Tome III : Livre VI. La chronique de Morosini
567Livre VI La libératrice d’après la Chronique de Morosini
Texte original : Pièce justificative P.
- La Pucelle jusqu’après la victoire de Patay (lettres 1 à 5)
- La Pucelle depuis sa naissance jusqu’à la veille du sacre (lettres 6 à 9)
- Du sacre jusqu’à la retraite sur la Loire (lettres 10 à 14)
- Le retour sur la Loire jusqu’à la captivité de la Pucelle (lettres 15 à 19)
- La Pucelle depuis sa prise jusqu’à son supplice (lettres 20 à 23)
Remarques historiques et critiques
De toutes les Chroniques que les pays étrangers à la querelle anglo-française nous ont transmises sur la Libératrice, voici certainement la plus intéressante. La première par ordre de date, elle est écrite au cours même des événements, au fur et à mesure qu’ils s’accomplissent. Elle a une forme à part, puisqu’elle consiste en une correspondance, due principalement à un noble Vénitien mandant à son père les événements qui se passaient en France, d’un lieu particulièrement bien situé pour être bien renseigné. À tous ces titres, la Chronique Morosini, inédite jusqu’ici et presque inconnue, doit trouver place dans les histoires de la Pucelle, non seulement comme la première des Chroniques étrangères, mais aussi comme celle qui nous fait saisir sur le fait même l’impression produite dans la Chrétienté entière par la céleste apparition. Qu’un document de pareille valeur, après être demeuré caché durant plus de neuf demi-siècles, soit venu à la lumière lorsque la cause de la Vénérable Pucelle faisait les premiers pas dans la voie qui, tout le monde l’espère, la fera monter sur les autels, n’y a-t-il pas là une coïncidence extraordinaire, et comme providentielle ? L’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc estime une faveur du Ciel de l’avoir amenée au jour ; il y voit un effet de la Bénédiction apostolique par laquelle le Vicaire de Jésus-Christ a bien voulu encourager ses travaux et lui dire de les continuer.
Faire connaître le concours de circonstances qui ont amené le précieux document entre ses mains, c’est justice, parce que ce sera faire connaître ceux qui ont provoqué et secondé ses recherches.
568Une revue française, dont il a oublié le nom, parla en 1893 d’un ouvrage publié à Trieste sous ce titre : Di Giovanna d’Arco ressuscitata degli stude storici. L’auteur, Mme Adèle Butti, affirmait que la Chronique inédite de Morosini, dont une copie était à Venise et l’original à Vienne, renfermait de longues et intéressantes pages sur la Libératrice française. Le R. P. Rivière signala cette indication à l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc qui, occupé alors à l’édition du volume précédent, n’y prêta qu’une demi-attention et se contenta de parler à son éditeur de la voie par laquelle il pourrait se procurer le volume de Mme Butti. Il n’y avait eu aucune démarche effective, lorsqu’une lettre de Venise sur un sujet différent réveilla ses souvenirs et son attention. Il demanda qu’on lui fît faire une transcription des pages consacrées à la Pucelle ; il y eut des difficultés. Il s’adressa à Vienne et ne fut pas plus heureux.
C’est alors qu’il s’adressa à M. Léopold Delisle, administrateur général de la Bibliothèque nationale à Paris. Il le savait aussi complaisant que savant, et connu du monde érudit dans l’Europe entière. Un mot de sa part, espérait-il, lui ouvrirait des portes jusqu’alors fermées. Son attente ne fut pas trompée. M. Castellani, bibliothécaire de la Marcienne à Venise, fit le meilleur accueil à la demande de son collègue de Paris, et confia la transcription du document demandé à M. Vittorio Baroncelli, son sous-bibliothécaire. Quelques jours après, il arrivait transcrit avec le meilleur goût. M. Baroncelli avertissait que ce n’était qu’une partie des pages consacrées par Morosini à la Pucelle. Elles ne prenaient pas assez haut, ne se prolongeaient pas assez loin. On s’empressa de demander le tout. La découverte était beaucoup plus précieuse qu’on ne l’avait imaginé, non seulement pour l’histoire de l’Héroïne, mais aussi pour celle de la France et de la Chrétienté à la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe. C’est ce qui résulte de l’inspection de la Chronique, et aussi d’une notice publiée en 1843 dans l’Archivio storico-italiano (t. V, p. 334), notice que découvrit M. Delisle, et dont il voulut bien, avant de la traduire dans le Journal des Savants, donner connaissance à celui qui avait attiré son attention sur le manuscrit si longtemps oublié.
La Chronique Morosini est une histoire de Venise à partir de la fondation de la ville. Les cinquante premiers feuillets faisant défaut, l’histoire dont nous sommes en possession ne commence en réalité qu’à l’année de l’élection du doge Dandolo (1192). Pour une raison semblable, il est impossible de fixer jusqu’où l’auteur l’avait conduite ; elle est fruste à la fin, et finit à l’année 1433.
Le manuscrit de Vienne est du XVe siècle. Il fut donné par le signor Annibale degli abati Olivieri di Pesaro à Marco Foscarini, mort dans la suite doge de Venise en 1763. Les manuscrits de Marco Foscarini ayant 569été achetés par le gouvernement autrichien, la Chronique Morosini fut transférée à Vienne en 1801 ; et elle y a pris place parmi les manuscrits de l’État, sous les numéros 6586-6587. La ville de Venise en a fait depuis tirer une copie, certifiée exacte par le commandeur Bartolomeo Cecchetti. Cette copie est cotée MMXLVIII, à la bibliothèque Saint-Marc.
La notice publiée par l’Archivio storico-italiano est celle que l’un des possesseurs a mise en tête du manuscrit. On y lit que la Chronique, succincte d’abord, s’étend au fur et à mesure qu’elle se rapproche des temps où l’auteur a commencé à écrire. C’est de 1374 à 1380. Dès lors ce n’est pas tant une histoire qu’un journal. L’auteur y consigne tout ce qui se passe à Venise : guerres, alliances, ambassades, délibérations des divers corps de la Sérénissime République, navires en partance, leur chargement, leur retour ou leur capture, les joutes, les réjouissances publiques ; tout y est signalé avec la date de l’année, du mois et du jour.
Morosini ne se contente pas de rapporter ce qui se passe dans la République ; il inscrit les nouvelles qui lui arrivent du monde connu, tant par lettres que par récits oraux. Or Venise était alors la reine des mers ; il n’y avait pas de meilleur centre d’informations. Les trois-mille-cinq-cents vaisseaux de Venise cinglaient vers la mer Noire et vers la Baltique, touchaient à Trébizonde et à Lübeck. C’était surtout par Venise que les États chrétiens échangeaient leurs produits, que le Levant et le monde musulman et même indien communiquaient avec l’Occident. Les galères vénitiennes portèrent souvent les croisés ; et c’est à Venise surtout que s’embarquaient les pèlerins de Terre-Sainte. Venise avait partout des comptoirs et des agents. On trouvera dans les lettres qui vont suivre la mention de la Scarcella, mot dont la traduction littérale est malle, dans le sens où nous disons la malle des Indes, la malle du Japon.
Morosini n’enregistrant pas seulement les événements qui regardaient Venise : sa Chronique, ou mieux son Journal, intéresse aussi les autres États. Ainsi l’a pensé la Société de l’Histoire de France ; elle a confié à M. Germain Lefèvre-Pontalis le soin d’extraire du manuscrit ce qui intéresse nos Annales. La Société de l’Histoire de France et M. Germain Lefèvre-Pontalis ont des relations et un crédit auxquels ne saurait prétendre un simple religieux. Ils ont obtenu ce que, d’après des renseignements précédents, j’aurais inutilement sollicité, le dépôt pour quelque temps, à la Bibliothèque nationale de Paris, du manuscrit original de Vienne. M. Lefèvre-Pontalis a bien voulu permettre que la copie vénitienne, œuvre de M. Baroncelli, fut collationnée avec le texte primitif. Un paléographe de mérite, M. Vaesens, a fait ce travail : il n’a relevé que peu de variantes altérant le sens.
Ce sens n’est pas toujours facile à saisir. Encore aujourd’hui le vénitien 570diffère de l’italien, mais au XVe siècle nombreux étaient les dialectes de la langue de Dante, et comme toutes les langues vivantes, l’italien a subi dans l’espace de cinq siècles de nombreux changements. On peut comprendre le français actuel, et être souvent arrêté dans la lecture de Froissart ou de Joinville. Morosini usait-il de la main d’un scribe ou était-il à lui-même son propre secrétaire ? Il y a certainement des incorrections dans le texte. On peut les constater parfois en voyant dans la même lettre sur le même fait des assertions peu concordantes ; elles sont manifestes dans les lettres VII et VIII par la comparaison avec le texte de ces mêmes documents empruntés à une autre collection, et publiés dans la Scintilla des 17 et 24 février 1895.
Aussi des Italiens de naissance, mis en présence du texte de Morosini, se sont-ils déclarés incompétents, ou n’ont donné que des traductions qui n’en étaient pas. J’ai profité du bon vouloir de l’un de mes frères, qui avait passé plusieurs années en Italie, pour essayer, dans les Études Religieuses, une traduction que j’eusse voulu meilleure. Je promettais de continuer les efforts. M. Baroncelli a bien voulu me venir encore en aide ; et m’a envoyé une traduction en italien moderne. Non seulement M. le sous-bibliothécaire comprend notre langue ; il l’écrit ; il a bien voulu corriger les épreuves du texte que l’on trouvera aux Pièces justificatives. Je suis heureux de lui en exprimer ici toute ma gratitude.
Les passages de Morosini sur la Pucelle sont au nombre de vingt-trois. Onze se composent de lettres écrites par Pancrace Justiniani à son père. Elles sont souvent fort longues et fort intéressantes ; c’est la partie vive de la Chronique en ce qui regarde la Pucelle. La plupart des autres n’ont guère de valeur que comme expression du sentiment que la Pucelle produisait dans la Chrétienté, et de ce que la renommée publiait sur son compte.
Les Annales de Venise sont pleines des noms des Justiniani et des Morosini. Des études postérieures feront, il faut l’espérer, découvrir ce que fut l’auteur de la Chronique qui se révèle au folio 520. Il nous apprend qu’il s’appelle Antonio Morosini, et au folio 566, il nous dit avoir un frère nommé Giusto, en 1431 commissaire de la galée de Corone.
Elles révéleront aussi ce que fut Pancrace Justiniani. Il est certain qu’en résidant à Bruges il était en situation de savoir, mieux que partout ailleurs, ce qui se passait en France. Capitale de la Flandre et des États septentrionaux du duc de Bourgogne, Bruges était souvent le lieu de séjour du duc ; elle était en communication constante par le commerce avec les villes déjà si industrielles de ce qui forme aujourd’hui les Pays-Bas. Justiniani est très sympathique au parti français ; il se réjouit des défaites des Anglais. Il observe, il prête l’oreille à ce qui se dit ; il ne 571rapporte que ce qui lui semble avoir quelque fondement, et attend souvent de l’avenir la confirmation ou le démenti des nouvelles qu’il transmet sous réserve. Il mérite de prendre rang parmi les témoins de la Vénérable.
Quelques remarques critiques accompagneront chacune des lettres reproduites. Pour faciliter la confrontation avec les autres documents, des divisions par chapitres avec des sommaires ont été introduites dans la traduction.
Chapitre I La Pucelle jusqu’après la victoire de Patay
- I.
- Première lettre.
- Le sort de la France lié à celui d’Orléans.
- Treize bastilles.
- Intervention du duc de Bourgogne à la prière des Orléanais aux abois.
- Refus de Bedford.
- Premières nouvelles reçues à Bruges de la délivrance d’Orléans.
- Joie qu’y cause la défaite des Anglais.
- Des prophéties annonçaient le relèvement de la fortune du Dauphin.
- Premiers bruits sur l’apparition de la Pucelle, et sentiments qu’ils provoquent.
- Ses promesses au Dauphin.
- Dès le 16 janvier des marchands en écrivaient à Bruges de la Bourgogne.
- Les moqueurs punis.
- À ses réponses on dirait une autre sainte Catherine.
- Délivrer la France n’était pas toute sa mission.
- Apparition au roi.
- Le pape consulté.
- Remarques sur cette lettre.
- II.
- Deuxième lettre.
- Fausses nouvelles écrites de Bruges.
- Le pape consulté.
- Remarques.
- III.
- Troisième lettre.
- Fausses nouvelles de la soumission de Rouen, de Paris, de la réconciliation des Français et des Anglais, et de la manière dont elle se serait opérée.
- Pénitence imposée par la Pucelle.
- Elle doit conduire le Dauphin à Rome pour l’y faire couronner.
- Remarques sur ce qui a pu donner lieu à ces fausses nouvelles.
- IV.
- Quatrième lettre.
- La Pucelle, ange du ciel.
- Ses exploits : Beaugency, Patay.
- Conjectures que le Dauphin est à Paris, que Bedford est mis en déroute.
- Intervention surnaturelle de Dieu en faveur de la France.
- Combien nécessaire.
- Rapprochement entre Notre-Dame et la Pucelle.
- Le relèvement de la France est la moindre partie de la mission de la Pucelle.
- Remarques.
- V.
- Cinquième lettre.
- Confirmation de nouvelles déjà données.
- Conjectures.
- Remarques.
I. Première lettre Le sort de la France lié à celui d’Orléans. — Treize bastilles. — Intervention du duc de Bourgogne à la prière des Orléanais aux abois. — Refus de Bedford. — Premières nouvelles reçues à Bruges de la délivrance d’Orléans. — Joie qu’y cause la défaite des Anglais. — Des prophéties annonçaient le relèvement de la fortune du Dauphin. — Premiers bruits sur l’apparition de la Pucelle, et sentiments qu’ils provoquent. — Ses promesses au Dauphin. — Dès le 16 janvier des marchands en écrivaient à Bruges de la Bourgogne. — Les moqueurs punis. — À ses réponses on dirait une autre sainte Catherine. — Délivrer la France n’était pas toute sa mission. — Apparition au roi. — Le pape consulté. — Remarques sur cette lettre.
Copie d’une lettre de noble sire Pancrace Justiniani en date de Bruges, le 10 mai 1429 à son père Messire Marc Justiniani, reçue à Venise le 18 juin. Elle est ainsi conçue :
Messire, je vous ai écrit le 4 de ce mois. Je vous faisais savoir combien était fort le siège que les Anglais ont mis devant Orléans depuis un an et demi632. Je vous écrivais en même temps comment un coup de bombarde 572avait emporté le comte de Salisbury, leur général. À la suite de cette perte, les Anglais, sans épargner ni l’argent ni les hommes, se sont efforcés de tout leur pouvoir de resserrer le siège, tant pour venger la mort de ce seigneur, que pour rester victorieux. En réalité, s’ils avaient pris Orléans, ils pouvaient facilement se rendre maîtres de la France, et envoyer le Dauphin vivre à l’hôpital. Les Anglais donc fortifiaient de jour en jour leurs positions ; ils avaient élevé treize bastilles, si fortes qu’elles étaient comme inexpugnables.
Cela détermina les Orléanais à députer vers le duc de Bourgogne pour se recommander à lui, et lui offrir de remettre spontanément leur ville entre ses mains. Le duc leur donna de bonnes paroles, et leur promit qu’à son pouvoir, il leur obtiendrait du régent de France, son beau-frère, de bonnes conditions, non seulement pour eux, mais aussi pour son cousin, le duc d’Orléans, prisonnier en Angleterre.
Ledit seigneur se trouvant à Paris, sur la fin de l’autre mois, en pourparlers avec le régent, voulut en obtenir qu’il levât le siège d’Orléans aux conditions suivantes : lui duc de Bourgogne désignerait au nom de son cousin d’Orléans les gouverneurs de la ville ; la moitié des revenus serait au roi d’Angleterre, et l’autre moitié au duc d’Orléans pour son entretien. La ville serait à leurs ordres pour leur permettre à leur plaisir entrée et sortie. En outre, la commune d’Orléans serait tenue de payer chaque année au régent la somme de dix-mille écus, destinés à soutenir la continuation de sa guerre.
Le régent en conclut qu’il déplaisait au duc de Bourgogne qu’Orléans vînt entre ses mains. Persuadé que le siège était assez avancé pour qu’il en fût le maître dans peu de temps, il répondit qu’il ne souffrirait en aucune manière que les terres qui étaient de la couronne de France vinssent en d’autres mains que celles du roi ; qu’il était fort étonné que pareilles propositions fussent faites par le duc de Bourgogne qui, plus que tout autre, devait être jaloux qu’il en fût ainsi, qu’il paraissait que c’était tout le contraire ; qu’il recherchait les intérêts du Dauphin plus que ceux du roi et que son propre intérêt personnel. D’après ce que je crois, il y eut de part et d’autre de hautes et vives paroles. Ce que l’on sait bien, c’est que le duc de Bourgogne partit de Paris mal disposé. À environ dix jours de là, loin de Paris, il parla à l’ambassade d’Orléans, exposa comment les choses s’étaient passées, et finit par dire que le Dauphin et son parti en seraient bien attristés…
[…]
Le comte seigneur de Bourgogne est venu ici ; il y est encore aujourd’hui ; c’est, je pense, pour gagner du temps, etc.
Depuis, sont arrivées des nouvelles de Paris, par des lettres, par des 573courriers, par des marchands et par de nombreuses voies. Nous savons qu’il est très vrai qu’à la date du 4 de ce mois toutes les forces dont peut disposer le Dauphin, évaluées à douze-mille bons cavaliers, commandées par le comte de Bourbon, fils du duc, s’étaient présentées depuis déjà longtemps, et étaient en ce moment réunies.
Le comte a pour femme la fille du duc d’Orléans633. Nous savons encore qu’un bâtard du duc d’Orléans est dans l’armée, et que, par le moyen de guerriers d’élite, il a fait entrer dans la ville une très grande quantité de vivres. Chaque jour, il multipliait ses sorties et ses escarmouches. Depuis, le 7 de ce mois, sur le midi, il s’est emparé d’une bastille très forte, qui était sur la rivière du côté de la rive opposée à la ville. Elle ne pouvait pas être secourue par les autres bastilles. Encore que l’attaque n’ait pas été très vive, au moyen de feux lancés avec art, les assaillants ont pu s’en rendre maîtres, en sorte qu’elle a été entièrement brûlée, et tous les Anglais qui s’y trouvaient ont été consumés par les flammes. Ils étaient plus de six-cents, la fleur de l’armée. Restaient les autres bastilles au nombre de douze ; toutes furent prises. Leurs, défenseurs, à l’exception de cent-cinquante634 Français et Anglais, qui se sont échappés, ont été tous tués ; il n’y a eu qu’un petit nombre de prisonniers. Parmi les capitaines, l’on ne parle pas d’un seul mort ; parmi les prisonniers, on cite le comte de Suffolk, le comte de Talbot, le sire de Scales, beaucoup d’autres seigneurs, hommes à riche rançon et de grand renom, des artilleurs, des arbalétriers, des écuyers et d’autres hommes nobles, riches et honorables.
Comme je vous l’ai dit, de toutes les troupes d’un siège qui a duré la moitié d’une année, remarquez, ainsi que vous pourrez l’apprendre, qu’environ quinze-cents hommes seulement se sont retirés dans une place forte à sept lieues d’Orléans, ou, comme d’autres disent, loin de ceux qu’assiégeaient les gens du Dauphin, et voici ce qui se dit et doit être vrai ; depuis seize ans que dure la guerre, les Anglais n’eurent jamais journée si funeste.
Dieu seul sait si dans tout ce pays on est heureux de semblables nouvelles ; et si l’on me le demandait en secret, ma conviction est que celui qui n’en est pas moins joyeux que les autres, c’est le duc qui est ici. La raison c’est qu’il lui plaît de voir un peu battus ces Anglais trop puissants, 574et qu’il voyait avec regret la partie adverse s’épuiser par la guerre. Que Dieu qui peut tout pense et pourvoie au bien des chrétiens. Je vous dis seulement que si Bourgogne voulait favoriser l’autre partie, ne fût-ce que par la parole, d’ici à la Saint-Jean il n’y aurait pas en France un seul Anglais à combattre.
Avant ces nouvelles, il y a quinze jours, et depuis, on a constamment parlé de plusieurs prophéties trouvées à Paris et d’autres choses concernant le Dauphin, comme quoi il devait grandement prospérer. En vérité, j’étais d’accord sur cela avec un Italien d’honorable condition, cependant sans en faire grande manifestation. Beaucoup en faisaient les plus belles moqueries du monde, surtout d’une Pucelle gardeuse de brebis, originaire de vers la Lorraine. Il y a un mois et demi qu’elle alla vers le Dauphin, et refusa de s’ouvrir à tout autre qu’à lui personnellement.
En résumé, elle lui dit que Dieu l’envoyait vers lui ; qu’elle pouvait lui affirmer avec certitude qu’avant la Saint-Jean de juin prochain il entrerait à Paris ; qu’il livrerait bataille aux Anglais, serait indubitablement vainqueur, et [ainsi] entrerait à Paris, et qu’il serait couronné ; qu’en conséquence il devait réunir des gens de guerre pour ravitailler Orléans et en venir aux mains avec les Anglais ; que la victoire était certaine, et qu’il les contraindrait de lever le siège à leur grande confusion. Je pourrais encore vous rapporter des faits bien étonnants ; je pourrais vous dire que par le moyen de cette Pucelle le Dauphin a eu une vision ; ce qui nous tient en suspens moi et tous les autres.
Je me trouve avoir des lettres de marchands qui font le négoce en Bourgogne et qui à la date du 16 janvier parlaient de ces événements et de cette demoiselle ; le souvenir en a été rafraîchi par une autre lettre du 28 (avril ?) par laquelle on annonçait qu’au dire de cette même demoiselle, dans peu de jours, des hommes de renom feraient lever le siège d’Orléans.
Ce que je viens d’écrire est tiré point par point de lettres reçues. Ce qu’elles annonçaient s’est réalisé jusqu’à ce jour. Et on dit que celui qui écrit est un Anglais, nommé Lorenzo ***, bien connu de Maria, homme de bien et discret. Ce qu’il mande à ce sujet, ce que je lis dans les lettres de tant de personnes honorables, dignes de foi, me fait devenir fou. Il dit, entre autres choses, pour l’avoir vu, qu’il est bien clair que beaucoup de barons marchent à la suite de ladite demoiselle, et que bien des gens du peuple se rangent autour d’elle. Il ajoute que plusieurs, pour avoir voulu la tourner en dérision, sont certainement morts par mauvaise mort. Les lettres se terminent par ce que je vous ai raconté. Ce que l’on voit bien clairement, c’est qu’elle raisonne sans jamais se contredire ; elle discute avec des maîtres en théologie si bien que l’on croirait que c’est une 575autre sainte Catherine venue sur la terre ; aussi beaucoup de chevaliers, l’entendant raisonner et exposer de telles merveilles, ne font chaque jour que trouver le miracle plus grand, au fur et à mesure qu’ils l’entendent s’expliquer sur de si étranges choses.
Avant que les Français fussent venus à Orléans, comme je l’ai dit, je ne savais que dire, ni ce que je devais croire, sauf que la puissance de Dieu est grande. N’étaient les lettres que j’ai reçues à ce sujet de Bourgogne, je ne vous en aurais rien dit, parce que tels récits passent aux oreilles des auditeurs pour des fables plutôt que pour toute autre chose. Enfin, tel que je l’ai acheté, tel je vous le vends.
Le mariage de Bourgogne avec la fille du roi de Portugal est conclu ; il sera facile à la dame d’arriver par des vaisseaux et des galères. Je crois, d’après les bruits qui courent, que ce seigneur fera une fête magnifique.
Il a été dit depuis que ladite demoiselle doit accomplir deux autres grands faits, après quoi elle doit mourir. Que Dieu lui donne aide, et, comme on le dit universellement, qu’elle ne se démente pas durant une vie longue et pleine de bonheur. Amen.
Le 18 juin il a été dit que Messire le Dauphin a envoyé une lettre au pape de Rome.
Remarques. — Il est manifeste que le dernier alinéa n’appartient pas à la lettre de Pancrace Justiniani en date du 10 mai. Morosini relate ce qui se disait à Venise vers la mi-juin.
Quant à la lettre elle-même, elle est de tout point remarquable, et par la confirmation qu’elle donne à des faits indiqués par d’autres documents, et par les faits nouveaux qu’elle relate.
À deux reprises, Justiniani nous dit que les bastilles anglaises étaient au nombre de treize, en quoi il est d’accord avec le chancelier Cousinot, Elles étaient regardées comme inexpugnables, et Orléans était réputé perdu ; c’est affirmé dans bien d’autres documents, que plusieurs auteurs modernes tentent inutilement d’infirmer. Orléans tombé, c’était la France conquise, dit-il avec beaucoup d’autres ; le Dauphin pour vivre eût été réduit à l’hôpital, expression qui nous dit que la détresse personnelle du prince, mentionnée par d’autres contemporains, était bien réelle.
Est-il bien possible que l’on ait pu connaître à Bruges le 10 mai la levée du siège d’Orléans qui avait eu lieu le 8 ? Il semble que non. Pancrace aura peut-être commencé sa lettre le 10, et l’aura continuée les jours suivants. En tout cas, il a écrit lorsqu’on recevait les premières nouvelles, ce qui explique les nombreuses inexactitudes qui se mêlent à 576l’annonce du fait vrai dans sa substance. À noter qu’il relate l’emploi d’un feu artistiquement préparé pour déloger Glacidas. En réalité, d’après la Chronique de l’établissement de la Fête du 8 mai, on avait allumé sous le pont qui reliait les Tourelles au boulevard de la rive gauche une sorte de brûlot formé de matières infectes qui, par la fumée, incommodaient fort les défenseurs, devenus assiégés d’assiégeants qu’ils étaient, ainsi que l’indique une expression de la lettre.
Ce qui est surtout remarquable, et ce qui ne se trouve pas dans les autres documents, ou s’y trouve si faiblement indiqué que les historiens modernes ne croient pas devoir en parler, ce sont plusieurs détails sur l’Héroïne elle-même.
À la mi-janvier 1429, elle faisait déjà assez de bruit pour que des marchands, probablement vénitiens, de la Bourgogne où ils se trouvaient, crussent pouvoir parler de sa personne et de ses promesses dans les lettres qu’ils écrivaient à Bruges. Pareil fait vient à l’appui de la conjecture émise dans la Paysanne et l’Inspirée635, d’après laquelle Jeanne a dû quitter Domrémy dans la dernière quinzaine de décembre.
Quinze jours avant la délivrance d’Orléans, un pressentiment général, objet des conversations à Bruges, annonçait une heureuse révolution dans la fortune du Dauphin. D’après Joseph de Maistre, ces sortes de pressentiments précèdent tous les notables changements dans l’univers. Le célèbre penseur en appelle à ce qui se passa avant 1789 ; tout le monde, dit-il, avait la conviction qu’on était à la veille de grands bouleversements.
Le fond des promesses faites par la Pucelle au Dauphin se trouve partout ; il y a cependant ici une particularité digne d’être remarquée. L’entrée du roi dans Paris est présentée comme l’objectif principal. Reims n’est pas même nommé, quoiqu’il soit question du couronnement.
Des morts funestes frappent les contempteurs de la Pucelle. La déposition de Pâquerel en offre un exemple terrifiant.
Aux réponses de l’Envoyée du Ciel, on croirait entendre sainte Catherine. C’était en effet sainte Catherine qui soufflait les réponses à sa fidèle disciple.
Ce qui est plus étonnant, c’est que le Dauphin aurait eu, lui aussi, une apparition surnaturelle. Aucun historien n’a remarqué que le 22 février Jeanne affirme la même chose à Rouen.
— Avant de me mettre à l’œuvre, le roi a eu plusieurs apparitions et de belles révélations636.
On disait à Venise que la délivrance de la France n’était pas toute la 577mission de la Pucelle ; elle avait deux autres grandes œuvres à accomplir. Des lettres subséquentes nous diront que ce fut d’abord la croyance générale ; on trouvé la même pensée dans les poésies de Christine de Pisan, et Jeanne d’Arc l’insinue dans la lettre aux Anglais, telle qu’elle l’avoua comme authentique à Rouen.
Morosini parle d’une consultation soumise au pape par le Dauphin ; il y revient un peu plus bas, comme on va le voir. Les recherches, qu’à ma demande, le R. P. Rivière a bien voulu faire dans les archives du Vatican ne lui ont pas fait trouver de pièce constatant cette démarche de Charles VII. L’avenir en fournira peut-être ; et dès lors il sera établi que la Libératrice obtint ses lettres de créance non seulement de la part de l’assemblée de Poitiers, mais du Souverain Pontife lui-même.
II. Deuxième lettre Fausses nouvelles écrites de Bruges. — Le pape consulté. — Remarques.
Le samedi d’après, au matin, le jour de l’apparition de saint Marc, nous avons eu des nouvelles de Bruges, en date du 4 juin, par une lettre de sire Pancrace à son père Messire Marc Justiniani. Cette lettre parle de la déroute infligée par Messire le Dauphin aux Anglais qui auraient eu plus de quinze-cents à deux-mille des leurs tués ou faits prisonniers, d’une place très forte qui leur aurait été enlevée. Elle ajoute que les nouvelles données précédemment sont vraies, et que les faits ont eu lieu dans l’ordre indiqué… Les exploits de la demoiselle sont toujours de plus en plus heureux. Cette lettre écrite à Bruges le 4 juin, a été reçue ici le 26 du même mois.
Nous avons appris que messire le Dauphin avait envoyé de Paris une lettre au seigneur Pape Martin XI (V) à Rome. L’on n’en connaît pas encore la teneur ; mais il a été dit qu’on pourrait en avoir copie par Messieurs de la cour de Mgr Paul Correrio. Quand elle me sera arrivée, je la mettrai à sa place dans ce livre, sans qu’il soit nécessaire de l’indiquer autrement ; le texte montrera de quoi il s’agit.
Remarques. — Si le résumé de Morosini est exact, il faut dire que le bruit qui courait à Bruges, le 4 juin, était faux. De la délivrance d’Orléans à la victoire de Patay le 18 juin, le Dauphin n’avait pas infligé de défaite marquée aux Anglais. Il se consumait en délibérations qui fatiguaient la Pucelle.
Paul Correrio, cardinal vénitien, était l’ami et le parent d’Ange Condulmerio vénitien aussi, qui allait devenir Pape sous le nom d’Eugène IV. Il serait bien à souhaiter que l’on trouvât dans la suite de la Chronique la 578lettre promise par le chroniqueur. Elle ne pouvait pas avoir été écrite de Paris toujours au pouvoir des Anglais.
III. Troisième lettre Fausses nouvelles de la soumission de Rouen, de Paris, de la réconciliation des Français et des Anglais, et de la manière dont elle se serait opérée. — Pénitence imposée par la Pucelle. — Elle doit conduire le Dauphin à Rome pour l’y faire couronner. — Remarques sur ce qui a pu donner lieu à ces fausses nouvelles.
Au nom du Tout-Puissant Seigneur Dieu Éternel. Le 14 juillet, plusieurs lettres écrites d’Avignon par très noble personne Messire Jean de Molins nous ont appris comment Messire le Dauphin, toujours appuyé par la demoiselle, qui de son nom s’appelle Jeanne, demoiselle illuminée par le Saint-Esprit et inspirée de Dieu, est entré à Rouen le 23 juin. La ville s’est rendue d’elle-même, les Anglais en sont sortis et se sont enfuis miraculeusement. Ledit seigneur et roi a pardonné à tous, et la paix s’est faite.
Et depuis le 23, en la fête du Bienheureux Jean-Baptiste le Gracieux (Graziozo ?), le roi est arrivé à Paris. Tous les Anglais avec le duc de Bourgogne sont sortis à sa rencontre pacifiquement. Tous ensemble, mettant au milieu la demoiselle et le Dauphin avec ses barons et ses chevaliers, sont entrés à Paris, en se félicitant et s’encourageant. Le Dauphin a été proclamé suzerain de toutes les terres, châteaux et villes de France. De très grandes fêtes ont été célébrées ; on s’est réjoui, la demoiselle était des fêtes. Pardon du passé pour tous ; il ne sera plus souvenir des torts qu’Anglais et Français se sont faits ; tous sont venus à contrition et à pénitence ; pour conclusion bonne et parfaite paix.
La demoiselle a opéré la paix de la manière suivante : pendant un ou deux ans les Anglais et les Français et leurs rois devront se revêtir de draps gris brun avec une croix par-dessus ; ils jeûneront toute l’année, et le vendredi de chaque semaine au pain et à l’eau ; ils ne connaîtront que leurs femmes légitimes, et ils promettront devant Dieu de ne vouloir à partir de ce jour ne se donner jamais en quelque manière que ce soit sujet de discorde.
On raconte encore que ladite demoiselle a dit à Messire le Dauphin qu’elle voulait le conduire à Rome pour le faire couronner roi de toute la France. Nous savons que tout ce qui a été dit de cette demoiselle s’est réalisé. Elle s’est trouvée toujours constante dans ses affirmations ; elle est venue pour faire de magnifiques choses en ce monde. Amen.
Remarques. — Les nouvelles données dans cette lettre sont fausses. Charles VII ne devait entrer à Rouen que dans vingt ans, à Paris dans sept ans. Morosini analyse la lettre de noble Jean de Molins. Il peut se faire qu’il ait transcrit comme un fait accompli ce que celui-ci donnait 579comme une conjecture probable. Il est certain que la nouvelle de la défaite de Patay consterna les Anglais. Quand elle fut donnée au conseil,
aucuns (plusieurs), (dit Monstrelet), se mirent fort à pleurer.
On s’attendait à voir les vainqueurs fondre sur Paris. Chuffart écrit dans son Journal :
Le mardi devant la Saint-Jean (21 juin) fut grande émeute (émoi) que les Arminalx devoient entrer cette nuit à Paris, mais il n’en fut rien.
Au loin on aura donné comme un fait accompli ce qui pouvait vraisemblablement se réaliser. La lettre de la Pucelle aux Anglais avait eu une divulgation fort étendue. Jeanne qui n’y dit rien du sacre à Reims y parle de l’entrée du roi à Paris. On aura supposé qu’elle s’était portée sur la Capitale, aussitôt après la victoire de Patay.
La réconciliation était loin d’être opérée. C’était pourtant le but dernier poursuivi par la Pucelle ; elle ne faisait la guerre que pour arriver à une paix ferme et durable, qui, ainsi que le dit Gerson, permit de servir Dieu dans la justice et la sainteté.
En poussant la cour et l’armée à la confession, elle les exhortait par suite à la pénitence ; elle la pratiquait elle-même avec une rigueur qui fait penser à ce que Louis de Gonzague devait faire après elle.
Dans les trois lettres citées, il est question de Rome, à laquelle l’accusée de Rouen devait, disent les témoins, faire des appels réitérés.
IV. Quatrième lettre La Pucelle, ange du ciel. — Ses exploits : Beaugency, Patay. — Conjectures que le Dauphin est à Paris, que Bedford est mis en déroute. — Intervention surnaturelle de Dieu en faveur de la France. — Combien nécessaire. — Rapprochement entre Notre-Dame et la Pucelle. — Le relèvement de la France est la moindre partie de la mission de la Pucelle. — Remarques.
Copie d’une lettre envoyée d’Avignon par noble personne Messire Jean de Molins, en date du 30 juin. En voici la teneur, ainsi que nous en avertissons par avance.
Je veux vous parler d’une gentille demoiselle des contrées de France ; je dirais mieux d’un bel ange venu et envoyé de par Dieu pour relever le bon pays de France qui était perdu sans ce secours. La demoiselle a nom Jeanne. Elle a été dans une infinité de lieux qui se sont soulevés contre les Anglais.
Elle a été ensuite dans une contrée qui s’appelle Beaugency ; et elle a signifié au capitaine Talbot, un seigneur anglais, d’avoir à l’en mettre en possession, ce qu’il n’a pas voulu [d’abord] ; toutefois Suffolk, autre seigneur anglais a tant fait en faisant valoir la puissance de la demoiselle, qu’il la lui a remise, et lui en a cédé l’entrée, à condition de conserver saufs les personnes et l’avoir. Il vint à la suite rendre ses hommages à la demoiselle, lui jura de ne plus s’armer en personne contre le roi de France, eut ainsi licence de se retirer, et il partit.
Il trouva en chemin quelques soldats anglais, levés parmi les Français 580(faux Français), pour combattre la demoiselle, et dès lors ce seigneur Talbot, encore qu’il eût fait serment de ne pas prendre les armes contre la couronne de France, se mit dans la compagnie de ces Anglais. La demoiselle dit alors avec un cœur magnanime :
Allons vers lui, nous le battrons !Ainsi fut fait. On en vint aux mains. Le combat fut long. À la fin trois-mille-cinq-cents Anglais, d’autres disent trois-mille furent tués ; il y eut un égal nombre de prisonniers, en sorte qu’il n’en échappa pas un seul, chose d’autant plus merveilleuse que, du côté de la demoiselle, il ne périt pas vingt personnes. Tous les capitaines, de Scales et beaucoup d’autres ont été tués ; Talbot a la vie sauve, mais est prisonnier.Vous pouvez supposer que tout le pays presque jusqu’à Paris, Orléans, Reims, Chartres, et beaucoup d’autres villes dont je ne me souviens pas, auront fait leur soumission. Par suite je regarde comme certain qu’à cette heure le Dauphin est à Paris, et en est maître, tant d’Anglais ayant été tués ou faits prisonniers. Les Anglais doivent avoir perdu tout cœur. Le duc de Bedford, qui est à Paris a, dit-on, demandé secours au duc de Bourgogne, mais nous savons que celui-ci ne lui a rien envoyé ; je pense qu’il (Bedford) aura été taillé en pièces, s’il n’a pas pourvu à son salut en fuyant ailleurs.
Voilà de bien grandes merveilles ! Qu’en deux mois une fillette ait conquis tant de pays sans hommes d’armes, c’est bien un signe manifeste que ces événements ne sont pas œuvre d’une vertu humaine, mais que c’est Dieu qui les accomplit. Dieu a considéré la longue tribulation endurée par le plus beau pays du monde, dont les habitants sont plus chrétiens qu’en aucune autre contrée. Après l’avoir purifié de ses péchés et de son orgueil, Dieu a voulu l’aider de sa main, alors qu’il était sur le point de sa destruction finale.
C’était impossible à tout autre. Je vous affirme que sans l’intervention divine, avant deux mois, le Dauphin aurait dû fuir et tout abandonner, car il n’aurait pas eu de quoi mettre sous la dent. Il ne lui serait pas resté un gros pour se soutenir avec ses cinq-cents hommes d’armes. Et voyez de quelle manière Dieu est venu au secours de la France. De même que par une femme, par Notre-Dame sainte Marie, il a sauvé le genre humain, de même par cette demoiselle, une vierge pure et innocente, il a sauvé la plus belle partie de la Chrétienté. C’est une grande preuve de notre foi ; il me semble que depuis cinq-cents ans, il ne s’est pas passé de fait plus merveilleux.
On ne le croira que lorsque tout homme vivant verra avec tous ses sens, le prévôt de Paris prosterné devant elle, et ce qui ne pouvait pas arriver est pourtant arrivé ; car je pense qu’à cette heure elle doit avoir plus de quarante-mille hommes à sa suite ; et voyez comment les Anglais 581pourront résister ; quand ils se verront devant elle pour l’arrêter, elle les fera tomber morts à terre.
Voilà des choses qui paraissent incroyables ; moi-même j’ai été très lent à les croire, et pourtant en réalité elles sont vraies, et tout homme doit les croire. La glorieuse demoiselle a promis au Dauphin de lui donner la couronne de France, et un don qui vaudra plus que la couronne de France, et ensuite elle lui a déclaré que c’était la conquête de la Terre-Sainte ; elle l’y accompagnera. On raconte tant de choses qu’un jour ne suffirait pas pour les écrire, nous les verrons mieux au jour le jour. Vous apprendrez dans peu les grandes choses qu’elle doit accomplir ; elles sont au nombre de trois, outre le roi de France à mettre sur son trône ; chacune d’elles est plus grande que cette dernière. Que Dieu nous laisse vivre assez longtemps pour que nous puissions voir et que nous voyons le tout.
Remarques. — Il suffit de lire une des chroniques du second ou du quatrième livre du présent volume pour voir les inexactitudes que noble de Molins mêle à la nouvelle de la prise de Beaugency et de la victoire de Patay : inutile de les relever.
L’effet de tant de succès fut immense ; mais puisque, à la date du 30 juin, il ne donne la reddition de Paris que comme une conjecture, à plus forte raison n’a-t-il pas dû la présenter comme un fait à la date du 23.
L’on remarquera combien l’on était convaincu que tout était perdu, sans l’intervention divine que la Pucelle manifesta. Le rapprochement de la Libératrice française avec la Libératrice du genre humain s’est fait dès la première heure, tant il est naturel.
Dès la première heure aussi, on a pensé que le relèvement de la France n’était pas le but dernier de la mission de la Pucelle. Cela se trouve bien clairement exprimé dans les stances de Christine de Pisan. Dieu ne faisait un tel miracle en faveur de la nation française, qu’afin de préparer l’instrument dont il voulait se servir dans l’intérêt de la Chrétienté et du monde. Qui mesurera ce qui se serait passé, si fidèle à la direction et aux demandes de Jeanne, l’on eut opéré les réformes qu’elle sollicitait ?
V. Cinquième lettre Confirmation de nouvelles déjà données. — Conjectures. — Remarques.
Copie d’une lettre de Marseille en date du 28 juin :
J’ai le plus grand plaisir que vous ayez été bien satisfait des grands miracles que vous ont fait connaître les nouvelles de France.
582Ainsi que vous l’aurez appris depuis, c’était bien la vérité que l’on vous disait en vous annonçant les grands faits accomplis devant Orléans, et à la suite la conquête de nombreuses forteresses, de beaucoup de lieux réputés inexpugnables, de nombreux prisonniers ou hommes tués, tous ; au moins de cinq à six-mille Anglais mis en fuite avec leurs principaux capitaines, en sorte qu’il en reste peu en France. On raconte que par la vertu de cette demoiselle le Dauphin est en possession d’une grande puissance, et tous sont sur le chemin d’Orléans (de Reims) pour le couronnement. Je pense qu’il aura été couronné avant la Saint-Jean, et qu’au jour où je vous écris il sera entré à Paris ; et plaise à Dieu Notre-Seigneur qu’il en soit ainsi.
Mais il serait long de raconter les grands miracles qu’a faits continuellement et fait encore cette demoiselle. Veuillez avoir patience et m’excuser si je ne vous en écris pas plus long. Je vous ferai savoir tout ce qui suivra.
Remarques. — Cette lettre a manifestement pour but de confirmer des nouvelles déjà données, et que l’on aurait d’abord refusé de croire, à ce qu’il semble.
Si le sacre n’a pas eu lieu avant la Saint-Jean, il faut l’imputer aux tergiversations de la cour, dont la Libératrice se plaignait si vivement. Elles étaient une faute au point de vue naturel ; il fallait profiter de la victoire, sans donner à l’ennemi le temps de se ressaisir.
Cette lettre, comme les précédentes, présente Paris comme l’objectif principal ; en le pensant ainsi, on ne s’écartait pas de la pensée de la Pucelle, qui avait promis de mettre le roi dans Paris, comme elle avait promis de le faire sacrer à Reims.
Chapitre II La Pucelle depuis sa naissance jusqu’à la veille du sacre
- VI.
- Sixième lettre.
- Âge, lieu d’origine, occupations, piété, départ de la Pucelle.
- La mission qu’elle se donne, les conditions qu’elle y met.
- D’abord mal reçue.
- Les secrets.
- Longues épreuves.
- Épreuve par la communion.
- Sa tempérance.
- Sa sainteté.
- Elle oblige tout le monde à se confesser.
- Ses ordonnances comme chef de guerre.
- Elle exige que le Dauphin pardonne de bon cœur.
- Rais et d’autres guerriers viennent la rejoindre.
- La Pucelle armée.
- Son étendard.
- Les préparatifs de la campagne.
- Sommation aux Anglais.
- Entrée à Orléans.
- Nombre des combattants.
- Prise de la première bastille.
- Nouvelle sommation le jour de l’Ascension.
- Nouvelles conquêtes le jour suivant.
- Blessure de la Pucelle.
- Fuite des Anglais.
- Le duc de Bretagne.
- Source de ces nouvelles.
- Prophéties sur la Pucelle.
- Prise de Jargeau.
- Victoire de Patay.
- Bedford demande instamment du secours au duc de Bourgogne.
- Voyage de ce dernier à Paris, et bruits contradictoires sur ses intentions.
- Faux bruits sur l’évasion du duc d’Orléans.
- Armée venant d’Angleterre.
- Les soldats levés contre les Hussites détournés contre la France.
- Remarques sur cette importante lettre.
- VII.
- Septième lettre.
- Départ pour le sacre.
- Fable sur la conquête d’Auxerre.
- Exploit fabuleux attribué à La Hire.
- Fausse nouvelle d’une victoire du duc de Bar sur le duc de Bourgogne.
- Conte sur la couronne de saint Louis.
- VIII.
- Huitième lettre.
- Diverses fausses nouvelles.
- IX.
- Neuvième lettre.
- Diverses fausses nouvelles.
- Observations.
583VI. Sixième lettre Âge, lieu d’origine, occupations, piété, départ de la Pucelle. — La mission qu’elle se donne, les conditions qu’elle y met. — D’abord mal reçue. — Les secrets. — Longues épreuves. — Épreuve par la communion. — Sa tempérance. — Sa sainteté. — Elle oblige tout le monde à se confesser. — Ses ordonnances comme chef de guerre. — Elle exige que le Dauphin pardonne de bon cœur. — Rais et d’autres guerriers viennent la rejoindre. — La Pucelle armée. — Son étendard. — Les préparatifs de la campagne. — Sommation aux Anglais. — Entrée à Orléans. — Nombre des combattants. — Prise de la première bastille. — Nouvelle sommation le jour de l’Ascension. — Nouvelles conquêtes le jour suivant. — Blessure de la Pucelle. — Fuite des Anglais. — Le duc de Bretagne. — Source de ces nouvelles. — Prophéties sur la Pucelle. — Prise de Jargeau. — Victoire de Patay. — Bedford demande instamment du secours au duc de Bourgogne. — Voyage de ce dernier à Paris, et bruits contradictoires sur ses intentions. — Faux bruits sur l’évasion du duc d’Orléans. — Armée venant d’Angleterre. — Les soldats levés contre les Hussites détournés contre la France. — Remarques sur cette importante lettre.
Voici le passage le plus long et le plus intéressant de Morosini sur l’Héroïne. Le commencement et la fin montrent que c’est une lettre. Il ne dit pas qui l’a écrite ; mais tout indique que c’est Pancrace Justiniani qui aura fait un résumé de tout ce qu’il avait appris sur la Pucelle.
En l’an 1429, en date du 9 juillet, reçue le 2 août.
Nouvelles de Jeannette, la Pucelle venue au royaume de France en l’an 1429.
Nous avons à son sujet une foule de lettres venues de Bretagne en date du 4 juin. Nous avons des lettres d’ailleurs. Nous avons vu, entendu des personnes dignes de foi, nous en parler, beaucoup qui l’avaient vue. En substance tous affirment qu’il se passe par elle des événements très miraculeux, qui sont cependant réels. Pour moi, attendu ce que l’on rapporte de sa vie, je crois que la puissance de Dieu est grande.
Ladite Pucelle est âgée d’environ dix-huit ans, du pays de Lorraine sur les confins de la France, elle était béguine, gardeuse de brebis, fille d’un villageois. Au commencement de mars elle quitta son troupeau, fit prier Dieu et ses parents et demanda à quelques gentilshommes [de l’accompagner], Elle ne trouva aucune opposition, vu l’assurance qu’elle leur donna d’être mue par inspiration divine…
Venue en la présence du noble Charles, le Dauphin, fils du roi de France dernier mort, elle lui fit connaître qu’elle venait de la part de Jésus, notre Rédempteur, pour trois choses qui auraient leur accomplissement, disait-elle, si le roi lui accordait une ferme foi, ne craignait pas d’exposer sa vie, procurait un amendement général, et se gouvernait comme elle le dirait, moyennant la grâce de Dieu par le commandement duquel elle était dirigée. La première chose pour laquelle elle venait, c’était pour faire lever le siège mis par les Anglais autour d’Orléans, la seconde pour le faire couronner solennellement et le faire roi de toute la France et de ses 584dépendances, la troisième pour procurer la paix entre lui et les Anglais, et encore afin que le duc d’Orléans sortît de sa prison d’Angleterre, par accord fait à l’amiable ; point qui, sans l’intervention de la miséricorde divine, serait très difficile à obtenir sans grande effusion de sang de part et d’autre. Si les Anglais ne voulaient pas accorder cette délivrance, elle finirait par passer en Angleterre et les y contraindrait malgré eux, en les subjuguant à leur inestimable confusion et dommage.
Le Dauphin, entendant ces choses de la bouche d’une fillette, se moqua d’elle. Il la crut folle, possédée du démon, et de toute effronterie. Celle-ci, voyant qu’on n’ajoutait aucune foi à ses paroles, lui fit connaître des choses qui, dit-on, n’étaient connues que de Dieu et du Dauphin. Ce qui fut cause que celui-ci fit réunir beaucoup d’hommes de savoir ; et l’on commença à disputer avec elle, à l’éprouver de bien des manières soit sur son état physique, soit sur ses entretiens avec des gentilshommes de sa suite. On constata qu’elle demeurait toujours ferme dans ses dires. En dernier lieu elle fut durant un mois soumise à l’examen de maîtres en théologie. À la fin, considérée sa vie, et plus encore ses paroles, ses réponses aux questions posées par ces maîtres, il fut conclu que cette créature ne pouvait être qu’une sainte et une servante de Dieu. Tous conseillèrent au Dauphin de se fier à elle de tout son cœur. On m’écrit bien d’autres choses encore, sans parler de ce que l’on raconte. Avant de croire à ses paroles, on a eu de nombreuses preuves de sa mission, entre autres celles-ci : Elle voulait communier, le prêtre avait deux hosties, l’une consacrée, l’autre non consacrée ; il voulut lui donner cette dernière. Elle la prit à la main, et lui dit que cette hostie n’était pas le corps du Christ, son Rédempteur, mais que c’était l’autre que le prêtre avait mise sous le corporal.
Deux onces de pain suffisent à sa vie de chaque jour, elle ne boit que de l’eau, et si elle prend un rien de vin, c’est avec trois quarts d’eau ; elle se confesse chaque dimanche ; elle est très dévote, très pieuse, très simple, toute pleine du Saint-Esprit.
Voici en substance les recommandations qu’elle fait à tous : elle veut que les capitaines et seigneurs de la cour se confessent comme elle ; qu’ils se confessent de leurs fornications ; elle exige la même chose des demoiselles. Ceux et celles qui avaient le plus offensé Dieu ; ceux qui ont été plus cruels ; ceux qui plus qu’hommes ne le furent jamais, avaient été esclaves de tous les vices, elle les a réduits comme les autres à faire sa volonté, à ne pas se perdre (je ne m’étends pas à le raconter), mais à avoir recours à la miséricorde de Dieu pour le salut de leurs âmes.
Créée capitaine et investie du gouvernement de toute l’armée du Dauphin, elle se hâta de promulguer que personne ne fût si hardi que 585de prendre quoi que ce soit des sujets du prince sans l’avoir payé, et cela sous peine de la vie. Elle fît beaucoup d’autres commandements, tous honnêtes ; je ne m’attarde pas à les énumérer.
Elle voulut ensuite que le Dauphin se prêtât à entendre tous ses sujets opprimés, qu’il montrât et promît libéralement et de bon cœur qu’il pardonnait à tous ceux qui lui avaient été contraires, s’étaient déclarés ses ennemis, ou avaient été rebelles. Dans tous les pays où il pénétrerait, ce devait être pour y apporter bonne paix, sans en tirer la moindre vengeance, soit sur les personnes, soit sur les biens. Il devait le proclamer de bouche, et le faire de cœur. Que si, en réalité, il faisait le contraire, le Dauphin et tout le peuple de France seraient irrémédiablement perdus. En faisant ce qui était prescrit, Dieu, par sa miséricorde, donnerait en peu de temps sa bonne grâce et le rendrait maître de tout son pays.
Cette nouvelle de la Pucelle s’étant répandue dans les pays circonvoisins, un baron de Bretagne, des plus puissants, — il se nomme Monseigneur de Rais, — se mit en chemin, il vint rejoindre les autres capitaines, fut reçu parmi eux et observa leur vie, et par des lettres qui furent lues au duc son suzerain, il attira d’autres seigneurs à travailler à la levée du siège qui était autour d’Orléans. La Pucelle, venue au camp avec tous ses gens, commanda que chacun se munît d’armes pour secourir Orléans ; c’était vers la mi-avril.
La demoiselle se fit faire des armes adaptées à sa personne ; elle chevauche, et elle va armée de toutes pièces comme un homme d’armes et bien mieux encore. Il paraît qu’elle a trouvé dans une église une épée très antique, sur laquelle sont neuf croix, et elle ne porte plus d’autre arme.
Elle porte encore un étendard blanc sur lequel est représenté Notre-Seigneur avec la Trinité. D’une main Notre-Seigneur tient le monde, et de l’autre il bénit ; de chaque côté est un ange. Ils présentent deux fleurs de lis telles que les portent les princes de la maison royale de France.
La demoiselle s’est mise en campagne avec environ deux-mille hommes à pied et à cheval. Elle avait préparé par avance une grande quantité de vivres ; pour la guerre, des bombardes, des viretons, et semblables appareils de combat. Avant de se mettre en campagne, elle avait par ses hérauts signifié par trois fois aux Anglais qu’ils eussent à lever le siège, sans quoi ils finiraient mal : Dans sa sommation elle nommait tous leurs capitaines, entre autres Talbot, Ruxint (?), Fastolf, le comte de Scales, le comte de Suffolk, Glasdale, le sire de Molins, qui tous étaient au siège. Ils en firent des risées entre eux ; et lui firent répondre qu’elle était une ribaude et une magicienne.
586Jeannette, en apprenant le mépris qu’avait provoqué son message, ordonna que chacun s’armât et requît aide. Cela dit, on se compta et il se trouva qu’ils n’étaient pas plus de deux-mille pour combattre plus de six-mille Anglais. Elle les conforta si bien que, sans contestation, ils auraient pu tenir tête à dix-mille. La Pucelle passa avec tous ceux qui la suivaient devant les Anglais qui, lorsque elle était présente, n’auraient pas été en état d’arrêter mille combattants ; elle entra avec le convoi de vivres et ravitailla Orléans, sans que les Anglais fissent un mouvement : ils se contentèrent de crier des vilenies contre elle, l’appelant fille de mauvaise vie (putana), une sorcière, jetant des pierres derrière elle avec leurs bombardes et leurs mangonneaux.
Ses gens restaurés avec ceux qui au nombre d’environ deux-mille-cinq-cents soldats étaient à la garde de la ville sous le commandement du bâtard d’Orléans et d’autres capitaines, la demoiselle commanda que chacun apprêtât ses armes, et s’avançât sans ombre de peur. Elle les confortait en disant de ne pas craindre parce qu’ils étaient en moins grand nombre que les Anglais, car Dieu était de leur côté.
En conclusion, ils sortirent, un mercredi, contre une bastille défendue par six-cents Anglais des plus braves et des mieux éprouvés. On combattit tout ce jour-là sans leur faire éprouver grande perte, si bien que le soir approchant les gens de la demoiselle manifestèrent l’intention de se retirer. On vit alors la demoiselle lever vers le ciel ses yeux pleins de larmes et faire une courte prière. Elle cria ensuite que tous fissent attention à ses paroles, et elle dit que toute force avait été enlevée aux ennemis. Et, poussant de grands cris, elle alla contre les Anglais, elle les frappe et prend la bastille dans laquelle se trouvaient six-cents Anglais qui semblaient avoir les mains paralysées. Tous furent pris et tués. Dans cette escarmouche périrent dix Français, les autres retournèrent se reposer dans la ville.
Le jeudi, qui fut la fête de l’Ascension, elle sortit, dit-on, pour observer d’un point élevé les Anglais dans leurs bastilles, lesquelles étaient au nombre de neuf. Personne ne fut assez hardi pour s’approcher de sa personne, la peur les empêchait, mais on lui dit toute sorte de vilenies ; et elle leur répondait avec beaucoup de modestie, qu’ils devaient lever le siège, sans quoi ils feraient tous mauvaise fin.
Le vendredi, sur l’heure de tierce, la demoiselle sortit de la ville, son étendard en mains, et suivie de tous ses gens elle alla donner l’assaut à une autre bastille, la plus forte de toutes, à l’extrémité opposée du pont jeté sur le fleuve. La bastille était défendue par l’Anglais Glacidas, à la tête de plus de cinq-cents combattants. Vers les quatre heures, les Anglais, par crainte des Français, voulurent se retirer en deçà sur le 587pont ; ils ne le purent pas ; le pont se rompit ; Glacidas tomba dans la rivière avec plus de trois-cents des siens et tous se noyèrent.
Notez que la Pucelle fut blessée à la gorge d’un vireton ; ce jour-là même elle avait annoncé cette blessure aux capitaines, ajoutant que cela n’aurait pas de fâcheuse conséquence.
Les plus vaillants capitaines anglais se réunirent et se fortifièrent sur une des bastilles les plus fortes appelée Londres. Ce jour-là même la Pucelle avec ses troupes vint l’assaillir et remporta de vive force. Le capitaine anglais Molins y fut tué. La demoiselle en conclut que le reste du camp anglais avait abandonné les autres bastilles, et s’en allait son chemin plus vite qu’au pas. Ainsi fut levé le siège d’Orléans, grâce à ladite demoiselle et à la glorieuse intervention de Dieu.
Sachez que, pour fuir prestement, les Anglais ont laissé toutes leurs bombardes, une masse d’armes offensives (tante clave), leur matériel de guerre. C’est devenu la propriété des Français.
Nous savons par celui qui écrit de Bretagne qu’on s’était adressé au duc de Bretagne, et que son fils devant aller avec cinq-cents Bretons combattre la demoiselle ; ils sont retournés en Bretagne. Ainsi ce Monseigneur (le parti) d’Orléans devient fort.
Toutes les nouvelles données jusqu’à ce passage de ma lettre ont été écrites de Bourgogne ; et sont arrivées par semblables voies ; ajoutez que pour la plupart elles ont été racontées et ouïes de la bouche de beaucoup d’autres de diverses nations, venant, qui d’un lieu, qui d’un autre.
Tous s’accordent pour affirmer les grands miracles faits par la demoiselle, depuis qu’elle est avec le Dauphin. Pour moi, comme je l’ai déjà dit, considérant que la Puissance de Dieu est grande, je ne sais proprement pas ce que je dois en penser. Si quelqu’un veut croire le contraire, il peut le faire librement ; ni l’un ni l’autre ne se damnera pour cela. Ce qui est bien entendu, c’est que les affaires du Dauphin vont chaque jour en prospérant davantage, à un point que cela semble impossible à croire, quand on considère l’état auquel les Anglais l’avaient réduit, état dans lequel on voyait bien qu’il n’en pouvait plus.
À Paris l’ambassade de maître de Sasidis a trouvé plusieurs prophéties qui font mention de cette demoiselle ; une entre autres de Bède dans Alexandrie (sic ?). On les interprète qui d’une manière, qui de l’autre. En tout cas, voici les termes de ladite prophétie. Elle se tire des mots qui suivent637.
588 Vis Comulcoli bis septem se sociabunt
Galboniopuli bella nova parabunt
Ecce beant bella, fert vexila puella.
5
100
2
1
5
1
100
5
100
1
1
1000
101
5
2
—
1429Après la levée du siège d’Orléans, le comte de Suffolk se retira dans une place forte où il réunit neuf-cents hommes. La place se nomme Jargeau. Vers le 5 mai (le 11 juin) ladite demoiselle vint l’assiéger avec ses gens, remporta de vive force, et fit prisonniers tous les Anglais qui avaient échappé à la mort. Ledit comte fut fait prisonnier avec un de ses frères et de nombreux chevaliers. Un de ses autres frères fut tué. Cette victoire fut remportée le 12 juin.
Les capitaines anglais, réunissant toutes les forces qu’ils pouvaient rassembler tant avec les soldats anglais qu’avec les Français de leur parti, voulurent en venir aux mains avec les gens de la demoiselle qui étaient, dit-on, au nombre de quatre-mille Français à cheval. Ceux-ci n’avaient pas encore rejoint les Anglais que ces derniers tournèrent les épaules sans essayer de se défendre, ce que l’on n’avait jamais vu. La Pucelle, assure-t-on, s’est trouvée avec tous ses hommes ; et des Anglais il n’échappa guère que cinq-cents hommes. Ont été pris le sire de Talbot, le sire de Scales et beaucoup d’autres seigneurs. D’où vous pouvez conclure comment, en peu de temps, elle a fait en faveur du Dauphin les plus éclatants et plus nombreux miracles.
Le régent est autour de Paris, il a demandé secours à Bourgogne ; sachez que tout se perd ; voilà pourquoi une nouvelle ambassade est arrivée tant en son nom qu’au nom de la ville de Paris pour savoir quel secours on voulait lui donner ; il demande que de toute l’Angleterre on pourvoie à la conservation du royaume de par ici.
Il a été dit, et je le crois, que ces deux jours-ci, Monseigneur de 589Bourgogne se dirigeait vers Paris, avec une grande suite. On fait bien des conjectures. Les uns disent que c’est pour marcher contre le Dauphin, les autres que c’est pour faire un traité avec les Anglais. Je ne sais ce qu’il faut en penser. Nous le saurons mieux par la suite.
Je l’avais oublié, et je ne pensais pas vous dire autre chose ; mais puisqu’on l’écrit d’Angleterre, je vous communique que trois-mille hommes sont partis pour se rendre en France, et de plus ceux qui étaient sous le commandement du Cardinal pour aller combattre les Hussites, en sorte qu’ils seraient en tout six-mille hommes.
Monseigneur de Bourgogne est allé à Paris, les uns disent pour faire conclure un accord, les autres pour combattre le Dauphin, son parent.
Avec le temps nous le saurons par d’autres voies, D’Angleterre, de la bouche d’Anglais et d’autres qui en parlent, l’on raconte comme quoi le duc d’Orléans, prisonnier depuis dix-neuf ans, s’est échappé et a été vers le roi d’Écosse. Ce roi fait faire des levées pour intervenir en France en faveur du Dauphin. Il a marié une de ses sœurs au fils aîné du duc. On tient cette nouvelle pour fondée, encore qu’il ne soit arrivé aucune lettre pour la confirmer. J’avais écrit ceci, le courrier se retarde, j’ai des lettres de Londres du 1er juillet, qui n’en font pas mention ; cela ne peut pas être vrai. Les Anglais ont fait courir cette nouvelle pour faire croire honorablement en Angleterre le seigneur plus puissant qu’il ne l’est, car on en a très grande estime.
On sait sûrement d’Angleterre que tous les hommes levés par le Cardinal contre les Hussites passent aujourd’hui en France ; il y en aura d’autres encore : on dit que, sûrement, il en passera huit-mille. Je vous garantis qu’ils ont besoin de passer vite, et en grande puissance, puisque l’on pense que la demoiselle est en campagne avec plus de vingt-cinq-mille hommes, parmi lesquels beaucoup d’archers. Elle est en chemin et a passé la rivière qui s’appelle la Charité (la Loire). Tenez pour évident qu’ils pourront aller selon leur bon plaisir jusqu’aux portes de Paris. Que Dieu pourvoie au bien des chrétiens.
Il y a trois jours que Bourgogne est près de Paris. Les uns s’attendent à voir une chose, et les autres une tout opposée, résulter de son voyage à Paris.
Toutes ces nouvelles nous sont arrivées de Bruges. Elles s’étendent jusqu’au 9 juillet 1429. Jusqu’à présent, il n’y a pas eu confirmation de cette lettre.
Remarques. — Cette lettre dans son ensemble, à quelques inexactitudes près sur la délivrance d’Orléans, est en parfaite conformité avec les documents connus ; elle les complète sur plusieurs points, notamment 590sur l’étendue et la nature de la mission reçue. Le couronnement à Reims n’est qu’une étape, Reims n’est pas même nommé. La Pucelle doit expulser totalement l’envahisseur, bien plus, passer en Angleterre pour délivrer le duc d’Orléans, si cette délivrance ne peut pas être obtenue à l’amiable. Jeanne a d’elle-même affirmé ce dernier point au procès de Rouen dans la séance du 12 mars, séance du soir.
La mission est conditionnelle. Le Dauphin doit obéir aux ordres que le Ciel lui intimera par son Envoyée. Une réforme générale doit être opérée ; réconciliation avec Dieu, réconciliation de tous les partis qui divisent les défenseurs de la cause nationale ; bien plus réconciliation finale avec les Anglais. Si le parti que la jeune fille vient relever est infidèle, au lieu des bénédictions promises ce seront d’épouvantables châtiments. Gerson, dans son Mémoire composé après la délivrance d’Orléans, avait depuis déjà deux mois dit la même chose, et indiqué les grandes lignes de la réforme à opérer. L’on ne comprendra ni l’histoire, ni la mission de la Libératrice, tant qu’on s’obstinera à voiler cet aspect638.
Ce qu’il dit de la sainteté de la jeune fille, et en particulier de son incroyable tempérance est universellement attesté : iera begina, c’est, à notre connaissance, le seul texte dont on pourrait induire qu’elle appartenait à quelque confraternité ou tiers-ordre. Aucun n’est spécifié.
Ce qui est dit des épreuves auxquelles la jeune fille fut soumise avant d’être mise à l’œuvre est exact, ce n’est que par cette lettre que nous connaissons l’épreuve par la communion.
Deux-mille guerriers se seraient joints avec Jeanne aux deux-mille-cinq-cents qui étaient déjà dans Orléans, et les assiégeants auraient été six-mille. Ces chiffres sont très plausibles et conformes à ceux de l’abbé Dubois.
591Les incidents de la délivrance d’Orléans sont rapportés d’une manière inexacte : le correspondant place à la prise de Saint-Loup des faits qui se sont passés à la prise des Tourelles ; c’est peu étonnant ; le correspondant était loin des lieux, et les récits des trois jours de combat devaient lui être faits d’une manière confuse.
Jargeau fut bien emporté le 12 juin, mais la Pucelle n’y était venue que le 11. Les capitaines restés à Orléans avaient fait vers le 15 mai, en l’absence de la Pucelle, une tentative infructueuse contre Jargeau. De là l’erreur du correspondant.
Le 10 juillet, le duc de Bourgogne entrait effectivement à Paris. Il jouait double jeu puisque ses ambassadeurs étaient à Reims le 17.
Ce qui est dit du cardinal d’Angleterre est aussi conforme à la vérité.
Dans son ensemble, cette lettre est un des beaux documents de l’histoire de la Pucelle. L’on ne peut pas en dire autant du tissu des fables de la suivante.
VII. Septième lettre Départ pour le sacre. — Fable sur la conquête d’Auxerre. — Exploit fabuleux attribué à La Hire. — Fausse nouvelle d’une victoire du duc de Bar sur le duc de Bourgogne. — Conte sur la couronne de saint Louis.
Copie des nouvelles sur la demoiselle, venues de France, envoyées à la seigneurie de Venise par le marquis de Montferrat639.
Illustrissime prince, il est très vrai que le 21 juin ladite demoiselle est partie avec tous ses hommes d’armes des bords de la Loire pour aller à Reims y faire couronner le roi de France. Le roi lui-même est parti le 22, la demoiselle ayant l’habitude de le précéder d’une journée ou environ.
Le samedi 2 juillet se sont passés de notables événements à la suite de leur arrivée devant la cité d’Auxerre. Dès leur venue, les habitants ont député vers le roi douze de leurs plus notables citoyens, choisis parmi ceux qui se montraient plus favorables à sa cause. Il feignaient de vouloir négocier et lui rendre obéissance pour qu’il entrât dans la cité. Durant les pourparlers, les habitants mandèrent de nombreux capitaines d’hommes d’armes, les uns Bourguignons, les autres Savoyards, tous de grands renom, tels que le vieux de Bar, le seigneur de Varandon (?), Messire Humbert, maréchal de Savoie. Ces derniers amenèrent environ huit-cents de leurs gens, que les bourgeois cachèrent dans leurs maisons, vingt et trente dans une, soixante dans l’autre, etc.
La demoiselle voulut que douze hommes du parti du roi entrassent 592dans la ville pour voir ce qui s’y passait, et elle se fit remettre un égal nombre de citadins. Les douze envoyés royaux introduits dans la ville ouïrent et virent cette grande multitude d’hommes armés, tous d’une d’une attitude très martiale, et se disposèrent à venir rapporter ce qu’ils avaient vu et entendu. Les habitants, voyant leur trahison découverte, s’emparèrent de leurs personnes, leur coupèrent la tête, et les clouèrent ensuite sur les portes de la ville. À cette nouvelle, la demoiselle ordonne qu’on se saisisse des douze habitants d’Auxerre, et qu’on leur coupe pareillement la tête devant ces mêmes portes ; elle commande ensuite que tous viennent à l’attaque, et sur son ordre tous accourent pour monter à l’assaut.
L’évêque de la ville fut pris au commencement de la bataille, combattant les armes à la main. Il était venu avec les prêtres revêtus des ornements sacrés, avec les reliques et de l’eau bénite. La demoiselle le fait saisir ainsi que les prêtres et leur fait à tous trancher la tête ; et ensuite elle fait massacrer tous les habitants de sept ans et au-dessus, hommes et femmes, et elle finit par faire démanteler la ville.
Il est vrai que deux-mille Anglais rôdaient autour du camp du roi, observant si, à la faveur de quelque désordre, ils ne pourraient pas frapper un grand coup. La demoiselle fit venir un des capitaines du roi, du nom de La Hire et lui dit :
Tu as accompli en ton temps de grands exploits, mais aujourd’hui Dieu t’a choisi pour en accomplir un nouveau qui surpassera de beaucoup tous ceux du passé. Prends tes hommes d’armes, va dans tel bois à deux lieues d’ici, tu y trouveras deux-mille Anglais, la lance en main ; tu les prendras, tu les tueras.Le capitaine obéit, trouva les Anglais, les prit et les tua tous, comme le lui avait dit la demoiselle.Dans la cité d’Auxerre ont trouvé la mort le vieux de Bar précédemment nommé, le seigneur de Varambon, Messire le maréchal Humbert avec environ six-cents Savoyards. Cela fait, l’armée du roi marcha vers une ville qui s’appelle Troyes ; elle rendit obéissance ainsi que toute la contrée traversée (?). Il est vrai que le duc de Bar, frère du roi Louis, beau-frère du roi de France, venait le joindre avec huit-cents cavaliers. Les Bourguignons, qui l’apprirent, vinrent, sur le commandement du duc, avec douze-cents cavaliers pour lui barrer le passage. On en vint aux mains ; les Bourguignons ont été la plupart tués ou faits prisonniers.
Le duc de Bourgogne et le duc de Bedford ont réuni toutes leurs forces dans une même ville qui s’appelle Beauvais. Là ils ordonnent tout pour combattre le roi. Malgré la multitude d’hommes dont ils disposent, la demoiselle n’en fait aucun compte. À Lyon, à Grenoble et dans les autres pays du roi de France, on a fait des processions, de grands feux et de grandes fêtes.
593L’évêque de Clermont avait la couronne de saint Louis. Voici comment, à son très grand regret, il a été réduit à la rendre au roi. La demoiselle lui dépêcha un messager avec une lettre par laquelle elle le priait de vouloir rendre la couronne. L’évêque répondit qu’elle avait fait un mauvais rêve ; la demoiselle lui envoya une seconde fois le même message qui reçut la même réponse. Elle écrivit aux habitants de Clermont que si la couronne n’était pas rendue, Dieu y pourvoirait : cela étant resté sans effet, il tomba soudainement une si grande quantité de grêle, que cela sembla un grand miracle. Ayant écrit une troisième fois aux susdits, la demoiselle décrivait la forme et la contexture de la couronne que l’évêque tenait cachée, et elle ajoutait que si elle n’était pas rendue, il y aurait un châtiment bien pire que ceux ressentis précédemment. L’évêque, entendant décrire la forme et la façon de la couronne qu’il croyait être absolument inconnues de tous, très attristé et très repentant de ce qu’il avait fait, envoya la couronne au roi et à la demoiselle.
VIII. Huitième lettre Diverses fausses nouvelles.
Le manuscrit donné par la Scintilla rend intelligible le commencement de cet article, qui ne l’est pas dans Morosini.
Chapitre tiré d’une autre lettre. — De France est venu un notable personnage qui se trouvait de sa personne aux premiers événements d’Orléans à la suite de la Pucelle. Il a reçu une lettre du roi lui-même qu’a présentement en mains le seigneur marquis. On y trouve énoncées les victoires mentionnées dans la copie qui vient d’être rapportée et plusieurs autres choses sur les conquêtes d’autres lieux et les pertes en hommes des Anglais. La lettre se termine en disant qu’on se dispose à aller avec la Pucelle au-devant du duc de Bourgogne, à en venir aux mains avec lui, et qu’on a espérance d’une bonne victoire. — Le marquis termine la sienne en disant que tout récemment, passant par le couvent d’un abbé, personnage très digne de foi, il l’a entendu confirmer de lui-même l’importante nouvelle de la défaite du duc de Bourgogne, et d’un immense carnage d’Anglais, de Bourguignons, de Savoyards. L’on ne dit pas que le duc soit prisonnier. Le marquis affirme qu’attendu la lettre du roi à ladite personne toutes ces choses sont vraies.
IX. Neuvième lettre Diverses fausses nouvelles. — Observations.
Passage de la lettre de Gênes, en date du 1er août 1429 :
Je prête l’oreille à ce qui se passe en France ; les événements ne sont 594pas agréables à entendre640. La Pucelle prospère toujours ; elle a remporté de nouveau une grandissime victoire. Le bruit court que le Dauphin est à Paris, que le régent a été tué dans la bataille, que le duc de Bourgogne est prisonnier. Il semble que tout cela se sait à Milan par un capitaine à la solde du Dauphin. Il a nom Georges de Valpergue et il aurait écrit toutes ces nouvelles. J’entends dire que le duc de Savoie l’a écrit de la même manière au duc de Milan.
Ce qui est rapporté dans ces deux chapitres n’a été en rien confirmé.
Observations. — La remarque de Morosini est tout ce qu’il y a à retenir de ces dernières lettres. Pas une goutte de sang ne fut versée à Auxerre. Les chroniqueurs nous l’ont dit à l’envie. On aura peut-être placé à Auxerre, en le dénaturant sans limites, le massacre des prisonniers que la Pucelle fut impuissante à empêcher après la prise de Jargeau. Le lecteur a pu voir qu’un bruit semblable avait couru en France, s’il a lu la lettre de Jacques de Bourbon La Marche à l’évêque de Laon, ou qui lui est du moins attribuée.
Ce qui est dit de La Hire est une altération du rôle glorieux qu’il joua à Patay.
L’on ne s’explique pas le conte à propos de la couronne de saint Louis.
L’accusée de Rouen, pressée de dire le signe qu’elle avait donné au roi, répondit par l’allégorie de la couronne qu’un ange aurait apportée au roi ; et elle donna à ce propos des réponses qui, sans trahir le secret qu’elle avait juré de ne pas révéler, étaient cependant pleines de justesse. Peut-être que, pressée aussi par l’importunité de curieux indiscrets, alors qu’elle entrait en scène, elle aurait fait une réponse de ce genre. L’imagination populaire aura ajouté le reste.
Le duc de Bar ne rejoignit son beau-frère que quinze jours après le sacre. En juillet, comme le remarque la Chronique dite des Cordeliers, il était avec son beau-père au siège de Metz. C’est seulement à Compiègne que la Libératrice s’est trouvée les armes à la main en face du duc de Bourgogne.
Qu’on remarque comment dans toutes ces lettres on parle de la soumission, de la conquête de Paris, beaucoup plus que du sacre à Reims.
C’est qu’en effet la Pucelle se donnait comme devant introduire le roi à Paris, non moins que comme devant le faire sacrer à Reims.
Ceux qui s’étonneraient de ce que la renommée mêlait de faussetés un récit d’événements que l’histoire n’a enregistrés qu’une fois, n’ont qu’à se rappeler les contes que l’on faisait circuler l’année de nos grands 595désastres. C’est encore plus étonnant que ceux que l’on vient de lire, car c’étaient des contre-vérités.
Chapitre III Du sacre jusqu’à la retraite sur la Loire
- X.
- Dixième lettre.
- Arrivée à Calais du cardinal d’Angleterre et d’une armée anglaise.
- Bruits divers sur les intentions du duc de Bourgogne, sur la marche du Dauphin vers Reims et ses projets ultérieurs.
- Tout se fait par le conseil de la demoiselle.
- Remarques.
- XI.
- Onzième lettre Le sacre et la campagne qui l’a précédé.
- Dévouement de Tournay à la France.
- Le duc de Bourgogne revenu de Paris est à Arras ; le régent attendant le Cardinal à Pontoise.
- Grande levée de troupes par le duc de Bourgogne.
- La garde de Paris.
- Fausses nouvelles sur les conquêtes du duc d’Alençon en Normandie.
- Grands miracles accomplis.
- Fausse nouvelle sur le comte de Nevers.
- Charles VII en marche sur Paris.
- Jonction de Bedford et du Cardinal.
- Remarques.
- XII.
- Douzième lettre.
- Confirmation de la nouvelle du sacre.
- XIII.
- Treizième lettre.
- Bruits de trêves et du siège de Paris.
- Remarques.
- XIV.
- Quatorzième lettre.
- Conquêtes de Charles VII après le sacre.
- Le régent en Normandie.
- Le duc de Bourgogne sur le point de se mettre en campagne. Trêves inexplicables.
- Remarques.
X. Dixième lettre Arrivée à Calais du cardinal d’Angleterre et d’une armée anglaise. — Bruits divers sur les intentions du duc de Bourgogne, sur la marche du Dauphin vers Reims et ses projets ultérieurs. — Tout se fait par le conseil de la demoiselle. — Remarques.
Dans une lettre en date de Bruges, et du 16 juillet, sire Pancrace Justiniani écrit de nouveau à Messire Marc son père :
Ce que je vous avais annoncé comme devant arriver s’est réalisé. Le cardinal d’Angleterre, qui était à la tête de quatre-mille hommes levés pour aller combattre les Hussites, est parti hier de Calais pour se trouver à Paris. L’on dit qu’un égal nombre d’Anglais doit prochainement débarquer. C’est tout ce que j’ai à dire à ce sujet.
Depuis que Monseigneur de Bourgogne est parti, les uns disent qu’il s’est rendu à Paris, les autres le nient et affirment qu’il n’a pas voulu s’y rendre, qu’il se trouve à Senlis… qu’il cherche à engager des pourparlers avec ses beaux-frères et le Dauphin. Ces beaux-frères sont Charles de Bourbon et le comte de Vendôme. Il voudrait, dit-on, en venir à un accord ; mais on ne croit rien de ce que je viens d’écrire.
On écrit encore que le Dauphin avec la Pucelle, à la tête de vingt-cinq-mille hommes, est passé par Troyes en Champagne, et par beaucoup d’autres lieux. Il veut arriver à Reims, et pour le moment il ne se met pas en peine d’occuper d’autres pays. Aussitôt après son arrivée à 596Reims, il sera couronné et recevra le serment d’obéissance de ses fidèles. D’autres disent le contraire, et chacun parle selon ses inclinations. L’on pense cependant qu’il sera couronné, ou même qu’il l’est déjà. Parti de Reims, il se dirigera vers son pays (probablement l’Île-de-France ?). Il paraît encore, au dire de plusieurs, que si Dieu n’y met la main, les deux armées venant à se rencontrer, on sera forcé des deux côtés à en venir aux prises. On a dit que Bourgogne veut se trouver en personne à cette journée. Il a fait un grand mandement dans tous ses États. Que Dieu qui le peut y pourvoie ! Mais retenez que le Dauphin ne fait rien que par le conseil de la demoiselle, qui affirme qu’elle chassera entièrement les Anglais de la France.
Remarques. — Il faut observer ici la discrétion du correspondant, qui ne donne comme certain que le débarquement du Cardinal, la convocation des troupes féodales dans les terres du duc de Bourgogne, et présente le reste comme des bruits qui trouvent des contradicteurs. Le duc Philippe s’était bien rendu à Paris, où il entra le 10 juillet ; mais en même temps qu’il resserrait son alliance avec les Anglais, il faisait des propositions de paix à Charles VII, et envoyait des ambassadeurs à Reims. Double jeu qui ne devait que trop lui réussir.
En conjecturant que Charles VII allait se faire sacrer, s’il ne l’était pas déjà, Pancrace voyait juste. En disant qu’aussitôt après le sacre, il se rendrait dans son pays, il semble bien, d’après ce qui suit, qu’il faut entendre l’Île-de-France.
Remarquer encore comment la Pucelle disait qu’elle devait absolument et entièrement chasser les Anglais du royaume.
XI. Onzième lettre Le sacre et la campagne qui l’a précédé. — Dévouement de Tournay à la France. — Le duc de Bourgogne revenu de Paris est à Arras ; le régent attendant le Cardinal à Pontoise. — Grande levée de troupes par le duc de Bourgogne. — La garde de Paris. — Fausses nouvelles sur les conquêtes du duc d’Alençon en Normandie. — Grands miracles accomplis. — Fausse nouvelle sur le comte de Nevers. — Charles VII en marche sur Paris. — Jonction de Bedford et du Cardinal. — Remarques.
Lettre de sire Pancrace Justiniani, venue de Bruges, en date du 27 juillet :
Je vais vous rapporter tout ce que j’ai appris des nouvelles de France jusqu’au 27 juillet. On sait avec certitude par de nombreuses voies que vers le 12 de ce mois le Dauphin est entré en possession de Troyes en Champagne. Avant de lui donner entrée, les habitants le firent attendre trois jours, et après ils se soumirent très paisiblement à lui comme à leur souverain. Il pardonna à tous très bénignement, et les reçut avec bonté. Tout se fit par la disposition de la Pucelle, qui, à ce qu’on dit, a le commandement, la direction et gouvernement de tout. Elle suit, dit-on, constamment le Dauphin, elle a une armée de vingt-cinq-mille 597combattants, sans compter ceux qui se trouvent sur la frontière de la Normandie sous les ordres du duc d’Alençon, comme nous le dirons plus loin.
Partis de Troyes, ils sont venus à Reims, où l’usage demande que soient couronnés tous les rois de France. Ils y arrivèrent le samedi 16 de ce mois de juillet, les portes leur en furent ouvertes sans condition aucune ; le sacre eut lieu le dimanche 17 avec toutes les cérémonies ordinaires. Il dura depuis tierce jusqu’à vêpres environ. Tout cela est su avec certitude par plusieurs voies. Auparavant, de nombreuses contrées de la Champagne, telles que Châlons, Laon, Saint-Quentin, tous les autres pays qui sont avant ces villes, lui ont rendu obéissance. Ce n’est pas que ces contrées eussent été de son parti ; elles avaient toujours été du parti du duc de Bourgogne, encore qu’elles se soient toujours refusées à prêter serment aux Anglais. Elles se gouvernaient par elles-mêmes en suivant le parti de Bourgogne.
Tournay, cité distante d’ici d’une journée (environ 40 milles), qui fut toujours très fidèle à son seigneur le Dauphin, a fait sur son territoire des fêtes, des processions, des feux de joie pour célébrer les victoires du roi nouvellement sacré. C’est le sentiment de beaucoup que les habitants l’aideront de leurs deniers ; et il en est qui disent qu’ils équiperont jusqu’à quatre-mille hommes pour soutenir sa cause.
Le duc de Bourgogne est de retour de Paris ; il est arrivé à Arras le 10 (vers le 19) de ce mois. Il a amené avec lui la duchesse sa sœur, femme du duc de Bedford, qui se proclame régent de France. Ledit régent était parti de Paris pour se trouver à Pontoise qui est la clef de la Normandie. Il y attend le Cardinal avec tous les Anglais qui ont débarqué. On les dit au nombre de six-mille, dont trois-mille payés des deniers de l’Église pour marcher contre les Hussites. Que Dieu qui est juste juge…
Le seigneur duc a fait en Picardie et dans ses autres États grand mandement pour lever des hommes d’armes ; et selon son vouloir on affirme qu’il sera bientôt prêt à aller avec les Anglais combattre Jeannette et le Dauphin. Que le Christ dispose tout selon le droit !
Paris, à la grande frayeur du peuple, est gardé par trente-deux seigneurs ; seize sont Bourguignons et seize sont Anglais. Ils ont sous leurs ordres, à ce qu’on raconte, environ trois-mille hommes. Ils ont défendu à qui que soit du peuple de sortir de la ville…
Des personnes dignes de foi donnent comme certain, et je le crois ainsi autant qu’on peut le conjecturer, que le roi de France a mandé à ce seigneur duc de Bourgogne de faire des préparatifs pour vouloir bien se trouver à Saint-Denis le jour de la Magdeleine. Saint-Denis 598est une ville à environ deux-milles de Paris, où tous les rois de France ceignent la couronne, cérémonie à laquelle doivent assister les douze pairs. Or le duc de Bourgogne est pair à double titre, pour le comté de Flandre et le duché de Bourgogne… Il n’y a pas à, penser qu’il s’y rende, mais, en secret, d’autres disent le contraire. Je ne sais ce que je dois croire.
On sait que le duc d’Alençon à la tête de douze-mille hommes fait bonne guerre aux Anglais sur les frontières de la Normandie. Il se dit qu’il s’est emparé déjà de trois ou quatre seigneuries. D’après moi, les Anglais seront forcés de renforcer leurs forces en Normandie ; heureux s’ils parviennent à conserver leurs possessions, eu égard aux résultats des batailles qui sont beaucoup plus favorables au roi de France qu’au régent. Dans ces trois mois l’on fera la paix.
Nous pouvons bien dire que, de nos jours, nous avons vu des choses très miraculeuses, comme on peut s’en convaincre en considérant ce qui est advenu jusqu’ici. Que le Christ donne secours au droit et que ce soit pour le bien de tous !
Il a été dit depuis plusieurs jours, sans qu’aucune lettre l’ait confirmé, que le fils (le beau-fils) du duc de Bourgogne s’est mis à la suite du roi de France avec trois-mille barons.
Notre seigneur duc se trouve tout à l’heure à Arras. On raconte que ces jours derniers, il a envoyé une ambassade au roi de France, ambassade, qui, dit-on, les aurait laissés en plein désaccord. Il se dit que le même duc est prêt à combattre dans le mois d’août avec les Anglais contre ledit roi. Je ne sais ce qu’il faut en croire.
On sait avec certitude que le roi de France a été à Noisy, à douze lieues de Paris ; que c’était pour venir vers Paris ceindre la couronne à Saint-Denis, solennité qu’il est dans l’obligation d’accomplir ; on tient pour certain qu’il y sera couronné ces jours-ci. Les Parisiens ont démantelé les murailles, comblé les fossés de Saint-Denis, en faisant réfugier le peuple à Paris, pour que le roi, en arrivant avec son armée, ne puisse pas s’y fortifier.
Le Cardinal et le régent sont réunis à Pontoise, à sept lieues de distance de Paris, avec toutes les forces anglaises, qui doivent être engagées dans le combat. Que le Christ pourvoie au bien des chrétiens ! On ne sait rien de ce qui a suivi, ni autre chose des événements, jusqu’au 27 juillet 1429.
Remarques. — Cette lettre, si remplie de nouvelles, en contient fort peu qui soient fausses. Le duc d’Alençon combattait dans l’armée de la Pucelle, avec le titre de lieutenant général du roi. Il se rapprochait des 599frontières de la Normandie par la soumission du Beauvaisis. À cette date, Saint-Denis n’était pas démantelé, s’il l’a jamais été ; cependant le Journal de Chuffart nous apprend que les habitants de la campagne, par crainte des Armagnacs, fuyaient à Paris, emportant leurs blés moissonnés ayant le temps. Le comte de Nevers était le beau-fils du duc Philippe, et en même temps son cousin germain. Il inclinait vers la cause française, quoiqu’il ne fût pas en position de la soutenir comme il l’aurait voulu. Le duc Philippe avait épousé la mère du jeune comte, Bonne d’Artois, que la défaite d’Azincourt avait rendue veuve. C’était sa tante par alliance. Elle mourut après quelques mois de mariage, mais le duc conserva la tutelle de ses beaux-fils, tout en convolant à un troisième mariage.
XII. Douzième lettre Confirmation de la nouvelle du sacre.
Depuis, nous avons su par le courrier, ou mieux par la malle (scarcella), arrivée de Bruges, d’où elle était partie à la date du 9 août 1429, comment le Dauphin avait été avec la demoiselle à trois lieues de Paris. L’on ne sait pas encore s’il y est entré ; ce que l’on sait, c’est qu’il a été sacré roi du royaume de France. Ce qui adviendra par suite, nous ne tarderons pas à le savoir.
XIII. Treizième lettre Bruits de trêves et du siège de Paris. — Remarques.
Du côté de Paris, des lettres venues de Bruges, antérieures au 17 septembre, ne nous disent pas que le Dauphin ait été encore couronné dans cette ville. Après on a donné comme un bruit que le duc avait fait avec le Dauphin une trêve de deux mois, et puis qu’un grand nombre d’hommes d’armes avaient été avec ce même Dauphin et avec la demoiselle autour de Paris, et y avaient mis le siège. Ce que nous saurons dans la suite, nous nous empresserons de le noter dans cette Chronique. Dieu sait les grandissimes choses qui ont dû se passer en France, par suite des gestes de la demoiselle dans laquelle opère la vertu divine…
Remarques. — L’on voit l’impatience du chroniqueur de connaître la suite des événements de France. Loin d’admettre la thèse insoutenable de la fin de la mission à Reims, à défaut de nouvelles positives il suppose que de très grandes choses ont dû se passer. Il en eût été ainsi sans les désastreuses trêves que, justement, il a de la peine à concilier avec le siège de Paris.
XIV. Quatorzième lettre Conquêtes de Charles VII après le sacre. — Le régent en Normandie. — Le duc de Bourgogne sur le point de se mettre en campagne. Trêves inexplicables. — Remarques.
Copie d’une lettre de Bruges, en date du 13 septembre, écrite par le noble Messire Pancrace Justiniani à son père Messire Marc. Voici dans sa teneur même ce qu’elle contient :
Je vous écrivis sur les nouvelles de France quelles grandes choses s’y étaient passées jusqu’au 27 du mois dernier (avant-dernier). À la suite 600le roi est entré en possession de Senlis, Ponte-Santo, Pont-Sainte-Maxence (?), Cholo, Creil (?), Fonte Zabaton (??), Beauvais, Saint-Denis.
Le régent est en Normandie avec tous les Anglais au nombre d’environ six-mille. Monseigneur de Bourgogne devait partir hier d’Arras avec quatre-mille hommes, pour se joindre au régent, et puis aller secourir Paris…
On a dit aujourd’hui qu’une trêve avait été conclue jusqu’à Noël entre les deux partis. Il m’est impossible de me l’expliquer. À qui m’en demanderait la raison, je répondrais que nous devons croire qu’il y a accord entre Monseigneur de Bruges (de Bourgogne) et le roi, et que, par ailleurs nous n’avions pas lieu de le penser, jusqu’au 13 septembre 1429. Depuis l’on a dit que le roi de Portugal donne sa fille en mariage au fils (beau-fils) du duc de Bourgogne.
Remarques. — Ce n’était pas avec le fils du duc de Bourgogne, mais avec le duc lui-même que le mariage devait avoir lieu. Pancrace Justiniani avait parfaitement raison d’être ébahi d’une trêve qui reste une des énigmes de l’histoire. Il a été déjà dit plusieurs fois dans quelle fausse situation elle mettait la Libératrice, et quelle situation inextricable elle créait.
Chapitre IV Le retour sur la Loire jusqu’à la captivité de la Pucelle
- XV.
- Quinzième lettre.
- Conquêtes des Français en Normandie, conjuration pour leur livrer Rouen.
- Grands préparatifs de guerre attribués à Charles VII.
- Conquête faussement attribuée à la Pucelle.
- Ses exploits la montrent suscitée par Dieu.
- L’Université de Paris l’a dénoncée à Rome comme hérétique.
- Le chancelier a écrit pour la défendre et la glorifier.
- Le roi d’Angleterre, couronné à Londres, se propose de passer en France,
- Remarques.
- XVI.
- Seizième lettre.
- Prolongation de la trêve.
- Difficile à expliquer.
- Opinions différentes sur l’attitude adoptée par le duc de Bourgogne.
- Sentiment de Pancrace.
- Conquête de Louviers.
- Faux récits sur les conquêtes de Charles VII et ses ressources en vue de la guerre.
- Bedford en Normandie.
- Secours reçus d’Angleterre.
- Prochain débarquement du jeune roi.
- XVII.
- Dix-septième lettre.
- Prise de Château-Gaillard.
- Actifs préparatifs de guerre.
- XVIII.
- Dix-huitième lettre.
- Prétendue course du roi et de la Pucelle aux portes de Paris.
- Conjuration dans cette ville.
- Prétendue tentative de Luxembourg contre Compiègne.
- Autres fausses nouvelles.
- XIX.
- Dix-neuvième lettre.
- La victoire d’Anthon.
- Fausse nouvelle sur la Pucelle.
XV. Quinzième lettre Conquêtes des Français en Normandie, conjuration pour leur livrer Rouen. — Grands préparatifs de guerre attribués à Charles VII. — Conquête faussement attribuée à la Pucelle. — Ses exploits la montrent suscitée par Dieu. — L’Université de Paris l’a dénoncée à Rome comme hérétique. — Le chancelier a écrit pour la défendre et la glorifier. — Le roi d’Angleterre, couronné à Londres, se propose de passer en France, — Remarques.
Copie d’une lettre écrite de Bruges par noble Pancrace Justiniani à son père Messire Marc, en date du 20 novembre. Elle a été reçue à Venise le 23 décembre. Voici brièvement son contenu :
Messire, je vous 601écrivis par la scarcella (malle) ma précédente lettre le 4 du présent mois, je vous donnais avis de ce qui s’était passé en France jusqu’au jour qui vient d’être indiqué. Depuis, les gens du roi (?) se sont emparés en Normandie d’un pays appelé Veroil (Verneuil ?), pays excellent ; ils ont conquis d’autres fortes positions et plusieurs forteresses. De plus, à Rouen, une conjuration avait été formée par entente avec Charles de Bourbon et le duc d’Alençon. Si elle avait réussi, on se rendait maître de la ville, du duc de Bedford et de tous les autres Anglais.
Hier est venu devers Paris un ambassadeur de notre seigneur duc au roi. J’ai pu savoir par lui qu’il avait été confidentiellement chargé d’une prolongation de la trêve jusqu’au milieu de février. Le même ambassadeur a dit ce que tout le monde répète que le roi de France fait de très grands préparatifs pour être prêt au printemps : on dit qu’il aura cent-mille hommes à mettre en campagne. Cela peut être, cela me paraît cependant un nombre excessif. Ce qui est certain, c’est que tout ce mouvement se produit à la voix de la Pucelle ; elle est certainement bien en vie.
En preuve, c’est qu’il y a très peu de temps elle a pris d’assaut un château très fort à cinq lieues de Paris, et ensuite elle a été mettre le siège à Logiente (Gien ?) sur Loire (?). On raconte d’elle tant de merveilles dans ces derniers jours que, si elles sont vraies, il y a de quoi être ravi d’admiration. À mon avis, chacun selon qu’il croit, ou ne croit pas, ajuste et accommode ses exploits, amplifie ou retranche à sa fantaisie. Ce en quoi tout le monde s’accorde, c’est qu’elle est toujours avec le roi. Ce qui est évident pour tous, c’est qu’à son ombre se sont accomplis des événements tels qu’ils démontrent qu’elle est l’Envoyée de Dieu. Tout ce qui est survenu de favorable au roi, toutes les conquêtes faites et toutes celles qui se font présentement lui sont entièrement dues. Le croire n’est pas un mal, et celui qui ne le croit pas ne pèche pas contre la foi.
Je me trouvais ces jours derniers à discuter à ce sujet avec quelques religieux, et j’ai eu vent que l’Université de Paris, ou mieux les ennemis du roi, avaient envoyé à Rome pour l’accuser auprès du Pape. Cette Pucelle, d’après eux, serait une hérétique, et non seulement elle, mais encore ceux qui ont foi en elle ; elle va, disent-ils, contre la foi en voulant qu’on la croie, et en sachant prédire l’avenir. Le chancelier de l’Université, homme très renommé, docteur en théologie, a composé un très bel ouvrage en sa faveur, à son honneur, à sa louange et pour sa défense. Je vous l’envoie avec cette lettre. Messire le doge, d’autres encore, d’après ce qu’il me semble, en prendront connaissance avec grand plaisir. Faites que lui et nos amis de chez vous reçoivent communication des nouvelles ci-incluses ; après avoir lu ma lettre, vous pourrez la faire circuler.
602Le roi d’Angleterre a été couronné à Londres le 6 de ce mois ; il est âgé de huit ans. L’on donne comme certain, et je le crois, qu’il s’apprête à passer la mer au printemps avec grande puissance. L’on parle de plus de vingt-cinq-mille Anglais. Il me semble hors de doute qu’il va se passer de grands événements au printemps. Que le Christ y pourvoie ! L’on ne sait pas encore ce que fera notre duc ; mais, d’après le bruit public, il est disposé à tenir les promesses faites aux Anglais.
Le reste de la lettre, ainsi que la suivante, est consacrée aux péripéties par lesquelles passa la fille du roi de Portugal en se rendant auprès de son mari, le duc de Bourgogne, et à quelques autres sujets étrangers à l’histoire de la Pucelle.
Remarques. — Les Français remportèrent en réalité quelques avantages en Normandie ; ils auraient été beaucoup plus marqués si, après le retour du roi aux bords de la Loire, on avait autorisé la Pucelle à aller avec le duc d’Alençon porter la guerre dans cette province. Puisque la trêve empêchait d’attaquer Paris, remis au gouvernement du duc de Bourgogne, c’est en Normandie qu’il fallait poursuivre l’Anglais qui avait refusé d’accéder à la trêve.
La Pucelle n’avait pas pris de place aux environs de Paris. Depuis la retraite effectuée le 13 septembre, elle avait été retenue en deçà ou aux bords de la Loire. Le roi ne faisait pas les grands préparatifs signalés par Justiniani. À remarquer ce qu’il dit, que l’Université de Paris, ennemie acharnée du parti national, avait dénoncé à Rome la Libératrice comme hérétique. Il serait à souhaiter que l’on cherchât dans les archives romaines, spécialement celles du Saint-Office, si des pièces confirment semblable assertion. Fort remarquable aussi ce qu’il dit du chancelier Gerson, et de l’intérêt que portaient à la cause française le doge et l’aristocratie vénitienne.
XVI. Seizième lettre Prolongation de la trêve. — Difficile à expliquer. — Opinions différentes sur l’attitude adoptée par le duc de Bourgogne. — Sentiment de Pancrace. — Conquête de Louviers. — Faux récits sur les conquêtes de Charles VII et ses ressources en vue de la guerre. — Bedford en Normandie. — Secours reçus d’Angleterre. — Prochain débarquement du jeune roi.
1429 (anc. st.). — Nouvelles reçues le 1er février. Copie d’une lettre datée de Bruges du 4 janvier. Elle est de sire Pancrace Justiniani, fils de Messire Marc, lequel est lui-même fils d’Orsato.
Très cher père, le 8 du mois dernier je vous écrivis tout ce que nous savions de nouveau. Je vais vous raconter ce que nous savons être arrivé ensuite. Depuis environ le 20 du mois dernier jusqu’à aujourd’hui nous avons eu ici en permanence un ambassadeur du roi de France au seigneur duc et aux Anglais. La trêve qui finissait à Noël a été prolongée pour un plus long temps, pour tout le mois de février. Voilà d’étranges choses, difficiles à expliquer. Plusieurs chuchotent secrètement qu’il y a accord entre le duc et le roi de France, d’autres disent le contraire. Je suis de ceux qui pensent le contraire. Je crois que le duc enverra ses hommes au secours 603des Anglais, mais qu’il n’ira pas personnellement. Il restera dans ce pays pour faire plaisir à sa nouvelle femme…
Il est question d’une ambassade de Charles de Bourbon, dont Pancrace avoue ne pas connaître l’objet.
Les hommes du duc d’Alençon font en Normandie grande guerre aux Anglais. Ils s’emparent de tous les châteaux et de toutes les forteresses. Ces jours derniers ils se sont conquis une position importante par le nombre des habitants et par son site, nommée Louviers. Il y avait cinq-cents Anglais qui tous y trouvèrent la mort. La ville se soumit par composition.
Un secrétaire du duc d’Orléans, prisonnier en Angleterre, qui venait de vers le roi de France, est passé par ici muni d’un sauf-conduit du duc et des Anglais. Il a dit verbalement, et je le crois parce qu’il est un homme qui mérite confiance, que les troupes du roi avaient pris La Charité-sur-Loire et quelques autres places qui tenaient pour le duc. Il ne resterait plus à soumettre que Chartres et Paris ; je parle de la France. Tout a été emporté d’assaut, et pour dire tout ce qui se raconte (vous en croirez ce que vous voudrez) l’on attribue toutes ces conquêtes à la Pucelle, ainsi que mille autres merveilles. Si elles sont vraies, a domino facta est ista et voilà de nos jours de grands prodiges.
Le roi de France est en bon point ; on le sait avec certitude. Il a obtenu du Languedoc et de tous les pays soumis à son obéissance de très grands subsides en argent, et en hommes. Il a une grosse armée pour être prêt au printemps. C’est l’opinion de tous, et moi je ne pense pas autrement, qu’il y aura certainement une grande effusion de sang, si Dieu n’y met pas la main ; que le Christ y porte remède par la sainte grâce.
Le duc de Bedford, qui était régent de France, se tient, paraît-il, à Rouen pour garder le pays dans la mesure où il le peut. Il paraît encore que, il y a peu de jours, environ trois-mille Anglais sont venus lui donner aide. On tient pour certain qu’au beau temps le roi d’Angleterre débarquera avec grande puissance. C’est ce que tout le monde croit…
Suivent des détails sur le débarquement de la nouvelle épouse du duc de Bourgogne, et les splendeurs des fêtes qui s’annonçaient comme d’un extraordinaire éclat, ainsi qu’elles le furent en réalité.
Remarques. — Pancrace Justiniani avait parfaitement raison de ne pouvoir pas s’expliquer la prolongation des trêves, et il devinait bien les intentions du duc de Bourgogne. On exagérait à Bruges les succès des Français en Normandie. Le secrétaire du duc d’Orléans outrait sans mesure les conquêtes du parti national. La Pucelle, à cette date, de retour de l’échec contre La Charité, était contre son vouloir retenue à la cour, et Charles VII était loin de posséder en argent et en hommes les ressources qui lui sont attribuées.
604XVII. Dix-septième lettre Prise de Château-Gaillard. — Actifs préparatifs de guerre.
Plusieurs lettres écrites de Bruges, par le noble sire Pancrace Justiniani à son père Messire Marc, en février 1429 (anc. st.), en particulier du 17, donnaient, paraît-il, de nombreuses nouvelles de ces contrées.
Une dernière, en date du 4 mars 1430, plus briève, était ainsi conçue :
Messire, le 22 du mois passé je vous écrivis ce que je savais à pareil jour. Depuis j’ai reçu votre lettre du 4 même mois. C’est avec le plus grand bonheur que j’ai appris votre bonne santé et votre contentement de ce dont vous m’avez parlé. Je ferai réponse complète à votre lettre par la malle. Je ne puis pas le faire en ce moment ; veuillez prendre un peu patience.
En fait de nouvelles, depuis que je vous ai écrit on a dit ces jours-ci que le roi de France avait pris Chartres ; mais la nouvelle n’ayant pas été confirmée je ne la crois pas vraie.
Il est de toute certitude que ces jours-ci notre seigneur duc a reçu l’annonce de la prisé d’un château inexpugnable à sept lieues de Rouen, sur la Seine, appelé Château-Gaillard (Castel Grioiante). Il y a eu composition entre les Anglais et les Français. Dans ce château était détenu prisonnier un chevalier français du nom de Jean Barbazan, que le roi d’Angleterre avait pris et y avait renfermé. C’est un homme de très grand mérite et vaillant capitaine. Plusieurs autres Français étaient prisonniers avec lui ; tous ont été délivrés.
En outre on compte que le roi d’Angleterre passera la mer à Pâques, ainsi que je vous l’avait dit dans une autre de mes lettres. Le seigneur duc a publié le ban. Pour attirer les plus vaillants de ses guerriers, il fait répandre le bruit qu’il y aura vingt-cinq-mille Anglais et plus, c’est-à-dire que le roi arrive avec les plus grandes forces. Tout est en ébullition. Si le Seigneur Dieu n’y met la main, il faut que l’un des deux partis soit entièrement ruiné, mais j’espère que Dieu, dans sa sainte miséricorde, y pourvoira. Qu’il ne considère pas nos péchés. Je n’ai pour le moment rien à ajouter. Reçue le 30 mars 1430.
Remarques. — Pancrace Justiniani donnait une nouvelle preuve de son bon jugement en ne croyant pas à la conquête de Chartres. Ce qu’il dit de la prise de Château-Gaillard et de la prochaine venue du roi d’Angleterre est exact.
XVIII. Dix-huitième lettre Prétendue course du roi et de la Pucelle aux portes de Paris. — Conjuration dans cette ville. — Prétendue tentative de Luxembourg contre Compiègne. — Autres fausses nouvelles.
Nouvelles de France venues par Bruges, en date de 22 mars 1430, d’après plusieurs lettres reçues par des Vénitiens et des Florentins, apportées par la malle qui est arrivée à Borromeo de Florence, et aussi d’après plusieurs lettres du noble sire Pancrace Justiniani, fils de Messire Marco Orsato. Elles s’accordent, et voici ce qu’elles disent en substance. Elles ont été reçues en la fête de Pâques, 16 avril.
605Ce qu’elles disent avant tout, c’est que le roi de France a fait une course jusqu’aux portes de Paris, toujours accompagné de la demoiselle. Il avait envoyé devant lui soixante cavaliers, et en avait placé cinq-cents en embuscade. Le bâtard de Saint-Pol, et trois autres capitaines avec deux-mille cavaliers, quelques-uns disent cinq-mille, sortirent contre eux. Les soixante cavaliers reculèrent tout en escarmouchant et amenèrent les assaillants par delà l’embuscade. Ceux qui y étaient cachés leur tombèrent sur le dos, et les prirent tous sans qu’il s’en échappât un seul. Cela a été, dit-on, un coup cruel pour le duc de Bourgogne.
On dit encore qu’on a découvert à Paris une conjuration dans laquelle quatre-mille hommes au moins étaient impliqués. On a pris un Frère mineur qui en était l’âme.
On dit de plus que La Hire, qui était ou est capitaine du Dauphin, a passé la rivière avec bien six-mille cavaliers. Les choses s’échauffent en réalité.
Nous avons appris encore par les mêmes lettres comment Jean de Luxembourg, se disposant à s’établir devant Compiègne pour assaillir la ville, mille cavaliers qui se trouvaient dans les murs de la ville, sortirent par une porte opposée, prirent par derrière ses hommes d’armes, les tuèrent ou les firent prisonniers, et s’emparèrent de son attirail de guerre et de l’artillerie.
On raconte encore que le comte d’Andonto (?) a pris en Champagne un château où se trouvait un capitaine qui faisait grands ravages dans le pays, et comment il a fait lever le siège de Tonis (?) avec de grands pertes pour les Anglais. Vous voyez quelles grandes choses se sont passées en peu de jours. Cela met le roi de France en voie de s’emparer de tout le royaume, si l’accord règne [parmi les siens].
Remarques. — Pour être tirées de plusieurs lettres, ces nouvelles, sauf la conjuration de Paris, dont le chef était un Carme et non pas un Franciscain, n’en sont pas plus vraies. Ni le roi, ni la Pucelle n’avaient fait de nouvelles tentatives contre Paris ; il y eut d’heureux coups de main, et des razzias de la part des Armagnacs du voisinage. Le bâtard de Saint-Pol y fut pris.
Je cherche inutilement ce qui a pu donner lieu à ce qui est raconté ici de Jean de Luxembourg devant Compiègne.
XIX. Dix-neuvième lettre La victoire d’Anthon. — Fausse nouvelle sur la Pucelle.
1430, le 25 juin. Des nouvelles de France ont été envoyées à la seigneurie ducale, en voici le fond : elles sont favorables au roi de France. Le prince d’Orange ayant envahi le Dauphiné, et s’étant emparé de quatre places, le gouverneur du Dauphiné avec de nombreux hommes d’armes du roi et les gens du Dauphiné lui a infligé une entière défaite 606le 11 du présent mois de juin 1430. Trois-mille cavaliers ont été tués ou pris dans la déroute. Parmi les prisonniers l’on compte les premiers barons de Savoie qui s’étaient joints à l’agresseur. L’on mentionne Mgr de Salneuve…
(Suivent de nombreux noms propres estropiés.)
… Ledit prince d’Orange a eu de la peine à se sauver, avec dix-huit cavaliers, dans le château d’Anthon où l’ont poursuivi les guerriers du Dauphiné et où ils l’ont renfermé. Il tenait tant à lever une armée qu’il donnait cinquante ducats par lance et un salaire de onze deniers. Toutes ces nouvelles sont favorables au Dauphin, vu que la demoiselle reste toujours pleine de vie et d’entrain, illuminée de la grâce de Dieu et prospérant dans sa voie.
Remarques. — Ce qui est dit du prince d’Orange et des nobles de Savoie est vrai ; c’est la fameuse victoire d’Anthon ; mais la dernière phrase est une contre-vérité. La victoire d’Anthon fut remportée le 11 juin, et la Pucelle avait été prise le 23 mai ; elle était prisonnière depuis près de vingt jours. Il sera bien question de sa captivité ; mais nulle part, dans ce qui nous a été transmis de Morosini, nous n’avons trouvé une ligne sur la manière dont elle est tombée entre les mains des ennemis. On a dû cependant en écrire à Venise.
Chapitre V La Pucelle depuis sa prise jusqu’à son supplice
- XX.
- Vingtième lettre.
- Fausse nouvelle sur les succès du roi et de la Pucelle.
- Nouvelle vraie de la prise et de la détention de la Pucelle.
- Espérance de sa délivrance.
- XXI.
- Vingt-et-unième lettre.
- La Pucelle vendue et dirigée sur Rouen.
- Crainte qu’on ne la fasse mourir.
- Témoignage rendu universellement à sa vertu.
- XXII.
- Vingt-deuxième lettre.
- Ambassade de Charles VII au duc de Bourgogne pour l’empêcher de livrer la Pucelle aux Anglais.
- XXIII.
- Vingt-troisième lettre.
- La Pucelle vendue dix-mille couronnes ; étroitement gardée.
- Intervention de Charles VII pour empêcher son supplice.
- Supplice.
- Piété de la martyre.
- Apparition de sainte Catherine.
- Douleur et menaces de Charles VII.
- Vaine espérance des Anglais qu’avec sa mort finiront leurs revers.
XX. Vingtième lettre Fausse nouvelle sur les succès du roi et de la Pucelle. — Nouvelle vraie de la prise et de la détention de la Pucelle. — Espérance de sa délivrance.
1430, 3 juillet (?). — Nous avons su, et on avait dit plusieurs jours avant, que l’on avait écrit de Bruges le 3 juillet (??), que le jour de l’Ascension la demoiselle était en parfaite entente et parfaite faveur auprès du roi de France, Messire le Dauphin. Avec lui et ses gens d’armes elle avait mis le siège devant Paris, si bien que les assiégés ne conservaient plus aucune espérance de pouvoir tenir contre la couronne du Dauphin.
On a dit ensuite que la Pucelle avait été prise par les gens du duc de 607Bourgogne ; l’on savait que rien n’avait été statué sur son sort ; on le saurait par la suite. L’on a dit depuis que la demoiselle avait été enfermée dans une forteresse avec plusieurs demoiselles, et entourée d’une tonne garde. Elle ne peut pas être si bien gardée que lorsque ce sera le plaisir de Dieu, elle n’en sorte et ne revienne parmi ses gens, sans avoir rien souffert dans sa personne.
Remarques. — La première partie de la lettre est fausse de tout point, la seconde n’était malheureusement que trop vraie.
Dans trois lettres, ou relations inscrites à la suite par Morosini sur les affaires de France, il n’est pas question de la Pucelle. Ces nouvelles étaient d’ailleurs fausses pour la plupart. Le seul correspondant bien informé est Pancrace Justiniani. Morosini lui emprunte une lettre qu’il annonce ainsi :
XXI. Vingt-et-unième lettre La Pucelle vendue et dirigée sur Rouen. — Crainte qu’on ne la fasse mourir. — Témoignage rendu universellement à sa vertu.
Nouvelles de Bruges écrites à Venise de la main de sire Pancrace Justiniani, fils de Messire Marc Orsato. La plus récente est datée du 24 novembre ; elle est arrivée à Venise le 19 décembre. Elle est conçue en ces termes :
Pancrace décrit les pertes éprouvées par le duc de Bourgogne et les Anglais à la levée du siège de Compiègne, les avantages remportés par les Français, spécialement l’occupation de Clermont-en-Beauvaisis, la forteresse exceptée ; il parle ensuite de la Pucelle et il écrit :
Il est absolument certain que la Pucelle a été dirigée sur Rouen vers le roi d’Angleterre. Messire Jean de Luxembourg, qui l’a prise, en a touché dix-mille couronnes, pour l’avoir ainsi mise entre les mains des Anglais. Quel est le sort qu’on lui réserve ? On l’ignore, mais on craint qu’on ne la fasse mourir. En vérité, ce sont choses extraordinaires et grandes que celles qu’elle a accomplies. Il (Pancrace) écrit qu’il en a parlé avec beaucoup, et il en a parlé depuis qu’elle est prisonnière ; mais universellement, tous disent qu’elle est de bonne vie, très honnête, très sage ; ce qui adviendra, nous le saurons bientôt…
Remarques. — Dans ces lignes fort vraies, Justiniani, on peut s’en convaincre en lisant le texte, multiplie les termes pour exprimer soit l’excellente vie de la Pucelle, soit l’universalité du témoignage qui l’atteste.
XXII. Vingt-deuxième lettre Ambassade de Charles VII au duc de Bourgogne pour l’empêcher de livrer la Pucelle aux Anglais.
Je vais rapporter ce que, à la date du 15 décembre, nous avons su de nouveau du côté de Bruges par l’arrivée de noble Messire Nicolas Morosini, fils de Messire Victor. Voici ce que l’on racontait dans ces parages.
Aussitôt que la demoiselle fut tombée entre les mains du duc de Bourgogne, et que le bruit se répandit que les Anglais l’obtiendraient 608moyennant deniers, le Dauphin informé envoya une ambassade vers le duc de Bourgogne pour lui dire qu’il ne devait la livrer pour rien au monde ; sans quoi il en tirerait vengeance sur ceux de ses hommes qui viendraient entre ses mains… ???
Annonce de la naissance d’un fils au duc de Bourgogne.
Remarques. — C’est, avec la suivante, l’unique assertion positive des efforts tentés par Charles VII pour délivrer celle qui lui avait mis la couronne au front.
XXIII. Vingt-troisième lettre La Pucelle vendue dix-mille couronnes ; étroitement gardée. — Intervention de Charles VII pour empêcher son supplice. — Supplice. — Piété de la martyre. — Apparition de sainte Catherine. — Douleur et menaces de Charles VII. — Vaine espérance des Anglais qu’avec sa mort finiront leurs revers.
1431. — Par plusieurs lettres venues de Bruges à Venise en des jours différents, une entre autres de sire Jean Georges, fils de feu Messire Bernard de Saint-Moïse, en date du 22 juin, par une autre reçue, dit-on, par sire André Corner, gendre de feu sire Luc Michel de la Magdeleine, on a su que la vertueuse demoiselle était tenue en prison du côté de Rouen par les Anglais, qui l’avaient achetée dix-mille couronnes. Venue ainsi en leurs mains, ils ont très étroitement gardé sa personne. L’on a dit que deux ou trois fois, ces mêmes Anglais avaient voulu la faire brûler comme hérétique ; mais qu’ils avaient été arrêtés par les grandes menaces que leur avait fait parvenir le Dauphin de France ; mais à la troisième fois ces barbares Anglais, d’accord avec des Français (?), de dépit et hors d’eux-mêmes, l’ont fait brûler à Rouen.
Avant son martyre, elle a été vue bien contrite et parfaitement bien disposée. On raconte qu’elle a eu une apparition de la vierge sainte Catherine qui l’a confortée et lui a dit :
Fille de Dieu, sois ferme dans ta foi, puisque tu seras dans la gloire au nombre des vierges du Paradis.Elle est morte pieusement. Messire le Dauphin, roi de France, en a ressenti une très amère douleur et a formé le dessein d’en tirer une terrible vengeance sur les Anglais et sur les femmes anglaises. Dieu, selon son juste pouvoir, en tirera aux yeux de tous un très grand châtiment. On commence à en voir des signes non douteux. Paris, maintenant même, court de jour en jour à sa ruine ; il ne peut tenir davantage et résister plus longtemps ; tous les habitants s’en échappent et fuient, chassés par les privations et la faim. On tient communément que les Français (lisez : Anglais ou faux Français) l’ont fait brûler à cause des prospérités qu’avaient eues avec elle les seigneurs français, et qu’ils devaient avoir encore. Les Anglais se disaient en eux-mêmes :
Cette demoiselle une fois morte, les affaires du Dauphin ne seront plus prospères.Le contraire plaît au Christ, d’après ce que l’on a dit de la marche des affaires ; puisse cela être vrai !
Notes
- [632]
Faute de transcription ; plus loin, l’auteur dit justement :
depuis la moitié d’une année
. - [633]
Nous traduisons
Carlo di Valon
par Charles de Bourbon. Il n’avait pourtant pas épousé la fille du duc d’Orléans, qui avait été donnée à Jean, duc d’Alençon. Charles de Bourbon était un des chefs de l’armée réunie à Blois. Le duc d’Alençon, n’ayant pas payé toute sa rançon, ne pouvait pas encore combattre. - [634]
Quelques lignes plus bas, Justiniani dit qu’il s’est échappé quinze-cents Anglais, et non pas seulement cent-cinquante, ce qui est plus près de la vérité. Morosini a dû mal transcrire dans le premier cas. Ce n’est pas le seul endroit.
- [635]
La Paysanne et l’inspirée, p. 293.
- [636]
Procès, t. I, p. 56 :
Dixit quod antequam rex suus poneret eam in opus, ipse multas habuit apparitiones et revelationes pulchras.
- [637]
La prophétie telle qu’elle se trouve dans Morosini n’a aucun sens. Le vrai texte est celui que Bréhal cite dans son Mémoire, et qu’il interprète en ne tenant compte, selon les règles, que des lettres usitées pour les nombres inférieurs. (Voy. La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 455.)
- [638]
La traduction du passage de Gerson a été donnée dans la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 28, mais à cause de son importance, voici le texte même :
Etsi frustraretur ab omni (a tota) exspectatione sua et nostra prædicta Puella, non oporteret concludere ea qua facta sunt, a maligno spiritu vel non a Deo facta esse, sed vel propter nostram ingratitudinem et blasphemias… posset contingere frustratio.
Superadduntur quatuor civilia et theologica documenta. Unum concernit regem et consanguineos regiæ domus ; secundum militiam regis et regni ; tertium ecclesiasticos cum populo ; quartum puellam ipsam. Quorum documentorum iste unicus est finis bene vivere, pie ad Deum, juste ad proximum, et sobrie hoc est virtuose et temperanter ad seipsum.
Et in speciali pro quarto documento quod gratia Dei ostensa in hac Puella non accipiatur et traducatur per se aut alios ad vanitates curiosas, non ad mundanos quæstus, non ad odia partialia, non ad seditiones contentiosas, non ad vindictam de preteritis, non ad gloriationes ineptas, sed in mansuetudine et orationibus, cum gratiarum actione quilibet laboret in id ipsum ; quatenus veniat pax in cubili suo, ut de manu inimicorum nostrorum liberati, Deo propitio, serviamus illi in sanctitate et justitia coram ipso omnibus diebus nostris, amen. À Domino factum est istud.
- [639]
M. Della Santa publia dans les nos des 17 et 24 février 1895 de la Scintilla, journal vénitien, un texte des deux lettres suivantes, tiré des archives du couvent de Saint-Georges-en-l’Île. Il présente d’assez nombreuses variantes avec celui de Morisini, et en quelques passages rend Morisini intelligible.
- [640]
L’auteur de la lettre devait écrire à un partisan des Anglais.