Tome IV : Livre VI. Le surnaturel dans la Guerrière-Libératrice
439Livre VI Le surnaturel dans la Guerrière-Libératrice
- La royauté de Jésus-Christ, point culminant de la mission de la Vénérable
- Le surnaturel manifesté par la sainteté de la Vierge-Guerrière
- La Vierge-Libératrice prophétisée, et prophétesse très éminente
- Toutes les qualités militaires surnaturellement infuses dans la Vierge-Guerrière
- La Pucelle devant la théologie catholique
Le présent volume et le précédent renferment tous les documents qui peuvent nous faire connaître la Libératrice et la Guerrière. On voit s’ils sont nombreux, variés, empruntés à des témoins bien renseignés, non suspects. Chroniques, registres judiciaires arrivés intacts jusqu’à nous, lettres particulières, pièces de chancelleries, livres de compte, poètes, théologiens, tous ces témoins du passé nous ont parlé de la merveille, qui, en l’an 1429, jeta dans la stupeur la Chrétienté tout entière (stupebant omnia regna christianitatis). Avant de suivre la Vénérable sur son suprême champ de combat, le champ du martyre, il convient de s’arrêter, et de se demander ce qui ressort des pièces si nombreuses qui remplissent les deux derniers volumes de la Vraie Jeanne d’Arc.
L’histoire cesserait d’être la maîtresse de la vie, s’il n’en ressortait pas une lumière pour l’esprit, un réconfort pour le cœur, une direction pour la conduite. Sans la lumière supérieure projetée sur les faits et les événements, elle reste une suite de récits bons seulement à servir de pâture aux oisifs, et à tromper leurs ennuis. Le but de la publication des volumes : la Vraie Jeanne d’Arc, n’est pas seulement de mettre bien à nu toutes les sources de l’histoire, d’en faciliter l’accès à quiconque sait lire ; c’est aussi de montrer comment le surnaturel la pénètre tout entière, en est la seule explication, de faire voir par quels procédés le naturalisme, dont elle est le désespoir, s’efforce de faire disparaître cette manifestation indéniable du surnaturel chrétien qui l’anéantit.
Léon XIII a bien daigné louer le plan et l’exécution, nous dire de continuer allègrement l’œuvre, toute autre occupation cessante, nous présenter un motif particulier de la poursuivre dans l’introduction même de la cause auprès du Saint-Siège.
Ce ne sera donc pas manquer à la déférence due à l’auguste tribunal auquel cette cause est remise, que de présenter quelques-unes des considérations sur lesquelles il lui appartient de porter un jugement irréfragable. 440Celui qui va être émis est le jugement d’un simple particulier qui rapproche les faits des principes de la raison et de la foi, et en tire des conclusions qui, quelque évidentes qu’elles lui paraissent, peuvent le paraître moins aux juges régulièrement établis. L’auteur espère bien ne jamais se départir de la règle donnée par son bienheureux père saint Ignace : si l’Église déclare noir ce qui me paraît blanc, je dois prononcer que c’est noir. La ridicule prétention de vouloir dicter la sentence est donc bien loin de sa pensée. Il serait heureux de rendre l’examen qui la précède plus facile et plus prompt, et si l’oracle infaillible doit confirmer d’ardentes espérances, d’en hâter l’heure si désirée par Léon XIII lui-même, qui, après en avoir, dès 1885, pronostiqué l’heureuse issue, n’a cessé de lui donner de particulières marques de faveur.
Le surnaturel divin ressort de toute l’histoire de la Vierge-Libératrice. Il éclate dans ce qui est le point culminant de la mission, la royauté de Jésus-Christ sur les nations ; dans la sainteté de la vie de la céleste envoyée ; dans les prophéties qui l’ont annoncée et bien plus encore dans les prophéties qu’elle a semées à tous les pas de sa carrière ; dans les dons surnaturellement conférés pour l’exécution de la mission ; dans la parfaite conformité de la mission avec l’enseignement théologique, et ses convenances avec les besoins du temps où parut la merveille.
Pour établir chacune de ces assertions, il suffit de rappeler et de grouper les faits et les paroles épars dans les documents précédents. Le lecteur s’expliquera que ce qui semble une répétition ne l’est pas en effet ; ce qui faisait partie d’un récit devient l’appui d’une thèse.
441Chapitre I La royauté de Jésus-Christ, point culminant de la mission de la Vénérable
- I.
- Jésus-Christ roi des nations.
- Ce point de la doctrine catholique rajeuni par le miracle de la Pucelle.
- Elle n’a cessé de le proclamer dans les termes les plus explicites, à tous les pas de sa carrière, à Baudricourt, Jean de Metz, Charles VII, aux ennemis.
- Ses sommations au nom de Jésus-Christ.
- Jésus-Christ Roi, signification de son étendard.
- Hommage féodal.
- II.
- Obligation de reconnaître le suzerain, d’appliquer la loi du suzerain, spécialement ses deux préceptes préférés.
- III.
- Le patriotisme de la Pucelle différent de celui de Sparte et de Rome.
- Elle voulait la paix, pour quelle fin ?
- Ce qui fût arrivé si elle avait été suivie.
- IV.
- Combien il était opportun de mettre en lumière ce point capital, au moment de la déviation.
I. Jésus-Christ roi des nations. — Ce point de la doctrine catholique rajeuni par le miracle de la Pucelle. — Elle n’a cessé de le proclamer dans les termes les plus explicites, à tous les pas de sa carrière, à Baudricourt, Jean de Metz, Charles VII, aux ennemis. — Ses sommations au nom de Jésus-Christ. — Jésus-Christ Roi, signification de son étendard. — Hommage féodal.
Roi des rois, Maître des dominateurs, Souverain des nations, l’Écriture, l’Église, l’enseignement catholique proclament à l’envi que ces titres conviennent au Fils de Dieu, devenu le Fils de l’homme. Venez, dit l’Église, venez, mes fils, adorons le Roi des rois, commandant aux nations533. Dans une de ses maîtresses encycliques, Immortale Dei, Léon XIII expose comment la loi du Christ, d’après le plan divin, doit être la constitution fondamentale des nations baptisées, et Jésus-Christ leur premier souverain. Ce ne sont pas seulement les particuliers, ce sont les nations, que les Apôtres ont reçu la mission d’enseigner, et de plier au joug des commandements de leur Maître534. C’est ici-bas le point culminant, le plus glorieux, et le plus fécond de la manifestation du Verbe dans notre chair.
C’est aussi le point culminant de la mission de la Vénérable. Elle est venue afin de rajeunir par le miracle cet enseignement capital : Jésus-Christ Roi. Rien qu’elle ait affirmé avec plus d’insistance, avec plus de constance, sous des formes plus multiples. C’est Jésus-Christ Roi qui 442agit en elle et par elle, à Jésus-Christ doit être rapporté l’honneur de ses victoires et de tout ce qu’il y a de bon en elle ; elle est Jésus-Christ manifestant sa royauté sur les peuples par un instrument si faible, si impuissant par lui-même, que s’y arrêter révolte toute raison, et avant toutes les autres, la raison de celle qui aurait préféré être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France, autrement que par l’ordre de son Seigneur.
Son Seigneur, Mon Seigneur, Messire, Notre Sire, Notre Seigneur, cette appellation revient à chaque instant sur ses lèvres, comme le nom de Jésus sous la plume de saint Paul. Pourquoi cette différence ? C’est que saint Paul veut présenter le Sauveur des âmes, tandis que Jeanne veut montrer le Roi des nations.
Pour mettre en lumière un aspect trop voilé, même dans les histoires réputées les moins défectueuses, encore qu’il soit le soleil même du divin poème, rapprochons quelques-uns des textes épars dans les pièces précédentes.
La voilà devant Baudricourt ; elle fait sa première apparition. Quelle est la première parole qui tombe de ses lèvres ? La proclamation la plus énergique de la royauté de son Seigneur.
— Le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur, cependant mon Seigneur veut que le Dauphin soit fait roi, et tienne le royaume en commende… Il sera fait roi, malgré tous ses ennemis, et c’est moi qui le conduirai recevoir son sacre. (II, p. 234.)
Impossible de mieux exprimer la toute-puissante suzeraineté de son Seigneur, et la vassalité du futur roi. N’étant encore que désigné pour la royauté, mais n’étant pas investi, le royaume ne le regarde pas. Il n’a, ainsi que le disait la jeune paysanne, qu’à bien se tenir, à ne pas engager de bataille, jusqu’à ce que le suzerain prenne sa cause en mains, ce qui sera après la mi-carême.
Il sera fait roi, ainsi le veut le suzerain ; il lui donnera le royaume en commende. Il possédera le fief comme un dépôt sacré, temporaire ; c’est là le sens du mot commende, terme par lequel on désignait un bien d’Église confié à la garde, à la sollicitude d’un puissant qui devait le défendre. C’est la signification de la première institution devenue dans la suite un des plus criants abus que mentionne l’histoire de l’Église.
La prophétie était le sceau mis à cette idée de la royauté. L’avis ne fut pas transmis, ou il n’en fut tenu aucun compte. La défaite de Rouvray subie le 12 février, premier samedi de carême, vint démontrer avec combien de raison Jeanne avait averti le Dauphin de ne pas engager de bataille avant d’avoir reçu le secours promis. Le secours vint à son heure ; et la jeune paysanne, ainsi qu’elle l’avait annoncé, avait, moins de quinze mois après cette première entrevue, fait couronner le Dauphin à Reims.
443Sous une autre forme elle répète la même pensée à Jean de Metz. Quand elle lui disait :
— Ni roi, ni duc, ni fille du roi d’Écosse ne peuvent recouvrer le royaume, il n’y a de salut qu’en moi ;
ces paroles seraient toute démence, si elles étaient séparées de ce qui les termine :
— Ainsi le veut mon Seigneur, encore que ce ne soit pas œuvre des personnes de ma condition, et que je préférasse filer auprès de ma mère. Il le veut, et il faut que je le fasse. (II, p. 231.)
Ainsi le veut mon Seigneur, qui peut ce que ne peuvent ni les rois, ni les ducs : il le veut ; et parce qu’il le veut, il fera, avec celle qui ne sait manier que le fuseau, ce que ne peuvent les rois et leurs guerriers.
C’est en mettant son Seigneur en avant qu’elle répond à ceux qui, à Vaucouleurs, lui représentent les périls de la route, et qu’elle rassure ses guides.
— Je suis née pour ce faire ; mon Seigneur me met sur ce chemin, il me fraiera la route. (II, p. 225.)
— Il y a cinq ans que mon Seigneur et mes frères du Ciel m’entretiennent du salut que je dois apporter au royaume de France. (II, p. 233.)
C’est à Vaucouleurs, au seuil de la carrière, qu’elle tient ce langage. Elle ne fera pas un pas sans le répéter.
La voilà arrivée à Chinon, en présence du Dauphin. Elle aimait à redire à son confesseur Pâquerel les premières paroles tombées de ses lèvres. La profonde signification en a été longuement développée.
— Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le roi des Cieux que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez lieutenant du roi des Cieux qui est roi de France.
C’est le commencement du long entretien terminé par la même pensée :
— Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi ; il m’envoie pour te conduire à Reims y recevoir ta couronne et ton sacre, si tu le veux. (IV, p. 220.)
C’est le suzerain qui, par la plus débile des mains, conduira le vassal au saint baptistère.
Les clercs de Chinon et de Poitiers objectent-ils à l’enfant qu’ils n’ont trouve dans aucun livre rien de semblable à ce qu’elle promet d’accomplir : elle répond avec un charme exquis :
— Il y a ès livres de notre Seigneur plus qu’ès vôtres ; (IV, p. 175)
ou encore :
— Mon Seigneur a un livre dans lequel ne lit aucun clerc, quelque parfait qu’il soit en cléricature. (IV, p. 232.)
Est-ce que les lettres aux Anglais, aux habitants de Troyes, ne sont pas pleines de la royauté du souverain et droiturier Seigneur, du fils de sainte Marie ? Qu’elle menace les Anglais, c’est au nom de son Seigneur :
— Je suis envoyée de par Dieu pour vous bouter hors de toute France ; et croyez fermement que le roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous 444ne sauriez lui en opposer par tous vos assauts, et aux horions on verra qui aura meilleur droit du roi du Ciel. (IV, p. 45.)
Si elle exhorte et invite les habitants de Troyes à ouvrir leurs portes, c’est au nom de son Seigneur :
— Jeanne la Pucelle vous mande de par le roi du Ciel, son droiturier et souverain Seigneur, au service royal duquel elle est un chacun jour, que vous fassiez vraie obéissance au qentil roi qui sera bien brief à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, à l’aide du roi Jésus. (IV, p. 52.)
C’est au nom de son Seigneur qu’elle supplie le duc de Bourgogne de faire une paix ferme qui dure, et lui
fait savoir de par le roi du Ciel, son droiturier et souverain Seigneur… que tous ceux qui guerroient au dit saint royaume de France, guerroient contre le roi Jésus, roi du Ciel et de tout le monde son droiturier et souverain Seigneur. (IV, p. 58.)
— Amis, sus, sus, notre Sire a condamné les Anglais ; (IV, p. 196)
c’est en ces termes, qu’à Jargeau, elle commande l’assaut suprême.
— Rendez-vous au roi du Ciel, et au gentil roi Charles,
telle était, dit Perceval de Cagny (III, p. 185), la sommation qu’elle adressait aux villes et aux places fortes ; un chroniqueur bourguignon nous en décrit ainsi la toute-puissante efficacité :
Elle admonestait les gens au nom de Jésus… et, quelque volonté qu’ils eussent auparavant de n’obéir ni au Dauphin, ni à elle, ils étaient tous changés, sans courage, privés de toute puissance pour se défendre, et se rendaient aussitôt. (III, p. 440.)
Son étendard lui était quarante fois plus cher que son épée pourtant miraculeusement découverte. Elle nous a dit que c’était par l’ordre de Notre-Seigneur qu’il avait été confectionné et disposé. Rien ne s’y trouvait qui ne fût de par son commandement. Or, qu’était ce nouveau Labarum ? L’expression de la souveraineté du Fils de l’homme. Il y était représenté tel qu’il viendra à la fin des temps, porté sur les nuées, d’une main tenant le globe de la terre, de l’autre bénissant des lis que deux anges lui présentaient. Les chroniques répètent à l’envi que la guerrière s’avançait au combat sa bannière en mains ; elles nous disent l’effroi que cette simple vue inspirait aux ennemis. C’était Jésus-Christ Roi conduisant son armée à la bataille. On connaît le signe donné par Jeanne lors de la prise des Tourelles ; la queue de l’étendard touchant l’invincible forteresse. C’était Jésus-Christ la livrant aux soldats de son envoyée. Aussi au mot : Jeanne, la queue y touche
, elle répond sans hésiter : Tout est vôtre
; et il en fut ainsi. Au sacre il ombrageait la tête du Dauphin miraculeusement conduit à Reims :
— Il avait été à la peine, il devait être à l’honneur.
N’y avait-il pas signification plus profonde ? Ne faut-il pas y voir le suzerain couvrant, intronisant le vassal, miraculeusement tiré 445des mains de ceux qui prétendaient lui ravir le fief ? Les paroles de la Vénérable peuvent fort bien se prêter à ce sens.
Que fut pour Charles VII l’obligation de se laisser conduire jusqu’à la basilique de Reims, par la main d’une enfant, la dernière de ses sujettes, à travers cent lieues de pays ennemis, en face de la Chrétienté et de la postérité ébahies ? Un hommage de vassalité vis-à-vis du suzerain, le Seigneur de l’enfant ainsi choisie. Qui ne sait qu’au moyen âge l’hommage féodal aimait à revêtir des formes qui nous paraissent aujourd’hui singulières et bizarres, mais qui, par leur singularité même, ne faisaient que rendre sensible à tous la dépendance et la subordination qu’elles signifiaient ? Le vrai roi de France, Jésus-Christ, exigea semblable hommage du fils de l’infortuné Charles VI. Pour mettre le locum tenens en possession du fief, il prit au dernier rang de ces petits, de ces faibles, pour la protection desquels il a avant tout établi la royauté chrétienne. Il exigeait cet hommage du vassal, sous peine de refus de l’investissement du fief ; au point que l’enfant pouvait dire :
— Il n’y a de salut qu’en moi, ainsi le veut mon Seigneur.
Et rien n’exprimait mieux et sa souveraineté, et l’usage qu’il entendait que le vassal fît de l’autorité et de la puissance dont il l’investissait.
Ce que Jeanne avait dit durant tout le cours de sa vie guerrière, elle l’a répété sous maintes formes durant l’inique procès. Nous avons été amenés à citer ces paroles :
— La victoire de moi ou de l’étendard, tout était à notre Seigneur ; mon espérance de vaincre était en notre Seigneur et pas ailleurs.
Combien de fois, excédée des calomnies du réquisitoire, n’a-t-elle pas répondu :
— Je m’en attends à notre Seigneur, je m’en rapports à notre Seigneur.
II. Obligation de reconnaître le suzerain, d’appliquer la loi du suzerain, spécialement ses deux préceptes préférés.
La dépendance du vassal emportait l’obligation de régir le fief conformément à la loi du suzerain, c’est-à-dire de veiller à ce que dans l’ordre politique fût appliquée la loi que Jésus-Christ est venu donner au monde. C’est sur bien des points que la Vénérable appela l’attention du futur roi. (On a vu que jusqu’au sacre Charles VII ne fut pour elle que le gentil Dauphin.)
Le duc d’Alençon nous a parlé d’un entretien de Jeanne et du Dauphin dans le cabinet du prince, en sa présence et en présence de La Trémoille, un des jours qui suivirent la révélation des secrets. Cet entretien fut long ; il se prolongea depuis la sortie de la messe jusqu’à l’heure du dîner. La Pucelle, dit-il, fit au roi plusieurs requêtes. Entre autres, elle lui prescrivit de donner son royaume au Roi du Ciel, lui promettant qu’en retour le Roi du Ciel ferait pour lui ce qu’il avait fait pour ses 446prédécesseurs. Elle demanda beaucoup d’autres choses, dont j’ai perdu le souvenir, dit le témoin (IV, p. 193).
Le trésorier de Sigismond, Eberhard Windeck, qui écrivait sur des relations venues de la cour de Chinon, après avoir mentionné cette donation, ajoute que la Vénérable exigea l’oubli complet du passé vis-à-vis de ceux qui viendraient à soumission, et l’engagement de se rendre accessible sans acception de personnes, aux petits comme aux grands (IV, p. 270).
Pancrace Justigniani nous apprend que la Vénérable insista sur cet oubli du passé, demandant que solennelle promulgation en fut faite, et cela en toute sincérité, sous peine d’être rejeté par Dieu, et sans retour. Il nous dit encore que Jeanne exigeait ferme foi à sa mission, un amendement général, et l’exécution des commandements qu’elle transmettrait de la part de Dieu. Il n’est pas le seul à rapporter que Jeanne faisait confesser les personnes de la cour et les exhortait à la communion (III, p. 584-585, cf. 205).
Gerson était intimement lié avec Machet, Jordan Morin, Pierre de Versailles et les examinateurs de Jeanne. Il n’est pas douteux que c’est sur les renseignements qui lui arrivaient de si bonne source qu’il a composé son traité. Il est daté du 14 mai, six jours après la délivrance d’Orléans. La mention expresse de ce premier exploit ne s’y trouve pas, encore qu’il soit parlé des triomphes de la merveilleuse jeune fille. Il est à croire que le célèbre théologien répondait à des consultations transmises bien avant l’entrée de Jeanne à Orléans, et que les divers coups si heureusement frappés par la Vierge-Guerrière lui auront fait hâter la composition du court traité que nous possédons. On y voit que les réformes demandées par la Vénérable s’étendaient aux princes du sang, aux milices royales, communales, au clergé, au peuple ; la manière dont il fallait recevoir cet immense bienfait du Ciel y est particulièrement spécifiée. Il s’ensuit que les reformes embrassaient le royaume tout entier ; elles n’étaient que la loi du suzerain, c’est-à-dire l’Évangile appliqué dans l’ordre politique (I, p. 28I, p. 28, et III, p. 590, note).
Les deux préceptes les plus chers au cœur du Maître y sont surtout recommandés : par l’oubli des injures, c’est la charité dans ce qu’elle a de plus élevé, par l’amour des humbles et des petits, par la condescendance à les entendre et à leur rendre justice, c’est l’humilité. Je suis envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents, disait la Libératrice ; et en écartant de tout son pouvoir les ovations des multitudes indiscrètes, elle faisait une exception ; elle n’a jamais voulu qu’on éloignât les pauvres de sa personne.
447III. Le patriotisme de la Pucelle différent de celui de Sparte et de Rome. — Elle voulait la paix, pour quelle fin ? — Ce qui fût arrivé si elle avait été suivie.
Le patriotisme de la Vierge-Guerrière n’a rien de commun avec le patriotisme sauvage et barbare de Rome et de Sparte. Elle ne veut pas assurer à son pays une prépondérance égoïste, fille de l’orgueil et mère des injustes oppressions. Rien n’est plus loin de sa pensée ; c’est la noircir que de peindre sous de pareils traits l’amour qu’elle porte à la France ; car c’est l’ériger en patronne des droits de la force et des guerres d’extermination de peuple à peuple.
Le but qu’elle poursuit, nous a dit Gerson, c’est, en faisant cesser une injuste tyrannie, d’amener la paix dans les foyers, pour que l’on y serve Dieu dans la sainteté et la justice.
Elle voulait la paix avec les Anglais, dès qu’ils seraient rentrés dans leur île, et auraient abandonné un pays sur lequel elle aimait à répéter qu’ils n’avaient aucun droit. Ce n’est qu’après leur avoir signifié à trois reprises d’avoir à repasser la mer, qu’elle en vient aux armes pour les y contraindre. Elle avait ordre de leur faire cette triple monition ; en combinant ce qui est épars dans les divers documents, il semble que c’est plus de trois fois qu’elle leur a fait entendre son ultimatum.
Même lorsqu’elle frappe, ou mieux qu’elle ordonne de frapper, son cœur saigne de la nécessité à laquelle la réduit l’obstination des ennemis à mépriser ses menaces. Après sa première victoire à Saint-Loup, elle pleure, a dit Pâquerel, sur les âmes de ceux qui sont morts sans se confesser (IV, p. 226). Quelle touchante objurgation à Glacidas d’avoir à se rendre ! À Patay, le massacre des fuyards lui cause la plus profonde douleur : elle descend de cheval pour consoler et faire confesser un prisonnier près d’expirer sous les coups (IV, p. 204).
Sa compassion, ont déposé son page et son aumônier, s’étendait surtout à ces pauvres hommes d’armes que l’on faisait passer d’Angleterre en France pour les y faire mourir, a dit Monstrelet (III, p. 410, IV, p. 232).
La guerre entre l’Angleterre et la France, nous a-t-il été dit dans de nombreux documents du temps, laissait la Chrétienté sans défense, et l’infidèle en profitait pour étendre les frontières de la barbarie. Il frappait aux portes de Byzance, et allait dans vingt ans y établir cette domination opprobre du monde civilisé, qui, depuis près de cinq siècles, même de nos jours, se signale par des massacres périodiques tels que ceux de Syrie, d’Arménie, de Crète.
Il n’est pas douteux qu’en amenant la paix entre les deux peuples, la Vierge-Guerrière ne se proposât de prévenir des siècles si pleins de honte 448et de carnage. C’est indubitablement le sens de la dernière phrase de la lettre aux Anglais. Les stances de Christine de Pisan, plusieurs lettres de la Chronique Morosini prouvent qu’on le comprit ainsi, dès l’entrée de l’envoyée du Ciel sur la scène.
Ce n’était pas un rêve sans fondement. Que d’inqualifiables machinations ne l’eussent pas empêchée de prendre Paris, l’expulsion de l’envahisseur s’opérait sans coup férir. Les villes de Picardie, nous a dit Monstrelet, Amiens, Abbeville ne demandaient qu’à acclamer le parti national. Combien le mouvement se serait accéléré par la soumission de la capitale !
C’est de Paris que dépend cette seigneurie,
écrivait Bedford au conseil d’Angleterre à la date du 16 juillet (III, p. 549) ; Talbot fait prisonnier à Patay se serait écrié que Charles VII était maître de tout (III, p. 329).
On accourait déjà des diverses parties de la Chrétienté pour combattre à la suite de la Vierge-Guerrière. Quel n’eût pas été le mouvement, si on lui avait permis de prendre Paris ! C’était une croisade sans pareille.
Que n’aurait pas fait la Chrétienté soulevée par une si miraculeuse intervention de son Dieu ! Il n’est rien qu’on n’en pût attendre. On pouvait espérer de voir dans les faits l’idéal théoriquement accepté dans les âges de foi, encore que la réalité l’ait presque toujours pratiquement démenti de bien des manières.
IV. Combien il était opportun de mettre en lumière ce point capital, au moment de la déviation.
L’idéal accepté dans les âges de foi est celui que Léon XIII a exposé dans la constitution chrétienne des États. La loi chrétienne était en droit la constitution fondamentale des peuples, des nations du Christ. Il en résultait qu’avec des différences accidentelles toutes les nations chrétiennes avaient un fond de législation identique ; qu’elles formaient entre elles ce que l’on appelait la Chrétienté, la République chrétienne, à peu près comme les États du Nord de l’Amérique, malgré leurs législations particulières, forment la République des États-Unis.
C’est à cet idéal même bien imparfaitement appliqué que le genre humain a du d’échapper aux serres d’une poignée de possesseurs qui, par la force, l’astuce, s’étaient rendus ses maîtres, et l’exploitaient au profit de leur ambition, de leur cupidité, de leurs convoitises sans frein. Cet idéal a créé le monde civilisé en face des horreurs païennes. Déposé au sein de l’humanité comme le levain au sein de la pâte, il y a fait naître le respect de la dignité humaine, la compassion pour les faibles, et bien de saintes choses prônées même par ceux qui en méconnaissent le principe et la source. Sans cesse rappelé par l’Église, comme le prouve de nos 449jours l’encyclique Immortale Dei, appliqué par les saints dans leur vie personnelle et dans la sphère de leur action, il ramènerait le Paradis terrestre, si ceux qui ont l’autorité à tous les degrés en faisaient la règle de leur vie et de leur gouvernement.
Or, au moment où parut la Pucelle, la politique tendait à le bannir de sa sphère, pour y substituer le principe de l’intérêt personnel voilé du mot si mal défini, complice de tant d’attentats : la raison d’État. Prôné dans l’ordre politique, le principe destructeur devait descendre dans l’ordre social, devenir la règle des individus, et se traduire enfin de nos jours par le cri : ni Dieu, ni maître ; c’est-à-dire tout aux plus forts et aux plus habiles. C’est le principe d’où sortirent les sociétés païennes ; il régissait le Dahomey avant notre conquête, il régit au fond les peuples de l’Islam, et parmi nous produit la bande des exploiteurs qui soutirent habilement la fortune des simples, et sont comblés d’honneurs, jusqu’à ce que quelque faux pas les cloue au pilori de l’opinion, pas encore assez pervertie pour applaudir publiquement.
Par le miracle de la Pucelle, le Dieu descendu au milieu des multitudes pour les arracher à l’oppression et plus encore à la dégradation que font peser sur elle les forts et les habiles qui ne l’adorent pas, rappelait, marquait de nouveau de son sceau divin la constitution politique qu’il est venu donner au monde. L’égoïsme politique, que la Pucelle confondait, ne permit pas de donner la démonstration dans sa plénitude. Il arrêta l’envoyée du Christ roi des nations, et fit subir à l’envoyée le sort qu’il avait infligé au Maître.
Il y a plus, l’égoïsme, qui a interrompu la mission, a obscurci l’histoire de la Libératrice pour ne pas avoir à en entendre les leçons. C’est pour voiler les torts de la politique que l’on a fait finir la mission à Reims : c’est pour couvrir les attentats d’un clergé ivre de schisme, destructeur de la constitution divine de l’Église, auteur des doctrines gallicanes, de l’Université de Paris, que l’on a travesti la scène du 24 mai au cimetière de Saint-Ouen, qu’on a publié que la Vénérable s’était infligée un démenti avant d’aller au supplice, et qu’à partir de Reims on a obscurci toute son histoire.
Dieu ne fait pas un miracle tel que celui de la Pucelle sans vouloir faire entendre de grands enseignements. Il y aura lieu de montrer un peu plus loin avec quelle justesse le cardinal Pie a dit que la Vénérable était le type, c’est-à-dire l’exposé par un fait, le type le plus large et le plus complet de la religion ; comment le dogme et la morale s’y trouvent démontrés et exposés. Est-ce bien ce que nous laissent voir les histoires même les moins défectueuses ? N’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu’on laisse de côté, ou que l’on rapetisse ce qui, d’après les documents, 450peut fournir d’irréfragables preuves pour la défense de la foi ? L’on s’attarde aux infiniment petits de cette existence, jusqu’à la couleur des cheveux de la jeune fille ; on détourne les yeux des sommets.
Parmi les histoires, même réputées les meilleures, y en a-t-il beaucoup qui mettent en lumière ce qui nous semble évidemment le centre de la mission auquel tout se rapporte, Jésus-Christ Roi ? Avec quel à-propos viendra la canonisation ! en tirant la Vénérable du cadre étroit où elle a été renfermée, elle nous montrera l’unique solution des questions qui agitent le monde : Jésus-Christ. Seul, l’Homme-Dieu peut concilier les extrêmes, la richesse et la pauvreté, la force et la faiblesse, la grandeur et la bassesse, comme dans l’unité de sa personne il concilie la nature divine et la nature humaine, l’incréé et le créé, le fini et l’infini. Plus que dans sa vie mortelle, Jeanne sera la Libératrice, si par elle son Seigneur devient le Seigneur de tous.
451Chapitre II Le surnaturel manifesté par la sainteté de la Vierge-Guerrière
- I.
- La vertu héroïque.
- La foi de la Pucelle dans sa vie privée et dans sa mission.
- Espérance de la Pucelle pour elle-même et pour l’accomplissement de sa mission.
- Sa charité.
- Son zèle.
- II.
- Sa prudence pour la conservation de sa vertu et l’exécution de sa mission.
- Vertu de justice, sa religion, son obéissance à Dieu, son amour pour ses parents, son pays, son roi ; l’aveu de ses fautes.
- Miracles de force.
- Les caractères de cette force.
- Tempérance.
- Son incroyable sobriété.
- Les privilèges de sa pureté.
- Regardée, présentée comme une sainte.
I. La vertu héroïque. — La foi de la Pucelle dans sa vie privée et dans sa mission. — Espérance de la Pucelle pour elle-même et pour l’accomplissement de sa mission. — Sa charité. — Son zèle.
Si les vertus chrétiennes pratiquées dans un degré commun et ordinaire suffisent pour le salut, l’Église ne leur décerne pas les honneurs des autels. Elle les réserve aux vertus pratiquées dans un degré héroïque, c’est-à-dire constamment, promptement, malgré les difficultés et les obstacles. Nous le répétons ; en affirmant que telles furent celles de la Vénérable, nous n’entendons nullement devancer les décrets du Siège apostolique. Nous parlons en historien qui, conformément au plan approuvé par Sa Sainteté, tire des faits une conclusion qui lui semble en ressortir ; jugement essentiellement privé, que l’autorité divinement assistée peut seule rendre irréfragable.
Les vertus chrétiennes sont avant tout les vertus théologales de Foi, d’Espérance et de Charité, et ensuite les vertus morales de prudence, de justice, de force et de tempérance. Le saint doit avoir pratiqué ces dernières selon que c’était réclamé par son état, sa position, par les circonstances dans lesquelles l’ont placé les événements de la vie. Quel personnage dans une existence bien courte a vécu dans des situations aussi différentes, aussi opposées que notre Vénérable ?
On a vu dans le volume la Paysanne et l’Inspirée (II, p. 328-334), ce que fut à Domrémy l’élève de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Jetée soudain sur un théâtre bien différent, passant de l’obscurité la plus profonde sur une scène où elle est en spectacle à la Chrétienté entière, sa 452sainteté ne fait que jeter un éclat plus vif, éclat resplendissant comme le lieu même où elle attire les regards du monde ébahi.
La foi de la guerrière brille dans son amour des lieux consacrés par la piété, dans son amour des longs offices, dans son maintien qui semble celui de la piété personnifiée, dans les larmes brûlantes qui sillonnent son visage à la vue des divines Espèces. Les témoins sont unanimes. Mais sa foi paraît peut-être plus grande encore en ce qu’elle a cru que Dieu pouvait se servir d’un instrument aussi infime qu’elle sentait l’être, pour opérer ce que ne pouvaient ni les armées, ni la politique, pour ressusciter la France. Après l’Incarnation, la Propagation de l’Évangile et les autres miracles fondements de notre foi, quoi de plus humainement impossible ? Elle a cru avec une foi inébranlable que rien n’était impossible à Dieu, et, toute proportion gardée, nous pouvons dire à la Vierge de Domrémy comme à la Vierge de Nazareth : Heureuse parce que vous avez cru, car tout ce qui vous a été dit sera accompli (Luc, I, 45).
Pour elle-même, elle n’a voulu d’autre récompense que le Ciel, et elle a assez compté sur la grâce pour espérer que, telle étant la volonté de Dieu, elle pourrait garder sa vertu à la cour, dans les camps, au milieu des ovations et des ignominies, au midi d’une gloire unique et dans l’abîme d’abjections proportionnées. Cette espérance n’a pas été trompée. Dans l’accomplissement de sa mission, les obstacles se sont dressés devant elle, plus nombreux, plus infranchissables que les pics ne succèdent à d’autres pics dans la chaîne des Alpes. Elle a espéré que Dieu était assez puissant pour les lui faire franchir ; elle a poursuivi infatigablement sa marche. En entrant à Orléans, elle prêchait à tous la confiance en Dieu (IV, p. 164), et au duc d’Alençon lui représentant à Jargeau que les travaux ne lui paraissaient pas assez avancés pour tenter un assaut, elle répondait :
— Pas d’hésitation, l’heure est prête quand tel est le plaisir de Dieu ; il faut ouvrer quand Dieu le veut ; agissez et Dieu agira. (IV, p. 195.)
Quel pur foyer de charité que son cœur ! Elle repousse tout ce qui pourrait en ternir la flamme. En dépit de la douleur que lui cause la blessure qui lui transperce le cou de part en part, elle repousse des remèdes qui lui paraissent empreints de superstition et déclare qu’elle préfère mourir. Elle tient à la transparence de son âme au point de se confesser presque chaque jour, ordinairement avec larmes, disant que l’on ne saurait trop nettoyer sa conscience. Quelles paroles empreintes de la piété la plus vraie et la plus simple sortent de cette âme si limpide !
Un motif de charité s’ajoute au motif d’obéissance qui lui a fait entreprendre et poursuivre sa mission. Motif de charité envers Dieu : plutôt que de ne pas lui obéir, elle s’userait les genoux pour se rendre là où son 453Seigneur l’envoie ; mais c’est pour la délivrance des opprimés que le Ciel l’a suscitée. Il faut faire sortir Anglais et Français du labyrinthe d’enfer où leurs âmes se perdent, et les mettre en état de poursuivre paisiblement leur fin dernière dans la justice et la sainteté. Voilà pourquoi elle pleure sur ses ennemis morts sans confession, et adresse à Glacidas de si touchantes objurgations.
Quand Siméon Luce a écrit que les remontrances de Jeanne au duc de Lorraine étaient un fait pour ainsi dire unique dans son histoire, il s’imaginait sans doute que personne ne saurait ou ne voudrait lire les preuves si multiples de la guerre constante qu’elle a faite au péché sous toutes ses formes. Le péché, disait-elle, fait perdre les batailles (IV, p. 227). C’est au péché d’abord qu’elle a fait la guerre, à la cour, à l’armée, dans les camps, toujours, partout. Blasphème, libertinage, déprédations, elle les a tous poursuivis avec le zèle le plus ardent. On l’a vue prendre au collet un des grands du royaume qui avait blasphémé, et exiger une réparation immédiate (IV, p. 173). Le duc d’Alençon dépose que la crainte d’être entendu par elle arrêtait le mot coupable sur ses lèvres habituées à outrager l’infinie Majesté. Quelle guerre sans trêve aux femmes de mauvaise vie ! Elle menaçait de quitter l’armée, si l’on ne mettait pas la conscience en règle ; et le jour de l’Ascension, 5 mai, elle fait publier un cri que personne ne fut assez hardi pour venir à la bataille du lendemain sans s’être, confessé (IV, p. 226). Elle ménage et des facilités et des attraits pour l’accomplissement de ce devoir.
Comment parler plus vigoureusement contre l’hérésie qu’elle ne l’a fait dans sa lettre aux Hussites ?
II. Sa prudence pour la conservation de sa vertu et l’exécution de sa mission. — Vertu de justice, sa religion, son obéissance à Dieu, son amour pour ses parents, son pays, son roi ; l’aveu de ses fautes. — Miracles de force. — Les caractères de cette force. — Tempérance. — Son incroyable sobriété. — Les privilèges de sa pureté. — Regardée, présentée comme une sainte.
Sa prudence est exquise, soit qu’il s’agisse de sa conduite personnelle, soit qu’il s’agisse de la conduite de l’œuvre dont le Ciel l’a chargée.
Sa pudeur jalouse s’entoure des plus minutieuses précautions. S’il fallait s’en rapporter à la Chronique de Morosini, elle aurait défendu à tout homme, sous peine de la potence, de pénétrer dans ses appartements avant qu’elle fût entièrement habillée. Elle choisit pour demeure une maison renommée pour son honnêteté, fait coucher avec elle des personnes de son sexe, de préférence d’innocentes petites filles, et ne se produit que pour les besoins de la mission. Si elle est forcée de coucher en rase campagne, c’est étroitement serrée dans ses vêtements, jusque dans son armure, au risque d’en être blessée (IV, p. 109, 202). Aide-toi, Dieu t’aidera ; ouvrez et Dieu ouvrera ; les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire (IV, p. 97, 156, 195) ; autant 454de paroles tombées de ses lèvres, et qui prouvent qu’elle apportait à l’exécution de sa mission la prudence qu’elle apportait à la sauvegarde de sa vertu. Le portrait de la guerrière tracé par Alain Chartier (II, p. 254), par Cousinot (III, p. 98), par Jean Chartier (III, p. 158) ; tout ce que l’on nous dit de ses qualités de capitaine accompli, prouvent qu’elle ne négligeait aucune des précautions commandées par la prudence militaire.
Quelle partie de la justice chrétienne envers Dieu, envers le prochain et elle-même qu’elle n’ait parfaitement pratiquée ? Que l’on se rappelle ce que son hôtesse de Poitiers (IV, p. 142), ce que son page (IV, p. 201), ce que son confesseur et aumônier (IV, p. 232), ce que la dame de Bouligny nous ont dit de son esprit de prière de jour et de nuit. Le soleil de la vie chrétienne, du culte chrétien, c’est la sainte messe. Dans la vie guerrière, elle s’en montrait avide, encore plus qu’à Domrémy, si c’était possible. Les témoins ont été particulièrement frappés de sa dévotion à la sainte messe. Elle se confessait pour mieux y assister (I, p. 57). Elle y communiait souvent, de préférence avec les enfants donnés aux couvents des ordres mendiants (IV, p. 222).
Icelle Pucelle, (nous a dit d’Aulon), était très dévote créature, et très dévotement se maintenait en oyant le service de notre Seigneur, lequel continuellement elle vouloit oyr, c’est assavoir aux jours solempnels la grant messe du lieu où elle estoit, avecque les heures subséquentes, et aux autres jours une basse messe, et elle estoit accoustumée de tous les jours oyr messe, s’il lui estoit possible. (IV, p. 214)
Telle était son obéissance à Dieu que pour faire sa volonté elle eût quitté cent pères et cent mères, eut-elle été fille de rois (II, p. 118) ; tous ses pas dans la carrière prouvent la sincérité de cette parole.
Le rétablissement de la justice était l’objet de sa mission. Les Anglais n’ont aucun droit en France, disait-elle. Ce que cette capitale injustice entraînait de violences et d’iniquités défie toute description.
Dans la gloire elle n’oublie pas les siens. À l’apogée de son triomphe, son cœur la ramène vers sa famille (IV, p. 186). Elle porte fidèlement l’anneau, cadeau de son père et de sa mère, et par plaisance pour eux, elle le regarde si souvent que ses ennemis veulent y voir un talisman et un engin de superstition.
Elle n’a jamais vu couler sang français sans que les cheveux ne lèvent sur sa tête.
Tout en restant la simple paysanne, elle est si fidèle à l’étiquette de la cour que l’on croirait qu’elle y a été nourrie (III, p. 147) ; le roi miraculeusement sacré est pour elle l’objet d’un religieux respect. L’on ne peut s’expliquer l’intérêt si vif qu’elle porte au duc d’Orléans, prisonnier à 455Londres, que parce qu’elle voyait en lui la seconde tige des Valois. Elle envoie un anneau d’or à la duchesse douairière de Laval, la veuve de Duguesclin, en s’excusant que ce soit si peu pour son mérite. Son ton se proportionne à la condition des personnes auxquelles elle parle ; et encore qu’il soit très menaçant pour les envahisseurs et les filles de mauvaise vie, il serait facile de montrer que le châtiment est au-dessous de la menace. On sourit d’aise en la voyant persuader à La Hire de jurer par son Martin, au lieu d’exhaler sa bile gasconne en y mêlant le nom divin.
On a vu comment elle rapporte tout à son Seigneur. Elle avoue avec ingénuité qu’elle a mal fait en se laissant choir de la tour de Beaurevoir, qu’elle a contristé ses Saintes, ajoutant que si parfois elle leur a manqué de respect, elle leur en a crié merci, regrettant d’ailleurs de ne pouvoir pas leur rendre tout l’honneur qui à elles est dû.
Qu’est toute sa vie guerrière, sinon une suite de miracles de force chrétienne ? Miracle de force pour quitter une famille tendrement aimée, miracle de force pour endurer sans se laisser rebuter les mépris de Baudricourt et de son entourage, miracle de force pour entreprendre à travers un pays ennemi, plein de périls de toute sorte, un voyage de 130 ou 150 lieues, miracle de force pour affronter ces longs et minutieux examens de Chinon et de Poitiers, miracle de force pour attaquer et emporter les bastilles d’Orléans, pour les attaquer malgré l’avis des chefs, emporter la plus imprenable, quand l’ordre de la retraite a été donné ; miracle de force pour rester sur le champ de bataille après la profonde blessure qu’elle y a reçue, miracle de force pour supporter des fatigues qui auraient fait fléchir les guerriers les plus robustes, miracle de force pour traîner jusqu’à Reims le roi et sa cour, miracle de force pour continuer sa mission alors qu’elle est contrecarrée, trahie par ceux qui devaient en recevoir le bénéfice ; elle redoute plus que la mort de tomber entre les mains de ses ennemis, ses Saintes l’assurent que ce sort lui est réservé avant deux mois, et elle fait ce miracle de force de marcher dans la carrière divinement tracée sans jamais penser en sortir, et elle trouvera moyen de se surpasser elle-même dans la période de sa passion et de son martyre ! Et cette suite d’actes héroïques de force d’âme est accomplie par ce qu’il y a naturellement de plus faible, une adolescente, une paysanne, une enfant de dix-sept à dix-huit ans !
D’ailleurs, non seulement rien de farouche, de cruel, mais rien de raide : tout y est simple, naturel, plein de candeur, s’alliant avec la tendresse la plus vraie. Qui donc ne reconnaîtrait dans ce chef-d’œuvre le sceau inimitable de Celui qui, dans ses créations, sait si bien unir les extrêmes, qui arrête la fureur des flots avec des roseaux et des brins d’herbe, et dans ses saints fond si bien la force et la suavité, l’énergie du 456commandement sans rudesse, l’humilité de l’obéissance sans bassesse, la prudence et la simplicité, partout enfin, dans les œuvres de la nature et de la grâce, marie si bien la force et la douceur !
La tempérance dans la Vénérable ne fut pas moins héroïque que la force. Ce qui est dit de sa sobriété serait au-dessus de toute créance s’il y avait moins de témoins irrécusables. Jamais personne vivante ne la surpassa sur ce point, nous a dit Dunois ; elle ne buvait pas, dit le greffier de La Rochelle, et mangeait comme rien ; deux onces de nourriture, écrit Pancrace Justigniani, un peu de vin mêlé de trois quarts d’eau ; une bouchée, ou un morceau de pain (morsum panis), dépose Louis de Coutes, son page ; c’était tout. Et avec cela les fatigues qui viennent d’être indiquées !
Plus miraculeuse encore est sa chasteté. Il n’y en eut jamais de plus exposée, il n’en est pas de plus à l’abri de tout soupçon, de plus pénétrante, si ce n’est celle dont la pureté fit sortir le Verbe du sein de son Père. La chasteté de Jeanne eut le privilège de celle de la Mère de Dieu.
Nous avons entendu les nombreux témoins, il y en a au moins huit ou dix, qui nous ont affirmé par serment qu’elle chassait les miasmes impurs, calmait les sens, et faisait évanouir jusqu’à la simple pensée troublante. Parole licencieuse, regard lascif, sens réprouvé, en sa présence tout expirait, et faisait momentanément place à la sérénité de l’Éden. Aussi la Virginité a-t-elle donné à la Vénérable son nom préféré. La Libératrice du genre humain est, pour toute langue, la Vierge sans épithète et sans complément, la Libératrice française fut la Pucelle sans épithète et sans complément. Ainsi la nomma son siècle, jusqu’à ses ennemis qui le constatent non sans un violent dépit ; Johanna quæ puella vociferatur, écrivent-ils ; ainsi elle doit être nommée par ceux qui sont jaloux de la parer de tout l’éclat du plus beau de ses joyaux.
L’écrin de la chasteté, dit saint Augustin, c’est l’humilité. Celle de la Vénérable triompha d’un péril sans égal. À l’âge qui est celui de l’éblouissement, à dix-sept ans, la jeune béguine, sujet des railleries des gars de Domrémy, passe soudainement au brûlant midi d’une gloire inouïe. Toute la Chrétienté l’acclame ; ses ennemis disaient que les hommages dont elle était l’objet allaient jusqu’à l’idolâtrie ; ils effrayaient jusqu’à ses amis. La preuve en est ce que nous a raconte le grave Seguin :
Un jour à Loches, Pierre de Versailles, en voyant les foules se précipiter pour baiser ses pieds et ses mains, arrêter pour cela son cheval par les pieds, crut devoir lui dire de se tenir en garde. La réponse qu’elle fit montre qu’elle savait bien où pour elle à cette heure se trouvait le péril :
— En vérité, (dit-elle), si Dieu ne me gardait, je ne saurais me garantir moi-même contre telles manifestations.
Elle se garantissait le plus qu’elle le pouvait. Les témoins entendus à Orléans sont unanimes 457pour attester que jamais un signe ne manifesta qu’elle s’attribuât la gloire de ses exploits ; elle rapportait tout à Dieu, résistait autant qu’elle le pouvait aux honneurs et aux louanges dont elle était l’objet. Voilà pourquoi, tant que les besoins de la guerre ne demandaient pas le contraire, elle préférait la solitude aux compagnies (IV, p. 168). Est-ce que l’humilité la plus vraie et la plus charmante ne respire pas dans les paroles par lesquelles elle se défendait à Bourges de toucher les objets de piété qu’on lui présentait :
— Touchez-les vous-même, (disait-elle à son hôtesse la dame de Bouligny), ce sera tout aussi bon ? (IV, p. 176).
Tous les traits de ce tableau de l’héroïcité des vertus de la Vénérable sont strictement historiques ; la Chrétienté, en dehors du parti anglo-bourguignon, a salué une sainte dans la Vierge-Libératrice. Les documents de tout genre de nos quatre volumes en sont la preuve. Quel portrait en ont tracé en deux lignes les docteurs de Poitiers :
Aucun mal, mais tout bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse.
Ils faisaient écho à M. Front, curé de Domrémy, qui disait :
Elle n’a pas sa pareille dans la paroisse, je n’en connus jamais de si bonne ;
à ce que déposait le chanoine Arnolin :
Je l’ai entendue deux ou trois fois en confession ; j’ai trouvé en elle les signes de la chrétienne parfaite.
Le grand canoniste de l’époque, Jean de Mâcon, après l’avoir observée à Orléans, aimait à répéter qu’il n’avait pas l’ombre d’un doute sur la divinité de sa mission ; c’était merveille de l’entendre parler et répondre ; il n’avait vu dans sa vie que bonté et sainteté (IV, p. 166). Pâquerel, de Queuville, tous ceux qui comme confesseurs avaient savouré les parfums de son âme, en restaient embaumés pour le reste de leur vie. C’était une grande consolation de converser avec elle, déposaient plus tard les bourgeois d’Orléans (IV, p. 168). L’auteur du poème anonyme prédisait il y a plus de quatre-cents ans que les Anglais l’honoreraient dans les rangs des saints, d’où elle ferait tomber les grâces les plus signalées (IV, p. 338-339).
Ce n’est certes pas la nature qui peut produire une telle merveille ; c’est l’œuvre de Celui qui, admirable dans toutes ses œuvres, l’est surtout dans ses saints. La sainteté était rehaussée dans la Vénérable par des dons gratuits, miraculeusement infus, dit la théologie. Ils sont ainsi appelés, soit parce que par leur nature ils surpassent toute puissance humaine et créée, soit parce qu’ils sont conférés soudain, sans l’expérience et la formation préalable qui peuvent les faire acquérir. Ils sont aussi éclatants que nombreux dans la Vierge-Guerrière. Ils lui ont été conférés tant pour faire accepter sa mission que pour lui donner les moyens de l’accomplir : Un don de ce genre, ce sont les prophéties qui l’ont annoncée et plus encore les prophéties si étonnantes qu’elle a faites en si grand nombre.
458Chapitre III La Vierge-Libératrice prophétisée, et prophétesse très éminente
- I.
- Observations sur la prophétie.
- II.
- La Pucelle a été prophétisée.
- Prodiges à sa naissance et durant son enfance.
- III.
- Énumération des prophéties de la Vénérable jusqu’au procès de Rouen.
- VI.
- Énumération des prophéties de la Vénérable jusqu’au procès de Rouen.
- Pourquoi certaines prophéties de la Pucelle qui ne se sont pas accomplies ne devaient pas l’être ?
- V.
- Passage de Benoît XIV sur la Pucelle.
- Intention que l’on peut prêter au Pontife.
I. Observations sur la prophétie.
La prophétie a principalement pour objet des événements futurs, par leur nature au-dessus de toute prévision humaine, ou même dans un sens plus élevé, au-dessus des prévisions de toute intelligence créée. Cependant, ainsi que le remarque Benoît XIV, on peut donner le nom de prophétie à la manifestation de tout fait qui, dans le passé, le présent ou l’avenir, dépasse la portée naturelle de celui qui le fait connaître. Telles la manifestation de pensées intimes dont rien d’extérieur ne fournit l’indice ; l’annonce d’un événement qui se passe au loin, et dont aucune de nos inventions modernes n’a pu porter la nouvelle ; l’indication d’un objet si bien caché que rien n’a pu révéler le lieu où il se trouve déposé. C’est dans ce sens plus étendu que le mot est pris ici.
Il faut ajouter, pour prévenir de fausses interprétations, que le don de prophétie n’est pas un don permanent chez celui auquel il est conféré ; il ne s’étend pas à tout ce que peut désirer connaître une curiosité indiscrète. Il est intermittent ; il ne s’étend qu’à quelques points particuliers, selon que Dieu le juge bon pour manifester sa Providence, préparer les esprits à certains événements, détourner des malheurs, autoriser certains de ses serviteurs, concilier faveur à leur ministère ou à leur mission, ou pour semblable raison. Qu’il suffise de rappeler ces points de l’enseignement catholique, sans aborder les détails ardus que demanderait l’exposition complète de la question. (Voy. saint Thomas, 2a 2æ q. 171-2-3-4.)
Encore que les démons possèdent bien des connaissances au-dessus de 459l’intelligence humaine, ils ne connaissent cependant ni les secrètes pensées du cœur que l’on ne veut pas leur révéler et qui n’impriment aucun signe sur le corps, ni les événements à venir dépendants des causes libres. Il ne répugne pas que dans certains cas, Dieu se serve des démons pour manifester ce qui n’est connu que de lui seul ; il s’est bien servi de Balaam, de Caïphe, des Sibylles ; mais ces cas sont rares ; les devins, contrefaçon des prophètes de Dieu, se reconnaissent à la nature des manifestations, souvent vaines, quand elles ne sont pas immorales et nuisibles ; à la manière dont ils les font, usant de signes d’une signification occulte ; à l’aspect tourmenté de leur extérieur ; aux motifs intéressés qui les font agir, etc.
Une, ou plusieurs prophéties, même divines, ne sont pas un titre à la canonisation, dit Benoît XIV, tant que l’on n’a pas constaté l’héroïcité des vertus ; mais dès qu’elle est établie, on doit tenir le plus grand compte du don de prophétie pour conclure à la sainteté535. L’héroïcité des vertus est-elle établie dans le chapitre précédent ? Le devoir d’historien rempli, il faut abandonner à plus irréfragable tribunal la décision suprême et dernière ; mais avec semblable restriction, il sera bien permis de grouper les documents historiques qui établissent l’immense place occupée par la prophétie dans l’histoire de la Vierge-Libératrice. Elle a été prophétisée, et elle a eu à un rare degré le don de prophétie. On serait peut-être embarrassé pour trouver dans l’histoire depuis les Apôtres un personnage qui ait fait des prophéties aussi étonnantes, aussi nombreuses, d’une aussi indubitable authenticité, en aussi peu de temps.
II. La Pucelle a été prophétisée. — Prodiges à sa naissance et durant son enfance.
La Vénérable a été prophétisée. Pour se faire accepter de Durand Laxart (II, p. 222), de Catherine Leroyer (II, p. 224), et par les habitants de Vaucouleurs, elle citait la prophétie antique, d’après laquelle la France perdue par une femme serait relevée par une Vierge des frontières de Lorraine.
Le grand avocat du temps, Barbin, nous a fait connaître la prophétie si explicite de Marie d’Avignon, surnommée la Gasque ; et Gobert Thibault nous a dit que le grave Machet, le confesseur du roi, aimait à répéter que Jeanne était la Vierge promise par plusieurs écrits (IV, p. 151).
Dunois (IV, p. 188), dépose que Suffolk était prisonnier depuis quinze jours quand il reçut une prophétie annonçant que du bois chenu sortirait une Vierge qui marcherait sur le dos des Archers. Au procès 460de Rouen, cette prophétie fut citée à l’accusée, qui, tout en disant ne l’avoir connue que depuis sa venue en France, avoua qu’il y avait dans son pays un bois chênu qui se voyait de la porte de la maison de son père (II, p. 122).
Bréhal cite dans son mémoire de nombreuses prophéties concernant la Vénérable (I, p. 494 et seq.). Il nomme Montalcin, astrologue de Florence, auquel il faut joindre un Barbin, différent du juriste qui vient d’être cité, astrologue de Genève (III, p. 385).
Pancrace Justigniani écrivait de Bruges qu’avant la délivrance d’Orléans couraient à Bruges des prophéties dont on se moquait, et en particulier d’une Pucelle, gardeuse de brebis, originaire de vers la Lorraine (III, p. 574).
Dieu ne se serait-il pas manqué à lui-même, si après avoir l’ait ainsi annoncer de tant de manières la Vierge-Libératrice, il n’avait pas marqué par des signes et sa naissance et ses premières années ? Les docteurs de Poitiers, Gerson affirment l’existence de ces signes ; Boulainvilliers les raconte ; et il n’y a pas jusqu’au haineux Chuffart qui ne les mentionne, tout en leur donnant un démenti qu’il n’appuie que sur sa haine pour la Vierge.
Ces prophéties ne préparaient que d’une manière fort éloignée les esprits à attendre la Libératrice. Elles se perdaient presque au milieu des prophéties de toute nature que font naître les moments de grande crise. La manière dont Laxart et Catherine Leroyer parlent de celle que la Vénérable leur allégua prouve qu’ils n’en avaient gardé qu’un vague et confus souvenir. Les signes de la naissance et de l’adolescence, tout en attirant l’attention, restaient mystérieux et obscurs, mais au fur et à mesure que se déroulèrent les événements, la lumière se fit. Prophéties et signes restaient pour prouver qu’il est une Providence maîtresse des événements. N’est-ce pas ce que l’on remarque dans les prodiges observés à la naissance de certains saints, ou même d’hommes destinés à imprimer sur la terre de profondes traces de leur passage ? Peu de saints pourraient se glorifier d’avoir été annoncés par autant de prophéties que l’a été la Pucelle ; il en est peu dont la venue au jour et l’enfance aient été marquées par des signes aussi gracieux que ceux qui sont racontés de la Vénérable ; mais, je le répète, il n’en est pas. à ma connaissance, qui ait fait autant et de si étonnantes prophéties que la Vierge française.
III. Énumération des prophéties de la Vénérable jusqu’au procès de Rouen.
La prophétie a ouvert la voie à la Libératrice ; elle s’y est avancée la prophétie sur les lèvres ; devant l’inique tribunal de Rouen, le greffier a 461parsemé les pages de son procès-verbal de prophéties menaçantes pour les bourreaux et dont l’histoire a enregistré l’accomplissement. Elles sont réservées, a-t-il été dit, au volume suivant. À l’étranger surtout, Jeanne fut connue comme prophétesse plus encore peut-être que comme guerrière, a-t-il été déjà observé.
À Domrémy, Jean Watterin et Michel Lebuin, probablement parce qu’ils s’étaient prêtés au rôle des fiançailles ourdi par les parents, déposent, le premier, que plusieurs fois Jeanne lui a confié qu’elle relèverait la France et le sang royal, le second, qu’une fois, la veille de saint Jean qui précéda son départ, elle lui avait dit qu’entre Coussey et Vaucouleurs, il y avait une jeune fille qui avant un an (dans l’année qui allait suivre) ferait couronner le roi de France (II, p. 207). Elle avait été plus explicite encore quelque cinq ou six semaines auparavant, lorsque vers l’Ascension, cette année le 13 mai, elle avait abordé Baudricourt pour la première fois.
— Je conduirai le Dauphin au sacre, malgré ses ennemis,
avait-elle dit. Elle avait été plus loin : elle avait chargé Baudricourt de lui mander de ne pas engager de combat, et de se contenter de garder ses positions, que Dieu lui enverrait secours après la mi-carême (II, p. 234). Le message ne fut pas transmis, ou l’on n’en tint aucun compte, a-t-il été observé. L’armée de Charles engageait la journée de Rouvray le premier samedi de carême, et l’on sait quelle en fut l’issue ignominieuse. Le secours arrivait le dimanche après la mi-carême, 6 mars, ainsi que Jeanne l’avait dit à Jean de Metz, alors qu’elle ignorait comment elle sortirait de Vaucouleurs :
— Il faut que je sois en chemin vers le roi avant la mi-carême. (II, p. 231.)
Elle était réellement en chemin ; mais elle n’arriva que trois jours après.
Le 12 février elle annonçait la défaite de Rouvray, subie en ce moment même à cent lieues de distance (III, p. 67, III, p. 114 et IV, p. 327).
Le voyage de Vaucouleurs à Chinon était semé de périls tels que les guides craignaient de s’y engager. Jeanne leur prédit, ce qui arriva effectivement (III, p. 87, III, p. 115, et II, p. 225), que l’on ne trouverait pas de sérieux obstacle, et l’on a vu que des brigands, s’étant postés pour détrousser la petite troupe, furent comme cloués au sol, impuissants à faire un mouvement.
À Chinon, non seulement elle reconnaît le roi qui se dissimule au milieu des courtisans, quoiqu’elle ne l’eût jamais vu, elle lui révèle des secrets qui n’étaient connus que de Dieu et du prince, puisque c’était une prière mentale dont il n’avait parlé à personne (IV, p. 3, 327).
Comme elle sortait du château, un libertin ayant prononcé des paroles de blasphème outrageantes pour la pudeur de la Vierge, celle-ci s’écrie :
462 — Tu blasphèmes et tu es si près de la mort.
Il se noyait une heure après (IV, p. 219).
Introduire un grand convoi de vivres à Orléans passait pour presque impossible ; à Poitiers, un mois à l’avance elle disait :
— Nous les mettrons dedans à notre aise, sans qu’un Anglais saille de ses bastilles. (III, p. 71.)
L’événement justifia la prophétie.
Toutes les histoires signalent l’indication de l’épée de Fierbois, la description qu’elle en donna sans l’avoir jamais vue. Non seulement elle prédit comme début et signe de sa mission la délivrance d’Orléans ; mais que de prophéties à cette occasion !
Celle de la grave blessure qu’elle devait recevoir à l’assaut des bastilles, sans pour cela cesser de besogner, était connue au loin plusieurs semaines à l’avance, puisque de Lyon le seigneur de Rosethlaer l’écrivait à Bruxelles, dès le 22 avril (III, p. 540).
Elle prédit que soudainement le vent qui s’opposait à la montée des bateaux qui devaient recevoir les vivres du convoi deviendrait favorable, et il en fut ainsi (III, p. 75, et IV, p. 180).
Elle envoie son héraut d’Ambleville réclamer son compagnon que les Anglais retenaient pour le brûler, lui annonçant qu’il n’aurait aucun mal et le ramènerait (IV, p. 160 et alias). Ce que l’événement vérifia.
À Glacidas, qui répond à sa sommation par des insultes, elle prédit que les Anglais de sa bastille mourront et qu’il ne le verra pas (III, p. 517), ou même qu’il mourra sans saigner (III, p. 306).
Le mercredi 4 mai, lorsque les Français subissaient de rudes pertes au fort Saint-Loup, elle est soudainement éveillée et avertie du péril (IV, p. 168, 173, 203, 209, etc.).
Le soir de la même journée, elle disait qu’avant cinq jours il n’y aurait pas un seul Anglais devant les murs d’Orléans délivré (IV, p. 226).
Le vendredi soir 6, elle annonce qu’après un grand assaut, les Tourelles seront prises, et qu’elle reviendra par le pont ; ce qui semblait impossible, et fut pourtant réalisé (IV, p. 168 et alias).
Lorsque, le soir de cette même journée. Dunois, désespérant d’emporter la forteresse, donnait le signal de la retraite, elle le supplie d’attendre en promettant le succès (III, p. 81, 125, etc. ; IV, p. 182). Elle donne comme signe que les Anglais seront perdus du moment où la queue de son étendard touchera la forteresse, et il en fut ainsi (III, p. 82, 125, etc.).
Elle avait su ce que les capitaines avaient délibéré en un conseil auquel elle n’assistait pas, et qu’on voulait lui cacher (III, p. 151).
À Jargeau, elle fait donner l’assaut contre l’avis des capitaines en promettant le succès, et, précipitée à bas des échelles par une grosse pierre, 463elle se relève en s’écriant :
— Sus, sus, Messire a condamné les Anglais,
et la ville fut emportée (III, p. 88, 133 ; IV, p. 196).
Précédemment, elle venait de dire à d’Alençon de se retirer de la place qu’il occupait, sans quoi il y serait tué. Quelques moments après, le sire de Ludes, qui s’y était mis, était emporté (IV, p. 196, et III, p. 87).
Avant la bataille de Patay, elle annonce de la manière pittoresque que l’on sait la merveilleuse victoire réservée aux Français (IV, p. 197, et III, p. 91).
Contre l’avis du conseil, elle prédit qu’elle mènerait sûrement et facilement le roi à Reims ; ce qui fut justifié par l’événement (III, p. 185).
À Troyes, non seulement elle se présente au conseil lorsqu’on était sur le point de rétrograder : elle prédit que si l’on s’en remet à elle, Troyes aura fait obéissance dans deux ou trois jours, ainsi qu’il arriva (IV, p. 180, et III, p. 88). Au roi toujours hésitant et craintif, même après la reddition de Troyes, elle annonce que les habitants de Reims viendront spontanément à sa rencontre (IV, p. 149). Elle prédit, au moment le plus désespéré, que Saint-Pierre-le-Moûtier serait emporté (IV, p. 214).
Jeanne savait que sa mission pouvait être entravée, et elle prophétisait encore, puisqu’elle disait que si elle devait mourir avant que fût accompli ce pour quoi elle était envoyée, nonobstant sa mort, tout ce pour quoi elle était venue s’accomplirait (IV, p. 266). Les événements justifièrent sa prophétie : Paris se rendit en 1436, cinq ans après la prédiction ; le duc d’Orléans sortit de prison en 1440 ; en 1450 la Normandie et la Guyenne faisaient retour à la couronne de France.
VI. Énumération des prophéties de la Vénérable jusqu’au procès de Rouen. — Pourquoi certaines prophéties de la Pucelle qui ne se sont pas accomplies ne devaient pas l’être ?
Encore qu’en traitant de l’étendue de la mission que se donnait la Vénérable, il ait été expliqué pourquoi certaines de ses prophéties ne se sont pas accomplies, il peut être utile d’insister. Non seulement cette non-réalisation n’a pas lieu de surprendre, mais alors qu’au lieu de suivre la direction de l’envoyée du Ciel, on la contrariait, c’eût été leur accomplissement qui devrait nous étonner. Le succès, en agissant au rebours de ses inspirations, eût donné lieu de nier les miraculeux triomphes dus à son initiative ; il eût été en opposition avec le but que Dieu se proposait.
Lorsque la Vierge disait : ni roi, ni duc, ni fille du roi d’Écosse ne peuvent sauver la France, il n’y a de salut qu’en moi, elle se présentait comme le signe sensible dans lequel son Seigneur, le roi des nations, avait déposé sa vertu et par lequel il voulait agir. Ainsi l’expliquait 464l’archevêque Gelu, quand il écrivait :
Il faut que le roi se laisse gouverner par la sagesse divine qui le conduit par cette fille envoyée pour être comme son Ange. (I, p. 33.)
Et encore quand il terminait son Traité de la Pucelle par ces conseils :
Lorsque la sagesse divine veut agir principalement par elle-même, la prudence humaine doit s’anéantir, s’humilier… Voilà pourquoi nous disons que c’est le conseil de la Pucelle qui doit être demandé, cherché principalement avant celui de tous les autres… Alors même qu’il paraîtrait invraisemblable, le roi doit s’y conformer comme à un avertissement inspiré par Dieu pour l’exécution de la mission confiée. (I, p. 51.)
Nous ne disconviendrons pas qu’ici, non moins que dans les plus hauts mystères de la foi, c’était comme un anéantissement de la raison que Dieu exigeait. Une fois de plus il choisissait l’infirmité même pour abattre la force, l’ignorance pour confondre la sagesse, ce qui n’était pas pour renverser ce qui est. Ces guerriers si fiers de la force de leurs bras devaient suivre une enfant ; la diplomatie devait se taire devant celle qui ne savait ni A ni B ; cette noblesse, qui outrait si fort les privilèges de la naissance, devait s’effacer devant une vachère, une serve peut-être, sûrement devant une jeune béguine objet, il y a quelques mois, des dérisions des jeunes gens de son hameau. Il n’y avait de regards, d’attention que pour elle ; et alors même qu’elle les entraînait à la seconder, on les laissait dans l’ombre pour ne parler que d’elle.
Bien plus, elle demandait des réformes qui contrariaient des intérêts, des ambitions, des passions ; si, dans un premier moment des sacrifices avaient été faits, on trouvait dur de persévérer. Lorsque la destruction de l’armée anglaise aux champs de Patay devait lui faire tout obtenir, on lui refuse d’admettre le Connétable dans l’armée. Si elle refréna les pillages tant qu’elle fut dans l’armée, aussitôt que, bien malgré elle, elle fut revenue sur la Loire, les capitaines laissés à la garde des pays récemment soumis se livrèrent aux déprédations les plus effrénées.
Une suite de textes rapprochés dans le chapitre suivant nous montreront que tout échouait sans elle, que tout réussissait par elle. Toujours elle eut des résistances à surmonter. Tant qu’elles finirent par se laisser vaincre, ce fut le triomphe. Dès que l’opposition alla directement à l’encontre, lorsqu’on interrompait le succès remporté à la porte Saint-Honoré en faisant retirer les hommes d’armes, et en l’enlevant elle-même comme de vive force, lorsqu’au lieu de l’envoyer en Normandie, ou dans l’Île-de-France, on l’envoyait contre les places anglo-bourguignonnes des bords de la Loire, le succès ne devait plus couronner ses efforts. Si Paris avait été recouvré par la diplomatie, si l’Anglais avait été entièrement expulsé par les conseils de la cour, en opposition avec ceux de la 465Vénérable, l’on se serait attribué les miracles de la délivrance d’Orléans, de la victoire de Patay, de la récupération de la Champagne, de la Brie, du Valois et des autres conquêtes.
Il fallut attendre plus de vingt ans l’expulsion totale de l’Anglais. Le recouvrement de la Normandie et de la Guyenne se fit avec une rapidité qui le fit regarder comme miraculeux. Il est permis de penser que la martyre de la place du Vieux-Marché ne fut pas d’un mince poids dans la balance des divines miséricordes, et contre-balança les infidélités qui viennent d’être rappelées.
V. Passage de Benoît XIV sur la Pucelle. — Intention que l’on peut prêter au Pontife.
C’est à propos de la prophétie, au chapitre 45 du IIIe livre de Beatorum Canonizatione, que Benoît XIV a inséré un passage sur la Pucelle. Il constate que c’est l’esprit de prophétie qui a fait accepter la jeune fille ; il emprunte à Pie II le résumé de ses exploits ; il affirme qu’il n’y a pas lieu de douter de la sincérité de sa piété, de la bonté de ses mœurs, qu’elle n’ait gardé au milieu des camps une intacte virginité, et il tire une conclusion qui nous semble signifier autre chose que ce que les mots expriment.
Puisque, (dit-il), loin de prononcer l’héroïcité des vertus de la Pucelle, il n’en a pas même été question, il faut en conclure que la prophétie peut être séparée de la sainteté.
Mais ce que le Pontife dit des vertus de la Libératrice prouve parfaitement que la question méritait d’être traitée ; cette conséquence n’a pas pu échapper à pareil génie ; voilà pourquoi il faut, pensons-nous, y voir autre chose qu’un exemple que l’esprit de prophétie peut être séparé de la sainteté. L’exemple serait mal choisi, alors surtout que le même Pontife assigne dans la sainteté un rang si élevé à la virginité. Gardée si intacte dans les camps, elle était déjà, ce semble, héroïque. Aussi, à mon avis, il faut y voir une invitation indirecte à ceux que cela regardait d’étudier la cause pour la présenter au Saint-Siège. L’invitation ne fut pas entendue, et ne pouvait guère l’être au siècle d’Arouet, du jansénisme et de l’idolâtrie monarchique ; elle l’a été après la disparition de ces pestes, et le Saint-Siège a fait à la cause un accueil qui n’est pas pour affaiblir l’interprétation donnée aux paroles de Benoît XIV.
466Chapitre VI Toutes les qualités militaires surnaturellement infuses dans la Vierge-Guerrière
- Préambule
- La résurrection de l’enfant de Lagny.
- Les qualités militaires surnaturellement conférées à la Pucelle, miracle unique.
- I.
- La Pucelle devenue soudainement parfait cavalier, capitaine accompli, en conservant la simplicité de la paysanne, en tout ce qui était hors de sa mission.
- II.
- La terreur noire causée aux ennemis.
- Effet surnaturel.
- III.
- L’étendue des conquêtes faites en quatre mois par la Pucelle.
- IV.
- Les hésitations de la cour lui ont fait perdre une partie de ces quatre mois ; ce qu’elle aurait pu faire, si sa direction avait été promptement suivie.
- V.
- Presque toujours elle a trouvé dans son parti des obstacles dont elle a dû commencer par triompher.
- VI.
- Rien de semblable dans l’histoire.
- Différence radicale entre la Vierge-Libératrice et les femmes que l’on a vues quelquefois prendre part à la guerre.
La résurrection de l’enfant de Lagny. — Les qualités militaires surnaturellement conférées à la Pucelle, miracle unique.
La résurrection de l’enfant de Lagny prouve qu’au don de prophétie la Vénérable a joint, même dans le degré le plus élevé, le don des miracles, puisque ressusciter les morts n’a été concédé qu’à un petit nombre de saints ; mais il est un don qui n’a été concédé qu’à elle. Celui qui aime à se dire le Dieu des armées, des mains duquel tout bien émane, a fait soudain un capitaine accompli d’une créature que tout rendait absolument impropre à la guerre : l’âge, le sexe, la vie et les occupations antécédentes.
Après les mystères fondements de la foi, après le miracle de la Pentecôte qui des bateliers de Galilée fit des hommes sondant le fond des Écritures, parlant toutes les langues, doués d’une force de persuasion à laquelle rien ne pouvait résister, en un mot fit des Apôtres, y a-t-il plus étonnant miracle ? Rien de mieux constaté cependant. Une paysannelle de dix-sept ans, qui n’avait jusque-là manié que la houlette, la quenouille et le fuseau, paraît sans transition cavalier parfait, général consommé, soldat intrépide, sème une incurable terreur parmi les ennemis, accomplit les plus merveilleux exploits, fait avec une incroyable rapidité les plus magnifiques conquêtes, et cela malgré les obstacles qu’elle trouve dans son propre parti, où l’on finit par la combattre perfidement et l’empêcher de réaliser des œuvres plus grandes encore. 467Pour établir chacune de ces assertions, il suffît de rappeler quelques-uns des témoignages qui ont passé sous nos yeux ; l’on n’a que l’embarras du choix.
I. La Pucelle devenue soudainement parfait cavalier, capitaine accompli, en conservant la simplicité de la paysanne, en tout ce qui était hors de sa mission.
Celle qui s’excusait auprès de saint Michel de ne pas accepter la mission proposée en disant qu’elle ne savait pas aller à cheval, qui, d’après Alain Chartier, y monta pour la première fois en quittant Vaucouleurs, y parut quelques jours après, avec une telle bonne grâce que le duc d’Alençon, ravi de voir comment elle maniait son destrier, lui faisait présent d’un cheval (IV, p. 193).
Elle montait sur son coursier tout armée aussi prestement que chevalier qui fut en la cour du roi ; ce dont les gens de guerre étaient ébahis et courroucés. (Jean Chartier, III, p. 159.)
Elle chevauche et va armée de toutes pièces comme un homme d’armes et bien mieux encore. (Pancrace Justigniani, III, p. 585.)
Elle chevauchait coursiers noirs et si malicieux qu’il n’était nul qui bonnement osât les chevaucher. (Le Greffier de La Rochelle, III, p. 204.)
À lire le portrait que les seigneurs de Laval en traçaient à leurs mères, ne croirait-on pas que la chevalerie avait pris chair et sang et s’était incarnée dans sa personne ? (III, p. 315.)
Quel rapport entre le maniement de la quenouille et du fuseau, la garde des animaux domestiques, et la maîtrise des chevaux les plus malicieux, comme dit le Greffier de La Rochelle ? La Vénérable nous a dit qu’elle ne gardait les bestiaux qu’exceptionnellement ; que le plus souvent elle était occupée aux soins du ménage dans la maison (II, p. 116) ; que surtout après les songes prophétiques de son père, elle était suivie de très près et tenue en grande sujétion (II, p. 127).
Cependant, de même qu’à Domrémy elle aimait beaucoup le fuseau et l’aiguille, travaux de sa condition d’alors, appelée divinement à conduire la guerre, elle aima les instruments de son nouveau métier. Nous l’avons entendue avouer qu’elle demandait à son roi de bons chevaux et de bonnes armes (IV, p. 111) ; Boulainvilliers écrit qu’elle se complaît à cheval et sous une belle armure (II, p. 245). L’amour de la profession en fait naturellement aimer les instruments, redirons-nous encore.
Dès son arrivée à la cour, elle montra qu’elle avait la science d’un métier qu’elle n’avait jamais exercé, ni appris. Cousinot écrit de la nouvelle venue :
Elle traitait merveilleusement des manières de faire évacuer les Anglais du royaume ; il n’y avait pas chef de guerre qui sût tant proprement remonter les manières de faire la guerre aux ennemis ; ce dont le roi et son conseil furent émerveillés ; car en toutes 468autres matières elle était autant simple qu’une pastourelle. (III, p. 72-73.)
L’on a entendu le chevalier Thermes, qui avait combattu à ses côtés, nous dire :
En dehors de la guerre, elle était, simple et innocente ; mais pour ce qui est de conduire une armée, d’ordonner la bataille, d’animer les combattants, c’était le capitaine le plus habile du monde, tel que pourrait être celui qui aurait passé toute sa vie dans le métier des armes (IV, p. 191).
Qui pouvait mieux la connaître que le duc d’Alençon ? il avait le titre de généralissime dans l’armée dont la Pucelle devait avoir et avait en effet la conduite. On a entendu sa déposition :
Dans toute sa conduite, en dehors de la guerre, elle était simple comme une jeune fille ; mais elle était très experte au fait de la guerre, soit à porter la lance, soit à masser l’armée et à préparer la bataille ; elle excellait à tirer partie de l’artillerie ; c’était pour tous un sujet d’admiration que tant d’habileté et de prévoyance dans l’art militaire ; on eût dit un capitaine ayant vingt ou trente ans du métier ; et surtout dans la disposition de l’artillerie : elle excellait en ce point (IV, p. 198).
Ce contraste entre sa supériorité militaire et son ignorance en tout ce qui était étranger à sa mission, est universellement constaté. Son hôtesse de Bourges, la dame de Bouligny, nous l’a exprimé en ces termes :
Elle était très simple et ignorante, et en dehors du métier de la guerre, elle ne savait, à mon avis, absolument rien. (IV, p. 171.)
Combien de témoignages semblables épars dans nos volumes ! Contentons-nous de renvoyer au magnifique portrait de la Guerrière tracé par Alain Chartier, qui cherche inutilement la qualité du général accompli que ne possède pas la Vierge-Guerrière (II, p. 254).
II. La terreur noire causée aux ennemis. — Effet surnaturel.
Un don que n’eut jamais capitaine, c’est qu’avant d’avoir paru sur le champ de bataille, la Vierge-Guerrière, par une simple sommation, a rempli ses ennemis d’une mystérieuse terreur. C’est un fait indéniable : par une lettre, une fillette de dix-sept ans, une vachère, une béguine, qui était peut-être de condition servile, a inspiré une terreur noire à une armée jusqu’alors victorieuse, se croyant sûre de l’avenir ; bien plus, à la nation entière, à la nation tenace entre toutes, la moins susceptible d’être dominée par l’impression, à la nation anglaise. La terreur a été telle que du vivant de la Guerrière, rien n’a pu la dissiper.
Du moment que la lettre de la Pucelle fut envoyée à Talbot, (dit Dunois), j’affirme que les Anglais, qui, auparavant, ne fussent-ils que deux-cents, mettaient en fuite huit-cents ou mille Français, ont été tellement 469effrayés, que quatre ou cinq-cents Français pouvaient faire face quasi à toute la puissance anglaise. Ils faisaient une telle impression sur les Anglais que ceux-ci n’osaient plus sortir de leurs lieux de retraite et de leurs bastilles. (IV, p. 181.)
Combien de témoignages pareils dans les pièces produites ! Que l’on se rappelle les édits rendus contre les hommes d’armes que la terreur de la Pucelle empêchait de franchir le détroit pour venir en France, et contre ceux que le même sentiment en faisait clandestinement sortir pour rentrer dans l’île (III, p. 550 et suiv.).
Quel meilleur juge que le régent Bedford. Que l’on relise son mémoire sur la cause des revers anglais en France (III, p. 563). Il faut les attribuer avant tout à la peur du suppôt d’enfer nommé la Pucelle. C’est à la peur qu’elle sema parmi les Anglais, au courage qu’elle donna aux Français que sont dus tous les malheurs des Anglais. Tout avait prospéré pour eux jusqu’à l’arrivée de la sorcière.
III. Item. — L’étendue des conquêtes faites en quatre mois par la Pucelle.
En quatre mois les Anglais perdirent ce qu’ils avaient mis dix ans à conquérir. Dans une énumération d’ailleurs incomplète, Bedford, dans le mémoire déjà cité, énumère Reims, Troyes, Châlons, Laon, Sens, Provins, Senlis, Lagny, Creil, Beauvais, les principales contrées champenoises, la Brie, le Beauvaisis, une partie de la Picardie ; il ne parle pas de l’Orléanais, ni d’une partie de la Beauce. Les conquêtes de la Vierge-Guerrière en quatre mois ne le cèdent pas à celles que le vainqueur de Marengo fit dans le même espace de temps. L’historiographe officiel, Jean Chartier, nous a dit :
Il ne se fit pas chose dont il faille parler que ce ne fut sur l’entreprise de Jeanne la Pucelle. (III, p. 151.)
C’est à elle qu’il faut attribuer la délivrance d’Orléans :
Ma persuasion et celle de tous les habitants de la ville, (dit Luillier), c’est que si la Pucelle n’eut pas été envoyée par Dieu à notre secours, la ville et ses habitants allaient être prochainement contraints de subir la domination des ennemis. Ni les habitants, ni les hommes d’armes ne pouvaient tenir longtemps contre leur puissance, tant ils avaient de supériorité sur nous. (IV, p. 165).
Les vingt-trois bourgeois qui ont déposé à la suite se sont approprié la déposition que l’on vient d’entendre.
Dunois, interrogé expressément sur la campagne de la Loire, répond que les succès en furent dus à la Pucelle (IV, p. 183). La manière dont il raconte la reddition de Troyes parle assez d’elle-même. — De Cagny nous la représente le long de la route envoyant ses hérauts sommer des deux côtés du chemin les villes et les places de se soumettre au roi du 470Ciel et au gentil roi Charles… Quant à ceux qui refusaient, elle s’y rendait en personne et tous obéissaient. (III, p. 185.)
Le Bourguignon auteur de la Chronique des Cordeliers fait la même constatation :
Il n’y avait pas de forteresse qui, sur sa simple parole et sommation, ne voulût se rendre… L’on disait que lorsqu’elle venait devant une forteresse, les gens du dedans, quelque volonté qu’ils eussent avant de n’obéir ni au Dauphin ni à elle, étaient tous changés, sans courage, privés de toute puissance de résister. (III, p. 440.)
Tout ce qui était tenté sans elle échouait. Le 30 avril, La Hire, Florent d’Illiers et d’autres capitaines font une sortie contre les Anglais, sans que la Pucelle y prenne part. Il n’y eut d’autre résultat que plusieurs tués et blessés de part et d’autre (III, p. 120). L’assaut contre Saint-Loup entreprit sans la Pucelle devient une défaite jusqu’à ce que la Vierge-Guerrière, en paraissant dans la mêlée, en fasse sa première victoire. Après la délivrance d’Orléans, les capitaines veulent essayer de recouvrer Jargeau en son absence. Ils rentrent après avoir laissé de leurs morts dans les fossés, (III, p. 129, et IV, p. 333). À Troyes, tant que Jeanne est laissée de côté, l’insuccès est tel que l’on pense sérieusement à rétrograder.
Les conquêtes s’arrêtent dès qu’elle ne conduit plus la guerre, c’est-à-dire à partir de l’assaut contre Paris ; ou l’on ne fait que des conquêtes intermittentes. Paris, il est vrai, sera recouvré en 1436, comme elle l’a prédit ; mais avant la conquête de la Normandie et de la Guyenne, il faudra traverser la période des écorcheurs, et une alternative de succès et de revers. On ne lui avait pas permis de bouter l’envahisseur hors de toute France. Même les chroniqueurs bourguignons constatent qu’avant la stupide trêve du 28 août, la Picardie, la Normandie appelaient le roi national.
IV. Les hésitations de la cour lui ont fait perdre une partie de ces quatre mois ; ce qu’elle aurait pu faire, si sa direction avait été promptement suivie.
Les conquêtes étaient lentes au moyen âge. Les sièges de Cherbourg, de Rouen, de Meaux, de Melun ont duré six ou sept mois chacun. L’artillerie n’était pas encore assez perfectionnée pour détruire les remparts derrière lesquels s’abritaient les populations de cette époque ; ce n’était guère que par la famine que l’on pouvait avoir raison des places fortes. Les Anglais étaient depuis sept mois devant Orléans. Nulle part ils n’avaient déployé plus d’habileté dans l’art des sièges, disent les chroniques.
Les assiégés n’avaient pas pu les arrêter dans leurs travaux de circonvallation ; c’était comme une ville élevée contre une autre ville. Il n’a fallu que quatre mois à la Vierge-Guerrière pour leur enlever beaucoup plus qu’ils n’avaient conquis depuis le traité de Troyes. En trois jours elle brise 471la ceinture de pierres, de terre, de fer, élevée si péniblement et si dispendieusement ; elle frappe son premier coup le 4 mai, le second le 6 ; le 7 c’est le coup décisif ; le 8 au soir il ne restait d’Anglais à Orléans que les prisonniers.
La campagne de la Loire, commencée le 11 juin, se terminait le 18 par la défaite de Patay. Ce fut un jour de merveilles ; car, comme de Cagny nous l’a dit, je crois bien que jamais homme vivant ne vit la pareille, telle que de mettre en un jour en l’obéissance du roi trois notables places, à savoir : la ville et le château de Meung, la ville et le château de Beaugency, la ville et le château de Janville en Beauce, et de gagner une journée telle que celle de Patay (III, p. 184). À Troyes, on lui permet de se mettre à l’œuvre dans la soirée du vendredi 8 ; le samedi 9, la ville vient à composition. Il lui suffit désormais de se présenter ou d’envoyer ses hérauts pour que les villes s’ouvrent d’elles-mêmes.
Que de temps durant ces mois lui ont fait perdre les tergiversations de la cour ! Ne parlons pas des six semaines qu’elle a dû attendre avant d’être mise à l’œuvre, depuis son arrivée à Chinon le 6 mars jusqu’à son entrée à Orléans le 29 avril. En la conduisant par la rive gauche au lieu de la conduire par la rive droite, comme elle l’avait demandé, droit aux Anglais, on la force d’attendre jusqu’au 4 mai le retour des hommes d’armes rentrés à Blois. Orléans est délivré ; ce sont des conseils sans fin ; c’est presque un mois d’inaction, durant lequel les Anglais se fortifient au bord de la Loire et réparent les pertes subies. C’est seulement le 5 juin que Jeanne put quitter la cour. Après Patay, il n’y a plus d’armée anglaise en France. Talbot lui-même, fait prisonnier, disait que Charles était maître de tout, et qu’il n’y avait plus de remède (III, p. 329). Le bruit que Paris avait chassé les Anglais courut à Lyon (ibid.) et dans le midi de la France, ainsi que le prouvent les lettres de Molins citées dans la Chronique Morosini (III, p. 578 et 580). À Paris même, on attendait l’arrivée des Armagnacs dans la nuit du 21 juin, écrit Chuffart (III, p. 518).
L’aigle n’a pas les yeux sur sa proie plus que la guerrière ne l’avait sur Paris ; il semble cependant qu’elle ne voulait y faire entrer le roi que sacré ; mais il était fort possible, même en passant par Reims, d’y arriver avant la nouvelle armée anglaise, qui n’y entra que le 25 juillet. Il aurait fallu suivre l’Ange visible que Dieu envoyait à la France, et ne pas ralentir par des tergiversations incessantes la marche qu’il voulait imprimer. L’armée, victorieuse à Patay, rentrait le 19 à Orléans, où Charles VII était attendu. Il était à Sully, et Jeanne doit parlementer durant quatre jours pour obtenir qu’il se mettra en route pour Gien. Elle arrive à Gien le 24 au soir avec l’armée qui la suit : nouvelles tergiversations : 472elle doit se mettre en campagne sans le roi pour l’amener à tenter le voyage de Reims. Il s’ébranle le 29. Trois jours se passent en négociations intéressées devant Auxerre, qu’un assaut aurait emporté.
Le 5, vers neuf heures du matin, l’on campe devant Troyes. Cinq jours se perdent parce qu’on veut laisser de côté celle qui porte le salut. Simon Charles nous a dit que jusqu’aux portes de Reims, Charles VII fut hésitant (IV, p. 149). Enfin le roi est sacré le 17. Même alors, en se mettant en marche sur Paris, on pouvait y arriver avant l’armée anglaise qui recrutée contre les Hussites, est détournée contre la France par le cardinal de Winchester. Il ne fallait pas, au mécontentement de Jeanne, se laisser leurrer par des négociations trompeuses. Quatre jours sont perdus ; on en perd plus encore en ramenant l’armée vers le Midi, lorsque les Anglais eux-mêmes commettent la faute de l’arrêter à Bray.
On eut grand peur à Paris, même après le sacre, car il n’y avait nul seigneur dans la ville.
C’est Chuffart qui l’atteste (III, p. 549). Bedford écrivait, à la date du 16 juillet :
Paris et tout le remanent s’en allait à ce coup ; car c’est de Paris que dépend toute la seigneurie. (III, p. 549)
On accourait sous la bannière de la Pucelle, non seulement de toutes les parties de la France, mais encore des contrées voisines. C’est attesté par Jean Chartier (III, p. 167) ; par le secrétaire de la ville de Metz (III, p. 278) ; par Kœnigshoffen (IV, p. 292). L’on ne demandait d’autre solde que l’honneur de combattre à la suite de l’envoyée du Ciel. Eberhard Windeck écrit qu’il y avait toujours assez de provisions avec elle, et que tout le temps qu’elle chevaucha dans cette chevauchée, les vivres ne manquèrent pas (IV, p. 274).
Que n’aurait-elle pas accompli, si elle n’avait pas été traversée ? Toute la Chrétienté, d’abord ébahie, se serait rangée à la suite de sa bannière, qui était celle du Christ-Roi. Le plus beau fait qui eût été fait pour la Chrétienté aurait été une réalité ; et Christine de Pisan, exprimant dans ses vers l’attente commune, n’aurait pas exagéré. Mais d’elle, comme du Sauveur du monde, il devait être vrai de dire que les siens ne l’ont pas reçue ; elle devait être traversée par les passions meurtrières entre toutes : la jalousie et l’ambition qu’elle venait combattre et dont elle réparait les ruines.
V. Presque toujours elle a trouvé dans son parti des obstacles dont elle a dû commencer par triompher.
Non seulement la cour a traversé la Libératrice par ses hésitations et ses délais ; mais dans l’action même, Jeanne a eu à combattre ceux qui devaient naturellement la seconder, et que, jusqu’à l’assaut contre Paris, elle avait fini par entraîner à sa suite.
L’historiographe officiel, Jean Chartier, écrit :
Bien souvent le Bâtard 473et les autres seigneurs s’abouchaient pour aviser à ce qu’il y avait à faire ; et quelques conclusions qu’ils prissent, quand Jeanne la Pucelle arrivait, elle concluait tout à l’opposite et toute autre chose à faire, et quasi contre toutes les oppositions des chefs de guerre qui se trouvaient réunis ; de quoi toujours lui en prenait bien. (III, p. 151.)
Les conclusions des chefs n’étaient jamais mises à exécution, si elle-même n’en avait fait l’ouverture ; ce dont les capitaines s’émerveillaient fort ; et si ce n’eût été que toutes ses entreprises venaient à l’honneur du roi et du royaume, on eût grandement murmuré contre elle, et elle eût été renversée par envie. (III, p. 289.)
C’est en ces termes discrets que, presque un siècle après les événements, en 1514, l’auteur des Annales de Bretagne, Alain Bochard, exprimait ce qui fut une trop fatale réalité.
Elle devait avoir l’initiative de tout, pour qu’il fût bien constant qu’il n’y avait de salut qu’en elle, c’est-à-dire dans son Seigneur auquel elle n’a cessé de redire que tout devait être rapporté. Pour que cela fût plus constant, Dieu s’est servi des passions des chefs. Presque partout, elle a remporté ses victoires malgré leur opposition.
Vient-elle à Orléans, elle est conduite par la rive gauche, lorsqu’elle a demandé à être conduite par la rive droite, et l’on sait les difficultés qui en résultèrent. L’assaut contre Saint-Loup commence sans qu’elle soit prévenue. Jusqu’à quel point Dunois, qui commandait à Orléans, avait-il connaissance de cette attaque ? les documents ne le disent pas. Il venait cependant d’entendre la Libératrice lui dire quelques heures avant, à propos de Fastolf, dont on disait l’arrivée prochaine :
— Bâtard, Bâtard, au nom de Dieu, je te commande qu’aussitôt que tu sauras la venue de Fastolf, tu me le fasses savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête. (IV, p. 209).
Il était difficile de revendiquer plus énergiquement qu’elle entendait avoir la conduite de la délivrance ; et, par suite, que l’on ne devait rien entreprendre sans elle.
Le lendemain, jour de l’Ascension, l’on délibère sans l’inviter au conseil, encore qu’elle fût dans la maison où il se tenait ; elle est appelée pour recevoir communication partielle des résolutions prises, finit par extorquer communication plus entière, témoigne être contente du plan, en recommandant qu’il soit exécuté (III, p. 151). Parole qui semble une représaille du mystère qu’on avait voulu lui faire de ce qui s’était passé, car rien ne se fit comme il avait été délibéré. Le lendemain, le fort des Augustins fut emporté, alors que les chefs, en voyant que Saint-Jean-le-Blanc était évacué, avaient déclaré, plusieurs du moins, qu’il était ingagnable, et qu’ils amenaient la retraite (IV, p. 211, et III, p. 305).
Nous savons, par Pâquerel, comment, le soir de cette victoire, les capitaines envoyèrent dire qu’il ne fallait pas attaquer le lendemain les Tourelles, 474devant lesquelles campaient cependant bien des Orléanais et des guerriers. Pâquerel nous a dit la ferme réponse de l’envoyée de Dieu (IV, p. 229). Elle ébranla si peu l’opposition des capitaines que, le lendemain, Gaucourt se trouvait à la porte de Bourgogne pour empêcher la sortie. Nous savons par Simon Charles les paroles sévères que lui adressa la Guerrière (IV, p. 148). De Coutes raconte le même fait (IV, p. 204). L’on voit combien Cousinot a raison d’écrire :
D’accord avec les bourgeois d’Orléans, mais contre l’opinion et la volonté de tous les chefs et capitaines qui se trouvaient là de par le roi, la Pucelle partit à tout son effort et passa la Loire. (III, p. 81.)
Ce ne fut qu’en voyant de quelle fière manière l’assaut était mené que les chefs, qui étaient dans Orléans, vinrent y prendre part, (dit-il un peu plus loin, p. 82).
La décisive journée, commencée malgré l’opposition si accentuée des capitaines, fut couronnée de succès comme malgré eux. Dunois, avec une franchise qui l’honore, dépose qu’il avait donné le signal de la retraite et l’ordre de ramener les machines en ville : l’on se mettait en devoir de lui obéir, lorsque les supplications de la Guerrière arrêtèrent le mouvement. C’est que :
À merveille ils lui obéissaient, (dit le Journal du siège, III, p. 125).
Le mot à merveille ils lui obéissaient ne se rapporte pas évidemment aux capitaines, encore que dans cette circonstance ils aient secondé le mouvement de la multitude.
À Jargeau, l’annonce que Fastolf arrivait fait à demi lever le siège : la Pucelle arrête la retraite générale et ramène ceux qui fuyaient déjà (III, p. 132). On traite avec Suffolk contre son gré ; d’Alençon, tout en se conformant aux vues de Jeanne, ne croyait pas le moment de l’assaut arrivé, nous dit-il lui-même.
C’est sur son initiative que, Jargeau conquis, l’on se porte contre Meung et Beaugency, que l’on se met à la poursuite de l’armée anglaise pour l’anéantir à Patay.
Elle a dû faire plus d’efforts pour triompher de l’opposition qu’elle a trouvée dans son parti que pour mettre l’ennemi en fuite.
Sans revenir sur ce qui a été dit de l’échec contre Paris, qu’il suffise de rappeler ces paroles de Perceval de Cagny :
Elle fit des choses incroyables à ceux qui ne les avaient pas vues, et l’on peut dire qu’elle en aurait fait encore, si le roi et ses conseillers se fussent bien conduits et bien maintenus envers elle. (III, p. 194.)
VI. Rien de semblable dans l’histoire. — Différence radicale entre la Vierge-Libératrice et les femmes que l’on a vues quelquefois prendre part à la guerre.
Voilà les faits. Ils sont indéniables. Qui oserait dire que la nature peut s’élever jusque-là. La libre-pensée en sent si bien la force que nous 475allons voir qu’elle n’ose pas même les faire connaître, et qu’elle n’a d’autres ressources que de les dissimuler et de les travestir.
Que l’on déroule les annales de l’histoire, et que l’on cherche un capitaine de dix-sept ans, fût-il le fils d’un roi conquérant, qui ait fait preuve des talents militaires de la Pucelle, ait inspiré à l’ennemi l’effroi que lui inspira la Pucelle, fait les conquêtes de la Pucelle, avec la rapidité de la Pucelle, malgré les obstacles qu’a rencontrés la Pucelle.
Que peut bien signifier la réponse d’un Michelet nous disant qu’au moyen âge l’on voyait souvent les femmes monter et mourir sur le rempart assiégé ? Qu’est-ce à dire ? L’on a vu, et l’histoire du siège d’Orléans en présente des exemples, l’on a vu, non sans admiration, des femmes s’élever jusqu’à égaler leurs maris et leurs frères en courage militaire. Expliquer la Libératrice par de pareils exemples, c’est expliquer Alexandre ou Napoléon par les soldats qui se faisaient tuer à leur suite.
Michelet cite les deux Jeanne de Bretagne, qui ont donné leurs noms à la guerre des maisons de Blois et de Montfort. Le fait qui excite le plus l’admiration est celui de Jeanne de Montfort assiégée dans Hennebont. Du haut d’une tour, elle voit que l’ennemi a déserté le camp pour emporter la place par un suprême effort. Elle sort par une poterne avec une poignée de serviteurs, met le feu au camp, et rentre sans avoir été aperçue. Quel rapport y a-t-il entre cet heureux coup d’audace et les exploits de la Pucelle ? Il ne tiendrait qu’une fort mince place dans l’histoire de la Vierge-Guerrière.
Les deux Jeanne avaient grandi entourées de proches, de chevaliers, dont la guerre était le métier ; elles avaient été bercées au bruit des récits militaires. Ainsi en fut-il des capitaines dont on admire la précocité guerrière. Alexandre, jeune homme, se plaignait de ce que Philippe, son père, ne lui laisserait rien à conquérir ; Condé, écolier, se plaisait à élever des redoutes de neige avec ses camarades et à simuler des batailles ; Napoléon, à Brienne, s’abîmait dans la lecture des Vies des grands capitaines de Plutarque ; il a eu ses années de garnison avant de faire la première campagne d’Italie.
Rien de semblable dans la Vierge-Guerrière. Non seulement elle paraît général consommé à un âge où adolescent ne le fut jamais ; elle le paraît soudain, sans transition, sans préparation, en passant de l’extrême d’une vie entièrement différente. Que l’on se rappelle le portrait que nous en ont tracé les témoins de la vie de Domrémy. C’est la fille si pudique que ses joues se colorent de rougeur quand ses compagnes lui disent qu’elle est trop dévote ; elle est la béguine dont se moquent les jeunes esprits forts de Domrémy. Chose merveilleuse ! Nous avons entendu de nombreux témoins affirmer qu’en dehors de sa mission, elle 476conserva toujours cette même simplicité de la paysanne.
Était chose merveilleuse de son fait, dit Cousinot, et pour ce qu’elle disait être de sa charge, comme elle parlait grandement et notablement, vu qu’en autres choses, elle était la plus simple bergère qu’on vît oncques. (III, p. 68.)
Et cette fille si simple, parlant peu, savait, lorsque sa charge le demandait, trouver le mot réclamé par la situation, le variant selon la conjoncture. Seguin nous a dit qu’à Poitiers elle avait quelque chose de grand et d’imposant, quand elle racontait sa céleste vocation. Qui n’admirerait la fermeté de son ton quand elle répondait aux capitaines :
— Vous avez été à votre conseil, et moi j’ai été au mien, et le conseil de Messire prévaudra.
Terrible quand elle tonnait contre le blasphème ; habile lorsqu’elle disait au Connétable venu contre les ordres de la cour :
— Vous n’êtes pas venu par moi, vous ne vous en irez pas par moi ;
enlevante quand, à Jargeau, en se relevant du fossé, elle s’écriait :
— Amis ! sus, sus. Dieu a condamné les Anglais ;
piquante, alors qu’elle annonçait la victoire de Patay par ces mots :
— Avez-vous de bons éperons,
et qu’elle dissipait l’anxiété produite par cette question en disant :
— Nous les aurons, quand ils seraient pendus aux nues.
Son histoire est pleine de paroles semblables.
Qui ne reconnaîtrait là ce que la théologie appelle les dons infus, c’est-à-dire des dons accordés par un miracle de la libéralité divine à un sujet, ou incapable de l’acquérir naturellement, ou qui ne pourrait y parvenir que par un long travail, des exercices, une formation, par lesquels il n’est pas passé. Ces préliminaires sont la condition du génie, du talent ici-bas. Dans quelque genre que ce soit, quelque riche que soit le génie, il n’arrive à son plein épanouissement que successivement, par l’exercice. Les qualités militaires de la Vierge-Guerrière furent des dons miraculeusement infus, parce que tout manque au sexe féminin pour y exceller, et que même le sexe fort n’y arrive jamais, fut-il naturellement doué, que graduellement, à la suite d’exercices auxquels la Libératrice ne se livra jamais. Seule, la théologie catholique explique la Pucelle et les merveilles qu’elle a accomplies.
477Chapitre V La Pucelle devant la théologie catholique
- Préambule
- La Pucelle est tout ensemble la preuve et l’exposé de l’Évangile tout entier.
- I.
- La négation de la possibilité du miracle, absurde devant la raison, est historiquement insoutenable devant le fait de la Pucelle.
- Jésus-Christ présent dans son corps mystique, l’Église, y manifeste constamment sa présence par le miracle.
- Éclat du miracle de la Pucelle.
- La vie extérieure de la Pucelle calquée sur la vie extérieure du Sauveur.
- II.
- Le ciel tout entier manifesté par la Pucelle.
- III.
- Par la Pucelle, Jésus-Christ comme dans l’Évangile intervenait en faveur des opprimés, des petits et des faibles.
- Comment il intervenait en faveur des humbles sans rien dénier aux puissants de ce qui leur est dit.
- IV.
- Le miracle de la Pucelle était pour le bien de la Chrétienté et du monde.
- V.
- Le miracle de la Pucelle était directement opposé au naturalisme, s’infiltrant au sein de la Chrétienté.
- VI.
- Il est l’exposé,par un fait, de la morale et du culte catholique.
- La Pucelle modèle de tous les états.
- VII.
- Pour ne pas entendre les enseignements du miracle de la Pucelle, l’on a mutilé son histoire.
- Dieu en réservait les enseignements connue remède aux maux de notre époque.
- La faveur qui a accueilli la cause de la Pucelle enfin portée à Rome.
La Pucelle est tout ensemble la preuve et l’exposé de l’Évangile tout entier.
La théologie catholique se trouve à l’aise en face de la Vénérable. Seule, elle n’est pas offusquée par semblable lumière. Loin d’en être offusquée, elle trouve dans ce fait la plus large et la plus vaste confirmation de tous ses enseignements. C’est la pensée que, dans le plus beau des discours inspirés par la fête du 8 mai, émettait, en 1844, le jeune prêtre qui devait être le cardinal Pie !… Il saluait, dans Jeanne d’Arc,
le type le plus complet et le plus large, au point de vue de la religion : un modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois, à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits, une douce et chaste apparition du Ciel, un parfum de l’Éden dans notre triste exil, et, pour parler le langage de saint Augustin : Dieu venant encore à nous par un sentier virginal.
Qu’est-ce à dire, sinon que c’est tout à la fois une nouvelle preuve et un nouvel exposé de l’Évangile tout entier.
478I. La négation de la possibilité du miracle, absurde devant la raison, est historiquement insoutenable devant le fait de la Pucelle. — Jésus-Christ présent dans son corps mystique, l’Église, y manifeste constamment sa présence par le miracle. — Éclat du miracle de la Pucelle. — La vie extérieure de la Pucelle calquée sur la vie extérieure du Sauveur.
En face de pareil fait, si bien établi, que devient la négation du surnaturel, la négation du miracle ? Aussi absurde au point de vue rationnel que la négation de l’existence de Dieu, elle devient insoutenable au point de vue historique, et condamne une fois de plus les négateurs à l’absurde. Admettre l’existence de Dieu, et admettre la possibilité du miracle, c’est tout un : admettre la Pucelle et admettre le fait d’un immense miracle, c’est tout un. Le fait corrobore ce qui est tout ensemble une vérité de raison et de foi.
La théologie enseigne que, tandis que Dieu a créé une multitude de purs esprits sortis parfaits de ses mains, des intelligences en possession de la science, il a voulu que l’homme, intelligence inférieure, n’y arrivât que graduellement, par une suite de tâtonnements, d’expériences. C’est la condition du génie lui-même, venons-nous de dire. Il a, dans l’ordre ordinaire, donné à l’homme plus de force musculaire, le sang-froid, qui le rendent plus apte aux entreprises laborieuses et périlleuses. Mais en établissant ces lois, s’est-il enlevé le droit de conférer soudainement ce qui, dans l’ordre de sa providence, ne s’acquiert que graduellement et moyennant son concours ? Celui qui donne à l’homme, dans l’ordre ordinaire, plus de vigueur de corps et d’esprit, ne peut-il pas, par exception, combler la distance, et conférer au sexe faible ce qu’il départ au sexe plus fort ?
Dira-t-on qu’il renverse les lois de la nature ? Quelle meilleure manière de montrer qu’il en est le maître et que c’est lui qui les a établies ? Objectera-t-on que dès lors elles cessent d’être constantes ? Depuis quand un chef d’empire, en faisant grâce à un condamné aux galères sur cent-mille malfaiteurs qui les subissent, détruit-il le code qui y condamne les violateurs de la morale ? La proportion des dérogations aux lois de la nature par le miracle est incomparablement moindre. Et cependant, des esprits, par ailleurs non vulgaires, se laissent arrêter par une objection que, par égard pour eux, nous n’appellerons pas puérile, nous contentant de le penser. Que devient l’axiome : l’exception confirme la règle ? La Pucelle est une de ces exceptions : c’est Dieu manifestant sa présence dans le monde moral et politique, où, tout en laissant aux activités humaines leur libre jeu, il est aussi souverain que dans l’ordre physique.
La Pucelle, c’est Dieu venant encore à nous par un chemin virginal, a dit l’éloquent panégyriste de 1844. Il a promis d’être avec son Église jusqu’à la consommation des siècles. Elle est sa continuation à travers 479les âges ; il lui a promis des miracles, et des miracles plus grands que ceux qu’il faisait lui-même (quæ ego facto faciet, et majora horum faciet). Le don des miracles est dans l’Église en permanence. Les canonisations en sont une preuve éclatante : l’on n’y procède qu’après des miracles minutieusement constatés. Combien, par lesquels Notre-Seigneur manifeste sa vertu théandrique, ne sont pas soumis à l’examen, et ne sont connus que de ceux en faveur desquels ils ont été opérés, ou du groupe d’amis qui les ont aidés à les obtenir !
Il en est de la vie de Jésus-Christ dans son Église comme de sa vie dans une chair mortelle. L’Évangile ne nous a fait connaître que le petit nombre des miracles qu’il a opérés : la résurrection de Lazare, la guérison de l’aveugle-né, du paralytique. Il désigne par des expressions générales cette multitude d’aveugles, de boiteux, de malades rendus par sa parole à la pleine santé. Jésus-Christ opère toujours de ces miracles pour ainsi dire privés dans son Église ; et l’on ne serait peut-être pas téméraire en disant que, à considérer le corps mystique de Jésus-Christ dans son universalité, la vertu théandrique s’en échappe à chaque instant ; mais il lui plaît de la manifester quelquefois d’une manière plus éclatante, en sorte qu’on ne puisse pas ne pas remarquer et voir. Tel fut l’événement qui, au commencement du XVe siècle, jeta dans la stupeur tous les royaumes de la Chrétienté : le miracle de la Pucelle. Miracle à part, inouï jusqu’alors, et par lequel, ainsi que le remarque Mgr Pie, il semble avoir voulu accumuler tous les dons divins sur la tête de l’enfant de son choix, sans qu’il manque une pierrerie à ajouter à sa couronne.
C’est qu’en effet, c’était lui qui se manifestait au sein de cette humanité qu’il a épousée au jour de son Incarnation, et dont il ne veut jamais se séparer. Combien de fois la Vénérable a-t-elle répété : tout ce qu’il y a de bon en moi est à notre Seigneur ! Elle n’a cessé de le redire ; on ne saurait trop insister, c’est à tout propos qu’elle ramène le nom de son Seigneur. Son Seigneur, l’ayant faite pour se manifester par elle, a taillé sur le modèle de sa vie mortelle jusqu’au cadre de sa vie extérieure. Si tous les saints et tous les élus ne sont tels que par l’imitation des vertus de l’éternel Modèle, il n’en est pas ainsi des phases de leurs jours terrestres. Les trois phases de la vie de la Pucelle reproduisent les trois phases de la vie mortelle de Notre-Seigneur.
Quoi de plus semblable à la vie de Nazareth et à ses obscurs travaux que la vie de Domrémy et ce que les témoins nous ont dit des occupations de l’adolescente ? Elle a pu la résumer elle-même, a-t-il été observé, par les paroles de l’Évangile résumant cette première partie de la vie de l’Homme-Dieu. Je leur obéissais en tout, excepté au cas des fiançailles à Toul. N’est-ce pas l’erat subditus illis [il leur était soumis (Luc 2,51)], excepté lorsqu’il demeure trois 480jours au temple, l’obéissance au Père du Ciel devant passer avant l’obéissance aux parents de la terre ? C’était le motif de celle qui disait hautement que pour obéir à Dieu elle aurait quitté cent pères et cent mères.
Soudain, l’Homme-Dieu sort des ténèbres où il s’était volontairement enseveli. Pour exprimer le sentiment produit par les merveilles qu’il sème sur ses pas, les évangélistes emploient identiquement le même mot que les chroniqueurs pour exprimer le sentiment produit par les merveilles de son Envoyée. Stupebant turbæ ; stupebant omnia regna christianitatis. L’affectation avec laquelle les chroniqueurs font observer que la Libératrice avait été pastoure, et en conservait la simplicité, ne rappelle-t-elle pas cette parole de l’Évangile : N’est-ce pas un artisan, et un fils d’artisan ?
Mais c’est surtout la passion qui, comme il sera démontré dans le volume suivant, reproduit minutieusement la Passion de Notre-Seigneur.
Il n’y a pas jusqu’aux paroles de celle qui ne savait ni A ni B, qui ne soient parfois les mêmes que celles de son Seigneur ; quelques exemples ont été cités : le volume suivant nous fournira l’occasion d’en signaler un bien plus grand nombre. À ceux qu’étonnerait le rapprochement qui vient d’être fait, Mgr Pie a répondu que la ressemblance du disciple n’est pas une injure pour le maître.
Dans le miracle de la Pucelle, la théologie voit une preuve sensible de la permanence de Jésus-Christ dans son Église, et de la vertu divine dont il la pénètre.
II. Le ciel tout entier manifesté par la Pucelle.
Jésus-Christ n’y apparaît pas seul, et c’est avec autant de profondeur que de vérité que le cardinal Pie appelle la Vénérable une douce et chaste apparition du Ciel.
— Je suis venue au roi, (disait-elle), de par Dieu, la Vierge Marie, et tous les benoîts saints et saintes du Paradis.
Le Ciel tout entier s’ouvre au-dessus de la fille d’élection.
Le nom de l’auguste Mère de Dieu figure à côté de celui de son divin Fils sur l’anneau et l’étendard de la Vénérable. La Pucelle aime à visiter tous les lieux où se font sentir les particulières influences du Ciel. Les oratoires, les autels dédiés à Notre-Dame ont ses préférences, témoin la chapelle de Notre-Dame à Domrémy, la chapelle de Notre-Dame de Bermont, de Notre-Dame de Vaucouleurs, de Notre-Dame des Miracles à Orléans, l’autel de Notre-Dame dans la basilique de Saint-Denis. C’est le samedi qu’elle faisait son pèlerinage à Bermont ; c’est le samedi qui sera le jour de ses grands triomphes : le samedi 7 mai, conquête des Tourelles ; le samedi 18 juin, victoire de Patay ; le samedi 9 juillet, soumission de 481Troyes ; le samedi 16 juillet, entrée à Reims. Le samedi 12 février, elle avait annoncé la défaite de Rouvray ; elle avait passé le samedi 5 mars, à Sainte-Catherine de Fierbois, d’où elle s’était annoncée au roi. Le jour ecclésiastique commence avec les premières vêpres du lendemain ; Jeanne entrant à Orléans sur les huit heures du soir, le vendredi 29 avril, y entrait liturgiquement le samedi. Par là encore, l’histoire de la Vénérable se trouve en parfaite harmonie avec l’enseignement catholique qui, au Fils Éternel du Père, associe toujours la divine Mère qui l’a fait Fils de l’homme.
Rien que de parfaitement conforme à la doctrine catholique, dans ce qu’elle dit de saint Michel qui l’a suscitée, qui est son gouverneur, est à la tête du conseil qui la dirige, lui apparaît escorté d’un grand nombre de purs esprits. Elle se dit assistée par les Anges, qu’elle voit parmi les hommes qui ne les voient pas. Qu’est-ce à dire ? Elle voit sensiblement ce que les croyants à l’enseignement catholique ne voient que des yeux de la foi. C’est l’enseignement catholique, que Dieu associe les purs esprits au gouvernement du monde ; renseignement catholique, qu’il y a subordination entre ces saintes milices, et que saint Michel en est le prince (Michael princeps militiæ angelorum), dit l’Église dans sa liturgie. Elle nous fait dire encore : Toutes les fois que s’opère une œuvre de merveilleuse efficacité, c’est Michel qui est dit être envoyé536. La jeune fille, qui n’avait pas lu cet enseignement de saint Grégoire, emploie pourtant les mêmes termes, quand elle dit que l’Ange venait pour grande chose (IV, p. 23) : une grande chose, certes, que de ressusciter la France, et cependant cette résurrection avait pour fin des choses plus hautes encore. Toutes les Écritures sont pleines de l’intervention des saints Anges ; c’est une vérité théologique, que chaque homme a son Ange gardien. Ici encore l’accord est parfait.
Jeanne voyait saint Louis et saint Charlemagne intercéder auprès du trône de Dieu ; elle a été au pied de la lettre élevée par sainte Catherine et sainte Marguerite, et a vécu dans leur intime familiarité. Le dogme de l’intercession des saints est un dogme de foi ; l’Église militante vit dans les rapports les plus intimes avec l’Église triomphante. Chaque jour, elle offre le saint sacrifice pour remercier Dieu des victoires de ces frères aînés ; elle les implore ; ce n’est qu’une seule et même Église ; une partie est rentrée victorieuse dans la patrie, et du haut de ses remparts, anime, soutient les bataillons qui luttent encore, leur transmet des secours réconfortants. L’enseignement théologique est confirmé, lorsque des frères, que leurs vertus et leurs œuvres rendent aussi dignes de foi 482que la Vénérable, nous affirment avoir vu durant de longues années, vu de leurs yeux, venir à leur secours et à leur aide, ceux que par la foi nous invoquons sans les avoir vus.
III. Par la Pucelle, Jésus-Christ comme dans l’Évangile intervenait en faveur des opprimés, des petits et des faibles. — Comment il intervenait en faveur des humbles sans rien dénier aux puissants de ce qui leur est dit.
C’était bien la vertu de l’Homme-Dieu qui s’échappait encore de cette qu’il remplissait de ses influences. Il a pris une chair pour compatir, compatir sur les foules surtout, sur les multitudes (misereor super turbam).
Durant cinq ans, saint Michel fit passer dans le cœur de la fille de Jacques d’Arc ce sentiment du cœur de Jésus.
— Que vous disait l’Ange ? (lui demandait-on à Rouen.)
— Il me racontait la pitié qui était ou royaume de France.
La calamité était au-dessus de toute description. Il n’y a rien à retrancher au tableau qui en a été tracé ailleurs (I, p. 417 ; II, p. 52 et seq.).
Les documents sont unanimes : combien de fois, au Nord et au Midi, on lit qu’en tel village la taille n’a rien produit parce que les habitants se sont enfuis ! Que d’églises sans prêtres ! Sept-cent-mille clochers sur dix-sept-cent-mille furent détruits dans cette horrible guerre de Cent-Ans, pendant laquelle les meilleures provinces de France se couvrirent de forêts et de bois. L’oppression pesait principalement sur les habitants des campagnes, sur les laboureurs. Monstrelet nous a conservé leur complainte (édit. Buchon, IV, p. 387).
Il n’y a pas d’exagération dans ce couplet :
Vin ne (ni) froment, ne autre blé
Pas seulement du pain d’avoyne,
N’avons notre saoul la moitié
Une seule fois la sepmaine ;
Les jours nous passons à grand-peine,
Et ne savons que devenir ;
Chacun s’en veult de nous fuyr.
L’ambition et les compétitions des grands avaient déchaîné ce déluge de maux. La multitude mourait des discordes provoquées par leurs querelles. Les dilapidations de la cour avaient amené, principalement à Paris, des plaintes et des mouvements populaires, dont Jean sans Peur s’était fait une arme pour disputer le pouvoir à la maison d’Orléans, ou aux Armagnacs, réputés le parti des seigneurs et des nobles. Si l’on sait comment les révolutions commencent, il est bien impossible d’en prévoir l’issue et les complications. Nous avons exposé, dans un autre volume, comment le Bourguignon avait livré la France à l’étranger, et travaillait avec l’envahisseur à faire de la France une province anglaise. Si les 483Armagnacs avaient l’honneur d’être le parti national, ils avaient le tort d’être, par leurs déprédations, leurs excès de tout genre, aussi redoutables aux populations que les Anglais eux-mêmes. Les maux de la multitude comptaient peu dans leurs appréciations. Chez eux se trouvait principalement cette noblesse qui, à Azincourt, avait refusé les six-mille hommes que Paris se proposait de leur envoyer, en disant : Qu’avons-nous à faire de ces hommes de boutique ?
Du haut de leurs destriers, ils regardaient avec mépris cette piétaille
, composée des hommes du commun, qui, n’ayant pas de quoi se monter, combattaient à pied, avec des haches, des guisarmes, des frondes, tout ce qui leur tombait sous la main. Charles V, a-t-il été dit d’après M. Boutaric (III, p. 13), pour former des archers, avait ordonné que l’on se livrât le dimanche au jeu de l’arc. L’on s’y porta avec une ardeur qui alarma la noblesse. Craignant d’être supplantée, elle obtint que le roi réduisît à un homme par paroisse le nombre de ceux qui pourraient s’adonner à pareil exercice.
Si la Vierge-Guerrière fut avec les Armagnacs, puisqu’ils étaient la vraie France, elle avait pour mission de relever aux yeux de son parti les foules broyées et dédaignées. Elle rappelait, à ceux qui l’oubliaient trop, ce que les laboureurs disaient dans leur complainte :
Chrétiens sommes-nous voirement,
Et en Dieu sommes tous vos frères.
Ce n’est pas seulement en faisant cesser la guerre par l’expulsion de l’envahisseur, en rajeunissant l’idée du pouvoir chrétien qu’elle venait en aide aux multitudes ; Jésus-Christ, en prenant au dernier rang l’instrument de ses miséricordes, en faisant ressusciter la France par celle qui était néant aux yeux des grands, continuait le plan des premiers jours. Si le choix des Apôtres parmi les pêcheurs de Galilée est une manifestation de sa puissance, il est aussi une manifestation de ses prédilections pour les petits, parmi lesquels il a voulu naître, au milieu desquels il a passé les jours de sa vie mortelle, dont il a voulu être entouré depuis sa naissance jusqu’à sa mort.
Ce qui a été déjà dit à plusieurs reprises du cortège préféré de la Vénérable, des objets particuliers de sa compassion, prouve comment la vertu de son Seigneur la pénétrait tout entière.
Elle aussi a trouvé, parmi les foules, non-seulement ses constants approbateurs, mais aussi des soutiens qui ne lui firent jamais défaut. À sa suite, les milices populaires, et généralement ceux qui étaient plus bas, eurent l’honneur de travailler à la libération du pays. Les Chroniques observent que, dès la première heure, on voyait parmi ceux qui la suivaient des hommes à pied, armés comme le permettait leur condition. C’est 484grâce à eux qu’à Orléans, malgré l’opposition des capitaines royaux, elle attaque les Tourelles ; c’est parce qu’ils lui obéissaient à merveille que l’imprenable forteresse fut emportée, alors que, comme il l’avoue lui-même, Dunois avait donné le signal de la retraite.
Elle avait avec elle une grande quantité de gens du pays à pied, qui faisaient très bien leur devoir, et l’avaient fait ès batailles contre les Anglais. (III, p. 471.)
Ainsi parle à la fin des pages qu’il lui consacre le notaire Pierre Cochon.
La noblesse pauvre consentait à combattre avec elle dans un rang qui semblait une déchéance.
Plusieurs gentilshommes, n’ayant pas de quoi s’armer et se monter, venaient comme archers et coutillers, montés sur de petits chevaux, convoitant de la servir et de connaître ses faits comme chose venant de Dieu. (III, p. 94.)
La Trémoille et d’autres seigneurs du conseil étaient courroucés de voir tant de gens venir de toutes parts servir le roi à leurs dépens (III, p. 189). N’était-ce pas parce qu’ils voyaient le commun grandir par ses services et son désintéressement ? N’était-ce pas là pour la Vénérable, comme pour son Seigneur, la cause de l’envie qui s’attacha à ses pas ? Ce n’est nullement sans vraisemblance.
Les préférences de la céleste envoyée pour les petits, l’appui qu’elle trouva parmi eux, ne lui firent jamais oublier les égards les plus exquis envers les grands. Les sentiments qu’elle exprime vis-à-vis du roi, de la reine, du duc d’Orléans prisonnier, bien des traits rapportés par les Chroniques et les témoins de sa vie, prouvent combien elle était fidèle à rendre l’honneur à qui l’honneur est dû. Boulainvilliers écrit d’elle qu’elle aime les nobles. Ils sont dignes d’amour lorsqu’ils sont nobles par l’âme, non moins que par les titres et par le sang. L’idéal de la noblesse, c’était la chevalerie dans sa primitive institution. Quand elle tend à se rapprocher de cet idéal, elle est dans un pays ce que les ossements sont dans le corps : elle en maintient et défend les droits et les traditions ; elle en est tout à la fois la force et l’ornement ; elle justifie des privilèges qui sont ruineux et très justement odieux, quand elle en réclame les bénéfices et en répudie les charges. Née dans les derniers rangs des classes populaires, venue pour la défense des opprimés et des humbles, apparaissant cependant comme la personnification de la chevalerie chrétienne, la Pucelle unissait parfaitement les extrêmes dans sa personne.
IV. Le miracle de la Pucelle était pour le bien de la Chrétienté et du monde.
Par les miracles de la Pucelle, l’Homme-Dieu faisait plus que relever la France, il ménageait un immense secours aux nations chrétiennes et au monde tout entier. Aux yeux du comte de Maistre, la vocation de la France est aussi évidente que le soleil, et le grand penseur ne craignait pas 485d’écrire, au moment où notre pays était en proie au paroxysme le plus aigu d’impiété qui déshonore ses annales, le 28 octobre 1794 :
Je vois dans la destruction de la France… l’abrutissement irréparable de l’espèce humaine, et même, ce qui vous étonnera beaucoup, une plaie mortelle pour la Religion.
Ce témoignage du génie est-il isolé ? Il serait facile d’en recueillir de semblables sous la plume des Papes, depuis saint Anastase ou saint Hormisdas, jusqu’à l’encyclique Nobilissima Gallorum gens de Léon XIII. Grégoire IX appelait le royaume de France
l’exécuteur spécial des divins desseins, le carquois que le Dieu Rédempteur s’est passé autour des reins.
Le Soudan d’Égypte parlait comme les papes, alors que, quelque temps avant l’arrivée de la Pucelle, il disait :
Le roi de France dort ; je crains les autres comme rien.
Au moment même où ce livre s’imprime, un des plus fermes esprits de notre temps, dans une allocution qui a été un événement, n’a pas craint de dire, après avoir visité l’Italie et l’Amérique :
Partout où j’ai passé, j’ai pu constater que le Catholicisme c’était la France, et la France c’était le Catholicisme537.
À cinq siècles près de distance, ce sont les belles paroles de Thomassin, citées dans le volume précédent (III, p. 262) :
Sache un chacun que Dieu a montré et montre un chaque jour qu’il a aimé et aime le royaume de France. Il l’a spécialement élu pour son propre héritage ; et par le moyen de lui, entretenir la sainte foi catholique, et la remettre du tout sus ; et pour ce, Dieu ne le veut pas laisser perdre.
Infidèle, la France est exemplairement châtiée. Elle voulut, durant le XIVe siècle, faire de la Papauté son instrument, au lieu d’en être le bouclier et le bras. Après l’avoir fixée à Avignon, dans une honorable captivité, elle fit le grand schisme, pour ne pas la laisser échapper. Les désastres de la guerre de Cent-Ans furent le châtiment ; mais, comme l’observe Thomassin, Dieu ne veut pas la laisser perdre. Par suite de cette gratuite vocation, il lui ménage de ces soudains relèvements que Pie II, nous l’avons vu, se plaisait à constater. Aucun de plus merveilleux que celui qui lui fut octroyé par la vénérable Jeanne.
Relever la France, c’était donc, comme l’observaient Jacques Gelu (I, p. 43), l’auteur du Breviarium historiale (I, p. 57), Ciboule (I, p. 277), ménager un appui à la Chrétienté tout entière ; bien plus, selon la parole de Joseph de Maistre, prévenir l’irréparable abrutissement du monde. Encore que Charles VII ait peu compris la signification du miracle de la Pucelle, il eut cependant le mérite d’empêcher la réouverture du grand schisme, en refusant de reconnaître l’antipape Félix V ; il eut le mérite d’amener son abdication, acte excellent qui lui valut les éloges les plus 486pompeux de Nicolas V, acte que Dieu récompensait immédiatement, en lui donnant, moins d’un an après, la Normandie et la Guyenne.
V. Le miracle de la Pucelle était directement opposé au naturalisme, s’infiltrant au sein de la Chrétienté.
Ne pourrait-on pas dire plus encore ? Par ce miracle d’un genre si particulier qu’il n’a pas son semblable dans l’histoire et que Dieu ne l’a fait qu’une fois, entouré d’un tel luxe de preuves que le nier c’est ne vouloir rien savoir du passé, placé si bien en plein courant de l’histoire que l’on ne peut passer sans le voir, l’Homme-Dieu, en même temps qu’il répondait aux erreurs naturalistes qui s’infiltraient dans l’édifice chrétien et en préparaient la ruine, jetait un défi au naturalisme des siècles qui allaient suivre. Il lui préparait une démonstration qui le rend inexcusable s’il ne la considère pas, puisqu’elle est si frappante : plus inexcusable encore s’il la considère, car il ne peut en nier la force qu’en se jetant dans la plus patente déraison.
Le miracle de la Pucelle frappe le naturalisme en politique. Nous l’avons vu. Jésus-Christ, sa loi règle première des souverains et des sujets, telle est la vraie base des institutions sociales ; en dehors, ce sera la tyrannie ou l’anarchie. Il n’y a pas d’autre nom de salut sous le Ciel ; c’est vrai de la vie de l’éternité, c’est vrai de la vie du temps.
Le naturalisme renaissait dans les beaux-arts. Une admiration effrénée pour l’antiquité païenne allait inonder la littérature, la peinture, la sculpture, de la reproduction d’une mythologie sensuelle, grossière ; par amour pour la forme plastique, elle allait reléguer parmi les œuvres de la barbarie les œuvres où le sentiment chrétien transformait si divinement la matière et la nature elle-même dans ce qu’elle a de bon et de beau. Les impures fables de l’Olympe allaient devenir beaucoup plus familières que les vies des saints. Ces vies allaient, dans leur ensemble, être dépouillées de leur merveilleux, et en attendant de rejeter entièrement tout surnaturel, même celui de l’Évangile, on allait se faire gloire de n’admettre que les miracles de l’Évangile. Mais l’Évangile promet le miracle à son Église, et ne fut-ce que par la foi à l’Eucharistie, le chrétien admet la réalité de miracles invisibles bien au-dessus de tous ceux qui se trouvent dans la vie des saints.
Il n’y a pas de vie de saint plus merveilleuse que celle de la Pucelle ; et il n’y a pas d’histoire entourée de plus de preuves d’authenticité. Pourquoi, si, sans renverser toute histoire, l’on ne peut rejeter l’histoire de la fille de Jacques d’Arc, refuser d’admettre les vies moins merveilleuses que l’Église, dans sa liturgie, raconte à la piété de ses fidèles, dont elle glorifie les faits miraculeux, jusque dans les oraisons du saint sacrifice ? Elle 487n’est pas plus atteinte du mal d’une imbécile crédulité que coupable du crime d’imposture. Elle sait bien que Dieu n’est pas honoré par le mensonge. Le plus grand de ses docteurs pose en principe qu’il n’y a pas d’autorité plus élevée que celle de sa coutume ; qu’en tout, un catholique doit s’y conformer avec un soin jaloux : Maximam habet auctoritatem Ecclesiæ consuetudo, quæ semper est in omnibus æmulauda (2a 2, qa X, a. 12).
La force de l’Église est dans son unité, et son unité ressort de ce qu’elle est bâtie tout entière sur la pierre contre laquelle les portes de l’enfer ne sauraient prévaloir. C’est par son Vicaire que l’Homme-Dieu en unit toutes les parties, et en maintient la solidité. Or, au moment où paraissait la Pucelle, se faisaient jour des doctrines qui déplaçaient le fondement divinement établi, énervaient, annulaient l’autorité de celui qui doit paître le troupeau, agneaux et brebis ; faisaient du confirmateur de la foi un confirmé, non seulement par ses frères dans l’épiscopat, mais encore par ceux qui s’attribuaient l’honneur du savoir et se disaient les hommes en ce connaissant. C’était le Gallicanisme tel que le professaient les bourreaux de la Pucelle, qui, après le brigandage de Rouen, allaient perpétrer le brigandage de Bâle, ainsi que cela a été largement démontré dans le premier volume de la Vraie Jeanne d’Arc (voy. le livre II et spécialement le chapitre VII).
Le martyre de la Pucelle met au front des pères du Gallicanisme la tache de sang qui marqua le front de Caïn. Rejetant les appels réitérés de la victime au pape de Rome, ils la livrèrent au bras séculier en vertu des principes par lesquels, moins de dix ans après, ils livraient le pape Eugène IV au même pouvoir, cette fois révolté de la sentence parricide. Ils osèrent bien prononcer, qu’en dehors de leur sanhédrin, la sainte fille avait donné le vertige à toute l’Église d’Occident, que l’admiration, par laquelle elle élevait les peuples vers le Ciel, était une iniquité et un scandale, que tant et de si pures vertus, tant de divines merveilles qui brillaient en elle, devaient être attribuées aux esprits infernaux. Vendus à l’envahisseur, ou tremblants devant ses menaces, complices de quelques courtisans mitrés, fléaux de l’Église dans tous les âges, ils disent ce que doit attendre l’innocence, la sainteté, entre les mains de la fausse science, de la science infatuée d’elle-même, en révolte contre l’autorité divinement établie.
Le rationalisme et le naturalisme de notre âge, l’impiété du XVIIIe siècle, les hérésies du XVIe siècle, ont eu pour puissants précurseurs, conscients ou inconscients, les pères des doctrines dites gallicanes, qui furent les bourreaux de la Libératrice.
Le Seigneur de Jeanne, Notre-Seigneur Jésus-Christ, par son envoyée, manifestait, avec un éclat nouveau, et peut-être d’une manière plus vive 488qu’il ne l’a fait depuis les Apôtres, sa présence au sein de l’humanité régénérée ; il condamnait les erreurs qui tendaient à détruire son œuvre, en substituant un naturalisme corrupteur et oppresseur à l’ordre surnaturel et divin qu’il est venu établir parmi les hommes. La Pucelle est une démonstration nouvelle dans sa forme, convaincante par ses multiples aspects, de la divinité du Christianisme et de l’Église catholique. Elle est un exposé célestement attrayant de sa morale et de son culte.
VI. Il est l’exposé,par un fait, de la morale et du culte catholique. — La Pucelle modèle de tous les états.
Que l’on se rapporte au tableau qui a été tracé de ses vertus dans un de nos derniers chapitres. Ne l’avons-nous pas vue embrasser, avec un indicible amour, toutes les pratiques qui les nourrissent ? Amour des sanctuaires consacrés par la piété, insatiable désir de ce qui est la partie la plus vive de la religion, de l’assistance à la sainte messe, la réception des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, le besoin de la prière, les pratiques les plus humbles : faire brûler des cierges, tresser des guirlandes pour la statue de Notre-Dame et de ses Saintes, se jeter à genoux au son de l’Angelus ; les longs offices, les chants pieux ; les sources les plus diverses de la divine histoire nous ont appris combien toutes ces saintes choses furent chères à la fille de Jacques d’Arc.
Le cardinal Pie a justement dit qu’elle était un modèle à proposer à toutes les conditions, à la fille des pâtres et à la fille des rois. Imagine-t-on un idéal plus parfait de la jeune fille dans un ménage de pauvres cultivateurs, que celui que nous ont retracé les témoins de Domrémy ? En restant la paysanne, ses procédés vis-à-vis de la reine, sa manière de traiter avec le roi, les princes du sang et les grands en général sont si pleins de vraie courtoisie, elle a si bien vis-à-vis de chacun le ton qui convient, que l’on peut la proposer comme modèle à la fille des rois.
Le centre de la vie du prêtre, c’est l’autel et l’offrande de l’auguste Victime. C’est bien lui qui doit s’approprier la parole de la Vénérable, que l’on ne saurait trop purifier sa conscience. Quel prêtre ne s’estimerait heureux d’avoir, en présence des saintes Espèces, les sentiments de brûlant amour qui faisaient qu’à cette vue le visage de la sainte fille était inondé de ruisseaux de larmes. Le prêtre doit quitter l’autel et l’Église pour courir après les âmes et les y ramener avec lui. Quel zèle que celui de la Pucelle ! Combien actif ! Combien étendu ! Après avoir converti ses hommes d’armes et la cour, remis la France dans les voies chrétiennes, la dernière phrase de la lettre aux Anglais nous prouve qu’elle avait en vue un fait sans pareil en faveur de la Chrétienté. La Pucelle s’offre au guerrier, 489nous l’avons vu, comme le modèle accompli du soldat et du général ; elle est encore plus le modèle de la noble fin pour laquelle il doit tirer son épée et verser son sang, des sommations auxquelles il doit avoir recours avant d’en venir à cette redoutable extrémité de la guerre, des égards qu’il doit avoir pour les vaincus.
La Pucelle est le modèle des âmes contemplatives. Avec quel respect, et cependant quelle intime familiarité, elle traite avec ses saintes et ses frères du Ciel ! Quelles marques vraies et solides elle donne pour discerner les visions divines des ruses par lesquelles l’esprit des ténèbres cherche à les contrefaire, en se transfigurant en ange de lumière ! Et cependant où trouver vie plus fécondement active ?
Elle est le modèle à offrir aux heureux du siècle. Est-ce que jamais homme mortel passa soudain des ténèbres d’une vie obscure au midi d’une gloire comparable ? Quand le soleil de la gloire, si dangereux par ses feux, darda-t-il soudainement sur une tête des rayons si embrasés ? Et la jeune fille les supporte sans le moindre éblouissement ! Elle reste la jeune fille simple, candide, sans ombre d’orgueil comme sans timidité. Fallait-il que son esprit fût soumis à Dieu pour qu’il communiquât à sa chair, avec un charme divinement virginal, les émanations angéliques qui faisaient qu’autour d’elle même les libertins étaient rendus momentanément au calme de l’Éden primitif ! Elle est le modèle à offrir à ceux qui souffrent. Sous quel pressoir elle a vécu depuis le jour où elle reçut son annonciation, jusqu’au jour où son âme s’envolait vers le Ciel au milieu des feux du bûcher ! Quel accablant secret pour l’enfant de douze ans, que l’incroyable mission dont l’entretiennent, durant cinq ans, les anges et les saintes ! Quel cœur ne frémirait à la vue d’une faible partie des obstacles franchis par la jeune fille ! Quelle accablante douleur de sentir le peu de foi, l’insouciance, la trahison paralyser d’ineffables libéralités, empêcher d’arrêter des fleuves de larmes et de sang, de prévenir d’immenses malheurs ! Même dans son année de triomphe, la Vénérable dut porter poids si accablant. Et elle ne succombe pas, son ardeur n’en est pas ralentie ! Que n’est-ce pas de sa passion et de son martyre ? Fort de l’observation du cardinal Pie que la ressemblance du disciple n’est pas une injure pour le maître, nous espérons bien établir qu’à s’en tenir aux contours extérieurs, jamais la passion et la mort du Rédempteur n’ont été plus minutieusement reproduites et pour ainsi dire calquées.
C’est donc bien justement que le futur cardinal Pie appelait la Vénérable le type, ou l’exposé par un fait, le plus étendu et le plus large de la Religion. C’est bien justement aussi que la sainte fille, parlant de l’ange qui la conduisait devant Charles VII, disait qu’il venait pour grande chose. 490La sagesse de Dieu faisant la paysanne de Domrémy si belle, si sainte, si immaculée, accumulant sur sa tête tous les dons divins, au point que le panégyriste de 1844, auquel ces expressions sont empruntées, disait chercher en vain une pierrerie à joindre à sa couronne, la sagesse divine ne se devait-elle à elle-même de se proposer des fins proportionnées au déploiement de tant de ravissantes libéralités ?
N’est-il pas dans l’ordre que nous cherchions à les pénétrer pour admirer la splendeur de ses voies ? Ne voulait-il pas que ses disciples pénétrassent le sens de ses paraboles, de ses œuvres, de ses miracles, et ne l’a-t-on pas entendu leur dire : Et vous aussi vous êtes sans intelligence (adhuc et vos sine intellectu estis)
? N’est-ce pas mériter ce reproche que de se contenter du fait matériel de l’histoire de la Pucelle ? Tout doit y être plein d’harmonie ; et il n’y a pas jusqu’aux dates des principaux événements qui ne nous paraissent avoir leur signification. La Vénérable naquit au jour de l’Épiphanie, c’est-à-dire au jour des trois grandes manifestations de Notre-Seigneur ; la Vénérable aussi devait être une grande manifestation de l’Homme-Dieu. Les principaux événements de sa vie se rattachent à la fête de l’Ascension ; l’Homme-Dieu, qui a été au nom de ses fidèles prendre possession du Ciel, ne veut-il pas nous faire palper par sa fiancée qu’il n’en est pas moins présent avec les siens, ainsi qu’il l’a promis, et que sa vertu théandrique pénètre son corps mystique qui est son Église ? La martyre subit son supplice la veille de la fête du Sacrement du corps du Christ ; la Pucelle n’a-t-elle pas du Sacrement de l’amour du Christ ce caractère qu’elle est un signe sensible de l’amour infini qu’il porte aux hommes, et de l’alliance indissoluble qu’il a conclue avec la race d’Adam ?
Et parce qu’il plaira à l’impiété, ou même au timide chrétien de sourire, de laisser tomber le mot de mysticisme, faudra-t-il se priver de la joie d’admirer Dieu dans ses œuvres, et mériter de sa part le reproche : Adhuc et vos sine intellectu estis ?
VII. Pour ne pas entendre les enseignements du miracle de la Pucelle, l’on a mutilé son histoire. — Dieu en réservait les enseignements connue remède aux maux de notre époque. — La faveur qui a accueilli la cause de la Pucelle enfin portée à Rome.
Et pourtant, dira-t-on, les erreurs naturalistes contre lesquelles la Pucelle fut suscitée n’ont pas été arrêtées ; elles ont continué leur marche progressive, et nous en contemplons aujourd’hui avec terreur l’évolution extrême. D’accord ; les erreurs nées de la passion ne meurent que malgré elles. La royauté ne fut pas plus chrétienne après Charles VII qu’elle ne l’avait été sous les premiers Capétiens ou les deux races qui l’avaient précédée. C’est vrai. Tout en voulant rester chrétienne et catholique, — ce n’est que justice de le dire, — elle le fut moins ; elle finit, 491même par concilier son christianisme avec des prétentions semi-idolâtriques. Elle en est morte.
L’Université de Paris, les Parlements ne renoncèrent pas à la doctrine gallicane parce que la Libératrice avait été condamnée au bûcher en vertu de ces doctrines, et par ceux qui les formulèrent et les implantèrent parmi nous ; c’est vrai. Le Gallicanisme est mort avec l’absolutisme politique qui l’imposait, qu’il étayait, et dont en réalité il a été la ruine. L’anathème du Concile du Vatican l’a pour jamais scellé dans la tombe ; mais il était déjà si profondément atteint que, dans l’auguste assemblée, ses derniers tenants n’osaient pas franchement l’avouer et se contentaient de soutenir qu’il était inopportun de lui porter ce coup suprême.
Tant que prévalurent l’absolutisme royal et le Gallicanisme, il fut impossible de présenter l’histoire de la Libératrice dans tout son jour, d’en déduire les leçons et les enseignements. Il en ressortait une trop éclatante condamnation de ces deux erreurs, à la suite desquelles le naturalisme a remporté ses funestes triomphes. Combien on a arrêté d’écrits moins accusateurs de ce que l’on voulait mettre au nombre des dogmes intangibles ! L’on s’est habitué à ne présenter qu’une Jeanne d’Arc de tout point incomplète, défigurée, mutilée. L’on taisait ses paroles les plus significatives sur la royauté de Jésus-Christ ; l’examen préalable de Chinon et de Poitiers était à peine indiqué, ou ridiculisé ; on estompait les prophéties, les talents militaires, l’on taisait les oppositions qu’elle avait trouvées dans son parti. La fin de la mission à Reims en faisait un personnage énigmatique. Pour couvrir le rôle à jamais odieux de la schismatique Université de Paris, diminuer l’horreur qu’inspire le Caïphe de Beauvais, l’on courait sur le procès de Rouen, et l’on en altérait les incidents. Une école historique avait prévalu qui ne consentait pas à avouer, même en histoire, les prévarications de prélats indignes. Pie IX, rapporte-ton, aurait finement caractérisé cette école en disant que si elle avait écrit l’Évangile, elle aurait passé sous silence la chute de Saint-Pierre, si longuement racontée par les quatre évangélistes, et dissimulé la trahison de Judas. La divinité de l’Église ressort sans doute des vertus héroïques des saints, spécialement dans l’ordre ecclésiastique, pépinière toujours féconde d’incomparables bienfaiteurs du genre humain, mais ne ressort-elle pas aussi des défaillances de ses ministres dans tous les âges ? Quelle autre main que la main de Dieu peut la maintenir à travers les siècles, alors qu’un si grand nombre de ceux qui devaient en être le soutien et l’appui l’ont si souvent déchirée, et tantôt ouvertement, tantôt secrètement, par crainte, par ambition, ou pour des motifs pires encore, ont fait cause commune avec ses ennemis ? Toutes ces causes, et d’autres encore, par exemple la crainte de trop accorder au surnaturel et d’encourir 492les moqueries du naturalisme, l’habitude de ne pas remonter aux sources, ont empêché de voir dans sa magnifique ampleur l’œuvre divine. L’on acceptait et l’on transmettait à son tour une Jeanne d’Arc amoindrie, sujet d’admiration sans doute, mais à laquelle l’on ne demandait pas les enseignements si complets, si divins, dont l’Homme-Dieu a renouvelé par son envoyée la preuve et le ravissant exposé.
Sa Providence réservait cette ressource à nos temps. C’est le trésor ancien et nouveau que présente le Père de famille. Pour l’amener au jour, la sagesse a employé plus d’un travailleur inconscient de l’œuvre qu’il accomplissait. Les études historiques sont une des passions de notre époque, et l’on ne consent pas à accepter un passé de commande, arrangé pour le besoin des causes en faveur desquelles l’on veut qu’il vienne déposer. L’on veut remonter aux sources, et juger sur pièces.
Quel personnage historique peut y gagner plus que la Vénérable ? Il faut le répéter, il n’en existe pas un seul qui en compte d’aussi nombreuses, d’aussi pures, et en somme d’aussi concordantes. Pour quiconque consent à voir, la Pucelle se dresse dans sa vraie lumière.
Par elle c’est le surnaturel, c’est l’Homme-Dieu qui se dresse devant notre génération. L’Homme-Dieu par la Pucelle se dresse devant la démocratie triomphante. Par la Pucelle, il dit aux multitudes qu’elles furent toujours, qu’elles sont l’objet de ses prédilections. Quatorze-cents ans après qu’il avait dérobé à la terre sa présence visible, il lui disait par le miracle de la Pucelle ce qu’il lui avait dit par les miracles de son Évangile ; il le lui dit aujourd’hui par la résurrection historique de l’ineffable figure. C’est dans les rangs du peuple qu’il l’a choisie. La mission qu’il lui a donnée était pour le peuple ; l’idéal social qu’elle venait rajeunir, c’était la justice, mais la justice touchée par la charité du Christ, et mettant au service d’autrui, des plus humbles, les biens qu’elle peut légitimement revendiquer. N’est-ce pas là la solution des questions brûlantes qui nous divisent ?
Notre âge, si justement épris de la Pucelle, saura-t-il remonter à son Seigneur, auquel la sainte fille ne cesse de nous renvoyer ? Saura-t-il proclamer que le Seigneur de Jeanne est aussi le sien, et comme tel en faire la règle de la vie individuelle, sociale, politique ? C’est alors que la mission de Jeanne s’accomplirait totalement, et qu’en sa compagnie les Français, les Anglais, et non seulement les Anglais, mais tous ceux qui voudraient accepter pareil idéal, feraient, pour la Chrétienté, le plus beau fait qui encore ait été fait.
Est-il permis de l’espérer ? Serait-ce la signification de ce tressaillement universel qu’excite le nom de Jeanne la Pucelle ? de la faveur que la cause de sa canonisation trouve auprès de Léon XIII et de la cour de 493Rome ? Si pareilles espérances sont trop ravissantes pour que nous puissions nous y abandonner, c’est un devoir d’en appeler la réalisation, puisqu’elles ne seraient que la venue du règne de Dieu, que nous sommes obligés de demander dans la prière enseignée par le Maître : Adveniat regnum tuum. Combien la canonisation contribuerait à l’avancer !
On a dit pendant longtemps que Rome n’avait pas canonisé Jeanne d’Arc pour ne pas déplaire à l’Angleterre. C’est une erreur. Benoît XIV nous a dit que Rome n’avait jamais été mise en demeure d’examiner la cause. Elle ne procède à pareil examen que lorsqu’elle en est sollicitée par le pays que le héros intéresse de plus près, et qu’à la demande soient jointes les preuves en établissant le bien fondé. La France, jusqu’à ces derniers temps, n’avait jamais demandé qu’on instruisit la cause de la Libératrice ; l’on a vu que ceux qui devaient parler en son nom ne l’auraient pas pu, sans porter un coup mortel à des erreurs que l’on ne voulait pas abjurer.
Rome, qui avait relevé la sainte fille de l’opprobre de la condamnation de Rouen, reçoit, avec une faveur sans pareille, la demande de mettre le couronnement à ce premier acte réparateur, en décernant à l’innocente victime les honneurs des autels. C’est vers la fin de 1885 que Mgr Couillé présentait à Léon XIII le procès dit de l’ordinaire, c’est-à-dire les preuves qu’il y avait lieu d’examiner la cause. Elles furent pesées avec le soin réclamé par une mémoire qui, sans être oubliée, avait été trop négligée durant plus de quatre siècles, que tant de passions avaient cherché à altérer et à obscurcir. Les objections furent nombreuses ; elles furent pulvérisées, et, dès le 27 janvier 1894, Léon XIII signait l’introduction de la cause. La suite des procédures exige parfois des demi-siècles, ou des siècles entiers ; deux ans après, Léon XIII signait le procès de non cultu, il dispensait du procès de virtutibus in genere, et ordonnait d’instruire le procès de virtutibus in specie et de miraculis. C’est le procès capital entre tous. Le successeur de Mgr Couillé, ravi par Lyon à la ville de la Pucelle, Mgr Touchet, y procédait avec le soin et l’empressement d’un esprit supérieur qui comprend qu’il prépare un des grands événements du siècle. Le Ciel, assure-t-on, répond par d’éclatants miracles aux désirs des fidèles.
Léon XIII accueille avec joie la nouvelle enquête si laborieusement et si promptement conduite. Je refais cette page pour y consigner ce que je lis dans le journal catholique l’Univers. À l’évêque postulateur qui lui demandait quel cardinal il pourrait choisir pour presser la cause, Sa Sainteté a répondu de la manière la plus délicate : Prenez le pape.
Les causes soumises à la Congrégation des Rites sont examinées selon l’ordre de leur inscription ; près de trois-cents étaient inscrites avant celle de la Pucelle, Léon XIII a voulu que d’un bond elle vînt 494se placer à la tête. Léon XIII occupait la chaire de saint Pierre depuis près de huit ans lorsque Mgr Couillé lui soumettait le procès préliminaire. Pourquoi ne pas espérer que le soleil de son pontificat aura pour couchant la Béatification de la Vierge-Libératrice ? Quel acte pourrait mieux le terminer, en montrer l’harmonie, en assurer les fruits ?
À ceux qui appellent le règne du Christ de hâter par leurs prières le jour où, en célébrant la Bienheureuse et la Sainte, il sera permis de confondre le naturalisme par un fait aussi écrasant qu’indéniable ! Les précédés auxquels il a recours, quand il prétend expliquer naturellement la Pucelle, prouvent quelle force renferme, pour le réduire à néant, l’histoire vraie de la sainte fille.
Dans la Paysanne et l’Inspirée, il a été longuement démontré comment, pour expliquer les origines de la mission, la libre-pensée tait et altère les faits, outrage la raison, et s’inflige à elle-même le déshonneur de la contradiction. Il faut montrer brièvement comment elle s’efforce de travestir la Vierge-Guerrière et ses exploits.
Notes
- [533]
Regem regum dominanlem gentibus venite adoremus. (Invit. de la Fête-Dieu.)
- [534]
Euntes docete omnes gentes… docentes eos servare omnia quæcumque mandavi vobis, et ecce vobiscum sum omnibus diebus. (Mat., XXVIII.)
- [535]
De ea (prophetia) maxima habenda est ratio pro sanctitate arguendà. (De Canoniz., lib. III, c. 47, § 2).
- [536]
Quoties miræ virtutis aliquid agitur, Michael mitti perhibetur (29 sep., VIe leçon).
- [537]
M. Brunetière à Besançon, l’Univers, samedi 19 février 1898.