marguerite vous ont-elles parlé sous l’arbre dont il a été question plus haut ?
— Je n’en sais rien.
— Vous ont-elles parlé à la fontaine qui est près de l’arbre ?
— Oui, je les ai entendues en ce lieu ; mais je ne sais pas ce qu’elles m’ont dit alors265.
— Qu’est-ce que les Saintes vous ont promis là ou ailleurs ?
— Elles ne m’ont rien promis qu’avec la permission de Dieu.
— Quelles promesses vous ont-elles faites ?
— Cela n’est nullement de votre procès ; entre autres choses, elles m’ont dit que mon roi serait rétabli dans son royaume, que ses ennemis le veuillent ou non ; elles m’ont promis de me conduire en paradis, et c’est ce que je leur avais demandé.
— Avez-vous une autre promesse ?
— J’ai une autre promesse ; je ne vous la dirai pas ; cela ne touche pas le procès. Avant trois mois, je vous dirai une autre promesse.
— Est-ce que les voix vous ont dit qu’avant trois mois vous seriez délivrée ?
— Cela n’est pas de votre procès ; cependant j’ignore quand je serai délivrée. Ceux qui voudraient me faire disparaître de ce monde pourront bien passer avant moi266.
— 228Votre conseil a-t-il dit que vous seriez délivrée de la prison dans laquelle vous êtes ? — Vous me parlerez de cela d’ici à trois mois et je vous répondrai. Demandez aux assistants, sous la foi du serment, si cela regarde le procès.
Les assistants consultés ont répondu tous que cela regardait le procès ; à quoi l’accusée a reparti :
— Je vous ai bien toujours dit que vous ne sauriez pas tout. Il faudra bien que je sois délivrée un jour. Je veux avoir permission pour vous le dire ; je demande un délai.
— Est-ce que les voix vous ont défendu de dire la vérité ?
— Voulez-vous que je vous dise ce qui regarde le roi ? Bien des choses ne touchent pas le procès. Ce que je sais bien, c’est que mon roi recouvrera le royaume de France. Je le sais aussi certainement que je sais que vous êtes devant moi dans cette audience267.
— Je serais morte, n’était la révélation qui me réconforte chaque jour268.
Remarques. — Nous avons ici deux nouvelles prophéties : l’expulsion totale de l’Anglais pouvait avoir lieu sous un autre roi que Charles VII ; elle affirme à deux reprises, et l’on vient de voir avec quelle fermeté, que c’est sous son règne qu’aura lieu l’événement, suite de la grande victoire des Français : elle y reviendra plus loin.
Elle a une promesse personnelle : les saintes lui ont promis de la conduire en paradis. Quand ? La Vénérable le dit, vraisemblablement sans le comprendre : avant trois mois ; elle répète à deux reprises qu’elle a une grande promesse qui se réalisera avant trois mois. Elle disait cela le 1er mars, et le 30 mai, deux jours avant les trois mois, les Saintes la conduisaient en paradis par la grande victoire du martyre. Nous l’entendrons, dans la séance du 14 mai, dire que les Saintes lui promettent qu’elle sera délivrée par grande victoire ; et nous verrons qu’elle entend cette délivrance dans un sens inférieur, la délivrance de la prison, encore que le 229contexte indique la délivrance totale par l’entrée dans la gloire. C’est de cette délivrance par grande victoire qu’elle parle ici.
Les cinquante-huit assesseurs, d’après le procès-verbal, déclarèrent que la manifestation de pareille promesse regardait le procès, comme si ce qui devait se passer dans trois mois pouvait être imputé à un accusé !! Ce qui regarde le procès et en montre l’iniquité, c’est pareille décision de la part de tant de gradués ! Qui n’admirerait la sainte fille, qui en remontre si justement à ces docteurs et licenciés en droit ?
Je serais morte sans la révélation qui me conforte chaque jour ; n’est-ce pas l’équivalent de la parole du Maître au jardin des Olives : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; et qu’est le réconfort qu’elle reçoit, sinon la reproduction du réconfort qu’il daigna recevoir de l’ange qui lui apparut dans cet excès de douleurs : Apparuit ei angelus confortans eum.
La question qui suit montre comment, des questions les plus hautes, la céleste enfant était ramenée à ce qu’il y a de plus abject.
V. La mandragore.
— Qu’avez-vous fait de votre mandragore ?
— Je n’ai pas de mandragore et je n’en eus jamais. J’ai ouï dire qu’il y en avait une près du village, mais je n’en vis jamais. J’ai ouï dire aussi qu’il était dangereux et mal fait de la garder ; mais j’ignore à quel usage elle sert.
— Où est la mandragore dont vous avez ouï parler ?
— J’ai ouï dire qu’elle était en terre près de l’arbre dont il a été déjà question ; j’ignore l’endroit ; j’ai ouï dire qu’il y avait un coudrier sur cette mandragore.
— À quoi disait-on que servait cette mandragore ?
— J’ai ouï dire qu’elle faisait venir l’argent, mais je n’en crois rien, et mes voix ne m’ont rien dit à ce sujet. (II, p. 122.)
VI. Questions et réponses sur saint Michel. — Cause de la joie que lui fait éprouver la vue de saint Michel. — Les Saintes font confesser la Vénérable. — Son éloignement du péché.
Quelle était la figure de saint Michel quand il vous est apparu ?
— Je ne lui ai pas vu de couronne et je ne sais rien de ses vêtements.
— Était-il nu ?
— Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?
— Avait-il des cheveux ?
— Pourquoi les lui aurait-on coupés ? Je n’ai pas vu saint Michel depuis que j’ai quitté Le Crotoy ; je ne le vois pas très souvent ; je ne sais pas s’il a des cheveux.
— Avait-il une balance ?
— Je n’en sais rien. (II, p. 140.)
J’ai une grande joie quand je vois saint Michel ; car lorsque je le vois, il me semble que je ne suis pas en péché mortel. (II, p. 152.)
230Sainte Catherine et sainte Marguerite se plaisent quelquefois à me faire confesser, et cela à tour de rôle. Si je suis en péché mortel, je ne le sais pas.
— Quand vous vous confessez, croyez-vous être en péché mortel ?
— Je ne sais pas si je fus jamais en péché mortel ; je ne crois pas en avoir fait les œuvres. Plaise à Dieu que je n’en aie jamais fait les œuvres ! plaise à Dieu que je ne fasse jamais, que je n’aie jamais fait rien qui soit un poids pour mon âme ! (II, p. 159.)
VII. La Vénérable a juré d’elle-même de ne pas révéler le signe donné au roi. — Si le roi était seul. — La couronne de Reims. — Mille fois plus riche s’il avait attendu.
— Quel signe avez-vous donné à votre roi que vous veniez de la part de Dieu ?
— Je vous ai toujours dit que vous ne le tireriez pas de ma bouche. Allez le lui demander.
— Vous avez juré de ne pas dire ce que l’on vous demandera sur votre procès ?
— Je vous ai déjà affirmé que je ne vous dirai pas ce qui concerne notre roi. De ce qui le touche, je ne vous parlerai pas.
— Savez-vous le signe que vous avez donné à votre roi ?
— Sur cela, vous ne saurez rien de moi.
— Mais cela regarde le procès.
— Ce que j’ai promis de tenir très secret, je ne vous le dirai pas. J’ai si bien promis que je ne puis le dire sans être parjure.
— À qui l’avez-vous promis ?
— À sainte Catherine et à sainte Marguerite, et le roi en a eu la preuve. Je l’ai promis à ces deux saintes sans en être requise par elles. C’est de moi-même que je me suis imposé cette obligation, parce que trop de gens m’auraient sollicitée à cette occasion, si je n’avais fait cette promesse aux saintes.
Quand vous avez montré le signe au roi, était-il seul ou en compagnie ?
— Je pense qu’il était seul, mais il y avait beaucoup de gens qui n’étaient pas loin.
— Quand vous avez montré le signe au roi, avait-il la couronne sur la tête ?
— Je ne puis vous le dire sans commettre un parjure.
— Votre roi avait-il la couronne à Reims ?
— À ce que je pense, mon roi fut heureux de ceindre la couronne qu’il trouva à Reims ; mais il en fut apporté une bien riche à la suite. Il hâta son couronnement à la prière des habitants de Reims, pour leur éviter la charge des hommes de guerre ; mais s’il avait attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus belle.
— Avez-vous vu cette couronne plus riche ?
— Je ne puis pas vous le dire sans parjure, et si je ne l’ai pas vue, j’ai bien ouï dire qu’elle était de cette richesse et de cette opulence. (IV, p. 10.)
Remarques. — Telle est cette séance du 1er mars. Elle est particulièrement remarquable. La Vénérable y fait profession de sa foi au vrai Pape, au pape de Rome, ainsi qu’elle le dit. La lecture de sa lettre aux Anglais 231rappelle la partie de la mission déjà accomplie. Les six prophéties qu’elle fait avec tant d’assurance montrent que celte mission s’accomplira tout entière. Rien que d’excellent dans ce qu’elle dit des êtres surnaturels qui la dirigent. Elle montre dans ses paroles une fermeté qui ne semble pas au-dessous de celle des anciens prophètes.
Cauchon mit fin à la séance, et assigna pour la continuation des interrogations le samedi 3 mars, en donnant rendez-vous aux maîtres présents, dans le même lieu, pour huit heures du matin.
232Chapitre VII Interrogatoire du 3 mars (Troisième samedi de Carême) — 41 assesseurs.
- Préambule
- Les députés de l’Université à Bâle présents à cette séance lorsqu’ils auraient dû être à Bâle.
- Remarquable signification de leur présence.
- I.
- Toujours le serment.
- Questions sur saint Michel et les Saintes.
- Jeanne se laisserait couper le cou plutôt que de tout dire. Questions sur sa délivrance.
- Réponses hardies, ainsi que le prescrivaient les voix.
- Jeanne ne sait pas quand elle sera délivrée. Questions sur l’habit viril et sur les personnes qui ont pressé Jeanne de reprendre l’habit de femme.
- Affection de Jeanne pour les dames de Luxembourg.
- II.
- Questions sur l’étendard et sa reproduction par les hommes d’armes.
Entrez hardiment.
- III.
- L’entrevue à Troyes avec le Frère Richard.
- Portrait de la Vénérable.
- Honneurs rendus à Jeanne dans son parti.
- Foi à sa mission.
- Baisement des mains.
- Séjour à Troyes, à Reims.
- Jeanne marraine.
- Racontars.
- Jeanne au sacre.
- IV.
- Les communions de Jeanne en campagne.
- La haquenée de l’évêque de Senlis.
- La résurrection de l’enfant de Lagny. L’aventurière Catherine de La Rochelle démasquée par la Vénérable.
- Son ressentiment et celui de Frère Richard.
- Le siège de La Charité entrepris contre l’avis de Jeanne.
- V.
- Séjour à Beaurevoir.
- La chute.
- Jeanne n’a jamais renié Dieu ni les saints.
Les députés de l’Université à Bâle présents à cette séance lorsqu’ils auraient dû être à Bâle. — Remarquable signification de leur présence.
La séance du 3 mars ne compta que quarante-et-un assesseurs, mais la qualité des nouveaux venus lui donne une particulière importance. Ces nouveaux venus n’étaient pas autres que les ambassadeurs nommés pour représenter l’Université à ce concile de Bâle, pour lequel, depuis près de deux ans, la corporation se donnait d’infinis mouvements, pesant sur Martin V, qui avait justement horreur des assemblées que l’Université appelait conciles, sollicitant les princes de s’y faire représenter, les universités de ne pas laisser périmer le décret de Constance qui en prescrivait la tenue régulière. Or c’est précisément le 3 mars que devait s’ouvrir le concile de Bâle. Pourquoi les délégués, choisis quelques-uns, entre autres Évérardi, depuis seize mois, au lieu d’être à Bâle, se trouvent-ils, à Rouen, ce même jour du 3 mars ? Évérardi, Canivet, Lami, sont venus y rejoindre Sabrevoys, qui, comme on l’a vu, y est présent 233depuis le 24 février. Seul parmi les cinq députés, Fiévé ne s’y trouve pas, mais il y viendra, lui aussi, quelques jours après. Il y a là un fait d’autant plus remarquable que l’Université était déjà amplement représentée à Rouen par les six maîtres renommés qui, aux séances, entouraient Cauchon, avec lesquels il délibérait dans des réunions privées. Pourquoi cette nouvelle accumulation des lumières universitaires ? Le concile indiqué à Bâle pour le 3 mars était en fait bien plus réuni à Rouen qu’en Suisse. Par une déviation qui devait leur être très pénible, les députés à Bâle, censés, à raison même de leur mandat, la fleur du corps savant, attestaient toujours avec plus d’énergie que l’iniquité de Rouen était bien l’œuvre des maîtres parisiens. Il fallait que l’on vît une fois de plus que les ennemis du Saint-Siège sont les ennemis de la France si bien représentée par la Pucelle. Ce n’est qu’après avoir aiguisé leurs langues contre la Libératrice, que les délégués de l’Université la tourneront contre les prérogatives du Saint-Siège et le vertueux Eugène IV.
Après avoir passé à Rouen les premiers jours de mars, ils arrivaient à Bâle le 9 avril. Ils s’y trouvèrent à peu près seuls ; ils écrivent aux princes, prélats, universités, au pape lui-même, sans obtenir autre chose que de vagues promesses. C’est alors, écrivait Évérardi à ses collègues de Paris, que, roulant dans leur esprit divers desseins, ils finissent par s’arrêter au parti d’aller personnellement solliciter l’empereur, le pape, les princes, de venir, ou de se faire représenter au concile. Sabrevoys et Fiévé se jettent en Allemagne, et durant trois mois courent après l’empereur, le légat ; Lami se rend auprès du duc de Savoie ; Beaupère part deux jours avant le supplice du Vieux-Marché pour venir au secours des recruteurs ; en septembre, il part pour Rome. Évérardi, l’initiateur des poursuites contre la Pucelle, élu le premier comme délégué de l’Université à Bâle, est représenté par du Boulay comme le chef de la stratégie. Il garde le poste, correspond avec les maîtres restés à Paris ; l’Université l’encourage, le soutient, lui représente que son honneur est plus particulièrement engagé à éviter un échec, lui fait honneur des premiers résultats obtenus. Il apparaît au premier rang dans l’engagement de la lutte contre Rome et contre Eugène IV, comme il apparaît le premier dans l’engagement du procès contre la Libératrice. L’Université, et tout spécialement les maîtres qui apparaissent à la séance du 3 mars, ceux qui, tels que Courcelles, Loyseleur, Beaupère, se montrent plus odieux dans le procès tout entier, sont les plus animés contre Eugène IV, les soutiens les plus obstinés du pseudo-Félix269.
234I. Toujours le serment. — Questions sur saint Michel et les Saintes. — Jeanne se laisserait couper le cou plutôt que de tout dire.
Questions sur sa délivrance. — Réponses hardies, ainsi que le prescrivaient les voix. — Jeanne ne sait pas quand elle sera délivrée.
Questions sur l’habit viril et sur les personnes qui ont pressé Jeanne de reprendre l’habit de femme. — Affection de Jeanne pour les dames de Luxembourg.
Introduite au lieu accoutumé, Jeanne fut requise de jurer simplement et absolument de dire la vérité sur toutes les questions qui lui seraient posées.
— Je suis disposée à prêter le serment comme je l’ai déjà prêté, répondit-elle,
et ainsi elle l’a fait la main sur les Évangiles.
— Vous avez dit que saint Michel avait des ailes (il n’y pas trace de cela dans le procès-verbal), et avec cela vous n’avez pas parlé du corps et des membres des saintes Catherine et Marguerite : qu’entendez-vous dire à ce sujet ?
— Je vous ai dit ce que je sais, et je ne vous répondrai pas autre chose. J’ai vu saint Michel lui-même et les Saintes dont vous parlez aussi certainement que je sais que ces Saints et ces Saintes sont dans le paradis.
— Avez-vous vu autre chose que la figure ?
— Je vous ai dit tout ce que je sais sur cela ; (mais non) plutôt que de vous dire tout ce que je sais, je préférerais que vous me fissiez couper le cou. Je dirai volontiers tout ce que je saurai avoir rapport au procès.
— Croyez-vous que saint Michel et saint Gabriel aient des têtes naturelles ?
— Je les ai vus de mes yeux ; et je crois que ce sont eux, aussi fermement que je crois que Dieu existe.
— Croyez-vous que Dieu les ait formés de la manière et avec la forme sous lesquelles ils vous apparaissent ?
— Oui.
— Croyez-vous qu’à l’origine Dieu les ait créés sous cette forme et sous cette figure ?
— Pour le moment vous n’aurez que ce que je vous ai répondu. (II, p. 141.)
— Savez-vous par révélation que vous vous échapperez ?
— Cela ne regarde pas votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi ?
— Vos voix vous ont-elles dit quelque chose à ce sujet ?
— Cela n’est pas de votre procès. Je m’en rapporte à Notre-Seigneur. Si tout cela vous regardait, je vous dirais tout. Par ma foi, je ne sais ni le jour ni l’heure où je m’évaderai.
— Vos voix vous ont-elles dit quelque chose de cela en général ?
— Oui, vraiment, elles m’ont dit que je serai délivrée, mais j’ignore le jour et l’heure. Elles m’ont dit de faire hardiment bon visage270.
— La première fois que vous avez abordé votre roi, vous a-t-il demandé 235si c’était par révélation que vous aviez changé d’habit ?
— Je vous ai répondu sur cela ; je ne me rappelle cependant pas si cela m’a été demandé. C’est écrit à Poitiers.
— Vous rappelez-vous si les maîtres qui vous ont interrogée dans l’autre obédience, quelques-uns pendant un mois, les autres pendant trois semaines, vous ont questionnée sur le changement d’habits ?
— Je ne me le rappelle pas ; ils m’ont demandé cependant où j’avais pris le vêtement d’homme ; je leur ai répondu que je l’avais pris à Vaucouleurs.
— Vous ont-ils demandé si c’était du commandement de vos voix ?
— Je n’en ai pas souvenance.
— Votre reine vous a-t-elle interrogée sur le changement d’habits quand vous l’avez visitée pour la première fois ?
— Je ne m’en souviens pas.
— Votre roi, votre reine et d’autres de votre parti, ne vous ont-ils pas requise depuis de quitter l’habit d’homme ?
— Cela n’est pas de votre procès. (IV, p. 41)
— Au château de Beaurevoir, ne vous a-t-on pas fait la même requête ?
— Oui, vraiment ; j’ai répondu que je ne le quitterais pas sans la permission de Dieu. Mademoiselle de Luxembourg et Madame de Beaurevoir m’offrirent un habit de femme ou du drap pour le faire, et me requirent de le porter ; je leur répondis que je n’en avais pas le congé de Notre-Seigneur, et qu’il n’était pas encore temps.
— Est-ce qu’à Arras messire Jean de Pressy et d’autres encore ne vous ont pas offert un habit de femme ?
— Messire Jean de Pressy et plusieurs autres encore m’ont demandé de prendre l’habit de femme.
— Pensez-vous que vous auriez fait une faute, que vous auriez péché mortellement en prenant un habit de femme ?
— Je fais mieux d’obéir et de servir mon souverain Seigneur, à savoir Dieu. Si j’avais dû prendre un habit de femme, c’eût été à la demande des dames de Luxembourg plutôt que d’aucune autre dame de France, ma reine exceptée. (IV, p. 98.)
— Quand Dieu vous révéla de changer d’habit, est-ce que ce fut par la voix de saint Michel, de sainte Catherine ou de sainte Marguerite ?
— Vous n’en aurez pas présentement autre chose271.
Remarques. — Les interrogateurs ne dédaignent pas le tour par lequel on suppose de la part d’un accusé l’aveu que l’on veut obtenir de lui. À la séance précédente, ils demandent à Jeanne ce qu’elle a fait de sa mandragore, comme si c’était un fait acquis qu’elle en possédât une, et 236ici ils lui disent qu’elle a déjà avoué que saint Michel lui apparaissait avec des ailes ; ce qui ne se trouve nulle part dans le procès-verbal.
L’on ne comprend pas comment Quicherat, et plusieurs autres historiens à sa suite, peuvent écrire que la Vénérable s’est refusée à dire par l’ordre de qui elle avait pris le vêtement viril. Combien de fois n’a-t-elle pas affirmé que c’était par l’ordre de son Seigneur ! L’interrogatoire continua en ces termes :
II. Questions sur l’étendard et sa reproduction par les hommes d’armes. — Entrez hardiment.
Entrez hardiment.
— Quand votre roi vous mit à l’œuvre, et que vous fîtes faire votre étendard, les gens d’armes et autres gens de guerre ne firent-ils pas faire des panonceaux sur le modèle du vôtre ?
— Il est bon de savoir que les seigneurs maintenaient leurs armes. Quelques compagnons de guerre en firent faire à leur plaisir, les autres non.
— Avec quelle matière les firent-ils faire ? Était-ce avec de la toile ou du drap ?
— C’était avec du satin blanc, et en quelques-uns il y avait des fleurs de lis. Je n’avais que deux ou trois lances dans ma compagnie ; mais les compagnons de guerre, quelquefois, en faisaient faire à la ressemblance des miens ; ils faisaient faire cela pour distinguer leurs hommes des autres.
— Étaient-ils renouvelés souvent ?
— Je ne sais ; quand les lances étaient rompues, on en faisait de nouveaux.
— N’avez-vous pas dit que les panonceaux qui étaient à la ressemblance du vôtre étaient heureux ?
— Je leur disais bien quelquefois :
Entrez hardiment parmi les Anglais, et moi-même j’y entrais.
— Ne leur avez-vous pas dit de porter hardiment leurs panonceaux, et qu’ils auraient du bonheur ?
— Je leur ai bien dit ce qui est advenu et ce qui adviendra.
— N’aspergiez-vous pas ou ne faisiez-vous pas asperger vos panonceaux d’eau bénite, quand on les prenait de nouveau ?
— Je ne sais rien de cela ; si cela a été fait, cela n’a pas été de mon commandement.
— N’en avez-vous pas vu jeter ?
— Cela n’est pas de votre procès, et si j’en ai vu jeter, je ne suis pas avisée maintenant d’en répondre.
— Les compagnons de guerre ne faisaient-ils pas mettre sur leurs panonceaux les noms : Jhesus, Maria ?
— Par ma foi, je n’en sais rien.
— N’avez-vous pas tourné ou fait tourner par manière de procession autour d’un château ou d’une église des toiles pour faire des panonceaux ?
— Non, et je ne l’ai pas vu faire.
— Quand vous fûtes devant Jargeau, que portiez-vous derrière votre heaume ? N’y avait-il pas quelque chose de rond ?
— Par ma foi, il n’y avait rien. (IV, p. 35 et seq..)
237(Inutile de faire remarquer sur quelles particularités innocentes ou puériles faisaient porter leurs questions les tortionnaires en quête d’une apparence de délit. L’on voit aussi quelques-uns des racontars que l’on faisait courir dans le parti ennemi.) Ils continuèrent :
III. L’entrevue à Troyes avec le Frère Richard. — Portrait de la Vénérable. — Honneurs rendus à Jeanne dans son parti. — Foi à sa mission. — Baisement des mains. — Séjour à Troyes, à Reims. — Jeanne marraine. — Racontars. — Jeanne au sacre.
— N’avez-vous jamais connu Frère Richard ?
— Je ne l’avais jamais vu quand je vins devant Troyes.
— Quel accueil vous fit-il ?
— Les habitants de Troyes, à ce que je pense, l’envoyèrent devers moi disant qu’ils craignaient que mon fait ne fût pas chose de par Dieu ; et quand il vint devers moi, en approchant il faisait le signe de la croix et jetait de l’eau bénite, et je lui dis :
Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas.(IV, p. 54, cf. p. 546, § II.)
— N’avez-vous pas vu, n’avez-vous pas fait faire un portrait ou image de votre personne, à votre ressemblance ?
— À Arras, je vis en la main d’un Écossais une peinture ; elle était à ma ressemblance ; j’étais peinte toute armée, un genou en terre, présentant une lettre à mon roi. Jamais je ne vis d’autre image à ma ressemblance, ni n’en fis faire. (IV, p. 105-106.)
— N’y avait-il pas chez votre hôte un tableau représentant trois femmes, sur lequel étaient écrits ces trois mots : justice, paix, union ?
— Je n’en sais rien.
— Ne savez-vous pas que ceux de votre parti ont fait pour vous des services, composé des messes, des oraisons ?
— Je n’en sais rien ; s’ils ont fait des services, ce n’est pas par mon commandement ; et s’ils ont prié pour moi, il m’est avis qu’ils ne font pas de mal.
— Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous soyez envoyée de par Dieu ?
— Je ne sais pas s’ils le croient ; je m’en attends à leur cœur ; mais s’ils ne le croient pas, je n’en suis pas moins envoyée de par Dieu.
— Pensez-vous qu’en croyant que vous êtes envoyée de par Dieu ils aient bonne créance ?
— S’ils croient que je suis envoyée de par Dieu, ils ne sont pas abusés en cela.
— Ne connaissez-vous pas l’intention de ceux de votre parti quand ils vous baisaient les pieds, tes mains, les vêtements ?
— Beaucoup de gens me voyaient volontiers, et ils baisaient mes mains le moins que je pouvais ; les pauvres gens venaient volontiers vers moi parce que je ne leur faisais pas de déplaisir, mais je tes supportais à mon pouvoir.
— Quelle révérence vous firent ceux de Troyes à votre entrée ?
— Ils ne m’en firent pas. Il me semble que Frère Richard entra avec nous à Troyes, mais je ne suis pas souvenante si je le vis à l’entrée.
— Est-ce qu’il ne fit pas un sermon à votre entrée et à votre venue ?
— Je ne m’arrêtai guère à 238Troyes ; je n’y couchai jamais. Pour ce qui est du sermon, je n’en sais rien.
— Fûtes-vous beaucoup de jours à Reims ?
— Je crois que nous y fûmes quatre ou cinq jours.
— N’y avez-vous pas levé des enfants des fonts du baptême ?
— J’en ai levé un à Troyes, mais je n’ai pas mémoire si j’en levai à Reims et à Château-Thierry ; j’en levai deux à Saint-Denis. Aux garçons je donnais volontiers le nom de Charles en l’honneur de mon roi, et aux filles celui de Jeanne ; et quelquefois je leur donnais le nom qui agréait à leur mère.
— Est-ce que les bonnes femmes de la ville ne faisaient pas toucher leurs anneaux à votre anneau ?
— Maintes femmes ont touché mes mains et mes anneaux ; mais je ne sais pas leur courage ou intention.
— Quels sont ceux de votre compagnie qui, à Château-Thierry, prirent des papillons sur votre étendard ?
— Cela n’eut jamais lieu, l’on n’en parla pas dans mon parti ; ce sont ceux du parti de par ici qui l’ont controuvé. (IV, p. 115, art. 2.)
— Que fîtes-vous, à Reims, des gants que portait votre roi quand il fut couronné ?
— Il y eut une livrée de gants pour bailler aux chevaliers et aux nobles qui là étaient, et il y en eut un qui perdit ses gants ; mais je ne lui dis pas que je les lui ferais retrouver. (IV, p. 56-57.) Mon étendard fut en l’église de Reims, et il me semble qu’il fut assez près de l’autel ; moi-même je l’y tins quelque temps, et je ne sais point que Frère Richard l’y ait tenu. (IV, p. 55.)
IV. Les communions de Jeanne en campagne. — La haquenée de l’évêque de Senlis. — La résurrection de l’enfant de Lagny. L’aventurière Catherine de La Rochelle démasquée par la Vénérable. — Son ressentiment et celui de Frère Richard. — Le siège de La Charité entrepris contre l’avis de Jeanne.
— Quand vous alliez par le pays, ne receviez-vous pas souvent les sacrements de confession et de l’autel, quand vous veniez ès bonnes villes ?
— Je recevais l’un et l’autre à la fois.
— Ne les receviez-vous pas en habits d’homme ?
— Je les recevais en habits d’homme, mais je n’ai pas souvenance de les avoir reçus en armes. (II, p. 118-119.)
— Pourquoi avez-vous pris la haquenée de l’évêque de Senlis ?
— Elle fut achetée deux-cents saluts. S’il les toucha ou non, je n’en sais rien ; mais il en eut assignation, ou il en fut payé. Je lui récrivis que s’il voulait sa haquenée, il l’aurait, que je ne la voulais pas, et qu’elle ne valait rien pour supporter la fatigue. (IV, p. 110.)
— Quel âge avait l’enfant que vous allâtes visiter à Lagny ?
— L’enfant avait trois jours ; il fut apporté à Notre-Dame à Lagny : l’on me dit que les pucelles de la ville étaient devant Notre-Dame, et que je voulusse y aller prier Dieu et Notre-Dame de vouloir lui donner vie ; j’y allai et je priai avec les autres. Finalement la vie reparut en lui ; il bâilla trois fois ; il fut baptisé, ne tarda pas à mourir et fut enseveli en terre sainte. Il y avait trois jours, ainsi 239qu’on le disait, qu’il n’avait pas apparu de vie en l’enfant ; il était noir comme ma cotte ; mais, quand il bâilla, la couleur commença à revenir. J’étais à genoux devant Notre-Dame, avec les autres pucelles, à faire ma prière.
— Ne fut-il pas dit par la ville que c’était vous qui aviez fait cette résurrection, et qu’elle avait été accordée à votre prière ?
— Je ne m’enquérais pas. (IV, p. 83.)
— N’avez-vous pas connu, n’avez-vous pas vu Catherine de La Rochelle ?
— Oui, je l’ai vue à Jargeau et à Montfaucon en Berry.
— Ne vous a-t-elle pas montré une dame vêtue de blanc qu’elle prétendait lui apparaître quelquefois ?
— Non.
— Que vous a-t-elle dit ?
— Elle m’a dit que venait vers elle une dame blanche vêtue de drap d’or, qui lui disait d’aller par les bonnes villes, de se faire donner par le roi des hérauts et des trompettes pour faire crier que quiconque aurait de l’or, de l’argent, ou trésor caché, eût à les apporter de suite ; qu’elle, Catherine, connaîtrait bien ceux qui ne le feraient pas et tiendraient leurs trésors cachés, et qu’elle saurait bien trouver ces trésors, qu’ils serviraient à payer mes hommes d’armes. Je lui répondis de retourner vers son mari, de faire son ménage et de nourrir ses enfants ; et, pour avoir la certitude de son fait, je parlai à sainte Marguerite et à sainte Catherine, qui me dirent que le fait de cette Catherine n’était que folie, et que tout était néant.
J’écrivis à mon roi que je lui dirais ce qu’il en devait faire. Quand je vins vers le roi, je lui dis que c’était folie et que tout était néant chez elle. Cependant Frère Richard voulait qu’on la mit à l’œuvre ; et l’un et l’autre ont été très mécontents de moi, je veux dire Frère Richard et cette Catherine.
— N’avez-vous point parlé à Catherine de La Rochelle du fait d’aller à La Charité ?
— Ladite Catherine ne me conseillait pas d’y aller, disant qu’il faisait trop froid et qu’elle n’irait pas. Elle voulait aller vers le duc de Bourgogne pour faire la paix. Je lui dis qu’il me semblait que l’on n’y trouverait point la paix, si ce n’est par le bout de la lance.
Je demandai à cette Catherine si cette dame venait toutes les nuits, et que pour cela je coucherais avec elle ; j’y couchai, je veillai jusqu’à minuit et je ne vis rien ; je m’endormis à la suite. Le matin arrivé, je lui demandai si la dame était venue : elle me dit qu’elle était venue, que je dormais lors de sa visite, et qu’elle n’avait pas pu m’éveiller. Je lui demandai alors si elle ne viendrait pas le lendemain, et ladite Catherine me répondit que oui. Cela fut cause que je dormis de jour, afin de pouvoir veiller la nuit. Je couchai la nuit suivante avec ladite Catherine, et je veillai toute la nuit. Je ne vis rien, encore que souvent je lui aie demandé :
Ne viendrait-elle pas ?et que ladite Catherine me répandit :Oui, bientôt.(IV, p. 70 § II.).
— Que fîtes-vous sur les fossés de La Charité ?
— J’y fis faire un assaut, et je n’y jetai, ni ne fis jeter d’eau par manière d’aspersion.
— Pourquoi n’y 240êtes-vous pas entrée, puisque vous aviez commandement de Dieu ?
— Qui vous a dit que j’avais commandement d’y entrer ?
— N’en eûtes-vous pas conseil de votre voix ?
— Je voulais venir en France ; mais les gens d’armes me dirent que c’était mieux d’aller premièrement devant La Charité. (IV, p. 74-75.)
V. Séjour à Beaurevoir. — La chute. — Jeanne n’a jamais renié Dieu ni les saints.
Êtes-vous restée longtemps dans la tour de Beaurevoir ?
— J’y fus quatre mois ou environ. Quand je sus que les Anglais allaient venir, j’en fus très émue ; toutefois, mes voix me défendirent plusieurs fois de saillir ; et enfin, par crainte des Anglais, je saillis en me recommandant à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie, et je fus blessée. Quand je fus saillie, la voix de sainte Catherine me dit de prendre courage, que je guérirais, et que ceux de Compiègne auraient secours. Je priais toujours avec mon conseil pour ceux de Compiègne.
— Que dites-vous quand vous fûtes saillie ?
— Quelques-uns disaient que j’étais morte. Aussitôt que les Bourguignons s’aperçurent que j’étais vivante, ils me dirent que j’étais saillie.
— N’avez-vous pas dit que vous aimiez mieux mourir qu’être en la main des Anglais ?
— J’ai dit que je préférais rendre l’âme à Dieu qu’être en la main des Anglais.
— Est-ce qu’alors vous ne vous êtes pas courroucée, n’avez-vous pas blasphémé le saint nom de Dieu ?
— Je n’ai oncques maugréé ni saint ni sainte. Je n’eus jamais coutume de jurer. (IV, p. 100, § III.)
— En ce qui regarde le fait de Soissons, parce que le capitaine avait rendu la ville, n’avez-vous pas renié Dieu, en disant que si vous le teniez, vous le feriez trancher en quatre pièces ?
— Je ne reniai ni saint, ni sainte, et ceux qui l’ont dit ou rapporté ont mal entendu. (IV, p. 87.)
L’interrogatoire finit sur cette réponse, et Jeanne fut ramenée à sa prison.
241Chapitre VIII Une semaine de délibération privées (troisième semaine de Carême)
- I.
- Cauchon restreint l’assistance dans une très grande proportion.
- Très graves conséquences de cette mesure.
- II.
- Six jours de délibérations privées.
- Parti auquel l’on s’arrête.
- Présence moralement certaine des députés de l’Université à Bâle.
- Nouvelle institution de Fontaine, comme suppléant de Cauchon dans les interrogatoires.
- Évérardi a dû parler.
I. Cauchon restreint l’assistance dans une très grande proportion. — Très graves conséquences de cette mesure.
Lorsque, le 3 mars, Jeanne eut été ramenée à sa prison, Cauchon s’adressa à l’assistance. Il résume ainsi son allocution :
Nous évêque, nous avons dit que le procès serait continué sans interruption, et qu’à cet effet nous convoquerions quelques docteurs et maîtres en droit divin et humain ; ils seraient chargés d’extraire des aveux de Jeanne et de ses réponses écrites ce qu’il y aurait à en recueillir ; si, après cet extrait, il y avait des points sur lesquels l’accusée dut être encore interrogée, elle le serait par quelques hommes députés par nous à cet effet, sans qu’il fût nécessaire de causer du dérangement à tous ceux qui étaient ou avaient été présents ; tout serait rédigé par écrit, pour que, lorsque ce serait opportun, les susdits docteurs et maîtres pussent en délibérer et formuler leur avis.
Nous leur avons dit d’étudier et d’examiner dès à présent la matière du procès, ce qu’ils avaient entendu, de considérer ce qui leur semblait devoir être fait, de nous en adresser un rapport soit à nous-même, soit à ceux qui en sont ou en seraient chargés de par nous ; ils pourraient même garder chez eux les fruits de leurs réflexions pour une plus mûre et plus solide délibération en temps et lieu opportuns.
Nous avons défendu à tous et à chacun des assistants de quitter la ville de Rouen, sans notre permission, avant la fin du procès.
La résolution énoncée ici par Cauchon est de toute importance, et les historiens n’insistent pas assez sur les suites qu’elle devait avoir. L’instruction 242jusqu’alors avait été très favorable à l’accusée. Nous n’avons qu’un pâle procès-verbal, décoloré, fruste vraisemblablement. Qui, en le lisant, n’éprouve le sentiment de ce lord anglais laissant échapper ce cri d’admiration : Cette femme est vraiment bonne, que n’est-elle Anglaise ?
Qui ne partagerait le sentiment de Lefèvre et d’autres qui ont déposé que dans le commencement elle leur avait paru inspirée ? Que serait-ce, si nous l’avions entendue faisant face aux interrupteurs, parfaitement maîtresse d’elle-même, demandant délai pour répondre, écartant comme un jurisconsulte les questions étrangères au procès, jetant ses terribles prophéties, rappelant à Cauchon la formidable responsabilité qu’il assumait ? Ne serait-ce pas alors que le célèbre juriste Lohier aurait donné son avis sur les vices du procès ? Jeanne était victorieuse ; l’opinion était pour elle. C’est ce qui a du déterminer Cauchon à écarter tant de témoins de sa défaite, et a dû lui faire chercher les moyens de les tromper. Des interrogatoires devant quelques rares témoins, de son choix, lui permettraient de peser sur les greffiers, qui ne seraient plus soutenus par le témoignage que rendrait à leur fidélité une assistance nombreuse ; l’on pourrait présenter sous un aspect tout autre les aveux de la sainte fille ; les absents seraient bien tenus de s’en rapporter à ce que l’on dirait avoir été confessé par elle : système de noire iniquité que le Caïphe devait poursuivre jusqu’à la fin. Il allège, ou fait disparaître la responsabilité de beaucoup de ceux qui dans la suite sont intervenus comme consulteurs dans la sentence ; mais il charge d’autant la conscience et la mémoire du grand prévaricateur.
II. Six jours de délibérations privées. — Parti auquel l’on s’arrête. — Présence moralement certaine des députés de l’Université à Bâle. — Nouvelle institution de Fontaine, comme suppléant de Cauchon dans les interrogatoires. — Évérardi a dû parler.
Cauchon avait promis que des maîtres et des doctes examineraient les réponses données par Jeanne. L’examen commença dès le lendemain. Six interrogatoires avaient eu lieu ; six jours furent employés à éplucher les paroles de la Vénérable. Voici la traduction des lignes consacrées à ces réunions privées.
Le lendemain dimanche 4 mars, et les jours qui suivirent, les lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, nous, évêque, avons convoqué dans notre maison d’habitation à Rouen plusieurs solennels docteurs, maîtres et personnages, versés dans le droit divin et humain ; nous avons fait recueillir tout ce que ladite Jeanne avait avoué et répondu dans le procès ; nous en avons fait extraire les points sur lesquels ses réponses avaient été moins satisfaisantes, et sur lesquels il a semblé qu’elle devait être ultérieurement interrogée. Ces extraits diligemment faits, de l’avis délibéré 243des doctes, nous avons conclu qu’il fallait procéder à une interrogation plus prolongée de la susdite Jeanne.
Nos multiples occupations nous empêchant de vaquer toujours en personne à ces interrogations, vénérable et discrète personne maître Jean Fontaine, maître ès arts, licencié en droit canon, précédemment nommé, a été député par nous, pour de notre part interroger judiciairement ladite Jeanne. Nous lui avons donné cette commission le vendredi 9 mars, en présence des docteurs et maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur, et Guillaume Manchon, par avant désignés.
Les noms des témoins de la confirmation d’un office déjà conféré ne sont-ils pas encore là pour couvrir le vide de ce qui offre un tout autre intérêt au regard de la cause ? Sur quels points les réponses de Jeanne ont-elles été trouvées insuffisantes ? Quels étaient les noms de ces solennels docteurs convoqués par Cauchon dans son habitation ? Il y aurait un réel intérêt à les connaître.
Il ne semble pas douteux qu’Évérardi et les autres maîtres, députés à Bâle, s’y sont trouvés. On a délibéré même le dimanche, parce qu’ils avaient hâte de partir pour Bâle, où leur absence laissait tout en suspens. L’on a dit qu’Évérardi n’avait pas parlé au procès ; mais le procès-verbal n’a dit d’aucun des assistants qu’il ait parlé. Cauchon, au nom duquel il est rédigé, se contente de constater qu’il a chargé Beaupère d’interroger ; nous savons cependant que bien des assesseurs se mettaient en travers du principal interrogateur. Le premier persécuteur de la Pucelle, le chef de la légation à Bâle, n’est certainement pas resté bouche close.
244Chapitre IX Interrogatoire du 10 mars (samedi avant le dimanche Lætare
, quatrième du Carême)
Lætare, quatrième du Carême)
- I.
- Séance du 10 mars.
- Deux assesseurs seulement.
- Intentionnellement choisis.
- Le ton du procès-verbal Le serment.
- La dernière journée à Compiègne, la sortie.
- Jeanne, depuis la semaine de Pâques, entretenue presque chaque jour par ses saintes de sa future captivité.
- Son obéissance malgré ses répugnances.
- II.
- Questions sur son étendard, sur les armoiries données par le roi à ses frères.
- Jeanne à cheval quand elle fut prise.
- Ce qu’elle demandait au roi.
- Le nombre de ses chevaux.
- Son trésor.
- III.
- Question sur le signe donné au roi.
- Combien honorable et croyable.
- Différence d’avec le signe donné à Catherine de La Rochelle.
- Durée du signe.
- Son indescriptible richesse. Le meilleur signe à donner à ses juges, c’est que Dieu la délivre de leurs mains. Le signe promis en lorraine.
- Reconnaissance de Jeanne quand il lui est donné.
- Contentement du roi.
- Vu par beaucoup.
I. Séance du 10 mars. — Deux assesseurs seulement. — Intentionnellement choisis. — Le ton du procès-verbal Le serment. — La dernière journée à Compiègne, la sortie. — Jeanne, depuis la semaine de Pâques, entretenue presque chaque jour par ses saintes de sa future captivité. — Son obéissance malgré ses répugnances.
Le lendemain samedi, 10 mars, nous évêque, nous nous rendîmes à une chambre, assignée pour prison à ladite Jeanne dans le château de Rouen. Là, assisté de maître Jean Fontaine, le commissaire député par nous, des vénérables docteurs en théologie maîtres Nicolas Midi et Gérard Feuillet, en présence des témoins Jean Fécard, avocat, et du prêtre Jean Massieu, nous avons requis Jeanne de faire serment de dire la vérité sur tout ce qui lui serait demandé :
— Je vous promets de dire la vérité sur tout ce qui touchera votre procès, a-t-elle répondu ; et plus vous me contraindrez de jurer, et plus tard je vous le dirai272.
Au lieu de cinquante ou soixante assesseurs, nous n’en avons plus que deux, Midi et le Franciscain Gérard Feuillet. Cauchon devait se croire 245certain de chacun d’eux, et encore plus de Fontaine, son alter ego. L’innocence de l’accusée brilla d’un tel éclat que nous verrons Fontaine lui faire défaut, et Gérard Feuillet ne pas le suivre jusqu’au bout. Midi seul marchera avec lui constamment : il doit partager l’ignominie justement attachée au nom du meurtrier de la sainte fille.
Cet avocat Fécard est ici mentionné pour la première fois, et ne paraît pas dans la suite.
La rédaction du greffier nous paraît se ressentir notablement du changement opéré dans l’assistance. Le ton prêté à l’accusée est moins preste, moins vif, soit qu’il ait été estompé par Manchon, soit que les interrogateurs posassent leurs questions avec plus de calme.
Sur le commandement de l’évêque de Beauvais, maître Fontaine ouvrit ainsi l’interrogatoire :
— Par le serment que vous avez fait, de quel lieu êtes-vous partie quand vous êtes venue à Compiègne la dernière fois ?
— De Crépy-en-Valois.
— Êtes-vous restée plusieurs jours à Compiègne avant de faire quelque sortie ?
— Je vins à une heure secrète (silencieuse) de la nuit, et j’entrai dans la ville sans que mes ennemis s’en fussent guère aperçus, à ce que je pense. Ce jour-là même, sur le soir, je fis la sortie dans laquelle je fus prise.
— À votre sortie sonna-t-on les cloches ?
— Si on les sonna, ce ne fut pas par mon commandement, on à mon su : je n’y pensais pas et je ne me souviens pas si j’avais dit de les sonner.
— Avez-vous fait cette sortie du commandement de vos voix ? (IV, p. 88.)
— En la semaine de Pâques dernièrement passée, comme j’étais sur les fossés de Melun, il me fut dit par mes voix à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, que je serais prise avant la Saint-Jean, qu’il fallait que ce fût ainsi fait, de ne pas m’ébahir, de prendre tout en gré, et que Dieu m’aiderait.
— Depuis ce lieu de Melun ne vous a-t-il pas été dit par vos voix que vous seriez prise ?
— Oui, cela m’a été dit plusieurs fois, et comme tous les jours. Je requérais de mes voix, quand je serais prise, de mourir promptement sans long tourment de prison ; et elles me dirent de prendre tout en gré, et qu’ainsi il fallait faire ; mais elles ne me dirent pas l’heure, et si je l’eusse sue, je n’y serais point allée.
— Si vos voix vous avaient commandé de sortir et vous eussent signifié que vous seriez prise, seriez-vous sortie ?
— Si j’avais su l’heure et que je devais être prise, je n’y fusse point allée volontiers ; toutefois, en la fin, j’eusse fait leur commandement, quelque chose qui dut m’en advenir. (IV, p. 84.)
— Quand vous avez fait cette sortie, aviez-vous ordre de vos voix de sortir et de faire cette attaque ?
— Ce jour, je ne sus point ma prise, et je n’eus point commandement de sortir ; mais il m’avait toujours été dit qu’il fallait que je fusse prisonnière.
— Quand vous fîtes cette sortie, passâtes-vous sur le pont ?
— Je passai par le pont et par le boulevard ; j’allai avec la compagnie 246des gens de mon parti sur les gens de Mgr de Luxembourg, et par deux fois je les repoussai jusqu’au logis des Bourguignons, et à la troisième fois jusqu’à mi-chemin ; et alors les Anglais qui étaient là coupèrent à moi et à mes gens les chemins qui étaient entre moi et le boulevard ; pour cela mes gens se retinrent, et moi, en me retirant par les champs de côté, de vers la Picardie, je fus prise près du boulevard. La rivière était entre Compiègne et le lieu où je fus prise ; et il n’y avait entre le lieu ou je fus prise et Compiègne que la rivière, le boulevard et le fossé dudit boulevard. (IV, p. 88.)
II. Questions sur son étendard, sur les armoiries données par le roi à ses frères. — Jeanne à cheval quand elle fut prise. — Ce qu’elle demandait au roi. — Le nombre de ses chevaux. — Son trésor.
— N’aviez-vous pas un étendard sur lequel le monde était peint et deux anges ?
— Oui, ils étaient peints sur mon étendard, et je n’en eus jamais qu’un.
— Quelle signification attachiez-vous à la peinture de Dieu tenant le monde et des deux anges ?
— Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de le prendre hardiment et de le porter de même, et d’y faire mettre en peinture le Roi du ciel. Je le dis à mon roi, mais avec très grande répugnance. Je ne sais pas autrement la signification. (IV, p. 36-37.)
— N’aviez-vous pas un écu et des armes (armoiries) ?
— Je n’en eus jamais, mais mon roi donna des armes à mes frères, à savoir un écu d’azur, deux fleurs de lis et une épée dans le milieu ; en cette ville, j’ai devisé (décrit) ces armes à un peintre, parce qu’il m’a demandé quelles armes j’avais. Le tout fut donné par mon roi à mes frères pour leur faire plaisir, sans requête de ma part et sans révélation. (IV, p. 112.)
— Quand vous avez été prise, aviez-vous un cheval, un coursier, ou une haquenée ?
— J’étais à cheval ; je montais un demi-coursier quand je fus prise.
— Qui vous avait donné ce cheval ?
— Mon roi, ou ses gens m’ont donné de l’argent de mon roi. J’en avais cinq coursiers, sans les trottiers, qui étaient plus de sept. (IV, p. 110.)
— Aviez-vous de votre roi autres richesses que des chevaux ?
— Je ne demandais rien à mon roi, si ce n’est de bonnes armes, de bons chevaux et de l’argent pour payer les gens de mon hôtel.
— N’aviez-vous point de trésor ?
— Dix ou douze-mille que j’ai vaillant, ce n’est pas un grand trésor pour mener la guerre ; c’est peu de chose. Ces choses, à ce que je pense, sont entre les mains de mes frères ; et ce que j’ai, c’est de l’argent de mon roi. (IV, p. 111.)
III. Question sur le signe donné au roi. — Combien honorable et croyable. — Différence d’avec le signe donné à Catherine de La Rochelle. — Durée du signe. — Son indescriptible richesse. Le meilleur signe à donner à ses juges, c’est que Dieu la délivre de leurs mains. Le signe promis en lorraine. — Reconnaissance de Jeanne quand il lui est donné. — Contentement du roi. — Vu par beaucoup.
La Pucelle avait demandé, le 24 février, un délai de quinze jours pour répondre sur les questions qui regardaient le roi. Le délai avait paru bien 247long aux interrogateurs, qui, comme on l’a vu, étaient souvent revenus sur le signe donné au roi. Au 10 mars, les quinze jours étaient arrivés ; elle donna sur le signe des réponses fort justes, mais qui n’apprenaient nullement aux questionneurs ce qu’ils auraient voulu savoir, la nature du signe. La question posée amena le dialogue suivant :
— Quel signe avez-vous donné au roi quand vous êtes venue vers lui ?
— Il est bel, honorable et bien croyable ; il est bon et le plus riche qui soit au monde.
— Vous avez voulu voir le signe de Catherine de La Rochelle ; pourquoi ne voulez-vous pas dire et montrer le vôtre ?
— Si le signe de Catherine de La Rochelle avait été montré comme le mien à de notables gens d’Église et autres, à l’archevêque de Reims et à d’autres évêques dont je ne sais pas le nom (et même Charles de Bourbon, le sire de La Trémouille, le duc d’Alençon et plusieurs autres chevaliers y étaient et virent et ouïrent le signe comme je vois ceux qui m’interrogent aujourd’hui), alors je n’eusse pas demandé à savoir le signe de Catherine. Je savais d’avance par sainte Catherine et par sainte Marguerite que le fait de Catherine de La Rochelle était tout néant.
— Est-ce que le signe dure encore ?
— C’est bon à savoir, il durera mille ans et plus. Ledit signe est au trésor du roi.
— Est-ce or, argent, pierre précieuse ou couronne ?
— Je ne vous en dirai pas autre chose ; il n’y a pas homme qui puisse deviser (décrire) chose aussi riche que le signe ; et toutefois le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains ; c’est le plus certain qu’il vous sache envoyer.
— Quand je dus partir pour aller vers mon roi, il me fut dit par mes voix :
Va hardiment, car lorsque tu seras vers le roi, il aura bon signe de te recevoir et de te croire.
— Quand le signe vint vers votre roi, quelle révérence lui avez-vous faite ? Vint-il de Dieu ?
— Je remerciai Notre-Seigneur de ce qu’il me délivrait de la peine des clercs qui arguaient (argumentaient) contre moi, et je m’agenouillai plusieurs fois. Un ange de par Dieu, et non pas de par un autre, bailla le signe à mon roi ; j’en remerciai moult de fois Notre-Seigneur. Les clercs de par de là, quand ils surent ledit signe, cessèrent de m’arguer.
— Les gens d’Église de par delà virent-ils le signe ci-dessus désigné ?
— Quand mon roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu ledit signe, et même l’ange qui le bailla, je demandai à mon roi s’il était content : il me dit que oui. Alors je partis, et je m’en allai dans une chapelle assez près : et j’ai oui dire qu’après mon partement plus de trois-cents personnes virent ledit signe. C’est par amour pour moi que Dieu voulut permettre que le signe fut vu par les gens de mon parti qui le virent.
— Votre roi et vous-même fîtes-vous quelque révérence à l’Ange quand il apporta le signe ?
— Oui, je fis une révérence, je m’agenouillai et ôtai mon chaperon. (IV, p. 12 et seq.)
248Chapitre X Interrogatoire matin et soir, 12 mars (le lundi après le dimanche Lætare
)
Lætare)
- I.
- Les souvenirs du dimanche Lætare.
- Le vice-inquisiteur se rend à la maison de Cauchon.
- L’assistance.
- Cauchon donne avis à Lemaître de la commission par laquelle l’inquisiteur le délègue à sa place auprès de l’évêque.
- Remise du diplôme.
- II.
- Cauchon se rend à la prison.
- Avec Midi et Feuillet se trouvent Thomas Fiévé, député de l’Université de Bâle, et Pasquier de Vaux, acquis à l’Anglais jusqu’au fanatisme.
- Serment. Ce que l’ange dit à Charles en lui apportant le signe.
- C’est toujours le même ange.
- Il n’a jamais fait défaut à Jeanne, même quand elle a été prise.
- Il la conforte toujours.
- Les Saintes accourent dans tous ses besoins.
- Elle n’a pas vu saint Denis. Vœu de virginité.
- La citation à Toul.
- Silence gardé par Jeanne sur ses visions.
- L’obéissance de Jeanne.
- Avec quelle force elle était disposée à exécuter les ordres de Dieu.
- Libre de prévenir ses parents. Révérence faite aux anges.
- Elle les voit parmi les hommes.
- Noms donnés par les Saintes à leur jeune sœur.
- Pourquoi Jeanne n’avait pas voulu dire d’abord le Pater noster.
- III.
- Séance du soir.
- Les songes du père, et les extrémités auxquelles il menaçait de se porter.
- Jeanne n’a pris l’habit viril sur le conseil d’aucun homme du monde.
- Ce serait un très grand bien pour la France si elle combattait encore.
- Elle avait pour mission de délivrer le duc d’Orléans, même en passant la mer.
- Remarques.
I. Les souvenirs du dimanche Lætare. — Le vice-inquisiteur se rend à la maison de Cauchon. — L’assistance. — Cauchon donne avis à Lemaître de la commission par laquelle l’inquisiteur le délègue à sa place auprès de l’évêque. — Remise du diplôme.
Le dimanche Lætare, le quatrième dimanche du Carême, était celui ou la jeunesse de Domrémy se réunissait autour du beau Mai. Les témoins entendus au lieu d’origine nous en ont longuement parlé. Deux ans auparavant, la Vierge lorraine arrivait à Chinon le dimanche Lætare ; elle donnait au roi, dans la semaine qui suivit son arrivée, le signe sur lequel elle a été si longuement pressée et le sera encore. Bien différente allait être la semaine quelle devait passer. Les interrogatoires allaient se multiplier, perfides, malveillants, prendre ses journées, puisqu’ils devaient avoir lieu souvent le matin et le soir.
Le lundi 12 mars, le vice-inquisiteur Lemaître, ayant pour compagnon Isambart de La Pierre, se rendit à la maison de l’évêque, où ils se trouvèrent en présence de Thomas Fiévé, le cinquième des députés de l’Université 249de Paris au concile de Bâle, du chanoine Pasquier de Vaux, si dévoué à l’Anglais qu’il devait quitter son évêché de Meaux plutôt que d’accepter de se soumettre à Charles VII, de Nicolas de Hubent, transcripteur des lettres apostoliques.
Cauchon, dans une pièce qui est au procès et dont voici l’analyse, nous dit qu’il a rappelé la proposition faite à Lemaître, au commencement du procès, de s’adjoindre à lui pour représenter l’inquisition. Les difficultés qu’il a faites l’ont déterminé à écrire à l’inquisiteur, absent de Rouen, pour qu’il vint en personne, ou se substituât soit Lemaître, soit tout autre suppléant digne de sa confiance. L’inquisiteur a nommé Lemaître, comme en font foi les lettres qu’il en avait reçues : en conséquence, il somme le même Lemaître de remplir la commission assignée. Celui-ci a répondu qu’il verrait volontiers la pièce qui lui confiait pareille délégation, et se conformerait à sa teneur. Cauchon rappela au vice-inquisiteur qu’il avait assisté à de nombreuses séances273, et ajouta qu’il était disposé à lui communiquer le procès, et tout ce qui avait été accompli.
À la suite vient le texte de la commission donnée par Graverent à Lemaître, dans laquelle se trouve la lettre adressée par l’évêque à l’inquisiteur, à la date du 22 février. L’instrument du procès est aussi fidèle à transcrire ces pièces, riches de longues formules, que soigneux de dissimuler celles qui auraient une portée dans la matière. Le diplôme est daté de Coutances, le 4 mars.
II.
Cauchon se rend à la prison. — Avec Midi et Feuillet se trouvent Thomas Fiévé, député de l’Université de Bâle, et Pasquier de Vaux, acquis à l’Anglais jusqu’au fanatisme. — Serment.
Ce que l’ange dit à Charles en lui apportant le signe. — C’est toujours le même ange. — Il n’a jamais fait défaut à Jeanne, même quand elle a été prise. — Il la conforte toujours. — Les Saintes accourent dans tous ses besoins. — Elle n’a pas vu saint Denis.
Vœu de virginité. — La citation à Toul. — Silence gardé par Jeanne sur ses visions. — L’obéissance de Jeanne. — Avec quelle force elle était disposée à exécuter les ordres de Dieu. — Libre de prévenir ses parents.
Révérence faite aux anges. — Elle les voit parmi les hommes. — Noms donnés par les Saintes à leur jeune sœur. — Pourquoi Jeanne n’avait pas voulu dire d’abord le Pater noster.
Cauchon se rendit ensuite à la prison de la Vénérable. Avec lui s’y trouvèrent Fontaine, Midi, Feuillet, Fiévé, Pasquier de Vaux et Hubent.
En leur présence, l’évêque réitéra sa sommation à l’accusée de prêter serment, de dire la vérité sur tout ce qu’on lui demanderait. Il reçut la réponse déjà faite :
— Je dirai volontiers la vérité sur ce qui touche votre procès.
C’est dans ces limites que le serment fut prêté.
Sur l’ordre de Cauchon, maître Jean Fontaine commença l’interrogatoire :
— L’ange qui apporta à votre roi le signe dont il a été question parla-t-il ?
— Oui, il dit à mon roi que l’on me mit à l’œuvre, et que le pays serait aussitôt soulagé.
— L’ange qui apporta le signe est-il celui qui vous est apparu le premier, ou est-ce un autre ange ?
— C’est toujours le même : il ne me fit jamais défaut. (IV, p. 16..)
— Ne vous a-t-il pas fait défaut aux biens de la fortune quand vous 250avez été prise ?
— Je crois, puisque cela plaît à Notre-Seigneur ; que c’est le mieux que j’aie été prise.
— Aux biens de la grâce, l’ange ne vous a-t-il pas failli ?
— Comment me faillirait-il quand il me conforte tous les jours ? J’entends ce confort par le moyen des saintes Catherine et Marguerite.
— Les appelez-vous, ou viennent-elles sans être appelées ?
— Souvent elles viennent sans être appelées, et d’autres fois, si elles tardaient à venir, je requerrais Notre-Seigneur de les envoyer.
— Les avez-vous quelquefois appelées sans qu’elles soient venues ?
— Je n’en eus jamais quelque peu besoin sans qu’elles soient venues274, (II, p. 127.)
— Saint Denis vous est-il jamais apparu ?
— Non pas, que je sache275.
— Quand vous fîtes à Notre-Seigneur promesse de garder la virginité, est-ce à lui que vous parliez ?
— Il devait bien suffire de le promettre à ceux qui étaient envoyés de par lui, à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite.
(II, p. 152.)
— Quel motif vous poussa à faire citer un homme à Toul en cause de mariage ?
— Ce n’est pas moi qui le fis citer, c’est lui qui me fit citer ; et là, devant le juge, je jurai de dire la vérité, et, finalement, que je ne lui avais fait aucune promesse276. La première fois que j’ouïs ma voix, je fis vœu de virginité tant qu’il plairait à Dieu. J’étais en l’âge de treize ans ou environ ; mes voix m’avaient assuré que je gagnerais mon procès. (II, p. 126.)
— N’avez-vous point parlé de vos visions à votre curé, ou autre homme d’église ?
— Non, mais seulement à Robert de Baudricourt et à mon roi ; mes voix ne me forçaient pas de le céler ; mais je redoutais beaucoup de le révéler, par crainte des Bourguignons, de peur que mon voyage ne fut par eux empêché ; par spécial je redoutais beaucoup mon père qu’il n’empêchât mon départ. (II, p. 166, cf. p. 293-295.)
— Pensez-vous avoir bien fait de partir sans le congé de votre père et de votre mère, alors que l’on doit honneur à son père et à sa mère ?
— Je leur ai obéi en toute autre chose, excepté pour ce départ ; depuis, je leur ai écrit, et ils m’ont accordé leur pardon.
— En partant ainsi, ne pensiez-vous pas pécher ?
— Puisque Dieu le commandait, il convenait le faire. Puisque Dieu le commandait, quand j’aurais eu cent pères et cent mères, quand j’eusse été fille de roi, je serais partie. (II, p. 117.)
— N’avez-vous pas demandé à vos voix la permission de prévenir votre père et votre mère de votre départ ?
— Mes voix auraient été assez contentes 251que j’eusse prévenu mon père et tua mère, n’eut été la peine que je leur aurais causée en le leur disant ; mais, pour ce qui est de moi, je ne le leur aurais dit pour rien au monde. Mes voix s’en remettaient à moi de le dire à mon père et à ma mère, ou de m’en taire. (II, p. 168.)
— Quand vous voyez saint Michel et les anges, leur faites-vous révérence ?
— Oui, après leur partement, je baisais la terre où ils avaient reposé, en leur faisant révérence. (II, p. 153.)
— Les anges étaient-ils longtemps avec vous ?
— Ils viennent beaucoup de fois entre les chrétiens sans qu’on les voie ; je les ai vus beaucoup de fois entre les chrétiens. (II, p. 148.)
— Avez-vous eu des lettres de saint Michel ou de vos voix ?
— Je n’ai point congé de vous le dire ; entre aujourd’hui et huit jours, je vous le dirai volontiers. (II, p. 141.)
— Vos voix ne vous ont-elles point appelée Fille de Dieu, Fille de l’Église, Fille au grand cœur ?
— Avant le siège d’Orléans levé, et depuis, tous les jours, quand elles me parlent, elles m’ont appelée plusieurs fois Jeanne la Pucelle, Fille de Dieu. (II, p. 111, cf. p. 157.)
— Puisque vous vous dites fille de Dieu, pourquoi ne dites-vous pas volontiers Pater noster ?
— Je l’ai dit volontiers, et quand, autrefois, j’ai refusé de le dire, c’était dans l’intention que Monseigneur de Beauvais me confessât277.
Remarque. — À s’en tenir au procès-verbal, Jeanne n’aurait ratifié que l’appellation de Fille de Dieu, en y ajoutant celle de la Pucelle, nom qui lui resta si cher, et qu’elle prend de préférence à tous les autres. Il n’est personne qui ne sente combien l’addition d’Orléans en diminue la signification. Aucun auteur du XVe siècle ne l’a employée. Est-ce la modestie qui l’a empêchée de ratifier les deux autres titres ? Le greffier aura-t-il omis de l’écrire, comme suffisamment renfermé dans le titre de Fille de Dieu ? Les interrogateurs n’ont pas posé sans quelque fondement question si glorieuse pour l’accusée. L’appellation Fille de l’Église mérite une particulière attention. Ce qu’ont dit les témoins, la suite du procès, démontrent qu’au milieu de cette multitude de théologiens qui s’établissent ses juges, la Vénérable presque seule se montre vraie fille de l’Église.
III. Séance du soir. — Les songes du père, et les extrémités auxquelles il menaçait de se porter. — Jeanne n’a pris l’habit viril sur le conseil d’aucun homme du monde. — Ce serait un très grand bien pour la France si elle combattait encore. — Elle avait pour mission de délivrer le duc d’Orléans, même en passant la mer. — Remarques.
— Votre père n’a-t-il pas eu des songes à votre sujet ?
— Quand j’étais 252encore avec mon père et avec ma mère, il me fut dit plusieurs fois par ma mère que mon père disait avoir songé que sa fille s en irait avec des hommes d’armes ; aussi mon père et ma mère avaient grand soin de bien me garder ; ils me tenaient en grande sujétion, et je leur obéissais en tout, sinon au procès de Toul, au cas de mariage. J’ai ouï dire à ma mère que mon père disait à mes frères :
Si je pensais que ce que j’ai songé d’elle arrivât, je vous ordonnerais de la noyer, et si vous ne le faisiez pas, je la noierais moi-même.Il s’en fallut de bien qu’ils ne perdissent le sens, quand je fus partie pour Vaucouleurs.— Ces pensées ou ces songes venaient-ils à votre père après que vous avez eu vos visions ?
— Oui, plus de deux ans après que j’ai ouï mes premières voix. (II, p. 127, cf. 291-292.)
— Est-ce à la requête de Robert ou de vous-même que vous avez pris un vêtement d’homme ?
— Ce fut de moi-même, et non à la requête d’homme du monde.
— Est-ce que la voix vous commanda de prendre l’habit d’homme ?
— Tout ce que j’ai fait de bien, je l’ai fait par le commandement des voix, et quant à cet habit, j’en répondrai une autre fois ; pour le présent, je n’ai pas reçu conseil à ce sujet ; j’en répondrai demain278.
— En prenant l’habit d’homme, pensiez-vous mal faire ?
— Non, et encore de présent, si j’étais en l’autre parti, et en habit d’homme, il me semble que ce serait un des grands biens de France de faire comme je faisais avant ma prise279.
— Comment auriez-vous délivré le duc d’Orléans ?
— J’aurais fait de par deçà assez de prise des Anglais pour le ravoir : et si je n’en avais pas assez pris de par deçà, j’eusse passé la mer pour l’aller quérir à puissance en Angleterre.
— Sainte Marguerite et sainte Catherine vous avaient-elles dit sans condition et absolument que vous prendriez suffisamment de gens pour avoir le duc d’Orléans, qui était en Angleterre, ou autrement que vous passeriez la mer pour l’aller quérir et ramener dans l’espace de trois ans ?
— Oui, et je le dis à mon roi, et je lui demandai qu’il me laissât faire des prisonniers. Si j’avais duré trois ans sans empêchement, je l’eusse délivré ; c’était dans un terme plus bref que celui de trois ans, et plus long que le terme d’un an ; mais je n’en ai pas à présent mémoire280. (IV, p. 121.)
253 — Quel signe avez-vous baillé à votre roi ?
— J’en aurai conseil auprès de sainte Catherine281.
Remarques. — Telle est la double séance du lundi 12 mars. Le ton de l’accusée, ainsi qu’il a été observé, est plus modéré que celui des séances précédentes. Cauchon aura probablement forcé le greffier d’adoucir les vives répliques de la Vierge et à supprimer plusieurs incidents. Il n’est pas vraisemblable que la séance du soir ait été aussi courte que l’indique le procès-verbal.
Il faut recommander, à ceux qui s’obstineraient encore à affirmer la fin de la mission à Reims, de lire ce qu’elle dit du très grand bien que sa présence procurerait à la France si elle pouvait continuer à combattre comme précédemment, ce qu’elle dit de la délivrance du duc d’Orléans. Au reste, le procès abonde en passages aussi significatifs, sur une question dont la vraie solution est capitale pour l’histoire de la Vénérable.
254Chapitre XI Interrogatoire du 13 mars (mardi après le dimanche Lætare
)
Lætare
)- I.
- Lemaître associé à Cauchon.
- Il est accompagné d’Isambart de La Pierre.
- Assesseurs : Fontaine, Midi, Feuillet, Hubent. Lemaître accepte les officiers judiciaires nommés par Cauchon, institue Taquel troisième greffier. Interrogée sur le signe, Jeanne s’engage de nouveau à ne jamais le révéler.
- Ce que l’ange disait en apportant la couronne.
- Sainte Catherine renouvelle l’avis de répondre hardiment.
- La couronne donnée à l’archevêque de Reims.
- Le signe fut apporté au roi, à Chinon, en mars ou avril.
- Richesse de la couronne.
- Ce qu’elle signifiait.
- Jeanne ne l’a pas touchée.
- L’ange venait d’en haut, entra par la porte de la chambre.
- Révérence au roi.
- Lui rappelle ses grandes tribulations.
- Jeanne précédée par l’ange.
- Ceux qui virent la couronne. Nombreuse compagnie de l’ange.
- Son éloignement, tristesse et désir de la Vénérable.
- Pourquoi l’ange vint.
- Pourquoi Jeanne a été choisie.
- Aucun orfèvre ne saurait faire si riche couronne.
- Bien gardée, elle sent bon.
- C’était en manière de couronne.
- Double motif qui détermina le roi à croire.
- II.
- Prêtre concubinaire.
- Ce n’est pas par ordre de ses voix que Jeanne a tenté l’assaut de Paris, est venue à La Charité, à Pont-l’Évêque.
- Depuis la révélation de sa captivité, elle s’en rapportait aux capitaines.
- C’est bien fait d’observer les jours de fête tout entiers.
- Sommation adressée à Paris.
I. Lemaître associé à Cauchon. — Il est accompagné d’Isambart de La Pierre. — Assesseurs : Fontaine, Midi, Feuillet, Hubent. Lemaître accepte les officiers judiciaires nommés par Cauchon, institue Taquel troisième greffier.
Interrogée sur le signe, Jeanne s’engage de nouveau à ne jamais le révéler. — Ce que l’ange disait en apportant la couronne. — Sainte Catherine renouvelle l’avis de répondre hardiment. — La couronne donnée à l’archevêque de Reims. — Le signe fut apporté au roi, à Chinon, en mars ou avril.
Richesse de la couronne. — Ce qu’elle signifiait. — Jeanne ne l’a pas touchée. — L’ange venait d’en haut, entra par la porte de la chambre. — Révérence au roi. — Lui rappelle ses grandes tribulations. — Jeanne précédée par l’ange. — Ceux qui virent la couronne.
Nombreuse compagnie de l’ange. — Son éloignement, tristesse et désir de la Vénérable. — Pourquoi l’ange vint. — Pourquoi Jeanne a été choisie.
Aucun orfèvre ne saurait faire si riche couronne. — Bien gardée, elle sent bon. — C’était en manière de couronne. — Double motif qui détermina le roi à croire.
Le lendemain mardi. Cauchon se rendit à la prison, où il se trouva avec Lemaître et Isambart de La Pierre, compagnon du vice-inquisiteur son prieur, avec Fontaine, Midi, Feuillet et Hubent. Le Dominicain acceptait la commission confiée et s’adjoignait à l’évêque de Beauvais. Les actes allaient désormais être rédigés au nom de tous les deux, et le nom du malheureux Jean Lemaître est joint à celui de Pierre Cauchon dans toute la suite du procès.
Cauchon exposa à l’accusée, charitablement à son dire, que désormais elle avait deux juges qui procéderaient de concert. L’inquisiteur pouvait se donner des officiers judiciaires différents de ceux de l’évêque ; Lemaître n’usa pas de cette faculté. Il choisit pour promoteur Jean d’Estivet, pour gardiens de la prison Jean Gris et Jean Baroust, pour exécuteur des 255ordres Jean Massieu. Il ne fit qu’adjoindre aux deux greffiers précédents un nouveau greffier. Nicolas Taquel, qui ne fut installé que le lendemain 14 mars. Les patentes par lesquelles sont pris ces arrangements, n’ayant rien de compromettant pour le but poursuivi, ont été soigneusement insérées dans le procès.
Cauchon ordonna après cela d’interroger l’inculpée sur le signe donné au roi ; quel il fut ?
— Seriez-vous contents que je me parjurasse ?
— Avez-vous juré et promis à sainte Catherine de ne pas dire ce signe ? dit le vice-inquisiteur.
— J’ai promis et juré de ne pas dire ce signe ; et cela de moi-même, parce qu’on m’en chargeait trop de le dire. Et je promets que je n’en parlerai plus à homme. Le signe, ce fut que l’ange certifiait à mon roi en lui apportant la couronne282. Il lui disait qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, à l’aide de Dieu et moyennant mon labeur, qu’il me mit en besogne, à savoir qu’il me baillât des gens d’armes ; autrement il ne serait pas couronné de sitôt.
— Depuis hier avez-vous parlé à sainte Catherine ?
— Oui, depuis hier je l’ai ouïe ; elle m’a dit plusieurs fois de répondre hardiment aux juges de ce qu’ils me demanderaient touchant le procès.
— En quelle manière l’ange apporta-t-il la couronne ? La mit-il sur la tête de votre roi ?
— Elle fut donnée à un archevêque, c’est à savoir celui de Reims, à ce qu’il me semble, en la présence du roi : ledit archevêque la reçut et la donna au roi, j’étais présente ; elle est mise dans le trésor du roi.
— En quel lieu la couronne fut-elle apportée ?
— Ce fut en la chambre du roi, au chastel de Chinon.
— Quel jour et à quelle heure ?
— Je ne sais pas le jour ; pour l’heure, il était heure haute (avancée) ; je n’ai pas autrement mémoire de l’heure ; pour le mois, c’était au mois d’avril ou de mars, ce me semble ; au prochain mois d’avril, ou au présent mois, il y a deux ans, et c’était après Pâques283.
— Le premier jour que vous vîtes le signe, le roi le vit-il ?
— Oui, il l’eut lui-même.
— De quelle matière était ladite couronne ?
— C’est bon à savoir qu’elle était de fin or : elle était si riche que je ne saurais en nombrer la richesse ; et la 256couronne signifiait qu’il tiendrait le royaume de France.
— Y avait-il des pierreries ?
— Je vous ai dit ce que j’en sais.
— L’avez-vous maniée, baisée ?
— Non.
— L’ange qui apporta la couronne venait-il de haut, ou marchait-il sur le sol ?
— Il vint de haut ; j’entends qu’il venait par le commandement de Notre-Seigneur, et il entra par l’huis de la chambre.
— S’avança-t-il sur la terre, et marchait-il depuis l’huis de la chambre ?
— Il vint devant le roi, et il fit la révérence au roi en s’inclinant devant lui, et en prononçant les paroles que j’ai dites du signe ; et avec cela il lui remettait en mémoire la belle patience qu’il avait eue dans les grandes tribulations qui lui étaient survenues ; et depuis l’huis il marchait et s’avançait sur lu terre en venant au roi.
— Quel espace y avait-il de l’huis jusqu’au roi ?
— À ce que je pense, il y avait bien l’espace de la longueur d’une lance, et par où il était venu il s’en retourna. Quand l’ange vint, je l’accompagnai ; j’allai avec lui par les degrés à la chambre du roi ; l’ange entra le premier, et moi-même je dis au roi :
Sire, voilà votre signe, prenez-le.
— En quel lieu l’ange vous apparut-il ?
— J’étais toujours en prières afin que Dieu envoyât te signe au roi, et j’étais en mon logis chez une bonne femme près du chastel de Chinon. quand il vint, et puis nous allâmes ensemble vers le roi, et il était bien accompagné d’autres anges avec lui que chacun ne voyait pas. Et si ce n’eût été pour mon amour, et pour m’ôter de la peine des gens qui m’arguaient, je crois bien que plusieurs virent l’ange dessus dit qui ne l’auraient pas vu.
— Est-ce que tous ceux qui étaient avec le roi virent l’ange ?
— Je pense que l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon et de La Trémoille et Charles de Bourbon le virent ; et pour ce qui est de la couronne, plusieurs gens d’église et autres la virent qui ne virent pas l’ange.
— De quelle figure était l’ange et quelle était sa taille ?
— Je n’ai pas congé de vous le dire ; j’en répondrai demain.
— Ceux qui étaient en compagnie de l’ange étaient-ils tous d’une même figure ?
— En la manière dont je les voyais, quelques-uns se ressemblaient bien, les autres non ; quelques-uns avaient des ailes ; il y en avait de couronnés, les autres ne l’étaient pas ; en leur compagnie se trouvaient les saintes Marguerite et Catherine ; elles vinrent avec l’ange dessus dit, et les autres anges aussi jusques dans la chambre du roi.
— Comment cet ange se sépara-t-il de vous ?
— Il s’éloigna de moi en celle petite chapelle ; je fus bien courroucée (peinée) de son partement ; je pleurais ; je m’en fusse volontiers allée avec lui. c’est à savoir mon âme. — À son départ, restâtes-vous joyeuse, ou effrayée, ou en grande peur ?
— Il ne me laissa pas en peur, ni effrayée, mais j’étais courroucée (attristée) de son partement.
— Est-ce à cause de votre mérite que Dieu envoya son ange ?
— Il 257venait pour grande chose ; ce fut en espérance que le roi crut le signe, pour que l’on cessât de m’arguer ; et pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, et aussi pour les mérites du roi et du bon duc d’Orléans.
— Pourquoi avez-vous été choisie plutôt qu’une autre ?
— Il a plu à Dieu ainsi faire par une simple Pucelle pour rebouter les ennemis du roi.
— Vous a-t-il été dit où l’ange avait pris cette couronne ?
— Elle a été apportée, de par Dieu ; il n’y a orfèvre au monde qui la sût faire si belle ou si riche. Quant au lieu on il l’a prise, je m’en rapporte à Dieu, je ne sais pas autrement où elle fut prise.
— Cette couronne fleurait-elle bon, et avait-elle bonne odeur ? n’était-elle pas reluisante ?
— Je n’ai pas mémoire de cela et je m’en aviserai. Je me souviens : elle sent bon et le sentira, mais qu’elle soit bien gardée ainsi qu’il appartient. Elle était en manière de couronne.
— L’ange vous a-t-il écrit des lettres ?
— Non.
— Par quel signe le roi, les gens qui étaient avec lui, vous-même, furent-ils persuadés que c’était un ange ?
— Par leur science et parce qu’ils étaient clercs.
Au tome IV, pages 16-23, l’explication de chacune des réponses de la Pucelle a été donnée ; ce n’est que dans l’Évangile que l’on pourrait trouver des allégories aussi vraies, aussi profondes. C’est bien celui qui les a semées dans le livre divin qui selon sa promesse parlait dans celle qu’il remplissait de son esprit, et à chaque question lui suggérait réponse si juste. Rien n’accuse mieux l’inspiration de la Vénérable dans son procès que ses réponses sur le signe donné au roi, ses nombreuses prophéties, et ses réponses si conformes à ce que demande l’Église en matière de révélations.
Le reste de la séance du 13 mars fut pris par les questions suivantes.
II. Prêtre concubinaire. — Ce n’est pas par ordre de ses voix que Jeanne a tenté l’assaut de Paris, est venue à La Charité, à Pont-l’Évêque. — Depuis la révélation de sa captivité, elle s’en rapportait aux capitaines. — C’est bien fait d’observer les jours de fête tout entiers. — Sommation adressée à Paris.
On l’interrogea sur un prêtre concubinaire, etc., et sur une tasse perdue. À pareilles questions, si en dehors de sa mission. Jeanne répondit :
— De tout cela je ne sais rien, et je n’en ouïs jamais parler284.
— Quand vous allâtes devant Paris, est-ce par révélation de vos voix que vous y vîntes ?
— Non, mais à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche, ou vaillance d’armes ; j’avais bien l’intention d’aller au-delà et de franchir les fossés. (IV, p. 68 et seq.)
— Avez-vous eu révélation d’aller à La Charité ?
— Non, j’y vins à la requête des gens d’armes, ainsi que je l’ai déjà dit précédemment. (IV, p. 75.)
258 — Avez-vous eu révélation d’aller à Pont-l’Évêque ?
— Depuis qu’à Melun j’eus révélation que je serais prise, je m’en rapportais le plus souvent pour le fait de la guerre à la volonté des capitaines ; et cependant je ne leur disais pas que j’avais révélation que je serais prise. (IV, p. 87.)
— Était-ce bien fait d’aller assaillir Paris au jour de la Nativité de Notre-Dame, un jour de fête ?
— C’est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame, et en ma consciente il me semble que c’était et que ce serait bien fait de garder les fêtes de la Bienheureuse Marie depuis un bout jusqu’à l’autre.
— Quand vous fûtes devant Paris, ne disiez-vous pas :
Rendez la ville par Jhesus ?— Non, mais bien :
Rendez-la au roi de France.(IV, p. 70.)
259Chapitre XII Double interrogatoire du 14 mars (mercredi après le dimanche Lætare
)
Lætare
)- I.
- Taquel installé troisième greffier.
- Mêmes assesseurs.
- Pourquoi Jeanne s’est précipitée du haut de la tour de Beaurevoir.
- Elle en était détournée par sainte Catherine.
- Elle doit voir le roi des Anglais ; combien cela coûtait à Jeanne.
- Sa profonde compassion pour Compiègne.
- Après sa chute ne peut ni boire ni manger ; est réconfortée par sainte Catherine, qui la fait confesser.
- Compiègne sera délivrée.
- Jeanne ne voulait pas se tuer.
- Elle n’a jamais renié ni Dieu ni les saints. Ce qui empêche Jeanne d’entendre les voix.
- Elles répondent à ses demandes en s’adressant à Notre-Seigneur et parlent d’après son commandement.
- Elles viennent tous les jours dans le château entourées de lumière.
- Les trois demandes que Jeanne leur fait.
- Elle requiert qu’on garde le double de ses interrogatoires.
- II.
- Danger auquel s’expose l’évêque de Beauvais.
- Explication.
- Magnifique prophétie.
- Jeanne sera délivrée par grande victoire, sera martyre.
- Prophétie absolue.
- Interprétation personnelle donnée par Jeanne.
- Elle est certaine d’aller en Paradis.
- Si elle peut pécher.
- III.
- Séance du soir.
- À quelle condition Jeanne est certaine de son salut.
- Ne sait par avoir péché mortellement.
- L’on ne saurait trop purifier sa conscience.
- N’a pas renié Dieu en prison. Les cinq péchés mortels objectés par les accusateurs.
- Jeanne se justifie.
- Innocente de l’exécution de Franquet d’Arras, circonstances ; ne croit pas avoir péché mortellement dans l’assaut contre Paris un jour de fête, ni dans l’affaire du cheval de l’évêque de Senlis.
- S’est confessée et a obtenu pardon de la faute commise par le saut de Beaurevoir ; porte l’habit viril par le commandement de Dieu, est disposée à le quitter sur son ordre.
I. Taquel installé troisième greffier. — Mêmes assesseurs. — Pourquoi Jeanne s’est précipitée du haut de la tour de Beaurevoir. — Elle en était détournée par sainte Catherine. — Elle doit voir le roi des Anglais ; combien cela coûtait à Jeanne. — Sa profonde compassion pour Compiègne. — Après sa chute ne peut ni boire ni manger ; est réconfortée par sainte Catherine, qui la fait confesser. — Compiègne sera délivrée. — Jeanne ne voulait pas se tuer. — Elle n’a jamais renié ni Dieu ni les saints.
Ce qui empêche Jeanne d’entendre les voix. — Elles répondent à ses demandes en s’adressant à Notre-Seigneur et parlent d’après son commandement. — Elles viennent tous les jours dans le château entourées de lumière. — Les trois demandes que Jeanne leur fait. — Elle requiert qu’on garde le double de ses interrogatoires.
Le mercredi 14, Lemaître se rendit au lieu de la prison avec Nicolas Taquel, choisi par lui comme greffier. Il le présenta en cette qualité par un acte inséré au procès ; Taquel, en présence de Cauchon, jura d’exécuter fidèlement les charges de son office, et l’interrogatoire commença devant les mêmes témoins que le jour précédent.
— Quelle fut la cause qui vous fit saillir de la tour de Beaurevoir ?
— J’avais ouï dire que tous ceux de Compiègne au-dessus de sept ans devaient être mis à feu et à sang ; j’aimais mieux mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens, et ce fut l’une des causes. L’autre cause, c’est que 260j’étais vendue aux Anglais, et j’aurais préféré mourir que d’être entre les mains des Anglais, mes adversaires.
— Avez-vous fait ce saut du conseil de vos voix ?
— Sainte Catherine me disait presque tous les jours de ne pas saillir et que Dieu m’aiderait et même ceux de Compiègne. Et je dis à sainte Catherine que, puisque Dieu aiderait à ceux de Compiègne, je voulais y être. Sainte Catherine me dit :
Sans faute il faut que vous preniez tout en gré, vous ne serez pas délivrée que vous n’ayez vu le roi des Anglais.Je lui répondais :Vraiment je ne voudrais pas le voir ; j’aimerais mieux mourir que d’être mise en la main des Anglais.— N’avez-vous pas dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite :
Dieu laissera-t-il si mauvaisement mourir ces bonnes gens de Compiègne ?— Je n’ai pas dit mauvaisement, mais je leur ai parlé en cette manière :
Comment Dieu laissera mourir ces bonnes gens de Compiègne qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur !Après ma chute, je fus deux ou trois jours sans vouloir manger ; c’est que cette chute m’avait tellement brisée que je ne pouvais ni boire ni manger. Toutefois je fus réconfortée par sainte Catherine, qui me dit de me confesser et de requérir pardon à Dieu pour avoir sailli, et que sans faute ceux de Compiègne auraient secours avant la saint Martin d’hiver285. Et alors je me pris à revenir, et recommençai à manger et fus aussitôt guérie.
— Alors que vous vous êtes précipitée, pensiez-vous vous tuer ?
— Non, mais en me précipitant je me recommandai à Dieu ; et par le moyen de ce j’espérais échapper et évader d’être livrée aux Anglais.
— Quand la parole vous fut revenue, n’avez-vous pas renié et maugréé Dieu et ses saints, ainsi que le porte l’information ?
— Je n’ai pas mémoire, je n’ai pas souvenance d’avoir jamais, en ce lieu ou en d’autres, renié ou maugréé Dieu, ou ses saints ; je ne m’en suis pas confessée, car je n’ai pas mémoire de l’avoir dit, ou fait.
— Voulez-vous vous en rapporter à l’information faite ou à faire ?
— Je m’en rapporte à Dieu, et non pas à autre, et à bonne confession. (IV, p. 101 et seq. ; cf. II, p. 395.)
— Vos voix vous demandent-elles dilation pour répondre ?
— Sainte Catherine me répond aussitôt (à la fois ?) et quelquefois je manque de l’entendre à cause de la turbation (le bruit) des personnes, et des noises (vexations) des gardes. Quand je fais requête à sainte Catherine, tantôt sainte Catherine, tantôt sainte Marguerite font requête à Notre-Seigneur, et puis du commandement de Notre-Seigneur elles me donnent réponse. (II, p. 156, II, p. 134.)
261 — Quand les Saintes viennent, y a-t-il de la lumière ? Vîtes-vous de la lumière quand vous ouïtes la voix dans le château, et ne saviez si elle était dans la chambre ?
— Il n’est jour quelles ne viennent en ce château, et elles n’y viennent pas sans lumière, et pour la fois dont vous parlez, je ne me souviens pas si je vis la lumière, et aussi si je vis sainte Catherine. (II, p. 135.)
J’ai demandé trois choses à mes voix : la première, le succès de mon expédition ; la seconde, que Dieu aide aux Français et garde bien les villes de leur obéissance ; la troisième, le salut de mon âme. (II, p. 160.)
Si tant est que je sois menée à Paris, faites que j’aie le double des interrogatoires et de mes réponses, pour que je le baille à ceux de Paris et que je puisse leur dire :
Voici comment j’ai été interrogée à Rouen, avec mes réponses, et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes286.
(C’est à son onzième interrogatoire que la Vénérable disait fort justement être fatiguée par tant de questions ; il lui en restait encore seize à affronter.)
II. Danger auquel s’expose l’évêque de Beauvais. — Explication. — Magnifique prophétie. — Jeanne sera délivrée par grande victoire, sera martyre. — Prophétie absolue. — Interprétation personnelle donnée par Jeanne. — Elle est certaine d’aller en Paradis. — Si elle peut pécher.
— Vous avez dit que Monseigneur de Beauvais se mettait en danger en vous mettant en cause ; qu’est-ce que cela ? Quel est ce danger, tant pour Monseigneur de Beauvais que pour les autres ?
— Ce que c’était et ce que c’est encore, c’est ce que j’ai dit à Monseigneur de Beauvais :
Vous dites que vous êtes mon juge ; je ne sais si vous l’êtes ; mais avisez bien de ne pas juger mal ; vous vous mettriez en grand danger, et je vous en avertis, afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, j’aie fait mon devoir de vous le dire287.
Observations. — D’après la minute, Jeanne renouvelle l’avis déjà donné le 24 février. Le procès-verbal du 24 ne mentionne pas le motif de charité qui dicte à l’accusée cet acte de correction fraternelle. Il est vraisemblable que c’est un des passages où Cauchon aura interdit au greffier d’écrire plusieurs réponses de la Vénérable, qui n’a jamais 262accepté Cauchon pour son juge. Le passage qui suit semble l’indiquer. La réponse de la Vénérable s’accorde mal avec la question.
— Quel est ce péril ou danger ?
— Sainte Catherine m’a dit que j’aurais secours. Je ne sais si ce sera à être délivrée de la prison, ou, quand je serai en jugement, s’il surviendra quelque trouble, par le moyen duquel je pourrai être délivrée ; je pense que ce sera l’un ou l’autre.
Le plus souvent mes voix me disent que je serai délivrée par grande victoire ; et ensuite elle me disent :
Prends tout en gré, ne le chaille pas de ton martyre, tu t’en viendras enfin en royaume de paradis.Et cela les voix me le disent simplement et absolument, c’est à savoir sans faillir.Et j’appelle ce (l’état présent) martyre pour la peine et adversité que je souffre en la prison, et je ne sais si plus grand en souffrirai, mais je m’en attends à Notre-Seigneur288.
Si le greffier ne nous dit rien de la nature du péril auquel l’évêque de Beauvais s’exposait, en retour il nous donne une magnifique prophétie de la Vénérable. Le prophète ne connaît pas toujours le sens tout entier de ce que lui dicte l’esprit qui l’inspire ; il est comme un secrétaire qui peut ne pas connaître tout le sens, ni même le vrai sens des paroles qu’il couche par écrit ; mais dans ce cas, si le voyant s’avise de vouloir les expliquer, nous devons être avertis de ce qui est de l’inspirateur et de ce qui appartient à l’inspiré. Rien de mieux exprimé dans les lignes que l’on vient de lire. Sainte Catherine lui promet qu’elle aura secours ; la prisonnière l’entend d’un secours qui lui permettra de continuer sa mission libératrice qu’elle sait bien n’être pas finie ; elle l’interprète d’un coup de main qui la tirera de sa prison, d’un tumulte qui surviendra au moment du supplice ; ce qui prouve qu’elle se rendait compte des sympathies qu’elle provoquait à Rouen. Mais cette interprétation ne s’accorde pas avec les termes de la prophétie, que la voix lui disait devoir s’accomplir sans faillir, et dans ses termes absolus.
Une délivrance par un coup de main, ou un tumulte populaire, ne serait pas une délivrance par grande victoire ; et Jeanne n’y contribuerait personnellement que fort peu. C’est elle qui devait la remporter en 263amollissant les cœurs de ses mortels ennemis, en tirant des larmes des yeux de Cauchon lui-même. Faire pleurer sa mort à ces Anglais et faux Français qui avaient soif de son sang, faire que ceux qui l’avaient proclamée une envoyée de Satan la proclamassent une sainte, était plus difficile qu’emporter les Tourelles, ou dissiper l’armée de Talbot aux champs de Patay. C’est la grande victoire qui lui était promise ; c’est clairement exprimé par les paroles qui suivent : Ne t’inquiète pas de ton martyre ; il n’y a pas de martyre sans que la mort soit au bout. Ce qu’elle souffrait en prison, quelque rudes que fussent les tourments, était l’acheminement au martyre, mais non le martyre. Le martyre doit lui ouvrir les portes du paradis, vers lequel elle soupire avec tant d’ardeur ; il faut pour cela qu’elle soit délivrée des liens du corps ; c’est la grande délivrance. Ses voix lui disent que la prophétie s’accomplira sans faillir : c’est une prophétie de prédestination, comme disent les théologiens, par opposition à la prophétie de commination, qui comprend aussi celle de promesse.
Les interrogateurs continuèrent :
— Depuis que vos voix vous ont dit que vous iriez en la fin en paradis, vous tenez-vous pour assurée d’être sauvée, de n’être point damnée en enfer ?
— Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, que je serai sauvée, aussi fermement que si j’étais en paradis.
— Pareille réponse est d’un grand poids.
— Je la tiens pour un grand trésor.
— Après cette révélation, croyez-vous ne pouvoir pas faire de péché mortel ?
— Je n’en sais rien, mais je m’en attends du tout à Notre-Seigneur. (II, p. 163, V.)
La séance du matin se termina sur cette parole ; elle fournissait aux tortionnaires matière à une foule de perfides interprétations, que l’accusée se hâta de dissiper à la séance du soir.
III. Séance du soir. — À quelle condition Jeanne est certaine de son salut. — Ne sait par avoir péché mortellement. — L’on ne saurait trop purifier sa conscience. — N’a pas renié Dieu en prison.
Les cinq péchés mortels objectés par les accusateurs. — Jeanne se justifie. — Innocente de l’exécution de Franquet d’Arras, circonstances ; ne croit pas avoir péché mortellement dans l’assaut contre Paris un jour de fête, ni dans l’affaire du cheval de l’évêque de Senlis. — S’est confessée et a obtenu pardon de la faute commise par le saut de Beaurevoir ; porte l’habit viril par le commandement de Dieu, est disposée à le quitter sur son ordre.
— Quant à la certitude de mon salut, dont j’ai parlé ce matin, il faut ajouter : à condition que je tiendrai te serment et promesse que j’ai faits à Notre-Seigneur, à savoir de garder ma virginité de corps et d’âme.
— Est-il besoin de vous confesser, puisque vous croyez, à la relation de vos voix, que vous serez sauvée ?
— Je ne sais pas avoir péché mortellement, mais si j’étais en péché mortel, je pense que sainte Catherine et sainte Marguerite me délaisseraient aussitôt ; et pour répondre à votre interrogation, l’on ne saurait trop nettoyer la conscience. (II, p. 164.)
— 264Depuis que vous êtes en cette prison, n’avez-vous point renié ou maugrée Dieu ?
— Non, et si quelquefois quand je dis :
Au bon gré de Dieu, saint Jean, Notre-Dame, il en est qui l’ont ainsi (compris) et rapporté, ils ont mal entendu289.
— Prendre un homme à rançon et le faire mourir quand on le tient prisonnier, n’est-ce pas péché mortel ?
— Aussi je ne l’ai pas fait.
— Et Franquet d’Arras, que l’on fit mourir à Lagny ?
— Je fus consente qu’on le fit mourir, s’il l’avait mérité, et parce qu’il confessa être meurtrier, larron et traître. Son procès dura quinze jours ; il fut jugé par le bailli de Senlis, et par les hommes de la justice de Lagny. Je requérais d’avoir Franquet, pour l’échanger avec un homme de Paris, seigneur de l’Ours ; et quand je sus que ce seigneur était mort, et que le bailli m’eut dit que je voulais faire grand tort à la justice en délivrant ledit Franquet, je lui répondis : Puisque mon homme, celui que je voulais avoir, est mort, faites de celui que vous avez ce que vous devrez en faire par justice.
— Est-ce vous qui avez donné de l’argent à celui qui avait pris ledit Franquet, ou le lui avez-vous fait donner ?
— Je ne suis pas monnayère ou trésorière de France pour donner de l’argent. (IV, p. 83..)
— Vous avez assailli Paris un jour de fête, vous avez eu en votre possession le cheval du seigneur évêque de Senlis, vous vous êtes laissée cheoir de la tour de Beaurevoir, vous portez un habit d’homme, vous étiez consentante de la mort de Franquet d’Arras, et vous croyez n’avoir pas fait péché mortel ?
— Pour le premier reproche, l’assaut contre Paris, je ne pense pas être pour cela en péché mortel : et si je l’ai fait, c’est à Dieu d’en connaître, et en confession à Dieu et au prêtre290.
Pour le second, le cheval de Senlis, je crois fermement n’en avoir pas de péché mortel envers notre Sire, pour ce qu’il fut estimé à deux-cents saluts d’or, dont le possesseur eut assignation ; toutefois il fut renvoyé au seigneur de La Trémoille pour le rendre à Monseigneur de Senlis. Ledit cheval ne valait rien pour moi afin de chevaucher. D’un coté ce n’est pas moi qui l’avais pris à l’évêque, de l’autre je n’étais pas contente de le retenir, parce que l’évêque était mal content de ce qu’on lui avait pris son cheval, et aussi pour 265ce qu’il ne valait rien pour hommes d’armes. Et. en conclusion, s’il fut payé de l’assignation qui lui fut faite, je ne sais, ni s’il eut restitution de son cheval ; je pense que non. (IV, p. 110-111..)
Pour le troisième cas, le saut de Beaurevoir, je le faisais non pas dans une pensée de désespoir, mais en espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs gens en nécessité. Après le saut, je m’en suis confessée, j’en ai requis merci à Notre-Seigneur, et j’en ai eu pardon de Notre-Seigneur. Je crois que ce ne fut pas bien fait de faire ce saut ; mais ce fut mal fait. Je sais en avoir eu pardon par l’assurance que m’en donna sainte Catherine après que je m’en fus confessée ; je m’en confessai sur le conseil de sainte Catherine.
— Vous en a-t-on donné une grande pénitence ?
— Je portai une grande partie de la pénitence par le mal que je me fis en tombant.
— Le mal que vous avez fait en vous précipitant, pensez-vous que ce fut un péché mortel ?
— Je n’en sais rien ; mais je m’en attends à Notre-Seigneur. (II, p. 159 ; cf. IV, p. 104.)
Pour le quatrième cas, le port de l’habit d’homme, je réponds :
Puisque je le fais par le commandement de notre Sire, et en son service, je n’estime pas mal faire, et quand il lui plaira de le commander, l’habit sera aussitôt déposé291.
Voilà bien une affirmation nouvelle, et aussi explicite que possible, que c’est par le commandement de Notre-Seigneur qu’elle porte le vêtement viril.
Douze longs interrogatoires n’avaient donc amené que les inculpations résumées a la fin de cette séance, inculpations si péremptoirement réfutées par la Vénérable. Il fallait chercher une autre machination ; l’on commença à l’ourdir à la séance suivante, 15 mars.
266Chapitre XIII Interrogatoire du 15 mars (jeudi avant le dimanche de la Passion)
- I.
- Question sur la soumission à l’Église adressée contre tout droit.
- Le piège infernal qui y était renfermé. Exhortations patelines.
- Belle, réponse de Jeanne.
- Qu’on lui signale ses erreurs contre la foi.
- Combien elle serait peinée d’en avoir avancé.
- Insistance.
- Demande d’un délai.
- Comment du premier coup Jeanne signale ce par quoi doit commencer l’examen des révélations privées.
- II.
- Explication de l’essai d’évasion du château de Beaulieu.
- Comment et pourquoi il a échoué.
- Jeanne n’a pas encore la permission de s’évader.
- Ce qui lui paraîtrait une permission.
- Aide-toi, le ciel t’aidera.
- III.
- Le désir de l’audition de la messe, occasion de proposer a Jeanne de quitter l’habit masculin.
- Jeanne finit par accepter, à condition de le reprendre après la messe.
- Elle doit le quitter absolument.
- Jeanne prendra conseil.
- Supplications ardentes de pouvoir entendre la messe.
- Le costume.
- Nouvelle interrogation sur la soumission à l’Église.
- Touchante profession d’orthodoxie.
- Remarques.
- IV.
- Respect de Jeanne pour ses Saintes.
- Offrande de chandelles en leur honneur.
- La parfaite orthodoxie de son culte.
- Son obéissance.
- Leurs ordres sont ceux de Notre-Seigneur.
- L’attaque contre Paris et contre La Charité ni par ni contre leur ordre.
- Désobéissance au saut de Beaurevoir.
- Elle ne pouvait s’en empêcher.
- V.
- Les Saintes l’ont constamment secourue.
- Elles avaient été annoncées et recommandées par saint Michel.
- Signes nombreux auxquels elle reconnut saint Michel.
- Croit pécher de désobéir.
- Sait en crier merci.
- Ne révélerait pas d’elle-même un crime capital pour elle.
- Remarques.
I. Question sur la soumission à l’Église adressée contre tout droit. — Le piège infernal qui y était renfermé.
Exhortations patelines. — Belle, réponse de Jeanne. — Qu’on lui signale ses erreurs contre la foi. — Combien elle serait peinée d’en avoir avancé. — Insistance. — Demande d’un délai. — Comment du premier coup Jeanne signale ce par quoi doit commencer l’examen des révélations privées.
Le jeudi 15 mars, à l’heure ordinaire, se réunirent à la prison Pierre Cauchon, Lemaître, Fontaine, Midi, Feuillet, Isambart de La Pierre, Hubent. Il fallait trouver un moyen de noircir l’orthodoxie de la foi de la Pucelle, si resplendissante de pureté et de piété dans les réponses que l’on vient de lire. C’est alors que lui fut tendu le plus infernal des pièges : la soumission à l’Église.
L’interrogation était contre tout droit, dit Bréhal. Non seulement la Vénérable n’était nullement suspecte sur ce point, mais elle avait hautement proclamé sa foi au pape de Rome ; et les témoins nous ont dit 267qu’elle en avait appelé à son tribunal. D’ailleurs, dit encore Bréhal, l’on ne demande pas à un sujet s’il est soumis à l’autorité dont il dépend ; il l’est de gré ou de force292.
Avec l’idée subversive de la vraie notion de l’Église que l’Université de Paris était en train d’acclimater dans la Chrétienté, l’accusée, quelle que fût sa réponse, devait succomber. L’Église, l’Église enseignante, l’Église dirigeante, d’après l’Université de Paris, c’était elle-même. L’on a entendu son récent annaliste, le R. Père Denifle, résumer ses prétentions dans cette formule, qu’elle était la raison qui détermine ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui est bien, ce qui est mal ; les prélats (le pape est loin d’être exclu), les prélats sont la volonté qui authentique les décisions et les fait passer dans la pratique. Elle était le soleil de la Chrétienté ; aux autres astres de refléter ses lumières et de les faire arriver aux extrémités du monde.
Si la Pucelle acceptait de se soumettre à l’Église ainsi entendue, elle devait renier l’origine divine de sa mission ; si elle refusait, elle devait être condamnée comme rebelle à l’Église ; c’eût été pire encore si elle leur avait dit qu’ils n’étaient pas l’Église et qu’ils en pervertissaient la vraie notion. L’Université de Toulouse, pour l’avoir soutenu, vit le docte mémoire dans lequel elle l’établissait si bien, brûlé aux portes de la ville ; et les peines les plus graves furent décernées contre ceux qui en conserveraient la copie. Plusieurs prélats, pour avoir soutenu que les décisions de l’Université n’étaient pas les décisions de l’Église, furent poursuivis, emprisonnés. Bien plus, des papes, dont l’Université proclamait l’élection légitime, le pseudo-Benoît XIII, le douteux Alexandre V, et son successeur Jean XXIII, ont été traités de schismatiques, d’hérétiques, déposés, ou ont été menacés de l’être, pour n’avoir pas voulu accepter les décisions de l’Université de Paris. L’assemblée de Bâle, œuvre de l’Université de Paris, allait tenter de faire article de foi de cet enseignement destructeur de l’œuvre de Jésus-Christ, essayer contre Eugène IV, rebelle à ses doctrines, une déposition fomentée, soutenue surtout par l’Université de Paris. Quel sort eût été donc préparé à l’ignorante jeune fille qui en termes exprès aurait dit ce qui avait été si tyranniquement poursuivi chez les plus éminents personnages ? Tels étaient les filets tendus sous les pas de la Vénérable. Un ange seul pouvait ne pas y être pris. Nous espérons montrer que la Pucelle s’en est tirée en ange. Rien de plus orthodoxe que la suite de ses paroles sur des questions en elles-mêmes fort ardues, et particulièrement obscurcies au temps de la céleste envoyée.
268La séance du 15 mars s’ouvrit par de cauteleuses exhortations, que dans le cas où elle aurait fait quelque chose contre la foi, elle devait s’en rapporter à la détermination de l’Église ; elle répondit :
— Que mes réponses soient vues et examinées par les clercs, et puis que l’on me dise s’il y a quelque chose contre la foi chrétienne ; je saurai bien dire par mon conseil ce qu’il en sera, et puis je vous dirai ce que j’en aurai trouvé par mon conseil. Toutefois s’il y a quelque chose de mal contre la foi chrétienne que notre Sire a commandée, je ne le voudrais soutenir, et je serais bien courroucée d’aller contre.
Il y a l’Église triomphante et l’Église militante ; et après lui avoir déclaré ce qu’il en était de l’une et de l’autre, il lui a été dit :
— Nous vous requérons de mettre dès à présent en la détermination de l’Église ce que vous avez fait ou dit, soit en bien, soit en mal.
— Je ne vous en répondrai pas autre chose pour le présent293.
L’inspirée signalait ainsi du premier coup le point sur lequel doit porter tout d’abord l’examen, quand il s’agit de mission, de révélation particulière. Dieu ne pouvant être contraire à lui-même, dès que l’on rencontre, dans ces manifestations se donnant comme divines, quelque chose de contraire à la foi chrétienne, aux fins pour lesquelles le Fils de Dieu est venu sur la terre, que dans leurs tendances elles contrarient l’établissement du règne de Dieu, tout examen ultérieur est superflu ; elles n’ont pas l’origine qu’elles s’attribuent.
Rien de meilleur que les dispositions de l’inculpée. S’il y avait des erreurs dans ses actes, non seulement elle ne voudrait pas les soutenir, mais elle serait très peinée d’une erreur même matérielle, qui ne serait pas un péché, puisque le cœur n’y serait pour rien.
D’après le procès-verbal, on lui exposa la différence entre l’Église triomphante et l’Église militante. L’on verra dans la suite en quoi consistait cet exposé. Rien n’était plus propre à l’égarer. Elle avait parfaitement raison de dire, au rapport de Massieu : Vous me parlez de l’Église triomphante et militante, je ne comprends pas ces mots ; je veux me soumettre à l’Église comme le doit une bonne chrétienne.
(V, p. 157.)
269Jeanne avait signalé ce côté négatif de l’examen des révélations privées ; les questions qui allaient lui être faites ultérieurement devaient lui fournir l’occasion d’indiquer plusieurs signes positifs de la divinité de leur origine. L’interrogatoire continue en ces termes :
II. Explication de l’essai d’évasion du château de Beaulieu. — Comment et pourquoi il a échoué. — Jeanne n’a pas encore la permission de s’évader. — Ce qui lui paraîtrait une permission. — Aide-toi, le ciel t’aidera.
— Vous avez prêté serment de dire la vérité, c’est en vertu de ce serment que nous vous requérons de répondre à nos questions. Et d’abord, de quelle manière pensiez-vous échapper entre deux pièces de bois du château de Beaulieu ?
— Je ne fus jamais prisonnière quelque part que je ne me fusse volontiers évadée. Étant dans le château dont vous parlez, j’aurais renfermé mes gardes dans la tour, n’eût été le portier, qui m’aperçut et me rencontra ; et, à ce qu’il me semble, il ne plaisait pas à Dieu que je m’évadasse de cette fois ; il fallait que je visse le roi d’Angleterre, ainsi que mes voix me l’avaient dit, et comme c’est écrit plus haut.
— Est-ce que vous avez congé de Dieu ou de vos voix de partir de prison toutes les fois qu’il vous plaira ?
— Je l’ai demandé plusieurs fois, mais je ne l’ai pas encore.
— À présent partiriez-vous ? si vous voyiez facilité de partir ?
— Si je voyais la porte ouverte, je m’en irais ; ce me serait le congé de Notre-Seigneur. Si je voyais la porte ouverte, et mes gardes et les autres Anglais impuissants à résister, je crois fermement, je comprendrais que ce serait le congé, et que Notre-Seigneur m’enverrait secours : mais, sans congé, je ne m’en irais pas, à moins que ce ne fût un essai de m’échapper pour savoir si Notre-Seigneur en serait content. Le proverbe dit :
Aide-toi, le ciel t’aidera.Je le dis pour que, si je m’en allais, l’on ne dise pas que je me suis en allée sans congé. (IV, p. 96.)
III. Le désir de l’audition de la messe, occasion de proposer a Jeanne de quitter l’habit masculin. — Jeanne finit par accepter, à condition de le reprendre après la messe. — Elle doit le quitter absolument. — Jeanne prendra conseil. — Supplications ardentes de pouvoir entendre la messe. — Le costume. — Nouvelle interrogation sur la soumission à l’Église. — Touchante profession d’orthodoxie. — Remarques.
— Puisque vous demandez à ouïr la messe, il semble que ce serait bien plus honnête que vous preniez un habit de femme. Préféreriez-vous prendre habit de femme et ouïr la messe, ou demeurer en habit d’homme sans ouïr la messe ?
— Certifiez-moi que j’ouïrai la messe si je suis en habit de femme, et sur ce je vous répondrai.
— Je vous certifie que vous ouïrez la messe si vous êtes en habit de femme294.
— Et que me dites-vous si j’ai promis 270et juré à notre roi de ne pas quitter cet habit ? Toutefois je vous réponds : Faites moi faire une robe longue jusqu’à terre, sans queue ; baillez-la-moi pour aller à la messe, et puis, au retour, je reprendrai l’habit que j’ai.
— Prendrez-vous absolument (du tout) l’habit de femme pour aller ouïr la messe ?
— Je me conseillerai sur ce, et puis vous répondrai. Mais je vous le demande, en l’honneur de Dieu et de Notre-Dame, que je puisse ouïr la messe en cette bonne ville.
— Prenez l’habit de femme simplement et absolument.
— Baillez-moi un habit comme à une fille de bourgeois, c’est à savoir une houppelande longue et aussi le chaperon de femme, et je les prendrai pour aller ouïr la messe. Et aussi le plus instamment que je puis, je vous demande de me laisser l’habit que je porte, et de me laisser ouïr la messe sans le changer295.
— Ce que vous avez dit, ce que vous avez fait, voulez-vous le soumettre et le rapporter à la détermination de l’Église ?
— Toutes mes œuvres et mes faits sont en la main de Dieu, et je m’en attends à lui, et je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne ; et si j’avais rien fait ou dit qui fût sur le corps de moi, que les clercs sussent dire que ce fût contre la foi chrétienne que notre Sire a établie, je ne le voudrais soutenir, mais le bouterais dehors.
— Ne voudriez-vous pas sur cela vous soumettre à l’ordonnance de l’Église ?
— Je ne vous en répondrai pas maintenant antre chose : mais, samedi, envoyez-moi le clerc, si vous n’y voulez venir, et je lui répondrai de ce, à laide de Dieu, et ce sera mis en écrit296.
Remarques. — Pour se faire une idée du tourment que causait à la 271sainte fille la privation de l’audition de la messe, de l’assistance aux saints offices, de l’entrée dans les lieux saints, il suffit de se rappeler qu’à Domrémy et durant sa vie guerrière c’étaient là ses grandes joies. Depuis quatre mois, toutes lui étaient ravies ; ce dut être un des plus grands tourments de Rouen ; le procès-verbal, malgré sa sécheresse, nous indique assez ses pressantes instances pour en obtenir la cessation. Elle ne veut pas cependant acheter ce bonheur par une désobéissance à Notre-Seigneur, qui lui avait ordonné de prendre le vêtement viril, elle qui, pour lui obéir, aurait consenti d’user ses jambes jusqu’aux genoux afin d’aller trouver le roi. Le vêtement masculin était d’ailleurs la sauvegarde de sa vertu. L’impatience des tortionnaires, à propos du délai sollicité sur la soumission à l’Église, amène la touchante protestation de son attachement à la foi, et lui fait réitérer l’invitation de lui signaler en quoi elle s’en écarte.
IV. Respect de Jeanne pour ses Saintes. — Offrande de chandelles en leur honneur. — La parfaite orthodoxie de son culte. — Son obéissance. — Leurs ordres sont ceux de Notre-Seigneur. — L’attaque contre Paris et contre La Charité ni par ni contre leur ordre. — Désobéissance au saut de Beaurevoir. — Elle ne pouvait s’en empêcher.
— Quand les voix viennent vers vous, leur faites-vous révérence absolument comme on les fait à un saint ou à une sainte ?
— Oui, et si quelquefois je ne l’ai pas fait, je leur en ai ensuite crié merci et pardon. Je ne sais pas leur faire si grande révérence comme à elles il appartient ; car je crois fermement que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite, et ce que je dis des Saintes, je le dis de saint Michel. (II, p. 153.)
— Aux saints de paradis, on fait volontiers des oblations, telles que chandelles et semblables objets. Aux saints et saintes qui viennent à vous, n’avez-vous pas fait oblation de chandelles ardentes ou d’autres choses, à l’église ou ailleurs ? fait dire des messes ?
— Non, si ce n’est en les offrant à la messe en la main du prêtre, et en l’honneur de sainte Catherine ; car je crois que c’est l’une de celles qui m’apparaissent. Je n’ai point fait brûler en l’honneur de sainte Catherine et de sainte Marguerite, qui sont en paradis, autant de chandelles que je l’aurais fait volontiers ; car je crois fermement que ce sont celles qui viennent à moi. (II, p. 154.)
— Quand vous mettez ces chandelles devant l’image de sainte Catherine, les mettez-vous en l’honneur de celle qui vous apparaît ?
— Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine, qui est au ciel, et je ne fais point de différence entre sainte Catherine qui est au ciel et celle qui m’apparaît.
— Les mettez-vous en l’honneur de celle qui vous est apparue ?
— Oui, car je ne mets pas de différence entre celle qui m’est apparue et celle qui est au ciel. (II, p. 154.)
— Faites-vous, accomplissez-vous ce que vos voix vous commandent ?
— 272De tout mon pouvoir, j’accomplis le commandement de Notre-Seigneur qui m’est fait par mes voix, pour tout ce que je sais en entendre ; elles ne me commandent rien sans le bon plaisir de Notre-Seigneur.
— Au fait de la guerre, n’avez-vous rien fait sans le commandement de Notre-Seigneur ?
— Tous en êtes tous répondus, lisez bien votre livre, et vous le trouverez. Toutefois, à la requête des hommes d’armes, une vaillance fut faite contre Paris ; et aussi à la requête de mon roi, j’allai devant La Charité, et ce ne fut ni par ni contre le commandement de mes voix. (II, p. 155 ; IV, p. 68 et p. 425 pour Paris, p. 74 pour La Charité.)
— Ne fîtes-vous jamais rien contre leur commandement et volonté ?
— Ce que j’ai su et pu faire, je l’ai fait et accompli à mon pouvoir. Pour ce qui est du saut du donjon de Beaurevoir, que je fis contre leur commandement, je ne pus m’en tenir, et quand elles virent ma nécessité et que je ne savais ni ne pourrais m’en tenir, elles me secoururent de la vie et m’empêchèrent de me tuer. (II, p. 155 ; IV, p. 103-105.)
V. Les Saintes l’ont constamment secourue. — Elles avaient été annoncées et recommandées par saint Michel. — Signes nombreux auxquels elle reconnut saint Michel. — Croit pécher de désobéir. — Sait en crier merci. — Ne révélerait pas d’elle-même un crime capital pour elle. — Remarques.
— Quelque chose que j’ai faite en mes grandes affaires, mes Saintes m’ont toujours secourue, et c’est signe que ce sont de bons esprits.
— N’avez-vous pas d’autres signes que ce sont de bons esprits ?
— Saint Michel me le certifia avant que les voix vinssent vers moi. (II, p. 146.)
— Comment connûtes-vous que c’était saint Michel ?
— Par le parler et le langage des anges ; je crois fermement que c’étaient des anges.
— Comment connûtes-vous que c’étaient des anges ?
— Je le connus assez tôt, et j’eus cette volonté de le croire. (II, p. 141.)
— Quand saint Michel vint vers moi, il me dit que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient, et d’agir d’après leurs conseils, qu’elles étaient ordonnées pour me diriger et me conseiller en ce que j’avais à faire, que je les crusse de ce qu’elles me diraient, que tel était le commandement de Notre-Seigneur. (II, p. 170.)
— Si l’ennemi prenait la forme ou la figure d’un ange, comment connaîtriez-vous si c’était le bon ou le mauvais ange ?
— Je connaîtrais bien si c’était saint Michel ou chose qui cherchât à le contrefaire. À la première fois, je fus en grand doute si c’était saint Michel ; j’eus grand peur cette première fois, et je le vis maintes fois avant de savoir que c’était saint Michel.
— Comment, la fois que vous avez cru que c’était saint Michel, avez-vous eu cette croyance que c’était lui plutôt que vous ne l’avez cru la première fois ?
— La première fois, j’étais jeune enfant, et j’eus peur de ce que je voyais ; depuis il m’enseigna et me montra tant de choses que je crus fermement 273que c’était lui.
— Quelle doctrine vous enseigna-t-il ?
— Sur toutes choses, il me disait que je fusse l’enfant vertueuse, et que Dieu m’aiderait. Entre les autres choses, il me disait que je viendrais au secours de la France, et une grande partie de ce que l’ange m’enseigna est dans ce livre297 ; et me racontait l’ange la pitié qui était en royaume de France. (II, p. 141.)
— Quelles étaient la grandeur et la stature de cet ange ?
— J’en répondrai samedi avec l’autre chose dont je dois répondre, c’est à savoir que j’en dirai ce qu’il plaira à Dieu298.
— Ne croyez-vous pas que ce soit un grand péché de courroucer sainte Catherine et sainte Marguerite, qui vous apparaissent, et de faire contre leur commandement ?
— Oui, je le crois ; mais je le sais amender, et le plus que jamais je les ai courroucées, à mon avis, ce fut au saut de Beaurevoir ; ce dont je leur ai crié merci, ainsi que des autres offenses que je puis avoir faites contre elles.
— Sainte Catherine et sainte Marguerite tireraient-elles une vengeance corporelle de vos offenses ? — Je ne sais, je ne le leur ai point demandé. (II, p. 156.)
— Vous avez dit que l’on est quelquefois pendu pour avoir dit la vérité. C’est pourquoi nous vous demandons, si vous saviez en vous quelque crime ou quelque faute, pour lesquels on put, ou l’on dût vous faire mourir, les avoueriez-vous ?
— Non299.
Remarques. — Au signe négatif par lequel l’accusée se montre disposée à abjurer tout ce qui, dans ses révélations, serait contraire à la foi établie par Notre-Seigneur, elle en ajoute de positifs et de fort nombreux ; la douleur qu’elle ressentirait d’avoir, même sans faute de sa part, avancé quelque chose de contraire à la foi, son amour si vif de la sainte messe, l’irréprochable et scrupuleuse orthodoxie de ses pratiques de piété, la manière si respectueuse avec laquelle elle traite, avec ses guides invisibles, les bons enseignements qu’elle en reçoit, etc.
L’on pourrait ajouter la candeur et la justesse de ses aveux. Elle ne se perd pas dans une contemplation qui lui fasse oublier le train des choses humaines. Elle a rappelé le proverbe : Aide-toi, Dieu t’aidera, et elle ne 274craint pas d’avouer que si facilité de s’évader lui était donnée, elle en profiterait, à moins que Notre-Seigneur lui en témoignât déplaisir ; elle le dit pour que, si cela arrivait, personne ne pût l’en blâmer. Aucun criminel n’est obligé d’avouer une faute qui entraînerait pour lui peine de mort ; la Vénérable avoue qu’elle ne serait pas plus sévère que la théologie.
En répondant aux questions qui lui furent posées à la séance suivante, le 17 mars, elle ajouta de nouvelles preuves, en même temps qu’elle montre qu’en fait de révélations, elle accorde à l’Église très largement tout ce qu’elle demande en ces sortes de faits.
275Chapitre XVI Séance du 17 mars (samedi veille du dimanche de la Passion)
- I.
- Serment.
- Question sur saint Michel.
- Certitude de Jeanne.
- Quelques-uns des motifs. Soumission à l’Église, combien Jeanne lui est dévouée.
- Preuves de sa mission.
- Nouvelle prophétie.
- Elle s’en rapporte de ses œuvres à Notre-Seigneur, qui est tout un avec l’Église militante.
- C’est une vérité élémentaire.
- Explication saugrenue des interrogateurs sur ce qui est l’autorité dans l’Église militante.
- Nouvel appel à l’Église triomphante. Remarques.
- Profondeur des réponses de la Vénérable.
- Les révélations et les missions particulières ne sauraient être en opposition avec la révélation chrétienne et avec l’Église.
- La personne favorisée est certaine de l’origine de ses révélations, et doit en donner des signes quand elles intéressent un tiers.
- Elle ferait injure à Dieu, si elle disait les admettre sur l’autorité de l’Église.
- II.
- L’habit viril.
- Jeanne demande une longue robe, si elle doit être conduite au supplice ; elle écarte cette idée.
- Sa marraine qui a vu les fées est une prude femme.
- Jeanne ne fera jamais le serment de ne pas porter l’habit viril.
- Sa mission continue.
- III.
- Questions sur les vêtements des Saintes.
- Jeanne ne savait pas que les fées fussent de mauvais esprits.
- De la haine et de l’amour des Saintes pour les Anglais.
- Terrible prophétie réitérée.
- Réponse sur son parti.
- La récompense que Jeanne attend.
- Offrande de ses armes à Saint-Denis.
- Pourquoi ?
- Questions sur les cinq croix de son épée, sur les anges peints sur son étendard.
I. Serment. — Question sur saint Michel. — Certitude de Jeanne. — Quelques-uns des motifs.
Soumission à l’Église, combien Jeanne lui est dévouée. — Preuves de sa mission. — Nouvelle prophétie. — Elle s’en rapporte de ses œuvres à Notre-Seigneur, qui est tout un avec l’Église militante. — C’est une vérité élémentaire. — Explication saugrenue des interrogateurs sur ce qui est l’autorité dans l’Église militante. — Nouvel appel à l’Église triomphante.
Remarques. — Profondeur des réponses de la Vénérable. — Les révélations et les missions particulières ne sauraient être en opposition avec la révélation chrétienne et avec l’Église. — La personne favorisée est certaine de l’origine de ses révélations, et doit en donner des signes quand elles intéressent un tiers. — Elle ferait injure à Dieu, si elle disait les admettre sur l’autorité de l’Église.
Le samedi 17 mars, Cauchon et son substitut Jean Fontaine, le vice-inquisiteur Jean Lemaître, se trouvèrent à la prison avec les témoins accoutumés, Nicolas Midi, Gérard Feuillet, Isambart de La Pierre et Jean Massieu. Jeanne, requise de prêter serment, le prêta en la forme accoutumée. L’interrogatoire commença de la manière suivante :
— Donnez-nous réponse sur la forme, la figure, la taille, le vêtement de saint Michel quand il vient vers vous ?
— Il était en la forme d’un très vrai prud’homme ; quant à l’habit et aux autres choses, je n’en dirai plus rien. Pour ce qui est des anges, je les ai vus de mes yeux, et vous n’aurez plus d’autre chose de moi à ce sujet. Je crois les dits et les faits de saint 276Michel qui m’est apparu aussi fermement que je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrit mort et passion pour nous ; et ce qui me meut à le croire, c’est le bon conseil, confort et bonne doctrine qu’il m’a faits et donnés, (II, p. 142).
— Voulez-vous remettre tous vos dits et faits, soit en bien, soit en mal, à la détermination de notre mère sainte Église ?
— Quant à l’Église, je l’aime et je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne, et ce n’est pas moi que l’on devrait détourner ou empêcher d’aller à l’église, ni de ouïr messe.
Quant aux bonnes œuvres que j’ai faites et à ma venue, il faut que je m’en attende au Roi du ciel, qui m’a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de France ; et vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français, et tant que presque tout le royaume de France en branlera. Je le dis afin que, quand cela sera arrivé, on ait mémoire que je l’ai dit.
— Dites-nous le terme de cet événement.
— Je m’en attends à Notre-Seigneur300.
— Vous en rapporterez-vous à la détermination de l’Église ?
— Je m’en rapporte à Notre-Seigneur, qui m’a envoyée, à Notre-Dame, et à tous les benoîts saints et saintes du paradis. Il m’est avis que c’est tout un de Notre-Seigneur et de l’Église, et que l’on n’en doit pas faire de difficulté. Pourquoi en faites-vous difficulté, vous, que ce soit tout un ?
— Il y a l’Église triomphante, où est Dieu, (où sont) les saints, les anges et les âmes sauvées. L’Église militante, c’est notre Saint-Père le pape, Vicaire de Dieu en terre, les cardinaux, les prélats de l’Église et clergé, et tous les bons chrétiens et catholiques ; laquelle église bien assembléene peut errer, et est gouvernée du Saint-Esprit. Et pour cela voulez-vous vous en rapporter à l’Église militante, c’est à savoir à celle qui est ainsi déclarée ?
— Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie, et de par tous les benoîts saints et saintes de paradis, et de par l’Église victorieuse de là-haut et de leur commandement ; et à cette Église-là, je soumets tous mes faits, et tout ce que j’ai fait et ai à faire, et de répondre si je me 277soumettrai à l’Église militante, je n’en répondrai pas maintenant antre chose301.
Les profondeurs de ce passage. — Nous n’avons qu’un sec procès-verbal, probablement tronqué, et cependant je ne sais s’il est possible de dire plus de choses, et de plus profondes, en moins de mots. Tous doivent être pesés.
Le voyant dans une révélation particulière, l’envoyé dans une mission extraordinaire, ne tiennent pas de l’Église leur révélation ou leur mission, mais de Celui-là même qui a confié à l’Église le dépôt de la Révélation, et lui a donné la mission de le conserver et d’en faire jouir le monde. En établissant l’Église, Dieu ne s’est pas interdit de faire des révélations particulières, non comprises dans le dépôt confié à l’Église, de donner des missions autrement que par l’Église, et d’entourer révélations et missions de signes tels, qu’elles soient éminemment croyables, et doivent obtenir l’assentiment de tout homme raisonnable.
Seulement comme Dieu ne peut pas être en opposition avec lui-même, a-t-il été dit, ces révélations, ces missions particulières, ne peuvent pas, soit en elles-mêmes, soit dans les circonstances où elles se produisent, les fins auxquelles elles tendent, être en opposition avec les doctrines et la fin que l’Église a mission de prêcher et de poursuivre. Ce sera une excellente marque, si, comme dans les révélations et la mission de la Pucelle, tout est en parfaite conformité avec ces mêmes doctrines et cette même fin.
Celui qui reçoit de Dieu une révélation, une mission particulière, alors surtout qu’elles regardent les autres et exigent leur concours, est absolument certain de leur divine origine. Sans quoi il pécherait gravement en demandant adhésion et concours. Abraham aurait été coupable d’un très grand crime si, sans être absolument certain qu’il en avait reçu 278le commandement du Maître de la vie, il s’était mis en disposition de l’enlever à son fils. C’eût été une souveraine témérité de la part de la la Pucelle de se présenter comme divinement envoyée pour expulser les Anglais, et de demander pour cela, des troupes à commander, si elle n’avait pas été absolument certaine de la divinité de sa mission. Non seulement elle devait être certaine elle-même, elle devait en donner aux intéressés des signes convaincants ; ils n’étaient pas tenus de la croire sur parole.
Cela posé, l’envoyé extraordinaire ne doit pas, ne peut pas dire qu’il tient sa mission de l’Église. C’est plutôt, en un certain sens, le contraire qui est vrai. Quand l’Église se prononce sur ces sortes de missions extraordinaires, qu’elle les déclare pieusement croyables, ou même certaines, l’Église s’appuie sur la proposition de la personne ainsi favorisée, et sur les signes qu’elle en donne. La personne divinement suscitée ferait injure à Dieu, si elle disait que le principal motif de son adhésion, c’est l’autorité de l’Église. Elle préférerait l’autorité du délégué à l’autorité de celui qui l’a délégué, l’autorité de l’ambassadeur à celle du souverain qui l’investit de l’autorité qu’il possède. À la lumière de ces principes, examinons les réponses de la Vénérable.
Non seulement, comme elle l’a dit précédemment, elle est disposée à rejeter tout ce qui serait en opposition avec renseignement de l’Église, elle l’aime, cette Église, et d’un amour effectif, car elle voudrait la soutenir de tout son pouvoir pour la foi chrétienne, à savoir conformément à la fin pour laquelle cette Église est établie, la conservation de la foi et le règne du Christ. Et certes la mission de la Vénérable, ses paroles et ses actes étaient de nature à y contribuer immensément.
Ce n’est pas elle qu’on devrait empêcher d’aller à l’Église. L’on dit généralement qu’elle confond ici l’église matérielle avec l’Église spirituelle. Nous ne le pensons pas. Sa grande privation était d’être traitée comme une excommuniée, et par suite d’être tenue loin de l’église matérielle, symbole de cette Église spirituelle qu’elle aime et voudrait soutenir de tout son pouvoir, d’être privée des trésors spirituels que l’Église spirituelle distribue dans l’église matérielle, en particulier de l’assistance au saint sacrifice. Elle proteste contre pareille injure, contre pareille privation ; et cette protestation est la conséquence parfaitement logique de la profession de dévouement qu’elle vient de faire à l’Église spirituelle.
Elle donne les signes les plus multiples de l’origine divine de sa mission. Les séances ne doivent pas être séparées les unes des autres. Dans la séance précédente, tout ce qu’elle a dit de ses apparitions est ravissant d’orthodoxie, de piété. Elle a indiqué la fin de sa mission : L’ange lui racontait la pitié qui était en royaume de France. Quoi de plus digne de 279Dieu que d’être touché de compassion par le déluge de maux dans lequel la France s’abîmait, d’avoir les entrailles émues en voyant deux peuples baptisés, chrétiens, catholiques, se haïr et s’égorger, l’infidèle triompher de leurs sanglantes querelles ? L’Église ne nous fait-elle pas dire que sa note propre, sa caractéristique, est d’avoir toujours pitié et de pardonner : Cujus proprium est misereri semper et parcere ? Jeanne rappelle tout cela en trois mots. Ce qui la meut à croire à saint Michel, c’est ce qu’elle en a reçu et en reçoit tous les jours.
Elle en reçoit bon conseil pour sa conduite privée et publique ; confort, c’est-à-dire force pour exécuter ce qui lui est conseillé ; bonne doctrine, c’est-à-dire enseignement en tout conforme à celui de l’Église. Que si elle refuse de dire sur sa stature et son extérieur autre chose que ces mots :
Il était en la forme d’un très vrai prud’homme,
il faut se rappeler que la langue humaine manque de termes pour exprimer des spectacles qui ne sont accordés qu’à un petit nombre de privilégiés, que le Maître a défendu de jeter les perles devant les pourceaux, et que de plus amples explications n’auraient servi qu’à exciter les malveillantes interprétations des interrogateurs, et, dans la suite des âges, des ennemis du surnaturel.
Elle rappelle les signes qu’elle a donnés déjà, alors qu’elle dit :
Quant aux bonnes œuvres que j’ai faites, et à ma venue, il faut que je m’en attende au Roi du ciel, qui m’a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de France.
Que de choses quand on scrute le sens des mots ! les bonnes œuvres qu’elle a faites, ce sont tous les exploits qu’elle a accomplis. C’est le pays compris entre la Loire, la Meuse, l’Oise et au-delà, recouvré en très grande partie en quelques mois ; son avènement, c’est la France ressuscitée, sortie du tombeau où ses ennemis l’avaient fait descendre, et dont ils étaient en train de sceller la pierre sépulcrale.
Le Roi du ciel l’a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France. C’est une allusion au signe donné au roi, à la révélation des secrets ; elle a rassuré le gentil Dauphin sur la légitimité de sa naissance, et par suite sur son droit à la couronne, en vertu de la loi salique, que le Roi du ciel veut maintenir. N’avait-elle pas dit à plusieurs reprises, dans les séances précédentes, que le roi eut de bons signes pour la croire et que le clergé fut de cet avis qu’il devait la croire ; que le roi la crut par l’enseignement des gens d’Église et par le signe de la couronne, c’est-à-dire par la révélation de ses droits à la couronne ? En rappelant si souvent qu’elle avait été approuvée à Poitiers, que les clercs avaient été d’avis qu’elle devait être mise en œuvre, qu’ils l’avaient ainsi décidé à cause de leur science et parce qu’ils étaient clercs, elle leur avait dit autant de fois que sa mission avait été approuvée par les hommes compétents, qu’ils n’avaient pas droit de la juger.
280Elle a été envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de France. Le fils de Charles VI, roi de France, n’était-il pas déjà roi de France, n’était-il pas déjà Charles VII depuis le sacre ? Sans doute, et la Vénérable, qui avant le sacre ne l’appelait que le gentil Dauphin, l’appelle devant ses tortionnaires son roi avec une affectation marquée ; mais il ne l’est pas encore de toute la France, et Jeanne confirme de nouveau la prophétie qu’elle a faite plusieurs fois dans les séances précédentes, qu’il le deviendra ; mais elle en ajoute aussitôt une autre de tout point très remarquable :
Et verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français, et tant que presque tout te royaume en branlera.
Quelle est cette grande besogne ? Ce n’est pas une victoire par les armes, la Vénérable emploie alors le mot victoire, ou d’autres termes qui l’indiquent. Elle prédit le traité d’Arras, qui, en détachant de l’alliance anglaise celui qui en avait fait la principale force, le duc de Bourgogne, fit en effet branler tout le royaume, selon l’expression même de plusieurs chroniqueurs. Beaucoup de seigneurs quittèrent l’envahisseur avec le duc qui les avait entraînés, et d’autres ne lui conservèrent plus qu’une fidélité chancelante. Les Français gagneront cette grande besogne : ce ne fut pas sans une longue résistance de la part du duc, qui alléguait le serment de ne traiter avec les Français que d’un commun accord avec les Anglais. Dieu envoya cette grande besogne aux Français par son vicaire Eugène IV, qui avait prescrit à son légat, s’il ne pouvait pas amener une réconciliation universelle, de détacher le Bourguignon de l’Angleterre, répétant au duc qu’il n’était pas tenu par ses serments, et qu’au besoin il l’en relevait. Le légat était un saint, honoré depuis du culte des Bienheureux. Le Bienheureux Nicolas Albergati ne négligea rien pour exécuter les instructions du Pontife, puisque, d’après certains historiens, il aurait eu recours même au miracle.
La Vénérable termine sa prophétie par les paroles mêmes de Notre-Seigneur à la suite de l’une de celles qu’il fit à la Cène : Hæc loculus sum vobis ut, cum venerit hora eorum, reminiscamini quia dixi vobis. [Je vous ai dit cela pour que, lorsque leur heure viendra, vous vous rappeliez que je vous l’ai dit.] C’est textuellement identique.
Le traité d’Arras fut juré le 21 septembre 1435, quatre ans et demi après la prédiction de la Vénérable. Dans l’éternité les années sont des secondes, ou plutôt les années n’existent pas, et si c’est là que les purs esprits qui les communiquaient puisaient leurs connaissances, on s’explique que la Vénérable dise bientôt ; du reste, elle s’en attend à son universel soluteur, Notre-Seigneur.
Au lieu de s’arrêter à de si nombreuses et si splendides preuves de la céleste mission, tirées du présent, du passé, de l’avenir, rappelées 281par la Vierge, les tortionnaires, renouvelant leur sommation, s’attirent la profonde réponse que l’on a lue. La Vénérable a parfaitement raison de s’en rapporter à Notre-Seigneur, qui l’a envoyée, à Notre-Dame, à tous les benoîts saints et saintes du paradis. Si nous, qui lisons ces preuves, croyons à la mission de Jeanne, à cause de leur force, et dans le cas où l’Église se prononcerait, à cause de l’autorité de cette Mère, il n’en est pas de même de celle qui l’a reçue ; elle doit s’en rapporter à Celui qui l’a envoyée, elle ne doit pas subordonner son adhésion à une autorité intérieure. Elle n’admet pas d’ailleurs, et cela fort justement, qu’il puisse exister de conflit entre Notre-Seigneur et l’Église. C’est tout un, dit-elle, comme c’est tout un de la tête et des membres : c’est tout un, car l’Église n’est que Jésus-Christ continué et propagé ; une opposition entre l’un et l’autre serait monstrueuse ; à son avis, c’est une vérité élémentaire dont on ne doit pas faire de difficulté : Pourquoi faites-vous difficulté, vous, que ce soit tout un ? dans la traduction latine : Quare facitis vos difficultatem de hoc ? Reproche indirect à ces semeurs de divisions, en guerre non seulement avec l’obédience légitime, celle de Rome, mais avec leur propre obédience, armés contre leur propre Pape, qui se disposaient à renouveler le schisme à Bâle.
Quoi de plus propre à brouiller toutes les idées de la jeune fille que l’idée qu’ils prétendent lui donner de l’Église militante, qui, bien assemblée, ne peut errer, est gouvernée par le Saint-Esprit, et à laquelle elle doit s’en rapporter ? Quand est-ce qu’elle est bien assemblée ? Est-ce lorsque la réunion se compose de tous les bons chrétiens et catholiques ? Comment les connaître, comment les réunir ? Comment la pauvre fille pourra-t elle leur soumettre ses dits et faits ? Mais l’on sait quand, d’après l’Université de Paris, l’Église était bien assemblée. Elle était bien assemblée à Bâle, lorsqu’une cohue d’écrivailleurs et de pédagogues, inspirée par l’Université de Paris, lançait ses anathèmes contre les évêques d’Occident et d’Orient réunis autour du Pape à Florence, quand une cohue de laïques de simples clercs, vagabonds, fugitifs, révoltés contre leurs supérieurs, condamnés pour crimes, échappés de prison302, sous la main de l’Université de Paris, tentait de déposer le vertueux Eugène IV. L’Église était bien assemblée quand elle enregistrait les décisions de l’Université de Paris ; elle était hérétique, schismatique, lorsqu’elle les combattait. Témoin le traité de l’Université de Toulouse brûlé, les détenteurs poursuivis comme des malfaiteurs parce qu’on combattait les arbitraires décisions 282de Paris. À la réunion de tous les démons accourus à Bâle d’après la Constitution Moyses, réunion que l’Université de Paris appellera l’Église bien assemblée, Jeanne oppose rassemblée qui l’a envoyée.
Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie, et tous les benoîts saints et saintes de paradis, et de par l’Église victorieuse de là-haut et de leur commandement, et à cette Église-là je soumets tous mes bons faits, tout ce que je fais et tout ce que j’ai à faire.
Quel contraste ! À l’Église infernale, à laquelle les tortionnaires veulent qu’elle se soumette, la sainte fille oppose l’Église, du ciel, avec laquelle — elle vient de le dire — l’Église vraie de la terre ne fait qu’un. Elle n’a rien à redouter de cette Église-là ; celle de la terre ne peut pas différer de celle du ciel, elle ne fait qu’un, et celle de la terre rend ses oracles par le pape, auquel Jeanne en a appelé et en appellera encore ; elle rejette implicitement ce que ses ennemis appellent si faussement, si sacrilègement, l’Église militante bien assemblée. Elle ne peut pas leur dire en termes exprès : Ce que vous appelez l’Église militante bien assemblée est une conception blasphématoire
; elle serait ridicule, elle qui ne sait ni A ni B, de vouloir apprendre ce qu’est l’Église à ceux qui se regardaient comme la science théologique incarnée. Elle se serait attiré la réponse de la synagogue à l’aveugle-né : Tu doces nos [Tu nous enseignes] ; on l’aurait expulsée, mais pour la conduire au bûcher : témoin l’histoire de l’Université durant la période qui nous occupe. La Vénérable répond sagement que sur la soumission à l’Église militante, elle ne dira pas autre chose ; elle en avait assez dit.
Elle rapporte à Notre-Seigneur non seulement tout ce qu’elle a fait, mais aussi tout ce qu’elle a à faire. Preuve qu’elle ne croit pas sa mission finie. Cette persuasion — il faut le redire — se manifeste dans une multitude de ses réponses durant tous le cours du procès.
II. L’habit viril. — Jeanne demande une longue robe, si elle doit être conduite au supplice ; elle écarte cette idée. — Sa marraine qui a vu les fées est une prude femme. — Jeanne ne fera jamais le serment de ne pas porter l’habit viril. — Sa mission continue.
— Que dites-vous de cet habit de femme qui vous a été offert pour que vous puissiez ouïr la messe ?
— Quant à l’habit de femme, je ne le prendrai pas encore, tant qu’il plaira à Notre-Seigneur. Et s’il en est ainsi qu’il faille me mener jusques en jugement et me dévêtir en jugement, je requiers des seigneurs de l’Église qu’ils me fassent la grâce d’avoir une chemise de femme, et un couvre-chef sur ma tête. J’aime mieux mourir que de révoquer ce que Notre-Seigneur m’a fait faire. Je crois fermement que Notre-Seigneur ne permettra pas qu’il advienne que je tombe si bas, sans que j’aie bientôt secours de Dieu et par miracle.
— Puisque, dites-vous, vous portez l’habit d’homme par le commandement de Dieu, pourquoi demandez-vous 283chemise de femme en l’article de mort ?
— Il me suffit qu’elle soit longue303.
— Votre marraine, celle qui a vu les fées, est-elle réputée femme sage ?
— Oui, elle est tenue bonne prude femme, nullement devineresse, ou sorcière. (II, p. 116.)
— Vous avez dit que vous prendriez l’habit de femme, si l’on vous laissait aller ; est-ce que cela plairait à Dieu ?
— Si l’on me donnait congé en habit de femme, je me mettrais aussitôt en habit d’homme, et je ferais ce qui m’est commandé par Notre-Seigneur. C’est ce que j’ai répondu précédemment ; pour rien au monde je ne ferais le serment de ne point m’armer et de ne pas me mettre en habit d’homme, et cela pour faire le plaisir de Notre-Seigneur304.
Remarques. — Le motif qui lui fait garder son habit d’homme est celui qui lui a fait quitter Domrémy, dont elle serait partie quand elle aurait eu cent pères et cent mères ; c’est celui qui lui aurait fait entreprendre le voyage de Vaucouleurs à Chinon, quand elle aurait dû user ses jambes jusqu’au genoux ; obéir à Notre-Seigneur, au Dieu incarné qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix. Sa fiancée sera obéissante jusqu’à se laisser brûler vive sur le bûcher.
C’est à trois reprises, en quelques lignes, qu’elle affirme que sa mission n’est pas finie, mais elle sait qu’elle peut être entravée par défaut de coopération ; elle l’a dit en parlant de la délivrance du duc d’Orléans. Le sera-t-elle encore pour ce qui lui reste à accomplir ? Le soupçon lui en vient ; sa pudeur prévoit qu’on peut la déshabiller en jugement, et dans ce cas elle prend des dispositions pour que cette pudeur ne soit pas blessée ; elle demande une longue chemise de femme ; mais l’espérance d’une délivrance au sens matériel l’emporte, malgré ce que lui ont dit et lui disent les voix.
284III. Questions sur les vêtements des Saintes. — Jeanne ne savait pas que les fées fussent de mauvais esprits. — De la haine et de l’amour des Saintes pour les Anglais. — Terrible prophétie réitérée. — Réponse sur son parti. — La récompense que Jeanne attend. — Offrande de ses armes à Saint-Denis. — Pourquoi ? — Questions sur les cinq croix de son épée, sur les anges peints sur son étendard.
Toutes les questions étant épuisés, les interrogatoires reprennent des points sur lesquels l’accusée a déjà répondu et lui posent une suite d’interrogations sans liaison et sans suite, mais qui lui fournissent l’occasion de renouveler d’une manière terrifiante sa prophétie sur la totale expulsion des Anglais.
— Quel était l’âge et quels sont les vêtements des saintes Catherine et Marguerite ?
— Je vous ai déjà répondu tout ce que vous tirerez de moi ; vous n’en aurez pas autre chose ; je vous ai répondu ce que je sais de plus certain305.
— Avant aujourd’hui pensiez-vous que les fées fussent de mauvais esprit ?
— Je n’en savais rien. (II, p. 123.)
— Savez-vous si les saintes Catherine et Marguerite haïssent les Anglais ?
— Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, haïssent ce que Notre-Seigneur hait.
— Dieu haït-il les Anglais ?
— De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, de ce qu’il fait de leurs âmes après la mort, je ne sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français et contre les Anglais.
— Dieu était-il pour les Anglais, quand ils étaient en prospérité en France ?
— Je ne sais si Dieu haïssait les Français, mais je crois que Dieu voulait permettre de les laisser battre à cause de leurs péchés, s’ils y étaient. (II, p. 145.)
Comment répondre d’une manière plus orthodoxe, plus pieuse, plus fine, plus courageuse et plus délicate ? Les interrogateurs vont provoquer une réponse qui attestera le pur désintéressement de la Vénérable constaté plusieurs fois précédemment.
— Quel garant, quel secours attendez-vous de Notre-Seigneur pour le port de l’habit d’homme ?
— De l’habit et des autres choses que j’ai faites, je n’ai voulu avoir d’autre loyer que le salut de mon âme. (II, p. 161.)
— Quelles armes offrîtes-vous à saint Denis ?
— Un blanc harnais entier tel que le porte un homme d’armes, avec une épée ; je la gagnai devant Paris.
— À quelle fin les offrîtes-vous ?
— Ce fut par dévotion, ainsi qu’il est accoutumé par les hommes d’armes quand ils sont blessés : et pour ce que j’avais été blessée devant Paris, je les offris à saint Denis, parce que c’est le cri de France.
— N’était-ce pas pour qu’on les honorât ?
— Non.
— 285À quoi servaient les cinq croix qui étaient en l’épée que vous trouvâtes à Sainte-Catherine de Fierbois?
— Je n’en sais rien. (IV, p. 33.)
— Qu’est-ce qui vous a mue à faire peindre les Anges avec des bras, des pieds, des jambes, des vêtements ?
— Vous en êtes répondus.
— Les avez-vous fait peindre tels qu’ils viennent à vous ?
— Je les ai fait peindre tels, en la manière qu’ils se voient ès églises.
— Les avez-vous jamais vus en la manière qu’ils ont été peints ?
— Je ne vous en dirai pas autre chose.
— Pourquoi n’avez-vous pas fait peindre la clarté qui venait à vous avec les anges ou les voix ?
— Parce que cela ne me fut pas commandé. (IV, p. 37.)
286Chapitre XV Séance du soir 17 mars
- I.
- L’assistance.
- Questions sur les deux anges de la bannière.
- C’était uniquement par honneur pour Notre-Seigneur, et sur le commandement des voix.
- Paroles des saintes en commandant la bannière.
- Notre-Seigneur est tout pour Jeanne, son espérance est uniquement en lui.
- II.
- Les noms Jhesus-Maria dans les lettres.
- Questions sur la virginité constatée ainsi par les tortionnaires.
- Très habile réponse sur le meurtre du duc de Bourgogne.
- Jeanne requiert d’être menée au pape.
- III.
- L’anneau, matière, pourquoi Jeanne aimait à le regarder.
- Elle a accolé les saintes, parfum, résistance.
- Guirlandes aux statues des Saintes.
- Rigoureuse orthodoxie de ses pratiques.
- Révérence de Jeanne envers les Saintes.
- Le sabbat une sorcellerie.
- L’étendard de Jeanne plus en vue à Reims.
I. L’assistance. — Questions sur les deux anges de la bannière. — C’était uniquement par honneur pour Notre-Seigneur, et sur le commandement des voix. — Paroles des saintes en commandant la bannière. — Notre-Seigneur est tout pour Jeanne, son espérance est uniquement en lui.
Malgré le long et ardu interrogatoire du matin, la Vénérable dut en subir un second dans l’après-dînée. L’on n’y voit pas Gérard Feuillet, mais il est remplacé par ses cinq collègues de Paris : Beaupère, Jacques de Touraine, Maurice, Courcelles et Midi, qui a toujours été présent, tandis que les quatre premiers n’avaient pas encore paru aux séances de la prison. Lemaître s’y trouvait avec Isambart de La Pierre. Le procès-verbal signale aussi le geôlier en chef, l’Anglais Jean Griz.
L’interrogatoire continua d’abord sur les peintures de l’étendard, et l’étendard lui-même.
— Les deux anges qui étaient peints en votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?
— Ils y étaient seulement pour l’honneur de Notre-Seigneur, qui était peint en l’étendard ; je fis faire celte représentation de deux anges seulement pour l’honneur de Notre-Seigneur, qui y était figuré tenant le monde.
— Ces deux anges figurés en l’étendard étaient-ils les deux anges qui gardent le monde ? Pourquoi n’y en avait-il pas un plus grand nombre, vu qu’il vous était commandé par Notre-Seigneur de prendre cet étendard ?
— Tout l’étendard était commandé par Notre-Seigneur, par les voix de sainte Catherine et de sainte 287Marguerite, qui me dirent :
Prends l’étendard de par le roi du Ciel; et parce qu’elles me dirent :Prends l’étendard de par le roi du Ciel, je fis faire cette figure de Notre-Seigneur et des deux anges, je les fis colorier, et je fis tout par leur commandement.
— Leur avez-vous demandé alors si, en vertu de cet étendard, vous gagneriez les batailles où vous vous mettriez, et si vous auriez victoire ?
— Elles me dirent de le prendre hardiment, et que Dieu m’aiderait.
— Qui aidait le plus à la victoire ? Était-ce vous qui aidiez l’étendard, ou l’étendard qui vous aidait ?
— La victoire de l’étendard ou de moi, tout était à Notre-Seigneur.
— L’espérance de la victoire était-elle fondée en l’étendard ou en vous ?
— Elle était fondée en Notre-Seigneur, et pas ailleurs.
— Si un autre que vous eût porté l’étendard, eût-il été aussi fortuné que lorsqu’il était porté par vous ?
— Je n’en sais rien, je m’en attends à Notre-Seigneur.
— Si un des gens de votre parti vous eût donné son étendard à porter, l’eussiez-vous porté, et l’eussiez-vous porté en aussi bonne espérance que celui dont la disposition vous a été donnée par Dieu, alors même que c’eût été l’étendard de votre roi ?
— Je portais plus volontiers celui qui m’avait été donné par Notre-Seigneur, et toutefois de tout je m’en attendais à Notre-Seigneur. (IV, p. 37.)
II. Les noms Jhesus-Maria dans les lettres. — Questions sur la virginité constatée ainsi par les tortionnaires. — Très habile réponse sur le meurtre du duc de Bourgogne. — Jeanne requiert d’être menée au pape.
À quoi servait le signe Jhesus-Maria, que vous mettiez dans vos lettres ?
— Les clercs qui écrivaient ces lettres les y mettaient, et quelques-uns disaient qu’il me convenait de mettre ces mots : Jhesus-Maria. (IV, p. 49)
— Ne vous a-t-il pas été révélé que si vous perdiez votre virginité, vous perdriez votre bonheur, et que les voix ne viendraient plus vers vous ?
— Cela ne m’a pas été révélé.
— Si vous étiez mariée, pensez-vous que les voix viendraient vers vous ?
— Je n’en sais rien, mais je m’en attends à Notre-Seigneur. (II, p. 104.)
Les interrogateurs constatent ici la virginité de l’accusée, dont il leur était impossible de douter, encore que dans le procès ils l’appellent du nom de femme : Cette femme que l’on nomme la Pucelle. L’éclat de la vérité les empêche de la nier, le dépit qu’elle leur cause ne leur permet pas de la reconnaître.
— Pensez-vous, et croyez-vous fermement que votre roi fit bien de tuer, ou de faire tuer Monseigneur de Bourgogne ?
— Ce fut un grand dommage pour le royaume de France ; et quelque chose qu’il y eût entre 288eux, Dieu m’a envoyée au secours du roi de France. (II, p. 129-30.)
Impossible d’esquiver avec plus d’adresse et de fermeté une question grosse de difficultés.
— Vous avez dit à Monseigneur de Beauvais que vous lui répondriez à lui, ou à ceux qui seraient commis par lui, comme vous le feriez devant Notre Saint-Père le pape ; toutefois il y a plusieurs interrogations auxquelles vous n’avez voulu répondre. Ne répondriez-vous pas plus pleinement que vous n’avez fait devant Monseigneur de Beauvais ?
— J’ai répondu tout le plus vrai que j’ai su, et s’il me venait en mémoire quelque chose que je n’aie pas dit, je le dirais volontiers.
— L’ange qui apporta la couronne à votre roi, de quel âge, grandeur, vêtement ?
— …
— Ne vous semble-t-il pas que vous soyez tenue de répondre pleinement la vérité au pape, Vicaire de Dieu, sur tout ce que l’on vous demanderait touchant la foi et le fait de votre conscience ?
— Je requiers d’être menée vers lui, et puis je répondrai devant lui tout ce que je dois répondre306.
Elle requiert, c’est une demande bien formelle et bien expresse, un appel que le greffier n’a pu s’empêcher d’inscrire, encore que la Vénérable ait dû le formuler en termes beaucoup plus explicites, rappeler qu’elle l’a déjà requis. Dès lors le procès est de ce seul chef entièrement nul. Envers saint Paul, qui en appelait à César, le proconsul païen Festus se montra autrement équitable que l’évêque de Beauvais envers la sainte fille.
Le greffier a couché dans la minute l’interrogation sur l’âge, la grandeur, le vêtement de l’ange de la couronne, sans insérer la réponse. La traduction latine a supprimé même la question. Il est probable qu’on lui aura demandé si elle dirait au pape le signe donné au roi.
289III. L’anneau, matière, pourquoi Jeanne aimait à le regarder. — Elle a accolé les saintes, parfum, résistance. — Guirlandes aux statues des Saintes. — Rigoureuse orthodoxie de ses pratiques. — Révérence de Jeanne envers les Saintes. — Le sabbat une sorcellerie. — L’étendard de Jeanne plus en vue à Reims.
— Cet anneau sur lequel était écrit Jhesus-Maria, de quelle matière était-il ?
— Je ne le sais pas bien exactement ; s’il est d’or, il n’est pas d’or fin ; je ne sais si c’est or ou laiton : je pense qu’il doit y avoir trois croix, et pas d’autre signe que Jhesus-Maria.
— Pourquoi vous plaisiez-vous à regarder cet anneau quand vous alliez en fait de guerre ?
— Par plaisance et par honneur pour mon père et pour ma mère, et parce qu’ayant cet anneau en ma main et en mon doigt, j’ai touché à sainte Catherine, qui m’apparaît.
— En quel endroit avez-vous touché sainte Catherine ?
— Vous n’en aurez pas autre chose. (II, p. 114)
— Ne vous serait-il pas arrivé de baiser ou d’accoler quelquefois sainte Catherine et sainte Marguerite ?
— Je les ai accolées toutes les deux.
— Fleuraient-elles bon ?
— Il est bon à savoir : elles sentaient bon.
— En les accolant, n’avez-vous pas senti la chaleur ou quelque autre chose ? — Je ne pouvais pas les accoler sans les sentir et les toucher. — Par quelle partie les accoliez-vous, est-ce en haut (au visage), ou en bas (aux genoux) ?
— Il est plus convenable de les accoler en bas qu’en haut. (II, p. 158.)
(Elle ne dit pas qu’elle ne les a pas accolées au visage : il est vraisemblable que les Saintes ont invité leur jeune sœur à cette familiarité, le mot accoler le dit ; la Vénérable indique ce que le respect lui inspirait à elle-même.)
— N’avez-vous pas donné des guirlandes et des couronnes aux Saintes ?
— En leur honneur, j’en ai donné plusieurs fois à leurs images, ou à leurs statues dans les églises ; quant à celles qui m’apparaissent, je n’en ai pas baillé dont j’aie mémoire.
— Quand vous mettiez des guirlandes en l’arbre, les mettiez-vous en l’honneur de celles qui vous apparaissent ?
— Non. (II, p. 154)
— Quand ces Saintes viennent à vous, ne leur faites-vous pas révérence, comme de vous agenouiller ou de vous incliner ?
— Oui, le plus que je puis leur faire de révérence, je le fais ; car je sais que ce sont celles qui sont en royaume de paradis. (II, p. 153.)
— Ne savez-vous rien de ceux qui vont en l’erre (sabbat) avec les fées ?
— Je n’en fus jamais, et je n’en sais rien ; cependant j’en ai bien ouï parler ; on y allait le jeudi, disait-on ; mais je n’en crois rien, et je crois que tout cela c’est sorcellerie. (II, p. 123.)
— Ne fit-on pas flotter ou tournoyer votre étendard autour de la tête du roi (au sacre) ?
— Non pas, que je sache.
— Pourquoi, en l’église de Reims, au sacre, fut-il plus porté que ceux 290des autres capitaines ?
— Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur. (IV, p. 38.)
C’est sur cette belle parole que se termina l’instruction du procès.
L’inculpée avait subi quinze interrogatoires. Ils formeront à jamais les plus belles pages de son histoire. Elles sont écrites sous la dictée de ses plus mortels ennemis. Vainement ils les ont fait mutiler ; elles restent un incomparable monument de l’inspiration qui lui fit alors défaut moins que jamais ; elles illuminent tout son passé.
291Chapitre XVI Du dimanche de la Passion au dimanche des Rameaux inclusivement
- I.
- Jeanne malade à la suite de tant de tortures.
- Réunion, le dimanche de la Passion, dans la maison de Cauchon.
- Assistance.
- Extraits des assertions de Jeanne que l’on devra examiner à loisir.
- Remarques.
- II.
- Nouvelle réunion le jeudi.
- Assistance.
- Objet de la délibération.
- III.
- Le samedi, réunion dans la prison.
- Assistance.
- Lecture du procès-verbal.
- Observation de Jeanne sur son nom, sur l’habit à quitter.
- Elle confesse ce qui est écrit.
- Observations.
- IV.
- Dimanche des Rameaux.
- De bon matin, Cauchon à la prison avec cinq maîtres parisiens.
- Les ardentes instances de Jeanne d’entendre la messe et de communier.
- Condition : quitter l’habit viril et prendre l’habit des femmes de son pays.
- Débats.
- Jeanne ne peut pas reprendre l’habit de femme. Instances des maîtres.
- Jeanne répond que l’habit viril n’est, ni contre sa conscience, ni contre l’Église.
- D’Estivet demande acte authentique.
- Observations.
I. Jeanne malade à la suite de tant de tortures. — Réunion, le dimanche de la Passion, dans la maison de Cauchon. — Assistance. — Extraits des assertions de Jeanne que l’on devra examiner à loisir. — Remarques.
Les quinze interrogatoires qui viennent d’être relatés avaient épuisé les questions à poser à la Vénérable, et l’on a vu que les mêmes avaient été souvent reproduites. Je serais morte sans la révélation qui me réconforte, avait-elle dit. On la croit aisément. Quelle torture lui fut épargnée ? Ce ne sont pas celles du corps : les témoins nous ont dit quelles lourdes chaînes pesaient sur ce corps virginal : ce ne sont pas celles de l’esprit : les questions si insidieuses, si variées, si délicates, auxquelles elle dut répondre sur-le-champ exigeaient une immense contention de toutes ses facultés, qui aurait dit finir par en briser les ressorts sans une particulière assistance. À quelles angoisses n’a pas été soumis son cœur ? Il était privé de ce qui avait été jusqu’alors son aliment : les saints offices ; et ses réponses prouvent que l’avenir se présentait à elle sous un aspect cruel dans son incertitude. C’est alors, ce semble, qu’elle a été assez affaiblie, pour que l’on ait mandé de Paris les médecins Typhaine et de La Chambre, que nous voyons assister, à Rouen, à la séance du 27 mars.
L’évêque de Beauvais ne laissa pas d’ailleurs de travailler à la poursuite 292du procès. L’instrument juridique nous donne l’exposé sommaire de quatre séances qui eurent lieu durant la semaine de la Passion. La minute ne porte pas trace de ces séances ; on se demande quelles pièces Courcelles et Manchon avaient en mains, lorsque, longtemps après le supplice, ils mirent en latin et ordonnèrent le procès tout entier.
Sans perdre un moment, le lendemain 18, dimanche de la Passion. Cauchon réunit dans sa maison les six interrogateurs de Paris, auxquels furent adjoints l’abbé de Fécamp, le prieur de Longueville, Raoul Roussel, Venderès, Fontaine, Couppequesne. Lemaître présida l’assemblée avec lui.
Nous exposâmes, (dit Cauchon), comment Jeanne avait été examinée pendant plusieurs jours ; on avait écrit ses aveux et ses réponses : nous avons demandé aux assistants de nous aider de leurs conseils et de leurs avis sur ce qui restait à faire. Nous avons fait lire devant eux un certain nombre d’assertions, que sur notre ordre plusieurs maîtres avaient extraites des aveux de l’accusée, voulant par là faciliter l’examen de la matière et permettre aux examinateurs de délibérer eu meilleure connaissance de cause sur la conduite à tenir.
À la suite a eu lieu une mûre et solennelle délibération. Après avoir entendu les avis de tous, nous avons conclu et disposé que chacun étudierait avec soin le sujet, et consulterait de bons auteurs sur les susdites assertions, de manière à pouvoir en délibérer jeudi prochain, où nous leur demanderions individuellement leur sentiment propre et personnel. Dans l’intervalle, des questions et des réponses on formulerait contre l’accusée certains articles qui nous seraient juridiquement soumis.
Remarques. — Les maîtres consultés, Midi, Fontaine, Feuillet exceptés, n’avaient assisté qu’à six ou sept interrogatoires au plus, sur quinze qui avaient eu lieu. Ils devaient donc s’en rapporter à l’exposé qui leur était fait.
Cauchon dit que sur son ordre on a extrait quelques-uns des aveux faits par Jeanne. Les consulteurs devront étudier ces aveux en s’aidant de livres authentiques. Quels étaient ces aveux ? Par qui avaient été faits ces extraits ? Double question importante. Voilà pourquoi le procès n’en dit rien. C’est sa constante méthode.
II. Nouvelle réunion le jeudi. — Assistance. — Objet de la délibération.
Le jeudi 22 mars, dans la maison d’habitation de l’évêque de Beauvais, sous sa présidence et celle du vice-inquisiteur, vingt-deux docteurs, licenciés, bacheliers (il y avait quinze docteurs), se trouvèrent réunis. L’on n’y voit pas l’abbé de Fécamp, qui avait assisté à la réunion du 18, mais 293l’on cite Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux, Érard Émengard, Maurice du Quesnay, les Carmes Jean Boucher et Houdenc, l’Augustin Lefèvre, les Franciscains Nibat et Guesdon, le Dominicain Isambart de La Pierre, l’Anglais Haiton, le chanoine Loyseleur, qui n’étaient pas à la séance précédente.
Plusieurs des susdits docteurs et maîtres, dit Cauchon, avaient étudié et approfondi la matière scientifiquement, et en firent un rapport. Une longue délibération eut lieu, à la suite de laquelle nous avons conclu et disposé que ce qui avait été extrait du procès-verbal de l’instruction serait abrégé, et réduit à un certain nombre d’articles sous forme de propositions. Ces articles seraient remis à chaque docteur et maître, afin de leur faciliter d’en dire leur sentiment. Fallait-il encore examiner et interroger Jeanne ? Avec l’aide de Dieu, nous espérons procéder de telle manière que la cause sera conduite à l’honneur de Dieu, à l’exaltation de la foi, sans qu’aucun vice ne s’introduise dans le procès.
Remarques. — Colle étude et les rapports qui l’ont suivie ne se basaient que sur les extraits commandés par Cauchon. On devine l’esprit de ces extraits et, par suite, des consultations. Ceux qui les entendaient étaient ainsi amenés graduellement à voir toutes choses avec les yeux du juge prévaricateur.
III. Le samedi, réunion dans la prison. — Assistance. — Lecture du procès-verbal. — Observation de Jeanne sur son nom, sur l’habit à quitter. — Elle confesse ce qui est écrit. — Observations.
Le samedi 24, eut lieu, dans la prison, une séance très importante.
Voilà pourquoi probablement le nombre des assesseurs fut notablement restreint. L’on n’y vit comparaître, sous la présidence des deux juges, que cinq des maîtres de Paris — Jacques de Touraine n’est pas cité, — Fontaine et l’official de Coutances, maître Enguerrand de Champ-Rond, qui paraît pour la première et dernière fois.
Manchon donna lecture en fiançais de tout le procès ; mais avant cette lecture, le promoteur officiel, d’Estivet, s’offrit à prouver la vérité de chacune des interrogations et des réponses au cas où Jeanne leur opposerait une négation. Jeanne prêta ensuite serment de n’ajouter rien que de vrai à ses réponses.
La lecture avait commencé lorsqu’elle dit que son surnom était d’Arc ou Romée, et que, dans son pays, les filles portaient le surnom de leur mère. Elle dit de plus qu’on fit sans interruption la lecture des questions et des réponses, et qu’elle tenait pour vrai et avoué tout ce à quoi elle ne contredirait pas.
À l’article où il était question de reprendre l’habit de femme, elle 294ajouta ces mots :
— Donnez-moi un habit de femme, pour aller à la maison de ma mère, et je le prendrai. C’est pour être hors de prison, et, une fois hors de prison, je prendrai conseil sur ce que j’ai à faire.
La lecture finie, Jeanne confessa qu’elle croyait bien avoir dit ce qui était écrit, et dont on venait de lui donner lecture : elle ne démentit rien de ce qui y était couché307.
Observations. — Encore que la Vénérable fut alors épuisée de forces, il est très probable qu’on aura ici largement pratiqué le système des éliminations. Jeanne a dû constater que l’on avait élagué bien des explications essentielles. Aussi le greffier écrit-il qu’elle n’a rien nié de son procès-verbal. Ce n’est pas en effet par les faussetés qu’il est défectueux, mais bien par les omissions et les atténuations. Manchon se rend ici à lui-même le même témoignage que dans ses dépositions, qui, rapprochées du procès-verbal, établissent qu’il a gravement cédé à la pression exercée sur lui. Le procès-verbal du jour suivant va nous dire que Jeanne a requis avec une instance particulière d’assister aux divins offices. Le procès-verbal, qui vient d’être intégralement traduit, n’en laisse rien deviner.
IV. Dimanche des Rameaux. — De bon matin, Cauchon à la prison avec cinq maîtres parisiens. — Les ardentes instances de Jeanne d’entendre la messe et de communier. — Condition : quitter l’habit viril et prendre l’habit des femmes de son pays. — Débats. — Jeanne ne peut pas reprendre l’habit de femme.
Instances des maîtres. — Jeanne répond que l’habit viril n’est, ni contre sa conscience, ni contre l’Église. — D’Estivet demande acte authentique. — Observations.
Le lendemain 25 mars, dimanche des Hameaux — c’est Cauchon qui parle, — nous nous sommes, dès le matin, rendu à la prison de Jeanne, où nous nous sommes trouvé en présence de messieurs maîtres Jean Beaupère, Nicolas Midi, Pierre Maurice et Thomas de Courcelles. Nous avons dit à la dite Jeanne que plusieurs fois, mais hier surtout, elle avait requis, qu’à cause de la solennité de ces jours et de ce temps, il lui fût permis d’entendre la messe en ce jour des Rameaux. Voilà pourquoi nous lui demandions si, au cas où cela lui serait concédé, elle consentait à laisser l’habit viril et à prendre un habit de femme, pareil à celui qu’elle portait à son lieu d’origine, et tel que le portent les femmes de son pays.
Elle a requis qu’il lui fût permis d’entendre la messe avec le vêtement 295d’homme qu’elle porte, et de recevoir le sacrement d’Eucharistie à la fête de Pâques.
Nous lui avons dit de répondre à la demande qui lui était adressée : Laisserait-elle l’habit masculin si cela lui était concédé ? Elle a répondu qu’elle n’avait pas pris conseil sur cela, et qu’elle ne pouvait pas encore prendre ledit habit.
Nous lui avons demandé si elle voulait avoir conseil avec ses Saintes pour savoir si elle devait prendre ledit habit. Elle a répondu qu’on pouvait lui permettre d’entendre la messe telle qu’elle était ; ce qu’elle désirait souverainement308, mais qu’elle ne pouvait pas changer son vêtement, que cela n’était pas en son pouvoir.
Les maîtres présents l’exhortèrent alors que pour un aussi grand bien, à cause de la grande dévotion dont elle témoignait, elle consentit à prendre l’habit convenable à son sexe. Elle répondit que cela n’était pas en son pouvoir ; que si cela était en son pouvoir, ce serait bientôt fait.
Il lui fut dit de parler à ses voix pour savoir si elle reprendrait le vêtement de femme, afin d’être en état de recevoir le Viatique à Pâques. Jeanne répondit que, pour ce qui était d’elle, elle ne recevrait pas le Viatique en changeant d’habit ; elle priait qu’il lui fût permis d’entendre la messe en habit d’homme ; cela, disait-elle, n’était pas un embarras pour sa conscience, et le porter n’était pas en opposition avec l’Église309.
296Le promoteur demanda acte authentique de toutes ces choses, en présence de messieurs les maîtres Adam Milet, secrétaire du roi, Guillaume Brobbster et Pierre Orient, des diocèses de Rouen, Londres et Chalon.
Remarques. — Nous n’avons pas la minute de ce dix-septième interrogatoire, qui allait être l’un des plus exploités contre la Vénérable. Elle préfère ne pas faire ses pâques plutôt que de renoncer à son vêtement d’homme. Nous verrons cependant qu’elle dira s’être montrée disposée à prendre l’habit de femme pour assister aux offices, à condition de reprendre l’habit masculin en rentrant en prison. Cela n’est pas exprimé dans le procès-verbal. Elle ne pouvait pas le quitter pour toujours sans désobéir à Notre-Seigneur, renoncer à la continuation de sa mission, priver sa vertu d’une défense dont elle sentait le besoin, et sans condamner son passé.
Elle avait demandé une robe longue, telle que la portaient les filles des bourgeois. Ce qu’elle avait accompli, les lettres de noblesse que lui avait données Charles VII, faisaient de ce costume le costume des personnes de sa condition. Cauchon lui propose l’habit de paysanne des femmes de son pays. Il voulait par là l’exposer à la dérision de la cour et de l’assistance. C’eut été de la part de la Vénérable comme accepter une sorte de déchéance et de désaveu de sa divine mission.
Cauchon n’a admis à cette séance très importante que des témoins dont il se croyait et était sûr. L’on ne mentionne ni le vice-inquisiteur Lemaître, ni Fontaine ; l’on ne donne que le nom de quatre des maîtres mandés de Paris. D’après la teneur de l’écrit, c’est pour obtenir acte authentique, ou donné comme tel, que d’Estivet a produit sa demande, flanqué de trois témoins qui pouvaient attester cette demande, mais nullement la sincérité des actes.
Le procès-verbal, tout incomplet et tronqué qu’il nous paraît, atteste de bien des manières combien la Vénérable était avide d’entendre la messe et de communier. En disant que sa conscience ne lui reprochait pas l’habit viril, elle rappelait aux tortionnaires qu’en tout cas il n’y avait là que faute matérielle : en ajoutant que ce n’était pas contraire à l’Église, elle leur rappelait l’enseignement des théologiens et des canonistes, unanimes pour enseigner que, dans certains cas, la femme peut prendre le costume du premier sexe.
L’instruction était finie. Le procès proprement dit allait commencer.
Notes
- [222]
Procès, t. II, p. 369.
- [223]
Procès, t. I, p. 465.
- [224]
Procès, t. I, p. 41 :
Audita fama de factis et gestis per eam in læsionem fidei nostræ, nedum per regnum Franciæ, imo etiam per totam Christianitatem notorie divulgata ; informatione etiam diligenti ac deliberatione peritorum præhabita.
- [225]
Procès, t. I, p. 43 :
Quæ quidem Johanna in effectu mihi respondit quod libenter coram vobis compareret, et verilatem super interrogatonis eidem fiendis responderet ; quodque ipsa petebat, quod in hac materia velletis, una vobiscum, viros ecclesiasticos de partibus istis Franciæ sicut et Angliæ convocare ; et ulterius quod revorendam paternitatem vestram humiliter supplicabat, quatenus crastina die, antequam eoram reverenda paternitale vestra compareret, missam posset audire, et quod hoc vobis significarem ; quod et feci.
- [226]
Procès, t. I, p. 43 :
Et interim, quia mulier præfata missam audire prius requisiverat, exposuimus coram prædictis assistentibus, qualiter ex consilio notabilium dominorum et magistrorum habueramus, quod visis criminibus de quibus dicta mulier diffamata erat et difformitate habitus, in quo perseverabat, supersedendum erat a concedendo sibi licentiam de audiendo missam et interessendo divinis officiis.
- [227]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 582.
- [228]
Procès, t. I, p. 45 :
Quæ quidem Johanna ad hoc in hunc modum respondit :
Nescio super quibus vultis me interrogare. Forte vos poteritis a me talia petere quæ non dicam vobis.
Cum vero nos eidem diceremus :Vos jurabitis dicere veritatem de his quæ petentur a vobis fidem concernentibus, et quæ scietis
, ipsa respondit rursum quod de patre et matre, et his quæ fecerat postquam iter arripuerat in Franciam, libenter juraret ; sed de revelationibus ex parte Dei nunquam alieni dixerat seti revelaverat, nisi soli Karolo quem dicit regem suum ; nec etiam revelaret si deberet eidem caput amputari, quia hoc habet per visiones, sive consilium suum secretum, ne alicui revelaret ; et quod infra octo dies proximos bene sciret si hoc deberet revelare. - [229]
Nulle part il n’est question de l’instruction donnée par le curé auquel un historien récent attribue un rôle de fantaisie dans la formation de Jeanne. L’on se tromperait si l’on supposait qu’à cette déplorable époque l’instruction catéchétique des enfants fût organisée comme elle l’est heureusement aujourd’hui.
- [230]
Procès, t. I, p. 47 :
Item. Requisita per nos quod diceret Pater noster, respondit quod audiremus eam in confessione et ipsa nobis diceret libenter. Cumque iterum pluries super hoc requireremus eam, respondit quod non diceret Pater noster, etc., nisi eam audiremus in confessione. Tunc autem diximus quod libenter sibi traderemus unum aut duos notabiles viros de lingua gallicana, coram quibus ipsa diceret Pater noster, etc. Ad quod respondit ipsa Johanna quod non diceret eis, nisi eam audirent in confessione.
- [231]
Procès, t. I, p. 47 :
Quibus sic peractis, nos episcopus praædictus, prohibuimus eidem Johannæ ne recederet de carceribus sibi assignatis intra castrum Rothomagense, absque licentia nostra, sub pœna convicti de crimine hæresis. Ipsa vero respondit quod non acceptabat illam inhibitionem, dicens ulterius quod si evaderet, nullus posset eam reprehendere quod suam fidem fregisset vel violasset, quia nulli unquam fidem dederat. Deinde conquesta fuit quod in vinculis et compedibus ferreis detinebatur. Tum quoque sibi diximus quod alias nisa fuerat e carceribus evadere pluribus vicibus, et propterea ut tutius et securius custodiretur, jussa est vinculis ferreis compediri. Ad quod respondit dicens :
Verum est quod alias volui et vellem, prout licitum est cuicumque incarcerato vel prisionario, evadere.
- [232]
Procès, t. I, p. 50 :
Deinceps ipsam Johannam, coram nobis in loco prædicto comparentem, requisivimus et monuimus sub pœnis juris, de faciendo juramentum quod die præcedenti præstiterat, quodque simpliciter et absolute juraret dicere veritatem, ad ea quæ interrogaretur in materia de qua delata erat et diffamata. Ad quod respondit quod heri fecerat juramentum et sufficere debebat. Iterum requisivimus quod juraret ; nam quicumque, etiam princeps, requisitus in materia fidei, non posset recusare facere juramentum. Responditque iterum :
Ego feci heri vobis juramentum ; bene debet vobis sufficere. Vos minium oneratis me.
Finaliter fecit juramentunt de dicendo veritatem in his quæ tangebant fidem. - [233]
Procès, t. I, p. 50 :
Postmodum eximius sacræ Theotogiæ professor, magister Johannes Pulchripatris, de præcepto et ordinatione nostra, ipsam Johannam interrogavit super his quæ sequuntur. Et primo exhortatus est eam ut ipsa diceret veritatem de petendis, quemadmodum ipsa juraverat. Quæ respondit :
Vos bene possetis mihi talem rem petere, de qua ego vobis responderem veritatem et de allis non responderem
, subjungebat :Si vos essetis bene informati de me, vos deberetis velle quod essein extra manus vestras. Ego nihil feci nisi per revelationem.
Interrogata consequenter de ætate in qua erat, dum recessit a domo patris, dixit quod de ætate nescit deponere. - [234]
Procès, t. I, p. 55 :
Item dixit ipsa Johanna ulterius quod ipsa bene scit quod Deus diligit ducem Aurelianensem ; ac etiam quod plures revelationes de ipso habuerat, quam de homine vivente, excepto illo quem dicit regem suum. Dixit præterea quod oportuerat eam mutare habitum suum in habitum virilem. Item etiam credit quod consilium bene sibi dixit.
- [235]
Procès, t. I, p. 57 :
Item dixit dicta Johanna quod non est dies quin audiat illam vocem, et etiam bene indiget. Dixit etiam quod nunquam requisivit a voce præfata aliud præmium finale, nisi salvationem animæ suæ.
- [236]
Procès, t. I, p. 60 :
In quorum præsentia primo requitivimus præfatam Johannam quod simpliciter et absolute juraret dicere veritatem de his de quibus interrogaretur, absque quacumque conditione per ipsam in hujusmodi juramento apponenda et de hoc ipsam trina vice monuimus. Quæ quidem Johanna respondit :
Detis mihi licentiam loquendi
; et tunc dixit :Per fidem meam, talia possetis mihi petere quæ ego non dicerem vobis.
Rursum quoque dixit :Potest este quod de muitis quæ vos possetis mihi petere, ego non dicerem vobis verum, (utputa) de hoc quod tangit revelationes ; quia forsan vos possetis me compellere ad dicendum talem rem quam ego juravi non dicere, et ita essem perjura, quod velle non deberetis.
- [237]
Procès, t. I, p. 60 :
Ego dico vobis, advertatis bene de hoc quod dicitis vos esse meum judicem, quia vos assumitis unum grande onus et nimium oneratis me.
- [238]
Procès, t. I, p. 60 :
Dicit etiam quod videbatur salis esse jurasse bis in judicio. Iterum interrogata an vellet simpliciter et absolute jurare, respondit :
Vos bene potestis supersedere ; ego satis juravi in duabus vicibus
, dicens ulterius, quod totus clerus Rothomagensis vel Parisiensis nesciret eam condemnare nisi haberet in jus. Item dixit quod de suo adventu libenter diceret veritatem ; sed non diceret totum ; et quod spatium octo dierum non sufficeret ad dicendum omnia.Nos autem episcopus prædictus, diximus ei quod ipsa haberet consilium ab assistentibus, si deberet jurare an non. Quæ iterum respondit quod de suo adventu libenter diceret veritatem, et non aliter ; et quod non oportebat ut sibi amplius inde loqueretur. Postmodum ei diximus quod se redderet suspectem, si non vellet jurare de dicendo veritatem. Respondit ut prius. Iterato requisivimus eam ut juraret præcise et absolute. Tunc respondit quod libenter diceret illud quod sciret, et adhuc non totum.
- [239]
Cf. note précédente.
- [240]
Procès, t. I, p. 61 :
Dixit ulterius quod venit ex parte Dei et non habet hic negotiari quidquam, petens ut remitteretur ad Deum a quo venerat.
- [241]
Procès, t. I, p. 61 :
Iterum requisita et monita de jurando sub pœna essendi onerata de illo quod sibi imponebatur, respondit :
Transeatis ultra.
Finaliter adhuc ipsam requisivimus, de dicendo veritatem super eo quod tangit processam, dicendo ei quod exponebat se magno periculo per talem recusationem. Tunc autem respondit :Ego sum parata jurare dicere veritatem de hoc quod scio tangere processum
, et in hunc modum juravit. - [242]
Procès, t. I, p. 62 :
Deinceps ex ordinatione nostra, fuit interrogata per egregium doctorem, magistrum Johannem Pulchripatris, superius nominatum, qui primo ab ipsa petiit qua hora novissime comederat aut biberat. (jute respondit quod ab hesterno die post meridiem non comederat aut biberat.
Item interrogata qua hora, hesterno die, ipsam vocem audierat, respondit quod ter in illo die ipsam audiverat, semel de mane, semel in vesperis, et tertia vice cum pulsaretur pro Ave Maria de sero ; et multotiens audit eam pluries quam dicat. Interrogata quid heri de mane faciebat, cum illa vox venit ad eam, respondit quod ipsa dormiebat, et vox excitavit eam. Interrogata si vox excitavit eam tangendo ei brachia, respondit quod fuit excitata sine tactu. Interrogata si vox illa erat in camera ejus, respondit quod non quod ipsa sciat, sed erat in Castro. Interrogata si ipsa regratiata est illi voci, et si flexit genua, respondit quod regratiata est ei, existens et sedens in lecto suo, et junxit manus ; et hoc fuit postquam requisiverat auxilium.
- [243]
Procès, t. I, p. 62 :
Vox autem illa dixit eidem Johannæ quod respondere fraudacter. Ipsa interrogata quid vox dixit sibi, quando fuit excitata, respondit quod ipsa petivit eidem voci consilium de hoc quod ipsa debebat respondere, dicens eidem voci ut peteret de hoc consilium a Domino, et dixit quod responderet audacter et quod Deus juvaret eam. Interrogata utrum sibi dixerit aliqua antequam requireret eam, respondit quod vox dixit aliqua, sed non omnia intellexit. Verumtamen, postquam fuit excitata a somno, vox dixit ei quod audacter responderet.
Item dixit nobis episcopo prædicto :
Vos dicitis quod estis judex meus ; bene advertatis de hoc quod facitis, quia in veritate ego sum missa ex parte Dei et ponitis vos ipsum in magno periculo, gallice en grand dangier.
- [244]
Procès, t. I, p. 62 :
Interrogata an vox illa mutavitne suam deliberationem aliquando, respondit quod nunquam reperit eam in duabus loquelis contrariis. Dixit etiam quod illa nocte audivit eam dicentem sibi quod audacter responderet. Interrogata an vox prohibuit sibi ne diceret totum quod ab ea peteretur, dixit :
Ego non respondebo vobis de illo et habeo revelaliones tangentes regem, quas ego non dicam vobis.
Interrogata si vox prohibuerit sibi ne dicat revelationes, respondit :
Ego non sum consulta de hoc. Detis mihi dilationem XV dierum, et ego de hoc vobis respondebo
; et cum iterum dilationem de respondendo petivisset, dixit :Si vox prohibuerit mihi, quid inde vultis vos dicere ?
Adhuc interrogata utrum hoc sibi sit prohibilum, respondit :Credatis quod homines non prohibuerunt mihi
; item dixit quod illo die non respondebit, et nescit si debeat dicere an non, quousque fuerit sibi revelatum. - [245]
Procès, t. I, p. 63 :
Item dixit quod credit firmiter et æque fimiter,sicut credit fidem christianam et quod Deus redemit nos a pœnis inferi, quod ista vox venit a Deo et ex sua ordinatione. — Interrogata utrum illa vox quant dixit sibi apparere sit unus angelus vel utrum sit a Deo immediate, vel an sit vox unius sancti vel sanctæ, respondit :
Illa vox venit ex parte Dei, et credo quod ego non dico vobis plane illud quod ego seto, et habeo majorem metum deticiendi dicendo aliquid quod displiceat illis vocibus, quam ego habeam de respondendo valus. Et quantum ad istud interrogatorium, rogo vos ut habeam dilationem.
- [246]
Procès, t. I, p. 63 :
Interrogata si credit hoc displicere Deo quod dicatur veritas, respondit :
Voces dixerunt mihi quod aliqua dicam regi et non vobis.
Item dixit quod illa nocte dixit sibi multa pro bono regis sui quæ vellet ipsum regem tunc scire, et quod ipsa non potaret vinurn usque ad Pascha : ipse enim, ut eadem dicebat, fuisset lætior in suo prandio. Interrogata si posset tantum facere apud illam vocem, quod vellet obedire et deferre nuntium regi suo, respondit quod nesciebat si vox vellet obedire, nisi esset voluntas Dei et quod Deus consentiret.Et si placet Deo, inquit, ipse bene poterit facere revelari suo regi ; et de hoc essem bene contenta.
Interrogata quare illa vox non sic modo loquitur cum rege suo, sicut faciebat quando ipsa Johanna erat in ejus præsentia, respondit quod nescit si sit voluntas Dei, et addidit quod nisi esset gratia Dei, ipsa nesciret quidquam agere. - [247]
Procès, t. I, p. 64 :
Interrogata utrum consilium suum revelaverit quod ipsa evaderet de carceribus, respondit :
Ego (non) habeo vobis hoc dicere.
Interrogata si illa nocte vox dederit sibi consilium et advisamentum de hoc quod debebat respondere, respondit quod si ipsa vos ea revelaverit, ipsa non bene intellexerit.
Interrogata si in duobus diebus novissimis quibas audivit voces, advenerit ibi aliquod lumen, respondit quod in nomme vocis venit claritas.
- [248]
Procès, t. I, p. 64 :
Interrogata si cum vocibus videt aliquam aliam rem, respondit :
Ego non dicam vobis totum ; non habeo de hoc licentiam, nec juramentum meum tangit illud. Vox ipsa est bona et digna, nec de hoc teneor respondere.
Item petivit ut sibi darentur in scriptis puncta in quibus tunc non respondebat, et tunc petitum fuit utrum illa vox, a qua consilium petebat, habebat visum et oculos, respondit :Vos non habebitis adhuc.
Et dixit quod dictum puerorum est quodaliquando homines suspenduntur pro dicendo veritatem.
- [249]
Procès, t. I, p. 68 :
Interrogata an ipsa vellet habere vestem muliebrem, respondit :
Tradatis mihi unam ; ego accipiam et recedam ; aliter non accipiam. Et contentor de ista, postquam placet Deo quod deportem eam.
- [250]
Procès, t. I, p. 70 :
Primo requisivimus supradictam Johannam ut præstaret juramentum de dicendo veritatem in his quæ langerent processum. Ad quæ respondit quod libenter juraret dicere veritatem de his quæ tangunt processum, et non de omnibus quæ sciret. Iterum eam requisivimus quod de omnibus quæ peterentur ab ea juraret dicere veritatem, et respondit ut prius, dicens :
Vos debetis esse contenti, ego satis juravi.
- [251]
Procès, t. I, p. 70 :
Tunc ex ordinatione nostra magister Johannes Pulchripatris, superius nominalus, incepit eam interrogare. Et primo ab ca petiit qualiter, post diem sabbati novissime lapsum se habuerit et ipsa respondit :
Vos bene videtis qualiter me habui. Ego me habui quantum melius potui.
Interrogata an jejunaret quolibet die quadragesimæ respondit quærendo :
An hoc sit de vestro processu.
Et cum sibi diceretur quod hoc faciebat ad processum, respondit :Ita veraciter. Ego semper jejunavi per hanc quadragesimam.
- [252]
Procès, t. I, p. 70 :
Interrogata an postdiem sabbati audierat vocem quæ venut ad eam, respondit :
Ita veraciter, multoties audivi.
Interrogata un die sabbati audiverat eam in illa aula in qua interrogabatur, respondit :Hoc non est de processu vestro.
Et postea dixit quod ipsam ibi audiverat. Interrogata quid illa vox sibi dixit in die sabbati, respondit :Ego non bene intelligebam ipsam vocem, nec intelligebam aliquid quod possem vobis recitare, quousque regressa fui ad cameram meam.
- [253]
Procès, t. I, p. 71 :
Interrogata quod vox dixit sibi in camera ejus, quando regressa fuit, respondit :
Ipsa mihi dixit quod vobis responderem audacter.
Et dixit quod petebat consilium ab illa voce de his quæ petebantur ab ea. Dixit ulterius quod dicet libenter illud de quo revelando habebit licentiam a Domino, sed de hoc quod tangit revelationes tangentes regem Franciæ, ipsa non dicet sine licentia vocis suæ. Interrogata an vox prohibuit sibi ne diceret totum, respondit quod hoc non bene intellexit.Interrogata quid vox ultimate dixit sibi, respondit quod petebat consilium de aliquibus de quibus interrogata fuerat. Interrogata utrum vox sibi dederat consilium de aliquibus respondit quod de atiquibus punctis habuit consilium et de aliquibus poterit sibi peti responsio, de quibus non respondebit sine licentia ; et si absque licencia responderet, forsan non haberet voces in garantizationem, gallice en garant, sed quande habebit licentiam a Domino, non formidabit dicere, quia bene habebit garantizationem.
- [254]
Procès, t. I, p. 72 :
Item dixit quod habiterat confortationem a sancto Michaele… interrogata an sit multum tempus elapsum postquam primo habuit vorem sancti Michaelis. respondit :
Ego non nomino vobis vocem de sanctu Michaele ; sed loquor de magna confortatione.
- [255]
Procès, t. I, p. 73 :
Dicit etiam quod non venit in Franciam, nisi ex præcepto Dei.
- [256]
Procès, t. I, p. 73 :
Item dixit quod voces dixerunt ei quod responderet audacter.
- [257]
Procès, t. I, p. 73 :
Interrogata an voces dixerunt ci quod non dicat revelationes sine licentia earum, respondit :
Adhuc inde non vobis respondebo, et de hoc de quo habebo licentiam, ego respondebo libenter. Si autem voces hoc prohibuerunt, non bene intellexi.
Interrogata quale signum tradit quod iliam revelationem habeat ex parte Dei et quod sint sanctæ Catharina et Margarita, quæ cum ea loquuntur, respondit :Ego satis vobis dixi quod sunt sanctæ Catharina et Margarita, et credatis mihi si velitis.
Interrogata si hoc dicere sit ei prohibitum, respondit :Nondum bene intellexi an hoc sit mihi prohibitum vel non.
Interrogata qualiter scit facere distinctionem de respondendo de aliquibus punctis et de allis non, respondit quod de aliquibus punctis petierat licentiam et de aliquibus habebat. - [258]
Procès, t. I, p. 74 :
Ulterius dicit quod mallet esse distracta cum equis quam venisse in Franciam sine licentia Dei.
- [259]
Procès, t. I, p. 75 :
Interrogata quando vidit illam vocem quæ venit ad ipsam, utrum ibi erat lumen, respondit quod ibi erat multum de lumine ab omni parte et quod hoc bene decet. Dixit etiam interroganti quod non totum veniebat ad ipsam.
- [260]
Il nous semble vraisemblable que le greffier aura omis de dire que Notre-Seigneur y était représenté tenant le monde ; l’on ne voit pas ce que pourraient signifier deux anges des deux côtés du monde. La Vénérable dit la signification à la séance du 17 mars. (IV, p. 34, tout le numéro II.)
- [261]
Procès, t. I, p. 81 :
In quorum præsentia, ipsam Johannam somma vimus et requisivimus quod faceret et præstaret juramentum simpliciter et absolut ? de dicendo veritatem super his quæ peterentur ab ea. Respondit quod parata erat jurare dicere veritatem de omnibus quæ sciret tangentibus processum, prout alias dixit. Item dixit quod multa scit quæ non tangunt processum et non est opus dicere. Postea iterum dixit :
De omni illo de quo ego sciam veraciter quod tangit processum libenter dicam.
Item adhuc sommata et requisita, ut prius, de faciendo juramentum, respondit :Illud quod ego sciam de vero respondere, libenter dicam quod tangit processum.
Et sic juravit, sacrosanctis tactis Evangeliis. Postea dixit :De hoc quod ego sciant quod tangit processum libenter dicam veritatem, et dicam vobis tantum quantum dicerem si ego essem coram Papa Romano.
- [262]
Procès, t. I, p. 84 :
Item dicit quod antequam sint septem anni, Anglici dimittent majus vadium quam fecerint coram Aureliams, et quod tutum perdent in Francia. Dicit etiam quod præfati Anglici habebunt majorem perditionem quam unquam habuerunt in Francia ; et hoc erit per magnam victoriam quam Deus mittet Gallicis.
Interrogata qualiter hoc scit, respondit :
Ego bene scio istud per revelationem quæ mihi facta fuit, et quod ante septem annos eveniet ; et bene essem irata quod tantum differretur.
Dicit etiam quod illud per revelationem scit, æque bene sicut sciebat quod cramus tunc ante ipsam.Interrogata quando istud eveniet, respondit quod nescit diem neque horum.
Interrogata quo anno eveniet, respondit :
Vos non habebitis adhuc ; bene tamen vellem quod hoc esset ante festum Beati Johannis.
Interrogata an dixerit quod infra festum hiemale Beati Martini istud eveniet, respondit quod ante festum Beati Martini hiemalis mutta viderentur et poterit esse quod erunt Anglici qui prosternentur ad terram.
Interrogata quid dixit Johanni Gris, custodi suo, de illo die festo Beati Martini, respondit :
Ego vobis dixi.
Interrogata per quem scit istud futurum, respondit quod hoc scit per sanctas Catharinam et Margaretam.
- [263]
Procès, t. I, p. 85 :
Interrogata an sanctus Gabriel erat cum sancto Michaele, quando venit ad eam, respondit quod de hoc non recordatur.
Interrogata an post diem martis novissimum locuta est cum sanctis Katherina et Margareta, respondit quod sic, sed nescit horam. Interrogata quo die, respondit quod heri et hodie, nec est dies quin eas audiat.
La suite du texte original au t. II, p. 144 et seq. de la Vraie Jeanne d’Arc.
- [264]
Procès, t. I, p. 85 :
De aliis habitibus non loquitur.
- [265]
Procès, t. I, p. 85 :
Interrogata an sanctæ Katharina et Margareta locutæ sunt cum ea sub arbore de qua superius fit mentio, respondit :
Ego nihil scio.
Interrogata si apud fontem qui est juxia arborem predictæ sanctæ locutæ sunt cum ea, respondit quod sic, et quod audivit eas ibi, sed quid sibi tunc dixerunt, nescit. - [266]
Procès, t. I, p. 87 :
Interrogata quid eædem sanctæ sibi promiserunt sive ibi, sive alibi., respondit quod nullam sibi promissionem fecerunt, nisi hoc fuerit per licentiam Dei. — Interrogata quales promissiones sibi fecerunt, respondit :
Hoc non est de vestro processu ex toto.
Et de aliquibus rebus sibi dixerunt quod rex suus restitueretur in regnum suum, velint adversarii ejus aut nolint.Dicit etiam quod promiserunt ipsam Johannam conducere in Paradisum et ita ab cis requisivit. Interrogata si habuerit aliam promissionem, respondit quod est alia promissio, sed non dicet eam, et quod hoc non tangit processum. Et dicit quod infra tres menses, dicet aliam promissionem.
Interrogata an voces dixerunt quod infra tres menses liberabitur a carcere, respondit :
Hoc non est de vestro processu ; tamen nescio quando ero liberata.
Et dixit quod illi qui volunt ipsam auferre de hoc mundo, poterunt ire ante ipsam. - [267]
Procès, t. I, p. 88 :
Interrogata an suum consilium dixerit sibi quod erit liberata a præsenti carcere, respondit :
Loquamini mecum infra tres menses ; ego de hoc vobis respondebo.
Dixit ultra :Petatis ab assistentibus sub juramento suo an istud tangat processum.
Et postea habita deliberatione assistentium, qui omnes deliberaverunt quod tangebat processum, dixit :
Ego semper bene vobis dixi quod vos nesciretis totum. Et oportebit semel quod ego sim liberata. Et volo habere licentiam, si ego dicam ; ideo peto dilationem.
Interrogata si voces prohibuerunt ei ne diceret veritatem, respondit :
Vultis vos quod vobis dicam id quod vadit ad regem Franciæ ? Sunt multa quæ non tangunt processum.
Dicit etiam quod bene scit quod rex suus lucrabitur regnum Franciæ, et hoc ita bene scit sicut sciebat quod eramus coram ea in judicio. - [268]
Procès, t. I, p. 88 :
Dixit etiam quod fuisset mortua, nisi fuisset revetatio quæ confortat eam.
- [269]
Voir l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, p. 55 et p. 153 et suiv.
- [270]
Procès, t. I, p. 94 :
Interrogata an sciverat per revelationes quod evaderet, respondit :
Hoc non tangit vestrum processum. Vultis quod ego loquar contra me ?
Interrogata an voces suæ aliquid inde sibi dixerunt, respondit :
Hoc non est de vestro processu. Ego refero me ad Dominum
(tous les manuscrits portent : ad Dominum, et non pas : ad processum, comme l’écrit Quicherat ; ce qui n’a pas de sens), et si totum pertinent ad vos, ego dicerem totum. Dixit ultra quod per fidem suam nescit neque diem neque horam qua evadet. Interrogata au voces aliquid sibi dixerunt in generali, respondit :Ita veraciter ipsæ dixerunt mihi quod essem liberata ; sed nescio diem neque horam ; et quod audacter faciam lætum vultum.
- [271]
Ici seulement commence ce qui nous reste de la minute française. Elle sera citée de préférence à la version latine, à laquelle elle a manifestement servi de texte.
Interroguée se quant Dieu lui révêla qu’elle muât son abit, se ce fust par la voui de saint Michiel, de saincte Katherine ou saincte Marguerite, respond :
Vous n’en aurez maintenant autre chose.
- [272]
Procès, t. I, p. 113 :
Fuit requisita de faciendo et præstando veritatem. Respondet :
Je vous promets que je diray vérité de ce qui touchera votre procès ; et plus me contraindrez jurer, et plus tard vous le diray.
- [273]
Il n’est cependant pas nommé parmi les assesseurs.
- [274]
Procès, t. I, p. 127 :
Interroguée se elle les a aucunes fois appelées, et ilz n’estoient point venues, respond qu’elle n’en oult oncques besoing pou, qu’elle ne les oit.
- [275]
Procès, t. I, p. 127 :
Interroguée se sainct Denis apparut oncques à elle, respond que non qu’elle saiche.
- [276]
La phrase est ambiguë et pourrait signifier que c’est le jeune homme qui jura et finit par avouer la non promesse. La traduction latine suppose que Jeanne fit le serment.
- [277]
Procès, t. I, p. 130 :
Interroguée, puisqu’elle se dit fille de Dieu, pourquoi elle ne dist point voulontiers Pater noster, respond : elle la dit voulontiers ; et autrefois, quand elle recusa la dire, c’estoit en intencion que Monseigneur de Beauvès la confessast.
- [278]
Procès, t. I, p. 132 :
Interroguée se ce fust à la requeste de Robert ou d’elle qu’elle prinst abit domme, respond que ce fust par elle et non à la requeste domme du monde. Interroguée se la voix lui commanda qu’elle prinst abit domme, respond :
Tout ce que j’ay fait de bien, je l’ay fait par le commandement des voix.
Et dit oultre, quant à cest abit, en respondra autre fois, que de présent n’en est point advisée ; mais demain en respondra. - [279]
Procès, t. I, p. 132-133 :
Interroguée se, en prenant habit d’homme, elle pensait mal faire, respond que non, et encore de présent, s’elle estoit en l’autre party, et en cet habit d’homme, lui semble que ce seroit un des grands biens de France, de faire comme elle faisoit au-devant de sa prise.
- [280]
Procès, t. I, p. 133-134 :
Interroguée comme elle eust délivré le duc d’Orléans, respond qu’elle eust assés prins de çà prinse des Anglois pour le ravoir ; et se elle n’eust prinses assés prinse de çà, elle eust passé la mer pour le aler quérir à puissance en Angleterre.
Interroguée se saincte Marguerite et saincte Katherine lui avoient dit sans condicion et absolument qu’elle prendroit gens suffisans pour avoir le duc d’Orléans qui estoit en Angleterre, ou autrement qu’elle passeroit la mer pour le aler quérir et admener dedans trois ans, respond que ouil ; et qu’elle dit à son roy, et qu’il la laissast faire des prisonniers. Dit oultre d’elle que, s’elle eust duré trois ans sans empêchement, elle l’eust délivré. Item dit qu’il y avoit plus bref que de trois ans, et plus long que d’un an, mais n’en a pas de présent de mémoire.
- [281]
Procès, t. I, p. 134 :
Interroguée du signe baillé à son roy, respond qu’elle en aura conseil à saincte Katherine.
- [282]
Dans le long commentaire sur le signe donné au roi, au tome IV, la justesse de cette parole, au milieu de tant d’autres vraiment inspirées, nous avait échappé. Ce que l’ange certifiait au roi en lui apportant la couronne, c’était la réponse du ciel à la prière mentale qu’il avait faite, prière dans laquelle étaient exprimés des doutes sur la légitimité de sa naissance. Le signe était là, et la Vénérable s’exprime admirablement. Le reste était une conséquence.
- [283]
Elle avait donné le signe en mars, au roi seul, à son arrivée à Chinon, et de nouveau, en avril, au retour de Poitiers, soit en le révélant alors en présence de quelques témoins choisis, soit parce qu’alors fut promulgué le résultat de l’examen qu’elle venait de subir. (IV p. 18.)
- [284]
Procès, t. I, p. 146 :
Interroguée d’un prêtre concubinaire, etc., et d’une tasse perdue, respond :
De tout ce, je n’en sçais rien, ne oncques n’en ouy parler.
- [285]
Compiègne fut délivré le 25 octobre. Voir le beau récit de cette délivrance dans La prise de Jeanne-d’Arc à Compiègne, par M. Alexandre Sorel, p. 255 et seq. Le comte de Vendôme tenta cet heureux coup de main à la suite d’un vœu fait solennellement à Notre-Dame, dans la cathédrale de Senlis. (Ibid., p. 256.)
- [286]
Procès, t. I, p. 154 :
Item requit, se ainsi est qu’elle soit menée à Paris, qu’elle ait le double de ses interrogatoires et responses, afin qu’elle le baille à ceux de Paris, et leur puisse dire :
Vécy comme j’ai été interroguée à Rouen, et mes responses
, et qu’elle ne soit plus travaillée de tant de demandes. - [287]
Procès, t. I, p. 154 :
Interroguée pour ce qu’elle avoit dit que Monseigneur de Beauvez se mectait en danger de la meictre en cause, quar c’estoit, et quel danger, et tant de Monseigneur de Beauvez que des autres, respond que c’estoit, et est, qu’elle dit à Monseigneur de Beauvez :
Vous dites que vous estes mon juge, je ne sçais se vous l’estes, mais advisez bien que ne jugés mal, que vous vous mestriès en grand danger, et vous en advertis, afin que se Notre Seigneur vous en chastie, que je fais mon devoir de vous le dire.
- [288]
Procès, t. I, p. 155 :
Interroguée quel est ce péril ou danger, répond que sainte Catherine lui a dit qu’elle aurait secours, et qu’elle ne sait si se sera à être délivrée de la prison, ou, quand elle serait en jugement, s’il y viendrait aucun trouble, par quel moyen elle pourrait estre délivrée ; et pense que ce soit l’un ou l’autre.
Et le plus lui dient ses voix qu’elle sera délivrée par grand victoire ; et après lui dient ses voix :
Pran tout en gré, ne te chaille de ton martyre, tu t’en vendras enfin en royaume de paradis.
Et ce luy dient ses voix simplement et absolument, c’est assavoir sans faillir.Et appelle ce, martire, pour la paine et adversité qu’elle seuffre en la prison, et ne sçait se plus grand souffrera ; mais s’en actent à Nostre Seigneur.
- [289]
Procès, t. I, p. 157 :
Interroguée se, depuis qu’elle est en ceste prison, a point regnoyé ou malgréé Dieu, respond que non, et que aucunes fois, quant elle dit : Bon gré Dieu, ou saint Jean, ou Nostre-Dame, ceulx qui peuvent avoir rapporté, ont mal entendu.
- [290]
Procès, t. I, p. 159 :
Et quant on lui a ramentue qu’elle avoit assailli Paris à jour de feste, qu’elle avoit eu le cheval de Monseigneur de Senlis, qu’elle s’estoit laissée cheoir de la tour de Beaurevoir, qu’elle porte abit d’homme, qu’elle estoit consentante de la mort de Franquet d’Arras, s’elle cuide point avoir fait péchié mortel, respond :
Au premier de Paris, je n’en cuide point estre en péchié mortel ; et se je l’ay fait, c’est à Dieu d’en congnoistre, et en confession à Dieu et au prebtre.
- [291]
Procès, t. I, p. 161 :
Au quart, elle porte habit d’homme, respond :
Puisque je le fais par le commandement de nostre Sire et en son service, je ne cuide point mal faire ; et quand il lui plaira à commander, il sera tantoust mis jus.
- [292]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 516-518.
- [293]
Procès, t. I, p. 162 :
Après les monitions faictes à elle, et requisitions que, s’elle a fait quelque chose que soit contre nostre foy, qu’elle s’en doit rapporter à la déterminacion de l’Église, respond que ses réponses soient veues et examinées par les clercs, et puis que on luy die s’il y a quelque chose qui soit contre la foy chrestienne : elle sçara bien à dire par son conseil qu’il en sera, et puis en dira ce que en aura trouvé par son conseil. Et toutes voies, s’il y a rien de mal contre la foy chrestienne que nostre Sire a commandée, elle ne vouldroit soustenir, et seroit bien courroucée d’aller contre.
Item, luy fut déclairé l’Église triomphant et l’Église militant, que c’estoit de l’un de l’autre. Item, requise que de présent elle se meist en la détermination de l’Église de ce qu’elle a fait ou dit, soit bien ou mal, respond :
Je ne vous en répondray autre chose pour le présent.
- [294]
Procès, t. I, p. 164 :
Interroguée, puisqu’elle demande à ouyr messe, que il semble que ce seroit le plus honneste qu’elle fut en abit de femme ; et pour ce fut interroguée lequel elle aymeroit (mieux), prendre abit de femme et ouyr messe, que demourer en habit d’homme et non ouyr messe, respond :
Certifiez-moy de oyr messe se je suys en abit de femme, et sur ce je vous respondray.
- [295]
Procès, t. I, p. 165 :
À quoy lui fut dit par l’interrogant :
Et je vous certifie que vous orrez messe, mais que soyez en abit de femme.
Respond :Et que dictes-vous se je ay juré et promis à notre roy non meictre jus cet abit ? Toutes voyes je vous responds : Faictes-moy faire une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la baillez, à aler à la messe, et puis, au retour, je reprendray l’abit que j’ay.
Et interroguée de prendre du tout l’abit de femme pour aler ouyr messe, respond :Je me conseilleray sur ce, et puis vous respondray.
Et oultre requiert, en l’onneur de Dieu et de Nostre-Dame, qu’elle puisse ouyr messe en ceste bonne ville.Et ad ce luy fut dit qu’elle prengne abit de femme simplement et absolument. Et elle respond :
Baillez-moy abit comme une fille de bourgoys, c’est assavoir houppelande longue, et je le prendray, et mesmes le chaperon de femme pour aler ouyr messe.
Et aussi le plus instamment qu’elle peust, requiert que on luy lesse cest abit qu’elle porte, et que on la laisse oyr messe sans le changier. - [296]
Procès, t. I, p. 166 :
Interroguée se de ce qu’elle a dit et fait, elle veult (se) submeictre et rapporter en la déteminacion de l’Église, respond que :
Toutes mes œuvres et mes fais sont tous en la main de Dieu, et m’en actend à luy ; et vous certiffie que je ne vouldroie rien faire ou dire contre la foy chrétienne ; et se je avoye rien lait ou dit qui fust sur le corps de moy, que les clercs sceussent dire que ce fust contre la foy chrestienne que nostre Sire ait establie, je ne vouldroie soutenir, mais le bouteroye dehors.
Et interroguée se elle s’en vouldroit point submectre en l’ordonnance de l’Église, respond :
Je ne vous en respondray maintenant autre chose, mais samedi envoyez-moy le clerc, se n’y voulez venir, et je luy respondray de ce à l’aide de Dieu, et sera mis en escrit.
- [297]
Quicherat met en note :
C’est-à-dire les interrogatoires de Poitiers, ou peut-être l’Évangile que tenait l’un des juges.
Cela ne peut pas être l’Évangile, où il n’est question ni de Jeanne d’Arc ni de sa mission. J’avais regardé comme vraisemblable que c’était le registre de Poitiers. Je pense aujourd’hui que c’était simplement le procès-verbal même du procès.
- [298]
Procès, t. I, p. 171 :
Interroguée de la grandeur et estature de celluy ange, dit que samedi elle en respondra avec l’autre chose dont elle doit respondre, c’est assavoir ce qu’il en plaira à Dieu.
- [299]
Procès, t. I, p. 172 :
Interroguée, pour ce qu’elle a dit que pour dire vérité, aucunes fois l’on est pendu, et pour ce, s’elle sçait en elle quelque crime ou faulte, pourquoy elle peust ou deust mourir, s’elle le confesseroit, respond que non.
- [300]
Procès, t. I, p. 174 :
Interroguée s’elle se veult meictre de tous ses diz et fais, sait de bien au mal, à la déterminacion de notre mère sainte Église, respond que, quant à l’Église, elle l’aime et la vouldroit soutenir de tout son povoir pour notre foy chrestienne ; et n’est pas elle que on doive destourber ou empescher d’aler à l’église, de ne ouyr messe. Quant aux bonnes œuvres qu’elle a l’aides et de son advènement, il faut qu’elle s’en actende au Roy du Ciel, qui l’a envoyée, à Charles, fils de Charles, roy de France, qui sera roy de France,
et verrés que les François gaigneront bien tost une grande besoigne que Dieu envoyeroit aux François ; et tant que il branlera presque tout le royaume de France
. Et dit qu’elle le dit afin que, quant ce sera advenu, que ou ait mémoire qu’elle l’a dit. Et requise de dire le terme, dit :Je m’en actend à Nostre-Seigneur.
- [301]
Procès, t. I, p. 175 :
Interroguée de dire s’elle se rapportera à la déterminacion de l’Église, respond :
Je m’en rapporte à Nostre-Seigneur, qui m’a envoyée, à Nostre-Dame, et à tous les benoicts saincts et sainctes de Paradis.
Et luy est advis que c’est tout ung de NostreSeigneur et de l’Église, et que on ne doit pas faire de difficulté, en demandant pourquoy on fait difficulté que ce soit tout ung.Adonc luy fut dit que il y a l’Église triomphant, ou est Dieu, les saincts, les angles et les âmes saulvées. L’Église militant, c’est nostre Saint-Père le pape, Vicaire de Dieu en terre, les cardinaux, les prélats de l’Église et clergié. et tous bons chrestiens et catholiques ; laquelle Église bien assemblée ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit. Et pour ce, interroguée s’elle se veult raporter à l’Église militant, c’est assavoir c’est celle qui est ainsi déclairée, respond :
Qu’elle est venue au roy de France de par Dieu, de par la Vierge Marie, et tous les benoicts saincts et sainctes de Paradis, et l’Église glorieuse de là haut et de leur commandement ; et à celle Église-là elle soumet tous ses bons fais, et tout ce qu’elle a fait ou à faire, et de respondre s’elle se submeictra à l’Église militant, dit qu’elle n’en respondra maintenant autre chose.
- [302]
Laici et clerici infra sacros ordines constituti, ignorantes, inexperti, vagi, dyscoli, profugi, apostatæ, de criminibus condemnali et de caceribus fugientes. nobis et suis superioribus rebelles, et reliqua istius modi monstra concurrerunt.
C’est ainsi que la Bulle Moyses qualifie l’assemblée de Bâle.
- [303]
Procès, t. I, p. 176 :
Interroguée qu’elle dit à cel habit de femme que on luy offre, afin qu’elle puisse aler ouyr messe, respond : Quant a l’abit de femme, elle ne le prandra pas encore, tant qu’il plaira à Notre-Seigneur. Et se ainsi est qu’il la faille mener jusques en jugegement, qu’il la faille desvestir en jugement, elle requiert aux seigneurs de l’Église, qu’il luy donnent la grâce de avoir une chemise de femme et un queuvre-chief en sa teste ; qu’elle ayme mieulx mourir que de révoquer ce que Nostre Seigneur luy a fait faire, et qu’elle croist fermement que Nostre Seigneur ne laira jà advenir de la meictre si bas, par chose qu’elle n’ait secours bien tost de Dieu et par miracle.
Interroguée, pour ce qu’elle dit qu’elle porte habit d’omme par le commandement de Dieu, pourquoy elle demande chemise de femme en article de mort, respond :
Il luy suffit qu’elle soit longue.
- [304]
Procès, t. I, p. 177 :
Interroguée pour ce qu’elle a dit qu’elles prendront habit de femme, mais que on la laissast aller, se ce plairoit à Dieu, respond : se on luy donnoit congié en abit de femme, elle se meîctroit tantoust en abit d’omme, et feroit ce que luy est commandé par Nostre Seigneur ; et l’a autrefois ainsi respondu, et ne feront pour rien le serement qu’elle ne se armast et meist en abit d’omme, pour faire le plaisir de Nostre Seigneur.
- [305]
Procès, t. I, p. 177 :
Interroguée de l’aage et des vêtements de sainte Katherine et Marguerite, respond :
Vous êtes respondu de ce que vous en aurez de moy ; et n’en oirez aultre chose ; et vous en ay respondu tout au plus certain que je scay.
- [306]
Procès, t. I, p. 184-185 :
Interroguée pour ce qu’elle a dit à Monseigneur de Beauvès qu’elle respondroit à Monseigneur et à ses commis, comme elle ferait devant Notre Saint-Père le pape, et toutefois il y a plusieurs interrogatoires à quoy elle ne veult respondre, se elle ne respondroit point plus plainement qu’elle ne faist devant Monseigneur de Beauvais, respond qu’elle a respondu tout le plus vray qu’elle a sceu, et s’elle sçavoit aucune chose qui lui vensist à mémoire qu’elle n’ait dit, elle dirait voulentiers.
Interroguée de l’ange qui apporta le signe à son roy, de quel aaige, grandeur et vestement…
Interroguée se il luy semble qu’elle soit tenue respondre plainement vérité au pape, Vicaire de Dieu, de tout ce que on luy demanderoit louchant la foy et le fait de sa conscience, respond qu’elle requiert qu’elle soit menée devant luy ; et puis respondra devant luy tout ce qu’elle devra respondre.
- [307]
Procès, t. I, p. 191 :
Dum hujusmodi scripta legerentur, dixit quod erat cognominata d’Arc, seu Rommée, et quod in partibus suis filiæ portabant cognomen matris. Ulterius dixit quod legerentur consequenter interrogatoria et responsiones, et ea quæ legerentur, si non contradiceretur, tenebat pro veris et confessatis.
Dixit etiam super articulo de recipiendo habitum muliebrem, et addidit ista :
Tradatis mihi unam tunicam muliebrem pro eando ad domum matris, et ego accipiam.
Et est pro essendo extra carceres ; et quando esset extra carceres, caperet consilium quid deberet facere.Finaliter post lecturam dictorum contentorum in registre, dicta Johanna confessa fuit quod bene credebat se dixisse, prout scriptum erat in registro et prout eidem lectum fuit ; nec ad aliqua de dictis contentis in dicto registro contradixit.
- [308]
Procès, t. I, p. 191 :
Item, Dominica in Ramis Palmarum immediate sequenti, die XXV dicti mensis Martii, de mane, in loco carceris dictas Johannæ, in Castro Rothomagensi, nos, Episcopus prædictus, allocuti fuimus prædictam Johannam, præsentibus venerabilibus viris, dominis et magistris, Johanne Pulchripatris, Nicolao Midi, Petro Mauricio, doctoribus, et Thoma de Courcellis, bachalario in sacra Theologia. Et eidem Johannæ diximus quod pluries, et maxime die hesterno, ipsa requisiverat quod, propter dierum et temporis solemnitatem, ipsi permitteretur audire missam in ipsa dominica quæ erat in Ramis Palmarum : propterea nos ab ea petebamus utrum, si istud eidem concederetur, vellet dimittere habitum virilem et recipere habitum muliebrem, prout consueverat in loco nativitatis suæ, et prout mulieres sui loci consueverant deferre.
Ad quod dicta Johanna respondit, requirendo quod permitteretur audire Missam in habitu virili in quo erat, et quod etiam posset percipere sacramentum Eucharistiæ in festo Paschæ.
Tunc eidem diximus quod ad petitum responderet, videlicet an vellet dimittere habitum virilem, si hoc sibi concederetur. Ipsa vero respondit quod de hoc non erat consulta, nec poterat adhuc recipere dictum habitum. Et nos eidem diximus an vellet habere consilium cum sanctis utrum reciperet habitum muliebrem. Ad quod respondit quod permitti poterat in hoc statu Missam audire, quod summe optabat, sed habitum mutare non poterat, nec etiam hoc erat in ipsa.
- [309]
Procès, t. I, p. 192 :
Postmodum dicti magistri exhortati sunt eam quod, pro tanto bono et devotione quam videbatur gerere, quod vellet capere habitum suo sexui convenientem. Quæ Johanna iterum respondit quod in ipsa non erat hoc facere ; et, si in ipsa esset, hoc esset bene cito factum.
Fuit autem sibi dictum quod loqueretur cum vocibus suis ad sciendum si resumeret habitum muliebrem, ut in Pascha possel recipere viaticum. Ad quod respondit ipsa Johanna quod, quantum est de ipsa, non perciperet ipsam viaticum mutando habitum suum in muliebrem ; rogabatque quod permitteretur audire missam in habita yirili, dicens quod ille habitas, non onerabat animam suam et quod ipsum portare non erat contra Ecclesiam.