Tome II : Livre II. La paysanne et l’inspirée d’après ses aveux
99Livre II La paysanne et l’inspirée d’après ses aveux
- Coup d’œil sur le procès de Rouen
- La vie extérieure de Jeanne à Domrémy
- Incidents de la vie de Domrémy
- L’inspirée d’après ses aveux : la céleste éducation, le gouverneur, les maîtresses
- La Pucelle à l’école de saint Michel et des saintes
- De Domrémy à Chinon
Bien des hommes mêlés aux événements publics ont cru devoir nous dire la part qu’ils y ont prise. L’autobiographie est un des caractères de notre temps. D’autres, en ne pensant se révéler qu’à l’amitié, ont, par le fait, parlé à la postérité, curieuse de voir dans leur déshabillé certains personnages qui l’intéressent. Les autobiographies écrites pour le public sont toujours très suspectes ; on ne se raconte guère sans vouloir s’embellir, et parfois satisfaire de secrètes rancunes. On ne doit pas accepter, sans un sérieux contrôle, les confidences versées dans le sein de l’amitié. L’amour de soi, qui si souvent fait mouvoir la langue, ne gouverne pas moins la plume.
La Pucelle s’est révélée malgré elle. Elle ne l’a fait que dans la mesure où c’était nécessaire, soit pour mettre à exécution l’œuvre dont le Ciel l’avait chargée, soit pour en défendre l’origine divine contre ceux qui ne cherchaient qu’à la calomnier, et voulaient voir les esprits de ténèbres là où il n’y avait qu’une lumineuse et suave apparition du Ciel.
Nous n’avons que les réponses faites à Rouen. Jeanne en a souvent appelé à celles qu’elle avait faites à Poitiers, pour montrer le parfait accord de ses explications et de son langage. À Rouen elle ne se méprenait pas sur les dispositions des interrogateurs ; elle les savait souverainement désireux de la saisir en défaut, prêts à presser ses paroles pour en faire sortir ce qu’elles ne renfermaient pas, à profiter d’un aveu pour en solliciter un autre. De là, la réserve, la discrétion de ses réponses, des délais demandés pour satisfaire à des questions de leur nature parfois fort délicates et fort abstruses. L’accusée fait preuve d’une merveilleuse prudence ; et cependant cette prudence s’allie avec une céleste candeur ; sa sincérité ne saurait être l’objet d’un doute pour ceux qui étudient le procès, et, à l’aide des dépositions des témoins, reconstituent les interminables scènes, reproduction de celles de l’Homme-Dieu en face des pharisiens. Parfois il n’y a pas jusqu’aux expressions qui ne soient celles de l’Évangile.
100Nous n’avons cependant qu’un sec procès-verbal, dépouillé de la vie que donnait au drame l’attitude de l’accusée, seule, en face d’une assemblée prévenue, haineuse, et chez les membres les plus en vue, cherchant à dissimuler, sous le zèle de la foi, les sentiments inavouables qui étaient au fond des cœurs.
Ce n’est que par une étude très attentive, souvent réitérée, en rapprochant les réponses sur une question plusieurs fois reproduite, que l’on peut se faire une idée de ce que renferme l’instrument judiciaire.
Il est, par suite, nécessaire de donner une idée sommaire de la marche du procès, de la manière dont il a été rédigé, du conseil invisible dont l’accusée a toujours dit s’inspirer.
Chapitre I Coup d’œil sur le procès de Rouen
- I.
- Les quatre parties du procès de Rouen.
- Coup d’œil sur la marche et la suite des vingt-sept séances.
- Les dix-sept premières consacrées à l’instruction.
- Cauchon devait tout tirer des aveux de l’accusée.
- Pourquoi ?
- Les six docteurs de l’Université de Paris.
- Le réquisitoire en soixante-dix articles.
- Les réponses de Jeanne.
- Sa maladie.
- II.
- Les greffiers.
- Caractère de celui qui tient la plume : Manchon.
- Ses faiblesses.
- La rédaction du procès.
- Sa traduction en latin.
- III.
- Jeanne s’est donnée comme constamment assistée par son conseil surnaturel.
- Manière inique dont elle était interrogée.
- La prudence, la fermeté et la candeur de ses réponses.
- Comment elles seront reproduites.
I. Les quatre parties du procès de Rouen. — Coup d’œil sur la marche et la suite des vingt-sept séances. — Les dix-sept premières consacrées à l’instruction. — Cauchon devait tout tirer des aveux de l’accusée. — Pourquoi ? — Les six docteurs de l’Université de Paris. — Le réquisitoire en soixante-dix articles. — Les réponses de Jeanne. — Sa maladie.
Le procès de Rouen se compose de quatre parties fort distinctes :
- l’instruction ou l’interrogatoire de l’accusée ;
- le réquisitoire du promoteur en soixante et dix articles ;
- les douze articles, résumé prétendu des aveux de Jeanne, envoyés comme tels aux docteurs de Rouen, de Normandie, et surtout à l’Université de Paris, avec les réponses qui y furent faites, auxquels il faut joindre les efforts du Sanhédrin pour amener une rétractation qu’on feignit d’avoir obtenue, au cimetière Saint-Ouen, le 24 mai ;
- enfin un second procès, celui de rechute, mené très rondement, à partir de la reprise du vêtement viril le 27 mai, terminé le mercredi 30 mai par le supplice de l’accusée.
La partie la plus importante pour l’objet du présent volume, c’est l’instruction ou l’interrogatoire de l’accusée. Toute législation digne de ce nom défend à un juge quelconque d’intenter une accusation sans y être autorisé par des soupçons probables, des semi-preuves, établissant qu’il ne trouble pas sans raison la tranquillité d’un innocent. Il est toujours odieux d’avoir à se justifier et à se défendre : c’est, dans l’ordre moral, ce qu’est, dans l’ordre physique, une agression sur un grand chemin : alors même que l’on repousse l’injuste assaillant, il n’en est pas moins vrai 102que l’on a été arrêté dans sa marche et molesté contre tout droit. Que n’est-ce pas lorsque l’accusation est suivie, comme chez nous, de la prison préventive ? Il ne serait que juste de faire subir la peine du talion au juge prévaricateur qui l’inflige pour des motifs frivoles. La législation ecclésiastique interdit très sévèrement un abus à ce point tyrannique, surtout dans une accusation en matière de foi. Cauchon ne l’ignorait pas. Voilà pourquoi il fit faire, au lieu d’origine de la Pucelle, des informations dans cinq ou six paroisses. Tout fut si favorable à la captive de Beaurevoir que le notable qui en porta le résultat à l’évêque de Beauvais disait qu’il voudrait savoir au compte de sa sœur tout ce qui avait été recueilli sur le compte de Jeanne. Cauchon devait s’arrêter net. C’eût été renoncer à satisfaire sa haine. Il fit consigner au procès, sans la produire, que l’enquête lue à des hommes compétents avait été jugée suffisante pour l’autoriser à ouvrir les poursuites. Il fallait tirer des aveux de l’accusée de quoi étayer la sentence qu’il était décidé à prononcer. Cauchon composa son tribunal en conséquence. Il fit venir six docteurs renommés de l’Université de Paris. La corporation n’était pas seulement acquise à l’Anglais ; elle avait immensément contribué à jeter la capitale dans les bras du Bourguignon d’abord, et ensuite dans ceux de l’envahisseur étranger. La mission de Jeanne était au plus haut degré accusatrice pour ces docteurs, en ce moment en train de bouleverser la constitution de l’Église, encore plus qu’ils n’avaient bouleversé la France par l’appui donné aux Anglo-Bourguignons210. Le procès de Rouen fut conduit par les envoyés de l’Université de Paris, sur lesquels tous les autres avaient les yeux fixés.
L’instruction proprement dite s’ouvrit le 21 février, et se termina le 24 mars, le samedi avant les Rameaux. Jeanne fut interrogée les 21, 22, 24, 27 février ; le 1er, le 3 mars dans la grande salle du château. Les interrogatoires se continuèrent, mais dans la prison, les 10, 12, 13, 14, 15, 17, 24 mars. Il y eut double séance, le matin et l’après-midi, les 10, 12, 14 et 17 mars. Dix-sept séances pour cette première partie. Dans la grande salle, on vit jusqu’à cinquante gradués se ranger autour du Caïphe, tandis qu’une assistance profane stationnait autour du Sanhédrin. Il n’en fut pas de même dans les séances de la prison ; les gradués ne dépassaient guère dix ou douze, et il n’y eut pas d’assistants en dehors.
Le 24 mars, lecture fut donnée des interrogatoires précédents ; Jeanne répondit qu’elle croyait avoir fait les réponses qu’on venait de lire.
Il fallait échafauder un acte d’accusation sur ces réponses ; Cauchon avait son homme à tout faire, d’Estivet, investi des fonctions de promoteur. Le réquisitoire rédigé par le grossier personnage se compose de soixante 103et dix articles. Il charge l’accusée des crimes les plus abominables, ordinairement sans preuves, souvent aussi en citant comme telles les réponses de Jeanne qu’il reproduit après chaque inculpation, quoique ordinairement elles n’aient pas de rapports réels avec le crime imputé. D’Estivet étant censé donner le texte même du procès-verbal, la collation peut être utile pour éclairer le vrai sens des réponses de l’accusée. D’Estivet a-t-il inventé de toutes pièces ce qui est entièrement étranger à l’instruction, par exemple le séjour de Jeanne à Neufchâteau, et l’impure fable qu’il y accole ? Torcenay, le bailli anglais de Chaumont, sous la direction duquel s’était faite l’enquête demandée par Cauchon, Torcenay avait-il envoyé le fond de ces fables ? Peut-être. D’Estivet ne le met pas cependant en avant.
Jeanne dut subir, en présence d’une très nombreuse assemblée, la lecture du réquisitoire, faite en français par Courcelles.
C’était le mardi et le mercredi de la semaine sainte (27 et 28 mars). La fiancée buvait très largement au calice de son Céleste Fiancé. Elle avait sollicité avec de très vives instances qu’il lui fût permis d’assister aux offices de l’Église, dans ces jours émouvants entre tous pour l’âme chrétienne. Cauchon l’avait abordée le dimanche des Rameaux au matin dans son cachot, et lui avait posé pour condition de renoncer au vêtement viril. Elle avait refusé la condition. Elle était épuisée par les tortures de la prison, assez malade pour que les Anglais eussent fait venir de Paris le médecin La Chambre. Courcelles s’arrêtait après chaque inculpation pour entendre ses observations. On n’est pas surpris qu’elles soient brèves ; on est étonné de leur justesse et de leur portée. Tantôt elle s’en remet à ce qu’elle a dit, tantôt elle nie simplement le fait ; d’autres fois elle concède une partie de l’article, nie le reste ; elle nie la conséquence ou la séquelle, comme elle dit ; parfois elle donne une courte explication ; plus souvent elle fait cette touchante réponse :
— Je m’en attends à Notre-Seigneur, je m’en attends de tout à Notre Sire.
Le plus habile de tous les pièges lui avait été dressé sur la soumission à l’Église. Il faudra montrer, dans un autre volume, avec quel art vraiment infernal il avait été tendu, avec quelle sagesse toute divine il fut évité. Elle avait demandé un délai pour répondre sur ce point. Le samedi saint, il y eut à ce sujet, dans la prison, un supplément d’interrogations. Cauchon n’était entouré que d’un petit nombre d’assesseurs.
La victime pliait sous le faix. Le mal était devenu si grave que l’on craignit pour ses jours. Ce n’était pas l’affaire de ceux qui voulaient la jeter vive dans le bûcher, comme une criminelle. La prisonnière fut soignée. Il n’y eut qu’une séance en avril, le 18. Cauchon vint l’exhorter à songer au salut de son âme. Il est difficile de lire les réponses de la moribonde sans que les larmes viennent aux yeux. En attendant, les 104réponses aux douze articles arrivaient de divers côtés. Trois des interrogateurs avaient porté le prétendu résumé à leurs collègues de Paris, avec mission de le compléter oralement. Il n’était pas sûr de donner une réponse peu conforme aux vœux du consultant. Le moindre inconvénient était de voir l’avis passé sous silence, comme cela fut fait pour celui de Saint-Avit, évêque d’Avranches.
Le 2 mai la convalescente dut comparaître, dans un appartement près de la grande salle, devant plus de soixante gradués. On lui administra une exhortation dite caritative, et elle fut pressée de se soumettre à l’Église, c’est-à-dire aux docteurs, et spécialement à l’Université de Paris. Elle persista dans ses réponses précédentes.
Le 9 mai elle est conduite dans la Grande Tour, où sont étalés tous les instruments de torture, où le bourreau est debout, prêt à les lui appliquer. Ces menaces la trouvent inébranlable. La réponse de l’Université de Paris ne tarde pas à arriver. Le 23 mai, nouvelle caritative, adjurations, menaces, tout est mis en œuvre. La céleste envoyée ne se montra jamais plus ferme.
Le 24 mai, c’est la scène du cimetière Saint-Ouen, la prétendue abjuration ; Jeanne est condamnée au carcere duro pour le reste de ses jours. Sur les promesses qui lui sont faites, en particulier d’être renfermée en prison ecclésiastique, Jeanne reprend des vêtements de femme. C’est le premier procès.
Les violences qu’elle a à subir lui font revêtir de nouveau les habits masculins, le 27 mai, dimanche de la Trinité. Le lendemain, lundi 28, Caïphe vient à la prison avec neuf ou dix assesseurs. C’est l’unique séance du procès de rechute. Le mardi 29, réunion du Sanhédrin, à laquelle Jeanne ne comparaît pas. Le 30, mercredi, veille de la Fête-Dieu, c’est le martyre.
D’après des actes posthumes, auxquels les greffiers refusèrent d’apposer leur signature, il y aurait eu interrogatoire dans la prison, le matin du supplice.
II. Les greffiers. — Caractère de celui qui tient la plume : Manchon. — Ses faiblesses. — La rédaction du procès. — Sa traduction en latin.
Cauchon avait institué deux notaires, Guillaume Manchon et Guillaume Colles, dit encore Bois-Guillaume. Lorsque le vice-inquisiteur Lemaître s’adjoignit au procès, il en amena un troisième, Nicolas Taquel. Manchon tint la plume, fit le travail que les autres contresignèrent.
Manchon n’était ni un héros, ni un scélérat. Il aurait voulu ne pas être mêlé à cette affaire ; il n’osa pas résister à la demande de Cauchon et du 105conseil royal. Il faut s’en applaudir, ou plutôt bénir la Providence qui l’avait choisi tel que le demandaient les circonstances.
Grâces à lui, Jeanne ne nous est pas arrivée telle que ses ennemis méditaient de nous la transmettre, c’est-à-dire complètement travestie et défigurée. Des greffiers cachés derrière des rideaux avaient été apostés pour altérer les réponses de l’accusée. Manchon déjoua le piège, et refusa de faire usage de notes ainsi recueillies. Il fit quelques autres actes de probité et de courage, assez pour avoir l’honneur d’encourir l’animadversion des Anglais. Ce n’était cependant pas un émule de Lohier, d’Houppeville, un homme qui aurait préféré mourir plutôt que s’écarter du devoir. Il n’aurait pas été supporté jusqu’au bout ; il aurait été remplacé par un scribe complaisant ; nous n’eussions eu qu’une Jeanne entièrement faussée, sans ressemblance avec la vraie.
Manchon a eu ses moments de faiblesse, en des points très importants. C’est par omission surtout qu’il a péché. On chercherait vainement dans l’instrument les appels réitérés au pape, attestés à la réhabilitation par les témoins. Ceux que l’on peut y lire sont loin d’avoir la vigueur et l’étendue avec lesquelles, d’après ces mêmes dépositions, ils furent formulés.
Que l’on compare ce que Manchon lui-même déclare dans ses dépositions, notamment sur ce qui se passa dans la prison, à la séance du lundi 28, avec ce qu’il a couché sur l’instrument ; il sera facile de constater une omission de toute gravité. Il a signé qu’une information préalable, montrée aux doctes, avait été jugée suffisante pour ouvrir le procès. Il a bien été forcé d’avouer n’en avoir pas vu l’ombre ; les autres ne l’avaient pas vue plus que lui. Il n’a pas pu d’avantage attester que les douze articles avaient été approuvés par les assesseurs, comme un résumé des aveux de Jeanne. Il fut constaté, au procès de la réhabilitation, que le contraire était la vérité. L’embarras de Manchon fut grand lorsqu’il lui fut demandé compte de son infidélité. Il cherche à se dérober, et finit par donner la vraie raison :
— Je n’aurais pas osé contredire si puissants personnages. (Non fuisset ausus tantos viros redarguere.)
La terreur qui planait sur le prétendu tribunal explique ces faiblesses, sans les justifier ; on est heureux que le greffier n’y ait pas cédé plus souvent ; il portait un réel intérêt à la victime.
Manchon reproduit assez souvent les paroles même de l’accusée ; plus souvent encore il les rapporte en style indirect, indiquant parfois la question qui a amené la réponse, d’autrefois ne la marquant que par un item, sans dire si Jeanne a donné l’explication d’elle-même, ou si une interrogation l’a provoquée. C’est la dernière hypothèse qui est ordinairement la vraie ; le mot : elle a avoué encore
(ulterius confessa est) le suppose manifestement.
106Pour rendre au dialogue quelque chose de la vie que l’on sent à travers la rédaction du tabellion, les réponses seront reproduites en style direct, mais pour que le lecteur puisse juger que rien n’a été ajouté, que la traduction ne fait que rendre la réponse d’une manière en réalité plus vraie, on trouvera le texte au bas des pages. Il sera en latin pour la partie où la minute nous fait défaut ; c’est-à-dire à partir de l’ouverture du procès jusqu’au milieu de la séance du 3 mars. Il sera en français pour les séances qui suivent.
Le procès fut mis en latin, assez longtemps après le supplice, par Manchon et Courcelles. La collation avec la minute laisse voir quelques lacunes qui ne sont pas sans importance. On possède encore trois exemplaires de la traduction latine, déclarés authentiques par les trois greffiers, et paraphés à chaque folio par Bois-Guillaume. Deux sont à la Bibliothèque nationale, cotés sous les numéros 5965, 5966, le troisième à la bibliothèque du Corps législatif.
Quicherat traite longuement le côté paléographique du double procès, tant des manuscrits originaux que des copies qui en ont été faites postérieurement ; et il en traite avec la compétence que tout le monde lui reconnaît211.
Il a en particulier parfaitement démêlé ce que renferme de précieux le manuscrit de Claude d’Urfé, celui où se trouvent les notes d’audience que nous possédons, et que l’on ne trouve que là212.
Pourtant, après avoir travaillé en province avec une absolue confiance sur l’imprimé du célèbre paléographe, grande a été notre surprise lorsque, ayant voulu, pour la forme, collationner ses volumes avec les manuscrits authentiques, qu’il dit reproduire, nous avons constaté plusieurs divergences et omissions. Plus rares dans le procès de condamnation, elles sont plus nombreuses dans le procès de réhabilitation. Elles seront signalées213.
III. Jeanne s’est donnée comme constamment assistée par son conseil surnaturel. — Manière inique dont elle était interrogée. — La prudence, la fermeté et la candeur de ses réponses. — Comment elles seront reproduites.
Dans l’intimité, les chefs mêmes du drame, le grand prévaricateur Caïphe-Cauchon, Warwick sur lequel Bedford s’était déchargé de la conduite de cette capitale affaire, Loyseleur, l’Iscariote de cette Passion, 107avouaient, au témoignage de Manchon, que Jeanne parlait admirablement de ses révélations214.
L’accusée elle-même disait le 31 mars :
— Je ne réponds rien que je prenne dans ma tête ; ce que je réponds, c’est du commandement des voix215.
— Il n’est pas de jour que je n’entende la voix,
avait-elle dit le 22 février et j’en ai bien besoin216. Et encore le 1er mars :
— Je serais morte, sans la révélation qui me conforte chaque jour217.
Le promoteur lui en fait un crime dans l’article cinquantième du réquisitoire ainsi conçu :
Jeanne invoque souvent et chaque jour ces sortes d’esprits ; elle les consulte pour ses actes particuliers, par exemple pour ses réponses en jugement et d’autres choses encore ; ce qui a l’apparence d’une invocation des démons, et l’est en effet218.
Jeanne répliqua :
— J’en ai répondu ; je les appellerai à mon aide tant que je vivrai.
— Comment les appelez-vous ?
— Je réclame Notre-Seigneur et Notre-Dame pour qu’ils m’envoient conseil et confort, et ensuite ils me les envoient.
— De quelles paroles usez-vous ?
— Des suivantes : Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion, je vous demande, si vous m’aimez, que vous me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien, quant à l’habit, le commandement par lequel je l’ai pris ; mais je ne sais point par quelle manière je le dois laisser. Pour cela plaise à vous l’enseigner à moi. Et aussitôt elles viennent. Par mes voix j’ai souvent nouvelles de Monseigneur de Beauvais219.
108Le 12 mars les interrogateurs avaient posé à Jeanne cette question :
— Appelez-vous vos saintes, ou viennent-elles sans être appelées ?
— Elles viennent souvent sans être appelées, et d’autres fois, si elles tardaient à venir, je prierais Notre-Seigneur de me les envoyer.
— Vous est-il arrivé de les appeler sans qu’elles soient venues ?
— Je n’en ai jamais eu quelque besoin, sans qu’elles soient venues220.
Les questions étaient imprévues, posées d’une manière captieuse, ramenées sous un autre aspect à un moment inattendu, sans liaison avec celles qui avaient précédé, sur des matières très ardues, et parfois les interrogateurs parlaient à la fois, ou même intervenaient avant que la réponse à la question précédente eût été donnée complètement. C’est attesté par de nombreux témoins qui nous disent qu’un docteur ainsi pris à l’improviste n’eût pas été peu embarrassé. Jeanne ne devait s’avancer qu’à pas comptés.
C’était le cas d’appliquer le précepte du Maître : Ne jetez pas les perles devant les pourceaux, crainte qu’ils n’en prennent l’occasion de se tourner contre vous et de vous mettre en pièces221. Voilà pourquoi Jeanne demande délai pour répondre, dit vouloir consulter son conseil, professe ne vouloir pas répondre avant d’y être autorisée par ses conseillères.
On dirait que celle qui ne sait ni A ni B possède les Institutiones juris, à la manière dont elle dit : Cela n’est pas de votre procès ; cela ne regarde pas le procès ; passez outre ; cela regarde-t-il le procès ? Nous aurons occasion de réfuter ailleurs le rationaliste qui a bien osé dire qu’elle était embarrassée, de faire voir qu’elle a su allier une admirable réserve, une céleste sagesse, à un courage digne des anciens prophètes ; et cependant elle reste elle-même, la jeune fille candide, la paysanne.
L’inspiration laissait aux écrivains sacrés leur caractère propre ; il n’en est pas autrement de Jeanne. Nous allons bientôt entendre celle qui avait ressuscité la France, dire avec quelque fierté, que pour ce qui est de filer et de coudre la toile, elle ne redoutait aucune femme de Rouen.
Une étude plus approfondie du procès sera faite dans le volume consacré au martyre. Il fallait en donner cette idée générale pour l’intelligence de ce qui lui sera emprunté dans les volumes qui doivent précéder le volume final.
Devant, à propos de l’inspiration et des rapports de Jeanne avec ses maîtresses, donner quelques traits généraux, il sera nécessaire de sortir 109quelquefois de la période de Domrémy : cela ne sera que dans la mesure indispensable pour que le sujet ne soit pas traité d’une manière incomplète.
Nous allons entendre d’abord ce que Jeanne nous a manifesté de sa vie extérieure au village ; ensuite ce qu’elle nous a révélé de son commerce surnaturel, de ses communications avec le Ciel. Vaucouleurs et le voyage vers Chinon viendront à la suite.
Les paroles de la vierge seront entremêlées de quelques observations destinées à en donner une intelligence plus entière, à les justifier, s’il y a lieu, elles seront rapprochées des calomnies plus criantes du réquisitoire.
L’élucidation de certains points plus importants, ou plus obscurs, sera renvoyée au livre quatrième, l’ensemble des documents produits devant rendre plus nette la solution qui sera soumise au lecteur.
110Chapitre II La vie extérieure de Jeanne à Domrémy
- I.
- Noms et lieu d’origine de Jeanne.
- Le nom qu’elle affectionnait le plus : la Pucelle.
- Universellement donné par les contemporains.
- Venu du Ciel.
- II.
- Âge de Jeanne.
- III.
- Noms du père et de la mère.
- Éducation.
- Deux anneaux, cadeau de famille.
- Combien chers à Jeanne.
- Rapprochement avec l’anneau de saint Louis.
- IV.
- Baptême.
- Le curé qui a baptisé Jeanne.
- Parrains et marraines.
- Calomnies de d’Estivet.
- V.
- Occupations de Jeanne.
- Elle ne gardait pas habituellement le troupeau.
- Le château de l’Île.
- VI.
- Obéissance de Jeanne.
- La réception des sacrements.
- Combien elle était éloignée du péché.
I. Noms et lieu d’origine de Jeanne. — Le nom qu’elle affectionnait le plus : la Pucelle. — Universellement donné par les contemporains. — Venu du Ciel.
Le 21 février, après une longue discussion sur l’étendue du serment demandé, Cauchon disait à Jeanne :
— Quel est votre nom et votre surnom ?
— Dans mon pays, l’on m’appelait Jeannette ; depuis que je suis venue en France l’on m’appelle Jeanne. Je ne sais pas mon surnom.
— Quel est votre lieu d’origine ?
— Je suis née au village de Domrémy, qui ne fait qu’un avec le village de Greux ; et c’est à Greux qu’est l’église principale222.
Le 24 mars, à la lecture du procès-verbal, elle compléta cette réponse. Elle dit :
— Mon surnom est d’Arc ou Romée : dans mon pays, les filles portent le surnom de leurs mères223.
Enfin le 27 mars, le promoteur ayant dit au début de son IVe article.
L’accusée est originaire du village de Greux : elle a pour père Jacques d’Arc, 111pour mère sa femme Isabelle ; sa jeunesse, jusque dix-huit ans ou environ, s’est passée à Domrémy sur la rivière de la Meuse, au diocèse de Toul, bailliage de Chaumont-en-Bassigny, prévôté de Monteclère et d’Andelot.
Jeanne répondit :
— Je concède la première partie de l’article, à savoir ce qui est dit de mon père, de ma mère et de mon lieu d’origine224.
On s’étonnera peut-être qu’elle n’ait pas donné son surnom d’Arc ou de Romée dès la première séance, ainsi qu’elle l’a fait au 24 mars. C’est la seule fois que Jeanne ait revendiqué le nom de son père ou de sa mère, qu’elle aimait pourtant si tendrement. L’appellation qu’elle affectionnait, c’est celle qu’elle déclina en abordant Charles VII :
— Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle225.
Elle prend le nom la Pucelle dans ses lettres, dans la conversation, tantôt en le faisant précéder de celui de Jeanne, d’autres fois comme nous employons aujourd’hui le nom de famille. Le décliner au début du procès, c’eût été provoquer la haine des tortionnaires auxquels il était odieux, et qui, dans la rédaction de leurs actes, l’appellent constamment du nom de femme : mulier. C’était s’exposer à des ricanements, provoquer des questions délicates. Voilà pourquoi il faut interpréter la réponse : Je ne sais quel est mon surnom
, par celle-ci : Je ne sais pas le surnom que je dois vous décliner.
Ce surnom la Pucelle lui venait du Ciel ; les questionneurs devaient s’en douter, puisque le 12 mars ils lui posèrent cette demande :
— Vos voix vous ont-elles appelée fille de Dieu, fille de l’Église, fille au grand cœur ?
— Avant le siège d’Orléans levé, et depuis tous les jours, quand elles me parlent, elles m’ont appelée plusieurs fois Jeanne la Pucelle, fille de Dieu226.
112Tous les monuments contemporains attestent à l’envi quelle était universellement connue sous ce nom, la Pucelle. Ses ennemis le constatent, non sans dépit. Dans sa ridicule citation, signifiée à une prisonnière si étroitement gardée et si étroitement enchaînée, Cauchon écrit :
Une femme, du nom de Jeanne, communément appelée la Pucelle227.
D’Estivet, de son côté, écrit dans son réquisitoire :
Une femme dont le nom vulgaire est Jeanne la Pucelle228.
Dans les lettres de l’Université on lit des phrases telles que celle-ci :
Cette femme que l’on nomme la Pucelle ;
et avec plus de dépit encore :
Cette femme que la vocifération publique appelle la Pucelle229.
Jeanne la Pucelle, ou la Pucelle tout court, c’est le vrai nom de la libératrice. On ne trouve nulle part, je crois, dans les documents contemporains, l’appellation la Pucelle d’Orléans. Aucune ville certes ne mérite mieux qu’Orléans de voir son nom devenir celui de la céleste envoyée, parce qu’aucune n’a été plus fidèle à sa mémoire ; c’est cependant, ce semble, diminuer la glorieuse signification du nom donné par le Ciel que d’user de cette restriction ; car c’est lui enlever l’honneur de tirer son nom de la virginité même : privilège que, sans équivoque possible, elle partage avec celle que toute langue désigne par ce mot : la Vierge.
Avec le nom de son lieu d’origine, Jeanne rappelle la circonscription paroissiale. Saint Louis, baptisé à Poissy, aimait à signer : Louis de Poissy. Pour tout chrétien, les fonts baptismaux où il reçut une vie divine, l’église où cette vie fut alimentée, sont le premier de tous les foyers.
II. Âge de Jeanne.
Quel est votre âge ? lui demande-t-on dans la séance du 21 février.
— J’ai, à ce qu’il me semble, comme XIX ans230.
C’est l’âge que lui donnent les douze articles, puisqu’on lit dans le premier :
Elle a quitté la maison paternelle à dix-sept ans, ou environ231.
Or il y avait deux ans que Jeanne avait quitté Domrémy.
Interrogée sur son âge, lors de l’éloignement de la maison de son père, 113elle répond
— Je ne saurais pas bien le dire232.
Était-ce un moment de surprise qui lui a dicté cette réponse ? était-ce quelque autre motif ? Je ne le devine pas.
Le promoteur, peu d’accord avec lui-même, après l’avoir fait vivre à Domrémy jusqu’à dix-huit ans, prolonge son séjour de deux ans, ne l’en faisant sortir qu’à vingt ans233. C’était utile pour rendre moins invraisemblable ses calomnieuses inventions. Il sera établi dans la suite qu’au 21 février 1431, Jeanne avait dix-neuf ans, quarante-six jours.
III. Noms du père et de la mère. — Éducation. — Deux anneaux, cadeau de famille. — Combien chers à Jeanne. — Rapprochement avec l’anneau de saint Louis.
— Quel est le nom de votre père et de votre mère ?
— Mon père s’appelait Jacques d’Arc, ma mère Isabelle. Ma mère m’a appris le Pater noster, l’Ave Maria, le Credo ; c’est d’elle et non pas d’autre que j’ai appris toute ma créance234.
D’Estivet ayant bien osé avancer que dans ses jeunes années on avait laissé Jeanne croupir dans l’ignorance des premiers éléments de la foi pour la plonger dans la pratique de la sorcellerie, le culte des fées, Jeanne répondit en opposant une dénégation, et ajouta :
— Je ne sais ce que c’est que les fées ; pour ce qui est de mon instruction, on m’a appris ce que j’avais à croire ; j’ai été bien et dûment enseignée comment une enfant doit se conduire pour être bonne235.
— Dans votre jeunesse, vous a-ton appris quelque métier ? (lui fut-il dit dans la séance du 22 février.)
— Oui, on m’a appris à coudre la toile et à filer ; et pour la quenouille et l’aiguille, je ne redoute aucune femme de Rouen236.
Un double cadeau fait par la famille, celui de deux bagues, nous a valu les détails suivants :
— N’aviez-vous pas des bagues ?
lui fut-il 114demandé le 1er mars. Jeanne, s’adressant alors à Cauchon :
— Vous en avez une, Monseigneur ; l’autre est aux mains des Bourguignons ; si vous avez cette dernière, montrez-la moi, Monseigneur, je vous en prie.
— Qui vous a donné cet anneau qui est entre les mains des Bourguignons ?
— C’est mon père ou ma mère ; on y voit écrit, ce me semble, les noms Jhesus, Maria ; je ne sais pas qui les y a fait graver ; il n’y avait pas de chaton ; à ce que je crois, cet anneau m’a été donné à Domrémy. Pour celui que vous avez, Monseigneur, c’est mon frère qui m’en a fait cadeau ; je charge votre conscience de le donner à une église. Je n’ai jamais guéri personne par le moyen de mes anneaux237.
On passa à une autre matière, à cette séance, mais, en quête de signes superstitieux, les interrogateurs y revinrent dans la suite.
Le 3 mars :
— Est-ce que les bonnes femmes de Saint-Denis ne faisaient pas toucher leurs anneaux à votre anneau ?
— Maintes femmes ont touché mes mains et mes anneaux ; mais j’ignore leurs vues et leur intention238.
Le 17 mars :
— Cet anneau sur lequel était écrit Jhesus, Maria, de quelle matière était-il ?
— Je ne le sais pas bien exactement ; s’il est d’or, il n’est pas d’or fin ; je ne sais si c’est or ou laiton ; je pense qu’il doit y avoir trois croix, et pas d’autre signe que Jhesus, Maria.
— Pourquoi vous plaisiez-vous à regarder cet anneau, quand vous alliez à la guerre ?
— Par plaisance et par honneur pour mon père et pour ma mère, et parce qu’ayant cet anneau en ma main et à mon doigt, j’ai touché sainte Catherine qui m’apparaît.
— À quel endroit avez-vous touché sainte Catherine ?
— Vous n’en aurez pas autre chose239.
115D’Estivet reproduit tous ces détails, et mêle ces réponses avec ce que Jeanne avait dit de sa bannière et de son épée de Fierbois ; il y voit autant de signes superstitieux, et d’instruments de sorcellerie. Jeanne se contente de répondre :
— Je m’en rapporte à ce que j’en ai déjà dit. Dans tout ce que j’ai fait, il n’y avait ni sorcellerie, ni mauvais artifice240.
Les dépositions des témoins de Domrémy nous montreront que, même avant son départ du lieu natal, Jeannette y était connue sous le nom de la Pucelle : la Vierge. Un souffle, dont les bons paysans ignoraient l’origine, les avait inclinés à donner à l’angélique enfant le glorieux surnom que les anges lui donnaient dans l’intimité. N’est-ce pas pour ratifier cette alliance avec l’Époux des Vierges, que le père et la mère de la jeune fille lui avaient donné l’anneau mystique si cher à son cœur ? Que l’on ne dise pas qu’ils voulurent la marier. Ce ne fut là qu’un effort de la dernière heure, pour l’arrêter au seuil d’une carrière trop inouïe, pour qu’ils pussent croire à sa réalisation. Un chroniqueur, bien à portée d’être instruit, nous raconte que Jeanne aimait beaucoup à regarder son anneau. Il lui rappelait sa céleste alliance, la famille de la terre et du Ciel. N’y a-t-il pas là, matière à un rapprochement avec l’anneau de saint Louis ? Ne sont-ce pas les sentiments qu’il réveillait dans le cœur du saint roi qui y avait fait graver ces trois mots : Dieu, France et Marguerite.
IV. Baptême. — Le curé qui a baptisé Jeanne. — Parrains et marraines. — Calomnies de d’Estivet.
Voici ce que Jeanne a répondu sur son baptême :
— Dans quelle église avez-vous été baptisée ?
— Dans l’église de Domrémy.
— Quel est le prêtre qui vous a baptisée ?
— À ce que je crois, c’est M. Jean Minet.
— Vit-il encore ?
— Je pense qu’il vit encore.
— Quels furent vos parrains et vos marraines ?
— Une de mes marraines s’appelait Agnès, l’autre Jeanne, une troisième Sibylle ; parmi mes parrains, l’un s’appelait Jean Lingue ; l’autre Jean Barrey ; ma mère m’a dit que j’avais bien d’autres marraines241.
Ceci se passait le 21 février ; le 24, Jeanne ayant dit à propos des fées :
— 116J’ai ouï une femme, la femme du maire Aubéry de Domrémy, ma marraine, raconter qu’elle avait vu les fées autour du beau Mai, mais j’ignore si c’était vrai, ou non242,
on prit occasion de ces paroles pour lui poser cette question le 17 mars :
— Votre marraine, celle qui a vu les fées, est-elle réputée femme sensée ?
— Oui, on la tient telle ; elle est réputée une bonne prude femme, nullement devineresse ou sorcière243.
Cela n’empêcha pas d’Estivet de présenter cette marraine comme une des principales initiatrices de la filleule aux pratiques de la sorcellerie. Jeanne se contenta de répondre :
— De ce qui touche ma marraine, je m’en rapporte à ce que j’en ai dit dans d’autres réponses244.
Jeanne ne dit pas que Jean Minet fût curé de Domrémy. S’il l’était, il ne l’est pas resté jusqu’à la mort de la jeune fille, puisque les témoins nous parleront de M. Front, comme curé de la paroisse, durant la jeunesse de Jeanne. Ils nous parleront aussi des parrains et des marraines ; les observations à faire seront mieux à leur place, après leurs dépositions. Nous avons déjà vu Jean Aubry mettre aux enchères en qualité de maire, c’est-à-dire comme régisseur de la seigneurie de Domrémy, le château et les biens qui en dépendaient.
V. Occupations de Jeanne. — Elle ne gardait pas habituellement le troupeau. — Le château de l’Île.
Jeanne ayant dit que pour l’aiguille et le fuseau, elle ne redoutait aucune femme de Rouen ajouta :
— Pendant que j’étais dans la maison de mon père, je m’occupais à l’intérieur des soins du ménage ; je n’allais pas dans les champs à la suite des brebis et du bétail245.
Cette affirmation n’est pas absolue ; elle doit être tempérée par la réponse qu’elle fit à une séance postérieure, le 24 février, lorsque lui fut posée cette question :
— Ne conduisiez-vous pas le bétail aux champs ?
— Je vous ai déjà répondu sur cela. Lorsque j’ai été plus grande, et que j’ai été jeune fille, je ne gardais pas habituellement le bétail ; cependant j’aidais à le conduire dans les prés, et dans un château appelé de l’Île, où on le renfermait 117par crainte des hommes d’armes. Je ne me souviens plus si étant enfant je le gardais, oui ou non246.
Il faudra rapprocher ces paroles de Jeanne de ce que nous diront les témoins. Il en résultera que, malgré tant d’histoires qui l’affirment, l’occupation journalière de Jeanne ne fut pas de garder le bétail ; devenue jeune fille, — car telle est bien la signification de postquam fuit grandior, postquam habuit discretionem opposés à in juvenili ætate, — elle ne s’occupa de la garde des bestiaux qu’accidentellement ; non custodiebat animalia communiter. La multitude des questions tout à fait différentes, dont le procès-verbal de cette séance atteste qu’elle fut accablée, explique qu’elle ait répondu ne pas se rappeler sur le moment si, dans son enfance, la garde du troupeau était son occupation habituelle. On voit, par les chroniques de l’époque, que déjà cette idée poétique de bergère s’était emparée des esprits et propagée au loin. Jacques d’Arc étant l’un des fermiers du château de l’Île, il est tout naturel que, pour plus de sécurité, dans un temps qui en offrait si peu, il s’en soit servi pour y clore son bétail, celui de ses cofermiers et même du village.
Disons, tout de suite, que c’est sans l’ombre d’un document que la libre-pensée nous représente les habitants de Domrémy allant se renfermer à l’abri des murailles de la forte maison de l’Île. Le texte unique est celui qui est au bas de cette page [en note] ; il n’est question que du bétail.
VI. Obéissance de Jeanne. — La réception des sacrements. — Combien elle était éloignée du péché.
L’Évangile résume la vie du Maître à Nazareth par ces trois mots : Erat subditus illis ; il leur était soumis. Jeanne, parlant de son père et de sa mère, a pu dire :
— Je leur obéissais en tout, sinon au procès de Toul, au cas de mariage247.
C’était à la séance de l’après-midi du 12 mars. Le matin du même jour s’était engagé le dialogue suivant :
— Pensez-vous avoir bien fait de partir sans le congé de votre père et de votre mère, alors que l’on doit honneur à son père et à sa mère ?
— Je leur ai obéi en toutes choses, excepté pour ce départ ; depuis je leur en ai écrit et ils m’ont accordé leur pardon.
— En partant ainsi, ne pensiez-vous pas pécher ?
— Puisque Dieu le commandait, 118il fallait le faire. Puisque Dieu le commandait, quand j’aurais eu cent pères et cent mères, quand j’eusse été fille de roi, je serais partie248.
Quelle ressemblance avec la parole du Divin Enfant, resté au Temple à l’insu de sa divine mère et de son père nourricier, et répondant aux amoureuses plaintes de Notre-Dame : Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux œuvres de mon Père ?
Si elle était disposée à quitter cent pères et cent mères, c’était pour obéir à l’ordre de Dieu. Le désir de sauver la France venait au second plan, et prenait sa source dans la volonté si ferme de vouloir et d’accomplir tout ce que Dieu commandait.
Le 22 février, cette question lui fut posée :
— Vous confessiez-vous chaque année ?
— Oui et à mon propre curé, et quand mon propre curé était empêché, je me confessais à un autre prêtre avec sa permission. Quelquefois encore, deux ou trois fois, à ce que je crois, je me suis confessée aux religieux mendiants ; c’était lorsque j’étais à Neufchâteau. Je recevais le sacrement de l’Eucharistie à Pâques.
— Ne communiiez-vous pas plus qu’à Pâques ?
— Passez outre249.
C’était l’époque où l’Université de Paris mettait une vraie frénésie à soutenir que, sous peine de nullité, chaque fidèle devait faire sa confession annuelle à son curé, et que ce n’était qu’avec son autorisation qu’elle pouvait être faite à un autre prêtre. Il était habile de la part de Jeanne, questionnée par les docteurs de marque de l’Université de Paris, de couper court par cette déclaration à toute instance nouvelle. Les documents ultérieurs nous montreront combien elle était avide des sacrements ; elle se contente de déclarer qu’elle accomplit le précepte, ne voulant pas dire ses pratiques de surérogation.
La question suivante, posée le 4 mars, fit qu’elle dut aller plus loin :
— Ne receviez-vous pas les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie quand vous veniez ès bonnes villes ?
— Je recevais l’un et l’autre en même temps.
— Ne les receviez-vous pas en habits d’homme ?
— Je les recevais en habits 119d’homme ; mais je n’ai pas souvenance de les avoir reçus en armes250.
C’est dans un autre volume qu’il faudra exposer quelle énormité les pharisiens ses accusateurs feignirent de trouver dans cette réception des sacrements en habits d’homme.
L’injustice et la perfidie de leurs interrogations nous ont valu de lire plus profondément dans le ciel de cette âme.
— Savez-vous si vous êtes en état de grâce ?
lui fut-il demandé le 24 février. Question injuste, tout à fait étrangère au procès ; question insidieuse ; si elle répondait affirmativement, on l’aurait accusée de témérité et de jactance, en lui alléguant le texte de l’apôtre : Personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine ; répondre négativement, c’était avouer que le commerce, si intime qu’elle disait avoir avec le Ciel était une tromperie, ou un commerce avec les démons. Plusieurs des assistants murmuraient, et disaient à Jeanne de ne pas répondre, quand elle les étonna tous par les paroles suivantes :
— Si je ne suis pas en état de grâce, que Dieu m’y mette ; et si j’y suis, qu’il daigne m’y conserver. Il n’y aurait pas pour moi dans le monde de douleur pareille à celle de savoir que je ne suis pas en état de grâce. Si j’étais en état de péché, je crois que la voix ne viendrait pas vers moi. Je voudrais que tout le monde le comprît aussi bien que je le comprends. C’était dans ma XIIIe année ou à peu près, qu’il m’est avis que j’entendis la voix pour la première fois251.
Humilité, suprême horreur du péché, piété, confiance, correction fraternelle délicate, tout se trouve dans ces paroles, aussi justes qu’habiles et profondes.
En disant qu’elle avait entendu la voix dans sa XIIIe année, et qu’à son avis, elle ne l’aurait pas entendue si elle avait été en état de péché, Jeanne disait implicitement que sa vie avait été bonne.
Elle nous dira dans la suite qu’elle ne sait point avoir été en péché mortel, et que d’ailleurs, l’on ne saurait trop purifier sa conscience.
120Chapitre III Incidents de la vie de Domrémy
- I.
- Jeannette avec ses compagnes.
- L’arbre des Fées et la Fontaine.
- Racontars.
- Le bois Chenu et la prophétie.
- Ce qu’en pensait Jeanne.
- Si les saintes ont parlé à Jeanne auprès de l’arbre et de la fontaine.
- De la mandragore.
- Combien orthodoxes les paroles de Jeanne.
- Infâmes inventions de d’Estivet et de Catherine de La Rochelle.
- Réponses de Jeanne.
- Combien elle était éloignée de toute superstition.
- II.
- Ce que Jeanne a dit de sa fuite à Neufchâteau ; infectes calomnies de d’Estivet.
- III.
- Le procès des fiançailles à Toul.
- Les souillures de d’Estivet.
- IV.
- Les songes de Jacques d’Arc.
- Admirable attention de la Providence.
- V.
- Sentiments politiques des habitants de Domrémy et de Jeanne.
- Les combats des enfants de Domrémy contre ceux de Maxey.
- Réponse de Jeanne à propos de la mort du duc de Bourgogne.
I. Jeannette avec ses compagnes. — L’arbre des Fées et la Fontaine. — Racontars. — Le bois Chenu et la prophétie. — Ce qu’en pensait Jeanne. — Si les saintes ont parlé à Jeanne auprès de l’arbre et de la fontaine. — De la mandragore. — Combien orthodoxes les paroles de Jeanne. — Infâmes inventions de d’Estivet et de Catherine de La Rochelle. — Réponses de Jeanne. — Combien elle était éloignée de toute superstition.
— Dans votre jeunesse, alliez-vous vous promener dans les champs avec les autres jeunes filles ?
— Quelque fois, mais je ne sais pas l’âge que j’avais alors252.
Cette question avait été posée à l’accusée un peu avant la fin de la séance du 24 février. Cette séance se termina par une interrogation qui aurait amené une réponse beaucoup plus longue que toutes celles que l’on trouve au procès, si l’on ne devait pas supposer que le greffier a omis les sous-questions qui ont provoqué les développements donnés par Jeanne, ordinairement beaucoup plus brève, développements que l’on devait grandement exploiter contre elle.
— Parlez-nous d’un arbre qui est près de votre village253 ?
— Assez près du 121village de Domrémy, il y a un arbre appelé l’arbre des Dames, d’autres l’appellent l’arbre des Fées ; près de cet arbre est une fontaine. J’ai ouï dire que les malades de la fièvre boivent de son eau, et vont en chercher pour recouvrer la santé. Je l’ai vu moi-même ; mais je ne sais pas s’ils en sont guéris. J’ai ouï dire que les malades, quand ils peuvent se lever, vont à cet arbre comme terme de leur promenade.
C’est un grand arbre, un hêtre ; voilà pourquoi on l’appelle le beau May ; on le disait appartenir au chevalier Pierre de Bourlémont. J’ai été m’y promener avec d’autres jeunes filles, et je faisais sous son ombrage des guirlandes pour la statue de Notre-Dame de Domrémy.
Plusieurs fois j’ai entendu les anciens, mais pas ceux de mon temps, dire que dames les fées s’y donnaient rendez-vous. Une femme, nommée Jeanne, la femme du maire Aubéry, de Domrémy, qui est ma marraine, a dit devant moi qu’elle y avait vu ces dames les fées ; mais je ne sais pas si c’est vrai. Jamais, que je sache, je n’ai vu les fées auprès de l’arbre ; et je ne sais pas si oui ou non je les ai vues ailleurs. J’ai vu les jeunes filles suspendre des guirlandes aux branches de cet arbre ; j’en ai quelquefois suspendu avec mes compagnes. Tantôt nous les emportions, tantôt nous les laissions.
Depuis que j’ai su que je devais venir en France, j’ai pris peu de part aux jeux et aux délassements ; le moins que j’ai pu. Depuis que j’ai eu l’âge de pleine discrétion (douze ans), je ne ne sais pas avoir dansé auprès de cet 122arbre ; il peut se faire que quelquefois j’y ai dansé avec des enfants ; mais j’y ai plus chanté que dansé.
Il y a là aussi un bois que l’on appelle le bois Chenu ; on le voit de la porte de la maison de mon père ; et il n’y a pas une demi-lieue de distance. Je ne sais pas, je n’ai pas ouï dire qu’il soit fréquenté par les dames fées, dont je viens de parler. Mon frère m’a rapporté que dans le pays l’on disait que j’avais pris mon fait auprès de l’arbre des Dames les Fées ; mais cela n’est pas vrai, et je lui ai dit le contraire. Quand je suis arrivée auprès de mon roi, quelques personnes me demandaient si, dans mon pays, il n’y avait pas un bois qu’on appelait le bois Chenu ; parce que, disait-on, il y avait des prophéties annonçant que de non loin de ce bois devait venir une jeune fille qui ferait des merveilles ; mais je n’y ai ajouté aucune foi.
Que ces explications si innocentes aient été données spontanément par Jeanne, qu’elles aient été provoquées, — ce qui est plus vraisemblable, — par une suite d’interrogations, elles allaient devenir le point de départ de l’accusation tout entière. Ces contes populaires, de tous les temps et de tous les lieux, auxquels ne croient ni ceux qui les racontent, ni ceux qui les entendent ; que Jeanne désavoue si expressément ; ces imaginations, qui ne furent jamais celles de la sainte fille ; c’est sur cela que s’appuieront les ennemis du vrai surnaturel, au temps de Jeanne, et dans la suite des âges, — la plupart du moins, — pour expliquer ses révélations.
L’instruction y revient, sans se laisser détourner par les réponses si catholiques de l’accusée. Le 1er mars, à la suite des questions sur l’anneau déjà rapportées, on lui dit :
— Sainte Catherine et sainte Marguerite vous ont-elles parlé auprès de l’arbre mentionné dans une autre séance ?
— Je n’en sais rien.
— Vous ont-elles parlé à la fontaine qui est près de l’arbre ?
— Oui, je les y ai entendues ; mais je ne sais (plus) ce qu’elles m’ont dit en cet endroit254.
L’interrogatoire qui continue sur les saintes et les apparitions est, tout à coup, coupé par cette étrange question.
— Qu’avez-vous fait de votre mandragore ?
— Je n’ai pas de mandragore et je n’en eus jamais ; j’ai ouï dire qu’il y en avait une près du village ; mais je n’en vis jamais. J’ai oui dire aussi qu’il était dangereux et mal fait de la garder ; mais j’ignore à quel usage elle sert.
— Où est la mandragore dont vous avez ouï parler ?
— J’ai ouï dire qu’elle était en terre, près de l’arbre dont il a été parlé ; j’ignore l’endroit ; j’ai ouï dire qu’il y avait un coudrier sur cette mandragore.
— À quoi disait-on que servait cette mandragore ?
— 123J’ai ouï dire qu’elle faisait venir l’argent ; mais je n’en crois rien, et mes voix ne m’ont rien dit à ce sujet255.
Il faut savoir gré au greffier d’avoir si fidèlement relaté, quoique en style indirect ces : J’ai ouï dire, qui reviennent à chaque réponse, sans que celle qui entend y attache la moindre importance, ni un moment même d’attention, ainsi que le prouve la candide ignorance qu’elle professe. On revint aux apparitions, sans renoncer cependant à mêler les fées à ce que l’accusée disait de sainte Catherine et de sainte Marguerite. C’est ainsi que le matin du 17 mars, sans transition aucune, on lui pose cette question déjà reproduite avec sa réponse :
— Votre marraine, celle qui a vu les fées, est-elle réputée une femme de sens ?
— Elle est tenue et réputée une bonne prude femme, ni devineresse, ni sorcière256.
Puis, après quelques questions tout à fait en dehors de la précédente :
— Avant ce jour, pensiez-vous que les fées fussent de mauvais esprits ?
— Je n’en savais rien257.
Elle ne s’en était pas occupée.
À la séance du soir, Jeanne n’ayant pas dissimulé les hommages qu’elle rendait à sainte Catherine et à sainte Marguerite, l’interrogateur essaye de les rattacher à l’arbre des Fées par cette question insidieuse :
— Les guirlandes que vous suspendiez à l’arbre dont il a été parlé précédemment, ne les mettiez-vous pas en l’honneur des saintes qui vous apparaissent ?
— Non,
répondit heureusement l’accusée258. Après une autre question sur les saintes ;on la jette sur le sabbat, ou, comme on disait alors, sur l’erre.
— Ne savez-vous rien de ceux qui vont en l’erre avec les fées ?
— Je n’en fus jamais, et je n’en sus jamais rien ; cependant j’en ai bien ouï parler ; on y allait le jeudi, disait-on ; mais je n’en crois rien, et je crois que tout cela c’est sorcellerie259.
Voilà tout ce que l’instruction put recueillir de Jeanne sur son commerce 124avec les fées. Ses réponses prouvent qu’aux bords de la Meuse, comme dans tout le reste de l’univers, les cervelles ne dédaignaient pas de se laisser aller à des rêveries fantastiques ; mais elles démontrent péremptoirement que Jeanne restait si indifférente à ces récits et à ces contes, qu’elle ne les examinait même pas.
Cela n’empêcha pas le promoteur de baser de nombreux articles, spécialement les sept premiers, sur le commerce que Jeanne aurait entretenu avec les démons, surtout autour du vieil et très gros arbre, appelé, dit-il, l’arbre charmine faée de Bourlemont. Le malheureux ne va-t-il pas jusqu’à dire que l’accusée s’y rendait aux heures des offices de l’Église, souvent de nuit, qu’elle se servait de paroles d’incantation, qu’elle y déposait des guirlandes, qui disparaissaient d’elles-mêmes ; il n’oublie pas la mandragore.
Que pouvait faire la pauvre accusée en face de cet amoncellement de pures calomnies, sinon répondre comme elle a fait :
— Je crois fermement n’avoir point défailli en notre foi chrétienne, et n’y voudrais défaillir260.
— Vous parlez des fées, je ne sais ce que c’est261 ;
— je m’en rapporte à ce que j’ai dit, je nie le reste262 ;
ou, comme, lorsqu’il s’agit de la mandragore :
— Je le nie absolument263.
Jeanne avait démasqué une aventurière, du nom de Catherine de La Rochelle, qui se donnait pour favorisée de visions, et l’avait renvoyée à son ménage. Catherine, au lieu de se rendre à ce conseil, continua à promener ses prétendues révélations et se fit emprisonner par l’officialité de Paris. Là elle se vengea de Jeanne en recommandant de la garder de près ; car, disait-elle, elle lui avait affirmé souvent avoir auprès d’elle deux conseillers, qu’elle appelait les conseillers de la fontaine, qui la feraient sortir de prison.
D’Estivet fait de pareils dires le cinquante-sixième de ses articles ; et, ce qui ne lui arrive presque jamais, il dit cette fois d’où il tire la base de ses accusations. Jeanne opposa à cet article les significatives paroles qui suivent :
— Je m’en tiens à ce que j’en ai dit ; et quant aux conseillers de la fontaine, je ne sais ce que c’est ; mais je crois bien qu’une fois j’ai ouï sainte Catherine et sainte Marguerite à la fontaine. Pour ce qui est de ma délivrance par ces prétendus conseillers, je le nie, et j’affirme par serment que je voudrais pas que le diable m’eût tirée de prison264.
125Les douze articles laissèrent de côté à peu près toutes les putrides inventions de d’Estivet, que plusieurs historiens ne dédaignent pas encore. Mais ils mentionnèrent les apparitions des saintes à la fontaine, auprès de l’arbre fréquenté par les fées, disait la rumeur publique. L’Université devait prononcer que si Jeanne avait eu de réelles apparitions, c’étaient celles de Bélial, Satan et Béhémot.
Il fallait mettre pleinement à néant cet absurde échafaudage de l’arbre des Fées ; c’est ce que feront surabondamment les dépositions des témoins, qui seront relatées au livre suivant.
II. Ce que Jeanne a dit de sa fuite à Neufchâteau ; infectes calomnies de d’Estivet.
Les témoins entendus à la réhabilitation nous parleront longuement de la fuite à Neufchâteau. Il en est peu question dans l’instruction ; le procès-verbal n’indique pas même que les interrogateurs aient dirigé l’examen de ce côté ; mais, sans autre transition que ces mots : Elle a en outre avoué
, il rapporte les paroles suivantes de Jeanne :
— Par crainte des Bourguignons, je m’éloignai de la maison de mon père, et j’allai à la ville de Neufchâteau en Lorraine, auprès d’une femme, du nom de la Rousse. Je restai chez elle quasi quinze jours265.
C’est tout.
D’Estivet, sans avancer l’ombre d’une preuve, broda sur ce fait une suite d’infamies.
Jeanne, (dit-il), sans prendre congé de ses parents, fut, vers l’âge de vingt ans, se mettre en service à l’auberge de la femme La Rousse, à Neufchâteau.
C’était, d’après lui, un rendez-vous de femmes de mauvaise vie et de soldats.
Jeanne vécut dans semblable compagnie, occupée tantôt à conduire les troupeaux dans les champs, tantôt à mener les chevaux à l’abreuvoir ou à la prairie, se formant ainsi à monter à cheval et à manier les armes.
C’est le huitième article de son réquisitoire. D’après le procès-verbal, Jeanne se serait contentée de répondre :
— Je m’en rapporte à ce que j’ai dit, je nie le reste266.
La calomnie était si gratuite que les douze articles n’en ont rien conservé, et qu’ils ne font pas même allusion à Neufchâteau. Le chroniqueur bourguignon Monstrelet l’a recueillie dans ses pages. Arouet y a mêlé sa 126bave, a longuement couvé le tout, et en a fait sortir l’opprobre de toute littérature.
III. Le procès des fiançailles à Toul. — Les souillures de d’Estivet.
D’Estivet a transverti plus odieusement encore, si c’était possible, les détails suivants qui ne nous sont connus que par la séance du 12 mars. L’accusée ayant été amenée à parler de son vœu de virginité, fait entre les mains de sainte Catherine et de sainte Marguerite, l’interrogateur lui posa cette question :
— Quel motif vous a poussée à faire citer un homme à Toul en cause de mariage ?
— Ce n’est pas moi qui le fis citer ; c’est lui qui me fit citer, et là, devant le juge, je jurai de dire la vérité ; et enfin que je ne lui avais fait aucune promesse.
Un item indique une question qui a dû amener la réponse suivante :
— La première fois que j’ouïs ma voix, je vouai ma virginité tant qu’il plairait à Dieu.
Vient un nouvel item à la suite duquel on lit ces paroles de la vierge :
— Mes voix m’assurèrent que je gagnerais mon procès267.
Jeanne, en disant qu’elle avait toujours obéi à ses parents excepté au procès de Toul au cas de mariage, indique suffisamment que le procès des prétendues fiançailles était un stratagème ourdi par les parents ; et que le jeune homme n’avait fait que se prêter à leur dessein. Rien de plus odieux que de ce que d’Estivet invente à cette occasion dans son neuvième article.
Jeanne, (dit-il), servante d’auberge à Neufchâteau, cita devant l’officialité de Toul un jeune homme, le sommant de tenir la promesse à elle faite de l’épouser ; elle fit à cette occasion de si nombreux voyages qu’elle y dépensa presque tout son avoir. Le jeune homme, qui connaissait en quelle compagnie elle vivait, refusa de l’épouser et prit la fuite avant que la cause fût jugée. Jeanne, de dépit, quitta le service268.
Le procès-verbal résume la réponse de l’accusée par ces courtes paroles :
— J’ai répondu précédemment sur ce point ; je m’en réfère à mes réponses, je nie tout le reste269.
127Le promoteur n’apportait pas même un semblant de preuve à l’appui de ses dires. Aussi les douze articles laissent-ils entièrement de côté cette invention qui ne déshonore que son auteur. Nous verrons nos libres-penseurs modernes, soi-disant admirateurs de Jeanne, revendiquer dès lambeaux de cette souillure.
IV. Les songes de Jacques d’Arc. — Admirable attention de la Providence.
Si l’enquête secrète, commandée à Domrémy par Cauchon, n’avait fourni sur Jeanne que des renseignements fort honorables, elle avait fait connaître des faits extraordinaires, merveilleux, que l’interrogatoire de Rouen nous a conservés. Tel l’incident des fiançailles, tels aussi les songes prophétiques de l’infortuné et glorieux père. La séance du soir du 12 mars commença par cette question :
— Votre père n’a-t-il pas eu des songes à votre sujet ?
— Quand j’étais encore avec mon père et avec ma mère, il me fut dit plusieurs fois par ma mère que mon père disait avoir songé que sa fille Jeanne s’en irait avec des hommes d’armes. Aussi mon père et ma mère avaient grand soin de bien me garder ; ils me tenaient en grande sujétion, et je leur obéissais en tout, sinon au procès de Tout, au cas de mariage.
Un item remplace la question qui a amené la réponse suivante :
— Ma mère m’a rapporté que mon père disait à mes frères :
Si je pensais que ce que j’ai songé d’elle arrivât, je vous ordonnerais de la noyer, et si vous ne le faisiez pas, je la noierais moi-même.Il s’en fallut de bien peu qu’ils ne perdissent le sens, quand je fus partie pour aller à Vaucouleurs.— Ces pensées ou ces songes venaient-ils à votre père, après que vous avez eu vos visions ?
— Oui, plus de deux ans après que j’ai ouï mes premières voix270.
Qui n’admirerait ici la divine sagesse préparant de loin le malheureux Jacques d’Arc aux angoisses par lesquelles il devait acheter la gloire 128d’être le père d’une des plus glorieuses filles d’Adam. Il rêvait que sa Jeannette partirait avec des hommes d’armes ; il n’est pas dit que dans son rêve il vit que le relèvement de la France était au bout de ce départ. Son sens si honnête et si chrétien se révoltait ; il en venait alors à parler de ce parti extrême, de la noyer ; il eût certes bien reculé devant l’exécution ; elle était si parfaite ! nous diront tous les témoins de sa vie ; elle lui obéissait en tout, a-t-elle pu dire elle-même. N’importe, sa mâle tendresse ne lui laisse pas de repos ; il s’entend avec la mère pour la suivre de très près ; c’est une des raisons pour lesquelles on l’occupe de préférence aux soins du ménage. Il ne semble pas d’ailleurs qu’il ait communiqué directement ses rêves à la jeune fille ; il s’en ouvre à Isabellette ; il en communique quelque chose à ses fils, vraisemblablement en leur disant de ne pas divulguer ce secret de famille qui ferait parler, pourrait même favoriser l’accomplissement de l’événement dont la seule pensée lui crève le cœur. C’est ce qui semble résulter de l’exposition de Jeanne ; elle est la seule qui nous ait fait connaître ces particularités. Le promoteur se contente de les reproduire dans son article X271.
Sans mentionner les songes, le premier et le septième des douze articles272 accusent Jeanne d’être partie contre la volonté de ses parents ; ce qui donne occasion à l’Université de Paris de prononcer qu’elle s’est montrée impie à leur égard, et qu’elle a transgressé le commandement de Dieu qui ordonne de les honorer273, comme si ces pharisiens n’avaient pas commenté cent fois la parole de ce même Dieu disant : Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi274.
V. Sentiments politiques des habitants de Domrémy et de Jeanne. — Les combats des enfants de Domrémy contre ceux de Maxey. — Réponse de Jeanne à propos de la mort du duc de Bourgogne.
Le dialogue suivant, qui eut lieu le 24 février, nous révèle les sentiments politiques des habitants de Domrémy, et ceux de Jeanne à partir de ses premières révélations275.
— 129Les habitants de Domrémy étaient-ils Bourguignons ou du parti contraire ?
— Je ne savais à Domrémy qu’un seul Bourguignon, et j’eusse bien voulu qu’il eût la tête coupée, si cependant tel eût été le bon plaisir de Dieu.
— Ceux de Marcey (Maxey-sur-Meuse), étaient-ils Bourguignons, ou ennemis des Bourguignons ?
— Ils étaient Bourguignons.
— Quand vous étiez jeune, la voix vous a-t-elle dit de haïr les Bourguignons ?
— Depuis que j’ai compris que les voix étaient pour le roi de France, je n’ai pas aimé les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre, s’ils ne font pas leur devoir. C’est la voix dont je viens de parler qui me l’a dit.
— Dans votre jeune âge la voix vous a-t-elle révélé que les Anglais devaient venir en France ?
— Les Anglais étaient en France, quand les voix ont commencé de venir vers moi.
— Avez-vous été avec les petits enfants quand ils se battaient pour le parti que vous tenez ?
— Je n’en ai pas souvenance ; mais j’ai vu quelques uns des enfants de Domrémy, à la suite de leurs batailles contre ceux de Marcey, en revenir quelquefois bien blessés et ensanglantés.
— Dans votre jeune âge, aviez-vous un grand désir de faire la guerre aux Bourguignons ?
— J’avais un grand désir ; je formais des vœux ardents, pour que mon roi vint en possession de son royaume.
— Quand vous avez dû venir en France, n’auriez-vous pas désiré être du sexe masculin ?
— J’ai déjà répondu à cette question.
La réponse devait probablement se tirer de ce qu’elle avait déjà exposé des excuses données aux voix pour se refuser à sa mission, ou encore des difficultés trouvées à l’entrée de la carrière. Le lecteur se rappelle ce qui a été déjà dit de Maxey-sur-Meuse, les raisons pour lesquelles le village doit être rattaché politiquement à la principauté ecclésiastique de Toul plutôt qu’au duché de Lorraine. Qu’il veuille bien tenir compte des paroles de Jeanne, pour mieux apprécier dans la suite ce qu’il plaît à la libre-pensée d’y ajouter.
On essaya encore d’une manière plus captieuse de faire prononcer Jeanne sur la cause bourguignonne lorsque, dans la séance du 17 mars, on lui posa la question suivante :
— Pensez-vous et croyez-vous fermement que 130votre roi fit bien de tuer ou de faire tuer Monseigneur de Bourgogne ?
Rien de plus compliqué que pareille interrogation, où il aurait fallu résoudre tout ensemble la question de fait et de droit, et où une parole ambiguë aurait donné aux ennemis de Jeanne une immense prise. Rien de plus adroit et de plus ferme que la réponse suivante :
— Ce fut un grand dommage pour le royaume de France ; et quelque chose qu’il y eût entre eux, Dieu m’a envoyée au secours du roi de France276.
Tels sont les détails que les tortionnaires de Rouen ont arrachés à Jeanne sur sa vie extérieure à Domrémy. Les témoins entendus pour la réhabilitation les compléteront admirablement, et nous feront connaître la chrétienne accomplie, la jeune fille douée de toutes les vertus réclamées par sa condition, qui pendant dix-sept ans embauma leur obscur village.
Ils ignoraient les maîtres célestes qui la formaient ; ce n’est que contrainte et forcée par les bourreaux, que Jeanne a dévoilé les divins mystères qui se passaient en elle durant ces années de sa vie cachée ; étudions-les tels que la plume non suspecte du greffier officiel nous en a transmis l’exposé. Ils forment tout le nœud de cette existence. Jeanne en indique les grandes lignes dans la séance du 22 février ; mais les interrogateurs y sont revenus dans toute la suite du drame. On peut ramener aux points suivants ce qu’ils ont arraché à la voyante. Ce que Jeanne a dit en général sur sa céleste éducation, et sur les invisibles personnages qui la formaient ; les détails particuliers donnés sur les leçons qu’elle recevait ; les effets qu’elles produisaient sur elle ; et les rapports d’intimité qui régnaient entre l’heureuse disciple et ses éducateurs surnaturels.
131Chapitre IV L’inspirée d’après ses aveux. — La céleste éducation. — Le gouverneur. — Les maîtresses.
- I.
- Circonspection particulièrement nécessaire à Jeanne parlant de ses voix.
- Se refuse absolument à prêter un serment sans restriction.
- Fait profession de ne parler qu’avec la garantie des voix.
- Habituellement assistée par elles.
- Empêchée de les entendre par le tumulte extérieur.
- Le mot voix désigne beaucoup plus que l’impression sur l’ouïe.
- La voix habituellement accompagnée de clarté.
- II.
- Exposition sommaire de Jeanne sur le commencement, la suite des apparitions.
- Leur objet, leur fréquence.
- Jeanne s’excusant d’exécuter l’ordre des voix.
- III.
- Jeanne n’avait que douze ans révolus, lors de la première apparition.
- Sa précoce austérité.
- IV.
- Depuis lors gouvernée par les voix ; confortée par saint Michel ; elle affectionne ce mot.
- Double but de la céleste direction.
- Raisons de la fréquence des apparitions.
- Raison de la phrase : Si j’étais dans un bois, j’entendrais les voix.
- V.
- Les apparitions de saint Michel.
- Escorté de beaucoup d’Anges.
- Piquantes réponses de Jeanne.
- Des signes auxquels Jeanne dit avoir reconnu saint Michel.
- Enseignements de l’Archange.
- Son extérieur.
- Fermeté de la foi de Jeanne aux apparitions de saint Michel.
- VI.
- Les apparitions de sainte Catherine et de sainte Marguerite.
- Leurs riches couronnes.
- Leur visage, leur langage.
- Ne sont pas pour les Anglais.
- Ce que Jeanne sait des Anglais.
- Les Saintes annoncées et recommandées par saint Michel.
- VII.
- Saint Michel gouverne l’éducation de Jeanne.
- Parait moins souvent que les Saintes.
- Le conseil de Jeanne théologiquement considéré.
- Jeanne voit souvent les Anges ; elle a vu saint Gabriel.
- VIII.
- Pourquoi Jeanne parle surtout du visage des apparitions.
- Pourquoi saint Michel ne porte pas de couronne.
- Langage des Anges.
- Fermeté de la foi de Jeanne.
- Était obligée de croire.
- Bonté des signes donnés par Jeanne.
I. Circonspection particulièrement nécessaire à Jeanne parlant de ses voix. — Se refuse absolument à prêter un serment sans restriction. — Fait profession de ne parler qu’avec la garantie des voix. — Habituellement assistée par elles. — Empêchée de les entendre par le tumulte extérieur. — Le mot voix désigne beaucoup plus que l’impression sur l’ouïe. — La voix habituellement accompagnée de clarté.
C’est surtout quand il s’agissait de ses révélations que Jeanne devait se montrer et s’est montrée discrète et réservée. La langue humaine manque souvent de termes pour exprimer des opérations que seuls comprennent ceux qui les ont ressenties. Le respect dû à des secrets divins demande qu’on ne les livre pas à ceux qui sont disposés à en faire l’objet 132de leurs dérisions. Jeanne parlait à des esprits haineux, jaloux, décidés à travestir ses réponses, à leur donner un sens qu’elles n’avaient pas dans sa pensée. Elle devait donc se montrer très circonspecte. Nous allons l’entendre épuiser les formules les plus fortes pour exprimer la réalité objective des personnages célestes qui lui apparaissent, la divinité de sa mission ; mais lorsqu’il s’agit de donner des détails sur ces personnages, de parler de leur extérieur, elle est sobre d’indications et devait l’être.
Faisant profession de ne rien dire qu’avec l’autorisation du conseil invisible qui l’assiste, elle promet de lui référer des questions qu’on lui pose et de répondre ce qu’elle sera autorisée à manifester ; elle demande à cette fin des délais. Si l’insistance de Cauchon pour obtenir qu’elle prêtât serment de répondre à toutes les questions qui lui seraient posées fut extrême, la fermeté de l’accusée pour le restreindre à ce qui touchait le procès fut inébranlable. Voici comment, dans la séance du 24 février, elle répondait à une de ces pressantes instances :
— Par ma foi, vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirais pas ; il peut se faire que vous me posiez des questions sur lesquelles je ne vous dirai pas la vérité, par exemple sur les révélations qui m’ont été faites. Vous pourriez me demander ce que j’ai juré de ne pas dire ; et ainsi je me rendrais parjure ; ce que vous ne devriez pas vouloir277… Je vous dirai volontiers la vérité sur ma mission ; et encore pas tout. Huit jours n’y suffiraient pas.
— Prenez conseil des assistants, (dit Cauchon) ; demandez-leur si vous ne devez pas prêter le serment tel qu’il vous est demandé.
— Sur ma mission, je vous dirai volontiers la vérité, mais pas entièrement ; il ne faut pas que vous m’en parliez davantage278.
Cauchon ne se tenant pas pour vaincu, continua de la presser, sans obtenir d’autre réponse ; ou encore celle-ci :
— Passez outre.
Il finit par se contenter du serment tel que Jeanne consentait à le prêter279.
On essaya de revenir sur la question :
— Les voix, (lui fut-il dit), vous ont-elle défendu de répondre à tout ce qui vous serait demandé ?
— Je ne vous répondrai pas sur cela ; j’ai des révélations qui regardent le roi et que 133je ne vous dirai pas280… Je ne vous dirai pas tout ce que je sais. J’ai bien plus de crainte de faillir en disant ce qui déplairait aux voix que je n’en ai de vous répondre.
— Pensez-vous qu’il déplaise à Dieu qu’on dise la vérité ?
— Les voix m’ont ordonné de dire certaines choses au roi et non à vous281.
Dans la séance du 27 février, elle faisait profession de ne vouloir parler que sur l’autorisation de ses conseillères dans le dialogue suivant :
— Que vous a dit la voix la dernière fois ?
— Je lui ai demandé conseil pour quelques points sur lesquels j’ai été interrogée.
— Vous a-t-elle donné conseil ?
— J’ai eu conseil sur quelques points. Vous pourriez m’interroger sur d’autres pour lesquels je ne répondrais pas sans permission. Si je répondais sans permission, il pourrait arriver que je n’aurais pas les voix en garantie ; mais quand j’aurai la permission de mon Seigneur, je ne craindrai pas de parler, car j’aurai bon garant282.
Les entretiens avec les voix étaient très fréquents dans la prison. La question suivante lui avait été posée dans la séance précédente :
— À quelle heure avez-vous entendu la voix hier ?
— Je l’ai entendue trois fois, le matin, le soir, et une troisième fois quand on sonnait l’Ave Maria. Je l’entends plus souvent que je ne le dis283.
Elles lui parlaient même dans les interrogatoires. Elle fait plus que l’affirmer, elle le prouve, lorsque, à la suite de questions imprévues, elle répond par des prophéties terrifiantes pour les envahisseurs, des prophéties sur ce qui lui est réservé à elle-même. Elle ne semble pas toujours avoir compris toute l’étendue de ce qui la regardait personnellement ; preuve qu’elle était l’instrument, l’organe d’un principe supérieur qui la maniait à son gré.
Elle se plaignait que le bruit et le tumulte qui régnaient autour d’elle l’empêchaient parfois de comprendre ce que ses voix lui disaient.
134Rien d’étonnant : Élie, visité lui aussi par la voix d’en haut, s’écriait à l’entrée de la caverne : Le Seigneur n’est pas dans le tumulte ! Toute la tradition a répété ces paroles pour dire que c’est dans le calme et le silence que Dieu se communique de préférence à l’âme. Or le château de Rouen était alors même le séjour de la cour anglaise. Elle s’y était installée avec le jeune roi le 29 juillet 1430, plusieurs mois avant que Jeanne vînt en occuper un des cachots ; elle ne devait le quitter que le 20 novembre 1431, six mois après le martyre de la victime. Fait qui n’est pas sans importance et qu’a établi un des premiers représentants de l’érudition normande, M. Robillard de Beaurepaire, dans ses Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d’Arc284. L’agitation et le mouvement qu’entraîne nécessairement une cour telle que celle du monarque anglais, venait donc s’ajouter aux vexations des gardes, ainsi que Jeanne l’indique lorsque, parlant de sainte Catherine, elle dit le 14 mars :
— Aucunes fois je manque de l’entendre à cause de la turbation des personnes et des noises des gardes285.
C’est graduellement, au fur et à mesure qu’elle y a été amenée par les interrogateurs et autorisée par ses maîtresses, que Jeanne s’est expliquée sur les célestes personnages qui l’ont formée, et n’ont cessé de la guider. Dans les séances des 22 et 24 février, elle ne les désigne que par le mot générique de voix ; c’est dans la séance du 27 seulement qu’elle dit que c’est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et qu’elle nomme saint Michel.
Ce serait une erreur grossière de croire que l’ouïe seule était affectée dans ses communications avec ses frères du Ciel, ainsi qu’elle aimait à les nommer. Nous allons l’entendre nous affirmer, de la manière la plus absolue, que c’était, — parfois du moins, — non seulement la vue, mais l’odorat et le toucher, puisqu’elle avoue avoir embrassé les Saintes.
Une clarté apparaissait du côté d’où venait la voix. Voici comment elle s’en est expliquée. Le 24 février, la question suivante lui était posée :
— Durant les deux derniers jours voyiez-vous une clarté du côté d’où venaient les voix ?
— Sous le nom de voix, j’entends aussi la clarté286.
Le 27 février, à la question suivante :
— Quand vous avez vu la voix qui vient à vous, y avait-il de la lumière287 ?
Elle répond :
— Il y avait beaucoup de lumière de tout côté, et cela convient bien ; et toute la lumière n’arrivait pas 135jusqu’à moi.
Le 14 mars, la question fut renouvelée ainsi qu’il suit :
— Quand les Saintes viennent, y a-t-il de la lumière avec elles ? vîtes-vous de la lumière, quand vous ouïtes la voix dans le château et ne saviez si elle était dans la chambre ?
Elle amena la réponse suivante :
— Il n’est jour qu’elles ne viennent en ce château, et elles n’y viennent point sans lumière, et pour la fois dont vous parlez, je ne me souviens pas si je vis la lumière, et aussi si je vis sainte Catherine288.
Dans la séance du 22 février, Jeanne présente sommairement la suite des manifestations divines qui l’ont engagée dans la carrière. Voici son exposé jusqu’au départ de Vaucouleurs :
II. Exposition sommaire de Jeanne sur le commencement, la suite des apparitions. — Leur objet, leur fréquence. — Jeanne s’excusant d’exécuter l’ordre des voix.
— J’étais dans ma treizième année quand Dieu m’envoya une voix pour m’aider à me conduire : la première fois j’eus grande frayeur. La voix vint sur le midi, durant l’été, dans le jardin de mon père ; j’étais alors à jeun, mais je n’avais pas jeûné le jour précédent. J’entendis la voix sur le côté droit, vers l’église ; rarement je l’entends sans voir une clarté ; cette clarté est du côté d’où la voix se fait entendre ; il y a là le plus souvent une grande clarté. Quand je suis venue en France, j’entendais souvent la voix.
— Comment voyiez-vous la clarté dont vous parlez, puisque, d’après vous, elle était par côté ?
La sotte question eut la réponse qu’elle méritait ; l’accusée passa à autre chose.
— Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien les voix quand elles viennent à moi. La voix était vénérable, et je suis convaincue qu’elle venait de Dieu. Après l’avoir entendue trois fois je connus que c’était la voix d’un Ange. Cette voix m’a toujours bien gardée, et je l’ai bien comprise.
— Quel enseignement pour le salut de votre âme vous donnait cette voix ?
— Elle m’a appris à bien me conduire et à fréquenter l’église ; elle me disait qu’il me fallait de toute nécessité venir en France. De cette fois l’interrogateur ne saura pas de moi sous quelle forme la voix m’apparaissait289.
— 136Cette voix me disait deux ou trois fois par semaine qu’il me fallait quitter mon pays et venir en France ; mon père ne sut rien de mon départ. La voix m’ordonnait de venir en France, et je ne pouvais plus m’endurer au lieu où j’étais. La voix me disait que je ferais lever le siège mis devant la ville d’Orléans ; elle me dit dans la suite d’aller vers Robert de Baudricourt, à la forteresse de Vaucouleurs, dont il était le capitaine, et qu’il me donnerait des gens pour me conduire. Je lui répondais :
Je suis une pauvre fille qui ne sais pas monter à cheval, et n’entends pas la guerre.
La suite trouvera sa place dans le chapitre consacré à Vaucouleurs. Il importe, en attendant, d’étudier les termes employés par l’inspirée.
III. Jeanne n’avait que douze ans révolus, lors de la première apparition. — Sa précoce austérité.
La détermination de l’âge suffit pour renverser bien des hypothèses rationalistes. Jeanne ne dit pas qu’elle avait treize ans révolus ; mais qu’elle était de l’âge de treize ans. Dum esset ætatis XIII annorum. Cette nuance est fidèlement observée dans tout le reste du procès. À la séance suivante, celle du 24 février :
— Je tiens que j’étais dans l’âge de XIII ans, ou environ, quand la première voix vint vers moi290.
Le 14 mars, dans un passage déjà cité, parlant du vœu de virginité fait la première fois qu’elle entendit les voix : elle ajoute :
— J’étais en l’âge de XIII ans, ou environ291.
137Les interrogateurs répètent la même expression, lorsque, le 27 février, ils lui posent cette question :
— Quelle voix vint la première vers vous, lorsque vous étiez de l’âge de treize ans, ou environ292 ?
D’Estivet reproduit les expressions de l’interrogatoire, ou y substitue : in ætate tredecim annorum, dans l’âge des treize ans293. Le 27 février Jeanne disait encore :
— Il y a bien sept ans écoulés que sainte Catherine et sainte Marguerite se sont chargées de me gouverner294.
Or elle avait déclaré précédemment qu’elle avait quasi dix-neuf ans. C’est donc à douze ans révolus qu’elle avait eu sa première révélation. Ce qui sera confirmé par d’autres documents.
Quicherat fait dire à Jeanne qu’elle avait jeûné la veille de la première apparition. Les manuscrits qu’il affirme reproduire portent formellement le contraire, non jejunaverat die præcedente. Quicherat, sans doute, a été frappé de l’inutilité de semblable détail, qui n’a rien d’étonnant dans une enfant de douze ans, et a cru devoir ainsi corriger le texte qu’il avait sous les yeux. La véritable explication se trouve à l’article X du promoteur. D’Estivet lui fait dire qu’elle était à jeun au moment de l’apparition, et n’avait pas jeûné la veille. Tunc jejuna erat, nec præcedente die jejunaverat (p. 216). Si, comme nous le croyons probable, la première apparition a eu lieu la veille de l’Ascension, il n’est pas étonnant que l’enfant ait renvoyé à ce jour ses premiers essais de mortification et de pénitence.
Tous les chroniqueurs sont d’accord pour nous parler de l’extrême sobriété de la jeune fille. Le procès en fournit une autre preuve dans le passage suivant de la séance du 27 février :
— Jeûnez-vous chaque jour du carême ?
— Cette question est-elle de votre procès ?
— Oui, fut-il répondu par les assistants.
— Eh bien, oui, j’ai jeûné pendant tout ce carême295.
Pâques tombait cette année le 1er avril. C’était donc depuis le 14 février que la prisonnière, soumise à tant de tortures physiques et morales, observait une loi qui, à cause de son âge, ne l’atteignait pas encore. Trait de ressemblance avec tous les vrais voyants ; le jeûne les a toujours préparés à recevoir les communications du Ciel.
138IV. Depuis lors gouvernée par les voix ; confortée par saint Michel ; elle affectionne ce mot. — Double but de la céleste direction. — Raisons de la fréquence des apparitions. — Raison de la phrase : Si j’étais dans un bois, j’entendrais les voix.
Les expressions par lesquelles Jeanne exprime le rôle que les voix ont rempli auprès d’elle sont fort étendues. Elles indiquent qu’elles lui ont servi de gouvernantes, pro se juvando ad gubernandum, de directrices, docuit eam, se bene regere, de gardiennes, bene custodivit eam. Elles l’ont aidée à se gouverner ; par là elle exprime qu’elle devait coopérer et que l’action des voix ne lui faisait pas perdre sa liberté. Elle affectionne le mot gouverner ; sainte Catherine et sainte Marguerite se sont chargées de me gouverner
, dit-elle dans un autre texte déjà cité.
Les voix éclairaient l’esprit, et elles agissaient sur le cœur. Jeanne a un mot pour rendre cette action des agents surnaturels sur son âme : c’est celui de confort, réconfort ; elle l’affectionne aussi, le répète, et ne souffre pas qu’on le change. Le 27 février, elle venait de nommer sainte Catherine et sainte Marguerite, dont elle n’avait pas encore parlé, s’étant contentée jusque-là de désigner ses guides invisibles par le mot de voix ; elle ajouta d’elle-même :
— J’ai eu réconfort de saint Michel.
— Y a-t-il longtemps que vous avez entendu la voix de saint Michel pour la première fois ?
— Je ne vous parle pas de la voix, mais du grand réconfort qui m’est venu par saint Michel296.
Elle nous dira ailleurs que ce qui l’a mue à croire à saint Michel, c’est le confort qu’elle en a reçu297 ; que les personnages surnaturels sont envoyés pour la réconforter298. En cela elle parle comme saint Thomas ; l’Ange de l’École emploie ce mot pour exprimer le surcroît d’énergie que l’Ange apporte à l’âme en s’unissant à elle ; c’est, dit-il, comme deux corps juxtaposés qui, par leur rapprochement, se donnent un accroissement de force de résistance299.
La direction céleste était donnée à Jeanne dans un double but ; la former elle-même personnellement, et ensuite l’envoyer au secours de la France. Jeanne indique la première fin quand elle dit que la voix lui enseignait à bien se conduire, et à fréquenter l’église. Le 15 mars, elle 139disait dans le même sens que, sur toutes choses, l’Ange lui recommandait d’être l’enfant bonne, c’est-à-dire vertueuse300 ; elle indique la seconde par ces paroles :
— L’Ange me disait qu’il me fallait quitter mon pays et venir en France, que je devais faire lever le siège d’Orléans.
Jeanne affirme que c’était deux et trois fois par semaine que les voix lui présentaient ce but suprême de son existence terrestre. Il n’est pas dit qu’elles ne l’entretinssent plus souvent encore. Elles pouvaient la visiter sans lui parler de cette incomparable destinée ; seulement pour l’y préparer. L’on ne doit pas s’étonner de cette action constante du Ciel pour faire de l’enfant, sans cependant lui enlever sa liberté, l’épée de Dieu, la martyre, reproduction merveilleuse de la Passion de l’Homme-Dieu. Dans les deux ans de sa vie publique, l’humble paysanne devait présenter tant d’aspects héroïques, si prodigieusement variés !
C’est donc dans les champs, dans l’église, au sanctuaire de Bermont, partout où l’appelaient ses devoirs d’état, où la conduisait sa piété, que l’innocente vierge a dû être visitée par ses célestes institutrices. Elle n’a cependant désigné que deux endroits où elle ait entendu les voix ; spontanément, le jardin de son père, près du cimetière et de l’église du village ; et à la suite de questions qui lui ont été faites, la fontaine des Rains.
Jeanne nous dit que si elle était dans un bois, elle entendrait les voix. Il n’est question ni de bruissement de vent dans les feuilles, ni de la fraîcheur des ombrages, billevesées dont la libre-pensée agrémente le passage qui vient d’être cité. La séance du 22 février fut particulièrement tumultueuse. Près de cinquante gradués étaient présents ; autour se tenait une nombreuse assistance ; c’était à proprement parler le commencement du procès ; nous aurons occasion de citer les paroles du premier greffier qui dépose que ce jour-là l’accusée était constamment interrompue chaque fois qu’elle prononçait le mot de visions ou d’apparitions ; les voix devaient particulièrement l’assister en un moment où elle entrait dans l’arène où tant de combats lui étaient réservés. Le tumulte l’empêchait de les entendre, c’est la raison de son observation.
V. Les apparitions de saint Michel. — Escorté de beaucoup d’Anges. — Piquantes réponses de Jeanne. — Des signes auxquels Jeanne dit avoir reconnu saint Michel. — Enseignements de l’Archange. — Son extérieur. — Fermeté de la foi de Jeanne aux apparitions de saint Michel.
Jeanne s’était servie dans les séances du 22 et du 24 février du mot voix pour désigner ses guides surnaturels. Avertie sans doute par ses conseillères, à la séance suivante, celle du 27, elle nomme d’abord 140sainte Catherine et sainte Marguerite, et bientôt après saint Michel.
Voici l’ensemble de ses réponses sur le prince des célestes milices. Le dialogue suivant est du 27 février :
— De tous les personnages qui vous apparaissent, quel est celui qui est venu le premier ?
— Saint Michel est venu le premier.
— Quelle est la voix qui vint à vous la première, lorsque vous étiez dans l’âge de treize ans, ou environ ?
— Ce fut saint Michel que je vis de mes yeux ; il n’était pas seul ; il était accompagné de bien des Anges du Paradis. Ce n’est que sur le commandement de Dieu que je suis venue en France.
— Avez-vous vu les Anges corporellement et réellement ?
— Je les ai vus de mes yeux corporels, aussi bien que je vous vois vous-même. Quand ils s’éloignaient, je pleurais et j’aurais bien voulu qu’ils m’eussent emportée avec eux.
— Quelle était la figure de saint Michel ?
— Je ne vous donne pas encore de réponse ; je n’ai pas la permission de vous le dire.
— Que vous dit saint Michel la première fois ?
— Vous n’aurez pas encore de réponse là-dessus aujourd’hui. J’ai bien dit une fois à mon roi tout ce qui m’a été révélé, parce que j’allais vers lui ; mais je n’ai pas encore la permission de vous dire ce que m’a révélé saint Michel. Combien je voudrais que vous eussiez une copie du livre qui est à Poitiers, si cependant Dieu en était content301.
Le 1er mars l’interrogatoire amena le dialogue suivant :
— Quelle était la figure de saint Michel, quand il vous est apparu ?
— Je ne lui ai pas vu de couronne, et je ne sais rien de ses vêtements.
— Était-il nu ?
— Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?
— Avait-il des cheveux ?
— Pourquoi les lui aurait-on coupés ?… Je ne sais pas s’il avait des cheveux.
— Avait-il des balances ?
— Je n’en sais rien302.
141À la séance du 3 mars, le serment prêté, l’interrogatoire fut ramené sur saint Michel de la manière suivante :
— Vous avez dit que saint Michel avait des ailes (il n’y a pas trace de cet aveu dans le procès-verbal), et avec cela vous n’avez pas parlé du corps ou des membres des saintes Catherine et Marguerite. Que voulez-vous dire par là ?
— Je vous ai dit tout ce que je sais. Je ne vous répondrai pas autre chose. J’ai vu saint Michel en personne et les Saintes dont je parle, aussi certainement que je sais qu’il y a des saints et des saintes de ce nom dans le Ciel.
— Avez-vous vu autre chose que la figure ?
— Je vous ai dit tout ce que je sais sur cela (mais non), plutôt que de vous dire tout ce que je sais, je préférerais que vous me fissiez couper le cou. Je vous dirai volontiers tout ce que je saurai avoir rapport au procès.
— Croyez-vous que saint Michel et saint Gabriel aient des têtes naturelles ?
— Je les ai vus de mes yeux, et je crois que ce sont eux, aussi fermement que je crois que Dieu existe.
— Croyez-vous que Dieu les ait formés de la manière et avec la forme sous lesquelles ils vous apparaissent ?
— Oui.
— Croyez-vous qu’à l’origine Dieu les ait créés sous cette forme et cette figure ?
— Pour le moment vous n’aurez que ce que je vous ai répondu303.
Le 12 mars la question suivante lui fut posée :
— Avez-vous eu des lettres de saint Michel ou de vos voix ?
— Je n’ai pas congé de vous le dire ; entre aujourd’hui et huit jours je vous répondrai volontiers ce que je saurai304.
Le 15 mars s’établit le dialogue suivant :
— Comment connûtes-vous que saint Michel vous parlait ?
— Par le parler et le langage des Anges, et je le crois fermement que c’étaient des Anges.
— Comment connûtes-vous que c’était le langage des Anges ?
— Je le crus assez tôt, et j’eus cette volonté de le croire…
— Si l’ennemi prenait la forme ou la figure d’un Ange, comment connaîtriez-vous si c’était le bon ou le mauvais Ange ?
— Je connaîtrais 142bien si c’était saint Michel ou chose qui cherchât à le contrefaire. À la première fois je fus en grand doute si c’était saint Michel ; j’eus grand peur cette première fois, et je le vis maintes fois, avant de savoir que ce fut saint Michel.
— Comment la fois que vous avez cru que c’était saint Michel, avez-vous eu cette croyance que c’était lui, plutôt que vous ne l’aviez eue la première fois ?
— La première fois j’étais jeune enfant ; et j’eus peur de ce que je voyais ; mais dans la suite il m’enseigna et me montra tant de choses que je crus fermement que c’était lui.
— Quelle doctrine vous enseigna-t-il ?
— Sur toutes choses, il me disait que je fusse l’enfant vertueuse et que Dieu m’aiderait. Entre les autres choses, il me disait que je viendrais au secours du roi de France ; et ce que l’Ange m’enseigna est en ce livre (vraisemblablement le registre de Poitiers), et l’Ange me racontait la pitié qui était en royaume de France305.
Le 17 mars, dès le début de la séance, l’interrogateur dit à l’accusée :
— Donnez-nous réponse sur la forme, la figure, la taille, le vêtement de saint Michel, quand il vient vers vous ?
— Il était en la forme d’un très vrai prud’homme. Quant à l’habit et autres choses, je n’en dirai plus rien. Pour ce qui est des Anges je les ai vus de mes yeux, et vous n’aurez pas d’autre chose de moi. Je crois les dits et les faits de saint Michel qui m’est apparu, comme je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrit mort et Passion pour nous : ce qui me meut à le croire, c’est le bon conseil, confort et bonne doctrine qu’il m’a faits et donnés306.
143Le 28 mars, le promoteur dans le 48e de ses articles, ayant appliqué aux mauvais esprits ce que Jeanne avait affirmé de saint Michel et des Saintes, Jeanne répondit :
— Je crois que c’est saint Michel pour la bonne doctrine qu’il m’a montrée.
— Saint Michel vous a-t-il dit :
Je suis saint Michel?— J’en ai autrefois répondu. Des conclusions de l’article, je m’en attends à Notre Seigneur. Aussi fermement que je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert la mort pour nous racheter des peines d’enfer ; aussi fermement je crois que ce sont saints Michel et Gabriel, saintes Catherine et Marguerite que Notre Seigneur m’envoie pour me conforter et conseiller307.
Jeanne va nous dire que c’est saint Michel qui a autorisé sainte Catherine et sainte Marguerite. Voici ce qu’elle a dit sur leur extérieur.
VI. Les apparitions de sainte Catherine et de sainte Marguerite. — Leurs riches couronnes. — Leur visage, leur langage. — Ne sont pas pour les Anglais. — Ce que Jeanne sait des Anglais. — Les Saintes annoncées et recommandées par saint Michel.
Le 27 février s’engagea le dialogue suivant :
— La voix qui vous parlait était-elle la voix d’un Ange, d’un saint, d’une sainte, ou de Dieu sans intermédiaire ?
— C’était la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Elles avaient sur la tête de belles couronnes, très riches, de très grand prix. J’ai la permission de Notre-Seigneur de vous le dire. Si vous en doutez, envoyez à Poitiers où j’ai été précédemment interrogée.
— Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes et comment les distinguez-vous l’une de l’autre ?
— Par le salut qu’elles me font ; il y a bien sept ans écoulés qu’elles se sont chargées de me gouverner. Je les connais de plus parce qu’elles me disent leurs noms.
— Sont-elles vêtues de même étoffe ?
— Je ne vous le dirai pas encore ; je n’en ai pas la permission. Si vous ne me croyez pas, allez à Poitiers. J’ai des révélations qui sont pour le roi de France, et non pour ceux qui m’interrogent.
— Ces Saintes sont-elles du même âge ?
— Je n’ai pas permission de vous le dire ; cependant j’ai toujours reçu conseil de toutes les deux.
— Quelle est celle qui vous a apparu la première ?
— Je ne les ai pas connues de sitôt ; je l’ai bien su autrefois ; 144mais je l’ai oublié ; si j’en ai la permission, je vous le dirai volontiers. C’est écrit dans le registre de Poitiers308.
Après des réponses sur saint Michel, les interrogateurs lui adressent dans la même séance la question suivante :
— Quel signe donnez-vous que votre révélation vient de Dieu, et que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite qui vous parlent ?
— Je vous ai assez dit que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite : croyez-moi, si vous voulez309.
La séance du 1er mars nous présente le dialogue suivant :
— Depuis mardi dernier vous êtes-vous entretenue avec sainte Catherine et sainte Marguerite ?
— Oui, mais je ne me rappelle pas l’heure.
— Quel jour ?
— Hier et aujourd’hui ; il n’y a pas de jour que je ne les entende.
— Les voyez-vous toujours avec le même extérieur ?
— Oui, je les vois toujours sous la même forme ; elles portent une couronne d’ineffable richesse ; je ne sais rien de leurs robes.
— Comment savez-vous que ce qui vous apparaît est un homme ou une femme ?
— Oh ! je le sais bien ; je les connais à leurs voix, et elles se sont révélées à moi. Je ne sais rien qui n’ait été accompli par révélation et du commandement de Dieu.
— Quelle figure voyez-vous ?
— Je vois le visage.
— Les Saintes qui vous apparaissent ont-elles des cheveux ?
— C’est bon à savoir qu’elles en ont.
— Y avait-il quelque chose entre les couronnes et les cheveux ?
— Non.
— Leurs cheveux étaient-ils longs et pendants ?
— Je n’en sais rien ; je ne sais pas s’il y avait des bras ou d’autres membres articulés. Elles parlaient un langage excellent, fort beau et je les comprenais bien.
— Comment pouvaient-elle parler puisqu’elles 145n’avaient pas de membres ?
— Je m’en rapporte à Dieu ; la voix est belle, douce, modeste et c’est en français qu’elle s’exprime.
— Sainte Marguerite ne parle-t-elle pas anglais ?
— Comment parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?
— Aux têtes couronnées dont vous avez parlé, y avait-il des pendants aux oreilles, ou ailleurs ?
— Je ne sais rien de cela310.
C’est sans doute parce que Jeanne avait dit que sainte Marguerite n’était pas du côté des Anglais, que le 17 mars furent posées les questions suivantes :
— Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais ?
— Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, haïssent ce que Notre-Seigneur hait.
— Dieu haït-il les Anglais ?
— De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais ; de ce qu’il fait de leurs âmes après la mort, je ne sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français et contre les Anglais.
— Dieu était-il pour les Anglais quand ils étaient en prospérité en France ?
— Je ne sais si Dieu haïssait les Français ; mais je crois que Dieu voulait permettre de les laisser battre à cause de leurs péchés, s’ils y étaient311.
146Avant les questions qui viennent d’être rapportées, les tortionnaires étant revenus sur l’âge et les vêtements de sainte Catherine et de sainte Marguerite, s’étaient attirés cette réponse :
— Vous avez sur cela toute la réponse que vous tirerez de moi ; vous n’en aurez pas d’avantage ; je vous ai répondu ce que je sais de plus certain312.
C’est saint Michel qui avait ordonné à Jeanne d’obéir à sainte Catherine et à sainte Marguerite. Voici comment elle s’en expliquait dans la séance du 15 mars. Elle avait dit, en parlant de ses Saintes :
— Quelque chose que j’ai faite en mes grandes affaires, elles m’ont toujours secourue, et c’est signe que ce sont de bons esprits.
— N’avez-vous pas d’autre signe que ce sont de bons esprits ?
— Saint Michel me le certifia, avant que les voix vinssent vers moi.
Un peu plus loin, elle dit d’elle-même :
— Quand saint Michel vint vers moi, il me dit que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient ; il m’ordonna de me conduire d’après leurs conseils ; qu’elles étaient ordonnées pour me diriger et me conseiller en ce que j’avais à faire ; que je les crusse de ce qu’elles me diraient ; que tel était le commandement de Notre-Seigneur313.
VII. Saint Michel gouverne l’éducation de Jeanne. — Parait moins souvent que les Saintes. — Le conseil de Jeanne théologiquement considéré. — Jeanne voit souvent les Anges ; elle a vu saint Gabriel.
Ainsi donc celui qui préside à l’éducation de la libératrice, c’est le prince des célestes milices, le grand protecteur de l’Église militante, le protecteur spécial de la France, la nouvelle tribu de Juda. Jeanne nous a dit qu’elle ne l’avait pas connu d’abord ; mais qu’il lui avait enseigné et montré tant de choses qu’elle avait enfin cru que c’était bien lui. Elle ne dit pas seulement enseigné, mais encore montré. Quoi de plus touchant que de se représenter le premier des purs esprits s’abaissant vers l’enfant de Domrémy, et l’entretenant des malheurs de France, selon l’ineffable parole de Jeanne :
— Il me racontait la pitié qui était en royaume de France !
147Notre histoire, ni peut-être l’histoire humaine, en dehors des scènes de l’Évangile, n’a rien de comparable.
Si saint Michel dirige une formation à laquelle est attachée la résurrection de la Fille aînée de l’Église, et par suite dans une si large part le sort de la Chrétienté, c’est cependant surtout par sainte Catherine et sainte Marguerite qu’il agit. Tandis que, à Rouen du moins, c’est plusieurs fois par jour que les Saintes s’entretiennent avec leur jeune sœur, le 1er mars, Jeanne disait :
— C’est depuis que j’ai quitté la forteresse du Crotoy que je n’ai pas vu saint Michel ; je ne le vois pas très souvent314.
Il y avait trois mois que Jeanne avait quitté Le Crotoy, la forteresse dans laquelle elle avait été enfermée, avant d’être engagée sur la route de Rouen.
Ainsi s’explique ce que le maître d’hôtel de Jeanne, Jean d’Aulon, déposait au procès de réhabilitation. Il lui avait demandé un jour quel était son conseil. Jeanne répondit que ses conseillers étaient au nombre de trois, parmi lesquels l’un était toujours résidant auprès d’elle ; l’autre allait et venait souvent vers elle et la visitait, et le troisième était celui avec lequel les autres délibéraient315. Saint Michel sans doute.
Cet exposé n’a rien que de conforme à l’enseignement catholique. Saint Thomas et avec lui tous les théologiens enseignent qu’en ce qui regarde l’avenir et le gouvernement du monde, les esprits supérieurs voient dans l’essence divine des mystères que ne peuvent pas y lire les bienheureux d’un degré inférieur dans la gloire. Les premiers font participer les seconds aux connaissances plus hautes qu’ils possèdent316. Rien politiquement n’important plus à la paix de la catholicité que la restauration de la France, rien d’étonnant que saint Michel intervienne dans un événement si gros de conséquences.
Si saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite sont les personnages célestes préposés à la formation et à la direction de l’héroïne, si ce sont ceux avec lesquels elle s’entretient le plus souvent, elle nous a dit avoir en outre contemplé les Anges qui accompagnaient leur chef et lui faisaient escorte.
Le promoteur, dans son article LI, ayant imputé à Jeanne de s’être vantée que saint Michel venait vers elle avec saint Gabriel et quelquefois mille 148millions d’Anges, Jeanne se contenta de nier le nombre par la réponse suivante :
— Quant à ce que le promoteur propose de mille millions d’Anges, je n’ai pas souvenir de l’avoir dit, c’est-à-dire le nombre317.
Elle voyait souvent les Anges, non seulement à la suite de saint Michel, mais encore parmi les chrétiens. C’est ce qui résulte de l’une de ses réponses du 12 mars à la demande :
— Les Anges étaient-ils longtemps avec vous ?
— Ils viennent beaucoup de fois entre les chrétiens sans qu’on les voie ; je les ai vus beaucoup de fois entre les chrétiens318.
Nous avons entendu Jeanne dire être aussi certaine d’avoir vu non seulement saint Michel, mais encore saint Gabriel que de l’existence de Dieu.
L’Archange de l’Annonciation la visita dans les dernières jours de sa carrière. Le 9 mai, en présence des tortures étalées sous ses yeux, elle disait :
— À la Sainte-Croix (3 mai), j’ai eu le confort de saint Gabriel ; croyez que ce fut saint Gabriel ; j’ai su par les voix que c’était saint Gabriel319.
VIII. Pourquoi Jeanne parle surtout du visage des apparitions. — Pourquoi saint Michel ne porte pas de couronne. — Langage des Anges. — Fermeté de la foi de Jeanne. — Était obligée de croire. — Bonté des signes donnés par Jeanne.
Interrogée sur l’extérieur des apparitions, la Pucelle se refuse à parler de toute autre chose que du visage. Bréhal en donne la raison dans son mémoire pour la réhabilitation320. Dans les apparitions mentionnées par l’Écriture, le plus souvent il n’est question que de la face, du visage ; c’est là que se manifestent les sentiments que veulent exprimer les êtres surnaturels qui apparaissent. Il est permis de penser que le voyant, absorbé par ce qu’il y voit, songe peu au reste du corps. Le décrire avec le langage humain, qui n’a pas de termes pour des spectacles réservés à très peu de personnes, est à peu près impossible. Les prophètes qui l’ont fait dans les Saintes Écritures, Daniel, Zacharie, saint Jean dans son Apocalypse, ont recours à des termes métaphoriques qui demandent des explications. Jeanne ne pouvait pas, ne devait pas s’engager dans cette voie. C’eût été fournir à ses accusateurs, à la postérité, ample matière à objections et à moqueries. Nous allons l’entendre avouer qu’elle a embrassé les saintes aux genoux ; elle a dit que saint Michel avait la forme d’un très vrai prud’homme. 149Ce n’était donc pas le visage seulement qu’elle voyait, au moins dans quelques circonstances ; car il est permis de croire que dans des communications surnaturelles si fréquentes, il y avait quelque chose de la variété remarquée par les théologiens, qui distinguent plusieurs espèces de visions.
Jeanne affirme que, tandis que les saintes portaient de très riches couronnes, elle n’en a pas vu sur la tête de saint Michel. Ne serait-ce pas parce que notre nature, par ailleurs si inférieure à celle des Anges, a cependant un avantage que les purs esprits nous envient ? Elle peut accepter de se laisser mettre en pièces pour l’honneur et la gloire de Dieu ; elle peut souffrir le martyre. Les Anges, à cause même de la simplicité de leur être, n’en sont pas susceptibles. Sainte Catherine et sainte Marguerite ont souffert un très glorieux martyre ; la couronne si splendide que Jeanne voyait sur leurs têtes en est la récompense. Quoique plus élevé dans la gloire, saint Michel n’avait pas ce signe, parce que, parmi les Anges, il ne peut pas y avoir de martyrs.
Jeanne disait savoir distinguer les vraies apparitions de saint Michel des manifestations de l’ennemi cherchant à les contrefaire. Les auteurs des mémoires composés pour la réhabilitation ont fait observer, après saint Grégoire, que ce don de discernement était accordé aux saints appelés à marcher par ces voies si extraordinaires321. Il leur est grandement nécessaire. Il l’était tout spécialement à la petite villageoise, si, comme cela n’est pas invraisemblable, Dieu a permis au démon d’essayer de tromper l’enfant à laquelle il prodiguait tant de faveurs.
La Pucelle donne à plusieurs reprises comme signes de la bonté des esprits qui lui apparaissent, la bonne doctrine, le réconfort qu’elle en a reçus constamment. Pareille marque est celle donnée par le Maître quand il nous dit que c’est aux fruits produits que l’on reconnaît la nature de l’envoyé qui nous sollicite. Il est impossible que l’esprit mauvais nous porte constamment à ce qui nous rend meilleurs. S’il conseille parfois le bien, ce n’est que dans l’espérance de nous jeter plus profondément et plus sûrement dans le mal. Il ne tarde pas à se démentir.
Jeanne nous parle du langage des Anges. Ils ont, en effet, un langage, puisque l’apôtre nous dit : Quand je parlerais la langue des Anges322. Saint Thomas en explique excellemment la nature323. La Pucelle l’entendait.
Elle nous dit n’avoir connu qu’à la troisième fois que c’était l’Ange de Dieu qui lui apparaissait ; et elle semble affirmer qu’elle connut plus tard encore que c’était saint Michel.
— Je le vis maintes fois avant de savoir que ce 150fût saint Michel ; il m’enseigna et me montra tant de choses que je crus fermement que c’était lui.
C’est graduellement que Dieu initiait l’enfant à ses mystères.
La voyante multiplie les expressions pour exprimer la fermeté de sa foi. Elle a vu saint Michel et les Anges aussi réellement qu’elle voit ses interrogateurs. Elle croit les dits et les faits de saint Michel, qui lui apparaît, comme elle croit que Notre-Seigneur a souffert mort et Passion pour nous ; qu’il a souffert la mort pour nous racheter des peines de l’enfer ; elle a vu saint Michel et les Saintes aussi certainement qu’elle sait qu’il y a des saints et des saintes de ce nom dans le Paradis ; elle croit que saint Michel et saint Gabriel lui apparaissent, aussi fermement qu’elle croit que Dieu existe. Nous venons de recueillir toutes ces paroles de sa bouche ; et pour montrer l’accord de ses réponses, elle renvoie avec une insistance marquée à celles qu’elle a faites deux ans auparavant à l’assemblée de Poitiers.
Si nous sommes obligés de croire à l’enseignement de Dieu transmis par l’Église ; nous ne le sommes pas moins d’avoir foi à celui qu’il veut bien nous donner immédiatement par lui-même ou par ses Anges ; car Dieu, par la révélation faite aux apôtres, ne s’est pas enlevé la puissance d’en faire de nouvelles dans la suite des âges. Dieu ne pouvant pas être contraire à lui-même, ces révélations particulières ne peuvent pas être en opposition avec celles dont l’Église est la dépositaire indéfectible ; et c’est ce dont le voyant doit être avant tout certain, ce que l’Église commence à examiner quand ces révélations particulières lui sont soumises. Entourées des signes qui les marquent comme divines, celui qui en est favorisé est tenu d’y adhérer avec la plus grande fermeté ; il reçoit à cet effet une grâce qui le meut à cette adhésion. Jeanne exprime que cette grâce lui a été donnée, lorsqu’elle dit qu’elle crut assez tôt que c’était le langage des Anges qui arrivait à son oreille,
et qu’elle eut cette volonté de le croire.
Les théologiens consultés pour la réhabilitation ont fait ressortir les signes divins tirés des apparitions telles qu’elles viennent d’être exposées ; ils ont trouvé qu’il n’y en avait pas de moins remarquables dans les effets produits sur Jeanne. Entendons-la nous dire ce qui se passait en elle ; comment elle se conduisait durant ces cinq ans de Domrémy, écoulés à l’école des Anges et des Saints.
151Chapitre V La Pucelle à l’école de saint Michel et des saintes
- I.
- Jeanne soulevée vers ses frères du Ciel.
- Désire suivre les Anges dans leur vol.
- Poids de la mortalité.
- Vœu de virginité, fait aux Saintes.
- Joie à la vue de saint Michel. La raison.
- II.
- Signes de révérence donnés aux apparitions.
- Elle baise la terre.
- Oblations de cierges en la main du prêtre.
- Guirlandes aux statues.
- Parfaite orthodoxie de ses réponses.
- Obéissance de Jeanne à ses guides du Ciel.
- Saut de Beaurevoir.
- Réparation.
- Hommage aux soins assidus dont elle est l’objet de la part de ses guides célestes.
- III.
- Noms affectueux donnés par les Saintes à leur élève.
- Sainte familiarité.
- La font confesser.
- Jeanne ne sait pas avoir péché mortellement.
- Motifs du saut de Beaurevoir.
- Pénitence.
- IV.
- Ce que les saintes promettaient à Jeanne ; ce qu’elle leur demandait.
- Ont promis le martyre.
- Délicatesse avec laquelle elles la préparent aux grands sacrifices.
- Captivité.
- Bûcher.
- V.
- Jeanne certaine de sa prédestination.
- Condition.
- Quoiqu’elle ne croie pas avoir péché mortellement ; l’on ne saurait cependant trop purifier sa conscience.
- Je m’en attends à Notre-Seigneur.
- VI.
- Jeanne préférerait être écartelée qu’être venue en France sans l’autorisation du Ciel.
- Tout s’est fait par commandement de Dieu.
- Son humilité.
- Sa foi dans la toute-puissance et l’indépendance divines.
- Ne croirait pas sans signes.
- VII.
- Si elle s’est ouverte de ses révélations à son confesseur.
- Réflexions.
- Soumise à l’Église.
- Laissée libre de prévenir ses parents.
I. Jeanne soulevée vers ses frères du Ciel. — Désire suivre les Anges dans leur vol. — Poids de la mortalité. — Vœu de virginité, fait aux Saintes. — Joie à la vue de saint Michel. La raison.
C’est assez pour le disciple d’être comme son maître, disait Notre-Seigneur à ses apôtres. Qu’il s’agisse en effet de l’esprit ou du cœur, le dernier terme de la formation c’est que le maître élève le disciple jusqu’à lui, et dans la mesure où sa nature le comporte, en fasse un autre lui-même. Élevée par les Anges et par les Saintes, l’âme de Jeanne fut tout angélique et toute sainte. Les témoins de sa vie nous diront ce qui paraissait au dehors ; les tortionnaires de Rouen lui ont arraché sur son intérieur quelques traits épars qui, réunis, nous montrent combien était pur l’azur de ce ciel. L’Ange incorporé était soulevé vers les célestes demeures ; c’était 152l’effet des visites des Anges. Jeanne nous a dit qu’elle pleurait quand les messagers célestes la quittaient ; qu’elle eût bien voulu qu’ils l’eussent emportée avec eux.
Elle exprimait ce même sentiment dans une autre circonstance. Pressée de dire le signe qu’elle avait donné au roi pour se faire accepter, elle avait répondu par une allégorie ; un Ange avait apporté une couronne à Charles VII. Cet Ange visible n’était qu’elle-même, mais invisiblement, c’était saint Michel qui parlait par sa bouche. Aussi les interrogateurs lui ayant demandé comment l’Ange l’avait quittée, elle fit cette réponse :
— L’Ange se départit de moi dans cette petite chapelle (la chapelle du château dont elle avait parlé) ; je fus bien peinée de son parlement ; je pleurais ; je m’en fus volontiers allée avec lui, c’est à savoir mon âme.
— À son partement, demeurâtes-vous joyeuse, ou effrayée et en grande peur ?
— Il ne me laissa ni en peur, ni effrayée ; mais j’étais vivement peinée de son départ324.
La terre devait lui paraître bien vile après de semblables entretiens. Rien d’étonnant que, comme elle l’a dit, elle prît part le moins possible aux divertissements de ses compagnes, et que, comme nous le dira un contemporain, elle aimât peu les nombreuses compagnies.
Nous l’avons entendue avouer qu’après la première apparition, elle avait fait vœu de virginité tant qu’il plairait à Dieu. Les tortionnaires, voulant lui tendre un piège, lui posèrent la question suivante :
— Parliez-vous à Notre-Seigneur lui-même, quand vous lui fîtes vœu de virginité ?
— Il suffisait bien de le promettre à ceux qui étaient envoyés de par lui, c’est à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite325.
Réponse parfaitement orthodoxe. Tout orthodoxe qu’elle était, elle fut jugée un acte d’idolâtrie par l’Université de Paris, qui n’ignorait cependant pas en quel sens les religieux font vœu à Dieu, entre les mains de leurs supérieurs ; tant la passion peut offusquer les esprits les plus éclairés ! La voix unanime de la tradition proclame que la virginité fait de ceux qui la gardent des Anges revêtus d’un corps.
Le 27 février, Jeanne donnait de la joie que lui causait la vue de saint Michel cette belle réponse :
— J’ai une grande joie quand je vois 153saint Michel ; car lorsque je le vois, il me semble que je ne suis pas en péché mortel326.
II. Signes de révérence donnés aux apparitions. — Elle baise la terre. — Oblations de cierges en la main du prêtre. — Guirlandes aux statues. — Parfaite orthodoxie de ses réponses. — Obéissance de Jeanne à ses guides du Ciel. — Saut de Beaurevoir. — Réparation. — Hommage aux soins assidus dont elle est l’objet de la part de ses guides célestes.
Si la frayeur causée au commencement par les apparitions cessa par leur fréquence même, Jeanne ne se départit jamais du respect dû aux célestes envoyés et aux célestes maîtresses. Voici les détails que nous ont valu les interrogateurs de Rouen.
Le 12 mars, ils lui posaient la question suivante :
— Quand vous voyez saint Michel et les Anges leur faites-vous révérence ?
— Oui, après leur départ je baisais la terre où ils avaient passé, en leur faisant révérence327.
Le 15 mars la même question lui était posée :
— Quand les voix vous viennent, leur faites-vous révérence absolument comme à un saint ou une sainte ?
— Oui, et si quelquefois je ne l’ai pas fait ; je leur en ai crié ensuite merci et pardon. Je ne sais pas leur faire si grande révérence, comme à elles il appartient ; car je crois fermement que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite ; ce que je le dis des Saintes, je le dis de saint Michel328.
On y revient le 17 :
— Quand ces Saintes viennent à vous, ne leur faites-vous pas révérence, comme de vous agenouiller ou de vous incliner ?
— Oui, le plus que je puis leur faire de révérence, je le fais ; car je sais que ce sont celles qui sont en royaume de Paradis329.
Le 2 mai on lui posa cette question :
— Toutes les fois que sainte Catherine et sainte Marguerite viennent vers vous, faites-vous le signe de la croix ?
— Je le fais quelquefois, et d’autres fois non330.
Jeanne rendait encore d’autres hommages à ses maîtresses. Le 15 mars, 154à la suite de la question et de la réponse rapportées, cette interrogation lui est adressée :
— Aux saints de Paradis on fait volontiers des oblations telles que chandelles, ou semblables objets. Aux saints et saintes qui viennent à vous, n’avez-vous pas fait oblation de chandelles ardentes, ou d’autres choses, à l’église ou ailleurs ; fait dire des messes ?
— Non, si ce n’est en les offrant à la messe en la main du prêtre et en l’honneur de sainte Catherine ; car je crois que sainte Catherine est l’une de celles qui m’apparaissent. Je n’ai point fait brûler, en l’honneur de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui sont en Paradis, autant de chandelles que je l’aurais fait volontiers ; car je crois fermement que ce sont celles qui viennent à moi.
— Quand vous mettez ces chandelles devant l’image de sainte Catherine, les mettez-vous en l’honneur de celle qui vous apparaît ?
— Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au Ciel ; et je ne fais point de différence entre sainte Catherine qui est au Ciel, et celle qui m’apparaît.
— Les mettez-vous en l’honneur de celle qui vous est apparue ?
— Oui, car je ne mets point de différence entre celle qui m’est apparue et celle qui est au Ciel331.
Le 17 mars :
— N’avez-vous point donné des guirlandes et des couronnes à vos saintes ?
— En leur honneur, j’en ai donné plusieurs fois à leurs images ou à leurs statues dans les églises ; quant à celles qui m’apparaissent, je n’en ai point donné dont j’aie souvenance332.
— Quand vous mettiez des guirlandes en l’arbre, le faisiez-vous en l’honneur de celles qui vous apparaissent ?
— Non.
L’insistance avec laquelle Jeanne identifie les personnages, objets de ses hommages, avec ceux qui sont dans le Ciel, est une des nombreuses preuves de l’inspiration qui lui dicte ses réponses. Elle renverse ainsi 155les accusations d’idolâtrie et d’invocation des démons qui devaient lui être intentées à raison de ses pratiques. Eût-elle été dans l’illusion et trompée par les esprits de malice, la droiture de son esprit et de ses intentions l’eût préservée des crimes imputés ; l’erreur n’eût été que matérielle ; son cœur était aux pieds des saintes si grandement honorées dans l’Église sous les noms de sainte Catherine et de sainte Marguerite.
Dans un autre volume, il sera démontré qu’elle n’évita pas moins heureusement les pièges qui lui furent tendus, à l’occasion des Anges peints sur sa bannière.
Jeanne rendait à ses Saintes un culte meilleur que ces hommages extérieurs ; c’était celui de son obéissance. Voici comment elle s’en expliquait le 15 mars :
— Faites-vous, accomplissez-vous ce que vos voix vous commandent ?
— De tout mon pouvoir, j’accomplis le commandement de Notre-Seigneur qui m’est fait par mes voix, pour tout ce que je sais en entendre ; elles ne me commandent rien sans le bon plaisir de Notre-Seigneur.
— Au fait de la guerre, n’avez-vous rien fait sans le congé de vos voix ?
— Vous en êtes tous répondus ; lisez bien votre livre (le procès-verbal) et vous le trouverez. Toutefois à la requête des hommes d’armes une vaillance fut faite contre Paris ; et aussi à la requête de mon roi, je fus devant La Charité ; ce ne fut ni contre ni par le commandement de mes voix333.
— Ne fîtes-vous jamais rien contre leur commandement et volonté ?
— Ce que j’ai su et pu faire, je l’ai fait et accompli à mon pouvoir. Pour ce qui est du saut du donjon de Beaurevoir, que je fis contre leur commandement, je ne pus m’en tenir, et quand elles virent ma nécessité, et que je ne savais ni ne pouvais m’en tenir, elles me secoururent de la vie, et m’empêchèrent de me tuer.
Parmi ce nombre infini de questions et de réponses qui sont le procès de Rouen, les paroles de Jeanne que l’on vient de lire sont les seules qui, 156prises dans la rigueur des termes employés, semblent blesser l’orthodoxie. Il faut ici, comme pour plusieurs passages des Saintes Écritures, adoucir le sens des mots, et prendre cette nécessité dont elle parle, ces expressions : je ne savais ni ne pouvais m’en tenir, pour une très forte, très véhémente tentation, à laquelle elle ne savait pas résister ; parce que, se présentant sous couleur de venir au secours de Compiègne menacé des maux les plus extrêmes, la captive ne voulait peut-être pas prier pour la surmonter.
À la fin de la séance, l’on revint sur la même question :
— Ne croyez-vous pas que ce soit un grand péché de courroucer sainte Catherine et sainte Marguerite qui vous apparaissent et de faire contre leur commandement ?
— Oui, je le crois ; mais je le sais amender, et le plus que jamais je les ai courroucées, à mon avis, ce fut au saut de Beaurevoir ; ce dont je leur ai crié merci (demandé pardon), ainsi que des autres offenses que je puis avoir faites contre elles.
— Sainte Catherine et sainte Marguerite tireraient-elles une vengeance corporelle de vos offenses ?
— Je ne sais ; je ne le leur ai point demandé334.
Au chapitre 1er de ce livre, le lecteur a entendu Jeanne dire qu’elle n’a jamais eu besoin de ses Saintes sans qu’elles soient venues à son secours ; elle nous a donné la prière qu’elle leur adressait pour les appeler à son aide. La parole par laquelle elle proclamait qu’elles l’avaient assistée dans toutes ses grandes affaires a été déjà rappelée. Ce ne sont pas les seuls passages dans lesquels elle rende hommage et à l’uniformité de leur enseignement, et à leur fidélité à la secourir.
Le 27 février on lui posait cette question :
— N’est-il pas arrivé quelquefois à votre voix de changer d’avis ?
— Jamais je n’ai entendu de sa part deux paroles qui fussent en contradiction335.
Le 14 mars on lui dit encore :
— Vos voix vous demandent-elles délai pour répondre ?
— Sainte Catherine me répond ; et quelquefois je manque de l’entendre à cause de la turbacion (le bruit) des personnes, et des noises (vexations) des gardes. Quand je fais requête à sainte Catherine, tantôt sainte Catherine, tantôt sainte Marguerite font requête à Notre Seigneur ; et puis du commandement de Notre-Seigneur, elles me donnent réponse336.
157Voici comment le 12 mars, elle s’était encore exprimée sur le même sujet :
— L’Ange qui apporta le signe au roi (la couronne allégorique) était-il l’Ange qui vous apparut le premier, ou était-ce un autre Ange ?
— C’est toujours le même Ange, et il ne m’a jamais fait défaut.
— L’Ange ne vous a-t-il pas fait défaut aux biens de la fortune, quand vous avez été prise ?
— Je crois, puisque cela plaît à Notre-Seigneur, que c’est le mieux que j’aie été prise.
— Aux biens de la grâce, l’Ange ne vous a-t-il pas failli ?
— Comment me faillirait-il, quand il me conforte tous les jours ? J’entends ce confort par le moyen des saintes Catherine et Marguerite.
— Les appelez-vous ou viennent-elles sans être appelées ?
— Souvent elles viennent sans être appelées, et d’autres fois si elles tardaient à venir, je requerrais Notre-Seigneur de les envoyer.
— Les avez-vous quelquefois appelées, sans qu’elles soient venues ?
— Je n’en eus jamais quelque peu besoin, sans qu’elles soient venues337.
III. Noms affectueux donnés par les Saintes à leur élève. — Sainte familiarité. — La font confesser. — Jeanne ne sait pas avoir péché mortellement. — Motifs du saut de Beaurevoir. — Pénitence.
Une céleste intimité régnait entre les saintes maîtresses et leur disciple. Les paroles par lesquelles l’accusée de Rouen avouait qu’elles l’appelaient : Jeanne la Pucelle, fille de Dieu ont été rapportées dans un chapitre précédent ; si ce mot la Pucelle exprime la virginité dans sa fleur, il a encore le sens que l’on attache au mot petite, adressé à une adolescente.
Ce n’est pas seulement aux interrogateurs de Rouen que Jeanne avait été forcée d’avouer que les voix l’appelaient fille de Dieu. Dunois, dans sa déposition, raconte qu’un jour dans le cabinet du roi où il se trouvait avec quelques conseillers intimes, et où la Pucelle était soudainement venue pour mettre fin à d’inutiles délibérations, Christophe d’Harcourt lui fit cette question :
— Jeanne, voudriez-vous dire en présence du roi la manière dont votre conseil vous parle ?
Jeanne rougit et répondit :
— 158Je conçois bien ce que voulez savoir, je vous le dirai volontiers.
— Jeanne, dit alors le roi, est-ce que vous voudriez déclarer ce que l’on vous demande en présence des assistants ici présents ?
— Je le veux bien, répondit-elle, et elle parla à peu près en ces termes : Quand je suis peinée de ce que l’on ne croit pas ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à l’écart et je prie. Alors j’entends la voix qui me dit :
Fille de Dieu, va, va, va, je serai à ton aide, va; en entendant cette voix, je ressens une très grande joie et je voudrais être toujours dans cet état.Bien plus, (continue Dunois), en répétant ces paroles, elle éprouvait de merveilleux tressaillements, et tenait les yeux levés vers le ciel338.
Nous l’avons entendu affirmer plus haut que parmi les choses que saint Michel lui attestait, c’est que Dieu l’aiderait.
Ce n’était pas seulement par ces affectueuses paroles que les Saintes encourageaient leur petite sœur ; elles allaient jusqu’à lui permettre de les embrasser, ou probablement l’y invitaient. Voici comment elle était amenée à s’en expliquer à la séance du 17 mars. On se rappelle qu’une des raisons du prix qu’elle attachait à une de ses bagues, c’est qu’avec cet anneau elle avait touché à sainte Catherine, d’où le dialogue suivant :
— En quelle partie du corps avez-vous touché sainte Catherine ?
— Vous n’en aurez pas autre chose.
— Ne vous serait-il pas arrivé de baiser ou d’accoler (embrasser) quelquefois sainte Catherine et sainte Marguerite ?
— Je les accolées toutes les deux.
— Fleuraient-elles (odoraient-elles) bon ?
— C’est bon à savoir, elles sentaient bon.
— En les accolant, n’avez-vous pas senti de la chaleur ou quelque autre chose ?
— Je pouvais pas les accoler sans les sentir et les toucher.
— Par quelle partie les accoliez-vous ; est-ce en haut (au visage) ou en bas (aux genoux) ?
— Il est plus convenable de les accoler en bas qu’en haut339.
159À ceux qui se récrieraient contre de telles privautés, nous dirions de lire la belle justification qu’en a donnée Bréhal dans son Mémoire340.
Une des pratiques que les maîtresses prescrivaient à Jeanne, c’était d’aller à confesse, ainsi qu’elle s’en expliquait d’elle-même dans la séance du 1er mars. Elle venait de dire qu’un des motifs de sa joie en voyant saint Michel, c’était qu’elle espérait alors n’être pas en péché mortel ; et il est bien permis de penser qu’elle n’était pas même en péché véniel voulu et délibéré, elle ajouta :
— Sainte Catherine et sainte Marguerite se plaisent quelquefois à me faire confesser, et cela tantôt l’une, tantôt l’autre. Je ne sais, cependant pas être en péché mortel.
— Quand vous vous confessez, pensez-vous être en péché mortel ?
— Je ne sais pas si j’ai été en péché mortel ; je ne crois pas en avoir fait les œuvres. Plaise à Dieu que je n’y aie jamais été. Plaise à Dieu que je n’aie jamais fait, que je ne fasse jamais œuvre qui charge mon âme341.
Elle nous a dit que par le saut de Beaurevoir elle avait courroucé les Saintes. Voici comment elle s’expliquait sur ce qui lui avait fait commettre cette faute, à peu près la seule bien caractérisée que l’on puisse relever dans sa vie.
— Pour le saut de la tour de Beaurevoir, je le faisais non pas dans une pensée de désespoir, mais en espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens en nécessité. Après le saut, je me suis confessée, j’en ai requis merci à Notre-Seigneur, et j’en ai eu pardon de Notre-Seigneur. Je crois que ce ne fut pas bien fait de faire ce saut ; mais ce fut mal fait. Je sais en avoir eu pardon par l’assurance que m’en donna sainte Catherine, après que je m’en fus confessée ; je m’en confessai sur le conseil de sainte Catherine.
— Vous en a-t-on donné une grande pénitence ?
— J’eus à subir une grande partie de la pénitence par le mal que je me fis en tombant.
— Le mal que vous avez fait en vous précipitant, croyez-vous que ce fut un péché mortel ?
— Je n’en sais rien ; mais je m’en attends à Notre-Seigneur342.
160IV. Ce que les saintes promettaient à Jeanne ; ce qu’elle leur demandait. — Ont promis le martyre. — Délicatesse avec laquelle elles la préparent aux grands sacrifices. — Captivité. — Bûcher.
Nous devons encore aux questions posées à l’accusée de connaître et les demandes qu’elle adressait à ses célestes protecteurs et les promesses qu’elle en avait reçues. Voici ce que l’on trouve dans les diverses parties du procès. Le 1er mars c’est le dialogue suivant :
— Qu’est-ce que les Saintes vous ont promis à la fontaine ou ailleurs ?
— Elles ne m’ont fait de promesse qu’avec la permission de Notre-Seigneur.
— Et encore quelles promesses vous ont-elles faites ?
— Ce n’est nullement de votre procès ; mais pour vous en dire quelques-unes, elles m’ont dit que mon roi serait rétabli dans son royaume, veuillent ou non veuillent ses ennemis ; elles m’ont promis de me conduire en Paradis, et c’est ce que je leur avais demandé.
— Avez-vous une autre promesse ?
— J’ai une autre promesse ;je ne vous la dirai pas ; cela ne touche pas à votre procès ; d’ici à trois mois, je vous dirai une autre promesse343.
Dans trois mois, elle devait avoir subi son martyre depuis deux jours.
Le 14 mars, elle disait, sans que le greffier indique ce qui avait provoqué cette ouverture :
— J’ai demandé à mes voix trois choses : la première le succès de mon expédition ; la seconde que Dieu aide aux Français et garde bien les villes de leur obéissance, la troisième le salut de mon âme344.
Le 17 mars, à la question :
— Quel garant, quel secours attendez-vous de Notre-Seigneur pour le port de l’habit viril ?
elle répondait :
— De 161l’habit et de tout ce que j’ai fait, je n’ai jamais voulu qu’un loyer (récompense) : le salut de mon âme345.
Quelle était donc cette promesse sur laquelle elle refusait de s’expliquer le 1er mars, en ajoutant qu’elle la déclarerait avant trois mois, c’est-à-dire par son supplice ? N’était-ce pas la promesse de ces couronnes si riches qu’elle voyait sur la tête de ses Saintes, et dont elle parle comme avec une sorte d’extase ; les couronnes du martyre et de la virginité ? Cela ne semble pas douteux si l’on rapproche la fixation de ce terme des paroles suivantes, qu’elle disait le 14 mars :
— Sainte Catherine m’a dit que j’aurai secours. Je ne sais si ce sera pour être délivrée de prison, ou quand je serai en jugement, s’il surviendra quelque trouble par le moyen duquel je pourrai être délivrée. Je pense que ce sera l’un ou l’un ou l’autre. Le plus souvent les voix me disent que je serai délivrée par grande victoire ; et après elle me disent :
prends tout en gré ; ne t’inquiète pas de ton martyre ; tu t’en viendras enfin au royaume de Paradis.Les voix me disent cela simplement, absolument, c’est à savoir sans faillir. J’appelle cela martyre, pour la grande peine et adversité que je souffre en prison ; je ne sais si plus grand en souffrirai, mais je m’en attends à Notre-Seigneur346.
Rien de plus remarquable que ce passage, où les paroles des saintes sont si nettement distinguées des interprétations que Jeanne leur donne Les promesses des Saintes sont faites simplement ; qu’est-ce à dire ? Sans figure ; absolument, c’est-à-dire sans condition ; sans faillir, à savoir sans faute. Et que promettent-elles ? Une délivrance par grande victoire. Mais, ainsi que l’ont observé les théologiens de la réhabilitation, pour l’âme chrétienne, surtout pour une âme telle que Jeanne pleurant parce que les Anges ne l’emportaient pas dans leur vol à la suite de leurs visites, la délivrance était celle qui, en faisant tomber les liens qui enchaînaient son âme à son corps, lui permettrait d’entrer dans ce Paradis, unique objet de ses désirs. La délivrance devait avoir lieu par grande victoire. Jamais, 162pas même aux Tourelles ou à Patay, Jeanne ne fut aussi grande que sur le bûcher ; il n’est pas de palme, ni par suite de victoire, comparable à celle du martyre. Les Saintes le promettent en termes formels, absolus, à leur jeune sœur : Ne t’inquiète pas de ton martyre ; martyre à part, il offre, dit le cardinal Pie,
une conformité minutieuse avec celui du roi des martyrs.
Si quelque doute pouvait rester, il serait dissipé par les paroles qui suivent : Tu t’en viendras enfin en royaume de Paradis.
Et cependant malgré la clarté des paroles, malgré la prédiction si manifeste de la mort pour la foi, Jeanne, soit parce qu’elle savait que sa mission n’était pas finie, soit parce que, certaine de son innocence, elle ne pouvait pas supposer des bourreaux dans ses prétendus juges, Jeanne restreint le sens des paroles des Saintes, et les dépouille de ce qu’elles ont d’absolu. Le martyre proprement dit suppose la mort ; la mort seule pouvait la faire entrer enfin en royaume de Paradis.
Les maîtresses célestes, dans leurs rapports avec leur disciple et leur sœur, usent de la plus exquise délicatesse. Elles la disposent au grand combat par lequel elle achètera sa grande victoire, et elles ne dévoilent pas clairement les horribles souffrances qui l’attendent dans la lutte. Elles la laissent dans l’incertitude sur l’épouvantable champ de bataille, où elle aura à soutenir le combat. Le 9 mai, Jeanne disait :
— J’ai demandé à mes voix si je serais brûlée, et elle m’ont répondu de m’en attendre à Notre Seigneur, et qu’il m’aiderait347.
Elles avaient agi de la même manière pour sa prise à Compiègne. Voici comment Jeanne s’en expliquait dans la séance du 10 mars :
— En la semaine des Pâques dernièrement passées, comme j’étais sur les fossés de Melun, il me fut dit par mes voix, à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, que je serais prise avant la Saint-Jean ; qu’il fallait qu’ainsi il fût fait ; de ne point m’en laisser abattre ; de prendre tout en gré, et que Dieu m’aiderait.
— Depuis Melun, les voix ne vous ont-elles pas dit d’autres fois que vous deviez être prise ?
— Elles me l’ont dit, par plusieurs fois, comme tous les jours. Je leur requérais que, quand je serais prise, je mourusse promptement, sans long travail de prison ; et elles me disaient de tout prendre en gré, et que c’était ainsi qu’il fallait faire ; mais elles ne me disaient pas l’heure… Par plusieurs fois je leur ai demandé de savoir l’heure, mais elles ne me la dirent pas348.
163Ainsi donc, pour ce qui regardait personnellement leur sœur de la terre, les Saintes ne soulevaient que discrètement le voile de l’avenir ; elle devait conserver sa liberté, et pratiquer les actes de vertu les plus éminents, l’abandon à la conduite de Notre-Seigneur, la confiance dans son secours, à laquelle les Saintes ne cessent de l’exhorter.
Jeanne avait demandé que sa prison fût courte et sa mort prompte. C’était la nature qui parlait ; il n’en fut rien ; sa captivité fut longue, et, durant les six derniers mois, d’une indicible horreur. Il le fallait pour que sa victoire fût grande. Le Maître aussi avait demandé, sans l’obtenir, que le calice de sa Passion s’écartât de ses lèvres.
V. Jeanne certaine de sa prédestination. — Condition. — Quoiqu’elle ne croie pas avoir péché mortellement ; l’on ne saurait cependant trop purifier sa conscience. — Je m’en attends à Notre-Seigneur.
Jeanne ayant avancé que les voix lui disaient que, sans faute, elle viendrait enfin en royaume de Paradis, les tortionnaires en prirent occasion de pousser leurs questions de la manière suivante :
— Depuis que vos voix vous ont dit que vous iriez enfin en royaume de Paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée, et de ne pas être condamnée à l’enfer ?
— Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit que je serai sauvée, aussi fermement que si j’étais déjà en Paradis.
— Voilà une réponse d’un grand poids !
— Je la tiens pour un grand trésor.
— Après cette révélation, croyez-vous ne pouvoir pas faire de péché mortel ?
— Je n’en sais rien ; mais je m’en attends de tout à Notre-Seigneur349.
La séance du matin prit fin sur ces paroles. Un des apologistes de Jeanne à la réhabilitation, Martin Berruyer, le savant évêque du Mans, fait observer que cette assurance de la prédestination a été donnée à plusieurs saints pour les soutenir, les animer au milieu des grands travaux et des grandes traverses qu’ils ont dû braver pour être fidèles à Dieu.
164Cependant la réponse faite à des théologiens retors et haineux, tels que ceux auxquels l’accusée avait à tenir tête, n’était pas sans donner prise à bien des questions ardues. Les voix durent en avertir Jeanne, qui, au début de la séance du soir, ajouta d’elle-même l’explication suivante :
— Pour ce qui est de la certitude de mon salut, dont il a été question immédiatement avant, cela doit s’entendre à condition que je tiendrai le serment et la promesse que j’ai faits à Notre-Seigneur, à savoir de bien garder ma virginité d’âme et de corps.
On reprit :
— Avez-vous besoin de vous confesser, puisque vous croyez à la révélation par laquelle vos voix vous assurent que vous serez sauvée ?
— Je ne sais pas avoir péché mortellement ; mais si j’étais en péché mortel, je pense que sainte Catherine et sainte Marguerite me délaisseraient aussitôt ; cependant, pour répondre à la question, je pense que l’on ne saurait trop nettoyer la conscience350.
Pour lui prouver qu’elle avait commis des péchés mortels, on lui objecta six ou sept faits étrangers à la vie de Domrémy. Ses explications sur le saut de la tour de Beaurevoir ont été déjà reproduites, les autres le seront dans d’autres volumes.
Les passages suivants, de la séance du 17 mars, sont à relever :
— Ne vous a-t-il pas été révélé que si vous perdiez votre virginité, vous perdriez votre bonheur et que les voix ne viendraient plus vers vous ?
— Cela ne m’a pas été révélé.
— Si vous étiez mariée, pensez-vous que les voix viendraient vers vous ?
— Je n’en sais rien ; mais je m’en attends à Noire-Seigneur351.
Je m’en attends à Notre-Seigneur, c’est très souvent la conclusion des réponses de l’accusée. Expression d’abandon et d’amour entre les mains du Divin Fiancé auquel elle appartient uniquement, ce n’est pas le Dieu abstrait que la raison démontre, c’est le Dieu Incarné, le Verbe fait chair revêtu de notre nature, le fils de sainte Marie, ainsi qu’elle l’appelle dans la lettre aux Anglais. Sous ce rapport, la traduction latine est grandement 165défectueuse, car, à la place de Notre-Seigneur, c’est le mot Dieu que l’on y trouve. Tout vrai chrétien sent la profonde différence.
VI. Jeanne préférerait être écartelée qu’être venue en France sans l’autorisation du Ciel. — Tout s’est fait par commandement de Dieu. — Son humilité. — Sa foi dans la toute-puissance et l’indépendance divines. — Ne croirait pas sans signes.
La libre-pensée prétend que c’est le patriotisme qui a halluciné Jeanne au point de lui faire croire que le Ciel l’appelait à refouler l’envahisseur. En attendant de montrer par quelles contre-vérités, par quelles contradictions, elle essaye de colorer son naturalisme, il faut lui opposer les paroles par lesquelles Jeanne lui donne de solennels démentis. Ce n’est pas assez pour elle d’avoir dit qu’elle s’excusait auprès du céleste envoyé en alléguant qu’elle n’était qu’une pauvre fille ; que, loin de pouvoir conduire la guerre, elle ne savait pas même monter à cheval ; le 27 février elle exprimait ainsi d’elle-même le jugement à porter de son entreprise, si elle n’avait pas été divinement commandée :
— Plutôt que d’être venue en France sans le congé de Dieu, j’aimerais mieux avoir tous mes membres tirés à quatre chevaux352.
Combien souvent elle a dit des paroles telles que celles-ci :
— Tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai fait de bien, c’est par le commandement des voix que je l’ai fait353.
Elle ne se méprend pas sur sa faiblesse, mais elle sait que la toute-puissance divine aime à agir par ce qu’il y a de plus infirme. Le 17 mars il lui fut demandé pourquoi Dieu l’avait choisie plutôt qu’une autre pour les œuvres qu’elle avait accomplies ; elle répondit :
— Il a plu à Dieu ainsi faire par une simple Pucelle, pour rebouter les adversaires du roi354.
Mon fait n’est qu’un ministère,
aimait-elle à répéter à son confesseur F. Pâquerel355.
Dieu est libre dans le choix de ceux par lesquels il veut se manifester, auxquels il veut dévoiler ses mystères. C’est la réponse de Jeanne à l’article XXXIII du réquisitoire, dans lequel d’Estivet l’accuse de présomption, de témérité, pour prétendre, elle si ignorante, si simple, révéler les intimes secrets de Dieu :
— C’est à Notre Seigneur, répond l’accusée, de les révéler à qui il lui plaît356.
166Elle n’a pas cru à la légère ; ce n’est qu’à la troisième fois qu’elle a ajouté foi aux manifestations du Ciel. Elle n’est pas disposée à en croire sur parole quiconque prétendrait avoir reçu des révélations divines. Le 18 avril, on lui pose cette question :
— Pensez-vous que Dieu puisse faire révélation à une bonne créature qui vous soit inconnue ?
— Il est bon à savoir que oui ; mais je n’en croirais ni homme ni femme, si je n’avais aucun signe357.
Les signes abondent en faveur de celles qui lui étaient faites. Les théologiens ont fait ressortir à l’envi combien étaient excellents ceux que l’on pouvait tirer des personnages qui apparaissaient, de la manière dont ils se manifestaient, de leurs enseignements, des effets produits sur la voyante, de la fin à laquelle tendaient toutes ces manifestations. Pour voir en cela des esprits de ténèbres, il fallait le pharisaïsme, qui faisait attribuer à Belzébuth les merveilles accomplies dans la Judée par celui auquel Jeanne rapportait toutes ses œuvres, comme à son Seigneur.
VII. Si elle s’est ouverte de ses révélations à son confesseur. — Réflexions. — Soumise à l’Église. — Laissée libre de prévenir ses parents.
On lit dans presque toutes les histoires que Jeanne ne s’est ouverte à personne, pas même à son confesseur. On croit pouvoir le déduire de la réponse faite le 12 mars à la question suivante :
— N’avez-vous pas parlé de vos visions à votre curé, ou autre homme d’Église358 ?
— Non, (répondit-elle), mais seulement à Robert de Baudricourt et à mon roi ; mes voix ne me forçaient pas de le celer ; mais je redoutais beaucoup de le révéler par crainte des Bourguignons, de peur que mon voyage n’en fût empêché ; par spécial je redoutais beaucoup que mon père n’empêchât mon départ359.
Ces paroles n’autorisent pas à dire, ainsi que le fait observer Richer dans son Histoire (manuscrite) de Jeanne, que la Pucelle n’a rien dit dans ses confessions d’un fait si capital dans sa vie. Nous entendrons Perceval de Boulainvilliers affirmer le contraire dans une lettre qui sera rapportée plus loin. C’est qu’en effet le secret inviolable imposé au confesseur 167étend aussi ses bénéfices sur le pénitent. Parlant à Dieu dans la personne de son ministre, le pénitent peut affirmer, même sous la foi du serment, n’avoir parlé à aucune créature de ce qu’il a dit sous le sceau de la confession sacramentelle. C’est l’enseignement théologique. Jeanne, en se l’appliquant, faisait acte de sagesse ; elle prévenait des questions ultérieures sur les avis reçus, sur la manière dont elle s’y était conformée, et peut-être des enquêtes sur ses confesseurs.
La libre-pensée voudrait faire de la sainte fille une adepte de l’inspiration privée. Elle scrute à cette fin les réponses données par l’accusée de Rouen sur la soumission à l’Église, question ardue sur laquelle elle fut jetée contre tout droit, et, grâce à une amphibologie constamment entretenue, indignement traquée. Les théologiens consultés pour la réhabilitation ont admiré l’orthodoxie et la piété qui respirent dans ses paroles. Dans le volume consacré au martyre, il sera démontré que, loin de nourrir des sentiments opposés à la soumission due à l’Église de Jésus-Christ, la Pucelle est en réalité morte martyre de la souveraineté du Vicaire du Christ sur lequel l’Église est fondée. Qu’il suffise de citer les paroles par lesquelles, dès que la question fut posée, elle faisait, dans les termes les plus explicites, la soumission exigée de tous ceux qui se disent favorisés de révélations particulières.
Le 15 mars, Jeanne s’exprimait en ces termes :
— Que mes réponses soient vues et examinées par les clercs, et que l’on me dise ensuite s’il y a quelque chose contre la foi chrétienne que Notre-Seigneur a commandée ; je ne voudrais le soutenir, et je serais bien courroucée d’aller contre360.
Et encore :
— Je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne, et si j’avais rien fait ou dit qui fut sur le corps de moi que les clercs sussent dire que ce fût contre la foi chrétienne que Notre Sire a établie, je ne le voudrais soutenir, mais le bouterais dehors361.
Par ces paroles, Jeanne se montrait animée de la disposition capitale qui doit se trouver au fond du cœur de quiconque se croit favorisé de communications surnaturelles et divines. Elle provoquait l’examen de l’Église et indiquait le point sur lequel il doit principalement porter. Tout, dans ces communications extraordinaires, est-il en conformité avec les données de la foi ? Tout tend-il à la fin que l’Église a mission de poursuivre, le 168règne de Dieu et le salut des âmes ? Dans ce cas, l’Église pourra déclarer ces communications pieusement croyables. Dans le cas manifestement contraire, elles portent un signe indubitable qu’elles sont le produit de l’illusion, ou de l’esprit de mal.
Il est d’un bon maître de ne pas priver le disciple de toute initiative, mais de le laisser parfois prendre son parti de lui-même. Ainsi faisaient les saintes maîtresses de la fille de Jacques d’Arc. Cela résulte de la réponse faite à la question suivante :
— N’avez-vous pas demandé à vos voix la permission de prévenir votre père et votre mère de votre départ ?
— Mes voix auraient été assez contentes que j’eusse prévenu mon père et ma mère, n’eût été la peine que je leur eusse causée en le leur disant ; mais pour ce qui est de moi, je ne le leur aurais dit pour rien au monde. Mes voix s’en remettaient à moi de le dire à mon père ou à ma mère, ou de m’en taire362.
Tels sont, si rien n’a échappé à de longues et réitérées recherches, tous les détails que Jeanne nous a donnés sur la vie de Domrémy, sur les commencements de ses communications surnaturelles, les caractères généraux de ces communications durant sept ans.
Si l’on considère que ces réponses sont données par une jeune fille qui ne sait ni A ni B, à des sophistes avides de la trouver en défaut, la promenant sur une suite de questions disparates, n’y reconnaîtra-t-on pas, avec plusieurs des assistants, une assistance surnaturelle ? n’y verra-t-on pas une preuve des paroles déjà citées de la séance du 31 mars ?
— Je ne réponds rien que je prenne dans ma tête ; mais ce que je réponds, c’est du commandement des voix363.
Recueillons maintenant les détails qu’elle nous a donnés sur son départ jusqu’à l’arrivée à Chinon.
169Chapitre VI De Domrémy à Chinon
- I.
- Jeanne va passer huit jours chez son oncle et se fait conduire à Vaucouleurs.
- Entrevue avec Baudricourt.
- Jeanne regardée comme folle.
- Remarque sur le texte de ses paroles.
- II.
- Ce que Jeanne a dit de son voyage à Nancy auprès du duc de Lorraine.
- Complété par ses confidences à la trésorière de Bouligny.
- Elle avait été mandée
- Le fils du duc de Lorraine.
- III.
- Ce que Jeanne nous a appris de son départ de Vaucouleurs.
- Vêtement viril pris par ordre de Notre-Seigneur.
- Adieu de Baudricourt.
- IV.
- Le voyage.
- Détails importants donnés sur la halte à Sainte-Catherine de Fierbois.
- Jour de l’arrivée à Chinon.
I. Jeanne va passer huit jours chez son oncle et se fait conduire à Vaucouleurs. — Entrevue avec Baudricourt. — Jeanne regardée comme folle. — Remarque sur le texte de ses paroles.
Jeanne continuait ainsi le 22 février le récit sommaire de sa mission :
— Je vins auprès de mon oncle et je lui dis que je voulais rester chez lui quelques jours ; j’y restai environ huit jours. Je dis alors à mon oncle qu’il me fallait aller à Vaucouleurs, et mon oncle m’y conduisit. Quand je fus arrivée à Vaucouleurs, je connus Robert de Baudricourt, quoique auparavant je ne l’eusse jamais vu ; c’est la voix qui me le fit connaître ; elle me dit :
C’est lui.Je dis au même Robert qu’il me fallait de toute nécessité aller en France. Robert refusa deux fois et me repoussa ; la troisième fois il se rendit à ma demande, et me donna des gens pour me conduire. La voix m’avait prédit qu’il en serait ainsi364.
170L’accusée est ici fort sobre de détails, et les interrogateurs n’étant pas revenus sur ces diverses entrevues, il faut éclaircir les faits par ce que nous diront plus tard les témoins. Nous verrons que la première visite eut lieu vers le 13 mai 1428 ; la jeune fille ne venait alors que s’annoncer.
Baudricourt la prit pour une folle. Le Journal du siège, la Chronique de la Pucelle, la dame de Bouligny dans sa déposition, nous font connaître l’horrible pensée qui se présenta alors à son esprit : livrer la jeune paysanne comme un jouet à la lubricité de ses soudards. Ce fut la première victoire remportée par la pudeur de la vierge, dont tous devaient subir le silencieux et victorieux ascendant. Il suffisait de sa vue pour sentir se dissiper tout désir honteux365. Baudricourt se moqua d’elle ; il a dû en parler dans son entourage, et en faire le sujet de ses grivoiseries soldatesques. S’il fallait en croire d’Estivet, elles auraient été entendues par des personnages marquants, ecclésiastiques et nobles. Il les rapporte dans l’article XI de son réquisitoire366 ; elles ont paru si futiles qu’on n’en retrouve pas trace dans les XII articles, donnés comme le résumé des inculpations acquises contre Jeanne.
Jeanne présente sa visite à son oncle comme un acte entièrement spontané de sa part. Elle ne dit pas le nom de cet oncle ; était-ce son oncle proprement dit ? Était-ce Durand Laxart, son cousin par alliance ? Ses paroles n’éclaircissent rien sur ce point. Elle a dû dès lors gagner Laxart à sa cause et nouer la partie avec lui. Les témoins nous diront qu’après sa visite du mois de mai, elle rentra à Domrémy.
II. Ce que Jeanne a dit de son voyage à Nancy auprès du duc de Lorraine. — Complété par ses confidences à la trésorière de Bouligny. — Elle avait été mandée — Le fils du duc de Lorraine.
Interrogée sur son voyage auprès du duc de Lorraine, elle nous a fait connaître les particularités suivantes :
— Le duc de Lorraine manda que l’on me conduisit vers lui ; je m’y rendis, et je lui dis que je voulais aller en France. Le duc m’interrogea sur le recouvrement de sa santé ; je lui répondis que je ne savais rien sur cela ; je lui parlai peu de mon voyage. Je lui dis cependant que, s’il me donnait son fils et des gens pour me conduire en France, je prierais Dieu pour sa santé. J’avais été trouver le duc, munie d’un sauf-conduit, avec lequel je revins à Vaucouleurs367.
171La charité et l’humilité faisaient un devoir à l’accusée de ne pas en dire davantage devant le Sanhédrin de Rouen. Dans l’intimité de son séjour à Bourges, auprès de la trésorière de Bouligny, elle avait été plus explicite. Voici ce que la noble dame déposait au procès de réhabilitation :
J’ai entendu Jeanne raconter que le duc de Lorraine, atteint dans sa santé, avait voulu la voir. Jeanne eut un entretien avec lui ; elle lui dit qu’il menait mauvaise vie ; qu’il ne guérirait pas s’il ne s’amendait ; et elle l’exhorta à reprendre sa vertueuse épouse. C’est ce que je tiens de Jeanne elle-même368.
Jeanne n’a nullement demandé à entretenir le duc de Lorraine ; elle n’a fait que se rendre au désir qu’il lui a fait exprimer de la voir. Ce qui a incité Charles II à cette demande, ce n’est pas la pensée de la seconder dans son entreprise ; il n’est mû que par un intérêt personnel, celui d’être délivré de son mal par l’entremise de la jeune fille, qu’on a dû, par conséquent, lui représenter comme une sainte à miracles. Jeanne connaît si bien ses dispositions vis-à-vis de la France, qu’elle lui a peu parlé de son dessein. En quête de guides qui la conduisent vers son prince, elle jette en passant sa demande comme motif de solliciter auprès de Dieu la faveur désirée. Quel est le fils du duc de Lorraine dont il est ici question ? Était-ce bien le gendre lorrain, René, duc de Bar, qui, en ce moment, pensait à faire hommage à l’Anglais, et en avait fait la promesse à Jean de Luxembourg ? N’était-ce pas un des bâtards que le duc avait eus de l’Alison ? Les chroniques du temps mentionnent nombre de ces bâtards de grande maison, portant le nom de leur père, précédé de la qualification qui vient d’être indiquée. Ils vivaient, ce semble, dans la maison seigneuriale ou princière. Les deux hypothèses semblent plausibles. Nous avons déjà vu que René se déclara vassal de l’Anglais.
III. Ce que Jeanne nous a appris de son départ de Vaucouleurs. — Vêtement viril pris par ordre de Notre-Seigneur. — Adieu de Baudricourt.
Jeanne a donné les détails suivants sur son départ de Vaucouleurs :
— En quittant Vaucouleurs, je portais un vêtement d’homme, j’avais une épée, 172don de Robert de Baudricourt, je n’avais pas d’autres armes369. Baudricourt fit jurer à ceux qui me conduisaient de me faire bonne et sûre conduite, et, au moment où je partais, il me dit :
Va, va, et qu’il en advienne ce que pourra370 !
Les nouveaux pharisiens avaient hâte d’en venir au vêtement viril, sur lequel ils devaient tant insister. L’accusée aurait d’abord refusé à plusieurs reprises de donner une réponse, aurait dit qu’elle n’en donnait responsabilité à personne, et aurait plusieurs fois varié371.
Que peut vouloir bien dire le pluries variavit du procès-verbal ? Porte-t-il sur les hésitations de Jeanne à répondre, ou sur le fond de la question elle-même ? À quelques lignes plus loin, le greffier écrit les paroles suivantes de l’accusée, sans indiquer ce qui les a amenées :
— Il a fallu que j’aie changé mon vêtement de femme contre un vêtement d’homme. Je crois bien que c’est mon conseil qui m’en donna l’ordre372.
S’il restait quelque ambiguïté que c’était sur l’ordre du Ciel, elle fut promptement dissipée ; on ne compte pas le nombre de fois qu’elle a répété, au cours du procès, ne l’avoir pris et ne le garder que par le commandement d’en haut.
À la fin de la séance suivante, celle du 24, on lui lance, comme en passant cette demande :
— Voudriez-vous avoir un vêtement de femme ?
— Donnez-m’en un ; je le revêtirai, et je m’en irai ; je ne le prendrai pas à d’autre condition ; je suis contente de celui que j’ai, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte373.
À la séance qui suit, à celle du 27, on y revient et l’on provoque les déclarations suivantes :
— La voix vous a-t-elle ordonné de prendre le vêtement viril ?
— Le vêtement est chose de peu, c’est un des points de moindre importance ; je ne l’ai pris sur le conseil de qui que ce soit au monde ; je n’ai pris le vêtement, je n’ai rien fait que du commandement de Dieu et des Anges.
— Pensez-vous 173que le commandement de prendre un habit d’homme soit un commandement licite ?
— Tout ce que j’ai fait, c’est sur le commandement de Dieu, et s’il m’ordonnait de prendre un autre habit, je le prendrais, dès que ce serait sur le commandement de Dieu.
— Ne serait-ce pas sur l’ordre de Baudricourt que vous l’auriez pris ?
— Non.
— Croyez-vous avoir bien fait en prenant l’habit d’homme ?
— Tout ce que j’ai fait sur le commandement de Dieu, je pense l’avoir bien fait, et c’est de là que j’attends bonne garantie et bon secours.
— En prenant vêtement d’homme, dans ce cas particulier, croyez-vous avoir bien fait ?
— Dans tout ce que j’ai accompli, je n’ai absolument rien fait que sur le commandement de Dieu374.
Combien de fois elle a répété dans la suite la même réponse ! Aussi n’est-on pas médiocrement surpris de lire dans Quicherat, et dans de nombreux historiens, ses copistes, que la Pucelle a refusé de manifester sur quel commandement elle avait échangé son vêtement de femme contre le vêtement masculin.
Baudricourt, en exigeant des guides, le serment de conduire loyalement la jeune fille, montrait combien ses dispositions étaient changées. La précaution n’était pas inutile, s’il faut s’en rapporter à une particularité de la déposition de la dame de Bouligny, dont il sera parlé plus loin. Cependant les dernières paroles du capitaine royal prouvent que sa confiance était loin d’être absolue. Faut-il donc s’en étonner ? Et qui, aujourd’hui, accepterait une nouvelle Jeanne d’Arc, s’il plaisait au Ciel de nous l’envoyer ?
Nous devons à celle du XVe siècle, sur la traversée de Vaucouleurs à Chinon, les détails suivants, fort précieux dans leur brièveté.
IV. Le voyage. — Détails importants donnés sur la halte à Sainte-Catherine de Fierbois. — Jour de l’arrivée à Chinon.
— Je partis en compagnie d’un chevalier, d’un écuyer et de quatre serviteurs ; nous nous dirigeâmes vers Saint-Urbain, et je passai la nuit dans 174l’abbaye. Dans le voyage, je traversai la ville d’Auxerre ; j’y assistai à la messe dans la grande église ; j’entendais alors souvent les voix, en particulier celle dont j’ai déjà parlé plus haut375.
C’est dans la séance du 22 février qu’elle s’exprimait ainsi ; elle s’était servie du mot voix au singulier, dans l’exposé sommaire de sa mission. Peut-être voulait-elle désigner l’identité des guides célestes de la première heure, avec ceux qui devaient l’assister dans la suite, ou même l’Archange saint Michel qui lui avait apparu le premier.
Un peu plus loin, elle ajoute dans la même séance :
— J’arrivai sans obstacle vers mon roi. À mon arrivée à Sainte-Catherine de Fierbois, j’avais envoyé pour la première fois devers lui au château de Chinon où il se trouvait. J’arrivai à Chinon sur le midi, et je descendis dans une hôtellerie376.
Une question, adressée le 27 février, fournit à Jeanne l’occasion de revenir sur ce qu’elle avait déjà dit à la séance du 22, et de confirmer, en les complétant, les particularités que l’on vient de lire :
— Avez-vous été à Sainte-Catherine de Fierbois, lui fut-il demandé ?
— Oui, et même j’y entendis trois messes en un jour ; c’est de là que je me rendis à Chinon ; mais avant d’en partir, j’avais fait porter des lettres à mon roi, pour savoir si je serais reçue dans la ville où il se trouvait. Je lui disais que j’avais fait au moins cent-cinquante lieues pour arriver jusques à lui ; que je venais à son secours, que je savais à son sujet bien des choses excellentes. Je crois bien que je l’assurais que je saurais le reconnaître au milieu de beaucoup d’autres377.
C’est donc de Sainte-Catherine de Fierbois que Jeanne a été annoncée pour la première fois ; elle s’est annoncée elle-même. Si Baudricourt avait été autorisé à l’envoyer, il eût été bien inutile de demander la permission d’entrer dans la ville de Chinon, mieux gardée encore que de coutume, à cause de la présence du roi.
La Chronique du Mont-Saint-Michel nous donne, dans les termes suivants, 175le jour de l’arrivée de la Pucelle à Chinon :
L’an mil IIIIC XXVIII (anc. style), le VIe jour de mars, la Pucelle vint au roy378.
Telles sont les particularités que Jeanne nous a révélées sur ses dix-sept premières années, sur sa vie obscure. Beaucoup ne pouvaient être manifestées que par elle ; en réalité, la presque totalité fût restée inconnue sans le brigandage de Rouen. Elle était seule à Domrémy à voir, à entendre les célestes maîtresses, les purs esprits qui faisaient son éducation ; mais tous les habitants du village étaient les témoins de sa vie extérieure. Cette vie était-elle la vie d’une élève de semblables maîtres ? Même lorsque le soleil est caché derrière l’horizon, aux rayons dont il colore le ciel, on peut connaître qu’il n’est pas loin. Voyait-on dans Jeannette les rayons du surnaturel et du divin ? C’est ce que les témoins vont nous dire.
Notes
- [210]
Voir le livre II de la Pucelle devant l’Église de son temps, surtout le chapitre II.
- [211]
Procès, t. V, de la page 385 à 476.
- [212]
Procès, t. V, de la page 438 à 447. Le manuscrit d’Urfé porte à la Bibliothèque le n° 8838, Nouveau fonds latin.
- [213]
Voir Pièces justificatives, J.
- [214]
Procès, t. III, p. 140 :
Dn̄us de Warwick, episcopus Belvacensis, et magister Loyseleur dixerunt loquenti quod ipsa mirabiliter loquebatur de apparitionibus suis.
- [215]
Procès, t. I, p. 326 :
Respond qu’elle ne respond chose qu’elle prengne en sa teste ; mais ce qu’elle respond, c’est du commandement d’icelles (voix).
- [216]
Procès, t. I, p. 57 :
Non est dies quin audiat eam (vocem) et bene indiget.
- [217]
Procès, t. I, p. 88 :
Mortua fuisset, nisi fuisset revelatio, qux confortat eam quotidie.
- [218]
Procès, t. I, p. 278 :
Hujusmodi spiritus dicta Johanna frequenter et quotidiè invocat, eosdem consulens de agendis suis particularibus, ut puta de respondendis in judicio et aliis. Quod videtur pertinere ad invocationem dæmonum et pertinet.
- [219]
Procès, t. I, p. 279 :
Respond :
J’en ai respondu
, et les appellera en son aide tant qu’elle vivra. Interroguée par quelle manière elle les requiert, respond :Je réclame Notre Seigneur et Nostre Dame qu’il me envoye conseil et confort ; et puis le me envoye.
Interroguée par quelles paroles elle requiert : respond qu’elle requiert par ceste manière :Très doulx Dieu, en l’onneur de vostre saincte passion, je vous requiers, se vous me aimez, que vous me révelez que je dois respondre à ces gens d’eglise. Je sçay bien, quand à l’abit le commandement comme je l’ay prins ; mais je ne sçay point par quelle manière je le doy laisser. Pour ce plaise vous à moi l’anseigner.
Et tantoust ilz viennent. Item, dit qu’elle a souvent nouvelles, par ses voix, de Monseigneur de Beauvès.Le texte de la prière est reproduit en français avec quelques variantes dans la traduction latine. Le français de Jeanne était sans doute mêlé de plusieurs idiotismes du patois lorrain, parlé d’abord par elle. Quoique le greffier ait dû en faire disparaître un certain nombre, peut-être il serait possible à quelque philologue lorrain d’en retrouver les traces dans la minute de Manchon. Pareil travail ne serait pas sans intérêt.
- [220]
Procès, t. I, p. 127 :
Interroguée, s’elle les appelle, ou s’ilz viennent sans appeler : respond, ilz viennent souvent sans appeller, et autrefois s’ilz ne venoient bientost, elle requeirait Notre Seigneur qu’il les envoyast. Interroguée s’elle les a aucunes fois appellées, et ilz n’étoient point venues, respond qu’elle n’en oult oncques besoing pou, qu’elle ne les ait.
- [221]
Saint Mathieu, ch. VII.
- [222]
Procès, t. I, p. 46 :
Juramento sic posito, eadem Joanna per nos interrogata fuit de nomine et cognomine ipsius. Ad quæ respondit, quod in partibus suis vocabatur Johanneta et postquam venit in Franciam vocata est Johanna. De cognomine autem suo dicebat se nescire. Consequenter interrogata de loco originis, respondit quod nata fuit in villa de Dompremi, quæ est eadem cum villa de Grus, et in loco de Grus est principalis ecclesia.
- [223]
Procès, t. I, p. 191 :
Postea vero… dixit quod erat cognominata d’Arc seu Romée, et quod in partibus suis filiæ portabant cognomen matris.
- [224]
Procès, t. I, p. 208-209 :
Dicta rea fuit et est oriunda in villa Grus, patre Jacobo d’Arc, matre Ysabelle ejus uxore, nutrita in juventute usque ad XVIII annum ætatis ejus vel eo circà in villâ de Dompremi super fluvium Mosæ, dioecesis Tullensis, in balliviatu de Chaumont en Bassigny, et præpositura de Monteclere et d’Andelo. — Respondet quod confitetur primam parlem, videlicet de patre et matre et loco nativitatis.
Monteclère était un château que Blanche, comtesse de Champagne, fit bâtir en 1201 sur une montagne dominant la petite ville d’Andelot. Ce fut le chef-lieu d’une châtellenie et d’une prévôté dites aussi d’Andelot. Les Suédois ruinèrent le château que Louis XIII ordonna de démanteler, et dont Louis XIV commanda la démolition. (Histoire des Comtes de Champagne par d’Arbois de Jubainville, t. IV, p. 9-10.) Andelot est à 21 kilomètres au nord de Chaumont. Chaumont, entré dans le domaine des comtes de Champagne sous Henri II, passa avec le comté en possession des rois de France. Il était déjà depuis longtemps le siège d’un bailliage. (ID., Ibid., p. 908, cf. Dictionnaire de la Haute-Marne, par Jolibois.)
- [225]
Procès, t. III, dépos. de Pâquerel, p. 103.
- [226]
Procès, t. I, p. 130 :
Interroguée se ses voix l’ont point appelée fille de Dieu, fille de l’Église, la fille au grand cuer, répond que au devant du siège d’Orléans levé et depuis, tous les jours, quand ilz parlent à elle, l’ont plusieurs fois appelée Jehanne la Pucelle, fille de Dieu.
- [227]
Procès, t. I, p. 2 :
Mulierem quamdam, Johannam nomine, quæ vulgo puella nuncupatur.
Procès, t. I, p. 41 :
Quædam mulier vulgariter dicta la Pucelle.
- [228]
Procès, t. I, p. 203 :
Quædam mulier Johanna la Pucelle vulgariter nuncupata.
- [229]
Procès, t. I, p. 17 :
En votre présence est rendue cette femme dite la Pucelle.
Procès, t. I, p. 409 :
Advestræ justiæ manus venit mulier illa quæ Puella vociferatur.
- [230]
Procès, t. I, p. 46 :
Interrogata cujus ætatis ipsa erat, respondit quod, prout sibi videtur, est quasi XIX annorum.
- [231]
Procès, t. I, p. 329 :
Dum esset ætatis septem decim vel eo circâ, domum paternam egressa fuit.
- [232]
Procès, t. I, p. 51 :
Interrogata consequenter de ætate in qua erat, dum recessit a domo patris, dixit quod de ætate nescit deponere.
- [233]
Procès, t. I, p. 209 :
Nutrita… usque ad XVIII annum ætatis, vel eô circâ, in villa de Dompremy.
Procès, t. I, p. 214 :
Circa vigesimum ætatis ejus annum, propria voluntate, et absque licentia patris et matris, transivit ad villam de Novo-Castro.
- [234]
Procès, t. I, p. 146 :
Interrogata de nomine patris et matris, respondit quod pater vocabatur Jacobus d’Arc ; mater vero Ysabellis… dixit præterea quad a matre didicit Pater noster, Ave Maria, Credo ; nec alibi didicit credentiam nisi a præfata ejus matre.
- [235]
Procès, t. I, p. 209 :
Negat, et quant aux fées, elle ne scet que c’est. Et quant à son instruction, elle aprins sa créance, et esté enseignée bien et deument comme un bon enfant doit faire.
- [236]
Procès, t. I, p. 51 :
Interrogata utrum in juventute didicerit aliquam artem, dixit quod sic, ad suendum pannos lineos et nendum ; nec timebat mulierem Rothomagensem de nendo et suendo.
- [237]
Procès, t. I, p. 86-87 :
Interrogata an ipsamet Johanna haberet anulos, respondit loquendo nobis episcopo prædicto :
Vos habetis à me unum ; reddite mihi.
Item dicit quod Burgundi habent alium anulum et petivit à nobis quod si haberemus prædictum anulum, ostenderemus ei. Interrogata quis dedit sibi anulum quem habent Burgundi respondit quod pater ejus vel mater, et quod videtur ei quod ibi erant scripta nomina Jhesus, Maria ; nescit quis fecit scribi, nec ibi erat aliquis lapis, ut ei videtur ; fuit que sibi datus anulus apud villam de Domprémi. Item dicit quod frater suus dedit sibi alium anulum quem habebamus et quod nos onerabat de dando ipsum ecclesiæ. Item dicit quad nunquam sanavit quamcumque personam de aliquo anulorum suorum. - [238]
Procès, t. I, p. 103 :
Interroguée se les bonnes femmes de la ville (Saint-Denys) touchoient point leurs aneaux à l’anel qu’elle portoit, respond :
Maintes femmes ont touché à ses mains et ses agneaulx, mais ne sçait point leur couraige ou intention.
- [239]
Procès, t. I, p. 185 :
Interroguée de l’un de ses agneaulx, où il estoit escript Jesus Maria, de quelle matière il estoit, respond :
Elle ne sçait proprement, et s’il est d’or il n’est pas de fin or ; et si ne sçait si c’estoit or ou lecton, et pense qu’il y avoit trois croix, et non autre signe qu’elle sache, excepté Jésus Maria.
Interroguée pourquoi c’estoit qu’elle regardoit voulentiers cet anel, quand elle aloit en fait de guerre, respond que :Par plaisance et par l’onneur de son père et de sa mère, et elle, ayant son anel en la main et en son doy, a touché à saincte Catherine qui lui appareist.
Et interroguée en quelle partie de ladite saincte Catherine répond :Vous n’en aurez autre chose.
- [240]
Procès, t. I, p. 237 :
Se refert ad ea quæ super hoc respondit et ulterius addit que de chose qu’elle ait fait, il n’y avoit ni sorcerie, ni autre mauvès art.
- [241]
Procès, t. I, p. 46 :
Interrogata quo loco fuit baptizata, respondit quod in loco de Dompremi. Interrogata qui fuerunt ejus patrini et matrinæ dicit quod una matrinarum vocabatur Agnes, altera Johanna, altera Sibylla ; patrinorum vero unos vocabatur Johannes Lingué, alter Johannes Barrey, alias que plures matrinas habuit, prout audivit à matre. — Interrogata quis sacerdos eam baptizavit respondit quod dominus Jean Minet, prout credit. Interrogata an vivat ipse, respondit quod sic, prout credit.
- [242]
Procès, t. I, p. 67 :
Et audivit dici ab una muliere nominata Johanna, uxore majoris Alberici, gallice du maire Aubery de illa villa, quæ erat ipsias Johannæ loquentis matrina, quod ipsa ibi viderat prædictas dominas fatales, sed ipsa loquens nescit an utrum hoc esset verum vel non.
- [243]
Procès, t. I, p. 177 :
Interroguée se sa marraine qui a veu les fées, si elle est repputée saige femme, respond qu’elle est tenue et réputée bonne preude femme, non pas devine ou sorcière.
- [244]
Procès, t. I, p. 210 :
Et de ce qui touche sa marraine, elle s’en raporte à ce que autrefois en a dit.
- [245]
Procès, t. I, p. 51 :
Addens ulterius quod, dam esset in domo patris, vacabat circà negotia familiaria domus, nec ibat ad campos cum ovibus et aliis animalibus.
- [246]
Procès, t. I, p. 66 :
Interrogata utrum ducebat ne animalia ad campos, dixit quod alias de hoc responderat, et quod, postquam fuit grandior, et quod habuit discretionem, non custodiebat animalia communiter, sed bene juvabat in conducendo ea ad prata et ad unum castrum quod nominatur Insula, pro timore hominum armatorum ; sed non recordatur an in sua juvenili ætate custodiebat, an non.
- [247]
Procès, t. I, p. 132 :
Et elle obéissoit à tout, sinon au procès de Toul, au cas de mariage.
- [248]
Procès, t. I, p. 129 :
Interroguée s’elle cuidoit bien faire de partir sans le congié de père ou mère, comme il soit ainsi que on doit honnourer père et mère, respond que :
En toutes autres choses elle a bien obéi à eulx excepté de ce partement. Mais depuis leur en a escript, et lui ont pardonné.
Interroguée se quand elle partit de ses père et mère, elle cuidoit point péchier, respond :Puisque Dieu le commandoit, il le convenoit faire.
Et dit oultre, puisque Dieu le commandoit, s’elle eut cent pères et cent mères, et s’el eust été fille de roi, si fust-elle partie. - [249]
Procès, t. I, p. 51 :
Interrogata utrum quolibet anno confitebatur peccata, respondet quod sic et curato proprio ; et quando curatus erat impeditus, confitebatur uni alteri sacerdoti, de licentia ipsius curati. Aliquotiens etiam, bis aut ter, prout credit, confessa fuit religiosis mendicantibus, et hoc erat apud dictam villam de Novo Castro et recipiebat sacramentum eucharistiæ in festo Paschæ. Interrogata utrum aliis festis quam in Pascha reciperet ipsum eucharistiæ sacramentum, dixit interroganti quod ipse transiret ultra.
- [250]
Procès, t. I, p. 104 :
Interroguée, quand elle alloit par le païs, s’elle recepvoit souvent le sacrement de confession et de l’autel, quand elle venoit ès bonnes villes, respond que ouil, à la fois. Interroguée s’elle recevoit les sacremens en habit d’homme, respond que ouil ; mais n’a pas mémoire de les avoir receu en armes.
- [251]
Procès, t. I, p. 65 :
Interrogata an sciat quod ipsa sit in gratia Dei, respondit :
Si ego non sim Deus ponat me, et si ego sim, Deus me teneat in illa. Ego essem magis dolens de toto mundo, si ego scirem me non esse in gratia Dei.
Dixit ultra, si esset in peccato, credit quod vox non veniret ad eam, et vellet quod quilibet intelligeret æquè benè sicut ipsa. Item dixit quod ipsa tenet quod erat in ætate tredecim annorum, vel circiter quando prima vox venit ad eam. - [252]
Procès, t. I, p. 65 :
Interrogata utrum in juventute ibat spatiatum ad campos cum aliis juveneulis, respondit quod bene ivit aliquando, sed nestit in qua ætate.
- [253]
Procès, t. I, p. 66-68 :
Item interrogata fuit de quadam arbore existente prope villam ipsius. Ad quod respondit quod satis prope villam de Domprémi est quædam arbor vocata arbor Dominarum, et alii vocant eam arborem fatalium, gallice des Faées, juxta quam est unus fons ; et audivit dici quod infirmi febricitantes potant de illo fonte et vadunt quæsitum de aqua illius pro habenda sanitate. Et hoc ipsamet vidit ; sed nescit utrum indè, sanentur, vel non. Item dicit quod audivit quod infirmi, quando possunt se levare vadunt ad arborem pro spatiando. Et est una magna arbor vocata Fagus, unde venit Maijum, gallice le beau May, et solebat pertinere domino Petro de Bourlemont, militi. Item dicebat quod aliquando ipsa ibat spatiatum cum aliis filiabus, et faciebat apud arborem serta pro imagine Beatæ Mariæ de Domprémy. Et pluries audivit ab antiquis (non ab illis de sud progenie), quod Dominas Fatales illuc conversabantur. Et audivit dici ab unà muliere nominata Johanna, uxore Majoris Alberici, gallice du maire Aubéry de illa villâ, quæ erat ipsius Johannæ loquentis matrina, quod ipsa ibi viderai prædictas Dominas Fatales ; sed ipsa loquens nescit an utrum hoc esset verum vel non. Item dixit quod nunquam vidit prædictas Fatales apud arborem, quod ipsa sciat ; sed si viderit alibi nescit an viderit vel non. Item dixit quod vidit apponere serta in ramis arboris per juvenculas, et ipsamet aliquando ibi apposuit cum aliis filiabus ; et aliquando secum deferebant, aliquando dimittebant. Item dixit quod, post quam ipsa scivit, quod delebat venire in Franciam, parum fecit de Jocis sive spatiamentis, et quantum minus potuit et nescit quod, postquam habuit discretionem, ipsa trepudiaverit juxta illam arborem ; sed aliquando benè potuit ibi trepudiare cum pueris, et plus ibi cantavit quam tripudiaverit. Item dicit quod est ibi unum nemus quod vocatur Nemus Querquosum, gallice le Bois-Chesnu, quod videtur ab ostio patris suis ; et non est distantia dimidiæ leucæ. Item nescit nec audivit unquam quod Dominæ Fatales supradictæ ibi conversarentur ; sed audivit dici a fratre suo quod dicebatur in patria, quod ipsa Johanna ceperat factum suum apud arborem Dominarum Fatalium. Sed dicit quod non fecerat, et dicebat sibi contrarium. Item ulterius dicit quod quando ipsa venit versus regem suum, aliqui petebant sibi an in patriâ suâ erat aliquod nemus quod vocabatur gallice le Bois-Chesnu ; quia erant prophétiæ dicentes quod circà illud nemus debebat venire quædam puella quæ faceret mirabilia. Sed dixit ipsa Johanna quod in hoc non adhibuit fidem.
- [254]
Procès, t. I, p. 87 :
Interrogata an sanctæ Catharina et Margareta locutæ sunt cum ea sub arbore de qua superius fit mentio, respondit : ego nihil scio. Interrogata si apud fontem qui est juxta arborera prsedictæ sanctæ locutæ sunt cum ed, respondit quod sic, et quod audivit eas ibi, sed quid sibi tunc dixerunt, nescit.
- [255]
Procès, t. I, p. 89 :
Interrogata quid fecit de sua mandragora, respondit quod non habet mandragoram, nec unquam habuit ; sed audivit dici quod prope villam suam est una, et nunquam vidit aliquam. Dixit etiam quod audivit dici quod est res periculosa et mala ad custodiendum ; nescit tamen de quo deservit. Interrogata in quo loco illa mandragora est, de quâ loqui audivit, respondit quod audivit dici quod est in terrâ, prope illam arborem de quâ superius dictum est ; sed nescit locum. Dicit etiam se audivisse dici quod supra illam mandragoram est una corylus. Interrogata de quo audivit dici quod serviat illa mandragora respondit se audivisse quod facit venire pecunias ; sed non credit in hoc aliquid. Et dicit quod voces suæ nunquam de hoc sibi aliquid dixerunt.
- [256]
Procès, t. I, p. 177.
- [257]
Procès, t. I, p. 178 :
Interroguée s’elle croiet point au devant de aujourduy, que les fées feussent mauvais esperis respond qu’elle n’en sçavoit rien.
- [258]
Procès, t. I, p. 186 :
Interroguée quand elle mectoit chappeaulx en l’arbre, s’elle les meictoit en l’onneur de celles qui luy apparoient respond que non.
- [259]
Procès, t. I, p. 187 :
Interroguée s’elle sçait rien de ceulx qui vont en l’eure avec les fées, respond qu’elle n’en fist oncques, on sçeut quelque chose ; mais a bien ouy parler, et que on y aloit le jeudy ; mais n’y croist point et croist que ce soit sorcerie.
- [260]
Procès, t. I, p. 205 :
Et croist fermement qu’elle n’ait point défailli en notre foi chrestienne et n’y vouldroit défaillir.
- [261]
Procès, t. I, p. 209 :
Et quant aux fées ne scet ce que c’est.
- [262]
Procès, t. I, p. 212 :
Se refert ad aliam responsionem alias per eam factam, et estera in articulo negat.
- [263]
Procès, t. I, p. 213 :
Negat omnino.
- [264]
Procès, t. I, p. 296 :
Je m’en tieng ad ce que j’en ay dit. Et quant aux conseillers de la Fontaine ne sçait que c’est ; mais bien croist qu’une fois y ot saintes Catherine et Marguerite. Et quant à la conclusion de l’article, la nye, et afferme par son serment qu’elle ne vouldroit point que le déable l’eust tirée dehors de la prison.
- [265]
Procès, t. I, p. 51 :
Ulterius confessa fuit quod propter timorem Burgundorum recessit à domo patris et ivit ad villam de Novo Castro in Lotharingia, penes quamdam mulierem cognominatam la Rousse, ubi stetit quasi per quindecim dies.
- [266]
Procès, t. I, p. 214 :
Se refert ad illa quæ super hoc alias respondit, cætera negat.
- [267]
Procès, t. I, p. 128 (la traduction latine donne le sens plus clairement) :
Interroguée qui la meut de faire citer un homme à Toul, en cause de mariaige, respond :
Je ne le feis pas citer, mais ce fust il qui me fist citer, et là jura devant le juge dire vérité, et enfin qu’elle ne luy avoit fait de promesse.
Item dit que :La première fois qu’elle oy sa voix, elle voa sa virginité tant qu’il plairoit à Dieu et estoit en l’aage de XIII ans, ou environ.
Item dit que ses voix la asseurèrent de gagner son procès. - [268]
Procès, p. 215, art. IX.
- [269]
Procès, t. I, p. 215 :
Ad hunc articulum de causa matrimoniali, respondet Johanna quod super hoc alias respondit, et se refert ad ejus responsionem, cætera negat.
Les réponses au réquisitoire sont résumées en latin, même dans la minute, quand elles sont brèves, et sans nouvelle explication.
- [270]
Procès, t. I, p. 132 :
Interroguée des songes de son père, respond que :
Quand elle estait encore avec ses père et mère, luy fut dit par plusieurs fois par sa mère, que son père disoit qu’il avoit songé que avec les gens d’armes s’en iroit ladicte Jeanne sa fille ; et en avoient grand cure ses père et mère de la bien garder, et la tenoient en grande subjection ; et elle obéissoit à tout, sinon au procès de Toul, au cas de mariage.
Item, dit qu’elle a ouy dire à sa mère que son père disoit à ses frères :Se je cuidoys que la chose advensist que j’ai songié d’elle, je vouldroye que la noyessiez ; et se vous ne le faisiés, je la noieroye moi-mêsme. Et a bien peu qu’ils ne perdirent le sens, quand elle fust partie à aller à Vaucouleurs.
Interroguée se ces pensées ou songes venoient à son père, puisqu’elle eust ces visions, répond que :Ouil, plus de deux ans puis qu’elle oilt les premières voix.
La traduction latine porte :
Respondet quod sic, plus quam per duos annos posteaquam habuit voces.
- [271]
Procès, t. I, p. 219.
- [272]
Procès, t. I,, p. 329, 333.
- [273]
Procès, t. I,, p.415.
- [274]
S. Mat., x, 37.
- [275]
Procès, t. I, p. 66 :
Interrogata utram illi de Dompremi tenerent partem Burgundorum, vel partem adversam respondit quod nesciebat ibi nisi unum Burgundum quem voluisset habuisse capul abcisum ; tamen si hoc placuisset Deo. Interrogata si apud villam de Marcey erant Burgundi, vel adversarii Burgundorum, respondit quod erant Burgundi. Interrogata an vox dixerit ei, dum juvenis esset, quod odiret Burgundos, respondit quod postquam intellexit illas voces esse pro rege Franciæ, ipsa non dilexit Burgundos. Item dixit quod Burgundi habebunt guerram nisi faciant quod debent ; et hoc scit per prædictam vocem. Interrogata an in sud juvenili ætate habuit revelationem a voce quod Anglici debebant venire in Franciam, respondit quod jam Anglici erant in Francia quando voces inceperunt venire ad eam. Interrogata si unquam fuit cum parvis pueris qui pugnabant pro parte illà quam tenet, respondit quod non, unde habeat memoriam ; sed bene vidit quod quidam illorum de villa de Dompremi qui pugnaverant contra illos de Marcey, inde aliquando veniebant bene Iæsi et cruentati. Interrogata an in sua juvenili ætate habuit magnam intentionem persequendi Burgundos, respondit quod habebat magnam voluntatem seu affectionem quod rex suus haberet regnum suum. Interrogata si benè voluisset se esse marem quando debebat venire ad Franciam, respondit quod alias ad hoc responderat.
- [276]
Procès, t. I, p. 183 :
Interroguée s’elle pense et croist fermement que son roy feist bien de tuer ou faire tuer Monseigneur de Bourgogne, respond que ce fust grand dommaige pour le royaume de France, et quelque chose qu’il y eust entre eulx, Dieu l’a envoyée au secours du roy de France.
- [277]
Procès, t. I, p. 60 :
Et tunc dixit :
Per fidem meam, talia mihi possetis petere quæ ego non dicerem vobis.
Rursum quoque dixit :Potest esse quod de multis quæ vos possetis mihi petere, ego non dicerem vobis verum (ut puta), de hoc quod tangit revelationes ; quia forsan vos possetis me compellere ad dicendum talem rem quam ego juravi non dicere, et ità essem perjura, quod velle non deberetis.
- [278]
Procès, t. I, p. 60-61 :
Item dixit quod de suo adventu libenter diceret veritatem ; sed non diceret totum, et quod spatium octo dierum non sufficerat ad dicendum omnia. Nos autem episcopus prædictus, diximus ei quod ipsa haberet consilium ab assistentibus, si deberet jurare an non. Quæ iterum respondit quod de suo adventu libenter diceret veritatem, et non aliter, et quod non oportebat ut sibi amplius indè loqueretur.
- [279]
Procès, t. I, p. 61 :
Tunc autem respondit :
Ego sum parata jurare de hoc quod ego sciam tangere processum meum et in hunc modum juravit.
- [280]
Procès, t. I, p. 63 :
Interrogata an vox prohibuerit sibi ne diceret totum quod ab ea peteretur, dixit :
Ego non respondebo vobis de illo et habeo revelationes tangentes regem, quas ego non dicam vobis.
- [281]
Procès, t. I, p. 63 :
Et credo quod ego non dico vobis plane illud quod ego scio ; et habeo majorem metum deficiendi, dicendo aliquid quod displiceat illis vocibus, quam ego habeam de respondendo vobis… Interrogata si credit hoc disciplere Deo quod dicatur veritas ; respondit :
Voces dixerunt rnihi quod aliqua dicam regi et non vobis.
- [282]
Procès, t. I, p. 71 :
Interrogata quid vox ultimate dixit sibi, respondit quod petebat consilium de aliquibus de quibus interrogata fuerat. Interrogata utrum vox sibi dederit consilium, respondit quod de aliquibus punctis habuit consilium, et de aliquibus poterit sibi peti responsum, de quibus non respondebit sine licentia, et si obsque licentià responderet, forsan non haberet voces in garantizationem, gallice en garant ; sed quando habebit licentiam à Domino, non formidabit dicere, quia habet bonam garantizationem.
- [283]
Procès, t. I, p. 62 :
Interrogata qua hora hesterna die ipsam vocem audiverat, respondit : quod ter in illo die ipsam audiverat, semel de mane, semel in vesperis, et tertia vice quando pulsaretur pro Ave Maria, et multoties audit eam quam dicit.
- [284]
Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d’Arc, p. 15.
- [285]
Procès, t. I, p. 153 :
Aucunes fois fault la dicte Jeanne à entendre pour la turbacion des personnes et par les noises de ses gardes.
- [286]
Procès, t. I, p. 64 :
Interrogata si, in duobus diebus novissimis quibus audivit voces advenait ibi aliquid lumen, respondit quod in nomine vocis venit claritas.
- [287]
Procès, t. I, p. 75 :
Interrogata quando vidit vocem illam quæ venit ad ipsum utrum ibi erat lumen, respondit quod ibi erat multum de lumine ab omni parte, et quod hoc benè decet. Dixit etiam quod totum non veniebat ad ipsam.
- [288]
Procès, t. I, p. 153-154 :
Interroguée quant elles viennent, s’il y a lumière avec elles, et s’elle vit point de lumière, quand elle oyt en chastel la voix, et ne sçavoit s’elle estoit en la chambre : respond qu’il n’est jour qu’ils ne viennent en ce chastel ; et si, ne viennent point sans lumière ; et de celle fois oyt la voix ; mais n’a point mémoire s’elle vit lumière et aussi s’elle vit saincte Katherine.
- [289]
Procès, t. I, p. 52-53 :
Ulterius confessa fuit quod dum esset ætatis XIII annorum, ipsa habuit vocem à Deo, pro se juvando ad gubernandum. Et prima vice habuit magnum timorem et venit illa vox, quasi hora meridiana, temporere æstivo, in horto patris sui ; et ipsa Johanna jejunaverat die præcedenti [le texte de Quicherat n’est pas ici celui des manuscrits. Voir Pièces justificatives, J.] ; audivit que vocem à dextro latere versus ecclesiam, et raro audit eam sine a claritate. Quæ quidem claritas est ab eodem latere in quo vox auditur ; sed ibi communiter est magna claritas et quando ipsa Johanna veniebat in Franciam sæpe audiebat illam vocem.
Interrogata qualiter videbat claritatem quam ibi adesse dicebat, cum illa claritas esset a latere ; nihil ad hoc respondit ; sed transivit ad alia. Dixit præterea quod, si ipsa esset in uno nemore, benè audiret voces venientes ad eam. Dixit etiam quod sibi videbatur esse digna vox, et credit quod eodem vox erat missa à parte Dei, et postquam audivit ter illam vocem cognovit quod erat vox Angeli. Dixit etiam quod illa vox semper benè custodivit eam, et quod ipsam vocem benè intellexit.
Interrogata quale documentum sibi dicebat illa vox pro salute animæ suæ : dixit quod docuit eam se benè regere, frequentare ecclesiam, et eidem Johannæ dixit necessarium esse quod ipsa Johanna venir et in Franciam ; addidit que præfata Johanna, quod interrogans non haberet pro illà vice ab ipsa in qua specie vox illa sibi apparuerat. Ulteiiùs confessa fuit quod illa vox sibi dicebat bis aut ter in hebdomade quod oportebat ipsam Johannam recedere et ventre in Franciam ; et quod pater suus nihil scivit de suo recessu. Dixit etiam quod vox dicebat sibi quod veniret in Franciam, et non poterat plus durare ubi erat ; quodque vox illa sibi dicebat, quod levaret obsidionem coràm civitate Aurelianensi positam.
Dixit ulterius vocem præfatam sibi dixisse, quod ipsa Johanna iret ad Robertum de Baudricuriâ, apud oppidum de Vallecoloris, capitaneum dicti loci, et ipse traderet sibi gentes secum ituras ; et ipsa Johanna tunc respondit quod erat una pauper filia quæ nesciret equitare, nec ducere guerram.
- [290]
Procès, t. I, p. 65 :
Item dixit quod ipsa tenet quod erat in setate tredecim annorum, vel circiter, quando prima vox venit ad eam.
- [291]
Procès, t. I, p. 128 :
Et estoit en l’aage de treize ans ou environ.
- [292]
Procès, t. I, p. 73 :
Interrogata quæ fuit prima vox veniens ad eam, dum esset ætatis tredecim annorum vel circiter.
- [293]
Procès, t. I, p. 277.
- [294]
Procès, t. I, p. 72, 218 :
Dicit etiam quod bene sunt septem anni elapsi, quod ipsam acceperunt gubernandam.
- [295]
Procès, t. I, p. 70 :
Interrogata an jejunasset quolibet die Quadragesimæ respondit quærendo :
An hoc sit de vestro processus.
Et cum sibi diceretur quod hoc faciebat ad procession, respondit :Ita veraciter ego semper jejunavi per hanc Quadragesimam.
- [296]
Procès, t. I, p. 72-73 :
Item dixit quod habuerat confortationem à sancto Michaele… Interrogata an sit multum tempus elapsum postquam primo habuit vocem sancti Michaelis respondit :
Ego non nomino vobis vocem de sancto Michaele ; sed loquor de magnâ confortatione.
- [297]
Procès, t. I, p. 173-174.
- [298]
Procès, t. I, p. 275.
- [299]
Sicut enim virius imperfectioris corporis confortatur ex situali propinquitate perfections corporis… ita virtus intellectiva inferioris angeli confortatur ex conversione superioris angeli ad ipsum (I p., q. I06, a. 1). Intellectus humanus tanquam inferior fortificatur per actionem intellectus angelici (I p., q. I11, a. 1). Ratio naturalis… potest per angelum confortari (Ibid., ad 2um).
- [300]
Procès, t. I, p. 171.
- [301]
Procès, t. I, p. 73 :
Interrogata quæ prædictarum sibi apparentium venit primo ad ipsam, respondit quod sanctus Michael primo venit… interrogata quæ fuit prima vox veniens ad eam, dum esset ætatis XIII annorum vel circiter, respondit quod fuit sanctus Michael, quem vidit ante oculos suos ; et non erat solus ; sed erat bene associatus Angelis de cœlo. Dixit etiam quod non venit in Franciam, nisi ex præcepto Dei. Interrogata an vidit sanction Michaelem et Angelos illos corporaliter et realiter, respondit :
Ego vidi eos oculis meis corporalibus, æque bene sicut ego video vos ; et quando recedebant à me, plorabam, et bene voluissem quod me secum deportassent.
Interrogata in qua figura erat sanctus Michael respondit :
Hoc non est vobis adhuc responsum, nec habeo adhuc licentiam de dicendo.
Interrogata quid illa prima vice sanctus Michael dixit sibi, respondit vos non habebitis adhuc responsum hodie… item dicit quod bene dixit regi suo una vice totum quod sibi fuerat revelatum, quia ibat ad ipsum. Dicit tamen quod non habet adhuc licentiam de revelando illud quod sanctus Michael dixit sibi. Dicit ultra quod bene vellet quod interrogans haberet copiam illius libri qui est apud Pictavis, dummodo Deus sit de hoc contentus. - [302]
Procès, t. I, p. 89 :
Interrogata in qua figura erat sanctus Michael, dum sibi apparuit, respondit quod non vidit sibi coronam ; et de vestibus suis nihil scit. Interrogata an ipse erat nudus ; respondit :
Cogitatis vos quod Deus non habeat unde ipsum vestire ?
Interrogata an ipse habeat capillos, respondit :Cur sibi fuissent abscisci ?… Ultimo dicit quod nescit utrum habeat capillos.
Interrogata utrum ipse habeat stateram ? respondit :Ego nihil scio.
- [303]
Procès, t. I, p. 93 :
Deinceps autem, quia dixerat quod sanctus Michael habebat alas, et cum hoc de corporibus vel membris sanctarum Catharinæ et Margaretæ non locula fuerat, interrogata fuit quid de his dicere volebeat. Ad quod respondit :
Ego dixi vobis illud quod scio, et non respondebo vobis aliud.
Dixit etiam quod ipsum sanctum Michaelem et illas sanctas ità benè vidit quod benè scit eas esse sanctos et sanctas in Paradiso. Interrogata an vidit aliud ex ipsis quàm faciem, respondit :Ego dixi vobis totum illud quod scio de hoc ; et de dicendo totum illud quod scio, ego prædiligeren quod mihi faceretis abscidi collum.
Item dixit quod totum id quod sciet tangens processum, libenter dicet. Interrogata an credit quod sanctus Michael et sanctus Gabriel habeant capita naturalia respondit :Ego vidi oculis meis et credo quod ipsi sunt, æquè firmiter sicut Deus est.
Interrogata an credit quod Deus formavit eos in illis modo et forma, quibus eadem ipsos videt ; respondit quod sic. Interrogata an credit quod in illis modo et forma à principio Deus ipsos creaverit, respondit :Vos non habebitis aliud pro præsenti, præter illud quod respondi.
- [304]
Procès, t. I, p. 130 :
Interroguée se de saint Michiel ou de ses voix, elle a point eu de lectres, respond :
Je n’en ay point congié de le vous dire, et entrecy et VIII jours, je en respondrai volontiers ce que je scaurai.
- [305]
Procès, t. I, p. 169-171 :
Interroguée comme elle congneust que c’estoit saint Michiel, respond :
Par le parler et le langaige des Anges
et le croist fermement que c’étoient Angles. Interroguée comme elle congneust que c’étoit langaige d’Angles, respond que elle le creust asses tost ; et eust ceste voulenté de le croire…… Interroguée, se l’annemy se mettoit en fourme ou signe d’Angle, comme elle congnoistroit que ce fut bon angle ou mauvais angle : respond qu’elle congnoistroit bien se ce serait saint Michiel ou une chose contrefaicte comme lui. Item respond que à la première fois, elle fit grant doubte se c’estoit saint Michiel et à la première fois oult grand paour, et si le vist maintes fois, avant qu’elle sçeust que ce fut saint Michiel.
Interroguée pourquoy elle congneust plustôt que c’estoit saint Michiel, à la fois que elle creust que c’estoit, que à la fois première, respond que à la première fois, elle estoit jeune enfant et oult paour de ce ; depuis lui enseigna et montra tant, qu’elle creust fermement que c’estoit il. Interroguée quelle doctrine il luy enseigna, respond : sur toutes choses il luy disoit qu’elle fust bon enfant, et que Dieu luy aideroit ; et entre les autres choses qu’elle venist au secours du roy de France. Et une plus grande partie de ce que l’Angle lui enseigna est en ce livre, et lui racontet l’Ange la pitié qui estoit en royaume de France.
- [306]
Procès, t. I, p. 173-174 :
Interroguée de donner response en quelle fourme et espèce, grandeur, et habit vient sainct Michiel, respond :
Il estoit en la fourme d’un très vrai preudomme
et de l’abit et d’autres choses, elle n’en dira plus autre chose. Quand aux Angles, elle les a veus à ses yeulx, et n’en aura l’en plus autre chose d’elle. Item dit qu’elle croist aussi fermement les dits et les fais de saint Michiel, qui s’est apparu à elle, comme elle croist que notre Seigneur Jeshu-Crist souffrit mort et passion pour nous, et ce qui la meust à le croire, c’est le bon conseil, confort et bonne doctrine qu’il luy a fais et donnés. - [307]
Procès, t. I, p. 274-275 :
Item, dit qu’elle croyet que c’estoit sainct Michiel pour la bonne doctrine qu’il lui monstroit. Interroguée se sainct Michiel lui dist :
Je suis sainct Michiel
, respond :J’en ai autrefois respondu
et quand à la conclusion de l’article, respond :Je m’en actend à Nostre-Seigneur.
Item dit qu’elle croist aussi fermement, qu’elle croist Nostre Seigneur Jhesu-Christ a souffert mort pour nous racheter des paines d’enfer, que ce soient saincts Michiel, Gabriel, sainctes Catherine et Marguerite que Notre Seigneur luy envoye pour la conforter et conseiller. - [308]
Procès, t. I, p. 71-72. :
Interrogata an erat vox Angeli quæ loquebatur ei, vel an erat vox sancti aut sanctæ, aut Dei sine medio, respondit quod illa vox erat sanctæ Katharinæ et sanctæ Margaretæ, et figuras earum sunt coronatæ pulchris coronis, multum opulenter et multum pretiose.
Et de hoc, inquit, habeo licentiam a Domino. Si vero de hoc faciatis dubium, mittatis Pictavis ubi alias ego fui interrogata.
Interrogata quomodo scit quod sunt illæ duæ sanctæ, an bene cognoscat unam ab altera, respondit quod benè scit quod sunt ipsæ et bene cognoscit unam ab altera.Interrogata quomodo bene cognoscit unam (ab) altera, respondit quod cognoscit eas per salutationem quam ei faciunt. Dicit etiam quod bene sunt septem anni elapsi, quod ipsam acceperunt gubernandam. Dixit etiam quod illas sanctas per hoc cognoscit quod se nominant ei.
Interrogata si sanctæ præfatæ sunt vestitæ eodem panno, respondit :
Ego non dicam vobis nunc aliud, et non habeo licentiam de revelando. Si vos non credatis mihi, vadatis Pictavis.
Dixit etiam quod sunt revelationes quæ vadunt ad regem Franciæ, et non ad ipsos qui eos interrogant. Item interrogata si illæ sanctæ sunt ejusdem ætatis respondit :Ego non habeo de hoc dicendo licentiam ; tamen ego semper habui consilium ab ispis ambabus.
Interrogata quæ illarum sibi primo apparuit, respondit :Ego non cognovi eas ità cito ; et illud bene scivi aliquando, sed oblita sum ; et si habeam licentiam, ego dicam libenter, et est positum in registro apud Pictavis.
- [309]
Procès, t. I, p. 74 :
Interrogata quale signum tradit quod illam revelationem habeat ex parte Dei, et quod sunt sanctæ Katharina et Margareta, quæ cum ea loquuntur respondit :
Ego satis vobis dixi quod sunt sanctæ Katharina et Margareta, et credatis mihi si velitis.
- [310]
Procès, t. I, p. 85-86 :
Interrogata, an post diem martis novissimum, ipsa locuta est cum sanctis Katharinâ et Margareta respondit quod sic ; sed nescit horam. Interrogata quo die, respondit quod heri et hodie ; nec est dies quin eas audiat. Interrogata si videt eas semper in eodem habitu, respondit quod videt semper eas in eodem forma ; et figuras earum sunt coronatæ multum opulenter… Item dicit quod de tunicis earum nihil scit. Interrogata qualiter scit quod res sibi apparens est vir vel mulier, respondit quod benè scit et cognoscit eas ad voces ipsarum, et quod sibi revelaverunt ; nec scit aliquid quin sit factum per revelationem et præceptum Dei.
Interrogata qualem figurant ibi videt ; respondit quod videt faciem. Interrogata an illæ Sanctæ apparentes habent capillos, respondit :
Bonum est ad sciendum.
Interrogata an aliquid erat medium inter coronas earum et capillos, respondit quod non. Interrogata si capilli earum erant longi et pendentes, respondit :Ego nihil scio.
Dicit etiam quod nescit an ibi aliquid erat de brachiis, vel anserant alia membra figurata.Item dicit quod loquebantur optime et pulchre, et cas bene intelligebat. Interrogata qualiter loquebantur, cum non haberent membra respondit :
Ego me refero ad Deum.
Item dicit quod vox illa est pulchra, dulcis et humilis, et loquitur idioma gallicum. Interrogata an sancta Margareta loquitur idioma anglicum, respondit :Qualiter loqueretur Anglicum, cum non sit de parte Anglicorum.
Interrogata an in capitibus prædictis cum coronis erant anuli in auribus vel alibi, respondit :Ego nihil scio de hoc.
- [311]
Procès, t. I, p. 178 :
Interroguée s’elle sçait point que sainctes Katherine et Marguerite haient les Angloys respond :
Elles ayment ce que nostre Seigneur ayme et haient ce que Dieu hait.
Interroguée si Dieu hait les Angloys, respond : que de l’amour ou haine que Dieu a aux Angloys, ou que Dieu leur feit à leurs âmes, ne sçait rien ; mais sçait bien que ils seront boutez hors de France, excepté ceulx qui y mourront ; et que Dieu envoyera victoire aux Françoys et contre les Angloys. Interroguée se Dieu estoit pour les Anglois, quand ils estoient en prospérité en France, respond qu’elle ne sçait se Dieu hayet les Françoys ; mais croist qu’il vouloit permeictre de les laisser batre pour leurs péchiez, s’ils y estoient. - [312]
Procès, t. I, p. 478 :
Interroguée de l’aage et des vestemens de sainctes Katherine et Marguerite, respond :
Vous estes respondus de ce que vous en aurez de rnoy ; et n’en airez aultre chose ; et vous en ay respondu tout au plus certain que je sçay.
- [313]
Procès, t. I, p. 169-170 :
Quelque chose qu’elle feist oncques en ses grans affaires, elles l’ont tousjours secourue ; et ce est signe que ce soient bons esprits. Interroguée s’elle a point d’autre signe que ce soient bons esperis respond :
Saint Michiel le me certiffie, avant que les voix me venissent…
aint Michiel, quand il vint à elle, lui dist que sainctes Katherine et Marguerite vendraient à elle, et qu’elle feist par leur conseil, et estoient ordonnées pour la conduire et conseiller en ce qu’elle avoit à faire ; et qu’elle les creust de ce qu’elles lui diroient, et que c’estoit par le commandement de Nostre Seigneur. - [314]
Procès, t. I, p. 89 :
Dicit etiam quod non vidit ipsum Beatum Michaelem, postquam ipsa recessit a castro de Crotoy ; nec eum videt multum sæpe.
- [315]
Déposition de d’Aulon, Procès, t. III, p. 219 :
Dit qu’il l’interroga qui estoit son dit conseil ; laquelle Iuy respondit qu’ils estoient trois ses conseillers, desquels l’un estoit tousjours résidamment avecques elle ; l’autre aloit et venoit souventes foys vers elle et la visitoit ; et le tiers estoit celuy avecques lequel les deux aultres délibéroient.
- [316]
Illi (angeli) qui sunt Deo propinquiores, sunt et gradu superiores, scientiâ clariores (I, q. I06, a. 3). Sancti Angeli qui sunt in plenissima participatione divine bonitatis, quidquid à Deo percipiunt, subjectis impartiuntur. (Ibid., a. 4.)
- [317]
Procès, t. I, p. 283 :
Et quant ad ce que le promoteur propose de mille millions d’Angles, respond qu’elle n’est point recolente de l’avoir dit, c’est assavoir du nombre.
- [318]
Procès, t. I, p. 130 :
Interroguée se ils (St-Michel et les Anges) estoient longuement avec elle : respond ; ilz viegnent beaucoup de fois entre les chrestians, que on ne les voit pas ; et les a beaucoup de fois veus entre les Chrestians.
- [319]
Procès, t. I, p. 400 :
Item dixit que à la Sainte-Croix, oult le confort de saint Gabriel ; et croiez que ce fut sainct Gabriel, et l’a sceu par les voix que c’était saint Gabriel.
- [320]
Voir la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 458.
- [321]
Voir la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 264, 299, 483.
- [322]
I Corinthiens, C. XIII.
- [323]
I p., q. 107, a. 1.
- [324]
Procès, t. I, p. 144 :
Interroguée comme celluy Angle se départit d’elle, respond : Il départit d’elle en cette petite chapelle ; et fut bien courroucée de son partement, et plourait ; et s’en fust voulentiers allée avec lui, c’est assavoir son âme. Interroguée se au partement elle demeura joyeuse, ou effrée et en grand paour, respond : Il ne me laissa point en paour ni effrée ; mais estoit courroucée de son partement.
- [325]
Procès, t. I, p. 127 :
Interroguée se, quand elle promist à Notre-Seigneur de garder sa virginité, s’elle parlait à lui : respond : Il debvait bien suffire de le promeictre à ceulx qui étaient envoyés de par luy, c’est assavoir saincte Katherine et saincte Marguerite.
- [326]
Procès, t. I, p. 59 :
Item dicit quod habet magnum gaudiurn quando videt ipsum (Michaelem) ; et ei videtur quod, quando videt cum, non est in peccato mortali.
- [327]
Procès, t. I, p. 130 :
Interroguée se, quand elle vit sainct Michiel et les Angles, s’elle leur faisoit révérence, respond que ouil ; et baisoit la terre après leur partement, où ils avoient repposé en leur faisant révérence.
- [328]
Procès, t. I, p. 167 :
Interroguée se, quand ses voix viennent, s’elle leur fait révérence absoluement comme à ung sainct ou saincte, respond que ouil. Et s’elle ne l’a fait aucunes fois, leur en a crié mercy et pardon depuis. Et ne leur sçait faire si grande révérence comme à elles appartient ; car elle croist fermement que ce soient sainctes Catherine et Marguerite. Et semblablement dit de sainct Michiel.
- [329]
Procès, t. I, p. 187 :
Interroguée se, quand ces sainctes venoient à elle, s’elle leur faisait point révérence, comme de se agenouiller ou incliner, respond que ouil, et le plus qu’elle povoit leur faire de révérence, elle leur faisoit ; que elle sçait que ce sont celles qui sont en royaume de Paradis.
- [330]
Procès, t. I, p. 395 :
Interroguée se, toutes fois que sainctes Katherine et Marguerite viennent, s’elle se saigne, respond que aucunes fois elle fait signe de croix ; à l’autrefois non.
- [331]
Procès, t. I, p. 167-168 :
Interroguée pour ce que ès saincts de Paradis ou fait voulentiers oblacion de chandelles, etc., se à ces saincts et sainctes qui viennent à elle, elle a point fait oblacion de chandelles ardans ou d’autres choses, à l’église ou ailleurs, ou faire dire des messes, respond que non, se ce n’est en offrant à la messe en la main du prebstre, et en l’onneur de saincte Katherine ; et croist que c’est l’une de celles qui se apparust à elle ; et n’en a point tant alumé comme elle feroit voulentiers à sainctes Katherine et Marguerite, qui sont en Paradis ; qu’elle croist fermement que ce sont celles qui viennent à elle. Interroguée se, quand elle meict ces chandelles devant l’ymaige saincte Katherine, elle les meict, ces chandelles, en l’onneur de celle qui se apparut à elle, respond :
Je le fais en l’onneur de Dieu, de Nostre-Dame et de saincte Katherine, qui est en ciel ; et ne fais point de différence de saincte Katherine qui est en ciel et de celle qui se appert à moy.
Interroguée selle le meict en l’onneur de celle qui se apparut à elle, respond que ouil ; car elle ne meict point de différence entre celle qui se apparut à elle, et celle qui est en ciel. - [332]
Procès, t. I, p. 186 :
Interroguée s’elle leur a point point donné de chappeaulx, respond que en l’onneur d’elles, à leurs ymaiges ou remembrance ès eglises, en a plusieurs fois donné ; et quand à celles qui se appairent à elle, n’en a point baillé dont elle ait mémoire. Interroguée quand elle mectoit chappeaux en l’arbre, s’elle les meit en l’honneur de celles qui lui appairent, respond que non.
- [333]
Procès, t. I, p. 169 :
Interroguée s’elle fait et accomplïst tousjours ce que ses voix lui commandent, respond que de tout son povoir elle accomplis ! le commandement de Nostre-Seigneur à elle fait par ses voix, de ce qu’elle en sçait entendre ; et ne luy commandent rien sans le bon plaisir de Nostre-Seigneur. Interroguée se, en fait de la guerre, elle a rien (fait) sans le congié de ses voix, respond :
Vous en êtes tous respondus et luisez bien vostre livre, et vous le trouvères.
Et toutes voies dit que, à la requeste des gens d’armes, fut fait une vaillance d’armes devant Paris, et aussi cela devant La Charité, à la requeste de son roy ; et ne fut contre ne par le commandement de ses voix. Interroguée se elle fit oncques aucunes choses contre leur commandement et voulenté, respond que ce qu’elle a peu et sceu faire, elle l’a fait et accomply à son povoir ; et quand est du sault du dongon de Beaurevoir qu’elle fist contre leur commandement, elle ne s’en peust tenir ; et quand elles veirent sa nécessité, et qu’elle ne s’en sçavoit et povoit tenir, elles lui secourirent sa vie, et la gardèrent de se tuer. - [334]
Procès, t. I, p. 172 :
Interroguée s’elle croist point grant péchié de courroucer saincte Catherine et saincte Marguerite qui se appairent à elle, et de faire contre leur commandement : dit que ouil, qui le sçait amender ; et que le plus qu’elle les courrouçast oncques à son advis, ce fut du sault de Beaurevoir, et dont elle leur a crié mercy, et des autres offenses qu’elle peust avoir faictes envers elles. Interroguée se saincte Katherine et saincte Marguerite prendroient vengeance corporelle pour l’offense, respond qu’elle ne sçait, et qu’elle ne leur a point demandé.
- [335]
Procès, t. I, p. 62 :
Interrogata si vox illa mutavit ne suam deliberationem aliquando : respondit quod nunquam reperit eam in duabus loquelis contrariis.
- [336]
Procès, t. I, p. 153 :
Interroguée se ses voix lui demandent dilacion de respondre : respond que saincte Katherine lui respond à la foy ; et aucunes fois fault la dicte Jehanne à entendre, pour la turbacion des personnes et par les noises de ses gardes ; et quand elle fait requeste à saincte Katherine, et tantoust elle et saincte Marguerite font requestes à Nostre-Seigneur, et puis du commandement de Nostre-Seigneur donnent responce à la dicte Jehanne.
- [337]
Procès, t. I, p. 126-127 :
Interroguée se l’Angle qui apporta le dict signe, fut l’Angle qui premièrement apparu à elle, ou se ce fut ung autre, respond :
C’est toujours tout un, et oncques ne lui faillit.
Interroguée se l’Angle luy a point failli, de ce qu’elle a été prinze, aux biens de la fortune, respond qu’ele croist, puisqu’il plaist à Nostre-Seigneur, c’est le mieulx qu’elle soit prinse. Interroguée se, ès biens de grace, l’Angle lui a point failli, respond :Et comme me faudrait-il, quand il me conforte tous les jours ?
Et entend cest confort, que c’est de saincte Katherine et de saincte Marguerite. - [338]
Procès, t. III, p. 11-12 :
Præfatus Christophorus dixit Johannæ :
Non velletis vos dicere hic in præsentia regis modum vestri consilii, quando loquitur vobis ?
Cui illa respondit, rubescendo :Ego concipio.
Inquit, satis illud quod vos vultis scire et ego libenter dicam vobi. Ad quam Johannam rex ait :Johanna, an placeat benè vobis declarare illud quod petit, in præsentia assistentium hic.
Et ipsa respondit regi quod sic : et dixit talia verba aut similia : Quod, quando erat displicens aliquo modo, quia faciliter non credebatur ei de his quæ dicebat ex parte Dei, retrahebat se ad partem et rogabat Deum, conquerendo sibi quia faciliter ei non credebant illi quibus loquebatur, et oratione sud facta ad Deum, tunc audiebat unam vocem dicentem sibi :Fille Dé, va, va, va Je serai à ton aide, va.
Et quando audiebat dictam vocem, multum gaudebat, imo desiderabat semper esse in illo statu et quod fortius est recitando hujusmodi verba suarum vocum, ipsa miro modo exultabat, levando suos oculos ad cœlum. - [339]
Procès, t. I, p. 185-186 :
Elle, ayant son anel en sa main et en son doy, a touché à saincte Catherine qui lui appareist, et interroguée en quelle partie de la dite saincte Katherine respond :
Vous n’en aurès autre chose.
Interroguée s’elle baisa ou accola oncques sainctes Katherine et Marguerite respond :Elle les a accolées toutes deulx.
Interroguée se ils fleuroient bon, respond :
Il est bon à savoir et sentoient bon.
Interroguée se, en accolant, elle y sentoit point de chaleur ou autre chose, respond : qu’elle ne les povoit point accoler sans les sentir et les toucher.Interroguée par quelle partie elle les accoloit, ou par hault, ou par bas, respond :
Il affiert mieux à les accoler par le bas que par hault.
- [340]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 459 :
- [341]
Procès, t. I, p. 90 :
Dicit quod habet magnum gaudium quando videt ipsum (sanctum Michaelem) ; et et videtur quod, quando videt eum, non est in peccato mortali. Item dicit quod sancta Katharina et Margareta libenter faciunt eam confiteri, interdum, et per vires. Item dicit quod, si ipsa sit in peccato mortali, hoc nescit.
Interrogata an, quando ipsa confitetur, credit se esse in peccato mortali, respondit quod nescit si fuerit in peccato mortali, et credit de hoc non fecisse opera : nec placeat, inquit,
Deo quod ego unquam fuerim ; nec etiam sibi placeat quod ego faciam opera aut fecerim per quæ anima mea sit onerata.
- [342]
Procès, t. I, p. 161 :
De la tour de Beaurevoir respond :
Je le faisoye non pas en espérance de moy déespérer ; mais en espérance de sauver mon corps, et de aler secourir plusieurs bonnes gens qui estoient en nécessité, et après le sault s’en est confessée, et en a requis mercy à Nostre-Seigneur, et en a pardon de Nostre-Seigneur.
Et croist que ce n’estoit pas bien fait de faire ce sault, mais fust mal fait. Item, dit qu’elle sçait qu’elle en a pardon par la relacion de saincte Katherine, après qu’elle en fut confessée ; et que, du conseil de saincte Katherine elle s’en confessa.Interroguée s’elle en oult grande pénitence : respond qu’elle en porta une grande partie du mal qu’elle se fist en chéant.
Interroguée se, ce mal qu’elle fist de saillir, s’elle croist que ce fust péchié mortel, respond :
Je n’en sçay rien, mais m’en actend à Nostre-Seigneur.
- [343]
Procès, t. I, p. 87 :
Interrogata quid eædem sanctæ sibi promiserunt sive ibi, sive alibi : respondit quod nullam sibi promissionem fecerunt, nisi hoc fuerit per licentiam Dei. Interrogata quales promissiones sibi fecerunt : respondit :
Hoc non est processu de vestro ex toto.
Et de aliquibus rebus, sibi dixerunt quod rex suus restitueretur in regnum suum, velint adversarii ejus aut nolint. Dicit etiam quod promiserunt ipsam Johannam conducere in Paradisum, et ità ab eis requisivit. Interrogat an habuerit etiam aliam promissionem, respondit quod est alia promissio, sed non dicet eam, et quod hoc non tangit processum. Et dicit quod infrà tres menses, dicet aliam promissionem. - [344]
Procès, t. I, p. 154 :
Item dit qu’elle a demandé à ses voix trois choses : l’une son expédition ; l’autre que Dieu aide aux François et garde bien les villes de leur obeissance ; et l’autre le salut de son âme.
- [345]
Procès, t. I, p. 179 :
Interroguée quel garand et quel secours elle se actend avoir de Notre-Seigneur, de ce qu’elle porte abit d’homme : respond que, tant de l’abit que d’autres choses quelle a fait, elle n’en a voulu autre loyer, sinon la salvacion de son âme.
- [346]
Procès, t. I, p. 154 :
Saincte Katherine lui a dit qu’elle aurait secours, et qu’elle ne sçait se ce sera à être délivrée de la prison, ou quand elle serait au jugement, s’il y vendrait aucun trouble, par quel moien elle pourrait estre délivrée ; et pense que ce soit ou l’un ou l’autre, et le plus (ut plurimum) lui dient ses voix qu’elle sera délivrée par grand victoire ; et après lui dient ses voix :
Pran tout en gré, ne te chaille de ton martire ; tu t’en vendras enfin en royaulme de Paradis.
Et ce lui dient ses voix simplement et absoluement, c’est assavoir sans faillir : et appelle ce martire pour la paine et adversité qu’elle seuffre en la prison, et ne sçait se plus grand souffrera, mais s’en actend à Nostre Seigneur. - [347]
Procès, t. I, p. 401 :
Item dit qu’elle a demandé à ses voix s’elle sera arse, et que les dictes voix lui ont respondu que elle se actende à Nostre Sire, et il luy aidera.
- [348]
Procès, t. I, p. 125 :
Respond que en la sepmaine de Pasques derrenièrement passé, elle estant sur les fossés de Meleun, lui fut dit par ses voix, c’est assavoir, saincte Katherine et saincte Marguerite qu’elle serait prinse, avant qu’il fust la saint Jehan, et que ainsi failloit qu’il fust fait, et qu’elle ne s’esbahit, et print tout en gré, et que Dieu lui aideroit.
Interroguée se, depuis ce lieu de Meleun, luy fut point dit par ses dictes vois qu’elle serait prinse, respond que ouil ; par plusieurs fois, et comme tous les jours.
Et a ses voix requéroit, quand elle serait prinse, qu’elle fust morte tantoust, sans long travail de prison ; et ils luy disrent qu’elle prinst tout en gré, et que ainsi le falloit faire ; mais ne lui dirent point l’eure… et avoir plusieurs fois demandé sçavoir l’eur, et ilz ne lui dirent pas.
- [349]
Procès, t. I, p. 156 :
Interroguée se, depuis que ses voix lui ont dit qu’elle ira en la fin en royaulme de Paradis, s’elle s’en tient asseurée d’être sauvée, et qu’elle ne sera point dampnée en enfer, respond qu’elle croist fermement ce que ses voix luy ont dit qu’elle sera saulvée, aussi fermement que s’elle y fust jà, et quand on lui disait que ceste response était de grant pois : aussi respond-elle qu’elle le tient pour ung grant trésor.
Interroguée se, après ceste révélation, elle croist qu’elle ne puisse faire péchié mortel, respond :
Je n’en sçay rien, mais m’en actend du tout à Nostre Seigneur.
- [350]
Procès, t. I, p. 157 :
Et quand à cest article (etc.) par ainsi qu’elle tiegne le serement et promesse qu’elle a fait à Nostre-Seigneur, c’est assavoir qu’elle gardast bien sa virginité de corps et d’âme.
Interroguée se il est besoing de se confesser, puisqu’elle croist à la relacion de ses voix qu’elle sera sauvée, respond qu’elle ne sçait point qu’elle ait péchié mortellement, mais s’elle estoit en péchié mortel, elle pense que saincte Katherine et saincte Marguerite la délesseroient tantost. Et croist, en respondant à l’article précédent, on ne sait trop nectoyer la conscience.
- [351]
Procès, t. I, p. 183 :
Interroguée se il luy a point esté révélé, s’elle perdroit sa virginité, qu’elle perdroit son eur, et que ses voix ne lui vendroient plus, respond :
Cela ne m’a point esté révélé.
Interroguée, s’elle estoit mariée, s’elle croist point que ses voix lui vensissent, respond :Je ne sçay ; et m’en actend à Notre-Seigneur.
- [352]
Procès, t. I, p. 74 :
Ulterius dixit quod mallet esse distracta cum equis quam venisse in Franciam sine licentia Dei.
- [353]
Procès, t. I, p. 133, 183 :
Tout ce que j’ay fait de bien, je l’ay fait par le commandement des voix.
- [354]
Procès, t. I, p. 145.
- [355]
Procès, t. III, p. 110 :
Pluries audivit dicere dictæ Johannæ quod de facto suo erat quoddam ministerium.
- [356]
Procès, t. I, p. 251 :
Respond que il est à Nostre Seigneur de révéler à qui qu’il luy plaist.
- [357]
Procès, t. I, p. 379 :
Interroguée se elle ymagine point que Dieu puisse réveler chose à une bonne créature, qui luy soit incongneue, respond :
Il est bon à savoir que ouil ; mais je n’en croiroye homme ne femme, se je n’avoye aucun signe.
- [358]
Procès, t. I, p. 128 :
Interroguée se de ces visions elle a point parlé à son curé, ou autre homme d’Esglise : respond que non ; mais seullement à Robert de Baudricourt et à son roy.
Et dit oultre qu’elle ne fust point contraincte de ses voix à le celer ; mais doubtoit moult le révéler, pour doubte des Bourguegnons, qu’ilz ne la empeschassent de son voyage ; et par espécial doubtoit moult son père, qu’il ne la empeschoit de son véage faire.
- [359]
Cf. note précédente.
- [360]
Procès, t. I, p. 162 :
Respond que ses responses soient veues et examinées par les clercs ; et puis qu’on luy die s’il y a quelque chose qui soit contre la foy chrestienne : et s’il y a rien de mal contre la foy chrestienne que Nostre Sire a commandée, elle ne vouldroit soutenir et seroit bien courroucée d’aller contre.
- [361]
Procès, t. I, p. 166 :
Et vous certiffie que je ne vouldroie rien faire ou dire contre la foy chrestienne, et se je avoye fait ou dit qui fust sur le corps de moy, que les clercs sceussent dire que ce fust contre la foy chrestienne que Nostre Seigneur ait establie, je ne vouldroie soutenir, mais le bouteroye hors
- [362]
Procès, t. I, p. 129 :
Interroguée s’elle demanda à ses voix qu’elle deist à son père et à sa mère son partement : respond que, quand est de père et de mère, ils estoient assés contens qu’elle leur dist, se n’eust été la paine qu’ils luy eussent fait, s’elle leur eust dit, et quand est d’elle, elle ne leur eust dit pour chose quelconque. Item dit que ses voix se raportoient à elle de le dire à père ou mère, ou de s’en taire.
- [363]
Procès, t. I, p. 326 :
Respond qu’elle ne respond chose qu’elle prengne en sa teste ; mais ce qu’elle respond, c’est du commandement d’icelles (voix).
- [364]
Procès, t. I, p. 53 :
Dixit ultra quod ivit ad avunculum suum, sibi que dixit quod apud eum volebat manere per aliquod modicum tempus ; et ibi mansit quasi per octo dies ; dixit que tunc præfato avunculo suo quod oportebat ipsam ire ad prædictum oppidum de Vallecoloris, et ipse avunculus ejus illo duxit eam. Item dixit quod quando ipsa venit ad sæpedictum oppidum de Vallecoloris, ipsa cognovit Robertum de Baudricuria, cum tamen nunquam vidisset ; et cognovit per illam vocem prædictum Robertum ; nam vox dixit sibi quod ipse erat, dixit que ipsa Johanna eidem Roberto quod oportebat eam venire in Franciam. Ipse autem Robertus bina vice recusavit et repulit eam, et in tertia vice ipsam recepit et tradidit sibi homines, et ita etiam dixerat sibi vox quod eveniret.
- [365]
Procès, t. IV, p. 118, p. 205 :
sitôt qu’ils la voyoient, ils étoient refroidis
Procès, t. III, p. 87 :
Pudebat taliter illos quod eidem de hoc non audebant loqui.
- [366]
Procès, t. I, p. 219.
- [367]
Procès, t. I, p. 53-54 :
Item confessa fuit quod dux Lotharingiæ mandavit quod ipsa duceretur ad eum : ad quem et ipsa ivit, sibi que dixit quod ipsa volebat ire in Franciam. Et interrogavit eam dux ipse de recuperatione suæ sanitatis ; sed ipsa dixit ei quod nihil inde sciebat ; et pauca de suo voiagio eidem duci declaravit. Dixit tamen ipsi duci quod ipse traderet ei filium suum et gentes, pro ducendo eam in Franciam et ipsa deprecaretur Deum pro sanitate suâ. Et fuerat eadem Johanna sub salvo conductu ad præfatum ducem, a quo reversa est ad oppidum de Vallecoloris antedictum.
- [368]
Procès, t. III, p. 87 :
Audivit dici ab eadem Johanna quod dux Lotharingiæ, qui habebat quamdam infirmitatem voluit eam videre ; et cum codera locuta fuerat ipsa Johanna, et eidem dixerat quod se malè regebat, et quod nunquam sanaretur, nisi se emendaret, eumdem que exhortaverat ut ipse reciperet suam bonam conjugem.
- [369]
Procès, t. I, p. 54 :
Item confessa fuit quod in recessu a præfato oppido de Vallecoloris, ipsa existens in habitu virili gestans unum ensem quem sibi tradiderat dictus Robertus de Baudricuria, absque aliis armis.
- [370]
Procès, t. I, p. 55 :
Item dixit quod prædictus Robertus de Baudricuria fecit jurare illos que conducebant ipsam Johannam, quod benè et secure conducerent. Dixit que idem Robertus ipsi Johannæ :
Vade
, dura recederet ab eo, vade et quod inde potent ventre veniat. - [371]
Procès, t. I, p. 54 :
Item requisita ut diceret cujus consilio, ipsa cepit habilum virilem : ad hoc respondere pluriès recusavit. Finaliter dixit quod de hoc non dabat onus cuiquam homini, et pluriès variavit.
- [372]
Procès, t. I, p. 55 :
Dixit præterea, quod oportuerat eam mutare habitum suum in habitum virilem. Item etiam credit quod consilium benè sibi dixit.
- [373]
Procès, t. I, p. 68 :
Interrogata an ipsa vellet habere vestem muliebrem respondit : Tradatis mihi unam : ego accipiam et recedam, aliter non accipiam. Et contentor de ista, postquam placet Deo quod deportem eam.
- [374]
Procès, t. I, p. 74-75 :
Interrogata an præceperit sibi assumere vestem virilem, respondit quod de veste parum est, et est de minori ; nec cepit vestem virilem per comilium hominis mundi, et non cepit ipsam vestem, neque aliquid fecit, nisi per Dei prœceptum et Angelorum. Interrogata an sibi videatur quod præceptum eidem factum de assumendo vestem virilem, sit licitum, respondit :
Totum quod feci est per præceptum Domini ; et si aliam præciperet assumere, ego assumerem, postquam hoc esset per præceptum Dei.
Interrogata si hoc fecit per ordinationem Roberti de Baudricuria, respondit quod non. Interrogata si credit se bene fecisse de assumendo vestem virilem, respondit quod totum id quod fecit per præceptum Dei, credit se bene fecisse ; et inde exspectat bonam garantizationem et bonum succursum. Interrogata si in hoc casu particulari, capiendo vestem virilem, credit se bene fecisse, respondit quod nihil mundi fecit in his quæ egit, nisi de præcepto Dei. - [375]
Procès, t. I, p. 54-55 :
Associato uno milite, uno scutifero, et quatuor famulis, perrexit ad villam Sancti Urbani, et ibi per noctavit in abbatia. Item dixit quod in illo itinere, transivit per villam Antissiodorensem et ibi audivit missam in majori ecclesia ; et tunc frequenter habebat voces suas, cum eâ de quâ superius fit mentio.
- [376]
Procès, t. I, p. 56 :
Dixit ulterius ipsa Johanna quod ivit ad illum quem dicit regem suum sine impedimento, et cum applicuisset apud villam Sanctæ Katharinæ de Fierbois, tunc primo misit ad villam de Chasteau-Chinon, in qua ille quem dicit regem suum erat. Applicuit que ibidem hora quasi meridiana, et se hospitavit in quodam hospitio.
- [377]
Procès, t. I, p. 75-76 :
Interrogata an ipsa fuerit apud Sanctam Katharinam de Fierbois respondit quod sic, et ibidem audivit tres missas uno die ; et deinceps ivit ad villam de Chinon. Item dicit quod misit litteras ad regem suum in quibus continebatur quod ipsa mittebat pro sciendo si ipsa intraret villam ubi erat rex suus præfatus ; quod benè progressa fuerat per centum et quinquaginta leucas pro veniendo versus ipsum, ad ejus auxilium, quodque sciebat multa bona pro eo, et quod videbatur ei quod in eisdem litteris continebatur, quod ipsa cognosceret bene præfatum regem suum inter omnes alios.
- [378]
Chronique du Mont-Saint-Michel, p. 30.