J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome III : La Libératrice

La Vraie Jeanne d’Arc, t. III
La libératrice
(1897)

D’après les chroniques et les documents français et anglo-bourguignons, et la chronique inédite de Morosini.

Sache ung chacun que Dieu a monstré et monstre ung chaque jour qu’il a aimé et aime le royaulme de France… Mais sur tous les signes d’amour que Dieu a envoyez au royaulme de France, il ne y en a point eu de si grant ni de si merveilleux comme de ceste Pucelle.

Mathieu Thomassin.

Paris, Gaume et Cie, éditeurs 3, rue de l’Abbaye, 1897.

Dédicace

IHS

À saint Martial, apôtre de l’Aquitaine, et à tous les autres disciples du Seigneur et des Apôtres évangélisateurs des Gaules ;

À saint Denis l’aéropagite, disciple de saint Paul, premier évêque de Paris, inspirateur de saint Thomas d’Aquin ;

À saint Martin, le grand thaumaturge des Gaules, le destructeur du druidisme dans les campagnes ;

À saint Rémy, l’apôtre des Francs, le Jean-Baptiste de la Nation très chrétienne ;

au nom de tous ceux qui ne répudient aucune des célestes auréoles dont l’Église Romaine proclame que Jésus-Christ a daigné parer sa fille aînée ;

L’auteur,
Jean-Baptiste-Joseph Ayroles
de la Compagnie de Jésus.

Le Saint Jour de Noël 1896, XIVe centenaire du Baptême de Clovis.

Bref
de sa sainteté Léon XIII

Dilecte fili, salutem et apostolicam benedictionem.

Rem tu amplam et operosam dudum aggressus, ut memoriam Joannæ de Arc, Virginis Venerabilis, illustrares, jam doctorum hominum expectationem probe sustines et eruditionis copia et judicii prudentia.

Licet vero, ut institutum constanter pergas, nihil tibi hortatu sit opus et laude, utrumque tamen, pro ipsa nei præstantia, ultro impertimus. Nam istud patriæ vestræ insigne decus, idem est Religionis Catholicæ, cujus præsertim consilio et ductu, magna gloriæ verse ornamenta sibi in omni ætate peperit Gallia.

Sic igitur procedat opera tua, ut, quod præcipue spectas, hæc tota causa ab hostium religionis ictibus, non invulnerata modo, sed confirmata et auctior emergat.

Sunt præ ceteris qui res gestas magnanimæ pientissimæque Virginis omni exuant divinæ virtutis instinctu, eas dimetientes ad humanæ tantum opis facultatem ; vel qui de iniqua ejus damnatione, irrogata nempe ab hominibus Apostolicæ huic Sedi maxime infensis, ipsam criminari Ecclesiam non vereantur.

Ista et similia ad lacem fidemque monumentorum sapienter refellere, interest magni ; idque genus optimum est de religione simul ac civitate benè merendi. In quo tu quidem, dilecte fili, versari ne cesses alacer ; eo nunc magis, quod sacræ ejusdem causas cursus proximo decreto nostro, rite ac legitime cœpit.

Interea par libi in reliquo opere in omnique consilio tuo auxilium adsit bonitatis divinæ ; quod Apostolicæ Benedictionis munere peramanter optamus.

Datum Romæ apud S. Petrum, die XXV Julii, anno MDCCCXCIV Pontificatus nostri decimo septimo.

LEO P.P. XIII.

Traduction

À notre bien-aimé fils, Jean-Baptiste Ayroles, de la Compagnie de Jésus, à Paris,
Léon XIII, Pape.

Bien-aimé fils, salut et bénédiction apostolique.

Dans l’œuvre vaste et laborieuse depuis longtemps entreprise par vous, de mettre en lumière la figure de la vénérable Vierge, Jeanne d’Arc, vous répondez dignement à l’attente des doctes, et par la richesse de l’érudition et par la sagesse de vos jugements ; et encore que pour la continuer et la poursuivre, vous n’ayez besoin ni d’exhortation ni d’éloges, il Nous plaît, à raison de l’importance de l’œuvre, de vous départir encouragements et louanges.

C’est qu’en effet celle qui est l’insigne honneur de votre patrie, l’est en même temps de la Religion Catholique ; de la Religion Catholique dont les lumières et la direction, plus que toute autre cause, ont en tout temps fait conquérir à la France les fleurons de la vraie gloire.

Conduisez donc votre travail en sorte que, — ce qui est votre but principal, — tout ce grand fait de la Pucelle, non seulement ne soit en rien amoindri par les coups des ennemis de la Religion, mais en ressorte plus constant et plus éclatant.

En tête de ces ennemis, il faut placer ceux qui, dépouillant les exploits de la magnanime et très pieuse Vierge de toute inspiration de la vertu divine, veulent les réduire aux proportions d’une force purement humaine ; ou encore ceux qui, de son inique condamnation portée par des hommes ennemis très acharnés de ce Siège apostolique, osent faire un thème d’incrimination contre l’Église.

Réfuter sagement, à la lumière et sur la foi des documents, pareilles assertions, et celles qui s’en rapprochent, est de très grande importance ; c’est une excellente manière de bien mériter de la Religion et de l’État.

Ne cessez pas, bien-aimé fils, de poursuivre allégrement ce travail, maintenant surtout que Notre récent Décret a ouvert le cours canonique et régulier de cette sainte Cause. Que la Bonté Divine vous continue son assistance pour le reste de l’œuvre et l’exécution de votre plan tout entier : c’est ce que Nous vous souhaitons très affectueusement en vous départant Notre Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le XXVe jour de juillet de l’an MDCCCXCIV, de notre Pontificat le dix-septième.

LÉON XIII, Pape.

IXAu lecteur

Le Bref de Sa Sainteté, la plus haute et la plus douce des récompenses pour l’auteur des volumes la Vraie Jeanne d’Arc, est pour ceux qui l’ont soutenu par leurs paroles, leurs écrits, leurs souscriptions et leurs prières, un incomparable encouragement qu’il est heureux de leur offrir avec l’expression de sa gratitude.

Sa Sainteté a daigné lui dire de poursuivre son œuvre sans se laisser en rien interrompre : In quo tu quidem, dilecte fili, vacare ne cesses. Pour un vrai catholique, spécialement pour un fils de Saint Ignace, c’est un ordre que le moindre désir, la plus simple invitation que le Vicaire de Jésus-Christ veut bien lui manifester. Obéir allégrement est tout à la fois un honneur et une source de grâces. Les amis de la première heure voudront nous continuer un concours qui a été et demeurera notre force ; l’espérance de coopérer à une œuvre que le Vicaire de Jésus-Christ déclare très profitable au bien de la société religieuse et civile, nous en attirera de nouveaux.

Cette œuvre a été qualifiée en trois mots par un des historiens les plus accrédités de la vénérable Pucelle, par M. Marius Sepet, qui est en même temps un des critiques catholiques les mieux posés :

C’est un œuvre de vulgarisation, de recherches et de discussion, (a-t-il écrit).

  1. Œuvre de vulgarisation
  2. Œuvre de recherches
  3. Œuvre de discussion
  4. Plan de l’ouvrage

I.
Œuvre de vulgarisation

Œuvre de vulgarisation, elle a pour but de permettre à quiconque n’est pas sans quelque culture intellectuelle d’étudier la céleste apparition dans les sources mêmes de son histoire. Il est nécessaire que ces sources soient vulgarisées, pour que l’angélique figure apparaisse à tous les regards, dégagée des travestissements et des mutilations Xque lui ont fait subir les erreurs qu’elle foudroie ; c’est nécessaire pour que de son radieux visage tombent les ineffables lumières qui en jaillissent. La Pucelle est une démonstration irréfragable de la divinité du christianisme, un touchant exposé de son dogme et de sa morale, la justification des pratiques catholiques, un coin du voile qui nous dérobe les réalités invisibles soulevé, c’est le Ciel entrevu. Elle n’est tout cela que tout autant qu’elle apparaît telle que les contemporains la virent et la contemplèrent, telle qu’elle s’est manifestée elle-même dans les lettres qu’elle a dictées, dans les réponses que lui arrachèrent les tortionnaires de Rouen. Il y a toujours plaisir et profit à étudier ces maîtresses pièces, à les rapprocher, à voir comment, même les plus hostiles, laissent échapper des aveux précieux à recueillir, et fournissent au penseur le sujet de profondes réflexions.

Donner les documents dans leur matérialité, dans la langue où ils ont été écrits, en respecter jusqu’à l’orthographe, c’est les réserver aux raffinés de l’érudition, et les rendre inaccessibles à ceux que des études spéciales n’auront pas préparés à les pénétrer. Sans parler des pièces écrites en latin, — et elles sont nombreuses, — en vieil italien ou en allemand, les lecteurs qui voudront ou même seront en état de lire une Chronique française de la première partie du XVe siècle sont en petit nombre. L’orthographe du temps, si différente de la nôtre, en rend la lecture suivie, pénible et fatigante. Bien des mots ont entièrement disparu de la langue. On ne dit plus atout pour avec, adonc pour alors, greigneur pour meilleur, etc. Ce qui est une plus fréquente cause de méprise, bien des mots que nous possédons encore ont perdu une partie des acceptions qu’ils avaient alors ; on comprend mal, ou l’on ne comprend pas tout de suite, si on leur donne l’acception restreinte qu’ils ont conservée. Le mot hôtel, qui ne se prend plus aujourd’hui que dans le sens d’hôtellerie, ou d’habitation luxueuse, désigne au XVe siècle toute demeure habitée par l’homme, comme c’est encore l’acception du mot oustal dans certains patois du Midi ; le mot harnais ne s’applique pas seulement à l’équipement du cheval, mais à celui du guerrier ; bataille, qui aujourd’hui désigne le combat engagé entre deux armées, signifia dans les Chroniques l’armée elle-même ; le mot assai a souvent la valeur d’un superlatif, et doit être pris pour très, beaucoup, fort.

Le Glossaire de la langue du moyen âge de La Curne de Sainte-Palaye, que nous avons eu constamment en mains durant notre travail, se compose de dix volumes in-4° XIà deux colonnes, et nous y avons inutilement cherché plusieurs mots des Chroniques que nous avons reproduites. Ajoutons que la construction des phrases s’écarte de la construction aujourd’hui en usage. Elle prête souvent à l’équivoque, surtout dans l’emploi des pronoms relatifs qui peuvent grammaticalement se rapporter à plusieurs sujets. La phrase, parfois démesurément longue, se compose de parties qui ne sont reliées entre elles que par d’interminables et. Les mots dit, dite, semblent faire partie des articles, avec lesquels ils sont écrits comme s’ils en étaient la seconde syllabe, tant ils sont fastidieusement répétés. On les trouve employés parfois, alors même qu’il n’a pas été question du dit personnage. Les textes cités dans leur intégrité aux Pièces justificatives, au bas des pages, ou dans l’ouvrage même, démontreront suffisamment que la lecture courante de semblables documents est exclusivement réservée à quelques rares spécialistes, voués à des travaux d’érudition.

Le travail de rajeunissement a porté d’abord sur l’orthographe qui a été modernisée. Aux mots que ne comprendrait pas de prime abord un lecteur médiocrement instruit, ont été substitués les termes aujourd’hui usités. Un déplacement de mots a suffi parfois pour rendre facile l’intelligence de phrases confuses dans le texte. La suppression des et, des dit, permet souvent de leur donner une coupe qui heurte moins l’oreille. Garder avec cela la saveur de la vieille langue qui, par sa naïveté, s’harmonise si bien avec le sujet, ce serait la perfection. Le but a été poursuivi1. L’auteur est le premier à regretter qu’il n’ait pas toujours été atteint.

Mutiler un chef-d’œuvre de Michel-Ange, altérer le coloris d’un tableau de Raphaël, passe pour un attentat auprès des artistes. Quand il s’agit d’un chef-d’œuvre des mains de Dieu, tel que Jeanne la Pucelle, c’est un sacrilège. Altérer sciemment le sens des textes, c’est s’exposer à le commettre. Notre conscience nous dit que nous sommes innocent de semblable crime ; c’est avec un vrai scrupule qu’il a été procédé aux changements indiqués. Ne faire dire à l’écrivain que ce qu’il dit, tout ce qu’il dit, a été l’objet d’une préoccupation constante. Tous les jours, non seulement dans les sciences sacrées, mais dans tout ordre de connaissances, l’on argumente XIId’après des traductions. C’est beaucoup moins qu’une traduction qu’ont subi les textes de nos vieux chroniqueurs ; le lecteur pourra, je l’espère, faire fond sur notre travail, comme sur le texte même. Sans parler de plusieurs textes originaux reproduits aux Pièces justificatives, on trouvera, au bas de la page, ceux qui ont paru amphibologiques, ou avoir une importance spéciale.

La méthode qui vient d’être exposée n’est pas celle qui est aujourd’hui en honneur. On s’attache à la reproduction matérielle, parfois photographique des textes. Cela peut assurer la conservation de nos monuments historiques ; mais borner là le travail de l’historien, ce serait faire descendre l’histoire au rang du métier. Il est vrai que le plus souvent le texte est accompagné de notes, parfois trois ou quatre fois plus étendues que l’écrit original minutieusement reproduit. N’est-ce pas ajouter une difficulté de plus à une lecture déjà fatigante, en interrompant par des renvois, à chaque membre de phrase, celui qui l’a entreprise ? N’est-ce pas faire de l’histoire le domaine exclusif de quelques rares amateurs qui s’en partagent les lambeaux ? Quelle que soit la valeur des annotations et la somme de travail qu’elles représentent, l’auteur, au lieu d’être un historien, reste toujours un scoliaste, titre jusqu’ici peu considéré. Quoi qu’il en soit, la Vraie Jeanne d’Arc n’aurait pas mis à la portée du plus grand nombre les sources de la plus merveilleuse des histoires, si nous nous en étions tenu à la méthode aujourd’hui préconisée. Les amateurs de l’érudition pour ainsi dire mécanique, par la collation avec les originaux, pourront dire si nous avons réussi à respecter l’intégrité du sens des documents reproduits.

II.
Œuvre de recherches

La Vraie Jeanne d’Arc est une œuvre de recherches. Plus l’histoire de la Libératrice est en dehors des histoires connues, plus elle a besoin d’être appuyée sur des preuves irréfragables. L’on ne saurait trop redire que la Providence y a splendidement pourvu. Pas de personnage historique qui soit entré dans la postérité porté par semblable nuée de témoins bien informés, amis, ennemis, indifférents ; qui se soit révélé lui-même d’une manière plus sincère et plus à l’abri de toute méfiance.

Il y a longtemps qu’on a commencé à grouper quelques-uns de XIIIces témoignages. Le Père Labbe, dans son Abrégé royal, a publié quelques pièces dont la découverte a été attribuée à Denis Godefroy, qui d’ailleurs en a donné d’importantes. Richer avait eu la pensée d’éditer le procès. En 1790, de L’Averdy consacrait à l’étude du double procès un gros in-4° publié dans les Notices de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Buchon, trop oublié, Michaud, ont réuni dans leurs collections de nombreuses pièces sur Jeanne d’Arc. Tous ces travaux antérieurs n’ont pas peu facilité la tâche confiée par la Société de l’Histoire de France à Jules Quicherat, dont le Recueil renferme beaucoup moins de pièces non signalées ou inédites qu’on ne le croit généralement, et que nous ne l’avions pensé nous-même, en abordant l’étude du Double Procès. Son Recueil n’en a pas moins donné une vaste impulsion aux études sur la Libératrice, et contribué à la popularité dont elle est en possession.

Le premier volume du Double Procès porte la date de 1841, le dernier, le cinquième, celle de 1849. Que d’écrits depuis cette époque sur la céleste envoyée ! De nouveaux documents de valeur ont été découverts. Ils mettent la miraculeuse figure en plus pleine lumière, éclairent quelques parties restées obscures du divin poème. Quicherat a donné dans une plaquette la relation du greffier de La Rochelle ; la publication des Chroniques belges a enrichi l’histoire de la Pucelle de sept ou huit pièces nouvelles, intéressantes à divers points de vue ; M. Léopold Delisle, sur l’indication de M. Balsani, a fait jouir le public du fragment, emprunté à l’historien qui écrivait, sous Martin V, une de ces Histoires universelles qui étaient dans le goût de l’époque. C’est dans un ouvrage du même genre, la Chronique dite des Cordeliers, que l’on trouve les pièces qui expliquent si bien l’échec contre Paris. Il nous a été donné d’avoir la copie de la correspondance envoyée de Bruges à Venise par Pancrace Giustiniani, au cours même des événements qui se passaient en France ; correspondance que le Vénitien Morosini consignait dans sa Chronique encore inédite. Que d’autres menues pièces moins importantes sont venues depuis au jour ! Si l’on tient compte des documents publiés dans la Pucelle devant l’Église de son temps, ce ne serait pas exagérer, croyons-nous, que d’affirmer qu’il y aura dans la Vraie Jeanne d’Arc un tiers ou un quart de pièces de plus que l’on n’en trouve dans le Double Procès ; avantage dû principalement à ce que la Vraie Jeanne d’Arc se publie cinquante ans après le Double Procès.

XIVL’intérêt exceptionnel qui s’attache à Jeanne d’Arc a fait étudier bien des personnages mêlés de plus ou moins près à son histoire. On s’efforce d’éclairer les moindres faits, de fixer les lieux. De là une multitude de brochures, et surtout d’articles dans les si nombreuses revues de la capitale et des provinces. Tentatives toujours louables, pas également heureuses ; plusieurs cependant offrent de précieux renseignements.

De longues journées ont été employées à feuilleter ces recueils, et à chercher, au milieu de matières bien disparates, ce qui avait trait à l’héroïne. Ce qui a paru mieux fondé et plus digne d’intérêt a été recueilli et brièvement analysé, ou même intégralement reproduit.

Fils d’un ouvrier fanatique de jacobinisme, Jules Quicherat, assure-t-on, avait conservé dans l’intimité quelque chose de l’exaltation révolutionnaire de son père. Plus modéré dans ses écrits, son rationalisme cependant ne se fait pas seulement jour dans ses Aperçus nouveaux, il influe sur l’appréciation des documents qu’il produit. Le surnaturel l’offusque ; les Chroniques où il est plus élagué ont manifestement ses préférences, alors qu’elles sont non seulement sèches, mais déparées par de manifestes erreurs. Celles au contraire qui relatent des faits merveilleux, même les mieux établis, lui déplaisent et sont jugées sévèrement. Encore que, comme paléographe, il soit d’une compétence qu’il nous siérait mal de contester, il n’est pas impossible de constater qu’il n’a pas été toujours heureux dans le choix de ses manuscrits, et que, dans la transcription, des fautes, d’ailleurs assez rares, lui ont échappé, ou ont échappé aux copistes qu’il employait. Nous n’entendons pas, par ces observations, contester que l’histoire de la Libératrice ne lui soit grandement redevable, mais seulement réduire à ses justes limites un mérite qu’un sentiment louable en lui-même, la reconnaissance de ses disciples, a peut-être surfait.

III.
Œuvre de discussion

La Vraie Jeanne d’Arc est une œuvre de discussion. L’histoire de la Pucelle frappant toutes les erreurs des derniers siècles, il n’est pas étonnant que les tenants de ces erreurs se soient efforcés de voiler, de mutiler, d’altérer les aspects qui les offusquaient.

Quels ressorts n’a pas fait jouer, n’emploie pas encore le naturalisme XVpour se débarrasser de la figure qui le foudroie ! Violent, satanique avec Arouet, il est devenu astucieux avec Michelet et son école, et a caché sous la forme d’un culte enthousiaste pour l’héroïne le brevet de folie patriotique qu’il lui a décerné. La circulaire de [Adriano] Lemmi aux loges maçonniques prouve que, jugeant cette attitude peu tenable, il veut revenir aux fureurs et aux infamies de son père.

Les documents produits, il faudra, comme cela a été fait pour la vie de Domrémy, montrer à quelles tortures, à quelles fausses interprétations les soumettent les écoles naturalistes de tout degré, et essayer de résoudre les difficultés qui peuvent naître de leurs divergences.

IV
Plan de l’ouvrage

Pareil plan exige de nombreuses pages. Si nous avions pu hésiter à le poursuivre, cela ne nous est plus permis après les paroles de Sa Sainteté : in quo vacare ne cesses, après les encouragements qui nous viennent même d’au-delà des mers.

La Providence continuera de nous fournir les moyens matériels par nos souscripteurs, ou par toute autre voie. Un de nos prochains volumes portera les noms de ceux qui auront collaboré avec nous, en souscrivant à toutes les parties de la Vraie Jeanne d’Arc.

On trouvera dans celui-ci tous les documents que nous ont légués le parti de la Libératrice, le parti français, et le parti anglo-bourguignon qu’elle combattait. Nous avions espéré y faire entrer les Chroniques transmises par les nations étrangères à la querelle. L’intérêt, les richesses jusqu’à présent ignorées, l’étendue de la Chronique de Morosini, éditée ici pour la première fois, nous ont contraint de renvoyer les autres pièces au volume suivant. Il sera consacré aussi à la vie guerrière. On y entendra la Chrétienté entière du XVe siècle, les témoins oculaires des merveilleux exploits, la Libératrice elle-même nous révéler ce que furent les événements de cette période, et surtout la sainteté de celle qui les conduisait.

Un mot sur la disposition adoptée ici. C’est d’abord un exposé des deux partis en lutte, et une brève notice des personnages qui étaient à leur tête à l’arrivée de Jeanne. Cela nous évitera des renvois à des notes qui interrompraient la lecture. Un exposé sommaire de l’art de la guerre au commencement du XVe siècle fera mieux comprendre combien fut merveilleuse la jeune fille de dix-sept ans que l’on y vit XVIexceller, sans que rien l’y eût préparée. La description d’Orléans, l’histoire rapide du siège qui durait depuis sept mois, l’état désespéré des habitants, une double carte, l’une de la France à l’arrivée de Jeanne, l’autre d’Orléans, dues à notre confrère, le R. P. Carrez, nous ont paru indispensables pour l’intelligence des Chroniques.

Comment disposer ces Chroniques elles-mêmes ? Une double division s’offre d’elle-même. D’une part les Chroniques et les documents venant du parti français ; de l’autre les Chroniques et les documents émanés du parti anglo-bourguignon. Pareille disposition s’accommode assez sensiblement à l’ordre chronologique, car le parti français abonde en pièces qui nous font connaître les événements depuis l’arrivée à Chinon jusqu’à la levée du siège de Paris, et il est fort maigre sur ce qui a suivi. Le parti ennemi, au contraire, moins étendu sur la première partie de la vie guerrière, l’est beaucoup plus sur la seconde.

Chroniques et documents sont des deux côtés nombreux et disparates. Ils ont été subdivisés de la manière suivante. Dans le parti français, neuf Chroniques plus étendues nous donnent, avec plus ou moins de détails, la suite des faits jusqu’au siège de Paris. Elles forment le second livre. Des Chroniques beaucoup plus brèves, des documents de genre divers, des lettres, des pièces officielles ont trait seulement à quelques faits particuliers ; c’est le livre troisième. Autant que cela a été possible, sans les mutiler, elles ont été classées dans l’ordre chronologique des événements sur lesquels elles jettent plus de lumière. Afin de faciliter le rapprochement des divers récits d’un même fait, des divisions communes ont été introduites dans les Chroniques. Les principales sont :

  • De Chinon à Orléans ;
  • la Levée du siège d’Orléans ;
  • la Campagne de la Loire ;
  • la Campagne du sacre ;
  • la Campagne après le sacre.

L’ordre dans lequel sont rangées les pièces du troisième livre correspond sensiblement à ces divisions.

Une subdivision différente a été introduite dans les pièces venant du parti anglo-bourguignon. À la froideur près, il est de ce côté des Chroniques qui sont peu ou point hostiles : elles ont été groupées dans le quatrième livre.

D’autres, au contraire, sont manifestement haineuses : elles forment le cinquième livre.

Le sixième est consacré à la Chronique de Morosini.

Le septième livre est réservé aux Pièces justificatives et à la Table.

Notes

  1. [1]

    Certains chroniqueurs écrivent tourelles, d’autres tournelles, bastilles et d’autres bastides, etc. Il n’y avait pas de raison de changer ce qui est parfaitement intelligible pour tout lecteur.

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