J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome I : Livre II. Les pseudo-théologiens ennemis de Jeanne, ennemis de la Papauté

87Livre II
Les pseudo-théologiens ennemis de Jeanne, ennemis de la Papauté

  1. L’Université de Paris et le Grand Schisme d’Occident
  2. L’Université et les factions qui déchiraient la France
  3. Les principaux bourreaux de la Pucelle
  4. La Pucelle livrée et mise en jugement sur les instances de l’Université de Paris
  5. L’Université de Paris et le brigandage de Rouen
  6. L’Université de Paris et le martyre de Rouen
  7. Les docteurs et la sentence de Poitiers

Dans ses Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, Quicherat, naturellement favorable à l’ancienne Université de Paris, a émis ce jugement aussi fondé qu’il avait été peu formulé jusqu’à lui :

L’idée de faire succomber Jeanne devant l’Église se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l’Université.

Et un peu plus loin :

Rien n’est frappant comme le soin que mirent à s’effacer les fonctionnaires laïques. Là même où leur présence eut été légitime, on ne vit paraître que des gens d’église80.

M. de Robillard de Beaurepaire, dans ses Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d’Arc, écrit de son côté avec la compétence qui lui appartient :

Le premier coup qui fut dirigé contre la Pucelle vint de l’Université, et par la rapidité avec laquelle il fut porté, on peut juger que cette corporation puissante n’avait point eu besoin d’être excitée par les menaces des Anglais, pas même par les exhortations de Cauchon, auquel, il faut bien le dire, quelques mois après, elle osa bien reprocher sa lenteur dans les négociations engagées pour obtenir la remise de la Pucelle81.

C’est le procès même de condamnation qui fait retomber sur les docteurs parisiens cette formidable accusation. Certes les Anglais haïssaient profondément celle qui, au nom du ciel, leur enlevait une conquête achetée par un siècle d’efforts, un pays qui, pour les insulaires, était au quinzième siècle ce qu’est au dix-neuvième siècle l’empire des Indes. Ils ont secondé les fureurs de l’Université, ont soldé les dépenses du procès ; mais ils n’ont eu qu’à soutenir et non à exciter une animosité aussi vive, plus vive peut-être chez les renégats de la patrie, que chez les 88envahisseurs. Rien en France n’était aussi anglais que la célèbre corporation, je veux dire ceux de ses membres, — et c’était le plus grand nombre, — qui étaient restés à Paris après le traité de Troyes. Il est temps que justice soit faite ; l’Université ne fut pas tyrannisée, comme on le lit dans bien des livres ; elle couvrit d’un voile sacrilège, parce qu’il était saint, la satisfaction de sa vengeance contre celle dont la mission divine condamnait son passé. Odieux le rôle des Anglais, beaucoup plus odieux celui des théologiens prévaricateurs, traîtres à leur pays ; mais, il faut se hâter de l’ajouter, bien plus ennemis des prérogatives de la Chaire Apostolique, en révolte contre la chaire de Pierre, et par suite animés d’un esprit anti-catholique.

Aucun excès n’a droit de nous surprendre de leur part. La sauvegarde de la théologie catholique, c’est la docilité envers le gardien indéfectible des enseignements divins, envers le dépositaire suprême des dons apportés au monde par Jésus-Christ. Le maître veut que nous apprenions de lui qu’il fut doux et humble de cœur ; l’obéissance à son vicaire est le premier acte de cette vertu, surtout chez le théologien. Il s’égarera profondément sans cette disposition : alors même qu’il enseignera la lettre de la doctrine, il en faussera l’esprit, selon cette parole de saint Jérôme qui fut et doit être un axiome dans l’Église :

Les hérétiques n’ont pas l’Évangile de Dieu parce qu’ils n’ont pas le Saint-Esprit, sans lequel l’Évangile que l’on enseigne n’est plus qu’une parole humaine82.

Oui, l’Université de Paris a condamné la libératrice de la France ; mais c’est lorsque, depuis cinquante ans, par la prolongation du Grand Schisme, elle s’efforçait d’annuler et par suite de faire disparaître la libératrice du genre humain, la Papauté. L’épouvantable déchirement venait à peine de finir : Martin V cicatrisait les plaies de l’Église ; et l’Université, tout en allumant le bûcher de Rouen, se disposait à recommencer la scission, à donner une plus vive recrudescence à des blessures mal fermées. Elle a livré au pouvoir séculier la miraculeuse apparition du Christ-roi qui est la Pucelle ; c’eut été le sort du vicaire de Jésus-Christ, d’Eugène IV, si on avait exécuté les décisions qu’elle inspirait. Impossible de calculer les maux qu’ont attirés sur le monde le Grand Schisme, les scènes de Constance et de Bâle. L’Université de Paris y joue le grand rôle, et y a pris la plus large part.

Rien de plus important que de mettre en lumière un point si capital. À l’impiété qui répète : l’Église a brûlé la Pucelle, nous sommes en droit de répondre qu’elle ment et calomnie ; qu’elle impute à l’Église l’œuvre de ses propres précurseurs, de ceux qui lui ont ouvert la voie 89par laquelle elle s’est ruée sur l’Europe. Pour rendre cette assertion indiscutable, il est nécessaire de faire connaître l’attitude dans l’Église et dans l’État, affectée depuis un demi-siècle par l’Université ; d’exposer ce qu’elle a osé contre Rome au lendemain du supplice de Rouen ; c’est la raison des deux premiers chapitres de ce second livre, et de celui qui le terminera.

90Chapitre I
L’Université de Paris et le Grand Schisme d’Occident

  • I.
  • Idée que l’Université de Paris se faisait d’elle-même.
  • Son rôle prépondérant dans l’affaire du Grand Schisme.
  • Sous l’antipape Clément VII.
  • L’incohérence de sa conduite sous l’antipape Benoît XIII.
  • Soustraction, reprise, nouvelle soustraction d’obéissance.
  • Combattue par l’Université de Toulouse.
  • Avec quelle tyrannie elle s’impose.
  • Avanies infligées aux députés de Benoît.
  • Ce qui devait s’en suivre.
  • II.
  • Part de l’Université dans le concile de Pise, funeste résultat ; en révolte contre le pape de son choix.
  • III.
  • Indépendance et organisation démocratique de l’Université de Paris.
  • Sa puissance et sa décadence.
  • Elle veut modeler le gouvernement de l’Église sur son propre gouvernement.
  • Propositions révolutionnaires de ses grands docteurs.
  • Sa néfaste influence au concile de Constance.
  • Coupable des suites du Grand Schisme.

I.
Idée que l’Université de Paris se faisait d’elle-même. — Son rôle prépondérant dans l’affaire du Grand Schisme. — Sous l’antipape Clément VII. — L’incohérence de sa conduite sous l’antipape Benoît XIII. — Soustraction, reprise, nouvelle soustraction d’obéissance. — Combattue par l’Université de Toulouse. — Avec quelle tyrannie elle s’impose. — Avanies infligées aux députés de Benoît. — Ce qui devait s’en suivre.

Gerson chargé de faire entendre à Charles VI une de ces remontrances publiques, dont l’Université se montra prodigue envers le roi dément, commençait ainsi sa pédantesque harangue :

Vivat rex, vivat rex, vivat rex, qu’il vive corporellement, spirituellement, civilement, perdurablement, raisonnablement. Ci offre et propose cette belle salutation la fille du roi, la mère des études, le beau clair soleil de France, voire même de toute la Chrétienté, l’Université de Paris de par laquelle nous sommes ici envoyés83.

Beau clair soleil de France, voire même de la Chrétienté, le chancelier n’outrait pas l’idée que se faisait d’elle-même la corporation, dont il était l’organe. Fière des éloges, des privilèges dont l’avaient comblée les papes et les rois, des grands hommes sortis de son sein, aux jours où seule ou presque seule elle distribuait le haut enseignement dans l’Occident, elle avait fini par se regarder comme le soleil devant lequel tout devait s’éclipser, même la Papauté.

91C’est le rôle qu’elle a revendiqué durant le Grand Schisme, qu’elle se préparait à faire passer en coutume permanente à Bâle, alors qu’elle poursuivait la Pucelle avec tant d’acharnement. Un de ses historiens panégyristes a écrit :

Le siècle du Schisme est l’époque de la plus brillante situation de notre université, jamais elle ne fut plus consultée (?), plus écoutée. Jamais elle n’eut tant de part à la décision des affaires de la plus haute importance84.

À cela près qu’elle imposait fort despotiquement ses conseils, sans attendre qu’on les demandât, l’assertion de Crevier est vraie. Mais quelle accusation contre le docte corps ! L’époque où il fut le plus écouté, où il prit le plus de part à la décision des affaires de la plus haute conséquence, est certainement l’époque la plus désastreuse de notre histoire, la plus ténébreuse et la plus funeste de l’histoire de l’Église ; ce n’est que par miracle que la France et l’Église n’y ont pas sombré pour toujours. L’arbre se reconnaît à ses fruits. Qu’on juge par là de la valeur de la turbulente conseillère, de la nature de l’influence exercée par elle dans la décision des affaires les plus importantes.

La superbe n’inspire pas mieux les corps que les individus ; à eux aussi s’adresse la parole des saints livres : là où est l’humilité, là se trouve la sagesse85. Engagée à la suite de l’antipape d’Avignon, Robert de Genève, le faux Clément VII, elle mit une insurmontable opiniâtreté à ne pas avouer son erreur. En vain au dehors de la France, tous les pays non soumis à notre influence adhéraient au pape de Rome, Urbain VI ; en vain dans le sein même de l’Université, sur les quatre nations qui la composaient, la nation de Picardie durant longtemps, la nation anglaise toujours, restèrent fidèles au Pontife Romain ; en vain elle vit le pseudo-pontife jeter en pâture aux séculiers et à des clercs indignes les bénéfices et les dignités ecclésiastiques ; elle s’obstina à ne vouloir faire cesser la division que par une voie justement repoussée par les nations fidèles, et notamment par l’Université d’Oxford, par la cession des deux contendants ; la cession des deux côtés, qui en mettant sur la même ligne le Pontife légitime et l’intrus, couvrait la déviation du beau clair soleil de la Chrétienté.

La mort emporte Robert de Genève (1394). L’Université de Paris, plutôt que de ne pas obtenir la cession d’Urbain VI, préfère se rallier à Pierre de Lune, le faux Benoît XIII. Ce que l’on aurait dû attendre de ces logiciens, c’eut été quelque suite dans leur conduite ; c’eut été de ne pas s’infliger une série de démentis. Il n’en fut rien. Il y a moins d’incohérences dans l’histoire de Byzance ; et il faut prendre son cœur à deux 92mains pour en suivre le récit dans ses historiens panégyristes, qui nous les donnent comme un des grands titres de gloire de la corporation.

Après avoir reconnu durant quatre ans le faux Benoît XIII, l’Université suivie de quelques évêques, sans prendre conseil des diverses parties de l’obédience d’Avignon, proclame que la France n’en reconnaît plus aucune, et va, sans chef, se gouverner par elle-même. Impossible de mieux faire naître le chaos et l’anarchie. Les protestations pleuvent de la part des pays étrangers, de la part des docteurs les plus éminents, qui ont adhéré au Schisme. L’Université de Toulouse surtout, orthodoxe dans son égarement même, publie une lettre, ou plutôt un traité, où, sauf son erreur sur le sujet, elle soutient avec force la doctrine jusqu’alors admise dans l’Église, sur la nature du suprême pouvoir pontifical ; elle déclare que l’Université de Paris et les prélats qui marchent avec elle sont dénués d’autorité pour déposer un pape que jusqu’alors ils ont proclamé légitime ; elle montre les diocèses, les chapitres, et les familles divisés ; l’esprit de révolte gagnant la société entière, et les inférieurs se soustrayant à l’obéissance, dès qu’elle déplaît86. À des raisons si péremptoires qu’oppose l’Université de Paris ? des sarcasmes, car telle est bien la réponse que fit Gerson dans un discours indigne de lui, où il s’oublie jusqu’à traiter de canine l’Université de Toulouse87. Un traitement plus injurieux devait être infligé au chef-d’œuvre de raison et de style des docteurs languedociens. Forts de leur crédit à la cour, les docteurs parisiens font assiéger dans son palais celui qu’ils ont durant quatre ans proclamé le vrai pape, et dont il leur plaît de se séparer.

Immense scandale ! Impossible de mieux condenser les ténèbres que ne le faisait ce vrai beau soleil de la Chrétienté. Dans l’Église de Dieu, tout vient du Souverain Pontife, et depuis quatorze siècles, les peuples chrétiens étaient habitués à recevoir lumière et chaleur de ce vrai beau soleil, autour duquel Jésus-Christ a enroulé les rayons qu’il est venu darder sur le monde.

Ce fut la nuit ; et comme les voleurs dans la nuit, ceux qui convoitaient sans titre valable les bénéfices ecclésiastiques trouvèrent l’occasion propice.

Le rusé Aragonais venait d’échapper aux soldats qui l’assiégeaient dans sa demeure. Les Universités d’Orléans, d’Angers, de Montpellier, de Toulouse, Pierre d’Ailly, demandaient qu’on rétablît l’obédience. Les peuples eux-mêmes le sollicitaient88. Aux fêtes de Pâques 1403, dans les églises de Paris, les cierges portaient le nom de Benoît XIII, et on 93avait inscrit ce même nom sur les tableaux et les murs des édifices saints.

L’Université de Paris, cette conseillère écoutée, qui avait la grande part dans les affaires de la plus haute conséquence, fit publier par le pauvre roi le rétablissement de l’obédience (30 mai 1403)89.

Ce ne fut pas sans envoyer ses ambassadeurs au Pontife qu’elle reconnaissait pour la seconde fois. S’ils étaient chargés de déclarer que l’Université et le roi se remettaient sous sa houlette, ils devaient aussi lui poser leurs conditions, et lui faire des remontrances hautaines. Cette mission délicate échut à Gerson qui n’avait pas approuvé la soustraction d’obéissance, et que son maître Pierre d’Ailly avait combattue plus fortement encore. Le chancelier mit à s’acquitter de la partie pénible de sa mission des ménagements que blâmèrent ses collègues.

L’habile Pierre de Lune, fort de l’amende honorable qui lui était faite, ne tint pratiquement aucun compte des avertissements qui lui étaient donnés. Il revendiqua l’exercice de la puissance pontificale qu’on lui reconnaissait. L’Université de Paris ne l’entendait pas ainsi. Dès 1406 elle machine une nouvelle soustraction d’obéissance, et en prépare les voies.

Elle condamne l’accablante lettre de l’Université de Toulouse. Le parlement déclare qu’elle sera brûlée sur le pont d’Avignon, à Toulouse, à Montpellier, à Carcassonne et ailleurs comme hérétique, perverse, fausse, mauvaise90.

À la requête de l’Université, le parlement prononce, et le roi ordonne que Benoît XIII sera privé des ressources financières qu’il trouve dans la distribution des bénéfices, et le 18 février 1406, il est arrêté que l’on fera une nouvelle soustraction, qui sera proclamée en temps opportun. Ceux qui comme Pierre d’Ally, [Guillaume] Fillastre doyen de Reims, et dans la suite archevêque d’Aix, combattent cette résolution, encourent l’indignation de l’assemblée qui parle de retrancher de son sein ceux qui ne partagent pas ses fureurs91.

Pierre de Lune averti lance l’excommunication contre ceux qui en viendraient à la soustraction. Les porteurs de la Bulle saisis sont jetés en prison.

De l’avis de la conseillère, qui avait la grande part dans les affaires de conséquence, on annonce une séance d’une exceptionnelle solennité, à laquelle le peuple est convoqué. Les Bulles de Benoît XIII y sont publiquement lacérées ; le Pontife, sous l’obéissance duquel l’Université s’était 94rangée à deux reprises différentes, est déclaré hérétique. Ceux qui le reconnaîtront pour pontife seront poursuivis comme fauteurs d’hérésie ; et pareils arrêts doivent être promulgués dans toutes les chaires du royaume (21 mai 1408).

Ceux qui tiennent pour l’antipape ainsi arbitrairement déposé, l’abbé de Saint-Germain entre autres, sont arrêtés. La terreur est telle que Pierre d’Ailly, évêque de Cambrai, l’archevêque de Reims, et d’autres, quoique cités, n’osent pas comparaître.

Pierre de Lune lance l’excommunication contre l’Université de Paris, qui se trouve ainsi sous le poids des anathèmes du pape de Rome et du pape d’Avignon. Elle répond par de nouveaux excès ; les deux envoyés de Pierre de Lune tirés des prisons du Louvre sont promenés sur le char aux ordures avec des inscriptions ignominieuses au front, et ainsi exposés sur un échafaud dans la cour du parlement ; heureux d’avoir la vie sauve92.

Voilà ce que savait faire la savante corporation, à l’époque de sa plus brillante situation, lorsque sa voix était la mieux écoutée et qu’elle avait si large part dans les affaires de la plus haute conséquence.

Impossible de mieux apprendre aux peuples le mépris de l’autorité pontificale, et par suite d’inspirer le désir de s’en passer. L’heure n’était pas venue, et telle n’était pas l’intention de l’Université. Gerson disait d’elle :

l’Université a plus d’yeux qu’Argus, plus de cent regards, plus de mille93,

elle ne voyait pas Luther qui allait venir par le chemin qu’elle frayait ; elle ne voyait pas même ce qu’elle allait faire au concile de Pise.

II.
Part de l’Université dans le concile de Pise, funeste résultat ; en révolte contre le pape de son choix.

L’Université en effet, qui voulait un pape pour l’Église, mais un pape qui fût sous sa dépendance, persuada à Charles VI d’écrire aux cardinaux des deux obédiences, pour se réunir en un concile où l’on donnerait à l’Église un chef incontesté. Le concile s’ouvrit à Pise le 25 mars 1409.

L’Université de Paris y fut largement représentée. Crevier son historien nous apprend que, sur 120 théologiens, 80 appartenaient à la corporation parisienne ; elle y brilla grandement, dit-il, et l’on y suivit exactement son plan et ses maximes94. D’après l’infaillible doctrine que les fruits font connaître l’arbre, plan et maximes furent détestables. L’Église comptait deux 95papes, elle en compta trois après l’assemblée de Pise. Les yeux d’Argus, les cent, les mille regards des docteurs de Paris, n’avaient pas vu qu’avant d’élire un nouveau pape, il fallait s’assurer qu’il serait accepté par ceux qui se ralliaient autour des deux précédents. Il n’en fut rien. Le nouvel élu ne comptant pas beaucoup plus d’adhérents que ses deux compétiteurs, on eut une troisième obédience. Ce nouvel élu était un religieux de Saint-François, Pierre Filargie [Phillarges], ou mieux Pierre de Candie. Il prit le nom d’Alexandre V. Gerson lui fit la leçon après qu’il fut élu ; car, nous dit Crevier, le sermon qu’il prononça en cette circonstance n’était point un éloge du Pontife, c’était un conseil, une exhortation vive et pressante pour l’engager à bien remplir les devoirs de sa charge95.

Alexandre V avait pris le degré de docteur dans l’Université de Paris ; il avait été élu par l’appui des docteurs de Paris ; autant de raisons qui auraient dû lui assurer la sympathique docilité du docte corps. Il n’en fut rien. Avant de quitter Pise, il publia une bulle par laquelle il confirmait sans les accroître les privilèges des ordres mendiants, renouvelait contre leurs détracteurs les condamnations portées par Jean XXII.

C’était un des points sur lesquels l’Université de Paris était le plus chatouilleuse. Composée en grande partie de prêtres séculiers, elle a toujours vu les réguliers, surtout les ordres mendiants, d’un œil jaloux ; elle ne leur a pas pardonné la confiance dont les peuples les entouraient. L’esprit de Guillaume de Saint-Amour a survécu aux écrasantes réfutations que saint Thomas et saint Bonaventure firent de ses téméraires attaques. On le sent à travers toute l’histoire de la fameuse corporation ; il a fait explosion par maints décrets aussi despotiques qu’arbitraires. L’Université, à cette époque de son plus brillant éclat, le Grand Schisme, avait interdit à l’ordre de Saint-Dominique l’enseignement et la chaire pendant dix-sept ans !

La Bulle d’Alexandre V provoqua dans son sein la plus vive fermentation ; elle fut déclarée subversive de l’ordre hiérarchique ; Gerson l’attaqua publiquement dans la chaire96 ; Alexandre V mourut avant la fin des troubles. Son successeur Jean XXIII retira inutilement le document ; il ne parvint pas davantage à se concilier la faveur de ce corps séditieux. Malheur à quiconque ne lui obéissait pas. Il entendait gouverner l’Église ; bien plus, en modifier la divine constitution, et la rapprocher de la sienne propre. C’est ce qui résulte à la fois de ses doctrines et de ses actes.

96III.
Indépendance et organisation démocratique de l’Université de Paris. — Sa puissance et sa décadence. — Elle veut modeler le gouvernement de l’Église sur son propre gouvernement. — Propositions révolutionnaires de ses grands docteurs. — Sa néfaste influence au concile de Constance. — Coupable des suites du Grand Schisme.

La puissance ecclésiastique et civile avaient comblé l’Université de Paris de tant de privilèges qu’elle formait comme une sorte d’état indépendant, sous la suzeraineté du pape et du roi.

Elle ne reconnaissait politiquement d’autre supériorité que celle du roi, auquel elle portait immédiatement ses causes. Exempte des charges publiques, elle jugeait ses sujets. Ils étaient nombreux ; c’était le peuple d’écoliers accourus de toute la Chrétienté, jeunesse turbulente, si souvent en querelle avec les bourgeois et avec le guet ; c’étaient non seulement les maîtres, mais encore les suppôts plus éloignés, c’est-à-dire les papetiers, les enlumineurs, relieurs, et ce qui travaillait pour la science, jusqu’aux messagers ou courriers postaux, qui étaient de son domaine.

Les nombreux collèges, sortes de pensionnats fondés pour les divers pays, formaient comme ses provinces ; elle avait juridiction non seulement sur l’enseignement, mais encore sur la prédication. L’on ne pouvait prêcher à Paris qu’avec son approbation. Mécontente, elle ordonnait suspension de leçons et de prédications. Telle de ses suspensions a duré dix-huit mois.

Elle s’attachait ses gradués par le serment, et aussi par les faveurs en matière bénéficiale que ce titre leur valait. Elle envoyait son rôle en cour de Rome, et Dieu sait si elle s’est montrée jalouse de conserver et d’accroître ces droits réels.

Sous le titre de conservateurs des privilèges, deux hommes puissants étaient chargés de veiller à ce que ses immunités religieuses ou politiques ne reçussent pas d’atteintes.

Elle jouissait d’un immense renom. La première par la date de son origine, la première organisation d’études universelles qu’ait vue le monde, c’est l’Université de Paris. Saint Thomas, saint Bonaventure, Scot, les maîtres les plus fameux avaient occupé ses chaires ; des papes avaient été ses élèves ; les Pontifes Romains l’avaient appelée l’arbre de vie planté dans le jardin de l’Église. Les grands arbres gardent l’envergure de leurs branches, l’ombre de leur feuillage, alors même qu’un ver destructeur s’engendre dans leurs fibres, et en corrompt le principe vital. C’est le cas des grandes institutions en décadence ; c’était celui de l’Université de Paris au quinzième siècle, époque où, quoi qu’en dise son historien Crevier, elle déclinait grandement.

Cet état quasi indépendant était une vraie démocratie. Son premier chef, qui marchait l’égal de l’évêque, le recteur, était élu tous les trois 97mois. Il devait être pris dans la faculté des arts, faculté naturellement la plus turbulente, parce qu’elle se composait de membres plus jeunes. Les trois autres facultés, théologie, droit et médecine, avaient leurs doyens et leurs assemblées particulières pour délibérer sur leurs affaires propres ; mais quand il s’agissait d’intérêts qui concernaient tout le corps, les quatre facultés se réunissaient, délibéraient séparément, et puis discutaient en commun les solutions partielles. Docteurs, licenciés, et même les simples bacheliers étaient admis à ces délibérations.

Cet état démocratique se composait encore des procureurs des nations. Le pays d’origine déterminait la nation à laquelle appartenaient les maîtres et les écoliers. À la nation de France, de beaucoup la plus nombreuse, se rattachaient ceux qui étaient nés dans le midi non seulement de la France, mais encore de l’Europe ; à la nation d’Angleterre, dite aussi Germanique, ceux qui étaient nés non seulement dans l’Angleterre, mais encore dans les pays Scandinaves et le nord ; la nation de Picardie avec la province de ce nom comprenait la Flandre et les Pays-Bas ; la nation de Normandie, la moins nombreuse, n’était que pour cette province.

Durant le Grand Schisme, soit désir de le faire cesser, soit hallucination d’orgueil, l’Université de Paris semble avoir conçu la constitution de l’Église sous cette forme démocratique, si contraire à la constitution que lui a donnée son divin fondateur. À Bâle elle a essayé de pousser aux conséquences les plus extrêmes cette conception subversive ; elle a toujours gardé assez de ce levain de mort, pour que Joseph de Maistre, parlant de l’impur résidu qui en est résulté, de la déclaration de 1682, ait pu dire justement :

Un jour viendra, où l’on conviendra universellement que les théories révolutionnaires… n’en sont qu’un développement rigoureux97.

C’est de la multitude que la révolution fait venir l’autorité ; c’est dans le nombre qu’elle résidait au sein de l’Université de Paris ; un de ses docteurs les plus fameux, Pierre Plaoul, disait à Charles VI, que le diocèse de Rome n’était qu’un diocèse comme celui de Paris ; que le pape n’avait qu’un pouvoir ministériel, c’est-à-dire d’exécution, inférieur à celui du roi, qui avait un pouvoir d’autorité et de puissance ; que le pape pouvait errer, mais non pas l’Église, comme si le corps séparé de la tête était un corps vivant.

Des propositions aussi révolutionnaires abondent dans les écrits de Gerson à cette époque, ainsi que dans ceux de Pierre d’Ailly.

L’Université, habituée à ses assemblées délibérantes parfois si tumultueuses, 98mit une sorte de frénésie à demander la convocation des conciles généraux.

Loin de se décourager par l’issue désastreuse de celui de Pise, elle applaudit à la convocation de celui de Constance. Trois-cents de ses docteurs y furent présents ; et ceux qui étaient à Paris ne cessèrent d’y intervenir par leurs lettres98. Elle se proposait d’exercer une influence prépondérante dans ces assemblées ; voilà pourquoi elle contribua si grandement à faire décréter leur convocation au moins décennale, alors que dans les âges précédents l’Église n’avait pas compté un Concile général pour chaque siècle.

Le Concile s’ouvrit en novembre 1414, mais il était fort incomplet ; car des trois obédiences, celle de Jean XXIII était la seule qui y fût représentée. Malgré l’opposition des cardinaux et l’absence de Jean XXIII, qui s’était évadé, l’Université de Paris fut assez puissante pour faire proclamer dans les premières sessions comme dogme de foi sa grande erreur révolutionnaire, la supériorité du Concile sur le pape ; décision caduque qu’elle présentera dans la suite bien faussement comme celle d’un Concile œcuménique. Rien de plus erroné à quelque point de vue que l’on se place.

Elle introduit sa division par nations dans une assemblée qui devait montrer que dans l’Église il n’y a ni juif, ni gentil, ni grec, ni barbare ; dans le lieu où doit resplendir cette unité parfaite, souverain désir du cœur de Jésus.

Elle ouvre la voie au suffrage universel dans l’ordre politique, alors que dans l’ordre ecclésiastique elle donne voix délibérative aux quelques 15 ou 20 mille clercs qui sont accourus à Constance.

Elle y souffle l’esprit de division par ses récriminations au sujet des annates, et ses motions en sens contraire, au sujet des neuf propositions de Jean Petit.

Trois ans s’écoulèrent sans que la houleuse assemblée pût donner à l’Église un chef incontesté. Dieu eut pitié de tant de maux ; c’est à sa Providence uniquement qu’il faut attribuer la réunion si longtemps attendue de toute la Chrétienté sous la houlette de Martin V (novembre 1418). Le pape qui semble le pape vraiment légitime, Grégoire XII, se démit spontanément, noblement ; Jean XXIII finit par accepter la cession à laquelle il avait paru vouloir se soustraire. L’intrus Aragonais vit l’Espagne se détacher de lui, et sur son rocher de Paniscole [Peníscola] ne conserva qu’un nombre insignifiant d’adhérents.

Le Grand Schisme était fini ; il laissait après lui une ineffaçable trace 99de maux ; ils ne sont pas encore tous guéris, ils ne le seront peut-être jamais. Le Grand Schisme est surtout l’œuvre de l’Université de Paris. La part qu’elle y a prise a fait dire à son historien panégyriste que c’est l’époque de sa plus brillante situation. Jamais elle ne fut plus consultée (lisez : jamais elle n’imposa plus ses conseils) ; plus écoutée ; elle n’eut jamais tant de part à la décision des affaires de la plus haute conséquence. Encore une fois l’arbre se connaît à ses fruits.

À la fin du Concile de Constance, la vierge de Domrémy était dans sa septième année ; elle sera dans sa vingtième quand l’Université de Paris la livrera au bûcher. Le lecteur verra que l’épouvantable déchirement était loin d’avoir ouvert les yeux à la turbulente corporation qui ne méritait pas mieux de la France que de l’Église. C’est ce qu’il faut montrer.

100Chapitre II
L’Université et les factions qui déchiraient la France

  • I.
  • L’Université immiscée dans les affaires de l’État.
  • La France toujours récompensée ou punie de sa conduite envers le pape.
  • L’Université soumet l’Église à l’État et se jette dans les factions politiques.
  • Ses remontrances publiques.
  • Ses inqualifiables susceptibilités à l’endroit de ses privilèges.
  • Le duc de Bourgogne assassin de son cousin le duc d’Orléans trouve des apologistes dans l’Université.
  • Elle est grandement mêlée aux démagogues Cabochiens, partisans de Jean sans Peur.
  • Attentats de ces derniers en 1413.
  • Gerson déclaré contre eux et contre les doctrines de Jean Petit.
  • Elles sont condamnées à Paris.
  • Verts reproches du Dauphin aux docteurs.
  • Azincourt ne fait pas cesser les divisions au sein de l’Université.
  • Scission doctrinale et politique.
  • II.
  • Triomphe du parti démago-bourguignon en 1418.
  • Massacres qui n’ont pas été surpassés par ceux de septembre 1792.
  • L’Université à la disposition de Jean sans Peur.
  • Deuil et colère causée par sa mort sanglante.
  • Part de l’Université dans le traité de Troyes.
  • Combien déclarée pour le parti anglo-bourguignon et ses triomphes.
  • Contraste avec la conduite de Martin V.
  • Le servilisme de l’Université vis-à-vis de l’envahisseur exposé par un historien bien informé et non suspect.
  • Détails inédits.
  • Pourquoi l’histoire de la Pucelle est restée obscurcie.
  • L’Université acquise à l’Anglais jusqu’à la reddition de Paris.

I.
L’Université immiscée dans les affaires de l’État. — La France toujours récompensée ou punie de sa conduite envers le pape. — L’Université soumet l’Église à l’État et se jette dans les factions politiques. — Ses remontrances publiques. — Ses inqualifiables susceptibilités à l’endroit de ses privilèges. — Le duc de Bourgogne assassin de son cousin le duc d’Orléans trouve des apologistes dans l’Université. — Elle est grandement mêlée aux démagogues Cabochiens, partisans de Jean sans Peur. — Attentats de ces derniers en 1413. — Gerson déclaré contre eux et contre les doctrines de Jean Petit. — Elles sont condamnées à Paris. — Verts reproches du Dauphin aux docteurs. — Azincourt ne fait pas cesser les divisions au sein de l’Université. — Scission doctrinale et politique.

L’Université ne s’immisçait pas moins dans le gouvernement de l’État que dans celui de l’Église. Son historien du Boulay constate ce rôle dans les termes suivants :

À cette époque le roi et les administrateurs du royaume prenaient les conseils de l’Université dans toutes les grandes affaires, et le plus souvent c’était l’avis de ses docteurs qui l’emportait99.

À cela près que la corporation offrait ses conseils, alors qu’on ne les demandait pas, l’assertion de l’historiographe est exacte.

Les pages si lugubres de notre histoire durant cette période disent assez ce qu’il faut penser des avis de la conseillère. Dieu punit exemplairement les attentats de la France contre le Saint-Siège, comme il la 101récompense magnifiquement des services rendus à son Vicaire. On en faisait la remarque au temps de Charles VI. Un des meilleurs historiens du monarque, Juvénal des Ursins, raconte que dans un conseil dont son père, le seigneur de Traînel, faisait partie, l’on se mit à rechercher la cause des malheurs du pays. Or, l’un des assistants dit

qu’il avait vu plusieurs histoires, et que toutes les fois que les papes et les rois de France avaient été unis ensemble en bonne amour, le royaume de France avait été en bonne prospérité ; et il se doutait que les excommunications et malédictions que fit le pape Boniface huitième sur Philippe le Bel jusqu’à la cinquième génération ne fussent cause des maux et calamités que l’on voyait. Laquelle chose fut fort pesée et considérée par ceux de l’assemblée100.

Elle méritait et mérite toujours de l’être grandement.

L’Université s’était jetée dans le parti du schisme pour complaire au pouvoir civil ; elle attribuait au roi tout ce qu’elle enlevait au Pontife. Les ordonnances de Charles VI donnaient force aux mesures arrêtées par les docteurs. En vertu des principes émis et des faits qui les appuyaient, le roi devenait en France le vrai chef de l’Église. Politique à jamais néfaste ; à la longue, l’Université et la monarchie devaient en mourir ; si elles ont survécu des siècles, c’est que les monarques furent souvent plus catholiques que les docteurs de Paris, et que ces docteurs eux-mêmes furent, ou inconséquents, ou rejetèrent parfois et tempérèrent dans le seizième et le dix-septième siècle les maximes subversives émises dans le quinzième et reprises un siècle avant la Révolution française.

Il serait impossible de s’expliquer l’animosité de l’Université contre la Pucelle, l’acharnement de sa poursuite, si l’on ne savait à quel point le corps doctoral s’était mêlé aux partis politiques, l’alliance étroite que par la majorité de ses membres il avait contractée avec le Bourguignon d’abord, et dans la suite avec l’Anglais. Il faut en dire assez pour faire comprendre quel démenti la mission divine de Jeanne infligeait à ceux qui se donnaient comme les plus doctes interprètes des oracles divins.

L’Université n’attendait pas, a-t-il été dit, qu’on vînt lui demander ses conseils, elle les apportait d’elle-même et de la manière la plus intempestive. En 1405 ses docteurs prêchaient publiquement contre les prodigalités et le faste du frère du roi, le duc d’Orléans, et de la reine Isabeau, qui, durant les accès de la maladie de l’infortuné Charles VI, étaient légitimement à la tête de l’État. La même année, ils applaudissaient à l’entrée à main armée dans Paris du mauvais génie de la France, Jean sans Peur ; ils allaient en corps, recteur en tête, porter leurs doléances sur la mauvaise administration du royaume à la reine qui refusait de les recevoir, et au 102duc d’Orléans, qui leur répondait par un discours de leur façon, bourré de passages d’histoire et de forts arguments politiques, et qu’il concluait d’une manière aussi juste que piquante.

Comme, disait-il, vous n’appelleriez pas des soldats pour vous aider à résoudre un point de foi dans vos assemblées, on n’a que faire de vous donner connaissance des affaires de la guerre. C’est pourquoi retournez à vos écoles ; ne vous mêlez que de votre métier, et sachez qu’encore qu’on appelle l’Université fille du roi, ce n’est pas à elle à s’ingérer dans le gouvernement du royaume101.

Paroles pleines de sens que le prince accentuait encore dans une lettre à l’Université entière. L’on n’a pas cependant une idée de la susceptibilité jalouse avec laquelle la corporation, qui s’ingérait ainsi dans les plus hautes questions du gouvernement ecclésiastique et civil, veillait à ce que l’on n’intervînt pas même de loin dans son gouvernement intérieur.

En 1404, les gens du sire de Savoisi se prirent de querelle avec les écoliers, qui faisaient une procession ; le tumulte recommença dans l’église, où les estafiers, encouragés par quelques paroles de leur maître, vinrent attaquer jusqu’aux officiants qui durent interrompre le Saint Sacrifice. Il y eut cessation de leçons et de prédications ; ce fut peu de condamner les perturbateurs au fouet, à l’amende honorable, le sire de Savoisi à la fondation de quatre ou cinq chapellenies ; son hôtel fut démoli ; et ce ne fut que 114 ans après que l’Université porta l’indulgence jusqu’à en autoriser la reconstruction, pourvu qu’une inscription perpétuât le souvenir du scandale et de la réparation102.

Un fait plus révoltant encore, c’est celui de Tignonville, prévôt de Paris universellement estimé. Il avait fait arrêter et pendre, malgré les réclamations de l’Université, deux écoliers fort mauvais sujets, coupables de meurtre et de vol sur le grand chemin. L’Université fit suspendre enseignement et prédication. L’avent et le carême 1407-1408 se passèrent sans qu’il y eut sermon dans aucune église, même les jours de Noël et de Pâques, pas plus qu’il n’y avait de leçons dans les classes. Cette rigueur outrée se tournait contre l’Université ; l’on murmurait contre elle sans abattre l’opiniâtreté de ses prétentions ; elle va dès lors trouver le roi, pour lui faire, disait-elle, ses adieux ; fille du roi, mais blessée dans son honneur, devenue brebis errante, elle allait chercher une demeure ailleurs.

Charles VI était personnellement la bonté même ; il était alors dans un de ces moments de retour à la raison, où il était censé gouverner en personne ; il fut dupe de cette boutade comique, et accorda tout ce qu’on 103voulut. Tignonville et son lieutenant furent destitués, condamnés à aller détacher les deux cadavres, à les baiser à la bouche, et à les rendre à l’Évêque et à l’Université. On fit aux deux vauriens des funérailles splendides, telles que deux saints n’auraient pas pu en recevoir de plus solennelles. Une inscription gravée sur leur tombe devait apprendre aux âges à venir combien il était dangereux de toucher à la vindicative mère de la science. Crevier, qui raconte ces détails, écrit que de son temps (1761) l’on pouvait lire la triomphante épitaphe dans le cloître des Mathurins103.

Quand l’Université de Paris vengeait ainsi les voleurs et les meurtriers qui avaient l’honneur de lui appartenir, en 1407-1408, elle montrait vis-à-vis du pseudo-pape, qui devait ne pas l’être pour elle, Benoît XIII, l’inqualifiable insolence dont il a été parlé ; et, au moins par plusieurs de ses membres, elle défendait ouvertement un assassin hautement titré.

Assassin, le duc de Bourgogne le fut, lorsque dans la nuit du 22 au 23 novembre 1407, dans la rue Barbette, il fit massacrer son cousin, l’unique frère du roi, le duc d’Orléans, avec lequel trois jours auparavant il avait feint de sceller une réconciliation, en s’asseyant à côté de lui à la Sainte Table. Il était assez impudent pour avouer son crime, et après quelques mois d’absence, pour s’en glorifier. Il revenait, et en son nom un professeur de l’Université, le docteur normand Jean Petit, faisait l’apologie de son forfait ; il soutenait la légitimité du tyrannicide, et par un second assassinat chargeait la mémoire de la victime de tous les crimes que peut inventer une imagination en délire. Nulle part je n’ai trouvé que dès lors l’Université ait désavoué son professeur, qui ne tarda pas d’ailleurs à mourir.

Le duc assassin n’a jamais perdu les sympathies de l’Université ; il y a toujours compté de chauds partisans, des complices ; il y trouva des vengeurs emportés quand le pont de Montereau but le sang de celui qui avait ensanglanté si atrocement la rue Barbette. Douze ans s’écoulèrent durant cet intervalle : douze ans d’horreurs pour la France. L’Université s’y trouve grandement mêlée.

Jean sans Peur jouissant du fruit de son crime avait une part prépondérante dans le gouvernement ; l’épouse de sa victime, Valentine de Milan, était morte de douleur, ne pouvant obtenir pour réparation que de nouveaux outrages à une mémoire aimée ; les enfants grandissaient enveloppés dans leurs vêtements de deuil ; en 1410, soutenus de leur beau-frère le duc d’Armagnac, qui dès lors donne son nom au parti, par d’autres princes du sang, ils arment pour venger leur père.

104Jean sans Peur fait alors appel aux passions démagogiques. Il soulève en sa faveur la lie de la populace parisienne ; Caboche, un écorcheur, la commande ; l’Université de Paris ne fut pas, dans les commencements, étrangère à ce mouvement, dont l’histoire présente de nombreux traits de ressemblance avec celui qui devait avoir lieu quatre siècles plus tard et s’appeler la révolution française. Les prédications de ses docteurs contribuèrent puissamment à le déchaîner. Le chancelier Gerson se déclara pour la légitimité de la guerre. Il fallait des impôts ; on les décréta, sans excepter les ecclésiastiques qui se soumirent, ni l’Université qui par la bouche de Gerson protesta, et fut jusqu’à dire, dans une harangue publique, que l’oppression des exactions injustes pouvait s’élever à un degré tel,

que l’on pouvait juger sur plusieurs exemples des histoires anciennes, que c’était un sujet de secouer le joug, et de déposer un monarque.

La cour s’émut, le chancelier de France assigna Gerson à comparaître en présence du roi, devant un conseil composé de docteurs en droit, tirés de l’Université. Les collègues agréèrent les explications du chancelier de Notre-Dame, qui dit n’avoir pas parlé affirmativement, et n’avoir induit la chose que par des exemples.

Le pauvre roi était un instrument entre les mains de ceux qui pouvaient s’emparer de sa personne. On lui fit publier contre les princes une déclaration dans laquelle il les accusait de vouloir le détrôner. L’Université déterra une excommunication, lancée il y avait cinquante ans, par Innocent V contre les brigands qui infestaient la France ; elle déclara que la sentence s’appliquait aux Armagnacs, et écrivit dans tout le royaume pour que lecture en fût faite en chaire chaque dimanche104.

La croix de saint André, insigne du parti de Bourgogne, devint tellement en honneur à Paris, dit Juvénal des Ursins, que dans les cérémonies religieuses, les prêtres la substituaient à celle de Notre Seigneur. Malheur à qui ne la portait pas ; il était Armagnac : être Armagnac, c’était être voué à la mort, ou tout au moins au pillage.

La faction démagogique, les bouchers ou Cabochiens, portaient toujours plus loin leurs insolences. En 1413, ils firent main basse sur les principaux personnages de l’entourage d’Isabeau et du Dauphin ; sur les demoiselles de la reine, sur son frère, sur le chancelier de France, et les jetèrent en prison. Leurs fils devaient plus tard en faire autant autour d’une autre reine, et conduire les choses à un point que ne purent atteindre leurs pères de 1413. Tant d’excès avaient révolté ceux qui d’abord les avaient favorisés par leurs discours, entre autres Gerson. Il s’était assez déclaré contre les séditieux pour que sa maison fût pillée et que lui-même 105dût se cacher sur les voûtes de Notre-Dame. Depuis lors il fut acquis aux Armagnacs.

Révoltée de cette tyrannie d’en bas, la partie saine de la population fit entrer les Armagnacs dans Paris. Ce fut le tour des représailles ; le Bourguignon s’enfuit, on exila ses partisans les plus déclarés, plusieurs membres de l’Université, celui entre autres dont le nom devait le plus tristement figurer dans l’histoire de Jeanne d’Arc, Pierre Cauchon.

L’on s’aperçut alors de l’effet des doctrines sur le tyrannicide. Gerson oubliant son sermon sur les excès qui autorisent à déposer les rois s’employa vigoureusement à faire condamner les assertions de Jean Petit. Jean Petit était mort ; on rechercha ses écrits ; Gerson fit un extrait des propositions les plus dangereuses du téméraire docteur et les fit censurer par l’Université. Les partisans secrets de Jean Petit incidentaient ; ils niaient que Petit eut avancé ces énormités. Il fallut compulser les écrits qu’il avait laissés, s’assurer de leur authenticité ; de là de nombreuses séances qui sur les instances de la cour aboutirent, le 23 février 1414, à une condamnation solennelle par l’évêque de Paris de neuf propositions. Les œuvres de Petit furent brûlées dans le parvis Notre-Dame, la peine d’excommunication prononcée contre quiconque en garderait copie. Ce n’était pas la fin de la controverse.

Cependant, tout en s’engageant fort avant dans les affaires ecclésiastiques qui s’agitaient à Constance, l’Université ne perdait pas l’habitude de ses récriminations auprès du pouvoir civil.

Le concile venait de prononcer la déchéance de Jean XXIII ; l’Université se présenta solennellement devant le Dauphin Louis, duc de Guyenne, qui avait pris le gouvernement du royaume ; elle fit par un de ses orateurs des remontrances sur l’excès des tailles et des subsides imposés aux peuples. Le jeune prince courroucé leur demande qui les a poussés à venir porter ces doléances. Ils répondent qu’ils ont une mission par écrit de leur compagnie. Le Dauphin fait sur-le-champ arrêter l’orateur ; il ordonne qu’il soit renfermé dans une chambre jusqu’à ce qu’ils reviennent mieux instruits de leur devoir. Le malencontreux harangueur y resta captif durant plusieurs jours ; il ne fut relâché qu’à la suite d’instantes prières, et avec ces expressives paroles du Dauphin :

Sachez que c’est pour l’amour de Dieu, et seulement par pitié que nous vous accordons ce que vous nous demandez, et que nous ne donnons rien à votre considération. Vous vous en faites un peu trop accroire, par les entreprises que vous faites au-dessus de votre pouvoir et de votre rang et dont le royaume a beaucoup souffert.

Je voudrais bien savoir qui vous a faits si hardis de vouloir destituer le pape (Jean XXIII) sans notre consentement ; il ne vous reste plus peut 106être que de disposer de la couronne du roi, mon seigneur, et de l’état des princes de son sang ; mais nous vous en empêcherons bien105.

Ce Dauphin, enlevé par la mort quelque temps après, avait fort bien vu à quoi devaient aboutir dans l’ordre politique les audaces de l’Université de Paris dans l’ordre ecclésiastique.

Le désastre d’Azincourt survenait quelque temps après, octobre 1415 ; il ne réconcilia pas les partis, pas plus dans l’Université que dans le reste du royaume. En janvier 1416 le duc de Bretagne s’était rendu à Paris comme médiateur. Il voulait que l’Université travaillât avec lui au rapprochement et s’en était clairement exprimé. On délibère sur sa proposition dans les comices de la compagnie ; le parti bourguignon avait dû céder devant les Armagnacs qui commandaient à Paris. Tous les adhérents de Jean sans Peur, la nation de Picardie, la faculté des décrets, plusieurs docteurs en théologie, beaucoup de membres, appartenant aux trois autres nations et aux facultés de médecine et des arts, sont d’avis d’appuyer le duc de Bretagne, certains par là de faire rentrer leur chef politique. Le Recteur s’y oppose ; malgré son opposition, quatre-vingts docteurs vont trouver le médiateur pour l’exhorter à ne pas quitter Paris sans avoir rapproché les esprits, et fait conclure la paix ; mais un docteur de Navarre, le procureur de la nation de France, prend la parole ; ce n’est pas au nom de l’Université que cette proposition est faite, dit-il ; elle n’a cure de la paix qui est demandée, c’est la paix cabochienne. Le duc de Bretagne fut très étonné de les voir ainsi divisés :

— Vous n’êtes pas d’accord, vous êtes divisés, c’est mal fait106, répondit-il.

Ils l’étaient en effet, et à un haut degré. Gerson, qui peut-être se rappelait le pillage de son hôtel et le danger qu’il avait couru en 1413, poursuivait avec acharnement à Constance la pleine condamnation de Jean Petit ; l’assemblée s’était bornée à frapper d’anathème une proposition sur le tyrannicide, sans d’ailleurs faire aucune allusion personnelle. Cela ne suffisait pas au chancelier qui voulait la ratification de toutes les condamnations prononcées sur la matière par l’évêque de Paris. Le duc de Bourgogne de son côté n’épargnait rien pour détourner un coup qu’il regardait comme frappé directement sur lui. Il prodiguait l’or, soudoyait des orateurs qui le défendaient avec plus d’acharnement encore que Gerson n’en mettait à le poursuivre. Il obtint même dans une commission, mais non dans l’assemblée, un blâme contre l’évêque de Paris, qui, disait-on, avait condamné des propositions théologiquement probables.

Les ardentes polémiques qui avaient lieu à Constance se reproduisaient dans l’Université de Paris, d’où elles étaient parties. La cour voulait la 107condamnation et pressait pour que les docteurs de Paris fissent une nouvelle motion auprès du Concile. La nation de Picardie et la faculté de droit canon résistaient ; on n’obtint une majorité qu’en exilant soudainement quarante docteurs, encore la nation de Picardie ne se laissa-t-elle pas entamer107.

Paris était sous la rude main du connétable, le duc d’Armagnac, qui tenait loin son irréconciliable ennemi, le duc de Bourgogne. Ce dernier favorisait plus ou moins ouvertement l’Anglais qui, à la faveur de ces divisions, avançait toujours ; alors que le parti bourguignon triomphait à Auxerre, à Reims, à Troyes, à Châlons, où l’on arborait la croix de Saint-André. À Paris, l’on disait, raconte Juvénal des Ursins, à ceux que l’on savait évidemment être trop extrêmes pour le parti bourguignon,

qu’ils s’en allassent, et au regard des biens, qu’ils en fissent à leur plaisir. Il y en eut plusieurs tant du parlement que de l’Université qui à grand regret s’en allèrent108.

Ils ne devaient pas tarder à revenir.

II.
Triomphe du parti démago-bourguignon en 1418. — Massacres qui n’ont pas été surpassés par ceux de septembre 1792. — L’Université à la disposition de Jean sans Peur. — Deuil et colère causée par sa mort sanglante. — Part de l’Université dans le traité de Troyes. — Combien déclarée pour le parti anglo-bourguignon et ses triomphes. — Contraste avec la conduite de Martin V. — Le servilisme de l’Université vis-à-vis de l’envahisseur exposé par un historien bien informé et non suspect. — Détails inédits. — Pourquoi l’histoire de la Pucelle est restée obscurcie. — L’Université acquise à l’Anglais jusqu’à la reddition de Paris.

Le 29 mai 1418 une trahison livrait Paris aux Bourguignons, c’est-à-dire aux bouchers et à la démagogie. Les prisons se remplirent d’Armagnacs ou de ce que l’on disait tel ; les chefs du parti, le connétable, le chancelier étaient mis sous les verrous ; Tanneguy du Chatel sauvait le Dauphin qui devait être Charles VII, en l’emportant de son lit enveloppé dans un drap et en le déposant à la Bastille. Plus de cinq-cents personnes furent massacrées dans cette journée, écrit dans son journal le faux bourgeois de Paris, que l’on verra dans la suite être l’universitaire Jean Chuffart, un Cabochien.

Ce n’était qu’un prélude ; les Cabochiens exilés rentrèrent. Le 12 juin, environ soixante-mille hommes ou même plus se levaient sur les quatre heures du soir, aux cris de : Vive le roi, vive le duc de Bourgogne. Armés de maillets, de haches, de cognées, de massues, de bâtons, ils se portaient aux prisons et aux lieux où étaient renfermés les Armagnacs ; ils massacraient indistinctement tout ce qui s’y trouvait, les malfaiteurs, les prisonniers pour dettes, avec le connétable, le duc d’Armagnac, le chancelier Henri de Maries et cinq évêques. Les journées de septembre 1792 n’ont pas présenté plus d’horreur ; l’égorgement s’étendit, d’après les historiens 108les plus modérés, à seize-cents victimes ; il en est qui les portent à cinq-mille. Jean sans Peur rentrait à Paris avec la reine Isabeau le 14 juillet sous une pluie de fleurs. Les tueries ne cessèrent pas pour cela. On se défaisait de ses ennemis en les qualifiant d’Armagnacs. Le 21 août fut, comme le 29 mai et le 12 juin, une journée de général massacre. Le duc de Bourgogne finit par faire couper la tête au principal meneur, le bourreau Capeluche, qui lui avait touché la main.

Quelle fut durant cette période de sang la conduite de l’Université ? Ceux de ses suppôts connus pour être Armagnacs furent tués ou prirent la fuite. Le collège de Navarre, le collège de la cour, fut saccagé, la bibliothèque exceptée ; mais tous étaient loin d’être Armagnacs ; c’était le petit nombre. Juvénal des Ursins nous représente Capeluche abordant le duc de Bourgogne aussi hardiment que s’il eut été un seigneur, accompagné qu’il était de ceux qui lui donnaient confort, autorité et aide… de ceux de l’Université, des faux sermonneurs et prêcheurs109. Chuffart, qui devait gagner à cette révolution de succéder à Gerson dans la charge de chancelier de l’Université, nous dit que le 3 juillet

fut faite une des plus belles processions que oncques on eut vue.

Or, continue-t-il, l’Université — ce qui n’est guère conforme aux règles de la liturgie — s’était fondue dans les rangs des bourgeois :

et allaient les gens de l’Université deux à deux, c’est à savoir que chacun maître allait un bourgeois au-dessous de lui, et tous les autres semblablement110.

Ce qu’il ne dit pas, c’est l’ordre donné à l’Université et exécuté par elle d’avoir à révoquer et à radier de ses registres tout ce qu’elle avait fait contre Jean Petit et ses doctrines. Ce ne fut pas assez pour le Bourguignon triomphant ; il lui fallait une réparation plus éclatante. À la suite d’une procession générale le peuple fut convoqué à Notre-Dame ; l’Université était présente avec les nouveaux dignitaires créés par Jean sans Peur. L’évêque, malade fort à propos à Saint-Maur-des-Fossés, avait délégué des vicaires munis de ses pleins pouvoirs. En son nom, ils rétractèrent la sentence portée en 1414 contre Jean Petit et ses doctrines, et déclarèrent que Jean sans Peur était le soutien de la couronne de France. Dans un discours consacré à sa louange, un docteur en théologie de l’ordre de Saint-François le comparait à l’échalas qui soutient la vigne. La vigne c’était sans doute les Cabochiens et le parti dont le sans Peur était l’idole111.

Cependant Martin V, à peine élu, avait cherché à mettre un terme aux maux de la France. Des nonces de choix avaient été envoyés à Paris 109pour s’efforcer d’y rapprocher les partis ; ils s’y trouvaient durant les massacres de juin, ne furent pas sans courir de réels périls, et ne cessèrent pas pour cela de travailler à la paix. Elle fut conclue à Prouilly. Paix de fort peu de durée, la France avait encore de longues expiations à subir ; mais les jours de l’assassin du duc d’Orléans, du héros des sanglantes journées cabochiennes, touchaient à leur terme. Le 10 septembre 1419, Jean sans Peur tombait sur le pont de Montereau, massacré comme sa victime de 1407.

Le meurtre, quelle qu’en ait été l’occasion ou la cause, devait mettre le comble aux malheurs de la France. Les Parisiens à cette nouvelle renouvellent leur serment de fidélité au parti bourguignon, donnent la chasse aux derniers restes du parti Armagnac, et témoignent leur douleur en multipliant les services funèbres, où l’Université prend sa large part. Le faux bourgeois qui lui appartient écrit dans son journal :

Oncques à pape, ni empereur, ni à roi, ni à duc, on ne fit autant de services, après leur trépassement, ni aussi solennels, comme on a fait au duc de Bourgogne que Dieu pardonne. À Notre-Dame de Paris il fut fait le jour de saint Michel, le plus piteusement (de la manière la plus émouvante) que faire se peut. Y avait trois-mille livres de cire… Là eut lieu un moult piteux (très émouvant) sermon que fit le recteur de l’Université112.

L’alliance conclue secrètement avec l’Anglais par le père le fut hautement par Philippe, le fils de Jean sans Peur. Quelques mois après (mai 1420) le traité de Troyes mettait fin à nos annales en faisant de la France une province anglaise. Le vainqueur d’Azincourt, devenu le gendre de Charles VI, était reconnu comme le futur héritier du royaume dévolu pour toujours à sa postérité. Il prenait dès ce moment le titre de régent, et le nom de fils, tandis que le vrai fils, le Dauphin Charles, était répudié, désavoué, proscrit, reconnu inhabile, lui et sa race, à régner en France. C’est la substance du traité parricide. L’Université y eut grande part. Elle était représentée à Troyes par sept de ses docteurs ; l’on peut voir dans son historien du Boulay la lettre qui les accréditait au nom de tout le corps113.

On la trouve dans tous les actes anti-nationaux qui se succèdent durant les seize ans de la domination anglaise à Paris. Pendant le mois de décembre 1420 que le Lancastre passe dans la capitale de France, l’Université est mêlée aux ovations que lui décerne la cité anti-française. Sa docilité est telle que le roi de la Tamise peut impunément attenter à ses privilèges fiscaux, dont elle est pourtant si jalouse. Les trois États 110ont voté des subsides pour réduire le Dauphin Viennois, et le parti qui à sa suite ne veut pas que la France meure. L’Université, exempte jusqu’alors des charges financières, demande à ce que son privilège soit maintenu ; une réponse hautaine du régent la réduit au silence. Elle ne veut pas qu’on la soupçonne d’être du parti des Armagnacs114.

Le 23 du même mois avait lieu une scène destinée à raviver en faveur du parti Bourguignon toutes les sympathies parisiennes. Charles VI et Henri de Lancastre prenaient place sur des trônes, entourés des hauts dignitaires de la couronne. Au nom du fils de Jean sans Peur, de sa veuve, des orateurs venaient demander justice du meurtre de Montereau et solliciter contre le prétendu Dauphin Viennois et ses complices les peines les plus infamantes, justice exemplaire. L’Université se chargea de porter le dernier coup. Au nom du recteur de la corporation, maître Jean l’Archer, docteur en théologie, se fit entendre à la suite des autres orateurs.

[Il fit] ses doléances moult piteusement… Il mit en avant moult de termes et autorités, et exhorta en moult de manières les dits rois qu’ils entendissent les requêtes et prières du dit duc et les voulussent mettre à effet. [L’infortuné Charles VI promit par la bouche de son chancelier] l’accomplissement de toutes les choses dites et demandées, sans faillir, par la grâce de Dieu, et à l’aide de son frère le roi d’Angleterre, régent de France et héritier115.

C’était promettre de poursuivre à outrance son propre fils, coupable tout au plus d’avoir vengé par le meurtre le meurtre du frère de son père, de s’être défait par un assassinat — si assassinat il y avait — de l’assassin des milliers de victimes de 1418 ; de l’indigne prince du sang qui livrait son pays à l’étranger.

Henri V précéda de près de deux mois au tombeau le beau-père, dont le traité de Troyes le faisait le successeur ; il laissait un fils de dix mois. À la mort de Charles VI, la ville de Paris envoya ses députés à Londres déposer les clefs de la cité sur le berceau de l’enfant. L’Université eut sa députation à part ; elle était chargée d’assurer la reine-mère, les ducs de Bedford et de Glocester, les deux oncles du monarque inconscient des deux royaumes, de sa fidélité au sang des Lancastre116. En février 1423, elle prêtait le serment que Bedford exigea de tous les habitants de Paris,

bourgeois, ménagers, charretiers, bergers, vachers, porchers, chambriers, moines mêmes, [le serment d’obéir en tout et partout à Bedford, régent de France] et de nuire de tout son pouvoir à Charles qui se dit roi de France, et à tous ses alliés et complices117.

Le chroniqueur ajoute 111que tous le firent,

les uns de bon cœur, les autres de mauvaise volonté.

La suite des faits prouve que ces derniers étaient le petit nombre et que l’ensemble de l’Université n’en faisait pas partie.

Heureusement que, parmi tant de châtiments infligés à la France de cette époque, Dieu lui avait épargné celui qui était réservé à un autre âge, le châtiment de se voir annulée, absorbée, par sa capitale. L’on ne pouvait pas dire alors : qui possède Paris, possède la France. Le patriotisme exilé des bords de la Seine s’était réfugié au-delà de la Loire. On a vu combien il était vivant dans le clerc français, qui écrivait à Rome le Breviarium historiale. Le pape, à la suite duquel il était probablement attaché, Martin V, était loin d’avoir vis-à-vis de la victime du traité de Troyes le sentiment des docteurs de Paris. Il ne reconnaissait pas au fatal protocole le droit de supprimer la France. À la mort de Charles VI, il écrivit au roi de Bourges une lettre dans laquelle il salue en lui le roi de France, lettre fort touchante, pleine d’avis paternels, où respire l’amour des peuples et de notre infortuné pays. Un catholique français est heureux de la lire dans les annales de l’Église118 ; c’était approuver implicitement la mission de la jeune fille qui allait nous relever, et que l’Université de Paris devait si cruellement poursuivre.

Près de sept ans devaient s’écouler avant son apparition ; sept ans de désastres pour Charles VII, de décomposition du parti national, qui en vint à l’état que nous a décrit Jacques Gelu. Le faux bourgeois, une sorte d’abbé Grégoire de l’époque, le cabochien Chuffart nous peint les sentiments de Paris et de sa corporation. À ses yeux, les Armagnacs qui, il faut l’avouer, déshonoraient leur cause par d’atroces barbaries, les Armagnacs sont pires que les Sarrasins. La défaite de Verneuil, 17 août 1424, fut pour le parti national comme un autre Azincourt. Chuffart nous peint le triomphe que Paris décerna à l’Anglais vainqueur, au frère du vainqueur d’Azincourt, au régent Bedford. Il fut reçu à Notre-Dame

comme si ce fut Dieu… Bref on ne vit oncques plus d’honneur faire, quand les Romains faisaient leur triomphe, qu’on lui fit à cette journée, et à sa femme qui allait après lui quelque part qu’il allât119.

L’Université voulut que la pierre de ses édifices transmit aux âges à venir les preuves de son dévouement à la cause de l’étranger. Le fait nous est garanti par un de ses docteurs, d’un nom peu sympathique aux catholiques, qui vivait deux siècles plus tard ; mais qui a profondément étudié sur pièces l’histoire de sa corporation, par le docteur Richer. Richer a composé en français une histoire de la Pucelle, non encore imprimée, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque nationale ; il a 112aussi ébauché en latin une histoire de l’Université de Paris, que l’on peut consulter au même dépôt. L’on sait que les armes des Lancastre étaient deux roses. Voici le texte même de Richer :

L’Université était devenue tout anglaise par la faction des ducs de Bourgogne, desquels les suppôts des ducs de Bourgogne s’étaient rendus tout esclaves ; de sorte que pour lors la Sorbonne faisant bâtir le corps de logis qui était sur la rue de Sorbonne, joignant au cloître de saint Benoît, y fit relever en bosse les armes d’Angleterre, savoir trois grandes roses qui avaient chacune en diamètre un pied et demi, et y ont demeuré jusques à cette présente année 1638, que ce logis a été entièrement démoli, pour satisfaire au dessein de M. le Cardinal de Richelieu, qui fait rebâtir tout à neuf le collège de Sorbonne120.

La façade extérieure proclamait le dévouement à la cause anglaise des docteurs insurgés contre Rome ; il s’étalait à l’intérieur. Le même Richer nous apprend dans son histoire de l’Université que les deux roses étaient aussi sculptées dans l’escalier d’honneur de la Sorbonne. Ce dévouement était désintéressé ; car, ajoute-t-il, je n’ai pu trouver nulle part que les Anglais aient contribué en rien à rebâtir la maison ou la bibliothèque121.

Le passage suivant du même auteur résume la part de l’Université dans les malheurs de cette époque.

L’Université de Paris, dit-il, a rué la première pierre de scandale contre la Pucelle. Jean de Bourgogne, prince fort populaire et puissant, employa toute son industrie et moyens pour venir au gouvernement de l’État ; et connaissant le crédit auquel était en ce temps l’Université de Paris, il acheta l’affection et faveur de ce corps lettré, et par ce moyen aussi celle de tout le peuple de Paris, voire (de) la plus grande partie du royaume de France. Certes nos histoires font foi que pour acquérir réputation et faveur parmi le peuple, il suffisait d’être porté et assisté par l’Université122.

Terrible accusation ! Nouvelle preuve que les ennemis des privilèges du siège de saint Pierre sont les ennemis de la France et de ses meilleures gloires. Richer s’étonnait de ce que l’histoire de le Pucelle était toujours enveloppée de ténèbres ; il s’ébahissait de ce que l’on eut pris si peu de soin d’en faire voir la vérité123.

Il semble oublier ce qu’il vient de nous dire de l’immense influence de l’Université. L’Université avait en sa main la censure des livres à imprimer. Elle n’eut pas laissé passer l’exposé détaillé des faits qui justifient l’assertion que l’on vient de lire. N’est-ce pas la raison pour laquelle 113l’histoire de Jeanne par Richer lui-même, une des meilleures, est encore inédite ? On a songé dans notre siècle à la mettre au jour ; mais les passions du libre-penseur qui en avait conçu le projet devaient aussi se faire jour dans l’édition préparée. Richer était théologien ; il a étudié les mémoires qui sont ici traduits : il en a donné la substance dans une courte dissertation, où il établit la divinité des révélations de Jeanne. Le futur éditeur, qui m’est inconnu, a marqué ce passage d’un crochet au crayon, et écrit à la marge : à omettre. Ce serait retrancher les meilleures pages.

L’Université fut constante dans son dévouement à l’étranger ; elle le lui conserva jusqu’au jour où Paris redevint français, avril 1436. L’année précédente elle avait envoyé ses délégués au congrès d’Arras. Selon ses usages, elle les avait munis d’instructions écrites auxquelles ils devaient se conformer. Ces instructions finissent par cette recommandation :

Les députés termineront leur harangue par des remerciements à Sa Majesté (anglaise), pour sa grande bienveillance, sa paternelle affection envers la ville de Paris, et envers ses habitants ; amour constant que proclament tant de bienfaits accordés à cette cité. Sa Majesté a voulu ainsi reconnaître l’amour, la fidélité dont Paris a été et est toujours animé envers cette même majesté. Qu’ils n’oublient pas de recommander l’Université124.

Ce n’est qu’en se rappelant ces dispositions de la célèbre corporation que l’on peut s’expliquer la part capitale prise par elle au martyre de la libératrice. Avant de mettre sous les yeux les faits et les pièces qui l’établissent, il faut faire connaître ceux sur la tête desquels retombe principalement l’odieux du forfait, ceux qui très probablement entraînèrent des collègues habitués à les suivre. Quels furent et qu’étaient les principaux bourreaux de la Pucelle ?

114Chapitre III
Les principaux bourreaux de la Pucelle

  • I.
  • Pierre Cauchon.
  • Coup d’œil général sur Cauchon.
  • Sa naissance.
  • Ses débuts universitaires.
  • Missions confiées.
  • Lancé dans la politique.
  • Banni et proscrit en 1413 comme Cabochien.
  • Réfugié auprès de Jean sans Peur, député par lui à Constance pour y défendre les doctrines du tyrannicide.
  • Reparaît à Paris durant les massacres de 1418, est récompensé.
  • Son influence dans l’Université : est délégué à Troyes.
  • Porté par la faction anglo-bourguignonne à l’évêché-pairie de Beauvais.
  • Se montre zélé jusqu’à la cruauté pour le parti anti-national.
  • Comblé de faveurs par les Anglais.
  • Membre du conseil royal, intervient dans toutes les grandes missions.
  • Chargé de réduire la vallée de la Meuse.
  • D’accord avec l’Université.
  • Conservateur élu de ses privilèges.
  • Expulsé de Beauvais.
  • Grand négociateur de l’achat de la Pucelle.
  • Son assassin.
  • Ses précautions pour se couvrir.
  • Toujours en faveur auprès de l’Université.
  • Apparaît à Bâle ; excommunié.
  • Député à Arras. Expulsé de Beauvais.
  • Grand négociateur de l’achat de la Pucelle.
  • Son assassin.
  • Ses précautions pour se couvrir.
  • Toujours en faveur auprès de l’Université.
  • Apparaît à Bâle ; excommunié.
  • Député à Arras.
  • Expulsé de Paris.
  • Conserve les faveurs de l’Anglais.
  • Sa mort.
  • Ses libéralités.
  • Ses restes.
  • II.
  • Thomas de Courcelles.
  • Bras droit de Cauchon à Rouen.
  • Ce qu’il y a fait.
  • Recteur, gourmande Cauchon de ses lenteurs.
  • Dépose à la réhabilitation.
  • Père des libertés gallicanes.
  • Âme du brigandage de Bâle.
  • Comment Rome acceptait les libertés gallicanes.
  • Ce que Courcelles a entendu à Mantoue de la bouche de Pie II.
  • L’attitude de Courcelles et de son école jugée par Pie II.
  • Pourquoi l’Université était si attachée à la Pragmatique Sanction.
  • Momentanément abolie par Louis XI.
  • Courcelles successivement dévoué aux Anglais et à Charles VII.
  • Combien Courcelles et ses semblables sont funestes dans l’Église.
  • Courcelles grand précurseur de Luther.
  • III.
  • Guillaume Érard, Nicolas Midi, Jean Beaupère, et autres assesseurs de marque.
  • Érard : sa part dans l’assassinat de la Pucelle.
  • Faveur dont il jouissait dans l’Université.
  • Plusieurs fois recteur.
  • Combien animé contre Rome.
  • Sa part dans la condamnation de Jean Sarrazin.
  • Combien Anglais.
  • Nicolas Midi : le plus odieux des six docteurs mandés de Paris à Rouen.
  • Rédacteur présumé des XII articles, dernier insulteur de Jeanne.
  • Fauteur de Bâle.
  • Présumé Cabochien.
  • En faveur auprès des Anglais.
  • Harangue Charles VII.
  • Beaupère : principal interrogateur.
  • Combien partial.
  • En grande faveur auprès de ses collègues.
  • Son rôle à Bâle.
  • Combien dévoué aux Anglais.
  • Sa déposition extra-canonique en 1450.
  • Jacques de Touraine, Gérard Feuillée, Pierre Maurice.
  • IV.
  • Jean d’Estivet, Nicolas Loyseleur.
  • D’Estivet le promoteur.
  • Ses infamies dans le procès de Rouen.
  • Loyseleur plus infâme encore.
  • Ce qu’il a fait au procès.
  • Opposé à Rome, député à Bâle.
  • Révoqué.
  • Sa mort.
  • Un coupable collectif, l’Université.

I.
Pierre Cauchon
Coup d’œil général sur Cauchon. — Sa naissance. — Ses débuts universitaires. — Missions confiées. — Lancé dans la politique. — Banni et proscrit en 1413 comme Cabochien. — Réfugié auprès de Jean sans Peur, député par lui à Constance pour y défendre les doctrines du tyrannicide. — Reparaît à Paris durant les massacres de 1418, est récompensé. — Son influence dans l’Université : est délégué à Troyes. — Porté par la faction anglo-bourguignonne à l’évêché-pairie de Beauvais. — Se montre zélé jusqu’à la cruauté pour le parti anti-national. — Comblé de faveurs par les Anglais. — Membre du conseil royal, intervient dans toutes les grandes missions. — Chargé de réduire la vallée de la Meuse. — D’accord avec l’Université. — Conservateur élu de ses privilèges. — Expulsé de Beauvais. — Grand négociateur de l’achat de la Pucelle. — Son assassin. — Ses précautions pour se couvrir. — Toujours en faveur auprès de l’Université. — Apparaît à Bâle ; excommunié. — Député à Arras. — Expulsé de Paris. — Conserve les faveurs de l’Anglais. — Sa mort. — Ses libéralités. — Ses restes.

Tout s’unit pour inspirer l’horreur de celui qui depuis longtemps a été surnommé le Caïphe de la passion de la fiancée du Christ-Roi. La profanation 115d’un caractère éminemment saint, voué avant tout à la défense des petits et des simples ; l’hypocrisie sacrilège d’une procédure qui prétend être canonique, alors qu’elle est la barbarie et l’iniquité ; l’astuce raffinée du grand coupable que met en saillie l’innocence et la candeur de la victime ; tout fait de Pierre Cauchon un des noms les plus hideux de l’histoire.

L’ambition créa le monstre ; monstre aux dehors polis, solennels, tels que savent les revêtir ceux qui, peu soucieux de la vertu, veulent cependant jouir des honneurs rendus à ceux qui trônent là où elle devrait s’asseoir. Cauchon occupa le siège de Beauvais, et mourut sur celui de Lisieux. La politique le poussa dans les hautes dignités ecclésiastiques ; il y vécut pour la politique, et mit au service de la politique des prérogatives concédées pour une autre fin.

Pierre Cauchon naquit à Reims d’une famille qu’il vit probablement anoblir. L’assertion souvent répétée de Juvénal des Ursins, qui le fait naître d’un vigneron des environs de Reims, ne semble pas pouvoir subsister, en présence des preuves par lesquelles le grand généalogiste français, le P. Anselme, établit qu’il était fils d’un licencié ès lois, maître Rémy Cauchon, auquel Charles VI concéda, en 1393, des lettres de noblesse. Sa mère s’appelait Rose Gibours125.

Élève de l’Université de Paris, il en occupa de bonne heure la suprême magistrature, puisqu’il fut créé recteur en 1403. Honneur bien éphémère : la durée en était de trois mois seulement ; il ne laissait pas que de poser celui qui en était investi. Cauchon, après la maîtrise ès arts, s’appliqua à l’étude du droit canon, conquit le degré de licencié, et enseigna quelque temps cette partie de la science ecclésiastique. Il fallait que ses collègues lui reconnussent quelque supériorité, car on le trouve en 1407 et en 1409 député avec Gerson en Italie pour les affaires du schisme126.

La politique attirait surtout le licencié en décrets. Il fut grandement mêlé aux troubles cabochiens de 1412 et 1413 ; il devait être un des boute-feux. Ce qui le prouve, c’est que lorsque les Armagnacs revinrent au pouvoir, il fut un des quarante perturbateurs nommément proscrits. L’édit leur impute les troubles précédents, les qualifie de séditieux, de rebelles, de criminels de lèse-majesté ; ordonne à tous les officiers royaux de les appréhender comme traîtres, homicides, malfaiteurs, et de les envoyer au roi, pour qu’il en soit fait la justice qu’ils méritent127.

L’asile de Cauchon était tout préparé. Il se rendit auprès de celui 116dont il avait si chaleureusement embrassé la cause, auprès de Jean sans Peur. Le duc en fit son aumônier. C’est sous ce titre, auquel s’ajoutait celui de vidame de l’église de Reims, que Cauchon parut au concile de Constance. Son maître le délégua à cette assemblée avec l’évêque d’Arras Martin Porrée, pour y empêcher le condamnation de Jean Petit. Gerson dans une de ses chaleureuses harangues, évoquant le souvenir de l’assassinat du duc d’Orléans, se tourne vers Cauchon, l’apostrophe en l’appelant son très cher compatriote et lui demande s’il aurait approuvé ce meurtre.

— Vous étiez en Italie, continue-t-il, mais si vous aviez été présent, n’auriez-vous pas déconseillé semblable crime128 ? etc.

Cauchon reparut à Paris en 1418, au milieu des orgies de sang des bouchers et des Bourguignons triomphants. Jean sans Peur connaissait son aumônier ; il le constitua juge des prêtres armagnacs129 ; et le 22 juin, entre les massacres de juin et d’août, il en fit un des maîtres des requêtes de Charles VI, dont il était le maître130.

L’ancien professeur de la faculté des décrets a dû animer de loin la résistance opposée par les juristes aux motions de Gerson contre les propositions de Jean Petit. L’ancien délégué de l’Université n’a pas dû médiocrement contribuer à la rétractation par laquelle l’Université désavoua toutes les prédications, lettres, écrits, discours publics, souscriptions en matière de foi, députations, ambassades, accomplis en son nom, sur tous les objets intéressant le roi, le gouvernement du royaume, l’état et l’honneur du duc de Bourgogne131. L’Université reniait tout ce qu’elle avait fait depuis six ans sous l’impulsion de Gerson, dont les partisans furent appelés la secte de Gerson132.

Le meurtre de Jean sans Peur ne fit qu’accélérer la fortune de Pierre Cauchon. L’homme de confiance du père a dû devenir le conseiller intime du fils. On le trouve désormais dans toutes les grandes affaires de la cour franco-anglaise ; il restera Anglais lorsque, par le traité d’Arras, son protecteur le duc de Bourgogne reviendra au parti national ; motifs bien suffisants pour supposer que le solennel clerc, ainsi que l’appellent les chroniques bourguignonnes, a dû pousser le père et le fils à se rallier à l’Anglais, et a exercé une grande influence dans les délibérations qui amenèrent le traité de Troyes.

Cauchon fut délégué à Troyes par l’Université de Paris133. Il ne tarda pas à recevoir la récompense de ses services. L’évêché de Beauvais 117était vacant, c’était un évêché-pairie ; aussi le parti bourguignon y avait-il fait élire le chanoine de Laître, si cher aux bouchers, qu’à la suite de leur triomphe de 1415 et de 1418, ils en avaient fait un chancelier de France ; de Laître mourut sans avoir eu le temps de prendre possession134. On jugea qu’il ne pouvait mieux être remplacé que par maître Cauchon ; la faction l’élut le 4 septembre 1420 ; et le duc de Bourgogne voulut rehausser par sa présence l’intronisation de son favori135.

Juvénal des Ursins cite un fait qui montre le zèle du prélat courtisan pour la cause anglaise. Trois religieux avaient été pris à Meaux, défendant la ville contre les Anglais qui assiégeaient la place.

Cauchon faisait diligence de les faire mourir, et de les mettre en attendant en bien fortes et dures prisons ; non considérant (sans considérer) qu’ils n’avaient en rien failli ; car la défense leur était permise de droit naturel, civil et canonique. Mais cet évêque disait qu’ils étaient criminels de lèse-majesté, et qu’on les devait dégrader ; ce qu’il faisait pour montrer qu’il était bon et zélé anglais136.

Les Anglais récompensaient tant de dévouement à leur cause ; ils accroissaient un pouvoir dont ils étaient sûrs. Des lettres patentes du 22 juillet 1422 interdisaient au bailli de Senlis et à tous les juges royaux d’exercer aucun acte de juridiction dans le comté de Beauvais et le vidamé de Bergeroy [Gerberoy].

La même année Cauchon, en compagnie du barbare Morvilliers, président du parlement de Paris, est envoyé vers le duc de Bretagne, qui voulait s’entremettre pour la paix. En 1424 il souscrit l’acte par lequel le régent Bedford, au nom de son neveu, un roi de 4 ans, s’adjuge l’Anjou et le Maine137.

En 1428, Bedford institue une commission chargée de surveiller la Champagne et de réduire les places isolées, qui aux bords de la Meuse tenaient pour la France ; c’étaient les lieux d’où allait partir la libératrice. Cauchon est nommé président de cette commission138.

Cauchon fut de bonne heure membre du conseil royal franco-anglais ; le conseil n’oubliait pas un évêque qui était à ses ordres. Le siège de Rouen vint à vaquer. Le procès-verbal d’une délibération tenue le 15 décembre 1429 porte que l’on écrira à Rome pour faire obtenir au courtisan mitré ce siège métropolitain : démarches qui n’aboutirent pas139.

Cauchon marchait en parfaite intelligence avec l’Université de Paris ; 118les instructions données aux députés chargés en 1422 d’aller mettre les hommages des docteurs aux pieds du berceau de l’enfant qui avait nom Henri VI, portent que les envoyés s’adresseront d’abord à Cauchon140. L’Université fit plus ; elle avait besoin d’un puissant protecteur pour veiller au maintien de ses privilèges ; elle pouvait le choisir entre les évêques de Meaux, de Beauvais et de Senlis. En 1423 elle choisissait Cauchon, et lui conférait le titre de conservateur apostolique de ses prérogatives, charge importante qui lui donnait juridiction sur le docte corps. Le conservateur avait son tribunal pour juger les délits qui se commettaient dans la tumultueuse compagnie ; c’était derrière le conservateur qu’elle s’abritait lorsqu’elle se croyait lésée. Par la nature même de la fonction, il existait, entre les suppôts de la mère des sciences et le conservateur de ses privilèges, les rapports de confiance des clients vis-à-vis d’un patron qu’ils ont élu.

Telle était la haute situation de Cauchon lorsque le miracle de la Pucelle vint imprimer un stigmate de divine réprobation à la cause à laquelle il s’était si entièrement dévoué. Le Caïphe de Beauvais se raidit comme celui de Jérusalem. À la suite du sacre, les villes s’ouvraient d’elles-mêmes devant l’envoyée du ciel. Si de ténébreuses machinations n’avaient pas arrêté sa marche triomphante, il est permis de croire que toutes les provinces conquises redevenaient françaises sans coup férir, Paris une fois rendu. Beauvais n’attendit ni la présence de Jeanne, ni celle de Charles ; il se souleva spontanément à leur approche, malgré l’évêque ; chassa le prélat, se saisit de ses biens, et se proclama français141. Cauchon se réfugia auprès du conseil royal, le cœur profondément ulcéré, et rêvant la vengeance.

La prise de Jeanne à Compiègne, moins d’un an après, le 23 mai 1430, lui fournit pour la satisfaire l’occasion qu’il cherchait. Durant plus de trois mois, il s’emploie pour amener le duc de Luxembourg et le duc de Bourgogne à lui vendre la proie qu’il convoite142. La Pucelle a traversé en courant une langue de terre de son diocèse ; c’est là qu’elle a été prise143. C’est assez pour qu’il se dise en droit de la mettre en jugement. Ce sera un procès en matière de foi. Comment ne serait-elle pas en opposition avec la foi, celle qui va à l’encontre du beau clair soleil de la Chrétienté, et du conservateur de sa lumière ? Dire la part de Cauchon dans la passion et le martyre de la libératrice, 119ce serait les raconter dans leur entier. Ce n’est pas l’objet de ce travail.

Les mémoires pour la réhabilitation, qui en sont le fond, exposeront les prévarications du sacrilège prélat. Les précautions qu’il prit pour prévenir un retour de fortune et tromper la postérité indiquent suffisamment le cri réprobateur qu’il entendait retentir au fond de sa conscience.

Cependant Beauvais restait français, et un autre titulaire occupait le siège de Rouen. Cauchon ambitionna le siège de Bayeux ; des lettres de l’Université le recommandèrent en cour de Rome144 ; un autre fut préféré ; et Cauchon se contenta de Lisieux, où il fut transféré par des lettres apostoliques d’Eugène IV en date du 8 août 1432.

Il ne pouvait pas être conservateur des privilèges de l’Université ; il recommanda qu’on lui substituât l’évêque de Meaux, de Brion. L’Université reconnaissante déféra à ses désirs.

L’évêque de Lisieux continua à être un des conseillers préférés du gouvernement anglais : en 1434 il fait une courte apparition à Bâle dans un but politique plus que pour prendre part aux discussions théologiques145. Il y fut momentanément excommunié pour n’avoir pas soldé le tribut exigé pour sa translation à Lisieux ; il satisfit146.

L’année suivante, il est, au congrès d’Arras, un des ambassadeurs du gouvernement anglais. Il y porte et y défend ces propositions inacceptables qui font rompre les négociations avec l’envahisseur147 ; les légats du pape parviennent à opérer la réconciliation entre le roi de France et le duc de Bourgogne. Quelque dures que fussent les conditions, c’était un immense coup porté à l’étranger, et le jeune roi d’Angleterre en pleura.

Cauchon resta fidèle à l’étranger, alors que s’en détachait le puissant protecteur qu’il était censé n’avoir fait que suivre. L’année suivante (14 avril 1436), lorsque Richemont et Dunois entrent à Paris, et vérifiant la parole prophétique de Jeanne, font perdre à l’Anglais gage plus grand qu’Orléans, Cauchon est dans la ville, cherchant à conserver une domination qui a beaucoup trop duré, puisqu’elle a duré seize ans. Cauchon fut chassé de Paris, comme il l’avait été de Beauvais, sept ans auparavant148.

En 1439 Cauchon est à Calais, représentant l’Angleterre dans les conférences qui ont pour objet la paix entre la France et son ennemie, et le rachat du duc d’Orléans captif à Londres depuis Azincourt, c’est-à-dire depuis près de vingt-cinq ans. Elles n’aboutirent pas149.

120Le prélat coupable de tant de méfaits contre son pays fut jeté par la mort aux pieds du tribunal de Dieu, pendant qu’il était entre les mains de son barbier, le 18 décembre 1442150. La France a été faite par les évêques ; elle périra le jour où des évêques tels que Cauchon seront assis sur ses sièges épiscopaux.

Une certaine libéralité qui éclate à propos, de la solennité dans les manières, font partie de la grande ambition. Cauchon n’en était pas, dit-on, dénué. Puissent de meilleurs motifs lui avoir inspiré les fondations assez nombreuses relatées dans son testament ! La foi, qui survivait au milieu des affreux désordres du temps, ne permettait pas à un chrétien qui le pouvait, encore moins à un évêque, de mourir sans faire la part des saintes œuvres. Puissent-elles lui avoir obtenu auprès de Dieu un pardon que l’histoire, à laquelle le fond des cœurs reste caché, ne lui accordera jamais ! Il sera question ailleurs de l’anathème que, d’après quelques historiens, Calixte III prononça contre les restes du meurtrier de la Pucelle.

Cauchon eut des complices qui le suivirent de cœur, et doivent partager la réprobation attachée à son nom.

II.
Thomas de Courcelles
Thomas de Courcelles, bras droit de Cauchon à Rouen. — Ce qu’il y a fait. — Recteur, gourmande Cauchon de ses lenteurs. — Dépose à la réhabilitation. — Père des libertés gallicanes. — Âme du brigandage de Bâle. — Comment Rome acceptait les libertés gallicanes. — Ce que Courcelles a entendu à Mantoue de la bouche de Pie II. — L’attitude de Courcelles et de son école jugée par Pie II. — Pourquoi l’Université était si attachée à la Pragmatique Sanction. — Momentanément abolie par Louis XI. — Courcelles successivement dévoué aux Anglais et à Charles VII. — Combien Courcelles et ses semblables sont funestes dans l’Église. — Courcelles grand précurseur de Luther.

Celui que Cauchon employa de préférence, dit Quicherat, fut Thomas de Courcelles, un des six docteurs venus de Paris à Rouen pour pressurer l’accusée par leurs interrogatoires.

Quicherat résume ainsi la part de Courcelles dans le procès :

Il assista à presque toutes les séances, donna son avis dans toutes les délibérations, travailla au réquisitoire, le lut, déposa contre Jeanne huit jours après sa mort, fut rétribué au taux de vingt sous tournois par jour, d’une somme de cent-treize livres, qui représente ainsi cent-treize jours de travail. — L’Inquisiteur (lisez le sous-inquisiteur) ne reçut pour sa coopération que vingt-cinq livres tournois ; — enfin il rédigea (en latin) l’instrument du procès. Il le rédigea et n’eut pas le courage dans cette rédaction de laisser son nom partout où il se trouve consigné sur la minute ; de sorte que, dès l’issue du procès, il regrettait d’y avoir tant travaillé, et l’on peut se demander si le sentiment qu’il en garda pour le reste de sa vie fut la honte d’avoir été dupe, ou le remords d’avoir capitulé par timidité, sur des points qui ne lui avaient jamais paru honnêtes151.

121Quicherat ne dit pas tout. Dans la séance du 9 mai le sanhédrin de Rouen, ayant fait étaler devant l’accusée l’appareil des tortures, délibéra si elle n’y serait pas soumise. La presque universalité des docteurs repoussa ce moyen barbare, que la loi canonique interdisait d’appliquer aux femmes. Trois des opinants furent d’un avis contraire ; Courcelles est un des trois152.

L’Université de Paris a pressé Luxembourg de livrer sa prisonnière aux tribunaux ecclésiastiques ; il a réprimandé Cauchon de la lenteur de ses poursuites, exhorté le roi d’Angleterre à se hâter. Ces négociations ont duré sept mois. Au moment où l’Université y prend une part plus odieuse, son recteur est Courcelles, du 10 octobre au 16 décembre153.

Thomas Courcelles fut interrogé pour la réhabilitation de 1456. Voici le jugement porté par Quicherat sur sa déposition :

L’embarras qui règne dans toutes ses réponses est digne de pitié. Ce ne sont que réticences, hésitations, omissions : des circonstances qui devaient faire le tourment de sa mémoire, il ne se les rappelle pas ; d’autres qu’il avait consignées dans sa rédaction, il les nie. Toute son étude est de donner à entendre qu’il a pris peu de part au procès. Mais cela n’est pas admissible154.

Ainsi parle de Courcelles le paléographe qui, dans le reste des lignes qu’il lui consacre, lui est on ne peut plus sympathique, comme cela devait être. Courcelles a des titres aux sympathies des libres-penseurs.

Qu’était donc ce bras droit de Cauchon et que devait-il être durant la longue carrière qui lui restait à parcourir ? Quicherat répond :

Il faut reconnaître en lui le père des libertés gallicanes. Après les avoir dictées l’une après l’autre à l’assemblée (de Bâle), il eut l’art inconcevable de les faire accepter à Rome155.

Père des libertés gallicanes, c’est incontestable. Du Boulay l’appelle le défenseur très intrépide de ces libertés, ennemi irréconciliable des annates et de pareilles exactions de la cour de Rome156.

Personne plus que Courcelles n’a dicté un plus grand nombre des articles du saint concile (de Bâle),

écrivait de lui un jeune tonsuré, présent à Bâle, à la suite d’un prélat révolté contre Eugène IV, Æneas Sylvius Piccolomini, qui, revenu à des sentiments orthodoxes, devait être le grand pape Pie II, et réprouver en termes fort énergiques ce qu’il avait dit à l’honneur de la schismatique assemblée157.

Un des bons historiens de l’Église, Sponde, appelle Thomas de Courcelles 122le principal artisan des décrets de Bâle :

Thomas de Courcelles decretorum Basileensium præcipiuus fabricator158.

L’expression est on ne peut plus juste. Le dernier chapitre de ce second livre nous montrera dans Courcelles l’inspirateur des doctrines les plus subversives de Bâle, l’instigateur et le défenseur des attentats les plus criants contre Eugène IV, le soutien de l’Anti-Pape, le faux Félix V.

Courcelles, n’ayant pas pu obtenir le plus, se rabattit sur le moins, et devint un des tenaces défenseurs de la Pragmatique Sanction de Bourges, ce fruit néfaste de Bâle. Il fut député par Charles VII au congrès de Mantoue (1459) ; du Boulay nous rapporte qu’il y défendit vivement la Pragmatique Sanction devant Pie II ; c’est probablement ce qu’a voulu dire Quicherat, quand il ose bien écrire qu’il eut l’art inconcevable de faire accepter à Rome les libertés gallicanes.

Voici comment Pie II acceptait cette œuvre désastreuse.

Après avoir qualifié la Pragmatique Sanction d’œuvre inouïe et inconnue jusque là, le pape continua :

Il n’est pas croyable que Charles actuellement régnant ait introduit de lui-même cette Pragmatique. Il a dû être trompé ; sa piété a été induite en erreur. Comment un prince religieux aurait-il pu ordonner de garder des dispositions qui blessent la suprême autorité du Siège apostolique, énervent la vigueur du Christianisme, portent un coup mortel à l’unité et à la liberté de l’Église ? Le mot peut paraître dur, mais le fait l’est bien davantage… Ce qui nous oppresse, c’est de voir la ruine des âmes, c’est de voir s’obscurcir la gloire du très noble royaume de France.

Comment supporter que les laïques soient les juges des prêtres ? que les brebis appellent à leur tribunal les causes des pasteurs ? est-ce ainsi que ces dernières sont une race royale et sacerdotale ? Le respect nous empêche de dire à quel point l’autorité sacerdotale est diminuée. Ils le savent ceux qui selon le caprice de l’autorité séculière tantôt tirent, tantôt remettent au fourreau le glaive spirituel.

Le Pontife Romain qui a la terre pour paroisse, dont l’Océan ne borne pas les provinces, n’aura en France que la juridiction qu’il plaira au parlement de lui reconnaître ! un sacrilège, un parricide, un hérétique, fût-il ecclésiastique, ne pourra être puni que du consentement du parlement ! quelques-uns ne vont-ils pas jusqu’à lui reconnaître le pouvoir de fermer l’entrée à nos censures ! Ainsi le juge des juges, le Pontife Romain est soumis au jugement du parlement ! Admettre pareille doctrine, c’est faire de l’Église une chose monstrueuse, une hydre à plusieurs têtes ; c’est en détruire entièrement l’unité.

123Crime plein de périls, il bouleverse toute hiérarchie. Car pourquoi les sujets obéiraient-ils à leurs rois et à leurs magistrats, lorsque ces derniers n’obéissent pas à leur supérieur ? L’on ne doit pas s’étonner de se voir appliquer la loi que l’on applique aux autres.

Il faut craindre qu’il ne soit pas loin le temps prédit par l’Apôtre aux Thessaloniciens : Après l’apostasie viendra l’homme de péché. Ils appellent l’avènement de l’Antéchrist, ceux qui cherchent à s’éloigner de l’Église Romaine ; or c’est ce qui ressort des actes qui se commettent, dit-on, sous le prétexte de la Pragmatique Sanction.

Courcelles a sans doute suggéré la réponse faite quelques jours après par le bailli de Rouen, un des ambassadeurs. C’est une défense de la Pragmatique Sanction, enguirlandée de beaucoup de protestations de dévouement au Siège apostolique. Elle rentre entièrement dans la manière de Courcelles et de l’école dont Quicherat le proclame justement le père.

Æneas Sylvius Piccolomini dit de Courcelles qu’il avait vu, à Bâle, que son extérieur était modeste, aimable, vénérable, que ses yeux regardaient presque toujours la terre159. On a dit de son école qu’elle commençait par baiser le pape avant de le souffleter. C’est donc de tradition. Pie II relevait cette façon d’agir dans une lettre à Charles VII en date du 22 mai 1460.

Après de nombreuses précautions oratoires, le Pontife écrit :

Vous vous dites notre fils obéissant. Qu’il me soit permis de le contester légèrement. Si vous êtes fils d’obéissance, pourquoi gardez-vous la Pragmatique Sanction ? Le pape Eugène vous a exhorté à la supprimer, parce qu’elle n’est pas selon Dieu. La même demande vous a été adressée par Nicolas, par Calixte, trois pontifes romains, trois pères saints et vénérables. Ils l’ont fait par leurs Nonces et par leurs Légats ; ils l’ont fait par leurs lettres ; ils vous ont demandé de laisser cette cause de grandes discordes, et de grands maux dans l’Église ; sur ce point vous avez été toujours sourd à la voix de l’Église romaine. Où est donc votre obéissance ? où votre dévotion ? où votre religion ? vous avez écouté quelques prélats de votre royaume plus que le Siège Romain… C’est Dieu qui a érigé le Siège apostolique. Il a voulu qu’il fût son tribunal suprême sur la terre : pas de puissance qui l’égale ; il juge de tous les hommes, de toutes les dignités, et il n’est jugé par personne160.

Voilà l’effet de l’art inconcevable par lequel Courcelles fit accepter à Rome les libertés gallicanes, ou la Pragmatique Sanction qui en est la charte et l’arsenal. Courcelles fit si peu accepter la Pragmatique Sanction à Rome, qu’il la vit abolie par Louis XI. Ce fut le premier acte du règne 124de ce monarque ; il lui valut de Rome d’immenses éloges, qu’il ne sut pas continuer à mériter.

Un chroniqueur du temps, Jacques Du Clercq, parlant de cet acte réparateur qui fut de trop peu de durée, nous dit pourquoi l’Université était si fort attachée au diplôme de Bourges, et les effets produits par son application :

Par cette Pragmatique Sanction, il y avait tant de nominations d’étudiants des Universités, qu’on ne pouvait donner bénéfices qu’il ne s’en suivît procès. On tenait tellement les pauvres en procès qu’ils perdaient leurs bénéfices. Ils étaient quelquefois quatre, cinq ou six à disputer un évêché ; et puis ils pactisaient ensemble. Celui qui l’emportait laissait une cure à l’un, une chapelle à l’autre, autre chose au troisième ; et s’il y avait vingt écus de dépens, il en payait cent ; et de ce, l’on ne se faisait point conscience et ce n’était pas réputé simonie. Bref il semblait bien souvent qu’on marchandât les bénéfices comme les marchands font des denrées. Si petit qu’il fût, il n’y en avait aucun qui fût donné sans litiges ; et toujours remportait le plus fort, par prière de prince ou autrement161.

Tel fut dans l’Église de Dieu l’homme qui débuta à Rouen par servir d’instrument principal à Cauchon. Le bûcher de la place du Vieux-Marché, qu’il a si puissamment contribué à allumer, fut moins dévastateur que l’incendie qu’il a allumé pour une large part dans l’Église catholique.

Il avait 30 ans lorsqu’il siégeait à côté de Cauchon ; il était bon Anglais et le resta jusqu’au recouvrement de Paris. L’Université le députa au congrès d’Arras avec les instructions dont il a été déjà parlé. Il se rallia si bien à Charles VII, qu’il fut chargé, en 1461, de faire l’oraison funèbre du monarque défunt. Il mourut lui-même en 1469, doyen du chapitre de Paris.

On vante sa modération, il refusa le chapeau de cardinal que lui offrait sa créature, l’antipape Félix. Ænéas Sylvius nous a dit sa modestie extérieure ; son épitaphe exalte son savoir.

C’est le cas de répéter avec Pie IX :

On ne peut rien imaginer de plus dangereux, de plus pernicieux que cette race d’hommes qui, affectant extérieurement des apparences d’honnêteté et de piété, divisent et brisent intérieurement les forces catholiques, accroissent l’audace des ennemis, et excitent involontairement ceux-ci à une colère plus violente contre les vrais enfants de l’Église162.

Dans un sens identique, Joseph de Maistre a écrit :

Nulle puissance n’a besoin de révoltés ; plus leur nom est grand, et plus ils sont dangereux.

125Pour les vrais enfants de l’Église, Thomas de Courcelles est un des grands précurseurs de Luther et de Calvin. Nous n’avons aucun intérêt à défendre pareille mémoire ; et les libres-penseurs n’ont pas le droit de nous l’opposer. Ils ne peuvent pas nous opposer plus justement les Érard, les Midi, les Beaupère, et les autres assesseurs de marque.

III.
Guillaume Érard, Nicolas Midi, Jean Beaupère, et autres assesseurs de marque
Érard : sa part dans l’assassinat de la Pucelle. — Faveur dont il jouissait dans l’Université. — Plusieurs fois recteur. — Combien animé contre Rome. — Sa part dans la condamnation de Jean Sarrazin. — Combien Anglais.
Nicolas Midi : le plus odieux des six docteurs mandés de Paris à Rouen. — Rédacteur présumé des XII articles, dernier insulteur de Jeanne. — Fauteur de Bâle. — Présumé Cabochien. — En faveur auprès des Anglais. — Harangue Charles VII.
Beaupère : principal interrogateur. — Combien partial. — En grande faveur auprès de ses collègues. — Son rôle à Bâle. — Combien dévoué aux Anglais. — Sa déposition extra-canonique en 1450.
Jacques de Touraine, Gérard Feuillée, Pierre Maurice.

Érard prêcha Jeanne au cimetière Saint-Ouen, le 24 mai. Il fut d’une violence extrême ; Jeanne l’interrompit une fois. Les voix lui reprochèrent de n’avoir pas plus souvent répondu hardiment au faux prêcheur qui l’accusait de choses qu’elle n’avait pas faites. L’énergumène osa bien dire que la France n’avait jamais porté monstre pareil à celui qui était sous les yeux de l’immense assistance, que Jeanne était hérétique, schismatique, adonnée aux sortilèges, et que Charles lui était devenu semblable pour avoir voulu recouvrer le royaume par telle voie163.

La diatribe finie, Érard est un de ceux qui poussèrent le plus brutalement l’accusée à signer, sans en avoir pris connaissance, la cédule dite rétractation.

— Signe vite (une croix), signe vite, sans quoi tu seras brûlée164.

Dans une des séances qui avaient précédé le 24 mai, Érard, consulté s’il fallait mettre la jeune fille à la question, avait répondu que c’était inutile parce que la culpabilité était suffisamment établie. Le forfait consommé, le 30 mai, Érard a dû travailler avec Cauchon à tromper l’Europe et la postérité, puisque dans son reçu du 5 juin il dit n’avoir pas interrompu la besogne depuis le 6 mai, et y travailler encore165.

Guillaume Érard ne fut pas des six interrogateurs d’abord mandés de Paris à Rouen ; mais Cauchon devait tenir singulièrement à couvrir le forfait de l’autorité de ce nom. Aucun, semble-t-il, n’avait alors plus de poids dans l’Université.

Guillaume Érard était né à Langres. Il fit de brillantes études au collège de Navarre, et fut reçu maître-ès-arts en 1408. Dans les journées sanglantes de 1418, lorsque les Cabochiens pillèrent ce collège de la cour, en massacrèrent ou en dispersèrent les membres, Guillaume Érard semble avoir été épargné. Loin de suivre ses collègues qui se réfugièrent dans le parti français, Érard devint entièrement Anglais s’il ne l’était pas déjà. Les faveurs universitaires s’accumulèrent sur Érard, tant au 126collège de Navarre, que dans la corporation entière. Recteur le 14 décembre 1421, lorsque tout Paris retentissait d’acclamations en l’honneur des Lancastre, il le fut quatre ou cinq fois dans la suite, notamment en 1429, lorsque la Pucelle fit son apparition sur la scène166. Quoique il eut obtenu dispense du temps d’études prescrit pour se présenter à la licence, il vint cependant au premier rang. Il faut reconnaître dans Érard un des pères de l’Église Gallicane. Il était grandement animé contre le Saint-Siège et ne perdait pas une occasion de le manifester. En 1426 un différend s’était ému entre l’Évêque et l’Université, et à la presque totalité des suffrages, il avait été décidé que la question serait portée à Rome ; mais Érard qui était absent demande une nouvelle convocation ; il se plaint de ce qu’une question née à Paris soit portée hors du royaume et hors de Paris

où se trouve, disait-il, un plus grand nombre d’excellents maîtres et docteurs en droit divin et canonique, qu’il n’y en a dans Rome, et en quelque autre ville que ce soit de la Chrétienté.

Il se démena, convoqua le ban et l’arrière-ban de la nation de France dont il était le procureur. Il fit si bien que l’Université revint sur sa décision167.

Qu’on remarque la raison mise en avant. La décision dernière n’est pas dévolue aux hommes qui ont la juridiction, mais aux hommes de science ; et les hommes de science, ce sont les hommes de Paris. L’Université de Paris semble avoir à cette époque érigé en dogme de foi ces deux conceptions aussi erronées que pleines de superbe.

Le despotisme dogmatique et anti-pontifical de Guillaume Érard se manifesta dans une autre circonstance dont le lecteur est prié de remarquer la date. C’était en mars 1430, deux mois avant la prise de Jeanne. Un jeune Dominicain, Jean Sarrazin, se présenta pour obtenir les grades universitaires. Comme les Réguliers, et la plupart des prêtres de France, il gardait sur la hiérarchie ecclésiastique la doctrine ancienne, et faisait dériver du souverain pontife toute juridiction. Il présenta des thèses en ce sens. La faculté de théologie et l’Université prirent feu. Le feu était surtout attisé par le recteur, qui était Guillaume Érard. Crevier écrit :

Le recteur Guillaume Érard et plusieurs notables personnages de l’Université animaient le zèle de la faculté de théologie qu’ils requirent solennellement d’ordonner la réparation du scandale.

Jean Sarrazin se soumit ; il fit une amende honorable qui commence en ces termes :

Sur l’ordre de la faculté de théologie, ma mère, dont j’ai accepté et j’accepte les ordinations, dispositions, et décisions de toute nature ; cujus ordinationi, dispositioni et omnimodæ determinationi me submisi et submitto.

Il professa une suite de propositions, qu’aucun docteur catholique ne soutiendrait 127aujourd’hui, et dont plusieurs seraient justement taxées d’hérésie168.

La prétendue mère était une marâtre pleine d’arbitraire, exigeant des actes que n’eût jamais demandés la vraie mère, l’Église Romaine.

Érard fut un des premiers choisis pour le concile de Bâle. Si Courcelles en fut l’âme, Érard en fut le père. Il se hâta de s’y rendre aussitôt après le forfait de Rouen. Il n’y avait presque personne. Il se démena grandement pour y faire venir du monde, et en attendant, il dit dans une de ses lettres qu’on n’y perd pas le temps, mais que l’on y prépare les matières qui devaient être soumises à l’assemblée.

Dans une autre lettre (avril 1432), il annonce qu’ils viennent de sommer les cardinaux et même le pape d’avoir à venir à Bâle. L’assemblée ne comptait que 15 évêques ou abbés mitrés. Le pape venait de dissoudre ce ridicule Concile œcuménique. Érard, qui le savait fort bien, n’en parle que comme d’un bruit ; mais qu’il soit fondé ou non, dit-il, le concile ira de l’avant169.

Cet ennemi du Saint-Siège était grandement Anglais. Les conquêtes de Charles VII lui firent perdre les prébendes canoniales dont il touchait les revenus à Langres et à Laon ; il en fut dédommagé par celles qui lui furent données en Normandie. En 1435 il était grand vicaire de Rouen ; le gouvernement anglais l’envoya à Arras porter au congrès les violentes prétentions qu’il voulait y faire prévaloir170.

La libre-pensée peut frapper sur Guillaume Érard ; c’est un de ses pères ; il était aussi faux catholique qu’il avait été faux prêcheur au cimetière Saint-Ouen ; les vrais catholiques n’ont aucun intérêt à ménager pareille mémoire.

Ils ne conservent pas plus de sympathie pour celle de Nicolas Midi. Ce fut encore un des plus odieux bourreaux de Jeanne. Il porte l’opprobre de lui avoir lancé la dernière insulte ; il la prêcha, et il prêcha l’assistance avant le supplice. Il terminait ainsi le rôle infâme qu’il a joué dans le drame lugubre.

Nicolas Midi était un des six docteurs mandés de Paris pour diriger les interrogatoires. Il y fut fort assidu, ce qui rend encore plus criminel l’acte dont il semble s’être chargé. Nicolas Midi est grandement soupçonné d’avoir rédigé les XII articles présentés à l’Université de Paris, et aux docteurs de Normandie comme un résumé des aveux de Jeanne, et la pure substance des faits acquis par l’instruction171. Œuvre de calomnie et de 128mauvaise foi ; c’est sur ce factum que se sont basés les trop nombreux théologiens consultés par Cauchon, et dont il a fait ses apparents complices. Nicolas Midi, avec trois autres interrogateurs, Jean Beaupère, Jacques de Touraine et Gérard Feuillet, vint porter et commenter à ses collègues de Paris la pièce homicide.

Nicolas Midi fut d’avis de précipiter la sentence. Il prodigua à Jeanne ses exhortations papelardes, dites caritatives. Cette charité ressemble grandement à celle des bourreaux du Calvaire offrant au Maître pour le réconforter un breuvage de fiel et de vinaigre. Ce ne fut pas le moindre tourment de la martyre ; elle en fut accablée. On ne les lui épargnait pas, même dans la maladie. Midi terminait un de ces prétendus services, lorsqu’elle était ainsi dans un état extrême, en lui disant que si elle ne se soumettait pas, elle serait traitée et enterrée comme une sarrazine. La sainte fille se redressant répondit :

— J’ai été bien baptisée, je suis bonne chrétienne, et mourrai en bonne chrétienne172.

Nicolas Midi ne se rendit pas à Bâle ; mais à Paris, il faisait les affaires de l’assemblée. Crevier nous le représente haranguant le parlement pour qu’il prit la défense des brouillons en révolte contre l’autorité du pape Eugène IV173.

Il y a de fortes raisons de croire que Midi fut Cabochien exalté. Il fut porté au Rectorat le 30 octobre 1418174, c’est-à-dire au lendemain du triomphe si sanglant des démagogues ; lorsque tout ce qui était Armagnac avait été massacré ou mis en fuite, et que l’Université était aux pieds de Jean sans Peur. Il fut nommé à un canonicat de Rouen pendant le procès même.

On ne serait pas fondé à nier qu’il fut Cabochien, parce qu’il harangua Charles VII au nom de l’Université175, le 13 novembre 1437, lorsque le monarque rentrait dans une capitale qui l’avait si longtemps abhorré, et où, pour cela sans doute, il ne mit les pieds que dix-sept mois après qu’elle était rentrée dans le devoir. Il faut beaucoup moins de temps aux démagogues les plus fougueux pour devenir des monarchistes exaltés, lorsque leur intérêt demande semblable transformation.

Jean Beaupère est donné par le procès-verbal comme délégué par Cauchon afin de poser à l’accusée les questions des premières séances. Il était donc principal interrogateur. Les témoins de la réhabilitation les plus autorisés le signalent comme passionné et partial. À ceux qui voulaient aider Jeanne, il disait :

— Laissez-la parler, c’est à moi de diriger les 129questions176.

Comment il comprenait ce devoir, le médecin Guillaume de La Chambre nous l’apprend. Il survenait au milieu des interrogations adressées par d’autres, et en posait de tout à fait étrangères ; si bien que la jeune fille se plaignait hautement de semblables vexations, protestant qu’elle ne pouvait satisfaire à tous à la fois, ou qu’on ramenait des questions auxquelles elle avait déjà fait réponse177.

Le personnage qui entendait ainsi l’instruction était un des docteurs les plus influents de sa corporation. Dès 1412 on le voit figurer dans la nomenclature des Recteurs ; et tandis qu’il possède une prébende de chanoine dans la cathédrale de Besançon, ses collègues de Paris lui réitèrent les marques de leur confiance, en le chargeant de les représenter dans les circonstances les plus solennelles. Déjà avant que Cauchon eut fait appel à son dévouement pour le servir dans la cause de la Pucelle, Beaupère avait été choisi par ses collègues comme député à Bâle. L’empressement qu’il avait de s’y rendre lui fit quitter Rouen deux jours avant le supplice ; comme il l’avait fait se pourvoir de trois chevaux avant que Cauchon réclamât ses services. Lorsqu’il fut question de toucher l’indemnité, Beaupère n’oublia pas qu’il avait dû pourvoir inutilement à la nourriture des coursiers ; il toucha un supplément de solde ; aux vingt sous tournois prix de chaque journée du docteur, furent ajoutées trente livres tournois pour les bêtes178. Beaupère fut d’abord un des hommes les plus en vue à Bâle. Ses collègues le députèrent à Rome pour rendre compte des préliminaires du concile. D’après le père Berthier, il remplit sa mission en mandataire infidèle, et contribua à amener le conflit entre Eugène IV et la réunion de Bâle179.

Nul, plus que Beaupère, n’était partisan de l’Anglais : Anglis addictissimus dit Richer et avec lui disent les autres historiens. Ce fut un des conseillers du traité de Troyes ; il reçut en 1422 de la part de l’Université la mission d’aller à Londres assurer la cour de l’inviolable fidélité de la corporation au successeur d’Henri V, au roi de dix mois, Henri VI. Un canonicat dans la cathédrale de Rouen récompensait son zèle, en 1430.

Beaupère vivait lors de la conquête de la Normandie. Il se trouva par occasion à Rouen dans les débuts de l’information ordonnée par Charles VII. Il fut requis comme témoin. Aucun signe de repentir ne transpire dans sa déposition extra-canonique. On y voit son embarras. À ses yeux les apparitions de Jeanne avaient une cause plus naturelle que surnaturelle. Jeanne était une femme bien subtile d’une subtilité appartenant 130à une femme180. Il ne reparaît pas aux informations canoniques ; il était retiré dans sa stalle de Besançon et devait être avancé en âge.

Jacques de Touraine, frère mineur, docteur en théologie, appelé encore Textor ou même Texier, fut l’un des six interrogateurs mandés de Paris à Rouen. Il est signalé comme ayant montré de l’animosité et de la passion contre la jeune fille181. À la réhabilitation, on trouva écrit de sa main un brouillon qui était censé résumer les faits acquis à la cause. Il diffère sensiblement des XII articles qu’il vint soumettre aux docteurs parisiens ; il n’est pas dit s’ils étaient plus ou moins défavorables à l’accusée182. Il m’a été impossible de découvrir autre chose sur cet indigne fils de saint François.

Gérard Feuillet était aussi un des docteurs parisiens appelés à Rouen. Il a touché une indemnité de frais de voyage pour avoir été renvoyé à Paris durant le procès afin d’y traiter des affaires de la Pucelle. Rien n’indique qu’il ait pris une part autrement marquée au drame sacrilège.

Je m’abstiens encore d’assigner un rang de particulière ignominie à Pierre Maurice, le sixième interrogateur venu de Paris. Il semble avoir voulu réellement sauver Jeanne, et pour cela avoir encouru les menaces des Anglais ; il l’a confessée, et il aimait à répéter que jamais confession ne lui avait laissé pareille édification183. Ces témoignages d’intérêt contrebalancent les votes, hélas ! trop peu favorables qu’il a rendus, et les exhortations caritatives que lui aussi a prodiguées à l’héroïne. Il la voyait perdue, et il espérait peut-être la sauver par une rétractation qu’il a souvent urgée.

Ces séides de Cauchon mettaient dans leur oppression quelques dehors et quelques formes ; ainsi ne faisaient pas d’Estivet et Loyseleur.

IV.
Jean d’Estivet, Nicolas Loyseleur
D’Estivet le promoteur. — Ses infamies dans le procès de Rouen.
Loyseleur plus infâme encore. — Ce qu’il a fait au procès. — Opposé à Rome, député à Bâle. — Révoqué. — Sa mort. — Un coupable collectif, l’Université.

Jean d’Estivet, dit aussi Benedicite, était chanoine de Beauvais et de Bayeux. Il avait rempli les fonctions d’official dans le premier diocèse et était intimement lié avec Cauchon. Chaleureusement Anglais comme l’évêque chassé avec lui, il avait au cœur contre le parti français la rage du prélat avec des formes plus avilies.

Cauchon en fit son promoteur dans la cause de la Pucelle et se déchargea sur lui des basses besognes. Il dut être content. D’Estivet employait vis-à-vis 131de la céleste fille les termes qui lui arrachaient des larmes sur le pont d’Orléans, lorsqu’ils lui étaient adressés par Glacidas [Glasdale] et les goujats de l’armée anglaise184. L’odieux personnage fut aussi cruel que grossier. Avant toute condamnation, la douce victime, conduite de la prison à la salle des séances, demandait à s’arrêter devant la chapelle du château qui était sur le passage.

— Ci est le corps de Jésus-Christ, s’écriait-elle de la manière la plus touchante, et elle insistait pour qu’il lui fût permis d’entrer ou de s’arrêter.

L’huissier consentait. D’Estivet indigné accourt, tance le prêtre qui s’est laissé toucher dans le langage d’homme mal appris qui lui est familier, le menace et finit par venir se poster devant la porte du lieu saint pour enlever à la sainte jusqu’à cette consolation185.

Ce fait peint mieux le personnage que tout ce que l’on pourrait en dire. Il rudoyait les greffiers dont la rédaction n’était pas à son goût186 ; se déguisait pour tromper Jeanne et surprendre ses secrets187. Son réquisitoire en 70 articles est une infamie, surtout quand on pense qu’aux termes du droit le promoteur est censé représenter la loi ; encore son collaborateur Courcelles a-t-il dû faire adoucir plusieurs termes. Jeanne subit durant trois séances cette avalanche d’imputations calomnieuses et de travestissements de ses paroles, opposant une brève explication ou négation, renvoyant à ce qu’elle avait déjà dit, et souvent se contentant de cette réponse :

— Je m’en attends, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

D’Estivet fut trouvé mort dans un égout aux portes de Rouen. Il était à sa place188.

Aussi odieux est Nicolas Loyseleur, docteur de l’Université de Paris et chanoine de Rouen. Tout dévoué à la cause anglaise, à laquelle il avait rendu des services189, aucune perfidie ne lui coûtait pour perdre Jeanne. Dans les premières séances, afin de mieux altérer les réponses de l’accusée, on avait aposté des greffiers dérobés, destinés à envenimer les paroles qu’elle disait et à faire disparaître ce qui les expliquait. Loyseleur était chargé de ce rôle qui dut cesser devant les réclamations des greffiers officiels190.

Loyseleur se déguisait en cordonnier, pénétrait, probablement durant la nuit, dans la prison de Jeanne, se donnait comme du pays de la prisonnière, attaché à la cause française et cherchait ainsi à surprendre ses secrets191.

132Il a joué un rôle plus odieux, puisqu’il se serait présenté comme prêtre, aurait reçu sa confession, mais de manière à ce qu’elle fût entendue par Cauchon grâce à des ouvertures pratiquées à travers la cloison192. Il aurait gagné la confiance de la captive, et lui aurait donné des conseils propres à l’égarer, comme de refuser de se soumettre à l’Église193. Telles sont les charges que relèvent contre l’indigne chanoine les témoins entendus à la réhabilitation. Pour compléter la ressemblance avec l’éternel modèle des traîtres, le premier Iscariote, Loyseleur a eu son mouvement de repentir. À la vue de Jeanne installée sur le char qui la menait au supplice, le fourbe pris de remords s’approcha pour lui demander pardon. Les soldats anglais le reçurent encore plus mal que les prêtres juifs ne reçurent Judas ; ils se mirent à le menacer ; il fallut l’intervention de Warwick pour le protéger194.

Loyseleur était depuis longtemps en opposition avec Rome, puisque dès 1426 cette opposition lui avait attiré la privation momentanée des distributions attachées à sa prébende. Cela ne lui nuisit point auprès du chapitre qui lui avait déjà délégué la mission de le représenter à Bâle, alors qu’il remplissait auprès de Jeanne le rôle qui vient d’être esquissé195. Il s’y rendit et y grossit la tourbe des ennemis d’Eugène IV. Sous la pression du gouvernement anglais resté fidèle au Pontife Romain, le chapitre révoqua son député qui n’en tint aucun compte. La justice de Dieu se chargea de l’exécution de la sentence ; Loyseleur fut emporté à Bâle par une mort subite196.

Tels sont ceux qui dans le drame de Rouen ont voué leur nom à un particulier opprobre. Il y a un autre grand coupable portant un nom collectif : l’Université de Paris, l’Université telle que l’avait faite le triomphe des Anglo-Bourguignons. Le court exposé qui vient d’être fait nous montre de quel crédit jouissaient dans son sein les bourreaux de la Pucelle. Elle les a élevés à ses plus hautes dignités ; elle leur a confié le soin de la représenter dans les circonstances les plus solennelles. Elle avait fait de Cauchon le conservateur de ses privilèges ; Érard, Beaupère, Midi étaient ses professeurs les plus distingués ; on voyait, dit Quicherat, dans Courcelles, encore jeune, un talent destiné à combler le vide laissé par Gerson. La nature se joue des théories les plus solennelles qu’on veut lui opposer ; les assemblées délibérantes les plus fougueuses se rangent pratiquement autour de quelques chefs qui leur soufflent leurs décisions ; elles en reviennent 133ainsi à une sorte de monarchie. Les Beaupère, les Érard, les Courcelles, et surtout le conservateur des privilèges, ont emporté l’assentiment de l’Université. On serait heureux de signaler de vigoureuses oppositions au sein du corps enseignant ; jusqu’à présent aucune n’est connue. Tous ont approuvé ou gardé le silence ; à s’en tenir aux documents publiés, l’Université de Paris a prêté aux ennemis de la Pucelle tout le concours que pouvait souhaiter la haine de ces derniers. La corporation, alors en travail d’enfanter et d’implanter les libertés dites gallicanes, est la grande meurtrière de la libératrice. C’est ce qui va être exposé d’après les documents mêmes du procès de condamnation.

134Chapitre IV
La Pucelle livrée et mise en jugement sur les instances de l’Université de Paris

  • I.
  • Rude leçon donnée à l’Université de Paris par la mission surnaturelle de Jeanne.
  • L’Université n’a pas admis un seul instant que la Pucelle pût être suscitée par le ciel.
  • Combien Jeanne était détestée à Paris.
  • Joie qu’y cause la nouvelle de sa captivité.
  • La première idée de faire condamner Jeanne par un tribunal ecclésiastique conçue et mise en avant par l’Université.
  • Billet inspiré au secrétaire de l’Inquisition.

I.
Rude leçon donnée à l’Université de Paris par la mission surnaturelle de Jeanne. — L’Université n’a pas admis un seul instant que la Pucelle pût être suscitée par le ciel. — Combien Jeanne était détestée à Paris. — Joie qu’y cause la nouvelle de sa captivité. — La première idée de faire condamner Jeanne par un tribunal ecclésiastique conçue et mise en avant par l’Université. — Billet inspiré au secrétaire de l’Inquisition.

L’Université de Paris recevait par la Pucelle une bien rude leçon. Le beau soleil de la France et de la Chrétienté était convaincu d’avoir subi une longue et fatale éclipse ; ce qui est pire encore, il n’avait jeté qu’une lumière trompeuse qui avait entièrement égaré ceux qui avaient marché à ses clartés. L’Université faisait donc fausse route depuis qu’elle s’était attachée au Bourguignon, et à l’Anglais introduit par ce dernier. Il fallait reconnaître ce Dauphin Viennois si souvent et si solennellement proscrit, se fondre avec ces Armagnacs si abhorrés, et qui par bien des côtés méritaient de l’être.

La mère de la science, la régulatrice des papes et des rois, l’oracle du 135savoir sacré et profane, s’était donc trompé ; il avait trompé ce peuple qui avait tant acclamé le duc de Bourgogne, et ménagé à Bedford de si beaux triomphes. Le ciel lui-même le disait par le miracle de la Pucelle, le ciel dont l’Université de Paris se donnait comme le plus fidèle interprète. Le ciel le disait ; et pour le dire, il n’envoyait pas, visiblement du moins, un Archange ; il envoyait la plus humble des créatures, une paysanne des frontières de Lorraine. Reconnaître la mission divine de la Pucelle, c’était reconnaître tout cela.

De tous les orgueils le plus intraitable est l’orgueil de corps. Il s’abrite sous un sentiment respectable, l’attachement à une famille dans l’ordre moral. Aimer, révérer ces familles, leur être dévoué, la reconnaissance le prescrit à chacun des membres qui les composent ; c’est une des conditions de vie de toute corporation. De là à les surfaire, à leur donner un rôle qui n’est pas le leur, la pente est glissante. Incontestablement rien ne leur est plus nuisible devant Dieu et devant les hommes ; mais l’orgueil qui se surfait ainsi lui-même, sans même s’en rendre compte, ne fait pas de ces raisonnements. Ce fut l’écueil de ceux qui composaient l’Université de Paris au quinzième siècle, et qui attribuaient à leur corporation l’infaillibilité qu’ils niaient à la Papauté.

L’Université de Paris n’a pas admis un seul instant que Jeanne pût être divinement envoyée ; les documents que l’on va lire le prouvent invinciblement ; les approbations données à Jeanne ont été pour elle non avenues ; elle nous dira ce qu’elle a pensé de l’Église d’Occident tout entière applaudissant à Jeanne, de l’édification des peuples. L’envoyée du ciel avait beau multiplier les merveilles, c’étaient œuvre de l’ennemi ; elles ne faisaient qu’accroître l’horreur que la jeune fille lui inspirait.

Un fait démontre à quel point la libératrice était en horreur au peuple de Paris et à l’Université qui le dirigeait. Pendant le mois qui précéda la délivrance d’Orléans, un cordelier, le frère Richard, avait prêché à Paris avec un tel succès que dans dix sermons, dit l’Universitaire Chuffart, il avait fait plus de fruit que les autres prédicateurs dans un siècle. Les dames brûlaient publiquement leurs atours, les hommes leurs dés et leurs jeux, l’on se disputait des médailles sur lesquelles était gravé le saint nom de Jésus197. De Paris F. Richard se rendit à Troyes. Il s’y trouvait lorsque Jeanne y arriva avec l’armée du sacre. La ville, après quelques jours de résistance, s’étant miraculeusement soumise sur les sommations de la Pucelle, F. Richard, qui jusqu’alors n’avait pas vu Jeanne, se mit à sa suite. La nouvelle en étant portée à Paris y provoqua une sorte de 136fureur contre le prédicateur naguère si écouté et si révéré ; ils le maudissaient de Dieu et de ses saints ; on reprit avec frénésie les jeux laissés à sa persuasion, et l’on en vint jusqu’à rejeter les médailles qui portaient le nom de Jésus198. Que devaient penser de Jeanne ceux qui haïssaient à ce point quiconque s’attachait à ses pas ; qui regardaient comme souillées, dès qu’elles leur avaient été suggérées par un adhérent de Jeanne, des pratiques que leur foi de chrétien ne pouvait pas ne pas leur faire estimer ?

L’échec contre Paris, fort réparable si l’on avait voulu croire Jeanne, vint ajouter à la haine de la capitale contre la vierge guerrière un sentiment d’orgueil et de fierté. La nouvelle de sa prise à Compiègne fit éclater grande joie et réjouissance à Paris. La Pucelle était tombée aux mains des Bourguignons le 23 sur les 6 heures du soir ; on sut l’événement à Paris dès le 25.

Le lendemain, dit Quicherat, le greffier de l’Université écrivait, au nom et sous le sceau de l’Inquisition de France, une sommation au duc de Bourgogne tendant à ce que la Pucelle fût remise pour ester à droit devant le dit Inquisiteur, et pour répondre et être jugée au (selon le) bon conseil, faveur et aide des bons docteurs et maîtres de l’Université de Paris199.

Quicherat ne se trompe pas en attribuant à l’Université cette première lettre du secrétaire de l’Inquisition. L’Inquisition a évité, tant qu’elle a pu, de se mêler de cette affaire ; elle n’y est intervenue tardivement par le sous-délégué Lemaître, que sous la menace des Anglais. L’Université au contraire y paraît toujours et partout, et cela spontanément. Ce n’est pas Bedford qui a dicté cette première demande ; il était alors à Rouen. Une lettre de l’Université au duc de Bourgogne accompagnait, ou n’a pas tardé à suivre, cette hâtive sommation ; cela résulte d’une lettre postérieure.

Ainsi, conclut justement le directeur de l’école de paléographie, l’idée de faire succomber Jeanne devant l’Église se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l’Université de Paris.

L’Université s’est très activement employée pour que la victime fût livrée. À s’en tenir aux pièces, elle a forcé la main à Luxembourg et au duc de Bourgogne ; elle n’a jamais examiné si Jeanne était coupable ; elle l’a toujours supposée une insigne criminelle.

137II.
Durée des négociations pour obtenir que Jeanne soit livrée. — Luxembourg détourné de commettre cet acte de félonie, poussé de le commettre. — L’Université lève ses scrupules pour lui en donner de contraires. — La lettre qu’elle lui écrit. — Réflexions sur cette lettre. — Mépris qu’elle témoigne pour toute la Chrétienté. — Lettre pour le même objet au duc de Bourgogne. — Réflexions. — Cauchon somme le duc de Bourgogne et Luxembourg de lui vendre la Pucelle. — Contrat conclu. — La Normandie imposée pour solder le prix d’achat. — Espèces en or. — Une femme de Bretagne, Pierronne, brûlée pour avoir soutenu la divinité de la mission de Jeanne.

La Pucelle avait été prise par un homme d’armes de la compagnie de Jean de Luxembourg, par Lionel bâtard de Wandonne. Luxembourg, lieutenant-général de Philippe duc de Bourgogne, d’une famille qui avait donné des empereurs à l’Allemagne, alliée à la famille royale de France, était par suite possesseur de la captive. C’est dans ses forteresses de Beaulieu et de Beaurevoir qu’elle fut gardée depuis le commencement de sa captivité jusqu’au jour qu’elle fut livrée aux Anglais (fin de novembre 1430). Temps de négociation, de marchandage, et de solde du prix d’achat.

Luxembourg était chevalier ; l’honneur lui défendait de trafiquer d’un prisonnier, à plus forte raison d’une femme ; il ne pouvait s’en dessaisir que pour le rendre à la liberté gratuitement, sur rançon, ou par échange. Le vendre, c’eut été ramener parmi les chrétiens les usages païens, ou traiter des chrétiens comme des infidèles. La tante du sire de Luxembourg, une digne sœur du Bienheureux Pierre de Luxembourg, plaidait, avec l’épouse même du duc, la cause de Jeanne ; elles méritèrent toutes deux la vive reconnaissance de son noble cœur. Charles VII, les lettres qui vont être citées l’insinuent, a dû être fidèle aux recommandations de l’archevêque d’Embrun, et de son côté tenter des démarches.

Mais l’Angleterre a pressé son allié, et par le duc de Bourgogne qui en était le suzerain, et surtout par Cauchon. Une quittance de ce dernier atteste que depuis le premier jour de mai jusqu’au 30 septembre il a voyagé pour le service du roi d’Angleterre ; l’évêque spécifie surtout ses voyages pour le fait de Jeanne qu’on dit la Pucelle, tant auprès du duc de Bourgogne, qu’auprès de Luxembourg ; il atteste que ses journées lui ont été payées cinq livres tournois chacune200. Il a offert encore plus d’argent qu’il n’en a touché, puisqu’il a débattu avec Luxembourg le prix de vente de la proie convoitée.

L’abréviateur du procès, qui écrivait sous Louis XII et avait en mains les pièces qui pouvaient l’éclairer, atteste que Luxembourg a longtemps résisté à l’acte honteux qu’on lui demandait.

À quoi icelui Luxembourg ne voulait entendre, et ne voulait la bailler à nulle fin201.

Le temps écoulé entre le jour où commence la captivité, 23 mai, et celui où la Pucelle est livrée aux Anglais (fin de novembre), autorise 138cette assertion. L’Université n’a rien négligé pour lever ses scrupules s’ils ont existé, elle s’est efforcée de lui en donner de contraires ; c’est ce qui résulte de la lettre suivante. Je n’y change que quelques mots, qui laissent le sens dans son entier, mais en rendent la lecture plus facile :

Lettre de l’Université de Paris à Jean de Luxembourg

Très noble, honoré et puissant seigneur, nous nous recommandons très affectueusement à votre haute noblesse.

Votre noble prudence sait bien que tous les bons chevaliers catholiques doivent employer leur force et puissance premièrement au service de Dieu ; et par après au profit de la chose publique. Spécialement le premier serment de l’ordre de chevalerie est de garder et défendre l’honneur de Dieu, la foi catholique et la sainte Église.

Vous vous êtes bien souvenu de ce serment, quand vous avez employé votre noble puissance et présence personnelle à appréhender cette femme qui se dit la Pucelle, au moyen de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l’Église trop fort déshonorée, car à son occasion, idolâtries, erreurs, mauvaises doctrines, et autres maux et inconvénients inestimables se sont ensuivis en ce royaume.

En vérité tous les loyaux chrétiens vous doivent remercier grandement d’avoir fait si grand service à notre sainte foi et à tout ce royaume et quant à nous, nous en remercions Dieu de tous nos courages, et votre noble prouesse, tant que faire nous pouvons.

Mais ce serait peu de chose d’avoir fait telle prise, s’il ne s’en suivait ce qu’il appartient pour réparer l’offense perpétrée par icelle femme contre notre doux Créateur, contre la foi et contre son Église ; avec ses autres méfaits innombrables, comme on dit.

Ce serait un plus grand malheur que jamais, une plus grande erreur demeurerait au peuple que par avant, ce serait une très intolérable offense contre la majesté divine, si les choses en demeuraient en ce point ; ou s’il arrivait que cette femme fût délivrée ou perdue, ainsi que l’on dit que quelques-uns de nos adversaires veulent s’efforcer de le faire, appliquant à cela tous leurs entendements, cherchant tous moyens, et qui pis est, voulant la délivrer par argent ou rançon.

Mais nous espérons que Dieu ne permettra pas que si grand mal advienne sur son peuple ; et qu’aussi votre bonne et noble prudence ne le permettra pas, et qu’elle saura y pourvoir convenablement. Si la dite femme était délivrée sans réparation convenable, ce serait un irréparable déshonneur pour votre grande noblesse, et pour tous ceux qui s’y seraient entremis ; vous ferez que ce scandale cesse le plus tôt possible, ainsi que besoin en est.

139Et parce qu’en pareille matière le délai est très périlleux, et très préjudiciable à ce royaume, nous supplions très humblement et de très cordiale affection votre puissante et honorée noblesse, que pour l’honneur divin, pour la conservation de la sainte foi catholique, pour le bien et l’exaltation de tout ce royaume, vous veuillez mettre icelle femme en justice. Envoyez-la par ici à l’Inquisiteur de la foi qui l’a requise et la requiert instamment pour faire discussion de ses grandes charges, en sorte que Dieu puisse en être content, et le peuple en soit édifié dûment en bonne et sainte doctrine ; ou qu’il vous plaise de la faire rendre et délivrer à Révérend Père en Dieu, et notre très honoré seigneur l’évêque de Beauvais, qui l’a pareillement requise, ayant été appréhendée en sa juridiction comme on dit. Tous les deux, prélat et inquisiteur, sont juges d’icelle femme en matière de foi ; tout chrétien, de quelque état qu’il soit, est tenu de leur obéir dans le cas présent, sous les peines du droit qui sont grandes.

En le faisant vous acquerrez la grâce et amour de la haute divinité ; vous moyennerez l’exaltation de la sainte foi, et vous accroîtrez aussi la gloire de votre très haut et noble nom, et mêmement de celui de très haut et très puissant prince, notre très redouté seigneur et le vôtre, Monseigneur de Bourgogne.

Chacun sera tenu de prier Dieu pour la prospérité de votre très noble personne, laquelle Dieu notre sauveur veuille par sa grâce conserver et garder en toutes ses affaires, et finalement lui rétribuer joie sans fin202.

L’Université, on le voit, n’a pas hésité un instant sur le jugement à porter sur la Pucelle. Ce n’est pas qu’elle ignorât ce que la Chrétienté en pensait, l’édification des peuples, les témoignages rendus à la sainteté de sa vie ; elle les rappellera pour les flétrir, dans une pièce subséquente ; mais la vierge guerrière lui imprime au front un stigmate d’égarement et de lèse-patrie ; la vierge est la femme peinte dans la lettre que l’on vient de lire, et elle ne saurait être autre chose.

En vain les docteurs de Poitiers l’ont examinée durant plusieurs semaines, en vain ils ont prononcé qu’en elle on ne trouve aucun mal ; qu’il n’y a que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité ; les docteurs de Paris qui ne l’ont jamais vue, jamais examinée, prononcent que ses méfaits sont innumérables. Gerson admirait comment les peuples tressaillaient d’une joie sainte ; comment dans la Pucelle tout tendait à nous faire vivre saintement, dans la piété envers Dieu, la justice et la chanté envers le prochain, la sobriété et la tempérance envers nous-mêmes, et il s’écriait : le doigt de Dieu est là ; c’est Dieu qui fait ces 140choses ; ses anciens collègues de Paris, sans ombre d’examen, prononcent que par la dite femme, qui se dit la Pucelle, l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi a été excessivement blessée, l’Église trop fort déshonorée ; qu’idolâtries, erreurs, maux inestimables se sont suivis en ce royaume. Les docteurs de Poitiers ont déclaré qu’elle devait être mise à l’œuvre ; les docteurs de Paris déclarent que ce serait tout mal, si elle était délivrée sans convenable satisfaction. La pensée qu’elle pourrait être mise à rançon les indigne ; et le but principal de leur lettre est de favoriser l’achat que débat en ce moment celui qui déposera leur demande entre les mains de Luxembourg.

Il y a, au milieu de la catholicité, un tribunal auquel doivent être portées les questions ardues, les controverses entre les enfants d’une même mère ; les docteurs de Paris ne disent pas un mot qui puisse en faire soupçonner l’existence, tant ils sont persuadés être le soleil de la catholicité.

Imitateurs parfaits et peut-être sans pareils de ceux qui mirent le Maître à mort, ils vont jusqu’à emprunter les expressions par lesquelles les pharisiens voulaient le garder dans le tombeau : s’il ressuscite, disaient les déicides à Pilate, le nouvel égarement sera pire que le premier ; erit novissimus error pejor priore ; les docteurs de Paris écrivent : ce serait un plus grand malheur que jamais, une plus grande erreur demeurerait au peuple si les choses en demeuraient en ce point ; c’est-à-dire si la céleste envoyée restait simplement captive.

On voudrait douter de l’authenticité de ce document, il est confirmé par beaucoup d’autres semblables, et notamment par la lettre suivante au duc de Bourgogne.

Lettre de l’Université de Paris au duc de Bourgogne

Très haut et très puissant prince et notre très redouté et honoré seigneur, nous nous recommandons très humblement à votre Altesse.

Quoique autrefois, notre très redouté et honoré seigneur, nous ayons écrit à votre Altesse, pour la supplier très humblement que cette femme, dite la Pucelle, étant, la merci Dieu, en votre sujétion, fût mise aux mains de la justice de l’Église, et que son procès lui fût dûment fait sur les idolâtries et autres matières touchant notre sainte foi, sur les scandales survenus, à son occasion, dans ce royaume, non moins que sur les dommages et maux innombrables qui s’en sont suivis, et que satisfaction convenable en fût tirée ; toutefois, nous n’avons eu aucune réponse à ce sujet, et nous n’avons pas su qu’il ait été pris aucune mesure pour faire convenable discussion du fait de cette femme. Nous craignons beaucoup que par la fausseté et séduction de l’ennemi d’enfer, par la malice et adresse de mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui, comme l’on dit, mettent tous leurs soins à vouloir délivrer cette femme par toutes voies, 141elle soit par quelque moyen mise hors de votre sujétion ; ce que Dieu ne veuille permettre.

En vérité, au jugement de tous les bons catholiques en ce connaissant, jamais si grande blessure à la foi, si énorme péril et dommage à l’intérêt général de ce royaume, ne seraient advenus de mémoire d’homme, que si, sans convenable réparation, elle était libérée par semblables moyens réprouvés ; ce serait en vérité grandement au préjudice de votre honneur, et du très chrétien nom de la maison de France, dont vous et vos très nobles ancêtres avez été et êtes continuellement loyaux protecteurs, et très nobles et principaux membres.

Pour ces causes, notre très redouté et honoré seigneur, nous vous supplions derechef très humblement, qu’en faveur de la foi de Notre Seigneur, pour la conservation de la sainte Église, la défense de l’honneur divin, et aussi pour la très grande utilité de ce royaume très chrétien, il plaise à votre Altesse de mettre icelle femme aux mains de l’Inquisiteur de la foi, et de l’envoyer sûrement par de ça (à Paris), ainsi qu’autrefois nous vous en avons supplié ; ou, si votre Altesse le préfère, nous la prions de bailler, ou de faire bailler icelle femme à Révérend Père en Dieu, Monseigneur l’évêque de Beauvais, en la juridiction spirituelle duquel elle a été appréhendée, et cela pour faire à cette femme son procès en la foi, ainsi qu’il appartiendra par raison, à la gloire de Dieu, à l’exaltation de notre dite sainte foi, et au profit des bons et loyaux catholiques, et de toute la chose publique de ce royaume, et aussi à l’honneur et louange de votre Altesse, que Notre Seigneur veuille tenir en bonne prospérité, et finalement lui donner sa gloire. — Écrit203

Aux yeux des docteurs parisiens, le reste de l’univers avait donc cessé d’être catholique, ou ne renfermait plus de gens en ce connaissant, puisque tandis qu’ils sont les seuls à demander que la Pucelle soit mise en jugement, ils écrivent que c’est ce que sollicite le jugement de tous les bons catholiques en ce connaissant. Les hommes du parti adverse, qui, comme ils le disent, veulent employer toute voie pour délivrer Jeanne, ont cessé d’être bons catholiques, ou ne sont pas gens en ce connaissant. C’est ainsi qu’ils traitent les évêques, le clergé, leurs anciens collègues du parti national, la Chrétienté entière en admiration devant la divine merveille. Tandis que la passion les fait descendre à cet abîme d’infatuation, ils se mettent bassement aux pieds du duc de Bourgogne, et le prince par lequel les Lancastre remplacent les fils de Hugues Capet est le loyal protecteur de la maison de France. Les révoltés contre l’autorité légitime sont les plus plats adulateurs des pouvoirs usurpés ; l’expérience est de tous les temps.

142La lettre au duc de Bourgogne ne porte pas de date ; un seul manuscrit assigne le 14 juillet comme la date de celle qui est adressée au duc de Luxembourg.

C’est le 14 juillet que Cauchon les remet toutes les deux, solennellement, devant témoins, et par notaires, au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg.

Il les accompagne de la requête suivante par laquelle il demande juridiquement que Jeanne lui soit livrée.

Requête de l’évêque de Beauvais aux détenteurs de la Pucelle

C’est ce que requiert l’évêque de Beauvais, à Monseigneur le duc de Bourgogne, et à Monseigneur Jean de Luxembourg, et au bâtard de Wandonne, de par le roi notre sire (le roi d’Angleterre) et de par lui comme évêque de Beauvais.

Que cette femme que l’on nomme communément Jeanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au roi pour la délivrer à l’Église, afin que son procès lui soit fait, parce qu’elle est soupçonnée et diffamée d’avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtries, invocations d’ennemis (des démons), et autres plusieurs cas touchant notre foi, et à l’encontre d’icelle.

Et combien que, considéré ce qui est dit, elle ne doive pas, comme il semble, être de prise de guerre, néanmoins pour la rémunération de ceux qui l’ont prise et détenue, le roi veut libéralement leur bailler la somme de six-mille francs, et pour le dit bâtard qui l’a prise, lui donner et assigner rente pour soutenir son état, jusqu’à deux ou trois-cents livres.

Item. — Le dit évêque, vu que cette femme a été prise dans son diocèse et sous sa juridiction spirituelle, requiert de par lui aux dessus dits et à chacun d’eux, qu’elle lui soit rendue pour lui faire son procès comme il appartient. À quoi il est tout prêt de commencer par l’assistance de l’Inquisiteur de la foi ; si besoin est par l’assistance de docteurs en théologie et en décret, et autres notables personnes, experts en fait de juridiction, ainsi que la matière le requiert, afin qu’il soit mûrement, saintement et dûment fait, pour l’exaltation de la foi et l’instruction de plusieurs, qui ont été en cette matière déçus et abusés, à l’occasion d’icelle femme.

Item. — Et en la parfin, si par la manière avant dite, il en était qui ne fussent pas contents d’obtempérer en la manière ci-dessus dite, le dit évêque ajoute : quoique la prise d’icelle femme ne soit pas pareille à la prise d’un roi, prince et autres gens d’un grand état, si toutefois ils étaient pris, fût-ce le roi, le dauphin, ou autres princes, le roi les pourrait avoir, s’il le voulait, en baillant au preneur dix-mille francs ; c’est le droit, usage et coutume de France. En conséquence le dit évêque somme et requiert les dessusdits au nom comme dessus (du roi d’Angleterre), que la dite 143Pucelle lui soit délivrée en baillant sûreté de la dite somme de dix-mille francs, pour toutes choses quelconques.

Et le dit évêque de par lui, selon la forme et peines de droit, ici requiert la dite Pucelle à lui être baillée et délivrée comme dessus204.

Jean Bréhal nous dira dans la suite tout ce qu’il y avait d’anticanonique et de révoltant dans cette manière de pourvoir d’accusés les tribunaux érigés pour la conservation de la foi ; mais le courtisan mitré avait pour divinité le gouvernement auquel il s’était inféodé. Ce gouvernement demande la sainte fille comme victime ; il offre pour l’acheter ce que les monarques versaient pour acheter un roi pris par leurs vassaux ; l’évêque prévaricateur se prépare à l’immoler en y mettant toutes les formes saintes instituées dans un but tout contraire. C’est au nom du roi d’Angleterre qu’il demande sa proie, tout comme plus tard, quand l’innocente jeune fille le récusera comme son juge, parce qu’il est son ennemi mortel, le servile valet répondra : le roi a ordonné que je fisse votre procès, et je le ferai. Qu’il descende donc de son siège de Pontife, car ce n’est pas pour servir les caprices des rois de la terre, mais pour les combattre et les réfréner, que Jésus-Christ a institué les successeurs des apôtres. C’est en foulant aux pieds leurs ordres tyranniques qu’ils méritent de siéger éternellement à ses côtés : contemnentes jussa principum meruerunt præmia æterna205.

Des instances si pressantes de la part de l’Université et de la part de Cauchon, les six mois qui s’écoulent entre le jour où Jeanne est prise, et celui où elle est livrée aux Anglais, prouvent que Luxembourg a dû opposer une sérieuse résistance aux sollicitations qui lui ont été faites. Sa sainte tante mourut dans l’intervalle ; la royale rançon triompha des remords du chevalier, à moins, ce qui n’est pas sans vraisemblance, qu’il n’ait aussi marchandé avec le parti français, qui voulait délivrer par toutes voies exquises celle qui l’avait rendu à la vie. Ce n’eut pas été trop d’une partie de ces provinces si promptement recouvrées. L’héroïne avait sauvé même celles qui ne furent pas conquises : elles l’auraient été sans son secours.

Les trois états de Normandie réunis à Rouen en août votèrent

dix mil livres tournois pour le payement de rachat de Jeanne la Pucelle, que l’on dit être sorcière, personne de guerre, conduisant les ost (armées) du Dauphin206.

Ce sont les termes dont se servent les trésoriers Thomas Blount et Pierre Sureau dans les lettres de mandement pour en prescrire l’assiette.

Tout devait être noble dans l’histoire de la fiancée du Christ-Roi. Ce n’est pas assez qu’elle soit achetée à un taux qui est la rançon des rois, et qu’une grande province s’impose extraordinairement pour parfaire la 144somme, les espèces matérielles seront d’or. C’est ce qui résulte de la pièce même par laquelle on se procura le royal métal207. Luxembourg le palpa, il livra sa prisonnière et son honneur.

Jeanne fut dirigée sur Rouen par Arras, par Le Crotoy, où les dames d’Abbeville s’honorèrent grandement, par la touchante visite qu’elles firent à celle qui, après la Vierge Marie, est le plus éclatant honneur de leur sexe.

Les pharisiens de Paris n’attendirent pas de pouvoir allumer le bûcher pour faire preuve des sentiments de rage qui les animaient envers Jeanne. Deux femmes qui se donnaient comme favorisées d’apparitions surnaturelles avaient été prises à Corbeil et jetées dans les prisons de l’officialité. Elles soutenaient entre autres choses la divinité de la mission de Jeanne ; elles furent prêchées ; l’une d’elles se rétracta et fut délivrée. L’autre, la plus âgée, de Bretagne Bretonnant, du nom de Pierronne, fut constante dans ses affirmations. Elle fut brûlée le 3 septembre. Le récit de Chuffart prouve que ce fut surtout parce qu’elle avançait que Jeanne qui s’armait avec les Armagnacs était bonne, et que ce qu’elle faisait était bien fait et selon Dieu. L’acte d’avoir communié deux fois en un jour dont elle fut convaincue n’aurait pas entraîné semblable peine. C’était peut-être à la Noël, et quelque prêtre le lui aura permis, comme l’on a accusé la Pucelle elle-même de l’avoir fait sur l’invitation du frère Richard. Nider, qui raconte le supplice de Paris, comme le tenant du docteur Lami, un des notables personnages de l’Université à Bâle, n’articule pour les deux coupables que leur attachement à Jeanne208.

La martyre de Rouen, comme son fiancé, le roi des martyrs, aurait donc eu, avant le supplice, une martyre pour témoin. Toute proportion gardée, la courageuse Pierronne aurait été pour Jeanne ce que le saint précurseur décollé par Hérode aurait été pour la victime du Calvaire. C’est un des mille traits de ressemblance. Ils ont été indiqués dans un autre volume209.

III.
Les recteurs de l’Université choisis parmi les sujets du duc de Bourgogne. — Le rectorat de Courcelles. — Cauchon gourmandé par l’Université à cause de sa lenteur à mettre Jeanne en jugement. — Le roi d’Angleterre pressé de ne pas différer. — L’Université demande à juger Jeanne à Paris. — Comment elle juge de fait à Rouen.

L’Université de Paris exprimait son dévouement au duc de Bourgogne par le choix de ses recteurs. Du 23 juin 1429 au 23 juin 1431, tous sont pris dans ses États ; six sont Picards, un septième est de Langres, le huitième est Hollandais. Elle savait bien qui elle élisait, lorsque le 10 octobre 1430, au moment où le marché avec Jean de Luxembourg allait obtenir 145sa consommation, elle portait Courcelles à la suprême magistrature210.

La nouvelle que le roi d’Angleterre était déjà en possession de l’héroïne, ou allait le devenir, produisit dans son sein les sentiments d’allégresse exprimés, pour son éternel opprobre, dans les deux lettres que l’on va lire. La première est adressée à Cauchon. L’évêque y est grondé de la lenteur qu’il met à juger celle qu’il a poursuivie avec tant d’insistance durant plusieurs mois. Doux reproche : Cauchon a été jaloux de le transmettre à la postérité, c’est une des premières pièces du prétendu procès de Rouen.

Voici la lettre traduite du latin :

Lettre de l’Université de Paris à l’évêque de Beauvais
(21 novembre 1430)

Au révéré Père dans le Christ et Seigneur, au seigneur évêque et comte de Beauvais.

C’est un sujet d’étonnement pour nous, vénéré Père et Seigneur, qu’au détriment de la foi et de la juridiction ecclésiastique, l’on mette de si longs délais à juger cette femme que le vulgaire appelle la Pucelle, alors surtout qu’on la dit entre les mains du roi notre maître.

Les princes chrétiens sont dans l’usage de se montrer très favorables à tout ce qui intéresse l’Église et l’orthodoxie de la foi. Quelque téméraire vient-il à se montrer en opposition avec ses dogmes, aussitôt ils s’empressent de le livrer à la correction de la justice ecclésiastique.

N’est-il pas permis de penser que si votre Paternité eut déployé plus de diligence et d’activité, la femme susdite serait en ce moment devant les tribunaux de l’Église ? Vous occupez un rang élevé dans cette Église ; il vous appartient grandement de faire disparaître les scandales commis à l’encontre de la religion chrétienne, alors surtout que vous devez en juger à raison de votre juridiction.

Il ne faut pas que, par de plus longs retards, l’autorité de l’Église ait à souffrir des dommages encore plus grands. Que le zèle de votre paternité daigne n’omettre aucun soin pour que la femme susdite soit mise en vos mains et aux mains de l’Inquisiteur de la perversité hérétique.

Si cela est déjà fait, veuillez vous employer pour qu’elle soit conduite dans cette ville de Paris, où abondent les sages et les savants. Sa cause pourra y être examinée avec plus de soin, on pourra porter un jugement plus mûr ; le tout pour la bonne édification du peuple chrétien, et pour l’honneur de Dieu.

Que sa lumière, Père Révérend, daigne vous diriger spécialement en toutes choses.

Écrit à Paris dans notre assemblée générale, solennellement tenue aux Mathurins, le vingt et unième jour de novembre 1430.

Vôtres, le Recteur et l’Université de Paris.

Signé : Hébert211.

146Ainsi donc, à s’en tenir à ce document, l’Université aurait devancé Cauchon lui-même dans la poursuite de la victime. Elle marchait tout au moins pleinement de concert avec son conservateur des privilèges.

Elle écrivait en même temps au roi d’Angleterre, c’est-à-dire à ceux qui gouvernaient au nom de ce roi de onze ans, la lettre suivante dont je rajeunis légèrement les tours et les termes, en respectant scrupuleusement le sens.

Lettre de l’Université de Paris au roi de France et d’Angleterre
(21 novembre 1430)

À très excellent prince, le roi de France et d’Angleterre, notre très redouté souverain seigneur et prince.

Très excellent prince, notre très redouté et souverain seigneur et père, nous avons appris récemment que cette femme dite la Pucelle est rendue à présent en votre puissance ; ce dont nous sommes grandement joyeux, confiants que par votre bonne ordonnance icelle femme sera mise en justice, pour réparer les grands maux et scandales advenus notoirement à son occasion dans ce royaume, au grand préjudice de l’honneur divin, de notre sainte foi, et de tout votre bon peuple.

Et parce qu’il nous appartient singulièrement par notre profession d’extirper de telles manifestes iniquités, surtout quand notre foi catholique en est endommagée, nous ne pouvons, au fait de cette femme, dissimuler le long retard de justice qui doit déplaire à tout bon chrétien, surtout plus qu’à nul autre à votre royale Majesté, vu la grande obligation que vous avez à Dieu, en reconnaissance des hauts biens, honneurs et dignités, qu’il a octroyés à votre excellence.

Quoique à ce sujet nous ayons plusieurs fois écrit comme nous le faisons à présent, notre très redouté et souverain seigneur et père ; quoique nous ayons très humblement et loyalement fait des instances, de manière à ne pas encourir le reproche de négligence, dans une si favorable et si nécessaire matière ; nous supplions très humblement, et, en l’honneur de notre Sauveur Jésus-Christ, nous prions très vivement votre haute excellence, qu’il vous plaise d’ordonner que cette femme soit mise très promptement aux mains de la justice de l’Église, c’est-à-dire de Révérend Père en Dieu notre honoré seigneur l’Évêque et comte de Beauvais et aussi de l’Inquisiteur établi en France. La connaissance de ses méfaits en ce qui touche notre dite foi leur appartient spécialement. Par voie de raison ils feront discussion convenable des charges qui sont sur elle, et exigeront telle réparation comme au cas appartiendra, en gardant la sainte vérité de notre foi, et en mettant toute opinion fausse et scandaleuse hors du cœur de vos bons, loyaux et chrétiens sujets.

Il nous semble fort convenable, si c’était le plaisir de votre Hautesse, 147que la dite femme fut amenée en cette cité (de Paris) pour que son procès lui fut notablement et convenablement fait. Grâce aux maîtres, docteurs et autres notables personnes qui sont ici en grand nombre, la discussion qui aurait lieu serait de plus grande réputation qu’en aucun autre lieu ; et il est assez convenable que la réparation desdits scandales soit faite en ce lieu, où les faits qui les ont produits ont été excessivement divulgués et notoires.

Et en ce faisant, votre royale majesté gardera sa grande loyauté envers la souveraine et divine Majesté ; laquelle veuille octroyer à votre excellence prospérité continuelle, félicité sans fin.

Écrit à Paris en notre congrégation générale solennellement célébrée à Saint-Mathurin, le 21e jour de novembre 1430.

Votre très humble et dévote fille, l’Université de Paris.

Sic signata : Hébert212.

La très humble et dévote fille était, on le voit, tendre, obséquieuse vis-à-vis de son père de onze ans, autant qu’on la verra plus loin sèche et raide vis-à-vis du Père commun des fidèles, en attendant qu’elle se montre révoltée et parricide.

Elle ne voulait pas laisser à d’autres la responsabilité du forfait qui allait se commettre ; elle le couvrait de son nom, et faisait valoir ses titres à l’exécuter, pour ainsi dire, de ses propres mains. Elle revendiquait la victime pour Paris. Les Parisiens étaient, il est vrai, pour la plupart Anglo-Bourguignons : il restait cependant des Français à Paris ; et au mois de mars précédent, ils avaient ourdi un complot pour y introduire le roi national. Le complot découvert ne fit qu’attirer de grands châtiments sur ses auteurs. Le gouvernement anglais craignait probablement qu’un coup de main ne lui enlevât la proie si ardemment convoitée ; il jugea que Rouen serait plus sûr.

Une lettre du 3 janvier 1431 autorisa Cauchon à se faire amener la prisonnière pour lui faire le procès. Ce sont encore les instances de sa très chère et très aimée fille l’Université de Paris que le roi, qui est censé parler, met en avant pour octroyer cette permission. Il le répète deux fois dans sa lettre. Il spécifie d’ailleurs que dans le cas où Jeanne ne serait pas condamnée par le tribunal ecclésiastique, elle restera toujours sa captive213.

L’Université voulait instruire le procès de Jeanne. Une combinaison machiavélique fera qu’à Rouen tout se fera par elle. Les sept personnages dont il a été parlé dans le chapitre précédent, ses hommes les plus 148en vue, mènent tout et secondent parfaitement le grand coupable. Ce ne sera pas assez ; le brigandage et l’assassinat judiciaire s’exécuteront sous la haute approbation de l’Université de Paris ; c’est son autorité qu’allégueront ceux qui prononcent la sentence au bout de laquelle devait se trouver le sacrilège fratricide.

149Chapitre V
L’Université de Paris et le brigandage de Rouen

  • I.
  • Coup d’œil très rapide sur le procès de Rouen jusqu’à la composition des XII articles.
  • Indication des séances et des points plus importants.
  • III.
  • Lettres qui accompagnent la consultation :
  • Au roi. Félicitations, instance de hâter la conclusion.
  • À Cauchon. Éloge dithyrambique de l’évêque et de son œuvre.
  • Identification avec lui.
  • Hommage involontaire à la victime.
  • Les docteurs se condamnant eux-mêmes.
  • Grave maladie de la prisonnière.
  • Consultation des docteurs de Normandie.
  • Exemples terrifiants.
  • Quelques votes.
  • Entraînement général à la suite des décisions de l’Université de Paris.

I.
Coup d’œil très rapide sur le procès de Rouen jusqu’à la composition des XII articles. — Indication des séances et des points plus importants.

Présenter dans ses détails le drame de Rouen, ce serait donner la partie la plus divine de l’histoire de l’héroïne. Ce n’est pas l’objet de ce travail. Y toucher suffisamment pour que le lecteur comprenne les mémoires composés pour la réhabilitation, c’est tout ce qui rentre dans le présent sujet.

Longtemps on a considéré le prétendu procès de Rouen comme un brigandage ; le procès de réhabilitation comme un chef-d’œuvre, dont les annales judiciaires offrent peu de copies. Jules Quicherat dans ses Aperçus nouveaux a essayé de soutenir la thèse contraire. Armé du livre de procédure d’Eymerich, il a bien osé avancer que Cauchon s’était conformé aux prescriptions de la procédure canonique. Dans le journal que, depuis un demi-siècle, on est sûr de trouver prêt pour la défense de toutes les bonnes causes, dans l’Univers, un jeune ecclésiastique, destiné à fournir une vaillante et militante carrière, réfuta par une suite d’articles les téméraires assertions du paléographe214. M. l’abbé Morel n’avait 150pas vu les mémoires inédits composés pour la réhabilitation. Si le lutteur au repos lit ce volume, il y verra qu’il s’est trouvé parfaitement d’accord avec les grands canonistes du quinzième siècle. Ce n’était pas dans un seul livre et par circonstance, qu’ils avaient étudié la législation canonique. Leur vie se passait à en approfondir la lettre et l’esprit. Cette seule considération aurait dû rendre le directeur de l’école des Chartes plus circonspect.

Cauchon, licencié en droit canon, qui avait enseigné cette science, savait si bien que, malgré tous ses efforts pour sauver les apparences, il en violait les prescriptions, qu’il ne pouvait pas souffrir qu’on lui alléguât les saints canons, et qu’il répondait qu’il fallait les laisser aux canonistes, relinqueret decreta decretistis215.

La prisonnière arriva à Rouen sur la fin de décembre 1430. La loi ecclésiastique exige que les prévenus en matière de foi soient renfermés dans les prisons de l’Église, et elle a des égards particuliers pour les femmes. Jeanne n’a cessé de réclamer cette prison gracieuse. Elle fut renfermée dans la forteresse de Rouen, enchaînée barbarement, confiée à la garde de cinq soldats grossiers qui nuit et jour veillaient, trois à l’intérieur du cachot, deux au dehors.

Ce n’est qu’à la suite de fortes présomptions, d’une semi-preuve, que l’on peut intenter un procès en matière de foi. La législation canonique est bien formelle. Les enquêteurs envoyés à Domrémy par Cauchon ont dit que tout ce qu’ils ont entendu sur la jeune fille, ils voudraient que cela fût dit sur leur sœur. Cauchon indigné a refusé de les indemniser des frais du voyage.

Défaut de juridiction, juste récusation d’un juge qui est un ennemi mortel, tumulte dans l’assistance, passion dans les interrogations, menaces à quiconque montre quelque faveur pour l’accusée, le sous-inquisiteur associé malgré lui et tardivement au juge principal, ce ne sont là que quelques-uns des vices de procédure que nous verrons relevés par les mémoires composés pour la réhabilitation.

Le 13 et le 23 janvier, les 13, 14, 15, 16, 19, 20 février, ont lieu des séances destinées surtout à constituer le tribunal et à engager le prétendu procès. Les deux greffiers désignés sont les prêtres Manchon et Bois-Guillaume. C’est Manchon qui écrit et rédige. Honnête homme au fond, mais timide, il ne voudrait pas commettre une scélératesse, que sa conscience lui reprocherait trop hautement ; mais il ira à la dernière limite dont peut s’accommoder une âme pusillanime. Héroïque, il n’eut pas été supporté, et nous aurions été privés des réponses dans lesquelles 151Jeanne se révèle si manifestement inspirée. Scélérat, il en eut altéré la substance. Il y a des omissions, même graves, dans son procès-verbal ; les dépositions entendues à la réhabilitation l’établissent ; l’acte judiciaire ne pèche certainement pas par faveur envers l’accusée ; et cependant tel qu’il est, il n’est rien qui nous montre aussi bien Jeanne dans toute sa beauté, dans son angélique candeur.

L’interrogatoire de Jeanne, commencé le 21 février, se prolonge les 22, 24, 27 du même mois ; il continue le 1er, le 10, les 12, 13, 14, 15, 17, 24, 25 mars. Parfois il a lieu soir et matin ; la captive, épuisée par sa dure prison, doit le même jour tenir tête durant cinq ou six heures à la meute aussi perfide que savante, aussi envenimée que faussement hypocrite, de ses nombreux interrogateurs. Il n’y avait rien dans sa vie qui donnât prise à l’inique accusation, il fallait tirer de ses paroles de quoi échafauder la sentence par laquelle on voulait l’accabler. On lui fait jurer souvent de répondre selon la vérité sur toutes les questions qui lui seront adressées. Elle proteste avec fermeté qu’elle ne répondra que sur ce qui regarde le procès, et notamment que, dût-on lui couper la tête, elle ne dira rien qui pût être contraire à son roi.

Les questions roulent principalement sur ses révélations ; dans les explications qu’elle donne, on trouve, comme on le verra, tous les signes des révélations divines ; sur le vêtement d’homme, elle dit ne pouvoir le quitter que sur l’ordre de ceux qui lui ont commandé de le prendre ; elle demande d’ailleurs, avec la piété la plus vive, qu’on fasse cesser la privation peut-être la plus sensible à sa sainte âme, la privation des offices et des sacrements de l’Église. On l’interroge sur ses prédictions : elle en fait de nouvelles que consigne le greffier, et dont l’histoire s’est chargée de montrer la réalisation.

On la presse surtout sur le signe donné à son roi, le point sur lequel elle a dit maintes fois ne devoir jamais rien révéler. Harcelée, fatiguée, elle se décide à répondre par une allégorie complètement inintelligible pour le prétoire, très intelligible pour nous qui savons la nature des secrets révélés à Chinon. Le signe donné au gentil Dauphin est celui-ci : Un ange, — elle-même, qui n’était que saint Michel manifesté, — a apporté au roi une couronne très précieuse, quand elle est bien gardée, la couronne de France.

On la jette sur la soumission due à l’Église, l’on ramène avec un art diabolique cette question, dans l’espèce fort ardue. Les réponses de Jeanne prouvent que l’accusée n’a pas compris toujours la question ; les interrogateurs donnent à ce mot un sens plus qu’équivoque, car il est très faux. À Rouen, ils donnent au mot Église la signification qu’ils lui donneront dans le tumulte de Bâle : l’Église c’est eux-mêmes.

152Alors que, le procès-verbal en mains, on reconstitue la scène, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver le sentiment du lord anglais, auquel l’admiration arracha une fois ce cri :

Qu’elle répond bien ! que n’est-elle Anglaise !

Il fallait de tout cela tirer un réquisitoire, une accusation. Le promoteur d’Estivet s’en chargea et échafauda, a-t-il été dit, 70 chefs d’incrimination. Lecture en fut donnée à Jeanne par Thomas de Courcelles, les mardi et mercredi saints, 27 et 28 mars ; il y eut un supplément d’information le samedi saint, 31.

Le factum ne pouvait pas être transmis tel qu’il avait été élaboré, à l’Université de Paris, et aux autres personnages que l’on voulait engager dans la perpétration du crime ; de là la composition des XII articles sur lesquels doit particulièrement se porter l’attention du lecteur.

II.
Les XII articles non corrigés ; portés à Paris ; longuement délibérés par les facultés compétentes. — Qualifications adoptées par l’Université entière. Chacun des XII articles et leurs qualifications par la faculté de théologie. — Jugement plus sommaire, moins dur et plus circonspect de la faculté de droit.

Les XII articles furent composés, pense-t-on, par Nicolas Midi, et lus dans une séance privée des assesseurs qui demandèrent des corrections importantes ; ces corrections ne furent pas faites.

Jeanne n’eut jamais connaissance des XII articles ; ils sont censés cependant résumer ses aveux. Ses paroles y sont travesties, altérées, détournées de leur sens, et surtout on y omet ce qui les explique. C’est sur cet exposé imposteur qu’allait se prononcer et l’Université de Paris, et ce que Rouen et la Normandie comptaient d’hommes renommés par leur doctrine.

Le travail était hâtif, car il y a des répétitions qu’on eût dû éviter dans un document de ce genre.

Nicolas Midi, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, partirent de Rouen le 14 avril pour aller soumettre à leurs collègues de Paris la pièce homicide. Ils étaient chargés de donner les explications orales qu’elle comportait.

Le 29 avril l’Université en corps se réunissait aux Mathurins. Un des envoyés de Rouen donnait lecture des XII articles, et demandait de la part du roi, de son conseil et du tribunal de Rouen, que la corporation se prononçât sur chacun d’eux. Le recteur répondit que c’était là une affaire ardue, intéressant la foi, et du ressort spécial des facultés de théologie et de droit canon ; qu’il était d’avis que ces deux facultés qualifiassent les XII articles, et en fissent rapport dans une assemblée générale, où l’Université entière jugerait si elle devait adhérer à ces qualifications.

153Les facultés se retirèrent dans le lieu respectif de leurs séances particulières, dans le lieu où l’on délibère des causes les plus ardues et les plus difficiles, écrit du Boulay ; rentrèrent en séance générale, et adhérèrent à l’avis du recteur.

Quinze jours furent accordés pour la sentence à rendre. Il y eut dans l’intervalle de nombreuses réunions des deux facultés de théologie et de droit canon, soit séparément, soit par des délégués communs.

Le 14 mai, nouvelle assemblée générale. Lecture solennelle est donnée des qualifications des XII articles par la faculté de théologie, des condamnations portées par la faculté des décrets. Les facultés se retirent dans leurs salles respectives pour délibérer ; une nouvelle assemblée générale a lieu. Facultés et nations déclarent unanimement adhérer au jugement des deux premières facultés ; l’Université adopte leurs décisions216.

C’est le lieu de faire connaître les XII articles, et le jugement porté par l’Université. La faculté de théologie a noté chacun d’eux. Voici la traduction de l’exposé et des qualifications.

Article premier

Une femme affirme que, dans sa treizième année, elle a vu des yeux de son corps saint Michel et quelquefois aussi saint Gabriel, venir la consoler ; tous deux lui ont apparu sous une forme sensible. Elle les a vus escortés d’une grande multitude d’anges. Depuis cette époque, sainte Catherine et sainte Marguerite se sont montrées à la même femme, elles aussi, sous une forme corporelle ; elle les voit chaque jour et entend leurs voix ; elle les a quelquefois embrassées, baisées, touchées de ses mains. Elle a vu les têtes des dits anges et des dites saintes ; elle a refusé de parler de leurs autres membres ou de leurs vêtements.

Les dites saintes l’ont quelquefois entretenue auprès d’une fontaine et d’un grand arbre appelé communément l’arbre des fées. C’est le bruit commun que dames les fées visitent ces lieux ; des malades fréquentent la fontaine et l’arbre en vue d’y recouvrer la santé, quoique l’un et l’autre soient en un endroit profane.

La dite femme les a vénérées en ce lieu et ailleurs (quas, tour amphibologique dans le latin) et leur a fait révérence.

D’après elle, sainte Catherine et sainte Marguerite dans leurs apparitions se montrent avec de très riches couronnes sur la tête.

Depuis lors et souvent dans la suite, elles lui ont dit qu’elle devait 154se rendre auprès d’un prince temporel, et lui promettre que par son secours et sa coopération il recouvrerait par la force des armes un grand domaine temporel, beaucoup d’honneur dans le monde, et serait victorieux de ses ennemis ; qu’il n’avait qu’à accepter le secours de la dite femme, et à lui donner des hommes d’armes pour la réalisation des promesses faites.

Les dites saintes Catherine et Marguerite ont prescrit à la même femme de la part de Dieu de prendre des vêtements d’homme ; ce qu’elle a fait encore, pour rester ferme dans le commandement qui lui a été intimé. C’est au point qu’elle dit préférer mourir que quitter le dit habit ; elle l’affirme parfois simplement, d’autres fois elle ajoute : à moins que ce ne fut sur le commandement de Dieu. Elle a choisi de ne pas assister à la messe et aux offices, de se priver de la sainte communion, même dans le temps où l’Église fait un devoir à tous les fidèles de la recevoir, plutôt que de laisser les vêtements d’homme et de prendre ceux de son sexe.

Les dites saintes ont connivé avec la dite femme, lorsque, à l’insu et contre la volonté de ses parents, à l’âge de 17 ans ou environ, elle a quitté la maison paternelle pour vivre au milieu des hommes d’armes, étant parmi eux de jour et de nuit, sans jamais avoir avec elle, ou du moins rarement, la compagnie d’autres femmes.

Les mêmes saintes lui ont révélé et commandé bien d’autres choses. C’est ce qui lui fait dire qu’elle est envoyée par le Dieu du ciel, par l’Église triomphante des saints du paradis, auxquels elle soumet ses actes. Pour ce qui est de l’Église militante, elle a d’abord différé, puis refusé de lui soumettre ses actes et ses paroles, quoiqu’elle en ait été requise et pressée plusieurs fois ; elle a répondu qu’il lui était impossible de dire autre chose que ce qui était au procès ; qu’elle avait agi par le commandement de Dieu ; qu’elle ne s’en rapportait sur ce point à la décision d’aucun homme vivant, mais seulement au jugement de Dieu.

Les mêmes saintes ont révélé à la dite femme qu’elle entrera dans la gloire des saints, et sera sauvée, pourvu qu’elle garde le vœu de virginité qu’elle leur a fait la première fois qu’elle les a vues et entendues. Par suite de cette révélation, elle affirme être aussi certaine de son salut que si elle était présentement et de fait dans le royaume des cieux.

Ce premier article est ainsi apprécié :

La faculté de théologie porte le jugement doctrinal suivant sur le 1er article : considéré la fin, l’objet, le mode de ces révélations, la qualité de la personne, le lieu et les autres circonstances dans lesquelles elles se produisent ; ou ce sont des impostures pernicieuses et propres à séduire, ou 155les susdites apparitions et révélations sont œuvres de superstition, et procèdent des esprits mauvais et infernaux, Bélial, Satan et Béhémot217.

Article 2

La dite femme prétend que le signe donné par elle à son prince, sur lequel il crut à ses révélations, et l’admit dans ses expéditions guerrières, fut le suivant : saint Michel s’approcha du dit prince, escorté d’une multitude d’anges, dont les uns avaient des ailes, les autres des couronnes, et parmi lesquels se trouvaient sainte Catherine et sainte Marguerite. L’ange et la dite femme marchaient ensemble dans un long trajet ; ils foulaient le sol, montaient l’escalier, marchaient dans la chambre, accompagnés des autres anges et des saintes mentionnées. Un ange donna au même prince une couronne très précieuse, d’un or très pur ; il s’inclina en sa présence et lui fit révérence.

Une fois cette femme a dit qu’au moment où le signe fut donné, son prince, croyait-elle, était seul, quoique beaucoup d’autres ne fussent pas loin ; et une autre fois elle a dit, qu’à ce qu’elle croit, un archevêque reçut la couronne, la donna au prince, sous les yeux de plusieurs seigneurs temporels.

Le jugement doctrinal de la faculté est :

que le contenu du second article est invraisemblable. C’est plutôt une invention, effet de la présomption, imaginée pour séduire et semer le désordre. Il déroge à la dignité des anges.

Article 3

La dite femme dit avoir connu que c’était saint Michel qui la visite, aux bons conseils, réconfort, et bons enseignements qu’elle en a reçus, et aussi parce que saint Michel s’est nommé à elle. Ainsi en est-il de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui lui ont décliné leurs noms et la saluent. C’est pourquoi elle se croit aussi certaine de la réalité des apparitions de saint Michel, de la vérité et de la sainteté de ses paroles, qu’elle l’est de la passion et de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ pour notre rédemption.

La faculté juge :

que les signes contenus dans le troisième point sont insuffisants. La susdite femme croit légèrement, et affirme avec témérité. La comparaison qu’elle fait suppose chez elle vice dans la croyance et erreur dans la foi.

156Article 4

La dite femme affirme être certaine de plusieurs événements futurs entièrement contingents. Ils se réaliseront ; elle en est aussi certaine que de ce qu’elle voit présentement sous ses yeux. Elle se vante d’avoir eu dans le passé, par la révélation expresse de sainte Catherine et de sainte Marguerite, la connaissance de plusieurs choses cachées ; par exemple qu’elle sera délivrée de sa prison ; qu’en sa compagnie, les Français feront le plus beau fait qui ait jamais été accompli en faveur de la Chrétienté ; et encore, à son dire, par révélation et sans que personne les lui ait indiqués, elle a connu certaines personnes qu’elle n’avait jamais vues ; elle a révélé et indiqué l’existence d’une épée cachée dans la terre.

Le jugement doctrinal de la faculté est :

que ce 4e article renferme superstition, divination, assertion présomptueuse, et vaine jactance.

Article 5

La dite femme affirme que c’est sur l’ordre de Dieu, et du bon plaisir divin, qu’elle a pris et porté, qu’elle porte continuellement un vêtement d’homme. Elle dit encore que, dès qu’elle avait reçu de Dieu le commandement de porter des vêtements d’homme, elle devait prendre tunique courte, braies et chausses avec aiguillette ; couper en rond ses cheveux, ne les laissant tomber que du sommet de la tête aux oreilles ; sans garder rien qui indique son sexe, si ce n’est ce qu’elle tient de la nature. C’est avec semblable costume qu’elle a souvent reçu l’Eucharistie.

Elle n’a pas voulu, elle ne veut pas reprendre des habits de femme, quoique elle en ait été plusieurs fois charitablement requise et avertie. Elle préfère mourir, dit-elle, que quitter son vêtement d’homme. Elle le dit quelquefois d’une manière absolue ; elle ajoute d’autres fois : à moins que ce ne fut le commandement de Dieu.

Si elle était, dit-elle, avec son costume d’homme, parmi ceux en faveur de qui elle s’est armée, et si elle faisait comme avant d’être prisonnière, ce serait un des plus grands biens qui pût advenir à tout le royaume de France.

Elle ajoute que pour chose au monde elle ne ferait pas serment de ne pas porter son costume masculin, et de ne pas s’armer. En tout cela, dit-elle, elle a bien fait et fait bien, puisqu’elle ne fait qu’obéir à Dieu, et exécuter ses commandements.

Cet article fait bondir la grave faculté ; elle fulmine le jugement doctrinal qui suit :

157La dite femme est coupable de blasphème contre Dieu, de mépris de Dieu dans ses sacrements, de prévarication contre la loi divine, la sainte doctrine, les canons de l’Église ; elle nourrit en matière de foi des sentiments malsains et erronés ; elle est coupable de vaine jactance ; elle doit être regardée comme suspecte d’idolâtrie, de détestation de son sexe et des vêtements qui lui sont propres, à cause de cette imitation des rites païens.

Article 6

La dite femme avoue avoir fait écrire de nombreuses lettres où se trouvent, accompagnés d’un signe de croix, ces mots : Jhesus, Maria. Elle mettait parfois une croix, et c’était une marque qu’il ne fallait pas exécuter ce qu’elle ordonnait. Dans d’autres cas, elle a fait écrire qu’elle ferait mettre à mort ceux qui n’obéiraient pas à ses avertissements, et qu’aux coups l’on reconnaîtrait qui avait meilleur droit de la part du roi du ciel. Elle aime à répéter qu’elle n’a rien fait que sur révélation et par ordre de Dieu.

Ici encore la faculté perd toute modération, quand elle porte le jugement doctrinal suivant :

Par le 6e article, la dite femme se montre traîtresse, fourbe, cruelle, altérée de sang humain, séditieuse ; elle provoque à la tyrannie, elle blasphème Dieu dans ses commandements et ses révélations.

Combien il serait facile de montrer que ces qualifications, dont la sainte fille est parfaitement innocente, s’appliquent toutes à ceux qui l’en noircissent.

Article 7

La dite femme avoue que vers l’âge de dix-sept ans, d’elle-même et par révélation à ce qu’elle prétend, elle alla trouver un écuyer qu’elle n’avait jamais vu, quittant la maison paternelle malgré ses parents auxquels ce départ fut sur le point de faire perdre la raison.

Elle demanda au susdit écuyer de la conduire ou de la faire conduire vers le prince déjà mentionné. Et cet écuyer, un chef militaire, donna à la dite femme qui l’en avait requis un habit d’homme et une épée. Pour la faire conduire, il désigna un chevalier, un écuyer, quatre serviteurs. Arrivés auprès du prince plusieurs fois déjà désigné, la même femme déclara qu’elle voulait diriger la guerre contre ses ennemis, lui promettant qu’elle le mettrait en possession d’un grand territoire, qu’elle le rendrait victorieux ; et qu’elle était envoyée à cette fin par le roi du ciel. Elle prétend qu’en tout cela elle a bien agi, par le commandement de Dieu et par révélation.

158Sur le 7e article la faculté rend le jugement suivant :

La dite femme est coupable d’impiété envers ses parents, de violation du commandement qui prescrit de les honorer, de scandale, de blasphème contre Dieu ; elle erre dans la foi, elle a fait une promesse téméraire et présomptueuse.

Article 8

La dite femme avoue que, sans y être contrainte ni engagée par personne, elle s’est précipitée d’une très haute tour, préférant la mort à la douleur de tomber entre les mains de ses ennemis, ou de survivre à la destruction de Compiègne.

Elle dit n’avoir pu éviter de se précipiter de la sorte, quoique sainte Catherine et sainte Marguerite la détournassent de cet acte, et qu’à ses yeux ce soit un grand péché de leur déplaire.

Mais s’étant confessée de ce péché, elle sait bien qu’il lui a été remis ; car, prétend-elle, une révélation lui en a donné l’assurance.

Qualification doctrinale de l’Université :

Le 8e article suppose une pusillanimité d’âme qui tend au désespoir, et interprétativement au suicide. La prétendue rémission de la faute est une assertion téméraire et présomptueuse. La dite femme n’a pas de saines idées sur le libre arbitre de l’homme.

Article 9

La dite femme avance que sainte Catherine et sainte Marguerite lui ont promis de la conduire en Paradis, pourvu qu’elle garde la virginité d’âme et de corps qu’elle leur a vouée. Elle s’en dit aussi certaine que si elle était déjà en possession de la gloire des bienheureux.

Elle ne pense pas avoir fait de péché mortel ; car si elle était en péché mortel sainte Catherine et sainte Marguerite, à ce qu’il lui semble, ne la visiteraient pas chaque jour, ainsi qu’elles le font.

Le jugement de la faculté :

Le 9e article renferme une assertion téméraire et présomptueuse, un mensonge pernicieux ; il est en contradiction avec l’article précédent ; il sonne mal dans la foi.

Article 10

La dite femme prétend que Dieu aime certaines personnes désignées et nommées par elle, et encore dans la voie. Il les aime plus qu’il n’estime cette même femme. Elle le sait par sainte Catherine et sainte Marguerite qui l’entretiennent souvent en français, mais pas en anglais ; 159car elles ne sont pas du parti des Anglais. Dès qu’elle a su par révélation que les voix étaient pour le prince plus haut mentionné, elle n’a pas aimé les Bourguignons.

Jugement de la faculté :

Dans le 10e article se trouve une assertion présomptueuse et téméraire, le crime de divination et blasphème contre sainte Catherine et sainte Marguerite, la transgression du précepte qui ordonne d’aimer le prochain.

Article 11

La dite femme confesse avoir fait souvent des actes de révérence vis-à-vis des esprits dont il est question, qu’elle appelle Michel, Gabriel, Catherine et Marguerite ; elle se découvrait, se mettait à genoux, baisait la terre par où ils avaient passé, leur a fait vœu de virginité ; elle a embrassé, baisé Catherine et Marguerite, les a touchées corporellement et sensiblement ; elle leur a demandé conseil et secours ; parfois elle les a appelées, quoique elles la visitent souvent sans être appelées ; elle acquiesce et obéit à leurs conseils et à leurs ordres ; elle l’a fait dès le commencement, sans demander conseil à qui que ce soit, ni à son père, ni à sa mère, ni à son curé ou autre supérieur, ni à ecclésiastique quel qu’il soit.

Et cependant elle croit fermement que les voix et les révélations, qui lui sont arrivées par les saints et les saintes de cette sorte, viennent de Dieu et par disposition divine ; elle le croit aussi fermement que les articles de la foi chrétienne, qu’elle croit que Notre Seigneur Jésus-Christ a souffert la mort pour nous ; elle ajoute que si le malin esprit lui apparaissait en feignant d’être saint Michel, elle saurait bien discerner ce qui en serait.

Elle dit encore que d’elle-même, sans y être engagée par personne, elle a juré aux saintes Catherine et Marguerite qui lui apparaissent, qu’elle ne révélerait jamais le signe de la couronne qu’elle avait donné au prince vers qui elle était envoyée. Elle a fini par ajouter : à moins d’avoir la permission de faire cette révélation.

La faculté est exaspérée, car voici sa décision dogmatique :

Sur le 11e article, supposé que la dite femme ait eu les révélations et apparitions dont elle se vante, dans les circonstances énumérées par le premier article, elle est idolâtre, elle invoque les démons, elle erre dans la foi, elle a fait un serment illicite.

Article 12

La dite femme affirme que si l’Église ordonnait qu’elle fît quelque chose de contraire au commandement qu’elle prétend lui avoir été intimé 160par Dieu, elle ne le ferait pour rien au monde : elle sait bien, dit-elle, que ce qui est couché au procès vient de Dieu ; il lui serait impossible de faire le contraire.

Elle ne veut sur tout cela s’en rapporter ni à la décision de l’Église, ni au jugement de qui que ce soit au monde ; elle ne veut s’en rapporter qu’à Dieu Notre Seigneur ; elle fera toujours ses ordres, surtout en ce qui regarde ses révélations, et sur ce qu’elle a fait en conséquence.

Elle prétend avoir fait cette réponse et d’autres semblables, non pas en s’appuyant sur son propre sens, mais sur l’ordre des voix et des révélations entendues. Les juges cependant et d’autres assistants lui ont plusieurs fois expliqué l’article du symbole : unam sanctam Ecclesiam catholicam ; ils lui ont développé que tout fidèle, tant qu’il est sur terre, est tenu d’obéir à l’Église militante, de lui soumettre ses paroles et ses actes, principalement en matière de foi, lorsqu’il s’agit de doctrine révélée, ou des prescriptions ecclésiastiques.

La faculté rend cette décision :

Par le 12e article la dite femme est schismatique ; elle professe sur l’unité et l’autorité de l’Église des sentiments peu orthodoxes ; elle est apostate : jusqu’ici elle erre opiniâtrement dans la foi.

Tel est le jugement de la maîtresse faculté de l’Université. Quelque perfidement rédigés que soient les XII articles, la haine éclate à travers les qualifications dont elle les fait suivre218.

La faculté des décrets rendit aussi sa décision ; elle est moins violente que celle de la faculté de théologie. Les canonistes ne s’attachent pas à chacun des XII articles ; mais en se basant sur leur ensemble ils formulent une condamnation en six points motivés. Voici ce jugement :

Jugement de la faculté des Décrets

Si la dite femme, étant en possession d’elle-même, a affirmé opiniâtrement les propositions énoncées dans les douze articles ; si elle a réellement accompli les actes qui y sont relatés, il semble, après mûr examen, à la faculté des décrets, qui d’ailleurs n’entend répondre qu’à une consultation, donner un avis doctrinal et de charité, qu’on doit la qualifier de la manière suivante :

1° La dite femme est schismatique. Le schisme en effet est une coupable séparation de l’unité de l’Église, à la suite d’une désobéissance ; or elle se sépare de l’obéissance due à l’Église.

2° Cette même femme erre dans la foi ; elle se met en opposition avec l’article du symbole : unam sanctam Ecclesiam catholicam. Or, dit saint 161Jérôme, quiconque nie cet article ne se montre pas seulement dénué de savoir, mal disposé, en dehors de l’Église catholique ; il se montrera hérétique.

3° Ladite femme est apostate, tant parce que, dans un dessein mauvais, elle s’est fait couper la chevelure que Dieu lui avait donnée en guise de voile, que parce que, rejetant les vêtements de son sexe, elle a pris des vêtements d’homme.

4° Cette femme est encore menteuse et devineresse, lorsqu’elle affirme être envoyée par Dieu et jouir de l’entretien des anges et des saints ; elle ne le prouve cependant ni par l’opération des miracles, ni par un témoignage de l’Écriture (ainsi que cela devrait être). Moïse envoyé par Dieu vers les fils d’Israël en Égypte reçut comme preuve de sa mission divine le pouvoir de changer sa verge en serpent, et le serpent en verge. Jean envoyé pour prêcher la pénitence aux Juifs apporta comme preuve spéciale de sa mission ce passage d’Isaïe : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert ; préparez la voie au Seigneur.

5° Il y a une présomption de droit, fondée sur le droit même, que cette femme erre dans la foi. Elle est sous le poids de l’excommunication (pour le vêtement viril), elle est restée dans cet état durant un long temps ; et elle dit préférer ne pas communier, ne pas se confesser dans le temps prescrit par l’Église, que quitter les vêtements d’homme pour revêtir ceux de son sexe. Elle est en outre grandement suspecte d’hérésie, et doit être examinée avec soin sur les articles de la foi.

6° Cette femme est dans l’erreur lorsqu’elle prétend être aussi certaine d’aller en paradis que si elle en avait déjà la possession. Dans le pèlerinage de cette vie personne ne sait s’il est digne de récompense ou de châtiment ; ce n’est connu que du souverain juge.

Il faut que le juge compétent avertisse charitablement la dite femme, la presse de rentrer dans l’unité de la foi catholique, d’abjurer publiquement son erreur selon la forme déterminée par ce même juge. Si elle refuse de faire la satisfaction convenable, elle doit être abandonnée au juge séculier, pour être punie ainsi que le mérite son iniquité.

Il y a loin de la rigueur de la faculté de droit ecclésiastique à la rigueur de la faculté de théologie. La première, comme si elle soupçonnait la perfidie, insiste pour dire qu’elle ne parle que dans l’hypothèse où les XII articles sont conformes à la vérité, et que l’accusée jouit de la plénitude de sa raison ; elle ne fait d’ailleurs qu’exposer sa manière de voir, et n’entend nullement prononcer la sentence.

162III.
Lettres qui accompagnent la consultation : Au roi. Félicitations, instance de hâter la conclusion. — À Cauchon. Éloge dithyrambique de l’évêque et de son œuvre. — Identification avec lui. — Hommage involontaire à la victime. — Les docteurs se condamnant eux-mêmes. — Grave maladie de la prisonnière. — Consultation des docteurs de Normandie. — Exemples terrifiants. — Quelques votes. — Entraînement général à la suite des décisions de l’Université de Paris.

L’Université ne se contenta pas d’envoyer à Rouen comme son propre jugement la décision des deux facultés ; elle y joignit deux lettres, l’une pour le roi, l’autre pour Pierre Cauchon.

Le roi est félicité d’avoir commencé

moult bon œuvre… à savoir le procès judiciaire contre cette femme qu’on nomme la Pucelle.

Les docteurs, selon l’ordre de Sa Majesté, ont pris connaissance de ce qui a été fait, l’ont examiné attentivement, et ils déclarent dignes de grandes louanges ceux qui se sont employés à pareille œuvre. Ils recommandent Midi, Beaupère, Jacques de Touraine, comme ayant bien mérité de la foi et ayant acquis des droits à la faveur royale. Par leurs explications, ces trois députés compléteront ce qui dans la sentence de l’Université demanderait des développements. L’Université offre encore ses services, s’il en est besoin ; elle termine en pressant le monarque de hâter la conclusion de cette affaire :

la longueur et dilation est très périlleuse ; notable et grande réparation est très nécessaire pour que le peuple qui a été moult scandalisé par icelle femme soit réduit à bonne et saine doctrine219.

La lettre à Cauchon est une hymne de louanges à l’honneur du prélat, de son œuvre, des trois fameux docteurs Beaupère, Midi, Texier

dont l’Université est fière : Famosissimi doctores et alumni nostri.

Elle sera à jamais

célèbre la lutte, celeberrimum certamen,

dans laquelle l’ardeur du zèle a précipité l’évêque de Beauvais pour mettre entre les mains de la justice

cette femme qu’on ose bien appeler la Pucelle, mulier illa quæ puella vociferatur ;

femme empestée : combien son venin s’est répandu au loin !

Presque tout le monde occidental, ce bercail très chrétien, en est manifestement empesté : per cujus latissime dispersum virus, ovile christianissimum totius fere occidentalis orbis infectum manifestator.

Les trois fameux docteurs ont exposé éloquemment, eleganter, le procès entrepris et déduit contre les iniquités de la perfide femme ainsi que les XII articles qui en sont extraits. Leurs explications entendues, notre premier sentiment, disent les malheureux docteurs parisiens, a été d’exprimer à votre Seigneurie la reconnaissance la plus étendue. Dans une si grande œuvre, de si grande importance pour le nom divin, la foi, et l’édification des peuples,

elle ne sait pas se donner le moindre repos : nescit quomodolibet pigritare.

La forme du procès est remarquable, conforme au droit, œuvre de toute prudence. Le désir de plaire au roi, de témoigner 163à votre Seigneurie

un dévouement déjà ancien, vetustum favorem, de plaire en tout, in singulis,

à votre Paternité, nous ont fait accéder avec bonheur à toutes les requêtes présentées par écrit ou oralement par les trois docteurs susdits. On a délibéré sur le sujet principal, longuement, mûrement ; d’un consentement unanime, l’on s’est rangé aux qualifications écrites qu’apporteront les docteurs susnommés. Ils les expliqueront verbalement, ainsi qu’ils y sont autorisés par les lettres au roi dont la copie est incluse avec les présentes ; docteurs exceptionnellement méritants ; leurs travaux dans cette affaire leur méritent particulière recommandation auprès de votre révérence. Que sa Paternité poursuive sans se lasser l’ouvrage commencé, jusqu’à ce que, ainsi qu’il est de droit, tant d’offenses soient dignement vengées,

que cesse parmi les peuples une édification qui est une iniquité et un scandale ; cesset iniqua scandalosaque ædificatio populorum220.

L’iniquité s’égorge toujours par ses propres mains, a dit quelque part Joseph de Maistre. C’est le cas de le répéter. L’Université avoue que la Pucelle a pour elle le monde occidental presque tout entier ; elle avoue que c’est là que se trouve le bercail très chrétien, ovile christianissimum, c’est-à-dire l’Église ; et elle n’hésite pas à prononcer que l’Église presque entière est empoisonnée, infectum manifestatur ! L’œuvre de Jésus ne subsiste que dans l’Université de Paris. S’il est quelque chose d’avéré, c’est l’intégrale virginité de la Pucelle, de nouveau constatée à Rouen par la duchesse de Bedford ; pour l’Université de Paris, comme pour Cauchon, Jeanne est la femme que l’on ose appeler la Pucelle, mulier illa quæ puella vociferatur. Le Maître a dit que l’on reconnaissait l’arbre à ses fruits ; le fruit de l’apparition de Jeanne, c’est l’édification des peuples, les docteurs le constatent ; mais à leurs yeux, c’est une iniquité, c’est un scandale ; cesset iniqua scandalosaque ædificatio populorum.

Comment l’iniquité pourrait-elle mieux s’égorger de ses propres mains ? Et les termes semblent leur manquer pour s’identifier avec le grand coupable qui va consommer le forfait ! ils le poussent dans sa voie ; ils lui tressent des couronnes pour tout ce qu’il a fait et pour tout ce qu’il va faire !

Durant ce temps la victime s’avançait sur le chemin de son Calvaire. Quand on pense au pressoir de tortures physiques et morales auquel elle était soumise, quand on la voit privée du réconfort des sacrements et du culte public, le premier besoin de son âme sainte ; l’on n’est pas étonné de la maladie qui mit sa vie en péril dans les premiers jours d’avril ; l’on est surpris qu’elle ait pu survivre. Les Anglais voulaient la jeter toute vive dans le bûcher ; elle fut soignée, et du 5 avril au 1642 mai, le procès ne relate qu’un boniment caritatif qui lui fut administré dans la prison. On le redoubla le 2 mai près de la grande salle du château. Le 9 mai on essaya d’ébranler le courage de l’accusée en étalant devant elle les instruments de torture ; sa fermeté d’âme grandit avec les menaces.

Cependant Cauchon ne voulait pas pour complice la seule Université de Paris ; il tenait à se couvrir de l’autorité de tout ecclésiastique gradué qu’il espérait devoir être assez timide ou assez complaisant pour s’associer à son forfait. Tel ne fut pas le célèbre canoniste Lohier ; il se trouvait de passage à Rouen ; Cauchon voulut connaître son sentiment ; Lohier énuméra quelques-uns des vices de la procédure ; mais il sentit si bien à quoi l’exposait sa franchise, qu’aussitôt après il sortit de Rouen ; il prit le chemin de Rome ; il y mourut doyen du tribunal de la Rote. C’était alors le premier tribunal du monde ; et cela dit assez la valeur de celui qui y occupa le premier rang221. Le chanoine Houppeville, aussi courageux que Lohier, fut moins prudent ; il resta à Rouen ; il fut jeté en prison et n’échappa à supplice pire encore que grâce à de puissantes intercessions222. Le chanoine de La Fontaine avait d’abord été investi de la confiance de Cauchon ; sa conscience se révolta des complaisances qu’on exigeait de sa docilité ; il prit la fuite pour éviter le châtiment réservé à sa probité223. Isambart de La Pierre, de l’ordre des Prêcheurs, suggéra à l’accusée une réponse qui, en faisant disparaître une équivoque, mettait en pleine lumière la parfaite orthodoxie de la jeune fille ; il fut l’objet de menaces de mort, et n’échappa que grâce à l’entremise de son confrère, Lemaître, le sous-inquisiteur, forcé de siéger à côté de Cauchon224.

Ces faits étaient connus à Rouen, lorsque Cauchon soumit aux docteurs, licenciés et bacheliers de Normandie, les XII articles qu’il avait envoyés à l’Université de Paris. On conçoit aisément sous quelle impression les avis furent formulés. Beaucoup de consulteurs s’en rapportèrent aux doctes personnages qui entouraient les deux juges. Presque tous firent des concessions. Les bacheliers Minier, Pigache, Grouchet refusèrent de se prononcer ; c’est aussi la conclusion embarrassée de Jean Basset, official de Rouen. Le bachelier Rodolphe Sauvage, tout en qualifiant durement chacun des articles, termina par la vraie solution, le renvoi au Saint-Siège. Le vénérable évêque d’Avranches, Saint-Avit, l’indiqua hautement et clairement ; il déplut souverainement et Cauchon défendit que sa consultation fût mentionnée225.

165Le 19 mai, fut tenue une assemblée très nombreuse. On donna lecture des décisions et des lettres de l’Université de Paris. Toutes les pusillanimités, toutes les lâchetés se crurent en sécurité de conscience derrière une autorité si imposante ; l’entraînement fut général, l’adhésion à la maîtresse du savoir universelle. Il fut conclu qu’on essaierait vis-à-vis de Jeanne d’une nouvelle caritative, et que si elle ne se rétractait pas, il y avait lieu de la déclarer hérétique. La caritative fut administrée le 23 mai, en présence de témoins, par Pierre Maurice ; la fermeté de l’envoyée grandissait avec le péril ; Jeanne ne fut jamais plus énergique. Cauchon remit au lendemain le prononcé de la sentence.

166Chapitre VI
L’Université de Paris et le martyre de Rouen

  • I.
  • Scène du cimetière Saint-Ouen.
  • Cauchon arrive avec une double sentence, désireux d’un semblant de rétractation.
  • Jeanne pressée de la faire.
  • Appel à Rome.
  • Réponse des docteurs, ses énormités.
  • Efforts pour obtenir l’abjuration prétendue.
  • Ses suites.
  • II.
  • Les vêtements d’homme repris le 27 mai.
  • À la suite de quels attentats.
  • Procès-verbal mutilé.
  • Frayeur du greffier.
  • Joie de Cauchon.
  • Jeanne déclarée relapse.
  • Avis de l’abbé de Fécamp et de la majorité des consulteurs.
  • III.
  • Jeanne communiée le matin du supplice.
  • Menée à son Calvaire.
  • Les considérants de la sentence.
  • Grande victoire de Jeanne.
  • Chefs d’accusation (sentence de condamnation)
  • IV.
  • Précautions des meurtriers.
  • Murmures sévèrement punis.
  • Actes posthumes.
  • Lettres pleines d’imposture à la Chrétienté, aux pays de domination anglaise.
  • Lettre de garantie à tous les coupables.
  • Combien accusatrices de ceux qui voulaient en bénéficier.
  • Lettre de garantie du roi d’Angleterre
  • V.
  • Lettre au pape et aux cardinaux.
  • Réflexions sur cette lettre.
  • L’Université de Paris plus coupable et plus odieuse que les Anglais.
  • La cause des ténèbres répandues sur la partie la plus belle de l’histoire de Jeanne.
  • L’universitaire et chancelier Chuffart, faussement appelé le bourgeois de Paris, le plus haineux des chroniqueurs.
  • Lettre au pape
  • Lettre pour le collège des cardinaux

I.
Scène du cimetière Saint-Ouen. — Cauchon arrive avec une double sentence, désireux d’un semblant de rétractation. — Jeanne pressée de la faire. — Appel à Rome. — Réponse des docteurs, ses énormités. — Efforts pour obtenir l’abjuration prétendue. — Ses suites.

Le lendemain, jeudi d’après la Pentecôte, la foule se pressait au cimetière Saint-Ouen, autour de deux échafauds, l’un fort étendu, l’autre plus restreint. Jeanne fut amenée au milieu de deux haies de soldats et prit place sur ce dernier ; Cauchon et un nombreux clergé s’assirent sur le premier.

Cauchon venait muni d’une double sentence. Par l’une, Jeanne déclarée convaincue d’hérésie devait être abandonnée au bras séculier. Elle devait être prononcée, si l’accusée maintenait ses affirmations. La seconde lui serait appliquée si elle se rétractait. C’était une pénitence canonique déterminée par le juge. Cauchon désirait une rétractation, non pas dans l’esprit de l’Église qui veut que le pécheur se convertisse et nullement qu’il meure, mais parce que rien n’était plus utile pour le but qu’il 167poursuivait : déshonorer Jeanne avant de la livrer au supplice. Tant que la jeune fille persévérait à se dire envoyée par le ciel, rien n’était acquis, et la mort ne faisait que rendre plus éclatantes les merveilles de sa vie. Seule, une rétractation par laquelle Jeanne avouerait avoir été trompée par ses voix, ou avoir rempli un rôle de fourberie, pouvait dissiper la réprobation qu’imprimait à la cause anglaise le ciel lui-même, parlant par la voix de la Pucelle ; seule, une rétractation justifiait l’acharnement avec lequel Cauchon et ses séides avaient poursuivi la céleste envoyée.

Il fallait une abjuration au prévaricateur, ne fût-ce qu’une apparence et une ombre. Érard fit la prédication emportée dont il a été déjà parlé ; Jeanne, a-t-il été dit encore, interrompit une fois le faux prêcheur, et fut blâmée par ses voix pour ne l’avoir pas fait plus souvent. À la suite s’établit le dialogue suivant, qui sera relevé par tous les mémoires pour la réhabilitation et que les historiens ne sauraient étudier de trop près. Érard s’adressant à la victime lui tint ce langage :

— Vous voyez ici messeigneurs les juges, qui plusieurs fois vous ont sommée et requise de soumettre vos faits et vos dits à notre sainte mère Église ; ils ont jugé qu’en ces dits et faits étaient plusieurs choses qui, ainsi qu’il a semblé aux clercs, n’étaient ni à dire ni à soutenir.

— Je vous répondrai, repartit Jeanne. Quant à la soumission à l’Église, je leur ai dit sur ce point : que toutes les œuvres que j’ai faites, que tous mes dits soient envoyés à Rome vers notre Saint-Père le pape, auquel et à Dieu premier je m’en rapporte226.

Ce n’était donc pas une concession nouvelle que faisait la Pucelle ; elle ne fait que rappeler une réponse déjà faite souvent, c’est le sens évident de ces mots : je leur ai dit. L’appel au pape se trouve en effet consigné dans les séances précédentes, mais d’une manière moins explicite. C’est que nous savons par les témoins de la réhabilitation qu’il est arrivé à Cauchon d’en interdire l’insertion au procès-verbal. Jeanne continua :

— Les dits et les faits, je les ai faits de par Dieu ; je n’en charge quelque personne que ce soit, ni mon roi, ni tout autre, et s’il y a quelque faute, elle est à moi et non à un autre227.

Touchante sollicitude ! incomparable magnanimité ! elle oublie son propre péril ; en affirmant pour la millième fois la divinité de sa mission, elle ne veut pas que cela serve de prétexte à inculper son roi, sa nation, ni quelque autre que ce soit. Elle répond ainsi aux invectives du prêcheur contre Charles VII et le parti français. Le dialogue continue :

— Voulez-vous révoquer ceux de vos dits et 168faits qui sont réprouvés228.

— Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape.

Ces paroles, diront unanimement les docteurs de la réhabilitation, privaient les prétendus juges de Rouen de toute juridiction, et annulaient tous leurs actes postérieurs. C’est le cri de saint Paul devant le proconsul romain : civis Romanus sum. Le magistrat païen fit preuve d’une droiture que n’eurent pas les juges de Rouen. Le greffier quitte le style direct ; le procès-verbal est conçu dans les termes suivants ; termes trop laconiques, où l’on trouve une lacune indiquée par plusieurs points, et cependant termes profondément révélateurs :

Et pour ce qu’il lui fut dit qu’il ne suffisait pas, et qu’on ne pouvait pas… aller quérir notre saint Père si loin ; aussi que les ordinaires étaient juges chacun en leur diocèse ; et pour ce étoit besoin qu’elle se rapportât à notre mère sainte Église ; et qu’elle tînt ce que les clercs et gens en ce connaissant en disaient et avaient déterminé de ses dits et faits. Et de ce fut admonestée à la tierce monition229.

L’embarras du greffier semble visible. Il répugnait à la théorie qu’il devait relater ; elle est par le fait singulièrement étrange. Que n’y a-t-il pas, en effet, dans les lignes qui viennent d’être reproduites ? 1° S’en rapporter à Dieu et au pape ne suffit pas pour être soumis à l’Église ; 2° Le pape est trop loin ; on ne pouvait pas surseoir pour aller le quérir : théorie que les successeurs des bourreaux de la Pucelle répéteront jusqu’au concile du Vatican ; comme s’il était plus facile de porter une cause devant l’Église dispersée sous tous les cieux, ou même représentée dans une assemblée délibérante de cinq-cents ou mille membres, acéphale, telle que les propagateurs des doctrines ici émises se représentaient un concile ! Comble de l’absurde, on allait les entendre en appeler au futur concile, c’est-à-dire à un tribunal non encore existant, qui pouvait n’exister qu’après des siècles, ne pas même exister ! 3° Les ordinaires étaient juges chacun en leur diocèse ; mais ils ne le sont pas des causes majeures telles que les révélations, ils ne le sont pas d’une mission aussi extraordinaire que celle de Jeanne ; ils ne sont pas juges des causes portées à un tribunal qui leur est supérieur. 4° Ce qui suit est plus étrange encore : et pour ce était besoin qu’elle s’en rapportât à notre mère sainte Église ; mais notre mère sainte Église n’est dans l’ordinaire que tout autant qu’il est en accord avec les ordinaires des autres parties qui la composent, ou plus sûrement avec le pape dans lequel ils sont tous inclus. 5° Était-ce bien l’ordinaire que les interrogateurs entendaient s’en rapporter ? Pour obéir à sainte mère Église suffirait-il d’être soumis à l’ordinaire ? Nullement. La pensée intime se trouve dans le dernier membre de ce sorite boiteux. Pour ce 169étoit besoin qu’elle (Jeanne)… tînt ce que les clercs et gens en ce connaissant disaient et avaient déterminé de ses dits et faits. Aux yeux des tortionnaires la soumission à l’Église était là ; elle consistait à se soumettre aux clercs et gens en ce connaissant : et quels étaient ces clercs et gens en ce connaissant ? Ce n’étaient pas les docteurs de Poitiers ; ils avaient approuvé la céleste envoyée ; ce n’étaient pas les Gerson, les Gelu et les autres célèbres théologiens dont on a lu les traités en faveur de la Pucelle ; ce n’étaient pas les évêques, le clergé du parti de Charles ; l’Université a fait un crime à Jeanne de la vénération qu’ils professaient pour la jeune fille, et des prières qu’ils faisaient en ce moment pour sa délivrance ; ce n’était pas le reste de l’Église occidentale presque entière, l’Université de Paris avait déclaré que Jeanne l’avait infecté de son virus. Où étaient donc les clercs et les gens en ce connaissant ? dans l’Université de Paris, pas ailleurs ; Gerson n’exagérait rien lorsqu’il la proclamait le beau clair soleil de la Chrétienté.

La Pucelle a été brûlée en vertu de cette théorie délirante d’orgueil ; l’application en avait été faite, allait continuer d’en être faite à la Papauté. Pourquoi l’Université de Paris avait-elle soutenu le pseudo-Clément VII, lorsque la plupart des royaumes catholiques le regardaient comme un intrus ? Pourquoi avait-elle reconnu, déposé, reconnu encore, déposé de nouveau le pseudo-Benoît XIII ? Pourquoi avait-elle fait brûler la lettre de l’Université de Toulouse, condamné les Universités d’Angers, d’Avignon, de Montpellier ? Pourquoi à Constance, lorsque l’assemblée ne se composait que de l’obédience de Jean XXIII, que cette obédience elle-même était divisée, avait-elle fait définir comme dogme de foi la supériorité du concile sur le pape ? Comment expliquer ce qu’elle allait attenter à Bâle ? Par la théorie émise au cimetière Saint-Ouen : l’Église est dans les clercs et gens en ce connaissant, et ces clercs et gens en ce connaissant, ce sont les clercs et les gens de l’Université de Paris.

Jeanne n’a pas voulu accepter doctrine si subversive de l’œuvre de Jésus-Christ. Martyre de la souveraineté politique du Roi des nations, ne l’est-elle pas aussi de l’unité de son Église et des droits de la hiérarchie ecclésiastique ? Saint Michel a foudroyé par son cri ceux qui, à l’origine, bouleversaient les hiérarchies angéliques. Par la voix de Jeanne, ne foudroyait-il pas les perturbateurs de la hiérarchie de la terre, lorsqu’il lui mettait sur les lèvres la parole : Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape, et n’est-ce pas l’écho terrestre du Quis ut Deus ? Mais que s’est-il passé à la suite et que penser de ce que le torrent des historiens appelle sa rétractation ?

Une triple monition avait trouvé Jeanne inébranlable ; Cauchon commença à lire la sentence qui l’abandonnait au bras séculier, tandis 170que le bourreau faisait son apparition avec le char, les sarments et tout l’appareil d’un bûcher à allumer. Manchon, trop laconique, a ainsi rédigé la minute de son procès-verbal :

Et après ce, comme la sentence fut commencée à lire, elle dit qu’elle voulait tenir tout ce que les juges et l’Église voudraient dire et sentencier et obéir du tout à l’ordonnance et volonté d’eux. Et alors en présence des dessus dits et de grande multitude de gens qui étaient là, elle révoqua et fit son abjuration en la manière qui en suit.

Là se trouve une formule de rétractation de près de cinquante lignes, petits caractères : il va en être parlé ; le procès-verbal continue :

Et dit plusieurs fois que puisque les gens d’Église disaient que ses apparitions et révélations n’étaient pas à soutenir, ni à croire, elle ne les voulait soutenir, mais du tout s’en rapportait aux juges et à notre sainte mère Église230.

Même en s’en tenant au procès-verbal, la rétractation n’est que conditionnelle ; Jeanne ne fait que déclarer qu’elle s’en rapporte aux juges et à notre sainte mère Église. Les juges, — non, les bourreaux — prétendaient, il est vrai, être l’Église : rien n’indique que Jeanne ait admis cette notion si abusive, et que même alors elle se soit écartée de la juste idée que le Saint-Esprit lui en donnait ; mais le procès-verbal, d’après les témoins entendus à la réhabilitation, altère substantiellement ce qui se passa au cimetière Saint-Ouen.

À la formule d’abjuration prononcée et souscrite par Jeanne, Cauchon en a substitué une autre beaucoup plus longue et plus explicite. La formule du procès est de près de cinquante lignes, a-t-il été dit ; or, celle qui a été prononcée n’en avait que six ou huit. Le fait est attesté par un des greffiers, par Nicolas Taquel231, que la nature de ses fonctions devait rapprocher de Jeanne ; par Massieu232, l’appariteur, encore mieux à portée de tout voir et de tout entendre ; par le médecin de La Chambre233 qui dépose que de sa place non seulement il pouvait voir les lignes, mais encore leur disposition. Le prieur de Longueville-Giffard234, Pierre Miget, nous dit que la lecture en dura environ le temps de la récitation d’un Pater ; il aurait fallu un quart d’heure pour que Jeanne eut pu répéter, à la suite du lecteur qui la précédait, celle que Cauchon nous a transmise. Courcelles n’ose pas affirmer que les deux formules sont identiques, et Manchon esquive la réponse.

171Les juges de la réhabilitation exposeront les raisons qui enlèvent à cet acte toute valeur juridique et rationnelle. Voilà en effet ce qui se passa.

Un grand tumulte s’était élevé dans l’assistance, dès que Cauchon s’était mis à lire la sentence. Une vraie pitié chez les uns ; et probablement, chez plusieurs des affidés du grand prévaricateur, la complicité, faisaient que l’on criait à Jeanne de se soumettre235 ; Massieu s’efforçait de lui faire comprendre le grand péril qui la menaçait236 ; Loyseleur et Érard lui disaient que si elle se rétractait il ne lui serait rien fait237. Jeanne alléguait qu’elle ne savait pas lire la formule qu’on lui présentait :

— Que les clercs la voient, disait-elle, et si l’on me dit que je dois la signer, je la signerai.

Massieu la lui expliquait.

— Signe, dit Érard à l’accusée, et de suite, sans quoi tu vas être immédiatement brûlée.

Cauchon avait interrompu sa lecture, et soutenait une altercation avec un clerc anglais qui l’accusait de partialité envers Jeanne238 ; l’altercation fut assez vive pour que le cardinal de Winchester dût intervenir, et imposer silence à son clerc, qui sans doute n’était pas au courant du plan de l’évêque de Beauvais.

La peur avait gagné l’âme de Jeanne ; elle traça un signe de croix au bas du papier qu’on lui présentait, dit un témoin ; un rond, affirme un second ; on lui dirigea la main pour qu’elle pût écrire sa signature, dépose un troisième ; elle répéta la formule à la suite de Massieu. Non seulement elle ne comprenait pas ce quelle lisait ; mais au témoignage du greffier Manchon, de l’évêque de Noyon, de Mailly, elle n’attachait pas d’importance à son acte ; elle riait, disent-ils ; c’est au point que les Anglais s’indignaient et criaient

que ce n’était qu’une moquerie, non erat nisi truffa239.

Cauchon n’en demandait pas davantage. Laissant la première sentence inachevée, il lut la seconde. Jeanne était condamnée à la prison perpétuelle, au pain et à l’eau, sauf modification ultérieure de la part des juges. De grands murmures parmi les Anglais éclatèrent contre Cauchon et les docteurs de Paris ; le roi, disait-on, avait perdu son argent ; des pierres furent lancées contre l’évêque ; des lances s’élevèrent contre lui lorsqu’il rentrait à sa demeure ; un des gens de la suite aurait répondu : Nous l’aurons de nouveau.

La nature même de la sentence demandait que Jeanne fût renfermée 172dans les prisons ecclésiastiques ; elle l’avait si souvent sollicité ! Ce fut un des motifs mis en avant pour la pousser à abjurer ; on les lui avait promises ; elle les réclamait, et plusieurs assesseurs avec elle ; mais Cauchon, la seconde sentence achevée, élevant la voix avait dit :

— Conduisez-la là où vous l’avez prise.

Elle fut ramenée au château et dans la soirée elle revêtait des habits d’homme. C’était le jeudi 24 mai.

II.
Les vêtements d’homme repris le 27 mai. — À la suite de quels attentats. — Procès-verbal mutilé. — Frayeur du greffier. — Joie de Cauchon. — Jeanne déclarée relapse. — Avis de l’abbé de Fécamp et de la majorité des consulteurs.

Le 27, dimanche, fête de la très sainte Trinité, le bruit se répandait dans Rouen que Jeanne avait repris le costume viril. Par intérêt, par curiosité, par pitié pour la victime, plusieurs ecclésiastiques vinrent à la prison dans le but de s’assurer de la vérité du fait. Les gardes anglais les repoussèrent avec menaces.

Le fait était vrai. Comment avait-il été amené ? L’appariteur Massieu raconte dans sa triple déposition que les vêtements de femme avaient été enlevés à Jeanne, que, pressée par un besoin naturel, elle les avait redemandés, qu’ils lui avaient été refusés, et qu’on ne lui avait présenté que des habits masculins, qu’elle avait revêtus240.

Un témoin très grave, le consolateur et le soutien visible de Jeanne à la dernière heure, F. Martin Ladvenu, de l’ordre de Saint-Dominique, donne une explication que la plume se refuse à retracer. Le sceau virginal renversait tout l’échafaudage de calomnies élevé contre l’angélique jeune fille ; un milord anglais fit ce que les tyrans païens n’osèrent tenter que rarement.

Elle disait publiquement que cela était la cause pourquoi elle avait repris habit d’homme241.

Ce sont les paroles du confesseur de la martyre le matin même du supplice.

Pareil motif ne se trouve nullement dans la minute du procès-verbal de la séance qui eut lieu le lendemain, lundi, dans la prison, en présence de Cauchon et de quelques assesseurs. Rien d’étonnant. Comment Cauchon aurait-il pu laisser consigner ce comble de l’infamie dans une pièce juridique, sans se marquer lui-même et la cause anglaise d’une tache d’ignominie sans pareille, sans renverser de fond en comble son édifice d’iniquité ? On sait bien que ce n’est pas la seule fois qu’il a arrêté la main de Manchon. Rien de ce qu’ont déposé sur ce point, soit Martin Ladvenu, soit Jean Massieu, ne pouvait paraître dans l’instrument du procès, sans vouer à l’exécration du dernier des barbares le juge qui allait précipitamment 173étayer une sentence de rechute, sur la reprise même du vêtement masculin.

Plus que jamais le timide Manchon, lorsqu’il rédigeait ses notes d’audience, était sous l’impression de la peur. C’est lui-même qui nous l’apprend dans sa déposition. Il nous dit en effet que, la veille, s’étant rendu au château avec les deux autres greffiers, environ cinquante Anglais armés qui se trouvaient dans la cour se jetèrent sur eux en les qualifiant de traîtres, d’hommes qui, dans le procès, avaient manqué à leur devoir. Ils eurent beaucoup de peine à se sauver ; les Anglais étaient furieux de ce que Jeanne n’avait pas été brûlée à la suite de la prédication du cimetière Saint-Ouen. Le souvenir du péril n’était pas effacé le lendemain ; il fallut que le comte de Warwick vînt prendre le pauvre notaire et l’introduisit lui-même dans la prison où déjà Cauchon se trouvait avec les assesseurs. Le greffier a soin de dire qu’il n’aurait pas osé s’y présenter sans cette sauvegarde242. Dans cette même déposition, il est bien plus explicite que dans sa minute. La première raison mise en avant, dit-il, par Jeanne pour justifier son changement d’habit fut la sauvegarde de sa vertu ; avec des vêtements de femme, elle n’était pas en sécurité au milieu de gardes qui avaient voulu attenter à sa pudeur243. Dans la minute, cette raison qui ne vient qu’en troisième lieu est ainsi exprimée :

qu’il lui était plus licite de le reprendre et avoir habit d’homme, étant entre les hommes, que d’avoir habit de femme.

La minute ne porte pas mention du fait des attentats si nettement exprimés dans la déposition.

Cette page de la minute, si capitale pourtant, porte d’autres signes visibles du trouble de l’officier judiciaire. Les item y abondent sans qu’on y trouve les questions qui ont amené les réponses relatées. Jeanne affirme que les voix lui ont reproché sa faiblesse au cimetière Saint-Ouen ; qu’elle se damnerait, si elle ne confessait pas avoir été suscitée par Dieu. Elle proteste n’avoir jamais pensé révoquer ses révélations ; elle n’avait pas compris la formule d’abjuration ; elle n’avait rien fait que par peur du feu ; l’on n’a pas tenu les promesses à elle faites, de la remettre dans les prisons ecclésiastiques et de lui donner son Sauveur ; qu’on lui donne cette prison et la compagnie d’une femme honnête, et elle sera obéissante ;

elle aime mieux faire pénitence en une fois et mourir que vivre plus longtemps en prison entre les mains des soldats anglais244.

C’est ce que l’on trouve au procès-verbal de cette journée ; Cauchon 174pensa que c’était suffisant pour condamner Jeanne comme relapse ; il sortit et, trouvant sur son passage Warwick au milieu d’un groupe d’Anglais, il lança cette parole de tigre satisfait :

Farowelle, Farowelle, faites bonne chère, réjouissez-vous, nous la tenons245.

Il se hâta de convoquer pour le lendemain, dans la chapelle de l’archevêché, les ecclésiastiques gradués de Rouen et de la banlieue. La réunion fut très nombreuse ; lecture fut donnée du procès-verbal de l’interrogatoire de la veille, et le Caïphe de Beauvais posa la question que son prédécesseur avait posée à Jérusalem au sujet du Maître : Que vous en semble ? À Jérusalem il fut répondu : Il est digne de mort ; à Rouen la réponse ne fut guère différente : Elle est relapse, fut-il dit. C’était aussi une sentence de mort. L’Église faisait grâce une première fois à l’hérétique convaincu, mais repentant ; il n’en était point de même dans le cas d’une rechute ; si alors elle pardonnait dans le for intérieur, et donnait les sacrements au relaps qui se repentait, elle était sans indulgence pour le for extérieur ; elle abandonnait le coupable au bras séculier.

Il y eut cependant une restriction qui témoigne que le sanhédrin était moins certain du bien fondé de la sentence qu’il ne le montrait. Pour tomber dans une faute une seconde fois, il faut l’avoir commise une première. Jeanne avait-elle révoqué ses révélations à Saint-Ouen ? Elle niait que telle eut jamais été son intention. L’abbé de Fécamp s’empara de cette parole ; il demanda que la formule de rétractation fût une seconde fois lue, expliquée à Jeanne, et établie par les saintes écritures ; et que l’accusée ne fût livrée au bras séculier que dans le cas où elle se refuserait à l’accepter encore. La grande majorité des conseillers se rangea au sentiment de l’abbé de Fécamp246, mais les Anglais pressaient l’immolation ; Cauchon ne voulait plus de délais ; il ne tint aucun compte du sentiment émis par l’abbé de Fécamp, quoique ce fût celui du plus grand nombre des docteurs consultés.

III.
Jeanne communiée le matin du supplice. — Menée à son Calvaire. — Les considérants de la sentence. — Grande victoire de Jeanne.

Le lendemain, mercredi 30 mai, veille de la Fête-Dieu, Martin Ladvenu venait de bonne heure préparer la martyre à la consommation de son sacrifice. La nature eut son premier mouvement de terreur et d’effroi ; le Maître lui-même a voulu l’éprouver et le laisser voir au jardin des Olives. La sainte apparut aussitôt dans sa magnifique splendeur.

175Je n’ai pas à expliquer par quelle contradiction Caïphe permit que les sacrements fussent donnés à celle qu’il allait condamner comme une hérétique relapse, pas plus qu’à discuter les actes posthumes qu’il lui a plu d’ajouter à la minute du procès. Aucun des greffiers n’a voulu les contresigner, et l’on sait que leurs scrupules n’avaient rien d’outré. Les actes n’ont donc d’autre valeur que celle des écritures privées du personnage que l’on connaît.

Notre Seigneur vint fortifier la fiancée qu’il allait épouser éternellement sur un nouveau Calvaire, et faire asseoir, — qui ne le croit ? — dans les plus hauts rangs des purs esprits ses frères. Le fils de saint Dominique, Martin Ladvenu, nous dit que les expressions lui manquent pour rendre le céleste spectacle dont il fut témoin, lorsqu’il déposa le roi des martyrs sur les lèvres de celle qui allait mourir pour rendre témoignage à sa royauté politique247. Je ne sais pas s’il y a scène plus touchante dans la divine histoire.

Le char était préparé ; Jeanne y monta affublée d’une mitre d’ignominie entre les deux Frères-prêcheurs Martin Ladvenu et Isambart de La Pierre, les deux Cyrénéens volontaires du Calvaire de la place du Vieux-Marché, Iscariote Loyseleur se précipita sur la triomphante charrette, a-t-il été dit, pour demander pardon ; les soldats anglais faillirent le mettre en pièces. Le cortège s’ébranla au milieu d’une double haie de soldats ; vingt-mille personnes, disent certaines relations, stationnaient sur la place du Vieux-Marché ou aux alentours. Un double échafaud y était aussi dressé ; la vierge monta sur son Lithostrotos. Si la foule eut la reproduction de l’Ecce homo, au moins elle ne poussa pas le cri Crucifigatur.

Ce ne fut pas la faute des Pharisiens du temps.

Nicolas Midi prêcha ; ce rôle revenait à celui dont le venin avait distillé la pièce la plus venimeuse de toutes, les XII articles.

Cauchon prononça la sentence. De ce monument de sacrilège imposture, de haine pharisaïque revêtue des dehors du zèle, je n’ai le courage de citer que ce qui est indispensable à cet écrit, les chefs de la condamnation. Les voici :

Chefs d’accusation (sentence de condamnation)

Nous, par zèle pour l’honneur de la foi catholique ; afin que notre sentence sorte du visage même de Dieu, nous affirmons et jugeons que tu es une criminelle inventrice de révélations divines, une séductrice pernicieuse, présomptueuse, que tu crois légèrement, que tu es convaincue de témérité, de superstition, de divination, de blasphème contre Dieu, ses saints et ses saintes ; de mépris de Dieu dans ses sacrements ; 176de prévarication contre la loi divine, contre l’enseignement sacré, contre les saints canons, de sédition, de cruauté, d’apostasie, de schisme, d’erreurs multiples dans la foi ; et que par tous les crimes énumérés, tu as témérairement péché contre Dieu et contre la sainte Église.

En outre, comme c’était notre devoir, et nous personnellement, et de notre part, de savants docteurs, des maîtres expérimentés, par zèle pour le salut de ton âme, t’ont souvent et fort souvent avertie de t’amender, de te soumettre à la décision, jugement, et correction de notre Sainte-Mère l’Église ; et cependant tu n’as pas voulu, tu n’en as fait aucun cas ; bien plus, en termes formels, avec un cœur endurci, obstiné, opiniâtre, tu as refusé en termes exprès et réitérés de te soumettre à notre seigneur le pape, et au saint concile général.

Voilà pourquoi, à cause de ton opiniâtreté et de ton obstination dans les crimes, excès et erreurs énumérés, nous déclarons que tu es, de par le droit, excommuniée et hérétique. Tes erreurs réfutées dans une prédication publique, nous jugeons que tu es un membre de Satan, retranché de l’Église, infecté de la lèpre d’hérésie, et comme tel, afin que les autres membres ne soient pas infectés, nous décernons que tu dois être abandonnée à la justice séculière, et de fait nous t’y abandonnons248.

Que la sentence retombe à jamais ici-bas sur le nom de celui qui l’a prononcée !

L’Église miséricordieuse dans ses arrêts les plus sévères terminait les jugements de ce genre par une invitation au pouvoir séculier de se montrer clément, et elle offrait au malheureux repentant le sacrement du pardon. Cauchon n’oublia pas une formule qui, sur ses lèvres, était une sarcastique ironie, il ajouta :

Nous prions ce même pouvoir de modérer à ton égard la rigueur de sa justice, de t’épargner la mort et la mutilation des membres, et si tu donnes de vrais signes de repentir, nous voulons que le sacrement de Pénitence te soit administré249.

Les Anglais avaient soif de leur proie. Ils ne se donnèrent pas même la peine de prononcer une sentence ; Jeanne a été jetée dans le bûcher sans qu’aucun jugement l’ait condamnée à ce supplice.

L’histoire a dit ce que fut dans les flammes l’épouse du Roi des nations. Elle fut si grande, si divine, qu’elle arracha des torrents de larmes à l’immense assistance ; Manchon assure que les siennes coulèrent durant un mois. Le sublime du triomphe fut d’en faire verser à celui-là même qui l’immolait : Cauchon pleura. Ce n’étaient pas les larmes du repentir, ou tout au moins d’un repentir qui dût être durable. Cauchon, loin de 177songer à réparer son forfait, ne pensa qu’à le couvrir aux dépens de la réputation de la victime.

IV.
Précautions des meurtriers. — Murmures sévèrement punis. — Actes posthumes. — Lettres pleines d’imposture à la Chrétienté, aux pays de domination anglaise. — Lettre de garantie à tous les coupables. — Combien accusatrices de ceux qui voulaient en bénéficier.

Il fallait tromper la Chrétienté, tromper les âges à venir et se défendre immédiatement de la réprobation qui, en dépit de la pression anglaise, atteignait les coupables. La foule s’était retirée de la place du Vieux-Marché, comme la multitude était descendue du Calvaire. Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte, disaient des Anglais de haut rang. Le bourreau avait été le soir même se jeter aux pieds d’un religieux de saint Dominique, lui demandant s’il pouvait espérer le pardon après avoir brûlé la sainte. On se détournait avec horreur des assassins de l’épouse du Christ-Roi.

Cauchon crut qu’il fallait un exemple. Pierre Bosquier, aussi de l’ordre de saint Dominique, pour avoir parlé contre la sentence, fut cité au tribunal du juge prévaricateur comme fauteur d’hérétique. Il fit des excuses, allégua des circonstances atténuantes, et il se vit condamné à une amende honorable publique, à la prison au pain et à l’eau jusqu’à Pâques, c’est-à-dire pour neuf mois. Cauchon se disait indulgent250.

Il s’occupait en même temps de la postérité ; il ajoutait aux actes du procès les pièces déjà mentionnées251.

Le roi d’Angleterre écrivait à tous les rois, princes, ducs de la Chrétienté, des lettres où le drame de Rouen, les réponses de Jeanne étaient entièrement travestis. Il leur transmettait ces faits, disait-il, pour qu’ils pussent inspirer aux peuples l’éloignement de coupables superstitions252.

Il n’avait pas le droit de commander à des princes étrangers ; il le pouvait aux ducs, comtes et seigneurs, et même (d’après l’usage) aux évêques des pays soumis à sa puissance. Il en usa. Un récit imposteur leur fut transmis ; ordre aux évêques de le publier dans tous les lieux de leurs diocèses, où ils le jugeraient opportun253. Cet ordre était exécuté à Paris le jour de saint Martin le Bouillant (6 juillet), dans l’église de Saint-Martin des Champs. À la suite d’une procession solennelle, l’Inquisiteur, un dominicain, racontait dans le sens des lettres royales la vie et le supplice de Jeanne et vouait sa mémoire à l’ignominie254.

178Ici encore les coupables fournirent contre eux-mêmes les armes les plus accablantes. Quoi de plus accablant en effet que les lettres de garantie qu’ils sollicitèrent et obtinrent du gouvernement anglais, et qui furent retrouvées au second procès ? Le roi d’Angleterre mettait en mouvement toute sa puissance pour protéger tous ceux qui avaient trempé dans le crime. Voici la substance de ce document :

Lettre de garantie du roi d’Angleterre

Le roi déclare qu’il n’a livré Jeanne aux tribunaux ecclésiastiques que sur les instances de l’Université de Paris et de l’évêque de Beauvais ; il célèbre et la manière dont le procès a été conduit, et l’approbation donnée par la maîtresse Université ; il se porte comme le défenseur de tous ceux qui y ont pris part à un titre quelconque, depuis les juges jusqu’au greffier ; il se charge des coûts et dépens que leur ferait subir une citation devant le Saint-Père ou le concile général et se porte partie avec eux. Ordre est intimé à tous ses ambassadeurs, envoyés, prélats, docteurs, maîtres, procureurs, à tous ses sujets du royaume de France et d’Angleterre, de leur porter aide et secours contre le dit Saint-Père ou le concile général. Ce n’est pas assez, ils doivent, y est-il dit, requérir aide des rois, princes et seigneurs à nous alliés et confédérés255.

Ce n’était donc pas assez des forces de l’empire britannique ; tout ce qui par un lien quelconque se rattachait à l’Angleterre devait se lever et déployer sa puissance pour défendre les bourreaux de Rouen. Autant qu’il était en lui le gouvernement anglais faisait appel en leur faveur à l’univers alors connu. Et contre qui devaient-ils être protégés ? Contre ceux mêmes dont ils avaient prétendu venger les droits et l’autorité, le pape et le concile général256 ! Quand des assassins firent-ils contre eux-mêmes déclaration plus accablante ? Il fallait à tout prix ensevelir dans l’opprobre la mémoire de la céleste envoyée.

Les lettres de l’Université de Paris se trouvent au frontispice du procès de Rouen, on les retrouve au milieu, elles devaient le clore. La dernière page du triste et glorieux monument tel que nous l’a transmis Cauchon, c’est la lettre suivante adressée au pape et suivie d’un post-scriptum au collège des cardinaux.

V.
Lettre au pape et aux cardinaux. — Réflexions sur cette lettre. — L’Université de Paris plus coupable et plus odieuse que les Anglais. — La cause des ténèbres répandues sur la partie la plus belle de l’histoire de Jeanne. — L’universitaire et chancelier Chuffart, faussement appelé le bourgeois de Paris, le plus haineux des chroniqueurs.

Lettre au pape

À notre avis, bienheureux Père, il faut travailler avec d’autant plus de soin à ce que les faux prophètes et les hommes pervers ne souillent 179pas l’Église du souffle empesté de leurs erreurs, qu’il semble que nous touchons à la fin des siècles.

Le docteur des nations nous a prédit qu’alors il y aura des jours pleins de périls, où l’on ne supportera pas la saine doctrine. Les oreilles se fermeront à la vérité et s’ouvriront au mensonge. La vérité même nous dit de son côté : On verra se lever des faux christs et des faux prophètes, ils feront des merveilles et des prodiges tels que les élus eux-mêmes, si ce n’était impossible, seront entraînés dans l’erreur.

Or, à la vue des nouveaux prophètes, qui se vantent d’avoir reçu des révélations de la part de Dieu, ou de l’Église triomphante ; en les entendant annoncer aux hommes un avenir bien au-dessus de tout regard humain ; en les voyant oser des entreprises nouvelles et insolites ; la vigilance pastorale doit redoubler de sollicitude, pour que les peuples trop enclins aux nouveautés ne se laissent pas séduire par des enseignements étrangers, avant qu’il ne soit prouvé qu’ils viennent de Dieu. Le peuple chrétien pourrait être facilement perverti par d’astucieux et pernicieux semeurs de mensonges, si, sans l’approbation de sainte mère Église, chacun pouvait à sa guise forger des révélations d’en haut, et alléguer l’autorité de Dieu et des saints.

Aussi, bienheureux Père, elle nous semble bien digne d’éloges l’active diligence déployée récemment pour la défense de la religion chrétienne, par révérendissime père en Dieu, le seigneur évêque de Beauvais, de concert avec le vicaire de l’Inquisiteur, délégué en France par le Siège apostolique contre la perversité hérétique.

Une femmelette (mulierculam) avait été prise dans le diocèse de Beauvais, en habits d’homme et faisant le métier des armes ; elle feignait faussement des révélations divines, et était accusée de graves méfaits contre la foi ; elle a été judiciairement accusée à leur tribunal ; ils l’ont examinée avec soin et sont arrivés à la pleine connaissance de ses faits.

Ils nous ont communiqué le procès déduit contre elle, et nous ont requis de délibérer sur les aveux qu’elle faisait. Nous avons pensé, afin de ne pas ensevelir dans le silence ce qui a été fait pour l’exaltation de la foi, devoir communiquer à votre béatitude ce qui nous a été transmis.

Ainsi que nous l’ont appris les juges susdits, cette femme, qui se donnait le nom de Jeanne la Pucelle, a fait spontanément bien des aveux. Ces aveux ont été l’objet d’un sérieux examen. De fort nombreux prélats, docteurs, savants versés dans le droit divin et humain, les ont mûrement pesés ; notre Université en a délibéré et les a qualifiés doctrinalement.

180Il a été constaté qu’il fallait regarder cette femme comme coupable de superstition ; de divination ; de blasphème contre Dieu, ses saints et ses saintes ; de schisme ; d’erreurs multiples dans la foi chrétienne.

Pleins de douleur et de tristesse à la vue d’une âme si pécheresse, engagée dans les liens mortels de si grandes iniquités, plusieurs se sont efforcés par de fréquentes admonitions, et des exhortations caritatives, de la faire revenir de l’erreur de sa voie, et de lui persuader de se soumettre au jugement de Sainte-Mère l’Église. Mais les esprits mauvais s’étaient si fortement emparés de son cœur que longtemps elle s’est obstinée à mépriser ces salutaires avertissements, refusant de se soumettre à homme vivant quel qu’il fût, à quelque dignité qu’il fût élevé, pas même au concile général, ne reconnaissant aucun juge après Dieu.

L’effort persévérant des juges a fini par amollir insensiblement tant d’orgueil. Acquiesçant à de meilleurs conseils, elle a abjuré ses égarements, en présence d’une grande multitude ; elle a révoqué ses erreurs en termes exprès ; elle a souscrit et signé de sa main la cédule d’abjuration.

Mais, peu de jours après, la malheureuse femme est revenue à ses premières aberrations et a professé de nouveau ce qu’elle avait abjuré. C’est la cause pour laquelle les juges susdits l’ont condamnée comme relapse, l’ont déclarée hérétique par sentence définitive, et l’ont abandonnée comme telle au bras séculier.

Aux approches de la mort, elle a confessé avec de grands gémissements avoir été trompée et jouée par les esprits qui vraisemblablement lui avaient apparu ; elle a donné dans la mort de vrais signes de repentir, a demandé pardon, et a ainsi quitté cette vie.

Cet exemple redoutable a appris à tous combien il était périlleux de donner trop légèrement créance à des nouveautés sans fondement, telles qu’en ont répandu dans ce royaume très chrétien, non seulement la susdite femme, mais encore plusieurs autres. Un fait si éclatant doit avertir tous les chrétiens de ne pas se laisser facilement émouvoir, de s’en rapporter aux enseignements de l’Église, aux ordres de leurs prélats plutôt qu’aux contes de femmes superstitieuses.

Si, à cause de nos péchés, un jour doit venir où des devineresses, des femmes parlant au nom du Seigneur qui ne les a pas envoyées, trouveront auprès de peuples légers plus de créance que les pasteurs et les docteurs de l’Église, auxquels il a été dit par le Christ : allez, enseignez les nations ; c’en sera fait aussitôt de la religion ; la foi sera détruite, l’Église renversée, et l’iniquité de Satan dominera dans l’univers.

Daigne Jésus-Christ écarter ces malheurs, et sous la fidèle direction de votre Béatitude préserver son troupeau de la contagion.

181
Lettre pour le collège des cardinaux

Ce que nous avons appris, Pères Révérendissimes, ce que nous avons vu de la condamnation des scandales qu’une femmelette a perpétrés dans ce royaume ; dans l’intérêt de la foi et de la religion chrétienne, nous avons cru devoir le porter à la connaissance de notre très saint seigneur le Souverain Pontife, par la lettre Eo diligentius, envoyée à Sa Sainteté.

Le Seigneur, Révérendissimes Pères, ayant constitué vos Paternités en sentinelles au faîte du Siège apostolique, pour qu’elles contemplent tout ce qui se passe dans l’univers, surtout dans les choses qui intéressent l’intégrité de la foi, nous avons pensé qu’il serait inconvenant que vos mêmes Paternités n’eussent pas connaissance, elles aussi, des faits rapportés. — Vous êtes en effet la lumière du monde, à laquelle aucune vérité ne doit être dérobée, pour qu’en matière de foi tous les fidèles reçoivent une salutaire direction de vos Paternités révérendissimes, que le Très-Haut daigne heureusement garder pour le salut de son Église257.

Ce dernier acte du procès est digne de ce qui précède. Étudié de près, on y retrouve tous les caractères de l’esprit qui a conduit toute la noire tragédie. Esprit d’imposture : l’histoire de la Pucelle y est entièrement travestie ; d’hypocrisie effrontée : quel grec du Bas-Empire a menti avec plus de sang-froid, de profond mépris de tout ce qui ne se rattache pas à l’Université de Paris ? Les docteurs de Poitiers, les évêques du parti de Charles, tous ceux qui en si grand nombre ont applaudi à Jeanne ne méritent pas même une mention ; ils sont comme s’ils n’existaient pas ; Cauchon seul et le vicaire de l’Inquisition ont le zèle de la foi.

L’Université dissimule d’ailleurs fort mal le remords et les sentiments d’effroi qui l’agitent. Elle a tout provoqué, tout conduit, tout approuvé, tout ratifié ; et, à lire sa lettre, il semble qu’elle n’a fait qu’adhérer à des décisions rendues par d’autres.

Cette lettre est remarquable à un autre point de vue. L’Université dans ses lettres au roi d’Angleterre, au duc de Bourgogne, à Luxembourg, est obséquieuse, prodigue de ses expressions de respect, de dévouement, d’éloges. Rien de semblable dans sa lettre au pape ; elle se montre raide, froide, sèche, pédantesque ; elle rappelle des principes que le pape connaissait mieux que les rogues docteurs ; elle en fait à Jeanne une application qui ne souffre pas de contestation. Pas un mot qui indique les prérogatives du successeur de saint Pierre, l’obéissance qui lui est due. Cette sécheresse contraste avec l’effusion qui se manifeste dans les lignes 182adressées aux cardinaux. La lumière du monde, ce n’est pas le vicaire de celui qui a dit : Je suis la lumière du monde ; ce sont les cardinaux, qui, quelque vénérables qu’ils soient, forment un collège dont l’institution est une œuvre des Pontifes Romains. Ce n’est pas le pape qui est en sentinelle au plus haut sommet du Siège apostolique : ce sont les cardinaux, in sublimi specula sedis apostolicæ ; ce n’est pas du Pape, c’est des cardinaux que les fidèles doivent recevoir les enseignements de salut, salutarem recipiant eruditionem.

Pareille doctrine n’a pas lieu de nous surprendre de la part de ceux qui ont répondu à la martyre qu’être soumis au pape ne suffisait pas pour être soumis à l’Église : qu’il fallait pour cela être soumis aux clercs et gens en ce connaissant.

L’exposé qui vient d’être fait, d’après l’instrument même du procès, prouve avec combien de raison MM. Quicherat et de Beaurepaire ont signalé l’Université de Paris comme la grande coupable du martyre de Rouen. La mission divine de la Pucelle froissait en elle un orgueil plus tenace, plus intraitable que l’orgueil des envahisseurs. Chez l’envahisseur c’était l’orgueil de la conquête ; chez les pseudo-théologiens, l’orgueil d’une science révoltée contre son régulateur visible en terre.

Si Jeanne est divinement envoyée, les Anglais ont été la verge dont Dieu s’est servi pour châtier les péchés de la France. L’œuvre est accomplie ; qu’ils se retirent. L’histoire est pleine de faits semblables ; entre les mains de l’infinie justice, les nations sont les unes pour les autres les instruments avec lesquels elle châtie tour à tour leurs prévarications. Si Jeanne est divinement envoyée, les docteurs parisiens ont abusé du crédit que leur donne l’enseignement de la science sacrée pour jeter la nation dans une voie où elle devait périr ; profond mais juste châtiment de leur révolte contre la Chaire de Pierre, d’un orgueil qui les porte à se donner dans l’Église comme un soleil auprès duquel tout autre astre doit s’éclipser.

L’Université de Paris ne voulut ni accepter, ni comprendre la leçon ; elle s’est efforcée de la dérober à l’histoire. Pour cacher à la postérité le rôle si odieux qu’elle a joué durant cette période, elle a immensément contribué à ne léguer aux âges suivants qu’une Jeanne d’Arc amoindrie. Si la céleste figure ne nous est arrivée qu’avec des nuages qui n’ont pas encore entièrement disparu, c’est, — qu’il soit permis de le répéter, — à l’Université de Paris qu’il faut l’attribuer. Elle a poussé l’habileté jusqu’à faire passer sous le nom d’un bourgeois de Paris la plus haineuse des chroniques contre Jeanne, alors qu’elle appartient manifestement à un de ses membres. Que l’œuvre connue sous le nom de Journal d’un Bourgeois de Paris soit d’un membre de l’Université, quoi de plus manifeste, lorsque 183l’on voit l’auteur appeler l’Université sa mère, alors surtout qu’à propos d’une sorte de Pic de la Mirandole, qui fit grand bruit dans le corps savant, il écrit à la date de 1446 :

Il a disputé avec nous au collège de Navarre qui étions cinquante des plus parfaits clercs de l’Université de Paris et plus de trois-mille autres clercs258.

Le faux bourgeois pouvait se ranger parmi les plus parfaits clercs de sa corporation, à en juger par les postes qu’il y a occupés. Un érudit contemporain, M. Tuetey, est parvenu à trouver son nom. Il s’appelle Jean Chuffart. Non seulement Jean Chuffart a été honoré de la dignité suprême, mais si éphémère, du rectorat ; il a été élevé à celle de chancelier, après Gerson259. Machet, à propos même de Chuffart, écrit dans une de ses lettres que tout l’édifice universitaire repose sur le chancelier. Il est vrai que le confesseur du roi se plaint de l’insuffisance de Chuffart, et qu’il presse quelques amis, qui le sont aussi du chancelier, d’obtenir une résignation de fonctions, promise, ce semble, depuis longtemps260. N’y avait-il pas un côté politique dans cette insistance de Machet ? Il semble bien que des considérations de cet ordre ne furent pas étrangères à la fortune de Chuffart. Chuffart n’est pas seulement ennemi déclaré des Armagnacs, sympathique au Bourguignon ; il est cabochien, démocrate, presque démagogue. De nos jours, Lamartine et Thiers n’ont pas raconté les massacres de septembre 1792 avec autant d’atténuation que Chuffart en met à raconter les massacres de juin 1418, qui cependant ne le cèdent pas en horreur à ceux que virent nos grands-pères261. La langue est d’ailleurs bien différente ; Chuffart avait peu cultivé l’art de bien écrire ; son style est vulgaire, trivial et ne recule pas devant des détails qui offenseraient nos oreilles.

Il rapporte tous les bruits venimeux à l’endroit de Jeanne, et il réclame pour l’Université l’honneur d’avoir délivré le monde

de cette créature en forme de femme qu’on nomme la Pucelle et qui était, Dieu lésait262.

En faisant attribuer à un bourgeois de Paris le journal qui est tombé de la plume de l’un de ses grands dignitaires, l’Université ne se disculpait pas seulement d’avoir produit une œuvre qui la déshonorait auprès du parti national enfin vainqueur ; elle donnait aux assertions contre Jeanne une valeur qu’elles perdent quand on connaît l’auteur. La plupart des historiens vont encore puiser dans cette source plus que suspecte les détails de l’assaut infructueusement tenté contre Paris par l’héroïne, le 8 septembre 1429.

184Rien n’est plus connu que le mot si souvent cité : la révolution, comme Saturne, dévore ses enfants ; elle tue aussi, comme la vipère, ceux qui lui donnèrent le jour. Les parlements et l’Université de Paris ont immensément contribué à la préparer et à la faire éclore ; elle les a balayés de la surface du sol. Jeu de l’infinie justice ; elle exécute ses arrêts par ceux mêmes qui la blasphèment.

Ce serait une erreur de regarder comme isolée l’application faite à la Pucelle de la doctrine proclamée au cimetière Saint-Ouen, la doctrine des clercs et des gens en ce connaissant et se proclamant tels. L’Université de Paris allait l’exposer et, autant qu’il était en elle, l’appliquer sur un plus vaste théâtre, et à personnage plus auguste encore que la libératrice française. Elle allait s’efforcer d’en faire la foi de l’Église et de l’appliquer à la Papauté. C’est l’histoire même de l’assemblée de Bâle. Montrer que l’Université de Paris, bien plus, les hommes mêmes qui l’ont représentée à Rouen, ont été les grands instigateurs des attentats commis à Bâle ; qu’à Bâle comme à Rouen l’Université de Paris a tout inspiré, le commencement, le milieu et la fin ; qu’elle y a soutenu les théories révolutionnaires énoncées au cimetière Saint-Ouen ; qu’elle n’a pas reculé devant leurs conséquences les plus extrêmes ; pareille démonstration n’est pas un hors-d’œuvre ; elle est facile ; les historiens mêmes de la corporation nous en fourniront les preuves ; c’est l’objet du chapitre qui va suivre.

185Chapitre VII
Les docteurs et la sentence de Poitiers

  • I.
  • L’ouverture du concile de Bâle indiquée et fixée par les papes.
  • Mouvements que se donne l’Université de Paris, ses desseins.
  • Coïncidence avec ses agissements pour faire condamner Jeanne.
  • Indifférence du reste de la Chrétienté.
  • Les députés parisiens d’abord seuls à Bâle.
  • Efforts de l’Université pour y attirer des docteurs d’autres contrées.
  • Érard et Beaupère.
  • Premières séances.
  • Eugène IV suspend et transfère le concile.
  • Fureur du groupe de Bâle.
  • Révolte.
  • Coup d’œil général sur les treize premières sessions.
  • Preuves que les décrets en ont été inspirés par l’Université de Paris.
  • Désolante situation d’Eugène IV.
  • Il révoque ses bulles précédentes.
  • II.
  • L’insolence des révoltés ne fait que s’accroître.
  • Leur opposition à l’union de l’Église grecque.
  • Eugène l’opère à Ferrare et à Florence.
  • Il y avait des évêques de France au concile de Ferrare-Florence.
  • Ce qui reste à Bâle.
  • III.
  • Les principes en vertu desquels Jeanne a été condamnée appliqués à Eugène IV, poussés à leurs dernières conséquences, et par les mêmes hommes.
  • L’univers catholique excommunié, le pape déposé, livré au bras séculier par les bourreaux de Jeanne.
  • Horreur qu’ils inspirent.
  • L’Université de Paris toujours complice.
  • La burlesque élection du pseudo-Félix.
  • La part de Courcelles dans cette élection, les mouvements qu’il se donne pour la faire accepter.
  • Secondé par l’Université de Paris.
  • Opposition de Charles VII qui cependant promulgue la Pragmatique Sanction.
  • Il diminue les privilèges de l’Université ; amène l’abdication de l’antipape.
  • Les défenseurs de la Pucelle, défenseurs d’Eugène IV.
  • La France récompensée d’avoir fait cesser le schisme.
  • IV.
  • Les attentats de Rouen et de Bâle identiques dans leurs auteurs, les faux principes sur lesquels ils s’appuient, les effets qu’ils produisent.
  • Le jugement porté sur les attentats et les hommes de Bâle doit s’appliquer aux attentats et aux hommes de Rouen.
  • Quel est ce jugement ?
  • Analyse de la constitution Moyses.

I.
L’ouverture du concile de Bâle indiquée et fixée par les papes. — Mouvements que se donne l’Université de Paris, ses desseins. — Coïncidence avec ses agissements pour faire condamner Jeanne. — Indifférence du reste de la Chrétienté. — Les députés parisiens d’abord seuls à Bâle. — Efforts de l’Université pour y attirer des docteurs d’autres contrées. — Érard et Beaupère. — Premières séances. — Eugène IV suspend et transfère le concile. — Fureur du groupe de Bâle. — Révolte. — Coup d’œil général sur les treize premières sessions. — Preuves que les décrets en ont été inspirés par l’Université de Paris. — Désolante situation d’Eugène IV. — Il révoque ses bulles précédentes.

L’Université de Paris avait été assez puissante à Constance pour y faire décréter une mesure jusqu’alors insolite, la tenue décennale des conciles généraux. Ils devaient même durant quelque temps être convoqués à des intervalles plus rapprochés. Le reste de la catholicité était indifférent, puisqu’une assemblée de ce genre indiquée à Sienne pour 1424 fut si peu nombreuse qu’elle n’a pas pu trouver place dans le cycle des conciles.

186Néanmoins, dès 1428, Martin V avait fixé Bâle pour lieu de réunion d’une de ces plénières assemblées, et le 3 mars 1431 pour le jour de l’ouverture. La mort du pontife arrivée à la fin de février 1431 ne changea pas les dispositions prises ; Eugène IV maintint ce qu’avait arrêté son prédécesseur, et ordonna à Julien Césarini, alors occupé contre les Hussites, mais légat déjà nommé, de se rendre au concile sitôt qu’il serait constitué.

La nouvelle de la convocation par Martin V avait produit grand émoi dans l’Université de Paris. Ses historiens, du Boulay et Crevier, nous la montrent écrivant à l’empereur, aux rois, aux évêques, aux autres universités, pour les presser de s’y rendre, ou de s’y faire représenter263. Longtemps à l’avance, elle nomme elle-même ses députés, débat les matières qui doivent être traitées, les solutions qu’il faut faire prévaloir. Ces solutions n’étaient autres qu’un changement radical dans la constitution même de l’Église : la forme démocratique substituée à la forme monarchique que lui a donnée son divin auteur. L’autorité devait résider non plus dans le pape, pas même dans les évêques, mais dans les clercs et gens en ce connaissant. En condamnant, le 30 mars 1430, avec tant de rigueur le dominicain Jean Sarrazin à se rétracter, l’Université avait prouvé qu’elle entendait faire de ses conceptions révolutionnaires des articles de foi, et elle se proposait de les faire passer dans l’Église entière par le moyen du concile qui s’annonçait.

Les conciliabules et les séances à cette fin marchaient de pair avec les réunions tenues au sujet de la Pucelle ; du Boulay passe des unes aux autres. Dans certaines séances, celle du 20 novembre 1430, par exemple, on délibère successivement sur l’affaire de la Pucelle et sur les affaires du concile ; on écrit au roi d’Angleterre et à Cauchon pour les presser de faire le procès à Jeanne ; à l’empereur d’Allemagne pour le stimuler en faveur du concile. Le 24 mai, tandis que Érard, le faux prêcheur, et ses collègues répliquent à Jeanne qu’il ne suffit pas de s’en rapporter au pape pour être soumis à l’Église, les collègues restés à Paris délibèrent sur les instances à faire auprès de l’Université de Louvain pour qu’elle se fasse représenter à Bâle264.

Au 24 mai, le concile aurait dû être en activité, puisqu’il était convoqué pour le 3 mars, mais l’indifférence générale avait répondu aux fébriles démarches de l’Université de Paris. Le 3 mars il ne se trouva à Bâle que le seul abbé de Vézelay ; il se donna le ridicule de gourmander l’univers en présence du chapitre de la ville. Les premiers députés de l’Université elle-même n’y étaient pas arrivés à la fin de mai ; les plus considérés, 187Beaupère, Érard, avaient été retenus à Rouen. Érard partit le bûcher éteint, Beaupère deux jours avant qu’il fût allumé.

Le légat Césarini occupé en Bohême avait institué des subdélégués qui se trouvèrent presque seuls avec les députés de l’Université de Paris, ainsi que nous l’apprend Crevier décrivant ainsi les commencements de l’Assemblée :

La marche du concile de Bâle fut d’abord très lente. Les députés de l’Université en arrivant dans cette ville s’y trouvèrent presque seuls. Personne ne témoignait de l’empressement pour se rendre au lieu de l’assemblée… Nos députés se donnèrent des mouvements infinis pour attirer à Bâle le concours de ceux qui devaient y former le concile. Ils écrivirent aux princes, aux prélats, aux chapitres, aux Universités ; ils envoyèrent deux d’entre eux à l’empereur et au Cardinal légat265.

Une réunion générale tenue le 23 juillet se composa presque uniquement de l’abbé de Vézelay, des députés de Paris et du clergé de Bâle. Pareille réunion ne fut pas encore assez osée pour se donner le nom de session d’un concile œcuménique ; cela ne devait pas tarder ; quelques prélats qui, relativement à l’Église universelle, n’étaient pas sensiblement bien plus nombreux, devaient s’approprier cette auguste qualification.

L’âme du petit groupe est le faux prêcheur du cimetière Saint-Ouen, Guillaume Érard. Il s’agite, ainsi qu’il l’affirme lui-même dans ses lettres à l’Université. À Paris on lit solennellement ses lettres ; elles sont consignées dans les annales de l’Université. La correspondance est active pour le temps. Lecture publique en est donnée en juillet, en septembre, en octobre266. Beaupère est, avec Érard, le personnage important. Vers le milieu de septembre, l’interrogateur de Jeanne est député par ce qui commence à s’appeler concile œcuménique vers le pape Eugène IV, avec mission de lui rendre compte de l’état de choses. Il le fit en consistoire, et ainsi qu’il a été dit, infidèlement, à s’en rapporter aux auteurs de l’Histoire de l’Église gallicane267.

Cependant le groupe de Bâle s’accroissait, surtout de clercs en quête de fortune et de renommée, et de prélats tarés ou mécontents. Tel était Capranica qui ne pardonnait pas à Eugène IV de ne lui avoir pas conféré le chapeau de cardinal promis par Martin V268. L’évêque amenait à sa suite un jeune clerc, non encore dans les ordres sacrés, de grand talent, cherchant à sortir de son obscure pauvreté et à se faire une carrière. C’était Æneas Sylvius Piccolomini. Des vues pareilles y amenaient d’autres 188clercs, dénués des qualités qui devaient plus tard faire d’Æneas Sylvius le pape Pie II. Il ne faut jamais oublier que, sur la chaire de saint Pierre, Pie II a solennellement désavoué les écarts de conduite et de doctrine de cette première époque269.

En décembre, neuf mois après l’ouverture du concile, il n’y avait à Bâle que cinq évêques, sept abbés mitrés, et de nombreux ecclésiastiques d’un ordre inférieur. Ils jugèrent qu’ils étaient le concile œcuménique, et le définirent dans une session tenue le 14 décembre, la première de ce qu’une certaine école a appelé le concile œcuménique de Bâle. Ils décrétèrent l’ordre à tenir dans le concile. C’est, avec quelques modifications légères, l’ordre du concile de Constance, ou mieux encore l’ordre des délibérations de l’Université de Paris. Les clercs inférieurs jugent comme les évêques. C’est la théorie émise au cimetière Saint-Ouen, qu’être soumis à l’Église, c’est être soumis aux clercs et gens en ce connaissant, plutôt qu’au pape.

Cependant Eugène IV, à la suite des renseignements fournis par Beaupère et sur l’avis des cardinaux, transférait le concile de Bâle à Bologne, et l’annonçait comme devant s’y réunir dans dix-huit mois. Le nombre si insignifiant des prélats réunis à Bâle n’était pas la seule raison ; il y en avait beaucoup d’autres fort excellentes, parmi lesquelles une plus grande facilité pour travailler à la réunion de l’Église grecque. Les Grecs faisaient de très sérieuses avances, mais ils voulaient qu’on assignât comme lieu des conférences une ville peu éloignée du littoral de l’Adriatique. Ils trouvaient déraisonnable, et justement, qu’à des évêques venus de l’intérieur de l’Asie, ayant fait une longue traversée par mer, l’on imposât encore un long voyage par terre, dans des pays inconnus, parfois en guerre, où il n’y avait ni paix, ni sécurité. Une translation fondée sur de si légitimes motifs, signifiée à Bâle en janvier 1432, y excita une vraie fureur. Quelques prélats de plus, et surtout des ecclésiastiques inférieurs, étaient arrivés, d’autres s’annonçaient ; on en prit prétexte pour révoquer en doute l’existence même du document pontifical ; des lettres furent envoyées à toute la catholicité pour le démentir.

Pendant les années qui suivent, jusqu’à l’apparente réconciliation de 1434, les schismatiques de Bâle offrent dans l’ordre ecclésiastique le spectacle que près de quatre siècles plus tard devait présenter dans l’ordre politique l’assemblée de 1789.

Eux aussi déclarent représenter légitimement l’Église universelle, devoir rester réunis jusqu’à ce qu’ils aient opéré, entre autres choses, la 189réforme des mœurs ; ce qui était renvoyer la fin du concile à bien des siècles. Ils définissent que c’est en eux que réside le pouvoir souverain ; qu’Eugène IV et tous les cardinaux sont leurs justiciables ; ils les somment d’avoir à comparaître à leur prétendu concile ; réitèrent au vicaire de Jésus-Christ leurs commandements insolents ; se proclament inviolables ; défendent qu’Eugène IV crée des cardinaux sans leur assentiment ; qu’au cas de mort et de vacance du siège de Rome, l’on procède à l’élection d’un successeur en dehors du concile ; s’attribuent le jugement des causes ecclésiastiques ; interdisent au pape d’intervenir dans les élections des chapitres à moins de raisons tout à fait majeures ; ils vont jusqu’à nommer le gouverneur d’Avignon et du Comtat Venaissin. Ces monstruosités et bien d’autres encore, qui donnent aux hommes de Bâle tant de ressemblance avec les futurs constituants de 89, sont le fond même des treize premières sessions du singulier concile270.

Que l’Université de Paris ait soufflé cet esprit dans la factieuse assemblée, c’est ce que démontrent surabondamment ses deux historiens panégyristes, du Boulay et Crevier ; ce dont ils la louent dans leur Gallicanisme effréné.

À peine a-t-elle connu la translation à Bologne qu’elle multiplie ses lettres aux révoltés pour les animer dans la voie où ils sont entrés. Telles sont celles que cite du Boulay en date du 9 février, du 10 avril, du 10 mai 1432271.

Elle pousse plus loin son impudence. Eugène IV, en lui accordant les bénéfices demandés pour ses suppôts, avait joint à son rescrit une Bulle close par laquelle il signifiait la dissolution du concile. Le 7 juillet 1432, en séance solennelle, on donne connaissance des grâces obtenues ; mais comme l’on soupçonne le contenu de la lettre close, il est décidé à l’unanimité qu’il n’en sera pas pris connaissance, et que, sans l’ouvrir, on appellera des dispositions que l’on présume y être contenues272.

C’était peu d’animer à la révolte, de se révolter elle-même ; l’Université veut qu’on punisse les enfants dociles ; le même jour elle écrit à Érard pour lui enjoindre de solliciter un décret de citation et d’ajournement contre ceux qui faisaient à Paris des manœuvres préjudiciables au concile (prétendu), afin qu’ils eussent à comparaître en personne devant le concile même, à l’effet de s’entendre déclarer déchus de leurs bénéfices. Elle devait sans doute s’offrir pour s’en faire la délatrice273.

Eugène IV envoya une seconde Bulle en date du 22 novembre pour 190enjoindre à l’Université de se rendre au concile de Bologne. Elle fut dédaignée comme la première274.

Aucune Université, nous dit Crevier, n’entretint un commerce plus intime avec le concile (schismatique) que celle de Paris. Elle y avait ses députés en grand nombre ; elle écrivait aux pères (Lucifériens) de Bâle ; elle en recevait des lettres assez fréquentes ; elle implorait pour eux le secours du ciel par des prières indiquées dans tous les collèges, par des jeûnes, par des processions, par des messes qu’elle faisait célébrer275.

C’est par elle surtout que le parlement croupion a pu se prolonger dix-huit ans sans discontinuer, c’est-à-dire qu’il a duré lui seul à peu près autant que tous les conciles œcuméniques réunis. Il introduisait dans l’Église le régime parlementaire avant qu’il fût connu de l’Europe ; il y faisait un 89, quatre siècles avant 89 ; et il ne laissait pas à celui qui a reçu plein pouvoir pour paître le troupeau de Jésus-Christ, même ce qu’on est convenu d’appeler le pouvoir exécutif.

Plus on observera de près, et plus l’on verra que l’Université de Paris voulait refaire la divine constitution de l’Église sur sa constitution à elle ; effacer le vrai soleil qui est la Papauté, et sérieusement se constituer, selon le mot de Gerson, vrai beau clair soleil de la catholicité.

Elle avait été, certes, un beau réflecteur aux jours de saint Thomas d’Aquin et de saint Bonaventure ; elle jouissait encore d’une grande renommée. Son crédit attira à Bâle quelques prélats de plus, la plupart ambitieux et mécontents ; quelques-uns s’y rendirent dans le but de combattre la révolution qui s’y opérait ; beaucoup de clercs inférieurs pour avoir part aux faveurs dont l’assemblée révoltée usurpait la distribution. Le grand schisme avait profondément altéré les idées et le sens catholique ; les princes se partageaient, se déclaraient neutres, ou profitant de la situation pour mettre la main sur l’Église, ne voulaient ni rompre avec le pape ni avec le conciliabule. Le scandale était grand.

Rien de plus douloureux que la situation d’Eugène IV. Le Turc avançait toujours ; l’Orient schismatique effrayé demandait à se jeter dans les bras de la Papauté ; la guerre existait entre la France et l’Angleterre, et aussi entre d’autres princes ; le Pontife lui-même fut chassé de Rome par le duc de Milan ; tous les révoltés trouvaient asile à Bâle ; le désordre s’introduisait de plus en plus dans les diocèses, où l’on voyait plusieurs compétiteurs prétendre à la même dignité, l’un nommé par Rome, l’autre par les Basiléens. Ces derniers ayant, comme cela devait être, trouvé le pape sourd à leurs sommations, se disposaient à le déclarer contumace.

191Cependant les princes demandaient à Eugène IV de révoquer ses anathèmes et ses décrets de dissolution ; l’empereur Sigismond arrivait soudainement à Bâle en octobre 1433 ; il ménagea une réconciliation dont Eugène IV faisait tous les frais ; le pape révoqua ses Bulles précédentes et autorisa le concile à continuer ses sessions.

II.
L’insolence des révoltés ne fait que s’accroître. — Leur opposition à l’union de l’Église grecque. — Eugène l’opère à Ferrare et à Florence. — Il y avait des évêques de France au concile de Ferrare-Florence. — Ce qui reste à Bâle.

Cette indulgence ne fit qu’enhardir les rebelles. De janvier 1434 au 16 septembre 1437, où Eugène casse ce qui s’est fait à Bâle, sauf les négociations avec les Hussites, et transfère le concile à Ferrare, c’est une suite de criants attentats qui vont croissant. Le concile s’attribue tout pouvoir, prive le Saint-Siège de ses revenus, défend les appels en cour de Rome autrement que dans les cas extrêmes, casse les censures prononcées par le vicaire de Jésus-Christ, voit accourir la lie de l’ordre ecclésiastique de l’univers, se permet de déclarer nulles les promotions au cardinalat faites par Eugène IV, retranche au pape la plus grande partie de ses revenus, impose des impôts au clergé, distribue des indulgences, canonise des saints, et dépouille le pape, comme plus tard les deux premières assemblées révolutionnaires dépouilleront Louis XVI.

En 1436 Eugène IV envoie ses ambassadeurs dans les cours avec un long mémoire chargé de dénoncer aux princes toutes ces sacrilèges usurpations276 !

Spectacle plus navrant, si c’était possible. Les Grecs demandent à s’unir ; ils réclament une ville où ils puissent aborder moins difficilement. Le concile promet, et revient sur sa parole. Pour se faire une idée de ses séances, il suffit de lire la vingt-cinquième session tenue le 7 mai 1437. Les évêques décident que l’on accordera aux Grecs une ville du littoral de l’Adriatique ; la cohue des clercs, que ce sera Bâle, Avignon, ou une ville de Savoie. Les deux parties se disputent les sceaux par la violence et la fraude afin de contresigner ces décisions contraires277. Eugène IV confirmant le choix des évêques transfère le concile à Ferrare et envoie des galères à Constantinople pour en amener les Grecs. Les schismatiques de Bâle équipent aussi des vaisseaux, les dirigent sur Byzance, et furieux de voir que les Grecs bien inspirés sont montés sur les galères pontificales, osent bien leur dire qu’ils ont encouru les censures ecclésiastiques 192et qu’Eugène IV sera déposé avant que l’union soit conclue278.

L’Université de Paris se trouve largement mêlée dans tous ces attentats. Non seulement elle applaudit à tout ce qui prive le Pontife de ses ressources matérielles, telles que la suppression des annates et des expectatives ; mais elle se plaint de ce qu’en matière d’appel l’on ne restreint pas assez son autorité, en même temps qu’elle demande pour elle-même amplification de ses privilèges, et qu’elle veut que l’on étouffe l’Université naissante de Caen. Plusieurs de ses docteurs sont parmi les députés qui vont à Constantinople menacer les Grecs, s’ils choisissent les vaisseaux de la papauté ; le promoteur du prétendu concile est un de ses hommes alors en vue, Nicolas Lami.

Les Grecs bravèrent des menaces ridicules, si elles n’étaient pas aussi profondément odieuses. Le 14 mars 1438 ils arrivaient à Ferrare où le concile était déjà ouvert depuis deux mois. En janvier de l’année suivante, la peste le faisait transférer à Florence, du mutuel consentement des Grecs et Latins.

La Papauté avait rarement apparu entourée de plus de grandeur. Eugène IV voyait à ses côtés cent-soixante évêques qui représentaient vraiment l’Orient et l’Occident : le mur photien qui séparait les deux Églises était enfin renversé, et l’union renouée après tant de siècles de division. On lit dans beaucoup d’histoires que la France n’était pas représentée à Florence. C’est une erreur : Charles VII, il est vrai, sans adhérer expressément à Bâle, avait défendu aux évêques de ses États de se rendre à Ferrare et à Florence. Il voulait un concile convoqué dans son royaume. Pendant la tenue du concile d’au-delà les monts, il avait élaboré sa Pragmatique de Bourges, mais sa défense avait été sans effet dans les États du duc de Bourgogne qui avait envoyé ses ambassadeurs au concile. Des évêques soumis à la domination de ce dernier, l’évêque de Nevers entre, autres, ont signé les décrets du concile de Ferrare-Florence. La Normandie et la Guyenne n’obéissaient pas encore à Charles VII ; des évêques et des abbés de ces provinces sont parmi les pères de Florence. La Provence, la Lorraine relevaient du roi René ; il y a des évêques de ces contrées à Florence. Élie Bourdeilles a signé les décrets rendus à Ferrare, en qualité d’évêque nommé de Périgueux. L’évêque de Digne, Pierre de Versailles, était à la tête de la légation si heureuse qui amena l’empereur Constantin Paléologue et les chefs de l’Église grecque à Ferrare, et les enleva aux Basiléens. D’Estouteville, nommé évêque d’Angers, était auprès d’Eugène qui n’allait pas tarder à le revêtir de la pourpre cardinalice. Il est inexact de dire que l’épiscopat français ne parut pas au concile de Florence.

Bâle vit diminuer le nombre déjà fort restreint des évêques qui s’y 193trouvaient. Les meilleurs avaient fui ce foyer de pestilence ; quelques-uns étaient restés pour en arrêter ou restreindre les ravages. L’immense majorité des membres se composait d’une cohorte de clercs de tout degré, menés surtout par l’Université de Paris. Rien ne fait mieux connaître les hommes qui condamnèrent la Pucelle que leur conduite à Bâle, les doctrines qu’ils mirent en avant à Rouen que l’application qu’ils en firent à Bâle. Que l’on se rappelle que le bras droit de Cauchon est le bras droit du fameux [Louis] Aleman, archevêque d’Arles. Aleman porte à Eugène IV la haine que l’évêque de Beauvais portait à la Pucelle. Courcelles, au témoignage des amis et des ennemis, est l’âme de l’assemblée de Bâle et l’artisan des décisions et des mesures qui y sont prises.

III.
Les principes en vertu desquels Jeanne a été condamnée appliqués à Eugène IV, poussés à leurs dernières conséquences, et par les mêmes hommes. — L’univers catholique excommunié, le pape déposé, livré au bras séculier par les bourreaux de Jeanne. — Horreur qu’ils inspirent. — L’Université de Paris toujours complice. — La burlesque élection du pseudo-Félix. — La part de Courcelles dans cette élection, les mouvements qu’il se donne pour la faire accepter. — Secondé par l’Université de Paris. — Opposition de Charles VII qui cependant promulgue la Pragmatique Sanction. — Il diminue les privilèges de l’Université ; amène l’abdication de l’antipape. — Les défenseurs de la Pucelle, défenseurs d’Eugène IV. — La France récompensée d’avoir fait cesser le schisme.

La vue du triomphe de la Papauté jeta les révoltés dans de vrais accès de fureur. Dès le 24 mars 1438, ils osent bien lancer des anathèmes contre le concile de Ferrare qui comptait six ou sept fois plus d’évêques qu’il n’y en avait dans leurs rangs ; ils donnent à ce vrai concile un nom qui leur revient de plein droit, celui de conventicule schismatique. Ce n’était qu’un prélude ; ils se mettent en devoir de faire le procès à Eugène IV. La catholicité s’émeut ; les ambassadeurs des princes protestent ; les états du Languedoc demandent à Charles VII d’arrêter cette rage ; le plus grand nombre des évêques restés dans la factieuse assemblée s’opposent à l’attentat : efforts inutiles ; la doctrine que l’Église réside dans les clercs et gens en ce connaissant va justifier tous les excès ; elle est hautement proclamée par le président du concile, par l’archevêque d’Arles.

À l’archevêque de Palerme, le célèbre canoniste Tedeschi, plus connu sous le nom de Panormitain, qui se trouve à Bâle comme ambassadeur du roi d’Aragon ; à l’évêque de Burgos qui tous les deux voulaient réprimer l’insolence des écrivailleurs et des pédagogues, copistarum et pedagogorum, ainsi qu’ils appelaient le troupeau universitaire, Aleman répondait :

Ce n’est pas à la dignité qu’il faut avoir égard dans les conciles ; mais à la liaison et à la vérité… La sagesse se trouve plus souvent sous un habit méprisable que sous un appareil plein de faste. Évêques, ne méprisez pas tant les ecclésiastiques du second ordre ; car le premier qui a donné son sang pour Jésus-Christ ne fut pas un évêque, mais un lévite.

Impossible d’énoncer en termes plus crus le principe du cimetière Saint-Ouen : être soumis à l’Église, c’est tenir ce que décident les clercs et gens 194en ce connaissant. Que tout ce qui s’est fait à Bâle parte de ce principe révolutionnaire, le même archevêque le proclame dans son discours :

Souvenez-vous, disait-il au Panormitain, que la manière de procéder dont on se sert ici n’est pas nouvelle ; qu’elle a été établie dès le commencement du concile et qu’on ne l’a pas changée depuis279.

Ce n’est pas le seul principe monstrueux émis dans l’Assemblée. En lisant dans Æneas Sylvius le résumé des discours de Courcelles et de sa bande, on se croit à quatre siècles en arrière, à la discussion des droits de l’homme. Que le lecteur en juge :

Courcelles exposa longuement que le pape est soumis à l’Église et au concile, parce que l’Église ne peut pas errer, et que le pape le peut ; l’Église est mère, le pape est fils ; l’Église est l’épouse du Christ, le pape n’en est que le vicaire ; les privilèges conférés à l’apôtre Pierre lui ont été donnés en tant qu’il représentait l’Église ; le Seigneur a renvoyé le pape à l’Église par ces paroles : dites-le à l’Église ; par suite si le pape n’écoute pas l’Église, il doit être regardé comme un païen et un publicain ; ceux qui pensent autrement, qui nient que ce qui convient à l’Église ne convient pas au concile général, ceux-là parlent par adulation, et en vue d’acquérir des honneurs, des richesses, des dignités.

(Bel exemple de modération de langage dans un homme que l’on dit si réservé, fait observer Sponde.) Courcelles disait encore :

Gabriel (prénom du pape), qui se vante d’être Eugène IV, est coupable de blasphème contre le Saint-Esprit, par le mépris qu’il fait des décrets du concile de Bâle ; ils participent à son crime ceux qui nient que le concile puisse déposer le pape ; ce sont des avocats bavards (rabulas) ; ils parlent par entraînement, beaucoup plus que par conviction ; ils sont verbeux, mais pas éloquents.

Il est plus vrai de dire que le pape est vicaire de l’Église, plutôt que vicaire du Christ ; il n’est pas douteux que le maître ne puisse congédier son mandataire quand il lui plaît ; si l’Église le peut, il faut par voie de conséquence admettre que le concile le peut ; le concile peut être rassemblé sans l’autorité du pape ; ceux qui le nient ruinent l’Église ; il est plus qu’absurde de dire que si le pape a consenti une fois à la réunion du concile, la révocation de ce consentement fait cesser le concile ; un inférieur, quels que soient ses motifs, quelles que soient ses raisons, ne saurait jamais avoir droit sur son supérieur.

Ce sont là autant de vérités de foi catholique, d’après les définitions du concile de Constance ; quiconque les nie est hérétique ; c’est un délire 195dans quiconque admet la supériorité du concile, de nier que ce soient là autant de vérités de foi280.

Les constituants de 89 ont-ils fait d’autres raisonnements pour établir la souveraineté nationale, et faire de Louis XVI leur commis ?

L’Université de Paris a anathématisé la Pucelle à rencontre des peuples qui étaient grandement édifiés, à l’encontre de tout l’Occident qui voyait dans la jeune fille une envoyée du ciel. À Bâle elle a été plus loin encore. Elle a anathématisé Eugène IV à l’encontre de l’Orient et de l’Occident réunis autour de sa personne, et renouant en lui le lien de l’unité rompue. Une tourbe de clercs, marchant à la suite de l’Université de Paris, a osé excommunier l’univers chrétien et prononcer contre le grand Pontife une sentence, qui est identique à celle qui fut prononcée contre Jeanne.

Le 25 juin 1439, les schismatiques de Bâle portaient le décret suivant :

Le saint Synode de Bâle, légitimement assemblé dans le Saint-Esprit, représentant l’Église universelle, prononce, décerne et déclare par cet écrit, que Gabriel précédemment appelé le pape Eugène IV a été et est notoirement et manifestement contumace, désobéissant aux commandements de l’Église universelle, endurci dans une rébellion ouverte, violateur habituel et contempteur des saints canons synodaux, perturbateur notoire de la paix et de l’unité de l’Église, le scandale notoire de l’Église universelle, simoniaque, parjure, incorrigible, schismatique, en dehors de la foi, hérétique obstiné, dilapidateur des droits et des biens de l’Église, administrateur infructueux et funeste du Pontificat Romain, et qu’il est, par suite, indigne de tout titre, degré, honneur et dignité ; voilà pourquoi le saint concile le déclare privé de droit de la Papauté et du Pontificat Romain ; il le dépose, le prive, le dépouille de ces dignités ; et déclare qu’il faut procéder à l’application des autres peines qu’il peut avoir encourues281.

Pour voir combien cette sentence ressemble à celle prononcée contre Jeanne, il suffit de les rapprocher. Le sort de Jeanne, s’ils l’avaient pu, eût été celui d’Eugène IV ; c’est bien ce que signifient ces paroles : qu’il faut procéder à l’application des peines du droit. C’était l’abandon de l’hérétique au bras séculier ; et la peine contre l’hérétique obstiné, c’était le bûcher.

Loin que le pouvoir séculier fût décidé à exécuter semblable sentence, un cri d’indignation s’éleva dans la catholicité ; l’on déchira en bien des endroits la sentence que les Absalons avaient ordonné d’afficher dans toutes les églises du monde chrétien. Les princes avaient horreur de voir rouvrir l’épouvantable schisme, qui durant 40 ans avait fait à l’Église de 196si profondes blessures. Leurs ambassadeurs à Bâle ne voulurent pas assister à la séance.

La plupart des évêques ne le voulurent pas non plus ; le pseudo-cardinal archevêque d’Arles les avait fait remplacer, en mettant à leurs places les châsses des saints. La prétendue sentence fut rendue par environ 400 clercs, ou, comme les appelait le Panormitain, gribouilleurs de papiers, pédagogues. Il n’y avait que sept ou huit évêques ayant des diocèses. Les 20 mitrés qui se trouvaient à la séance étaient la plupart sur la tête d’abbés, d’évêques in partibus, ou de création du pseudo-concile. L’histoire assigne les causes particulières qui avaient retenu à Bâle les évêques qui y étaient restés ; et ces causes n’ont rien d’apostolique.

Que l’Université de Paris ait inspiré ce suprême attentat, ce sont ses historiens qui le disent. Crevier parlant des discussions qui amenèrent la prétendue déposition d’Eugène écrit :

Les docteurs de Paris étaient bien décidés pour ce parti et singulièrement Thomas de Courcelles, théologien aussi recommandable par sa piété que par son profond savoir. Ce docteur parla avec une très grande force dans le concile en faveur des articles (qu’Eugène était hérétique)282,

et encore :

Nicolas Lami, aussi théologien de Paris, fit un personnage dans cette même querelle. Il entre en lice contre le célèbre Panormitain (Tedeschi, archevêque de Palerme), excellent jurisconsulte, si ses variations ne les décréditaient pas… Nicolas Lami appela de l’opposition du Panormitain au concile même283.

Il fallait pourtant donner un Pape à l’Église, quoique les rebelles en usurpassent toutes les fonctions ; mais si l’époque de Luther approchait, les peuples n’étaient pas encore mûrs pour voir une Église sans Pape. La situation était embarrassante. Non seulement les princes protestaient ; mais l’assemblée schismatique était dénuée de tous les éléments nécessaires pour faire un Pape. L’archevêque d’Arles était le seul qui prît le titre de cardinal, et il le faisait illégalement. Pour sortir de la difficulté, il fut arrêté que l’on déléguerait à trois membres de l’assemblée le droit de nommer trente-trois électeurs du futur Pontife. Le choix tomba sur trois simples prêtres, parmi lesquels Courcelles. L’élection du chef de l’Église étant l’acte le plus élevé du cardinalat, ces trois prêtres se trouvaient investis équivalemment du droit de créer des cardinaux. Le conclave ainsi composé compta trois docteurs de l’Université de Paris ; et l’on y devine Courcelles.

Le lieu où il se réunit fut aussi burlesque que le choix qu’il allait faire. Une salle de bal fut appropriée pour recevoir les électeurs. La loi des clercs et gens en ce connaissant formant l’Église fut appliquée jusque 197dans la distribution des cellules. La proposition de donner les meilleures aux évêques fut rejetée ; le sort en décida ; la plus commode échut à un simple prêtre, la plus incommode à un évêque284. De là sortit le pseudo Félix V, le dernier antipape qui souille les annales de l’Église.

Il avait gouverné la Savoie avec sagesse sous le nom d’Amédée VIII, et le titre de duc lui avait été conféré par l’empereur Sigismond. Sans abdiquer, il avait comme résigné le gouvernement de son duché à son fils, s’était retiré dans la belle solitude de Ripailles, et là, avec quelques joyeux compagnons, sous un costume qui se rapprochait de celui des ermites, il y menait la vie qui devait enrichir la langue française d’une expression nouvelle. C’est là que vinrent le trouver les suffrages du conclave de Bâle ; il était simple laïque, mais apparenté aux maisons souveraines de l’Europe, et en possession d’un duché. Il accepta, et prit le nom de Félix V (novembre 1439).

Il fallait le faire agréer par les pays catholiques. Courcelles se mit en campagne ; en août 1440, escorté de nombreux collègues de l’Université de Paris, il plaide la cause à Bourges dans une assemblée du clergé français. Il ne fut pas heureux ; Charles VII protesta d’une manière ferme que l’homme de Ripailles ne serait jamais pour lui Félix V, mais seulement son cousin de Savoie. Un de ses grands titres de gloire est d’avoir tenu parole. L’éloquence de Courcelles n’obtint pas plus de succès sur ce point dans les diètes d’Allemagne, où il se rendit pour faire accepter le pape de sa création.

Ce ne fut pas la faute de l’Université de Paris ; elle composa des traités en faveur de l’antipape285. En septembre 1441, elle recevait un de ses envoyés, Antoine de Boracieux. Le délégué la mécontenta. La Pragmatique Sanction de Bourges, plusieurs décrets de Bâle sont si restrictifs de l’autorité pontificale que le pseudo-Félix, d’accord en cela avec le vrai pape Eugène IV, en demandait l’abrogation et les déclarait hérétiques. Ces propositions déplurent singulièrement à la corporation, pas assez cependant pour lui faire quitter la voie du schisme, dans laquelle elle s’était engagée après avoir si puissamment contribué à l’ouvrir286.

Quand l’abandonna-t-elle ? Il serait difficile de le dire. Son historien Crevier s’exprime en ces termes :

L’Université de Paris fit un grand rôle pendant toute la durée de la querelle (de l’antipape et du Pape légitime), qui fut longue et fastidieuse (elle dura dix ans). Outre les députés qu’elle avait à Bâle, entre lesquels se distingua jusqu’à la fin Thomas de Courcelles, il ne se tint pas d’assemblée sur les affaires de l’Église, soit 198en France, soit en Allemagne, sans qu’elle y fût invitée. Il paraît que finalement elle se conforma au plan de son roi adhérant au concile de Bâle, et néanmoins reconnaissant Eugène pour souverain pontife287.

Charles VII, en effet, reçut des décrets de Bâle ceux qui favorisaient l’omnipotence royale et mettaient dans une immense mesure l’épouse de Jésus-Christ, l’Église, sous sa main. Cette révolution qui devait en amener tant d’autres reçut son expression dans la trop fameuse Pragmatique Sanction de Bourges. De nombreuses provinces, la Bretagne, la Provence, refusèrent d’y adhérer ; la suite de ce travail nous montrera parmi ceux qui la combattirent avec plus de fermeté plusieurs des défenseurs de la mémoire de Jeanne. L’Université au contraire et les parlements s’y attachèrent comme au premier des articles de leur foi.

L’Université qui a opposé à la Papauté le prétendu concile de Bâle ne professait pour l’assemblée, dont elle était l’âme, qu’un respect tout à fait relatif. Si elle lui reconnaissait le pouvoir de dépouiller la Papauté de ses privilèges divins, elle ne supportait pas qu’elle mît simplement en discussion ceux dont elle se disait en possession. Voici, toujours d’après Crevier, comment elle lui intimait ses volontés, dans une lettre dont l’historien nous donne la traduction :

Nous vous signifions, écrit-elle aux pères de Bâle, que notre intention n’est pas que nos privilèges soient soumis à aucune discussion, devant quelque juge que ce puisse être ; en quelque lieu que nos causes soient portées, nous voulons que nos privilèges soient supposés et reconnus pour des principes avoués ; parce que, d’une part, ils sont fondés sur le droit commun, et que de l’autre, leur exercice constant et notoire de toute antiquité fait prescription et vaut titre288.

Que le lecteur juge si l’on calomnie les clercs et gens en ce connaissant du cimetière de Saint-Ouen, en leur attribuant la prétention d’être dans l’Église de Dieu la suprême et souveraine autorité. Ces privilèges qu’elle déclarait hors de toute discussion, Charles VII leur porta un coup aussi profond que bien mérité. Trois siècles après, le grand historien-panégyriste de l’Université, du Boulay, consacre un chapitre entier aux doléances que ce souvenir lui arrache289. Elle avait le privilège de n’être jugée que par le roi en personne et jusque-là les monarques s’étaient montrés à son égard bons jusqu’à la faiblesse. Charles VII refusa d’entrer désormais personnellement dans le détail de ses querelles, et par une ordonnance du 25 mars 1445 statua que ses causes seraient portées au Parlement, comme les causes des simples particuliers ; blessure profonde qui faisait 199descendre à un rang inférieur celle qui se regardait comme à la tête des corps de l’État ; juste châtiment qui abandonnait à la magistrature séculière ceux qui lui avaient livré l’Église. Les docteurs se plaignirent amèrement ; plaintes inutiles qui ne leur évitèrent pas d’autres humiliations encore.

Charles les avait forcés d’abandonner l’antipape. Il s’employa très activement à amener l’antipape lui-même à déposer sa tiare usurpée.

Dans les nombreuses ambassades qu’il députa pour terminer cette interminable affaire, l’on est heureux de trouver plusieurs des approbateurs ou des défenseurs de la Pucelle. Tel Pierre de Versailles dont il a été fait plusieurs fois mention. Il venait de ramener heureusement les Grecs en Italie et se trouvait au concile de Florence, lorsque Eugène IV le transféra du siège de Digne à l’évêché de Meaux. Le pape voulait ménager un siège à d’Estouteville qu’il avait nommé à Angers ; mais que repoussait l’assemblée de Bâle, soutenue ici par Charles VII. Le monarque chargea le nouvel évêque de Meaux de porter à Eugène l’assurance de sa fidélité. L’ambassadeur le fit en présence du concile, et traita les schismatiques de Bâle comme ils le méritaient, les qualifiant de nouveaux Coré, Dathan et Abiron290. D’Estouteville sera, comme nous verrons bientôt, le premier qui prendra en mains la cause de la réhabilitation. Il y emploiera un docteur de l’Université de Paris, que vraisemblablement, il avait vu en qualité d’ambassadeur de Charles VII auprès d’Eugène IV, le docteur Robert Ciboule.

Robert Ciboule devait être fort éloigné de partager les sentiments sectaires de ses collègues, puisque tandis qu’ils déposent Eugène IV, il est envoyé vers le Pontife pour lui porter l’assurance que le roi de France lui sera fidèle291. On le retrouve encore dans la suite traitant, toujours au nom du roi de France, l’affaire du désistement du pseudo-Félix. Dans l’ambassade qui met fin au scandale, apparaît le fidèle compagnon de Jeanne, le défenseur d’Orléans, Dunois et Courcelles lui-même, qui a dû ployer enfin, et travailler à défaire l’œuvre de malheur à laquelle il avait pris une si grande part292. L’homme de Ripailles cessa d’être Félix V en 1449, non sans exiger de douloureuses compensations. Les saturnales ecclésiastiques dont il était le produit s’étaient continuées jusqu’à cette date. Leurs auteurs chassés de Bâle avaient été les continuer à Lausanne. Ce parlement-croupion, heureusement sans pareil dans l’histoire de l’Église, a duré dix-huit ans.

Personne plus que Charles VII n’avait contribué au rétablissement de 200l’unité. Le Saint-Siège le combla d’éloges qu’il faisait rejaillir sur ses prédécesseurs et sur la France. Les lettres de Nicolas V à cette occasion peuvent être comparées à celles que Grégoire IX écrivait à saint Louis, ou saint Léon à Charlemagne. La vocation de la France et de la royauté française prévalait sur l’esprit byzantin de l’Université de Paris. Le ciel ratifia ces éloges par les plus magnifiques récompenses ; par l’accomplissement total des prophéties de la Pucelle. Dunois à peine de retour de son ambassade marchait à la conquête de la Normandie. Avant la fin de cette année Charles VII rentrait à Rouen ; la grande province était rendue comme par enchantement à la France ; l’année suivante c’était la Guyenne, anglaise depuis trois siècles ; les envahisseurs ne conservaient que Calais, comme souvenir de leur trop longue domination. Les contemporains y virent un miracle ; quand on se reporte à l’époque, il est difficile de penser autrement. La réhabilitation de la merveilleuse enfant qui avait si grandement commencé, prédit cette totale restauration de la France, allait être entreprise. Ce fut un des premiers soins de Charles VII en rentrant à Rouen. Les bourreaux n’avaient fait qu’élever un monument à sa gloire et rendre impérissable son incroyable histoire. Ils s’étaient infligé à eux-mêmes et à leurs doctrines la tache qui marqua le front de Caïn.

IV.
Les attentats de Rouen et de Bâle identiques dans leurs auteurs, les faux principes sur lesquels ils s’appuient, les effets qu’ils produisent. — Le jugement porté sur les attentats et les hommes de Bâle doit s’appliquer aux attentats et aux hommes de Rouen. — Quel est ce jugement ? — Analyse de la constitution Moyses.

Caïns ! Qui mérita mieux ce nom que ceux qui condamnèrent la glorieuse sœur admirée par presque toute l’Église d’Occident, nous ont-ils dit eux-mêmes ? Ce qui vient d’être exposé montre qu’au fratricide ils ajoutaient un crime plus grand encore, celui du parricide. Parricides, ils le sont ceux qui attentent à l’existence de l’Église qui est une mère, à l’existence de la Papauté dans laquelle l’Église se trouve visiblement, comme tout corps vivant se trouve dans la tête, d’où lui vient le mouvement et la vie.

Ô Père, disait le Maître, qu’ils soient un en moi, afin que le monde connaisse que vous m’avez envoyé293. Que peut-il sortir des doctrines appliquées à Rouen et à Bâle, de la doctrine des clercs et gens en ce connaissant, sinon la plus irrémédiable anarchie ? Que devaient penser les Grecs et les Orientaux en voyant semblables déchirements en Occident ? Ne faut-il pas attribuer aux scandales de Bâle le peu de durée de l’union conclue à Florence ? Ceux qui ont tué la libératrice de la France ont, 201dans la mesure où ils l’ont pu, tué la libératrice du genre humain, l’Église, ou, ce qui est tout un, la Papauté.

Les pseudo-théologiens de Rouen ont livré au pouvoir séculier la radieuse manifestation de Jésus-Christ roi des nations ; ce sont ceux qui, à Bâle, lui ont livré l’Église entière. Grâce à son sens chrétien, Charles VII n’a pas voulu rouvrir le grand schisme ; mais les pseudo-théologiens lui ont fait accepter la Pragmatique Sanction. Le document est si néfaste que le cinquième concile œcuménique de Latran ordonna en 1516 de l’arracher de toutes les bibliothèques et dépôts publics où il se trouvait. Pour obtenir semblable concession de François Ier, Léon X n’hésita pas à abandonner au pouvoir civil la nomination à tous les grands bénéfices, évêchés et grandes abbayes. Concession énorme qui dure encore, puisque, en ce point, le Concordat de 1801 s’en rapporte au Concordat conclu avec François Ier. Pour le faire accepter, le vainqueur de Marignan dut livrer contre l’Université et le Parlement une bataille plus acharnée que celle qu’il avait si brillamment gagnée au-delà des Alpes. Sa victoire fut moins complète. Si l’Université et le Parlement cédèrent devant la force, si l’abrogation fut enfin inscrite sur les registres judiciaires, l’esprit du schismatique diplôme survécut dans les deux corporations, qui en alléguèrent souvent la teneur. Le concile de Trente en fut grandement entravé ; de là la ridicule distinction entre les décrets dogmatiques et disciplinaires, par laquelle on professait recevoir les premiers, ne pas admettre les seconds. La Pragmatique inspira la déclaration de 1682 ; la France catholique apparut alors dans l’état de la Pucelle attachée au bûcher sur la place du Vieux-Marché. Le XVIIIe siècle est le siècle de l’apostasie. N’est-ce pas parce qu’il fut le siècle du triomphe plus complet des doctrines des bourreaux de la Pucelle, érigées en partie en maximes irréfragables ?

Les pseudo-théologiens de Rouen, en arrêtant la Pucelle au milieu de sa course, étaient les auxiliaires des Turcs. On sait que Jeanne voyait comme suite de la délivrance de la France une victoire sans pareille en faveur de la Chrétienté ; elle y conviait aimablement les Anglais ; les strophes de sa contemporaine Christine de Pisan nous montrent que dans l’attente commune, c’était le mahométisme repoussé et la ville sainte reconquise ; mais il fallait que la France fût libre de l’étranger, et la Papauté remise à sa place. Seule la Papauté pouvait réunir les forces de la Chrétienté et les précipiter contre l’ennemi commun. Les pseudo-théologiens de Rouen ont encore continué à Bâle de favoriser l’infidèle. Que pouvait la Papauté amoindrie, réduite au rôle nominal qu’on lui laissait ? Que pouvaient des Pontifes dont le titre même était contesté ? Ne devaient-ils pas avant tout se faire reconnaître ? Certes, même alors, ils n’ont pas cessé d’élever la voix, et d’appeler l’Europe à repousser la barbarie musulmane ; 202mais leur voix se perdait au milieu des discordes intestines. Comment espérer de repousser le Turc, alors que les hommes de Bâle repoussaient le Grec qui venait de lui-même s’adjoindre à la grande famille abandonnée ? En attendant, l’infidèle avançait ; il entrait à Constantinople, quatre ans seulement après la cessation des attentats de Bâle et de Lausanne.

On vient de voir la similitude frappante qui existe entre les théories et les actes des hommes de Bâle, et les théories et les actes des révolutionnaires de 89 ou même de 93 ; n’y a-t-il pas aussi une ressemblance entre les théories de la libre-pensée d’aujourd’hui, et les théories émises à Rouen et à Bâle ? C’est à la science à gouverner le monde, dit la libre-pensée ; arrière le surnaturel. Les pseudo-théologiens de Bâle disaient : être soumis à l’Église ce n’est pas être soumis au pape, même à l’ordinaire ; c’est tenir ce que décident les clercs et gens en ce connaissant. D’après eux, c’était donc bien la science qui devait gouverner ; la science sacrée, je le veux bien ; mais interprétée par ceux qui se donnaient comme en ayant pénétré les secrets et non par une autorité divinement constituée. De là à rejeter la partie révélée, il n’y avait qu’un pas à franchir. En rejetant le secours surnaturel si merveilleusement visible dans la Pucelle, si explicitement promis à la Papauté, si manifeste à travers les âges, les hommes de Rouen et de Bâle disposaient les esprits à n’admettre aucune intervention surnaturelle ; ils sont les précurseurs et les introducteurs inconscients de l’impiété contemporaine.

Les principes émis à Bâle étant ceux qui ont été émis à Rouen, les meneurs de Bâle étant les meneurs de Rouen, le jugement porté sur les hommes de Bâle est le jugement qu’il faut porter sur les hommes de Rouen. Ce jugement s’impose ; il est celui d’un concile œcuménique, du concile de Florence parlant par la bouche d’Eugène IV. Il se trouve formulé dans plusieurs décrets de la sainte assemblée ; nulle part plus fortement que dans la constitution Moyses, promulguée avec l’approbation de l’Église d’Orient et d’Occident. Sa longueur ne permettant pas de donner le texte intégral, en voici exactement la substance.

Le pape rappelle que Moïse montrant Coré, Dathan et Abiron, disait à Israël : Éloignez-vous des tabernacles de ces hommes impies, crainte d’être enveloppés dans leurs iniquités ; la scélératesse des hommes de Bâle force le Pontife de répéter, avec encore plus de raison, au peuple du Christ ces paroles du conducteur du peuple hébreu.

Le pape décrit la manière dont on a procédé à Bâle : une faction293b y a 203fait venir une foule de clercs de l’ordre inférieur, et a disposé de leurs suffrages dans ses vues particulières. Innombrables sont les nouveautés, les irrégularités, les excès auxquels on s’est porté. Les meneurs, pour les accomplir, avaient sous la main une cohue de laïques, de clercs qui n’étaient pas même dans les ordres sacrés, sans science, sans expérience, vagabonds, révoltés, fugitifs, apostats, condamnés pour crimes, échappés de prison, en insurrection contre le Saint-Siège et contre leurs supérieurs et gens d’espèce aussi monstrueuse294.

Ils ont mis en grand danger d’échouer l’œuvre à laquelle l’Église depuis cinq-cents ans a si longuement travaillé, et que la bonté divine vient de faire aboutir : la très heureuse union de l’Église d’Orient et d’Occident. Non pas une, mais plusieurs nations accourent des contrées les plus lointaines pour honorer le siège de Pierre et lui demander la saine doctrine. Il serait trop douloureux au Pontife d’énumérer les persécutions qu’il a dû supporter pour la consommation d’un tel ouvrage. Elles lui sont venues non de la part des Turcs et des Sarrasins, mais de la part de ceux qui se disent chrétiens.

Saint Jérôme rapporte, qu’aux lieux de la mort et de la résurrection du Sauveur, l’on vit se dresser depuis Adrien jusqu’à Constantin les statues de Jupiter et de Vénus. Les païens espéraient par là éteindre la foi à la résurrection et à la croix. Les hommes de perdition réunis à Bâle n’ont pas agi autrement à l’égard du Pontife romain et de l’Église de Dieu. Il n’y a que cette différence : les païens ignoraient le vrai Dieu ; ceux de Bâle le connaissent et le haïssent. Pleins d’un orgueil qui monte sans cesse, ils répandent leurs poisons sous prétexte d’une réforme, dont ils ont toujours eu horreur pour eux-mêmes295.

Les auteurs de tout le scandale, après avoir manqué de parole aux Grecs, dit le pape, voyant que notre fils Jean Paléologue, que le patriarche Joseph de bonne mémoire, que les évêques grecs allaient se rendre au lieu désigné par nous de l’avis des cardinaux, ont bien osé nous envoyer un monitoire, à nous, au sacré collège et le transmettre à l’empereur prêt à se rendre au lieu fixé. À la vue de l’inutilité de leurs efforts, ils n’ont pas reculé, pour entraver l’œuvre de l’union, de lancer contre nous une sentence de suspension de l’exercice du Pontificat.

L’œuvre de Dieu s’effectuant malgré eux, les chefs du scandale, la plupart d’un rang inférieur, ennemis acharnés de la paix, entassant iniquité 204sur iniquité, ont prétendu s’appuyer sur certains décrets faits à Constance, par la seule obédience de Jean XXIII, après la fuite du Pontife ainsi nommé par les siens296, alors que le schisme régnait dans l’assemblée. Ils ont proclamé trois propositions en vertu desquelles ils ont prétendu nous déclarer hérétiques, nous, tous les princes, tous les prélats, tous les fidèles attachés au Siège apostolique… Ils en sont venus enfin à un acte si horrible que nous ne le rapporterons même pas297. Ils n’ont rien omis de tout ce qui a été en leur pouvoir pour ruiner entièrement l’incomparable bienfait de l’union.

Ô race adultère et perverse… Ils avaient dit d’abord que depuis la naissance de l’Église, l’on n’aurait rien vu de plus glorieux, de plus fructueux que cette très sainte union ; que pour l’amener, ce n’était pas seulement la fortune, que c’était la vie même qu’il faudrait sacrifier. C’est après avoir fait retentir semblables protestations dans l’univers qu’ils attaquent cette même union avec une fureur, une impiété telle que tous les démons de l’univers semblent s’être donné rendez-vous à ce brigandage de Bâle. Tam furiose… ut ad illud Basileense latrocinium totius orbis dæmonia confluxisse videantur.

Eugène IV, après avoir renouvelé les censures déjà portées, ajoute :

Nous décernons et déclarons que tous et chacun de ces hommes sont des schismatiques et des hérétiques… qu’ils doivent être punis comme tels, ainsi que tous leurs fauteurs et défenseurs298, de quelque état, condition, rang soit ecclésiastique soit séculier, qu’ils puissent être.

Donné à Florence en session publique et solennelle du concile, tenue dans l’église de Sainte-Marie la Neuve, l’an du Seigneur 1439, la veille des nones de septembre, de notre Pontificat le neuvième299.

Voilà le jugement porté sur les hommes de Bâle par une infaillible autorité ; les hommes de Bâle sont ceux de Rouen ; rien donc de plus vrai que d’affirmer que les bourreaux de Jeanne furent dans toute l’étendue de leur pouvoir les bourreaux de l’Église, puisqu’ils furent les bourreaux de la Papauté.

Hâtons-nous d’en venir à un spectacle plus consolant, à la grande œuvre de la réparation, à la réhabilitation.

Notes

  1. [80]

    Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, p. 96, 101.

  2. [81]

    Recherches sur le procès de condamnation, p. 67.

  3. [82]

    Corpus juris II, p. dec. c. 1, q. c. LXIV.

    Hæreticorum pestes non habent Dei evangelium, quia non habent Spiritum Sanctum, sine quo humanum fit evangelium quod docetur.

  4. [83]

    Du Boulay, Historia universitatis Parisiensis, t. V, p. 119.

  5. [84]

    Crevier, Histoire de l’Université de Paris, t. III, p. 3.

  6. [85]

    Ubi humilitas, ibi et sapientia. (Prov., XI, 2.)

  7. [86]

    Voir cette belle œuvre dans du Boulay, t. V, p. 4-24.

  8. [87]

    Du Boulay, t. V, p. 25-53, et Opera Gersonis, Dupin, t. II, col. 88 et seq.

  9. [88]

    Du Boulay, t. V, p. 65 et seq.

  10. [89]

    Du Boulay, t. V, p. 65.

  11. [90]

    Du Boulay, t. V, p. 118-125.

  12. [91]

    Du Boulay, t. V, p. 133.

  13. [92]

    Du Boulay, t. V, p. 144 à 170.

  14. [93]

    Du Boulay, t. V, p. 257.

  15. [94]

    Crevier. t. III. p. 307.

  16. [95]

    Crevier, t. III, p. 313.

  17. [96]

    Du Boulay, t. V, p. 200, etc. ; Crevier, t. III, p. 318 et seq.

  18. [97]

    Du Boulay, t. V, p. 133.

  19. [98]

    Du Boulay, p. 282. Cf. Crevier, t. III, p. 420.

  20. [99]

    Procès, t. V, p. 315 :

    Quum in hisce præsertim temporibus in omnibus magnis negotiis, ad consilium a rege et regni rectoribus advocaretur universitas, sæpiusque accideret ut academicorum sententiæ prævalerent.

  21. [100]

    Collection Michaud, t. II, p. 482.

  22. [101]

    Histoire de Charles VI, par le moine de Saint-Denys, traduction par Le Laboureur, p. 525, 526.

  23. [102]

    Crevier, t. III, p. 222, 228, 241.

  24. [103]

    Crevier, t. III, p. 296 et suiv.

  25. [104]

    Juvénal des Ursins, p. 490. Cf. le moine de Saint-Denis.

  26. [105]

    Le moine de Saint-Denis, liv. XXXV, ch. 18, p. 1402.

  27. [106]

    Juvénal des Ursins, p. 525-6.

  28. [107]

    Juvénal des Ursins, p. 529.

  29. [108]

    Juvénal des Ursins, p. 533.

  30. [109]

    Juvénal des Ursins, p. 543.

  31. [110]

    Collection Buchon, t. XV, p. 238.

  32. [111]

    Monstrelet, ch. CCIII.

  33. [112]

    Collection Buchon, p. 266, 267.

  34. [113]

    T. V, p. 343.

  35. [114]

    Juvénal des Ursins, col. Michaud, t. II, p. 562.

  36. [115]

    Monstrelet, ch. CCXL, à la fin.

  37. [116]

    Du Boulay, t. V, p. 360.

  38. [117]

    Chuffart, p. 330.

  39. [118]

    Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1422, § 33.

  40. [119]

    Raynaldi, p. 349.

  41. [120]

    Histoire de Jeanne d’Arc, fonds français, 10438, liv. II, f° 3, r°.

  42. [121]

    Fonds latin, 6 cahiers du n° 9943 à 9945, n° 9945, f° 149, v°.

  43. [122]

    Histoire de Jeanne d’Arc, liv. II, f° 3, v°.

  44. [123]

    Ibid. avertissement au lecteur, f° 4 v°.

  45. [124]

    Du Boulay, t. V, p. 429-430.

  46. [125]

    Anselme, Histoire généalogique, t. II, p. 280, éd. de 1726.

  47. [126]

    Du Boulay.

  48. [127]

    Le moine de Saint-Denis, liv. 33, ch. 20 ; cf. ibid., ch. I.

  49. [128]

    Opera Gersonis, t. II, p. 328.

  50. [129]

    Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 99.

  51. [130]

    Anselme, Histoire généalogique, t. II, p. 280.

  52. [131]

    Du Boulay, t. V, p. 332 et seq. Crevier, t. IV, p. 14-15.

  53. [132]

    Richer, Histoire de Jeanne d’Arc, liv. II, f° 3.

  54. [133]

    Du Boulay, t. V, p. 243.

  55. [134]

    Gallia christiana, t. IX, col. 757.

  56. [135]

    Gallia christiana, t. IX, col. 757.

  57. [136]

    Coll. Michaud, t. II, p. 564.

  58. [137]

    Anselme, Gallia, locis superius citatis.

  59. [138]

    Vallet, Histoire de Charles VII, t. II, p. 25.

  60. [139]

    Procès, t. I, p. 2, note.

  61. [140]

    Du Boulay, t. V, p. 346.

  62. [141]

    De Beaurepaire, Recherches, p. 5, note.

  63. [142]

    Procès, t. V, p. 194.

  64. [143]

    D’après Richer, la Pucelle n’aurait pas été prise dans le diocèse de Beauvais, mais dans celui de Soissons.

  65. [144]

    Crevier, t. IV, p. 71.

  66. [145]

    Gallia christiana, t. XI, col. 791.

  67. [146]

    De Beaurepaire, Recherches, p. 124.

  68. [147]

    De Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 530.

  69. [148]

    Gallia christiana, t. XI, col. 793.

  70. [149]

    Gallia christiana, t. XI, col. 793.

  71. [150]

    Gallia christiana, t. XI, col. 793.

  72. [151]

    Aperçus nouveaux, p. 106-107.

  73. [152]

    Procès, t. I, p. 403.

  74. [153]

    Du Boulay, t. V, Nomenclalura rectorum, p. 921.

  75. [154]

    Aperçus nouveaux, p. 106.

  76. [155]

    Aperçus nouveaux, p. 105.

  77. [156]

    Du Boulay, t. V, p. 917 :

    In defendendis Galliæ libertatibus acerrimus, annatarum et aliarum ejusmodi exactionum curiæ romanæ infensissimus hostis.

  78. [157]

    Voir Raynaldi an. 1463, n° 114-127.

  79. [158]

    Sponde, Annales ecclesiastici, an. 1439, n° VII.

  80. [159]

    Acta conciliorum, Hardouin, t. IX, col. 1423.

  81. [160]

    Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1460, n° 53.

  82. [161]

    Coll. Buchon, Du Clercq, liv. V, ch. IV, p. 312.

  83. [162]

    Bref de Pie IX au congrès de Munich, 14 août 1876.

  84. [163]

    Procès, t. II, p. 15, 17, 303, 335, 345, 353, etc.

  85. [164]

    Procès, t. II, p. 17, 33.

  86. [165]

    Procès, t. V, p. 205.

  87. [166]

    Du Boulay, t. V. Nomenclatura rectorum, p. 919.

  88. [167]

    Crevier, t. IV, p. 36.

  89. [168]

    Du Boulay, t. V, p. 388. Crevier, t. IV, p. 40.

  90. [169]

    Du Boulay, t. V, p. 408, 412 ; Crevier, t. IV, p. 53, 55, 94.

  91. [170]

    De Beaucourt, t. II, p. 523.

  92. [171]

    Procès, t. III, p. 60.

  93. [172]

    Procès, t. I, p. 380.

  94. [173]

    Crevier, t. IV, p. 60.

  95. [174]

    Du Boulay, t. V. Nomenclatura rectorum.

  96. [175]

    Crevier, t. V, p. 88.

  97. [176]

    Procès, t. II, p. 357.

  98. [177]

    Procès, t. III, p. 51.

  99. [178]

    Procès, t. V, p. 197, 199, 203, 208.

  100. [179]

    Histoire de l’Église gallicane, t. XVI, p. 216, 224, 225.

  101. [180]

    Procès, t. II, p. 20, 21 ; de Beaurepaire, Recherches, etc.

  102. [181]

    Procès, t. III, p. 140.

  103. [182]

    Procès, t. III, p. 238.

  104. [183]

    Procès, t. III, p. 50, 118, 164, 191, 113.

  105. [184]

    Procès, t. III, p. 49, 52, 162.

  106. [185]

    Procès, t. II, p. 15-16.

  107. [186]

    Procès, t. III, p. 162.

  108. [187]

    Ibid.

  109. [188]

    Ibid.

  110. [189]

    Procès, t. II, p. 10.

  111. [190]

    Procès, t. II, p. 12 ; t. III, p. 145.

  112. [191]

    Procès, t. III, p. 60, 133, 141, 156, 173, 181.

  113. [192]

    Procès, t. II, p. 10, 342.

  114. [193]

    Procès, t. II, p. 17, 204 ; t. III, p. 141, 146.

  115. [194]

    Procès, t. II, t. II, 1, 320 ; t. III, p. 162, 178.

  116. [195]

    De Beaurepaire, Recherches, p. 50.

  117. [196]

    De Beaurepaire, Recherches, p. 47 ; Procès, t. III, p. 162.

  118. [197]

    Le Bourgeois, coll. Buchon, p. 383 et suiv.

  119. [198]

    Le Bourgeois, coll. Buchon, p. 933.

  120. [199]

    Aperçus nouveaux, p. 96.

  121. [200]

    Procès, t. V, p. 194.

  122. [201]

    Procès, t. IV, p. 202.

  123. [202]

    Procès, t. I, p. 10.

  124. [203]

    Procès, t. I, p. 8.

  125. [204]

    Procès, t. I, p. 13.

  126. [205]

    Office des apôtres, VIe répons.

  127. [206]

    Procès, t. V, p. 179.

  128. [207]

    Procès, p. 191.

  129. [208]

    Voir le récit du faux bourgeois, Procès, t. IV, p. 461, celui de Nider, Procès, t. IV, p. 504.

  130. [209]

    Jeanne d’Arc sur les autels, liv. II, ch. V : la Pucelle reproduction de l’homme-Dieu.

  131. [210]

    Du Boulay, t. V, p. 920, Nomenclatura Rectorum.

  132. [211]

    Procès, t. I, p. 15.

  133. [212]

    Procès, t. I, p. 17.

  134. [213]

    Procès, t. I, p. 18.

  135. [214]

    Univers de 1850. Novembre et décembre. Variétés.

  136. [215]

    Procès, t. I, p. 325 et t. III, p. 138.

  137. [216]

    Du Boulay, t. V, p. 395 et seq. ; Procès, t. I, p. 411.

  138. [217]

    Pour le texte des XII articles, voir Procès, t. I, p. 328-337 ; pour les qualifications, Procès, t. I, p. 414-417.

  139. [218]

    Procès, t. I, p. 417.

  140. [219]

    Procès, t. I, p. 407.

  141. [220]

    Procès, t. I, p. 408.

  142. [221]

    Procès, t II, p. 11, 341, 203, 252 ; t. III, p. 58, 138.

  143. [222]

    Procès, t. II, p. 354, 252, 349, 356, 364, 370 ; t. III, p. 50, 150, 172.

  144. [223]

    Procès, t. II, p. 13, 252, 299 ; t. III, p. 139, 163.

  145. [224]

    Procès, t. II, p. 5, 325, 349 ; t. III, p. 167, 171.

  146. [225]

    Procès, t. II, 7, 348.

  147. [226]

    Procès, t. I, p. 444-445.

  148. [227]

    Procès, t. I, p. 444-445.

  149. [228]

    Procès, t. I, p. 444-445.

  150. [229]

    Procès, t. I, p. 444-445.

  151. [230]

    Procès, t. I, p. 446.

  152. [231]

    Procès, t. III, p. 197.

  153. [232]

    Procès, p. 156.

  154. [233]

    Procès, p. 52.

  155. [234]

    Procès, p. 132.

  156. [235]

    Procès, t. III, p. 55.

    Johannæ dicebatur : Johanna, faciatis illud quod vobis consilitur. Vullis vos facere mori ?

  157. [236]

    Procès, t. III, p. 157.

  158. [237]

    Procès, 52, 146.

  159. [238]

    Procès, p. 146, 130, 90 etc.

  160. [239]

    Procès, t. III, p. 55.

    Ipsa Johanna de illa abjuratione non multum curabut, nec faciebat de eadem computum, et quod illud quod fecit in hujusmodi abjuratione, fecit precibus adstatitium devicta.

  161. [240]

    Procès, t. II, p. 18, 333, etc.

  162. [241]

    Procès, t. II, p. 8.

  163. [242]

    Procès, t. III, p. 148.

    Non fuisset ausus intrare, nisi habuisset securitatem a dicto comite Warwik, qui ipsum loquentem conduxit usque ad locum carceris.

  164. [243]

    Procès, t. III, p. 149.

    Respondit quod hoc fecerat ad suæ pudicitiæ defensionem, quia non erat tuta in habitu muliebri cum suis custodibus, qui voluerant attentare suæ pudiciliæ.

  165. [244]

    Procès, t. I, p. 455-58.

  166. [245]

    Procès, t. II, p. 5, 8, 305 ; t. III, p. 305.

  167. [246]

    Procès, t. I, 459.

  168. [247]

    Procès, t. III, p. 168.

    Ministravit sibi corpus Christi ; quod devotissime et cum maximis lacrymis, tantum quod narrare nesciret, humiliter suscepit.

  169. [248]

    Procès, t. I, p. 485. Voir le texte aux pièces justificatives.

  170. [249]

    Procès, t. II, p. 352.

  171. [250]

    Procès, t. I, p. 493, etc.

  172. [251]

    Procès, p. 478 et seq.

  173. [252]

    Procès, t. I, p. 485.

  174. [253]

    Procès, p. 489.

  175. [254]

    Chuffart dans Buchon, t. XV, p. 425.

  176. [255]

    Procès, t. IV, p. 471.

  177. [256]

    Procès, t. III, p. 240.

  178. [257]

    Procès, t. I, p. 496.

  179. [258]

    Collection Buchon, t. XV, p. 537.

  180. [259]

    Launoy, Historia Navarræ gymnasii, lib. II, C. IV.

  181. [260]

    Bibl. nat., fond latin, n° 8577, lettres de Machet. Voir fol. 12 ou 14 r°, une lettre qui semble adressée à Berruyer ; la même question est traitée dans d’autres passages de la correspondance.

  182. [261]

    Voir col. Buchon, t. XV, p. 232 et suiv.

  183. [262]

    Voir col. Buchon, t. XV, p. 395.

  184. [263]

    Du Boulay, t. V, p. 393 et 408.

  185. [264]

    Du Boulay, t. V, p. 393 et 408.

  186. [265]

    Crevier, t. IV, p. 54.

  187. [266]

    Du Boulay, t. V, p. 408 ; cf. Crevier, t. IV, p. 54.

  188. [267]

    T. XVI, p. 217, 223, 224.

  189. [268]

    Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1431, n° 34.

  190. [269]

    Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1463, n° 114. Pie II parle ainsi de lui-même :

    in minoribus agentes, non sacris ordinibus initiati, cum Basileæ inter eos versaremus qui se concilium generale facere… aiebant.

    Il termine par ces mots :

    Æneam rejicite, Pium suscipite.

  191. [270]

    Pour s’en convaincre, il suffit de lire ces sessions elles-mêmes.

  192. [271]

    Du Boulay, t. V, p. 413, Crevier, t. IV, p. 59.

  193. [272]

    Crevier, t. IV, p. 63. Du Boulay, t. V, p. 415.

  194. [273]

    Crevier, t. IV, p. 63.

  195. [274]

    Du Boulay, t. V, p. 416.

  196. [275]

    Crevier, t. IV, p. 63

  197. [276]

    Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1436, § 2 et seq.

  198. [277]

    Voir l’histoire de ces burlesques scandales dans Patricius, reproduite dans les Acta conciliorum de Hardouin, t. IX, col. 1131, dans l’Histoire de l’Église gallicane, an. 1437, etc.

  199. [278]

    Patricius, ibid. ; Berthier, Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1437.

  200. [279]

    Pour la suite de ces actes voir l’Histoire du conciliabule, les décrets de ses sessions ; les paroles de l’archevêque d’Arles se trouvent dans Ænéas Sylvius, liv. I, p. 57 ; elles sont traduites dans l’Histoire de l’église gallicane.

  201. [280]

    Æneas Sylvius, Concilium basileense, reproduit dans Sponde, Ann. eccles., 143 § XXIV, par du Boulay, t. V, p. 446 circiter.

  202. [281]

    Acta conciliorum, t. IX, col. 1156.

  203. [282]

    Crevier, t. IV, p. 105.

  204. [283]

    Crevier, t. IV, p. 106.

  205. [284]

    Æneas Sylvius, cité par Berthier, t. XVI, p. 382.

  206. [285]

    Du Boulay, t. V, p. 450.

  207. [286]

    Du Boulay, t. V, p. 518.

  208. [287]

    Crevier, t. IV, p. 115.

  209. [288]

    Crevier, t. IV, p. 117.

  210. [289]

    Crevier, t. V, p. 851, De fortuna universitatis.

  211. [290]

    Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1441. Berthier, t. XVI, p. 395.

  212. [291]

    Raynaldi, Annales ecclesiastici, an. 1439, 27.

  213. [292]

    M. de Beaucourt a fort bien exposé la suite de ces négociations dans l’Histoire de Charles VII, t. III, p. 250-283.

  214. [293]

    1. Joann., C. XVII.

  215. [293b]

    Ce ne peut être que l’Université de Paris. L’exposé qui vient d’être fait le prouve surabondamment ; ses historiens nous ont dit que du commencement à la fin tout s’était fait sous son inspiration.

  216. [294]

    Acta concil., t. IX, col. 1005.

    Laici et cleriti infra sacros ordines constitutif ignorantes, inexperti, vagi, dyscoli, profugi, apostatæ, de criminibus condemnati et de carceribus fagientes, nobis et suis superioribus rebelles, et reliqua istius modi monstra concurrerunt.

  217. [295]

    Acta concil., t. IX, col. 1006.

    Sub reformationis specie, quam semper in se horruerunt, venena diffundunt.

  218. [296]

    Acta concil., t. IX, col. 1006.

    Post recessum Joannis XXIII, sic in eadem obedientia nuncupati.

  219. [297]

    La déposition.

  220. [298]

    Personne ne l’était à l’égal des docteurs qui de Paris attisaient le feu à Bâle.

  221. [299]

    Acta concil., t. IX, col. 1004-1008.

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