Tome II : Livre V. La paysanne et l’inspirée travestie par la libre-pensée
337Livre V La paysanne et l’inspirée travestie par la libre-pensée
- La libre-pensée en face de la Pucelle
- La Jeanne d’Arc forgée par Michelet
- La burlesque fillette rêvée par Quicherat
- Les communications surnaturelles de Jeanne falsifiées et calomniées par Quicherat
- Henri Martin, Vallet de Viriville, fantastiques et burlesques explications de la Pucelle
Chapitre I La libre-pensée en face de la Pucelle
- I.
- Embarras de la libre-pensée en face de la Pucelle.
- Elle répudie nombre d’explications de ses pères.
- Ce qu’elle accorde en disant que Jeanne était sincère.
- Elle lui attribue une conscience à rebours.
- Nécessité pour la libre-pensée sous peine de se suicider de travestir l’héroïne.
- II.
- La thèse de la libre-pensée traduite dans les faits par la présence de M. Carnot à Orléans le 7 mai 1891.
- Il est venu pour fuir la fête.
- Suites d’outrages à la libératrice.
- Objet des pages qui suivent.
I. Embarras de la libre-pensée en face de la Pucelle. — Elle répudie nombre d’explications de ses pères. — Ce qu’elle accorde en disant que Jeanne était sincère. — Elle lui attribue une conscience à rebours. — Nécessité pour la libre-pensée sous peine de se suicider de travestir l’héroïne.
De tant de problèmes insolubles que l’histoire présente à la libre-pensée, peu l’embarrassent à l’égal de celui de la Pucelle. Quelle attitude prendre ? Passer sous silence, élaguer le problème ? C’est ce qu’elle fait pour une foule de héros chrétiens, revêtus des splendeurs du surnaturel, la vraie gloire de notre nature, qui ont imprimé sur la race humaine les plus ineffaçables et les plus bienfaisantes traces. Mais ici la Pucelle se dresse en plein courant de notre histoire ; n’en rien dire, c’est rompre la trame de nos annales. Nier les faits ? mille monuments d’une authenticité sans pareille les établissent. Les plus splendides ont été dressés par les ennemis mêmes de la martyre.
Prendre son parti en désespéré ? Lancer la fange contre ce firmament où l’on voit briller comme autant de constellations, tous les dogmes, tous les enseignements, toutes les pratiques catholiques ? C’est imiter les 338réprouvés au fond des enfers. Celui qui a offert sur la terre une des images les plus complètes de leurs fureurs, Arouet-Voltaire, l’osa. Il reste plongé dans l’ignominie de son œuvre. Ses plus frénétiques admirateurs sont obligés de baisser la tête quand on leur dit : Il a écrit la Pucelle.
Parmi les innombrables forfaits de la plume, peu atteignent pareille proportion.
La libre-pensée répudie cette ignominie de son père, et n’admet plus les explications données par ceux qui, à divers titres, furent ses ancêtres. La Pucelle n’est plus, comme pour Bedford, un limier d’enfer ; un suppôt de Bélial, Satan et Béhémot, ainsi que le définissait l’Université de Paris, alors en travail de schisme et d’hérésie ; elle n’est pas non plus, comme pour un du Haillan, un du Bellay-Langey et la tourbe des renaissants, un expédient inventé par le parti français aux abois. La libre-pensée a trouvé le moyen de concilier une admiration à outrance pour la Pucelle, avec le parti pris d’exclure le surnaturel, ou tout au moins le surnaturel catholique. Jeanne ne fut pas l’instrument complaisant du parti national ; elle ne se prêta pas à un rôle d’imposture, elle l’assuma encore moins de son propre mouvement ; elle était sincère, d’une sincérité indéniable… La libre-pensée ne refuse qu’une chose à la libératrice : l’équilibre de ses facultés mentales ; elle était atteinte de la plus incurable des hallucinations.
Elle était donc sincère quand elle affirmait voir en dehors d’elle, depuis sept ans, aussi clairement qu’elle voyait ses prétendus juges, des personnages surnaturels qu’elle nommait ; sincère quand elle affirmait les entendre, souvent, plusieurs fois par jour, leur parler, leur demander et en recevoir des réponses ; bien plus, les avoir palpés et odorés. Elle ne voulait nullement tromper, lorsqu’elle soutenait tenir de leurs communications la connaissance d’un avenir au rebours de toute prévision, que les événements avaient justifié ou devaient justifier, des plans de bataille impossibles que la victoire couronnait, des réponses pleines de justesse, de profondeur, de finesse et de naïveté, sur les questions les plus ardues de la science sacrée. Ses lèvres étaient en plein accord avec sa conscience : mais cette conscience était une conscience pleinement à rebours de toute conscience ; elle lui dérobait la meilleure partie de son moi. Elle lui faisait attribuer à des êtres en dehors d’elle ce qui sortait de son fond et était le fruit de ses conceptions personnelles. Plans stratégiques et coups d’audace militaire auxquels les capitaines expérimentés ne croyaient qu’après le succès, savoir théologique qui eût fait honneur à des docteurs de mérite, vues de l’avenir, de l’avenir le plus insondable, tout cela est le fruit spontané du génie d’une adolescente qui ne sut jamais ni A ni B ; mais, par un phénomène non moins étrange, cette créature si privilégiée, unique, se trompe 339radicalement sur la source, sur l’origine de tant de dons, sur le pivot même de son existence. Au lieu de voir tant de prérogatives jaillir du fond de sa nature, elle s’obstine à les rapporter à des êtres en dehors d’elle qu’elle crée de toutes pièces ; elle est hallucinée, elle est aliénée, elle est folle. Hallucination inguérissable, aliénation telle que la vue du bûcher allumé ne l’en fera pas revenir ; elle choisira d’y être jetée toute vive plutôt que de se déprendre de ses folles imaginations.
Qu’on ne fasse pas d’ailleurs à la pauvre hallucinée l’aumône d’une compassion déshonorante ; il n’est permis que de l’admirer ; la cause d’une exaltation si en dehors de toutes celles qui furent jamais observées par la science a une origine sublime ; elle prend sa source dans un amour sans mesure de la patrie.
Telle est, sur Jeanne d’Arc, la thèse actuelle de la libre-pensée. Admettre Jeanne d’Arc telle qu’elle s’est donnée elle-même, telle que l’a vue la Chrétienté, c’est admettre le surnaturel catholique tout entier. Or, de par la libre-pensée, le surnaturel, et tout spécialement le surnaturel catholique, n’existe pas ; il ne saurait exister. Ainsi elle l’a décrété. Qu’on ne lui prouve pas qu’il est rationnellement possible : périsse la raison ! Qu’on ne lui mette pas sous les yeux un fait aussi indéniable que celui de la Pucelle qui le fait resplendir dans toute son amplitude : périsse l’histoire ! Ainsi le veut, ainsi l’ordonne la libre-pensée, stat pro ratione voluntas. Mais au moins faut-il vouer au mépris celle qui n’a vécu que du surnaturel, c’est-à dire de rêveries sur lesquelles la libre-pensée dédaigne d’abaisser son regard ? Nullement ; qu’on lui dresse des statues : aucun personnage n’en fut plus digne.
Ce que semblable thème inspire à la libre-pensée de non-sens, d’outrages à la raison, à l’histoire, à l’héroïne, un fait éclatant le mettait, il y a deux ans, en pleine lumière, à la fête du 8 Mai, à Orléans. Il est connu de tous. Il faut le rappeler pour faire ressortir ce que la logique faisait avouer à un sectaire : le prêtre, c’est-à-dire le catholique, est seul à l’aise pour admirer Jeanne d’Arc516.
II. La thèse de la libre-pensée traduite dans les faits par la présence de M. Carnot à Orléans le 7 mai 1891. — Il est venu pour fuir la fête. — Suites d’outrages à la libératrice. — Objet des pages qui suivent.
La municipalité d’Orléans invita, en 1891, M. le président de la république à venir assister à sa fête du 8 Mai. Heureuse inspiration, la France tout entière, dans la personne de son premier magistrat, était conviée à 340rendre hommage à celle qui, pour être la libératrice particulière d’Orléans, n’en est pas moins la libératrice de la France entière. C’était fournir à la république l’occasion de se donner un lustre qui manque à nos anciens rois. Aucun d’eux, n’a assisté à la fête du 8 Mai, ni par lui-même, ni par la délégation de l’un des grands dignitaires de la couronne. Si c’était une erreur, on serait heureux d’avoir une ingratitude de moins à relever envers la céleste envoyée. Le premier mouvement de M. Carnot fut d’accepter. Il n’avait pas sans doute consulté les loges. Elles lui ont fait changer en une série d’outrages envers l’héroïne ce qui, dans sa première pensée, était vraisemblablement un solennel honneur à sa mémoire. M. le président sait ce qui s’est passé dans le for intime de sa conscience ; et nous n’avons pas à plaider les circonstances atténuantes, mais c’est un droit pour tous d’indiquer la signification des faits.
M. Carnot se flatte s’il croit avoir assisté à la fête de la délivrance d’Orléans, il est vrai de dire qu’il ne s’est déplacé que pour la narguer et la fuir. Orléans ne fut pas délivrée le 7, mais le 8 mai. Dès le 8 au matin les troupes anglaises se rangeaient en front de bataille, si bien que l’on se demandait si ce n’était pas pour provoquer un engagement. C’était un dimanche. La messe se célébrait en plein air ; Jeanne, blessée de la veille, y assistait armée à la légère. La messe finie, elle demanda si les Anglais les regardaient de front ou tournaient le dos.
— Ils tournent le dos et se dirigent vers Meung, lui fut-il répondu.
— Laissons-les, repartit-elle, nous les aurons une autre fois.
Dès ce moment Orléans était délivré ; les Anglais avaient mis précipitamment le feu à leurs bastilles. Dès ce moment aussi, commençait la fête qui, depuis quatre-cent-soixante-cinq ans ans n’a été interrompue que durant les noires années de la première république. Ce fut, comme à Béthulie, un immense cri de reconnaissance vers le Ciel ; la chaire dit pour la première fois ce que Dieu avait opéré par la nouvelle Judith ; comme à Béthulie, on parcourut processionnellement les lieux, théâtres des merveilles opérées durant trois jours de miracles, et comme à Béthulie, la nouvelle Judith était dans les rangs. M. Carnot est venu à Orléans, à en juger par les faits, pour se dérober à la solennité. Arrivé le 7 à midi, il en partait le soir à dix heures. La signification de ce départ précipité est accrue par les actes qui ont rempli les heures que M. le président a passées à Orléans. Il aurait pris à tâche de vouloir multiplier les outrages à la mémoire de l’héroïne qu’il y eût difficilement mieux réussi. Le programme était digne de la maçonnerie qui l’avait probablement dicté.
La secte que Grégoire XVI a définie la sentine dans laquelle sont condensées toutes les hérésies, tous les blasphèmes, toutes les turpitudes que le génie du mal a vomies sur la terre dans les âges précédents
, la maçonnerie a eu les honneurs d’une audience solennelle, lorsque 341M. Carnot était censé répondre à une invitation faite pour honorer la Pucelle. Impossible de mieux encourager tout ce que la Pucelle a poursuivi avec autant d’acharnement que l’envahisseur même. Sa guerre au blasphème était implacable ; quoi de plus terrible que la lettre écrite en son nom et avec son approbation aux Hussites, ces francs-maçons du XVe siècle ? Ce que la franc-maçonnerie poursuit avec la rage de l’enfer, c’est Celui qui est Jeanne tout entière, Notre-Seigneur Jésus-Christ ; Jeanne, on ne le redira jamais trop, a sans cesse répété qu’elle n’agissait que pour obéir aux ordres du Verbe fait chair ; qu’il était la raison de toutes ses œuvres.
M. Carnot a inauguré à Orléans un lycée de filles. Qu’est-ce à dire ? une maison d’éducation d’où sont officiellement bannies toutes les pratiques qui, nous l’avons vu, furent si chères à l’adolescente de Domrémy, d’où est banni le seul livre que Jeanne eut désiré pouvoir lire : le Catéchisme, l’Évangile.
M. Carnot a assisté au défilé des troupes, à la nuit tombante. Par la place qui lui a été probablement assignée, qu’il a certainement occupée, il a fait de sa présence un non-sens, et un nouvel outrage à l’héroïne. Ce défilé est commémoratif de ce qui se passa le 7 mai au soir 1429. Les imprenables Tourelles venaient d’être prises après un combat qui avait commencé au lever du soleil. La vierge guerrière avait été blessée. Quel besoin de repos elle devait ressentir, elle, et avec elle tous ceux qui avaient porté les fatigues d’une si rude journée ! Un besoin était plus urgent pour tous, celui de faire monter vers le Ciel l’hymne de la reconnaissance. Orléans tout entier se porta à Sainte-Croix, à l’église cathédrale. Elle n’est nullement située sur le chemin de l’héroïne à son hôtel, celui du trésorier Boucher ; mais bien plutôt à l’opposite. C’est pour rappeler et renouveler l’action de grâces que chaque année, à l’entrée de la nuit, les soldats partent de la rive gauche, du lieu où se trouvaient les Tourelles, franchissent le pont et s’avancent vers Sainte-Croix. La foule est massée sur la vaste place qui entoure l’édifice ; le clergé est sur le perron ; la municipalité part de l’hôtel de ville ; le maire porte un étendard destiné à figurer l’étendard de la Pucelle ; il le remet entre les mains de l’évêque ; en même temps les tours de l’édifice s’embrasent ; le clergé entre dans l’église et entonne le Te Deum. M. Carnot s’est tenu loin du terme du défilé ; son estrade était dressée dans une rue adjacente, comme celle d’un curieux qui tient à rester étranger à l’acte qui s’accomplit.
M. Carnot pouvait se retirer. Qu’il en ait eu conscience ou non ; il avait mis en action, d’une manière éclatante, le programme d’insultes dont, sous couleur d’admiration et d’hommages, se rend coupable envers la plus pure de nos gloires l’école historique libre-penseuse.
342La vie de la libératrice est un non-sens pour elle. Tous les mobiles auxquels elle prétendait obéir sont des chimères écloses d’un cerveau halluciné. L’injure faite à l’héroïne n’est-elle pas dépassée par l’injure faite à la raison ? Après le crime et l’iniquité, quoi de plus ignominieux que la folie sur un point qui, d’après l’héroïne, est toute la raison d’être de son existence ? Quelle explication que celle qui donne l’hallucination comme la raison des merveilles qui la remplissent ? Depuis quand l’hallucination donne-t-elle la vue nette de la solution des difficultés les plus inextricables, le courage pour entreprendre de les surmonter et les surmonter en réalité, l’ascendant pour se créer des auxiliaires, c’est-à-dire, dans le cas présent, susciter une armée ; la constance pour poursuivre l’œuvre en dépit de l’abandon des intéressés, et peut-être de leur trahison ? Qui ne sait que l’hallucination produit des effets diamétralement opposés ; qu’elle est, alors surtout qu’elle est persévérante, toute infirmité pour l’esprit, toute faiblesse pour le cœur, un juste sujet de mépris de la part d’autrui ; qu’elle procède par soubresauts et sans suite, et vient promptement se heurter aux réalités qui n’en existent pas moins pour être méconnues ? Donner sérieusement pareille explication, c’est se montrer atteint du mal ignominieux qu’on ose bien attribuer à la merveilleuse enfant. Ces considérations ont été développées dans Jeanne d’Arc sur les autels517.
Le but du travail qui va suivre est de montrer ce que la libre-pensée substitue à l’angélique figure que tant de témoins nous ont fait connaître ; ce que deviennent entre ses mains les documents les plus irréfragables ; quelles fantaisies elle met à la place ; comment, par horreur du miracle, elle nous donne une vraie chimère absurde, impossible.
Non seulement elle invente de toutes pièces une Jeanne d’Arc qu’on ne vit jamais ; elle étend ses fantaisies sur le milieu qui l’a vue naître, les personnages qui se rattachent ou qu’elle rattache violemment à sa personne.
Ce serait être infini que de vouloir relever toutes les incohérences auxquelles la sainte fille sert de thème. Il suffira de s’attacher à réfuter ceux que la libre-pensée proclame ses maîtres. En tête il faut placer celui qui a vulgarisé l’explication aujourd’hui en vogue, l’explication de l’héroïne par l’hallucination. C’est Michelet. Il l’a donnée en style d’oracle, d’hiérophante, qu’on n’a qu’à écouter, sans se permettre de le contredire. Quicherat, dans ses Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, a apporté à la nouvelle théorie l’autorité acquise par la publication du Double Procès, et par son renom d’écrivain honnête et modéré. Plus récemment, 343M. Siméon Luce, dans sa Jeanne D’arc à Domrémy, a essayé de la fortifier par l’appareil d’une érudition dont il faudra montrer l’inanité et la fausseté, puisqu’elle a ébloui bien des catholiques, au point de faire ranger parmi ceux qui ont bien mérité de la Pucelle l’écrivain qui a traité son histoire comme Renan a traité l’Évangile. Si à la réfutation de ces trois écrivains, nous ajoutons quelques citations empruntées à Henri Martin, à Vallet, soi-disant de Viriville, nous aurons, croyons-nous, mis le lecteur en état d’apprécier les procédés de la libre-pensée vis-à-vis de la plus belle figure de notre histoire, et vis-à-vis du surnaturel en général.
D’accord sur la conception-mère : l’hallucination, ces auteurs s’empruntent souvent les diverses fantaisies par lesquelles ils prétendent l’étayer. Pour éviter de fastidieuses répétitions, la réfutation sera placée sous le nom de celui qui semblerait devoir leur donner plus d’autorité, ou les a mise le premier en vogue.
344Chapitre II La Jeanne d’Arc forgée par Michelet
- I.
- Éloges donnés à la Jeanne d’Arc de Michelet.
- Fine critique de Sainte-Beuve.
- Michelet apprécié par Proudhon et l’abbé Freppel.
- Application à sa Jeanne d’Arc.
- II.
- Le passage dans lequel Michelet expose son explication de la Pucelle.
- Discussion détaillée de chaque assertion.
- Faussetés, falsification de textes ; non-sens ; absurdes conséquences.
- III.
- La Pucelle rattachée par Michelet à l’Imitation.
- Ses contre-vérités historiques, à propos de l’Imitation, sur les théologiens du XIIIe et du XVe siècle.
- Sa ridicule assertion sur les noms de baptême.
- Impudente promiscuité de noms.
- Comment il se moque du lecteur et espère l’éblouir.
- IV.
- Dans quel état se trouvaient, d’après lui, les habitants de Domrémy pour entendre la lecture de l’Imitation.
- Ses mièvreries.
- Longue réfutation de son assertion que l’idée de patrie date de Jeanne d’Arc.
- D’où venait à la Pucelle la pitié pour la France.
- La source de l’amour de l’ancienne France pour la patrie.
- Impudence de ceux qui reprochent aux siècles du moyen âge de n’avoir pas aimé la France.
- V.
- Manières dont Michelet écarte la question.
- Contradictions.
- Il place l’originalité de la Pucelle dans une puérilité.
- D’après la raison et la Pucelle, l’œuvre entreprise n’aurait pas été bon sens, mais démence, sans un secours surnaturel.
- Réfutation détaillée.
- Creuses divagations inspirées par l’assertion de Michelet.
- Spécimen : Vallet de Viriville.
- VI.
- La vaillance de la Pucelle différente de celle des femmes de son époque.
- Pasquinade de Michelet à propos des visions.
- Les visionnaires ne prouvent rien contre les vrais inspirés.
- Michelet ne cite que des contrefaçons de la sainteté.
- Comment Quicherat exploite l’idée émise par Michelet.
- Discussion et réfutation des assertions de Quicherat : sainte Brigitte ; Marie d’Avignon ; appel prétendu de l’Université.
- VII.
- Suite des fausses assertions de Michelet.
- Ce que deviennent sous sa plume les Rogations, les combats d’enfants, les mendiants recueillis pour la nuit.
- Mignardises.
- Faussetés des sentiments prêtés à Jeanne.
- VIII.
- Baudricourt n’a pas consulté la cour.
- Impudente calomnie contre Yolande.
- Contre-vérités sur la Dumay ; sur les sentiments de Charles II.
- Autant de mots, autant de faussetés sur l’entrevue de Nancy.
- La cour n’était pour rien dans l’embuscade dressée à Jeanne sur le chemin.
- Quelques-unes des fantaisies et des faussetés de M. Luce à propos de l’entrevue de Nancy.
I. Éloges donnés à la Jeanne d’Arc de Michelet. — Fine critique de Sainte-Beuve. — Michelet apprécié par Proudhon et l’abbé Freppel. — Application à sa Jeanne d’Arc.
Dans ses Aperçus nouveaux, Quicherat a dit de Michelet :
Michelet, dans les pages consacrées à la Pucelle, a surpassé les autres et s’est surpassé 345lui-même518.
Tirées des volumes de son Histoire de France, ces pages ont formé un petit in-18, qui, croyons-nous, doit se trouver entre les mains des jeunes filles qui aspirent à faire authentiquer leur savoir. Henri Martin s’excusait d’imiter son émule dans les termes suivants :
La vie et la mort de la vierge de Domrémy avaient déjà été racontées par un maître et publiées dans un format populaire avec un éclat qui nous eût interdit de revenir sur ce sujet, ou du moins d’en faire l’objet d’une publication spéciale, si des documents d’une importance capitale n’eussent été récemment mis au jour par un savant à qui nous ne saurions trop en rendre grâces519.
Double hommage ; si le maître est Michelet, Quicherat est le savant. D’après M. Luce :
Michelet est un voyant qui a appliqué à l’étude de l’histoire une intuition parfois profonde520.
Pourquoi faut-il dire qu’il serait possible de grossir ces éloges par des citations empruntées à des auteurs catholiques qui se donnent comme des admirateurs de l’envoyée du Ciel ! Un fin critique, libre-penseur bien avéré, a vu plus clair et mieux jugé quand il a dit :
Pauvre Jeanne d’Arc ! des historiens distingués, Henri Martin et Michelet lui doivent d’avoir fait des chapitres bien systématiques, et un peu fous.
M. Joseph Fabre, chez lequel cette perle de Sainte-Beuve est cueillie, croit devoir tempérer pareille exécution par la note suivante qui pourrait bien la compléter :
Pour délirer comme Michelet il faut du génie.
Le propre du génie étant de sortir des limites communes, le délire de Michelet doit atteindre des proportions phénoménales. L’atténuation de Sainte-Beuve se trouve ainsi heureusement corrigée, et l’un peu fous doit se traduire : tout à fait fous.
Michelet n’était pas autrement jugé par celui de ses pairs qui, dans un de ses moments lucides, appréciait ainsi son talent :
Prenez un paon, un bouc, un hanneton, un coucher du soleil, de la marjolaine, du poison, des paysages, de l’extase, enfin l’idée de Dieu à la manière des Allemands, mettez le tout dans un vase, pilez, broyez, recouvrez de terreau. Au mois d’avril, il en sortira un vieillard sautillant, vaniteux, et lubrique : un Michelet521.
On vient d’entendre Proudhon.
Un jeune ecclésiastique, dont l’Église et la France portent un deuil qui ne semble pas devoir de sitôt finir, le futur évêque d’Angers, alors l’abbé Freppel, au sortir d’une leçon où il s’était glissé en habits séculiers, exprimait ainsi, avec le laisser aller d’une correspondance familière, l’impression que lui avait laissée le professeur du Collège de France :
Quand Michelet 346entra, applaudissements frénétiques. J’étais tout yeux et tout oreilles pour le prophète. Quel ne fut pas mon étonnement en entendant l’homme le plus bête et le plus plat que j’aie entendu de ma vie ! Je m’attendais du moins à un beau parleur, à un geste, à une action puissante. Quelle illusion ! Michelet parle péniblement ; pas une phrase élégante ou bien tournée. Le dernier cuistre de l’Université parle mieux. Je t’avoue que je ne fus pas indigné. Ce qu’il disait était tellement stupide que je fus pris d’un violent accès de rire… Sa thèse était celle-ci : Le christianisme n’est qu’un mensonge. Il ne peut donner la fraternité, parce qu’il refuse la liberté. Tu crois peut-être qu’il a fait quelques efforts pour prouver la thèse. Point. Il a parlé de tout, excepté du sujet annoncé522.
La parole écrite n’a pas les défauts signalés par le sagace auditeur dans la parole parlée. Elle est forte en couleurs, ardente d’une chaleur d’orgueil incommensurable qui donne le vertige au lecteur, l’emporte à travers tous les espaces sans lui permettre de réfléchir, et le laisse à la fin ébloui, frissonnant, comme à la suite d’une chevauchée effrénée avec le génie du mal.
À cette restriction près, le double jugement de l’abbé Freppel et de Proudhon caractérise à merveille les réflexions suggérées non par une simple lecture, mais par l’étude attentive, la plume à la main, des pages dans lesquelles l’auteur de la Sorcière s’est surpassé lui-même.
Parler de tout, affecter un savoir universel, affirmer avec un ton d’oracle des contre-vérités aussi outrageantes pour le bon sens que pour la vérité historique, ne rien prouver ou ne donner que des preuves aussi peu fondées que la thèse, déplacer hardiment la question, affecter une sentimentalité fausse et toute d’imagination, mêler le paysage à l’évocation rapide d’une foule de personnages qui hurlent de se trouver ensemble, fondre tout cela en courant, c’est bien Michelet dans les chapitres consacrés à Jeanne d’Arc, à peu près les seuls qui aient inspiré les présentes appréciations. Par suite, ce sont bien ces chapitres si justement qualifiés par Sainte-Beuve de bien systématiques et de fous. Ils ne renferment pas une phrase qui ne demande une protestation au nom de la raison et des faits. Il faudra nécessairement se borner.
II. Le passage dans lequel Michelet expose son explication de la Pucelle. — Discussion détaillée de chaque assertion. — Faussetés, falsification de textes ; non-sens ; absurdes conséquences.
Commençons par le passage où il donne de la jeune fille l’explication devenue depuis l’explication de la libre-pensée. Cette explication a été 347préparée de loin, comme il sera bientôt exposé. Elle est donnée en termes éblouissants. La blessure est faite avec un poignard d’or, et couverte d’un voile de pourpre.
Après avoir fait de la Lorraine une description où tout se trouve, les forêts, les chasses des rois mérovingiens, l’abbesse de Remiremont, et même des anecdotes ; après avoir tracé de l’éducation de la jeune fille un tableau mignard et faux, placé avant les premières apparitions plusieurs faits qui leur sont postérieurs ; s’être appesanti sur un phénomène physiologique propre à la femme, dont l’absence n’a rien d’étonnant chez une enfant de douze ans, voici enfin comment il présente sa découverte et lance son εύρηκα ; je l’ai trouvé.
Née sous les murs mêmes de l’église ; bercée du son des cloches et nourrie de légendes, elle fut une légende elle-même, rapide et pure. De la naissance à la mort, elle fut une légende vivante… Mais la force de vie exaltée et concentrée n’en devint pas moins créatrice. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées, elle en faisait des êtres, elle leur communiquait du trésor de sa vie virginale une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde. Si poésie veut dire création, c’est sans doute la poésie suprême523.
Où est ici la poésie, la création ? Raisonnons froidement, et pesons les mots. Née sous les murs mêmes de l’église, à cela près qu’elle en était séparée par le jardin de son père et le cimetière. À cette époque, la cathédrale de Troyes ayant subi un incendie, a-t-il été dit, fut recouverte en chaume, tant la misère était grande. Que devait être l’église de la minuscule annexe de Greux ? Jollois nous a dit que, même au commencement de ce siècle, malgré de nombreuses restaurations elle était restée fort pauvre.
Bercée du son des cloches : combien y en avait-il à Domrémy ? Quel était leur calibre ? On peut le conjecturer par ce qui vient d’être dit. L’incendie dut fondre peut-être l’unique qui s’y trouvait. Perrin, le sonneur, nous a dit qu’il se faisait doucement tancer par Jeannette pour ne pas sonner exactement les complies. Michelet a mis en circulation dans son école la passion de Jeanne pour le son des cloches. En attendant de prouver qu’il n’y a pas l’ombre d’un texte qui l’affirme, constatons sa manière de l’établir. Il cite ces paroles de la déposition de Perrin :
Promiserat ei dare lanas… ut diligentiam haberet pulsandi524.
Il a laissé le régime completorias (les complies), au bout de la plume. La falsification est matériellement tangible. Elle peut nous faire apprécier celles qui le sont moins.
Nourrie de légendes : Qu’en sait-il et que veut-il dire ? Nourrie de la vie des saints probablement. Il nous a dit plus haut, et en cela il est d’accord 348avec Jeanne, qu’elle tenait tout son savoir religieux de sa mère. Ce savoir n’allait pas loin, puisque son dernier confesseur assure qu’elle savait à peine, Pater, Ave, Credo. Qu’en était-il à douze ans ? Jeannette n’a jamais su lire. Sa mère en savait-elle davantage ? D’après Michelet, Jeanne méditait déjà à douze ans l’histoire de Gédéon, de Judith, de sainte Marguerite, de saint Michel, se nourrissait des récits qui sont le fond de la légende dorée ; et la trésorière de Bouligny dépose qu’à dix-huit ans, en dehors de sa mission, elle ne savait rien525 ! Isabelle Romée, chargée d’un nombreux ménage, aurait donc trouvé le loisir d’enseigner, sous les formes d’histoires de veillées, comme dit encore Michelet, ce qu’ignorent les bachelières de nos jours, la partie historique de l’Ancien et du Nouveau Testament, et les Vies des saints. Elle aurait inculqué cet enseignement, alors que Domrémy était dans l’état que le romancier décrit ainsi quelques lignes plus loin :
Ce n’était pas sans doute tous les jours l’assaut et le pillage, mais bien plutôt l’attente et le tocsin, le réveil en sursaut, et dans la plaine, au loin, le rouge de l’incendie526.
Quelle mère ! quelle fillette que celle qui, sous pareil horizon, savait savourer les légendes de la Vie des saints, et devenait ainsi rapidement une vive et pure légende, une légende vivante !
Ici encore, le lecteur qui ne se laisse pas emporter par le mirage des mots, se demande ce qu’il faut entendre. L’auteur l’entend-il lui-même ? Veut-il dire que l’histoire de Jeanne, la mieux prouvée des histoires, peut fournir à une leçon du Bréviaire un récit aussi beau, aussi merveilleux que tous ceux qu’il renferme ? Parfaitement vrai ; mais du même coup cette légende confirme la vérité historique de celles que renferme le livre de la prière catholique. L’école libre-penseuse, et une école sous ce rapport plus dangereuse encore, parce qu’elle n’est pas hors de la forteresse catholique, ne sont pas fondées à les écarter dédaigneusement de l’histoire sous le voile de ce mot amphibologique : légende. L’intention de Michelet n’est certainement pas de protester contre l’abus du mot légende. Veut-il dire que ce n’est là qu’un fait imaginaire ? Que signifie dès lors le mot légende vivante, et son récit tout entier ? Le mot légende n’est donc là que pour amuser l’imagination du lecteur.
La vie de la petite Jeannette ne fut jamais ni exaltée, ni concentrée, avant les premières apparitions, moins encore que dans la suite. Que le lecteur se rappelle ce que les témoins nous en ont dit. Au lieu de se concentrer, les forces de sa vie passaient à donner au corps son développement régulier ; elles étaient dépensées aux travaux si variés d’un ménage 349de laboureur, travaux auxquels l’enfant se portait de sa meilleure ardeur.
La force créatrice est tout entière dans celui qui forge de semblables chimères, enjolive si splendidement le brevet de folie qu’il délivre à la fillette de Jacques d’Arc. Il est incontestable que les tons sont parfaitement ménagés.
La jeune fille à son insu, — la pauvrette n’est pas coupable, — créait pour ainsi parler. Le pour ainsi parler est admirable comme transition.
Elle réalisait ses propres idées : elle en faisait des êtres. Voilà le grand secret lancé : elle faisait ce que l’on fait dans le rêve, ce que font les malades atteints de délire, ce que font les hôtes des maisons de santé ; elle donnait une existence réelle, extérieure, visible, palpable, avec la parole et l’action, à ce qui n’existait que dans son imagination : en langage vulgaire : elle était folle. Mais où serait l’habileté du prestidigitateur littéraire s’il disait crûment pareille infamie ? Après avoir fasciné le lecteur pour qu’il puisse ne pas être révolté, il faut le fasciner encore pour qu’il ne s’arrête pas à considérer la mortelle blessure. Aussi quelle envolée dans la phrase qui suit !
Elle leur communiquait du trésor de sa vie virginale une splendide et toute-puissante existence à faire pâlir les misérables réalités de ce monde. Garder jusqu’à la treizième année le trésor d’une vie virginale est un mérite commun aux fillettes qui ont vécu dans un milieu chrétien. Ce qui est hors de toute raison, et constituerait une vrai monstruosité, c’est qu’à cet âge, partout, mais particulièrement au fond d’un village, une fillette de laboureurs rêvât batailles, guerre, expulsion d’un envahisseur tout-puissant, s’exaltât au point de créer autour d’elle une multitude de personnages célestes qui l’appellent à accomplir l’œuvre. Quand donc semblables pensées ont-elles du commencer à hanter la petite tête de la fillette ? Il a bien fallu une incubation, une fermentation ardente et longue pour qu’elle en soit venue à réaliser ainsi ses propres idées, à en faire des êtres. Ce n’est pas trop de quatre ou cinq ans, ce qui supposerait que c’est à neuf, huit, ou même sept ans qu’elle a commencé à rouler semblables pensées dans sa cervelle.
Si poésie veut dire création, c’est là sans doute la poésie suprême. Oui, sans doute, chez celui qui imagine semblable conception. C’est la poésie d’un souverain délire, écrivant des chapitres non seulement systématiques, mais entièrement fous.
La conception générale de Michelet mise en lumière, revenons sur nos pas et voyons comment il a préparé le lecteur à l’entendre. Il s’y est pris de loin.
III. La Pucelle rattachée par Michelet à l’Imitation. — Ses contre-vérités historiques, à propos de l’Imitation, sur les théologiens du XIIIe et du XVe siècle. — Sa ridicule assertion sur les noms de baptême. — Impudente promiscuité de noms. — Comment il se moque du lecteur et espère l’éblouir.
Le quatrième volume de l’Histoire de France de Michelet s’ouvre par un chapitre sur le livre de l’Imitation. Il y rattache Jeanne d’Arc, dont 350il ne parle cependant, ex professo, que deux chapitres plus loin.
L’Imitation de Jésus-Christ, sa passion reproduite dans la Pucelle, telle fut la rédemption de la France… L’esprit de l’Imitation fut pour les clercs patience et Passion ; pour le peuple ce fut l’action, l’héroïque élan d’un cœur simple. Et qu’on ne s’étonne pas si le peuple apparut ici en une femme… si la sainte se fit soldat527, etc.
Il faudrait un volume pour relever les divagations de celui dont l’abbé Freppel disait qu’il avait parlé de tout excepté de son sujet. Rien de plus saillant dans les chapitres, objets de cette étude. N’ayant pas de prétention à un savoir universel, il faut pour juger de celui qu’affecte le prétendu historien, s’arrêter à ce qu’il se permet d’avancer dans ses incursions sur un domaine où, par profession, l’on n’est pas tout à fait étranger.
N’affirme-t-il pas que si la vie des saints ne fut qu’une imitation du Christ, le mot ne put être prononcé que tard528, comme si l’apôtre saint Paul n’avait pas dit : Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ529 ? Ne cite-t-il pas à sa barre le plus exact et peut-être le plus chrétien des siècles, en disant qu’au XIIIe siècle, l’imitation du Christ fut trop matérielle, ou trop mystique… que saint François d’Assise en resta à l’imitation du Christ pauvre, du Christ sanglant, aux stigmates de la Passion ? N’affirme-t-il pas que Ludolphe le Chartreux nous propose encore à imiter toutes les circonstances matérielles de la vie du Sauveur ? Ne va-t-il pas jusqu’à dire que sa vie du Christ, les délices des saints des siècles qui ont suivi, est surchargée d’embellissements romanesques qui n’ont rien d’édifiant, tel que le portrait du Sauveur ? Ne dit-il pas qu’au siècle de saint Thomas, de saint Bonaventure, de saint Louis, l’on ne savait pas que pour aimer, il faut être deux, et qu’au lieu de l’union, l’amour aspirait à l’unité, c’est-à-dire à la destruction par l’absorption dans la personne aimée ? Ne fait-il pas au contraire l’honneur de ce qu’il appelle la mesure dans la sagesse à la fin du XIVe et au commencement du XVe siècle530 ?
Pour quiconque est un peu versé dans ces matières, il n’y a vraiment place qu’au violent accès de rire de celui qui devait être Monseigneur Freppel. Dire que le Séraphin d’Assise, pour s’être attaché à imiter le Maître pauvre et souffrant, a oublié de reproduire ses autres vertus, ce serait dire que Notre-Dame de Paris, pour avoir deux tours, n’a pas de nef. Avant Ignace de Loyola, François d’Assise avait enseigné que l’obéissance doit mettre le religieux entre les mains du supérieur comme un corps mort qui se laisse mettre là où l’on veut ; affirmer que Ludolphe veut que nous 351imitions toutes les circonstances matérielles de la vie du Sauveur, par suite la circoncision, la manducation de l’Agneau Pascal, ce serait plus stupide qu’affirmer de nos arsenaux militaires qu’ils fabriquent encore des fusils à pierre, des couleuvrines du XVe siècle ; avancer qu’il propose à notre imitation exclusivement ou principalement l’extérieur de Notre-Seigneur Jésus-Christ est plus sot qu’affirmer que Paris est bâti de huttes en terre ; s’étonner qu’il essaye de nous donner les traits extérieurs du Dieu fait homme, c’est s’étonner que la flamme s’élève au-dessus du bois que le feu embrase ; revendiquer pour la fin du XIVe siècle ou le commencement du XVe la mesure dans la sagesse que l’on refuse au XIIIe et même au commencement du XIVe est aussi fondé que faire de l’Auvergne un pays de plaine et de la Beauce un pays de montagnes !!!
Veut-on un nouveau spécimen de ce que valent ces amas de faits, de noms propres, que Michelet aime à entasser sur les pas de son lecteur ? Qu’on lise ce qu’il écrit sur les prénoms. Parlant de la famille de Jacques d’Arc, il nous dit :
Le fils aîné avait été nommé Jacques, un autre Pierre. Les pieux parents donnèrent à leur fille le nom plus élevé de saint Jean. [Et en note :] Ce prénom est celui d’un grand nombre d’hommes célèbres du moyen âge : Jean de Parme, auteur supposé de l’Évangile éternel, Jean Fidenza (saint Bonaventure), Jean Gerson, Jean Petit, Jean d’Occam, Jean Huss, Jean Calvin, etc. Il semble annoncer dans les familles qui le donnaient à leurs enfants une sorte de tendance mystique… J’ai parlé déjà de l’opposition de Jean et de Jacques531.
Bien systématiques et bien fous de semblables passages. L’opposition entre Jean et Jacques était si bien connue du père et de la mère de la Pucelle que si l’aîné de leurs fils fut appelé Jacques comme son père, ou par diminutif Jacquemin, le second reçut le nom de Jean. L’auteur de la Sorcière trouve ici un double plaisir ; celui de faire une sacrilège promiscuité de noms, car que vient faire saint Bonaventure au milieu de tant d’hérésiarques, d’associer des personnages qui se repoussent de tout leur être, comme d’accoupler Jean Gerson avec Jean Petit et avec Jean Huss, deux personnages que le célèbre chancelier poursuivit au point de faire brûler publiquement les écrits du premier et la personne du second. C’est bien le bouc pour lequel il n’y a pas de différence entre le lis et la vulvaire, qui se plaît à fouler également aux pieds l’un et l’autre.
Un second avantage c’est celui d’éblouir le lecteur ébahi. Qui donc oserait contredire celui qui connaît l’auteur prétendu de l’Évangile éternel, qui sait que saint Bonaventure est aussi Jean de Fidenza ? Temps, 352bibliothèque, culture préalable, tout manque à la plupart des lecteurs pour contrôler ces assertions pressées. Michelet le sait si bien qu’il dote du nom de Jean, l’hérétique Ockham qui s’appelait Guillaume. N’est-ce pas par là qu’il s’acquiert, même auprès de certains écrivains catholiques qui n’ont pas l’œil de l’abbé Freppel, le renom d’homme à intuition profonde ?
IV. Dans quel état se trouvaient, d’après lui, les habitants de Domrémy pour entendre la lecture de l’Imitation. — Ses mièvreries. — Longue réfutation de son assertion que l’idée de patrie date de Jeanne d’Arc. — D’où venait à la Pucelle la pitié pour la France. — La source de l’amour de l’ancienne France pour la patrie. — Impudence de ceux qui reprochent aux siècles du moyen âge de n’avoir pas aimé la France.
Michelet rattache la Pucelle au livre de l’Imitation. Il n’est pas embarrassé par l’objection qu’elle ne sut jamais ni A ni B. Voici comment il y répond :
Peu de gens savaient lire, mais celui qui savait, lisait tout haut ; les ignorants écoutaient d’autant plus avidement : ils gardaient dans leurs jeunes et fraîches mémoires des livres entiers532.
Comme dans la suite, il nous dit que si, à Domrémy, ce n’était pas tous les jours l’assaut et le pillage, c’était l’attente, le réveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre de l’incendie, on est amené par le rapprochement des idées à se représenter les villageois formés en cercle autour du lecteur qui parcourt les feuillets à la lueur de l’incendie, comme l’on doit s’imaginer que le tocsin battait la mesure des danses dont nous ont parlé les témoins.
En présence de si hautes fantaisies, l’appréciation de l’abbé Freppel serait la seule qui convînt. Il n’est pourtant pas permis de s’en contenter, puisque nombre d’assertions du sophiste déguisé en historien tendent à devenir du domaine commun, sont présentées comme des vérités acquises. Des plumes, par ailleurs autorisées, écrivent que l’idée de patrie date en France de la Pucelle ; que c’est dès lors que la France a commencé à être vraiment aimée ! Dans combien de livres et de publications tronque-t-on la phrase si touchante de Jeanne : L’Ange me racontait la pitié qui était au royaume de France ! Tout cela dérive des mièvreries par lesquelles l’historien prétendu termine le chapitre par lequel il rattache la libératrice à l’Imitation, et plus explicitement encore, de la fin de l’introduction mise en tête de sa Jeanne d’Arc en format populaire. On lit dans le dernier texte :
Tout le fond de ce cœur (de la Pucelle) est dans ces mots naïfs, d’accent profond : — La pitié qu’il y avait au royaume de France. — Je n’ai jamais vu de sang français sans que mes cheveux ne levassent. Et encore (n’ayant pas été avertie d’une bataille) : — Méchants, vous ne me disiez pas qu’on répandît le sang de France.
353Ce mot qui va au cœur, c’est la première fois qu’on le dit. Pour la première fois on le sent, la France est aimée comme une personne et elle devient telle du jour qu’elle est aimée. C’était jusque-là une réunion de provinces, un vaste chaos de fiefs, grand pays, d’idée vague. Mais, dès ce jour, par la force du cœur, elle est une patrie. Beau mystère ! touchant, sublime… Elle (Jeanne) aima tant la France ! et la France, touchée, se mit à s’aimer elle-même. On le voit, dès le premier jour qu’elle paraît devant Orléans, Tout le peuple oublie son péril ; cette ravissante image de la patrie, vue pour la première fois le saisit et l’entraîne… Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a donnée pour nous533.
Au lecteur de juger si cette sentimentalité vient du cœur ou de la tête. Quant à l’idée même, voici comment protestaient MM. Boucher de Molandon et de Beaucorps dans leur belle œuvre, l’Armée anglaise vaincue par Jeanne d’Arc :
On a trop répété que l’idée de la patrie française n’existait pas encore à cette époque. C’est une erreur de droit, c’est une erreur de fait534.
Réfutons donc avec quelque étendue un préjugé injurieux à l’héroïne, parce qu’il l’est à la vérité, au bon sens, à dix siècles de notre histoire nationale.
Les institutions féodales transportaient le fief à des maîtres divers, sans que la qualité de ces personnes rompît le lien qui unissait le fief à la patrie. Le droit national et royal restait entier, dit fort bien M. de Molandon. Ce lien était fort, on le rompait difficilement. Saint Louis, par scrupule de conscience, ayant cru devoir céder le Quercy à l’Angleterre, comme faisant partie de la succession d’Éléonore de Guyenne, le patriotique pays en garda rancune au saint roi, au point de ne pas vouloir célébrer sa fête, lorsqu’il fut canonisé.
Une des pages les plus émouvantes pour le cœur français, c’est le chapitre dans lequel Froissart raconte le cri de douleur, les résistances qui s’élevèrent des provinces que le roi Jean cédait à l’Angleterre par le traité de Brétigny. En vain les commissaires anglais se présentaient pour être mis en possession des sénéchaussées, forteresses et châteaux aliénés par le fatal protocole. Il était répondu par les habitants que
cela leur venait à trop grand dommage ; que cela leur était à trop grande dureté de devenir Anglais et spécialement ès lointaines marches de Cominges, de Périgord, et ils s’émerveillaient trop de ce que le roi de France les quittait ; et disaient quelques-uns qu’il n’appartenait aucunement à lui de les quitter, et que par droit il ne le pouvait faire, car ils étaient en la Gascogne ayant de toute ancienneté chartes et privilèges du grand Charlemagne que nul 354roi de France ne pouvait les mettre en ressort à d’autre cour que la sienne.
À une autre extrémité, en Poitou, en Rochelois, en Saintonge,
ce vint à trop grand déplaisir aux barons, aux chevaliers et aux bonnes villes du pays, quand ce fut l’heure de devenir Anglais. Par spécial ceux de la ville de La Rochelle ne s’y voulaient accorder, et s’excusèrent très souventes fois, et différèrent plus d’un an que oncques ils ne voulurent laisser entrer Anglais en leur ville. Et c’est grande merveille des douces et aimables paroles qu’ils écrivaient et réécrivaient au roi de France, le suppliant pour Dieu qu’il ne les voulût jamais quitter de leur foi, ni éloigner de son domaine, ni mettre en mains étrangères, et qu’ils préféraient être taillés tous les ans de la moitié de leur chevance que d’être ès mains des Anglais.
Le roi de France, qui voyait leur bonne volonté et loyauté et entendait très souvent leurs excusations, avait grand-pitié d’eux ; mais il leur mandait et réécrivait affectueusement qu’il leur convenait obéir, ou autrement la paix serait enfreinte et brisée, de laquelle chose ce serait trop grand préjudice au royaume de France ; si bien que quand ceux de La Rochelle virent telle extrémité, et que ni paroles, ni excusations, ni prières, quelles qu’elles fussent, ne leur valaient rien, ils obéirent, et disaient bien les plus notables de La Rochelle :
Nous avouerons les Anglais des lèvres ; mais les cœurs ne s’en mouveront jamais535.
Le patriotisme ne consiste pas en phrases sonores ; encore moins à crier guerre à outrance, en se faisant un piédestal des ruines de la patrie ; les sacrifices en donnent la mesure. Or écoutons à ce sujet un véritable érudit qui ne se contente pas de connaître le titre des sources historiques pour en faire parade, mais qui les exploite consciencieusement, M. Boutaric.
Les communes, (dit-il), exposées aux excursions de l’ennemi, firent preuve pendant le règne du roi Jean d’un admirable patriotisme et d’une remarquable énergie. Les villes du Midi se distinguèrent surtout par leur ardeur à repousser les Anglais. Les registres de la chancellerie du règne de Charles V attestent hautement cette vérité… Les lettres qu’ils renferment se plaisent à raconter les actions héroïques des pauvres gens qui aimaient mieux souffrir les derniers maux que de reconnaître pour roi l’étranger… C’est dans l’histoire de la ville de Nîmes, dont les archives complètes sont parvenues jusqu’à nous, qu’on peut étudier ce mouvement. Les villes se donnaient mutuellement par des courriers avis de l’approche de l’ennemi. Toute la population valide creuse des fossés, abat les maisons qui peuvent gêner la défense, et répare les murailles. Les femmes elles-mêmes ramassent des pierres pour les frondes, remplissent des pots 355de cendres, préparent de l’huile, de la poix et des étoupes pour jeter sur l’ennemi, quand il cherchera à escalader les murs.
La ville est partagée en quartiers, chaque quartier a un capitaine, les citoyens sont répartis en compagnies de cinquante hommes, chaque compagnie se subdivise en dizaines ; le capitaine visite les maisons pour voir si les armes sont en bon état, et fait le guet nuit et jour. Chaque citoyen est soldat536.
M. Boutaric vient de nous faire connaître le patriotisme des habitants du Midi. Voici en quels termes Quicherat nous parle de celui de quelques bourgades des bords septentrionaux de la Meuse, où elles restèrent françaises jusques à quelques mois avant l’apparition de la Pucelle :
On ne saurait trop admirer, (nous dit-il), que de pauvres villages séparés du reste de la France par quatre-vingts lieues de pays ennemi, plutôt que de prêter serment à l’étranger, se soient associés à la fortune d’une poignée de soldats…
Et un peu plus loin :
Les habitants de la contrée échappèrent par l’émigration au joug des Anglais. L’historien Zantflet témoigne qu’ils allèrent à refuge dans le pays de Liège, où ils reçurent un accueil digne de leur fidélité537.
Les villageois de Mouzon et d’autres localités du nord-est de la France du XVe siècle quittent une terre qui ne doit plus être française ; c’est ce que firent, après la prise de Rouen, la plupart des seigneurs normands, a-t-il été rappelé dans notre premier livre.
Un hiérophante sur son trépied n’est pas tenu de savoir ce qu’il a dit dans une autre inspiration, ni de mettre d’accord ses vaticinations. Tel est bien Michelet. Orléans était assiégé depuis sept mois et plus lorsque, d’après lui, Jeanne saisit et entraîna tout le peuple en y montrant pour la première fois l’image ravissante de la patrie. Mais il oublie qu’il a écrit qu’au début même du siège,
les bourgeois montrèrent un zèle extraordinaire. Ils consentirent sans difficulté à laisser brûler leurs faubourgs, c’est-à-dire toute une ville plus grande que la ville538.
N’avait-il pas écrit des femmes :
Elles restèrent bonnes Françaises. Du Guesclin savait qu’il n’y avait rien de plus français en France que les femmes, lorsqu’il disait :
Il n’y a pas une fileuse qui ne file une quenouille pour ma rançon539.
Les femmes font les hommes. Mais puisque, en dépit des contradictions de leur auteur, ces charlatanesques assertions font leur chemin, ne craignons pas d’insister.
Avant d’ouvrir leurs portes à l’étranger, Harfleur, Rouen, Melun, Meaux 356souffrirent des horreurs auxquelles nos récentes résistances ne sauraient être comparées.
Michelet affirme que la Pucelle fit entendre pour la première fois le mot : sang de France, sang français, M. de Molandon et M. de Beaucorps lui répondent éloquemment :
Pas plus que dans la nature matérielle, la production spontanée n’existe pas dans l’ordre des idées et des sentiments. Si la Pucelle parle du sang de France, c’est que ce mot a un sens pour tous ; elle va réveiller un grand écho. Elle sonne l’antique fanfare, et d’illustres morts, de Clovis à Du Guesclin, vont s’agiter dans leurs tombes et faire tressaillir la terre de France sous leurs descendants découragés. Qui donc avait trouvé ces mots de Français reniés, faux Français ? Tout le peuple sans doute. Les Anglais et surtout les Bourguignons craignaient de prononcer le mot de Français. Ils disaient :
les Dauphinois. Charles VII ne devait plus être pour eux que le dauphin viennois540.
Michelet, et bien d’autres à sa suite, tronquant la phrase de Jeanne d’Arc, nous parlent de sa pitié pour le royaume de France. Ils ne veulent pas dire de quelle source cette pitié avait jailli au cœur de l’adolescente. Le texte ainsi mutilé est un non-sens et une ineptie ; on veut dissimuler la vraie source du patriotisme des aïeux, ce qui leur faisait aimer la France comme la plus auguste des personnes.
C’est un non-sens. Comment une fillette des bords de la Meuse, dans un village où, d’après le romancier et son école, si ce n’était pas tous les jours l’assaut et le pillage, c’était l’attente, le tocsin et le réveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre de l’incendie, comment cette adolescente de douze ans, ou si l’on veut de dix-sept, aurait-elle pu embrasser les malheurs de la France et s’éprendre de pitié pour le royaume tout entier ? N’avait-elle pas assez des malheurs du coin de terre où le Ciel l’avait fait naître, et sans aller chercher à les détourner du pays tout entier, ne devait-elle pas d’abord les écarter de la terre natale et du village tant aimé ? N’est-ce pas tout renversement, toute déraison qu’elle ait pensé à délivrer Orléans, sans frapper un seul coup contre ceux qui, assure-t-on, ravageaient sa vallée ? Ne fallait-il pas commencer par en chasser les dévastateurs avant de faire passer la mer aux envahisseurs ?
À cet âge, elle ne peut penser au royaume entier que parce que saint Michel lui a élargi l’horizon et le regard ; elle ne peut l’entourer de sa compassion et de sa pitié, que parce que l’Archange lui verse ces sentiments, tout en élargissant son cœur. Michelet ne parle du prince des célestes milices que pour l’appeler le sévère Archange des jugements et des combats. Cet homme a juré de dénaturer les paroles de la Pucelle, et 357particulièrement la plus belle peut-être de celles qu’elle a prononcées :
— Et me racontait l’Angle la pitié qui était au royaume de France.
Montons plus haut encore. La pitié partait du cœur de celui qui avait pleuré sur Jérusalem et s’attendrissait sur la nouvelle tribu de Juda, sur la France, ce carquois, d’après les papes, passé autour de ses reins pour en tirer ses flèches d’élection, quand il s’agit de défendre ou d’étendre sa royauté parmi les nations.
Saint Michel avait révélé ces choses à celle qui écrivait au duc de Bourgogne :
Celui qui guerroie contre le saint royaume de France, guerroie contre Jésus-Christ, son roi.
Les cheveux lui dressaient sur la tête quand elle voyait couler le sang français, parce qu’elle savait que ce sang était destiné à être versé pour la cause du Christ, et non pas dans des guerres fratricides.
Jeanne était suscitée pour rajeunir l’idéal de si glorieuses destinées. Semblable idéal avait fait de la France la plus chère des patries pour tous ceux qui, à un titre quelconque, pouvaient revendiquer l’honneur d’être au nombre de ses fils. Ils la savaient aimée du Christ depuis les jours de Clovis. Ils l’aimaient de l’amour qu’ils portaient au Christ ; ils voyaient leur mère comme informée par la personne du Dieu fait homme ; voilà pourquoi ils l’aimaient non seulement comme une personne ; mais encore de l’amour même qu’ils portaient à leur Dieu.
N’avons-nous pas entendu le cri qui fut poussé à la suite de la défaite d’Azincourt ? Comment Dieu qui avait tant aimé la France dans le passé a-t-il pu permettre tel désastre ? C’était à mille ans de distance l’écho du cri des premiers jours : Vive le Christ qui aime les Francs !
Sang de France, sang du Christ, sang pour le Christ.
Sache un chacun, (écrit un contemporain de Jeanne qui l’avait précédée de vingt ans dans la vie), sache un chacun que Dieu a montré et montre un chacun jour qu’il a aimé et aime le royaume de France, et qu’il l’a spécialement élu pour son héritage, et pour par le moyen de lui entretenir la sainte foi catholique et la remettre du tout sus, et pour ce Dieu ne veut pas la laisser perdre ; mais sur tous les signes d’amour qu’il a envoyés au royaume de France, il n’y en a point de si grand, ni de si merveilleux que celui de cette Pucelle541.
Cette idée des prédilections du Christ, de la vocation de la France, resplendissant au milieu de cette réunion de provinces, les unissait d’un lien si fort que je ne sais quel célèbre écrivain du XVIe siècle disait que si le Français ne savait pas garder ses conquêtes au-delà des frontières, aucun peuple n’était terrible comme lui pour repousser ceux qui les envahissaient.
358Michelet appelle un vaste chaos de fiefs cette réunion de provinces aux usages si variés. Le corps organique, le corps humain par exemple, en est-il donc moins un pour être composé de chairs, d’os, de nerfs, de sang ? N’est-il pas plus un que le corps composé de parties homogènes ? Pour un mollusque, l’éléphant doit être sans doute un chaos de membres ; pour un troglodyte un palais doit être un chaos de pierres et de matériaux.
C’est le siècle des idées chaotiques qui reproche aux siècles chrétiens de n’avoir su voir dans la France qu’un chaos de fiefs, d’idée vague ! le siècle des déchirements révolutionnaires reproche aux siècles de la chevalerie et des croisades de n’avoir pas su aimer la France !
Le reproche tombe de la plume de ceux qui se réclament soit du genevois auteur du Contrat social, soit de celui pour lequel la France n’est que le pays des Welches :
Je ne suis pas Welche, je suis Suisse,
écrivait le vil personnage auquel notre défaite de Rosbach et l’essor de l’aigle prussien causaient les transports de joie attestés par sa correspondance intime.
Un frisson d’indignation parcourt les veines, lorsque l’on vient à penser que c’est la postérité intellectuelle de pareils renégats qui reproche à la France de Vouillé, de Taillebourg, de Bouvines, de n’avoir pas su aimer la France. On croit voir cette France, de Clovis à Jeanne d’Arc, se lever, s’adresser à ceux qui, sans la désavouer, répètent inconsidérément les calomnies des sophistes, fils de Rousseau et d’Arouet, et détournant la tête de cette tourbe impudemment calomniatrice, dire en les montrant du doigt : Nous avons fait la France de Clovis, de Charlemagne, de Philippe-Auguste, de saint Louis ; ils ont fait la France des trois invasions, des vingt constitutions, de la maçonnerie, de la juiverie, du Panama !
V. Manières dont Michelet écarte la question. — Contradictions. — Il place l’originalité de la Pucelle dans une puérilité. — D’après la raison et la Pucelle, l’œuvre entreprise n’aurait pas été bon sens, mais démence, sans un secours surnaturel. — Réfutation détaillée. — Creuses divagations inspirées par l’assertion de Michelet. — Spécimen : Vallet de Viriville.
Le premier chapitre consacré par Michelet à la Pucelle s’ouvre d’une manière qui mérite d’être qualifiée autrement que de hardie. Impossible de mieux élaguer la question même, pour y substituer une contradiction et une puérilité.
L’originalité de la Pucelle, (dit-il), ce qui fit son succès, ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions, ce fut son bon sens. À travers son enthousiasme, cette fille du peuple vit la question et sut la résoudre. Le nœud que les politiques et les incrédules ne pouvaient délier, elle le trancha. Elle déclara au nom de Dieu que Charles VII était l’héritier ; elle le rassura sur sa légitimité dont il doutait lui-même. Cette légitimité, elle la sanctifia, menant 359son roi droit à Reims et gagnant de vitesse sur les Anglais l’avantage décisif du sacre542.
L’originalité de la Pucelle, c’est son bon sens ! Mais le lecteur a déjà vu le passage dans lequel, un peu plus loin, il nous dit, en termes poétiques, que l’hallucination était son état habituel. Il fait même de cet état le caractère distinctif de la jeune fille en l’appelant une légende vivante, rapide et pure de la naissance à la mort. Bon sens et hallucination, raison et folie forment donc l’originalité de la Pucelle ! Sainte-Beuve n’a-t-il pas eu raison de caractériser comme il l’a fait l’originalité de celui qui accouple ainsi les impossibles ?
Que le bon sens pétille dans les reparties de Jeanne, rien de plus vrai ; c’est une preuve de l’esprit surnaturel qui tout en les lui inspirant lui laissait cependant les caractères d’une jeune villageoise pleine de sens, de naïveté et de rondeur. Mais ce n’est pas là, principalement du moins, que Michelet le fait consister. C’est qu’elle aurait vu la question et aurait su la résoudre. Elle aurait vu qu’il fallait conduire le roi à Reims, et gagner sur les Anglais l’avantage décisif du sacre.
Est-ce assez puéril ? qui ne le voyait aussi clairement que nous voyons aujourd’hui que, pour rendre à la France son intégrité, il faut mettre des garnisons françaises à Strasbourg et à Metz, et gagner sur les Prussiens l’avantage décisif de l’occupation des deux provinces perdues ? Les difficultés étaient alors ce qu’elles sont aujourd’hui. Conduire le roi à Reims, c’était faire lever le siège d’Orléans, nettoyer la Loire, passer sur le corps d’armée de Talbot, et à travers quatre-vingts ou cent lieues de pays ennemi, gardé par de fortes places, arriver à la ville du sacre et s’y installer. Combien il est ridicule de réduire pareille entreprise à une lutte à la course entre les deux rois pour disputer à qui le premier gagnerait l’avantage décisif du sacre ! Le roi de la Tamise n’avait nullement à courir. Reims et la Champagne étaient depuis longtemps acquis à l’Anglais. La domination anglaise ne s’établit nulle part aussi facilement et d’aussi bonne heure qu’à Troyes et dans la Champagne presque entière.
L’originalité du bon sens de la Pucelle ne consistait donc pas à voir ce que l’on ne pouvait pas ne pas voir ; le tout était de réaliser ce qu’une longue suite de désastres faisait universellement regarder comme impossible. L’entreprendre, sans être certaine qu’elle aurait pour elle Celui auquel rien n’est impossible, loin d’être, de la part de la Pucelle, œuvre de bon sens, était au contraire toute démence. Elle le proclame très hautement. Nous l’avons entendue dire que ce n’était pas là œuvre des personnes de sa condition, qu’elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux, qu’entrer 360dans la carrière sans l’ordre du Ciel. Il suffit du bon sens le plus vulgaire pour penser et parler comme elle.
Que veut donc dire le sophiste quand il affirme que les politiques et les incrédules cherchaient à délier le nœud que la Pucelle trancha ? Est-ce qu’on n’avait pas essayé de trancher le nœud à Azincourt, à Crevant, à Verneuil, à Pontorson, à Rouvray ? Ne l’essayait-on pas tous les jours dans les sorties d’Orléans et en maints autres lieux ? Mais le fer se tournant le plus souvent contre ceux qui voulaient couper, ils essayaient de délier, le moins mal possible, ce qu’ils ne pouvaient trancher.
Les mercenaires écossais, lombards, espagnols à la solde du roi de Bourges, l’entourage qui avait suivi sa fortune, les Armagnacs en général, n’étaient guère embarrassés par des scrupules de conscience ; on l’a vu dans notre premier livre ; ils semblent s’être peu occupés de la légitimité de la naissance du roi Charles, qui ne paraît pas avoir été douteuse pour les multitudes fidèles à sa cause. Lui-même n’a conçu là-dessus quelque inquiétude que lorsque l’extrémité du malheur l’a forcé à se demander quelle pouvait en être la raison. Quand Michelet avance sans autre explication que Jeanne le rassura au nom du Ciel, il nous présente l’inspirée comme une exaltée tirant sa force de la seule énergie de ses affirmations. Il fait l’héroïne à son image. Elle donna par la révélation des secrets une preuve convaincante qu’elle était autre chose qu’une hallucinée ou une effrontée ; mais cela suppose révélations, visions, tout comme les victoires par lesquelles elle a conduit le roi à Reims supposent la vaillance des plus habiles capitaines. Voilà pourquoi le plus vulgaire bon sens proclame que l’originalité de la Pucelle, ce qui fit son succès, ce furent les visions, les révélations, par lesquelles le Ciel lui commanda d’entreprendre, lui donna d’accomplir, ce que tentaient en vain les hommes d’armes les plus vaillants et les plus expérimentés : la résurrection de la France. Tout le monde voit qu’avoir conçu sans ordre d’en haut pareil dessein, n’est pas bon sens, mais suprême folie ; l’avoir réalisé sans concours d’une puissance surhumaine, serait un souverain défi à la raison.
La parole de Michel et l’originalité de la Pucelle, ce fut son bon sens
, est trop facilement répétée par les catholiques. Ils ne soupçonnent pas le piège caché et l’insulte au bon sens qu’elle renferme chez l’auteur auquel ils l’empruntent. Dans l’école libre-penseuse, elle donne lieu à de creuses divagations, dont on pourra juger par le spécimen suivant. Il est fourni par un des prétendus tenants de la libératrice, Vallet (de Viriville, en Dauphiné) :
On a donné du génie cette définition : le bon sens élevé à la plus haute puissance. Cette définition que l’on a souvent appliquée à Christophe 361Colomb nous paraît convenir spécialement à Jeanne d’Arc. L’héroïne du XVe siècle nous apparaît comme une femme supérieure par la droiture de son esprit et de son cœur.
(En dehors de sa mission, il n’y a qu’une voix parmi les contemporains pour la dire la plus simple des jeunes filles. Par le caractère et les antécédents, elle ne ressemble en rien à Christophe Colomb.)
Les problèmes les plus ardus de la politique ainsi que de la science humaine se résument en définitive dans des notions claires et simples qui contiennent la solution de ces problèmes. Ceux qui trouvent et appliquent ces solutions obtiennent les applaudissements de la multitude.
(Dans l’impuissance de deviner le sens de ce logogriphe, force est bien d’en laisser le soin au lecteur.)
La France appartenait-elle à la France ou à l’Angleterre ? telle était la question qui se débattait au XVe siècle.
(Au XIXe la question qui se débat est de savoir si l’Alsace-Lorraine restera à la Prusse ou reviendra à la France. Elle est au fond identique à celle du XVe.)
Des incidents, des malentendus, des catastrophes inouïes avaient compliqué ou embrouillé le litige ; des circonstances analogues en empêchaient la solution.
(C’est tout aussi vrai pour l’Alsace-Lorraine.)
Une femme (Isabeau de Bavière) a perdu le royaume, une fille le sauvera.Ainsi s’était exprimé Jeanne au village. On pourrait citer d’elle divers autres mots nobles et fiers équivalents de celui-ci.
(Plus de faussetés que de mots. Jeanne a rappelé une prophétie ancienne qui la concernait à ceux qui la connaissaient déjà. C’est la seule, puisqu’elle proteste n’avoir connu qu’après son arrivée en France celle du bois Chenu. Les mots nobles et fiers abondent sur ses lèvres : ils ne sont pas l’équivalent de celui-là.)
Quant à l’exécution, il s’agissait de marcher, elle donna l’exemple.
(En 1870, pour repousser l’envahisseur, il s’agissait de marcher, Napoléon III donna l’exemple ; il s’agissait aussi de repousser l’armée allemande ; ce fut l’armée allemande qui repoussa l’armée française. Pour reconquérir l’Alsace-Lorraine, il s’agirait encore de marcher, et beaucoup donneraient l’exemple ; mais ce n’est qu’au premier pas, le plus facile. Il faudrait arriver à Strasbourg et à Metz, et là, à vrai dire, est la difficulté.)
L’héroïne subvint dans le détail aux nécessités de sa tâche avec cette même simplicité lumineuse de vue qui présidait à sa mission543.
Subvenir aux nécessités de sa tâche, c’était forcer les Anglais à évacuer leurs bastilles, leurs places de la Loire, les forcer à laisser l’armée de Charles VII atteindre Reims. La simplicité de celui qui écrit que tout cela 362pouvait se faire par un simple coup d’œil est tout à fait lumineuse… de naïveté. Certains hommes ne doutent de rien sur le papier lorsqu’ils se trouvent en présence du surnaturel.
Revenons à Michelet, qui par extraordinaire veut bien s’abaisser jusqu’à donner quelque semblant de preuve.
VI. La vaillance de la Pucelle différente de celle des femmes de son époque. — Pasquinade de Michelet à propos des visions. — Les visionnaires ne prouvent rien contre les vrais inspirés. — Michelet ne cite que des contrefaçons de la sainteté. — Comment Quicherat exploite l’idée émise par Michelet. — Discussion et réfutation des assertions de Quicherat : sainte Brigitte ; Marie d’Avignon ; appel prétendu de l’Université.
L’originalité de la Pucelle, ce ne fut pas tant sa vaillance. Il n’était pas rare de voir les femmes prendre les armes. Elles combattaient souvent dans les sièges, témoin les trente femmes blessées à Amiens, témoin Jeanne Hachette. Au temps de la Pucelle et dans les mêmes années, les femmes de Bohême se battaient comme les hommes, dans la guerre des Hussites544.
Puisque la vaillance, c’est-à-dire les exploits militaires de la Pucelle ne constituent pas son originalité, d’où vient donc l’enthousiasme qu’ils excitèrent non seulement en France, mais dans la Chrétienté entière ? Dunois, Thermes, d’Alençon, de Gaucourt, savaient fort bien que dans les villes assiégées, les femmes prenaient à la résistance la part indiquée par M. Boutaric. On en était témoin à Orléans même. D’où vient donc que tandis que l’on ne mentionne que d’une manière générale le fait de femmes prenant de la guerre ce qui n’est pas absolument incompatible avec leur sexe, le fait de la Pucelle les jette dans la stupeur de l’admiration ? On a vu le portrait lyrique qu’en a tracé Alain Chartier. Ne serait-ce pas parce qu’ils ne confondaient pas ce que peut faire un brave troupier avec ce que l’on admire dans un général consommé ? Qui ne honnirait l’écrivain assez mal avisé pour nier que l’art de la guerre ne constitue pas l’originalité de Napoléon Ier, puisque comme lui, plus que lui, des millions de soldats en ont affronté les périls ? C’est le raisonnement même de Michelet.
Celui par lequel il veut prouver qu’il ne faut pas établir dans les visions l’originalité de la Pucelle ne tient pas davantage. Laissons-le parler ; car il serait difficile de compter les plagiaires qui amplifient son argument.
L’originalité de la Pucelle, je le répète, ne fut pas non plus dans ses visions. Qui n’en avait pas au moyen âge ? Même dans ce prosaïque XVe siècle, l’excès des souffrances avait singulièrement exalté les esprits. Nous voyons, à Paris, un Frère Richard remuer tout le peuple par ses sermons au point que les Anglais finirent par le chasser de la ville. Le Carme breton Connecte était écouté à Courtrai, à Arras, par des masses de quinze ou vingt-mille 363hommes. Dans l’espace de quelques années, avant et après la Pucelle, toutes les provinces ont leurs inspirées. C’est une Pierrette bretonne qui converse avec Jésus-Christ ; c’est une Marie d’Avignon, une Catherine de La Rochelle ; c’est un petit berger, que Xaintrailles amène de son pays, lequel a des stigmates aux pieds et aux mains, et qui sue du sang aux saints jours, comme nous voyons aujourd’hui la béate du Tyrol545.
C’est sans doute parce que tout le monde avait des visions au moyen âge que celles de la Pucelle furent, à Chinon et à Poitiers, soumises à un si long et si rigoureux examen ; que le Sanhédrin de Rouen refusa d’y croire ou les attribua aux esprits infernaux ; digne en cela d’être le père de ceux qui ne veulent pas croire aux miracles de Lourdes, mais sont des adeptes fervents du spiritisme. Il y a longtemps que le Saint-Esprit a dit que la punition de ceux qui rejettent la foi à la vérité qui est charité, serait d’être abandonnés à des esprits d’erreur et de mensonge546. Pour Michelet erreur et vérité c’est tout un. Il y a des perles fausses, donc le diamant le Régent n’est pas une vraie perle. Certains écrivains apportent à des livres d’histoire le souci de la vérité de l’auteur des Mille et une Nuits. Donc il n’y a pas d’histoire ; Louis XIV et Napoléon sont des personnages fabuleux. Ainsi raisonnent Michelet et tous ceux qui rejettent tout commerce avec le monde surnaturel et divin, parce que des fourbes, des illuminés, des magiciens, ont couvert de ce voile des impostures, des rêveries, des inspirations du monde satanique. N’est-ce pas une conclusion contraire qu’il faudrait tirer ? Ne faudrait-il pas dire : Il y a de l’or faux, donc il y a un or véritable ; il y a de fausses visions, donc il en est qui sont réelles et vraies ? Quoi d’étonnant si la contrefaçon s’attache surtout à ce qui est estimé plus précieux ? N’est-ce pas ainsi en toutes choses ?
Michelet, pour éblouir son lecteur, entasse rapidement les noms propres, c’est sa méthode, a-t-il été observé. À beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe. Il est tout aussi facile d’alléguer des faits que très peu de lecteurs ont le loisir et la facilité de vérifier. La libre-pensée attribue au Cordelier Richard, auprès de Jeanne, un rôle qu’il n’y a pas rempli. Il ne s’est jamais vanté d’avoir eu des visions ; aucun historien ne lui en attribue. On ne lit pas davantage que le Carme Connecte se soit glorifié d’en avoir été favorisé. Après avoir réuni des auditoires plus nombreux encore que ceux de certain Carme d’il y a quelque vingt ans, il a, comme le Carme prédicateur de Notre-Dame, avancé et soutenu opiniâtrement des erreurs contre la foi. La législation du temps lui a été appliquée : Connecte a été brûlé.
364Catherine de La Rochelle a été démasquée par la Pucelle qui avertit Charles VII que ses prétendues visions n’étaient que folie et néant. Le berger du Gévaudan, qui n’était pas le pays de Xaintrailles, était-il un instrument, ou un illusionné ? On ne sait guère de lui qu’une chose. Il se donnait comme devant continuer la Pucelle, tombée en captivité, prétendait-il, en punition de son orgueil. Il fut pris parles Anglais la première fois qu’il parut au combat, et fut noyé par eux. Il va être parlé de Pierronne de Bretagne et de Marie d’Avignon. De tous ces personnages, aucun n’a été approuvé par l’Église, et quelques-uns ont été condamnés. Il y avait cependant au temps de Jeanne des voyantes canonisées par l’Église : sainte Liudwine, sainte Colette, sainte Françoise, dame romaine ; de grands thaumaturges, dont il a été parlé dans le chapitre Ier de ce volume. Michelet se garde de les nommer. Pour déprécier l’or, il fait étalage de cuivre, et même de cuivre avarié. Pour ravaler Achille et tous les hommes de guerre, il nous met sous les yeux une bande de Thersites.
Pareille pasquinade n’est pas exploitée seulement par le servum pecus de la libre-pensée. Le grave, l’honnête Quicherat s’y est arrêté avec une complaisance marquée.
Un nombre infini de visionnaires, (nous dit-il), surtout des femmes, se mêlaient de prophétiser. Traitées diversement, selon les dispositions du clergé de leur diocèse, ces créatures allaient au feu ou jouissaient de la considération des saints ; mais, il faut le dire, l’exemple de sainte Brigitte, récemment canonisée, autorisait plutôt les respects que la rigueur. Nous voyons le pape Benoît XIII se servir à Avignon d’une femme de ce genre, dont, pour le dire en passant, les prédictions ne contribuèrent pas peu à faire accepter la Pucelle. En 1413, l’Université de Paris, pour démêler quelque chose à l’état si troublé du royaume, fit appel à la lucidité de tout ce qui avait le don de prophétie parmi les personnes dévotes et menant vie contemplative. Une inspirée de la Bresse faisait l’étonnement de Gerson en 1424. Deux autres sorties de la Bretagne furent suppliciées à Paris, et une troisième de La Rochelle qui avait voulu s’ingérer dans la mission de la Pucelle, et s’était vue repousser par elle, paraît, par esprit de vengeance, lui avoir fait beaucoup de tort dans le parti français. La différence entre Jeanne et toutes ces sibylles, c’est que leurs prédictions n’étaient qu’un pathos dans lequel on pouvait voir toutes choses annoncées, tandis que les siennes portaient sur des faits précis et d’une réalisation prochaine547.
Le ton de Minerve à la place de la fougue de Calchas forme toute la différence entre Michelet et Quicherat. Le thème est le même. Les fausses prophéties pullulent dans les moments de crise ? D’accord. La soif de 365connaître un dénouement plein de péril fait trouver créance à des imposteurs intéressés, à des vaticinations nées de cerveaux échauffés, et par là plus facilement ouverts aux esprits de mensonge. Il n’est certes pas besoin de remonter au XVe siècle pour en trouver des exemples : Il suffirait de remonter le cours de celui qui finit. Le nombre de ceux qui, sous le nom de spirites, d’hypnotiseurs, renouvellent sous nos yeux le spectacle de la décadence romaine, surpasse certainement celui des visionnaires du XVe siècle, qu’il est peu séant à Quicherat de dire infini.
Le jugement qu’il porte sur la conduite du clergé à leur égard est une boutade encore plus indigne de lui. Elle ne se justifie pas plus par la condamnation prononcée par l’Université gallicane et anglo-bourguignonne de Paris contre Jeanne, et Pierronne de Bretagne, qui lui rendait témoignage au nom du Ciel, qu’il ne serait raisonnable de dire que tous nos paléographes trafiquent des manuscrits des dépôts publics dont ils ont la garde, parce que l’un d’eux, des mieux rentés, un Libri, les vendait pour son compte au British Museum. Sainte Brigitte est à l’abri des insinuations mal venues qu’il fait contre la sainte veuve. Les révélations de la Sainte ont été longuement discutées non pas seulement à Bâle, mais sous les Pontificats de Grégoire XI, d’Urbain V, de Boniface IX, de Martin V, à Constance. Quicherat, dans une note, prétend, sur la foi des Acta Sanctorum, dit-il, qu’elles devinrent un livre classique dans les Universités. Les Acta Sanctorum se gardent bien d’avancer semblable énormité ; ils disent seulement que dans les Universités d’Oxford et de Londres l’on soutint de remarquables thèses en faveur du livre des révélations548. Un livre devient-il classique à l’École des chartes parce qu’un des lauréats, ou même l’un des maîtres, en soutiendra la valeur, comme Vallet de Viriville l’a fait contre Quicherat pour la Chronique de la Pucelle ?
Ce qu’il dit en note de Marie d’Avignon n’est pas d’une visionnaire digne de mépris. Elle ne se trompa certes pas en prédisant au roi dément un règne désastreux. Il faut la ranger au nombre des prophétesses qui ont annoncé la venue de Jeanne, puisque, au milieu du tableau des désolations qui passaient sous ses yeux, s’étant récriée sur une armure complète qu’un Ange lui présentait, il lui fut répondu que cet appareil guerrier n’était pas pour elle, mais pour une Pucelle qui viendrait délivrer le royaume. En détournant Charles VI de se soustraire à l’obédience du pseudo-Benoît XIII, elle lui donnait un conseil relativement bon, puisque cette soustraction, qui ne le ramenait pas à l’obéissance au pape légitime, devait être suivie d’une foule d’inconséquences, devait donner naissance à trois papes au lieu de deux, et, ce qui est pire encore, engendrer 366l’hérésie gallicane créée pour des circonstances auxquelles elle devait si malheureusement survivre. Marie d’Avignon voulait prévenir un des plus grands maux de l’Église. L’erreur sur le sujet est légère à côté de celle qui attaque la nature et les privilèges de la fonction elle-même.
Quicherat attribue à tort à l’Université ce qui fut le fait d’un groupe de quelques personnages, parmi lesquels le Carme Eustache de Pavilly et le seigneur de Traînel, le père de Juvénal des Ursins, auquel nous devons le récit du fait. Voici ce récit, légèrement rajeuni :
Ils (les consultants) voyaient bien que les choses tendaient à la destruction finale de la seigneurie. Ils s’enquirent quelles personnes dévotes menant vie contemplative il y avait à Paris, et trouvèrent des religieux et autres, et aussi des femmes. Pavilly alla leur parler en les conjurant de prier Dieu pour qu’il voulût leur révéler à quelle fin et conclusion ces divisions devaient aboutir. Il y en eut entre les autres trois qui rapportèrent trois diverses choses. L’une qu’il semblait à la voyante voir au ciel trois soleils. La seconde qu’elle voyait au ciel trois divers temps, dont l’un était vers le Midi, ès marches d’Orléans et de Berry, clair et luisant ; les deux autres, près l’un de l’autre, vers Paris, qui parfois amenaient des nues noires et ombreuses. L’autre eut une vision dans laquelle elle voyait le roi d’Angleterre en grand orgueil et état, au plus haut des tours de Notre-Dame de Paris, lequel excommuniait le roi de France, qui était accompagné de gens vêtus de noir, et étaient assis sur une pierre au milieu du parvis de Notre-Dame549.
Que le lecteur veuille bien se rappeler le tableau tracé dans le livre Ier de l’état de la France de 1413 à 1428, et qu’il juge si ce que Quicherat appelle un pathos n’est pas le résumé des événements. Une prophétie n’est pas une chronique. Le prophète n’indique que le sommet des faits ; le style figuré lui convient ; ici la figure est facile à pénétrer. Il y eut durant cette période trois soleils embrasés au ciel de la pauvre France qui en fut brûlée : le roi de France, le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne. La seconde prophétesse, sous une autre image, dit la même chose en précisant d’avantage. Le Midi, et plus particulièrement le Berry et Orléans, fidèles au roi de Bourges, formant le parti national, sont le temps clair, puisqu’ils sont le droit et la France qui ne doit pas mourir encore. Le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne sont si près l’un de l’autre que non seulement leurs armes sont unies, mais que parfois leurs terres s’enclavent les unes dans les autres ; les nuées qu’ils amènent sur le royaume y produisent l’ouragan le plus terrible qui l’eût encore dévasté. Quant à la troisième voyante, elle peint sous une image qui n’est que vraie l’entrée si triomphante, malgré une horrible misère, de Henri de 367Lancastre à Paris à la suite du traité de Troyes, en décembre 1420 ; la citation du dauphin à la table de Marbre ; la guerre qui lui est déclarée non seulement par le roi d’Angleterre, mais encore par son cousin le duc de Bourgogne, par sa mère, par son père, par les États. Les fils de l’infortuné duc d’Orléans, et probablement aussi leurs partisans les plus déclarés, portèrent durant de longues années des vêtements de deuil. Il n’est pas besoin de profonde intuition pour voir clair dans ce que Quicherat appelle un pathos où l’on peut voir toutes choses.
Gerson est assez connu de Quicherat pour qu’il ne l’accuse pas de s’étonner sans cause. Ce qui a lieu d’étonner, c’est qu’un chercheur de textes, tel que le directeur de l’École des chartes, les traite avec le peu de, respect dont on verra bien d’autres exemples. D’après le Faux Bourgeois de Paris
auquel il renvoie, la seule Pierronne de Bretagne fut suppliciée à Paris pour avoir soutenu savoir par révélation que Jeanne était bonne et envoyée de Dieu. Sa compagne se rétracta devant le bûcher et fut épargnée. L’aventurière de La Rochelle fut ignominieusement renvoyée à son ménage par la libératrice qu’elle prétendait seconder. Sous leur forme modérée, les développements de Quicherat ne prouvent pas plus que ceux de Michelet.
Omettant chez ce dernier d’autres stratagèmes littéraires par lesquels il prépare le lecteur à entendre que l’adolescente de douze ans faisait des êtres de ses idées, en vrai français s’hallucinait, relevons rapidement quelques-unes des fantaisies qui, sous son autorité, traînent dans bien des travaux sur Jeanne d’Arc, et par lesquelles il prétend expliquer les degrés par lesquels elle s’était élevée à si haute poésie, dit-il, était tombée dans sa folie, dit la raison.
VII. Suite des fausses assertions de Michelet. — Ce que deviennent sous sa plume les Rogations, les combats d’enfants, les mendiants recueillis pour la nuit. — Mignardises. — Faussetés des sentiments prêtés à Jeanne.
Quelques siècles plus tôt, (écrit-il), Jeanne serait née serve de l’abbaye de Saint-Rémy.
Siméon Luce prend occasion de cette phrase pour décerner au maître une attestation d’intuition profonde. Elle ne dépasse pas celle qu’il faut pour lire un manuscrit ou un imprimé, si Michelet pouvait fournir un texte. Il ne s’attarde pas à pareille minutie. Tout indique que c’est une invention de sa part, puisque nous avons vu Gilles de Sorcy disposer en 1261 des dîmes de Greux et Domrémy en faveur de son chapitre de Brixey. Pareille intuition est celle d’un romancier qui appelle ses productions de l’histoire.
Aux Lorrains de nous dire si Domrémy est à deux pas des grandes 368forêts des Vosges ; ce qui est certain c’est qu’en affirmant que les fées hantaient le bois des Chênes, Michelet avance ce que Jeanne proteste n’avoir jamais ouï dire. Il met au compte de tout le village ce que la seule Béatrix Estellin a déposé, à savoir que les fées avaient été exclues de l’arbre des Dames à cause de leurs péchés. Le radotage d’une vieille octogénaire se trouve ainsi le radotage de tous. Voici ce que deviennent sous la plume de Michelet les processions des Rogations qui, encore aujourd’hui, la veille de l’Ascension, prennent la direction de l’arbre des Fées :
Cependant l’Église se défiait toujours des vieilles divinités locales ; le curé pour les chasser allait dire une messe à la fontaine.
Pas plus qu’aujourd’hui on ne disait en ces jours la messe en plein air. Rien ne le prouve. Tout au plus l’on chantait peut-être auprès du trop fameux arbre l’Évangile de saint Jean : In principio.
Jeanne nous a dit n’avoir donné aucune attention aux rêveries parmi lesquelles Michelet avance qu’elle naquit. Le tableau si sombre qu’il trace de ce qu’il appelle la poésie de la guerre, en face duquel Jeannette aurait grandi, est devenu le lieu commun préféré de la libre-pensée. Il sera réduit à ses justes proportions lorsqu’il sera fait justice de tout ce qu’il a plu à M. Siméon Luce de broder de fantastique sur ce sujet.
D’après Michelet,
Jeanne eut sa part dans ces aventures romanesques, elle vit arriver les fugitifs ; elle aida, la bonne fille, à les recevoir ; elle leur cédait son lit, et allait coucher au grenier.
Le romancier larmoie sur ses propres inventions ; pas un mot d’historique en tout cela, à moins qu’il n’ait voulu travestir à ce point les combats séculaires des enfants de Domrémy et de Maxey, et les mendiants que Jeanne amenait chez son père pour la couchée de nuit.
L’exode vers Neufchâteau aurait déterminé le commencement des visions. La plupart des historiens libres-penseurs placent l’émigration à Neufchâteau en 1428 ; c’est vraisemblablement en 1425 qu’elle eut lieu ; la première vision l’avait précédée d’un an ; elle remonte à 1424. Il prête à l’enfant des réflexions qui en feraient un vrai monstre. Son âge, son sexe, sa condition, son degré d’instruction, son caractère, tout absolument les rend impossibles.
Il prétend que la prophétie de Merlin, modifiée selon les provinces, était devenue toute lorraine dans le pays de Jeanne. Nous savons par Jeanne elle-même qu’elle ne l’a connue qu’en France et n’y a ajouté aucune foi. La prophétie qu’elle citait à Laxart et à Catherine Le Royer n’est pas de Merlin ; on ignore son auteur : Jeanne la donne comme très ancienne ; le mariage de René avec l’héritière de Lorraine n’y entre pour rien.
Faux le récit mignard qu’il fait des apparitions ; il invente un ordre que 369rien n’établit. Une lutte s’engagea, il est vrai, dans l’âme de Jeanne. La cause en était la dérisoire disproportion qui existait naturellement entre l’enfant et l’œuvre à accomplir, et non les petits avantages naturels auxquels la jeune fille devait renoncer.
Michelet outre démesurément les choses quand il écrit :
Il fallait qu’elle désobéît (à Dieu ou à son père), ce fut là sans doute son plus grand combat ; ceux qu’elle soutint contre les Anglais ne devaient être qu’un jeu à côté.
Et encore, en parlant du procès de Toul :
Au grand étonnement de tout le monde, elle alla à Toul ; elle parut en justice, elle parla, elle qui s’était toujours tue.
L’histoire de la Pucelle peut se passer de toutes ces minauderies.
Désobéir à l’homme pour obéir à Dieu n’est pas désobéir, puisque le commandement opposé à celui de Dieu est de toute nullité. Jeanne le savait si bien que, nous a-t-elle dit, puisque Dieu commandait, elle eût quitté cent pères et cent mères. Elle n’était nullement taciturne, ni timide plus qu’il ne convient à une jeune fille de son âge. Sous la plume de Michelet, le vrai cesse de l’être par la manière dont il le présente. Les détails seraient infinis ; il faut se contenter de réfuter une fausseté plus grave.
VIII. Baudricourt n’a pas consulté la cour. — Impudente calomnie contre Yolande. — Contre-vérités sur la Dumay ; sur les sentiments de Charles II. — Autant de mots, autant de faussetés sur l’entrevue de Nancy. — La cour n’était pour rien dans l’embuscade dressée à Jeanne sur le chemin. — Quelques-unes des fantaisies et des faussetés de M. Luce à propos de l’entrevue de Nancy.
Une affinité secrète existe entre tous les ennemis du surnaturel. La guerre qu’ils ont l’air de se faire est plus apparente que réelle ; c’est ainsi que la libre-pensée ne rejette qu’en apparence l’explication de l’héroïne inventée par le parti anglo-bourguignon : le parti français, pour relever les cœurs abattus, a transformé en envoyée du Ciel une servante d’auberge mal famée de Neufchâteau, et a profité de ses habitudes cavalières pour en faire un chef de guerre.
La libre-pensée feint l’indignation contre cette donnée putride ; mais elle garde le fond en changeant le lieu de la scène. Baudricourt a consulté la cour, et la cour, sous l’inspiration de Yolande, a songé à utiliser l’hallucinée. Les avis n’étant pas unanimes, le parti opposé à Yolande a essayé d’arrêter l’inspirée avant son arrivée à Chinon. Il faut citer les passages dans lesquels Michelet a tissé ces assertions romanesques, largement exploitées par son école.
Il paraît, (dit-il), que Baudricourt envoya demander l’autorisation du roi. En attendant il la conduisit chez le duc de Lorraine qui était malade et voulait la consulter. Le duc n’en tira que le conseil d’apaiser Dieu, en se réconciliant avec sa femme. Néanmoins il l’encouragea.
370[En note :] Je suis loin de croire que Jeanne ait été choisie et désignée, comme quelques-uns le disent du bon et brave André Hofer. Mais je croirais volontiers que le capitaine Baudricourt consulta le roi, et que sa belle-mère, la reine Yolande d’Anjou, s’entendit avec le duc de Lorraine sur le parti qu’on pouvait tirer de cette fille. Elle fut encouragée au départ par le duc, et à son arrivée accueillie par la reine Yolande, comme on le verra550.
Et un peu plus loin :
La cour était loin d’être unanime en faveur de la Pucelle. Cette fille inspirée qui arrivait de Lorraine, et que le duc de Lorraine avait encouragée ne pouvait manquer de fortifier près du roi le parti de la reine et de sa mère, le parti de Lorraine et d Anjou. Une embuscade fut dressée à la Pucelle, à quelque distance de Chinon, et elle n’y échappa que par miracle551.
Michelet a préparé de loin le lecteur à accepter ses fantaisies. Dans un chapitre précédent il a affirmé sans ombre d’hésitation que la Circé qui gouvernait le duc de Lorraine était Française. C’était sans doute pour amener la note de toute infamie dans laquelle il dit que peut-être, celle qu’il appelle la très peu scrupuleuse Yolande aurait fait pareil cadeau au prince lorrain dans le but de l’endormir, tout comme, dit-il sans peut-être, elle avait enchaîné son gendre par la Sorel, la rivale de sa propre fille552.
Tel est le sens de la note ; les termes sont un de ces passages plus qu’alertes, fréquents dans Michelet, qui justifient les qualifications les plus crues de Proudhon. C’est au mépris des faits les plus avérés que le lubrique écrivain entasse ses fétides imaginations sur une des plus vertueuses princesses de son temps, telle que Yolande. La Circé de Nancy était née dans une échoppe aux portes du palais ducal ; quand elle ensorcela le duc, la plus grande intimité régnait entre Charles II et Jean sans Peur. Or, Jean sans Peur détestait à l’égal de la maison d’Orléans la maison d’Anjou, coupable de lui avoir renvoyé sa fille fiancée au chef de la maison angevine, et après Azincourt presque à la tête du parti armagnac. Si l’Alison Dumay avait fait venir la Pucelle auprès du duc, elle aurait travaillé contre elle-même, ce qu’il y a de plus saillant dans l’entrevue de Nancy étant les reproches véhéments faits par Jeanne à Charles II sur sa scandaleuse inconduite. M. de Beaucourt a vengé Yolande de l’infamie encore plus grande dont l’auteur de la Sorcière essaye de la couvrir à la cour de Charles VII, son gendre.
Toutes les lignes de Michelet à la lettre regorgent de faussetés. Baudricourt n’envoya pas consulter la cour. Jeanne s’annonça de Sainte-Catherine de Fierbois ; sa lettre dut la précéder seulement de quelques heures ; 371les lettres de Baudricourt furent remises par les guides ; la présence du courrier royal dans l’escorte doit s’expliquer autrement. Baudricourt n’accompagna nullement Jeanne à Nancy. Rien ne prouve que le duc ait encouragé Jeanne ; ce n’est certes pas la dérisoire somme de quatre francs qu’il lui donna, le refus de son fils, qui peuvent en être une preuve ; il fut peu question du voyage. Il est au contraire plus probable qu’il dissuada la jeune fille de son entreprise, au succès de laquelle il croyait si peu que, ses instances jointes à celles du cardinal de Bar, ont amené son gendre à faire hommage à l’Anglais. Michelet se moque du lecteur quand il nous parle d’un parti de Lorraine auprès de Charles VII, et qu’il l’identifie avec le parti d’Anjou. On se rappelle que René, par le cardinal, son oncle, faisait hommage à Bedford le 5 mai, le jour même où Jeanne frappait son premier coup. La délivrance d’Orléans, les victoires de la campagne de la Loire ne suffirent pas à le ramener au parti de son beau-frère et de sa mère ; il y fallut le sacre de Reims, auquel il n’assista pas, tant il était retenu par son beau-père. Charles II est mort Bourguignon, quoique depuis le mariage de sa fille avec René il ait été moins animé contre le parti français, et se soit même employé à ménager des trêves destinées à amener une réconciliation. Voilà ce qui a été déjà établi, et qu’il faut opposer aux fantaisies de Michelet.
L’embuscade à laquelle Jeanne échappa par miracle était le fait des bandes qui pullulaient alors dans la France devenue, selon l’expression de l’évêque Berruyer, une caverne de brigands. Le désarroi de la cour, porté au comble par la défaite de Rouvray, devait en avoir accru et le nombre et l’audace. Le premier mouvement de Charles VII à l’annonce de la jeune fille, fut de protester qu’il ne la verrait pas : son changement de résolution, après deux jours, fut amené surtout par le récit des guides et les lettres de Baudricourt. Cela résulte de la déposition d’un témoin aussi grave et aussi bien renseigné que l’était noble et docte Simon Charles, investi des charges les plus hautes auprès de Charles VII553.
Durant les deux jours qui précédèrent l’audience, Jeanne fut examinée, principalement par des ecclésiastiques ; l’intervention de Yolande n’est constatée qu’après la révélation des secrets.
Le fond de la fable, due à ce que la libre-pensée appelle l’intuition profonde de Michelet, est passé dans la plupart des historiens de cette école, avec des fioritures qu’il serait infini de relever. Je laisse de côté celles de Henri Martin ; un mot sur celles de Siméon Luce, pour n’avoir pas à y revenir.
Disons d’abord qu’au lieu des boues lancées contre la digne reine, 372M. Luce nous présente une princesse grandement dévote qui aurait passé ses journées dans les chapelles et églises de Saint-François autant que dans son palais. Conception fantaisiste créée pour donner corps à une thèse très fausse, dont il sera parlé dans la suite. Il lui donne un génie politique supérieur à celui de tous les princes de son temps554, dans le siècle de Henri de Lancastre, le conquérant de France, de Bedford, de Jean Ier de Portugal, de Jagellon, de Martin V, tous contemporains de la reine de Sicile. Rien n’est moins digne de l’histoire que ces superlatifs, que rien ne justifie. M. Luce en est prodigue quand ils servent ses thèses imaginaires.
D’après M. Luce l’entrevue de Nancy a été concertée entre René et Baudricourt. René, curieux de tout ce qui est rare, au point de s’être procuré un négrillon de Mauritanie, aura voulu voir la jeune fille dont la renommée commençait à s’occuper. Par crainte de Bedford, il n’aura pas voulu la voir à Vaucouleurs ; il aura comploté avec le capitaine royal de contenter sa curiosité en la faisant venir auprès de son beau-père ; la preuve c’est que son livre de comptes mentionne le prix soldé à un chevaucheur expédié à Baudricourt le 29 janvier 1429. Quoique le document ne dise rien de l’objet du message, en vertu des procédés rigoureux dont le professeur de paléographie fait profession, et dont son livre est un composé, il en a vu le contenu ; il s’agissait d’envoyer Jeanne à Nancy. Malheureusement M. Luce renvoie à des pièces intitulées Preuves, et qui ici, comme en plusieurs autres points, sont en opposition avec son texte. Il résulte de ces pièces que René a résidé à Pont-à-Mousson du commencement de février jusque vers le 12 de ce mois ; et que sa présence à Nancy n’est constatée que le 20 ; or, Jeanne, qui se trouvait à Vaucouleurs le 12, a dû quitter Nancy le 10 ou le 11. Donc le duc de Bar n’a pas vu à Nancy celle que Baudricourt avait jusqu’alors rebutée comme une insensée, et à laquelle René ne devait pas ajouter plus de foi555.
Les remontrances que Jeanne, avec la liberté d’un prophète, fit au duc sur sa vie scandaleuse, étonnent M. Luce. Il ose bien écrire que ce fait est presque unique dans sa carrière. Il ignore donc la lettre aux Hussites, la guerre si ardente qu’elle fit au blasphème, aux déprédations, au libertinage, et au péché sous toutes ses formes ; le péché qui, disait-elle, fait perdre les batailles. À plusieurs reprises, elle a admonesté Cauchon et ses complices du compte qu’ils auraient à rendre de leur iniquité.
La conduite privée du duc, (dit M. Luce), n’avait aucun rapport avec la mission patriotique de la Pucelle.
Elle était en opposition avec la mission supérieure 373de Jeanne qui était d’établir le règne de Notre-Seigneur dont elle était l’envoyée. C’est méconnaître entièrement le caractère de la libératrice, ses actes, ses paroles, que d’en faire une adepte de l’indifférentisme contemporain. Quand M. Luce écrit encore :
Jeanne n’a pu darder ainsi son aiguillon que contre quelqu’un qui venait de se déclarer l’ennemi de la France,
il oublie que le contempteur de la loi chrétienne lui était beaucoup plus odieux que l’ennemi de la France. Il imagine une Jeanne de fantaisie. Telle est bien celle qu’il prétend révéler dans son livre ; mais n’anticipons pas.
La manière dont Michelet a traité la vie de Domrémy, — la suite n’est pas meilleure, — suffit pour montrer qui l’a mieux jugé, ou le fin critique qui appelle ses chapitres bien systématiques et un peu fous
, ou le paléographe historien qui prétend qu’en surpassant les autres, […] il s’est surpassé lui-même
. Quicherat ne s’est pas contenté d’émettre pareil jugement, dans sa brochure de moins de deux-cents pages in-octavo, Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, il s’est mis à la remorque de Michelet, sans plus de respect pour les documents et les textes qu’il avait exhumés de la poussière. Pour réfuter le penseur, il suffit de prendre dans l’arsenal dressé et ouvert par le paléographe.
374Chapitre III La burlesque fillette rêvée par Quicherat. — Très injuste dépréciation des documents.
- I.
- Combien il est pénible d’avoir à réfuter l’éditeur du Double Procès.
- C’est pourtant nécessaire.
- Embarras du rationaliste en face de son monument.
- Idée qu’il se fait de Jeannette.
- Chaque trait du portrait contraire au bon sens ou aux documents.
- Quel eût été le premier devoir de Jeanne, si elle eût été ce qu’il la rêve.
- Fausseté sur l’âge et l’année où elle eut sa première vision.
- Nécessité pour la libre-pensée de déprécier les documents.
- II.
- Manière sommaire dont se débarrassent des documents Michelet, Henri Martin, Vallet, et surtout M. Luce.
- Quicherat procède différemment.
- Combien injustement il dénigre le résumé de la sentence de Poitiers, les lettres de Boulainvilliers et d’Alain Chartier.
- Contradictions.
- Comment il déprécie les réponses de Jeanne à Rouen.
- Ses contradictions.
- La prudence n’exclut pas la hardiesse et un magnanime courage.
- La préoccupation de Quicherat est telle qu’il met en note ce qui contredit diamétralement son texte.
- Ses contradictions au sujet de l’acte d’accusation.
- Nouvel exemple de préoccupation.
- Mauvaise humeur de Quicherat contre les témoins du lieu d’origine.
- La raison.
- Ils ne sont nullement préoccupés de plaider pour l’orthodoxie de Jeanne.
- Pourquoi la jeune fille qu’ils ont vue, la vraie, est plus que fade pour la libre-pensée.
- Combien il est injuste de leur reprocher de n’avoir pas dit ce dont ils n’avaient pas à parler.
I. Combien il est pénible d’avoir à réfuter l’éditeur du Double Procès. — C’est pourtant nécessaire. — Embarras du rationaliste en face de son monument. — Idée qu’il se fait de Jeannette. — Chaque trait du portrait contraire au bon sens ou aux documents. — Quel eût été le premier devoir de Jeanne, si elle eût été ce qu’il la rêve. — Fausseté sur l’âge et l’année où elle eut sa première vision. — Nécessité pour la libre-pensée de déprécier les documents.
Ce n’est pas une médiocre tristesse aux amis de la Pucelle d’avoir à ranger parmi ses caricaturistes l’éditeur des cinq volumes publiés sous le titre de Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc. Pourquoi donc a-t-il écrit ses Aperçus nouveaux ? On serait si heureux de n’avoir qu’à louer l’auteur de la première œuvre, de fermer les yeux sur les lacunes qu’il y a laissées, et même sur plusieurs réflexions peu justes qu’il y a semées çà et là.
Lorsque sur la demande de la Société pour l’Histoire de France, Quicherat a entrepris son grand travail, il ne soupçonnait probablement pas en face de quel spectacle allait se trouver son rationalisme. La question du surnaturel, si resplendissante dans la Pucelle, allait se poser devant ce 375lauréat de l’Université, cet homme de la génération de 1830, placé selon ses goûts ; il l’a vue ; ses Aperçus mêmes le prouvent. Il n’a pas eu le courage de lui sacrifier, s’il le fallait, une position honorée, et de se mettre en opposition avec son entourage. Pour rester dans sa quiétude, cet esprit plus fait pour amasser des matériaux et travailler dans les infiniment petits de la paléographie que pour voir la lumière supérieure qui se dégage d’un ensemble de documents, n’a pu trouver que les pauvres explications que l’on va voir. Il les a données avec un grand ton de modération, capable de confirmer la réputation d’honnêteté, de probité littéraire dont il est encore en possession. Il n’en est que plus nécessaire d’en montrer la fausseté, l’opposition avec les pièces qu’il a publiées, avec la raison, d’en signaler l’incohérence, car, pas plus que d’autres plus emportés, il n’échappe pas à la nécessité de se contredire. C’est la punition de tous ceux qui abordent la Pucelle avec le parti pris d’exclure le surnaturel. Les citations qui seront faites mettront le lecteur en état de juger si la mutilation des textes n’offusque pas un peu sa renommée d’incorruptible honnêteté.
Voici, dit-il, comment il concevait l’héroïne à Domrémy :
L’idée que je me fais de la petite fille de Domrémy est celle d’un enfant sérieux et religieux, doué au plus haut degré de cette intelligence à part qui ne se rencontre que chez les hommes des sociétés primitives. Presque toujours seule, à l’église, aux champs, elle s’absorbait dans une communication profonde de sa pensée avec les saints, dont elle contemplait les images ; avec le ciel où l’on voyait souvent ses yeux comme cloués. Cette fontaine, cet arbre, ces bois sanctifiés par une superstition vieille comme le monde, elle leur communiquait de sa sublime inquiétude, et dans leur murmure, elle cherchait à démêler les accents de son cœur. Mais du jour où l’ennemi apporta dans la vallée le meurtre et l’incendie, son inspiration alla s’éclaircissant de tout ce qu’il y avait en elle de pitié et de religion pour le sol natal. Attendrie davantage aux souffrances des hommes par le spectacle de la guerre, confirmée dans la foi qu’une juste cause doit être défendue au prix de tous les sacrifices, elle connut son devoir556.
Ce portrait vient après une injuste dépréciation des sources, dont il va être fait justice. Quicherat prétend combiner les documents incomplets qu’elles nous fournissent. Est-ce bien sérieux ? Pourrait-on mieux les contredire pour leur substituer des fantaisies aussi contraires à la raison qu’aux pièces historiques ? Les documents ne nous parlent nulle part d’un garçon, ils nous parlent d’une fillette ; loin de nous dire qu’elle est douée d’une intelligence à part, ils répètent mille fois qu’en dehors de sa mission, elle était la simplicité même. C’est un accord unanime depuis Domrémy 376jusqu’à la place du Vieux-Marché. Qui devrait mieux le savoir que celui qui, en éditant leurs témoignages, nous les a fait lire ! L’esprit évoque en vain ces enfants d’une intelligence supérieure que l’on ne trouve que chez les hommes des sociétés primitives. Quicherat aurait bien dû mettre en avant quelque nom propre. À son défaut, l’on suscite les Nemrod, les Hercule, les Thésée, les Lycurgue, ou mieux Japhet, Abraham, Moïse ; et le rapprochement avec la douce Jeannette provoque l’éclat de rire de l’abbé Freppel.
Jeannette était rarement seule. À la maison, elle travaillait avec sa mère et ses amies Mengette et Hauviette ; au labour, avec son père et ses frères ; elle avait le plus souvent des compagnes quand elle allait à Bermont ; aux pâturages ses compagnes n’étaient pas loin, puisqu’elles se moquaient d’elle, quand elle se retirait à l’écart pour prier. Ce n’est qu’à la suite de son commerce avec le Ciel que, sans se singulariser, Jeanne a cependant plus aimé la solitude. Quicherat se moque avec raison ailleurs de l’informe production du clerc de Spire, le seul qui nous dise qu’elle était curieuse de l’observation des astres, assertion démentie par l’indication même de celui dont l’astrologue rhénan dit la tenir.
La superstition ne sanctifie rien. Jeanne n’a jamais ouï dire que le bois Chenu fût hanté par les fées ; elle ne croit pas aux fées, elle ignore ce que c’est ; on ne la vit jamais seule, ni à la fontaine, ni à l’arbre des Dames ; elle n’est nullement inquiète, nullement rêveuse, mais, au contraire, très active et amie du travail. Ainsi que cela sera démontré plus loin, rien ne prouve qu’elle se plaise à écouter le murmure des vents dans les arbres.
Quicherat ouvre son livre par les lignes suivantes :
Jeanne d’Arc, de son aveu, avait treize ans accomplis, lorsqu’elle entendit pour la première fois la voix qui lui disait que la France serait sauvée par elle. Comme elle était née le jour des Rois 1412, ce fut dans le courant de l’année 1425 (le procès dit en temps d’été) qu’elle eut cette vision557.
C’est pour rattacher la première vision au meurtre et à l’incendie portés dans la vallée. Jeanne a constamment affirmé qu’elle était dans sa treizième année lorsqu’elle eut sa première vision ; elle n’a jamais dit qu’elle avait treize ans révolus, encore moins qu’elle était dans sa quatorzième année, ainsi que Quicherat le lui attribue un peu plus loin. La combinaison des textes nous a démontré péremptoirement qu’il fallait fixer la première vision à l’été de 1424, calcul bien simple, qui détruit l’échafaudage de faits, la plupart imaginaires, que Siméon Luce et d’autres entassent à la date de 1425, pour y voir la raison de l’hallucination de l’enfant.
377Si la religion et la pitié pour le sol natal avaient, ainsi qu’il plaît à Quicherat de le dire, éclairci son inspiration, elle aurait dû commencer par poursuivre les bandes qui portaient le meurtre et l’incendie dans la vallée ; elle aurait dû en électriser les habitants ainsi qu’elle devait plus tard électriser les bourgeois et le peuple d’Orléans ; elle aurait dû, à leur tête, donner la chasse aux dévastateurs ; tout au moins aller se mêler à la poignée de braves de Baudricourt, et, avant tout, assurer la sécurité aux bords de la Meuse. C’eût été non seulement plus facile, c’eût été son devoir le plus strict. Que penser de celui qui, au lieu d’éteindre l’incendie qui dévore sa maison et la subsistance des siens, va, au prix de mille périls, chercher à l’éteindre à cent lieues plus loin ? Quoi de plus contraire à tous les sentiments de la nature et au devoir le plus élémentaire ? C’est pourtant l’explication de Quicherat, et de l’école rationaliste. Le meurtre et l’incendie aux bords de la Meuse firent connaître à Jeanne, lui persuadèrent que son devoir était d’aller les arrêter aux bords de la Loire. Jeanne était si loin d’être convaincue d’un pareil devoir, qu’elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux, plutôt que d’entreprendre œuvre semblable sans le commandement de Dieu qui lui en faisait un devoir.
Quicherat prétend avoir emprunté l’idée qu’il s’est faite de l’enfant de Domrémy aux documents si incomplets, dit-il, qui nous la font connaître. Comment aurait-il donc fait s’il s’était appliqué à dire tout le contraire de ce qu’ils renferment ? Redisons-le encore : en réalité, il n’a fait que reproduire à sa manière, avec placidité, ce que Michelet avait dit avec la fougue d’un prêtre d’Apollon contrefaisant l’inspiré. Incomplets les documents qui nous font connaître Jeannette à Domrémy558 ! Il n’est pas une princesse, une reine dont les dix-sept premières années nous soient aussi bien connues, sur l’adolescence de laquelle nous possédions, à beaucoup près, des témoignages aussi nombreux et de pareille valeur. On pourrait aller plus loin, avons-nous dit. Nous n’avons pas sur les dix-sept premières années d’Alexandre, de César, de Louis XIV, peut-être pas même de Napoléon, des documents aussi multiples, aussi irréfragables que sur les dix-sept premières années de la fille de Jacques d’Arc.
La libre-pensée est condamnée à les déprimer, à les cacher, à les nier, tout comme lorsque l’on veut faire les ténèbres, il faut commencer par éteindre les flambeaux. La caricature informe, au-dessous de laquelle elle inscrit le nom de Jeanne d’Arc, disparaît en face de tant de lumières, comme les ombres chinoises d’une chambre obscure cessent d’être lorsque les fenêtres grandes ouvertes y font pénétrer à flots le soleil. C’est la raison des déclamations tantôt ternes, tantôt violentes, à l’encontre des 378pièces originales. C’est à sa réfutation que nous allons nous attacher, après avoir cité d’une manière plus sommaire ceux qui l’avaient précédé ou l’ont suivi dans cette voie.
II. Manière sommaire dont se débarrassent des documents Michelet, Henri Martin, Vallet, et surtout M. Luce. — Quicherat procède différemment. — Combien injustement il dénigre le résumé de la sentence de Poitiers, les lettres de Boulainvilliers et d’Alain Chartier. — Contradictions. — Comment il déprécie les réponses de Jeanne à Rouen. — Ses contradictions. — La prudence n’exclut pas la hardiesse et un magnanime courage. — La préoccupation de Quicherat est telle qu’il met en note ce qui contredit diamétralement son texte. — Ses contradictions au sujet de l’acte d’accusation. — Nouvel exemple de préoccupation. — Mauvaise humeur de Quicherat contre les témoins du lieu d’origine. — La raison. — Ils ne sont nullement préoccupés de plaider pour l’orthodoxie de Jeanne. — Pourquoi la jeune fille qu’ils ont vue, la vraie, est plus que fade pour la libre-pensée. — Combien il est injuste de leur reprocher de n’avoir pas dit ce dont ils n’avaient pas à parler.
Michelet a encore le premier commencé ce dénigrement. Dans une note, où il y aurait d’autres choses à reprendre, il dit des témoins de Domrémy : Ils parlent si longtemps après ! — vingt-sept ans après le départ de celle dont ils ont dû s’entretenir tant de fois. Est-ce que les miracles de sa carrière n’avaient pas du réveiller tous leurs souvenirs, et les graver d’une manière indélébile dans leur mémoire ? On a observé d’ailleurs la circonspection empreinte dans leurs dépositions.
Henri Martin, dans son avant-propos de Jeanne d’Arc en format populaire, professe vouloir mettre à la portée du plus grand nombre possible de lecteurs les actes de la mission et de la passion de Jeanne, sa vie et sa mort, enfin complètement dégagés des voiles qu’avaient entassés sur sa cendre à peine refroidie ceux qui la réhabilitèrent après l’avoir sacrifiée. Enlever les voiles c’est écrire ces chapitres qualifiés par Sainte-Beuve de bien systématiques et un peu fous
. Le critique était modéré. Les témoins parlaient si longtemps après, a dit Michelet ; la cendre de celle sur laquelle ils entassaient des voiles était à peine refroidie, dit Henri Martin.
Il est vraisemblable que Vallet de Viriville a voulu exprimer semblable pensée dans les lignes suivantes :
La carrière de Jeanne d’Arc est la merveille de notre histoire et de toutes les histoires. En eux-mêmes les faits dont elle se compose offrent un caractère extraordinaire et surprenant. Ces faits peu à peu enveloppés dans l’ombre redoublée des siècles ont été en outre et dès le principe obscurcis par des mensonges, des calomnies, des erreurs successives et accumulées… Le demi-jour de la légende, bon pour certaines traditions lointaines et secondaires, ne convient pas au sérieux intérêt qui s’attache exceptionnellement à ce personnage. Les générations se succèdent et la figure de Jeanne monte, monte sans cesse au zénith des esprits, plus belle chaque jour à mesure que la science dépouille un à un tous ces voiles. Des hommes de premier mérite ont consacré à ce travail d’éclaircissement leurs éminentes facultés. Venu après eux, j’essayerai de continuer leur œuvre, en profitant de la somme de leurs lumières et en remontant à mon tour aux sources vives de la vérité559.
379Quel ahan ! quel essoufflement ! une histoire merveille de toutes les histoires parce qu’elle se compose de faits extraordinaires et même surprenants ! Des faits qui ne sont pas de cinq siècles et qui sont enveloppés dans l’ombre redoublée des siècles. Qu’en sera-t-il donc de ceux de César, d’Alexandre, d’Annibal, de Cyrus, qui en comptent de vingt à trente ? Des faits enveloppés dans l’ombre redoublée des siècles, auxquels cependant le demi-jour de la légende ne saurait convenir, parce qu’il n’est bon que pour les traditions lointaines. Des faits obscurcis dès le principe par des erreurs qui sont cependant successives et accumulées. Un auteur qui s’entend si bien lui-même est éminemment propre à parachever une histoire dont la science dépouille un à un tous les voiles, et cela en remontant aux sources vives de la vérité de faits obscurcis dès le principe.
Mais c’est trop insister ; il suffit de signaler ce galimatias double aux professeurs de belles-lettres, comme modèle de style aussi peu compris de l’écrivain que du lecteur. De tels filons remplissent une part notable des deux-cents pages que le professeur de paléographie consacre à la Pucelle dans son Histoire de Charles VII.
Personne n’est radical à l’égal de M. Luce.
Jeanne avant la mission, (écrit-il dans l’introduction de son volume), est restée jusqu’à ce jour à peu près inconnue560.
Il est plus catégorique encore dans les premières lignes de son texte, qui sont celles-ci :
Il en est des premières années de beaucoup d’illustres personnages, comme de certains grands fleuves dont le cours supérieur reste à peu près inconnu, et parmi ces personnages, il faut compter Jeanne d’Arc. La nuit la plus profonde cache à nos yeux sa vie jusqu’au jour où elle brille comme une radieuse étoile au firmament de la France561.
Impossible de supprimer plus lestement les documents d’où sont sortis les trois livres précédents du présent volume. Il serait incomparablement moins déraisonnable de décider que les Vies de Plutarque sont un mythe. La libre-pensée est contrainte de formuler de pareils arrêts, tout comme les faussaires sont contraints de faire disparaître les pièces vraies, de les altérer, ou d’en contester la valeur. Quicherat, au lieu de procéder par voie sommaire, comme Siméon Luce, Vallet, Henri Martin, s’applique à réduire en filets presque imperceptibles les sources très riches qu’il a fait jaillir au soleil. Donnons-lui la parole :
Ce sera l’éternel regret de l’histoire d’avoir à parler de l’enfance de Jeanne d’Arc, et de manquer du document capital par lequel il était permis de s’en instruire. Je veux parler des procès-verbaux de l’examen qu’elle subit à Poitiers, avant d’être employée par le gouvernement de Charles VII. 380Elle-même les invoqua plusieurs fois dans le cours de son jugement ; mais ceux qui faisaient son procès n’eurent garde d’y recourir. Il serait plus étonnant qu’une pièce de cette importance n’ait point paru, lorsqu’on réhabilita sa mémoire, si la manière dont elle est mentionnée dans la sentence ne donnait à penser qu’elle n’existait plus à cette époque. Déjà la négligence l’avait égarée ou la politique l’avait détruite. Pour compenser une si grande perte, il nous reste les bruits publics consignés lors de l’apparition de la Pucelle ; ses réponses aux interrogatoires qu’elle subit à Rouen ; l’acte d’accusation dressé contre elle, et enfin les informations que la justice fit faire dans son pays, vingt-cinq ans après sa mort. Mais ces quatre sources sont loin d’être suffisantes562.
Le procès-verbal de Poitiers serait certainement précieux ; mais pour être privée d’un riche lingot, la Banque de France ne cesserait pas d’être un immense trésor. Il n’en est pas autrement de l’histoire de Jeanne à Domrémy ; elle reste très riche, quoi qu’en dise Quicherat qui continue en ces termes :
Mais ces quatre sources sont loin d’être suffisantes. La première consiste en trois ou quatre pièces dont les auteurs ont cherché moins à satisfaire une curiosité intelligente qu’à répéter des on-dit empreints de merveilleux. De là leur insistance sur des faits qui sont en quelque sorte les liens communs de la légende au moyen âge, comme par exemple que la naissance de Jeanne fut annoncée par des signes surnaturels, que les loups s’adoucissaient devant les moutons de son troupeau, qu’elle attirait à elle les oiseaux des champs563.
Ces trois ou quatre pièces sont :
- la sentence de Poitiers,
- la lettre de Boulainvilliers au duc de Milan,
- la lettre d’Alain Chartier,
enfin certaines particularités si connues, que l’on en était instruit dans le parti anglo-bourguignon, et que le Faux Bourgeois de Paris les a consignées comme apocryphes dans sa haineuse chronique.
Impossible de trouver des pièces plus dignes de confiance que les trois premières. Elles procèdent des enquêtes faites à Domrémy, à Chinon et à Poitiers durant six semaines. Gerson dit que ces enquêtes furent, notamment au lieu d’origine, prolongées, approfondies, faites par de nombreux enquêteurs (diu, multum, à multis564). Boulainvilliers, chambellan de Charles VII, investi de sa confiance, Alain Chartier, son premier secrétaire, ont dû voir et entretenir la mystérieuse jeune fille. Ils racontent ce qu’ils ont vu, entendu, ou appris de témoins très surs.
On ne peut qu’admirer comment, à quelques pages de distance, la libre-pensée déprime ou exalte les mêmes personnages, selon le besoin de ses 381thèses fantaisistes. Qui ne croirait ici que Perceval de Boulainvilliers est un esprit faible et crédule s’amusant à écrire des fables à l’un de ses pareils, tel que le cruel et astucieux duc de Milan, Philippe-Marie ? Ailleurs, Quicherat le donne comme un homme très important à la cour de Charles VII. Tel était bien en effet le sénéchal de Berry. Siméon Luce, oubliant la nuit profonde qui, d’après lui, cache Jeanne à Domrémy, parle ainsi de la lettre qui, à elle seule, y jetterait un si grand jour :
Adressée à Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, par l’un des plus intimes conseillers de Charles VII et datée du 21 juin, cette lettre… nous paraît être un document de la plus haute valeur pour l’histoire des premières années de Jeanne, parce que l’on y trouve, si nous ne nous trompons, un écho direct, tant des réponses faites par la Pucelle trois mois auparavant à ses examinateurs de Poitiers, que des traditions populaires recueillies à Domrémy565.
Plus loin Quicherat qualifie Alain Chartier d’homme célèbre. Les simples manuels d’histoire de la littérature française le donnent comme le premier littérateur de son temps.
Où est ici le lieu commun ? N’est-ce pas celui qu’exploitent Quicherat et son école, lorsque, par le mot si rebattu de légende, ils écartent par la question préalable les faits les mieux attestés et les plus faciles à constater ? Le chant des coqs, dont parle Boulainvilliers, est-il donc si difficile à percevoir et à distinguer ? Quelle est la valeur de ce mot légende opposé au témoignage de cinquante familles qui attestent avoir entendu à la même heure les coqs de tout le village chanter durant un long espace de temps ? Est-il d’une curiosité intelligente de nier a priori de semblables faits, parce que l’on y voit l’ombre de ce surnaturel que l’on refuse d’examiner, quoiqu’il soit patent qu’il est la question capitale de la vie ?
On en croit à peine ses yeux lorsqu’on lit comment Quicherat essaye de couvrir la seconde source, les réponses données par Jeanne elle-même sur sa vie de Domrémy et sur les origines de son inspiration. Continuons la citation :
Les interrogatoires de Rouen ne sont pas non plus très instructifs pour le point qu’il s’agit d’éclaircir. Jeanne, en présence de ses juges, n’est plus, comme à Poitiers, la simple fille qui s’abandonne à ses souvenirs devant des hommes qu’elle est sûre de subjuguer. On s’aperçoit qu’elle sent autour d’elle une atmosphère de malveillance et de haine. Le danger de sa situation la domine ; elle se livre le moins qu’elle peut. Cependant, c’est dans ses réponses, et là seulement, que se montre le mélange de religion et de patriotisme qui fermentait dans sa pensée enfantine. Elle regardait la 382France comme le royaume de Jésus ; et dès lors les ennemis de ce saint royaume étaient pour elle les ennemis de Dieu566.
Commençons par opposer Quicherat à Quicherat. Réfutant ceux qui voudraient discuter les assertions de Jeanne sur la manière miraculeuse dont lui avait été indiquée l’épée de Fierbois, le même auteur dit fort bien :
Lorsque l’on a le procès tout entier sous les yeux, et qu’on y voit de quelle façon l’accusée met sa conscience à découvert, alors c’est son témoignage qui est fort, et l’interprétation des raisonneurs qui est faible567.
Et à la page suivante :
Ne s’agit-il que de sa personne ? Sa parole est marquée de cette irrésistible franchise à laquelle je rendais hommage tout à l’heure ; elle avoue, elle affirme au risque d’encourir mille morts.
Tant que se laisser dominer par le danger de la situation et se livrer le moins que l’on peut ne signifiera pas mettre sa conscience à découvert et parler de sa personne avec une irrésistible franchise, avouer au risque d’encourir mille morts, il faudra plaindre l’honorable écrivain qui écrit semblables contradictions.
Tout notre second livre se compose des réponses de Jeanne sur la vie de Domrémy. Au lecteur de juger si elles sont peu instructives. Qu’il s’agisse de la vie extérieure, ou des mystères qui se passaient entre elle et ses célestes instituteurs et institutrices, que de particularités que nous ne trouvons que là ! Le fond de son âme s’y met parfaitement à découvert, et, en face de son témoignage, les rêveries de la libre-pensée, de Quicherat lui-même, ne sont pas seulement faibles, elles s’évanouissent. Que deviennent le portrait qu’il nous a tracé de Jeannette, et les portraits qu’en tracent les tenants de son école ? Où est cette influence des fées et des récits féeriques, alors qu’elle nous dit avec son irrésistible franchise qu’elle ne sait pas ce que c’est que les fées, et n’a jamais ajouté aucune importance aux contes qui sur ce point ont pu arriver à son oreille ? C’est par elle seulement que nous connaissons l’incident des fiançailles, les songes de son père, et d’autres choses encore. Tout chrétien admirera, comme les théologiens de la réhabilitation, ce qu’elle nous a révélé de son commerce avec le Ciel, qu’elle seule pouvait nous manifester. Que d’autres choses encore très instructives pour quiconque n’est pas atteint d’une sorte d’hydrophobie vis-à-vis des eaux du surnaturel chrétien ?
Lorsque Quicherat affirme qu’à Poitiers Jeanne était sûre de subjuguer ses examinateurs, voudrait-il dire qu’il y avait connivence entre elle et ses interrogateurs ? Ce serait l’explication anglo-bourguignonne contre laquelle il proteste ailleurs, et qui ne soutient pas l’examen.
Que Jeanne se sentît à Rouen enveloppée d’une atmosphère de haine, 383on l’accorde volontiers ; voilà pourquoi elle montre une sagesse et une prudence que l’on admire. La sagesse n’exclut nullement une hardiesse et un courage plus admirables encore sur des points capitaux, où elle avait ordre de ses conseillères de répondre hardiment : tels la divinité de sa mission, les sources de ses révélations, le recouvrement entier du royaume par Charles VII, l’expulsion totale des Anglais, à l’exception de ceux qui devaient mourir sur la terre envahie, et bien d’autres affirmations terrifiantes pour ses auditeurs. Celle que l’auteur des Aperçus présente comme dominée par le péril de la situation, les auteurs des Mémoires pour la réhabilitation, Bréhal par exemple, la comparent à Jérémie entre les mains des juifs, à saint Paul dans les fers ; tant sa magnanimité leur paraît divine !
Quicherat est seul à dire que Jeanne est dominée par le danger de sa situation. C’est tellement opposé au sentiment des assistants que l’accusateur, d’Estivet, a cru pouvoir baser sur sa trop grande liberté d’esprit la soixante-troisième de ses incriminations ainsi conçue :
Jeanne dans le procès a prononcé bien des paroles de plaisanterie, ironiques, qui ne conviennent pas à une femme sainte568.
La préoccupation de Quicherat est telle qu’il perd la mémoire de ce qu’il a édité cent fois : bien plus, qu’il met en note au bas de la page des citations qui détruisent le texte. Le texte signifie bien sans aucun doute possible que c’est seulement dans ses réponses à Rouen que l’on voit le mélange de religion et de patriotisme qui fermentait dans sa tête enfantine. La note nous renvoie aux lettres écrites aux habitants de Troyes et au duc de Bourgogne. Ces lettres ne sont nullement dans le procès ; elles ont été écrites plus d’un an avant les interrogatoires de Rouen. Le mélange de la religion et du patriotisme ! Mais c’est Jeanne d’Arc tout entière ; il n’y a presque pas une parole où il ne soit exprimé ; tous ses pas pour la patrie procèdent de la religion, sont commandés par la religion, puisqu’ils le sont par Jésus-Christ. Ce doit être un ennemi bien puissant que le surnaturel, puisque ceux qui veulent le fuir, fussent-ils un Quicherat, sont condamnés à donner tête baissée dans de semblables incohérences ; mais passons à ce que le professeur de l’École des chartes regarde comme la troisième source :
L’acte d’accusation, (dit-il), où l’on serait tenté de croire que de pareils traits (ceux qui attestent le mélange de la religion et de la politique) ont été relevés soigneusement, n’allègue rien au contraire de ce qui a quelque portée politique. On ne s’y attache qu’à de méchants propos, ouvrage de la sottise ou de la superstition pour établir que Jeanne se livrait dans son 384enfance à des pratiques réprouvées par la foi. Je n’en veux pour preuve qu’un article où l’on fait ressortir avec le ton de l’épouvante qu’elle allait suspendre à un certain arbre, près du village, des guirlandes de feuillage et de fleurs qui disparaissaient pendant la nuit569.
Il n’y a qu’à souscrire au jugement par lequel Quicherat déclare le réquisitoire de d’Estivet un composé de méchants propos, œuvre de la sottise et de la superstition, en ajoutant, de la calomnie. Inutile de faire des observations sur ce qui précède et accompagne une sentence qui est juste ; mais cette sentence Quicherat l’infirme avant la fin de son travail, lorsqu’il écrit que les soixante-dix articles du promoteur se basent en grande partie sur les informations faites à Domrémy par ordre de Cauchon, et qu’ils énoncent
des faits incontestables de la vie de Jeanne, ou des propos insignifiants tenus sur son compte570.
Ici encore l’on se demande si c’est bien Quicherat qui a écrit le livre où se lisent pareilles contradictions. Pour ne citer qu’un exemple : les articles dans lesquels d’Estivet accuse la vierge d’avoir vécu à Neufchâteau dans un mauvais lieu, et bâtit le roman dont il a été déjà parlé ; ces articles sont-ils des faits incontestables de la vie de Jeanne, ou des propos insignifiants tenus sur son compte ? Quicherat obéit ici, et en bien d’autres endroits encore à la loi de l’affinité qui existe entre tous les ennemis du surnaturel divin. Il a des sympathies secrètes pour d’Estivet comme pour Cauchon.
D’Estivet s’appuierait sur des faits incontestables de la vie de la Pucelle, fournis par l’enquête ! mais nous avons entendu le greffier de cette enquête, Nicolas Bailly, nous parler du danger qu’il avait couru pour n’avoir recueilli que des faits favorables à la Pucelle. Celui qui en apporta le résultat à Cauchon attestait qu’il voudrait savoir sur sa sœur tout ce que des informations dans cinq ou six paroisses avaient révélé sur Jeanne ; Cauchon fut si irrité du contenu, qui juridiquement devait l’arrêter tout court, qu’il s’emporta contre le porteur, le traita de méchant homme, de traître, et refusa de l’indemniser des frais de voyage, qui cependant devaient être considérables. Comment Quicherat peut-il oublier semblables faits ? C’est bien lui qui a édité la déposition de Moreau, honorable bourgeois de Rouen, originaire des bords de la Meuse571, lequel s’était entretenu avec son compatriote, un notable Lorrain, de la bouche duquel il tenait ces particularités.
Le factum du promoteur se compose de faits si calomnieux que les douze articles, pourtant si perfides, ne font pas même allusion à la plupart 385des allégations qu’il contient ; presque tous les douze articles se basent sur des paroles de Jeanne malicieusement interprétées. Aucun historien de Jeanne n’a le droit de puiser dans une source si manifestement empestée.
Voici comment Quicherat parle des dépositions pleines d’un si grand accent de sincérité, des témoins de Domrémy :
Les informations de Domrémy nous offrent un tableau charmant et plus d’une fois reproduit : au pied du coteau, la chaumière de la famille d’Arc joignant le pourpris de l’église ; un peu plus loin, en montant entre des touffes de groseilliers, la fontaine ombragée du fameux arbre, du hêtre séculaire dont mille récits faisaient le séjour des fées ; enfin sur la hauteur le bois Chenu d’où, suivant la tradition, devait sortir une femme qui sauverait le royaume perdu par une femme.
Des paysans laborieux et honnêtes habitaient ces lieux ; leurs enfants, élevés dans la religion, allaient au beau temps danser sous l’arbre, et, à certaines fêtes, y manger des gâteaux que les mères préparaient la veille. Mais les témoins qui racontent ces innocents ébats ont moins de souci de dire quelle figure Jeanne y faisait que de plaider pour son orthodoxie en s’accordant tous à la rendre insignifiante à force de timidité et de dévotion. Ils se taisent aussi sur les jours de colère où ces mêmes enfants, suivant eux si paisibles, allaient se battre jusqu’au sang avec ceux du village voisin dévoué à l’opinion bourguignonne572.
Ne faisons pas les difficiles, et ne demandons pas à l’éditeur du Double Procès de nous montrer dans les dépositions les traits du tableau charmant ; on les y chercherait vainement. Il n’est pas excusable d’avoir oublié que Jeanne affirmait n’avoir entendu parler, qu’après son arrivée en France, de la prophétie du bois Chenu ; que celle dont elle se prévalait ne s’y rattache nullement.
Sa mauvaise humeur vis-à-vis des dépositions des bons villageois est manifeste. Ils ont eu le malheur de ne pas voir l’ombre de l’enfant doué au plus haut degré de cette intelligence à part qui ne se rencontre que chez les hommes supérieurs des sociétés primitives. Pas la moindre ressemblance entre la douce, active et candide Jeannette qui les a charmés et le garçon rêveur, monstrueux, qu’il met à la place. De là ses très injustes boutades. Les paysans nous disent fort bien la figure de Jeannette auprès du beau May. Fidèle au précepte de l’apôtre, qui ordonne de se réjouir avec ceux qui se réjouissent, Jeanne, d’après la plupart des témoins, faisait ce que faisaient ses compagnes, c’est-à-dire qu’elle prenait sa part de divertissements innocents ; elle tressait des couronnes de feuillage, chantait, dansait. Ils sont si peu soucieux de plaider pour son orthodoxie, qu’il faut 386tempérer cette assertion trop générale par les dépositions de sa marraine, de sa voisine Isabelle Gérardin, par ce qu’elle a dit elle-même, que depuis le commencement des apparitions, elle avait peu ou point dansé, et qu’elle avait, le moins qu’elle avait pu, pris part à ces bruyants amusements.
Quicherat la trouve, telle qu’elle est présentée, insignifiante à force de timidité et de dévotion. Si elle était pudique et réservée, personne ne la dit timide, au-delà de ce qui convient à une personne de sa condition, de son sexe et de son âge. Tous ceux qui l’ont vue depuis Domrémy jusqu’à la place du Vieux-Marché rendent témoignage de sa très particulière dévotion, de sa sainteté. Quicherat la trouve par suite insignifiante. Les gars de Domrémy le pensaient aussi, nous l’avons vu, mais ils s’en accusent comme d’un jugement de jeunesse, excuse qui ne vaut pas pour le directeur de l’École des chartes. À ses yeux, ne serait-elle pas plus qu’insignifiante ? ne serait-elle pas accusatrice ? N’est-ce pas la raison pour laquelle l’éditeur du Double Procès, et ses pareils, éliminent la Jeanne d’Arc des documents, déprécient ces documents, et nous donnent sous le nom de Jeanne un personnage entièrement différent ? Incontestablement elle fut très dévote. Son plus grand désir fut de sauver son âme et d’aller au Ciel. Ce n’est pas le souci des rationalistes et des libres-penseurs. Il faut bien que la libératrice ou les libres-penseurs se trompent sur un point si important. La vraie Jeanne d’Arc est pour ces derniers plus qu’insignifiante ; ils dissimulent mal l’embarras, les transes qu’elle leur cause.
Quicherat est souverainement injuste lorsqu’il reproche aux témoins de Domrémy de n’avoir pas parlé des combats des enfants du village contre les enfants de Maxey : cela n’entrait nullement dans les questions qui leur étaient posées, et n’intéressait en rien le procès. Ce qui a été dit sur ces mêlées suffit pour faire tomber tout ce qu’il plaît à la libre-pensée d’imaginer et de broder à ce sujet.
L’histoire de Jeannette à Domrémy, quoi qu’en dise la libre-pensée, nous est donc transmise par des documents de première main, irréfragables, très nombreux, incomparables.
L’origine de la mission domine manifestement toute cette période, et toute l’histoire de Jeanne. Jeanne, en nous parlant de ses visions, de son commerce avec saint Michel et les Saintes, nous a dit d’où elle procédait. La libre-pensée met à la place ce que l’on a déjà vu et ce que l’on verra dans la suite. Elle omet, elle altère, ou elle noie au milieu de ses fantaisies, ce ses déclamations, les détails donnés par la vierge. Quicherat est le seul qui ait abordé la question de front et l’ait traitée ex professo. Il faut le suivre sur ce nouveau terrain où, avec quelques aveux bons à retenir, nous allons trouver bien des assertions fausses, en opposition avec les textes, contradictoires.
387Chapitre IV Les communications surnaturelles de Jeanne falsifiées et calomniées par Quicherat
- I.
- Manière transcendante dont la libre-pensée traite la question des révélations.
- Quicherat en reconnaît la capitale importance.
- Il établit avec raison que l’ouïe n’était pas seule affectée.
- Il convient de la sincérité de la Pucelle, en se ménageant une échappatoire contre les attaques du rationalisme.
- Son embarras.
- Fausse modestie.
- Engagement qu’il prend et tient fort mal.
- II.
- C’est sans fondement que l’école rationaliste et Quicherat disent Jeanne passionnée pour le son des cloches, que l’audition des voix était favorisée par le son matériel des cloches.
- Inanité des textes cités.
- Quicherat puise dans les actes posthumes, et outre ces documents sans valeur.
- C’est sans l’ombre d’une preuve que Quicherat et l’école rationaliste affirment que l’audition des voix était encore favorisée par le bruissement des vents dans les feuilles, tout bruit mesuré.
- Ridicule émotion de M. Luce.
- III.
- Contradiction de Quicherat au sujet de la sincérité de Jeanne.
- Loin qu’elle ait convenu s’être éloignée de Paris malgré les voix, elle proteste du contraire.
- Explication des paroles de Jeanne sur ce point.
- Jeanne savait, et la théologie enseigne, que le mauvais vouloir des hommes peut entraver une mission divine.
- Atroce calomnie contre Jeanne à laquelle Quicherat attribue, malgré ses protestations, une pensée de suicide, et des paroles de blasphème.
- Texte omis, texte tronqué.
- IV.
- Embarras de Quicherat en face des prophéties de Jeanne.
- Simplicité de croire que le livre entier de l’avenir est connu des prophètes.
- Aucun rapprochement possible entre les prophéties de Jeanne et les prévisions des hommes politiques ou des génies militaires, entre Napoléon prédisant Marengo, et la Pucelle prophétisant la campagne du sacre.
- Suite de non-sens dans les paroles de Quicherat.
I. Manière transcendante dont la libre-pensée traite la question des révélations. — Quicherat en reconnaît la capitale importance. — Il établit avec raison que l’ouïe n’était pas seule affectée. — Il convient de la sincérité de la Pucelle, en se ménageant une échappatoire contre les attaques du rationalisme. — Son embarras. — Fausse modestie. — Engagement qu’il prend et tient fort mal.
Il faut louer Quicherat de n’avoir pas traité la question des révélations avec la transcendance de ses confrères rationalistes ou libres-penseurs. Qui n’avait pas des visions au moyen âge ? C’est toute la solution de Michelet. Voici comment elle s’étend sous la plume du paléographe de Viriville :
La religion suppléait à la science ; où manquaient les lumières rationnelles, l’imagination et le sentiment y pourvoyaient. De là le rôle si fréquent que joue, dans le monde du moyen âge, le merveilleux, le miracle… Jeanne 388chez qui le bon sens brillait de tant d’éclat… s’abreuvait sans réticence et sans réserve à cette source abondante… elle était, avons-nous dit, assistée d’un conseil qu’elle appelait ses voix… Comme la sincérité de la déposante s’élève à nos yeux au-dessus de tout soupçon, nous nous soumettons à tenir pour vrai le fait allégué par elle… La Pucelle nous apparaît comme une femme profondément religieuse… mais nullement comme une mystique et une thaumaturge573.
Il y en a plus long ; mais le lecteur en a sans doute assez de ces développements prudhommesques, dont il serait superflu de faire remarquer les contradictions continues. Tout autre est l’allure de Quicherat.
J’ai parlé tant de fois, (dit-il), de mission et de révélation qu’il convient de m’expliquer sur ces mots… Le fait des voix qu’elle entendait tient une si large place dans son existence, qu’on peut dire qu’il en était devenu la loi. En dehors de la vie commune, elle ne disait ni ne faisait rien qui ne lui eût été conseillé par ses voix. Tantôt les invoquant, tantôt interpellée par elles, elle recevait leur direction plusieurs fois par jour, surtout à l’heure des offices574.
C’est parfait comme exposé général. Pour prolonger le plaisir de louer l’éditeur du Double Procès, disons qu’il établit fort bien que ce n’était pas l’ouïe seule qui était affectée ; Jeanne voyait, odorait, palpait, puisqu’elle les embrassait, les saintes qui lui apparaissaient. Elle voyait saint Michel comme elle voyait ses juges. Il serait inutile de prouver à ceux qui ont lu le deuxième livre du présent volume, combien Quicherat a raison contre certains catholiques qui ont le tort de vouloir tout rapporter à la perception des sons.
Mais Quicherat n’en vient pas là sans avoir pris ses précautions et s’être ménagé une excuse vis-à-vis du naturalisme. Il se garde de rompre avec ce camp ami. S’il emploie ces mots mission, révélation, il n’entend pas leur faire signifier une réalité objective, et en dehors de celle qui affirmait les avoir reçues. Voici ses paroles :
Je m’en sers, (dit-il), sans prétention aucune de leur faire signifier plus que l’état de conscience de Jeanne, lorsqu’elle soutenait avec une fermeté si inébranlable qu’elle était envoyée de Dieu, que Dieu lui dictait sa conduite par l’entremise des saints et des anges. Comme sur ce point la critique la plus sévère n’a pas de soupçon à élever contre sa bonne foi, la vérité historique veut qu’à côté de ses actions, on enregistre le mobile sublime qu’elle leur attribuait575.
Si la solution de Michelet : Jeanne réalisait ses idées, elle en faisait des êtres n’est pas hautement affirmée, elle a cependant toute liberté de se produire, et Quicherat fait profession de ne vouloir pas lui fermer la 389porte. Il renonce à donner l’explication du fait, tout en avouant qu’on est invinciblement porté à la chercher, car il continue ainsi :
Maintenant il est clair que les curieux voudront aller plus loin et raisonner sur une cause dont il ne leur suffira pas d’admirer les effets. Théologiens, psychologues, physiologistes, je n’ai point de solution à leur donner. Qu’ils trouvent, s’ils le peuvent, chacun à leur point de vue, les éléments d’une appréciation qui défie toute contradiction576.
Les curieux, ce sont tous les hommes doués de raison. Ils ne sont hommes que par le sublime besoin qu’ils éprouvent de remonter des faits à la cause d’où ils procèdent. Le mot curieux, curiosus, c’est-à-dire avide du pourquoi, l’indique suffisamment. Quicherat a obéi à ce sublime besoin lorsqu’il a cherché à se faire une idée de l’enfant de Domrémy. Il y obéit encore lorsqu’il fait profession de ne pas vouloir y céder. Quant à trouver une explication qui défie toute contradiction, il y a longtemps que Cicéron nous a appris qu’il fallait y renoncer, puisqu’il a écrit qu’il n’y avait pas de vérité, pour bien prouvée qu’elle fût, qui n’ait trouvé des sophistes pour contradicteurs, ou, ce qui est la même chose, qu’il n’y avait pas d’absurdité qui n’ait été soutenue par quelque philosophe.
Voici comment Quicherat détermine modestement le rôle qu’il prétend assumer :
La seule chose que je me sente capable de faire dans la direction où s’exercera une semblable recherche, c’est de présenter sous leur forme la plus précise les particularités de la vie de Jeanne qui semblent sortir du cercle des facultés humaines.
C’est trop de modestie, et Quicherat ne tient pas sa promesse. Ces particularités qu’il s’engage à présenter sous leur forme la plus précise, il les altère très grandement. Il fait dire aux textes ce qu’ils ne disent en aucune manière, il en omet, il en tronque même, pour attribuer à l’héroïne des particularités contre lesquelles elle a protesté ; il donne de ces particularités des explications insoutenables, un reste de sympathie pour l’éditeur du Double Procès empêchant de dire qu’elles sont de toute absurdité. Ces divers procédés tendent tous à une même conclusion : La Pucelle était dans l’illusion lorsqu’elle assignait le commandement de Dieu comme le mobile de ses actions, quoique Quicherat ne la tire pas, et ne voulût probablement pas la tirer.
390II. C’est sans fondement que l’école rationaliste et Quicherat disent Jeanne passionnée pour le son des cloches, que l’audition des voix était favorisée par le son matériel des cloches. — Inanité des textes cités. — Quicherat puise dans les actes posthumes, et outre ces documents sans valeur. — C’est sans l’ombre d’une preuve que Quicherat et l’école rationaliste affirment que l’audition des voix était encore favorisée par le bruissement des vents dans les feuilles, tout bruit mesuré. — Ridicule émotion de M. Luce.
Parlant des voix entendues par Jeanne, Quicherat écrit :
Sa perception était favorisée par des bruits mesurés et lointains, comme celui des cloches y celui du vent dans les arbres ; au contraire un tumulte désordonné lui faisait perdre beaucoup des paroles qui lui étaient adressées577.
C’est encore Michelet qui le premier a imaginé que Jeannette était singulièrement éprise du carillon des cloches ; par lui, c’est devenu un dicton dans l’école libre-penseuse tout entière. Nourrie du son des cloches ; dans ce jardin où elle n’entendait que le son des cloches ; passionnée pour le son des cloches ; autant d’assertions de Michelet. On a vu par quelle impudente mutilation de textes, il avait substitué l’amour du son matériel des cloches à l’amour des saints exercices auxquels elles nous convient. Et les disciples de répéter, avec Henri Martin :
Le son des cloches tant aimé de sa rêveuse enfance578…
Avec Siméon Luce :
Elle donnait de la laine de ses brebis au sonneur de Domrémy pour le rendre plus zélé à remplir son office, tant le tintement argentin de la cloche de son église retentissant tout à coup dans la vallée enchantait son oreille579.
Enfin, d’après Quicherat, ses voix aimaient à lui faire arriver leurs communications sur les ailes de tout son mesuré et lointain. C’est là ce que l’auteur appelle donner sous leur forme la plus précise les particularités de la vie de Jeanne, propres à éclaircir le problème de son commerce avec le Ciel.
Une longue note cite les textes dans lesquels les documents nous parlent des cloches. Tel celui-ci :
Lorsque dans les champs elle entendait le son de la cloche (campanam, on parle d’une seule), elle se mettait à genoux.
C’est ce que l’auteur de ce volume a vu faire, c’est ce qu’il a eu le bonheur de faire maintes fois dans son enfance. Quand la cloche de la paroisse avertissait que le saint sacrifice était arrivé à l’élévation, ceux que leurs occupations, l’éloignement, empêchaient d’y assister, laboureurs, pâtres, ménagères, enfants à la maison, se mettaient à genoux et s’unissaient au sacrifice de l’Auguste Victime. Dans la France entière, dans l’Europe catholique, au son de l’Angelus de midi, le silence se faisait soudain en des lieux aussi tumultueux que des champs de foire ; les têtes se découvraient et les âmes se retrempaient dans le souvenir du mystère par lequel Dieu, en se faisant homme dans le sein de la Vierge, a fait de l’homme un Dieu. Ceux qui, au lieu de voir dans ces actes 391l’amour et le culte des ineffables mystères qui donnent au chrétien une dignité, une grandeur que ne lui donnera jamais la science, n’y verraient que l’amour du son des cloches, raisonneraient absolument comme Quicherat, Michelet, Siméon Luce, et l’école naturaliste.
Jeanne, ayant établi le soir des exercices de piété pour les hommes d’armes, afin de leur faciliter la confession, Dunois rapporte qu’elle avait ordonné de sonner les cloches durant une demi-heure. C’est ce que font encore les missionnaires, non par amour du son des cloches, mais parce que les cloches sont bénites et pour annoncer les exercices religieux, et encore pour stimuler les chrétiens trop lents à s’y rendre. Aussi certains impies, dont elles réveillent le remords, sont-ils grandement importunés par la voix de ces moniteurs, contre laquelle ils maugréent et protestent.
Jeanne, dans un texte déjà cité, disait :
— Hier, j’ai entendu la voix à trois reprises, une fois le matin, une fois au temps de vêpres et la troisième fois quand on sonnait l’Ave Maria.
Quicherat, sans avertir qu’il puise dans les Actes posthumes, œuvres de Cauchon, y ajoute que le matin du supplice Jeanne aurait avoué à Pierre Morice et à Jean Toutmouillé, qu’elle avait entendu les voix, surtout à l’heure de complies, lorsque les cloches sonnent, et encore le matin lorsqu’on les met en mouvement.
Les Actes posthumes sont de nulle valeur, dit Bréhal (nullius roboris sunt) ; on ne saurait les alléguer (ideo non præjudicant)580. Ils ne disent pas que Jeanne n’entendait les voix que lorsqu’on sonnait les cloches ; mais principalement lorsque la cloche avertit les fidèles d’honorer le mystère qui a réconcilié les Anges et les hommes et conféré à notre nature une gloire que n’a pas la nature angélique, celle de voir la nature humaine assumée par une Personne divine. C’est l’heure où les fidèles honorent en lui adressant la salutation de l’Ange la Vierge dans laquelle s’est accomplie le plus divin des mystères. Aucune heure n’est plus convenable pour les communications célestes ; la prière qui s’élevait alors des cœurs chrétiens, le mystère honoré, la Vierge libératrice du genre humain dont la vierge libératrice de la France est comme l’ombre, tout montre une harmonie de plus dans les visites célestes faites à la Pucelle, de préférence, mais non exclusivement, dans ces moments plus divins pour qui sait en pénétrer le sens. Sont-ils donc à plaindre ceux qui n’ont pas d’oreilles pour ces harmonies profondes comme Dieu même, et s’arrêtent aux sonorités du bronze et de l’airain ! L’amour, la passion de la Pucelle pour le son matériel des. cloches est une pure invention du naturalisme, les documents ne parlent que de son amour pour les exercices 392pieux auxquels les cloches nous invitent, amour qui, par le fait, rejaillit, mais très secondairement, sur le splendide instrument trouvé par le génie chrétien pour les annoncer ; tout comme l’amour de la guerre fait aimer le son des instruments qui annoncent la bataille.
Non seulement Quicherat puise dans les Actes posthumes, il les commente, et leur fait dire ce qu’ils ne disent pas. C’est ce qui résulte de la fin de la phrase suivante, dont chaque membre appelle des observations :
L’accusation lui imputait de s’être vantée qu’elle voyait l’ange Gabriel avec des millions d’autres anges. Elle finit par en convenir dans son dernier interrogatoire, expliquant que les objets de ses apparitions étaient le plus souvent de très petite dimension et en quantité infinie (in magna multitudine et quantitate minima), comme si elle eût voulu exprimer quelque chose d’analogue à ces atomes qui tourbillonnent devant des yeux obscurcis par le vertige581.
Pauvre Quicherat ! C’est là ce qu’il appelle présenter sous leur forme la plus précise les particularités de la vie surnaturelle de Jeanne ! Comment donc encore une fois s’y serait-il pris s’il avait voulu les altérer ? Loin de convenir avoir vu des millions d’anges entourant l’archange Gabriel, nous l’avons entendue protester n’avoir pas souvenance de l’avoir dit, à savoir le nombre. Les Actes posthumes ne parlent ni de tourbillons, ni de nombre infini. Ils disent : in magna multitudine et quantitate maxima. Ces expressions elles-mêmes ne sentent-elles pas de cent lieues le maître ès arts ? Jeanne avait-elle étudié les Catégories d’Aristote pour opposer ainsi le nombre et la quantité. Ces atomes qui tourbillonnent, ces yeux obscurcis par le vertige, n’existent que dans l’imagination de Quicherat. N’est-ce pas Quicherat qui est atteint de vertige ? Que le lecteur se rappelle les réponses de Jeanne ; il n’y a rien qui, même de loin, justifie pareille interprétation.
Ce n’est pas avec plus de fondement que Quicherat nous dit que la perception des voix était favorisée par le bruit des vents dans les feuilles. Il y tient, puisqu’il en avait déjà parlé dans le portrait du garçon doué au plus haut degré de cette intelligence à part, etc. qu’il appelle Jeanne d’Arc. La libre-pensée exploite semblable fantaisie. M. Luce en est ému au point d’écrire :
Et la vertu inspiratrice des frais ombrages, du Frigus opacum de Virgile, qui l’avait mieux sentie que celle qui répondait à ses juges de Rouen :
Si j’étais au milieu des bois, j’y entendrais bien mes voix.Ô poésie des cœurs simples ! Le plus grand bien du pauvre peuple sera toujours, qu’on ne l’oublie pas, d’avoir un idéal assez puissant pour dominer les suggestions de l’égoïsme et mettre les âmes en communication les unes avec les autres, car la vraie 393source du génie dans l’ordre de l’action comme dans celui de la pensée n’est autre que l’enthousiasme et l’esprit de sacrifice. On n’est capable de s’élever au-dessus de soi-même, en d’autres termes de créer, que là où l’on admire et où l’on aime.
Le lecteur pourra se convaincre que la citation est textuelle, — tant de sublimité dépasse trop des moyens ordinaires, — s’il veut bien lire la fin du chapitre II de Jeanne d’Arc à Domrémy, page LVI.
Dans les documents, il n’y a pas l’ombre du murmure des vents dans la feuillée, ni des frais ombrages et de leur vertu inspiratrice. Répétons ce qui a été déjà dit : Manchon, dans sa déposition, nous explique fort bien pourquoi, dans la séance du 22 février, l’accusée disait : Si j’étais dans un bois, j’entendrais les voix.
Précisément dans cette séance, nous dit-il, le plus grand tumulte régna dans l’assemblée. Jeanne était interrompue presque à chaque mot quand elle parlait de ses apparitions582. C’est dans le même sens qu’à la séance du 14 mars elle se plaignait, que dans sa prison, le bruit fait autour d’elle et les tracasseries de ses gardes l’empêchaient parfois de bien comprendre ce que lui disait sainte Catherine583.
Et voilà comment le naturalisme, quand il est réputé le plus honnête, présente sous leur forme la plus exacte les particularités de la vie de Jeanne. C’est par ces billevesées qu’il amuse le lecteur, et lui insinue que les voix de Jeanne pourraient bien être de celles que dans certains états d’âme nous prêtons aux sons vagues qui frappent notre oreille. Conception ridicule et absurde quand il s’agit de communications de la nature de celles qui étaient faites à Jeanne. Des sons d’ailleurs ne peuvent atteindre ni la vue, ni l’odorat, ni expliquer comment Jeanne a embrassé les Saintes. Faire dire aux textes ce qu’ils ne disent nullement n’est pas cependant la manière la plus étrange dont Quicherat remplit l’engagement qu’il a pris ; il en omet d’autres, il les tronque pour attribuer à celle dont il a proclamé l’irrésistible franchise, des intentions et des actes contre lesquels elle a protesté.
III. Contradiction de Quicherat au sujet de la sincérité de Jeanne. — Loin qu’elle ait convenu s’être éloignée de Paris malgré les voix, elle proteste du contraire. — Explication des paroles de Jeanne sur ce point. — Jeanne savait, et la théologie enseigne, que le mauvais vouloir des hommes peut entraver une mission divine. — Atroce calomnie contre Jeanne à laquelle Quicherat attribue, malgré ses protestations, une pensée de suicide, et des paroles de blasphème. — Texte omis, texte tronqué.
Dans le court volume où Quicherat proclame l’irrésistible franchise de Jeanne, toutes les fois qu’il s’agit de sa personne, il écrit ce que l’on va lire :
La vie intellectuelle de Jeanne présente ce phénomène que, sans avoir perdu un seul instant le respect de sa mission, il lui fut possible de se soustraire 394au commandement si impérieux qui lui traçait la marche pour l’accomplir. C’est encore dans ses aveux que se trouve la preuve de cela.
Nous l’avons vue convenir qu’elle avait levé le siège de Paris malgré ses voix. Lorsqu’elle prononça cette parole si grave, elle s’empressa d’ajouter que jamais elle n’y eut consenti, si elle n’avait pas été blessée. Mais pour nous, qui savons que le lendemain même de sa blessure elle était en état d’agir, que signifie cette excuse, sinon le besoin qu’elle sentait d’en alléguer une ? Si elle éprouva à ce moment une défaillance inaccoutumée, ce ne fut point pour le sang qu’elle avait perdu, mais parce qu’elle eut le pressentiment que son autorité (pour elle l’autorité de Dieu) allait échouer enfin contre l’obstacle plus puissant de l’autorité des hommes. Quelle qu’ait été sa résistance, et nous savons que cette résistance fut énergique, elle finit par se rendre, elle céda à la force dans une lutte où le public, ni elle-même n’étaient d’avis que la force pût l’emporter584.
Que devient ici cette franchise irrésistible qui fait que, lorsqu’il ne s’agit que de sa personne, Jeanne met sa conscience à découvert, qu’elle avoue, affirme au risque d’encourir mille morts ? Que le lecteur se rassure : il n’y a que la franchise de Quicherat qui soit ici en défaut avec la connaissance du domaine théologique dans lequel il a le tort de vouloir entrer.
Où donc a-t-il vu que Jeanne convenait d’avoir levé le siège de Paris malgré les voix ? Il emprunte cette inculpation à d’Estivet qui, dans l’article XXXVII de son réquisitoire, accuse la Pucelle d’avoir transgressé des commandements intimés par des révélations qu’elle se vante tenir de Dieu, par exemple dans son éloignement de Saint-Denis. Puisqu’il lui emprunte l’incrimination, pourquoi ne cite-t-il pas la réponse ? Elle est ainsi conçue :
— Je m’en tiens à ce que autrefois j’en ai répondu.
Toutefois elle ajoute qu’à son partement de Saint-Denis, elle eut congé (de ses voix) de s’en aller585.
La traduction latine n’hésite pas sur le sens :
Respondit : Ego refero me ad illud quod de hoc alias respondi : Tamen addit quod in suo recessu de Sancto Dyonisio habuit licentiam de recedendo.
Voilà comment elle convient avoir levé le siège de Paris malgré les voix ! C’est bien le même auteur qui a édité l’article de l’accusateur et la réponse de l’accusée aux pages 282 et 283 du Procès de condamnation. Comment expliquer que, dans les Aperçus nouveaux, il reproduise l’un et taise l’autre ? Est-ce là de l’honnêteté littéraire ? Puisque Jeanne s’en rapporte à ce qu’elle avait déjà répondu sur ce point, c’est que sa réponse antécédente n’est nullement contraire au développement qu’elle y ajoute. Elle avait dit qu’au lendemain de l’assaut contre Paris les voix lui avaient répondu qu’il fallait le recommencer, et tel fut bien l’avis de Jeanne. Mais qu’arriva-t-il ? Loin de 395s’y conformer, La Trémoille fit couper le pont déjà jeté sur la Seine pour une attaque sur un autre point, et se hâta de tout préparer pour la retraite au-delà de la Loire. Jeanne opposa une résistance énergique à cette résolution. Mais que pouvait-elle contre le parti pris ? Devait-elle faire insurger l’armée contre le roi qu’elle venait de faire sacrer ? Devait-elle essayer de prendre Paris toute seule ? Il n’y avait qu’un parti possible, celui de se retirer avec l’armée ; ce que les célestes conseillères approuvèrent.
Jeanne savait fort bien que l’accomplissement de sa mission réclamait de sa part, de la part des intéressés, un concours matériel et moral, faute duquel cette mission pouvait ne pas avoir tous ses effets. Un des plus graves personnages du temps, Mathieu Thomassin, nous apprend qu’elle parlait de cette éventualité586. Gerson a écrit son Traité pour la détourner ; le clerc de Spire la prévoyait ; tous deux écrivaient au moment où l’envoyée du Ciel s’avançait à pas de géant dans sa carrière. On n’ignorait pas, au XVe siècle, que l’homme conserve le triste pouvoir d’arrêter l’effusion des miséricordes divines ; on n’en concluait nullement que l’homme est plus puissant que Dieu ; ce qui est un blasphème dont Jeanne ne fut jamais tentée. On savait encore que pour être élu de Dieu pour une mission, l’on ne perd pas son libre arbitre ; que, comme Jonas, l’envoyé du Ciel peut ne pas vouloir accomplir le commandement qui lui a été intimé. Quicherat semble ignorer ces vérités théologiques, toujours admises. Son ton témoigne d’une inconscience qui n’est pas admissible pour ce qui va être dit.
À propos du saut de la tour de Beaurevoir, il ne craint pas d’écrire :
L’idée lui vint de se jeter en bas de la tour où elle était enfermée, espérant par là, ou procurer sa fuite à l’avantage de ceux de Compiègne, ou échapper par la mort aux Anglais. [Et en note :] Si contraire qu’une telle pensée ait été aux idées religieuses du moyen âge, il est impossible de ne pas l’attribuer à la Pucelle quand on voit la manière dont elle répond aux questions des juges587.
Ainsi donc, dans cet acte dont Jeanne confesse l’imprudence, la prisonnière aurait obéi à une pensée de désespoir et de suicide. Quicherat emprunte encore une accusation si grave à d’Estivet qui la formule à l’article XLI de son réquisitoire588. En confirmation, l’auteur des Aperçus nouveaux cite plusieurs réponses de Jeanne, réponses qui ne lui donnent pas ce droit. Pourquoi omet-il celle par laquelle Jeanne lui inflige un très formel démenti :
— Je le faisais, (dit-elle), non pas en espérance (dans la pensée) de me désespérer ; mais en espérance de sauver mon corps, et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité.
La traduction 396porte :
Ego faciebam hoc non pro desperando, sed in spe salvandi corpus meum et eundi ad succurendum pluribus bonis gentibus existentibus in necessitate.
C’est bien Quicherat qui a édité l’un et l’autre texte à la page 160 du Procès (séance du 14 mars). Il s’agit bien d’un de ces faits personnels dans lesquels l’accusée met sa conscience à découvert, où elle avoue avec une irrésistible franchise, dut-elle encourir mille morts. Pourquoi celui qui emprunte d’autres textes à l’interrogatoire du 14 mars omet-il donc celui-là ?
Il est vrai qu’il en donne un autre, dans lequel Jeanne dit la même chose ; mais c’est pour l’infirmer par un procédé plus blâmable encore, puisque ce n’est plus une omission, mais une mutilation bien caractérisée. Citons encore les Aperçus :
Interrogée, quand elle saillit, si elle cuidait (pensait) se tuer, répond que non ; mais en saillant se recommanda à Dieu, et cuidait par le moyen de ce saut échapper qu’elle ne fût livrée aux Anglais.La dernière réponse, (dit Quicherat), ne me paraît pas infirmer les précédentes, eu égard surtout à ce que Jeanne, un peu après, refuse de s’en rapporter à une enquête sur certaines paroles de désespoir qui lui avaient échappé au moment de sa chute. Interrogée si elle veut s’en rapporter à l’information faite ou à faire, répond :Je m’en rapporte à Dieu et non à autre, et à bonne confession.589
Des paroles de désespoir auraient donc échappé à Jeanne au moment de sa chute, et elle en aurait, par ses réponses, fait l’aveu implicite. C’est bien le sens des lignes que l’on vient de lire. Opposons-leur le texte intégral tronqué par l’éditeur du Procès ; le lecteur jugera s’il ne dit pas diamétralement le contraire. Le voici en style direct :
— Quand la parole vous est revenue, n’avez-vous pas renié Dieu et ses saints, ainsi qu’une enquête l’a établi ?
— Je n’ai point mémoire ni souvenance d’avoir renié ou maugréé Dieu ou ses saints, ni en ce lieu, ni ailleurs ; je ne m’en suis pas confessée, car je n’ai pas souvenir de l’avoir dit ou fait.
— Voulez-vous vous en rapporter à l’information faite ou à faire ?
— Je m’en rapporte à Dieu, et non à autre, et à bonne confession590.
Elle avait certes de bonnes raisons pour ne pas s’en rapporter à une enquête. On sait comment celle de Domrémy avait été interprétée : probablement il eût été facile de trouver des faux témoins dans la domesticité 397du vendeur de la captive. Des paroles injurieuses à Dieu ou aux saints, prononcées par colère ou impatience, ne sont pas des paroles de désespoir et ne motivent nullement un procès en matière de foi. Il n’en était jamais échappé à celle qui purifiait si soigneusement sa conscience ; mais cela fût-il, elle avait raison de dire s’en rapporter uniquement à Dieu et à bonne confession.
Infortuné Quicherat ! son parti pris de rationalisme fait donc fléchir à ce point sa conscience naturellement honnête, assure-t-on ! Il lui fait commettre de si criantes injustices contre celle qu’il admire sincèrement ! Voici un nouvel exemple des mauvais tours qu’il joue à son bon sens et à sa raison.
IV. Embarras de Quicherat en face des prophéties de Jeanne. — Simplicité de croire que le livre entier de l’avenir est connu des prophètes. — Aucun rapprochement possible entre les prophéties de Jeanne et les prévisions des hommes politiques ou des génies militaires, entre Napoléon prédisant Marengo, et la Pucelle prophétisant la campagne du sacre. — Suite de non-sens dans les paroles de Quicherat.
Sous ce titre : Des facultés extraordinaires mises en jeu par les visions de Jeanne591, Quicherat traite de ce qu’en langage théologique on appellerait don de prophétie, en entendant par ces mots, comme le fait Benoît XIV, le don de révéler dans le passé, le présent ou l’avenir, des faits dépassant la connaissance naturelle de l’homme.
Sans le suivre dans ses divisions embarrassées, bornons-nous à ce qu’il dit de la prédiction des faits à venir, après avoir constaté qu’il admet comme de vraies révélations plusieurs faits injustement dédaignés par le naturalisme contemporain. Telle la manifestation des secrets par laquelle Jeanne commença à s’accréditer dès sa première entrevue avec Charles VII. Les preuves données, Quicherat conclut :
Tant de versions puisées à des sources si pures qui se complètent avec un accord si parfait de leurs circonstances communes, et avec cette gradation si caractéristique d’un secret divulgué peu à peu, me semblent mettre à l’abri du doute l’authenticité de la révélation592.
Voici son explication de la prévision de l’avenir :
La vertu prophétique de la Pucelle a été, de son vivant même, l’objet d’un Traité écrit par un Allemand. Ce livre est tout de divagations ; sauf un endroit où l’auteur donne une attention particulière à ce que la Sibylle de France… n’avait de prédiction qu’au service de son pays. Cela passait pour surprenant en un siècle où des milliers de prophètes prétendaient régler l’avenir au gré de leurs oracles… Elle (Jeanne) ne prophétisait que sur la France, parce que toutes les forces de son inspiration tendaient à l’affranchissement immédiat de son pays ; et ainsi ses voix n’avaient garde de l’entretenir 398dans tes songes creux où s’égaraient des imaginations oisives et malades.
En observant de près la nature de ses prédictions, la raison pourra n’y voir que les événements annoncés par un génie qui, sans se l’avouer, portait en soi la force de les produire. Dégagées de leur expression mystique, elles reviennent effectivement à des pronostics de politique ou de stratégie, comme en ont fait dans tous les temps les hommes d’État supérieurs et les grands capitaines. Si elles se présentent dans l’histoire avec un caractère d’infaillibilité qui dépasse la mesure humaine, c’est parce qu’on n’a enregistré que celles qui se sont accomplies ; mais comme j’ai démontré précédemment que Jeanne a prédit maintes choses qui ne sont point arrivées, il s’ensuit que le merveilleux de son instinct prophétique est corrigé par la diversité de ses effets.
Toutefois Quicherat veut bien avouer que son explication ne peut pas s’étendre à la prédiction fort bien établie de la blessure que Jeanne devait recevoir à l’assaut des Tourelles, sans cesser pour cela de besogner, ainsi qu’elle disait. Après quoi l’écrivain termine par ces lignes :
Je répète que je n’ai pas de conclusion à tirer de ce fait non plus que des précédents. Je m’en tiens à leur exposé, tel que les vues de l’histoire le comportent593.
Cela veut dire : les explications que je viens de donner ne me satisfont guère ; tenez-les pour non avenues ; c’est certainement ce qu’il y a de plus sensé dans ces passages. En effet, reprenons.
Le Traité du clerc de Spire est tout de divagations ? C’est vrai ; mais alors pourquoi le donner en entier, comme un spécimen des discussions théologiques provoquées par l’apparition de la Pucelle ? Quicherat n’oserait certainement pas dire que les Traités d’un Bouillé, d’un Berruyer, d’un Bréhal, sont un tissu de divagations. Il n’en donne cependant que quelques extraits fort courts, bien incapables d’en faire connaître la valeur. Que penser d’un historien qui, pour faire apprécier la littérature de notre temps, citerait l’élucubration de quelque décadent ? L’observation louée par Quicherat se trouve dans toutes les théologies. Un catholique tant soit peu instruit n’a jamais pensé que Dieu révèle à un seul prophète tout le livre de l’avenir. Il ne peut même pas lui communiquer tout ce qu’il sait. C’est de foi.
Il a été déjà répondu à ce que dit Quicherat de ces milliers de prophètes. Quicherat aurait beaucoup à faire pour en trouver trente ou cinquante ; et s’ils prétendaient prédire l’avenir, ils ne prétendaient nullement le régler. On a vu les noms qu’il cite ; généralement ils ne méritent pas le mépris qu’il en fait (pages 364-367).
Ce qu’il ajoute à la suite est-il d’une raison bien saine ? Jeanne, durant 399toute sa carrière, s’est avancée la prophétie sur les lèvres. C’était le grand signe de sa mission ; le don brille dans le procès, où maintes fois elle prédit le recouvrement de tout le royaume par son roi, l’expulsion totale des Anglais ; où elle prophétise le traité d’Arras, le recouvrement de Paris avant sept ans, et d’autres choses encore. Elle portait donc en elle la force de produire ces grands événements survenus, quatre, six, vingt ans, après son supplice !
Pourrait-il citer un génie de dix-sept ans, fût-ce un garçon, qui ait porté en lui la force d’accomplir ce que Jeanne a fait du 29 mai au 8 septembre 1429 ? Certainement qu’il n’en trouvera pas qui ait accompli la millionième partie de ce qu’a fait la paysanne de Domrémy. Il ne trouvera pas davantage des capitaines qui, dans ce laps de temps, aient annoncé par avance rien qui ressemble aux prophéties de la fille de Jacques d’Arc.
Si cela était nécessaire pour faire ressortir tout ce qu’il y a de peu sensé dans ce que dit ici le directeur de l’École des chartes, nous énumérerions la suite des prophéties de Jeanne, telles qu’elles se trouvent dans les cinq volumes du Double Procès, et nous lui demanderions de citer un seul de ces génies, dans l’ordre politique ou militaire, dont les prévisions réalisées offrent l’ombre de celles que Jeanne a clairement énoncées.
Il est manifeste que Quicherat voit toujours le garçon doué au plus haut degré d’une intelligence à part qu’il a appelé Jeanne d’Arc, et probablement qu’il le rapproche du premier consul couché sur une carte, et indiquant l’endroit où il rencontrerait les Autrichiens et les battrait. En fait de prévisions faites par les grands capitaines, c’est une des plus saillantes, et ce que nous avons vu de Quicherat permet de penser que, dans l’effarement de son rationalisme, il aura pu faire semblable rapprochement. Mais le premier consul avait trente ans, Jeanne n’en avait que dix-sept ; Bonaparte avait passé par l’École militaire, avait fait la première campagne d’Italie et celle d’Égypte ; Jeanne n’avait manié que le fuseau et la houlette ; Napoléon avait une armée qu’il formait secrètement et exerçait à Genève et à Lausanne ; Jeanne devait se faire accepter et former une armée de bandes abattues et découragées ; cependant les exploits accomplis, les pays conquis par Jeanne dans l’espace de moins de deux mois, de Patay au siège de Paris, égalent tout ce que, pour le même espace de temps, l’histoire raconte de Napoléon vainqueur à Marengo. Le capitaine français est loin d’avoir annoncé la victoire et ses suites avec la précision de la jeune fille qui, dans moins de trois mois après son entrée en scène, mena le gentil dauphin
à Reims.
Ce n’est pas seulement par là que les réflexions de Quicherat heurtent profondément tout bon sens. On n’a enregistré, dit-il, que les prédictions qui se sont accomplies, et cependant Quicherat en a trouvé qui ne se sont 400pas réalisés. Si elles n’ont pas été enregistrées, comment les a-t-il trouvées ? Lire à quatre siècles en arrière ce qui n’a pas été enregistré est aussi prophétique que prédire ce qui arrivera dans quatre siècles. On pourrait signaler dans le procès de Rouen six ou huit prophéties. Les Anglais auraient donc pris soin d’enregistrer des prophéties qui les glaçaient d’épouvante ! Ils auraient eu le soin de conserver à leur ennemie la réputation de prophétesse ! Mais comment faire le triage ? Ils auraient dû être prophètes, eux aussi, pour conserver ce qui devait être réalisées, et élaguer ce qui ne devait pas l’être ! Voilà donc à quelle déraison, à quelles rêveries on se condamne pour fuir le surnaturel ! Le malheureux écrivain s’y est endormi finalement, puisqu’il est mort sans donner de son retour au surnaturel, ne fût-ce qu’à la dernière heure, quelqu’un de ces signes que tous les amis de la Pucelle seraient si heureux de recueillir chez l’éditeur du Double Procès.
401Chapitre V Henri Martin. — Vallet de Viriville. — Fantastiques et burlesques explications de la Pucelle.
- I.
- Le fantastique personnage imaginé par Henri Martin sous le nom de Jeanne d’Arc formé avec la Velléda des Martyrs, la Jeanne d’Arc de Michelet, et les fantaisies de l’écrivain.
- Combien il est impossible et monstrueux.
- Citations.
- II.
- Vallet de Viriville.
- Sagacité du paléographe ; cécité de l’historien.
- Nouveaux exemples.
- Jeanne expliquée par un banal paysage faussement dit celui de Domrémy.
- Autres assertions aussi tranchantes que fausses.
- Inqualifiable explication du respect du moyen âge pour la Vierge.
I. Le fantastique personnage imaginé par Henri Martin sous le nom de Jeanne d’Arc formé avec la Velléda des Martyrs, la Jeanne d’Arc de Michelet, et les fantaisies de l’écrivain. — Combien il est impossible et monstrueux. — Citations.
Ce n’est pas dans les documents que Henri Martin a trouvé la Jeanne d’Arc qu’il crayonne. De la Velléda imaginée par Chateaubriand dans ses Martyrs, de la Jeanne d’Arc de Michelet, il a créé un personnage de sa façon, aussi contraire à toute vraisemblance et à toute raison, qu’à ce qu’ont vu ceux qui ont vécu et grandi avec Jeannette ; qu’avec ce que Jeanne nous a révélé d’elle-même. C’est ce qu’il appelle dégager les actes et
la vie de la vierge libératrice des voiles qu’avaient entassés sur sa cendre à peine refroidie ceux qui la réhabilitèrent après l’avoir sacrifiée.
Les charpentiers de Bethléhem (sic) régénérateurs de la terre, le Franciscain Richard, disciple du fameux Espagnol Vincent Ferrier, un Dominicain qu’il n’avait probablement jamais vu, l’enchanteur Merlin dont le peuple lisait les prophéties, ne sont qu’un léger échantillon des belles trouvailles exposées dans les sept ou huit pages qui précèdent l’entrée en matière. Horace avait permis aux poètes et aux peintres de tout oser, à la condition de ne pas choquer la vraisemblance, de ne pas mettre ensemble sur un même corps une tête d’homme et de cheval, et de ne pas donner des plumes aux poissons. Les prétendus historiens libres-penseurs de Jeanne à Domrémy, Henri Martin à leur tête, ont revendiqué pour eux la licence concédée aux œuvres de fantaisie, sans accepter la restriction mise par le législateur du Parnasse latin. Qu’on en juge par les passages suivants 402de Henri Martin. C’est le portrait de Jeannette avant les apparitions, pat suite d’une fillette de huit ou neuf à douze ans. Ce serait faire trop d’honneur d’opposer les documents. D’après Henri Martin, ce sont des voiles à écarter. Voici ce qu’il nous montre à la place :
Les deux grands courants du sentiment celtique et du sentiment chrétien qui s’étaient unis pour enfanter la poésie chevaleresque, se mêlent de nouveau pour former cette âme prédestinée. La jeune pastoure tantôt rêve au pied de l’arbre de Mai ou sous les chênes d’entre lesquels on voit de loin fuir la Meuse à travers les prairies ; elle écoute les rumeurs confuses de l’air et de la feuillée ; elle plonge ses yeux durant de longues heures dans les profondeurs du ciel étoilé. Tantôt elle s’oublie au fond de la petite église, en extase devant les saintes images qui resplendissent sur les vitraux, elle prie les saints du Paradis pour la France, dont les malheurs ont déjà vaguement frappé son oreille et son cœur. Quant aux fées, elle ne les a jamais vues mener, au clair de la lune, autour du beau Mai, les cercles de leur danse ; mais sa marraine les a rencontrées jadis, et Jeanne croit apercevoir parfois des formes incertaines dans les vapeurs du crépuscule ; des voix gémissent le soir entre les rameaux des chênes ; les fées ne dansent plus ; elles pleurent. C’est la plainte de la vieille Gaule qui expire. La plainte a été entendue. Une autre voix bientôt répondra d’en haut. La sérieuse enfant, réservée, un peu sauvage, rarement mêlée aux jeux de ses compagnes, fort aimée d’elles toutefois pour sa grande bonté, et ardemment secourable à toute infortune, offrait déjà ce mélange de méditation solitaire et de puissante activité qui caractérisent les êtres promis aux grandes missions. Elle se cherchait elle-même ; les faits du dehors éclairèrent et fixèrent sa sublime inquiétude594.
Répétons qu’il s’agit ici d’une fillette qui n’a pas encore ses douze ans. Pour donner quelques semblants de faits propres à fixer la sublime inquiétude, Henri Martin avance de quatre ou cinq ans la reddition de Mouzon, de Beaumont-en-Argonne, la tentative contre Vaucouleurs, et continue en ces termes :
Ces scènes de trouble et de terreur faisaient sur la jeune fille une impression ineffaçable. Elle écoutait, le sein palpitant, les yeux en pleurs, les lamentables récits qu’on faisait à la veillée sur les calamités du beau royaume de France, du
royaume de Jésus. Les récits devenaient pour elle l’aspect même des choses. Elle voyait les campagnes en feu, les cités croulantes, les armées françaises jonchant de leurs morts les plaines ; elle voyait errant, proscrit, ce jeune roi qu’elle paraît de vertus imaginaires et qui personnifiait à ses yeux la France. Elle implorait ardemment le Seigneur et ces anges, et ces saints qu’on lui avait appris à considérer comme des intermédiaires 403entre l’homme et Dieu. Un sentiment exclusif, unique, la pitié et l’amour de la patrie, envahissent peu à peu tout entière cette âme passionnée, l’autel était prêt. Le feu du Ciel descendit595.
Suit le récit de la première apparition, que Henri Martin place en 1425, quoiqu’elle ait eu lieu en 1424.
Est-ce seulement bien systématique et un peu fou
, comme le disait Sainte-Beuve ? Ne sont-ce pas là des qualificatifs bien adoucis, et beaucoup trop bienveillants ? La fillette éclose du cerveau de l’écrivain serait-elle physiquement plus monstrueuse qu’elle ne l’est moralement, si Henri Martin nous disait qu’elle avait une taille plus que cyclopéenne, de douze à quinze pieds, que sa quenouille avait la longueur de l’un de ces pieux avec lesquels les pêcheurs lancent leurs barques, son fuseau celle d’un aviron, et que, comme houlette, elle portait un peuplier de huit ou dix ans de venue ? L’observation s’applique d’une manière générale à la Jeanne d’Arc rêvée par la libre-pensée. Inutile de relever dans Henri Martin ce qui l’a été déjà dans ses deux inspirateurs, Michelet et Quicherat. Un mot sur Vallet de Viriville.
II. Vallet de Viriville. — Sagacité du paléographe ; cécité de l’historien. — Nouveaux exemples. — Jeanne expliquée par un banal paysage faussement dit celui de Domrémy. — Autres assertions aussi tranchantes que fausses. — Inqualifiable explication du respect du moyen âge pour la Vierge.
La libre-pensée compte Auguste Vallet parmi les hommes de son camp qui ont élucidé la Pucelle. Ce professeur de l’École des chartes n’est pas en effet sans avoir apporté une petite pierre au monument de la céleste histoire. La Chronique de la Pucelle, la source où avaient si largement puisé les anciens historiens, avait été reléguée par Quicherat parmi les travaux de seconde main. Par des observations de minutieuse patience, des collations de manuscrits, Auguste Vallet, avec une sagacité qu’il serait injuste de méconnaître, lui a rendu sa place parmi les documents de première autorité, puisqu’elle serait de l’un des secrétaires de Charles VII, Cousinot de Montreuil.
Mais l’on dirait que pour ce travailleur à la loupe, il est arrivé ce qui survient à ceux dont la vue, constamment fixée sur les infiniment petits, se rétrécit au point d’être incapable d’embrasser des horizons tant soit peu étendus. Pareille myopie semble atteindre plusieurs de ceux dont l’existence est vouée à semblables travaux. L’on serait tenté d’expliquer par une déformation de ce genre les écarts relevés dans Quicherat, et ceux qui vont l’être dans Siméon Luce. N’existât-il que M. Léon Gauthier, il faudrait constater qu’il y a de belles exceptions ; et elle n’est pas la seule.
Le paléographe de Viriville n’a pas su se borner aux travaux importants, 404quoique infimes par leur nature, pour lesquels il semblait avoir reçu de réelles aptitudes. Il a voulu s’élever jusqu’à l’histoire proprement dite : il a écrit une Histoire de Charles VII où Jeanne, à s’en tenir au nombre des pages, occupe une place convenable. L’atrophie de l’écrivain compliquée d’incrédulité fait que de sa plume sont tombées les incohérences déjà relatées. Il suffira d’en produire quelques autres pour montrer de quelle épaisseur de vue peuvent être atteints ceux qui, écartant de haut le surnaturel, abordent la Pucelle, et manquent d’ailleurs des qualités de style qui peuvent dissimuler à des lecteurs superficiels l’extravagance des conceptions.
D’après Auguste Vallet, l’explication de la Pucelle serait facile. Il suffirait presque de voir Domrémy ; il écrit :
L’historien qui accomplit le pèlerinage de Domrémy-la-Pucelle trouve en quelque sorte dans les communications de la nature le commentaire du personnage. C’est un riant vallon où la Meuse s’écoule (sic). Les dernières pentes des Vosges viennent s’y adoucir et mourir. Par d’imposants couchers du soleil d’automne, ces collines ont des échos harmonieux pour la trompe des pâtres qui, le soir, s’y fait encore entendre596.
Aux noms propres près, qui ne font rien au commentaire, qui n’a vu en mille endroits ce que le commentateur met à Domrémy ? Je dis ce qu’il y met ; car il n’a pas vu ce qui s’y trouve. Domrémy est dans une vallée qui se poursuit au loin, et non dans un vallon. La Meuse n’est pas un torrent qui s’écoule ; c’est une rivière qui coule toujours. Les dernières pentes des Vosges n’y viennent pas mourir, il serait plus exact de dire qu’elles y revivent, puisqu’elles sont notablement plus élevées à l’Occident qu’à l’Orient. Les collines ont-elles des échos pour la trompe des pâtres ? Les ayant parcourues plusieurs fois en bonne compagnie, par d’imposants couchers de soleil d’automne, celui qui écrit ces lignes n’a vu ni pâtres ni troupeaux, il a entendu moins encore la trompe des pâtres. Il y a trompe dans le texte.
Pour écarter le surnaturel, le paléographe dauphinois use de négations et d’affirmations d’un tranchant magnifique d’autorité.
La Pucelle, (dit-il), ne prophétisait pas en vue de faire signes.
Pas même lorsqu’elle annonçait à Baudricourt la défaite de Rouvray subie le jour même, pour lui prouver qu’il devait l’envoyer vers le dauphin : pas même lorsque arrivée à Chinon, elle disait à ce même dauphin :
— Si vous voulez m’entendre à part, je vous dirai telles choses qui prouveront que vous devez me croire ;
pas même lorsque, parlant de la paix d’Arras, elle disait que
les Français gagneraient une grande besogne, tant que presque tout le royaume de France 405en branlerait, et qu’elle ajoutait : Je le dis afin que lorsque ce sera advenu on ait mémoire que je l’ai dit597.
Mais que peuvent être les affirmations de l’inspirée en face des négations que lui oppose l’homme qui résout les problèmes les plus hauts avec la désinvolture si pleine de simplicité de Vallet de Viriville ? Jeanne nous apprend qu’elle jeûnait le jour même de la première apparition ; les tortionnaires l’ont forcée d’avouer qu’elle jeûnait durant le carême ; les contemporains nous disent qu’elle mangeait et buvait si peu que rien, le vendredi, moins encore que de coutume. L’esprit supérieur qui vit le jour à Viriville sait que la jeune fille ne macérait point ses sens dans une idée de perfection solitaire, ni d’édification mystique598. Jeanne assure en vain que ses Saintes lui ont promis le Paradis à condition qu’elle gardera la virginité de corps et d’âme qu’elle a vouée entre leurs mains ; celui qui a promis de remonter aux sources vives de la vérité sait que l’espérance du Paradis n’était pas le mobile de cette promesse, lui qui écrit :
Jeanne voua sa virginité non pas aune idée d’ascète, mais à sa patrie599.
Après avoir rapporté sur la naissance et les premières années de la Pucelle les prodiges dont il a été déjà plusieurs fois parlé, le savant, écartant les voiles, comme il s’y est engagé, ajoute gravement :
Ce sont là de nouvelles paraphrases sur les propriétés de la licorne et de la vierge.
On pourrait certainement le donner en mille qu’on ne pénétrerait pas l’énigme. L’auteur l’avait déjà expliquée. On croit généralement que le respect pour la vierge, dont le musulman lui-même ne peut pas se défendre quand il la voit sous les traits de la fille de saint Vincent de Paul, est au fond de tout cœur non bestialisé ; le mystère d’un Dieu naissant virginalement, tout l’enseignement chrétien ont donné à ce sentiment l’épanouissement dont l’univers est plein. Sentiment de la nature et christianisme ne sont pour rien dans ce respect pour la vierge. Qui donc oserait répéter en un mot ce que l’auteur expose dans les termes suivants600.
Les croyances publiques du moyen âge attachaient ou attribuaient à la femme et surtout à la jeune fille, à la vierge, un idéal qui touchait sans doute à la superstition, mais qui ne manquait pas toutefois d’élévation ni de poésie. D’après ces croyances, la sainte douceur de la vierge communiquait à celle-ci une puissance supérieure à la force et au pouvoir du mal. Au dire des Bestiaires, la licorne est un cheval-chèvre, de couleur blanche et sans tache. Cette bête intrépide porte au front, en guise de corne, une merveilleuse et redoutable épée. Douée en même temps de pieds rapides, elle défie ainsi les atteintes meurtrières et les poursuites du veneur. Mais, si dans 406la clairière des bois, quelque jeune fille se rencontre sur son passage, soudain la licorne s’arrête ; elle obéit à la voix de la vierge, incline humblement son giron, sa blanche tête, et se laisse prendre aisément par les mains de cette enfant. Tel était l’idéal poétique, l’abstraction de la légende… Il était de notoriété publique enfin que le diable ne pouvait avoir d’action sur la femme ou la jeune fille qu’après l’avoir dépouillée de sa virginité601.
Que le lecteur veuille bien excuser une semblable citation. Elle montre jusqu’où peut descendre un esprit grisé par le sentiment de son importance, de son érudition, aveuglé par le parti pris de bannir le surnaturel.
Notes
- [516]
L’Univers, 8 juillet 1884, cité dans la Pucelle devant l’Église, p. 679, mais avec un renvoi erroné au 8 juillet 1885.
- [517]
Jeanne d’Arc sur les autels, p. 195-221.
- [518]
Quicherat, Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, p. 165.
- [519]
Henri Martin, Histoire de France, Avis au lecteur.
- [520]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXXIV.
- [521]
Cité dans l’Univers du 14 juillet 1890.
- [522]
Études religieuses, mai 1892, art. du R. P. Cornut.
- [523]
Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 53.
- [524]
Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 55.
- [525]
Procès, t. III, p. 87 :
Erat multum simplex et ignorans et nihil penitus sciebat, videre loquentis, nisi in facto guerræ.
- [526]
Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 54.
- [527]
Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 19.
- [528]
Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 5.
- [529]
Ép. aux Philipp., III.
- [530]
Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p 6-8.
- [531]
Histoire de France, édit. de 1844, p. 51.
- [532]
Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 14.
- [533]
Jeanne d’Arc (format populaire), VII-VIII.
- [534]
L’Armée anglaise vaincue par Jeanne d’Arc, p. 19.
- [535]
Chap. CDLXI. Le style a été légèrement rajeuni.
- [536]
Bibliothèque de l’École des chartes, Ve série, t. II, p. 485.
- [537]
Quicherat, Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, p. 10-12.
- [538]
Michelet, Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 32.
- [539]
Michelet, Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 42.
- [540]
Boucher de Molandon, L’Armée anglaise vaincue devant Orléans, p. 20.
- [541]
Procès, t. IV, p. 309, Thomassin.
- [542]
Michelet, Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 45.
- [543]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II.
- [544]
Michelet, Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 45.
- [545]
Michelet, Histoire de France, édit. de 1844, t. IV, p. 46-47.
- [546]
II Thess., v. II :
Eo quod charitatem veritatis non receperunt, ideo mittet illis Deus operationem erroris ut credant mendacio.
- [547]
Quicherat, Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc, p. 72.
- [548]
Acta SS. Oct., t. IV, die 8a, p. 408, n° 167.
- [549]
Juvénal des Ursins, édit. de Michaud, c. 484.
- [550]
Michelet, Histoire de France, t. IV, p. 61.
- [551]
Michelet, Histoire de France, t. IV, p. 63.
- [552]
Michelet, Histoire de France, t. IV, p. 27.
- [553]
Procès, t. III, p. 115.
- [554]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXXIX.
- [555]
M. Luce expose ses gratuites fantaisies sur Je voyage de Nancy, dans le texte, de la page CXCVII à CCVII. Voir aux Preuves la note de la page 237.
- [556]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 11.
- [557]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 1. Ce n’est pas la seule erreur de date de Quicherat. On s’étonne de le voir placer au 22 juillet la défaite de Verneuil, subie, d’après tous les chroniqueurs, le 17 août 1424.
- [558]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 51.
- [559]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 54.
- [560]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XIII.
- [561]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XVII.
- [562]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 3-4.
- [563]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 4-5.
- [564]
Procès, t. III, p. 303.
- [565]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XLIII.
- [566]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 5-6.
- [567]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 70-71.
- [568]
Procès, t. I, p. 318 :
Dicta Johanna in judicio multa trufatica et irrisoria quæ non decent mulierem sanctam proloquens, etc.
- [569]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 6-7.
- [570]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 124.
- [571]
Procès, t. III, p. 192-193.
- [572]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 7-8.
- [573]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p, 128-129.
- [574]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 45-46.
- [575]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 45-46.
- [576]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 46.
- [577]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 46.
- [578]
Henri Martin, Jeanne d’Arc, p. 20.
- [579]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, Preuves, p. 57.
- [580]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 526.
- [581]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 51-52.
- [582]
Procès, t. III, p. 135 :
Fuit factus maximus tumultus… et interrumpebantur quasi singula verba ipsius Johannæ dum loqueretur de suis apparitionibus.
- [583]
Procès, t. I, p. 153.
- [584]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 54-55.
- [585]
Procès, t. I, p. 283.
- [586]
Procès, t. IV, p. 311.
- [587]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 55-56.
- [588]
Procès, t. I, p. 266.
- [589]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 56-57, note.
- [590]
Procès, t. I, p. 152. Voici la traduction latine :
Interrogata utrum quando sibi loquela rediit, ipsa denegaverit Deum et sanctos ejus, quia hoc sibi dicebatur repertum esse per informationem, respondit quod non recordatur quod unquam denegaverit Deum et sanctos, vel maledixerit, nec ibi, nec alibi. Interrogata an de hoc velit se refere ad informationem factam vel siendam, respondit : Ego refero me ad Deum et non ad alium et ad bonam confessionem.
- [591]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 61-77.
- [592]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 66.
- [593]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 71-72, 74-75, 77.
- [594]
Henri Martin, Jeanne d’Arc, p. 16-17. Le texte est le même dans les volumes intitulés Histoire de France.
- [595]
Henri Martin, Jeanne d’Arc, p. 17-18.
- [596]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 42.
- [597]
Procès, t. I, p. 174.
- [598]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 120.
- [599]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, p. 135.
- [600]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, p. 59.
- [601]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 136.