Tome III : Livre V. Parti anglo-bourguignon : chroniques et documents ouvertement hostiles et haineux
485Livre V Parti anglo-bourguignon. — Chroniques et documents ouvertement hostiles et haineux.
- Jean Wavrin, seigneur de Forestel
- Jean Le Fèvre de Saint-Rémy
- Jean Chuffart ou le prétendu Bourgeois de Paris
- Les registres du chapitre de Notre-Dame
- La Pucelle d’après le duc de Bourgogne et ses hommes de cour
- Documents anglais propres à éclairer l’histoire de la Libératrice
Jean Wavrin, seigneur de Forestel
Remarques critiques
Jean Wavrin est un bâtard d’une ancienne et grande famille de Picardie553. Non seulement il parvint à être légitimé, mais encore à occupera la cour de Philippe, duc de Bourgogne, les charges de conseiller et de chambellan. Il doit être né vers les dernières années du XIVe siècle, puisqu’il assista comme héraut d’armes à la journée d’Azincourt, où périrent son père et l’unique représentant légitime de la famille.
Wavrin, préférant prendre rang parmi les combattants que compter les coups qu’ils se portaient, quitta la carrière de héraut d’armes pour devenir, dans le sens strict du mot, un homme d’armes. Il fit partie en 1420 d’une expédition contre les Hussites, et au retour, Bourguignon déclaré, prit part aux batailles de Crevant, de Verneuil, et à la guerre du duc de Bourgogne contre Jacqueline. Il passa bientôt après au service direct et immédiat de l’armée anglaise. Bedford l’envoya en mission dans l’Orléanais, et l’attacha au service de son homme de confiance, du grand maître de sa maison, Fastolf, le vainqueur de Rouvray, avant d’être le fuyard de Patay. Il est vraisemblable qu’il continua à servir dans l’armée anglaise jusqu’au traité d’Arras, après lequel il serait revenu au service de son seigneur naturel, le duc de Bourgogne, qui, avec les titres déjà rappelés, lui fit des dons importants.
Ces hautes faveurs et ses exploits ne l’auraient pas sauvé de l’oubli, 486s’il n’avait pas écrit. Le sujet qu’il choisit témoigne de la sympathie qu’il garda toujours aux Anglais. Il écrivit l’Histoire de l’Angleterre depuis les temps fabuleux jusqu’à l’année 1472. Son texte enrichi de notes forme cinq volumes de la belle Collection des historiens de la Grande-Bretagne. La Société de l’Histoire de France a édité ce qui dans Wavrin a trait à l’Histoire de France. Mlle Dupont, à laquelle cette tâche fut confiée, l’a fait précéder de chapitres préliminaires auxquels sont empruntées la plupart des indications que l’on vient de lire.
Forestel compose son récit en insérant mot à mot les pages détachées des chroniqueurs qui l’ont précédé, tels que Froissart, de Saint-Rémy, Monstrelet, Leclerc. Pour ce qui regarde la Libératrice, il suit pas à pas la Chronique de Monstrelet, l’amplifiant le plus souvent, mais surtout l’envenimant. Il est loin d’imiter la réserve du premier. Il donne un sens défavorable aux faits que Monstrelet se contente de relater.
Ses amplifications sont accompagnées de nombreuses inexactitudes. C’est ainsi qu’il fait commencer le siège de Beaugency avant celui de Jargeau, et fait courir la Pucelle de la première ville à la seconde pour la faire revenir emporter une place dont le siège ne dura pas deux jours. L’on dirait qu’il n’a idée ni des lieux ni de la suite des événements ; il assistait cependant à la bataille de Patay, comme attaché à la personne de Fastolf, avons-nous dit. Aussi s’efforce-t-il de justifier son maître. Le lecteur pourra juger de la valeur de l’apologie. Wavrin donne à cette occasion, sur les préludes de la journée de Patay, des détails que l’on ne trouve que dans sa Chronique.
Certains modernes nous paraissant apprécier trop favorablement Wavrin de Forestel, l’on trouvera ici tout ce qu’il dit sur la Pucelle jusqu’à la bataille de Patay. Il rend malgré lui à la Libératrice de précieux témoignages.
Chapitre I Jusqu’à la délivrance d’Orléans
- I.
- Exposé calomnieux de la jeunesse de la Pucelle.
- Formée à sa mission par Baudricourt.
- Dédain avec lequel elle est d’abord accueillie.
- Examens.
- Manière dont le chroniqueur raconte le dessein de ravitailler Orléans, le ravitaillement et le séjour de Jeanne à Orléans.
- II.
- L’état du siège d’après Wavrin.
- Second récit du ravitaillement.
- III.
- Discours que Wavrin prête à la Pucelle.
- Conquête successive des trois bastilles.
- L’honneur en est principalement attribué à la Pucelle.
- Part prise par les capitaines.
- IV.
- Retraite en bon ordre des Anglais dans les villes de leur obéissance.
- Douleur du parti anglais.
- Joie des Orléanais.
- Le butin.
487I. Exposé calomnieux de la jeunesse de la Pucelle. — Formée à sa mission par Baudricourt. — Dédain avec lequel elle est d’abord accueillie. — Examens. — Manière dont le chroniqueur raconte le dessein de ravitailler Orléans, le ravitaillement et le séjour de Jeanne à Orléans.
Le chroniqueur, au chapitre VII de son quatrième livre, raconte la victoire remportée à Rouvray par les Anglais. Il dit que la conduite du convoi était confiée à Jean Fastre (Fastolf) qui moult était sage et prudent, auquel se fiait grandement le duc de Bedford, régent, car il était son premier chambellan et son grand maître d’hôtel. D’après lui, les Anglais étaient environ seize-cents combattants de bonne étoffe sans les communes, et les Français étaient six-mille hommes tous faits et experts en armes. Les Français y perdirent six-vingts gentilshommes et autres jusqu’au nombre de cinq-cents combattants ; et de la part des Anglais, il n’y mourut des gens de nom qu’un seul, un très bel écuyer et vaillant homme, le neveu du prévôt de Paris.
Il introduit Jeanne d’Arc dans le chapitre suivant qui, par son titre même, nous dit l’idée qu’il s’en fait.
Chapitre VIII. — Comment Jeanne la Pucelle vint devers le roi de France à Chinon en pauvre état, et de son abus.
En cet an que pour lors on comptait mil quatre cent et vingt-huit (a. st.), le siège étant à Orléans, vint devers le roi Charles de France à Chinon, où il se tenait pour lors, une jeune fille qui se disait Pucelle, âgée de vingt ans ou environ, nommée Jeanne. Elle était vêtue et habituée en guise d’homme, née des parties entre Bourgogne et Lorraine, d’une ville nommée Domrémy, assez près de Vaucouleurs. Cette Jeanne fut pendant un long espace de temps demeurant en une hôtellerie, où elle était très hardie à chevaucher les chevaux, à les mener boire, et aussi à faire autres appartises (tours) et habiletés que les jeunes filles n’ont pas coutume de faire, laquelle fut envoyée devers le roi de France par un chevalier nommé Messire Robert de Baudricourt, capitaine dudit lieu de Vaucouleurs, commis de par ledit roi Charles. Messire Robert lui donna des chevaux et cinq ou six compagnons, et si l’introduisit (la forma), et lui apprit ce qu’elle devait dire et faire, et la manière qu’elle avait à tenir, se disant Pucelle inspirée de la Providence divine, et qu’elle était transmise devers ledit roi Charles pour le restituer et remettre en la possession de tout son royaume généralement, dont il était, comme elle disait, chassé et débouté à tort554.
488Cette Pucelle était à sa venue en fort pauvre état ; elle fut environ deux mois en l’hôtel du roi, lequel par plusieurs fois, ainsi qu’elle y avait été formée, elle admonesta par ses paroles de lui donner gens et aide et qu’elle rebouterait et chasserait ses ennemis, exalterait son nom et amplifierait ses seigneuries555 ; certifiant que de cela elle en avait eu bonne556 révélation ; mais quoiqu’elle sut dire, en ce commencement, le roi ni ceux de son conseil n’ajoutaient pas grande foi à ses paroles et à ses instances. Et on ne la tenait alors en la cour que comme une folle desvoyée557 (hors de bon sens), parce qu’elle se vantait de conduire à bonne fin une si haute besogne qu’elle semblait chose impossible aux hauts princes, vu qu’eux tous ensemble n’y avaient pu pourvoir. C’est pourquoi l’on tournait ses paroles en folie et en dérision, car il semblait bien à ces princes que c’était chose périlleuse d’y ajouter foi, à cause des blasphèmes (moqueries ?) qui pourraient s’ensuivre, et des paroles ou brocards du peuple, vu que c’est une grande confusion à homme sage d’être abusé pour croire trop légèrement, spécialement en choses suspectes de leur nature.
Néanmoins, après que la Pucelle eût demeuré en la cour du roi en cet état durant un bon espace de temps, elle fut mise en avant et reçut aide ; elle arbora un étendard où elle fit peindre la figure et représentation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Toutes ses paroles étaient pleines du nom de Dieu. C’est pourquoi une grande partie de ceux qui la voyaient et entendaient parler, en fols qu’ils étaient558, avaient grande confiance et inclination (à croire) qu’elle fût inspirée, ainsi qu’elle disait. Elle fut plusieurs fois examinée par de notables clercs et gens de grande autorité, afin de s’enquérir et de savoir plus à plein son intention ; mais toujours elle maintenait son propos, disant que si le roi la voulait croire elle le rétablirait en sa seigneurie. Maintenant pareil propos, elle conduisit à heureuse fin certaines besognes, qui lui valurent grande renommée, bruit et exhaussement ; ce dont il sera parlé plus à plein ci-après.
Lorsqu’elle vint devers le roi, se trouvaient à la cour le duc d’Alençon, le maréchal de Rais, et plusieurs autres grands seigneurs et capitaines avec lesquels le roi avait tenu conseil sur le fait du siège d’Orléans. 489Cette Pucelle s’en alla bientôt avec lui de Chinon à Poitiers, où le roi ordonna que ledit maréchal mènerait des vivres, de l’artillerie et d’autres approvisionnements nécessaires audit lieu d’Orléans, avec une forte escorte. La Pucelle voulut aller avec le maréchal ; elle fit donc requête qu’on lui donnât équipement pour s’armer, ce qui lui fut délivré ; puis son étendard au vent, ainsi qu’il a été dit, elle s’en alla à Blois où se faisait rassemblée, et de là à Orléans avec les autres ; elle était toujours armée de toutes pièces, et dans ce même voyage plusieurs gens d’armes se mirent sous sa conduite559.
Quand la Pucelle fut venue dans la cité d’Orléans, on lui fit très bon accueil, et plusieurs furent très joyeux de la voir être en leur compagnie.
Lorsque les gens de guerre français qui avaient amené les vivres dans Orléans s’en retournèrent devers le roi, la Pucelle demeura à Orléans. Elle fut requise par La Hire et quelques capitaines d’aller avec les autres aux escarmouches ; elle répondit qu’elle n’irait point, si les gens d’armes qui l’avaient amenée n’étaient aussi avec elle ; ils furent redemandés de Blois et des autres lieux où ils étaient déjà retirés. Ils retournèrent à Orléans où ils furent joyeusement reçus par cette Pucelle. Elle leur alla au-devant pour leur témoigner de leur bienvenue560 disant qu’elle avait bien vu et considéré le gouvernement des Anglais, et que s’ils voulaient la croire elle les ferait tous riches.
Elle commença ce même jour à saillir hors de la ville, et s’en alla moult vivement assaillir une des bastilles des Anglais qu’elle prit par force ; et depuis en continuant elle fit des choses très merveilleuses561, dont il sera en son ordre fait mention ci-après.
Au milieu de ses assertions sans preuves, contraires aux faits, haineuses, Wavrin constate les longs et sérieux examens subis par la Pucelle, les défiances qui l’accueillirent. Qui est fol de ceux qui s’étant rendus après ces interminables épreuves en ont été récompensés par les événements que Wavrin constate très émerveillables562, ou du chroniqueur qui leur accole semblable épithète ? Au chapitre suivant il raconte l’ambassade envoyée par les Orléanais au duc de Bourgogne qui par le fait coïncida avec les six premières semaines de l’entrée en scène de la Pucelle.
Il revient ensuite à la délivrance d’Orléans, non sans se répéter.
490II. L’état du siège d’après Wavrin. — Second récit du ravitaillement.
Chapitre X. — Comment Jehanne la Pucelle fut cause du siège levé de devant Orlyens et des bastilles qui furent prises par les François.
Les Anglais mettaient grand-peine et labeur de nuit et de jour pour mettre en l’obéissance du roi Henri la ville d’Orléans.
Les compagnons qui la défendaient se voyaient très fort oppressés par la diligence des assiégeants, par leurs engins, et par les bastilles qu’ils avaient faites autour de la ville jusqu’au nombre de vingt-deux. Par icelle continuation ils étaient en péril d’être mis en la servitude et obéissance de leurs ennemis les Anglais. Ils se disposèrent à tous les périls et conclurent de résister de tout leur pouvoir et par toutes les manières que bonnement employer ils pourraient. Pour mieux y réussir, ils envoyèrent devers le roi Charles afin d’avoir aide de gens et de vivres ; de quatre à cinq-cents combattants leur furent alors envoyés ; et bientôt après il leur en fut bien envoyé sept-mille avec plusieurs bateaux chargés de vivres, venant le long de la rivière sous la guide et conduite de ces mêmes gens d’armes, en la compagnie desquels fut Jeanne la Pucelle, dont mention a été faite ci-dessus, qui n’avait pas encore fait grand-chose qui la recommandât.
Les capitaines anglais tenant le siège, sachant la venue des bateaux et de ceux qui les guidaient, s’efforcèrent aussitôt et à la hâte de résister fortement pour les empêcher d’aborder en la ville d’Orléans ; et d’autre part les Français s’évigouraient par force d’armes pour les y bouter. À l’aborder des vaisseaux pour passer, il y eut mainte lance rompue, mainte flèche décochée, et main coup d’engin (de machine) jeté ; il y eut si grande noise (mêlée) faite tant par les assiégés que par les assiégeants, tant par les défendants que par les assaillants, que c’était horreur de l’ouïr ; mais quelque force ou résistance que sussent faire les Anglais, les Français tout malgré eux mirent leurs bateaux à sauveté (en sécurité) dedans la ville : ce dont les Anglais furent moult troublés, et les Français bien joyeux de leur bonne aventure. Des Français, plusieurs entrèrent aussi en la ville, où ils furent les bienvenus tant pour les vivres qu’ils amenaient, comme pour la Pucelle qu’ils avaient ramenée (sic) avec eux, et ils firent de toutes parts très joyeuse chère (réjouissance) pour le beau secours que Charles leur envoyait, à quoi ils voyaient clairement la bienveillance qu’il avait pour eux ; ce dont les habitants se réjouissaient grandement, faisant éclater telle allégresse qu’ils étaient clairement entendus des assiégeants563.
491III. Discours que Wavrin prête à la Pucelle. — Conquête successive des trois bastilles. — L’honneur en est principalement attribué à la Pucelle. — Part prise par les capitaines.
Puis quand ce vint le lendemain qui était un jeudi564, Jeanne, levée de fort matin, parla en conseil à quelques capitaines et chefs de chambre, leur remontrant par vives raisons, comment ils étaient venus en cette cité uniquement pour la défendre à l’encontre des anciens ennemis du royaume de France qui fort l’oppressaient, au point qu’elle la voyait en grand danger, si bonne provision n’y était promptement apportée ; qu’elle les pressait d’aller s’armer. Elle fit tant par ses paroles qu’elle leur persuada de ce faire, et leur dit que s’ils voulaient la suivre, elle ne doutait pas de porter aux ennemis tel dommage qu’à toujours il en serait mémoire, et que ces ennemis maudiraient le jour de sa venue.
Tant les prêcha la Pucelle que tous allèrent s’armer avec elle, et qu’ils sortirent ainsi en bonne ordonnance de la ville ; et au partir elle dit aux capitaines :
Seigneurs, prenez courage et bon courage ; avant qu’il soit passé quatre jours, vos ennemis seront vaincus565.Et les capitaines et gens de guerre présents ne pouvaient assez s’émerveiller de ces paroles.Ils marchèrent alors en avant, et moult fièrement vinrent aborder une des bastilles de leur ennemis que l’on appelait la bastille Saint-Loup. Elle était moult forte ; il s’y trouvait de trois à quatre-cents combattants ; en fort bref terme ils furent conquis, pris et tués, et la bastille brûlée et démolie. Cela fait la Pucelle et les siens s’en retournèrent joyeusement en la cité d’Orléans, où elle fut universellement honorée et louée de toutes manières de gens.
Derechef le lendemain qui fut vendredi, elle et ses gens sortirent de la ville, et elle alla envahir la seconde bastille qui fut aussi prise de bel assaut, et ceux qui la défendaient furent tous morts ou pris. Après qu’elle eut fait abattre, brûler et entièrement mettre à néant ladite bastille, elle se retira en la ville, ou plus qu’auparavant, elle fut honorée et exaltée par tous les habitants.
Le samedi suivant, la Pucelle sortit derechef et s’en alla envahir la bastille du bout du pont, laquelle était forte et grande à merveille, et avec cela garnie de grande quantité de combattants, des meilleurs et des 492plus éprouvés parmi les assiégeants. Ils se défendirent longuement et vaillamment, mais rien ne leur valut ; à la fin ils furent comme les autres déconfits, pris et morts. Parmi les morts furent le seigneur de Molins, Glacidas un moult vaillant écuyer, le bailli d’Évreux et plusieurs autres hommes nobles et de haut état. Après cette belle conquête, les Français retournèrent joyeusement en la ville.
Nonobstant que dans les trois assauts dessusdits, la Pucelle, d’après le bruit commun, emportât la renommée et l’honneur d’en avoir été la principale conductrice, néanmoins s’y trouvèrent la plupart des capitaines français qui durant le siège avaient conduit les affaires de la ville, et dont il a été fait mention ci-dessus. Aux assauts et conquêtes des bastilles, ils se gouvernèrent hautement chacun de leur côté, ainsi qu’en pareil cas doivent faire des gens de guerre tels qu’ils étaient, si bien qu’en ces bastilles il y eut de sept à huit-cents Anglais pris ou tués, et que les Français y perdirent environ cent hommes de tous états.
IV. Retraite en bon ordre des Anglais dans les villes de leur obéissance. — Douleur du parti anglais. — Joie des Orléanais. — Le butin.
Le dimanche suivant, les capitaines anglais, à savoir le comte de Suffolk, le seigneur de Talbot, le seigneur de Scales et les autres, voyant la prise et la destruction de leurs bastilles et de leurs gens, prirent conclusion que tous s’en iraient en un seul corps d’armée, laissant le siège, logis et fortifications, et au cas où les assiégés les poursuivraient pour les combattre, il les attendraient et les recevraient ; sinon ils s’en iraient en bonne ordonnance, chacun d’eux ès bonnes villes, châteaux et forteresses qui tenaient pour lors le parti d’Angleterre : cette conclusion, qui sembla à tous la plus profitable qu’on pouvait élire en la présente conjoncture, fut arrêtée, accordée et tenue.
En exécutant ce plan, le dimanche, bien matin, ils abandonnèrent toutes les bastilles, logis et fortifications où ils s’étaient tenus durant le siège, mirent le feu en certains lieux, puis se mirent en ordre de bataille, ainsi qu’il a été dit, et qu’ils l’avaient tous résolu ; ils s’y tinrent un long espace, attendant que les Français vinssent les combattre ; ceux-ci ne montrèrent aucun semblant de ce faire. J’ai été informé qu’ils retardèrent et s’abstinrent par le conseil et exhortation de la Pucelle Jeanne, à laquelle ils ajoutaient grande créance.
Les Anglais donc, voyant et sachant alors de combien en vérité leur puissance était affaiblie, virent bien que continuer à séjourner en ce lieu ne serait pas pour eux chose de grand sens ; ils se mirent en chemin, s’éloignant de la ville en belle et bonne ordonnance, et quand ils se virent 493hors de la poursuite de leurs adversaires, ils se séparèrent prenant congé les uns des autres, et s’en allèrent chacun dans les garnisons de leur obéissance, à l’exception des grands seigneurs et des capitaines qui s’en allèrent à Paris, vers le régent pour lui conter leurs aventures, et avoir ordre et conseil sur leurs affaires. Le régent et tous ceux tenant le parti d’Angleterre furent moult dolents de cette perte, mais pour cette heure, ils ne le pouvaient amender, et il leur convint de souffrir.
Les Français qui étaient dedans Orléans furent moult joyeux du départ des Anglais leurs ennemis, de se voir eux et la cité délivrés à leur très grand honneur du dangereux péril où ils étaient ; et pour ce qui est des bourgeois, bourgeoises, manants et habitants de la cité, chacun de son côté se réjouit, louant et remerciant Notre-Seigneur Jésus-Christ de ce qu’il les avait ainsi préservés du malheur et des mains de leurs ennemis, qui s’étaient retirés à leur confusion, après les avoir tenus en sujétion un si grand espace de temps.
Plusieurs gens de guerre furent alors envoyés en quelques bastilles qui n’avaient pas été atteintes par le feu ; ils y trouvèrent très grande abondance de biens et de vivres, qu’ils mirent en sûreté, et ces mêmes bastilles furent prestement démolies et brûlées, pour que les Anglais ne pussent plus s’y loger.
Chapitre II Campagne de la Loire
- I.
- La joie du roi à la nouvelle de la délivrance d’Orléans.
- Il convoque sa noblesse.
- Sentiments divers de la cour sur la Pucelle.
- Réunion des capitaines à Orléans.
- Autorité que s’attribue la Pucelle.
- II.
- Siège de Beaugency.
- Message à Talbot qui promet secours et en demande à Bedford.
- Il envoie Fastolf auquel Wavrin est attaché.
- Arrivée et arrêt à Janville.
- III.
- D’après Wavrin, les Français se seraient détachés du siège de Beaugency pour venir assiéger et prendre Jargeau.
- La garnison anglaise de La Ferté-Hubert vient fortifier celle de Beaugency.
- Il n’est bruit que de la Pucelle.
- Les Anglais à Janville avertis de la prise de Jargeau et de Meung.
- Talbot y rejoint Fastolf.
- IV.
- Délibération sur le parti à prendre.
- Fastolf est d’avis qu’il ne faut pas combattre.
- Opposition de Talbot.
- On se met en campagne.
- Nouvelle et inutile insistance de Fastolf.
- Ils se dirigent vers Beaugency.
- Ils rencontrent l’armée française en ordre de bataille sur une hauteur.
- Elle renvoie la bataille au lendemain.
- V.
- Les Français font dire aux assiégés de Beaugency qu’ils ne seront pas secourus.
- Perplexité de ces derniers.
- Ils en viennent à composition et se retirent.
- La Pucelle persuade aux Français d’aller à la recherche des Anglais.
- Leur armée s’accroît chaque jour.
- Dans quel ordre elle se met en marche.
- Prophétie de la Pucelle.
- VI.
- L’armée anglaise à Meung.
- Elle canonne le pont durant toute la nuit.
- Elle se dispose à lui donner l’assaut le matin lorsque arrive la nouvelle de la reddition de Beaugency.
- Elle rétrograde en bon ordre à travers la Beauce.
- La disposition de l’armée.
- Les coureurs annoncent que l’armée française est à leur poursuite.
- Talbot se prépare à l’attendre aux haies de Patay.
- Ses mesures.
- Les Français, avertis par un cerf, fondent sur les Anglais avant que le gros de l’armée ait joint l’avant-garde.
- Fastolf se hâtant pour cette jonction, ce mouvement est pris pour une fuite par l’avant-garde qui se débande.
- Désespoir de Fastolf que l’on presse de fuir.
- Les Français complètement maîtres.
- Pertes des Anglais.
- Fastolf et Wavrin fuient jusqu’à Étampes, jusqu’à Corbeil.
- Les Français couchent à Patay, rentrent à Orléans.
- L’honneur de la victoire attribué à la Pucelle.
494I. La joie du roi à la nouvelle de la délivrance d’Orléans. — Il convoque sa noblesse. — Sentiments divers de la cour sur la Pucelle. — Réunion des capitaines à Orléans. — Autorité que s’attribue la Pucelle.
Après la levée du siège, les Français qui étaient dans Orléans, spécialement les capitaines et Jeanne la Pucelle, d’un commun accord envoyèrent leurs messages devers le roi Charles, annoncer les victorieuses besognes ci-dessus racontées et, par eux accomplies, comment à la fin les Anglais ses ennemis avaient abandonné le siège de devant Orléans et s’étaient retirés dans leurs garnisons.
De ces nouvelles, le roi fut joyeux et en remercia moult humblement son Créateur. Bientôt après les capitaines qui se trouvaient à Orléans écrivirent conjointement au roi, lui demandant que le plus grand nombre de gens d’armes et de trait qu’il pourrait trouver, il les envoyât diligemment vers eux, avec quelques grands seigneurs pour les conduire, afin qu’ils pussent aller charger leurs ennemis qui en ce moment les redoutaient fort, surtout à cause du bruit de la Pucelle dont il était déjà grande renommée par le pays. On en faisait grandes devises en la chambre du roi, quelques-uns disant que tous les exploits se faisaient par ses conseils et entreprises, les plus sages ne sachant que penser d’elle.
Les capitaines écrivaient encore au roi que lui-même en personne tirât en avant dans le pays, que, pour attirer le peuple, sa présence vaudrait plus que celle d’un grand nombre d’autres hommes. Ces nouvelles furent moult agréables et firent grand plaisir au roi et à ceux de son conseil. Incontinent furent mandés avenir devers lui le connétable de France565b, le duc d’Alençon, le seigneur d’Albret, et plusieurs autres grands seigneurs, qui pour la plupart furent envoyés à Orléans ; et le roi d’un autre côté, certain temps après, vint à Gien avec un grand nombre de gens de guerre. Les capitaines qui les premiers étaient venus à Orléans tinrent avec les seigneurs dernièrement venus de grands conseils, pour décider s’ils poursuivraient les Anglais pour les jeter hors des places qu’ils tenaient au pays 495de Beauce, ou autrement. La Pucelle était toujours appelée en ces conseils ; elle était alors en grand règne, et elle voulait que toutes choses se gouvernassent par elle et se conduisissent à son plaisir.
II. Siège de Beaugency. — Message à Talbot qui promet secours et en demande à Bedford. — Il envoie Fastolf auquel Wavrin est attaché. — Arrivée et arrêt à Janville.
Finalement de la mi-mai que le siège avait été levé de devant Orléans, à l’entrée du présent mois (juin), les Français se mirent aux champs au nombre d’environ cinq à six-mille combattants, tous gens d’élite, très experts et habiles en fait de guerre. Tous ensemble, ils tirèrent vers Beaugency566, séant à deux lieues de Meung-sur-Loire, et ils y mirent le siège. En cette place étaient en garnison un Anglais-Gascon nommé Mathago567, Messire Richard Guettin et un autre ancien chevalier anglais. Ils se laissèrent enclore et assiéger là dedans ; ils y furent fortement molestés et leurs murs durement battus de canons et engins à pierres, qui, nuit et jour, ne cessaient de rebondir. Ils étaient pareillement servis d’autres divers engins de guerre et subtils moyens d’attaque568, en sorte qu’il était impossible aux assiégés de tenir longtemps s’ils ne recevaient pas de secours.
Dans une saillie qu’ils firent sur les ennemis, ils mirent hors de la place un messager qui, chevauchant avec grande diligence, arriva jusqu’au seigneur Talbot, pour lequel il portait des lettres de créance.
Il lui exposa la charge qu’il avait de par les assiégés, et celui-ci l’oyant parler lui dit qu’il y pourvoirait le plus bref que faire il le pourrait ; qu’il recommandait aux compagnons qui l’envoyaient de faire bonne diligence569 et bon devoir, de se défendre, que brièvement ils auraient bonnes nouvelles de lui, car à la vérité il désirait moult les secourir, ainsi qu’il en était bien raison, vu qu’ils étaient de ses gens.
Le seigneur de Talbot annonça donc le plus tôt qu’il pût toutes ces nouvelles au duc de Bedford qui fit promptement appareiller des gens dans les contrées tenant la querelle du roi Henri. Vinrent ceux qui furent mandés, et moi-même acteur dessus dit, qui en ce temps étais nouvellement revenu des marches de l’Orléanais… De retour à Paris vers le régent avec environ six-vingts combattants, il me retint dès lors de 496tout point au service du roi Henri sous messire Jean Fastolf, grand maître d’hôtel dudit régent, auquel il ordonna d’aller au pays de Beauce porter secours à ceux qui étaient assiégés dedans Beaugency.
Nous partîmes en la compagnie dudit Fastolf, cette fois environ cinq-cents combattants, aussi bien pris que j’en eusse jamais vus au pays de France. En cette brigade étaient Messire Thomas de Rempston, Anglais, et plusieurs autres chevaliers et écuyers natifs du royaume d’Angleterre. Nous partîmes tous ensemble de Paris et allâmes coucher à Étampes, où nous fûmes trois jours ; nous partîmes le quatrième et nous cheminâmes par la Beauce, tant que nous arrivâmes à Janville. C’est une très bonne petite ville, ayant à l’intérieur une grosse tour à manière de donjon, qui naguère avait été prise par le comte de Salisbury. Nous fûmes durant quatre jours dans cette ville, attendant encore de plus grandes forces que le duc de Bedford nous devait envoyer ; car il avait demandé secours et aide en Angleterre, en Normandie, et de tous côtés. Or, nous dirons un peu l’état des Français qui tenaient le siège de Beaugency.
III. D’après Wavrin, les Français se seraient détachés du siège de Beaugency pour venir assiéger et prendre Jargeau. — La garnison anglaise de La Ferté-Hubert vient fortifier celle de Beaugency. — Il n’est bruit que de la Pucelle. — Les Anglais à Janville avertis de la prise de Jargeau et de Meung. — Talbot y rejoint Fastolf.
Chapitre X. — Comment le Connestable de France, le duc d’Alenchon et la Pucelle prirent Ghergeaux.
Or, il est vrai qu’en ces mêmes jours, où les seigneurs anglais à savoir, Messire Jean Fastolf, Messire Thomas de Rempston et ses troupes séjournaient dans Janville, le connétable de France, le duc d’Alençon, Jeanne la Pucelle et les autres capitaines français, réunis, comme il a été déjà dit, devant Beaugency, le siège bien garni, s’en partirent au nombre d’environ cinq ou six-mille combattants, et se mirent en chemin vers Jargeau où ils parvinrent570. Tenait garnison en cette ville le sire de Suffolk avec de trois à quatre-cents Anglais, natifs d’Angleterre, et les manants de la cité qui prestement et en toute diligence se mirent en défense quand ils virent les Français qui bientôt les eurent environnés de toutes parts, et commencèrent à les envahir très aigrement, à les assaillir par plusieurs côtés. L’assaut dura un bon espace de temps, continué merveilleusement. Les Français firent tant par leur grande diligence et travail que, malgré les Anglais leurs ennemis, ils entrèrent dans la ville par force d’armes. À cette prise, environ trois-cents Anglais furent tués, parmi lesquels un frère du comte de Suffolk. Ce comte et un 497de ses frères furent faits prisonniers, avec soixante et plus de leurs gens. Ainsi fut prise cette ville et forteresse de Jargeau par les Français qui s’y rafraîchirent, et d’où ils tirèrent vers Meung, qui leur lit obéissance. Cette nouvelle parvenue aux Anglais qui tenaient La Ferté, ils se retirèrent tous ensemble à Beaugency, abandonnant cette ville de La Ferté-Hubert. Ils furent poursuivis jusqu’à cette place par les Français, Jeanne toujours au front des combattants, son étendard déployé. Et alors, dans toutes les marches des environs, il n’était si grand bruit que de sa renommée. Il se trouva alors dans Beaugency jusqu’au nombre de huit-cents combattants, tous gens de bonne étoffe.
Chapitre XI. — Comment les Anglois estans à Jenville, furent avertis de la prinse de Ghergeaux et de Mein, et la venue du seigneur de Talbot.
Les capitaines anglais dessus nombrés étant à Janville furent avertis que nouvellement les Français avaient par grande puissance d’armes pris d’assaut la ville de Jargeau, ainsi qu’il a été dit au chapitre précédent, qu’ils avaient la ville de Meung en leur obéissance, et qu’ils tenaient toujours leur siège devant Beaugency. Ces nouvelles leur furent en moult grande déplaisance, mais y amender ne purent quant au présent. Ils se réunirent tous en conseil pour délibérer ensemble sur ce qu’ils avaient à faire. Et ainsi, comme ils étaient en conseil, le seigneur Talbot entra en la ville avec environ quarante lances et deux-cents archers. Les Anglais furent moult joyeux de sa venue, et c’était raison, car en ce temps on le tenait pour le plus sage et le plus vaillant capitaine du royaume d’Angleterre.
Quand ledit seigneur de Talbot fut descendu en son hôtel, Messire Jean Fastolf, Messire Thomas Rempston et les autres seigneurs anglais allèrent lui souhaiter la bienvenue et lui faire révérence, lui demandant de ses nouvelles ; il leur dit ce qui en était, et ils allèrent dîner tous ensemble.
IV. Délibération sur le parti à prendre. — Fastolf est d’avis qu’il ne faut pas combattre. — Opposition de Talbot. — On se met en campagne. — Nouvelle et inutile insistance de Fastolf. — Ils se dirigent vers Beaugency. — Ils rencontrent l’armée française en ordre de bataille sur une hauteur. — Elle renvoie la bataille au lendemain.
Quand les tables furent enlevées, ils entrèrent en une chambre pour tenir conseil. Maintes choses furent touchées et débattues, car Messire Fastolf, que l’on tenait moult sage et vaillant chevalier, fit maintes remontrances au seigneur de Talbot et aux autres, disant comment ils savaient bien la perte de leurs gens devant Orléans, Jargeau et autres lieux ; pour lesquelles choses ceux de leur parti étaient moult amatis (abattus) et effrayés, tandis que, au contraire, leurs ennemis s’en réjouissaient moult fort, en tressaillaient et resvigouraient (et sentaient leurs forces croître en vigueur) ; c’est pourquoi il conseillait de ne pas aller plus 498avant, de laisser les assiégés de Beaugency prendre avec les Français le meilleur traité qu’ils pourraient avoir, et pour eux de se retirer ès villes, châteaux et forteresses tenant leur parti, de ne point combattre leurs ennemis en si grande hâte, d’attendre jusqu’à ce que leurs gens fussent plus rassurés, et qu’à eux fussent venus se joindre ceux que le régent duc de Bedford devait leur envoyer.
Ces remontrances faites en plein conseil par Messire Jean Fastolf ne furent pas agréables à plusieurs des autres capitaines, et spécialement au seigneur de Talbot, qui dit qu’alors qu’il n’aurait que ses gens et ceux qui le voudraient suivre, il irait combattre à l’aide de Dieu et de Monseigneur saint Georges.
Messire Jean Fastolf, voyant alors que nulle observation ou remontrance ne valait pas plus que s’il n’avait rien dit, se leva du conseil. Ainsi firent tous les autres, et chacun s’en alla à son logis. Il fut commandé aux capitaines et aux chefs d’escadre (compagnies) d’être prêts le lendemain au matin pour se mettre aux champs et aller là où leurs souverains l’ordonneraient. Ainsi se passa cette nuit. Puis au matin ils sortirent tous hors de la porte, et se mirent en pleins champs, étendards, pennons et guidons au vent.
Après que tous furent hors de la ville en bonne ordonnance, tous les chefs s’assemblèrent de nouveau en groupe au milieu d’un champ, et Messire Jean Fastolf parla encore, déduisant et remontrant plusieurs raisons pour ne pas passer plus avant, mettant devant les entendements toutes les craintes de dangers et de périls que, selon son imagination, ils pouvaient bien encourir, et aussi qu’ils n’étaient qu’une poignée de gens, eu égard au nombre des Français ; que si la fortune leur était contraire, tout ce que le roi Henri avait conquis par grand labeur et long temps serait en voie de perdition ; c’est pourquoi il vaudrait mieux se refréner un peu et attendre que leur armée fût renforcée. Ces remontrances ne furent pas encore agréables au seigneur de Talbot, ni aussi aux chefs de l’armée. C’est pourquoi Messire Jean Fastolf, voyant que, quelque observation qu’il sût faire, il ne pouvait rien pour empêcher ses compagnons de vouloir poursuivre leur entreprise, il commanda aux étendards de prendre le chemin de Meung. Vous eussiez vu par cette Beauce qui est ample et large les Anglais chevaucher en très belle ordonnance, et puis quand ils furent parvenus à une lieue près de Meung et assez près de Beaugency, les Français avertis de leur venue, au nombre d’environ six-mille combattants, ayant pour chefs Jeanne la Pucelle, le duc d’Alençon, le bâtard d’Orléans, le maréchal de La Fayette, La Hire, Poton et d’autres capitaines, se rangèrent et se mirent en bataille sur une petite montagnette, pour mieux voir, et s’assurer de la contenance des 499Anglais. Ceux-ci s’apercevant clairement que les Français étaient rangés en ordre de bataille, et pensant qu’ils allaient venir les combattre, commandement exprès fut fait immédiatement de par le roi Henri d’Angleterre, que chacun se mît à pied, et que tous les archers eussent leurs pieux en arrêt devant eux, ainsi qu’ils ont coutume de le faire quand ils pensent devoir être combattus. Quand ils virent que les Français ne se mouvaient pas de leurs positions, ils envoyèrent vers eux deux hérauts, disant qu’ils étaient trois chevaliers (sic) qui les combattraient s’ils avaient la hardiesse de descendre de leur élévation et de venir vers eux.
Il fut répondu de par les gens de la Pucelle :
Allez vous loger pour aujourd’hui, car il est trop tard ; mais demain, au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus près.Les seigneurs anglais, voyant alors qu’ils ne seraient pas combattus, quittèrent leur campement, et chevauchèrent vers Meung, où ils prirent leurs logis pour cette nuit ; car ils ne trouvèrent nulle résistance dans la ville, le pont seul tenant pour les Français. Il fut conclu par les capitaines anglais que cette nuit ils feraient battre ledit pont par leurs engins, canons et veuglaires, afin d’avoir passage de l’autre côté de la rivière. Ils le firent ainsi qu’ils se l’étaient proposé durant cette nuit qu’ils passèrent à Meung jusqu’au lendemain.
Or, retournons aux Français qui étaient devant Beaugency, et nous parlerons ensuite des Anglais en lieu et temps.
V. Les Français font dire aux assiégés de Beaugency qu’ils ne seront pas secourus. — Perplexité de ces derniers. — Ils en viennent à composition et se retirent. — La Pucelle persuade aux Français d’aller à la recherche des Anglais. — Leur armée s’accroît chaque jour. — Dans quel ordre elle se met en marche. — Prophétie de la Pucelle.
Chapitre XIII. — Comment les François eurent par composition le chastel de Beaugensi que tenoient les Anglois, et la journée que les Anglois perdirent à Pathai contre les François.
Comme vous l’avez vu, les Anglais étaient logés à Meung, tandis que les Français tenaient le siège devant Beaugency. Ils pressaient fort les assiégés, leur faisant entendre qu’ils ne recevraient pas le secours qu’ils attendaient, que ceux qui devaient l’amener étaient retournés vers Paris.
Ce que voyant et entendant lesdits assiégés, ainsi que plusieurs semblables paroles que leur disaient les Français, ils ne surent bonnement à quel parti et à quel conseil ils devaient s’arrêter comme au meilleur et au plus profitable. Ils considéraient que par la renommée de Jeanne la Pucelle les courages anglais étaient fort altérés et défaillis ; ils voyaient, ce leur semblait, la fortune tourner raidement sa roue à leur encontre ; ils avaient déjà perdu plusieurs villes et forteresses qui, les unes par force, les autres par traité, s’étaient remises en l’obéissance du roi de France, 500principalement par les entreprises de ladite Pucelle ; ils voyaient leurs gens amatis, et ne leur trouvaient plus maintenant le même et ferme propos de prudence qu’ils avaient coutume de leur trouver ; mais tous, ce leur semblait, étaient très désireux de se retirer sur les marches de Normandie, abandonnant ce qu’ils tenaient en l’Île-de-France, et dans les pays environnants. En considérant ces choses et plusieurs autres qui se présentaient à leurs imaginations, ils ne savaient quel parti choisir, car ils n’étaient pas acertenés d’avoir prompt secours ; mais s’ils avaient su qu’il était si près d’eux, ils ne se fussent pas rendus de sitôt. Toutefois finalement, vu les incertitudes qu’ils mettaient dans leur fait, ils traitèrent avec les Français du mieux qu’ils purent, ayant obtenu comme conditions qu’ils s’en iraient la vie sauve et emmèneraient tous leurs biens, et que la place demeurerait en l’obéissance du roi Charles et de ceux qui étaient commis à sa place. Le traité ainsi fait, le samedi matin les Anglais partirent, prenant leur chemin vers Paris à travers la Beauce, et les Français entrèrent dans Beaugency.
Puis, à la persuasion de la Pucelle Jeanne, ils conclurent qu’ils allaient se mettre à la recherche des Anglais, jusqu’à ce qu’ils les auraient trouvés en pleine Beauce, en un lieu avantageux pour le combat, et que là ils les combattraient ; car il n’était pas douteux que les Anglais, dès qu’ils sauraient la reddition de Beaugency, ne s’en retournassent vers Paris, à travers la Beauce, où il leur semblait qu’ils en auraient bon marché. Or, pour exécuter leur projet, lesdits Français se mirent aux champs. Chaque jour il leur pleuvait, il leur arrivait de divers lieux des gens nouveaux. Donc à faire l’avant-garde furent ordonnés le connétable de France, le maréchal de Boussac, La Hire, Poton et d’autres capitaines ; les autres, tels que le duc d’Alençon, le bâtard d’Orléans, le maréchal de Rais étaient les conducteurs de l’armée et suivaient de fort près571 ladite avant-garde. Les Français pouvaient être en tout de douze à treize-mille combattants.
Il fut alors demandé à la Pucelle par quelques-uns des principaux seigneurs et capitaines quelle chose lui semblait de présent bonne à faire. Elle répondit qu’elle était certaine et savait en toute vérité que les Anglais leurs ennemis les attendaient pour les combattre, et dit en outre qu’on chevauchât en avant contre eux et qu’ils seraient vaincus. Quelques-uns lui demandèrent où on les trouverait, auxquels elle fit réponse que l’on chevauchât hardiment et que l’on aurait bon conduit. Ainsi les divers corps de l’armée française se mirent en chemin en bonne ordonnance, les plus experts, montés sur fleur de chevaux, au 501nombre de 60 ou 80 hommes, étant mis en avant pour la découverte, et ainsi chevauchant ce samedi par long espace, ils arrivèrent fort près de leurs ennemis les Anglais, comme vous pourrez ouïr ci-après.
VI. L’armée anglaise à Meung. — Elle canonne le pont durant toute la nuit. — Elle se dispose à lui donner l’assaut le matin lorsqu’arrive la nouvelle de la reddition de Beaugency. — Elle rétrograde en bon ordre à travers la Beauce. — La disposition de l’armée. — Les coureurs annoncent que l’armée française est à leur poursuite. — Talbot se prépare à l’attendre aux haies de Patay. — Ses mesures. — Les Français, avertis par un cerf, fondent sur les Anglais avant que le gros de l’armée ait joint l’avant-garde. — Fastolf se hâtant pour cette jonction, ce mouvement est pris pour une fuite par l’avant-garde qui se débande. — Désespoir de Fastolf que l’on presse de fuir. — Les Français complètement maîtres. — Pertes des Anglais. — Fastolf et Wavrin fuient jusqu’à Étampes, jusqu’à Corbeil. — Les Français couchent à Patay, rentrent à Orléans. — L’honneur de la victoire attribué à la Pucelle.
Ainsi donc, comme il a été dit ci-dessus, les Anglais s’étaient logés à Meung, avec l’intention de conquérir le pont pour aller rafraîchir572 de vivres la garnison de Beaugency, qui dès le soir s’était rendue aux Français ; ce dont les Anglais ne savaient rien. Ce samedi, en effet, environ huit heures du matin, après que les capitaines eurent ouï la messe, il fut crié et publié dans l’armée que chacun se préparât et se mît en point, se pourvoyant de pavois, d’huis, de fenêtres et d’autres appareils nécessaires pour assaillir ledit pont qui, la nuit précédente, avait été rudement battu de nos engins. Comme nous étions tous garnis de ce dont il était besoin pour l’assaut et prêts à partir pour commencer, il advint que juste à cette heure arriva un poursuivant [d’armes] qui venait tout droit de Beaugency. Il dit aux seigneurs nos capitaines que la ville et le château de Beaugency étaient en la main des Français, qui, à son départ, se mettaient aux champs pour les venir combattre.
Il fut alors promptement commandé dans tous les quartiers, par les capitaines anglais, que tous laissassent l’assaut, qu’on se tirât aux champs, et qu’à mesure qu’on arriverait aux champs hors de la ville, chacun de son côté se mît en bel ordre de bataille. La chose fut faite moult agrément (avec promptitude). L’avant-garde se mit d’abord en chemin, conduite par un chevalier anglais qui portait un étendard blanc ; puis l’on mit entre l’avant-garde et le gros de l’armée l’artillerie, les vivres et les marchands de tous états. Après, venait l’armée dont étaient conducteurs Messire Jean Fastolf, le seigneur de Talbot, Messire Thomas Rempston et autres. Puis chevauchait l’arrière-garde qui ne se composait que d’Anglais.
Quand cette compagnie fut en rase campagne, on prit, en chevauchant en belle ordonnance, le chemin vers Patay, si bien que l’on en vint à une lieue près ; et là on s’arrêta, car les coureurs de l’arrière-garde avertirent qu’ils avaient vu venir beaucoup de gens après eux qu’ils comptaient être les Français. Et alors, pour en savoir la vérité, les seigneurs anglais envoyèrent quelques-uns de leurs gens courir à cheval ; 502lesquels retournèrent bientôt, et firent relation auxdits seigneurs que les Français venaient après eux, chevauchant rondement, en très grosse puissance ; en effet, on ne tarda guère à les voir venir.
Il fut alors ordonné par nos capitaines que ceux de l’avant-garde, les marchands, les victuailles et l’artillerie iraient devant prendre place tout le long des haies qui étaient près de Patay. Laquelle chose fut ainsi faite. Puis l’armée marcha si bien qu’elle vint entre deux fortes haies entre lesquelles les Français devaient passer. Et alors le seigneur de Talbot, voyant le lieu avantageux, dit qu’il descendait à pied avec cinq-cents archers d’élite, et qu’il se tiendrait là, gardant le passage contre les Français jusques à ce que l’armée et l’arrière-garde seraient jointes, et Talbot prit place aux haies de Patay, avec l’avant-garde qui là attendait. Le seigneur de Talbot, gardant cet étroit passage à l’encontre des ennemis, espérait pouvoir revenir de lui-même rejoindre le gros de l’armée en côtoyant les haies, que les Français le voulussent ou non ; mais il en fut tout autrement.
Les Français venaient très rapidement après leurs ennemis, qu’ils ne pouvaient pas encore aborder, ne sachant pas le lieu où ils étaient, lorsque, par hasard, les avant-coureurs virent un cerf sortir des bois et, prenant son chemin vers Patay, aller se jeter dans l’armée des Anglais. Ceux-ci à cette vue poussèrent un grand cri, ne sachant pas que leurs ennemis fussent si près d’eux. Par ce cri les dessusdits coureurs français furent acertenés que c’étaient les Anglais, et, bientôt après, ils les virent bien manifestement. Ils envoyèrent quelques-uns de leurs compagnons annoncer à leurs capitaines ce qu’ils avaient vu et trouvé, en leur faisant savoir de chevaucher en avant par bonne ordonnance, et que c’était l’heure de besongner. Ceux-ci se préparèrent promptement de tous points, et chevauchèrent si bien qu’ils eurent les Anglais bien clairement sous leurs yeux.
Quand les Anglais virent les Français les approcher de si près, ils se hâtèrent le plus qu’ils purent, afin de se rendre aux haies avant leur arrivée, mais ils ne surent pas exécuter leur mouvement si promptement, qu’avant qu’ils fussent joints à leur avant-garde auxdites haies, les Français s’étaient précipités à l’étroit passage où était le seigneur de Talbot. Et alors Messire Jean Fastolf, courant et chevauchant vers ceux de l’avant-garde pour se joindre à eux, ceux de ladite avant-garde pensèrent que tout était perdu et que les compagnies étaient en fuite. C’est pourquoi le capitaine de l’avant-garde, pensant qu’il en était vraiment ainsi, avec son étendard blanc prit la fuite, et ses gens avec lui, et tous abandonnèrent la haie.
Alors Messire Jean Fastolf, voyant le danger de la fuite, connaissant 503tout aller très mal, fut conseillé de se sauver. Il lui fut dit, moi acteur (sic) étant présent, qu’il prît garde à sa personne, car la bataille était perdue pour eux. Il voulait à toutes forces rentrer en la bataille, et là attendre le sort que Notre-Seigneur lui voudrait envoyer, disant qu’il aimait mieux être mort ou pris que fuir honteusement et abandonner ainsi ses gens, et avant qu’il voulût partir, les Français avaient rabattu le seigneur de Talbot, ils l’avaient fait prisonnier et tous ses gens étaient morts, et les Français étaient déjà si avant dans la bataille qu’ils pouvaient à leur volonté prendre ou occire (tuer) ceux que bon leur semblait. Finalement les Anglais y furent déconfits avec peu de pertes de la part des Français. Du côté des Anglais il y mourut bien deux-mille hommes, et il y eut bien deux-cents prisonniers.
Ainsi alla cette besogne comme vous venez de l’ouïr. Ce que voyant Messire Jean Fastolf, il s’en partit bien malgré lui à très petite compagnie, menant le plus grand deuil que jamais je visse faire à un homme. Et en vérité, il se fut remis en la bataille, n’eussent été ceux qui étaient avec lui, spécialement Messire Jean, bâtard de Thian, et autres qui l’en détournèrent. Il prit son chemin vers Étampes, et moi je le suivis comme étant mon capitaine, auquel le duc de Bedford m’avait commandé d’obéir, bien plus de servir sa personne. Nous arrivâmes une heure après minuit à Étampes où nous couchâmes, et le lendemain à Corbeil.
Ainsi, comme vous l’entendez, les Français obtinrent la victoire audit lieu de Patay où ils couchèrent cette nuit, rendant grâces à Notre-Seigneur de leur belle fortune. Et le lendemain ils partirent de Patay, qui est situé à deux lieues de Janville. Du nom de cette place, cette bataille portera perpétuellement le nom de journée de Patay. Et de là les Français s’en allèrent avec leur butin et leurs prisonniers à Orléans où ils furent universellement conjouis de tout le peuple.
Après cette belle victoire, tous les capitaines français qui s’y étaient trouvés, Jeanne la Pucelle avec eux, s’en allèrent vers le roi Charles qui moult les conjouit (félicita) et les remercia grandement de leur service et diligence. Ils lui dirent que par-dessus tout on devait savoir gré à la Pucelle qui, de cette heure, fut du conseil privé du roi573. Et là il fut conclu d’assembler le plus grand nombre d’hommes de guerre que l’on pourrait dans les pays obéissants audit roi, afin qu’il pénétrât en avant dans les pays et poursuivît ses ennemis.
504Jean Le Fèvre de Saint-Rémy
Remarques critiques
Jean Le Fèvre de Saint-Rémy naquit près d’Abbeville vers 1394, et mourut à Bruges vers 1474. Tout jeune il fut poursuivant d’armes sous Jean sans Peur. Il persévéra dans la carrière où il s’était engagé, et en 1422, il fut créé héraut d’armes sous le nom de Charolais. Lors de l’institution de la Toison d’Or il en devint le roi d’armes, et il échangea son nom de Charolais contre celui de Toison d’Or. Cher au duc de Bourgogne, l’un de ses plus intimes officiers, il en reçut des dons nombreux, et fut honoré de plusieurs délicates missions.
Toison d’Or était septuagénaire lorsque, en 1464, il entreprit d’écrire ses Mémoires ; il en est sorti la Chronique qui porte son nom ; elle s’étend de 1407 à 1460. Il confia son écrit à Chastellain qui s’en est inspiré. Le Laboureur inséra dans sa traduction de la belle Histoire de Charles VI, par le Religieux de Saint-Denis, la partie de la Chronique de Le Fèvre qui s’étend de 1407 à 1422. Buchon l’édita tout entière.
À en juger par les chapitres qui relatent les événements qui se déroulèrent sous la conduite de la Pucelle, la Chronique n’est pas seulement succincte ; elle est très inexacte. Il traite l’héroïne d’une manière fort superficielle, cavalière, rapetisse sans mesure son rôle, en taisant la part qui lui revient dans les faits, et taxe de gens de folle créance ceux qui comptèrent sur elle. Les faussetés qu’il invente sur les débuts de la Pucelle donnent droit de ne pas croire ce qu’il lui plaît de narrer des promesses faites par l’héroïne avant sa sortie de Compiègne. Il est le seul à nous en parler ; car Georges Chastellain n’a fait qu’embellir de sa diction la donnée fournie par Le Fèvre de Saint-Rémy, qui, venons-nous de dire, lui envoyait son écrit. Le Fèvre semble peu croire au surnaturel, l’élague ou le persifle. N’est-ce pas ce qui explique le jugement très favorable porté par Quicherat sur une œuvre pleine d’énormes faussetés, qui n’apprend rien, et nous semble être, avec celle de Wavrin de Forestel, au dernier rang des Chroniques qui traitent avec quelque étendue de l’apparition de la Libératrice ?
505Chapitre III Chronique de Le Fèvre de Saint-Rémy
- I.
- Fantaisies de Saint-Rémy sur les personnages qui apparaissaient à la Pucelle, et la manière dont elle entra en scène.
- Il ne donne pas idée des combats engagés pour la délivrance d’Orléans.
- Il constate la frayeur des Anglais, et leur foi à une prophétie sur leur expulsion par une Pucelle.
- Il ne fait qu’indiquer la prise de Jargeau, la victoire de Patay, attribuée à ce que les Anglais furent surpris changeant leur position de combat.
- II.
- Confiance inspirée par la Pucelle aux hommes d’armes et au Dauphin.
- La campagne du sacre seulement indiquée.
- Erreurs dans l’énumération de ceux qui y prennent part.
- III.
- Campagne après le sacre.
- Erreur du chroniqueur qui met Mitry près de La Victoire.
- IV.
- La rencontre des deux armées près de Montépilloy.
- Détails.
- Les Français auraient été les premiers à se retirer.
- Les Anglais tiraient leurs vivres de Senlis.
- V.
- Le roi à Compiègne.
- Les défenseurs de Paris constitués par le régent, qui va au secours de la Normandie.
- Le roi venant à Saint-Denis sur la promesse de la Pucelle de lui livrer Paris.
- Assaut.
- Départ du roi.
- VI.
- Siège de Choisy.
- Le passage de l’Oise à Pont-l’Évêque gardé par les Anglais.
- Vive attaque de la Pucelle repoussée.
- Choisy enlevé.
- Le siège de Compiègne par le duc de Bourgogne et les Anglais.
- La Pucelle s’y introduit.
- D’après le chroniqueur elle aurait promis de prendre le duc de Bourgogne.
- Portrait de la Pucelle sortant contre les assiégeants.
- Le combat.
- La Pucelle protégeant la retraite.
- Sa prise.
- Joie du duc de Bourgogne.
- Les hommes qui avaient cru à la Pucelle traités de gens de léger entendement.
I. Fantaisies de Saint-Rémy sur les personnages qui apparaissaient à la Pucelle, et la manière dont elle entra en scène. — Il ne donne pas idée des combats engagés pour la délivrance d’Orléans. — Il constate la frayeur des Anglais, et leur foi à une prophétie sur leur expulsion par une Pucelle. — Il ne fait qu’indiquer la prise de Jargeau, la victoire de Patay, attribuée à ce que les Anglais furent surpris changeant leur position de combat.
Chapitre CLIX. — Comment la Pucelle Jehanne vint en bruit et fut amenée au siège d’Orléans. — Comment elle saillit avec les Franchois sur les Anglois et fut le siège abandonné.
Or il convient de parler d’une aventure qui advint en France, la nonpareille, je crois, qui y advint jamais. En un village sur les marches de Lorraine, il y avait un homme et une femme, mariés ensemble, qui eurent plusieurs enfants, parmi lesquels une jeune fille, qui, dès l’âge de sept à huit ans, fut mise à garder les brebis aux champs et fit longtemps ce métier.
Or, du temps qu’elle avait ou pouvait avoir dix-huit ou vingt ans, il est vrai qu’elle put dire qu’elle avait souvent des révélations de Dieu ; que vers elle venait la glorieuse Vierge Marie accompagnée de plusieurs anges, saints et saintes, parmi lesquels elle nommait Madame sainte 506Catherine, et David le prophète, avec sa harpe qu’il sonnait mélodieusement574. Elle disait enfin, entre les autres choses, avoir eu révélation de la part de Dieu, par la bouche de la Vierge Marie, de se mettre en armes, et que par elle, Charles, Dauphin du Viennois, serait remis en sa terre et seigneurie, et qu’elle le mènerait sacrer et couronner à Reims.
Ces nouvelles vinrent à un gentilhomme de la marche qui l’arma, la monta d’un cheval, et la mena à Orléans, à rencontre des Anglais qui y tenaient le siège575. Il y fit assembler le bâtard d’Orléans et plusieurs autres capitaines auxquels il conta ce que disait cette fille nommée Jeanne la Pucelle. De fait elle fut interrogée de plusieurs sages et vaillants hommes, qui se boutèrent en voie de la croire, et ajoutèrent en icelle si grande foi qu’ils abandonnèrent et mirent leurs corps en toute aventure (à tout hasard) avec elle576.
Il est vrai qu’un jour elle leur dit qu’elle voulait combattre les Anglais ; elle assembla ses gens, et se prit à assaillir les Anglais par leur plus forte bastille, que gardait un chevalier d’Angleterre nommé Cassedas (Glasdale). Cette bastille fut assaillie et prise de bel assaut par ladite Pucelle et par ses vaillants hommes, et Cassedas y fut tué ; ce qui sembla chose miraculeuse, vu la force de la bastille et les gens qui la gardaient. Le bruit de cette prise courut parmi les Anglais, et finalement quand ils ouïrent que pareille entreprise était l’œuvre de la Pucelle, ils furent très épouvantés. Ils disaient entre eux avoir une prophétie contenant qu’une Pucelle devait les jeter hors de France et les défaire de tous points. Ils levèrent le siège et se retirèrent dans quelques places de leur obéissance autour d’Orléans.
Parmi eux le comte de Suffolk et le seigneur de La Poule, son frère, se tinrent à Jargeau ; mais ils n’y restèrent guère que cette ville ne fût prise d’assaut. Le seigneur de La Poule et plusieurs Anglais y trouvèrent la mort. Les Anglais rassemblèrent leurs forces pour retourner à Paris vers le régent ; mais ils furent suivis de si près par les Dauphinois qu’ils se trouvèrent en ordre de bataille l’un devant l’autre auprès d’un village de la Beauce qui se nomme Patay. Les Anglais, espérant trouver une place plus avantageuse que celle où ils étaient, la quittèrent ; mais les Dauphinois fondirent sur eux avec tant d’impétuosité qu’ils les défirent et les déconfirent de tous points. Là furent pris le comte de Suffolk, le 507seigneur de Talbot et tous les capitaines excepté Messire Jean Fastolf ; ce dont il eut dans la suite de grands reproches étant chevalier de la Jarretière. Cependant il s’excusa fort, disant que si on eût voulu l’en croire, la chose ne fût pas ainsi advenue de leur part. Les Anglais furent ainsi déconfits, et cette bataille se nomma la bataille de Patay.
II. Confiance inspirée par la Pucelle aux hommes d’armes et au Dauphin. — La campagne du sacre seulement indiquée. — Erreurs dans l’énumération de ceux qui y prennent part.
Chapitre CLX. — Comment le Dauphin fut couronné roy de France à Reims. — De plusieurs villes gui se rendirent à luy. — Comment le duc de Bethfort lui alla allencontre et présenta la bataille. — Des faicts de la Pucelle quy mena le roy devant Paris.
Vous avez ouï comment Jeanne la Pucelle fut tellement en bruit parmi les gens de guerre, que réellement ils croyaient que c’était une femme envoyée de par Dieu, par laquelle les Anglais seraient reboutés hors du royaume.
Cette Pucelle fut menée vers le Dauphin qui la vit volontiers, et, comme les autres, ajouta en elle grande foi577. Il fit un grand mandement (appel) auquel répondirent nombre de princes de son sang, c’est à savoir les ducs de Bourbon, d’Alençon et de Bar, Arthur, connétable de France, les comtes d’Armagnac, de Pardiac578 et de Vendôme, le seigneur d’Albret, le bâtard d’Orléans, le seigneur de La Trémoille, et plusieurs grands seigneurs de France et d’Écosse. Très grande fut l’armée du Dauphin avec laquelle il se tira droit à Troyes-en-Champagne ; la ville lui fut promptement rendue ; les habitants lui firent obéissance ; ainsi firent ceux de Châlons et de Reims. En cette ville de Reims il fut sacré, oint et couronné roi de France. Ainsi Charles, septième de ce nom, fut sacré à Reims, comme vous avez ouï.
III. Campagne après le sacre. — Erreur du chroniqueur qui met Mitry près de La Victoire.
Après que le roi eut séjourné un petit peu de temps en la ville de Reims, il s’en alla en une abbaye, nommée Corbigny, où l’on vénère579 508saint Marconi, là où l’on dit qu’il prend la dignité et le privilège de guérir les écrouelles.
Ces choses faites, il passa la rivière de Marne et se trouva à Crépy-en-Valois.
Quand le régent sut que le roi avait été sacré à Reims et qu’il marchait par le pays pour tirer droit à Paris, il assembla une grande compagnie d’Anglais et de Picards entre lesquels étaient Messire Jean de Créquy, Messire Jean de Croy, le bâtard de Saint-Pol, Messire Hue de Lannoy, sage et vaillant chevalier, Jean de Brimeu et d’autres, qui se trouvèrent en grande puissance en un village nommé Mitry-en-France, et les Français et leur puissance étaient en un autre village nommé… (Thieux)… à deux lieues près de Crépy-en-Valois, et là étaient le duc d’Alençon, la Pucelle, et plusieurs autres capitaines. Le régent, qui désirait la bataille contre les Français, approcha d’eux jusqu’à une abbaye qui s’appelle La Victoire, et qui n’est pas loin d’une tour qui s’appelle Mont-Épilloy. Il y arriva environ la mi-août l’an mil CCCCXXIX580.
IV. La rencontre des deux armées près de Montépilloy. — Détails. — Les Français auraient été les premiers à se retirer. — Les Anglais tiraient leurs vivres de Senlis.
Le roi ouït la messe à Crépy, puis monta à cheval armé d’une brigandine, et se tira aux champs où il trouva une grande et belle compagnie qui l’attendait. Toutefois le duc d’Alençon et la Pucelle étaient déjà en avant et se trouvaient bien près des Anglais avant la venue du roi. Quand le roi fut arrivé, lui et ses gens ordonnèrent le gros de l’armée en un seul grand corps à cheval, et avec ce deux autres compagnies, par manière de deux ailes581, et avec cela le roi avait un grand nombre de gens de pied. Quant aux Anglais, ils ne formèrent de leurs combattants qu’un seul corps, et tous à pied, excepté le bâtard de Saint-Pol, Messire Jean de Croy et quelques autres en petit nombre, qui, voyant que parmi les Français les hommes d’armes ne descendaient pas à pied, montèrent à cheval.
Il faisait ce jour grande chaleur et merveilleusement grande poussière. Or il advint qu’à l’un des bouts de l’armée des Anglais, les Français firent tirer la plupart de leurs gens de trait, et avec une compagnie de gens à cheval ils assaillirent les Anglais. Il y eut de côté et d’autre maintes flèches tirées. Le régent, pour renforcer ses gens là où le combat était engagé, envoya une compagnie sans que ni les Français ni les Anglais 509fissent changer à leurs armées leur ordre de bataille. Quand les Français virent que les Anglais et les Picards tenaient pied et combattaient vaillamment, ils se retirèrent et ils ne s’abordèrent plus ensuite l’un contre l’autre, sinon par escarmouches.
À ce que j’ai ouï dire, celui qui se montra ce jour le plus homme d’armes et rompit le plus de lances, ce fût le bâtard de Saint-Pol. Messire Jean de Croy y fut blessé d’un pied, et en resta estropié toute sa vie. Ainsi se passa cette journée, comme vous l’avez ouï, sans que autre chose y fût faite. Quand ce fut vers le soleil couchant, le roi se retira dans la ville de Crépy, et les autres dans les villages à l’entour.
Or il faut parler des Anglais. Il est vrai que quelques-uns s’aperçurent bien de la retraite des Français et qu’ils voulaient les poursuivre ; mais le régent, par crainte d’embûches, ne le voulut pas permettre ; car, d’après ce que j’ai ouï du nombre des Français, ils étaient de cinq à six-mille équipés de toutes pièces582. Quand les Français furent ainsi partis, les Anglais logèrent dans une abbaye des environs et envoyèrent quérir des vivres à Senlis583.
V. Le roi à Compiègne. — Les défenseurs de Paris constitués par le régent, qui va au secours de la Normandie. — Le roi venant à Saint-Denis sur la promesse de la Pucelle de lui livrer Paris. — Assaut. — Départ du roi.
Le lendemain le roi et toute l’armée se mirent en belle ordonnance auprès de la ville de Crépy, avec leurs chariots et leurs bagages. Ces dispositions prises, le roi se mit aux champs, tourna le dos aux Anglais et s’en vint à Compiègne. Cette ville tenait le parti des Anglais ; mais sans aucune résistance, ouverture en fut faite au roi qui y fut reçu avec grande joie. Le roi y séjourna cinq jours, et y tint conseil sur ce qu’il avait à faire.
Quand le régent sut que le roi était entré à Compiègne sans aucune opposition, il craignit fort que plusieurs villes en l’obéissance des Anglais ne se tournassent du parti du roi. Cela fut cause qu’il retourna à Paris avec son armée ; là il laissa pour en avoir la garde Louis de Luxembourg évêque de Thérouanne, chancelier de France pour les Anglais, le seigneur de l’Isle-Adam, alors maréchal de France, et aussi plusieurs seigneurs d’Angleterre ; et il s’en alla en Normandie pourvoir à la garde des bonnes villes et forteresses.
Le roi après avoir séjourné, comme il est dit, à Compiègne, prit avec son armée le chemin pour venir droit à Paris, la Pucelle lui ayant promis de l’y introduire et que de cela il ne devait concevoir aucun 510doute. Toutefois elle faillit à sa parole, comme vous allez l’entendre.
Au sortir de Compiègne le roi tira droit à Senlis qui lui fit obéissance, puis à Saint-Denis où il entra. Sur les remontrances que faisait la Pucelle, il fut disposé que Paris serait assailli. Le jour de l’assaut venu, la Pucelle armée et équipée fut avec son étendard parmi les premiers assaillants ; elle s’avança si près qu’elle fut blessée d’un trait. Mais les Anglais défendirent si bien la ville que les Français ne purent rien contre et se retirèrent à Saint-Denis.
Le roi, après plusieurs jours de séjour à Saint-Denis, voyant la ville de Paris trop fort gardée, se retira au-delà de là Seine et donna congé à la plupart de ses gens, qui se mirent en garnison dans plusieurs villes, à Beauvais, Senlis, Compiègne, Soissons, Crépy et plusieurs autres, en deçà de la Seine, du côté de la Picardie, d’où ils firent forte guerre tant aux Anglais qu’aux gens du duc.
Cette année se passa ainsi que vous venez de l’ouïr ; il s’y passa encore plusieurs autres choses qui seraient trop longues à raconter.
VI. Siège de Choisy. — Le passage de l’Oise à Pont-l’Évêque gardé par les Anglais. — Vive attaque de la Pucelle repoussée. — Choisy enlevé. — Le siège de Compiègne par le duc de Bourgogne et les Anglais. — La Pucelle s’y introduit. — D’après le chroniqueur elle aurait promis de prendre le duc de Bourgogne. — Portrait de la Pucelle sortant contre les assiégeants. — Le combat. — La Pucelle protégeant la retraite. — Sa prise. — Joie du duc de Bourgogne. — Les hommes qui avaient cru à la Pucelle traités de gens de léger entendement.
1430. — Chapitre CLXVI. — Comment le duc de Bourgogne assiégea la ville de Compiengne, où la Pucelle Jeanne fut prinse par une sallye qu’elle feist.
Au mois de mai MCCCCXXX le duc mit le siège devant une forteresse assise sur la rivière de l’Aisne, près de la ville de Compiègne, et nommée le Pont-à-Choisy. Il fallait passer une grosse rivière nommée l’Oise, et on la passait à un village nommé le Pont-l’Évêque, fort près de la cité de Noyon ; le passage en était gardé par deux vaillants chevaliers d’Angleterre.
En ce passage les adversaires du duc s’étaient assemblés en grand nombre pour le combattre ; dans leurs rangs était Jeanne la Pucelle, qui était comme le chef de l’armée du roi alors adversaire du duc ; et les adversaires croyaient qu’elle mettrait fin à la guerre, car elle disait que cela lui était révélé par la bouche de Dieu et de quelques saints Les adversaires du duc projetèrent d’aller battre ceux qui gardaient le pont, et de fait ils les assaillirent très raidement ; mais les chevaliers dessusdits se défendirent si vaillamment que les ennemis ne les purent vaincre. Il est vrai que le seigneur de Saveuse et d’autres gens du duc vinrent les aider et secourir en toute diligence ; il y eut de côté et d’autres beaucoup de blessés ; ce fut tout ce que les assaillants obtinrent sur l’heure. Ils retournèrent chacun en leurs villes et forteresses ; et les chevaliers 511demeurèrent gardiens dudit pont, tant que le duc fut au Pont-à-Choisy, où il resta dix jours, après lesquels s”enfuirent ceux qui gardaient la place.
Après que le duc eut pris le Pont-à-Choisy, il repassa ledit pont et la rivière, et se logea à une lieue près de Compiègne et son armée dans les villages des environs. Il ordonnait ses gens pour mettre le siège devant cette ville qui est grosse et grande, de grand tour, enclose en partie de deux rivières l’Oise et l’Aisne qui se joignent devant ou tout près de ses murailles et où commandait comme capitaine un écuyer nommé Guillaume de Flavy, qui faisait de grands maux dans les pays du duc, quand par une nuit la Pucelle vint à Compiègne, où elle fut deux nuits et un jour. Le second jour elle dit avoir eu révélation de Dieu qu’elle mettrait les Bourguignons en déconfiture. Elle fit fermer les portes de la ville, assembla ses gens et ceux de la place, et leur dit la révélation qui, à ce qu’elle disait, lui avait été faite, c’est à savoir que Dieu lui avait fait dire, par sainte Catherine, qu’elle fît en ce jour une sortie contre les ennemis, qu’elle déconfirait le duc, qu’il serait pris de sa personne, que tous ses gens seraient pris, morts et mis en fuite, et que de cela elle ne faisait nul doute584.
Or il est vrai que les gens de son parti le crurent par la créance qu’ils avaient en elle. Les portes, ce jour-là, restèrent fermées jusqu’à deux heures après midi que la Pucelle sortit, montée sur un très beau coursier, très bien armée, pleinement équipée, et portant par-dessus une riche huque de drap d’or vermeil ; derrière flottait son étendard et marchaient tous les gens de guerre de la ville de Compiègne, et ils allèrent en très belle ordonnance assaillir les gens des premiers logis du duc.
Là était un vaillant chevalier nommé Baudot de Noyelle qui fut depuis chevalier de l’ordre de la Toison d’Or. Lui et ses gens, nonobstant qu’ils furent surpris, se défendirent très vaillamment. Pendant le combat, le comte de Ligny, ayant en sa compagnie le seigneur de Créquy, tous deux chevaliers de l’ordre de la Toison d’Or, et avec eux un petit nombre de gens, se mirent à approcher la Pucelle et ses combattants. La résistance opposée par le poste de Baudot de Noyelle, et aussi le grand nombre des gens du duc, qui arrivaient de toutes parts au lieu de la mêlée, commencèrent à faire reculer la Pucelle et ses hommes. Les Bourguignons se jetèrent sur eux avec tant de force que plusieurs en furent pris, morts et noyés.
La Pucelle la toute dernière soutenait le faix de ses adversaires, quand elle fut prise par l’un des gens du comte de Ligny, ainsi que son frère et 512son maître d’hôtel. Laquelle Pucelle fut menée à grande joie vers le duc, qui venait en toute diligence à l’aide et au secours de ses gens. Il fut très joyeux de cette prise pour le grand nom qu’avait icelle Pucelle ; car il ne semblait pas à plusieurs de son parti que ses œuvres fussent autres que miraculeuses.
Le Fèvre, à propos du berger du Gévaudan, écrit sur la Pucelle la phrase incidente qui suit :
Chapitre CLXXXX. — De la bataille du bergier où les François furent desconfits des Anglois.
Vous avez ouï parler comment quelques hommes de léger entendement et de créance volage se mirent à croire que les faits de la Pucelle étaient chose miraculeuse et permise de par Dieu ; ce que plusieurs furent fort enclins à croire. Or, après la mort de Jeanne la Pucelle, quelques hommes, aussi de folle créance, mirent en avant un fol et innocent berger, qui, comme Jeanne la Pucelle, disait avoir eu des révélations divines lui ordonnant de prendre les armes pour secourir le noble roi de France, etc.
513Jean Chuffart ou le prétendu Bourgeois de Paris
Bourgeois de Paris
Remarques biographiques et critiques
De toutes les Chroniques, voici la plus haineuse à l’endroit de la Pucelle, et celle où, jusqu’à notre siècle, les historiens ont puisé le plus largement, lorsqu’ils ont eu à parler de la tentative contre Paris et de la fin de la Martyre. Elle était connue sous le titre de Journal d’un Bourgeois de Paris.
Les laborieuses et sagaces recherches du dernier éditeur, M. Tuetey, sont parvenues à lever le voile de l’anonyme. L’auteur du Journal n’est pas un bourgeois, mais un ecclésiastique universitaire de l’époque, Jean Chuffart. Les inductions de M. Tuetey semblent concluantes. Elles sont tirées du Journal même et de ce que par ailleurs diverses archives ont fait connaître sur Jean Chuffart. Voici un résumé des indications de M. Tuetey, complété par quelques recherches particulières.
Né à Tournay, Chuffart ne partagea pas les sentiments français de sa ville natale. Aussi, ayant voulu s’y rendre en novembre 1429, y fut-il mis en prison comme anglo-bourguignon ; il en coûta 500 couronnes d’or à son père pour le faire rendre à la liberté585. À cette date, Jean Chuffart était un des premiers personnages du monde ecclésiastique de Paris, où très vraisemblablement il était venu d abord pour ses études. Son lieu d’origine l’attachait à la nation de Picardie, et il était de la faculté des décrets, c’est-à-dire de la nation et de la faculté les plus dévouées au Bourguignon. Maître ès arts, il avait eu en 1421 son quartier de rectorat. Licencié ès lois, chanoine de Notre-Dame, il obtint après Gerson le titre de chancelier du chapitre, ce qui le faisait en même temps chancelier de l’Université, charge éminente, sur laquelle, écrivait Machet le confesseur du roi, repose le poids des bonnes études de l’Université 514tout entière
. Chuffart était si inférieur à sa charge que Machet le pressa très vivement de la résigner. Chuffart avait promis, mais il ne se hâta pas de remplir sa promesse586, si tant est qu’il n’ait pas différé jusqu’à la mort.
Cela nous donne droit de supposer que la politique, plus que le mérite, aura porté Chuffart à cette haute dignité. Il en fut investi le 29 août 1429, après la mort de Gerson. Il a dû en exercer les fonctions longtemps avant, car, depuis le concile de Constance, Gerson, abhorré de ses confrères de Paris, n’aurait pas pu sans péril rentrer dans la capitale.
Chuffart exerçait une autre chancellerie ; il était chancelier de la reine Isabeau de Bavière. Il semble avoir été un de ses conseillers les plus écoutés, puisque l’odieuse reine l’institua un des exécuteurs actifs et non seulement honorifiques de ses volontés testamentaires.
Parlant des Armagnacs, Jean Chuffart nous dit qu’ils revenaient de leurs excursions troussés de biens comme un hérisson de pommes. On peut lui retourner la comparaison, et dire qu’il fut troussé de bénéfices ecclésiastiques comme un hérisson de pommes : chancelier de Notre-Dame, chanoine et même doyen de Saint-Germain-l’Auxerrois, chanoine de Sainte-Opportune, chanoine et doyen de Saint-Marcel, curé de Saint-Laurent, curé de Sainte-Opportune. Sans doute que des prêtres à portion congrue remplissaient les fonctions du titulaire, qui se réservait le gros des revenus. C’était un des révoltants abus de l’époque.
Cela ne suffit pas à son ambition, puisque, après la rentrée de Charles VII, en 1437, il parvint à se faire nommer conseiller clerc au parlement. L’on ne s’étonne pas de trouver souvent dans les registres du chapitre le nom d’un personnage de telle amplitude.
Chuffart tenait son Journal. Il commence à l’année 1408 et ne se ferme qu’en 1449.
C’est le journal de Paris
durant toute cette période. Les événements qui se passent au dehors n’y sont mentionnés qu’à cause de leur contrecoup sur la capitale ; rien ne nous fait mieux connaître la physionomie de la ville à cette époque. En un style sans prétention, parfois énergique et pittoresque, plus souvent trivial, bas jusqu’à la grossièreté, la gazette mentionne en quelques mots les événements politiques et religieux, le prix des denrées, les épidémies, la température, les récoltes, les phénomènes extraordinaires, les indicibles souffrances de la multitude. Il faut rendre cette justice à Jean Chuffart ; il ressent les calamités des peuples et en a une réelle compassion.
C’est, ce semble, ce sentiment qui a déterminé le parti politique auquel 515le chroniqueur est resté attaché toute sa vie. Il est cabochien, démocrate, jusqu’à pallier les excès les plus violents de la démagogie, tels que les massacres de 1418 : il ne perd pas une occasion de faire ressortir le commun, c’est-à-dire le parti populaire.
Cabochien, il est comme son parti dévoué à Jean sans Peur, et pour venger sa mort il embrasse le parti de l’Anglais. Ses sympathies pour le duc Philippe sont moins vives que celles qu’il a éprouvées pour son père ; elles existent cependant, quoiqu’il s’en plaigne et le blâme dans certaines circonstances. Plus Bourguignon qu’Anglais il fait de la domination des insulaires un résumé qui témoigne que, s’il lui fut d’abord attaché, il en était pleinement désaffectionné lorsque Paris redevint Français.
Oncques les Juifs, (dit-il), qui furent menés en Chaldée en captivité ne furent pis menés que le pauvre peuple de Paris. Les Anglais furent moult longtemps gouverneurs de Paris, mais j’estime en ma conscience que nul ne fit semer ni blé, ni avoine, ni faire une cheminée, si ce n’est le régent, lequel faisait toujours maçonner… Les Anglais de leur droite nature veulent toujours guerroyer leurs voisins sans cause ; par quoi ils meurent mauvaisement, car alors (en 1436), il en était mort en France plus de soixante-seize-mille.
Ceux que Chuffart déteste du fond de l’âme, ce sont les Arminags et leur chef, Charles de Valois. Sa haine est vivace et perce alors qu’il cherche à la dissimuler. Les Armagnacs en devenant maîtres de Paris sont devenus les Français, et le Dauphin viennois s’appelle Charles VII. Le ton du chroniqueur change, pas assez cependant pour dissimuler le démocrate qui se trahit pour quiconque sait lire. Charles VII ne lui est guère plus sympathique que Charles de Valois. Ne pouvant pas décemment s’en prendre au roi, il s’en prend à ceux qui le tiennent comme on fait un enfant en tutelle
. Même le recouvrement de Rouen ne le fait pas sortir de ces dispositions de mal content.
Chuffart est tout dévoué à l’Université dans laquelle il tient un rang si élevé. À ses yeux c’est la grande autorité doctrinale. Quoiqu’il ne semble pas qu’il se soit engagé dans les funestes discussions dogmatiques par lesquelles l’Université de Paris détruisait la divine constitution de l’Église, l’on ne peut pas douter qu’il n’ait partagé les sentiments de ses collègues.
Ces dispositions de Chuffart étaient dans toute leur véhémence lorsque la Pucelle vint ramener la victoire dans les rangs de ces Armagnacs dont Chuffart avait décrit avec une si manifeste complaisance la défaite à la journée des Harengs. Chuffart, comme l’Université entière, était incapable de voir le miracle de Dieu. La Vierge est celle qu’aux bords de la Loire l’on appelle la Pucelle. C’est une créature en forme de femme qui est, Dieu le sait. Les merveilles qui ont marqué son enfance et sa jeunesse 516se racontent à Paris. Privé de tout moyen de contrôle, Chuffart n’en écrit pas moins que tout cela est controuvé. Il tait les exploits de l’héroïne au point de ne pas même mentionner le sacre de Reims. Ce sur quoi il s’étend, c’est l’échec contre Paris, ce sont les crimes imputés à la Martyre par l’inique tribunal.
Chuffart est un témoin précieux de la haine des Parisiens, et surtout de l’Université, à rencontre de la Libératrice.
Chapitre IV La Pucelle jusqu’à sa captivité
- I.
- Manière dont Chuffart commence à parler de la Pucelle.
- Récits merveilleux qu’on faisait à Paris sur la Pucelle.
- Accomplissement de la prophétie faite par elle à Glasdale.
- Le cadavre de l’Anglais à Paris.
- Départ de Frère Richard de Paris.
- II.
- La bataille de Patay racontée par Chuffart.
- Frayeur de Paris au 21 juin.
- Les Parisiens ne cessent dès lors de fortifier leur ville.
- Le duc de Bourgogne à Paris le 10 juillet.
- Conseils tenus.
- Moyens employés pour exciter les esprits contre les Armagnacs.
- Renouvellement des serments.
- Le duc quitte Paris avec sa sœur la duchesse de Bedford.
- III.
- Progrès des Armagnacs.
- Terreur des Parisiens.
- Arrivée du cardinal de Winchester, du régent et de l’Isle-Adam, le 25 juillet.
- Colère des Parisiens contre le Frère Richard.
- Beauvais, Senlis se donnent aux Français.
- Les Armagnacs à Saint-Denis dès le 25 août.
- Leurs excursions jusqu’aux portes de Paris.
- Empressement des Parisiens à fortifier leurs portes et leurs remparts.
- IV.
- Lettres du duc d’Alençon aux Parisiens.
- Première attaque le 7 septembre.
- Le grand assaut du 8.
- Les apprêts pour combler les fossés.
- La Pucelle blessée.
- Efforts des assiégeants et des assiégés.
- Les assiégeants repoussés.
- Le feu à la grange des Mathurins, et les morts brûlés.
- Engagements prêtés à la Pucelle.
- Le nombre des morts et des blessés, d’après un héraut des Armagnacs.
- L’assaut repoussé par le commun.
- V.
- Retour du régent.
- Déprédations des Armagnacs à Saint-Denis.
- Saint-Denis repris et châtié.
- Entrée triomphale du duc de Bourgogne à Paris.
- Délibérations.
- Il prend le gouvernement de Paris à la place de Bedford.
- Départ des Anglais et leurs ravages.
- Trêve du duc avec les Armagnacs.
- Ces derniers soumettent à des contributions les environs de Paris.
- Départ du duc et de ses Picards, qui sont de grands larrons.
- VI.
- Les approvisionnements de Paris plusieurs fois rançonnés.
- Extrême misère.
- Désertion de la ville.
- Brigands.
- On leur donne la chasse.
- Capture et supplices.
- Conjuration pour mettre le roi dans Paris.
- Elle est découverte.
- Aveu implicite de Chuffart.
I. Manière dont Chuffart commence à parler de la Pucelle. — Récits merveilleux qu’on faisait à Paris sur la Pucelle. — Accomplissement de la prophétie faite par elle à Glasdale. — Le cadavre de l’Anglais à Paris. — Départ de Frère Richard de Paris.
Item (avril 1429). — Il y avait en ce temps une Pucelle, ainsi qu’on parlait sur les bords de la Loire, qui se disait prophète ; elle disait :
Telle 517chose adviendra pour vrai.Elle était entièrement opposée au régent de France et à ses adhérents. L’on disait que malgré tous ceux qui tenaient le siège d’Orléans, elle était entrée dans la cité avec grand nombre d’Armagnacs, et grande quantité de vivres, sans que ceux de l’armée s’en fussent émus, quoiqu’ils les vissent passer près d’eux à la distance d’un ou deux traits d’arc. Il y avait si grande nécessité de vivres dans Orléans qu’un homme eût bien mangé pour trois blancs de pain à son dîner.Plusieurs autres choses racontaient de la Pucelle ceux qui aimaient les Armagnacs plus que les Bourguignons et que le régent de France. Ils affirmaient que, lorsqu’elle était bien petite et qu’elle gardait les brebis, les oiseaux des bois et des champs à son appel venaient manger son pain dans son giron (sur ses genoux), comme s’ils avaient été privés. En vérité, c’est controuvé (in veritate apocryphum est).
Item. — En ce temps, les Armagnacs firent lever le siège d’Orléans, et en firent de force partir les Anglais. Cette Pucelle allait partout avec eux, armée, portant son étendard, où il n’y a d’écrit que le mot : Jhesus.
On rapportait qu’elle avait dit à un capitaine anglais de partir du siège avec ses gens, ou que mal leur en prendrait et honte à tous. Celui-ci l’injuria beaucoup de paroles, clamant qu’elle était une ribaude et une p***n. Elle lui répondit que bien malgré eux ils partiraient tous dans bien peu, mais qu’il ne le verrait pas, et que là serait tuée une grande partie de sa gent. Ainsi il en advint, car il se noya avant que le massacre eût lieu. Depuis, ce capitaine587 fut pêché et dépecé par quartiers, bouilli, embaumé et porté à Saint-Merry, déposé durant huit ou dix jours en la chapelle de devant le cellier, et nuit et jour quatre cierges ou torches brûlaient devant son corps, et après il fut emporté dans son pays pour y être enterré.
Item. — En ce temps, partit le Frère Richard. Le dimanche qui précéda le jour où il devait partir, il fut dit dans Paris qu’il devait prêcher au lieu, ou tout près, où Mgr saint Denis fut décollé avec maints autres martyrs588. Il y alla plus de six-mille personnes de Paris ; la plupart partirent de Paris le samedi au soir par nombreuses bandes, pour avoir meilleure place le dimanche au matin ; elles couchèrent aux champs, dans de vieilles masures, le mieux qu’elles purent ; mais son fait fut empêché. Comment ? de cela je m’en tais ; mais il ne prêcha point ; ce dont les bonnes gens de Paris furent fort émus. Il ne prêcha plus de cette saison à Paris, d’où il dut partir589.
518II. La bataille de Patay racontée par Chuffart. — Frayeur de Paris au 21 juin. — Les Parisiens ne cessent dès lors de fortifier leur ville. — Le duc de Bourgogne à Paris le 10 juillet. — Conseils tenus. — Moyens employés pour exciter les esprits contre les Armagnacs. — Renouvellement des serments. — Le duc quitte Paris avec sa sœur la duchesse de Bedford.
Item. — En ce temps les Armagnacs tenaient les champs, et y détruisaient tout. Environ huit-mille Anglais furent commis entre eux, mais quand vint le jour que les Anglais rencontrèrent les Armagnacs ils n’étaient pas plus de six-mille et les Armagnacs étaient dix-mille. Aussi coururent-ils sus aux Anglais très âprement, et les Anglais ne refusèrent pas le combat.
Il y eut de part et d’autre grand carnage ; mais à la fin les Anglais ne purent soutenir plus longtemps les coups des Armagnacs, qui étaient plus du double des Anglais et les enveloppèrent de toutes parts. Les Anglais furent défaits, et, à ce qu’on disait, il y eut bien quatre-mille morts et plus. On ne sait pas à Paris le nombre des morts parmi leurs ennemis590.
Item. — Le mardi qui précéda la Saint-Jean (21 juin), il y eut grande émotion, parce que, disait-on, les Armagnacs devaient cette nuit entrera Paris ; mais il n’en fut rien.
Depuis, sans cesser ni jour ni nuit, ceux de Paris renforcèrent le guet et firent fortifier les murs. Ils y mirent grand nombre de canons et d’autre artillerie ; ils changèrent le prévôt des marchands et les échevins ; ils firent un nommé Guillaume Sanguin, prévôt des marchands ; les échevins furent Imbert des Champs, mercier et tapissier, Collin de Neufville, poissonnier, Jean de Dampierre, mercier, Remond Marc, drapier. Ils furent nommés et institués la première semaine de juillet.
Le dixième jour du même mois, le duc de Bourgogne vint à Paris, un dimanche environ six heures après dîner. Il n’y demeura que cinq jours durant lesquels il y eu très grand conseil. On fit une procession générale et un très beau sermon à Notre-Dame de Paris.
Au palais on donna lecture de la charte ou lettre d’après laquelle les Armagnacs avaient jadis conclu la paix en la main du légat du Pape, et en outre l’on dit comment tout était pardonné de l’un et de l’autre côté, comment le Dauphin et le duc de Bourgogne firent les grands serments et reçurent en semble le précieux corps de Notre-Seigneur, le nombre de chevaliers de nom des deux partis qui s’y trouvaient ; tous mirent leurs signatures et leurs sceaux en ladite lettre ou charte ; l’on dit ensuite comment le duc de Bourgogne, voulant et désirant la paix du royaume, et voulant accomplir la promesse qu’il avait faite, se soumit à aller au lieu que le Dauphin et son conseil voudraient ordonner, 519qu’ainsi fut fixée par le Dauphin et ses complices la place en laquelle le duc de Bourgogne comparut, lui le dixième de ses chevaliers les plus intimes ; comment, étant à genoux devant le Dauphin, il fut traîtreusement assassiné, ainsi que chacun sait. Après la conclusion de cette lettre, un grand murmure s’éleva. Tels étaient très attachés aux Armagnacs, qui les prirent en très grande haine. Après cette émotion, le régent de France, duc de Bedford, fit faire silence ; le duc de Bourgogne se plaignit de la paix ainsi enfreinte, et ensuite de la mort de son père, et à la suite il fit lever les mains au peuple que tous seraient bons et loyaux au régent et au duc de Bourgogne. Les seigneurs promirent par leur foi de garder la ville de Paris.
Le samedi suivant le duc de Bourgogne partit de Paris, emmenant avec lui sa sœur, la femme du régent ; le régent s’en alla d’autre part avec ses gens à Pontoise, et le seigneur Villiers de l’Isle-Adam fut élu capitaine de Paris.
III. Progrès des Armagnacs. — Terreur des Parisiens. — Arrivée du cardinal de Winchester, du régent et de l’Isle-Adam, le 25 juillet. — Colère des Parisiens contre le Frère Richard. — Beauvais, Senlis se donnent aux Français. — Les Armagnacs à Saint-Denis dès le 25 août. — Leurs excursions jusqu’aux portes de Paris. — Empressement des Parisiens à fortifier leurs portes et leurs remparts.
Les Armagnacs entrèrent, cette semaine, dans la cité d’Auxerre ; ils vinrent à Troyes, et y entrèrent sans trouver de résistance.
Quand ceux des villages d’alentour Paris surent que les Armagnacs conquéraient ainsi le pays, ils emportèrent leurs biens et leurs meubles, scièrent leurs blés avant qu’ils fussent mûrs, et les apportèrent dans la ville de Paris.
Quelque temps après, les Armagnacs entrèrent à Compiègne et gagnèrent les châtellenies d’alentour privées de toute défense.
Les habitants de Paris avaient grand-peur, car il n’y avait pas de seigneur dans la ville ; mais le jour de Saint-Jacques, en juillet, ils furent un peu réconfortés ; ce jour vinrent à Paris le cardinal de Winchester et le régent de France ; ils avaient en leur compagnie foison de gens d’armes et d’archers, bien environ quatre-mille hommes ; le sire de l’Isle-Adam avait environ sept-cents Picards, sans compter la commune de Paris.
Item. — Pour vrai le Cordelier qui prêcha aux Innocents et assemblait tant de peuple à son sermon, comme il a été dit, pour vrai il chevauchait avec les Armagnacs. Aussitôt que ceux de Paris furent certains qu’il chevauchait ainsi, et que par ses discours il faisait ainsi tourner les cités qui avaient fait serment au régent de France ou à ses délégués, ils le maudissaient de Dieu et de ses saints, et qui pis est, par dépit de lui, ils recommencèrent les jeux de tables, de boules, dés, bref tous ceux qu’il avait défendus ; ils laissèrent même une médaille d’étain sur laquelle 520était empreint le nom de Jésus qu’il leur avait fait prendre, et prirent tous la croix de Saint-André.
Item, environ la fin (d’août), se rendirent aux Armagnacs la cité de Beauvais et la cité de Senlis.
Item. — Le XXVe jour d’août, ils prirent la cité de Saint-Denis, et le lendemain ils couraient jusqu’aux portes de Paris. Pas un homme n’osait sortir pour cueillir un fruit à sa vigne, ou du verjus, ni aller aux marais rien ramasser. Par suite tout enchérit.
Item, la vigile de Saint-Laurent la porte Saint-Martin fut fermée. Il fut crié que nul ne fût si osé que d’aller à Saint-Laurent par dévotion, ni pour nulle marchandise, sous peine de la corde. Aussi personne n’y vint-il, et la fête de Saint-Laurent fut en la grande cour Saint-Martin…
Item, la première semaine de septembre de l’an mil IIIIc XXIX (1429) les quarteniers, chacun en son quartier, commencèrent à fortifier Paris, aux portes par des boulevards ; aux maisons qui étaient sur les murs en y faisant disposer des canons, et sur les murs des tonneaux pleins de pierres ; en faisant redresser les fossés en dehors de la ville ; en faisant dresser des barrières au dehors et au dedans.
IV. Lettres du duc d’Alençon aux Parisiens. — Première attaque le 7 septembre. — Le grand assaut du 8. — Les apprêts pour combler les fossés. — La Pucelle blessée. — Efforts des assiégeants et des assiégés. — Les assiégeants repoussés. — Le feu à la grange des Mathurins, et les morts brûlés. — Engagements prêtés à la Pucelle. — Le nombre des morts et des blessés, d’après un héraut des Armagnacs. — L’assaut repoussé par le commun.
En ce temps, les Armagnacs firent écrire des lettres scellées du sceau du comte d’Alençon. Les lettres portaient :
À vous, prévôt de Paris, prévôt des marchands et échevins.Ils étaient nommés par leurs noms. On leur mandait des salutations par beau langage, longuement, dans la pensée de diviser le peuple et de l’exciter contre eux ; mais on aperçut bien leur malice, et on leur manda de ne plus jeter de papier pour cela, et l’on n’en tint nul compte.Item. — La vigile de la Nativité de Notre-Dame, en septembre, les Armagnacs vinrent assaillir les murs de Paris qu’ils croyaient emporter d’assaut ; mais ils y gagnèrent peu, si ce n’est de la douleur, de la honte et du malheur ; car plusieurs d’entre eux en emportèrent blessures pour toute leur vie, qui auparavant étaient entièrement sains ; mais fou ne croit que lorsqu’il en tient. Je le dis pour eux, qui étaient si mal inspirés, étaient pleins d’une si folle créance, que sur la parole d’une créature en forme de femme qui était avec eux et qu’on nommait la Pucelle, — ce que c’était, Dieu le sait — le jour de la Nativité de Notre-Dame ils formèrent la résolution, tous d’un accord, d’assaillir Paris à pareil jour591.
521Ils s’assemblèrent bien douze-mille ou plus ; ils vinrent sur l’heure de la grand-messe, entre XI et XII heures, leur Pucelle avec eux, menant très grand nombre de chariots, de charrettes, de chevaux, tous chargés de grandes bourrées à trois liens, pour combler les fossés de Paris. Ils commencèrent l’assaut entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Denis. L’assaut fut très cruel. En assaillant, ils disaient beaucoup de vilaines paroles à ceux de Paris.
Là était leur Pucelle, avec son étendard, sur le dos d’âne592 des fossés. Elle disait à ceux de Paris :
— Rendez-vous à nous promptement de par Jésus ; car si vous ne vous rendez pas avant la nuit, nous entrerons par force, que vous le veuillez ou non, et vous serez tous mis à mort sans merci.
— Vraiment, dit quelqu’un, paillarde, ribaude !
Et il lui envoie droit un trait de son arbalète qui lui perce la jambe d’outre en outre, et elle dut s’enfuir. Un autre perça d’outre en outre le pied de celui qui portait son étendard. Quand celui-ci se sentit blessé, il leva sa visière pour voir à ôter le vireton, et un autre le vise, le saigne entre les deux yeux, et le blesse à mort ; ce dont la Pucelle et le duc d’Alençon jurèrent depuis qu’ils auraient aimé mieux perdre quarante des meilleurs hommes d’armes de leur compagnie.
L’assaut fut très cruel de part et d’autre ; il dura bien jusques à quatre heures après dîner, sans que l’on sût qui avait l’avantage. Un peu après quatre heures, ceux de Paris prirent cœur en eux-mêmes ; ils firent contre les assaillants de telles décharges de canons et d’autres machines de trait, que force leur fut de reculer, d’abandonner leur attaque, et de se retirer. Celui qui pouvait le mieux s’en aller était le plus heureux. Ceux de Paris avaient de grands canons qui largement atteignaient de la porte Saint-Denis jusqu’au-delà de Saint-Lazare ; ils leur tiraient au dos, ce dont ils furent très épouvantés. Ils furent ainsi mis en fuite ; mais personne ne sortit de Paris pour les suivre par peur de leurs embûches.
En s’en allant ils mirent le feu à la grange des Mathurins, près des Porcherons. Ils jetèrent dans les flammes, ainsi que jadis le faisaient les païens à Rome, ceux de leurs gens morts à l’assaut, qu’ils avaient troussés en très grand nombre sur leurs chevaux. Ils maudissaient beaucoup leur Pucelle qui leur avait promis que sans faute ils gagneraient de force à cet assaut la ville de Paris ; qu’elle y coucherait cette nuit ; 522qu’eux tous aussi ; que tous seraient enrichis des biens de la cité ; que l’on mettrait à l’épée ou que l’on brûlerait dans les maisons tous ceux qui y mettraient quelque opposition ; mais Dieu, qui par une femme nommée Judith changea la grande entreprise d’Holopherne, disposa dans sa miséricorde qu’il en fût autrement qu’ils ne pensaient.
Le lendemain ils vinrent sous sauf-conduit quérir leurs morts. Le héraut qui vint avec eux fut par le capitaine de Paris sommé de dire sous la foi du serment combien il y avait de blessés parmi leurs gens. Il jura qu’il y en avait bien quinze-cents, dont bien cinq-cents ou plus étaient morts ou blessés à mort.
Il est vrai qu’en cet assaut, il n’y avait presque nul homme d’armes, si ce n’est quarante ou cinquante Anglais, qui y firent fort bien leur devoir. Ceux de Paris enlevèrent aux Armagnacs la plus grande partie de leurs charrois avec lesquels ils avaient amené leurs bourrées. Bien ne pouvait leur en prendre de vouloir faire pareille occision le jour de la sainte Nativité de Notre-Dame.
V. Retour du régent. — Déprédations des Armagnacs à Saint-Denis. — Saint-Denis repris et châtié. — Entrée triomphale du duc de Bourgogne à Paris. — Délibérations. — Il prend le gouvernement de Paris à la place de Bedford. — Départ des Anglais et leurs ravages. — Trêve du duc avec les Armagnacs. — Ces derniers soumettent à des contributions les environs de Paris. — Départ du duc et de ses Picards, qui sont de grands larrons.
Environ trois ou quatre jours après, le régent vint à Paris, et envoya de ses gens à Saint-Denis. Les Armagnacs en étaient partis sans rien payer de leurs dépenses, ayant promis à ceux de Saint-Denis de les payer avec le butin de Paris quand ils y seraient entrés ; mais ils faillirent à leur intention. C’est pourquoi ils trompèrent leurs hôtes de Saint-Denis et d’ailleurs. Et ce qu’il y eut de pis pour ces derniers, c’est qu’ils encoururent la grande indignation du régent, du prévôt de Paris et des échevins, parce que, sans coup férir, ils s’étaient rendus aux Armagnacs, et ils en furent condamnés à de très grosses amendes.
Le vendredi, dernier jour de septembre de l’an mil IIIIc XXIX, le duc de Bourgogne vint à Paris avec une très belle compagnie, si nombreuse qu’il fallut les loger dans les ménages, dans les maisons vides en très grand nombre à Paris, et leurs chevaux couchaient avec les porcs et les vaches. Il vint par la porte Saint-Martin et amena avec lui sa sœur, femme du duc de Bedford, régent de France ; il avait devant lui dix hérauts tous vêtus des cottes d’armes du seigneur à qui chacun appartenait, il avait autant de trompettes ; et en cette pompe ou vaine gloire, ils allèrent par la rue Maubuée à Madame sainte Avoye faire leurs oblations, et de là ils allèrent à Saint-Paul.
Environ huit jours après, vint le cardinal de Winchester avec belle compagnie ; ils tinrent plusieurs conseils, si bien qu’à la fin, à la requête 523de l’Université, du parlement et de la bourgeoisie de Paris, il fut ordonné que le duc de Bedford serait gouverneur de Normandie, et que le duc de Bourgogne serait régent de France593. Ainsi il fut fait. C’est avec très grand regret que le duc de Bedford laissait son gouvernement, regret ressenti par sa femme ; mais il fallut ainsi faire.
Les Anglais partirent un samedi soir et allèrent à Saint-Denis, non sans faire passablement de mal. Le duc de Bourgogne ne partit pas avec eux ; il conclut des trêves avec les Armagnacs pour la ville de Paris et les faubourgs seulement594. Les villages d’alentour payaient contribution aux Armagnacs ; pas homme de Paris n’osait mettre le pied hors des faubourgs sans encourir la mort, la captivité, ou être rançonné plus qu’il n’avait vaillant ; et il n’osait rendre la pareille. Il ne venait rien à Paris, propre à nourrir vie d’homme, qui n’eût été rançonné deux ou trois fois au-delà de sa valeur.
Le duc de Bourgogne, après avoir séjourné environ quinze jours à Paris, en partit la vigile de Saint-Luc (17 octobre). Il emmena avec lui ses Picards, qu’il avait introduits dans Paris, au nombre d’environ six-mille, eux aussi fort larrons, ainsi qu’il parut bien en toutes les maisons où ils furent logés. Aussitôt qu’ils furent hors de Paris, la malheureuse guerre ayant commencé, ils ne rencontraient pas un homme sans le piller ou le battre. Quand l’avant-garde fut partie, le duc de Bourgogne fit crier, comme par manière d’apaiser les gens simples, que, si l’on voyait les Armagnacs venir assaillir Paris, l’on se défendît le mieux que l’on pourrait, et il laissa ainsi la ville sans garnison. Voyez là tout le bien qu’il fit ; or les Anglais n’étaient point nos amis, parce qu’on les avait mis hors du gouvernement…
VI. Les approvisionnements de Paris plusieurs fois rançonnés. — Extrême misère. — Désertion de la ville. — Brigands. — On leur donne la chasse. — Capture et supplices. — Conjuration pour mettre le roi dans Paris. — Elle est découverte. — Aveu implicite de Chuffart.
Dans les pages qui suivent, le chroniqueur raconte les coups heureux des Armagnacs et les ravages qu’ils exerçaient autour de Paris. Il est utile de connaître certains passages de son récit ; ils expliquent pourquoi la Pucelle avait hâte de quitter la cour ; ils font comprendre certains mots couverts d’une de ses lettres aux habitants de Reims, et aussi en quelles circonstances elle avait voulu échanger Franquet d’Arras contre le maître de l’hôtel de l’Ours blanc.
Rien ne venait à Paris qui ne fût rançonné deux ou trois fois ; et quand c’était arrivé, il fallait le vendre si cher que les pauvres gens n’en pouvaient 524avoir. Il en advint une grande douleur. Foison de pauvres ménagers, dont quelques-uns avaient femme et enfants et les autres non, sortirent en grand nombre de Paris, comme par manière d’aller promener ou gagner leur vie ; la grande pauvreté dont ils souffraient les jeta dans le désespoir ; ils s’attroupèrent avec d’autres qu’ils trouvèrent, et à la suggestion de l’ennemi (du diable), ils commencèrent à faire tous les maux que chrétiens peuvent faire. Il fut nécessaire de s’assembler pour les prendre de force. À la première fois on en prit quatre-vingt-dix-huit, et peu de jours après on en pendit douze au gibet de Paris, le 2 janvier ; et le 10 on en conduisit onze aux halles, et on coupa la tête à dix. Le onzième était un très beau jeune homme d’environ vingt-quatre ans ; il était déshabillé et l’on se préparait à lui bander les yeux, quand une jeune fille des halles vint hardiment le demander, et fit tant par sa bonne poursuite qu’il fut ramené au Châtelet, et à la suite ils se marièrent… Pâques fut le 16 avril…
Item. — En ce temps, quelques-uns des grands de Paris, du parlement, du Châtelet, des marchands et gens de métier firent ensemble la conjuration de mettre les Armagnacs dans Paris, quelque dommage qui pût leur en arriver. Ils devaient être marqués de certain signe quand les Armagnacs entreraient dans Paris, et qui n’aurait pas ce signe était en péril de mort. Un Carme, nommé Frère Pierre d’Allée, était porteur des lettres d’un côté à l’autre. Dieu ne voulut pas souffrir que si grand homicide fût fait en la bonne ville de Paris ; le Carme fut pris, et il en accusa beaucoup à la suite de la torture à laquelle on le soumit. Il est vrai que dans la semaine de la Passion, entre Pâques fleuries (le dimanche des Rameaux) et le dimanche qui précède, on en prit plus de cent-cinquante, et la vigile de Pâques fleuries, l’on coupa la tête à six aux halles, on en noya, quelques-uns moururent par la violence de la torture, quelques autres s’en tirèrent par finances, il y en eut qui s’enfuirent et ne revinrent pas. Quand les Armagnacs virent qu’ils avaient failli à leur entreprise, ils furent tout désespérés, ils n’épargnaient ni femmes, ni enfants, et venaient jusques aux portes de Paris…
Chuffart après avoir raconté quelques-uns de leurs heureux coups de main, ajoute cette phrase textuelle :
Partout leur venoient biens, ne oncques depuis que le comte de Salsebry fust tué devant Orléans, ne furent les Anglois en place dont il ne leur convint partir à très grant dommage ou à très grant honte pour eulx.
La haine de Chuffart contre la Pucelle l’empêche d’assigner la vraie date du revirement de fortune. La mort de Salisbury ne marqua point la fin des succès des Anglais ; en preuve leur victoire de Rouvray, racontée par le chroniqueur avec un si visible accent de triomphe, et le siège d’Orléans si heureusement mené 525qu’ils regardaient la ville comme leur appartenant déjà. Il aurait fallu dire : depuis l’arrivée de cette Pucelle, dont il va si odieusement calomnier le martyre et la vie. On verra bientôt que Bedford est plus véridique.
Chapitre V Prise et martyre de la Pucelle
- I.
- Prise de la Pucelle ; et nombre des morts, d’après Chuffart.
- Le 3 septembre, prédication contre deux femmes qui rendaient témoignage à la Pucelle.
- Supplice de Pierronne de Bretagne.
- II.
- Le martyre de Jeanne.
- Chuffart met sur les lèvres du prédicateur tous les crimes imputés à Jeanne par l’inique tribunal.
- D’après son aveu, c’est l’Université de Paris qui a été l’âme du procès.
- Récit de la prétendue abjuration et de la prétendue rechute.
- Détails sur le martyre.
- Sentiments divers de la foule.
- III.
- Publication très solennelle à Paris de la condamnation.
- Récapitulation par le prédicateur de tous les crimes imputés à Jeanne.
- Les quatre femmes mises sur le même pied.
- Toutes dirigées par Frère Richard.
- IV.
- La Pucelle a été bien réellement brûlée et ses cendres ont été jetées à la rivière.
- Motif de ce dernier outrage.
I. Prise de la Pucelle ; et nombre des morts, d’après Chuffart. — Le 3 septembre, prédication contre deux femmes qui rendaient témoignage à la Pucelle. — Supplice de Pierronne de Bretagne.
1430. Item. — Le XXIIIe jour de mai, dame Jeanne, la Pucelle aux Armagnacs, fut prise devant Compiègne, par Messire Jean de Luxembourg et ses gens, et par bien mille Anglais qui venaient à Paris ; et des hommes à la Pucelle, il y en eut bien quatre-cents tant tués que noyés595.
Item. — Le troisième jour de septembre, un dimanche, deux femmes furent prêchées au parvis Notre-Dame. Il y avait environ la moitié d’une année qu’elles avaient été prises à Corbeil et amenées à Paris. La plus âgée, Pierronne, qui était de Bretagne bretonnante, disait et soutenait que dame Jeanne qui s’armait avec les Armagnacs était bonne, que ce qu’elle faisait était bien fait et selon Dieu. — Item. Elle reconnut avoir reçu deux fois en un jour le précieux corps de Notre-Seigneur. — Item. Elle affirmait et jurait que Dieu lui apparaissait souvent en son humanité, et lui parlait comme un ami à son ami, que la dernière fois qu’elle l’avait vu, il était revêtu d’une longue robe blanche, et avait par-dessous une huque vermeille ; ce qui est comme un blasphème596.
526Elle ne voulut jamais rétracter l’affirmation de ce propos qu’elle voyait souvent Dieu sous cette forme ; sur quoi ce même jour elle fut condamnée à être brûlée, et elle le fut, et elle mourut en son dire ce même dimanche ; l’autre fut délivrée pour cette heure.
II. Le martyre de Jeanne. — Chuffart met sur les lèvres du prédicateur tous les crimes imputés à Jeanne par l’inique tribunal. — D’après son aveu, c’est l’Université de Paris qui a été l’âme du procès. — Récit de la prétendue abjuration et de la prétendue rechute. — Détails sur le martyre. — Sentiments divers de la foule.
Item. — En cet an, la vigile du Saint-Sacrement, qui fut le 30 mai, au dit an 1431, dame Jeanne qui avait été prise devant Compiègne et qu’on nommait la Pucelle, fut en ce jour soumise à Rouen à une prédication, alors qu’elle était sur un échafaud, où chacun pouvait la voir bien clairement, vêtue en habit d’homme. Là lui furent démontrés les grands maux et les grandes douleurs qui par elle étaient advenus en la Chrétienté et spécialement au royaume de France, comme chacun sait ; comment le jour de la sainte Nativité de Notre-Dame, elle était venue assaillir la ville de Paris à feu et à sang, et plusieurs grands et énormes péchés qu’elle avait faits et fait faire ; comment, à Senlis et ailleurs, elle avait fait idolâtrer le simple peuple, étant cause par sa fausse hypocrisie qu’ils la suivaient comme une sainte Pucelle ; car elle leur donnait à entendre que le glorieux archange saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, plusieurs autres saints et saintes lui apparaissaient souvent, lui parlaient comme un ami parle à un ami, et non pas par révélations comme Dieu fait quelquefois à ses amis ; mais corporellement, bouche à bouche, en ami avec un autre lui-même.
Item. — Il est vrai qu’elle disait être âgée d’environ dix-sept ans ; elle disait sans éprouver de honte que, malgré père, mère, parents et amis, elle allait souvent, au pays de Lorraine, à une fontaine qu’elle appelait bonne fontaine aux fées Notre-Seigneur, lieu où tous ceux du pays, quand ils avaient les fièvres, allaient pour recouvrer la santé. Ladite Jeanne la Pucelle y allait souvent sous un arbre qui ombrageait la fontaine ; et là lui apparurent sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui ordonnèrent d’aller vers un capitaine qu’elles lui nommèrent, et elle y alla sans prendre congé ni de père ni de mère. Ce capitaine la vêtit à la manière des hommes, l’arma, lui ceignit l’épée, lui donna un écuyer et trois valets, et en cet état elle fut montée sur un bon cheval. En cet état elle vint au roi de France, et elle lui dit qu’elle était venue vers lui du commandement de Dieu, qu’elle le ferait être le plus grand seigneur du monde ; qu’il fût ordonné que tous ceux qui lui désobéiraient fussent mis à mort sans merci ; que saint Michel et plusieurs anges lui avaient donné une très riche couronne pour lui, et qu’il y avait en terre une 527épée pour lui, mais elle ne lui vaudroit tant que sa guerre fust faillie597.
Tous les jours elle chevauchait avec le roi, avec grande foison de gens d’armes, sans aucune femme, vêtue, chaussée et armée à la guise des hommes598, un gros bâton dans sa main, et quand un de ses gens se trompait, elle l’en frappait à grands coups, en femme très cruelle.
Item. — Elle dit être certaine d’entrer en paradis à la fin de ses jours.
Item. — Elle dit être toute certaine que ce sont saint Michel, sainte Catherine, et sainte Marguerite qui lui parlent souvent, et quand elle veut ; que bien souvent elle les a vus avec des couronnes d’or en tête, que tout ce qu’elle a fait est du commandement de Dieu, et ce qui est plus fort, elle dit savoir une grande partie des choses à venir.
Item. — Plusieurs fois elle a pris le précieux Sacrement de l’Autel, tout armée, vêtue en guise d’homme, les cheveux arrondis, chaperon déchiqueté, gippon, chausses vermeilles attachées avec foison d’aiguillettes599. Certains grands seigneurs et dames, la reprenant de son vêtement de dérision, lui disaient que c’était peu priser Notre-Seigneur que de le recevoir en tel habit, vu qu’elle était une femme, elle leur répondit promptement que pour rien elle ne ferait autrement, qu’elle aimerait mieux mourir que laisser son vêtement d’homme, pour défense qui lui en serait faite ; que si elle voulait, elle ferait tonner, et ferait d’autres merveilles ; qu’une fois on voulut lui faire déplaisir de son corps et qu’elle saillit d’une haute tour en bas, sans se blesser aucunement.
Item. — En plusieurs lieux elle fit tuer hommes et femmes, soit dans le combat, soit par esprit de vengeance, car qui n’obéissait pas aux lettres qu’elle envoyait, elle les faisait mourir sans pitié, aussitôt qu’elle en avait le pouvoir ; et elle disait et affirmait ne rien faire que par le commandement que Dieu lui transmettait très souvent par l’archange saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui faisaient ce faire ; et non pas comme Notre-Seigneur faisait au mont Sinaï, mais qu’ils lui disaient en propres termes des secrets de l’avenir, et qu’ils lui avaient ordonné, et lui ordonnaient toutes les choses qu’elles faisait, soit pour son habit, soit autrement.
Telles fausses erreurs et pires encore dame Jeanne en avait quantité600. Elles lui furent toutes déclarées devant le peuple ; tous éprouvèrent une 528très grande horreur quand ils ouïrent raconter les grandes erreurs contre la foi qu’elle avait eues et conservait encore, car on avait beau lui démontrer ses grands maléfices et ses égarements, elle ne s’en effrayait pas, elle ne s’en ébahissait pas ; au contraire elle répondait hardiment aux articles qu’on proposait contre elle, en femme toute remplie de l’ennemi d’enfer. Il y parut bien, alors qu’elle voyait les clercs de l’Université de Paris la prier bien humblement de se repentir, et de rétracter de si mauvaises erreurs, et que tout lui serait pardonné, à cause de sa pénitence ; que sinon elle serait brûlée devant tout le peuple, et son âme damnée au fond des enfers, et qu’on lui montrait les préparatifs et le lieu du bûcher qui devait la brûler bientôt, si elle ne se rétractait pas.
Quand elle vit que c’était tout de bon, elle cria merci, et se rétracta de bouche ; son vêtement d’homme lui fut enlevé, et elle prit un habit de femme ; mais sitôt qu’elle se vit en cet état, elle revint à son erreur précédente, et demanda son habit d’homme. Elle fut aussitôt par tous condamnée à mourir. Elle fut liée à un poteau sur un échafaud fait de plâtre, et le feu fut mis par-dessous. Elle fut bientôt morte et son vêtement tout brûlé. Le feu fut ensuite retiré ; tout le peuple la vit toute nue avec tout ce qui peut et doit caractériser une femme, pour lui enlever toute incertitude.
Quand ils l’eurent contemplée à leur gré, bien morte, attachée au poteau, le bourreau ralluma un grand feu sur sa pauvre charogne (sic), qui fut promptement comburée, et ses os et sa chair réduits en cendres.
Il n’en manquait pas là et ailleurs qui disaient qu’elle était martyre, et cela pour son droit seigneur ; les autres disaient que non, et que l’on avait mal fait de la garder si longtemps. Ainsi parlait le peuple. Mais, quoi qu’il en soit de sa méchanceté ou de sa bonté, elle fut brûlée ce jour-là601.
III. Publication très solennelle à Paris de la condamnation. — Récapitulation par le prédicateur de tous les crimes imputés à Jeanne. — Les quatre femmes mises sur le même pied. — Toutes dirigées par Frère Richard.
Le jour de Saint-Martin-le-Bouillant602, une procession générale fut faite à Saint-Martin-des-Champs ; une prédication y eut lieu, par un frère de l’ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de la foi, maître en théologie. Il repassa de nouveau tous les faits de Jeanne la Pucelle. Il disait qu’elle avait avoué être fille de très pauvres gens ; que depuis l’âge de treize ans, 529elle s’était maintenue en manière d’homme603 ; et que dès lors son père et sa mère l’eussent volontiers fait mourir, s’ils l’avaient pu sans blesser la conscience ; que pour ce motif elle les quitta possédée par l’ennemi d’enfer, et que depuis lors elle avait vécu en homicide de la Chrétienté, respirant le feu et le sang, jusqu’au jour où elle fut brûlée. Il disait que si elle se fût rétractée, on lui eût donné une pénitence, quatre ans de prison au pain et à l’eau, pénitence dont elle ne fit jamais un jour, se faisant servir en sa prison comme une dame. L’ennemi lui apparaissait sous trois formes, à savoir, ainsi qu’elle le disait, sous la forme de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite ; il avait grand-peur de la perdre ; il faut entendre l’ennemi ou les ennemis sous la forme de ces trois saints ; il lui dit :
Méchante créature, qui par peur du feu as laissé ton habit, n’aie pas peur, nous te garderons fort bien contre tous.Par quoi, sans attendre, elle se dépouilla de ses vêtements de femme, et se revêtit des habits qu’elle portait quand elle chevauchait, habits qu’elle avait mis dans la paille de son lit ; elle se fia tellement en l’ennemi qu’elle dit se repentir d’avoir laissé son vêtement. Quand l’Université ou ceux qui la représentaient virent qu’elle était ainsi obstinée, elle fut livrée à la justice laïque pour la mort. Quand elle se vit en ce point, elle appela les ennemis qui lui apparaissaient sous la figure de saints, mais jamais, depuis qu’elle fut condamnée, aucun ne lui apparut, quelque invocation qu’elle sût leur adresser ; et alors elle se ravisa, mais ce fut trop tard.Dans son sermon, le prédicateur disait encore quelles étaient quatre ces femmes, et que trois avaient été prises, à savoir cette Pucelle, Pierronne et sa compagne. La quatrième, nommée Catherine de La Rochelle, est avec les Armagnacs ; elle dit que lorsqu’on consacre le précieux corps de Notre-Seigneur, elle voit merveilles du haut mystère de Notre-Seigneur Dieu. Toutes les quatre pauvres femmes ont été ainsi gouvernées par le Cordelier, Frère Richard, celui qui attira après lui si grande multitude, quand il prêcha à Paris, aux Innocents et ailleurs. Il était leur beau Père. Le jour de Noël, à Jargeau, il donna trois fois le corps de Notre-Seigneur à cette dame Jeanne la Pucelle604 ; ce dont il est fort à reprendre. Ce même jour, il l’aurait donné deux fois à Pierronne, d’après le témoin des aveux de ces femmes et d’après quelques-uns qui furent présents aux heures où il leur donna ainsi le précieux sacrement.
530IV. La Pucelle a été bien réellement brûlée et ses cendres ont été jetées à la rivière. — Motif de ce dernier outrage.
En l’année 1440, à propos de la fausse Jeanne d’Arc, Chuffart parle encore de la vraie dans les termes suivants :
En ce temps, il était très grand bruit de la Pucelle, dont il a été parlé plus haut, celle qui fut brûlée à Rouen pour ses démérites. Il y avait alors maintes personnes qui étaient abusées à son sujet, croyant fermement que, par sa sainteté, elle se fût échappée du feu, et qu’on en eût brûlé une autre, en croyant la brûler elle-même. Mais elle fut bien réellement brûlée, et toute la cendre de son corps fut bien réellement jetée en la rivière, par crainte des sorcelleries qui auraient pu s’ensuivre.
Chapitre VI Les registres du chapitre de Notre-Dame
- I.
- La majorité du chapitre anglo-bourguignonne.
- Le 30 août, on pourvoit au remplacement des officiers qui ont rejoint la Pucelle.
- Nomination de délégués convoqués par l’évêque de Thérouanne.
- Le 31 août : on célébrera une messe à Notre-Dame extra chorum.
- Vote d’une somme pour les frais de la guerre.
- Le 5 septembre, mesures pour la sécurité de l’église et du cloître, des reliques, du trésor.
- Vente du buste de la statue de saint Denis.
- Le 7, procession à la montagne Sainte-Geneviève.
- Attaque des ennemis et sanglants desseins qu’on leur attribue.
- Le 8, assaut très violent et très long.
- Repoussé.
- Grandes pertes des assiégeants.
- Grand nombre de claies, de fascines, d’échelles qu’ils avaient apportées.
- Ils en ramènent une partie.
- Conjectures.
- Le 9, messe pour Charles VI, par ordre de son fils.
I. La majorité du chapitre anglo-bourguignonne. — Le 30 août, on pourvoit au remplacement des officiers qui ont rejoint la Pucelle. — Nomination de délégués convoqués par l’évêque de Thérouanne. — Le 31 août : on célébrera une messe à Notre-Dame extra chorum. — Vote d’une somme pour les frais de la guerre. — Le 5 septembre, mesures pour la sécurité de l’église et du cloître, des reliques, du trésor. — Vente du buste de la statue de saint Denis. — Le 7, procession à la montagne Sainte-Geneviève. — Attaque des ennemis et sanglants desseins qu’on leur attribue. — Le 8, assaut très violent et très long. — Repoussé. — Grandes pertes des assiégeants. — Grand nombre de claies, de fascines, d’échelles qu’ils avaient apportées. — Ils en ramènent une partie. — Conjectures. — Le 9, messe pour Charles VI, par ordre de son fils.
Original en latin : Pièce justificative J.
Les registres du chapitre de Notre-Dame de Paris ont échappé aux ravages du temps. On peut les compulser aux Archives nationales (LL 216, f° 172). Ils présentent quelques particularités qui nous permettent de juger de l’émoi des esprits lorsque la Pucelle vint assiéger Paris. Voici les indications de quelque importance que l’on y trouve.
La majorité des chanoines était anglo-bourguignonne ; mais il n’est pas douteux que la Libératrice ne comptât des partisans dans leurs rangs. Plusieurs passèrent dans son camp, lorsqu’elle arriva à Saint-Denis. Le chapitre pourvut à les remplacer, le 30 août, dans les fonctions qu’ils remplissaient. Il chargea Jean Regnaudot de distribuer les jetons de présence à la place de Jean Pinchenot, qui s’était éloigné sans permission (qui recessit sine licentia capituli) ; on confie à Jean Pétillon la charge de 531garder le chef de Saint-Denis à la place de Jean Guenet, qui lui aussi est parti sans licence du chapitre. Absent aussi le chantre du chapitre. Durant l’exil de Gerson, il avait la garde du grand et du petit sceau. Chuffart investi, les sceaux lui ont été remis ; mais on se demande si, en l’absence du chancelier, la garde des sceaux revient de droit au chantre.
Le chancelier de France, l’évêque de Thérouanne, avait ordonné que quelques députés de la corporation fussent envoyés au palais pour neuf heures. On en élit trois, parmi lesquels Jean Chuffart. Deux au moins répondront à l’appel.
Le lendemain, 31 août, il est décrété que, à cause des périls du temps, une messe sera célébrée tous les jours devant la Vierge, en dehors du chœur, extra chorum.
Le conseil royal a demandé une contribution pour faire face aux dépenses de la guerre. Les trois délégués nommés la veille pourront offrir LXXXm (marcs ?) ; et si le conseil n’est pas content, ils pourront aller jusqu’à cent.
Le 5 septembre, trois chanoines, parmi lesquels Jean Chuffart, sont autorisés à modifier comme ils le jugeront plus convenable les mesures déjà prises pour la garde du cloître et de l’église. Ils verront s’il est expédient de déposer des provisions de vivres dans les tours pour l’entretien des chanoines qui désireront s’y retirer.
Les fabriciens prendront les mesures nécessaires pour mettre les reliques et le trésor à l’abri de la malice des ennemis.
L’on a vendu pour le prix de 56 saluts d’or le buste de la statue de saint Denis, et l’on a gardé le pied qui est d’argent, la tête et le diadème.
Chuffart est autorisé à louer deux moulins qui sont in coquina Sancti Augustini (?).
Le mercredi 7 septembre une procession solennelle a été faite à Sainte-Geneviève, sur la montagne. Les chanoines du palais y ont assisté, portant la vraie croix. La procession s’est faite pour obtenir la cessation des maux présents et de l’attaque des ennemis.
Ce même jour, ces ennemis ont fait une attaque contre la ville, se promettant de mettre à mort les personnes de l’un et de l’autre sexe qui leur tomberaient sous la main, ainsi qu’ils en avaient fait le serment et qu’ils s’en vantaient. Le soir ils ont cessé leur attaque et se sont retirés.
Le lendemain, fête de la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie, en compagnie de leur Pucelle, objet de leur confiance et comme leur Dieu605, ils ont recommencé leur attaque vers une heure après midi. Attaque très violente, ils l’ont prolongée de toutes leurs forces jusques 532au milieu de la nuit. La résistance des bourgeois de Paris, appuyée par leur confiance en Dieu et en la glorieuse Vierge Marie dont la fête était solennellement célébrée dans cette ville, a fait que finalement ils n’ont remporté aucun avantage. Ils ont blessé quelques Anglais et quelques Français ; ils n’en ont tué qu’un très petit nombre. Ils ont perdu beaucoup des leurs ; on ne sait pas combien, parce que, dit-on, ils ont brûlé les cadavres. Leur Pucelle fut blessée à la cuisse. Ce fut, à ce que l’on croit, avec la vue de leurs morts et de leurs mourants, la cause de leur retraite. Ils craignaient d’être tués aussi.
Ils laissèrent un très grand nombre de fascines avec lesquelles ils voulaient combler les fossés ; ils en jetèrent quelques-unes, mais peu. La Pucelle, son étendard en mains, vint sur les bords des fossés. C’est là, dit-on, qu’elle fut blessée. Ils abandonnèrent, sur le lieu du combat, six-cent cinquante échelles, et bien quatre milliers de claies. Ils avaient bien trois-cents chars pour porter ce bagage ; ils s’y étaient attelés, et les traînaient chargés de matières inflammables, de bourrées, d’échelles et de claies. Ils ramenèrent à Saint-Denis plusieurs de ces charrois sur lesquels ils avaient étendu leurs blessés ; d’autres charrois furent le lendemain conduits dans Paris. Ils brûlèrent le reste ; car on trouva le lendemain plus de cent roues ; ce qui a fait présumer que, la nuit avant leur retraite, ils avaient brûlé ce qu’elles devaient supporter. Ils furent ainsi contraints à une retraite ignominieuse.
Le lendemain le Dauphin, leur roi, fit célébrer plusieurs messes à Saint-Denis pour le roi Charles VI, son père606.
Chapitre VII La Pucelle d’après le duc de Bourgogne et ses hommes de cour
- I.
- La cour de Bourgogne se hâte de faire connaître au loin la prise de la Pucelle.
- Lettres du duc aux habitants de Saint-Quentin, de Gand, aux ducs de Bretagne, de Savoie.
- Lettres du duc de Bourgogne aux habitants de Saint-Quentin annonçant la prise de la Pucelle (23 mai 1430)
- II.
- Jean Germain et Jean Jouffroy
- Jean Germain, évêque de Chalon-sur-Saône.
- Son livre De virtutibus Philippi.
- Son passage sur la Pucelle.
- L’évêque Jean Jouffroy.
- Sa page déclamatoire à l’endroit de la Pucelle.
- III.
- Le greffier de la chambre des comptes du Brabant et Edmond de Dynther Le greffier de la chambre des comptes du Brabant.
- Les registres noirs.
- Edmond de Dynther et sa Chronique.
- Le sire de Rosethlaer.
- Sa lettre sur la Pucelle en date du 22 avril 1429.
- Ce qu’Edmond de Dynther a ajouté à cette lettre.
- IV.
- Le livre des trahisons de France envers la maison de Bourgogne Son passage sur la Pucelle.
- Remarques.
533I. La cour de Bourgogne se hâte de faire connaître au loin la prise de la Pucelle. — Lettres du duc aux habitants de Saint-Quentin, de Gand, aux ducs de Bretagne, de Savoie.
La cour de Bourgogne se hâta de porter au loin la nouvelle de la prise de la Pucelle. Tant d’empressement marquait le prix qu’elle attachait à la capture. Elle ne se serait pas plus hâtée si la ville assiégée, et si ardemment convoitée était tombée en son pouvoir.
Dès le 25 mai, la nouvelle était connue à Paris : Jean de Luxembourg avait expédié un courrier à son frère, l’évêque de Thérouanne, chancelier de France pour l’Angleterre, réjouir les Parisiens par l’annonce de semblable événement.
Dès le soir même, le duc de Bourgogne le mandait aux habitants de Saint-Quentin par une lettre dont cette ville possède l’original et la Bibliothèque nationale plusieurs copies. La voici très légèrement modernisée :
Lettres du duc de Bourgogne aux habitants de Saint-Quentin annonçant la prise de la Pucelle, 23 mai 1430
De par le duc de Bourgogne, comte de Flandre, d’Artois, de Picardie et de Namur. Très chers et bien-aimés, sachant que vous désirez savoir de nos nouvelles, nous vous signifions que cejourd’hui XXIIIe de mai, environ six heures après midi, les adversaires de Monseigneur le roi (d’Angleterre) et les nôtres qui s’étaient mis ensemble en très grosse puissance et boutés en la ville de Compiègne, devant laquelle nous et les gens de notre armée sommes logés, sont saillis de ladite ville à puissance sur le logis de notre avant-garde le plus prochain d’eux ; à laquelle saillie était celle qu’ils appellent la Pucelle, avec plusieurs de leurs principaux capitaines. À l’encontre desquels, beau cousin, Messire Jean de Luxembourg qui y était présent, et autres de nos gens, et quelques-uns des gens de Monseigneur le roi qu’il avait envoyés par devers nous pour passer outre et aller à, Paris, ont fait très grande et âpre résistance ; et prestement de notre personne nous y arrivâmes, et trouvâmes que lesdits adversaires étaient déjà reboutés (repoussés), et par le plaisir de notre benoist créateur la chose est ainsi advenue et il nous a fait telle grâce qu’icelle appelée la Pucelle a été prise ; et avec elle plusieurs capitaines, chevaliers, écuyers et autres ont été pris, noyés et morts, dont à cette heure nous ne savons encore les noms, sans qu’aucun de nos gens, ni des gens de Monseigneur le roi y aient été morts ou pris, ni que de nos gens il y ait eu vingt personnes blessées, par la grâce de Dieu.
De cette prise, ainsi que nous le tenons certainement, seront grandes nouvelles partout, et sera connue l’erreur et folle créance de tous ceux qui se sont rendus enclins et favorables ès faits d’icelle femme.
Cette chose nous vous écrivons pour nos nouvelles, espérant que vous 534en aurez joie, confort et consolation, et en rendrez grâces et louanges à notredit Créateur qui tout voit et connaît. Que par son benoît plaisir, il veuille conduire le surplus de nos entreprises au bien de notre seigneur le roi et de sa seigneurie, et au relèvement et réconfort de ses bons et loyaux sujets.
Très chers et bien aimés, le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde.
Écrit à Coudun, près Compiègne, le XXIIIe jour de mai.
Milet.
Au dos est écrit : À nos très chers et bien-aimés, les gens d’Église, bourgeois et habitants de Saint-Quentin-en-Vermandois.
Ce même texte était à la même heure adressé aux échevins et au conseil de la ville de Gand. M. Gachard le publiait en 1834 au tome II de la collection de ses Monuments inédits de l’histoire de Belgique, d’après une copie du temps conservée dans les archives de Malines. Tout est identique, à part le nom du secrétaire qui est Chrestian. L’un et l’autre faisaient probablement la transcription en même temps.
Un extrait de la chambre des comptes de Bretagne, fait au XVIIIe siècle et conservé à la Bibliothèque nationale, nous apprend qu’un chevaucheur fut expédié pour apprendre l’événement au duc de Bretagne. On y lit :
À un chevaucheur du duc de Bourgogne nommé Lorraine, venu vers le duc apporter lettres et nouvelles de la prise de la Pucelle607.
Le duc Philippe terminait triomphalement une lettre qu’il écrivait le 25 mai à son oncle le duc de Savoie, en annonçant que le 23, vers six heures après midi, les assiégés avaient fait une sortie et que celle qu’ils appellent la Pucelle et plusieurs capitaines, chevaliers, écuyers et autres, avaient été pris, noyés et tués608.
Ces missives fixent d’une manière indubitable la prise de la Libératrice à la soirée du 23 mai. Si certains chroniqueurs disent que ce fut la vigile de l’Ascension, qui cette année tombait le 25 mai, c’est que pour eux le jour commençait aux premières vêpres de l’office du lendemain.
II. Jean Germain et Jean Jouffroy
Malsain pour toutes les vertus chrétiennes, l’air des cours est meurtrier pour l’indépendance épiscopale. Que de maux ont attiré sur l’Église les 535évêques de cour ! Les meilleurs ne sont pas sans en être diminués. Tels les deux prélats qui ont eu le malheur de laisser tomber de leurs plumes sur la Pucelle les deux passages que l’impartialité nous impose le devoir de reproduire : Jean Germain et Jean Jouffroy.
Jean Germain
Jean Germain, évêque de Chalon-sur-Saône. — Son livre De virtutibus Philippi. — Son passage sur la Pucelle.
Ce fut un prélat par ailleurs bien méritant que Jean Germain, évêque de Nevers, en 1429, et de Chalon-sur-Saône en 1436. Il devait tout à la cour de Bourgogne. Né à Cluny, les moines avaient distingué ses précoces dispositions, et la duchesse, femme de Jean sans Peur, s’était chargée de les cultiver. Elle l’avait fait élever à l’Université de Paris, d’où il était revenu avec le titre de docteur brillamment conquis. Attaché d’abord à la cour en qualité de chapelain de l’évêque de Tournay, chancelier du duc, il avait vu à la suite pleuvoir sur lui les dignités, les honneurs, les marques de la plus intime confiance. Confesseur de la duchesse Isabelle, chancelier de la Toison d’Or, le duc l’avait député à Bâle, à Ferrare, fait assister au congrès d’Arras, lui avait confié de nombreuses légations, et même, en quelques circonstances, lui avait délégué la présidence de son conseil.
Et pourtant, avant sa mort survenue en 1461, Jean Germain devait encourir la disgrâce d’un maître si bienveillant. Parmi plusieurs autres ouvrages, l’évêque de Chalon en écrivit un sous ce titre : De virtutibus Philippi, ducis Burgundiæ et Flandriæ, qu’a édité en 1876, dans les Chroniques belges, M. Kervyn de Lettenhove. L’auteur le dédia au comte de Charolais, le futur Charles le Téméraire, et il le termine en engageant le jeune prince à imiter les vertus de son père et à éviter ses vices, parmi lesquels il signale ses infidélités conjugales. Le fait était notoire ; semblable restriction n’en amena pas moins la disgrâce du prélat.
C’est dans cet ouvrage que la flatterie lui a fait insérer sur la Vierge-guerrière des lignes aussi fausses que malheureuses. On les regrette pour un prélat par ailleurs recommandable. Elles sont au chapitre XIV, que nous traduisons tout entier.
Original en latin : Pièce justificative K.
La prise du pont à Choisy et de la Pucelle. — De la guerre en rase campagne, l’on vient au pont de Choisy, au-dessus de Compiègne. On combat avec acharnement ; la place est canonnée, les boulets de pierre en renversent les murailles ; les flammes dévorantes livrent tout à l’embrasement.
On arrive à Compiègne, la forte place des ennemis. Jeanne, que les Français en guise de bon présage appelaient la Pucelle, s’y enferme. Elle consacre par des rites superstitieux les étendards et les bannières de guerre, et les fait flotter au vent. Elle se jette sur nos gens ; mais ils se sont déjà emparés de la chaussée ; c’est un combat acharné sur toute la longueur. Tantôt les ennemis sont refoulés vers la place, tantôt nos 536hommes sont rejetés dans leur camp ; quelques ennemis plus hardis viennent les y attaquer. Nos gens font déboucher une vaillante armée à travers la chaussée ; les ennemis sont refoulés ; ils sont renversés de leurs chevaux ; leurs rangs sont rompus ; nos hommes les préviennent, occupent l’entrée du pont, pénètrent dans leurs lignes. Un pont-levis est jeté ; les ennemis tombent dans le fleuve. Plusieurs échappent des eaux, grâce à l’humanité de nos guerriers qui leur tendent le bout de leurs lances.
Cette détestable femme, la risée des femmes, le scandale des hommes, couverte de ses armes à la manière des gens de guerre, est renversée de son cheval d’un coup de lance qui la frappe en pleine poitrine ; ses artifices disparaissent ; ses sortilèges s’évanouissent ; elle cherche à se dissimuler par la diversité de ses maintiens ; elle est reconnue ; elle est prise ; on l’amène au prince ; elle est dépouillée de sa trompeuse armure ; son sexe montre bien que c’est à tort qu’elle feint d’être un homme. Débarrassés de la pression de l’armure, ses seins retombent, et montrent qu’elle est apte aux soins de la maternité, quoique à sa tenue et à l’insolence de son langage, on eût pu la prendre pour un homme.
Enfin elle déclare d’où elle vient, la suite de ses faits ; on l’envoie aux Anglais ; et grâce à la justice de l’Église, elle subit dans les flammes le châtiment qui lui était dû609.
Jean Jouffroy
L’évêque Jean Jouffroy. — Sa page déclamatoire à l’endroit de la Pucelle.
Jean Jouffroy est encore un des personnages ecclésiastiques marquants de l’époque. Né à Luxeuil vers 1412, il fit à l’Université de Pavie de si brillantes études qu’en cessant d’être disciple, il y devint maître. Eugène IV le manda au concile de Ferrare. La cour de Bourgogne l’employa au maniement des affaires les plus délicates, et lui confia de nombreuses ambassades à Rome, en Portugal, en Castille. Promu au siège d’Arras en 1453, il fut honoré du titre de Légat apostolique auprès du duc de Bourgogne. La part qu’il prit à l’abrogation de la Pragmatique sanction par Louis XI lui valut la pourpre cardinalice. Il fut transféré à l’évêché d’Alby dont il mourut titulaire en 1472. Pie II disait de Jouffroy : Judicio omnium doctus, suo doctissimus (savant au jugement de tous, très savant à son propre jugement).
Il commit sa page contre la Pucelle au congrès de Mantoue en 1459. Pie II, comme on le sait, y avait convoqué les princes de la Chrétienté pour les armer contre le Turc, qui venait de s’emparer de Constantinople. Pie II comptait surtout sur le duc Philippe, qui, malgré la dissolution de ses mœurs, affectait le zèle de la foi. Le duc envoya pour le représenter à Mantoue Jean Jouffroy. L’évêque d’Arras prit pour sujet de sa harangue l’éloge de son maître : De Philippo duce Burgundiæ oratio. Le factum a 537été édité en 1876 par M. Kervyn de Lettenhove dans les Chroniques belges. Il y occupe près de cent pages. Il fut, dit-on, entendu avec plaisir par le congrès ; l’on ne peut dans ce cas qu’admirer le courage de l’auditoire, et son engouement pour des développements d’humaniste. Jouffroy l’était, c’était la passion du temps. Le harangueur savait que Pie II écrivait des Mémoires ; il ne manqua pas de lui recommander son duc ; ce dont il est besoin de se souvenir quand on lit certain passage de Piccolomini dans les pages enflammées consacrées à l’héroïne. Il a cru devoir mentionner rapidement, sans en nommer ni en réfuter directement l’auteur, le fond de la pensée prolixement exposée par Jouffroy dans le passage suivant :
Original en latin : Pièce justificative L.
À la suite de cette guerre vint le prétendu miracle, habilement divulgué, témérairement cru, de la jeune fille que les Français nomment la Pucelle. Faut-il penser que, comme la Débora des Écritures, elle a fait renaître l’espérance au cœur des Français ? Parmi eux, les grands, refusant d’obéir à un autre grand, avaient, par leur inertie, rendu puissants une poignée d’Anglais. Faut-il croire que l’un de ces grands aura habilement exploité le stratagème de cette jeune fille pour relever les cœurs abattus et sans force ? César attestait déjà que chez ce peuple, ce qui est seulement ébruité est facilement chose prouvée. À la suite de la rumeur, l’enthousiasme populaire a-t-il exalté la jeune fille ? Le courage de cette paysannelle a-t-il été enflammé par le désir de passer d’une vie d’indigence à une vie de délices ? Est-ce le désir de la gloire qui a poussé au métier des armes celle qui dans l’auberge où elle servait n’avait appris qu’à porter du bois et des pierres, dont tout le savoir consistait à tourner la charrue et à gouverner des bœufs à la manière lorraine ? Toujours est-il qu’il n’y a rien de miraculeux dans son fait. Ce qui est à la guerre la pire de toutes les fautes, une fausse confiance engendrée par le succès de quelques combats remplissait le cœur des Anglais. Il n’est pas difficile à un grand nombre de triompher d’un petit nombre, à une armée bien disciplinée de vaincre celle qui n’a que du mépris pour l’ennemi.
Ce qui a attiré surtout au duc Philippe renom et autorité, c’est que la jeune fille avait vaincu les Anglais sous les murs de Genabum, ville que l’on appelle maintenant Orléans ; que, par la crainte qu’inspirait la guerre avec une femme, elle mettait en fuite ceux qui avaient promené en vainqueurs leurs armes à travers la France entière et à travers l’Espagne. Or Philippe, que ne sauraient effrayer les fantômes, Philippe le premier a arrêté les progrès de la Pucelle à La Charité-sur-Loire par la garnison mise dans cette place ; le premier il l’a repoussée de Paris, et seul il l’a prise. Le prince s’était mis en campagne pour repousser les 538ennemis qui avaient pénétré en Picardie. Il campait avec son armée sur les rives de l’Oise. La Pucelle, espérant le surprendre dans une partie de chasse, arrive secrètement à travers les bois à la tête de six-mille hommes, et l’attaque soudain lorsqu’il ne s’attendait à rien. Mais le prince, familiarisé avec toutes les pistes de Mars, rassemble ses bannières et en vient aux mains. Une attaque par le flanc de la part des archers fit que la jeune fille rendue à son naturel de femme ne trouva rien de meilleur que la fuite. Elle sentit que la fraude ne peut rien, toutes les fois qu’elle est aux prises avec la véritable valeur. Celle qui avait attaqué le plus éminent des princes fut vaincue ; celle qui se vantait d’avoir un ange pour guide de ses pas fuyait, et elle fut prise.
Les ennemis de Philippe établissaient en elle le fondement de leur confiance ; quand Philippe en fut le maître, il dédaigna de la regarder ; il aurait craint de ranimer des forces abattues. Il estimait à peine digne de lui d’avoir vaincu celle qui avait promené tant de terreur ou d’enchantements à travers la Champagne, les pays de Reims, de Sens ou de Senlis, encore qu’il estimât la terrible armée dont une femme avait été le chef, et que, comme Homère l’a écrit d’Achille, le pire de tous les maux soit à ses yeux la dissimulation et la fraude.
Mais comme l’on dit que Charles VII, maintenant roi des Français, porte aux nues cette Pucelle, et que du temps d’Alexandre, ainsi que l’écrit Cicéron, l’on ne pouvait écrire que ce qu’agréait Alexandre, je cesserai, selon l’avis de Plaute, de presser l’abcès610.
Il est inutile de réfuter ce tissu de faussetés historiques et d’incohérences. On croit lire quelque rhéteur d’Athènes dégénérée.
III. Le greffier de la chambre des comptes du Brabant et Edmond de Dynther
Le greffier de la chambre des comptes du Brabant. — Les registres noirs. — Edmond de Dynther et sa Chronique. — Le sire de Rosethlaer. — Sa lettre sur la Pucelle en date du 22 avril 1429. — Ce qu’Edmond de Dynther a ajouté à cette lettre.
Durant les quatre mois que Jeanne avait dû employer à triompher de l’incrédulité de Baudricourt et de la cour de Chinon, l’attention avait déjà commencé à être attirée sur sa mission et ses promesses, même en dehors des partis directement intéressés à la querelle. On peut en voir la preuve à la Bibliothèque royale de Bruxelles, au tome X des registres de la chambre des comptes de Brabant, le premier des volumes connus sous le nom de Registres noirs, de la couleur de la couverture. Le R. P. de Smet a bien voulu m’envoyer une copie faite par le R. P. Kieckens, d’un 539passage qui, pour être connu et publié, n’enlève rien à la gratitude que je dois à ces deux savants confrères.
Ce passage se trouve tout à la fois et dans les registres cités (f° 390 v°), et dans la Chronique d’Edmond de Dynther, éditée en 1855 par le docteur Ram dans les Chroniques belges (Chap. 234, livre sixième, p. 493). À part quelques variantes orthographiques, la seule différence des deux textes, ainsi que le marque le R. P. Kieckens, c’est que le greffier écrit de la Pucelle equitat, et du roi et de la cour habent, tandis que le chroniqueur écrit equitavit, habuerunt. C’est une preuve d’authenticité : le greffier écrivait au moment où la Pucelle était sur la scène, et le chroniqueur alors qu’elle en avait disparu.
Personne mieux qu’Edmond de Dynther n’était au courant des secrets de la cour des ducs de Brabant ; il fut pendant quarante ans secrétaire des quatre ducs qui s’y succédèrent, d’Antoine fils de Philippe le Hardi, frère de Jean sans Peur, tué à Azincourt en 1415, de son fils et successeur Jean IV mari de la trop fameuse Jacqueline, mort en 1427, du frère de Jean, Philippe, mort le 4 août 1430. après lequel le duché passa à Philippe de Bourgogne, qui quitta le siège de Compiègne pour aller recueillir cette succession contestée. Edmond de Dynther, conservé d’abord dans ses fonctions, ne tarda pas à demander sa retraite. Il profita de son veuvage pour entrer dans les Ordres sacrés, fut pourvu d’un canonicat à Saint-Pierre de Louvain, et consacra ses loisirs à écrire en latin une Chronique des rois de France, et des ducs de Lorraine et de Brabant.
Il nous dit par qui et à quelle occasion fut transmise à Bruxelles la prophétie que le greffier consigna dans ses livres de comptes, et que Dynther a reproduite dans sa Chronique. Le duc de Brabant avait, dans les premiers mois de 1429, envoyé en France une ambassade pour demander la main d’une fille de Yolande. À la tête se trouvait un des conseillers du duc, le sire de Rosethlaer. Or voici ce qu’écrivait ce seigneur, à la date du 22 avril 1429, et ce que le chroniqueur transcrit sous ce titre : Sequitur incidens de Puella. On trouvera le texte latin aux Pièces justificatives611.
Original en latin : Pièce justificative M.
Le sire de Rosethlaer, que nous venons de nommer, étant à Lyon sur le Rhône, écrivit à quelques seigneurs du conseil du duc de Brabant des nouvelles qu’il tenait d’un chevalier, conseiller de Charles de Bourbon, et maître de son hôtel. Il disait que le roi de France, secondé par ledit seigneur Charles de Bourbon, d’autres princes, et par ses partisans, avait fait une grande convocation d’hommes d’armes qui devaient se trouver à 540Blois le dernier jour d’avril de la présente année 1429, dans le but de partir pour Orléans, et de forcer les Anglais à en lever le siège.
Postérieurement il écrit, sur la relation du même chevalier qu’une jeune fille, originaire de Lorraine, du nom de Jeanne, âgée de dix-huit ans ou à peu près, se trouve auprès dudit roi, et qu’elle lui a dit qu’elle délivrerait Orléans, et mettra en fuite les Anglais qui l’assiègent ; qu’elle-même sera blessée d’un trait devant Orléans, et qu’elle n’en mourra pas ; que cet été prochain le roi sera couronné à Reims ; elle lui a dit plusieurs autres choses dont le roi garde le secret.
Cette Pucelle chevauche chaque jour en armes, la lance au poing, comme les autres hommes d’armes qui sont autour du roi. Le roi et ses partisans ont grande confiance dans cette Pucelle, ainsi que cela est plus longuement exposé dans la lettre du sire de Rosethlaer, qui fut écrite de Lyon-sur-Rhône le 22 du même mois d’avril.
Tout ce qui est dit de cette Pucelle, ce qu’elle a prédit, s’est réalisé. Le siège d’Orléans fut levé, et les Anglais qui s’y trouvaient furent ou pris, ou tués, ou mis en fuite ; dans l’été indiqué, le roi fut couronné à Reims, et presque toutes les cités, châteaux, villes et forteresses de cette contrée furent par elle ramenés à son obéissance, les Anglais en ayant été chassés. C’est ce qui a donné lieu aux vers suivants :
Virgo puellares artus induta viriles, etc.612.
Après avoir sincèrement rapporté un fait indéniable, le chroniqueur bourguignon est évidemment partagé entre la crainte de déplaire et le cri de sa conscience ; il s’en tire en insérant au milieu de son texte latin une note française qui lui a été remise. Voici le passage :
Quelle a été la fin de cette Pucelle, le lecteur pourra le savoir par la note suivante, dont voici la teneur :
Il est vrai qu’une nommée Jeanne, soi-disant Pucelle, depuis deux ans passés, était venue en la compagnie des Armagnacs et de ceux qui tenaient le parti du Dauphin : en laquelle ledit Dauphin et ceux de son parti ajoutaient grande foi, et faisaient entendre au peuple que Dieu l’avait envoyée par devers eux pour la recouvrance du royaume de France ; et combien que ladite Jeanne Pucelle portât les armes et tous les harnais de guerre tout comme les plus hardis et meilleurs chevaliers de la compagnie, et qu’elle tirât et frappât de l’épée les gens d’armes et autres ; ce nonobstant, la meilleure partie du peuple de France et autres gens d’état croyaient et ajoutaient pleine foi et créance en icelle Pucelle, estimant et maintenant fermement que ce fût une chose de par Dieu ; et tellement qu’elle 541était capitaine et chef de guerre de la meilleure partie des grands seigneurs et autres chefs de guerre de la compagnie dudit Dauphin ; et avec eux elle fit plusieurs armes (campagnes) par l’espace d’un an et demi ou environ. Finalement Mgr le duc de Bourgogne à toute puissance s’en alla, au mois de mai 1430, assiéger la ville de Compiègne, en laquelle icelle Pucelle était avec plusieurs autres capitaines tenant le parti dudit Dauphin. Dans le temps qu’il était à mettre et à asseoir le siège devant ladite ville de Compiègne, icelle Pucelle montée et armée notablement, une huque de velours vermeil sur son harnais, accompagnée de plusieurs autres hommes d’armes et gens de trait de son parti, fit une sortie hors de Compiègne, pour escarmoucher à l’entour de l’avant-garde de mondit seigneur, qui se logeait (prenait son campement) devant la ville, dans l’espérance de mettre en déroute icelle avant-garde ; mais la besogne se porta tellement (l’affaire se passa de sorte) que la Pucelle fut prise par les gens de Mgr de Bourgogne. Celui-ci, après plusieurs interrogatoires, la bailla en garde à Messire Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir ; et peu de temps après le roi de France et d’Angleterre envoya devers mondit seigneur ses ambassadeurs pour avoir ladite Pucelle, afin de l’envoyer à Paris, pour illec (là) faire son procès par l’Université de Paris ; laquelle chose mondit seigneur de Bourgogne a libéralement fait.
Dans le manuscrit on lit à la marge :
Ponatur hic modus mortis suæ (Écrire ici son genre de mort).
Le vide n’a pas été rempli. On peut croire que c’est parce que l’historien n’était pas libre d’exprimer sa pensée.
L’auteur de la note fait honneur au duc de Bourgogne d’avoir pris l’héroïne et de l’avoir donnée au seigneur de Beaurevoir ; ce qui est faux. La prisonnière ne fut pas envoyée à Paris ; il en était probablement question lorsque la note fut rédigée ; on sait bien d’ailleurs que cela n’a pas évité à l’Université de Paris d’avoir dans le forfait une part prépondérante. D’après la note, le duc de Bourgogne a fait subir plusieurs interrogatoires à la prisonnière ; c’est de toute vraisemblance ; Monstrelet, qui était présent, dépose qu’il l’interrogea après la prise ; ce qui montre de plus en plus l’inanité de la déclamation de Jouffroy affirmant qu’il dédaigna de la regarder.
IV. Le livre des trahisons de France envers la maison de Bourgogne
Son passage sur la Pucelle. — Remarques.
Le livre des trahisons de France envers la maison de Bourgogne. Tel est le titre que M. Kervyn de Lettenhove donna à une Chronique anonyme qu’il publia en 1873 dans la collection des Chroniques belges613. 542Il n’est autre que le titre du premier chapitre de la Chronique jusque-là inédite. Elle commence au mariage de Louis d’Orléans avec une fille des ducs de Milan, fauteurs, d’après la Chronique, de la faction des Armagnacs ; elle se termine à la ruine de Dinant en Belgique par le duc Philippe, en 1466. On en connaît deux manuscrits, l’un à la Bibliothèque laurentienne à Florence, l’autre à la Bibliothèque royale de La Haye, tous deux du XVe siècle. Le noble éditeur, auquel ces notes sont empruntées, prétend que l’œuvre est d’une incontestable valeur, malgré les exagérations que la haine et la partialité y ont multipliées.
Dans ce que l’on y lit sur la Pucelle, ce ne sont pas seulement des exagérations, ce sont de palpables faussetés sur sa famille, son premier genre de vie, sur le rôle du Frère Richard, que l’auteur appelle Rigaud, et dont il fait un Carme. Il y a cependant quelques particularités que l’on ne trouve que chez ce fanatique bourguignon, et la prise de la Pucelle lui arrache un aveu qu’il faut retenir.
Le style de l’auteur est rude et grossier, mais énergique. Il semble qu’il a écrit d’après les rumeurs populaires recueillies dans son parti, sans se soucier de contrôler ce qu’il y avait de vrai dans ce qui venait à son oreille.
Il parle de l’héroïne au chapitre CXLIV (p. 197), à propos du siège d’Orléans. Voici ce qu’il en dit. Force est de rajeunir un style fort archaïque.
L’an 1428, la ville d’Orléans fut assiégée environ la Saint-Jean d’été par le comte de Salisbury ; et le siège y fut jusques vers la Toussaint. En ce siège le comte fut occis par un canon qui le frappa à la tête, alors qu’il était en son hôtel aux faubourgs, Depuis, les Anglais n’eurent pas de succès en France. Le Dauphin vint à Orléans à si grande puissance qu’il fit lever le siège au milieu d’un grand désarroi.
Les gens du Dauphin avaient alors avec eux une femme qui était fille d’un homme de Vaucouleurs en Lorraine, tenant hôtel. C’était une fille jeune et hardie, qui en l’hôtel de son père avait coutume de chevaucher et de mener les chevaux au gué. Ce en quoi faisant, comme les femmes sont de léger esprit, elle s’était souvent éprouvée à manier le bois (les armes) comme de courir et de virer (tourner) la lance ; tellement, que, comme il est dit, elle se mit avec les gens dudit Dauphin, et plusieurs fois il fut su qu’elle s’avançait aux assauts et aux escarmouches.
Un jour le Dauphin la voulut voir et lui fit délivrer un bon coursier et un fin harnais (armure complète). Cela fait, il fit prononcer par un Carme nommé Frère Rigaud, en toutes les places où il était obéi, que cette femme était une Pucelle que Dieu avait envoyée et transmise du Ciel pour le remettre en son royaume, et qu’il aurait toujours la victoire, 543tant qu’elle serait avec son armée ; et parmi France, les simples et folles gens l’appelaient l’Angélique ; et d’elles faisaient chansons, fables et contes (bourdes) merveilleux et pleins d’erreurs, tant qu’en cet an, par les bourdes et feintes paroles qu’icelui Frère Rigault débitait en ses sermons (lequel représentait le personnage Faux-Semblant au roman de la Rose), ils estimaient être une chose angélique celle qui avait le diable au ventre.
Chapitre CXLV. — L’an qui suivit, qui fut 1429, au mois de juillet, partit d’Angleterre un capitaine accompagné de quinze-cents hommes. Il les amena au secours du sire de Bedford, régent de France. Tous étaient vêtus de blanc. Il avait fait faire un étendard moult bel et riche, ayant rapport à ladite Pucelle dont il était déjà grand renom au pays d’Angleterre. Ledit étendard était pareil à son étendard, tout fin, blanc, et au large (sur le champ), il y avait une quenouille chargée de lin, de laquelle pendait un fuseau demi-chargé de fil, et au long étaient semés fusées et fuseaux614 et un écrit de fines lettres d’or qui disait :
Or vienne la belle; lui signifiant qu’ils lui donneraient à filer, comme ils firent ; car sur le marché de Rouen, ils la firent brûler, et réduisirent en poudre et en cendres, comme vous ouïrez ci-après.Le Dauphin, accompagné de ce Prêcheur et de cette Pucelle feinte, perça tant de pays qu’il parvint en la cité de Reims, là où il se fit sacrer. Puis quelques-uns de ses gens eurent l’intention d’entrer dans Paris, mais ce fut pour néant, quoique cette Pucelle fût à leur tête. De prime face elle vint auprès des murs demander les clefs au nom de Dieu dont elle feignait d’être la messagère, mais au lieu des clefs on lui envoya un vireton au travers de la cuisse, de par le diable son maître. Quand elle vit telle rudesse, elle partit et s’en vint en l’armée du Dauphin qui lors tenait les champs avec une grande et belle armée.
Le chroniqueur raconte ensuite longuement la journée de Montépilloy, et au chapitre suivant, CXLVI, comment le duc Philippe vint à Paris, avec une armée. Il ne parle plus de la Pucelle qu’à la fin du chapitre CXLVIII. Il avait au chapitre CXLVII parlé du siège de Compiègne, et de la conquête de Choisy ; confondant l’ordre des événements, il avait mêlé plusieurs faits postérieurs. Il revient au siège de Compiègne, et écrit sur Jeanne les lignes suivantes, les seules qui restent à citer :
La garnison de Compiègne avait par plusieurs fois opéré des sorties, dont nous n’avons pas encore fait mention. À chaque fois la Pucelle s’y trouvait faisant des escarmouches et rompant le bois (les lances), tant qu’un jour par force d’armes elle fut prise et enlevée par un des archers 544du bâtard de Vendônne, qui la bailla et la vendit à Messire Jean de Luxembourg son capitaine, lequel en fit présent aux Anglais, qui en firent aussi grande fête que s’ils eussent gagné tout l’or du monde, et tantôt la menèrent à Rouen, où elle fut, comme il a été dit ci-dessus, brûlée sur le marché devant tout le monde.
Un seul mot caractérise l’auteur des passages que l’on vient de lire, qu’il soit permis de l’employer : c’est un gouailleur.
Tous les documents proclament à l’envi que la Libératrice était appelée : La Pucelle. C’est donner le démenti à toutes les pièces que d’affirmer qu’elle était connue sous le nom de : L’Angélique ; ce n’est que comme développement du premier nom que parfois l’on ajoutait peut-être le mot de l’Angélique. Le chroniqueur bourguignon est le seul à nous parler de l’étendard opposé par les Anglais à l’étendard de la Pucelle, et de l’inscription qu’ils y auraient gravée. Le fait n’est pas invraisemblable, quoiqu’il ne suffise pas de l’assertion de ce méprisable témoin pour le faire donner comme certain. Ce qu’il y a à retenir, c’est l’aveu contraire à l’exposé qui précède, que les Anglais estimaient leur captive autant que tout l’or du monde. Les Anglais ne furent jamais les ennemis de l’or, et ils ont toujours passé pour connaître le prix de ce qui peut servir ou nuire à leurs intérêts.
Chapitre VIII Documents anglais propres à éclairer l’histoire de la Libératrice
- I.
- Pénurie de documents anglais sur la Pucelle.
- Documents propres à éclairer son histoire.
- Dès le 15 avril 1429, Bedford demande que Henri VI vienne se faire sacrer en France, et sollicite des secours.
- Quelques jours après la délivrance d’Orléans, Bedford envoie dans tous les ports de Normandie des ordres pour qu’on arrête les soldats anglais qui fuient la France.
- Le 17 juin, le conseil royal autorise le cardinal de Winchester à être le capitaine de l’armée levée contre les Hussites.
- Le 1er juillet il ordonne que cette armée soit tournée contre la France.
- Vives plaintes de Martin V.
- Excuse du Cardinal, qui prétend n’avoir pas été consulté.
- Le pape voulant mander le cardinal à Rome, Henri VI défend à chacun de ses sujets de l’y accompagner.
- Le cardinal consigné dès le 15 décembre auprès du duc de Bourgogne pour quatre mois.
- L’archevêché de Rouen sollicité pour Cauchon.
- Lettres de Bedford aux capitaines des ports de mer de la Normandie (mi-mai 1429)
- Arrêt du grand conseil d’Henri VI suite à la mise au service de Bedford, de l’armée levée contre les Hussites
- II.
- Instructions envoyées par Bedford dès le 17 juillet au conseil d’Angleterre.
- Remerciements pour l’envoi des croisés.
- Il presse l’embarquement et veut être prévenu.
- Les conquêtes du Dauphin et son sacre.
- Son intention de venir sur Paris, et son espoir d’y trouver entrée.
- Bedford s’est entendu avec le duc de Bourgogne sur les moyens de l’arrêter.
- Bedford va se rendre en Normandie pour en faire sortir les garnisons et les conduire contre Charles.
- Services du duc de Bourgogne.
- Sans lui tout était perdu.
- Observations.
- III.
- Le roi sur le continent dès le 23 avril 1430.
- Les hommes d’armes engagés pour l’y accompagner refusent de s’embarquer.
- Édit du 3 mai pour les y contraindre.
- Édit du 12 décembre contre les soldats anglais qui désertent et repassent en Angleterre.
- Édit du roi d’Angleterre contre les soldats qui refusaient de passer en France (3 mai 1430)
- Ordre d’arrestation des déserteurs abattus par les vaines frayeurs de la Pucelle (12 décembre 1429)
- IV.
- Une conjuration dans Paris, d’après une lettre de grâce accordée à l’un des conjurés Détails sur une conspiration ourdie à Paris pour livrer la ville à Charles VII, d’après une lettre de rémission accordée à l’un des conjurés.
- La Pucelle y fait allusion dans une de ses lettres.
- Noms de quelques conjurés exécutés.
- Le seigneur de l’Ours.
- V.
- Quittance donnée par Cauchon pour les frais d’un voyage du 1er mai au 30 septembre entrepris dans les intérêts de la cour anglaise, et notamment pour les affaires de la Pucelle.
- Questions que fait naître cette pièce.
- VI.
- La Normandie s’impose pour payer le prix d’achat de la Pucelle.
- Cette dépense regardée comme la plus urgente de toutes.
- Espèces d’or prises avec charge de remboursement dans la cassette royale.
- Caractère de grandeur empreint dans toutes les circonstances de la vente de la Pucelle.
- VII.
- Témoignage rendu à l’intervention de la Pucelle par Bedford.
- Discussion critique du texte.
- Témoignage aussi explicite qu’involontaire du régent Bedford en faveur de la Pucelle
545I. Pénurie de documents anglais sur la Pucelle. — Documents propres à éclairer son histoire. — Dès le 15 avril 1429, Bedford demande que Henri VI vienne se faire sacrer en France, et sollicite des secours. — Quelques jours après la délivrance d’Orléans, Bedford envoie dans tous les ports de Normandie des ordres pour qu’on arrête les soldats anglais qui fuient la France. — Le 17 juin, le conseil royal autorise le cardinal de Winchester à être le capitaine de l’armée levée contre les Hussites. — Le 1er juillet il ordonne que cette armée soit tournée contre la France. — Vives plaintes de Martin V. — Excuse du Cardinal, qui prétend n’avoir pas été consulté. — Le pape voulant mander le cardinal à Rome, Henri VI défend à chacun de ses sujets de l’y accompagner. — Le cardinal consigné dès le 15 décembre auprès du duc de Bourgogne pour quatre mois. — L’archevêché de Rouen sollicité pour Cauchon.
Le nom de la Pucelle ne vient qu’une seule fois dans les Archives officielles de l’Angleterre publiées jusqu’ici. La France anglaise avait sa chancellerie à part ; il n’en reste que des débris ; il en coûtait à l’orgueil britannique d’avouer que ses armées tremblaient devant une paysanne, et qu’une fillette lui arrachait une conquête fruit de tant de victoires. Il reste cependant un certain nombre de pièces officielles qui sont propres à éclairer l’histoire de l’héroïne, et nous font palper l’effet produit par son entrée en scène.
Bedford fut-il impressionné par ce que la renommée publiait de la Pucelle, même avant qu’elle se fît connaître à Orléans ? Il y a lieu de se poser la question, lorsqu’on lit ce qui se passa le 15 avril 1429 au conseil royal d’Angleterre : on y donne connaissance des lettres par lesquelles le régent demande instamment au nom des Français que le roi vienne se faire couronner en France, et y recevoir l’hommage des grands du royaume ; Bedford dit que plusieurs des soldats de Salisbury ont déserté ; il demande deux-cents lances et douze-cents archers615.
Gerson, dans son Traité de la Pucelle, les témoins entendus à la réhabilitation, tels que Dunois et Gaucourt, attestent qu’un des effets des lettres de sommation adressées aux Anglais par la Céleste Envoyée, fut de les remplir d’une mystérieuse terreur. Monstrelet, Wavrin, bien d’autres encore constatent que telle était bien cette impression avant la bataille de Patay. Une pièce publiée en 1894 par M. Germain Lefèvre-Pontalis nous manifeste l’intensité de ce sentiment. Quelques jours après la délivrance 546d’Orléans, Bedford signifiait aux capitaines des ports de mer de la Normandie d’exercer une vigilance particulière pour arrêter les soldats anglais qui fuyaient la terre de France616. Le chevaucheur chargé de porter le message étant de retour à Rouen le 25 mai, le régent doit l’avoir lancé du 12 au 15 mai. Voici la constatation du reçu légèrement rajeunie :
Lettres de Bedford aux capitaines des ports de mer de la Normandie, mi-mai 1429
L’an 1429, le vingt-cinquième jour de mai, par-devant nous, Michel Durand, vicomte de Rouen, fut présent en sa personne Guillaume Polain, messager à cheval, demeurant à Rouen, lequel connut et confessa avoir eu et reçu de Pierre Sureau, receveur général de Normandie, la somme de soixante-dix sols tournois, qui lui était due pour ses peines, salaire et dépens d’avoir hâtivement été à cheval, en ce présent mois de mai, de Rouen ès lieux de Dieppe, Eu, Fécamp et Harfleur porter lettres closes de par Mgr le régent du royaume de France, duc de Bedford, adressées aux capitaines d’iceux lieux ou à leurs lieutenants, contenant, entre autres choses, qu’ils ne laissassent passer pour aller en Angleterre aucunes gens de guerre anglais étant par deçà la mer ; ce dont il devait avoir pour marché à lui fait ladite somme de LXX sols tournois, de laquelle il est tenu et se tient pour content et bien payé et en a quitté le roi notre sire, ledit receveur général, et tous autres. Donné l’an et le jour dessusdits. — Signé : Petit.
Le pape avait institué le cardinal d’Angleterre son légat dans la croisade contre les Hussites. Le conseil d’Angleterre l’avait autorisé à lever deux-mille-cinq-cents archers, deux-cent-cinquante chevaliers, et par délibération du 17 juin il l’instituait capitaine de tous les Anglais qui marcheraient contre ces hérétiques.
C’était un acheminement à l’acte profondément malhonnête qui se consommait le 1er juillet. Par cet acte, le conseil royal, considérant que, après les revers survenus récemment en France, les croisés étaient nécessaires au service du roi exposé à perdre son royaume de France, du consentement du Cardinal, arrêtait que ce même Cardinal mettait pour six mois les troupes levées contre les hérétiques au service de Bedford contre la France, que ce même Cardinal pourrait nommer maréchal de ses troupes quiconque lui agréerait. Des lettres expédiées à Bedford lui donnaient le pouvoir de défendre aux croisés de quitter la France avant le 21 décembre, de faire emprisonner et punir ceux qui le tenteraient. On s’engageait à rembourser au Saint-Père les sommes versées par lui, en deux payements, l’un de la fin de février, l’autre du 1er mai 1430617.
Le pape Martin V fut souverainement mécontent de voir tourner contre la fille aînée de l’Église des armées qu’il avait soudoyées contre les 547hérétiques qui faisaient de la Bohême un champ de dévastation et de carnage. Il s’en plaignit vivement au Cardinal, en même temps qu’il expliquait à Charles VII sa douleur de voir ce pervertissement de ses volontés. Le Cardinal répondit que tout se passait contre son vouloir618. Le pape aurait-il mandé le Cardinal à Rome ? Il le semble d’après l’arrêt du grand conseil que l’on peut lire dans Rymer, et dont voici la traduction :
Arrêt du grand conseil d’Henri VI suite à la mise au service de Bedford, de l’armée levée contre les Hussites
Le roi à tous et à chacun de nos hommes liges et de nos sujets :
L’on nous a donné à comprendre que le seigneur Pape, sur les instances de nos ennemis, ainsi qu’on le pense, se dispose, conformément à des monitions déjà faites, ou qui doivent être bientôt renouvelées, à éloigner de nous la personne de notre vénérable père en Dieu, notre parent, le cardinal d’Angleterre, évêque de Winchester, dont les conseils ne nous feraient défaut qu’à notre grand dommage, et au grand dommage de l’État qui nous est confié. L’on ne veut pas qu’il nous aide de ses conseils et de ses démarches dans les affaires de notre royaume de France. Nous, voulant obvier aux astucieuses et malignes machinations de nos ennemis, en vertu de la foi et de l’allégeance dont vous êtes tenus envers nous, sous peine de l’emprisonnement de vos corps et de la confiscation de tous vos biens, nous ordonnons à tous et à chacun, nous vous prescrivons de la manière la plus étroite possible, de ne pas accompagner, de ne pas suivre ledit Cardinal, s’il s’éloigne de notre présence, à moins d’une licence expresse de notre part619.
Au conseil du 15 décembre, on arrête qu’on donnera mille livres au Cardinal, à condition qu’il se rendra auprès du duc de Bourgogne, et qu’il y restera le quart de l’année.
Dans le même conseil, il est résolu qu’on écrira au pape, pour lui demander de porter l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, sur le siège métropolitain de Rouen, vacant depuis que le seigneur cardinal de Saint-Laurent in Lucina, a été placé par le Siège apostolique sur le siège de Besançon620. On sait que cette négociation n’aboutit pas.
C’est ainsi que, dans un but politique, on faisait des biens de l’Église et de ses dignités un usage abhorré par l’Église et condamné par son chef. On les employait à continuer une guerre fratricide que les papes s’efforçaient depuis l’origine de faire cesser. Les gens ecclésiastiques et laïques qui mêlaient ainsi la violence et l’hypocrisie se croyaient sans doute habiles. Ils voulaient assurer sur la tête de l’enfant au nom duquel ils parlaient la double couronne d’Angleterre et de France621. L’on ne trompe 548pas Dieu ; le combattre, c’est se combattre soi-même. Henri VI, dépouillé de la couronne de France et d’Angleterre, est mort dans un cachot, probablement de mort violente.
II. Instructions envoyées par Bedford dès le 17 juillet au conseil d’Angleterre. — Remerciements pour l’envoi des croisés. — Il presse l’embarquement et veut être prévenu. — Les conquêtes du Dauphin et son sacre. — Son intention de venir sur Paris, et son espoir d’y trouver entrée. — Bedford s’est entendu avec le duc de Bourgogne sur les moyens de l’arrêter. — Bedford va se rendre en Normandie pour en faire sortir les garnisons et les conduire contre Charles. — Services du duc de Bourgogne. — Sans lui tout était perdu. — Observations.
L’instruction suivante, que Bedford donnait au roi d’armes Jarretière, en l’envoyant au grand conseil d’Angleterre, à la date du 16 juillet 1429, est éminemment propre à nous faire pénétrer les événements qui se sont passés après le sacre de Reims. À quelques rajeunissements près dans l’expression, la voici telle qu’on peut la lire dans Rymer622 :
Instruction baillée à Jarretière, roi d’armes de par Mgr le régent et le conseil du roi notre seigneur étant à Paris, pour aller devers le conseil dudit seigneur en Angleterre, 1429-16 juillet.
Premièrement il remerciera les seigneurs dudit conseil de l’armée disposée et concluse (rassemblée) pour venir par deçà, oultre et par-dessus l’armée de Monsieur le Cardinal et de Messire Radcliffe.
Il les priera affectueusement et si instamment qu’il le pourra de vouloir avancer ladite armée en toute célérité, en bonne et grande puissance, afin qu’à l’aide de Dien on puisse rebouter (repousser) les ennemis, qui déjà se sont bondés (lancés) si avant. Qu’ils veuillent aussi signifier par deçà, en toute promptitude et sans délai, par ledit Jarretière ou par tout autre, par leurs lettres, le temps au vrai que ladite armée sera sur le port, afin que l’on puisse par deçà régler et disposer les affaires. Il est bien besoin d’adresse et de brief secours.
Item. — Il dira comment le Dauphin s’est mis déjà piéçà (il y a quelque temps) sur les champs en personne avec très grosse puissance. Pour la crainte de cette puissance, plusieurs bonnes villes, cités et châteaux se sont déjà mis en son obéissance, sans opposition ni attendre le siège. Telles les cités de Troyes et de Châlons, et aujourd’hui, 16 de ce mois, il doit arriver à Reims, où semblablement on lui fera ouverture pour demain, et où lundi il se fera sacrer.
Item. — Incontinent après son sacre, il a intention de venir devant Paris, et il a espérance d’y avoir entrée ; mais à la grâce de Notre-Seigneur, il aura résistance par le moyen de nos seigneurs le régent et de Bourgogne, 549qui toute cette semaine ont été ensemble, et vaqué continuellement aux affaires du roi. On a trouvé manière d’obvier aux entreprises des ennemis par bataille ou autrement ; et l’on met toute la diligence que l’on peut à garnir et à défendre les cités, villes et passages de la France, et par spécial la ville de Paris, dont dépend cette seigneurie.
Item. — Il dira comment mondit seigneur de Bourgogne a fait dans le passé, et comment il fait encore très grandement et honorablement son devoir d’aider et servir le roi, et comment en ce besoin il s’est montré en plusieurs manières vrai parent, ami et loyal vassal du roi, auquel il doit être moult honorablement recommandé ; car n’eust été sa faveur, Paris et tout le remanent s’en alloit à ce coup623.
Item. — Il dira comment mondit seigneur le régent se partira dans dix jours, pour tirer (se placer) entre Normandie et Picardie, tant pour faire avancer les Anglais étant en Normandie hors les garnisons, comme pour aller au-devant de mondit seigneur le Cardinal.
Item. — Il dira comment les seigneurs du conseil du roi, qui sont par deçà, s’appliquent continuellement auxdites affaires ; comment pour aider à les conduire selon leur possibilité, ils s’emploieront loyalement jusqu’à la mort.
Ils supplient très humblement le roi qu’il lui plaise avancer sa venue par deçà en toute célérité possible ; car s’il eût plu à Dieu qu’il y fût venu plutôt, ainsi que déjà par deux fois je l’en avais supplié par des ambassadeurs et des messagers, les inconvénients ne seraient pas tels qu’ils sont.
Donné à Paris le XVIe jour de juillet, l’an MCCCCXXIX.
Ces aveux de Bedford doivent être pris en grande considération dans l’appréciation des événements. Le dessein de Charles VII est de se porter sur Paris aussitôt après le sacre, et il a espérance de réussir. Le duc de Bourgogne est le seul qui soit un obstacle sérieux à son plein triomphe. Sans lui c’en était fait de Paris et de tout le remanent.
Le jour où le héraut porteur de ces nouvelles prenait le chemin de Londres, le duc de Bourgogne arrivait à Laon, et envoyait ses ambassadeurs à Reims. Un effet de son double jeu était la conclusion d’une trêve de quinze jours, sur laquelle la Pucelle, dans sa lettre du 5 août aux habitants de Reims, s’exprimait en ces termes qu’il faut recommander à ceux qui s’obstineraient encore à faire finir la mission au sacre :
Des trêves qui sont ainsi faites je ne suis pas contente, et je ne sais si je les tiendrai, et si je les tiens ce sera uniquement pour garder l’honneur du 550roi.
Ainsi qu’elle le disait à Châlons, elle avait à combattre un ennemi plus dangereux que les armées anglo-bourguignonnes : la trahison, fille de l’ambition et plus encore de l’envie.
III. Le roi sur le continent dès le 23 avril 1430. — Les hommes d’armes engagés pour l’y accompagner refusent de s’embarquer. — Édit du 3 mai pour les y contraindre. — Édit du 12 décembre contre les soldats anglais qui désertent et repassent en Angleterre.
Sacré à Londres le 6 novembre 1429, le roi de huit ans fut amené en France et aborda à Calais le 23 avril 1430. Il ne devait pas venir seul ; une armée devait le joindre à Calais le 1er mai. Capitaines et soldats avaient pris leurs endentures, c’est-à-dire leurs engagements. Mais, le moment venu, ils vinrent en petit nombre et beaucoup d’entre eux firent défaut ; ils se cachaient. Rymer, dans le titre mis en tête de la pièce qui va être traduite, nous dit que la cause de leurs tergiversations, c’était la terreur inspirée par les incantations de la Pucelle. De proclamationibus contra capitaneos et soldarios tergiversantes incantationibus Puellæ terrificatos. Le nom de la Pucelle ne se trouve pas dans l’édit. Un des plus récents et des bons historiens de Jeanne d’Arc, M. l’abbé Debout, ne croit pas au bien fondé de ce titre donné par le grand annaliste anglais. À son avis, l’armée anglaise ne regardait pas la Pucelle comme une incantatrice, mais plutôt comme une envoyée du Ciel. Ce qui est indubitable, c’est la terreur inspirée par la Libératrice aux soldats anglais. Une foule de documents de provenance bien différente sont unanimes pour attester le fait. Bedford dans la lettre à Charles VII présente Jeanne comme adonnée à la superstition, c’est-à-dire à la magie. Il était trop religieux pour la combattre, si à ses yeux elle avait été évidemment suscitée par le Ciel.
Le lecteur vient de voir comment, à la suite de la délivrance d’Orléans, Bedford s’était hâté d’envoyer des ordres pour arrêter les déserteurs dans les ports de la Normandie. À la date du 3 mai 1430, c’est un édit royal rendu contre les officiers et les soldats infidèles à leur engagement, qui refusaient de passer en France où le roi se trouvait depuis le 23 avril. Voici la traduction du texte donné par Rymer.
Édit du roi d’Angleterre contre les soldats qui refusaient de passer en France, 3 mai 1430
Le roi aux vicomtes de Londres, salut. Plusieurs capitaines et soldats devaient passer la mer avec nous, et nous escorter dans notre présent voyage. Au terme des endentures signées entre nous et nos capitaines, ils devaient le 1er mai dernier faire leurs montres, et à la suite être à notre service pour le temps de leur engagement. Or, l’on nous apprend qu’ils se retardent et tergiversent dans la cité de Londres, à notre grave préjudice et mépris, contre les clauses de leurs retenues, exposant à un manifeste péril, autant qu’il est en eux, notre personne en 551ce moment sur le continent, le pays et nos sujets de par ici. Voulant mettre un terme à ce pervers désordre, qui est un mépris de notre autorité, un préjudice pour notre cause, nous vous enjoignons le plus étroitement qu’il est en nous, nous vous commandons qu’aussitôt après la lecture des présentes, vous fassiez proclamer en notre nom dans la ville susdite, dans ses faubourgs, sur toutes les places où vous le jugerez plus expédient, que tous et chacun de ces capitaines et soldats, présents dans la ville, ou en voie de s’y rendre, de quelque état, grade et condition qu’ils soient, qui sont retenus pour faire avec nous le voyage sur le continent, aient à se rendre aux côtes de la mer, à Sandwich, ou à Douvres, et cela sans délai, sans retard pour leur équipement, l’équipement de leurs chevaux, et leurs harnais ; qu’avec toute la célérité possible, ils se rendent, se hâtent et s’empressent autour de notre personne, sous peine d’être punis de la confiscation de leurs chevaux et harnais, et d’être emprisonnés selon notre volonté ; que tous ceux qui, au lendemain du jour où vous aurez fait cette proclamation, sans notre licence, ou sans la licence de notre cher oncle Humphrey, duc de Glocester, gardien d’Angleterre, licence donnée par écrit, renfermant les raisons de leur retard, munie de notre sceau ou du sceau du prince gardien, que tous ceux que vous trouverez ainsi en retard à Londres, soient immédiatement saisis et arrêtés avec leurs chevaux et harnais, qu’ils soient emprisonnés, que les chevaux et harnais soient mis sous sûre garde, jusqu’à ce que nous croyions devoir ordonner différemment de leur libération.
Exécutez ponctuellement ces ordres conformément à l’amour que vous avez de notre honneur, et au soin que vous avez d’éviter notre puissante indignation.
Témoin, Humfroy, duc de Glocester, gardien d’Angleterre, à la cité royale de Cantorbéry, 3 mai624.
Si semblable édit força les récalcitrants à s’exécuter, il n’eut pas la puissance de leur faire attendre la fin de leurs engagements. L’édit suivant semble prouver qu’ils désertaient en masse, puisque c’est sur cinq des ports d’Angleterre qu’ordre est donné de les arrêter. Jeanne était cependant dans les fers depuis six mois et plus, et probablement à Rouen ou tout au moins en voie de s’y rendre. Mais la terreur qu’elle inspirait n’avait pas disparu ; aussi l’annaliste anglais donne-t-il pour titre à l’édit qui va être traduit : Ordre d’arrestation des déserteurs abattus par les vaines frayeurs de la Pucelle (De fugitivis ab exercitu, quos terriculamenta Puellæ exanimaverant, arrestandis).
Ordre d’arrestation des déserteurs abattus par les vaines frayeurs de la Pucelle, 12 décembre 1429
Henri, par la grâce de Dieu, roi d’Angleterre et de France, seigneur 552d’Irlande, au vicomte de Kent, salut. Beaucoup (quam plures) de nos hommes liges et de nos sujets, venus à notre suite dans notre royaume de France, à notre service, tant pour la garde de notre personne que pour celle de cette contrée, se retirent, bien plus, ont passé de France dans notre royaume d’Angleterre, avant le temps convenu, sans licence de notre part, par fraude, subrepticement et iniquement. Les désertions continuent, au péril, autant qu’il est en eux, de laisser sans aucune défense notre personne, et notre royaume de France. Voulant obvier à ces coupables infidélités de nos hommes liges et de nos sujets, pourvoir sur ce point à notre sécurité et à la sécurité de notre royaume de France, nous vous enjoignons le plus étroitement possible, nous vous commandons fortement d’arrêter et d’enchaîner tous ceux de nos hommes liges et de nos sujets, qui sont venus de France en Angleterre sans notre spéciale licence, ainsi que nous l’avons déjà indiqué ; arrêtez-les partout où vous pourrez les trouver dans votre bailliage, dans des lieux de franchise ou hors franchise, et une fois arrêtés, menez-les, ou faites-les conduire sans délai à notre conseil d’Angleterre, pour y répondre sur les points spécifiés. Exécutez ponctuellement cet ordre en proportion de l’amour et de l’affection que vous avez pour la sécurité de notre personne et de la crainte d’encourir notre puissante indignation.
Témoin Humphrey, duc de Glocester, gardien d’Angleterre, à Wyx, le 12 décembre, de notre règne le neuvième.
De semblables édits sont envoyés à la même date aux vicomtes ci-dessous : le vicomte de Norfolk et Suffolk ; le vicomte de Londres, d’Essex et de Sussex, le vicomte de Southampton, au constable du château royal de Douvres, gardien des cinq ports du roi et à son lieutenant625.
IV. Une conjuration dans Paris, d’après une lettre de grâce accordée à l’un des conjurés
Détails sur une conspiration ourdie à Paris pour livrer la ville à Charles VII, d’après une lettre de rémission accordée à l’un des conjurés. — La Pucelle y fait allusion dans une de ses lettres. — Noms de quelques conjurés exécutés. — Le seigneur de l’Ours.
Chuffart, la Chronique des Cordeliers et Fauquembergue nous ont parlé d’une conjuration ourdie en mars à Paris pour introduire Charles VII dans la capitale. Il est vraisemblable que Jeanne d’Arc faisait allusion à ce projet qui fut sur le point d’aboutir, lorsque, le 16 mars, elle écrivait aux habitants de Reims :
Je vous manderais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux ; mais je craindrais que les lettres ne fussent prises en chemin, et que l’on ne vit lesdites nouvelles.
553Les détails du complot nous sont fournis par une lettre de rémission accordée à l’un des conjurés. Le Père Stevenson l’a publiée dans ses Letters and Papers (t. I, p. 34-50), et M. Longnon l’a reproduite dans Paris sous la domination anglaise. Elle se rattache à l’histoire de l’Héroïne, voilà pourquoi elle est ici reproduite malgré sa longueur.
Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d’Angleterre, savoir faisons à tous présents et à venir, que nous avons reçu l’humble supplication de Jean de Calais, prisonnier en notre Châtelet de Paris. Elle contenait qu’il y a comme un mois environ, avant ce présent temps de carême, Jacques Perdriel avait par plusieurs fois et à diverses instances abordé ledit suppliant, et entre autres choses l’avait requis et lui avait demandé s’il voudrait être de son alliance dans laquelle se trouvaient plusieurs autres qui avaient intention de mettre dans cette bonne ville de Paris celui qui se dit Dauphin et ses gens, nos ennemis et adversaires. Pour émouvoir ledit suppliant à ce parti, il lui rappela et lui mit sous les yeux comment il avait été mis en prison seulement pour avoir parlé de paix, et dit quelques paroles de nos amés et féaux les gens de notre grand conseil en France ; il ajouta que le Dauphin, que ledit Perdriel appelait roi, voulait faire une abolition (amnistie) générale ; ce dont plusieurs de l’alliance de Perdriel et d’autres étaient bien contents.
Après cela le suppliant lui demanda la manière dont on pourrait faire et bailler l’entrée susdite à nos ennemis. Perdriel lui dit qu’il y avait beaucoup de gens de son alliance, qu’ils feraient publier par les carrefours de la ville l’amnistie à son de trompe, spécialement un jour de dimanche à la porte Baudet, à l’heure où il y aurait grande foison de laboureurs, et qu’il ne faisait nul doute que le peuple ne se tournât avec eux. Cela fait, ils iraient gagner la porte Saint-Antoine, et par icelle ils mettraient nos ennemis dans la ville. Alors le suppliant répondit à Perdriel que c’étaient, là propos de commères, et que cela ne se pouvait ainsi faire ; car lorsqu’ils compteraient se trouver vingt ensemble, ils ne seraient pas six. Perdriel lui dit que ce n’était qu’un avis, quoique plusieurs fussent de ce sentiment ; et le suppliant lui répondit qu’à faire et bailler l’entrée de la manière ci-devant exposée, il ne serait point avec eux. Alors Perdriel, qui par avant avait dit au suppliant que le Dauphin et notre très cher et très aimé oncle le duc de Bourgogne devaient se trouver à Laon auprès de deux légats que Notre Saint-Père devait y envoyer pour les mettre d’accord, et que celui des deux qui refuserait de faire la paix serait excommunié de la bouche du Saint-Père, dit au suppliant qu’on attendrait encore, jusqu’à ce qu’on eût réponse de ce qui serait fait par lesdits légats ; et, sur ce, ils se séparèrent l’un de l’autre.
Environ quinze jours après, Perdriel alla trouver le suppliant dans 554sa maison, lui dit qu’un messager dont il lui avait parlé d’autres fois était revenu pour trouver la manière de faire ladite entrée, et lui demanda s’il voulait se mettre de son parti, qui était celui de plusieurs autres. Le suppliant répondit que oui, s’il y avait des gens notables qui s’en entremissent. Perdriel lui dit que plusieurs personnes de pratique et d’autres états de bonne et grande autorité, parmi lesquels il en nomma quelquesuns, s’en mêleraient, et en outre, afin que ledit suppliant fût plus sûr de la besogne, et pour aviser la manière de faire cette entrée, Perdriel voulut que le messager parlât au suppliant ; sur quoi ils demeurèrent d’accord qu’il irait à Saint-Merry, où Perdriel ferait aller icelui messager, et de là ils iraient en la maison du suppliant. Ce qui fut fait. Quand ledit messager, qui était très bien et proprement habillé en état de laboureur, fut en l’hôtel du suppliant, il lui dit qu’il était religieux Carme, et que Perdriel l’envoyait vers lui ; que ni le Dauphin qu’il nommait roi, ni ceux de son conseil, ne le voulaient croire de la mission qu’il avait remplie de la part d’icelui Perdriel et autres touchant l’entrée devant dite, s’ils n’avaient lettres de chacun d’eux, et il requit ledit suppliant de vouloir faire une lettre ; à quoi celui-ci répondit qu’il ne ferait pas de lettre de sitôt, qu’il s’en rapportait à Perdriel de ce qu’il en ferait, et tiendrait le même chemin que lui. Le Carme quitta le suppliant en disant qu’il retournerait vers Perdriel, et que par lui il lui ferait savoir ce dont ils demeureraient d’accord, et qu’il enverrait dire par un laboureur, à Perdriel, le jour, l’heure et la manière dont nosdits ennemis voudraient faire ladite entrée.
Sur cela, le premier ou second dimanche de ce carême, le suppliant ne sait lequel, Guillaume de Loir, orfèvre, alla devers lui en son hôtel disant que Perdriel lui faisait dire que le laboureur dont il lui avait parlé autrefois était venu. Le suppliant, qui n’avait jamais parlé audit Guillaume de ce que dessus, lui dit qu’il ne savait pas ce qu’il voulait dire, et Guillaume lui répondit qu’il enverrait Perdriel lui parler. Et comme le lendemain, les serviteurs du suppliant lui dirent que Perdriel l’avait demandé, il alla à sa maison et lui parla à son comptoir, Guillaume de Loir étant présent. Perdriel lui dit que le Carme qui autrefois lui avait parlé avait apporté une abolition du Dauphin notre adversaire par laquelle tout était pardonné, que Perdriel et plusieurs autres étaient d’avis qu’un jour de dimanche on la lut à son de trompe à la porte Baudet, en présence de soixante ou quatre-vingts hommes de leur alliance. Après cette publication, eux et le peuple qui se joindrait à eux iraient gagner la porte Saint-Antoine, pour mettre et bouter par cette porte dans la ville nos ennemis et adversaires qui seraient en embuscade près de là. Quelques-uns opinaient que certain nombre de gens fussent en embuscade à maisons prochaines de la porte de Bordelles pour la gagner 555soudainement, et par ce moyen faire ladite entrée par icelle : il semblait aux autres que le plus expédient serait que quatre-vingts ou cent Écossais, habillés comme les Anglais, portant la croix rouge, vinssent par petits troupeaux ou compagnies par le droit chemin de Saint-Denis en cette ville, et qu’en amenant de la marée ou du bétail ils entrassent adroitement en la porte, et puis se rendissent maîtres des portiers ; alors une autre partie de nos ennemis, qui seraient embusqués près de là, viendraient avec puissance pour entrer dans cette dite ville, et en avoir la maîtrise.
Et après cela Perdriel demanda au suppliant et à Guillaume de Loir de quelle opinion ils étaient, lesquels dirent qu’il leur semblait que ce serait le mieux de faire ladite entrée par cette porte Saint-Denis en la manière dessusdite, encore que sur ce ils ne prirent pour lors aucune conclusion. Mais Perdriel et Guillaume montrèrent au suppliant deux cédules qu’ils avaient faites pour envoyer à notre adversaire et à ceux de son conseil ; l’une était grande, écrite en parchemin, l’autre petite, en papier, et pour ce qu’elles ne plurent pas au suppliant, il en fit une autre petite qu’il bailla à Perdriel et à Guillaume, lesquels dirent qu’ils montreraient icelles cédules à leurs autres compagnons, pour aviser laquelle serait la meilleure.
Le lendemain, bien matin, Guillaume, le Carme dessusdit, et deux autres compagnons, laboureurs ou en habits de laboureurs, que le suppliant ne connaissait pas, allèrent vers lui en sa maison, et lui portèrent l’une des trois cédules, il ne sait au vrai laquelle, mais toutefois il la signa le premier, puis la bailla à Guillaume, qui promit de la faire signer à d’autres de leur alliance, desquels il nomma quelques-uns ; et cela fait, les dessusdits se départirent d’avec lui, et au surplus il ne sait ce que ledit Guillaume fit de ladite cédule, car depuis il ne vit plus ledit Carme. Cette cédule contenait en effet créance pour le porteur d’icelle, et était ladite créance telle, c’est à savoir que ledit Carme était chargé de dire à notre adversaire et à ceux de son conseil que pour faire l’entrée convenue, ils élussent des trois voies ci-devant exposées celle qui leur semblerait plus convenable, et qu’ils mandassent la manière, l’heure et le jour où ils voudraient qu’elle fût exécutée.
Avec cela Perdriel et Guillaume de Loir dirent au suppliant que Pierre Morant, procureur en notre Châtelet de Paris, et Jacquet Guillaume demeurant à l’Ours, à ladite porte Baudet, étaient consentants avec eux de faire l’entrée devant dite, et qu’ils avaient avec eux quantité de gens d’icelle porte Baudet et des environs.
Et trois ou quatre jours après, Morant rencontra en Grève ledit suppliant et lui parla de la matière, disant qu’il avait parlé à Perdriel, vu 556une cédule que le suppliant avait signée, qu’à ce qu’il disait lui Morant avait semblablement signée ; il lui raconta que le dimanche suivant il voulait être à déjeuner à la Pomme de Pin, en la Cité, où devaient se rencontrer maître Jean de La Chapelle et Regnault Chavin qui étaient pareillement consentant de ladite affaire, pour avoir avis sur ce qu’il y aurait à faire sur cette entreprise. Et parce qu’il lui dit qu’il ne pourrait y être, ils se séparèrent sur ce. Mais un jour ou deux après, Jean Morant dit au suppliant qu’au déjeuner indiqué, il avait été conclu qu’ils prendraient la voie avisée de faire l’entrée par la porte Saint-Denis, en la manière autrefois pourparlée entre eux ; le suppliant irait aux champs hors de ladite porte, porterait pour enseigne un panon blanc, et irait dire à nos ennemis ce qu’ils devraient faire pour entrer ; Guillaume se tiendrait à la porte pour le leur dire semblablement quand ils arriveraient ; Morant et les gens qu’il avait avec lui seraient ès tavernes de la rue Saint-Denis, rapprochées de cette porte, pour saillir promptement dehors, et aider nos ennemis aussitôt qu’ils seraient entrés. Le suppliant en fut d’accord ; il dit que dès le matin où la besogne devrait être faite et exécutée, il irait dehors et ferait semblant d’aller voir ses vignes à La Chapelle SaintDenis. Et encore qu’il n’y eût pas de jour fixé d’avance et déterminé pour faire icelle entrée, toutefois ils s’attendaient tous que le dimanche suivant elle fût faite, et que ledit Carme revînt, ou envoyât dire la manière et ce que nos ennemis voudraient faire.
Mais, vu la prise et l’emprisonnement d’un autre Carme qui de présent est prisonnier en cette ville, l’entreprise fut et a été retardée. Si elle eût été mise à exécution, comme ils l’avaient conclu, le suppliant avait volonté et propos de porter la croix droite pareillement comme nos ennemis ; il eût crié : la Paix ! et eût aidé de son pouvoir à ceux qui eussent fait ladite entrée, ainsi que les autres de son alliance. Sur ce fait, ledit suppliant a eu conversations avec d’autres, nommés au procès de sa confession, pour savoir si avec lui et les dessusdits ils voudraient consentir à faire l’entrée et la besogne dessusdite ; et par son moyen quelques-uns d’entre eux y ont consenti. Pour raison et à l’occasion de ces choses, et d’autres déclarées plus à plein au procès de sa confession dessusdite, icelui suppliant a été pris et mené prisonnier en notre Châtelet où il est encore détenu à présent en grande pauvreté et misère de son corps, en péril de bientôt finir misérablement ses jours, si par nous il n’est pas sur ce point pourvu d’un remède gracieux et convenable ; remède qu’il requiert humblement, attendu que, dans la confiance que le cas lui serait par nous remis et pardonné, il l’a volontairement reconnu et confessé à quelques-uns de nos conseillers, qui de ce l’en requéraient instamment, promettant de faire leur loyal devoir envers nous ou les gens de notre 557conseil pour lui faire avoir le pardon ; et qu’il a toujours été homme de bonne vie, renommée et honnête conversation, sans avoir été atteint ou convaincu d’aucun autre vilain cas ou reproche.
Pour ce est-il que nous, voulant préférer miséricorde à rigueur de justice, par l’avis et délibération des gens de notre conseil, avons remis, quitté et pardonné audit suppliant lesdits cas, tant en considération des choses dessusdites, comme pour certaines autres causes justes et raisonnables, touchant le bien de nous et de notre seigneurie, qui ont mû et meuvent les gens de notre conseil ; par ces présentes, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous remettons, quittons et pardonnons le fait et le cas dessusdits, et autres déclarés en sa confession, avec toute peine, amende et offense corporelle, criminelle et civile, que pour raison et à l’occasion de ce qui est dit, il peut ou pourrait avoir encourues envers nous et envers la justice ; nous l’avons restitué, et le restituons à sa bonne réputation et renommée, au pays, à ses biens non confisqués, imposant sur ce silence perpétuel à notre procureur présent et à venir, et à tous les autres auxquels il appartiendra de faire punir, connaître, juger et déterminer sur le fait de ceux qui seraient trouvés coupables de la conspiration ou entrée dont il est fait mention ; à notre prévôt de Paris et à son lieutenant général présent et à venir, et à chacun d’eux ; bien plus à lui il appartiendra que de notre présente grâce, rémission et pardon, ils fassent, souffrent, et laissent ledit suppliant jouir et user pleinement et paisiblement, sans le molester ni souffrir qu’il soit aucunement molesté, travaillé ou empêché à ce sujet, présentement, ou pour le temps à venir.
Mettez, ou faites mettre à pleine délivrance incontinent et sans délai son corps emprisonné pour cela, ainsi qu’il est dit, ses biens pris, arrêtés ou empêchés pour semblable cause.
Et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel à ces présentes, sauf en autres choses notre droit, et celui d’autrui en toutes.
Donné à Paris le cinquième jour d’avril, l’an de grâce mil CCCCXXIX avant Pâques et le VIIIe de notre règne.
Ainsi signé : Par le roi, à la relation du grand conseil,
J. de Lurraise.
Fauquembergue a noté dans les registres du parlement, à la date du 8 avril, l’exécution de six conjurés, parmi lesquels un procureur au Châtelet, et un clerc de la cour des comptes. Perdriel parvint à s’échapper. Il n’en fut pas ainsi d’un autre conjuré, nommé dans la lettre de rémission, Jacquet Guillaume, demeurant à l’Ours, qui semble avoir été spécialement 558cher à la Libératrice. C’est sans doute de lui qu’elle parlait l’année suivante, à la séance du 14 mars, quand elle disait avoir pensé à échanger Franquet d’Arras, contre un homme de Paris, seigneur de l’Ours ; mais qu’ayant appris que ce dernier était mort, elle avait laissé la justice suivre son cours à l’égard du brigand Franquet.
Quoique la Pucelle ne soit pas nommée dans les pièces précédentes, il est indispensable d’en tenir compte pour débrouiller bien des obscurités de l’histoire de convention que l’on nous a léguée. Les documents qui vont suivre la regardent immédiatement.
V. Quittance donnée par Cauchon pour les frais d’un voyage du 1er mai au 30 septembre entrepris dans les intérêts de la cour anglaise, et notamment pour les affaires de la Pucelle. — Questions que fait naître cette pièce.
Indemnité donnée à Cauchon pour cent-cinquante-trois jours (cinq mois) qu’il a passés en voyages et en négociations, spécialement sur le fait de la Pucelle. — Sa quittance. — Quicherat a fait sortir, en l’imprimant, cette intéressante pièce de l’obscurité de l’inédit où elle a reposé quatre siècles. Le parchemin original se trouve à la Bibliothèque nationale, dans la collection Gaignières (Titres scellés des évêchés, t. IV).
Nous, Pierre, évêque et comte de Beauvais, pair de France, vidame de Gerberoy, conseiller du roi notre sire, confessons avoir eu et reçu de Pierre Sureau, receveur général de Normandie, la somme de sept-cent-soixante-cinq livres tournois, qui due nous était, pour sept-vingt-treize jours, que nous affirmons avoir vaqué au service du roi notre seigneur et pour ses affaires, tant en la ville de Calais, comme en plusieurs voyages, en allant devers Mgr le duc de Bourgogne et devers messire Jean de Luxembourg, comte de Guise, en Flandre, au siège devant Compiègne, à Beaurevoir, pour le fait de Jeanne que l’on dit la Pucelle, comme pour plusieurs autres besognes et affaires du roi notredit seigneur, et aussi en la ville de Rouen, par le mandement du roi notredit seigneur et de son grand conseil, iceux sept vingt treize jours commençant le premier jour de mai [mil] quatre cent trente et finissant le dernier jour de septembre suivant, dernier passé inclus, au prix de cent sols tournois par jour, à nous ordonnés, pour être pris et obtenus sur ladite recette [de Normandie], pour la moitié de dix livres tournois par jour à nous ordonnés et taxés par le roi, notredit seigneur, pour chacun des jours que nous avons vaqué et vaquerons pour ses affaires au voyage en quoi nous sommes présentement, et jusqu’à notre retour en la ville de Paris, comme il appert par les lettres de taxation du roi, notredit seigneur, données le XIVe jour du mois de mai, expédiées par le trésorier et général gouverneur des finances de Normandie.
559De laquelle somme de sept-cent-soixante-cinq livres tournois nous nous tenons pour content et bien payé, et en quittons le roi notredit seigneur, ledit receveur général et tous autres. En témoin de ce, nous avons mis à ces présentes notre signet et sceing manuel, le dernier jour de janvier, l’an mil quatre cent et trente (a. st.).
✝ P., Episcopus Belvacensis.
Il serait intéressant de connaître par le détail l’itinéraire de cet agent si dévoué à l’Angleterre. Nous savons qu’en 1428 il était chargé de prélever l’impôt mis sur la Champagne pour réduire Mouzon, Vaucouleurs et quelques autres places qui, aux bords de la Meuse, tenaient encore pour Charles VII. En 1429, quinze jours environ après la délivrance d’Orléans, l’évêque de Beauvais était à Reims, car il est marqué comme ayant porté le Saint-Sacrement à la Fête-Dieu626. Quatre jours après il était à Châlons, dont depuis longtemps il était archidiacre627. Le 23 juin il rentrait à Reims628. Il ne semble pas douteux qu’il voyageait ainsi hors de son diocèse pour conserver sous la domination anglo-bourguignonne les pays que la Pucelle devait traverser pour conduire le roi à Reims. Les chroniqueurs nous ont dit que ces villes avaient renouvelé leur serment de fidélité au traité de Troyes. N’est-ce pas à son instigation ?
L’arrivée de Jeanne aux bords de la Marne et de la Seine en avril 1430 produisit grand émoi à Paris, et sur les frontières des pays encore soumis à la domination anglo-bourguignonne. Cauchon se met en voyage dès le 1er mai. Il se rend à Calais d’abord ; le roi d’Angleterre y était arrivé dès le 23 avril ; le prélat a dû y aller faire sa cour. Il dit qu’il a été ensuite vers le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg ; mais l’un et l’autre étaient occupés au siège de Compiègne, ou tout au moins à s’emparer des avant-postes. Si Jeanne, comme l’affirment quelques Chroniques, a été vendue par Flavy, le négociateur serait-il intervenu dans le marché ? Les antécédents nous autorisent à poser la question, encore que nous ne puissions pas y répondre. Après un voyage en Flandre, le voilà de nouveau au siège devant Compiègne. Il y était certainement le 14 juillet ; c’est là qu’il fait sommation à Luxembourg et au duc Philippe d’avoir à livrer la captive. La dame et la tante de Luxembourg s’opposaient à l’infamie du mari et du neveu. Serait-ce pour triompher de leur résistance qu’il se serait rendu à Beaurevoir ? Il indique encore dans sa quittance qu’il a été à Rouen. Les États y étaient réunis au mois d’août ; et ils ont voté dix-mille livres pour l’achat de la Pucelle. Était-ce encore pour les 560affaires de la Pucelle qu’il s’est rendu dans cette ville ? L’acompte d’un voyage qui ne semble pas encore à sa fin est du dernier jour de septembre. Or, à cette date, d’après le livre des comptes de Tournay, la victime était livrée ; elle avait quitté Beaurevoir, elle était à Arras. La quittance elle-même nous autorise à poser ces questions, puisque la seule affaire spécifiée comme ayant fait l’objet de cet itinéraire de cinq mois, c’est le fait de Jeanne que l’on dit la Pucelle.
VI. La Normandie s’impose pour payer le prix d’achat de la Pucelle. — Cette dépense regardée comme la plus urgente de toutes. — Espèces d’or prises avec charge de remboursement dans la cassette royale. — Caractère de grandeur empreint dans toutes les circonstances de la vente de la Pucelle.
Nous avons plusieurs pièces authentiques sur la manière dont s’est effectué le payement de l’achat de la Pucelle. Quicherat les a reproduites dans toute leur étendue629. Il suffira de donner les passages dans lesquels intervient le nom de la martyre.
Le premier, en date du 3 septembre 1430, est tiré d’une circulaire du trésorier général Thomas Blount, et de Pierre Sureau, receveur général des finances en Normandie. Voici le texte :
Thomas Blount, chevalier, trésorier et général gouverneur des finances du roi notre sire en Normandie, et Pierre Sureau, receveur général desdites finances, commissaire du roi notredit seigneur en cette partie, aux élus sur le fait des aides à Argentan et Exmes, et au vicomte dudit lieu, ou à leurs lieutenants, salut.
Reçues par nous les lettres du roi notredit seigneur, données à Rouen, le second jour de ce présent mois de septembre, par lesquelles il nous est mandé et commis d’asseoir, faire cueillir et lever et recevoir dedans le (d’ici au) dernier jour d’icelui mois la somme de quatre-vingt-mille livres pour le premier payement de l’aide de VIxx mil (120 000) livres tournois octroyés au roi notredit seigneur par les gens des trois États du duché de Normandie,… en l’assemblée faite à Rouen au mois d’août passé, pour tourner et convertir, c’est à savoir dix-mille livres tournois au payement de l’achat de Jeanne la Pucelle que l’on dit être sorcière, personne de guerre, conduisait les ostz (armées) du Dauphin, etc.
Ainsi c’est bien exprès, la première dépense à laquelle doit pourvoir l’aide extraordinaire votée par les États normands, celle qui passe même avant le recouvrement de Louviers, c’est de payer l’achat de Jeanne la Pucelle. Elle a été bien réellement vendue, puisqu’elle a été achetée ; la renommée publique en fait une sorcière ; c’est elle qui conduit les armées du roi.
561La cassette royale s’est momentanément dépouillée de ses plus belles espèces pour donner pleine satisfaction au vendeur. C’est ce que nous apprend le reçu suivant du gardien de cette cassette.
Sachent tous que je, Jean Bruyse, écuyer, garde des coffres du roi notre sire confesse avoir eu et reçu de Pierre Sureau, receveur général de Normandie, la somme de cinq-mille-deux-cent-quarante-neuf livres, dix-neuf sous dix deniers obole tournois pour le pourpaiage (reddition) et restitution de deux-mille-six-cent-trente-six nobles d’or de deux sous cinq deniers sterling, monnaie d’Angleterre, qui par lettres du roi notredit seigneur, données à Rouen le XXe jour d’octobre dernier passé, expédiées par Monseigneur le trésorier de Normandie, m’ont été ordonnés être payés et (m’ont été) restitués, par ledit receveur ; pour ce que, par l’ordonnance du roi notredit seigneur, je les avais baillés des deniers de ses dits coffres et trésor, pour employer en certaines de ses affaires touchant les dix-mille livres tournois payées par ledit seigneur pour avoir Jeanne qui se dit la Pucelle, prisonnière de guerre ; lesquels ont été évalués à la somme de cinq-mille-deux-cent-quarante-neuf livres dix-neuf sous, dix deniers obole tournois, à moi payée comptant, c’est à savoir en deux-cents nobles d’or, et le demeurant en monnaie ; je suis content et bien payé, et en quitte par ces présentes, le roi notredit seigneur, ledit receveur et tous autres. Et en témoin de ce, j’ai signé cette présente quittance de mon seing manuel et scellée de mon signet le VIe jour de décembre, l’an mil CCCC trente.
Ainsi signé : Johan Bruyse, avec paraphe630.
Le contrat stipulait-il que le payement serait effectué en espèces d’or ?
Est-ce une gracieuseté de l’acheteur ? Aurait-on voulu faciliter le transport de la somme ? Peu importe le ressort mis en jeu par la Providence pour imposer au contrat ce nouveau caractère de grandeur. Si le Seigneur de Jeanne a voulu que sa fiancée fut vendue comme il l’a été lui-même, il a imprimé au contrat un caractère de solennité qu’il n’a pas voulu pour lui. Judas conclut son marché clandestinement, à vil prix, le prix d’achat d’un esclave. La Vente de la Pucelle est l’objet de longues négociations ; le corps savant de l’époque, l’Université de Paris intervient pour peser sur le vendeur ; le prix c’est le prix que l’on paye pour un roi prisonnier ; une grande province s’impose afin de parfaire la somme ; et le métal est un métal deux fois royal, puisque c’est de l’or, et un or qui sort de la cassette du roi.
562Il ne nous reste plus qu’à entendre le grand homme politique de l’Angleterre à cette époque, confesser dans un document officiel que la fille de Jacques d’Arc a arraché la France à l’Angleterre.
VII. Témoignage rendu à l’intervention de la Pucelle par Bedford. — Discussion critique du texte.
Les historiens citaient à l’envi quelques lignes de Bedford disant que les affaires d’Angleterre avaient prospéré en France jusqu’à l’arrivée d’un suppôt d’enfer nommé la Pucelle. Dans quelle circonstance le régent avait-il écrit ces lignes ? on l’ignorait. On renvoyait à Rymer ; or Rymer assigne au passage cité une date impossible, l’année 1428, alors que la Pucelle n’était connue qu’à Domrémy.
Frappé de cette anomalie, M. l’abbé Debout passa en Angleterre, compulsa les archives de 1429, 1430, 1431 et acquit la conviction que non seulement la pièce ne s’y trouvait pas, mais qu’elle n’y a jamais été. La publication de cette observation atteignait tout à la fois la valeur du document et l’autorité du célèbre annaliste anglais Rymer. Des recherches ultérieures furent faites, et, au grand plaisir de M. Debout lui-même, elles ont fait mettre la main sur le document qui par sa vraie date n’en acquiert que plus de valeur. C’est ce que fait ressortir le scrupuleux chercheur dans sa plaquette : Appréciation du duc de Bedford sur Jeanne d’Arc et son œuvre. La pièce existe aux Archives anglaises (Bibl. cott. Titus, E, 5) ; elle était même imprimée dans les rotuli parlamentorum, appendice du tome V (p. 435). Bedford l’écrivit non pas lorsque Jeanne d’Arc était sur la scène, mais quatre ans après son supplice, alors que la première impression était dissipée, et qu’il examinait froidement la cause du revirement de fortune subi par l’Angleterre. Il est manifeste que l’appréciation du grand politique n’en a que plus de poids. C’est un rapport fait au roi sur la situation de la France anglaise, terminé par la demande d’une diminution d’impôts que les peuples ne peuvent plus supporter. Le conseil délibéra sur ce rapport le 14 juin de la douzième année du règne de Henri VI. Henri VI ayant été proclamé roi d’Angleterre le 1er septembre 1422, nous sommes amenés au 14 juin 1434. On devait peu faire attendre au conseil royal de Londres les rapports et les demandes du régent de France. On en peut conclure que le régent aura rédigé et remis ce magnifique témoignage rendu involontairement à la Libératrice dans les derniers jours de mai, c’est-à-dire à l’anniversaire du martyre.
L’élégante traduction que l’on va lire est due à la plume de M. Chaulin, un de ces dignes magistrats qui sont descendus de leur siège, alors que l’on a voulu y faire asseoir l’arbitraire et la tyrannie.
563Témoignage aussi explicite qu’involontaire du régent Bedford en faveur de la Pucelle
Texte original : Pièce justificative N.
Mon très redouté et souverain seigneur,
Plaise à Votre Altesse de vouloir bien se souvenir qu’à une époque récente, je lui ai rendu compte de mes actes comme Régent résidant dans son royaume de France, par un mémoire précis, divisé en un certain nombre d’articles : je craignais d’avoir perdu la bienveillance de Votre Altesse et la faveur dont je jouissais auprès d’Elle, et dans l’espoir de me disculper, si quelque faux rapport avait été fait contre moi par des malveillants qui essayeraient de ternir mon nom et ma réputation, j’ai tenu à vous présenter humblement un compte rendu ou rapport, sur ma conduite et la direction que j’ai donnée à votre royaume de France.
Dans ce rapport, où sont consignés tous les faits relatifs à la guerre qui a désolé votre royaume pendant votre règne, j’ai constaté que tout d’abord nous avions traversé une heureuse période, où de grandes actions ont été accomplies par vos fidèles hommes d’armes et vos serviteurs, parmi lesquels j’étais, et ce, par la grâce de Dieu. Après la mort de Monseigneur votre père, que Dieu absolve, nous avons remporté des victoires en votre nom, et combattu pour vous dans votre lutte contre vos ennemis : les territoires soumis à votre obédience se sont notablement accrus, votre autorité a été reconnue par une grande partie de la province de Brie, par la Champagne, l’Auxerrois, le Donziais, le Mâconnais, l’Anjou, le Maine, et tout prospérait pour vous en France, jusqu’à l’époque du siège d’Orléans, commencé sur l’avis d’un conseiller funeste, Dieu sait qui ! Alors, il arriva par la main de Dieu, ce me semble, un coup terrible porté à votre peuple, après l’aventure dont la personne de mon cousin Salisbury eût à souffrir, que Dieu l’absolve. Notre peuple se trouvait rassemblé fort nombreux à Orléans, et selon moi ses malheurs eurent surtout pour causes ses propres fautes et ses erreurs :
On eut le tort de croire à un disciple du Démon et suppôt de l’Enfer, nommé la Pucelle, et d’en avoir peur ; elle usait d’enchantements mauvais et de sorcellerie, et sous l’empire de ces procédés, le nombre de vos partisans diminua, le courage de ceux qui restaient disparut, en même temps que s’augmentaient la vaillance et le nombre de vos adversaires. Vos ennemis se rassemblèrent, et voici que des villes et de grandes cités se rendirent sans résistance, ou parce qu’il était impossible de les secourir : Reims, Troyes, Châlons, Laon, Sens, Provins, Senlis, Lagny, Creil, Beauvais, les principales contrées champenoises, la Brie, le Beauvaisis, une partie de la 564Picardie ! Et cependant, après la perte d’Orléans, prévoyant leur découragement, j’avais envoyé à ces villes et dans ces pays soumis à votre sceptre des conseillers dévoués, leur offrant des secours et leur proposant de renforcer leurs garnisons. En outre, je me suis mis en campagne moi-même, à la tête de ceux qui vous étaient restés fidèles parmi votre peuple, et aussi des troupes que mon oncle le Cardinal avait rassemblées dans l’intérêt de l’Église, secours important qui nous arriva fort à propos ; j’ai combattu ainsi pendant plusieurs jours contre vos ennemis, dont l’intention évidente était de s’emparer du reste de la France. J’ai la consolation d’avoir payé de ma personne, pour sauver vos terres de France, et ceux de vos fidèles sujets qui s’y trouvaient encore, et d’avoir fait tout ce que j’ai pu. De telle sorte que, grâce à Dieu, on ne peut dire que, si vous avez perdu ces cités, ces villes et ces contrées, ce soit par ma faute.
Leur perte, leur séparation d’avec le reste du territoire, les dévastations causées par la guerre, presque quotidiennement, dans votre bonne ville de Paris, et dans la partie de votre pays de France qui vous est encore soumise, ont réduit vos sujets à une si extrême pauvreté qu’ils ne la pourront supporter bien longtemps : il leur est, en effet, impossible de cultiver leurs terres et leurs vignes, de s’occuper de leur bétail, ou de quoi que ce soit, de prendre soin de leurs propres personnes, ni de vendre aucune marchandise. Votre conseil, qui était encore il n’y a pas très longtemps dans votre royaume de France, n’ignore rien de tout cela. Malgré tout, votre peuple n’en est que plus encouragé à vous conserver foi et obéissance, et cela de tout son cœur, mais je dois vous représenter qu’il ne peut supporter les mêmes charges et donner les mêmes subsides qu’auparavant ; aussi ai-je cru nécessaire de provoquer à Calais une réunion de vos conseillers de votre royaume de France, avec ceux d’Angleterre et mon frère. Puis, j’ai tenu à exposer moi-même à Votre Altesse tout ce qui précède, en raison de toutes ces infortunes et pour d’autres motifs encore ; et je suis venu dans votre royaume, espérant que vous voudrez bien m’accorder les secours nécessaires, et attendant les ordres que vous me donnerez, après avis de votre conseil631.
Vient ensuite une série de demandes sans rapports même éloignés avec l’histoire de la Libératrice.
Notes
- [553]
Anselme, t. VI, p. 713.
- [554]
Wavrin envenime la phrase de Monstrelet, en disant que Jeanne avait été formée à son rôle par Baudricourt, en affirmant que c’était Baudricourt qui lui avait suggéré de se dire Pucelle, envoyée par Dieu. Monstrelet se tait sur ce qui faisait parler la Pucelle, et il n’insinue pas que c’était sans raison que Charles se disait chassé du royaume.
- [555]
Monstrelet se contente de dire qu’
elle exaucerait (relèverait) sa seigneurie
. Ce qui n’a rien d’antichrétien, tandis que la phrase de Wavrin sent la vaine gloire et l’ambition. - [556]
Suffisante révélation
, suffisant, propre au but. (Godefroy.) - [557]
Monstrelet a mis dévoyée de santé.
- [558]
Monstrelet n’a pas cette incise.
- [559]
Il serait trop long de relever les inexactitudes dont fourmille tout ce passage.
- [560]
Pour les bienvingner.
Qui ne regretterait pas ce mot aujourd’hui intraduisible ? - [561]
Très émerveillables
, encore un mot aujourd’hui sans équivalent. - [562]
Cf. note précédente.
- [563]
Menant tel glay que tout plainement étaient oys des assiégeants.
Wavrin a, dans tout le morceau, amplifié Monstrelet qui lui sert de canevas, beaucoup par pure imagination. En transposant ici la fin du chapitre VIII donné plus haut, le récit serait plus exact, ainsi que le remarque Quicherat. - [564]
Ce n’est ni le lendemain de son entrée, ni un jeudi, que Jeanne frappa son premier coup.
- [565]
D’autres auteurs rapportent cette prophétie ; elle n’a pas cependant été faite pour exciter à l’assaut de Saint-Loup, qui eut lieu tout autrement que ne le raconte le faux Français.
- [565b]
Le roi fut fort loin de mander le Connétable, et il faut attribuer à la Pucelle les instances de se mettre en chemin que le chroniqueur attribue aux capitaines.
- [566]
C’est une erreur. Wavrin fait venir deux fois la Pucelle au siège de Beaugency, et prolonge le siège de cette place bien plus qu’il ne le fut en réalité. Le 11 juin, l’armée française vint assiéger Jargeau, le 17 Beaugency. Il est vraisemblable que le messager, qu’il dit être parti de Beaugency, partit en réalité de Jargeau.
- [567]
C’est une erreur. Mathew Goug était Anglais.
- [568]
Habillements.
- [569]
Texte :
Qu’ils feissent bonne chière et bon devoir.
- [570]
Jargeau fut pris avant le siège de Beaugency et le Connétable n’était nullement présent. Dans tout ce chapitre X, Wavrin se livre à sa fantaisie et confond toutes choses.
- [571]
Le texte est :
assez de prez,mais
, comme nous l’avons observé plusieurs fois, dans la.langue du moyen âge assez signifie souvent : très, fort, (Voy. La Curne de Sainte-Palaye.) - [572]
Le pont conquis, les Anglais auraient longé la rive gauche jusqu’à Beaugency, dont la garnison s’était retirée sur le pont que canonnait l’armée française campée sur la rive droite.
- [573]
Cette assertion que l’on ne trouve que chez Wavrin est démentie par les faits.
- [574]
Jeanne n’a jamais dit avoir vu Notre-Dame, ni le roi David, ni sa harpe. Sonnait mélodieusement d’après le dernier éditeur de Le Fèvre, M. François Morand, tandis que Quicherat écrit sonnait merveilleusement.
- [575]
Inutile de faire remarquer comment tout cela est mutilé et inexact.
- [576]
Il faut avoir pour le surnaturel l’horreur de Quicherat pour mettre au nombre des bons chroniqueurs celui qui résume avec une pareille désinvolture tout ce qui a précédé la délivrance d’Orléans, et cette délivrance elle-même.
- [577]
Le chroniqueur semble indiquer que ce fut seulement après la délivrance d’Orléans que Charles VII vit la Pucelle : cela suffit pour apprécier la valeur de sa Chronique.
- [578]
Le duc de Bar, le Connétable, le comte de Pardiac n’étaient pas de la campagne du sacre.
- [579]
Où on aoure.
Le mot aoure, adorer, dans les chroniqueurs comme dans la Sainte Écriture, n’était pas, comme il l’est aujourd’hui, réservé au culte de latrie. - [580]
Ce résumé de la campagne qui suivit le sacre n’est pas seulement très fruste, il est inexact. Il confond Mitry et La Victoire, qui sont à huit ou dix lieues de distance.
- [581]
Texte :
Ordonnèrent une belle grande bataille à cheval et avec che deulx aultres compaignies à maniere de deulx elles.
- [582]
Harnais de jambes.
- [583]
Les Anglais pouvaient s’approvisionner à Senlis, tandis que les vivres devaient faire défaut aux Français.
- [584]
S’il y avait le moindre fondement dans cette assurance donnée par la Pucelle, on n’eût pas manqué de l’alléguer au procès où il n’en est pas question.
- [585]
M. Vandenbroeck, Extraits analytiques des registres des consaulx de la ville de Tournai, t.II, p. 355.
- [586]
Lettre XXXVIII de Machet à Brisson, manuscrit, fonds latin, 8577, et apud Lannoy, Historia gymnasii Navarræ, t. II, p. 536.
- [587]
Glasdale.
- [588]
Montmartre, au lieu où se trouve la chapelle des Dames Auxiliatrices, au bas des escaliers conduisant à la basilique du Vœu national.
- [589]
Il sera parlé de la raison dans un article consacré au Frère Richard dans un autre volume.
- [590]
C’est la journée de Patay travestie.
- [591]
L’armée de la Pucelle n’était pas restée oisive. Un pont jeté sur la rivière près de Saint-Denis permettait de courir sur la rive droite, du côté d’Asnières et de Saint-Germain-en-Laye. Une lettre de rémission découverte par M. Germain Lefèvre-Pontalis permet de constater que l’armée française avait occupé deux châteaux situés entre Saint-Germain et Poissy, les forteresses de Béthemont et de Montjoie-Saint-Denis. (Bibliothèque de l’École des chartes, t. XLXVI, 1885.)
- [592]
Texte :
condol
, relevé d’un fossé, terre relevée entre deux sillons. (La Curne de Sainte-Palaye.) - [593]
C’est de cette manière que le Bourguignon tenait sa promesse de livrer Paris à Charles VII, et usait du sauf-conduit pour l’aller et le retour accordé par le prince trop crédule.
- [594]
Les trêves étaient déjà signées plus d’un mois avant la date donnée ici. Chuffart n’est pas au courant de ce qui se passait dans les régions de la politique. Il est vrai qu’elles furent amplifiées en octobre.
- [595]
C’est toute exagération.
- [596]
Huque
, courte casaque sans manches, ceinture ni boutons. (La Curne de Sainte-Palaye.) Il n’y a pas l’ombre d’un blasphème. Saint Jean, dans son Apocalypse, nous dit : Vidi… similem filio hominis, vestitum podere, et præcinctum ad mamillas zona aurea. - [597]
Sic, peu intelligible. L’on ne voit nulle part que la Pucelle ait parlé d’une épée à remettre au roi.
- [598]
Vestue, attachée et armée à la manière des hommes.
D’après La Curne de Sainte-Palaye,attachée
signifie qui a des bas d’attache. - [599]
Les cheveulx arrondis, chapperon deschicqueté, gippon, chausses vermeilles attachées à foison aiguillettes.
- [600]
Quelles faulces erreurs et pires erreurs avoit assez dame Jeanne
; assez ici signifie beaucoup. Inutile d’observer combien tout ce fatras est calomnieux. - [601]
Mais quelle mauvaiseté ou bonté qu’elle eust fait, elle fut arse ce jour-là.
Cette phrase semblerait prouver que l’odieux chroniqueur était moins sûr qu’il ne veut le montrer de la malice de celle qu’il a appelée une créature en forme de femme, qui était, Dieu le sait. - [602]
Le 5 juillet, fête de la translation des reliques de saint Martin.
- [603]
Si l’inquisiteur a ainsi parlé, il s’est trompé.
- [604]
Au procès il n’y a pas trace de ce fait qu’on n’eût pas manqué d’exploiter contre l’accusée. Il est donc faux que cela résulte des aveux de Jeanne, comme le prédicateur l’aurait affirmé, à en croire Chuffart.
- [605]
Cum eorum Puella in qua tanquam in Deum suum confidebant.
- [606]
Voir quelques extraits aux Pièces justificatives (J).
- [607]
Procès, t. V, p. 352.
- [608]
De Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 421.
- [609]
Voir le texte latin aux Pièces justificatives (K).
- [610]
Voir le texte, Pièces justificatives (L).
- [611]
Pièces justificatives (M).
- [612]
Le texte a été traduit dans la Chronique de Thomassin. Voy. p. 258.
- [613]
Chroniques relatives à l’histoire de la Belgique sous la domination des ducs de Bourgogne.
- [614]
Et tout au long fusées et fuseaux tous wis semés.
Le mot wis ne se trouve ni dans La Curne de Sainte-Palaye ni dans Godefroy. - [615]
Rymer, t. IV, pars IVa, p. 143, édition de 1740. C’est celle qui est constamment citée dans ce volume.
- [616]
Germain Lefèvre-Pontalis, La Panique anglaise en mai 1429, p. 20.
- [617]
Rymer, t. IV, pars IV, p. 146-147.
- [618]
Raynaldi, ann. 1429, n° 16-18.
- [619]
Rymer, t. IV, pars. IV, p. 165.
- [620]
Rymer, t. IV, pars. IV, p. 152.
- [621]
C’est toujours le roi qui parle, alors qu’il est manifestement incapable de donner de pareils ordres. On peut voir dans le même Rymer (p. 137), le décret royal par lequel le monarque, qui n’a pas huit ans, ordonne à son gouverneur Warwick de le châtier quand il sera infidèle à ses leçons.
- [622]
Rymer, t. IV, pars IV, p. 150.
- [623]
Car se ne feust sa faveur, Paris et tout le remanent s’en alloit à cop.
- [624]
Rymer, t. IV, part. IV, p. 160.
- [625]
Rymer, t. IV, part. IV, p. 160.
- [626]
Manuscrits du chanoine Cocquault, p. 642.
- [627]
Registres du chapitre.
- [628]
Registres communaux de Reims, p. 120.
- [629]
Procès, t. V, p. 178 et suiv.
- [630]
Procès, t. V, p. 191-192.
- [631]
Voire le texte anglais aux Pièces justificatives (N).