J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome V : Livre I. Les préliminaires du procès

3Livre I
Les préliminaires du procès

  1. Les principaux acteurs du drame
  2. Les promptes et instantes poursuites de l’Université
  3. Constitution du tribunal
  4. Appel à l’inquisition

Chapitre I
Les principaux acteurs du drame

  • I.
  • L’Université de Paris la grande instigatrice des poursuites et de la condamnation de la Vénérable.
  • Raisons de son implacable haine.
  • La mission divine de Jeanne condamnait son passé politique, et par contre-coup portait atteinte à l’hégémonie qu’elle s’attribuait dans l’Église.
  • II.
  • La cour anglaise en France.
  • Le grand conseil royal.
  • Cauchon membre des plus influents.
  • Action du gouvernement anglais.
  • Bedford.
  • Comment il s’était attaché le chapitre de Rouen.
  • Puissance de ce corps.
  • Nombreuses créatures dans son sein.
  • Les abbayes bénédictines du diocèse, les prieurés.

I.
L’Université de Paris la grande instigatrice des poursuites et de la condamnation de la Vénérable. — Raisons de son implacable haine. — La mission divine de Jeanne condamnait son passé politique, et par contre-coup portait atteinte à l’hégémonie qu’elle s’attribuait dans l’Église.

Les principaux acteurs du drame de Rouen ont été déjà indiqués. Le second livre de la Pucelle devant l’Église de son temps a été consacré à les faire connaître. Il faut insister pour que l’on puisse mieux saisir le mouvement de la poignante tragédie et l’héroïsme de la Martyre.

En signalant l’Université de Paris comme la première meurtrière, nous avons parlé comme tous ceux qui ont étudié de plus près le procès. Tel fut 4Richer dans les premières années du XVIIe siècle, en 1628. La Bibliothèque Nationale possède de lui, avec le manuscrit d’une histoire ébauchée de l’Université de Paris, une des meilleures histoires de Jeanne d’Arc. Elle est restée manuscrite, quoique composée d’après une étude approfondie du double procès.

L’Université, (dit-il), a rué (jeté) la première pierre de scandale contre la Pucelle4.

Le travail critique du double instrument fut repris à fond par de L’Averdy, qui en 1790 lui consacrait le troisième volume des notices sur les manuscrits de la Bibliothèque du Roi. L’Université de Paris, d’après de L’Averdy, a presque donné naissance au procès par ses clameurs et ses démarches5. Quicherat, malgré toute la faveur dont il entoure l’ancienne Université de Paris, ne peut s’empêcher d’écrire :

L’idée de faire succomber Jeanne devant l’Église se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l’Université6.

M. Robillard de Beaurepaire, qui a fait de si minutieuses études dans les Archives de Rouen, notamment en ce qui concerne la condamnation de la Libératrice, écrit de son côté :

Le premier coup qui fut dirigé contre la Pucelle vint de l’Université de Paris, et par la rapidité avec laquelle il fut porté, on peut juger que cette corporation puissante n’avait point eu besoin d’être excitée par les menaces des Anglais, pas même par les exhortations de Cauchon7.

Ce qu’elle avait commencé, elle l’a poursuivi avec acharnement. Elle est au commencement, au milieu, et à la fin du procès : elle couvre tout de l’autorité de son nom, et tous ceux sur lesquels retombe le sang de l’innocente victime peuvent, dans une certaine limite, s’être illusionnés eux-mêmes, en se disant qu’ils n’ont fait que se conformer à l’avis de celle qui se donnait pour le soleil de la Chrétienté et du monde.

Pour se rendre bien compte de la haine acharnée de la corporation contre la céleste envoyée, il faudrait faire son histoire depuis les premières années du grand schisme jusqu’au pontificat de Nicolas V, montrer le rôle qu’elle revendiquait et exerçait dans l’Église et dans l’État, et faire connaître sa composition à partir de la sanglante révolution du du 29 mai 1418.

C’est l’objet d’un volume supplémentaire : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la Vénérable. En voici le résumé sommaire :

Jean-sans-Peur, dit encore Richer, connaissant le crédit auquel était en ce temps l’Université de Paris, acheta l’affection et la faveur de ce corps lettré, et 5par ce moyen aussi celle de tout le peuple de Paris. Certes nos auteurs font foi que, pour acquérir réputation et faveur parmi le peuple, il suffisait d’être porté et assisté par l’Université8.

Les auteurs du monumental Cartulaire de l’Université, dont la publication jette un si grand jour sur l’histoire de l’Alma Mater, disent justement que

l’Université fut le grand moteur des événements politiques de ce temps9.

Notre histoire n’en compte pas de plus lamentables.

La révolution de 1418 fit tomber sous le poignard ou bannir de Paris tous les maîtres déclarés pour les Armagnacs ; elle y ramena, avides de vengeance, tous ceux que le parti contraire en avait fait sortir tant qu’il fut le maître, et le nombre en était grand. La nouvelle du meurtre de Jean-sans-Peur sur le pont de Montereau produisit dans Paris un tel accès de rage, que, d’après le Religieux de Saint-Denis, on aurait cru les Parisiens possédés par les furies. L’Université proclama que tout prud’homme devait s’employer à venger sa mort, et à résister de tout son pouvoir à la damnable entreprise des damnables meurtriers : à l’unanimité elle prenait la résolution de ne négliger à cette fin aucun moyen en son pouvoir10.

Un de ces moyens fut de la faire jeter dans les bras de l’Anglais ; l’Université était représentée au traité de Troyes par sept de ses maîtres parmi lesquels Cauchon et Jean Beaupère. Dès lors son alliance avec l’Anglais devint très étroite : elle ne cesse de faire des vœux pour son triomphe, se réjouit de toutes ses victoires, s’attriste de tout ce qui pourrait compromettre sa domination : le Dauphin Viennois, Charles VII, est l’ennemi.

Or la céleste Envoyée venait pour contraindre le Bourguignon à la soumission, pour forcer l’Anglais à rentrer dans son île. L’effet était de frapper les maîtres parisiens dans tout ce qui leur tenait à cœur. Dans leurs intérêts matériels : qu’allaient devenir ces prébendes, ces bénéfices dont les auteurs du Cartulaire disent justement que l’acquisition était le pivot de l’existence de tous ces gradués11 ? La blessure faite à son orgueil était autrement profonde. Pour la mesurer, il faudrait connaître ses prétentions telles qu’elles résultent de ses actes et de ses doctrines.

6L’Université de Paris revendiquait l’hégémonie dans l’Église.

Aux yeux de ses docteurs, il était avéré que la vérité catholique avait fixé son siège dans la faculté de théologie de Paris et qu’elle ne pouvait en être arrachée. La destruction de l’Université de Paris devait être l’un des signes précurseurs de la venue prochaine de l’Antéchrist. L’Université de Paris, c’était la raison qui dictait la conduite à tenir, définissait le vrai, le faux, le bien, le mal ; les prélats étaient la volonté qui exécute. À l’Université de Paris d’avertir non seulement les fidèles, les princes, mais les rois, les évêques et le pape.

C’est la traduction même du résumé de ses prétentions par les auteurs du Cartulaire12.

Son histoire à cette époque prouve qu’elle s’efforçait de faire passer cette théorie dans les faits. La divine constitution de l’Église en était renversée ; la Papauté n’était plus qu’un simulacre vide des divines réalités que le Fils de Dieu lui a conférées : l’épiscopat était comme submergé dans la multitude des clercs, qui, donnés comme les hommes en ce connaissant, siégeaient, définissaient, faisaient les lois avec les évêques, dans les assemblées que l’Université décorait du nom de conciles. D’après elle, il fallait que ces assemblées ou fussent réunies de fait, ou que l’on fut dans l’attente de leur réunion : c’est pourquoi la périodicité en avait été déterminée à Constance.

L’Université de Paris, quoique en pleine décadence, jouissait d’un immense crédit. La plupart des autres universités avaient été fondées sur son modèle, plusieurs par ses maîtres ; elles l’acceptaient pour leur directrice.

Ces doctrines subversives, formulées dans son sein, avaient pris une telle consistance que, dans les premiers jours de 1412, le Général des Chartreux dans l’obédience avignonnaise, le digne frère de saint Vincent Ferrier, Boniface Ferrier, émettait des assertions telles que les suivantes :

La foi de l’Église périt ; les erreurs qui la détruisent s’enracinent chaque jour ; elles gagnent jusqu’à la Chartreuse. L’Université de Paris a le pouvoir de changer les Écritures… On dirait que c’est à eux qu’il a été dit : Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel… Quand les papes les déclarent hérétiques et schismatiques, ce n’est pas à eux que ces qualifications doivent être appliquées ; c’est aux Papes qu’elles reviennent13

Ce n’est pas le concile de Constance, où l’Université de Paris joua un si grand rôle, qui devait arrêter l’erreur. Il devait contribuer à lui donner 7plus de diffusion. Avec Martin V la Chrétienté reconnut un seul pape ; mais un pape dont l’autorité se trouvait incomparablement amoindrie dans une foule d’esprits. Pour ne pas rouvrir le déchirement, Martin V et ses successeurs eurent besoin d’infinis ménagements. Martin V abhorrait justement ce que, d’après les doctrines parisiennes, on appelait un concile. Cependant, sur les instances de l’Université de Paris, il finit par convoquer celui de Pavie, qui devint le concile de Sienne, et aussi celui de Bâle, conformément aux décrets de Constance.

Le concile de Bâle fut l’œuvre de l’Université de Paris. Elle se donna des mouvements incroyables pour qu’il n’expirât pas dans le vide, pour y amener les membres qui le composèrent. On voulut y transformer en articles de foi les erreurs qu’elle avait implantées et fait grandir dans la Chrétienté.

Ce ne fut pas seulement lors de la translation de l’assemblée à Ferrare, en 1437, que le schisme s’y manifeste ; en 1436, Eugène IV déclarait qu’il s’y étalait depuis près de six ans, c’est-à-dire depuis l’ouverture ; et que, sur vingt-quatre sessions qu’il comptait alors, deux à peine n’en renfermaient pas le venin. Dans toutes les antres l’on trouvait un attentat à la dignité pontificale14.

La divinité de la mission de la Vénérable, en condamnant le passé politique de l’Université, telle que l’avait faite la révolution de 1418, portait un coup violent aux prétentions de la corporation d’être la directrice des esprits, la lumière du monde, l’arbitre du vrai et du faux, du juste et de l’injuste. Le Ciel lui signifiait que depuis vingt-cinq ans non seulement elle errait, mais qu’elle avait entraîné dans l’erreur Paris, et, autant qu’il avait été en elle, la France entière. Jeanne venait pour forcer à la soumission le Bourguignon, dont l’Université avait fait la force et qu’elle soutenait dans sa révolte contre le roi voulu du Ciel ; elle venait pour expulser l’Anglais, auquel l’Université s’était entièrement dévouée ; elle venait pour imposer au nom du Ciel ce Dauphin Viennois que la mère du savoir avait déclaré déchu de tout droit, qu’elle avait signalé comme l’ennemi à poursuivre. La mère du savoir devait, comme Clovis, brûler ce qu’elle avait adoré, et adorer ce qu’elle avait brûlé. Le Ciel lui infligeait cette humiliation par l’intermédiaire d’une jeune fille de dix-sept ans, d’une paysanne qui ne connaissait ni A ni B.

La leçon était dure : l’Université refusa de l’entendre. Il fallait opter entre reconnaître que la jeune fille était divinement envoyée, ou soutenir 8que ses œuvres étaient œuvres de l’enfer. L’Université de Paris se jeta sans délibérer dans cette dernière thèse. Pour la soutenir, il fallait se mettre en opposition avec la Chrétienté, qui voyait dans la sainte Fille un éclatant miracle de Dieu. L’Université de Paris n’hésita pas. Nous l’entendrons déclarer que le bercail très fidèle de presque tout l’Occident est infecté du virus de cette femme.

Quoi d’étonnant ? n’est-ce pas à elle à déterminer ce qui est vrai et faux, juste et injuste ? Ce n’est pas la première fois qu’elle se met en opposition avec le reste de la Chrétienté, que le sentiment de tous est non avenu dès qu’il n’est pas le sien. Durant le grand schisme, elle n’a pas été seulement en opposition avec l’obédience romaine, de son aveu, de beaucoup la plus nombreuse : elle l’a été avec sa propre obédience, et n’a tenu nul compte du sentiment des autres pays, des autres universités, dès qu’il était en opposition avec ses arbitraires décisions. Pour elle, le pseudo-Benoît XIII était un pape légitimement élu ; elle l’a déclaré déchu de la papauté, elle l’a fait assiéger durant cinq ans dans son propre palais, malgré l’Espagne et le midi de la France, qui le reconnaissent pour pape. L’université de Toulouse compose-t-elle en faveur de la légitimité de l’Aragonais un traité, vrai chef-d’œuvre de fond et de forme ; l’Université de Paris obtient qu’il sera brûlé aux portes des villes où siègent des universités réfractaires à ses décisions, que d’énormes amendes frappent les détenteurs. Si elle se range une seconde fois autour de celui qu’elle avait proclamé hérétique et schismatique, c’est pour le déposer encore de la manière la plus ignominieuse, non seulement malgré l’Espagne et le Midi, mais malgré de hauts dignitaires ecclésiastiques du nord de la France, tels que l’archevêque de Reims, malgré Pierre d’Ailly, malgré les généraux des Ordres religieux, sur lesquels elle appelle les poursuites les plus véhémentes. Elle menace de déposition les papes de la troisième tige pontificale qu’elle a fait surgir, et ne contribue pas peu à celle de Jean XXIII à Constance. Moins de dix ans après le supplice de la Vénérable, elle a la principale part à l’attentat par lequel le vertueux Eugène IV sera déclaré déchu de la dignité pontificale ; elle sera le grand appui du pseudo-Félix V. En même temps qu’elle poursuit la Pucelle, elle prépare le brigandage qui aura cet infernal aboutissant. Tout cela se fera encore malgré la Chrétienté, glacée d’horreur à la pensée de voir rouvrir l’abominable déchirement, en vertu des maximes appliquées à la Martyre : et ce qui est très digne de remarque, les mêmes personnages sont acteurs principaux dans les deux brigandages. C’est ce qui a été plus longuement développé dans le volume supplémentaire déjà indiqué : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la Vénérable. Il est nécessaire 9de s’en souvenir pour s’expliquer comment c’est la célèbre corporation qui est à la tête des ennemis de la vénérable Vierge.

II.
La cour anglaise en France. — Le grand conseil royal. — Cauchon membre des plus influents. — Action du gouvernement anglais. — Bedford. — Comment il s’était attaché le chapitre de Rouen. — Puissance de ce corps. — Nombreuses créatures dans son sein. — Les abbayes bénédictines du diocèse, les prieurés.

Il est manifeste que le gouvernement anglais ne pouvait voir qu’avec bonheur l’impétuosité avec laquelle l’Université se jetait sur la prisonnière de Luxembourg, et demandait que l’on poursuivit comme chargée de crimes celle qui venait au nom du Ciel lui intimer d’avoir à lâcher une conquête si ardemment convoitée, si chèrement achetée. C’était un renversement dans les rôles. Aux yeux de la Chrétienté, par la Pucelle Dieu lui-même réprouvait par un miracle patent la conquête anglaise. D’après l’Université, c’était Charles qui était déshonoré par son recours à un émissaire de Satan ; l’avenir réparerait des désastres dus à un agent si ignominieux. L’âme du gouvernement anglais en France, c’était Bedford, régent du royaume de France pour son neveu Henri VI, un enfant dans sa neuvième année, qui, débarqué à Calais le 23 avril 1430, vint habiter le château de Rouen le 29 juillet, y séjourna durant toute la captivité de Jeanne, et ne le quitta qu’en janvier 1432, après une absence de quelques semaines, pour le sacre, qu’il reçut à Notre-Dame de Paris en décembre 1431, six mois après le martyre de Jeanne.

Bedford était assisté dans sa régence par le grand conseil royal. Un des plus influents conseillers était Pierre Cauchon, évêque de Beauvais. La simple énumération des affaires auxquelles il se trouve mêlé, telle que la donne M. de Beaurepaire dans ses précieuses Notes sur les juges et les assesseurs du procès de condamnation15, suffit à montrer la place qu’il tenait dans le gouvernement anglais ; encore le consciencieux érudit en a-t-il omis dont ne parlent pas les archives de Rouen.

Investi de bonne heure de la confiance de l’Université, Cauchon avait été élevé au rectorat dès 1403, député en Italie pour les affaires du schisme en 1408 : il fut un des chefs de la faction cabochienne, et comme tel proscrit en 1413. Son asile était tout indiqué. Il se réfugia auprès de Jean-sans-Peur, qui l’envoya à Constance défendre son honneur atteint par la condamnation à Paris de son apologiste. Jean Petit.

En 1418, il triomphe avec son maître Jean-sans-Peur, est fait maître des requêtes, est chargé de juger les ecclésiastiques compromis dans le parti contraire, et se montre très sévère. L’Université, devenue bourguignonne 10fanatique, l’envoie avec Beaupère et cinq autres de ses maîtres, avons-nous dit, collaborer au traité de Troyes, et, par ses lettres au chapitre de Beauvais et aux bourgeois de la ville, s’efforce de le faire monter triomphalement sur le siège de cet évêché-pairie.

Le jeune duc de Bourgogne, Philippe, assiste en personne à son intronisation, et l’Université se hâte d’en faire le conservateur de ses privilèges. Dès 1423, Cauchon devient membre du grand conseil royal d’Angleterre aux appointements de mille livres par an, et il réside à Rouen plus qu’à Beauvais. C’est par Cauchon que l’Université fait arriver à la couronne anglaise ses doléances, ses requêtes. L’on ne voit pas d’ailleurs que Cauchon ait pris part à la guerre de l’Université contre le Saint-Siège. Il a dû, au contraire, contribuer à imprimer à la politique anglaise en France les dispositions favorables au pape dont elle fit alors preuve. Ce qui explique la qualification de prélat de bonne mémoire qu’on lit dans le rescrit de Calixte III.

Mais si l’évêque de Beauvais ne partageait pas contre Rome les sentiments si hostiles des maîtres parisiens, il était parfaitement à l’unisson avec eux dans leur haine contre la Libératrice. La mission de la sainte fille était avant tout de ruiner la politique à laquelle l’évêque de Beauvais était entièrement dévoué, de jeter à la mer ces Anglais auxquels il s’était donné au point d’en oublier le duc de Bourgogne, sa première idole, qu’il ne suivit pas dans son retour à la France, au congrès d’Arras.

À l’approche de la Pucelle, les habitants de Beauvais avaient chassé le conseiller royal de l’envahisseur et arboré les fleurs de lys ; affront à l’honneur du prélat, et perte des revenus de la mense épiscopale et d’autres encore, que la faveur royale lui avait octroyés dans les pays rentrés sous la domination française.

Pour arrêter la marche triomphante de la Pucelle, Cauchon avait vainement parcouru les villes de Champagne, fait renouveler le serment de fidélité aux villes de Troyes, de Châlons de Reims ; rien n’avait tenu devant la force divine qui animait la Vierge-Guerrière ; et lui-même, quelques semaines après, sans que l’héroïne eût paru dans sa ville épiscopale, en avait été chassé comme par son souffle et par son ombre. Le solennel clerc en avait été profondément ulcéré, et si la rapidité avec laquelle l’Université se déclara contre la Pucelle prisonnière ne permet pas de dire que ce fut à son instigation, il apprit certainement avec une immense joie les démarches de la savante corporation, et s’empressa de lui prêter son tout-puissant appui.

La prise de la Guerrière sur une langue de terre du diocèse de Beauvais lui fournit un prétexte pour se prétendre son juge ; une quittance citée dans notre troisième volume (p. 558) montre qu’il ne s’est pas 11donné de repos jusqu’à ce que la sommation et l’achat signifiés par lui, le 14 juillet, au camp de Compiègne, eussent ressorti leur effet.

Quicherat a écrit que :

Rien n’est frappant comme le soin que mirent à s’effacer les dignitaires et fonctionnaires laïques. […] Bedford lui-même parut avoir résigné la régence entre les mains du cardinal de Winchester16.

Les laïques n’avaient pas à intervenir dans un procès en matière de foi : c’eût été malhabile de la part du gouvernement anglais de manifester la pression réelle qu’il exerça sur ceux, hélas ! trop peu nombreux, qui témoignaient de la répugnance à le seconder dans une voie où il voulait paraître poussé. Il est constant qu’il s’abrite derrière l’Université, qui, elle, loin de décliner son initiative dans le drame douloureux, va jusqu’à reprocher au roi, c’est-à-dire au gouvernement anglais, et à Cauchon lui-même, leur lenteur à instruire le procès, ou plus exactement à condamner celle qu’elle présente comme chargée d’innombrables méfaits. Mais quelque effort que fasse le gouvernement anglais pour s’effacer, ainsi que le dit Quicherat, son action se fait constamment sentir. Les États de Normandie ne votèrent pas, au mois d’août, la somme de dix-mille livres pour l’achat de la Pucelle sans que le gouvernement anglais soit intervenu ; Cauchon n’en avait pas fait l’offre au comte de Ligny sans l’assentiment du gouvernement anglais, et l’évêque ne voyage pas durant cinq mois pour mettre la victime entre les mains de l’Anglais sans se faire payer ses journées.

Bedford résida à Paris durant toute la durée du procès. Ce n’était pas là, comme le dit Quicherat, résigner la régence, même dans les affaires de la Pucelle ; c’était au contraire s’établir auprès de la grande motrice de tout le drame, l’Université. Le choix des six maîtres envoyés à Rouen dès l’ouverture du procès, d’autres universitaires de marque qui y sont venus, ne s’y sont pas rendus à son insu. Les douze articles furent envoyés au régent et à l’Université.

Bedford avait tout disposé à Rouen pour que le procès fût conduit selon ses désirs. Il n’avait pas, comme l’affirme Quicherat, délégué, pour ainsi dire, la régence à son oncle le cardinal de Winchester ; son lieutenant à Rouen était Warwick, gouverneur du jeune roi, gardien du château. Il semble que le bailli a été changé pour la circonstance. Le Bouteiller, entièrement dévoué à l’Anglais, prit la place de Salvaing, qui rentra en fonctions après le supplice. Quel fut durant le procès le rôle du cardinal ? Il a dû certainement en suivre les phases avec l’intérêt de l’aïeul pour un petit-fils. Winchester, frère du fondateur de la dynastie des Lancastre, oncle du vainqueur d’Azincourt, grand-oncle du jeune roi, 12ne pouvait qu’être animé du désir de voir flétrir celle qui se disait envoyée du Ciel pour faire tomber de la tête de l’enfant-roi la couronne de France si glorieusement conquise par sa famille. Mais quelle a été sa part d’action dans le drame ? Ce n’est pas l’instrument du procès qui le dit. La présence du cardinal n’est signalée qu’au cimetière Saint-Ouen ; il ne paraît pas à la place du Vieux-Marché, et, en ordonnant de jeter à la rivière les cendres de celle que l’on venait de condamner comme adonnée à la magie et en commerce avec les mauvais esprits, il ne donnait pas un ordre qui, vu la sentence, fût particulièrement odieux. Sans avoir aucune sympathie pour ce prince de l’Église, on voudrait, pour lui assigner un rôle particulièrement prépondérant, autre chose que des assertions sans preuves.

L’élite du clergé de Rouen était gagnée à l’envahisseur, spécialement à Bedford, dont la foi était sincère, et qui multipliait les actes propres à lui attirer les sympathies du monde ecclésiastique. Le monde ecclésiastique à Rouen, c’était avant tout le chapitre de la métropole, corps puissant en tout temps, mais surtout durant la vacance du siège archiépiscopal, puisque alors il était investi du soin de gouverner le diocèse entier.

Il y eut depuis la prise de Rouen — janvier 1419 — jusqu’à la condamnation de la Vénérable, deux vacances de longue durée, l’une en 1422 à la mort de Louis d’Harcourt, qui avait fui pour ne pas devenir Anglais ; l’autre à la translation du cardinal de La Rochetaillée, le 12 octobre 1429, sur le siège de Besançon. Le droit de régale conférait au roi le privilège de pourvoir durant la vacance du siège aux vides du chapitre. Le chapitre de Rouen se composait de cinquante chanoines ; treize suivirent l’archevêque et se retirèrent dans le parti français. Non seulement ils perdirent les revenus de leurs prébendes, ils furent remplacés par des tenants de la cause anglaise. Parmi les assesseurs du procès on compte — et ce ne furent pas les moins assidus — plusieurs chanoines qui faisaient partie du conseil royal : tels Pasquier de Vaux, Anglais extrême, Denis Gastinel, non moins acquis à l’envahisseur, Raoul Roussel, André Marguerie. Sur les six maîtres envoyés de Paris à Rouen pour diriger le procès, trois avaient été pourvus de canonicats à Rouen en vertu de la régale ouverte par la translation de La Roche-Taillée : Pierre Maurice le 8 janvier 1430, Beaupère le 6 septembre 1430, Nicolas Midi le 21 avril 1431. Sur les trois autres, deux, étant Frères Mineurs, ne pouvaient pas aspirer à la possession des bénéfices.

Bedford avait trouvé le moyen de s’attacher le chapitre par des liens plus étroits encore. Il se constitua le confrère de ces importants dignitaires. Le 23 octobre 1430, précisément dans le temps où, le prix de la vente de la Vénérable étant versé entre les mains de Luxembourg, elle 13passait entre les mains des Anglais, qui l’enfermaient au Crotoy, Bedford se faisait recevoir, avec grande pompe, chanoine du chapitre de Rouen17. Des dons au chapitre accompagnèrent la cérémonie. Il en fit en même temps aux Carmes, dont il s’était constitué le fondateur par contrat du 27 mai 1428.

Nous ne voudrions pas affirmer que la politique seule inspirait de tels actes ; mais si la foi et la piété les dictaient, l’intérêt politique y trouvait naturellement ses avantages. Bedford pouvait résider à Paris. L’entourage, tant laïque qu’ecclésiastique qu’il laissait autour du jeune roi, était capable de se porter contre la prisonnière à des actes qu’il aurait eu honte d’approuver. Il en est ordinairement ainsi autour des grands personnages auxquels le soin de leur dignité interdit l’ignominie de certains procédés. Les Caïphes ont des valets pour appliquer le soufflet que leur élévation ne leur permet pas d’infliger. Le Caïphe de Beauvais en avait deux que la suite nous fera connaître. Le premier était Jean d’Estivet, surnommé encore Benedicite, chanoine de Beauvais et de Bayeux ; il en fit le promoteur du procès ; le second était Nicolas Loiseleur, chanoine de Rouen. De nombreux témoins nous raconteront le rôle de ce Judas Iscariote dans la passion de la fiancée du Christ.

D’après Farin, le principal historien de Rouen, les Bénédictins comptaient dans le seul diocèse de Rouen douze abbayes et plus de soixante prieurés, sans comprendre les abbayes et les prieurés des autres diocèses normands. Parmi ces abbés plusieurs étaient complètement dévoués à l’envahisseur. Tel Robert Jolivet, abbé du Mont-Saint-Michel, qui combattit vainement ses moines pour les soumettre à l’étranger. La protection de l’Archange et la vaillance d’une poignée de chevaliers conservèrent à la France l’angélique forteresse, malgré un siège affirmé par Siméon Luce le plus long de l’histoire. On aurait tort cependant de donner Jolivet comme un des bourreaux de la Martyre. Sa présence n’est mentionnée qu’à l’abjuration du cimetière Saint-Ouen ; il n’a émis aucun vote contre la Vénérable. Ainsi en est-il de Jean Dacier, abbé de Saint-Corneille de Compiègne ; il n’a assisté qu’à la séance du 9 mai, et n’a pas été consulté sur le jugement à porter.

Autre est Gilles Duremort, abbé de Fécamp, dans la suite évêque de Coutances. Il faisait parti du conseil royal et touchait à ce titre la somme élevée de mille livres, comme Cauchon, son intime ami. L’on verra dans la suite le rôle qu’il a joué dans la condamnation ; il est moins odieux 14qu’on ne l’aurait attendu de cet anglophile, si lié avec l’évêque de Beauvais. Son assiduité aux séances a, pensons-nous, modifié ses premières impressions. Si les Bénédictins sont les religieux les plus nombreux mentionnés au procès, ils ne nous semblent pas, ainsi qu’on l’a écrit, les plus animés contre la sainte fille.

L’on a affirmé à tort qu’aucun Anglais de naissance n’a pris part au procès. Plusieurs sont intervenus dans les séances les plus décisives. Tel Jean Hayton, un des plus assidus. Il était secrétaire des commandements du roi, membre du conseil royal. Il aurait bien suffi de sa présence pour intimider les suffrages favorables.

Le grand schisme avait immensément relâché la discipline ecclésiastique. L’effet immédiat avait été de mettre le clergé sous la main du pouvoir séculier, dans un état de dépendance dont il se ressent encore. Tous ces dignitaires ecclésiastiques en possession de leurs prébendes par la faveur du gouvernement anglais devaient naturellement se sentir inclinés à trouver coupable celle qui, au nom du Ciel, venait réprouver et renverser le parti auquel ils étaient attachés. La suite prouvera cependant qu’il fallut user d’artifices inextricables pour amener le clergé de Rouen à une déclaration nette contre la Vénérable. Les menaces et la violence n’y furent pas épargnées. L’Université de Paris pesa sur tous d’un grand poids. Après ses qualifications des douze articles, après les lettres par lesquelles elle sollicitait un prompt et exemplaire châtiment, actes qui n’étaient que la suite de beaucoup d’autres, rien ne pouvait sauver la sainte fille. Se déclarer pour son innocence, c’était s’honorer certes, parce que c’était s’exposer à un grand péril pour la justice ; mais ce n’eût pas été la dérober au supplice.

Quel spectacle que celui de cette adolescente de dix-neuf ans. ne sachant ni A ni B, affaiblie par les tortures d’une dure prison, tenant tête, seule, à une armée d’adversaires réputés les dépositaires du savoir humain et divin ! Conjurés pour lui arracher une parole compromettante, ils la promènent sur les questions les plus ardues, et elle ne laisse échapper de ses lèvres que des paroles resplendissantes d’orthodoxie, de piété, de courage et de céleste prudence ! Quand l’histoire enregistra-t-elle pareilles scènes ?

15Chapitre II
Les promptes et instantes poursuites de l’Université contre la Pucelle

  • II.
  • Cauchon porte au camp devant Compiègne des lettres de l’Université.
  • Leur violence.
  • Autres remarques.
  • Cauchon somme le duc de Bourgogne et le comte de Ligny de remettre la Vénérable entre les mains du roi d’Angleterre.
  • Le prix d’achat.
  • Long délai.
  • Conjectures sur la cause.
  • III.
  • Acharnement de l’Université à poursuivre l’accusation.
  • Supplice de Pierronne de Bretagne.
  • Reproches à Cauchon et au roi d’Angleterre sur leur lenteur.
  • Pourquoi Jeanne n’a pas été jugée à Paris.
  • Retard du procès.

I.
La prise de la Pucelle annoncée à Paris. — Empressement de l’Université et de son recteur Évérardi à demander qu’elle soit mise en jugement. — Lettre du vice-inquisiteur. — Nouvelle instance le dernier jour du rectorat d’Évérardi.

Le 25 mai, cette année fête de l’Ascension, Paris apprenait que la Pucelle avait été prise à Compiègne le 23 au soir, entre cinq et six heures. Grande fut la joie du parti anglais et plus particulièrement de l’Université. Le recteur, Guillaume Évérardi, soit qu’il ait à la hâte convoqué la corporation, soit que, certain d’être son interprète, il ait écrit en son nom, demandait dès le lendemain, très instamment, que la prisonnière fût mise en jugement devant l’Église. La lettre est perdue, mais nous avons celle du vice-inquisiteur, le Dominicain Martin Billorry, qui, signée par le greffier de l’Université, Hébert, décèle ainsi son origine universitaire. La voici :

Lettre du vice-inquisiteur Martin Billorry au duc de Bourgogne

À très haut et très puissant prince Philippe, duc de Bourgogne, comte de Flandres, d’Artois, de Bourgogne et de Namur, et à tous autres à qui il appartiendra, Frère Martin, maître en théologie, et général vicaire de l’inquisiteur de la foi au royaume de France, salut en Jésus-Christ notre vrai Sauveur.

Comme tous loyaux princes chrétiens et tous autres vrais catholiques sont tenus d’extirper toutes erreurs venant contre la foi, et les scandales qui s’en suivent au simple peuple chrétien, et que de présent il est voix et commune renommée que par certaine femme, nommée Jeanne, que les adversaires de ce 16royaume appellent la Pucelle, ont été, et à l’occasion d’icelle, en plusieurs cités, bonnes villes et autres lieux de ce royaume, semées, dogmatisées, publiées, et qu’on a fait publier et dogmatiser plusieurs et diverses erreurs, desquelles s’en sont suivis et s’ensuivent plusieurs grandes lésions et scandales contre l’honneur divin et notre sainte foi pour la perdition des âmes de plusieurs simples chrétiens ; lesquelles choses ne se peuvent, ni ne doivent dissimuler, ni passer sans bonne et convenable réparation ; et que, comme il en est ainsi que, la mercy Dieu, ladite Jeanne soit de présent en votre puissance et sujétion ou de vos nobles et loyaux vassaux, pour ces causes nous supplions de bonne affection vous, très puissant prince, et prions vosdits nobles vassaux, que ladite Jeanne par eux ou par iceux nous soit envoyée sûrement par ici et brièvement, et avons espérance qu’ainsi le ferez comme vrais protecteurs de la foi et défenseurs de l’honneur de Dieu, et qu’en ce l’on ne fasse aucunement empêchement ou délai ; ce que Dieu ne veuille.

Nous, usant des droits de notre office, de l’autorité à nous commise du Saint-Siège de Rome, requérons instamment et enjoignons en faveur de la foi catholique et sur les peines de droit, aux dessusdits et à toutes autres personnes catholiques de quelque état, condition, prééminence ou autorité qu’ils soient, que le plus tôt que sûrement et convenablement faire se pourra, eux et chacun d’eux envoient et amènent prisonnière par devers nous ladite Jeanne, soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant l’hérésie, pour ester à droit pardevant nous procureur de de la sainte Inquisition ; répondre et procéder comme raison, au bon conseil, faveur et aide des bons docteurs et maîtres de l’Université de Paris, et autres notables conseillers étant par deçà.

Donné à Paris, sous notre scel de l’office de la sainte Inquisition, l’an mil CCCCXXX, le 26e jour de mai. Ainsi signé : Lefourbeur, Hébert18.

Cauchon n’a pas manqué de se prévaloir de pareille sommation. Il en fait ressortir dans plusieurs pièces le caractère juridique, la fulgurante promptitude et les instances si pressantes. Continua, instanter, instant issime requisierunt sub pœnis juris19… dit-il en parlant de l’Inquisition et de l’Université. L’Inquisition, que Billorry engageait ainsi dès l’abord, ne montre plus dans la suite semblable empressement, et l’on va voir que c’est comme malgré elle qu’elle entre dans la lugubre tragédie. L’on peut regarder cet acte du vice-inquisiteur générai comme une surprise causée par l’Université, qui, elle, ne s’endort pas.

Ni le duc de Bourgogne ni Luxembourg ne semblent avoir fait grand cas de la sommation. La prisonnière était à Beaulieu, en Picardie ; elle fut au contraire éloignée de Paris et transférée à Beaurevoir, sur les 17confins du Vermandois et du Cambrésis. La lettre de l’Université resta sans réponse. Cela ne fit qu’exciter son animosité et l’animosité d’Évérardi, son recteur. Il voulut que le dernier jour de son rectorat fut marqué par de nouvelles instances. Ses fonctions finissaient le 23 juin ; le 22 eut lieu aux Mathurins une assemblée générale afin d’adresser au roi des lettres au sujet de la Pucelle20. L’on sait que le roi, fût-il au berceau, était censé, d’après la loi anglaise, accomplir les actes de ceux qui gouvernaient en son nom. Il nous semble très vraisemblable qu’alors furent délibérées les lettres au duc de Bourgogne et à Luxembourg dont il va être parlé. Y en eut-il d’adressées directement au roi, c’est-à-dire au conseil royal ? Peut-être. En novembre, l’Université se plaindra au roi de ce que plusieurs de ses lettres au sujet de la Pucelle sont restées sans réponse. Quoi qu’il en soit, le sens de la délibération du 22 juin ne saurait être douteux : il est clairement déterminé par la démarche de Cauchon le 14 juillet.

II.
Cauchon porte au camp devant Compiègne des lettres de l’Université. — Leur violence. — Autres remarques. — Cauchon somme le duc de Bourgogne et le comte de Ligny de remettre la Vénérable entre les mains du roi d’Angleterre. — Le prix d’achat. — Long délai. — Conjectures sur la cause.

Le 14 juillet, Pierre Cauchon, accompagné du greffier Triquelot, se présentait à Compiègne à la bastille du duc de Bourgogne. Le duc était entouré de nombreux seigneurs, parmi lesquels Nicolas de Mailly, bailli de Vermandois, et le chevalier de Pressy. L’évêque remit les pièces dont il va être parlé au duc de Bourgogne, qui les fit passer à son chancelier Raulin, en lui ordonnant de les mettre sous les yeux du seigneur de Beaurevoir. Il survenait en ce moment même ; il prit connaissance des écrits remis ; procès-verbal fut dressé de ce qui s’était passé21.

Les pièces étaient au nombre de quatre, deux lettres de l’Université, la lettre de Billorry qui vient d’être reproduite, et enfin une sommation de l’évêque de Beauvais. Puisque les lettres de l’Université et la sommation de Pierre Cauchon ont été citées in extenso dans la Pucelle devant l’Église de son temps22, qu’il suffise d’en rappeler les parties les plus saillantes pour ceux qui n’auraient pas le volume.

La lettre à Luxembourg débute par les plus chaleureuses félicitations. Il a fidèlement accompli son serment de chevalier, il a bien mérité de la foi, il s’est acquis des droits à la reconnaissance de tous les loyaux chrétiens, quand

il a appréhendé cette femme qui se dit la Pucelle, au moyen 18de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l’Église trop fort déshonorée, car par son occasion, idolâtries, erreurs, mauvaises doctrines et autres maux et inconvénients inestimables se sont ensuivis en ce royaume.

Pareille prise serait peu de chose s’il n’y avait pas de satisfaction

pour l’offense perpétrée par icelle femme contre notre doux Créateur, et sa foi et son Église, avec ses autres méfaits innumérables, comme on dit.

L’erreur du peuple serait pire que précédemment si la prisonnière restait impunie, ou, si, comme on dit, elle était délivrée parce que quelques-uns des adversaires

veulent appliquer à ce tous leurs entendements, [employant] toutes voies exquises, et qui pis est, argent ou rançon.

Dieu ne permettra pas si grand mal advenir à son peuple… Ce serait déshonneur irréparable à la très haute noblesse du comte, et à tous ceux qui de ce se seraient entremis… Il est besoin que pareil scandale cesse le plus tôt que faire se pourra. Le délai est très périlleux et très préjudiciable. [L’Université] supplie sa très honorée noblesse, au nom de l’honneur divin, de la sainte foi catholique, de l’exaltation de tout ce royaume, d’envoyer icelle femme à l’Inquisiteur de la foi, qui l’a instamment requise, ou au seigneur évêque de Beauvais qui l’a aussi demandée pour faire discussion de ses grandes charges. En ce cas présent tout chrétien est tenu de leur obéir sous les peines de droit qui sont grandes. En obéissant, Luxembourg acquerra la grâce et l’amour de la haute divinité, procurera l’exaltation de la foi, accroîtra sa gloire et celle du très redouté seigneur le duc de Bourgogne. Tout chrétien sera tenu de prier pour sa très noble personne.

Quelle haine s’exprima en termes plus pharisaïques et plus intenses ? Locuste en personne aurait excité moins d’horreur. De fait les maîtres parisiens diront plus tard que la sainte fille a infecté de son virus presque tout l’Occident. Luxembourg aurait conquis les Lieux saints, que son exploit ne lui aurait pas mérité plus d’éloges qu’en prenant et en livrant la céleste Envoyée.

Mêmes sentiments, quoique en termes moins véhéments, dans la lettre au duc de Bourgogne. Les maîtres parisiens se plaignent de ce que la lettre écrite par eux à Sa Hautesse au sujet de cette femme dite la Pucelle soit restée sans réponse. L’on n’a jusqu’ici pris aucun moyen pour faire le procès à ladite femme sur les

idolâtries, les scandales survenus en ce royaume à l’occasion d’icelle.

Doutons moult, (disent-ils) (craignons fort), que par la fausseté et séduction de l’ennemi d’enfer, et par la malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui mettent toute leur cure (soin), comme l’on dit, à vouloir délivrer icelle femme par voies exquises, elle soit mise hors de votre sujétion par quelque manière ; (ce) que Dieu ne veuille permettre ; car en vérité au jugement de tous bons catholiques connaissants en ce, si grande lésion en la 19sainte foi, si énorme péril, inconvénient et dommage pour toute la chose publique de ce royaume ne sont advenus de mémoire d’homme, comme serait si elle partait par telles voies damnées, sans convenable réparation.

Ils supplient donc derechef, ainsi qu’autrefois ils l’ont supplié, par tous les motifs divins et humains, qu’icelle femme soit envoyée à Paris pour être mise ès mains de l’Inquisiteur de la foi, ou qu’elle soit baillée à l’évêque de Beauvais, pour que le procès lui soit fait en la foi.

À la suite de ces deux lettres vient la sommation de Martin Billorry.

Après ce qui est dit des efforts extraordinaires que veut tenter le parti français pour la délivrance de la prisonnière, il semble qu’on n’est pas en droit d’affirmer d’une manière absolue qu’il n’a été rien fait. Jacques Gelu avait écrit à Charles VII qu’il ne devait rien épargner à cette fin,

s’il ne voulait pas encourir le blâme ineffaçable d’une très reprochable ingratitude23.

L’on faisait des prières et des expiations24. La lettre à Luxembourg indique qu’il est question de rançon. Le comte de Ligny aurait-il traité avec les deux partis ? L’Université de Paris lui fait un cas de conscience fort grave de livrer la captive sans qu’elle ait été jugée sur les crimes dont elle la charge. Elle en parle en termes tels que, de son propre aveu, ce serait pour l’Université elle-même un grand déshonneur, si la captive était délivrée sans convenable satisfaction. Une accusation d’une telle véhémence suppose en effet une quasi-certitude de la part de ceux qui la produisent, ou une haine aveugle qui leur fait perdre toute réflexion. C’était, avant tout examen, déclarer la prisonnière une scélérate et justifier les Anglais et Cauchon des excès auxquels ils allaient se porter. Une fois de plus, l’Université témoigne de son profond mépris pour tout ce qui n’est pas elle, lorsqu’elle déclare qu’aux yeux de tous les bons catholiques en ce connaissant, la Pucelle est la femme criminelle qu’elle dépeint. En dehors d’elle, il n’y avait donc que des catholiques ignorants ou pervers. L’outrage ne tombe pas seulement sur les évêques et les docteurs qui ont examiné et approuvé la Vénérable à Chinon et à Poitiers, il ne tombe pas seulement sur le parti de Charles VII : il englobe tout l’Occident, en dehors du parti qui suivait l’Université ; dans une pièce postérieure l’Université le dira infecté du virus de cette femme. L’orgueil d’une science dévoyée peut donner de ces vertiges.

Armé de ces pièces, l’évêque de Beauvais, par un acte juridique qui a été reproduit dans la Pucelle devant l’Église de son temps (I, p. 140), demande que la prisonnière soit remise au roi d’Angleterre,

pour être délivrée à l’Église, qui lui fera son procès : parce qu’elle est soupçonnée d’avoir commis 20plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtries, invocations d’ennemis (démons) et autres plusieurs cas touchant notre foi et contre icelle.

D’après Cauchon, la prisonnière, étant traduite devant un tribunal ecclésiastique, ne devait pas être considérée comme une prise de guerre : mais dès lors pourquoi la faire passer entre les mains des Anglais, et ne pas la juger au lieu où elle se trouvait, dans le diocèse d’Arras ou de Soissons, dans tous les lieux où elle était détenue par Luxembourg ou par le duc de Bourgogne ? L’iniquité se mentait à elle-même.

L’indigne prélat ajoute que cependant le roi d’Angleterre consent à servir au bâtard de Wendonne qui a fait la capture une pension annuelle de trois-cents livres, et à Jean de Luxembourg, dont Wendonne est l’homme, une somme de six-mille livres, qui, s’il l’exige, sera portée à dix-mille. D’après la loi française, dit-il, pour pareille somme un vassal est tenu de livrer à son suzerain un prisonnier, fût-il un roi. L’évêque exige sous les peines de droit que cette femme lui soit remise comme appréhendée dans son diocèse, en vue d’un procès en la foi, qu’il est tout disposé à déduire avec l’assistance de l’inquisiteur et de docteurs en théologie et en droit.

Les hommes éminents en savoir consultés pour la réhabilitation, les commissaires apostoliques, établirent dans la suite que Cauchon n’avait pas le droit de se porter pour juge. A-t-on fait entendre ces raisons au comte de Ligny ? A-t-il été arrêté par sa femme et par sa tante, plaidant la cause de la sainte fille ? par les démarches du parti français ? Voulait-il toucher le prix de son marché avant de livrer la prisonnière ? Il est certain que plusieurs mois se sont écoulés entre cette sommation et le jour où Jeanne a été livrée aux Anglais, et que jusqu’à la fin de septembre Cauchon a été en voyage à Beaurevoir et ailleurs pour le fait de la Pucelle25. En août, les États de Normandie s’imposent une taxe de 120 mille livres, dont dix-mille sont destinées

au paiement de la Pucelle que l’on dit être sorcière, conduisant les armées du Dauphin26.

Jeanne a été transférée de Beaurevoir à Arras sous la domination immédiate du duc de Bourgogne ; elle y était le 29 septembre, et c’est seulement le 20 octobre que la cassette royale se vide provisoirement de deux-mille-deux-cents nobles d’or, afin de parfaire la somme nécessaire pour avoir Jeanne qui se dit la Pucelle27. Quelle est la cause de ce long retard à obéir à la sommation de Cauchon ? Il y a plus. Jeanne, qui semble avoir été livrée dans les premiers jours de novembre aux mains des Anglais, n’arrive à Rouen 21que dans les derniers jours de décembre. Pourquoi reste-t-elle enfermée dans la forteresse du Crotoy durant un mois et demi ? L’on n’a aucune réponse certaine à faire à ces questions. Les instances et les menaces de Charles VII, dont parle la chronique Morosini28, n’y ont-elles pas contribué ? Deux mois près s’écoulent encore entre l’arrivée à Rouen et l’ouverture du procès.

III.
Acharnement de l’Université à poursuivre l’accusation. — Supplice de Pierronne de Bretagne. — Reproches à Cauchon et au roi d’Angleterre sur leur lenteur. — Pourquoi Jeanne n’a pas été jugée à Paris. — Retard du procès.

Rien n’était plus contraire aux instances de l’Université. Billorry avait demandé que l’accusée lui fut amenée sauvement et brièvement à Paris. Dans leur lettre à Luxembourg, les maîtres parisiens disent qu’en cette matière le délai serait très périlleux et très préjudiciable au royaume. Leur impatience se traduisait le 3 septembre par un acte d’atroce barbarie. Pierronne de Bretagne fut brûlée vive parce qu’elle soutenait, sans consentir à se rétracter, que Jeanne d’Arc était bonne, que ce qu’elle faisait était bien et selon Dieu, et qu’elle le tenait de Notre-Seigneur. Le récit du Dominicain Nider et du faux bourgeois ne permettent pas de douter que ce ne fût là le vrai motif29, et à notre connaissance ils sont les seuls qui rapportent, un fait si cruellement significatif. Jeanne était alors à Beaurevoir : les maîtres parisiens ne l’avaient nullement examinée. À quoi pouvait s’attendre la sainte fille, quand le fait de croire à la divinité de sa mission était mis au rang des plus inexpiables forfaits ? Constater après cela l’innocence de Jeanne eût été de tout point un irréparable déshonneur pour les auteurs du supplice de la courageuse Bretonne.

L’Université, au premier bruit que Jeanne était enfin entre les mains des Anglais, tressaille de joie, et se hâte de stimuler le zèle de l’évêque de Beauvais et du roi d’Angleterre. Que l’on relise, dans la Pucelle devant l’Église de son temps, les deux lettres, on les trouvera pleines de ce sentiment ; elles sont l’une et l’autre du 21 novembre, sous le rectorat de Thomas de Courcelles. L’Université, dans celle adressée à Cauchon, s’étonne que la cause de cette femme que l’on appelle la Pucelle traîne tant en longueur, maintenant surtout qu’elle est entre les mains du roi30. Peut-être que si Sa Paternité s’était montrée en cela plus diligente, cette femme serait maintenant en jugement31 : qu’on l’amène à Paris où le 22grand nombre des docteurs et des sages promet un examen plus approfondi et un jugement de plus d’autorité.

Le ton est plus obséquieux dans la lettre, à la même date, écrite par l’Alma Mater à son seigneur et père, le roi de neuf ans. La nouvelle, y est-il dit, que la femme dite la Pucelle est présentement en sa puissance les a rendus moult joyeux. Les maîtres comptent qu’elle sera

mise en justice pour réparer les grands maléfices et scandales advenus notoirement en ce royaume à son occasion, au grand préjudice de l’honneur divin, de notre sainte foi et de tout le bon peuple. Leur devoir ne leur permet pas de dissimuler la longue retardation de justice qui doit déplaire à chacun bon chrétien et surtout à Sa Royale Majesté. Ils ont écrit plusieurs fois à leur très redouté et très souverain seigneur et père pour ne pas être notés de négligence aucune en si favorable et nécessaire matière. [Ils supplient qu’elle soit mise] brièvement ès mains du très honoré seigneur l’évêque et comte de Beauvais.

Il semble très convenable que son procès soit fait à Paris, tant à cause du grand nombre de maîtres, docteurs et notables qui sont en cette ville, que pour la réparation des faits d’icelle femme, qui ont été divulgués et notoires excessivement à Paris32.

L’on voit combien est juste l’observation de L’Averdy que l’Université a donné naissance au procès par ses clameurs et ses démarches. Le gouvernement anglais se hâta si peu que l’ouverture du procès n’eut lieu que trois mois après, le 21 février. Les démarches du parti français ne seraient-elles pas la cause de ces délais ?

Pourquoi le procès ne se fit-il pas à Paris, au milieu de ces maîtres si désireux de flétrir et de condamner la victime ? La vraie raison, pensons-nous, a été donnée par M. de Beaurepaire, quand il a dit que le voyage n’aurait pas pu s’effectuer sûrement. Les Français étaient maîtres de Beauvais, de Louviers et d’autres places. Ils infestaient les chemins au point que, lorsque Bedford quittait Rouen, le 13 janvier 1431, le chapitre ordonnait que, chaque jour jusqu’à nouvel ordre, une procession serait faite dans l’église pour la prospérité du prince et de sa compagne, et pour la sécurité des convois de vivres envoyés par la Seine à Paris. C’est à quoi, croyons-nous, fait allusion le même chapitre lorsque, dans les lettres de territorialité, dont il va être parlé, il dit que c’est surtout à cause des circonstances du temps présent que le procès se fait à Rouen : Pluribus consideratis, et maxime temporibus currentibus. L’Université ne devait pas pour cela être frustrée dans ses désirs. Elle allait par le grand nombre de ses maîtres, par son élite, conduire la tragédie et en assumer en corps le dénouement.

23Chapitre III
Constitution du tribunal

  • I.
  • Lettres de territorialité concédées à l’évêque de Beauvais par le chapitre de Rouen.
  • Lettre du roi d’Angleterre (ordonnant de remettre la prisonnière à Cauchon, toutes les fois qu’il en fera la demande) ; se réserve de la reprendre si elle n’était pas condamnée.
  • II.
  • Première délibération sur le procès le 9 janvier.
  • Notes sur les assesseurs.
  • Constitution des officiers judiciaires.
  • Seconde réunion le 13 janvier.
  • Troisième, le 23 janvier.
  • III.
  • Quatrième, le 13 février, présence des six maîtres de Paris.
  • Réunion le 19 février.
  • Délibération prétendue sur les informations préalables.
  • Conclusion qu’il faut citer l’inculpée à comparaître.

I.
Lettres de territorialité concédées à l’évêque de Beauvais par le chapitre de Rouen. — Lettres du roi d’Angleterre ordonnant de remettre la prisonnière à Cauchon, toutes les fois qu’il en fera la demande ; se réserve de la reprendre si elle n’était pas condamnée.

Pour des raisons que nous n’avons pas à exposer, le cardinal de La Rochetaillée, transféré au siège de Besançon, avait laissé celui de Rouen sans titulaire. La tentative, ou tout au moins le projet de la cour franco-anglaise d’y faire asseoir l’évêque de Beauvais n’aboutit pas. Le 19 janvier 1431, Martin V préconisait pour l’archevêché de Rouen Hugues d’Orges, évêque de Chalon-sur-Saône. Il n’entra dans sa nouvelle ville épiscopale que le 4 avril 1432, dix mois après le supplice de la Libératrice.

Expulsé de Beauvais, Cauchon demanda au chapitre de Rouen des lettres de territoire afin de pouvoir faire le procès à la Vénérable. Elles lui furent accordées par un diplôme du 28 décembre 1430. Il y est dit que le seigneur évêque a démontré qu’il lui appartenait de procéder contre une femme, vulgairement appelée la Pucelle ; femme désordonnée, se mettant, au mépris de toute pudeur, au-dessus des lois de son sexe ; bien plus, à ce qu’on assure, portant atteinte par ses paroles et ses actes à la pureté de la foi, transgressant plusieurs de ses enseignements, ayant sur ces points des sentiments malsains, suspecte et mal famée33. 24Elle commettait de ces méfaits dans le diocèse dudit seigneur évêque, quand elle y a été prise. Ledit évêque a requis le digne duc de Bourgogne et le noble chevalier Jean de Luxembourg de la remettre entre ses mains ; en quoi sa requête était appuyée de celle du très chrétien roi de France et d’Angleterre, et de l’Université de Paris. Il a été fait droit à sa demande ; ladite femme est présentement sous bonne garde à Rouen, où plusieurs motifs, tirés principalement des conjonctures des temps, demandent que son procès soit instruit. Voilà pourquoi ledit seigneur évêque de Beauvais sollicite du chapitre de pouvoir faire le procès sur le territoire du diocèse de Rouen ; ce que le chapitre lui concède, prescrivant à tous les diocésains de le seconder selon le droit, comme s’il était dans le diocèse de Beauvais.

Mise en jugement pour la foi, la Vénérable aurait dû être renfermée dans les prisons ecclésiastiques. C’est vainement qu’elle l’a sollicité bien des fois ; mais à la date du 3 janvier, le gouvernement anglais ordonnait de la remettre à l’évêque de Beauvais, toutes les fois qu’il la réclamerait. Voici, légèrement rajeunies, les lettres à ce sujet, telles qu’elles se trouvent au procès.

Lettre du roi d’Angleterre ordonnant de remettre Jeanne à l’évêque de Beauvais

Henry, par la grâce de Dieu roi de France et d’Angleterre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.

Il est très notoire et public comment, depuis aucun temps déjà, une femme qui se fait appeler Jeanne la Pucelle, laissant l’habit et vêture de sexe féminin, s’est contre la loi divine, chose abominable à Dieu, réprouvée et défendue par toute loi, vêtue, habillée et armée en état et habit d’homme, a fait et exercé cruels actes d’homicides, et, comme l’on dit, a donné à entendre au simple peuple, pour le séduire et abuser, qu’elle était envoyée de par Dieu, et avait connaissance de ses divins secrets ; ensemble plusieurs autres dogmatisations très périlleuses, et à notre sainte foi moult préjudiciables, et scandaleuses. En poursuivant lesquelles abusions (tromperies), et en exerçant hostilité à rencontre de nous et de notre peuple, elle a été prise armée devant Compiègne par aucuns de nos loyaux sujets, et depuis amenée prisonnière par-devers nous.

Et parce que, de superstitions, fausses dogmatisations, et autres crimes de lèse-majesté divine, comme l’on dit, elle a été de plusieurs réputée suspecte, notée et diffamée, nous avons été requis très instamment par Révérend Père en Dieu, notre ami et féal conseiller l’évêque de Beauvais, juge ecclésiastique et ordinaire de ladite Jeanne, parce qu’elle 25a été prise et appréhendée ès bornes et limites de son diocèse ; nous avons été pareillement exhorté, par notre très chère et très aimée fille l’Université de Paris, qu’icelle Jeanne veuillons faire rendre, bailler et délivrer audit Révérend Père en Dieu, pour l’interroger et examiner sur lesdits cas, et procéder contre elle selon les ordonnances et dispositions des droits divins et canoniques, appelés ceux qui seront à appeler.

Pour ce est-il que nous, qui pour révérence et honneur de Dieu, défense et exaltation de ladite sainte Église et foi catholique, voulons dévotement obtempérer comme vrai et humble fils de sainte Église, aux requêtes et instances dudit Révérend Père en Dieu, et exhortations des docteurs et maîtres de notre dite fille l’Université de Paris, ordonnons et consentons que toutes et quantes fois que bon semblera audit Révérend Père en Dieu, icelle Jeanne lui soit baillée et délivrée réellement et de fait par nos gens et officiers, qui l’ont en leur garde, pour icelle interroger et examiner et faire son procès, selon Dieu, raison et les droits divins et saints canons, par ledit Révérend Père en Dieu. Si donnons en mandement à nos dites gens et officiers, qui icelle ont en garde, qu’audit Révérend Père en Dieu baillent et délivrent réellement et de fait, sans refus ou contredit aucun, ladite Jeanne, toutes et quantes fois que par lui en seront requis : mandons en outre à tous nos justiciers, officiers et sujets, tant Français comme Anglais, que audit Père en Dieu et à tous autres, qui sont et seront ordonnés pour assister, vaquer et entendre audit procès, ne donnent de fait ni autrement aucun empêchement ou obstacle ; mais si requis en sont par ledit Révérend Père en Dieu, leur donnent garde, aide et défense, protection et confort, sous peine de griève punition.

Toutefois, c’est notre intention de ravoir et de reprendre par devers nous icelle Jeanne, si ainsi était qu’elle ne fût convaincue ou atteinte des cas dessus dits, ou d’aucuns d’eux, ou d’autres touchant ou regardant notre dite foi.

En témoin de ce, nous avons fait mettre notre scel ordinaire, en l’absence du grand, à ces présentes. Donné à Rouen, le tiers jour de janvier, l’an de grâce mil CCCCXXX, et de notre règne le IXe. Sic signata ; Par le roi, à la requête de son grand conseil, J. de Rinel34.

Ainsi le gouvernement anglais prend ses précautions pour que, si la sainte fille ne succombe pas sous une sentence sacrilège, elle n’échappe pas de ses mains.

Pas une mention des jugements si favorables à l’accusée en dehors du parti anglais : pas même une allusion. Le port de l’habit viril, la grande 26accusation, est donné comme une monstruosité sans nom. Le roi se couvre de l’autorité de l’Université de Paris et de la requête de l’évêque de Beauvais ; l’évêque de Beauvais de l’autorité de l’Université, et allègue l’ordre du roi ; l’Université seule n’allègue pas une impulsion venant d’ailleurs.

II.
Première délibération sur le procès le 9 janvier. — Notes sur les assesseurs. — Constitution des officiers judiciaires. — Seconde réunion le 13 janvier. — Troisième, le 23 janvier.

C’est au nom de Pierre Cauchon qu’est rédigé le procès tout entier ; l’évêque de Beauvais est censé y parler du commencement à la fin. Il nous dit donc que, le 9 janvier, il a réuni dans le lieu des séances du conseil royal, près du château, les docteurs et maîtres Gilles, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, docteur en théologie ; Nicolas, abbé de Jumièges, docteur en droit canon : Pierre, prieur de Longueville, docteur en théologie ; Raoul Roussel, trésorier de l’église de Rouen, docteur dans l’un et l’autre droit ; Nicolas Venderès, archidiacre d’Eu, Rober Barbier, licenciés tous deux dans l’un et l’autre droit ; Nicolas Couppequesne, bachelier en théologie : Nicolas Loyseleur, maître ès arts.

M. de Beaurepaire, dans ses Notes sur les juges de la Pucelle, a tiré des archives de Rouen et notamment des registres du chapitre, de précieuses notes sur chacun de ces personnages.

L’abbé de Fécamp, Gilles Duremort, dont il vient d’être dit un mot, était très avant dans les faveurs de la cour anglaise et de Bourgogne. Il fut chargé de nombreuses ambassades ; il avait, a-t-il été déjà dit, de forts appointements, comme membre du conseil royal, où il fut admis dans les premiers mois de 1428. L’abbé de Fécamp ne possédait pas seulement un bel hôtel à Rouen, lieu ordinaire de sa résidence ; un vaste territoire relevait de sa juridiction. Devenu évêque de Coutances en octobre 1439, il mourut à Rouen, le 20 juillet 144435.

L’abbé de Jumièges, Nicolas Leroux, était issu d’une noble famille de Rouen. Abbé d’abord de La Croix-Saint-Leufroy, il l’était devenu de Jumièges en 1418. Il ne devait survivre que de quelques jours à la victime du Vieux-Marché, contre laquelle il n’a pas porté de jugement compromettant36.

Le prieur de Longueville, Pierre Miget, avait obtenu du roi Henri V, le 20 octobre 1420, la restitution de ses revenus. Il résidait habituellement à Rouen, comme les précédents37 ; ce qui explique qu’ils aient été des premiers convoqués.

27Le trésorier du chapitre, Raoul Roussel, s’était do bonne heure rallié au gouvernement anglais ; avait été fait chanoine dès le mois de décembre 1420, maître des requêtes du roi et du régent, membre du conseil royal. C’était parmi ses collègues un des personnages les plus importants. Leurs suffrages l’élevèrent, en 1443, au siège métropolitain, à la suite de la mort de Louis de Luxembourg ; il l’occupa jusqu’à sa mort, le 31 décembre 145238.

Nicolas de Venderès fut un des trois ecclésiastiques signataires de la composition de Rouen, le 13 janvier 1419. Il en fut successivement récompensé par une stalle au chapitre, l’archidiaconé d’Eu. À plusieurs reprises, il fut vicaire général du diocèse, et il disputa, en 1423, le siège archiépiscopal à La Rochetaillée. Il mourut à Rouen le 1er août 143839.

Robert Barbier, chanoine à partir de 1419, fut à plusieurs reprises délégué aux États de la province40.

Couppequesne, chanoine dès le 20 mars 1423, fut nommé, par le droit de régale, à la place d’un chanoine qui s’était enfui vers le parti français.

Moins de trois mois avant la date de cette séance, il avait harangué Bedford, quand il était venu prendre place au chapitre41.

Nicolas Loyseleur a déjà été qualifié, et le sera dans la suite. Chanoine de Chartres, son diocèse d’origine, Henri V, par droit de régale, en fit un chanoine de Rouen à la date du 19 décembre 1421. C’était, dit M. de Beaurepaire, à n’en pas douter, un homme en faveur auprès des chefs du gouvernement anglais42. Manchon, dans une de ses dépositions, le représente comme un des familiers de l’évêque de Beauvais et tenant le parti des Anglais, car autrefois, le roi de France étant devant Chartres, il alla quérir le roi d’Angleterre pour faire lever le siège43. Simple maître ès arts, et non pas docteur, comme je l’ai avancé ailleurs à tort, il devait suppléer par l’intrigue à ce qui lui manquait du côté des grades universitaires.

C’est avec pareils conseillers que Cauchon ouvrit le procès. Après leur avoir exposé ce qui avait été fait jusqu’alors, il leur demanda ce qu’il y avait à faire pour donner suite à ces commencements. Les conseillers répondirent qu’avant tout, il fallait faire des informations sur les actes et les paroles de l’accusée. Cauchon reprit que par son ordre des informations 28avaient été faites, qu’il s’en ferait encore, et que communication leur en serait donnée.

L’avis des mêmes conseillers fut qu’il devait être procédé à la nomination d’officiers, auxquels seraient confiées les diverses charges requises pour la bonne conduite du procès. Cauchon affirme que, après délibération avec ses assesseurs, il a fait sur leur avis les choix qui suivent :

Vénérable et discrète personne, Jean d’Estivet, chanoine de Bayeux et de Beauvais, est constitué promoteur de la cause avec tous les droits et devoirs afférents à sa charge. Il se peindra lui-même dans son œuvre.

Guillaume Colles, dit Boisguillaume, et Guillaume Manchon, deux des douze notaires apostoliques de la cour archiépiscopale de Rouen, sont investis de l’office de notaires ou greffiers.

Jean Fontaine, maître ès arts et licencié en décret, est désigné comme commissaire, conseiller examinateur des témoins qui seront produits par le promoteur (il n’en a pas produit un seul) ; il doit suppléer Cauchon quand il sera absent. Ce choix même fait connaître ses dispositions. Pour son honneur, il trompera l’attente de celui qui l’a choisi.

Jean Massieu, doyen de la Chrétienté de Rouen, reçoit la commission d’huissier. Il est chargé de porter et de signifier les ordres et commandements de l’évêque de Beauvais. Il sera dit un mot de sa conduite, avant d’entendre ses dépositions à la réhabilitation.

L’instrument porte les diplômes d’institution de ces officiers judiciaires, avec les formules propres à ces sortes d’actes et le témoignage rendu à l’idonéité de chacun44.

Le 13 janvier, sur convocation, étaient présents dans la maison de Cauchon, l’abbé de Fécamp, Nicolas de Venderès, Nicolas Couppequesne, Jean Fontaine, Nicolas Loyseleur, et l’Anglais Hayton, bachelier en théologie, secrétaire des commandements du roi et du régent, dont l’assidue présence aux délibérations n’a pas été assez remarquée. Cauchon résume ainsi cette séance :

Nous leur avons exposé ce qui avait été fait dans la séance précédente, et nous leur avons demandé ce qui devait être fait à la suite. Par notre ordre lecture leur a été donnée des informations recueillies au lieu d’origine, et dans divers autres lieux, de mémoires composés tant sur ces informations que sur divers autres points publiés par la renommée. Les assistants, toutes choses vues et entendues, ont été d’avis qu’il fallait composer, en bonne et due forme, des articles qui permettraient d’examiner avec plus d’ordre et de méthode, s’il y avait lieu à une citation et à une poursuite en matière de foi. En conformité à cet avis, nous avons conclu à la rédaction des articles demandés, et nous 29l’avons confiée à des hommes bien connus pour leur science du droit divin et humain. Ils se sont empressés de se rendre à notre demande, et se sont mis à l’œuvre les jours suivants : dimanche, lundi et mardi45.

Cauchon nous dit avoir fait lire les informations prises au lieu d’origine et ailleurs. Quelles étaient-elles ? Pas un mot. Par qui avaient-elles été fournies ? Moreau nous dira plus loin que le bailli d’Andelot, Gérard Petit, fut outrageusement injurié pour n’avoir découvert sur l’inculpée que ce qu’il voudrait avoir été recueilli sur sa propre sœur. Son greffier, Nicolas Bailly, ne fut pas mieux traité par le bailli de Chaumont. Des mémoires composés sur pareil fond ne pouvaient qu’être favorables ; des rumeurs recueillies auprès d’ennemis, contredites par des jugements contraires beaucoup plus étendus, n’autorisaient pas une mise en accusation.

Dix jours après, le 23 janvier, les mêmes conseillers se réunirent dans la maison de Cauchon. Cauchon rend compte de ce qui se passe dans cette séance dans les termes suivants :

Nous avons fait lire devant eux les articles composés par notre ordre conformément à la décision prise précédemment, et nous leur avons demandé ce que, dans leur sagesse, ils en pensaient, et ce qui devait être fait à la suite. Ils ont répondu que les articles étaient en bonne et due forme, qu’il fallait poser les questions conformément à leur teneur, ajoutant que nous, évêque, pouvions et devions procéder à l’information préparatoire sur les actes et les paroles de ladite femme prisonnière. Occupé que nous étions ailleurs, nous avons commis, pour la faire en notre lieu et place, maître Jean Fontaine, licencié en droit canon, précédemment nommé46.

Quels sont ces articles ? sur quoi portaient-ils ? L’instrument judiciaire n’en dit pas un mot. Il y aura lieu de discuter l’assertion de Quicherat, qui prétend que ce sont les soixante-dix articles dont se compose le réquisitoire de D’Estivet. L’on se demande aussi ce qu’est cette instruction préparatoire différente des informations mentionnées dans la séance du 13 janvier, et des articles que l’on dit en être le résumé. Vingt jours s’écoulèrent sans que le procès mentionne une nouvelle séance. Elle eut lieu le 13 février.

III.
Quatrième, le 13 février, présence des six maîtres de Paris. Réunion le 19 février. — Délibération prétendue sur les informations préalables. — Conclusion qu’il faut citer l’inculpée à comparaître.

Le 13 février, se réunirent dans la maison de Cauchon les assesseurs 30déjà mentionnés, et les six maîtres, mandés de Paris, qui allaient avec Pierre Cauchon devenir les meneurs du procès. Le choix, quel qu’en soit l’auteur, était tombé sur ce que l’Université anglo-bourguignonne regardait comme ses hommes les plus éminents.

Tel était bien Jean Beaupère. On le trouve dans les plus grave affaires de l’Alma Mater, dans les ambassades qu’elle envoie aux princes, aux papes, aux assemblées ecclésiastiques. Recteur de l’Université dès 1411, les canonicats s’accumulèrent sur sa tête. Il était originaire du diocèse de Nevers47.

Nicolas Midi, d’après Du Boulay, fut porté au rectorat à la suite du triomphe des Bourguignons, en 1418. Cela nous dit assez les sentiments qui l’animaient. Il harangua Henri VI en décembre 1431, lorsque le jeune roi vint se faire sacrer à Paris48.

Pierre Maurice avait été porté au rectorat en 1427 ; il harangua le jeune roi Henri VI à son entrée à Rouen49, il mourut en 1436, assez jeune, ce semble.

L’on a déjà vu que ces trois délégués avaient été ou allaient être pourvus d’un canonicat dans le chapitre de Rouen.

Thomas de Courcelles, quoique âgé seulement de trente ans, avait été déjà deux fois recteur de l’Université. Il jouissait d’une influence qui devait aller grandissant, en faire le grand antagoniste des privilèges de la Chaire apostolique50.

Jacques de Touraine, dit encore Texier, Frère Mineur, était en grande réputation de doctrine51.

Les auteurs du Cartulaire ont découvert que Gérard Feuillet était aussi Frère Mineur, et avait été reçu maître en théologie le 30 mars 1430.

Avec ces assesseurs comparurent les officiers judiciaires précédemment nommés. Ils prêtèrent serment. Ils n’avaient donc pas assisté aux séances précédentes, ou s’ils y avaient assisté, ce n’était pas après avoir rempli les formalités exigées par le droit.

Les jours suivants, le mercredi, jeudi, vendredi, samedi, (dit Pierre Cauchon), Fontaine, nommé par nous commissaire, procéda, en compagnie des greffiers susdésignés, à l’information préparatoire que vous avions prescrite.

31Il l’avait prescrite le 23 janvier. Il semble bien qu’elle avait du être faite durant ces vingt jours. Elle ressortait tout naturellement des articles, et n’aurait du être que la mise en ordre de l’enquête faite à Domrémy, et en d’autres lieux, des mémoires, des rumeurs mentionnés dans la séance du 13 janvier. Encore aurait-il fallu indiquer les sources de ces incriminations et leur valeur.

Le 19 février, premier lundi de carême, nouvelle réunion des mêmes assesseurs dans la maison d’habitation de l’évêque de Beauvais, qui la résume dans les termes suivants :

Nous avons exposé aux maîtres susdits comment, après avoir entendu certains articles sur les paroles et les faits attribués à la femme susnommée, remise entre nos mains par le roi, nous avons ordonné une information préparatoire, à l’effet de savoir s’il y avait une raison suffisante de citer et d’évoquer cette femme en jugement pour cause de la foi. Lecture leur a été donnée des articles susdits et des dépositions des témoins contenues dans ladite information. Après avoir ouï cette lecture, les susdits seigneurs et maîtres en ont plus pleinement considéré l’exposé, ils en ont délibéré longuement et mûrement. Leurs délibérations, leurs avis entendus, nous avons arrêté que ces informations et d’autres motifs étaient une cause suffisante pour citer et appeler ladite femme en jugement sur la foi ; et nous avons résolu qu’elle fut citée et appelée pour répondre à certaines interrogations qui lui seraient faites sur la foi52.

Quels étaient les témoins dont il est ici question, leurs noms, leurs qualités, où et comment ont-ils été entendus ? Que disait cette information préparatoire dont il est toujours question ? Cauchon sent bien qu’elle est indispensable pour qu’il ait droit d’engager le procès. C’est ce qui lui a été d’abord demandé par ses assesseurs ; et il s’est hâté de la promettre. L’on devrait en trouver la teneur dans l’instrument judiciaire, chargé d’ailleurs de pièces de pure formalité. Celle-ci est essentielle ; l’on n’en trouve pas l’ombre.

Les assesseurs sont dits en avoir longuement et mûrement délibéré. Courcelles est au nombre de ces assesseurs. Interrogé à la réhabilitation sur cette pièce capitale, il répondra n’en avoir aucun souvenir. Comment document si important n’aurait-il laissé aucune trace dans sa mémoire qui devait être bonne ?

32Le greffier Manchon devait prendre note de ces longues et mûres délibérations. La rédaction définitive aurait dû lui rappeler, ainsi qu’à Courcelles, au moins le fond de cette information préparatoire, objet de longues et mûres délibérations. Il n’a pas conservé le moindre souvenir de son existence. Les juges de la révision se donnèrent d’immenses mouvements pour retrouver ce qui devait être à la base du procès. Personne n’avait rien vu.

Il faut en conclure qu’elle n’exista pas ; ou si l’évêque de Beauvais a essayé d’en montrer quelque ombre, c’était si insuffisant qu’il n’a pas osé en consigner la moindre trace dans le procès-verbal. L’échafaudage d’iniquité qu’il méditait se serait écroulé par la base. De là cette lacune capitale à l’ouverture même du procès. Cauchon n’ose pas affirmer que les assesseurs ont été d’avis qu’il y avait lieu d’engager des poursuites ; il dit qu’après avoir entendu leurs avis et délibérations, il les a prescrites.

Le vague le plus absolu règne dans la rédaction de ces cinq premières séances, riches de pièces de pure formalité, dénuées de ce qu’il y avait d’essentiel. Sur quoi se basaient Courcelles et Manchon quand longtemps après ils firent cette rédaction ? N’est-il pas vraisemblable qu’ils auront arrangé tout cela au gré de Cauchon, voilant le plus possible le vice initial qui entache l’œuvre entière ? Il en existe bien d’autres.

33Chapitre IV
Appel à l’inquisition

I.
Le vice-inquisiteur mandé en l’absence de l’inquisiteur. — Comment il se récuse. — Lettre de Cauchon à l’inquisiteur général.

La séance du 19 février se termine ainsi :

Pour que l’affaire fut conduite avec plus de régularité et de raison, par respect pour le Siège apostolique, qui a institué les seigneurs inquisiteurs spécialement pour la répression des erreurs qui surgissent contre la foi, sur le conseil des hommes doctes qui nous entouraient, nous avons conclu qu’il fallait appeler le seigneur inquisiteur de la perversité hérétique en France, et le requérir, s’il le jugeait bon, ou croyait y être intéressé, de s’adjoindre à nous pour le procès. Vu son absence de Rouen en ce moment, nous avons disposé que son vicaire, actuellement présent dans la ville, serait sommé de se présenter.

Le même jour, lundi, sur les quatre heures de l’après-midi, à notre requête, a comparu à notre maison d’habitation, vénérable et discrète personne Jean Lemaître, de l’Ordre des Prêcheurs, vicaire, pour la ville et le diocèse de Rouen, de l’inquisiteur de France. Nous l’avons sommé de s’adjoindre à nous afin de procéder conjointement dans l’affaire mentionnée, lui offrant communication de tout ce qui a été fait, et de tout ce qui se ferait à l’avenir, il a répondu qu’il était prêt à mettre sous nos yeux le diplôme par lequel le seigneur inquisiteur l’instituait son vicaire ; qu’il était prêt à remplir ce à quoi l’obligeait la teneur de sa commission, mais qu’il n’était délégué que pour la ville et le diocèse de Rouen, et que nous, quoique en possession de lettres de territorialité, ne poursuivions ce procès qu’en vertu de notre juridiction sur le diocèse de Beauvais ; de là naissait pour lui le doute si sa commission s’étendait jusqu’à la déduction de pareil procès. Nous lui avons répondu de venir nous retrouver le lendemain, et que en attendant nous prendrions conseil.

Le lendemain, mardi 20 février, Jean Lemaître, vicaire du seigneur 34inquisiteur, accompagné de Frère Martin Ladvenu, a comparu dans notre habitation en présence des maîtres Jean Beaupère, Nicolas Midi. Nicolas de Venderès, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur. Nous lui avons dit que nous avions vu le diplôme de sa commission, et que du conseil d’hommes compétents auxquels il avait été montré, il lui donnait le droit de s’adjoindre à nous, et de déduire avec nous le présent procès, dans cette ville de Rouen, pour laquelle et pour le diocèse entier il était commis. Cependant pour plus d’assurance, nous avions cru devoir, par des lettres adressées à l’inquisiteur lui-même, le sommer de venir en personne s’employer à ce procès, ou de constituer un remplaçant muni d’un pouvoir plus incontestable et plus spécial…

À cet exposé, le susnommé Jean Lemaître a répondu que tant pour la pleine sérénité de sa conscience que pour plus sûre validité du procès, il ne voulait s’entremettre de cette affaire, que dans le cas et dans la mesure où pouvoir lui en serait formellement concédé. Cependant dans les limites où il le pouvait licitement, il a consenti à ce que nous, évêque, procédions plus avant en attendant d’être plus amplement conseillé s’il devait, par suite de la susdite commission, se mêler à la poursuite du procès. Ce consentement obtenu, nous lui avons offert communication du procès, et de ce qui avait été fait, et de ce qui le serait à l’avenir.

Après avoir pris l’avis des assistants, nous avons décrété que la susdite femme recevrait citation d’avoir à comparaître devant nous demain, mercredi, 21 février53.

À la suite, vient l’insertion de la lettre par laquelle Graverent institue Lemaître son vicaire pour la ville et le diocèse de Rouen. Pièce bien inutile qu’il aurait suffi de mentionner ; mais c’est en multipliant ces pièces, qui n’apprennent rien sur le procès, que Cauchon dissimule l’omission de celles qui nous auraient fait pénétrer dans le vif de l’iniquité, telles que les informations préalables, indispensables pour que le procès put légitimement être introduit.

Le 22 février, Cauchon écrivait à Graverent la lettre dont voici la traduction :

Lettre de Cauchon à l’inquisiteur Graverent

Pierre, par la miséricorde divine, évêque de Beauvais, à vénérable Père Jean Graverent, docteur en sacrée théologie, inquisiteur de la perversité hérétique, salut et sincère dilection dans le Christ.

Une femme du nom de Jeanne, vulgairement surnommée la Pucelle, notoirement diffamée à cause de crimes divers perpétrés contre la foi et la religion chrétienne, et suspecte d’hérésie, a été appréhendée dans notre diocèse de Beauvais. Le Roi notre sire, qu’embrase le zèle de la vraie foi et de la religion 35chrétienne, nous l’a remise comme à son juge ordinaire. Pour le démené de son procès, le chapitre de l’Église de Rouen, en la vacance du siège archiépiscopal, nous a donné droit de territoire dans cette ville. Désireux d’écarter toute erreur d’impiété du peuple du Seigneur, de conserver toujours dans sa pureté l’intégrité de la foi, afin que le peuple chrétien, dans notre diocèse surtout et dans toutes les parties de ce royaume très chrétien, reçoive toujours pour son salut l’édification, effet d’une saine doctrine, nous avons résolu de ne rien omettre dans l’examen de la cause de ladite femme, dans la recherche de ce qui dans ses paroles et ses faits intéresse l’orthodoxie de la foi ; nous avons convoqué plusieurs docteurs en théologie et en droit, et d’autres hommes compétents, et ensemble nous avons, avec beaucoup de maturité et de considération, commencé le procès.

Cependant pareille cause concerne particulièrement votre office d’inquisiteur, puisqu’il lui appartient de faire la lumière dans ces cas de soupçons d’hérésie. C’est pourquoi nous prions Votre vénérable Paternité, nous la sommons et requérons, en faveur de la foi, de se rendre sans retard dans cette ville pour la suite du procès, afin d’y traiter, ainsi que c’est votre devoir, la cause en question, conformément aux formes du droit et aux décrets apostoliques. D’un commun accord, et par une même procédure, nous travaillerons à ce que requiert pareille affaire.

Que si vous étiez retenu par une occupation de telle importance que vous pussiez alléguer une juste raison de différer de vous rendre, veuillez au moins déléguer à Frère Jean Lemaître, votre vicaire à Rouen et dans le diocèse, ou à tout autre, pouvoir spécial de tenir votre place, pour qu’à la suite de la présente requête l’on ne puisse pas imputer à votre absence le préjudice de la foi et le scandale du peuple chrétien, qui résulteraient d’un retard affecté dans semblable affaire. Quel que soit le parti auquel vous vous arrêterez, ayez soin de nous en informer sans délai par vos lettres patentes.

Donné à Rouen, sous notre sceau, l’an du Seigneur 1430 (a. style), le 22 février. Signé : G. Boisguillaume, G. Manchon54.

Graverent ne devait pas ignorer la sommation faite par son vicaire général, maître Billorry, il y avait déjà neuf mois. M. de Beaurepaire, dans ses doctes recherches sur le procès de condamnation, nous apprend qu’il exerçait alors avec Philibert de Montjeu, évêque de Coutances, des poursuites contre un bourgeois de Saint-Lô, Jean Le Couvreur ; ce qui est confirmé par la lettre de commission adressée à Lemaître, et datée de Coutances le 4 mars55. L’affaire de Le Couvreur semble bien minime à 36côté de celle de la Pucelle ; et malgré la promulgation de la sentence de la Vénérable faite dans la suite à Paris par le même Graverent, il semble bien qu’il aura saisi cette occasion de rester étranger au procès intenté par l’évêque de Beauvais. La lettre de ce dernier ne semble pas sans quelque pointe d’humeur. Si l’on ajoute, ce qui est manifeste, que Lemaître ne s’est prêté qu’à contre-cœur à siéger aux côtés de Cauchon, l’on est en droit de conclure que l’Inquisition n’a figuré au procès que comme contrainte.

C’est donc le 21 février que la vierge parut pour la première lois devant le tribunal qui s’arrogeait le droit de la juger. Martin V était mort la veille à Rome. L’on ne peut comprendre la grandeur des scènes qui se déroulent à partir du 21 février jusqu’au martyre, qu’en suppléant à ce que le procès-verbal ne dit pas, par ce que nous ont révélé les témoins entendus à la réhabilitation sur ce qui s’est passé à Rouen. Ils sont au nombre de trente-cinq. Nous allons les entendre ; c’est l’objet du livre suivant.

Notes

  1. [4]

    Liv. II, f°3, v°.

  2. [5]

    Notices sur les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, III, p. 8.

  3. [6]

    Aperçus nouveaux, p. 96, 101.

  4. [7]

    Recherches sur le procès de condamnation, p. 67.

  5. [8]

    Histoire de Jeanne d’Arc, liv. II, f° 3, v°.

  6. [9]

    Cart., III, introd., 6 :

    In politicis eventibus dirigendis Universitas vis actuosa fuit quæ inter quaslibet alias vires in historia Franciæ numerantur.

  7. [10]

    La Paysanne et l’Inspirée, p. 31.

  8. [11]

    Cart., III, introd., 15 :

    Studiorum finis beneficiorum præbendarumque assecutio ; a summo ad infimum beneficia quærebantur.

    Et encore, Ibid., p. 552, de Schismate proæmium :

    Beneficiorum assecutio cardo fuit illis temporibus.

  9. [12]

    Ibid. :

    Doctores Ecclesiæ, et quidem Universitatis Parisiensis esse in corpore Ecclesiæ quasi rationem dictantem quid agendum, quid bonum, quidve malum esset, prælatos vero Ecclesiæ esse quasi voluntatem cujus proprium esset exequi.

  10. [13]

    Apud Martène, Novus Thesaurus Anecdot., II, col. 1446 et passim.

  11. [14]

    Apud Raynaldi, 1436, § 7 :

    Quid hoc aperto schismate quod annis fere sex repullulat Ecclesiæ periculosius esse potest ?

    Et encore (Ibid., § 14.) :

    Existimant posse supremum Ecclesiæ principem omni potestate denudare, etc.

  12. [15]

    P. 12.

  13. [16]

    Aperçus nouveaux, p. 101.

  14. [17]

    C’est M. de Beaurepaire qui a tiré des archives de Rouen tous les détails donnés ici et beaucoup de ceux qui vont suivre. Il les a consignés dans les deux plaquettes pleines d’intérêt : Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d’Arc et Notes sur les juges et les assesseurs du même procès. (Voir Recherches, p. 61 et passim.)

  15. [18]

    Procès, t. I, p. 12.

  16. [19]

    Procès, t. I, p. 3, et t. III, p. 378.

  17. [20]

    Fournier, La Faculté de décret, I, p. 253, et Cartul., IV, § 2373, où sont rectifiées les erreurs de la note de M. Fournier.

  18. [21]

    Procès, t. I, p. 14.

  19. [22]

    P. 138 et seq. Cf. Procès, t. I, p. 10 et seq.

  20. [23]

    La Vraie Jeanne d’Arc, I, p. 79.

  21. [24]

    La Vraie Jeanne d’Arc, I, p. 79.

  22. [25]

    La Libératrice, p. 558.

  23. [26]

    La Libératrice, p. 560.

  24. [27]

    La Libératrice, p. 561.

  25. [28]

    La Libératrice, p. 608.

  26. [29]

    La Vierge-Guerrière, p. 285 ; La Libératrice, p. 525.

  27. [30]

    Procès, t. I, p. 15 :

    Præsertim cum in manibus domini nostri regis, esse feratur.

  28. [31]

    Procès, t. I, p. 16 :

    Si forsan in ejus rei prosecutione Vestra Paternitas diligentiam præbuisset acriorem, nunc in judicio ecclesiastico causa præfatæ mulieris ageretur.

  29. [32]

    La lettre à Cauchon a été traduite, et celle au roi citée dans la Vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 15 et seq.

  30. [33]

    Procès, t. I, p. 20 :

    Contra quamdam mulierem, vulgariter Johannam la Pucelle nuncupatam, se inordinate, præter et contra statum muliebrem et sexum, derelicto omni pudore, gerentem et inverecunde habentem ; quin imo, ut fertur, præter, citra et contra fidem catholicam et in denigrationem aliquorum fidei orthodoxæ articulorum plura seminantem, proferentem et agentem, etc.

  31. [34]

    Procès, t. I, p. 18.

  32. [35]

    Notes, p. 101.

  33. [36]

    Notes, p. 106.

  34. [37]

    Notes, p. 109.

  35. [38]

    Notes, p. 90.

  36. [39]

    Notes, p. 94.

  37. [40]

    Notes, p. 75.

  38. [41]

    Notes, p. 60.

  39. [42]

    Notes, p. 77.

  40. [43]

    Procès, t. II, p. 10.

  41. [44]

    Procès, t. I, p. 5-27.

  42. [45]

    Procès, t. I, 27.

  43. [46]

    Procès, t. I, p. 29 :

    Ulterius dixerunt nos episcopum prædictum posse et debere procedere ad informationem præparatoriam super actis et dictis supradictif maliens incarceratæ faciendam.

  44. [47]

    De Beaurepaire, Notes, p. 27. Cf. Cartulaire, IV, table, au mot Beaupère.

  45. [48]

    Notes, p. 88 ; Cartul., à la table ; L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, p. 127.

  46. [49]

    Notes, p. 80.

  47. [50]

    Voir La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 120 et seq. ; L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, p. 20c, 65 ; Cartulaire, table, au mot Courcelles.

  48. [51]

    Cartulaire, § 2466.

  49. [52]

    Procès, t. I, p. 32 :

    Ipsisque præsentibus, articulos præmissos et depositiones testium in præmissa informatione contentos perlegi fecimus. Qui quidem domini et magistri, præmissis auditis et plenius consideratis, longam et maturam super his deliberationem habuerunt, et tandem nos, eorum consiliis et deliberationibus habitis, decrevimus sufficientem, ex informationibus et aliis, materiam nos habere, propter quam præfata mulier in causam fidei citari et evocari deberet.

  50. [53]

    Procès, t. I, p. 32-35.

  51. [54]

    Procès, t. I, p. 36.

  52. [55]

    Recherches sur le procès de condamnation, p. 80.

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