J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome II : Livre I. La Chrétienté, la France et la Lorraine durant les années obscures de la Pucelle

3Livre I
La Chrétienté, la France et la Lorraine durant les années obscures de la Pucelle

  1. La Chrétienté pendant les années obscures de la Pucelle
  2. Les déchirements de la France de la mort du duc d’Orléans (23 novembre 1407), à la défaite de Verneuil (17 août 1424)
  3. Charles VII : son impuissance, sa détresse, sa moralité et sa piété
  4. Indescriptible misère des peuples
  5. La Lorraine durant les jours obscurs de la Pucelle
  6. Domrémy au temps de la Pucelle et aujourd’hui

Les ombres s’épaississaient non seulement sur la France, mais sur l’Église et la Chrétienté, lorsque, le 6 janvier 1412, dans une chaumière des bords de la Meuse, Dieu fit naître l’enfant destinée à être un exposé par les faits de la vérité des enseignements chrétiens et comme une nouvelle promulgation de l’Évangile.

Durant les dix-sept ans employés par le Ciel à préparer l’instrument, la nuit devint telle pour la France que l’on put croire que c’étaient les ombres de la mort. Les autres nations chrétiennes ne furent pas sans se ressentir de la mortelle léthargie de la sœur aînée. Si le Grand-Schisme prit fin, il n’en fut pas ainsi du profond ébranlement qu’il avait causé à la Chrétienté. Le lien qui, en dépit de guerres accidentelles, faisait des nations baptisées une immense famille, l’autorité pontificale, sortit grandement diminuée de ce scandaleux déchirement. À la loi du Christ, reconnue jusque-là comme règle des rapports de peuple à peuple, ainsi qu’elle doit l’être des rapports individuels, fut substitué le principe païen de l’intérêt national et de la raison d’État ; porte toujours ouverte à des guerres fratricides, cause des armements sans précédents sous lesquels l’Europe succombe à l’heure présente, menace de tueries telles que n’en vit jamais le monde.

Par la Pucelle, le Dieu Incarné protestait contre cette désastreuse déviation ; il s’affirmait comme le roi des nations, il se présentait aux rois et aux peuples comme la solution de tous les problèmes politiques et sociaux qui les agitent.

4La Pucelle ne sera comprise que lorsqu’elle sera considérée sous cet aspect si élevé. Voilà pourquoi il est nécessaire de faire connaître, ou tout au moins de rappeler l’état de la Chrétienté, et surtout de la France, au moment de l’apparition de la céleste envoyée, et durant les années où Dieu la préparait dans le silence à la divine mission qu’il voulait lui confier.

5Chapitre I
La Chrétienté pendant les années obscures de la Pucelle

  • I.
  • Les déchirements de l’Église à la naissance de la Pucelle.
  • Jeanne se rattache au Pontificat de Martin V.
  • Diminution de l’autorité pontificale à la suite du Grand-Schisme.
  • Concessions des Papes.
  • Scandales.
  • Jeanne ayant pour mission de confirmer la foi, et surtout les points principalement attaqués.
  • II.
  • Grand nombre de thaumaturges et de saints éminents, contemporains de la Pucelle.
  • Saint Vincent Ferrier.
  • Saint Bernardin de Sienne.
  • Saint Jean de Capistran.
  • La Hollande foyer de sainteté.
  • Thomas a Kempis.
  • Sainte Liudwine.
  • Sainte Françoise, dame romaine.
  • Sainte Colette.
  • Saint Laurent Justinien.
  • Le Bienheureux Nicolas de Flue.
  • Raisons de ces merveilleuses existences.
  • Elles contrebalançaient la diminution toujours si funeste au monde de l’autorité pontificale.
  • La mission de la Pucelle en faveur de la Chrétienté entière.
  • III.
  • Parole du soudan d’Égypte sur le rôle de la France.
  • Conquêtes et ravages des infidèles.
  • Dissolution du Bas-Empire, malgré les efforts des papes.
  • Les Hussites.
  • L’Empire.
  • L’Italie.
  • L’Espagne.
  • Le Portugal.
  • Avènement de la dynastie d’Avis.
  • L’Angleterre ; avènement de la dynastie des Lancastre. Henri V et sa famille.
  • L’Écosse.

I.
Les déchirements de l’Église à la naissance de la Pucelle. — Jeanne se rattache au Pontificat de Martin V. — Diminution de l’autorité pontificale à la suite du Grand-Schisme. — Concessions des Papes. — Scandales. — Jeanne ayant pour mission de confirmer la foi, et surtout les points principalement attaqués.

En 1412, depuis bientôt trois ans, trois contendants se disputaient la tiare. L’assemblée de Pise, convoquée en 1409, pour réunir le troupeau du Christ sous la houlette d’un seul Pasteur, au lieu de deux qui prétendaient la tenir, n’avait servi qu’à en faire surgir un troisième. Cet état déplorable devait se prolonger jusqu’au 11 novembre 1417, où l’élection de Martin V vint y mettre un terme. Encore l’obstination du pseudo-Benoît XIII, soutenue par les calculs ambitieux d’Alphonse, roi d’Aragon, et du comte d’Armagnac, lui donna-t-elle un prolongement, dont il faudra dire un mot dans un autre volume, puisque ce fut l’occasion, de la part des interrogateurs de Rouen, de tendre à l’accusée un piège heureusement déjoué.

Jeanne, en fait, n’a connu comme chef de l’Église que le nom de Martin V qui mourait le 20 février 1431, au moment même où s’ouvrait le 6procès de Rouen. Quoique Eugène IV lui ait été promptement donné comme successeur, il y a des preuves que le nom du nouveau pape ne parvint pas avant le supplice à la victime de Cauchon, et qu’elle ignora le nom du Pontife suprême, auquel elle en appela si souvent.

L’on ne peut qu’admirer le courage et la constance avec lesquels Martin V lutta contre les difficultés de la situation dont il héritait. Les paroles suivantes de l’historien Lingard, n’en restent pas moins pleines de douloureuses vérités :

Si, par le fait de l’élection de Martin V, (dit-il), le schisme se termina définitivement, il n’en avait pas moins donné à l’autorité des papes une atteinte dont elle ne s’est jamais relevée. Les Pontifes rivaux n’osaient pas employer le ton dogmatique et de commandement de leurs prédécesseurs. Il était de leur politique de chercher à se concilier tous les esprits pour accroître le nombre de leurs adhérents… Dès lors les prétentions qui semblaient si gênantes aux princes commencèrent à tomber en désuétude ; on s’opposa faiblement, quand on ne les passa pas sous silence, aux actes qui attaquaient les immunités ou les droits de l’Église ; et l’on substitua les formes persuasives des prières et des concessions aux armes spirituelles de l’excommunication et de l’interdit2.

Du faux Clément VI, Nicolas Clémengis [de Clamanges], pourtant un de ses adhérents, a écrit :

Il mit tellement le clergé sous la sujétion des grands du siècle, que chacun de ces grands semblait être pape, plus que le pape lui-même3.

Les grands du siècle étaient trop avides d’avoir leur part dans les biens ecclésiastiques, de pousser leurs créatures dans les dignités de l’Église, trop jaloux de l’autorité du clergé, pour ne pas s’efforcer de jouir, après le schisme, de ce qu’ils avaient obtenu des calculs de papes contestés. L’Université de Paris avait formulé durant la tempête des maximes, destructives de la constitution de l’Église du Christ, qu’elle ne répudia pas, lorsque l’orage eut pris fin : c’étaient les maximes gallicanes, qui faisaient de l’Église la servante du pouvoir séculier. Raynaldi en fixe l’origine à l’an 14064.

Pour ne pas éteindre la mèche qui fume encore, pour éviter un mal pire, les papes firent les concessions signalées par Lingard, et ne retinrent presque de leur pouvoir que ce qui est essentiellement inaliénable. Fallait-il que le mal à éviter fût immense, pour que Léon X, par son concordat avec François Ier, accordât au prince de présenter les candidats aux prélatures et aux hautes dignités ecclésiastiques ; concession dont le 7clergé de France, par l’organe de Claude d’Angennes, évêque de Noyon, parlait dans les termes suivants, dans une remontrance à Henri III, le le 14 octobre 1585 :

Nous reconnaissons bien et avouons y avoir plusieurs fautes et bien grandes aux élections ; mais aussi dirons-nous avec vérité, qu’il n’y en a point tant eu à beaucoup près, en sept ou huit-cents ans, qu’elles ont duré en France, comme il y en a, en soixante-dix ans, qui ne sont encore accomplis, qu’elles ont été ôtées5.

Un peu plus bas, le même prélat ajoutait ces détails si tristement significatifs :

C’est une chose pleine d’opprobre à un royaume très chrétien et sous un roi très chrétien, d’ouïr des gens laïques et mariés, des gens qui portent l’épée au côté, et même des femmes, dire : Mon bénéfice, mon abbaye, mes moines, mes religieux ; tailler, ordonner, disposer non seulement du revenu temporel, mais du gouvernement et nourriture des religieux et ornements des églises et même du service divin, comme il leur plaît ; prendre la meilleure part des fruits pour eux et leur ménage, et en laisser la plus petite à Dieu et à ses serviteurs. Et pour être la confusion entière, il se trouvera des abbayes d’hommes données à des femmes, et qui, sous le nom de quelque gardien, en jouissent ; et des abbayes de filles données à de jeunes hommes, qui, sous le nom de quelque abbesse, mise par force et violence, jouissent du revenu6.

C’est surtout à partir du Grand-Schisme que le scandale tomba dans d’immenses proportions des hauteurs d’où les peuples devaient attendre toute édification. La Papauté se trouva si désarmée pour y mettre un terme, que tout en recevant les décrets dogmatiques du concile de Trente le pouvoir civil s’obstina en France à rejeter les décrets disciplinaires.

C’est pendant le Grand-Schisme que l’hérésie s’acclimate en Europe, où, depuis Clovis, grâce à la Papauté, elle n’avait jamais pu s’implanter. Durant le Grand-Schisme, Jean Huss sème en Bohême, au milieu d’épouvantables massacres, les erreurs qu’il a empruntées à Wiclef. Dans un siècle Luther en fera sortir le protestantisme, et l’Europe restera à jamais divisée.

Par la Pucelle, le Dieu Incarné qui a promis d’être avec les siens jusqu’à la consommation des siècles, intervient comme personnellement et visiblement, et oppose cette existence si splendidement miraculeuse à tant de scandales propres à ébranler la foi des faibles. La Pucelle est la confirmation de notre foi tout entière ; elle l’est surtout des points plus spécialement ébranlés au moment où elle paraissait. Ses paroles, sa mission tout entière, proclament que son Soigneur est le roi des nations, et que l’ordre politique et social doit être réglé par la loi qu’il a apportée au monde. C’était une protestation contre la politique que Machiavel allait 8codifier. Par la triple sommation qu’elle fait à l’envahisseur d’avoir à cesser une occupation injuste, avant de l’expulser de force ; par la manière dont elle fait la guerre, elle dit comment ce n’est qu’à l’extrémité, pour sauvegarder la justice, que des peuples chrétiens doivent en venir entre eux à ce formidable moyen ; comment après la victoire, l’humanité et la charité chrétienne doivent reprendre leurs droits. Quoi de plus nécessaire, alors que renaissaient parmi les belligérants la barbarie et la férocité des Sarrasins. Elle montre l’infidèle toujours plus menaçant, comme l’objectif contre lequel Français et Anglais doivent tourner leurs ardeurs guerrières. À celle qui le récusait comme n’étant pas son juge, le prélat prévaricateur répondait :

— Le roi a statué que je ferais votre procès, et je le ferai7.

Le bon plaisir de la cour, c’était la loi de celui qui disait à son entourage :

— Laissez les canons aux canonistes8.

L’entourage soigneusement trié se composait de l’élite de ceux qui, dans l’Université de Paris, soutenaient avec plus d’emportement les maximes gallicanes, et allaient, au brigandage de Bâle, condamner Eugène IV comme ils avaient condamné la Pucelle. Ce sont ceux qui soutiennent que, pour être soumis à l’Église, il ne suffit pas d’être soumis au pape, mais qu’il faut l’être aux clercs et aux gens en ce connaissant9. Martyre de ces révoltés contre le pape, de ces courtisans du pouvoir civil, la Pucelle représente ce que l’humanité régénérée par l’Église doit attendre des faux docteurs, et des prélats serviles. Ce sont surtout les multitudes, les petits qui ont à souffrir de telles prévarications. Le Dieu qui s’est incarné, surtout pour les petits, prend dans leur sein celle qu’il revêtira d’ineffables splendeurs, pour dire qu’il est toujours avec eux.

Pour être plus éclatant par son objet, par le milieu où il se produisait, par ses hautes et multiples significations, le miracle de la Pucelle n’est pas le seul par lequel Jésus-Christ consolait son Église dans cette lamentable époque. Les saints et les grands thaumaturges y abondent. Quelques noms rapidement, pour les opposer aux caricatures que nous verrons la libre-pensée oser mettre à côté de la Pucelle.

II.
Grand nombre de thaumaturges et de saints éminents, contemporains de la Pucelle. — Saint Vincent Ferrier. — Saint Bernardin de Sienne. — Saint Jean de Capistran. — La Hollande foyer de sainteté. — Thomas a Kempis. — Sainte Liudwine. — Sainte Françoise, dame romaine. — Sainte Colette. — Saint Laurent Justinien. — Le Bienheureux Nicolas de Flue. — Raisons de ces merveilleuses existences. — Elles contrebalançaient la diminution toujours si funeste au monde de l’autorité pontificale. — La mission de la Pucelle en faveur de la Chrétienté entière.

Durant la première enfance de la Pucelle, saint Vincent Ferrier continuait encore à semer avec sa parole les miracles qui avaient signalé le 9lendemain de la Pentecôte. Un contemporain très sérieux, déjà cité, Nicolas Clémengis, écrit à un de ses amis, de l’Italie, où il avait assisté à une prédication du saint :

Un Allemand m’affirmait qu’il avait tout compris, comme si le prédicateur avait parlé allemand, et moi qui n’entends l’italien qu’à moitié, je comprenais ses paroles, comme si c’était vous qui eussiez parlé10.

Ce don des langues lui avait permis d’évangéliser, durant près de quarante ans, non seulement l’Espagne, sa patrie, mais la France, le nord de l’Italie, la Suisse, les Pays-Bas, l’Angleterre. Il ressuscita jusqu’à trois morts. Le pape Calixte III affirmait qu’il lui avait prédit la tiare quarante ans avant l’événement. Le fils de saint Dominique quitta l’Italie parce que, disait-il, Dieu allait y susciter un homme puissant en œuvres et en paroles, qui, un jour, prendrait rang avant lui dans l’Église11. Il désignait saint Bernardin de Sienne, de l’ordre de saint François, qui devait être canonisé six ans avant lui.

De saint Bernardin de Sienne, le Faux Bourgeois de Paris écrit sous la date de 1429 :

En icelui temps était frère Bernard en prédication par delà les Alpes, en Italie, où il avait converti plus de peuple à dévotion que tous les prêcheurs qui depuis deux-cents ans y avaient prêché12.

Il ne réformait pas seulement le peuple ; il faisait refleurir la règle primitive dans son ordre, greffait sur le grand arbre Franciscain la branche dite de l’Observance. Un de ses disciples, destiné à le surpasser par l’étendue de sa prédication, qui devait retentir bien au-delà de l’Italie, était saint Jean Capistran. Ce fils d’un gentilhomme français établi en Italie, terminait ses quarante ans de prédication, en 1456, à Belgrade, par suite des fatigues endurées pour repousser de ce boulevard de la Chrétienté, le conquérant de Constantinople, Mahomet II. Le Franciscain, et son ami Jean Hunyad, le forcèrent enfin à fuir, blessé, la rage au cœur, après d’immenses pertes.

La Hollande était devenue un foyer de piété, grâce à la fondation des chanoines réguliers par Gérard Grootz, dit le Grand. Gérard était mort plusieurs années avant la naissance de la Pucelle ; mais un de ses plus illustres disciples était certainement contemporain de Jeanne. C’était Thomas a Kempis. Sans avoir en aucune manière la prétention de discuter la question s’il est, oui ou non, l’auteur du plus beau des livres, après les livres strictement inspirés, de l’Imitation, l’on convient généralement que l’auteur de l’incomparable chef-d’œuvre, n’était pas éloigné des temps de la Pucelle.

10Thomas a Kempis, des contemporains, tels que le docte Franciscain Bruggmann, attestent avoir vu, qu’une contrée tout entière voyait comme eux, les souffrances de l’Homme-Dieu reproduites dans une contemporaine de Jeanne, où, pour être sous autre une forme, le surnaturel éclatait aussi, et devait éclater plus longuement que dans la vierge de Domrémy. Sainte Liudwine née en 1380, morte en 1433, à Schiedam, ville de Hollande, a passé trente-huit ans sur son lit, couchée sur le dos, sans pouvoir remuer d’autre membre qu’un bras, la tête parfaitement saine, le corps enflé, avec des plaies sans odeur mauvaise, incapable de dormir, éprouvant d’atroces souffrances, toutes les fois qu’un rayon de soleil ou de lumière vive arrivait jusqu’à elle. Le 21 juillet 1420, le bourgmestre, le bailli, les échevins de la petite ville, par un acte muni de leur sceau, attestaient que depuis sept ans la vie se conservait dans ce corps ainsi vivant et putréfié, sans aliment d’aucune sorte, autre que l’eucharistie, que la sainte ne recevait pas tous les jours13. Le miracle devait se prolonger durant encore douze ans. On ne s’étonnera pas qu’à celle qui buvait si largement au calice de ses douleurs, Notre-Seigneur révélât les secrets des cœurs, de l’avenir, les mystères de l’autre vie.

Ces mystères étaient révélés avec plus de plénitude encore à une contemporaine de sainte Liudwine et de la Pucelle, par laquelle brillait, dans les hauts rangs de la société romaine, l’héroïcité des vertus qui font la sainte épouse, la sainte mère, la sainte patricienne. Sainte Françoise, dame romaine, née en 1384 dans la capitale du monde chrétien, y mourut en 1440. Ses vertus et ses miracles autorisent les révélations qui lui furent faites sur le Ciel, sur le Purgatoire, sur l’Enfer. Son confesseur nous en a laissé l’exposé. C’est dans un style fort simple la substance du poème de Dante.

Au temps même de Jeanne, une autre vierge française, venue à la vie trente ans avant Jeanne, en 1381, et qui devait lui survivre seize ou dix-sept ans, jusqu’en 1447, sainte Colette, manifestait aussi et par ses œuvres et par ses miracles la permanence de la vie théandrique du Christ dans son Église. Cette fille d’un charpentier de Corbie ressuscitait l’esprit de saint François dans le double ordre du Patriarche, pendant que Jeanne ressuscitait la France. Elle faisait en France ce que saint Bernardin faisait en Italie. Son crédit était grand à la cour de Bourgogne ; il était tel dans les diverses branches de la tige des Bourbons, qu’un des princes de cette maison, Jacques de Bourbon, un ancien roi de Naples, se fit son disciple et demanda à être enseveli aux pieds de la Thaumaturge. Sainte Colette l’était au point de rendre la vie pour le baptême à des enfants que l’on 11déterrait et qu’on lui apportait. Son confesseur, Pierre de Vaux, Perrine de Belin, sa compagne durant trente ans, attestaient après sa mort, sous la foi du serment, que plusieurs de ceux qu’elle avait ressuscités étaient encore pleins de vie14. Le récent historien de la sainte affirme que la postérité de l’un de ces ressuscités s’est éteinte, à Besançon, seulement à la fin du dernier siècle15.

Dieu consolait son Église par de saints évêques tels que saint Laurent Justinien, que les Vénitiens tiraient en 1433 du cloître où il avait été ensevelir les illustrations de son nom, pour le faire asseoir sur le siège épiscopal de sa ville natale. Avant eux les Bolonais n’avaient pas fait autrement. Ils avaient forcé à sortir de sa cellule de Chartreux le Bienheureux Nicolas Albergati, d’une des premières familles de leur cité, pour en faire, malgré ses résistances, un archevêque de Bologne. Le Chartreux se trouva un diplomate auquel les papes confièrent les négociations les plus difficiles. C’est en cette qualité qu’il contribua plus que tout autre à vérifier la prophétie que Jeanne faisait à ses tortionnaires dans les termes suivants :

— Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français ; presque tout le royaume de France en branlera16.

Elle annonçait ainsi la paix d’Arras, par laquelle les Anglais perdaient leur principal appui en France, le duc de Bourgogne, qui retournait au parti national, avec les alliés qui le suivaient. Les historiens ne disent pas assez que cet immense service rendu à la France fut avant tout l’œuvre du légat du pape, honoré depuis du titre de Bienheureux, de Nicolas Albergati. C’est lui qui, lorsque les Anglais eurent rompu les négociations et se furent retirés, triompha des scrupules du Bourguignon, alléguant les serments par lesquels il s’était engagé à ne traiter que d’accord avec ses alliés, le délia de ses serments, et finit par amener la réconciliation des princes de la maison de France.

Sans nous attarder à citer tous les saints, contemporains de Jeanne, tels que le Franciscain saint Jacques de la Marche, le Dominicain saint Antonin qui réformait les couvents de son ordre en Italie, en attendant de faire briller la sainteté sur le siège archiépiscopal de Florence, signalons un adolescent né cinq ans après la Pucelle, en 1417, et qui, après avoir été le fils, le citoyen, le père de famille d’une sainteté exemplaire, devait, comme sainte Liudwine, passer les vingt dernières années de sa vie sans autre nourriture que l’Eucharistie. C’est le Bienheureux Nicolas de Flue. La Suisse, l’Allemagne, admirèrent à l’envi le prodige. Pour bien constater le fait, les magistrats de la contrée firent garder 12durant un mois toutes les avenues de l’ermitage où s’était retiré le saint solitaire. Il en sortit une fois pour venir réconcilier les vainqueurs de Granson et de Morat, sur le point d’en venir aux mains.

Par ces existences si évidemment miraculeuses, d’ailleurs historiquement si bien constatées, Jésus-Christ disait, sous des formes différentes, ce qu’il attestait par la Pucelle, qu’il était fidèle à sa promesse, et, en dépit d’immenses scandales, restait avec son Église.

Par le miracle, il se montrait le maître de la nature ; par la prophétie sous ses diverses formes, le Dieu de toute science auquel rien n’est caché. En donnant à ses serviteurs de manifester ces dons en faveur des malheureux, il se montrait le Dieu de l’Évangile, venu pour compatir. Il confirmait quelques points particuliers de ses enseignements. Si par la Pucelle il se montrait le roi des nations, par sainte Liudwine il remettait sous les yeux de tous le livre de sa Passion ; par saint Nicolas de Flue, il enseignait que l’homme ne vit pas seulement de pain. À tous, il rappelait qu’il est venu apporter une vie divine, dont le plein épanouissement sera dans l’éternité ; vie qu’il n’est pas permis de rejeter sous peine d’éternel malheur ; sans laquelle le monde, même dès ici-bas, roule fatalement dans des abîmes de fange et de sang ; ou ne peut élever que de ces prétendues civilisations pétries des abjections des multitudes asservies, immolées pour les jouissances d’une poignée d’ambitieux heureux, et de lettrés raffinés. Qui donc oserait nier que ce ne soit le fond même de toutes les sociétés qui n’ont pas connu et adoré Jésus-Christ !

Le moteur extérieur et visible, divinement établi pour conserver et faire affluer dans le monde la vie divine dont le Verbe Incarné est la source, c’est avant tout le pape. L’univers se ressent toujours de tout ce qui gêne et embarrasse les mouvements de la Papauté. Au commencement de la crise qui de nos jours a momentanément submergé le pouvoir temporel, un grand prélat. Mgr Guibert, alors archevêque de Tours, écrivait au ministre Delangle :

La chute du pouvoir temporel produira de telles perturbations que la société en sera ébranlée pour un espace de temps dont personne ne peut prévoir la durée.

Les événements qui se déroulent depuis 1861 disent assez si la prévision se vérifie, si la France a le droit de se glorifier de la connivence prêtée à une spoliation que sa mission fut toujours d’empêcher.

Au XIVe siècle, la politique à courte vue de Philippe le Bel voulut fixer la Papauté à Avignon ; ses successeurs, mal conseillés, firent le Grand-Schisme pour l’y maintenir. Alors, comme aujourd’hui, la France fut exemplairement châtiée ; mais le monde entier se ressentit du coup porté à la clef de voûte de l’ordre social. Un regard sur la Chrétienté nous aidera à mieux comprendre l’étendue de la mission de la Pucelle. En ressuscitant 13la France, elle raffermissait l’univers chrétien tout entier. Si elle eût été secondée, comme le bienfait le demandait, elle eût accompli, selon sa promesse, en faveur de la Chrétienté, le plus grand fait qui eût encore été fait.

III.
Parole du soudan d’Égypte sur le rôle de la France. — Conquêtes et ravages des infidèles. — Dissolution du Bas-Empire, malgré les efforts des papes. — Les Hussites. — L’Empire. — L’Italie. — L’Espagne. — Le Portugal. — Avènement de la dynastie d’Avis. — L’Angleterre ; avènement de la dynastie des Lancastre. Henri V et sa famille. — L’Écosse.

Le soudan d’Égypte menaçant d’envahir le royaume chrétien de Chypre, les ambassadeurs du roi qui y régnait, Janus, dirent aux envoyés du prince infidèle que dans ce cas il verrait tomber sur lui toutes les forces de l’Occident. La réponse fut aussi glorieuse pour le passé de la France que propre à faire connaître que la mission de la Pucelle intéressait bien réellement la Chrétienté tout entière :

Le soudan est bien informé, fut-il répondu, du gouvernement des chrétiens ; le roi de France, qui dans tout le temps passé a été notre plus mortel ennemi, dort pour le présent ; le soudan compte les autres pour rien17.

Cette parole était dite en 1425, un an après la défaite de Verneuil. Ce que le soudan appelait un sommeil était regardé comme l’agonie ; elle devait aller s’aggravant jusqu’à l’arrivée de la vierge de Domrémy. L’année suivante, le soudan fondait sur l’île de Chypre, et en amenait prisonniers vingt-mille chrétiens parmi lesquels le roi lui-même.

Mahomet Ier, dans une excursion qu’il avait poussée jusqu’à Salzbourg, en avait amené trente-mille, en 1415. Les Turcs campaient en Europe ; Andrinople était une des deux capitales des sultans depuis déjà 1360. Ce qui fut l’empire d’Orient était réduit presque à la seule ville de Constantinople. Les derniers empereurs du Bas-Empire ne s’y maintenaient que par une suite de bassesses et des secours d’emprunt. Ils payaient tribut et donnaient leurs filles au sultan, le suivaient à la guerre, même contre les villes qui voulaient leur rester fidèles. Les papes s’obstinaient à vouloir sauver ces Grecs rebelles ; car, tout rebelles qu’ils étaient, ils se glorifiaient d’être chrétiens, promettaient, sans tenir sérieusement leurs promesses, de rentrer dans l’unité, et, en attendant, mettaient quelque obstacle à l’impur torrent qui menaçait d’emporter le nom chrétien.

Qui comptera les appels faits par la Papauté contre la barbarie musulmane, les sacrifices de toute sorte qu’elle s’est imposée afin d’en arrêter et faire reculer le cours ? Léon XIII, en formant la ligue contre l’esclavage, ne fait que continuer une lutte qui dure depuis douze siècles. Les approvisionnements de chair humaine que les sectateurs de Mahomet demandent 14aujourd’hui au centre de l’Afrique, ils les ont demandés jusqu’au commencement de ce siècle aux pays chrétiens conquis, aux côtes des pays méditerranéens sur lesquels ils fondaient à l’improviste, de leurs repaires d’Alger et de Tunis. Un des tributs imposés à l’Orient baptisé, mais conquis, c’était le prélèvement de la fleur de la jeunesse des deux sexes, tant pour en former les cohortes des janissaires que pour en peupler les harems. Le sentiment chrétien avait faibli au point que Martin V fut obligé de lancer toutes les foudres ecclésiastiques contre tout chrétien qui vendrait un autre chrétien comme esclave ; il alla jusqu’à défendre le pèlerinage des Lieux-Saints ; parce que les sommes extorquées aux pèlerins servaient à faire la guerre aux chrétiens. Au temps de la Pucelle, le terrible Amurath Ier faisait trembler l’Orient ; il s’emparait en 1430 de Thessalonique, livrait cette riche capitale, biens et personnes, à la cupidité et à la brutalité de ses soldats ; et faisait vendre sur les marchés de l’Asie comme esclaves ce que le fer n’avait pas moissonné. Tant d’horreurs, et bien d’autres encore eussent pris fin, si l’envoyée du Ciel dignement secondée eût fait en faveur de la Chrétienté le plus beau fait qui eût encore été fait. Constantinople allait succomber et devenir Stamboul, vingt-deux ans jour pour jour après le martyre de la Pucelle. N’entrait-il pas dans sa mission de prévenir cette catastrophe ? Les contemporains espérèrent plus encore, s’il faut s’en rapporter à Christine de Pisan.

L’infidèle trouvait des auxiliaires dans les féroces hérétiques qui prenaient pied en Bohême, les Hussites, contre lesquels l’empereur Sigismond luttait en vain sans pouvoir les réduire. S’assurer les couronnes de Bohême et de Hongrie, repousser le Turc, descendre en Italie, apaiser les dissensions dans l’Église, intervenir perfidement dans la lutte entre la France et l’Angleterre, ce fut le règne de Sigismond, l’empereur d’Allemagne, durant les années obscures de la Pucelle.

L’Italie, privée depuis plus d’un siècle du soleil de la Papauté, ou tout au moins d’une Papauté incontestée, était un champ de bataille, Les deux grandes puissances maritimes du temps, Venise et Gènes, se faisaient la guerre jusque dans le Pont-Euxin, sous les yeux de l’infidèle qu’elles faisaient parfois intervenir dans leurs querelles. Au centre de la Péninsule, une foule de républiques et de principautés étaient tantôt en guerre les unes avec les autres, tantôt agitées par les diverses factions qui, dans leur sein, se disputaient le pouvoir. Ce ne fut que bien difficilement que Martin V put rentrer à Rome et rétablir son autorité dans le domaine pontifical. Le royaume de Naples, fief du Saint-Siège, était livré à la guerre par les débordements, par les testaments successifs de Jeanne II, après laquelle les maisons d’Anjou et d’Aragon, l’Espagne et la France, allaient, pendant plus 15d’un siècle, s’y faire la guerre. Les ducs de Milan, les Visconti, ne ménageaient pas des jours plus paisibles à leurs peuples.

Rien ne faisait encore prévoir qu’à la fin du siècle l’Espagne aurait la prééminence que le Ciel aurait vraisemblablement donnée à la France, si la France avait secondé, comme elle aurait dû, la mission de son envoyée. Christophe Colomb ne devait venir à la vie que quatre ans après le martyre de la Pucelle, en 1435 ; le grand Ximénès deux ans après Christophe Colomb ; la grande reine Isabelle, qui devait les comprendre l’un et l’autre et les mettre à l’œuvre, ne vit le jour qu’en 1453. Le royaume maure de Grenade subsistait toujours, protégé par les dissensions, suites de successions dynastiques, qui mettaient aux prises les royaumes chrétiens de la péninsule, Aragon, Navarre, Castille, Portugal, enlacés en outre dans les tentacules de la pieuvre judaïque.

Le Portugal faisait pourtant les premiers pas dans la voie qui devait donner à ce petit pays un empire plus grand que celui d’Alexandre. Jean Ier y fondait la glorieuse dynastie d’Avis. Son fils, l’infant dom Henri, fixé au cap Saint-Vincent, entouré de livres et de savants, envoyait de hardis navigateur tenter sur l’Océan des voies nouvelles. Le cap Bojador était doublé en 1418, l’île de Madère découverte en 1419. Avant la fin du siècle, le cap de Bonne-Espérance serait tourné.

L’Angleterre était la verge avec laquelle Dieu châtiait les péchés de la France, et était elle-même châtiée par ses victoires et par les révolutions qui se passaient dans son sein. Le vainqueur de Crécy et de Poitiers, Édouard III, s’était vu enlever par Charles V et Du Guesclin toutes ses conquêtes sur le continent, à l’exception de Calais, le Bordelais étant anglais depuis Éléonore de Guyenne. Il avait vu mourir son fils aîné, le héros de la conquête, le prince Noir, et la couronne était passée au fils de ce dernier, Richard II, dont la régence et le règne furent troublés par les compétitions de ses oncles, les révoltes des Wicléfistes et des Lollards, jusqu’à ce qu’il fut détrôné par son cousin Henri de Lancastre (30 septembre 1399), renfermé à la tour de Londres, où il mourut de mort violente, à ce qu’on croit par ordre de l’usurpateur.

La nouvelle dynastie ne devait donner que trois rois, tous trois du nom de Henri. Le premier, Henri IV, mourut à quarante-six ans, le 20 mars 1413, après un règne profondément agité par la guerre civile, et la guerre avec l’Écosse. Il mourut épileptique. À la suite de l’une de ses crises, que l’on croyait la dernière, son fils s’étant hâté de prendre la couronne placée auprès du chevet du moribond, le père, revenu de sa syncope, lui dit :

— Hélas ! beau fils, quel droit avez-vous à la couronne, quand votre père n’en a pas ?

— Mon seigneur-lige, répondit celui-ci, vous la conquîtes par l’épée ; par l’épée je la garderai.

— Bien ; faites ce que vous jugerez le mieux ; 16j’en laisse l’événement à Dieu, et j’espère qu’il me fera miséricorde18.

L’épée de ce second des Lancastre devait nous être terriblement funeste. Comme son père, Henri V ajouta le titre de roi de France à celui de roi d’Angleterre. Pour faire valoir ses prétentions sur le continent, il se trouvait parfaitement entouré. Son oncle, d’abord évêque de Lincoln, plus tard de Winchester, fait cardinal par Martin V, et connu dans l’histoire sous le nom de cardinal de Winchester, lui conciliait les sympathies du clergé anglais. Son frère Thomas, duc de Clarence, devait, par ses talents militaires, puissamment seconder sa conquête, jusqu’à ce qu’une mort prématurée vînt l’emporter à Baugé. Jean, duc de Bedford, habile politique, guerrier de mérite, devait, sous le titre de régent de France, conserver et accroître, jusqu’à l’arrivée de la Pucelle, les conquêtes faites par son frère, et maintenir durant plusieurs années le titre de roi de France sur la tête de son pupille, Henri VI, un enfant de quelques mois à la mort de Henri V. Nous verrons que seul, Humphrey, duc de Glocester, nous servit un moment par les discordes qu’il causa au sein de la famille. Les Talbot, les Salisbury, bien d’autres encore, allaient, à nos dépens, inscrire glorieusement leurs noms dans les annales militaires de l’Angleterre.

L’Écosse était notre alliée naturelle, et devait nous donner un appui constant ; mais Henri IV avait fait enlever, en 1405, l’héritier de la couronne, pendant qu’à la faveur d’une trêve, il se rendait en France. Il l’avait jeté en prison d’où il ne devait sortir qu’en 1422, quoique, dès 1406, à la mort de son père, il eût été proclamé roi d’Écosse, sous le nom de Jacques Ier. Son oncle, le duc d’Albany, gouverna le royaume avec le titre de régent.

17Chapitre II
Les déchirements de la France de la mort du duc d’Orléans (23 novembre 1407), à la défaite de Verneuil (17 août 1424)

  • I.
  • Les miséricordes et les justices de Dieu vis-à-vis de la France.
  • À la suite du Grand-Schisme la peine du talion appliquée à notre pays.
  • Démence de Charles VI.
  • Inimitié entre le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne aspirant l’un et l’autre à gouverner l’État.
  • Assassinat du duc d’Orléans par Jean sans Peur.
  • Impunité de l’assassin se glorifiant de son crime.
  • Formation du parti armagnac.
  • Atroce manière de faire la guerre (1410-1411).
  • Le Bourguignon a fait un appel secret à l’Anglais dès 1411.
  • Dès le commencement de 1412 les Armagnacs concluent avec l’insulaire un traité par lequel ils lui livrent la France.
  • Exaspération du roi et des sujets.
  • Désastreuse expédition de Bourges, et paix d’Auxerre.
  • Les Anglais ont repris les hostilités.
  • À quel prix ils s’éloignent.
  • Les causes de nos malheurs mises en pleine activité l’année de la naissance de la Pucelle, ainsi que les causes qui amèneront son martyre.
  • Merveilleux rapprochements.
  • II.
  • Règne et excès des cabochiens en 1413.
  • Les Armagnacs au pouvoir.
  • Les écrits de Jean Petit flétris et brûlés.
  • Jean sans Peur prend publiquement les armes ; déclaré rebelle, combattu par le roi.
  • Sac de Soissons.
  • Paix équivoque d’Arras (1414).
  • Prétentions du roi d’Angleterre ; s’empare d’Harfleur.
  • Azincourt.
  • Châtiment de la divine justice.
  • Les deux partis n’en sont que plus acharnés l’un contre l’autre.
  • Pacte secret du Bourguignon avec le roi d’Angleterre et l’Empereur.
  • Sa révolte ouverte.
  • De concert avec Isabeau, il établit un gouvernement contre celui du roi.
  • Conquêtes de l’Anglais.
  • Affreuses dévastations.
  • Intervention des légats du Pape.
  • Les Bourguignons introduits dans Paris.
  • Horribles massacres.
  • Jean sans Peur au pouvoir.
  • Réhabilitation de Jean Petit.
  • Progrès de l’envahisseur.
  • Siège et héroïque résistance de Rouen.
  • Perfide manœuvre de Jean sans Peur.
  • Efforts des légats du Pape pour la paix.
  • Réconciliation du dauphin et du Bourguignon, à Pouilly-le-Fort.
  • Drame de Montereau.
  • Meurtre de Jean sans Peur.
  • III.
  • Exaspération des Parisiens ; ils s’engagent à venger la mort de leur idole.
  • Lettre de l’Université.
  • Appel au Lancastre.
  • Traité de Troyes.
  • Entrée triomphale du vainqueur d’Azincourt à Paris.
  • Proscription du dauphin.
  • Mesures du Lancastre pour assurer la domination.
  • Attitude du dauphin et du parti national.
  • Victoire de Baugé.
  • Siège et prise de Meaux.
  • Mort de Henri V.
  • Henri VI proclamé roi de France.
  • Le régent Bedford.
  • Moyens pour conserver et accroître la conquête.
  • Défaites de Gravant, de Verneuil.
  • Lettre du comte de Saint-Pol à la veuve de Jean sans Peur

I.
Les miséricordes et les justices de Dieu vis-à-vis de la France. — À la suite du Grand-Schisme la peine du talion appliquée à notre pays. — Démence de Charles VI. — Inimitié entre le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne aspirant l’un et l’autre à gouverner l’État. — Assassinat du duc d’Orléans par Jean sans Peur. — Impunité de l’assassin se glorifiant de son crime. — Formation du parti armagnac. — Atroce manière de faire la guerre (1410-1411). — Le Bourguignon a fait un appel secret à l’Anglais dès 1411. — Dès le commencement de 1412 les Armagnacs concluent avec l’insulaire un traité par lequel ils lui livrent la France. — Exaspération du roi et des sujets. — Désastreuse expédition de Bourges, et paix d’Auxerre. — Les Anglais ont repris les hostilités. — À quel prix ils s’éloignent. — Les causes de nos malheurs mises en pleine activité l’année de la naissance de la Pucelle, ainsi que les causes qui amèneront son martyre. — Merveilleux rapprochements.

D’après Baronius19, les prières de saint Rémy ont obtenu à la France la promesse faite à David, quand Dieu disait du saint roi : Si ses fils abandonnent ma loi, je visiterai leurs iniquités la verge à la main ; mais je m’écarterai par ma miséricorde20. Rien de plus saillant dans notre histoire du XVe siècle. Aucun peuple certes ne peut montrer dans ses annales un trait de miséricorde comparable à celui de la Pucelle ; il avait été précédé d’un épouvantable châtiment de justice, portant à un haut degré les caractères de la peine du talion.

La France avait suscité trois papes dans l’Église ; trois partis la déchirent durant les années obscures de la Pucelle. Pour soutenir le schisme, elle avait mis aux prises, les uns avec les autres, les soutiens naturels de la Papauté, les princes de l’Église, les cardinaux. Les soutiens naturels de la royauté, les princes du sang, se combattront à outrance les uns les autres. Bouleversant la constitution monarchique donnée par Jésus-Christ à son Église, elle avait voulu y introduire une sorte de démagogie, qui se montre à l’œuvre à Constance et à Bâle. Les fureurs démagogiques déchaînées dans Paris y produisent des scènes de carnage dignes d’être comparées à celles d’un âge postérieur ; l’anarchie règne dans le royaume presque entier, et, remarque bien frappante, c’est l’année même où toutes ces causes de nos malheurs entrent dans leur pleine activité que Dieu fait naître celle par laquelle nous sera départie sa miséricorde. Rappelons avec l’origine de nos discordes, comment se nouaient, dès 1412, toutes les causes du drame qui devait, durant dix-sept ans, arroser la France de fleuves de larmes et de sang, et conduire la libératrice au bûcher.

Après une régence durant laquelle les convoitises de ses oncles et tuteurs s’étaient donnés libre cours aux dépens du Trésor royal, Charles VI, appelé au trône en 1380, à douze ans, avait été frappe de sa folie intermittente en 1392. L’État était bien pire que celui de l’enfance, puisque la raison, qui lui revenait après les crises, empêchait de lui donner un régent qui prît la suite des affaires, mais permettait au parti vainqueur d’arracher à son esprit, nécessairement affaibli, des actes presque toujours contradictoires.

Premier pair du royaume, le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, prétendait à la première place dans le gouvernement. À sa mort, arrivée en 1404, les mêmes prétentions furent affichées par son fils Jean sans Peur, 19qui eut soin de se cramponner au trône en donnant une de ses filles au dauphin Louis, duc de Guyenne, on même temps qu’il faisait épouser à son fils Philippe, Michelle, une des filles du roi. Ses calculs ambitieux trouvèrent un obstacle dans son cousin, le frère même du roi, Louis, duc d’Orléans, qui, plus rapproché du trône, prétendit avoir le droit de suppléer aux défaillances du monarque. Né le 13 mars 1371, le duc d’Orléans avait plié, quoique non sans protestation, devant l’ascendant de son oncle Philippe le Hardi ; il revendiqua après sa mort la place que lui donnait le rang de la naissance ; et la rivalité qui avait régné entre l’oncle et le neveu devint une inimitié déclarée entre les deux cousins. Jeune, bien fait, ami des fêtes et du plaisir, bien vu de sa belle-sœur la reine Isabeau, doué d’ailleurs de vrais talents, Louis d’Orléans donnait prise à la malignité. Jean sans Peur en profitait pour le rendre odieux au peuple, en décriant sa conduite, et en l’accusant de dissiper en folles prodigalités les deniers publics, d’amener des charges nouvelles. L’oncle des deux rivaux, le duc de Berry, était parvenu à amener en 1407 une réconciliation qu’ils avaient scellée en s’asseyant à côté l’un de l’autre à la sainte Table. Trois jours après, le 23 novembre, le duc d’Orléans tombait assassiné dans la rue Barbette, le soir, lorsqu’il revenait de l’hôtel de la reine.

L’assassin n’était autre que Jean sans Peur. S’il fuit un moment devant l’horreur qu’inspire un crime qu’il avoue, il ne tarde pas à revenir, la tête haute. En son nom, un docteur renommé de l’Université, Jean Petit, grand ennemi des prérogatives pontificales, entreprend non seulement de le justifier, mais de le glorifier. Il est méritoire de tuer un tyran ; or le duc d’Orléans était un tyran, et pour le prouver, l’apologiste accumule contre la victime tous les crimes que peut rêver une imagination en délire. En vain l’épouse de l’infortuné duc d’Orléans, Valentine de Milan, fait composer une contre-apologie ; elle n’obtient que de vagues promesses de justice ; la princesse succombe à sa douleur à Blois, le 4 décembre 1408, en recommandant aux fils de venger leur père.

Ces fils étaient Charles, duc d’Orléans, alors âgé de dix-huit ans, le père du futur Louis XII ; Jean, comte d’Angoulême, qui sera l’aïeul de François Ier ; le comte de Vertus, qui mourra sans postérité, et un fils illégitime. Sous le nom de bâtard d’Orléans, il combattra à côté de la Pucelle, et devenu comte de Dunois il parachèvera l’œuvre de la libératrice en enlevant aux Anglais la Normandie et la Guyenne.

La paix de Chartres, du 4 mars 1409, donne aux princes, qui durant longtemps s’obstineront à ne porter que des vêtements de deuil, une satisfaction illusoire, puisque le meurtrier reste en possession du pouvoir, et s’en sert pour frapper les partisans de la maison ennemie.

En 1410, le duc d’Orléans épouse la fille du comte d’Armagnac, et dès 20lors son parti porte un nom qu’il gardera, même lorsque les d’Armagnac n’y tiendront qu’une place effacée.

Armagnac, Bourgogne, [cri de] mutuel reproche de trahison, signal d’égorgement,

dit un des meilleurs chroniqueurs du temps21. Les deux partis, traîtres à la France, allaient en invoquer un troisième : Angleterre.

Sous l’influence du comte d’Armagnac, une confédération se forme, composée de la plupart des princes du sang, pour tirer vengeance par les armes, de l’assassinat du duc d’Orléans, et enlever le pouvoir au meurtrier. Il fallait se rendre maître du roi, et par suite de Paris. Après d’atroces ravages, dont les pauvres paysans portent le faix, il est statué, le 2 novembre 1410, par la paix de Bicêtre, que les deux chefs du double parti se tiendront loin de la cour et de la capitale. Le Bourguignon ne reste pas moins le maître par le comte de Saint-Pol, son dévoué partisan, qui est gouverneur de Paris.

En juillet 1411 les Armagnacs reprennent les armes C’est en vraies bêtes féroces qu’ils font la guerre. Pour extorquer aux paysans leurs dernières ressources, dit un chroniqueur, ils pendaient les uns par les pouces, les autres par les pieds, outrageaient les femmes, mettaient le feu22 ; un autre contemporain écrit :

Non contents d’avoir vidé les granges, les greniers, les celliers, les caves, les étables et les bergeries, ils chassaient aux paysans… Ceux-ci s’enfuyaient dans les bois, tombaient sur les ennemis écartés ; ce qui amenait de nouvelles représailles. Ils n’épargnaient ni les églises ni les objets saints ; les soldats se faisaient des coiffures avec les corporaux23.

Ils accumulaient ainsi contre leur parti des haines habilement exploitées par le parti contraire. On répand le bruit que leur dessein est de détrôner le roi ; ordre est donné de publier chaque dimanche contre eux une excommunication portée autrefois contre les grandes compagnies ; le roi proclame l’impunité pour ceux qui leur donneront la mort, et prononce la confiscation de leurs biens.

L’irritation des Parisiens est au comble. Le comte de Saint-Pol fait appel aux plus bas fonds de la démagogie, aux bouchers, écorcheurs et tripiers. La popularité du Bourguignon est sans bornes.

C’est au point, dit Juvénal des Ursins, que la croix de Saint-André, insigne de la maison de Bourgogne, était par plusieurs prêtres substituée à la croix de Notre-Seigneur dans les cérémonies de la messe ou du baptême. À peine osait-on donner le baptême aux enfants de ceux que l’on disait favorables 21au parti des seigneurs. Si un homme était riche, il ne fallait que dire : Celui-là est Armagnac pour le tuer, piller, dérober et prendre ses biens ; et il n’y avait homme de justice ou autre qui eût osé dire un mot24.

Jean sans Peur a levé en Picardie, en Flandre, en Hainaut, une armée de cent-mille hommes qui n’est guère moins dévastatrice que celle des Armagnacs. Il s’est rendu secrètement à Calais, tant pour essayer de fiancer une de ses filles à l’héritier de la couronne anglaise, que pour y recruter un renfort d’Anglais qu’à l’insu du roi, qui, tout malade qu’il était, en eût été fort mécontent, il mêle à son armée25. Il refoule ainsi les Armagnacs des environs de la capitale. Il entre triomphant à Paris avec une armée dans laquelle se trouvent sept-mille Anglais. Il les renvoie à Calais comblés de présents, en les laissant vivre sur le pays26.

Les Armagnacs ont le tort de faire ce que le Bourguignon venait de faire avant eux. Dans des réunions tenues à Bourges en janvier, ils décident qu’ils feront appel à l’Anglais ; des députés partent pour franchir la mer, et aller à Londres vendre leur pays. Les instructions dont ils sont nantis sont saisies, mais les porteurs échappent et continuent leur route. Par un traité, qui porte la date à remarquer du 8 mai 1412, ils font revivre, en l’aggravant, le traité de Brétigny. C’était livrer la France à l’ennemi séculaire27.

Les papiers saisis, lus en plein conseil, communiqués au public, portent au comble l’exaspération du roi et de la multitude. Charles VI va prendre l’oriflamme à Saint-Denis. Révoltés de l’appel à l’étranger, bien des princes, des grands seigneurs sont accourus autour de lui. Une grande armée se dirige contre Bourges, la place forte des rebelles. L’effet immédiat est d’affamer au loin le Berry et les provinces limitrophes. Un mois de siège ne sert qu’à faire décimer l’armée royale en proie à la famine, à la peste, à d’étouffantes chaleurs, harcelée par les sorties des assiégeants. Tant de maux finirent par amener une réconciliation. Les chefs des deux partis s’embrassaient en pleurant le 15 juillet dans le camp du roi, et le 22 août concluaient la paix d’Auxerre, qui ne devait pas être plus durable que les précédentes.

Pendant ce temps les Anglais, fidèles au traité conclu avec les Armagnacs, avaient débarqué dans le Cotentin sous les ordres du duc de Clarence. Ils poussaient leurs ravages jusque dans l’Anjou et la Touraine. 22Il fallait les éloigner à tout prix. Ils n’y consentent qu’à la condition d’une grosse somme d’argent. Le duc d’Orléans doit la payer : impuissant à la verser dans son entier, il donne en otage son frère Jean, comte d’Angoulême, qui ne reviendra de Londres, où son aîné le rejoindra bientôt, que plus de trente ans après, en 1444.

Ces faits se passaient l’année même de la naissance de la Pucelle. La guerre de Cent ans était officiellement rouverte. Depuis la mort de Charles V, les deux gouvernements n’en étaient pas venus ostensiblement aux mains. Richard II avait même demandé en mariage une fille de Charles VI. La jeune princesse était à la cour d’Angleterre, lorsque son fiancé fut renversé du trône. Elle fut renvoyée à son père, sans que ce renvoi provoquât autre chose que des lettres de défi, envoyées au Lancastre usurpateur par le duc d’Orléans. La paix d’ailleurs n’avait pas pleinement existé entre les deux peuples. Ils s’étaient fait la guerre sur les frontières de la Guyenne et surtout sur mer. Prises et reprises de châteaux, de vaisseaux et de leurs cargaisons ; elles avaient donné lieu à des plaintes, à des récriminations de la part des chefs des deux royaumes sans qu’ils eussent ostensiblement armé l’un contre l’autre. La descente du duc de Clarence marque la seconde période de la terrible guerre.

Si l’on a observé que Dieu faisait naître Augustin, le docteur de la grâce, l’année même où le moine Pélage niait la nécessité du secours surnaturel et divin ; l’année de la naissance de la libératrice prête à de plus frappantes remarques.

La libératrice vient au monde lorsque les deux factions qui déchirent le pays font appel à l’étranger. Le traité de celle des deux qui lui fait les plus larges concessions porte la date du 8 mai ; c’est précisément à pareil jour, dix-sept ans plus tard, que l’enfant au berceau dans la chaumière de Jacques d’Arc, forcera l’envahisseur de reprendre en vaincu le chemin qu’il aura depuis lors parcouru en vainqueur. Elle se dira suscitée pour la délivrance de captivité de cette famille d’Orléans, qui en cette année même, commence à porter les fers. Armagnacs et Bourguignons sont plus que jamais animés les uns contre les autres ; ils s’embrassent, il est vrai, sous les murs de Bourges, le 15 juillet 1412, mais ils ne tarderont pas à se faire une guerre plus acharnée que jamais ; la réconciliation ne sera près d’aboutir que lorsque, le 15 juillet 1429, la fille de Jacques d’Arc, tenant le roi de France par la main, viendra frapper aux portes de Reims. Si c’est une guerre de prince à prince, c’est aussi une guerre de classe à classe. Le Sans Peur a soulevé les passions démagogiques ; l’Université de Paris, par la majorité de ses docteurs, est avec lui et avec la démagogie ; elle veut introduire la démagogie dans l’Église ; elle récrimine également contre les trois papes qu’elle a suscités dans la Catholicité ; elle appelle à 23grands cris ce concile de Constance, où elle essaiera de faire prévaloir ses théories révolutionnaires.

Ainsi se dressaient toutes les verges avec lesquelles la France allait être châtiée par la divine justice ; ainsi étaient déjà posées les causes qui allaient faire que la libératrice serait rejetée par la capitale du royaume qu’elle allait ressusciter, condamnée par la corporation qui représentait le savoir. C’est un trait de ressemblance de plus avec le Libérateur du genre humain rejeté et réprouvé par Jérusalem, condamné par le conseil des scribes et des pharisiens. La France sera ressuscitée et sauvée ; mais elle n’aura le droit de se glorifier qu’en l’infinie miséricorde ; car ses fils, se déchirant de leurs propres mains, semblent avoir juré de la perdre et de l’anéantir, en même temps qu’ils font appel à l’étranger, et l’acclament pour l’accomplissement de cette œuvre assassine.

II.
Règne et excès des cabochiens en 1413. — Les Armagnacs au pouvoir. — Les écrits de Jean Petit flétris et brûlés. — Jean sans Peur prend publiquement les armes ; déclaré rebelle, combattu par le roi. — Sac de Soissons. — Paix équivoque d’Arras (1414). — Prétentions du roi d’Angleterre ; s’empare d’Harfleur. — Azincourt. — Châtiment de la divine justice. — Les deux partis n’en sont que plus acharnés l’un contre l’autre. — Pacte secret du Bourguignon avec le roi d’Angleterre et l’Empereur. — Sa révolte ouverte. — De concert avec Isabeau, il établit un gouvernement contre celui du roi. — Conquêtes de l’Anglais. — Affreuses dévastations. — Intervention des légats du Pape. — Les Bourguignons introduits dans Paris. — Horribles massacres. — Jean sans Peur au pouvoir. — Réhabilitation de Jean Petit. — Progrès de l’envahisseur. — Siège et héroïque résistance de Rouen. — Perfide manœuvre de Jean sans Peur. — Efforts des légats du Pape pour la paix. — Réconciliation du dauphin et du Bourguignon, à Pouilly-le-Fort. — Drame de Montereau. — Meurtre de Jean sans Peur.

La paix d’Auxerre stipulait des réformes. Depuis longtemps Jean sans Peur resté le maître les promettait ; elles étaient réclamées par la multitude et l’Université, et ce n’était pas sans de sérieux motifs. Dès le 13 février 1413, un rôle de doléances, dénonçant nommément les hauts dignitaires de la couronne, exigeant leur renvoi et leur mise en accusation, est présentée au roi et accepté ; une commission est instituée pour faire droit aux demandes ; elle fonctionne sous la direction du Bourguignon, forcé lui-même de compter avec la démagogie qu’il a déchaînée. C’est la période des cabochiens. Ne trouvant pas que les réformes marchent assez vite, ni que les dilapidateurs des deniers publics soient assez promptement punis, ils se mettent en devoir d’opérer eux-mêmes les réformes et de faire justice. Dans leur insolence ils pénètrent, soit dans le palais du dauphin, qui gouverne durant la maladie de son père, soit dans les appartements les plus secrets de la reine, emprisonnent seigneurs, demoiselles, jusqu’au frère de la souveraine ; ils font tomber plusieurs têtes, même celles que le Bourguignon a promis de sauver, en leur faisant rempart de son corps. Une ordonnance en deux-cent-cinquante-neuf articles est présentée au roi dès le 24 mai, approuvée, promulguée dès le lendemain en plein parlement28. Les excès des réformateurs allaient faire avorter ce qu’il y avait de juste et de bien fondé dans l’ordonnance. L’audace des cabochiens croît avec le succès. Des lettres envoyées dans 24les provinces invitent les villes du royaume à imiter la capitale, où les exécutions se multiplient, et où les prisons se remplissent. On fouille, on pille les hôtels des Armagnacs, ou de ceux qui passent pour tels. De ce nombre celui de Gerson. Le chancelier de l’Université, d’abord ardent Bourguignon, et hardi partisan des réformes, est devenu Armagnac ; il n’échappe à la mort qu’en se réfugiant sous les combles de l’église Notre-Dame. Des impôts arbitraires frappent les riches ; le Bourguignon laisse faire ; le dauphin et le roi doivent tout sanctionner.

Cette tyrannie d’en bas révolte ce que Paris compte d’honnête, plusieurs même de ceux dont les imprudents discours ont contribué à l’amener. On fait signe aux princes, chefs des Armagnacs. Ils sont introduits dans Paris les premiers jours d’août, au milieu de l’allégresse générale. Ils se hâtent de tirer leurs partisans des prisons où ils étaient entassés, font annuler et l’ordonnance de mai et tous les actes publiés contre eux, promulguent une amnistie dont sont exceptés les principaux chefs du parti cabochien. Pierre Cauchon et d’autres maîtres de l’Université sont parmi les exceptions. Ils sont proscrits ; mais ils ont pourvu à leur salut par la fuite dans les États du Bourguignon. Jean sans Peur quitte secrètement Paris, sans prendre congé ni de la cour ni du roi. Les cabochiens, qui se sentent plus compromis viennent lui demander asile. Son apologiste Jean Petit était mort à Hesdin, en 1411, et avait été enseveli dans l’église des Franciscains de cette ville. Ses écrits restaient. Rien n’était plus cher à celui qui y trouvait la glorification de son crime. Gerson parvient, à force d’efforts, à les faire condamner par l’évêque de Paris et le Grand-Inquisiteur ; ils sont solennellement brûlés dans le parvis de Notre-Dame ; neuf propositions en particulier sont flétries. Rien ne pouvait être plus sensible au Sans Peur. La querelle, théologique, on le verra, n’était qu’à ses débuts.

Ne supportant pas d’être éloigné du gouvernement, Jean sans Peur vient, en février 1414, se montrer en armes à Saint-Denis, dans l’espérance d’un soulèvement des cabochiens, qui n’a pas lieu. Il ne réussit qu’à se faire déclarer rebelle par le roi, dont il a bravé la défense. Charles VI, à la tête d’une puissante armée, se met en devoir d’emporter les places qui tiennent pour le révolté, au point de ne pas vouloir s’ouvrir devant le suzerain. Si Charles VI se montre d’abord clément pour Compiègne, tous les chroniqueurs s’accordent pour dire que les horreurs, les infamies, les sacrilèges commis dans le sac de Soissons dépassent tout ce qu’auraient fait des Sarrasins29. On s’efforce de faire signer à Arras une paix équivoque, les Armagnacs excluant de l’amnistie cinq-cents cabochiens que le Bourguignon 25veut y être compris. Le résultat le plus certain c’étaient les maux innumérables commis par les armées dans les pays qu’elles traversaient30.

Une alliance très secrète, contre laquelle Jean sans Peur protestait, malgré la rumeur publique qui l’en accusait, l’unissait au roi d’Angleterre31. Henri V, après les premiers embarras d’un commencement de règne, avait hâte de faire valoir ses prétendus droits à la couronne de France. Éperdu, sur le portrait qui lui en a été fait, de Catherine de France, il demande avec sa main de nombreuses provinces qu’il possédera en toute souveraineté. Sa demande est rejetée avec le dédain qu’elle méritait. Il débarque en France le 14 août 1415, à Harfleur, qu’il emporte après six semaines de siège.

La prise du premier port de la Normandie produit avec la consternation un magnifique élan de patriotisme. Toute la noblesse accourt. Jean sans Peur se contente de semblants, et ordonne de tenir loin de la bataille son fils qui en pleura. Les autres membres de sa famille devaient noblement faire leur devoir. Les bourgeois de Paris offrent six-mille hommes bien armés :

— Qu’avons-nous besoin de ces gens de boutique ! répondent les nobles, puisque nous sommes trois fois plus nombreux que les Anglais.

Mépris trop superbe, que je ne puis m’empêcher de blâmer, dit le Religieux de Saint-Denis. Le royaume était plus florissant, ajoute-t-il, quand on avait plus d’égards à la valeur qu’à la naissance. Nos chevaliers s’étaient déjà mal trouvés d’un semblable orgueil à Courtrai, à Poitiers, à Nicopolis32.

Le roi d’Angleterre avait formé le projet d’aller prendre ses quartiers d’hiver à Calais en traversant toute la Normandie. C’était folie. En dépit de ses déprédations dans tous les lieux qu’il traversait, les vivres et les vêtements faisaient défaut à ses troupes. Arrivé en face de la Somme, dont les passages étaient gardés, les ponts coupés, il crut sa position si désespérée qu’il offrit de rendre Harfleur et de payer un dédommagement pour les ravages causés. L’offre est rejetée. Un pont non détruit près de Béthencourt lui permet de franchir la rivière. Il se trouve en face de l’armée française qui lui offre la bataille. Dans son armée, l’on passe la nuit à prier, à se confesser, à communier, tandis que ce ne sont que cris de réjouissance dans l’armée française, qui, comptant sur le nombre, regarde la victoire comme certaine.

Le lendemain, dit Juvénal des Ursins33, ce fut la besongne la plus honteuse qui oncques advint au royaulme de France.

Avec le nom d’Azincourt l’histoire inscrivait la plus 26désastreuse de nos journées militaires, jusqu’à celles que devait y ajouter la France des droits de l’homme, plus pécheresse encore que la France du XVe siècle, restée croyante au milieu de ses désordres.

De huit à dix-mille chevaliers restèrent sur le champ de bataille ; parmi eux sept princes de sang royal, entre autres deux frères de Jean sans Peur, trois membres de la famille de Bar ; deux-mille chevaliers furent faits prisonniers. De ce nombre, Charles d’Orléans, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, Arthur de Richemont, princes de sang royal ; le connétable de Boucicaut, contre l’avis duquel la bataille avait été engagée.

Le désastre fut infligé le 23 octobre 1415, jour de la fête des saints patrons de Soissons, saint Crépin et saint Crépinien, dont les reliques avaient été outragées l’année précédente dans l’épouvantable saccagement déjà rappelé.

Le vainqueur disait à ses prisonniers de ne pas s’émerveiller s’il avait la victoire ; il ne s’en attribuait aucune gloire.

C’était œuvre de Dieu, que leurs péchés leur rendaient contraire ; car il n’était ni mal, ni péché auxquels ils ne fussent abandonnés. Ils ne tenaient ni foi ni loyauté à créature du monde, ni en mariage ni autrement ; ils commettaient sacrilèges en dérobant et en volant les églises ; ils prenaient à force toute sorte de gens, femmes de religion et autres. Ils dérobaient tout le peuple et le détruisaient sans raison ; et pour ce il ne pouvait leur bien venir34.

Aux hérauts d’armes français et anglais chargés de compter les morts, Lancastre disait encore :

— Nous n’avons pas fait cette occision ; elle a été faite, comme nous croyons, par le Dieu tout-puissant à cause des péchés des Français35.

Au milieu de la consternation répandue par la fatale nouvelle, l’on se demandait comment Dieu, qui autrefois avait tant aimé la France, avait permis pareil désastre. Les doctes répondaient :

C’était à nos anciens Français d’espérer secours du ciel parce qu’ils étaient gens de bien, vrais catholiques et craignant Dieu ; c’était à leurs descendants d’appréhender les rigueurs des jugements de Dieu, en débauchés et scélérats qu’ils sont, en impies qui méprisent la religion et s’abandonnent aux plaisirs honteux et aux sales voluptés.

Le chroniqueur, le moine de Saint-Denis, justifie la parole des sages par le tableau des désordres qui régnaient dans toutes les conditions36.

Tant de malheurs n’eurent pas pour effet de faire cesser le cri : Armagnac et Bourguignon, Jean sans Peur s’obstine à demander à entrer dans Paris, pour le service du roi et du royaume, dit-il. Le comte d’Armagnac, devenu connétable, appesantit sa rude main sur tout ce qui est Bourguignon. 27Le duc de Bourgogne voit mourir à peu de distance deux dauphins, l’un son gendre, l’autre son neveu par sa femme, sur lesquels il comptait. Le troisième, au contraire, le comte de Ponthieu, le futur Charles VII, est tout acquis à la maison d’Anjou, détestée par Jean sans Peur à l’égal de la maison d’Orléans, depuis qu’on lui a renvoyé sa fille, fiancée à l’aîné de la famille.

Dans une entrevue à Calais avec l’empereur Sigismond et le roi d’Angleterre, il a resserré son alliance avec les ennemis de la France, s’est engagé à laisser l’Anglais conquérir la Normandie, a fait hommage à l’Empereur pour la Franche-Comté, et a comploté le partage de la France, à condition d’y avoir sa part. Tous ces engagements sont très secrets ; mais, malgré les protestations du félon, le bruit public s’obstine à l’accuser, et justement37.

En attendant il laisse ses gens dévaster tout le pays sur les deux rives de la Somme jusqu’à la mer, même les terres qui lui appartiennent. Laboureurs, marchands, et surtout gens d’Église et de religion, rien n’est épargné. Charles VI proscrit nommément plus de quatre-vingts de ces seigneurs brigands. Proscription inutile ; les officiers du roi n’osaient exécuter leurs offices38.

Par lettre du 17 avril 1417, Jean sans Peur somme toutes les villes de France d’avoir à se ranger de son côté, sous peine d’y être contraintes par le fer et le feu ; il défend de payer tailles et gabelles ; entre en campagne, destitue les officiers royaux, ravage les environs de Paris, se jette sur la Beauce, et, par un habile coup de main, se donne un auxiliaire qui semble mettre le bon droit de son côté. La reine Isabeau avait été reléguée à Tours à cause de ses débordements : il la fait enlever (2 novembre 1417) ; tous deux constituent un nouveau gouvernement, un nouveau parlement fixé à Troyes.

Tandis que deux pouvoirs ennemis, d’un côté l’époux, de l’autre l’épouse, d’un côté le fils, de l’autre la mère, somment les villes et les provinces d’avoir à leur obéir, l’Anglais avait le champ ouvert pour ses conquêtes. Dès 1418, il était maître de la Basse-Normandie, le Mont-Saint-Michel excepté. Les villes avaient beau résister, comme Cherbourg qui soutint un siège de six mois ; aucun secours ne leur arrive du reste de la France. Le Bourguignon est lié par son traité secret ; les Armagnacs, pour se maintenir, ne savent que redoubler leurs exactions, qu’ils étendent autour de la capitale. Ils reviennent de leurs sorties,

troussés de biens, dit pittoresquement le Faux Bourgeois, comme un hérisson de pommes, 28[après avoir enlevé] tout ce qu’ils pouvaient happer, jusqu’aux missels et bréviaires des églises et des couvents39. [Et encore] : Quelques-uns de ceux qui avaient été prisonniers aux trois partis affirmaient avec serment que plus amoureux leur avaient été les Anglais que les Bourguignons, et [les Bourguignons] plus amoureux que ceux de Paris, soit de pitance, soit de peine de corps, soit de prison ; ce qui leur paraissait moult ébahissante chose, et à tout chrétien doit être40.

Martin V à peine élu, alors même que le gouvernement français, sous l’influence de d’Armagnac, hésitait à le reconnaître, envoie ses légats travailler à mettre fin à ces atrocités. Un traité débattu au monastère de la Tombe, entre Montereau et Bray, allait réconcilier Armagnacs et Bourguignons. Le connétable était le seul à y contredire ; les légats cherchaient à vaincre ses résistances, lorsqu’une révolution soudaine rouvrit une série de calamités pires que celles dont on a vu l’esquisse41.

Le 29 mai 1418, la nuit, une porte de Paris est clandestinement ouverte aux Bourguignons qui se répandent dans la ville aux cris de : Vive le roi ! Vive le duc de Bourgogne ! Le dévouement de Tanguy-du-Châtel et de Robert-le-Maçon fait, avec le dauphin, évader le chef du parti armagnac ; mais le roi et la capitale restent au pouvoir des Bourguignons. Ils signalent leur arrivée au pouvoir par un massacre qui fait écrire au Faux Bourgeois :

N’eussiez trouvé rue de nom, où il n’y eût occision… et étoient en tas comme porcs au milieu de la boue, que moult grande pitié étoit42.

Le connétable d’Armagnac, découvert dans la demeure où il se cache, est tailladé avec une particulière fureur. Ce n’était qu’une entrée en matière. Le 12 et le 13 juin, de soixante à cent-mille forcenés se lèvent, armés de tout ce qui leur est tombé sous la main ; ils se portent aux prisons ; de quatre heures du soir à dix heures du matin ils tuent indistinctement tous ceux qui y étaient renfermés, non seulement des Armagnacs, mais des détenus pour dettes, des criminels de droit commun, des Bourguignons, des geôliers. Le nombre des victimes est évalué de seize-cents à deux-mille ; de ce nombre les évêques de Saintes, de Senlis, de Constances, de Bayeux, d’Évreux. Les seigneurs bourguignons, l’Isle-Adam, Jean de Luxembourg, en armes sur leur chevaux, n’osaient dire que : Mes enfants, vous faites bien. Pour être délivré d’un ennemi, quel qu’il fût, il suffisait de dire : Voyez là un Armagnac ; il était mis à mort sans autre information43.

29Le 14 juillet Isabeau et Jean sans Peur entraient dans Paris sous une pluie de fleurs. Roi effectif, le Bourguignon voit, sans opposer de sérieuse résistance, les nouveaux massacres du 21 août. Il envoie cependant les cabochiens les plus ardents se faire tuer contre les Armagnacs, maîtres de Montlhéry, et il fait couper la tête au bourreau Capeluche, qui lui a touché la main. La peste vient en justicière de Dieu. Du 8 septembre au 8 décembre de cette même année 1418, le fléau emporta cent-mille Parisiens.

Jean sans Peur dispose de la signature du malheureux Charles VI. Il s’en sert pour distribuer les dignités et les charges de l’État à ses créatures. Cauchon n’est pas oublié ; et il aura mieux que la charge de maître des requêtes, donnée provisoirement au proscrit de 1413. Ce à quoi le meurtrier du duc d’Orléans tient surtout, c’est à laver Jean Petit des flétrissures posthumes qui sont tombées sur ses écrits. Sous l’inspiration de Jean Gerson, les ambassadeurs de la cour se sont donnés d’infinis mouvements pour faire ratifier à Constance la condamnation prononcée à Paris. Combattus par les envoyés et l’or du Bourguignon, ils n’ont pas abouti ; mais leurs harangues restent. Une ordonnance royale flétrit dédaigneusement tout en qu’ils ont fait à ce sujet, comme ambassadeurs du roi44. L’Université doit radier de ses registres tous les actes contre l’avocat du tyrannicide. Une solennelle amende honorable lui est ménagée. Une procession de toutes les paroisses de Paris est indiquée à Notre-Dame ; les grands personnages de la cour y assistent ; l’évêque, fort à propos malade à Saint-Maur, a délégué ses pleins pouvoirs à son grand vicaire ; celui-ci, au nom du prélat rétracte la condamnation prononcée contre les écrits du téméraire docteur, et dans un discours dont Jean sans Peur se félicite, un Franciscain prêche sur le lieu même où les écrits ont été brûlés, en réparation de la flétrissure45.

Pendant que Jean sans Peur recevait ces ovations, le monarque anglais allait mettre le siège devant la capitale de la Normandie. Il faut recommander à ceux qui nient le patriotisme du moyen âge de lire le récit de ce siège de Rouen, commencé en juillet et qui ne finit qu’en janvier 1419. Les assiégés ne se rendirent qu’après avoir perdu cinquante-mille des leurs ; peu de nobles acceptèrent la domination étrangère ; Guy Le Bouteiller, pour avoir fait serment au nouveau maître,

fut moult blâmé et reproché de plusieurs François46.

L’élan pour venir en aide à la cité assiégée ne fit pas non plus défaut. Les nobles accoururent au rendez-vous, autour de Beauvais ; un nouvel impôt fut prélevé ; Jean sans Peur, lié par son 30traité avec l’envahisseur amusa les Rouennais par de belles paroles, finit par leur dire de traiter au mieux qu’ils pourraient, et il licencia les hommes d’armes accourus à son appel,

par laquelle départie moult de gens furent émerveillés47.

Il y avait bien de quoi. Un nouvel impôt, le Beauvaisis dévasté, c’était tout ce qu’il avait fait pour secourir la capitale de la Normandie, dont la prise complétait la conquête de la province entière.

Les légats du Pape, échappés aux massacres de Paris, s’étaient rendus auprès du Lancastre pour amener la paix. L’Anglais répondit que :

Le benoît Dieu l’avait inspiré, et lui avait donné la volonté de venir en ce royaume pour en châtier les sujets… que toutes les causes pour lesquelles un royaume se devait transférer en d’autres mains y régnaient et s’y faisaient, et que c’était le bon plaisir de Dieu qu’en sa personne la translation se fist48.

Aussi rejette-t-il toutes les avances faites soit par le dauphin, soit surtout par Isabeau et Jean sans Peur. Il lui faut, avec la main de de Catherine, la couronne de France, après la mort de Charles VI.

Le dauphin et Jean sans Peur ont des conférences à Pouilly-le-Fort, près de Melun : un traité de paix est conclu le 11 juillet 1419. Les deux cousins s’embrassent ; on s’entendra dans des conférences ultérieures sur les moyens de repousser l’envahisseur. Le Bourguignon veut que ces conférences aient lieu à Troyes, où se trouvent le roi et la reine ; le dauphin, qui craint d’y être fait prisonnier, refuse ; après de longs pourparlers, il est arrêté qu’elles se tiendront sur le pont de Montereau-Fault-Yonne. On a minutieusement réglé les conditions de l’entrevue pour la sécurité des deux interlocuteurs. L’assassin du duc d’Orléans, l’allié de l’étranger, y trouva la mort le 10 septembre 1419. Était-ce un guet-apens ? Le dauphin en était-il instruit ? Le parti bourguignon fut unanime pour le dire. Était-ce la suite d’une querelle survenue sur les lieux ? la suite d’une tentative du Bourguignon pour se saisir du dauphin ? Il en est qui regardent cette explication comme probable49. Nous entendrons Jeanne dire que ce fut un grand malheur pour la France. Un Chartreux montrant à François Ier, de passage à Dijon, l’entaille encore visible faite sur le crâne du Sans Peur lui aurait dit :

— C’est par cette fissure que l’Anglais est entré en France.

Il y était déjà, mais il devait pénétrer bien plus avant. Le dauphin avait dix-sept ans ; la Pucelle était dans sa huitième année, lors du drame de Montereau.

31III.
Exaspération des Parisiens ; ils s’engagent à venger la mort de leur idole. — Lettre de l’Université. — Appel au Lancastre. — Traité de Troyes. — Entrée triomphale du vainqueur d’Azincourt à Paris. — Proscription du dauphin. — Mesures du Lancastre pour assurer la domination. — Attitude du dauphin et du parti national. — Victoire de Baugé. — Siège et prise de Meaux. — Mort de Henri V. — Henri VI proclamé roi de France. — Le régent Bedford. — Moyens pour conserver et accroître la conquête. — Défaites de Gravant, de Verneuil.

La nouvelle du meurtre de Montereau porte au comble l’exaspération du parti Bourguignon. Les Parisiens, le parlement, l’Université, les corps d’état, dès le 12 septembre, font serment, entre les mains du comte de Saint-Pol, de venger la mort de leur idole ; tandis que celui-ci s’engage à ne pas les abandonner. Dans une lettre à sa tante, sans s’arrêter à d’inutiles condoléances, il engage la veuve de Jean sans Peur à tirer vengeance au plus tôt des traîtres homicides, et il lui envoie un extrait des registres du parlement50. La lettre suivante jusqu’ici inédite, croyons-nous, établira, de plus en plus, l’alliance étroite de l’Université avec le Sans Peur, en même temps qu’elle explique par avance la rage de la corporation contre la libératrice.

Lettre du comte de Saint-Pol à la veuve de Jean sans Peur

Original en latin : Pièce justificative B.

Très haute et très excellente Dame, nous avons reçu vos très affligées et douloureuses lettres écrites le septième jour d’octobre, et quelques autres contenant le très horrible et détestable meurtre perpétré et commis en la personne de feu très haut et très puissant prince le duc de Bourgogne, comte de Flandre, d’Artois et de Bourgogne (la Franche-Comté), votre très cher et très aimé seigneur et époux et notre singulier défenseur et protecteur (à qui Dieu, par sa sainte grâce, fasse douce merci à l’âme). Nous en sommes tant (si) dolents et maris que plus ne pouvons l’être ; plus grande tristesse ne nous pouvait venir en ce monde que de perdre par si fausse et mauvaise trahison le prince de ce siècle qui, après le roi notre souverain seigneur, tout le temps de sa vie, nous a plus chéris et aimés ; qui s’est toujours efforcé de nous garder, de nous secourir et maintenir en nos libertés et franchises, en qui principalement nous avions ferme espérance pour la paix, la défense et la conservation de ce royaume. C’est pourquoi nous devons ressentir grande douleur et déplaisir ; et non pas nous seulement, mais quiconque aime le bien et l’honneur du roi et de sa seigneurie.

Mais, très noble et puissante Dame, ce n’est pas le temps des plaintes, des douleurs ni des larmes ; il faut faire effort, travailler et peiner pour la réparation de ce très énorme et cruel meurtre ; tout prud’homme (tout homme de bien) doit s’y employer de tout son cœur et de toute sa puissance, et résister à la mauvaise et damnable entreprise des cruels et damnables meurtriers.

Pour ce qui est de nous, très excellente Dame, nous sommes en 32ferme propos et volonté de poursuivre la réparation dudit meurtre, de nous y employer et d’y travailler de toutes les manières que faire le pourrons selon notre état et profession, soit par nos prédications, soit par lettres envoyées à Notre Saint-Père le pape, au saint collège des cardinaux, aux rois, aux ducs, aux princes, aux Universités ou communautés ; pour être plus bref, par toutes les manières que l’on pourra concevoir et croire être profitables au bien et à l’honneur du roi, de son royaume, de vous et de la cause. Telle a été notre résolution, formée d’un commun accord et consentement, sans qu’aucun de nous y contredise. Nous en ferons tant, au plaisir de notre seigneur, que le roi, vous, votre fils, vos parents et amis et tous les sages en seront bien contents.

Très haute et puissante Dame, nous nous recommandons à vous aussi humblement que faire le pouvons, et nous vous supplions très humblement que vous nous ayez toujours pour recommandés, et qu’auprès de vous et de votre très cher et très aimé fils nous trouvions telle grâce et amour que nous l’avons trouvée auprès de notre très cher et très aimé seigneur votredit seigneur et père. Mandez-nous, commandez-nous tous vos bons plaisirs ; nous les accomplirons de tout notre pouvoir, à la volonté du roi, de vous et de tous ceux qui vous veulent du bien.

Que le Saint-Esprit vous donne bonne vie et longue, et l’accomplissement de tous vos désirs.

Écrit à Paris, en notre congrégation générale solennellement célébrée à Saint-Mathurin, le XVIe jour d’octobre.

Vos humbles et bienveillants les recteur, docteurs et maîtres de l’Université de Paris51.

Le Lancastre se vit appelé à l’envi à ce qui faisait l’objet de son ambition. Dès le 20 septembre Isabeau le pressait de venger le meurtre de Montereau, comme si elle n’était pas la mère de celui qu’autour d’elle tous accusaient d’en être l’auteur52.

On s’explique mieux que, sourd à la voix du Dominicain Pierre Floure, qui en plein service funèbre l’avait détourné d’avoir recours aux armes53, le fils et l’héritier de Jean sans Peur, le duc Philippe, fit, dès le mois de septembre, avec le conquérant de la Normandie, un traité d’amitié par lequel étaient déjà stipulés les articles du traité de Troyes, avec quelques clauses particulières destinées à rester secrètes54.

Troyes, depuis l’enlèvement d’Isabeau, était devenu comme la capitale 33effective du parti bourguignon. C’est là qu’autour de la reine dénaturée, du malheureux roi, se réunirent les ambassadeurs du duc de Bourgogne, du roi d’Angleterre, les délégués de l’Université de Paris, pour rédiger l’acte dont la teneur mettait fin au royaume de France. Les termes en furent discutés et ratifiés à Paris dans une assemblée composée des représentants des diverses classes de la population, le 29 avril 1420. Le 20 mai, Henri de Lancastre arrivait à Troyes pour assister à la publication. Elle avait lieu dès le lendemain. Juvénal des Ursins dit fort bien qu’il ne faut pas en transcrire les conditions ;

[pour] l’iniquité et mauvaiseté d’icelles ; et toutes gens d’entendement doivent le tout réputer de nulle valeur55.

C’est le pauvre roi dément qui parle et est censé avoir dicté le protocole parricide. Henri obtient la main si désirée de Catherine de France ; il sera appelé :

le très cher fils Henri, roi d’Angleterre, héritier de France,

et en latin percarissimus filius. Le traité répète l’appellation avec une affectation marquée. Dès ce moment il prend en mains le gouvernement du royaume de France sous le titre de régent, en attendant celui de roi à la mort de son beau-père.

Les deux couronnes de France et d’Angleterre à toujours demeureront ensemble et seront en une même personne… Les deux royaumes seront gouvernés non divisément sous divers rois… mais sous une même personne qui sera roi et seigneur souverain de l’un et de l’autre royaume.

Quant au dauphin, voici comment il en est parlé :

Considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés audit royaume de France par Charles, soi-disant dauphin viennois, il est accordé que nous (Charles VI), notredit fils le roi d’Angleterre, et aussi notre très cher fils le duc de Bourgogne, ne traiteront aucunement de paix ni de concorde avec ledit Charles, ni ne feront traité, sinon du conseil et consentement de chacun de nous trois, et des trois États des deux royaumes dessus dits.

Il était difficile de le renier plus ignominieusement ; il est traité comme un bâtard, dit avec raison le chroniqueur Chastelain.

Par une ordonnance datée du même jour, le roi nominal, Charles VI, ordonnait à tous ses sujets de jurer l’observation du traité de Troyes56.

Quelques seigneurs bourguignons, tout en restant fidèles au duc, s’honorèrent en refusant un serment qui leur faisait reconnaître l’étranger pour suzerain. À l’encontre de plusieurs historiens modernes, il faut dire que ce n’est pas à Troyes que le traité excita l’horreur, ainsi qu’ils l’affirment. Loin de là ; la ville se trouvait fière d’être depuis décembre 1417 comme une seconde capitale. Le soir même du 21 mai, quinze-cents bourgeois juraient le traité à Saint-Pierre, l’église cathédrale. Le mariage de Henri avec Catherine était célébré avec la plus magnifique 34pompe dans l’église Saint-Jean, le 2 juin ; et, pour en conserver le souvenir, le milieu de la tour de l’église était ceint d’une couronne en pierre fleurdelisée57. C’est parce que Troyes, plus que Dijon, était acquis au parti anglais que, dans la suite, un autre mariage, destiné à resserrer l’alliance franco-bourguignonne, se célébra à Troyes, au lieu de se célébrer à Dijon, ainsi que cela aurait dû avoir naturellement lieu.

Sur l’invitation du nouveau marié, les tournois préparés pour les noces sont, dès le lendemain du mariage, remplacés par des actes de vaillance destinés à faire accepter le traité aux villes les plus rapprochées. Sens, Montereau n’opposent qu’une légère résistance, mais Melun, défendu par Barbazan, soutient durant quatre mois un siège épique comme celui de Rouen.

Le 1er décembre 1420, les contractants de Troyes, Charles VI, Isabeau, Henri de Lancastre, et Philippe de Bourgogne, faisaient leur entrée à Paris. Il y régnait une telle famine que l’on achetait quarante deniers ce qui précédemment ne se vendait que quatre, et que l’on entendait de nuit et de jour dans les pauvres ménages le cri : Je meurs de faim58. Cela n’empêcha pas que pour fêter l’arrivée de ces Majestés,

l’on ne fit liesse plus que la langue ne pourrait raconter59. Oncques princes ne furent reçus à plus grande joie. Bien de ce qu’ils faisaient pour complaire auxdits seigneurs ne leur coûtait60.

Le gouvernement de Paris est confié à des Anglais, ou à des Bourguignons d’une fidélité assurée. Le souvenir du meurtre de Montereau, tel qu’on l’expose dans le parti triomphant, est ravivé par des mises en scène, après lesquelles Charles VI promet par son chancelier d’en faire bonne justice. Le dauphin est cité à la table de marbre du parlement, le banc des accusés de l’époque ; il est proscrit ; et les députés qui ont répondu à la convocation des états généraux votent des subsides pour le poursuivre et abattre le parti national dont il est le chef.

Cependant ni le prince, malgré sa jeunesse, ni ses partisans, ni ceux qui veulent rester Français, ne s’abandonnent dans cette extrémité. Ils ramènent à leur cause des provinces, momentanément surprises, telles que le Languedoc dans la suite si fidèle ; ils défendent leurs forteresses, en surprennent d’autres. Alternatives de succès et de revers, la victoire de Baugé, le 22 mars 1421, ranime les espérances. L’Angleterre y perd une de ses meilleures épées, le frère du roi, Thomas, duc de Clarence.

À cette nouvelle, Henri de Lancastre, qui est venu triompher à Londres, 35repasse sur le continent. Meaux renouvelle les résistances de Cherbourg, de Rouen et de Melun. Les Anglais n’y pénètrent qu’après une résistance de six mois, lorsque vivres et munitions font défaut. Si, sous le titre de régent, Henri gouverne les pays qui ont adhéré au traité de Troyes, il ne portera pas le titre si fort convoité de roi de France. Il ne doit le prendre qu’à la mort de son beau-père. Or il le précède au tombeau ; il meurt le 31 août, à Vincennes, à l’âge de trente-quatre ans ; Charles VI, deux mois après, le 22 octobre.

En mourant, Henri de Lancastre laissait un enfant né le 5 décembre 1421. À la mort de son aïeul maternel, cet enfant de dix mois, est proclamé, sous le nom de Henri VI, roi de France, comme il l’est déjà d’Angleterre. Paris, et spécialement l’Université s’empressent d’envoyer à Londres déposer sur le berceau, avec les clefs de la ville, leurs hommages et leurs protestations de fidélité. Henri V mourant a désigné comme régent de France son frère Jean, duc de Bedford. Habile politique, homme de guerre, Bedford gardera et accroîtra en faveur de son pupille, jusqu’à l’arrivée de la Pucelle, les conquêtes déjà faites. En février 1423, il fait jurer aux habitants de Paris, jusques aux moines, aux chambrières, et aux porchers, de lui obéir en tout et pour tout, comme au régent de France, et de nuire de tout leur pouvoir à Charles, qui se dit roi de France. Le 14 avril il conclut à Amiens, avec le duc de Bretagne et son frère Richemont, un traité d’amitié par lequel ils font serment de défendre leurs mutuels intérêts. Ils cimenteront leur union par une double alliance qui fait de Bedford et de Richemont deux beaux-frères et les beaux-frères du duc de Bourgogne, car ils épousent deux de ses sœurs, deux filles de Jean sans Peur. Le régent célèbre ses noces à Troyes avec une magnificence qui rappelle les noces de son frère, le vainqueur d’Azincourt. Le 31 juillet 1423, il inflige au parti français la défaite de Cravant.

C’est en vain que Charles a pris le titre de roi à la mort de son père, et s’est vu rejoindre par quelques seigneurs, révoltés de devenir sujets anglais. Ni ces nouvelles adhésions, ni le succès de la Gravelle ne compensent les pertes qu’il fait, celle des forteresses qui lui sont ravies, telles que Le Crotoy, Vitry-en-Champagne et d’autres encore. L’année suivante, le 17 août 1424, c’est la défaite de Verneuil. Le désastre de cette journée a été rapproché de celui d’Azincourt. Dès lors, jusqu’à la délivrance d’Orléans, durant près de cinq ans, c’est la décomposition du parti national. Il faut en tracer le tableau, et faire connaître le prince au front duquel Jeanne devait remettre la couronne.

36Chapitre III
Charles VII.
Son impuissance. — Sa détresse. — Sa moralité et sa piété.

  • I.
  • Naissance de Charles VII.
  • Premières années.
  • Son adolescence auprès de sa future belle-mère, Yolande, reine de Sicile.
  • Il devient le dauphin et le chef du parti armagnac.
  • Régent.
  • Sa part dans le drame de Montereau.
  • Son état après la défaite de Verneuil.
  • II.
  • Impuissance du roi de Bourges Les princes du sang et la cause royale.
  • Les d’Orléans, les d’Alençon, les Bourbons, la maison d’Anjou ; les ducs de Bretagne, de Savoie.
  • Désir de rapprochement avec le duc de Bourgogne.
  • L’épée de connétable donnée à Richemont.
  • Sorte d’abdication imposée au roi.
  • Le favori Giac, son insolence : justice sommaire qu’en tire le connétable.
  • Il fait assassiner le successeur, Le Camus.
  • Impose La Trémoille.
  • Ce qu’était La Trémoille.
  • Il rend le connétable odieux au roi ; combien c’était facile.
  • Ligue pour abattre La Trémoille.
  • Dissipée.
  • Entière disgrâce de Richemont.
  • Pendant ce temps, Jeanne se présente à Baudricourt, et Salisbury amène une nouvelle armée en France.
  • Combien Charles est dénué de toute autorité.
  • III.
  • Détresse extrême du roi de Bourges Double source des revenus du roi, et comment ils sont dilapidés.
  • L’état du prince, d’abord besogneux, devient de la détresse personnelle.
  • IV.
  • Moralité et piété du roi de Bourges De la moralité du prince à l’arrivée de la Pucelle.
  • Il menait très sainte vie.
  • Des actes de sa piété durant sa jeunesse.
  • Nombreux témoignages rendus à sa vertu.
  • Ses pratiques de dévotion d’après le Religieux de Dumferling.
  • Sa prière secrète.
  • Témoignage que lui rend la Pucelle.
  • Supplications générales en France.
  • Amour de Charles pour ses peuples.
  • Dominé par la position et les événements.

I.
Charles VII
Naissance de Charles VII. — Premières années. — Son adolescence auprès de sa future belle-mère, Yolande, reine de Sicile. — Il devient le dauphin et le chef du parti armagnac. — Régent. — Sa part dans le drame de Montereau. — Son état après la défaite de Verneuil.

Charles VII naquit le 22 février 1403, neuf ans avant celle qui devait le faire roi. L’intelligence des secrets révélés à Chinon exige que, sans insister autrement, l’on rappelle l’état de Charles VI neuf mois avant le 22 février. Du 13 mai au commencement de juin 1402, il était atteint de son mal :

une manie furieuse, c’est-à-dire un délire général, sans séries prédominantes, mais au contraire rapides, confuses, incohérentes, exprimées avec agitation, avec des cris, avec des chants, des menaces, des 37mouvements désordonnés ou tumultueux, avec des dispositions à la colère, à la fureur61.

Le chemin du trône semblait fermé au nouveau-né par les deux frères qui l’avaient précédé dans la vie. Tous deux moururent de bonne heure, sans postérité quoique mariés ; le premier, Louis, duc de Guyenne, le 13 décembre 1415 ; le second, Jean, duc de Touraine, le 5 avril 1417.

Charles, qui en naissant avait reçu le titre de comte de Ponthieu, à défaut des soins d’une mère dissipée et dissolue, fut entouré d’une nourrice et d’une gouvernante dévouées, et grandit au milieu du luxe et des troubles qui agitèrent la cour de 1403 à 1413. Il était dans sa onzième année, lorsqu’une mère lui fut donnée dans la personne de celle, dont il fut décidé qu’il serait le gendre.

Un usage s’introduisait alors dans les familles princières, où il n’a que trop duré pour leur déchéance ; c’était celui des alliances matrimoniales à des degrés de consanguinité très rapprochés, de fiançailles dès l’âge le plus tendre. Les princesses au berceau étaient un enjeu dans la politique. Les fiancés grandissaient souvent dans la même famille, le plus souvent dans la famille du garçon, parfois, — ce fut le cas pour le comte de Ponthieu, — dans celle de la jeune fille.

En décembre 1413, Charles était donc fiancé à Marie d’Anjou, née le 14 octobre 1404, par suite plus jeune de vingt mois que son futur époux. Les deux enfants étaient parents rapprochés du côté paternel et maternel. Par le père de la fiancée, Louis II d’Anjou, ils étaient issus de germains, par la mère de la future reine, Yolande, plus souvent nommée la reine de Sicile, le fiancé se trouvait issu de germain avec sa belle-mère. Yolande était une princesse aragonaise, fille d’une mère appelée aussi Yolande ; cette dernière était née du duc de Bar et de Marie de France, une fille du roi Jean.

La future belle-mère du jeune Charles n’était pas seulement une des plus belles créatures qu’on pût voir, dit un contemporain, mais la plus vertueuse et sage princesse qui fût en la Chrétienté62. Le comte de Ponthieu passa sous sa direction aussitôt après les fiançailles ; dès le 5 février 1414, elle l’emmenait avec elle en Anjou, l’année suivante en Provence. Le royal adolescent ne revint à Paris qu’au mois de juin 1416 ; il devenait dauphin et duc de Touraine dans les premiers jours d’avril 1417, et, à la fin de cette même année, chef du parti armagnac, par la mort de son futur beau-père, Louis II d’Anjou, qui en avait la conduite. Chef du parti armagnac, bien rude fardeau pour un adolescent de quatorze ans ! 38Il avait à tenir tête à l’envahisseur, et au tout-puissant Jean sans Peur ; et ce qui, aux yeux des peuples, rendait son rôle plus anormal, à sa mère elle-même. Au titre de régente, qui lui a été conféré en 1403, mais a été révoqué depuis, le dauphin oppose celui de lieutenant général du royaume. Si, comme le dit son récent historien, il a déployé dans cette situation, activité, fermeté et sagesse, ce ne peut être que parce qu’il a eu le bon esprit de suivre la conduite que lui inspirent les conseillers qui l’entourent. Maître du roi après la révolution du 29 mai 1418, Jean sans Peur fait retirer au dauphin, qui lui a échappé, le titre de lieutenant général. Le dauphin répond en prenant celui de régent du royaume, et, dans la mesure où il le peut, il organise un gouvernement, transférant le parlement à Poitiers, essayant de traiter avec l’Anglais, se rabattant du côté du Bourguignon.

Juvénal des Ursins nous dit qu’il fut très déplaisant du drame de Montereau. Les lettres qu’il écrivit aussitôt au fils de la victime sembleraient le prouver. Dont on ne peut pas le justifier, c’est d’avoir trempé dans l’insigne trahison par laquelle le duc de Bretagne fut, durant quelque temps, privé de sa liberté, à la suite d’un enlèvement opéré sous le couvert de la plus vive amitié. Affreuse époque, où les signes de l’intimité dissimulent les plus noirs attentats, où des châtiments qui parfois pourraient être justes deviennent des assassinats par les formes qu’ils revêtent. Pendant que se préparait le traité de Troyes, le dauphin régent ramenait à une fidélité qui ne devait pas se démentir le Languedoc, un instant égaré à la suite d’Isabeau. En avril 1422, il s’unissait par le mariage à celle dont il était depuis longtemps le fiancé, à sa cousine Marie d’Anjou.

La défaite de Verneuil le réduit à l’impuissance et le met dans l’état ainsi décrit par Jacques Gelu, un contemporain bien en état de tout voir, ou de tout savoir.

La terreur s’était emparée de ses partisans, nobles et princes du sang. Plusieurs de ces princes faisaient hommage aux Anglais ; d’autres, sous divers prétextes, lui extorquaient une partie des domaines qui lui restaient ; on en voyait qui le spoliaient de ses revenus et de ses finances ; quelques-uns allaient semant dans le royaume entier des calomnies propres à le rendre odieux. Ces fléaux montèrent à un tel degré qu’il n’y avait presque plus personne qui fît cas de ses ordres. Princes et seigneurs, perdant toute espérance, se retiraient de son autorité et se déclaraient indépendants dans leurs domaines. Il était passé comme en maxime que du pays de France chacun pouvait prendre tout ce qu’il pouvait conquérir et garder.

Le roi était réduit à une telle détresse qu’il manquait du nécessaire, non seulement pour sa maison, mais aussi pour sa personne et pour celle de la reine. Rien n’autorisait à penser qu’un bras d’homme pût le 39remettre en possession de ses États : le nombre de ses ennemis et de ceux qui se retiraient de son obéissance croissait tous les jours, et ceux qui se disaient de son parti ne lui donnaient qu’une assistance toujours plus faible.

Le roi ne pouvait plus puiser de finances dans son propre trésor ; celles que lui fournissaient ses sujets restaient l’objet de déprédations sans fin ; abandonné, sans l’appareil convenable à sa dignité, il ne savait d’où le secours pourrait lui venir.

Le roi, dans ce dénuement de tout appui humain, dépouillé par la cupidité des siens, montrait très grande patience et très ferme espérance en Dieu. Nous avons appris qu’il avait spécialement compté sur les prières et les aumônes, allant dans sa générosité jusqu’à vendre ses joyaux et le reste de sa fortune d’autrefois63.

Les détails donnés par le récent et consciencieux historien de Charles VII prouvent que le tableau n’est pas exagéré.

II.
Impuissance du roi de Bourges
Les princes du sang et la cause royale. — Les d’Orléans, les d’Alençon, les Bourbons, la maison d’Anjou ; les ducs de Bretagne, de Savoie. — Désir de rapprochement avec le duc de Bourgogne. — L’épée de connétable donnée à Richemont. — Sorte d’abdication imposée au roi. — Le favori Giac, son insolence : justice sommaire qu’en tire le connétable. — Il fait assassiner le successeur, Le Camus. — Impose La Trémoille. — Ce qu’était La Trémoille. — Il rend le connétable odieux au roi ; combien c’était facile. — Ligue pour abattre La Trémoille. — Dissipée. — Entière disgrâce de Richemont. — Pendant ce temps, Jeanne se présente à Baudricourt, et Salisbury amène une nouvelle armée en France. — Combien Charles est dénué de toute autorité.

Tandis que les chefs du parti anglo-bourguignon, dans la force de l’âge, restent généralement unis, Charles, qui n’a guère que vingt ans, voit les princes du sang, qui devraient être son appui, captifs à Londres, ou d’une fidélité douteuse, ou poursuivant d’autres intérêts.

C’est pour la maison d’Orléans que la querelle s’est émue. On a vu que les deux princes qui en étaient les légitimes représentants étaient prisonniers à Londres. En mourant, Henri V avait recommandé de ne leur rendre la liberté à aucun prix, et il était fidèlement obéi. Leur frère naturel, le futur Dunois, tout en débutant brillamment, n’avait pas encore donné sa mesure64.

La branche d’Alençon était, après les princes d’Orléans et d’Anjou, la plus rapprochée du trône. Le chef était très glorieusement tombé à Azincourt, laissant un fils né le 2 mai 1409. Il fut pris à Verneuil, sortit de captivité en 1427, au prix d’une rançon ruineuse ; il devait être le prince préféré, de la Pucelle65.

Le chef de la tige bourbonnienne était aussi prisonnier à Londres depuis Azincourt, et devait y mourir en 1433. Son fils Charles, comte de Clermont, avait été Bourguignon jusqu’au drame de Montereau, après 40lequel il devint Armagnac. Cela ne l’empêchait pas d’épouser, en 1425, une fille du Sans Peur, Agnès de Bourgogne. Cupide, beau parleur, nous allons voir qu’il combattait Charles VII, lorsque la Pucelle abordait Baudricourt pour la première fois ; et quelque temps après il faisait perdre la bataille de Rouvray. Une branche cadette des Bourbons, celle des Bourbons-Vendôme, destinée à monter sur le trône avec Henri IV, était représentée par Louis, comte de Vendôme, et Jacques de La Marche. Louis fut pris à Azincourt, sortit de prison en 1424, par un miracle qu’une procession a rappelé chaque année à Vendôme jusqu’à la révolution. Il devait combattre à côté de la Pucelle. Il était alors en querelle avec son frère Jacques, un moment roi de Naples, jeté en prison par sa femme. Délivré, désabusé du monde, Jacques devait finir sous l’habit de Franciscain66.

La maison d’Anjou, la seconde famille de Charles VII, avons-nous déjà dit, était occupée de la poursuite de ses intérêts personnels. L’aîné des frères de la reine, Louis III, faisait valoir ses droits au royaume de Naples ; nous dirons bientôt que René, duc de Bar, gendre du duc de Lorraine, était amené à embrasser le parti anglo-bourguignon, auquel son beau-père était acquis.

Le duc de Bretagne, qui avait épousé une sœur de Charles VII, était la versatilité même. Il avait sur le cœur la captivité temporaire à laquelle le roi, son beau-frère, n’avait pas été si étranger qu’il le disait. On a vu comment il s’était lié à Amiens avec Bedford, par un pacte d’amitié. Il quitta en 1425, le parti anglo-bourguignon, quand son frère Richemont fut fait connétable, pour y revenir en 1427. Le duc de Savoie, Amédée VIII, qui a épousé une sœur de Jean sans Peur, se trouve l’oncle de Philippe de Bourgogne. Il incline vers son neveu, non toutefois sans se prêter à des projets de rapprochement entre les princes de la maison de France. Il est secondé par les dames qui s’interposent entre les frères et les maris ; car cette guerre est, au plus haut degré, une guerre entre proches parents, une guerre fratricide.

Isabeau, depuis le traité de Troyes, est reléguée dans une position humiliée, dont aucun Français ne la plaindra. La division qui règne entre les princes du sang s’est étendue aux familles seigneuriales, où les frères combattent souvent sous des drapeaux contraires.

La défaite de Verneuil avait accru chez les tenants de la cause française le désir d’une réconciliation entre le roi de Bourges et le duc de Bourgogne. À leur tête se trouvait Yolande, qui, absente de la cour depuis 1419, y était rentrée en 1423. Le duc de Bourgogne exigeait avant 41tout le renvoi de ceux qui avaient guidé Charles VII comme gouverneur général du royaume, comme régent, et le dirigeaient encore depuis qu’il avait pris le titre de roi. Ils lui étaient odieux comme coupables ou comme conseillers du meurtre de son père ; ils ne l’étaient pas moins au duc de Bretagne comme ayant machiné son enlèvement. S’ils étaient fidèles, la liste de leurs pensions, des pensions de leurs femmes et de leurs filles, est une preuve qu’ils n’étaient pas sans tirer profit de leur fidélité.

Yolande, dans le désir sans doute d’amener la réconciliation si désirée, jeta les yeux sur Arthur de Richemont qui, s’il était attaché au duc de Bourgogne, aimait peu les Anglais. Elle lui fit offrir l’épée de connétable que Richemont accepta, après s’être fait prier ; l’épée lui fut solennellement conférée dans la prairie de Chinon, le 7 mars 1425. C’était un maître que Charles VII s’était donné, et un maître terrible dans ses exigences.

Résumons aussi brièvement que possible ce qui se passa jusqu’à l’arrivée de la Pucelle dans cette cour d’un roi nominal, condamné à dévorer en silence tous les outrages. Dans des conférences qui se tenaient à Montluel, sous le patronage du duc de Savoie, on jeta les bases d’un nouveau gouvernement que Richemont imposait, à Saumur, le 7 octobre 1425. Les affaires devront être gouvernées par un conseil institué par le duc de Savoie et le duc de Bretagne ramené avec son frère au parti français. Les finances seront régies par deux administrateurs, nommés l’un par le roi, l’autre par le duc de Bretagne ; en cas de conflit, c’est le duc de Bretagne qui décide. Le roi modérera ses dépenses, de manière qu’il y ait de quoi suffire à la guerre. Les anciens conseillers devront quitter la cour ; le roi, qui venait de les louer publiquement, est obligé de les flétrir à quelque temps de distance par des documents publics ; aussi, comme l’observe justement le récent historien que nous ne faisons et ne ferons presque que résumer dans ce chapitre, c’était équivalemment une véritable abdication67.

Richemont a laissé auprès de Charles, comme premier chambellan, le sire de Giac, qui prend le plus grand ascendant sur un maître humilié et découragé. Élevé à la cour de Jean sans Peur, Giac était le parfait scélérat caractérisé par les faits suivants : son désir d’épouser une belle et riche veuve, se trouvant contrarié par la présence d’une première femme bien vivante, enceinte, il lui administre du poison, la fait monter en croupe derrière lui, fait sans débrider quinze lieues à la suite desquelles elle expire. L’évêque de Poitiers s’étant plaint au sein des États de la dilapidation des finances, Giac propose de lui répondre en le faisant jeter à la rivière. Ce fut plus que la menace pour un des meilleurs et plus respectables conseillers 42du roi, Robert Le Maçon. Le favori le fait enlever par le duc de Langeac, un de ses hommes, et jeter en prison. Le roi réclame en vain la mise en liberté du fidèle serviteur. Il n’est délivré que sur une rançon de mille écus d’or, que le roi de Bourges paya. On se battait jusqu’à la porte du cabinet royal. Giac portait la tête haute, même devant le connétable. Le connétable le fait enlever de nuit pendant qu’il dormait dans des appartements voisins de ceux du roi, le fait conduire à Dun-le-Roi, où, après un procès sommaire, il est noyé dans l’Auron (février 1427). Des outrages si sanglants firent d’abord pousser de grands cris au roi, mais il dut s’apaiser et se montrer content68.

Richemont mit moins de formes encore pour se défaire de Le Camus de Beaulieu, favori tout aussi insolent que Giac. Il chargea le maréchal de Boussac de l’exécuter à son tour. Le Camus fut assassiné pendant qu’il s’ébattait sur les rives du Clain, à Poitiers, à portée de vue de l’hôtel du maître, sur lequel il était tout-puissant. Un tel mépris de l’autorité souveraine fut profondément senti par Charles VII, qui, après avoir éclaté en plaintes, dut laisser le meurtre impuni et se résigner.

Cette fois Richemont voulut choisir le favori. Il donna Georges de La Trémoille, malgré le roi qui protestait en disant :

— Vous me le baillez, mais vous vous en repentirez, car je le connais mieux que vous !

La Trémoille ne fit pas trouver le roi menteur, ajoute le chroniqueur69. Il faut faire connaître ce mauvais génie de la France, qui devait entraver, et peut-être livrer la Pucelle.

Né en 1385, d’une famille qui avait donné à l’Église et à la France d’illustres défenseurs, Georges de La Trémoille avait dix-huit ans de plus que le prince sous le nom duquel il devait régner durant six ans. Il fut un des favoris de Jean sans Peur, occupa diverses charges à la cour, prit part aux fêtes qui s’y donnaient, tant que son protecteur fut au pouvoir. Lorsque ce dernier en fut chassé, Georges garda une attitude neutre et expectante ; cependant, à la suite du massacre des cabochiens en 1418, il fit arrêter et emprisonner Martin Gouges, évêque de Clermont, Armagnac notoire, fuyant les périls qui le menaçaient dans la capitale. Il ne le relâcha que lorsqu’il apprit que le dauphin venait en armes pour lui arracher la proie ; il promit au prince loyal service70. Il avait, par calcul, épousé la veuve d’un prince du sang, de dix ans plus âgée que lui, Jeanne, comtesse d’Auvergne. Il se hâta de s’emparer de ses villes et forteresses, relégua loin de lui la malheureuse femme, sans lui laisser même de quoi subsister honorablement, au point de la mettre dans la nécessité de recourir à ses 43proches : elle mourut en 1423, et la même année Charles VII dut envoyer le maréchal de La Fayette en Auvergne, contre les hommes d’armes de La Trémoille qui ravageaient le pays au cri de : Vive Bourgogne ! Les autres membres de la famille La Trémoille étaient pour la plupart Bourguignons. Un des frères de Georges était premier chambellan du duc, et si avant dans ses faveurs qu’il voulut se charger des frais de ses noces, rehaussées par la présence des sommités du parti anglo-bourguignon et de Bedford lui-même71. Georges La Trémoille vint à la cour avec Richemont. C’était naturellement un négociateur tout trouvé pour ménager une réconciliation avec le duc de Bourgogne. Il y fut employé ; mais sans succès. On croit vraisemblablement qu’il fut l’instigateur du coup qui frappa Giac, d’accord en cela avec la femme du favori qu’il épousa dans les cinq mois qui suivirent. Sûrement il présida au supplice72.

La Trémoille au pouvoir exploita contre Richemont les rancunes du jeune roi. Elles étaient nombreuses et profondes. Rien de ce que l’on s’était promis du Breton ne s’était réalisé. La réconciliation avec le duc de Bourgogne ne s’était pas faite ; bien plus, Arthur n’avait pas su retenir dans le parti français son frère le duc de Bretagne, Jean VI, qui, le 8 septembre 1427, avait de nouveau adhéré au traité de Troyes73. Le connétable n’avait pas été heureux dans les armes ; en mars 1426, il s’était fait battre à Saint-James-Beuvron ; et, préoccupé des intérêts de son frère, laissant inactive une armée péniblement levée, il avait, le 8 mai 1427, laissé prendre la forte place de Pontorson74. Loin que l’ordre fut rentré dans les finances, à sa suite était accourue une meute cupide qui s’était jetée sur les deniers royaux, comme sur une curée. Il faut ajouter l’exécution des deux favoris, faite d’une manière si outrageante pour l’autorité royale.

Avec semblable thème, La Trémoille pouvait facilement rendre Richemont intolérable au roi de Bourges. Les anciens serviteurs écartés par le connétable sont successivement rappelés. Richemont qui sent l’autorité lui échapper veut faire enlever le nouveau favori. Les sbires gagés relâchent la proie sur une solde plus forte qui leur est promise, mille écus d’or, puisés toujours dans le Trésor royal.

Le connétable a recours aux armes, fait alliance avec le comte de Clermont Charles de Bourbon, avec le comte de Pardiac et d’autres seigneurs, pour être maître à la cour. Les conjurés se sont emparés de Bourges où Richemont doit les rejoindre. Par sa diligence Charles VII le prévient, 44empêche la jonction, et traite avec les complices. Un pacte d’amitié, dont Richemont est exclu, intervient entre eux et La Trémoille. Le roi, non seulement interdit au connétable de paraître à la cour, il défend aux villes de le recevoir75, et la Pucelle elle-même ne pourra pas le faire rentrer en faveur. Depuis le 13 mai, depuis deux mois déjà, elle s’était annoncée à Baudricourt, puisque le pacte de Bourges est du 17 juillet 1428. Ce pacte stipulait une convocation des états, qui eut lieu en effet en octobre.

Pendant que l’on se déchirait ainsi dans le parti censé national, Salisbury débarquait en France. On verra bientôt que les dernières places de la Meuse étaient forcées ; qu’Antoine de Vergy passait en revue, à Saint-Urbain, le 17 juillet, les troupes destinées à emporter Vaucouleurs. Le beau-frère du roi, René, duc de Bar, se disposait à faire hommage à l’Anglais. Le fils même de celui qui avait donné son nom au parti, Jean IV d’Armagnac, gardait une fidélité douteuse, et s’intitulait comte par la grâce de Dieu76. Le comte de Foix, mis en avant par Richemont et comblé de dons, se donne des allures de souverain dans son gouvernement du Languedoc, battant monnaie à son nom, levant des impôts de sa seule autorité77. Le prince d’Orange, Bourguignon sans adhérer au traité de Troyes, cherche à se tailler un État indépendant, et après avoir été plusieurs fois repoussé du Languedoc, il se dispose à s’annexer le Dauphiné, d’où il sera repoussé aussi, le 11 juin 1430, à la sanglante journée d’Anthon.

Encore un fait pour montrer combien nulle était l’autorité du pauvre roi de Bourges, et peindre ce qui se passait dans son entourage, parmi les prétendus tenants de sa cause. En mars 1427, Martin Gouges, évêque de Clermont, alors chancelier du royaume, est enlevé une seconde fois, non plus par La Trémoille, mais par son premier diocésain, le comte de Clermont. C’est en vain que le roi et le parlement somment le prince du sang d’avoir à rendre le prisonnier à la liberté ; c’est en vain que Martin V menace le forban de l’excommunication ; en vain qu’il écrit à la duchesse sa mère, au roi, à son nonce, au maréchal de La Fayette, au président du conseil du Dauphiné, au président de Provence, l’évêque-chancelier ne voit finir sa captivité de six mois que sur une forte rançon78.

On voit si Jacques Gelu était fondé à écrire : Personne n’obéissait plus au roi. Il ne l’était pas moins à avancer que le roi était le premier volé, et qu’il le fut au point de manquer du nécessaire pour lui et les siens.

45III.
Détresse extrême du roi de Bourges
Double source des revenus du roi, et comment ils sont dilapidés. — L’état du prince, d’abord besogneux, devient de la détresse personnelle.

Les revenus du roi provenaient d’une double source, du domaine royal ou des pays qui relevaient immédiatement de la couronne, et des aides votées par les États des provinces, siégeant tantôt séparément, tantôt formant des assemblées composées des délégués de plusieurs provinces.

Cette époque d’immoralité et de violence est et devait être une époque de cupidité. Il fallait acheter des fidélités indécises, arroser d’une pluie d’or les fidélités déclarées. Charles était naturellement généreux et aimait à payer grandement tout service rendu. Son récent historien, la liste des pensions en main79, nous le peint, dès les premières années du règne, faisant preuve d’une prodigalité qui contrastait avec la pénurie du Trésor, d’une prodigalité qui l’entraînait souvent hors des bornes80.

La Trémoille fait des avances, mais avec intérêt du quart ou du tiers par trimestre. Ce Cornélius Herz, ce Reinach du XVe siècle, se fait donner des lettres de rémission pour ses méfaits. Sa confession embrasse tous faits et cas quelconques commis et perpétrés contre l’autorité royale, tels que avoir empêché de lever tailles et gabelles sur ses terres, ou en avoir levé de sa volonté et sans ordonnance et permission du roi ; prises de deniers et de marchandises passant devant son château de Sully, et enfin cas quelconque de prise, pour occasion quelconque, en quelque manière que ce soit, et à qui que cela puisse toucher. Pour accroître ses possessions, il savait en outre recourir aux procédés connus de tout temps et en tout pays par les vulgaires brigands81.

Ce ne sont pas seulement les revenus qui fondent comme neige à la cour du roi de Bourges ; on aliène, en dépit des parlements et des cours de justice, les sources d’où ils proviennent, des parties du domaine royal, des provinces telles que la Saintonge et la Touraine82.

De bonne heure, au milieu des fêtes et du luxe que l’on veut soutenir, les comptes accusent un état besogneux. On le reconnaît aux emprunts qui sont faits, aux gages donnés, à la longue liste des créanciers, parfois de bien bas étage. On voit de bonne heure les fournisseurs qui, ne pouvant être soldés, refusent de continuer à avancer à crédit. Le roi emprunte au chapitre de Bourges pour poissons d’étang plus de quatre-mille livres qui sont remboursées seulement en 1440. En février 1423, le roi a engagé 46son grand diamant, le Miroir, pour quatre-mille écus d’or ; ce qui lui a permis de s’habiller somptueusement et de donner trop largement ; en juillet 1424 la couronne ne possède que deux fleurons, les autres ont été donnés en nantissement. La nécessité devient telle que le petit-fils de Philippe-Auguste engage la ceinture d’or de son casque. Dans la longue liste des créanciers, on trouve des femmes et des valets de cuisine83.

Les États se lassent de voter des sommes qui sont dilapidées, et les aliénations ont diminué les ressources. — En 1425 et 1426, le roi révoque plusieurs de ces aliénations, se réserve pour un an tous les revenus de la couronne, supprime pour un an les gages de la plupart des officiers royaux84 ; mesures trop radicales, inapplicables, qui ne pouvaient servir qu’à épuiser le peu de crédit qui restait.

La détresse fut telle qu’elle se fit sentir au roi et à la famille royale. Non seulement Charles VII vend ses joyaux ; il fait remettre des manches à ses vieux pourpoints, et les habitants de Tours font à la reine des cadeaux en linge de fin lin, parce qu’ils ont appris que c’est ce dont elle avait le plus besoin85. Le roi essayant une paire de bottes neuves, l’artisan lui demande s’il peut payer. Sur la réponse négative, le cordonnier retire la botte déjà chaussée et renvoie le royal client avec ses vieilles chaussures. La femme du trésorier général, de Bouligny, dépose qu’il arriva un jour que le financier en ajoutant son numéraire à celui du Trésor se trouva avoir seulement quatre écus pour toute avance86.

Si le roi de Bourges ne fut pas assez économe, que faut-il penser de sa moralité surtout à l’arrivée de la Pucelle, et durant les années si humiliées qui précédèrent ?

IV.
Moralité et piété du roi de Bourges
De la moralité du prince à l’arrivée de la Pucelle. — Il menait très sainte vie. — Des actes de sa piété durant sa jeunesse. — Nombreux témoignages rendus à sa vertu. — Ses pratiques de dévotion d’après le Religieux de Dumferling. — Sa prière secrète. — Témoignage que lui rend la Pucelle. — Supplications générales en France. — Amour de Charles pour ses peuples. — Dominé par la position et les événements.

Le roi de la Pucelle fut-il le prince si scandaleusement dissolu des vingt dernières années du règne ? Celle qui est ce qu’il y a de plus pur dans notre histoire se sera-t-elle trouvée à la cour, en même temps que la femme trop fameuse, qui commence auprès de nos rois le catalogue des vivantes souillures qui devaient pourrir le trône et la nation ; et le roi de Bourges sera-t-il passé des entrevues avec la Sorel aux entretiens de la céleste envoyée ? Dieu aurait-il fait éclater des merveilles inouïes dans la suite des âges en faveur d’un prince adultère, alors que l’Église réunie à Trente 47ordonne que le chrétien coupable de semblable scandale, dûment averti et non amendé, soit banni du pays, théâtre de cet outrage aux mœurs chrétiennes ? La Pucelle qui, avec le ton d’un prophète, avait reproché au duc de Lorraine des désordres de cette nature ; celle qui devait avec tant de vigueur faire la guerre aux femmes de mauvaise vie ; serait-elle restée muette en présence de ce spectacle démoralisateur ? Des romanciers travestis en historiens n’ont pas craint de mettre en avant des assertions si profondément répugnantes et de s’y appesantir. Cet outrage à la Pucelle est aussi un outrage à la vérité historique. S’il n’est que trop vrai que Charles VII a fini comme Salomon, il reste prouvé que dans les années de son extrême misère, lors de l’apparition de la Pucelle, il était d’une ferveur exemplaire, et rien ne démontre que, jusque-là, il ait eu des écarts de conduite.

Son récent historien prouve longuement cette dernière assertion87. La Circé trop vantée qui la première le fit dévier est morte, d’après les chroniqueurs, dans la fleur de ses années, en 1450. Elle ne devait donc avoir que de sept à dix ans en 1428 ; elle était par suite inconnue de celui qu’elle devait ensorceler88. Un chroniqueur qui nous parle en termes fort crus du sérail de la vieillesse et de la manière sultanesque dont il se peuplait, Jacques Duclerc, rend un magnifique témoignage aux années de la vie qui ont précédé la réconciliation avec le duc de Bourgogne ; ce qui eut lieu au congrès d’Arras en 1435. Voici ses paroles, fort légèrement rajeunies :

Icelui roi Charles, avant qu’il eut paix avec ledit duc, menait moult sainte vie et disait ses heures canoniales ; mais depuis qu’il eut paix avec ledit duc, encore qu’il continuât au service de Dieu, s’accointa d’une jeune femme… Mais elle ne dura guère et mourut89.

L’expression du chroniqueur s’étend à toute la période qui a précédé la paix d’Arras ; elle ne porte pas seulement sur des pratiques religieuses que Charles VII semble n’avoir jamais abandonnées ; mais sur toute la conduite qui est donnée comme très sainte : menait moult sainte vie. D’après M. de Beaucourt, ce n’est guère que vers 1442 ou 1443 que le scandale se serait produit.

Toute la jeunesse est remplie de témoignages de foi et de piété. Énumérons-en quelques-uns d’après le docte chercheur. En octobre 1420, c’est une ordonnance contre les blasphémateurs, et la confirmation des privilèges accordés à divers sanctuaires, hospices et pieuses corporations90. Le dauphin sait que ses ennemis mettent la dernière main au traité qui doit le 48proscrire ; la teneur en a été discutée et arrêtée à Paris dans les derniers jours d’avril ; et le 14, le 15, le 16 mai, six jours avant qu’il soit signé, il est au plus national des sanctuaires de Notre-Dame, à Notre-Dame du Puy. S’il y vient pour remercier la Vierge de la prompte réduction du Languedoc, c’est aussi sans doute pour lui confier sa cause en ce moment si compromise. L’année précédente il y avait été précédé par sa belle-mère Yolande qui y avait annoncé la paix de Pouilly-le-Fort. Charles VII s’y fit recevoir chanoine en 1420, et assista en surplis et en aumusse aux premières vêpres de l’Ascension ; il communia le lendemain à la messe solennelle91.

Après la victoire de Baugé il envoie au sanctuaire l’étendard enlevé à l’ennemi ; après Verneuil, en 1424, il y revient avec la reine ; il y séjourne au château d’Espaly du 14 décembre au 10 janvier, et, malgré la saison si rigoureuse en cette contrée, presque chaque jour il fait une demi-lieue pour se rendre au sanctuaire privilégié entre tous92. Aussi sera-ce durant le jubilé du Puy, en 1429, que la libératrice recevra à Poitiers ses lettres de créance, pendant que sa mère et quelques-uns de ses guides, probablement à sa demande, sont venus recommander la grande œuvre à Notre-Dame de France. Deux jours avant la victoire de Baugé, remportée le samedi saint de l’année 1421, Charles, alors à Poitiers, a lavé les pieds à douze pauvres ; à la nouvelle de la victoire, il se rend à la cathédrale et y fait célébrer une messe solennelle d’action de grâces93. Il refuse de faire le siège de Chartres par révérence pour Dieu et sa sainte Mère94. Il se fait représenter au Saint-Sépulcre par un pèlerin, un religieux de saint François chargé d’y déposer cinquante livres de sa part95. Grande est sa dévotion pour saint Michel ; il a fait peindre l’Archange sur ses étendards96. En janvier 1421, lorsqu’il est proscrit par le parlement de Paris il députe un pèlerin au Mont-Saint-Michel97 ; l’année suivante, providentiellement préservé dans une chute à La Rochelle, il envoie au Mont-Saint-Michel une pierre de l’édifice où il a failli périr, et fonde une messe à perpétuité à célébrer le 11 octobre, jour de l’accident98.

C’est l’époque où le parlement et l’Université jettent les bases de l’hérésie gallicane. Charles, il est vrai, hésite un moment à s’opposer aux prétentions effrénées de ces deux corporations ; mais, en février 1425, il fait droit aux remontrances de Martin V, malgré la tenace opposition des 49magistrats. Si, dans la suite, il commet la faute d’adopter la funeste Pragmatique de Bourges, on peut dire qu’il fut toujours plus catholique que l’Université, et que plusieurs prélats formés à son école. Ses efforts pour éteindre le schisme du pseudo-Félix V lui méritèrent les plus magnifiques éloges de la part de Nicolas V, et ces efforts allaient à l’encontre de l’Université.

On a lu en quels termes Jacques Gelu parlait de sa piété, généreuse même au milieu de l’extrême détresse. Les conseils qu’il lui donne à propos de Jeanne d’Arc ne pouvaient être adressés qu’à un prince profondément religieux99. Dans une lettre à la reine de Sicile, le même prélat vante son bon sens, sa discrétion au-dessus de la portée de son âge.

À ne point mentir, (dit-il), il est très richement et abondamment partagé de ces dons de la nature et du Ciel100.

Le saint évêque de Périgueux, Élie de Bourdeilles, dans son Traité pour la réhabilitation de Jeanne, tire des saintes dispositions du roi à cette époque un argument en faveur du bon esprit de la libératrice.

À l’arrivée de la Pucelle, (dit-il), dans les immenses tribulations auxquelles il était en proie, le roi ne voulait péché d’aucune sorte ; il ne voulait en rien user de mauvais artifices, il avait particulièrement horreur de s’aider du secours des démons101.

Or à la même époque, rien de plus fréquent que les pratiques de la magie, de la divination, et les pactes avec les esprits infernaux. L’argument de Bourdeilles est développé par Berruyer, le docte évêque du Mans102, par Bréhal, le Grand-Inquisiteur de la foi103.

Le Religieux de Dumferling, en Écosse, qui non seulement avait habité la France ; mais encore avait suivi le roi dans ses expéditions, nous le peint

dénué de toute espérance de secours, sans aide d’aucune sorte, sans conseil, discrédité, n’ayant ni argent, ni homme d’armes, le chagrin au cœur, seul, dans l’angoisse, préférant la mort à la vie.

Dans cet état, avec une voix pleine de larmes, il disait :

J’ai levé mes yeux vers vous, qui habitez dans les cieux ; j’ai regardé du côté des montagnes d’où peut me venir le secours ; j’ai crié vers le Seigneur dans le feu de la tribulation.

Il ajoute sur ses pratiques de piété les détails suivants :

Il avait un pieux confesseur, l’évêque de Castres ; il lui faisait chaque jour l’aveu de ses fautes ; et aux jours de fête recevait le corps du Christ ; il entendait chaque jour dévotement trois messes, genoux en terre ; il ne laissait pas de dire 50les matines de l’office canonial avec les commémoraisons des âmes et d’autres oraisons ; jamais il ne manquait, même un jour, à semblables pratiques104.

Rien de plus pieux que la prière qu’il adressait secrètement à Dieu, et dont Jeanne, en preuve de sa mission, lui révéla l’objet connu de Dieu seul. Elle est profondément touchante105. Jeanne y faisait allusion lorsque, à Rouen, les tortionnaires lui demandant ce qu’elle avait dit au roi, elle répondit :

Je lui remémorais la grande patience dont il avait usé dans ses grandes tribulations106.

Un tel malheur, tant de foi et de piété dans un jeune prince de vingt-six ans, désavoué par les siens, abandonné de tous, expliquent très bien le respect plein de tendresse et de dévouement que la céleste envoyée lui conserva toujours. Lorsque, au cimetière Saint-Ouen, elle, qui avait gardé le silence sur ses inculpations personnelles, interrompit le faux prêcheur accusant Charles VII d’hérésie et de pacte avec les démons ; lorsqu’elle lui adressa ces paroles :

— Par ma foi, sire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer sur peine de ma vie que c’est le plus noble chrétien des chrétiens et qui mieux aime la foi et l’Église, et n’est pas tel que vous dites107.

Non seulement elle parlait selon sa conscience, elle portait un jugement justifié par les témoignages que l’on vient de lire.

Ce souvenir de la piété de Charles VII dans sa suprême détresse est consigné dans bien d’autres chroniques. Il n’a pas été effacé par les désordres postérieurs de sa vie. Au milieu du XVIe siècle, un chroniqueur, heureusement cité par M. de Beaucourt, s’en fait ainsi l’écho :

Il ne faut pas s’ébahir si Dieu eut pitié de ce pauvre roi affligé, auquel la grande vexation et tribulation avait tellement emporté l’esprit en Dieu, que se trouvant en cette détresse, on le voyait la nuit se lever de son lit en chemise, et se mettre à genoux, priant Dieu les larmes aux yeux, reconnaissant que le secours et aide ne lui pouvait venir que du Dieu fort et du Seigneur des armées, qui exalte les humbles et humilie les superbes108.

Il était impossible que de si saintes dispositions n’amenassent pas le secours, alors surtout que les supplications de l’infortuné prince montaient vers le Ciel, avec celles de tout ce qu’il y avait de sérieusement chrétien dans le royaume. Il a été établi ailleurs qu’il en était ainsi à l’arrivée de la Pucelle109. Le jubilé du Puy en 1429 vient d’être rappelé. La 51Semaine de Cahors, du 14 mars 1893, nous apprend qu’il avait été précédé, en 1428, d’un jubilé à Rocamadour, que le greffier des fastes consulaires de Cahors a enregistré, en faisant remarquer la coïncidence du secours du Ciel avec les prières qui lui étaient adressées. Voici sa note en français :

Le samedi et 3 d’avril l’an 1428, qui était les premières vêpres de Pâques, commença le pardon que Notre Seigneur le pape avait octroyé et donné pour la peine et la coulpe en la chapelle et oratoire de Notre-Dame de Rocamadour, et y allèrent tant de gens de toutes parts, Français et Anglais, qu’il y avait vingt et trente-mille personnes étrangères à Rocamadour. Dura ledit pardon de Rocamadour jusqu’au troisième jour après la Pentecôte, nul homme n’y causa trouble, ni dommage. À la mi-carême environ, l’an susdit, vint vers le roi de France, notre Seigneur, une Pucelle qui se disait être envoyée au roi par Dieu, du Ciel, pour chasser les Anglais du royaume de France110.

La prière adressée au Ciel par Charles VII est pleine d’un sentiment de compassion pour son malheureux peuple, sentiment attesté par une foule de ses lettres. Il était sincère ; Juvénal des Ursins, dans une lettre aux états de Blois, en 1433, pleine de dures vérités, rend au roi ce témoignage mérité :

En ma conscience, je sais qu’il a pitié de son pauvre peuple ; je l’ai vu et su ; il était très affligé et déplaisant des manières qu’il voyait tenir à plusieurs de ceux qui étaient autour de lui, et souvent ordonnait des choses dont rien ne se faisait111.

Que l’on se rappelle dans quelles circonstances, et à quel âge, il avait été appelé au gouvernement des affaires. La tâche eût effrayé un puissant esprit vieilli dans la politique, et le duc de Touraine n’avait pas quinze ans lorsqu’il devint le chef du parti armagnac ; il n’en avait pas dix-sept lors du meurtre de Montereau ; pas vingt à la mort de son père ; il avait atteint sa vingt-et-unième année lors du désastre de Verneuil, sa vingt-sixième lors de l’arrivée de la Pucelle. Les événements furent plus forts que lui.

Il devint un jouet entre d’indignes mains. Il fut obligé de tout souffrir, parce qu’il avait besoin de tout le monde, et qu’il n’avait personne sur qui il pût s’appuyer112.

Les peuples ont les chefs qu’il méritent, répète-t-on. La France devait avoir grandement démérité, puisqu’elle avait à subir d’indicibles calamités.

52Chapitre IV
Indescriptible misère des peuples

  • I.
  • Ce qui a été dit de la cour peut faire conjecturer ce qu’il en était des provinces.
  • On pille à la suite du roi.
  • Manière dont les divers partis faisaient la guerre.
  • Composition des armées.
  • Les Écossais ; haine qu’ils inspirent.
  • Les Irlandais.
  • Barbarie du président Morvillers.
  • Rodrigue de Villandrando.
  • Le bâtard de Vaurs.
  • Lettres de rémission.
  • Débordement de mœurs dans les armées.
  • Ce que se disaient les paysans.
  • Leur complainte.
  • Les brigands pullulent particulièrement en Normandie.
  • Efforts impuissants des Anglais pour les détruire.
  • Ils disparaissent comme par enchantement avec la domination anglaise.
  • Nullité du commerce ; altération des monnaies.
  • II.
  • Dépopulation de la France.
  • Les loups dans Paris.
  • Vingt-quatre-mille maisons sans habitants.
  • Nombreuses provinces à peu près incultes au centre de la France, et sur les frontières de la Guyenne.
  • L’on ne cultive les terres qu’à l’abri des remparts.
  • État de la France d’après Clémengis.
  • Le souvenir laissé par la domination anglaise.
  • La conquête momentanément arrêtée par les difficultés que suscite le duc de Glocester.
  • Bedford les apaise.
  • Dès 1428 la conquête est reprise avec une nouvelle ardeur.
  • Débarquement de Salisbury et de son armée.
  • Investissement d’Orléans.
  • Défaite de Rouvray.
  • Désespoir de Charles VII.
  • Il ne possède au-delà de la Loire que le Mont-Saint-Michel et Tournay.

I.
Ce qui a été dit de la cour peut faire conjecturer ce qu’il en était des provinces. — On pille à la suite du roi. — Manière dont les divers partis faisaient la guerre. — Composition des armées. — Les Écossais ; haine qu’ils inspirent. — Les Irlandais. — Barbarie du président Morvillers. — Rodrigue de Villandrando. — Le bâtard de Vaurs. — Lettres de rémission. — Débordement de mœurs dans les armées. — Ce que se disaient les paysans. — Leur complainte. — Les brigands pullulent particulièrement en Normandie. — Efforts impuissants des Anglais pour les détruire. — Ils disparaissent comme par enchantement avec la domination anglaise. — Nullité du commerce ; altération des monnaies.

La France était devenue un immense champ de brigandage, une caverne de pillards, toute justice en était bannie, écrivait des temps qui précédèrent l’arrivée de la Pucelle, le docte Berruyer, évêque du Mans113. Que pouvaient être les campagnes, après ce que nous venons de voir à la cour. Les gens de la suite du roi se livraient au pillage. Le chroniqueur qui relate le séjour de Charles VII au Puy, en 1424, ajoute ce détail significatif :

Ledit roi avait avec lui grant gendarmerie qui donna grand dommage en Posarot (quartier de la ville qui porte encore ce nom), en la charreira de Viane (rue de Vienne), en la charreira Saint-Jacque (rue Saint-Jacques), 53aux faubourgs de la ville, ouvroirs, et aux ordres et couvents, et en plusieurs villages prouchains du Puy114.

Par la manière dont se faisait la guerre, on peut avoir une idée de l’état du pays où elle durait depuis près de vingt ans. Un contemporain d’une gravité exceptionnelle, Basin, évêque de Lisieux, écrit, dans son Histoire de Charles VII :

Des deux côtés les hommes d’armes faisaient des incursions sur les frontières de la partie adverse. Ils en revenaient, traînant à leur suite de pauvres habitants des champs, qu’ils renfermaient dans leurs forteresses et leurs lieux de campement. Ces malheureux étaient retenus captifs dans de noires prisons, ou dans des cavernes, jusqu’à ce qu’ils eussent versé la somme qu’on espérait en obtenir. Dans les fossés des tours, les antres des lieux de campement, étaient entassés les pauvres laboureurs arrachés ainsi à leurs champs, quelquefois jusqu’au nombre de cent ou deux-cents, ici plus, là moins, selon le nombre des pillards qui les avaient capturés. Plusieurs de ces infortunés, incapables de racheter leur liberté au prix fixé par des êtres sans pitié, succombaient aux tourments de la faim, aux horreurs des lieux de leur détention, d’autres, aux tortures et aux géhennes par lesquelles on voulait leur extorquer la taxe déterminée. La rage de la cupidité, une barbare fureur, rendaient les bourreaux insensibles à toute compassion pour la pauvreté ; bien plus, pareils aux bêtes les plus cruelles, la plupart se faisaient une joie de pressurer les malheureux campagnards, et de rire de leurs plaintes115.

Les armées au service du roi se composaient d’aventuriers gascons, bretons, lombards, et surtout d’écossais, attirés par l’espoir du pillage. On surnommait les Écossais des voleurs de moutons et des sacs à vin. D’un insupportable orgueil, pleins de mépris pour les Français, leur anéantissement presque total à Verneuil (on en fit venir d’autres), fut regardé comme une compensation de la défaite. On se racontait que s’ils avaient été victorieux, ils se proposaient d’égorger tous les nobles qui restaient en Anjou, en Touraine, en Berry, de s’emparer de leurs châteaux, de leurs biens, de leurs titres et de leurs femmes. À la même bataille,

les mercenaires lombards et italiens se précipitèrent sur les bagages, anglais, éloignés du lieu du combat, se gorgèrent de butin, et s’enfuirent, laissant le reste de l’armée aux prises avec l’ennemi116.

Les Irlandais faisaient un appoint considérable dans l’armée anglaise. Monstrelet, dans la peinture pittoresque qu’il en trace, nous les représente un pied chaussé et l’autre nu, sans braies, montés sans selles sur de 54petits chevaux de montagne, courant la Normandie, faisant maux infinis et inestimables. Ceux qui étaient à pied chargeaient sur des vaches les petits enfants au berceau, les lits, le mobilier qu’ils enlevaient ; ils poussaient ainsi devant eux la cargaison entière.

Pour lesquelles courses tant desdits Anglois, Irlandois, que Bourguignons et Dauphinois, le pays de Normandie fut moult oppressé et le pauvre peuple détruit117

On faisait des plaintes au roi anglais des incendies allumés dans le plat pays. Il répondit que c’était usage de la guerre, et que

guerre sans feu ne valait rien, pas plus qu’andouilles sans moutarde118.

Du Guesclin en avait une autre idée, lui qui disait à ses hommes d’armes :

— En quelque lieu que vous soyez, rappelez-vous que laboureurs, femmes et hommes d’Église, ne sont pas vos ennemis.

Du président du parlement de Paris sous la domination anglaise, de Morvilliers, le Faux Bourgeois écrit dans son Journal :

C’était le plus cruel tyran que oncques l’on eût vu à Paris ; car pour une parole dite contre son autorité, ou parce qu’on avait surfait une denrée, il faisait percer langues. Tous ceux qui venaient entre ses mains s’en sentaient toute leur vie, car ils en emportaient une marque d’ignominie, ou la ruine, ou la mutilation119.

Le même chroniqueur nous a dit que les plus féroces étaient les Armagnacs, aussi terribles aux contrées qui étaient de leur parti qu’à celles qu’ils étaient censés combattre. Des chefs de bande retirés dans des lieux fortifiés mettaient au loin à contribution des contrées entières, et des villes aussi importantes que Lyon. Tel, Rodrigue de Villandrando, un aventurier espagnol, dont Quicherat a donné la monographie. Campé sur le mont Lozère, on le voit, à la fin de septembre 1428, ravager les environs du Puy ; et le 16 octobre la ville de Lyon délibère sur les moyens de l’éloigner de la frontière beaujolaise et du Lyonnais qu’il dévaste. Le condottiere ne demande pas moins de quatre-cents écus d’or. En novembre il était sur la route de Nîmes à Avignon. Il défend contre les Anglais la frontière de Guyenne ; mais le Quercy et le Limousin savent à quel prix. Son nom devint proverbial en Gascogne, au point que pour signifier un homme cruel et barbare, on l’appelait un méchant Rodrigue. Il ne laissa pas de servir fort utilement la cause de Charles VII, si bien qu’il put épouser une bâtarde reconnue de la maison de Bourbon, et devenir le beau-frère du comte de Clermont, dont il a été déjà parlé120.

55Le bâtard de Vaurs, qui durant neuf mois défendit Meaux contre Henri de Lancastre, était la férocité même. Il mettait à rançon tous les laboureurs qu’il pouvait trouver, et quand ils étaient dans l’impuissance de payer, il les attachait à la queue des chevaux, ou les pendait à un arbre appelé pour cela l’orme de Vaurs. La plume se refuse à retracer ses raffinements de barbarie. Il y avait jusqu’à quatre-vingts ou cent de ces grappes humaines pendues aux branches. Il fit nombre à son tour, et ce ne fut que justice121.

Les aveux des coupables sont cruellement significatifs. Ils sont consignés dans de nombreuses lettres de rémission qui nous restent encore. C’étaient des confessions faites au roi, suivies d’une condonation qui mettait ceux qui en étaient nantis à l’abri des poursuites judiciaires pour tous les crimes qui y étaient spécifiés. En voici une, concédée à l’une des plus nobles familles du Gévaudan, les d’Apchier, le père et les deux fils :

Ils avouent avoir commis plusieurs grands maux, délits, méfaits, pilleries, roberies (rapines), rançonnements de place, de villes, d’églises, de forteresses en plusieurs lieux du royaume, où ils ont tenu longtemps les champs ; pareillement ont fait ceux de leur compagnie soumis à leurs ordres ; ils ont bouté feu aux églises, aux villages ; ils ont pris et ravi femmes, marchands, laboureurs, etc.122.

Les débordements de mœurs de pareilles brutes étaient à la hauteur de leur férocité. Ils mettaient des raffinements dans leur luxure, cherchant à rendre les époux et les pères témoins des outrages faits aux filles et aux épouses. Ils traînaient à leur suite un immonde troupeau. Dans une de ces prises et reprises de Compiègne qu’il serait difficile de compter, les Armagnacs se retirèrent en amenant cinq-cents folles femmes123. La pudeur défend de transcrire quelques-uns des messages par lesquels ils sommaient les villes d’avoir à les recevoir. On redoutait pareils auxiliaires à l’égard des ennemis. Le roi, la reine Yolande, commandèrent inutilement à plusieurs reprises aux habitants de Tours, tout dévoués à leur cause, d’avoir à admettre dans leurs murs un de ces corps mercenaires. Les injonctions eurent beau être réitérées, les Tourangeaux demeurèrent inflexibles, et menacèrent de combattre ces miliciens pourtant aux ordres du roi, s’ils se présentaient aux portes de la ville. Ils agissaient ainsi d’après l’avis de leur archevêque, Jacques Gelu, un des plus dévoués partisans de la cause de Charles VII124.

56Les villes pouvaient se défendre ; il n’en était pas de même des campagnes. Que pouvaient faire les habitants des champs ? Chuffart nous les peint se disant déjà dès 1422 :

Que ferons-nous ? Mettons tout en la main du diable. Il ne nous chaut ce que nous deviendrons. Mieux nous vaudrait servir les Sarrasins que les chrétiens ; faisons donc tout le mal que nous pouvons ; aussi bien que peut-on nous faire sinon de nous tuer et de nous pendre ! Par le faux gouvernement de gouverneurs traîtres, il nous faut renier femmes et enfants, fuir aux bois comme bêtes perdues ; et cela non pas depuis un an ou deux ; il y a déjà quatorze ou quinze ans que cette danse douloureuse commença ; la plus grande partie des seigneurs en sont morts par glaive, ou par trahison, ou sans confession, ou par quelque mauvaise mort contre nature125.

Monstrelet nous a conservé la complainte des laboureurs. Elle est naïve, pathétique, menaçante. Les malheureux s’enfuyaient dans les bois, se cantonnaient dans des lieux fortifiés, et de là répandaient la terreur dans les lieux circonvoisins, jusque dans les alentours de Paris126.

Basin nous dit que ces sortes de pillards pullulèrent surtout dans la Normandie. Ils n’avaient pris rang dans aucun parti, mais avaient élu comme lieux de retraite, à la manière des fauves et des loups, les fourrés les plus épais des bois, ou des lieux inaccessibles. De là, sous l’aiguillon de la faim, le plus souvent dans les ténèbres de la nuit, rarement de jour, ils se jetaient en furieux sur les demeures des cultivateurs, les pillaient. Ils faisaient des captifs qu’ils amenaient dans leurs repaires les plus reculés, où ils les soumettaient à d’atroces privations, à des tortures, afin de les contraindre à verser pour leur rachat de grosses sommes, des provisions, qui devaient, à jour fixe, être déposées dans un lieu déterminé. Venait-on à ne pas remplir l’engagement, c’était toute barbarie exercée contre ceux qui avaient été retenus comme otages ; c’était la mort pour ceux qui avaient été infidèles à leurs promesses, s’ils retombaient entre les mains des malfaiteurs ; c’était le feu mis clandestinement à leurs demeures pendant la nuit127.

C’est en vain que les Anglais, dont les brigands tranchaient les jours de préférence, leur infligeaient la mort sans pitié ; c’est en vain qu’ils leur donnaient la chasse, qu’ils fouillaient les bois avec des troupes d’hommes d’armes, qu’ils lançaient des chiens à la découverte ; qu’aussitôt pris les larrons étaient ou exécutés, ou conduits vivants aux juges, pour être punis du dernier supplice. Un édit public promettait une récompense du fisc, déterminée, à quiconque tuerait ou capturerait un brigand ; malgré cet 57appât, qui faisait redoubler d’activité et de hardiesse les agents anglais, les malfaiteurs renaissaient toujours plus nombreux ; on eût dit cette hydre des poètes, dont on ne coupait une tête que pour en voir repousser trois autres. On rapporte que dans une seule année, on a, en Normandie, décapité ou pendu dix-mille de ces brigands ou de leurs receleurs, assimilés quant au châtiment aux brigands eux-mêmes. Il a été facile de le savoir par le livre des comptes ; puisque, ainsi que nous l’avons dit, une prime était payée pour chaque tête amenée au juge, ou tombée dans les poursuites qu’on en faisait128.

Ce qui prouve que le sentiment patriotique n’était pas étranger à cette lugubre germination, c’est qu’aussitôt que les Anglais furent chassés de la Normandie, le brigandage cessa comme par enchantement ; et la multitude de ceux qui habitaient les bois, ou prirent des engagements réguliers dans les armées, ou revinrent à la culture de leurs champs, ou exercèrent d’honnêtes métiers. Ce fut ainsi dans la France entière. Après l’expulsion de l’envahisseur, on allait d’un bout du royaume à l’autre avec autant de sécurité que dans les rues d’une ville bien policée.

On se figure aisément qu’avec l’état de choses qui vient d’être décrit, le commerce devait être à peu près nul. Au défaut complet de sécurité qui vient d’être esquissé, il faut ajouter l’altération des monnaies. Rien ne fut plus fréquent dans cette époque ; et il serait difficile de compter les expédients de ce genre auxquels eurent recours les divers partis, pour se procurer des ressources.

Il fallut des siècles pour réparer les ruines de ces temps si lamentables. Des villages, des édifices ont disparu sans retour.

II.
Dépopulation de la France. — Les loups dans Paris. — Vingt-quatre-mille maisons sans habitants. — Nombreuses provinces à peu près incultes au centre de la France, et sur les frontières de la Guyenne. — L’on ne cultive les terres qu’à l’abri des remparts. — État de la France d’après Clémengis. — Le souvenir laissé par la domination anglaise. — La conquête momentanément arrêtée par les difficultés que suscite le duc de Glocester. — Bedford les apaise. — Dès 1428 la conquête est reprise avec une nouvelle ardeur. — Débarquement de Salisbury et de son armée. — Investissement d’Orléans. — Défaite de Rouvray. — Désespoir de Charles VII. — Il ne possède au-delà de la Loire que le Mont-Saint-Michel et Tournay.

En effet, dit Berruyer, l’on fuyait dans les contrées voisines ; les maisons restaient sans habitants et les champs sans culture. Plus d’office dans les églises veuves de prêtres129.

Le Journal du Faux Bourgeois nous montre à plusieurs reprises les loups rôdant dans les rues de Paris. De l’année 1423, il écrit :

En ce temps venaient à Paris les loups toutes les nuits, et en prenait-on souvent trois ou quatre en une seule nuit, et étaient portés parmi Paris pendus par les pattes de derrière130.

Les Anglais exerçaient une telle tyrannie, 58faisaient peser de si lourds impôts sur la population, que les habitants désertaient leurs maisons. En la même année on eût trouvé à Paris plus de vingt-quatre-mille maisons vides, quoique les croisées fussent saines et entières131.

Quant aux campagnes, Basin nous affirme que :

De la Loire à la Seine et de la Seine à la Somme, les cultivateurs ayant été tués ou dispersés, presque tous les champs demeurèrent sans culture et sans habitants qui pussent les travailler, et cela pendant plusieurs années, un long temps. Il ne faut en excepter que quelques parcelles de terrain que les incursions des pillards ne permettaient pas d’étendre au-delà des pourtours des villes, des forteresses et des châteaux.

La Basse-Normandie, le Bessin et le Cotentin, soumis à l’Anglais et plus éloignés des places de ceux qui lui disputaient la province étaient moins accessibles aux dévastateurs ; aussi ces pays furent-ils plus cultivés et moins déserts, quoique la suite de cette histoire doive nous les montrer fréquemment sous le coup de grandes calamités, (dit l’historien).

J’ai vu de mes yeux, (continue-t-il), les si vastes plaines de la Champagne, celles de la Beauce entière, de la Brie, du Gâtinais, du pays Chartrain, du Drouais, du Maine, du Perche ; celles du Vexin français et normand, du Beauvaisis, du pays de Caux depuis la Seine jusqu’à Amiens et à Abbeville, du Senlissois, du Soissonnais, du Valois jusqu’à Laon et au-delà en tirant vers le Hainaut, changées en déserts, incultes et en jachères, sans bras pour les cultiver, couvertes de broussailles et de buissons. Dans la plupart de ces pays où la végétation a plus de vigueur, j’ai vu les arbustes pousser au point d’y former des forêts fort drues. Les traces d’une telle désolation sont encore bien visibles dans la plupart de ces régions, et si la divine bonté ne nous ménage pas des temps meilleurs, il est à craindre qu’elles ne le soient encore durant longtemps.

L’on ne cultivait alors la terre que dans les alentours des villes, ou le voisinage des lieux fortifiés et des châteaux, à la distance seulement où, du haut d’une tour ou d’un poste d’observation, le regard d’une sentinelle pouvait voir l’arrivée des bandes pillardes. Le tintement d’une cloche, un cor de chasse, tout autre son, servait de signal pour avertir les vignerons et les laboureurs de chercher un abri dans des lieux sûrs. Dans bien des endroits le signal d’alarme se fit si souvent entendre, qu’aussitôt donné, les bœufs et les bêtes de somme libres de la charrue se précipitaient spontanément, par effroi et sans guide, dans des lieux de sûreté ; ce que faisaient également les brebis et les porcs, tant ils y étaient habitués. Comme dans les contrées qui viennent d’être énumérées, l’étendue des 59plaines fait que l’on y trouve peu de villes et de lieux fortifiés ; comme d’ailleurs, dans leurs incursions dévastatrices, les partis contraires en avaient incendié, détruit, saccagé, dépeuplé plusieurs ; ce que l’on cultivait sous la protection des remparts semblait très exigu et presque rien, comparé aux champs très étendus privés d’habitants et de culture132.

La désolation décrite par l’évêque de Lisieux, ne s’étendait pas seulement aux contrées énumérées dans la page qui vient d’être traduite ; elle était tout aussi extrême dans les pays limitrophes de la Guyenne. La guerre y avait été presque continuelle depuis la rupture du traité de Brétigny (1360), surtout dans le Haut-Quercy.

Là, (dit l’auteur de la monographie de Villandrando), il n’existait ni culture, ni chemins, ni délimitations de propriété ; rien de ce qui annonce un pays habité. Des villages entiers autrefois florissants avaient disparu. Gramat, ville autrefois florissante (3,000 habitants aujourd’hui), était réduite à sept habitants. Toutes les maisons y formaient des tas de décombres qu’on avait fouillés pour en en extraire le bois. Çà et là émergeaient, comme autant d’oasis, quelques points plus favorisés, qui étaient des positions stratégiques importantes, et à cause de cela incessamment disputées133.

Toutes les provinces n’en étaient pas réduites à cet état extrême, parce que toutes n’avaient pas été, comme celles dont il vient d’être parlé, le théâtre de ces longues guerres, ou de guerre faite avec de nombreuses armées. Les provinces du Dauphiné, de la Bourgogne, du Barrois et de la plus grande partie de la Bretagne eurent moins à souffrir. Mais il n’y avait de sûreté nulle part. Voici le tableau du royaume, d’après Clémengis, dans une lettre à Gérard Machet, confesseur du roi :

Toute forme d’État régulier a péri dans ce royaume ; plus de finances ; plus de Trésor public ; oubli de l’agriculture ; il n’existe plus de discipline dans les armées ; les hommes d’armes ne touchent pas de solde, on leur abandonne le pays à piller et à couvrir de méfaits ; il n’existe pas de lois pour eux et tous les crimes leur sont permis ; les champs en friche ne donnent plus de récolte, les cultivateurs les ont quittés ; ne semant plus, l’on ne moissonne plus ; c’est à la dérobée, clandestinement, qu’on fait encore quelque agriculture. Ce ne sont pas seulement les bêtes de labour, ce sont les instruments même qu’on enlève, en sorte que ceux qui voudraient encore remuer la terre devraient le faire avec leurs ongles. Que dire encore ?… Il ne reste plus ni zèle pour la religion, ni crainte de Dieu : le respect pour les sacrements est tout extérieur et d’apparence ; non seulement l’Église est abandonnée et sans défense, elle est exposée à 60la plus douloureuse oppression ; inconnues la pitié pour les pauvres, la compassion pour les affligés… Toute liberté a fait naufrage au point qu’il n’est pas sûr de s’élever contre les spoliateurs et de répéter son bien en justice… Chacun a sur les biens d’autrui autant de droit que lui en donne sa puissance ; vraie est la parole de Lucain : La mesure du droit est celle de la force134.

Deux-cents ans après, Richer, dans son Histoire inédite de Jeanne d’Arc, écrivait en parlant des calamités de la guerre de Cent ans :

On disait en commun proverbe que les Anglais par leur puissance avaient fait venir les bois en France, ainsi qu’il me souvient l’avoir ouï dire maintes fois en ma jeunesse à vieilles gens qui certifiaient avoir vu toute la France déserte et remplie de bois ; que leurs pères avaient expérimenté les ravages des Anglais, et que, sous le règne de Charles VII et de Louis XI, on avait commencé à essarter les bois, défricher les champs et rebâtir les villages ; qui est en somme le grand bien qu’il a plu à Dieu moyenner par la Pucelle, qui devrait avoir autant de statues de bronze en France, que jadis on en dressa à Démétrius Phalereus [Démétrios de Phalère] en Grèce, le méritant beaucoup mieux135.

La France était donc bien au tombeau, et son chef ne songeait à rien moins qu’à abandonner les derniers restes de ses États. Les succès remportés à La Gravelle, au Mont-Saint-Michel, à Montargis, compensaient mal les échecs déjà signalés, et les pertes d’importantes places. Les divisions qui éclatèrent momentanément au sein de la famille des Lancastre servirent mieux pendant quelque temps la cause française.

L’impure Jacqueline de Hainaut avait fui son mari, un neveu du duc de Bourgogne, et était passée en Angleterre, offrant à Glocester son héritage, à condition qu’il contracterait avec elle un mariage, qui, en réalité, eût été un double adultère. La perspective de posséder le Hainaut fit que le régent d’Angleterre accepta, et fit passer des troupes sur le continent pour appuyer les desseins de l’aventurière. Cet éclat ne brouilla pas seulement Glocester avec son oncle le cardinal, il n’excita pas seulement grand émoi à Londres ; il allait amener une rupture entre le duc de Bourgogne et le gouvernement anglais.

Bedford quitte alors Paris, et passe dix-huit mois au-delà de la Manche pour mettre fin à des complications qui menaçaient de tout compromettre. Le pape intervint, et, le péril conjuré, Bedford se mit en devoir de triompher des dernières résistances de la France.

On verra au chapitre suivant que, dès les premiers mois de 1428, un impôt était voté en Champagne pour réduire quelques places qui, sur la 61Meuse, tenaient encore pour Charles VII. Vaucouleurs ne fut pas oublié. Au milieu de cette même année, Salisbury débarquait en France avec une puissante armée. Il ravageait la Beauce, balayait au sud et au nord d’Orléans tout ce qui restait français, assurait ses communications avec Paris et la Normandie, et mettait le siège devant Orléans, le 12 octobre 1428. Le siège continue, malgré sa mort, et bientôt après, l’investissement est mené avec une nouvelle vigueur. La défaite de Rouvray, le 12 février 1429, semble prouver qu’il est désormais impossible de se mesurer avec les envahisseurs. Une armée française, trois fois plus nombreuse que l’armée anglaise, maîtresse de choisir ses positions, est mise en déroute par des forces qu’embarrassent une longue traînée de barils de harengs, amenés aux assiégeants pour les approvisionnements du carême, d’où le nom de journée des Harengs.

C’est alors que le roi de Bourges cherche en quel lieu il pourra fuir, s’il ira demander asile à ses États du Dauphiné, à la Castille, à l’Écosse. Au delà de la Loire, il ne possède que le Mont-Saint-Michel, Tournay, qui, par son inviolable fidélité, se montre digne d’avoir été la première capitale d’une monarchie qui va finir, ce semble. Le sort de Vaucouleurs était entièrement précaire ; on va le voir.

Mais pendant que la France succombe sous les coups de la céleste justice, la miséricorde a préparé l’instrument avec lequel elle la ressuscitera. Jeanne triomphe des résistances de Baudricourt, en annonçant le jour même, à plus de cent lieues de distance, la défaite de Rouvray.

Avant de montrer comment le Ciel avait formé son envoyée, il faut faire connaître et l’état de la province où il la fit naître et grandir, et tout spécialement son village d’origine ; il faut faire connaître ceux qui y exerçaient les divers pouvoirs. C’est nécessaire pour réfuter les inventions du naturalisme, et la Pucelle apparaîtra plus pleinement dans son cadre.

62Chapitre V
La Lorraine durant les jours obscurs de la Pucelle

  • I.
  • Discussion au sujet de la nationalité de la Pucelle.
  • La nationalité ne dépend pas uniquement du lien politique.
  • L’ancienne Lorraine.
  • Une partie de la Champagne était lorraine.
  • II.
  • Le duché de Lorraine fief impérial, et en partie fief français.
  • Les ducs de Lorraine à la cour de France.
  • Charles II, dès ses jeunes années, favori du duc de Bourgogne.
  • Les débuts de son gouvernement.
  • Comment il est amené à concevoir une haine violente contre le duc d’Orléans.
  • Victoire de Champigneulles.
  • Il se porte le tenant de l’assassin de la rue Barbette.
  • Sa haine contre la France.
  • Insulte à l’écusson royal.
  • Il brave l’arrêt du parlement ; reste impuni, grâce à son ami Jean sans Peur.
  • Il unit sa cause à la sienne ; est fait connétable par le Bourguignon triomphant.
  • Il marie l’aînée de ses filles à René d’Anjou ; fait adhésion au traité de Troyes.
  • Reste constamment Bourguignon.
  • Sa honteuse liaison.
  • III.
  • Le Barrois fief français, et en partie fief de l’empire.
  • Comment le duché revient au cardinal Louis.
  • Caractère de ce prince.
  • Armagnac par propension, il conclut secrètement un traité d’amitié avec Jean sans Peur.
  • Projet que lui inspire l’amour de la paix et de ses peuples.
  • Il constitue René d’Anjou son héritier, et le marie à l’héritière de Lorraine.
  • Traité de Foug.
  • Combien avantageux.
  • Il est l’œuvre du cardinal, et non pas de Yolande.
  • René sous la tutelle de son beau-père.
  • Charles II fait hommage à l’Anglais au nom de son gendre.
  • René devenu majeur hésite entre les deux partis.
  • Dès 1428 il combat contre les partisans de son beau-frère.
  • Il multiplie ses hommages à l’Anglais, pendant que Jeanne frappe ses grands coups.
  • Absent du sacre de Reims.
  • Se rallie à la cause française.
  • Mort du cardinal Louis et de Charles II.
  • IV.
  • Le duc de Lorraine force Robert de Sarrebruck à se ranger du côté des Anglo-Bourguignons, et à renoncer à ses droits de garde.
  • Le damoiseau venait de les imposer aux habitants de Greux et Domrémy.
  • V.
  • Place occupée par le diocèse dans le cœur de Jeanne.
  • Étendue du diocèse de Toul.
  • L’évêque prince temporel.
  • Suffragant de Trèves.
  • Henri de Ville, évêque de Toul durant la vie de Jeanne.
  • Coup d’œil sur son épiscopat.
  • Son évêque auxiliaire, Henri de Vaucouleurs.
  • VI.
  • La châtellenie de Vaucouleurs.
  • Du passé de Vaucouleurs et de sa situation.
  • Comment Vaucouleurs devient possession immédiate de la couronne.
  • Villages cédés avec Vaucouleurs.
  • Difficulté à propos de Domrémy.
  • Sollicitude particulière de nos rois pour Vaucouleurs.
  • Lettres de Charles V.
  • Robert de Baudricourt.
  • Relations avec la famille de Bar.
  • Échanges de messages avec René.
  • Courage de Baudricourt.
  • Trêves.
  • Réduction de Mouzon et de Beaumont en 1428.
  • Ordre de réduire Vaucouleurs.
  • Préparatifs.
  • Revue des hommes de Vergy le 16 et le 17 juillet, à Saint-Urbain.
  • Traité conclu dès le 22.
  • Vaucouleurs n’a pas été bloqué.
  • Conjectures sur le traité intervenu.
  • Jeanne s’était présentée à Baudricourt avant l’ordre de réduire Vaucouleurs.
  • Suite de l’histoire de Baudricourt.

63I.
Discussion au sujet de la nationalité de la Pucelle. — La nationalité ne dépend pas uniquement du lien politique. — L’ancienne Lorraine. — Une partie de la Champagne était lorraine.

Sept villes se disputaient autrefois l’honneur d’avoir donné naissance à Homère ; aujourd’hui deux grandes provinces revendiquent la Pucelle. Jeanne est-elle Lorraine, est-elle Champenoise ? Sujet de grands et honorables débats entre les érudits des deux pays. Ne faudrait-il pas, pour résoudre la question, définir ce qui constitue la nationalité, et ce qu’il faut entendre par le mot : Lorraine ?

Un pays, une province, perdent-ils leur nationalité, parce qu’ils sont politiquement et civilement soumis à une administration nouvelle ? Est-il au pouvoir de la politique, de la force des armes, de démarquer des populations, comme on démarque un troupeau ? Le langage proteste, et il n’est que l’expression de la dignité humaine. Le Polonais n’est pas Russe, l’Irlandais n’est pas Anglais, l’Espagnol ne devint pas Maure avec la domination maure ; le Grec n’est pas Turc pour être soumis à la domination turque, pas plus que le Juif n’est Français pour avoir reçu des lettres de naturalisation. La nationalité tient à des causes plus intimes que ces liens purement extérieurs ; ces liens ne fondent en une même nationalité ceux qu’ils enlacent, que tout autant qu’ils s’harmonisent avec des sentiments enracinés au plus profond de l’être humain.

Il fallait bien que la part faite à Lothaire par le traité de Verdun trouvât grande force de cohésion dans le sang, les mœurs des populations ; ou que l’effigie imprimée du dehors ait fortement pénétré au dedans, pour que le nom de Lorraine, un dérivé de Lothaire, ait traversé les âges, et que notre récente mutilation l’ait fait aussitôt venir aux lèvres dans l’expression si usitée et si sympathique à l’Alsace-Lorraine.

C’est bien au-delà de l’ancien duché de Lorraine que s’étend la région signifiée par le mot Lorraine. Metz, Toul et Verdun sont des pays lorrains, et n’ont cependant jamais fait partie du duché. Le Rhin à l’est, la Marne à l’ouest, au moins dans une partie de son cours supérieur, bornaient la Lorraine, dans l’esprit de Jean IV, comte de Sarrebruck, lorsqu’en 1380, il écrivait dans son testament :

En cas que je trépasserai en royaume de France, c’est à savoir depuis la rivière de Marne en deçà, en venant vers Paris136.

Tel est bien le sentiment du grand historien lorrain, Dom Calmet, qui, sous le nom d’Histoire de Lorraine écrit aussi l’histoire du Barrois, et 64nous dit, d’après la Chronique de Saint-Mihiel, que le duc Frédéric fit élever sur les limites de la Lorraine et de la Champagne un château fort qu’il appela Bar, comme qui dirait barre137. C’est aujourd’hui Bar-le-Duc. D’après Moréri, les géographes placent ordinairement le Barrois en Lorraine ; bien des historiens disent que sous le règne de Louis XV la Lorraine fut réunie à la France, sans spécifier autrement le Barrois, qui y est compris. À la bibliothèque de Troyes se trouve une carte de la Champagne, dressée en 1785 par un ingénieur, frère du célèbre abbé Courtalon, annexée à son Histoire inédite des comtes de Champagne. Parmi les divisions de la Champagne, l’on remarque la Champagne-Lorraine, c’est-à-dire, selon l’explication de l’auteur, le canton de la Lorraine, dont les comtes de Champagne étaient les suzerains138. Elle s’étend de la Marne jusqu’au-delà de la Meuse, et englobe Neufchâteau et Vaucouleurs139.

La Lorraine ainsi comprise se composait, au temps de Jeanne, de deux duchés et de nombreuses principautés, soit séculières, soit ecclésiastiques. Il faut donner des détails de quelque étendue sur ceux qui, au temps de Jeanne gouvernaient cinq de ces principautés, et d’abord sur le duc de Lorraine.

II.
Le duché de Lorraine fief impérial, et en partie fief français. — Les ducs de Lorraine à la cour de France. — Charles II, dès ses jeunes années, favori du duc de Bourgogne. — Les débuts de son gouvernement. — Comment il est amené à concevoir une haine violente contre le duc d’Orléans. — Victoire de Champigneulles. — Il se porte le tenant de l’assassin de la rue Barbette. — Sa haine contre la France. — Insulte à l’écusson royal. — Il brave l’arrêt du parlement ; reste impuni, grâce à son ami Jean sans Peur. — Il unit sa cause à la sienne ; est fait connétable par le Bourguignon triomphant. — Il marie l’aînée de ses filles à René d’Anjou ; fait adhésion au traité de Troyes. — Reste constamment Bourguignon. — Sa honteuse liaison.

Si le duc de Lorraine, par sa capitale et la plus grande partie de ses États, était un des puissants feudataires de l’empire d’Allemagne, il devait hommage au roi de France pour Neufchâteau, et plus de trois-cents villages à clocher. Aussi les ducs lorrains se trouvaient-ils souvent à la cour de France, et, ce qui est mieux encore, sur nos grands champs de bataille, où, à la tête de leur noblesse, ils payaient généreusement de leur personne et de leur sang.

Charles II, celui qui intervient dans l’histoire de la Pucelle, avait été élevé auprès du roi Charles V, son parrain ; le duc Jean, son père, avait séjourné à la cour plus qu’en Lorraine. Le jeune Charles s’attira de bonne heure l’affection du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi ; il la justifia en combattant vaillamment à ses côtés, à Roosebeke et à Cassel. Il se trouva ainsi attaché à la maison de Bourgogne, longtemps avant que le cri de Bourgogne fût un cri de guerre civile ; une suite de circonstances affermirent de plus en plus ces affections du premier âge.

65Le duc Jean eut de grands démêlés avec les habitants de Neufchâteau, qui portèrent leurs plaintes au roi de France. Les plaignants furent éconduits. Eurent-ils recours au poison pour se venger plus sûrement ? Charles II se le persuada, lorsqu’il fut appelé à succéder à son père, en 1390. Aussi sa colère ne connut pas de bornes ; il ne parlait de rien moins que de brûler la ville ; il se contenta d’un châtiment sanglant et humiliant tout ensemble. Ses exploits à Tunis et en Hongrie lui méritèrent la main de Marguerite, fille de Rupert, duc de Bavière, une sainte princesse, représentée par plusieurs historiens comme en possession du don des miracles. Charles se déclara naturellement pour son beau-père, dans la guerre que ce dernier eut à soutenir contre l’indigne Wenceslas, auquel les électeurs l’avaient substitué, après mûre délibération. Cette circonstance devait le rendre de plus en plus Bourguignon.

Louis d’Orléans, en effet, qui cherchait à se créer une principauté sur les frontières du duc de Bourgogne, s’était déclaré pour l’empereur déposé, et avait formé contre Charles une ligue puissante des princes et des seigneurs voisins des États du duc de Lorraine. Les confédérés se croyaient si sûrs de prendre Charles II dans sa capitale, qu’ils lui envoyèrent l’insolent message d’avoir à leur préparer à dîner. Ce fut le contraire qui arriva. Ils furent complètement défaits aux portes de Nancy, à Champigneulles, pendant que la duchesse, nu-pieds, assistait à des processions avec ceux des habitants restés dans la ville.

Louis d’Orléans, qui avait déchaîné cette tempête, fut assassiné peu de temps après, lorsque le ressentiment était dans toute sa force au cœur du prince lorrain. Aussi ce dernier se rendit-il aussitôt auprès du meurtrier, et se tint-il à ses côtés pendant que Jean Petit glorifiait le crime devant la cour. Sa haine contre le parti français devint extrême. Par son testament de 1409, il ordonnait que, dans le cas où il mourrait sans postérité masculine, ses filles ne pussent pas être mariées à homme sujet du royaume de France ; les gendres devaient jurer de résider le plus continuellement possible en duché de Lorraine140. Il alla plus loin. Irrité des appels des Neufchâtelois au roi de France, il fit arracher l’écusson du suzerain, l’attacha à la queue de son cheval, et le promena ainsi dans les rues de la ville. Le parlement ayant fait citer le vassal insolent, il ne comparaît pas. Il est déclaré criminel de lèse-majesté ; ses fiefs de France sont confisqués, et il est condamné à ne jamais mettre les pieds dans le royaume. Il regarde la sentence comme non avenue, et, fort de l’appui du Bourguignon, il se présente avec son protecteur à l’audience de Charles VI. Le parlement envoie son procureur général, le sire de Traînel, 66lui signifier en pleine audience royale la sentence rendue. Le Bourguignon est forcé de contenir son dépit ; le duc de Lorraine prie le roi de lui pardonner et promet loyal service pour l’avenir ; pleine rémission lui est octroyée141.

Fidèle au parti bourguignon, tandis que son frère tombe à Azincourt avec de nombreux Lorrains, Charles II se tient loin de la bataille auprès du Sans Peur, auquel il a amené douze-mille hommes ; il le seconde dans son inutile tentative de rentrer dans Paris. Aussi lorsque, avec Isabeau, le Bourguignon constitue un nouveau gouvernement, le Lorrain est-il fait connétable, et c’est en cette qualité qu’il entre à Paris à leur côté, le 14 juillet 1418. Il ne semble pas avoir longtemps gardé le titre de cette dignité142.

Une très grave affaire l’occupait alors. Il revenait sur son testament de 1409, puisque le 20 mars 1419, six mois avant le meurtre de Montereau, il signait le traité de Foug, par lequel il donnait sa fille aînée, Isabelle, avec succession au duché, à René d’Anjou, que le cardinal de Bar instituait héritier du duché de Bar, ainsi que cela sera plus complètement exposé. Les deux enfants étaient mariés à Nancy le 20 octobre 1420 ; ce qui explique que Charles II se soit excusé d’aller assister personnellement au traité de Troyes, et qu’il se soit contenté de s’y faire représenter par les premiers seigneurs de sa cour143. Il adhéra complètement au traité. Chargé, durant la minorité de son gendre, de gouverner le duché de Bar, le 5 mai 1422 il faisait hommage, au nom de René, pour le Barrois, et en son propre nom pour les pays relevant du royaume de France, par-devant le duc Philippe, qui devait servir d’intermédiaire. Il jurait de servir le Lancastre comme régent du royaume, de le reconnaître pour roi de France à la mort de Charles VI, de s’appliquer à réduire à la soumission ceux qui seraient désobéissants au roi : le duc de Bourgogne devait lui faire arriver, avant l’Assomption, l’engagement de la part de Henri de Lancastre de le secourir dans ses œuvres, de faire cesser les guerres qu’Anglais ou Français feraient à ses sujets ou dans ses États144. La ratification eut lieu au temps indiqué. L’année suivante, le 10 avril 1423, Bedford écrit à son cousin le duc de Lorraine la lettre la plus affectueuse145. Un moment de refroidissement, en 1424, à propos du siège de Ligny, n’eut pas de suite. Charles II resta attaché au parti anglo-bourguignon. S’il avait eu la 67tentation de rompre avec son passé, il eût été retenu par son intérêt dans ce qui lui tenait le plus à cœur. Son neveu, Antoine de Vaudémont, prétendait au duché de Lorraine, qu’il disait n’être pas un fief féminin. Or il s’était déclaré pour le parti anglo-bourguignon. Gelu était donc fondé à écrire à Charles VII, lors de l’arrivée de la Pucelle à Chinon, que la jeune fille venait du pays de Lorraine et de Bourgogne, dont les ducs étaient ses ennemis, et que c’était une raison de s’en méfier146. Cependant Charles II semble être intervenu avec le duc de Savoie pour ménager des trêves partielles sur plusieurs points des États du roi de Bourges et du duc de Bourgogne. Il fut d’ailleurs occupé dans ses dernières années par de nombreuses guerres, notamment par celle qu’il fit aux Messins en 1429, pour une hottée de pommes soustraite aux droits d’entrée et de sortie, qu’à tort ou à raison il prétendait lui être dus.

Le double motif qui nous fait entrer dans ces détails doit nous faire rappeler les liens honteux qui déshonorent l’histoire d’un prince renommé pour sa bravoure, ami des lettres qu’il cultivait, et dévoué à la défense de la foi. Charles II délaissa la sainte épouse que le Ciel lui avait donnée pour une Circé de bas étage, d’une naissance infâme, la fille d’une revendeuse de légumes, dont l’échoppe était aux portes du château ducal, l’Alison Dumay. Il en était éperdu. Par son testament de 1425, il ne se contentait pas d’assigner de beaux apanages aux cinq enfants qu’elle lui avait donnés, il n’oubliait ni la mère, ni les sœurs147. Charles II mourut dans les derniers jours de janvier 1431. Le peuple de Nancy promena ignominieusement la Dumay dans les rues, la lapidant avec des excréments humains, après quoi on la fit mourir secrètement148.

III.
Le Barrois fief français, et en partie fief de l’empire. — Comment le duché revient au cardinal Louis. — Caractère de ce prince. — Armagnac par propension, il conclut secrètement un traité d’amitié avec Jean sans Peur. — Projet que lui inspire l’amour de la paix et de ses peuples. — Il constitue René d’Anjou son héritier, et le marie à l’héritière de Lorraine. — Traité de Foug. — Combien avantageux. — Il est l’œuvre du cardinal, et non pas de Yolande. — René sous la tutelle de son beau-père. — Charles II fait hommage à l’Anglais au nom de son gendre. — René devenu majeur hésite entre les deux partis. — Dès 1428 il combat contre les partisans de son beau-frère. — Il multiplie ses hommages à l’Anglais, pendant que Jeanne frappe ses grands coups. — Absent du sacre de Reims. — Se rallie à la cause française. — Mort du cardinal Louis et de Charles II.

L’histoire de la Pucelle se rattache au duché de Bar encore plus étroitement qu’au duché de Lorraine ; tout au moins elle y est rattachée par certains historiens, qui y cherchent l’explication naturaliste de sa mission ; il faut donc en parler aussi.

Tandis que le duché de Lorraine relevait de l’Empire par sa capitale, de la France par Neufchâteau et d’autres possessions, le duché de Bar relevait de la France par Bar-le-Duc sa capitale, de l’Empire par de 68nombreuses villes et forteresses situées au nord de la Meuse. De là, la distinction entre le Barrois mouvant [dans la mouvance du roi de France] et non mouvant. La famille ducale était de sang français ; elle descendait de Marie de France, une fille du roi Jean, épouse du duc Robert. Trois des petits-fils de Marie de France se firent tuer à Azincourt ; la postérité masculine ne se trouva plus représentée que par son fils, le cardinal Louis, engagé dans l’Église dès ses jeunes années, et revêtu de la pourpre depuis près de vingt ans.

Or le père des princes tués à Azincourt avait statué que les filles ne pourraient venir à la succession du duché, et se contenteraient de la dot qu’il leur avait constituée. Le cardinal Louis, alors évêque de Châlons, devint donc en même temps, dès 1415, duc de Bar. C’était un prélat pieux, ami de la paix, intervenant comme prince du sang dans les affaires de l’État, comme prince de l’Église employé par les papes dans les négociations ecclésiastiques. Les sœurs revinrent sur la renonciation, et le cardinal se vit cité au parlement par la reine d’Espagne Yolande, en même temps que le mari d’une seconde portait la guerre dans ses États. Une troisième, Bonne, celle qu’il aimait le plus, veuve de Valéran de Luxembourg, ne lui causa pas moins d’embarras. Jean de Luxembourg lui avait enlevé Ligny, son douaire ; il fallut faire la guerre pour l’en remettre en possession.

Le cardinal de Bar, comme sa famille, était réputé du parti armagnac. Après le concile de Constance, où il avait assisté à l’élection de Martin V, il était venu à Paris, pour travailler à la paix. Au sanglant revirement de mai 1418, il courut les plus grands dangers, fut jeté en prison, et au sortir de captivité, pour ménager la paix à ses peuples, il conclut secrètement un traité d’amitié avec Jean sans Peur, le 23 juillet 1418149.

Voyant, (dit l’annaliste du Barrois), qu’il ne pouvait gouverner ses États et vivre en paix avec sa famille, sans recourir à des mesures qui répugnaient à son caractère, il prit le parti de sortir de cette position difficile, au moyen d’arrangements qui semblaient mettre le duché dans des conditions meilleures.

Ce parti, c’était celui de transmettre son duché à un de ses petits-neveux, René d’Anjou, qui appartenait au parti armagnac, et de lui faire épouser Isabelle, héritière du duc de Lorraine, dont les profondes attaches avec le parti bourguignon viennent d’être exposées.

En réunissant les deux duchés sur la même tête, il prévenait les guerres qui les avaient divisés dans le passé. Les conditions de l’union ayant été stipulées à Foug le 20 mars 1419, le cardinal faisait cession du duché à 69René le 3 août, aux applaudissements de la noblesse et des peuples du Barrois et de la Lorraine.

Le projet était fort bien conçu, quoique les événements postérieurs n’aient pas justifié ce que l’on en attendait. Il était même dans les intérêts de la France, car, quelques mois après le traité de Foug, le roi d’Angleterre demandait la main d’Isabelle pour son frère Bedford, le futur régent de France. Les modernes font honneur de cette combinaison à Yolande, reine de Sicile. Ils n’en apportent aucune preuve ; tout démontre que le mérite en revient uniquement au cardinal. Yolande n’a fait que consentir à un pacte qui donnait deux duchés au cadet de ses fils. Ce consentement lui fut demandé, ainsi que la permission d’unir, sur l’écusson de René, les armes de Lorraine et de Bar à celles d’Anjou. Cela n’eût pas été nécessaire, si elle avait été l’inspiratrice de l’alliance. Tout cela se passait du vivant de Jean sans Peur, qui, comme on l’a vu, ne faisait qu’un avec Charles de Lorraine. Or Jean sans Peur détestait à l’égal de la famille d’Orléans la famille d’Anjou, à la tête de laquelle se trouvait Yolande. Yolande devait par suite être mal venue auprès du duc de Lorraine. Aussi n’accompagna-t-elle pas son fils René en Lorraine ; elle ne paraît ni dans les fêtes ni dans les contrats auxquels donne lieu cette alliance. Après avoir mis René en route pour le Barrois, à Meung-sur-Yèvre, le 23 juin 1419, elle part pour la Provence, sans que, du vivant de Charles II, elle vienne, ce semble, faire visite à son fils.

René avait pourtant le plus grand besoin des conseils et même des soins maternels puisque, né le 2 janvier 1409, il était seulement dans sa onzième année lorsqu’il se séparait de sa mère ; qu’il n’était que dans sa treizième lorsque, en octobre 1420, il était marié à Isabelle, encore plus jeune que lui.

Le cardinal, qui en 1420 avait permuté son évêché de Châlons pour celui de Verdun, se trouvait tout rapproché pour l’aider de ses conseils ; ce fut cependant le duc de Lorraine qui, en attendant la majorité de son gendre, devait administrer les deux duchés. C’est en cette qualité qu’au nom de René, en mai 1422, il avait reconnu le bénéficiaire du traité de Troyes comme le futur roi de France, et s’était engagé à réduire à l’obéissance ceux qui, dans les confins de ses États, protesteraient contre le traité. Le comte de Salm, établi par lui pour gouverner le Barrois, exécutait ses engagements, lorsque, en 1423, il chassait de Sermaize une poignée de partisans du roi de Bourges qui s’y étaient cantonnés.

René est déclaré majeur le 22 août 1424. Beau-frère de Charles VII, élevé avec lui, de la maison d’Anjou, ses sympathies personnelles le faisaient Armagnac, mais son beau-père a déjà fait hommage, en son nom, pour le duché de Bar ; et Jean de Luxembourg lui enlève la ville de 70Guise, son premier apanage. René hésite durant plusieurs années à se déclarer ; il vit en bonne entente avec Baudricourt, qui commande à Vaucouleurs pour le roi de France ; dès les premiers mois de 1428, il combat manifestement pour le roi d’Angleterre.

Débarrassé des difficultés que lui créait son frère Glocester, Bedford était revenu en France, résolu à pousser la conquête. Un impôt sur la Champagne fut levé par Pierre Cauchon afin de forcer Mouzon et Beaumont-en-Argonne qui tenaient pour le parti français. Or, pendant que Jean de Luxembourg assiège Beaumont, défendu par Flavy, le duc de Bar, dit Monstrelet150, s’empare de la forteresse de Neuville-sur-Meuse, où Flavy avait déposé ses provisions et que ses gens défendaient. La forteresse fut rasée.

En icelle année 1428, rapporte le doyen de Saint-Thibaud de Metz, le chastel de Passavant fut pris par le duc René de Bar, des mains d’un tyran appelé Eustache de Warnécourt151.

Or Eustache de Warnécourt et Guillaume de Flavy, tout brigands qu’ils étaient, n’en étaient pas moins acquis au parti français.

Enfin la cause de Charles VII parut si désespérée ; le duc de Bar, son beau-père et son oncle le cardinal faisaient si peu de cas du secours promis par la paysanne de Domrémy, qu’ils multiplient leurs hommages à l’envahisseur, pendant que la céleste envoyée multiplie ses grands coups en faveur de la cause française. Il y a entre les étapes de la vie guerrière de la libératrice et les actes de soumission de René à l’Anglais, une correspondance qui fait justice par avance de la prétendue connivence imaginée par l’école naturaliste entre l’inspirée et les ducs de Bar et de Lorraine. C’est le 13 avril 1429 que René donne pleins pouvoirs à son oncle le cardinal, pour faire en son nom hommage à Bedford152 et à Henri VI. À cette date, Jeanne rassemble vivres et soldats pour entrer à Orléans. Le cardinal fait cet hommage fort explicite à Paris, le 5 mai153. C’est le jour où Jeanne frappe son premier coup à Orléans. René ratifie le 15 juin l’hommage fait par son oncle154. Le 15 juin, Jeanne commence sa merveilleuse campagne de la Loire. Les prodiges de cette campagne, la victoire de Patay, ne ramenèrent pas René vers son beau-frère. Lorsque Charles VII s’avançant vers Reims recevait la soumission de Troyes, le 10 juillet, René se portait partie belligérante contre les Messins, auxquels son beau-père faisait la guerre. Il partait le lendemain et restait auprès de Metz jusqu’au 20 juillet155. On a écrit que René était au sacre de Reims, qui eut lieu le 7117 juillet. C’est absolument erroné. S’il fallait ajouter une nouvelle preuve au détail de ses journées publié par le récent annaliste du Barrois, par Servais, on la trouverait dans la belle lettre des trois seigneurs angevins à la reine Marie d’Anjou et à sa mère Yolande. Ils écrivent au sortir de la cérémonie et citent les grands seigneurs qui y ont pris part les fonctions qu’ils y ont remplies. Dans une lettre à la sœur et à la mère du duc de Bar, le premier nom qui serait tombé de leur plume, aurait été celui de René, si René avait été présent. Il n’en est pas question156.

La nouvelle du sacre de Reims prouva à René et à ses hauts conseillers que la jeune voyante ne méritait pas le dédain dont la suite de leurs actes démontre qu’elle fut l’objet de leur part. Aussi le duc de Bar quitte-t-il Metz le 20 juillet ; il rejoignait l’armée de la Pucelle le 3 août à Provins, et de là il écrivait au régent une lettre par laquelle il désavouait tous les engagements pris par son oncle en son nom, engagements que lui-même confesse avoir ratifiés157. À partir du 3 août, René se trouve dans l’armée de Jeanne, jusqu’au licenciement de cette armée, à la suite de l’échec contre Paris. Il était de retour à Bar le 20 septembre.

Son oncle mourait le 13 juin 1430 ; Charles II dans les derniers jours de janvier suivant, et René commençait la carrière de malheurs qui devaient populariser son nom, par la bonne humeur avec laquelle il devait les supporter.

IV.
Le duc de Lorraine force Robert de Sarrebruck à se ranger du côté des Anglo-Bourguignons, et à renoncer à ses droits de garde. — Le damoiseau venait de les imposer aux habitants de Greux et Domrémy.

Charles II, dans l’hommage fait à Dijon le 5 mai 1422, s’était engagé à ramener à l’obéissance ceux qui, sur ses frontières, n’accepteraient pas la domination anglo-bourguignonne. Il y fut fidèle, ainsi que le prouve le traité qu’il imposait, le 25 janvier 1424, au damoiseau de Commercy, Robert de Sarrebruck. C’était aussi un seigneur brigand, digne de figurer à côté de Guillaume de Flavy et d’Eustache de Warnécourt, mais, comme eux, il tenait le parti de Charles VII et secondait Baudricourt. Or il résulte d’une pièce que l’on peut voir aux archives de la Côte-d’Or158, qu’à la date indiquée il souscrivait l’engagement suivant : il ne fera ni guerre ni dommage au duc de Lorraine, au duc de Bar, ni à aucun de leurs gens, ni à ceux dont ils ont la garde. Si le duc de Lorraine était en guerre avec le duc de Bourgogne, Sarrebruck se déclarerait pour le duc de Bourgogne ; il reconnaîtra pour roi celui que reconnaîtra le même duc. Il renonce à 72tous les droits de garde, apatissements, subventions, établis par lui ou par ses prédécesseurs sur les sujets ou sur les terres du duc de Lorraine et de Bar. Le seigneur de Châteauvillain, oncle de Sarrebruck, se porte garant des engagements de son neveu, et s’engage à le ramener à la fidélité, s’il s’en écartait. Si tous les deux étaient félons, le duc de Lorraine les combattra l’un et l’autre. Si le duc de Lorraine se joignait à eux, le duc de Bourgogne fera la guerre à tous les trois. Le duc de Lorraine rend les prisonniers faits sur le damoiseau. Cet hommage à l’étranger par l’intermédiaire du duc de Bourgogne fut jugé insuffisant, puisque Robert de Sarrebruck fut contraint d’aller le faire personnellement au régent, le 20 octobre de l’année suivante (1425).

On appelait droit de garde un tribut payé par une population à un seigneur plus puissant, en retour de la protection promise contre d’injustes agresseurs. En réalité c’était souvent une exaction par laquelle le prétendu protecteur prélevait un impôt sur des lieux qui ne lui étaient pas soumis. Tel semble bien avoir été le caractère du droit de garde souscrit à Sarrebruck par les habitants de Greux et de Domrémy. Par acte du 7 octobre 1423, chaque feu doit à ce titre lui payer annuellement deux gros, et la veuve un gros, etc., à la Saint-Martin. L’insistance avec laquelle il est répété que les habitants ont spontanément assumé cette obligation, les précautions prises pour éluder toute réclamation, semblent établir que le gardien s’était violemment imposé159. Est-il intervenu une convention ultérieure ? On verra au chapitre suivant que les malheureux habitants durent payer, le 8 décembre de la même année, au féroce damoiseau, une somme énorme pour leur pauvreté. Encore l’affaire eut-elle une suite qu’il faudra exposer, à cause du père de l’héroïne mêlé à toute l’affaire.

V.
Place occupée par le diocèse dans le cœur de Jeanne. — Étendue du diocèse de Toul. — L’évêque prince temporel. — Suffragant de Trèves. — Henri de Ville, évêque de Toul durant la vie de Jeanne. — Coup d’œil sur son épiscopat. — Son évêque auxiliaire, Henri de Vaucouleurs.

Parler des lieux circonvoisins du berceau de Jeanne, faire connaître ceux qui y exerçaient l’autorité, et ne rien dire du diocèse auquel elle appartenait, de l’évêque qui le gouvernait, serait commettre un anachronisme et voiler la source d’où la sainte fille tirait le meilleur de sa vie. Bon nombre de chroniques désignent son lieu d’origine par la paroisse et le diocèse. Jusqu’au milieu de ce siècle, le sens chrétien a dicté pareil langage à la multitude des fidèles. Y substituer le nom de la commune et 73du département, comme il se fait aujourd’hui, n’est pas une médiocre preuve des progrès du naturalisme.

Toul fut le diocèse de la Pucelle. Au XVIIIe siècle, Dom Calmet parlait ainsi de son étendue, qui ne s’était cependant pas accrue depuis le XVe :

On tient le diocèse de Toul pour un des plus vastes du royaume ; on lui compte près de deux-mille paroisses, outre un très grand nombre d’églises à clocher. Il renferme dans son étendue trente-trois villes, ou bourgs considérables ; deux duchés, Bar et Lorraine ; deux principautés souveraines Salm et Vaudémont ; le marquisat de Pont-à-Mousson ; un grand nombre d’abbayes célèbres, de chapitres et de prieurés. On croit qu’un évêque de Toul a sous sa juridiction un million d’âmes160.

L’évêque de Toul n’était pas seulement un prince ecclésiastique par la juridiction spirituelle ; il était prince temporel de sa ville épiscopale et de nombreuses terres ou châteaux dont il était le seigneur féodal, sous, la suzeraineté presque nominale de l’empereur d’Allemagne.

L’évêché de Toul était suffragant de la métropole de Trèves. Le siège de Trèves fut, au XIVe et au XVe siècle, occupé par des archevêques de grand mérite, tels que Baudoin de Luxembourg, un des grands hommes de son temps161 ; et à l’époque qui nous occupe, par Othon, un saint prélat, auquel l’austérité de sa vie donnait le droit dont il usait, de prêcher la réforme aux religieux, aux prêtres et à ses suffragants162. Son suffragant de Toul, après s’être uni à lui, pour faire décréter les mesures réformatrices à Constance, marchait de concert avec son métropolitain pour les appliquer.

Ce suffragant était Henri de Ville-sur-Illon, qui occupa le siège de Toul de 1409 à 1436. Il succéda à son frère Philippe, mort fort jeune à la cour de l’Antipape, loin d’un troupeau dont il prit peu de soin.

Tous deux avaient dû leur élection aux instances de leur cousin le duc de Lorraine ; mais Henri, pieusement élevé par sa sœur abbesse de Remiremont, quoique sacré avec dispense d’âge, laissa de meilleurs souvenirs que son frère et prédécesseur, et prit au sérieux ses devoirs d’évêque.

Son attachement à la France lui aliéna d’abord l’esprit du duc de Lorraine, mais le cardinal de Bar intervint et négocia un rapprochement avec tant de dextérité que la plus étroite union ne cessa de régner entre l’évêque et le duc.

Henri se détacha de bonne heure de l’obédience de Pierre de Luné, et se fit remarquer à Constance par son éloquence. Deux hobereaux ayant poussé l’audace jusqu’à arrêter les évêques de Carcassonne et d’Évreux, qui se rendaient au concile en qualité d’ambassadeurs de 74Charles VII, Henri de Ville ne se donna pas de repos qu’il n’eût rendu ses collègues à la liberté, et tiré des brigands un châtiment exemplaire en rasant leur repaire.

Grâce aux concessions des évêques, les bourgeois de Toul formaient une vraie république ; Henri de Ville intervint en pacificateur dans leurs différends avec leurs voisins, tels que le duc de Lorraine et le damoiseau de Commercy.

Pour subvenir à l’administration de son vaste diocèse, il se donna un évêque auxiliaire, dont le titre épiscopal fut Christopolis. Cet évêque était le gardien des Cordeliers de Toul, Henri de Vaucouleurs. C’est devant Henri de Vaucouleurs, sinon devant Henri de Ville en personne, que Jeanne a dû comparaître, lors de l’affaire des prétendues fiançailles.

René de Bar prodiguait à son évêque les titres les plus affectueux. Le prélat montra qu’il les méritait, lorsqu’après la défaite de Bulgnéville, le 2 juillet 1431, il reçut dans son palais les deux fils et la femme du duc prisonnier, et s’employa avec la plus grande activité à amener la délivrance du captif.

Par son testament, Henri de Ville laissa un tiers de son patrimoine aux églises de son diocèse, un tiers aux pauvres, un tiers à ses parents, et seize-cents florins à sa cathédrale. Ce fut, au jugement de Dom Calmet, un prélat plein de lumière, de zèle et de modestie163.

VI.
La châtellenie de Vaucouleurs. — Du passé de Vaucouleurs et de sa situation. — Comment Vaucouleurs devient possession immédiate de la couronne. — Villages cédés avec Vaucouleurs. — Difficulté à propos de Domrémy. — Sollicitude particulière de nos rois pour Vaucouleurs. — Lettres de Charles V. — Robert de Baudricourt. — Relations avec la famille de Bar. — Échanges de messages avec René. — Courage de Baudricourt. — Trêves. — Réduction de Mouzon et de Beaumont en 1428. — Ordre de réduire Vaucouleurs. — Préparatifs. — Revue des hommes de Vergy le 16 et le 17 juillet, à Saint-Urbain. — Traité conclu dès le 22. — Vaucouleurs n’a pas été bloqué. — Conjectures sur le traité intervenu. — Jeanne s’était présentée à Baudricourt avant l’ordre de réduire Vaucouleurs. — Suite de l’histoire de Baudricourt.

Nous arrivons enfin à la châtellenie de Vaucouleurs, enclave toute française, entre le duché de Lorraine et la principauté de l’évêque de Toul à l’est, et le Barrois à l’ouest, au nord et au sud.

La ville de Vaucouleurs, qui aujourd’hui compte environ trois-mille âmes, avait, même avant Jeanne d’Arc, un passé qui ne fut pas sans gloire. Elle était située à la limite orientale de la France, à la limite occidentale de l’Empire ; aussi les souverains des deux États s’y étaient à plusieurs reprises donné rendez-vous pour traiter des intérêts réciproques de leurs peuples. Il faudrait, d’après certains auteurs, compter cinq de ces entrevues depuis Robert le Pieux, qui s’y aboucha avec saint Henri, jusques aux conférences de Philippe le Bel avec l’empereur Albert164. À la suite 75de cette dernière entrevue, des bornes d’airain furent placées de distance en distance le long de la Meuse jusqu’à Verdun, des fleurs de lis sculptées du côté de la France, un aigle du côté de l’Empire.

Assise sur la Meuse, adossée à une colline couronnée autrefois d’un château fortifié, la ville de Vaucouleurs était importante, parce qu’elle commandait la route d’Allemagne. Les Joinville, qui en étaient les seigneurs, l’avaient, sous le règne de Louis le Gros, entourée d’épaisses murailles reliées entre elles par d’imposantes tours rondes165. Ils n’avaient pas négligé les fondations religieuses, parmi lesquelles il faut remarquer une collégiale érigée en 1271 pour le service de la chapelle castrale du château. À 25 kilomètres de Toul, Vaucouleurs servit plusieurs fois de lieu de refuge au chapitre épiscopal qui, vexé par les bourgeois de la ville, allait chercher la sécurité en terre française.

Un évêque de Toul devait la rendre plus française encore en la faisant passer sous la suzeraineté immédiate du roi de France. Cet évêque, Thomas de Bourlémont, était de la famille des seigneurs de Domrémy. Il occupa le siège de saint Mansuet de 1330 à 1353. Il était tellement dévoué à la France qu’il voulut partager avec le roi de France la suzeraineté de Toul et des terres qui s’y rattachaient ; mais il trouva une invincible opposition dans le chapitre et les bourgeois, qui en appelèrent au pape. Le pape défendit au prélat de penser à pareille aliénation166.

Thomas de Bourlémont fut plus heureux pour faire de Vaucouleurs une possession immédiate de la couronne. Il persuada à Ancel de Joinville de céder au roi Philippe de Valois la châtellenie de Vaucouleurs, en échange de Méry-sur-Seine et d’autres domaines destinés à lui offrir complet dédommagement. Arrêtée en octobre 1335, la mutation fut définitivement opérée en janvier 1342, non plus avec Ancel, mais avec Jean de Joinville167. La cession se place ainsi à l’ouverture de la guerre de Cent ans. Dieu, qui allait permettre la longue série de nos calamités, rattachait par avance d’une manière plus étroite à la couronne le coin de terre, d’où il voulait faire venir celle qui devait en arrêter le cours.

M. Chevelle, notaire et maire de Vaucouleurs, a retrouvé ces dernières années, dans les archives de sa mairie, une copie postérieure de près de trois siècles, mais authentique, de l’acte de cession. C’est une énumération, en date du 2 juin 1620 des redevances dues au roi en vertu de l’échange de 1342. On y désigne par leur nom les villages cédés avec Vaucouleurs. Ce sont, sur la rive gauche de la Meuse et au nord de Vaucouleurs, Gombervaux, Tuzey, Sauvoy ; au sud, Badonvilliers, Neuville, Burey-en-Vaux, 76Burey-la-Côte ; sur la rive droite, à l’est de Vaucouleurs, Chalaines, Rigny-Saint-Martin et Rigny-la-Salle ; au nord Saint-Germain168. L’on n’est pas peu étonné de n’y trouver ni Domrémy, ni Greux. C’est en traitant de la nationalité de la Pucelle que sera abordée la solution de la difficulté.

La Providence inspira à nos rois une sollicitude particulière pour ce lambeau de leurs États, si hautement prédestiné. L’ordonnance par laquelle Charles V prescrivait à ses successeurs de ne jamais le distraire de la couronne mérite d’être traduite. Le futur signataire du traité de Troyes la renouvelait lui-même la première année de son règne169. Voici en quels termes s’exprimait Charles V :

Que tous, dans le présent et dans l’avenir, sachent ce qui suit :

C’est le devoir de quiconque occupe un trône de considérer attentivement les actes ou les faits de ses fidèles sujets, pour rattacher à sa personne par des liens plus étroits, pour distinguer par des faveurs et des privilèges proportionnés au mérite, ceux qui brillent par leurs vertus, et qui, en vrais sujets, persévèrent dans l’amour de leurs princes. Aussi considérant le zèle ardent, dont nos bien-aimés et fidèles sujets, les bourgeois et habitants de notre ville ou châtellenie de Vaucouleurs, aux frontières de notre royaume, ont toujours fait preuve envers nos prédécesseurs les rois de France ;

Considérant l’obéissance que, même lorsqu’ils étaient sujets de l’empereur Henri, comte de Vaudémont, et dans d’autres circonstances, ils nous ont humblement rendue, et à nous et à nos gens ou officiers, nous voulons, comme c’est justice, que ces mêmes bourgeois nos sujets et les habitants de ladite ville ou châtellenie de Vaucouleurs aient une part spéciale dans nos faveurs et dans les prérogatives accordées par nous, et soient honorés en conséquence ;

C’est pourquoi, par grâce spéciale et de science certaine, nous avons accordé et par les présentes nous accordons, que quels que soient les motifs, les raisons ou les titres invoqués, ils ne puissent jamais à l’avenir, ni par voie d’échange, ni en quelque manière que ce soit, être séparés ou distraits de la couronne de France, être retirés de notre main ou de la main d’aucun de nos successeurs. Nous les fixons tous et chacun d’eux sous notre juridiction immédiate et sous la juridiction immédiate de nos successeurs, voulant qu’ils jouissent des privilèges, libertés et franchises dont ils ont été et sont en possession ; nous les adjoignons et unissons par ces présentes à notre domaine, voulant que les bourgeois de ladite ville et 77châtellenie ne puissent jamais en être distraits. En conséquence, nous mandons, ordonnons, commandons à notre bailli de Chaumont, à tous nos autres hommes de justice et officiers, quels qu’ils soient, dans le présent et l’avenir, ainsi qu’à leurs lieutenants, de ne pas empêcher mais bien de favoriser l’usage et la jouissance pacifique, par nos bien-aimés bourgeois susnommés et par les habitants de ladite châtellenie, de notre présente concession, de notre présente rétention ou faveur ; qu’ils ne fassent à leur préjudice rien de contraire ; qu’ils ne souffrent point qu’ils soient molestés ou troublés par d’autres ou par plusieurs dans la possession de leurs privilèges, et s’il venait à se produire quelque fait opposé à la présente grâce, ou tendant à la diminuer, qu’ils s’empressent par eux-mêmes ou par d’autres de faire remettre les choses en l’état.

Pour que les présentes soient stables et perpétuelles, sauf, en autres choses, notre propre droit, et sauf en tout, le droit d’autrui, nous les avons fait munir de notre sceau qui y reste appendu.

Donné au bois de Vincennes, l’an du Seigneur 1363, de notre règne le second, le quatrième jour de juillet.

De par le roi, dans son conseil des requêtes, Sa Majesté présente :

De Remy170.

L’empereur Henri, dont il est ici question, est l’empereur Henri VII, appelé au trône impérial en 1308 et mort en 1313. Il était de la maison de Luxembourg. Par quels actes les habitants de Vaucouleurs firent-ils éclater leur amour pour la France ? C’est ce que les historiens ne disent pas.

Le capitaine de la châtellenie de Vaucouleurs durant les années qui nous occupent, au moins à partir de 1420, fut Robert de Baudricourt171. Il appartenait à une famille lorraine qui vint s’établir dans les environs de Chaumont vers la fin du XIVe siècle. Son père, Liébaud de Baudricourt, avait épousé Marguerite d’Aulnoy, dame de Blaise, fille du bailli de Chaumont. Il jouissait d’un grand crédit auprès de Robert, duc de Bar. Celui-ci en avait fait son chambellan, l’avait constitué gouverneur de Pont-à-Mousson, et, en récompense de ses services, lui avait donné la terre de Nousart172.

Robert avait donc par naissance les meilleures relations avec la maison de Bar ; ce qui ne l’empêcha pas, en mai 1420, de faire enlever des ambassadeurs bourguignons qui, munis d’un sauf-conduit, revenaient d’auprès du cardinal de Bar. Ils durent se racheter et le cardinal paya la rançon. Les inclinations de cœur de René étant naturellement pour son beau-frère 78Charles VII, il n’est pas difficile de s’expliquer que des relations de bon voisinage, des messages, aient été échangés entre le jeune duc et le capitaine royal. La Chronique de la Pucelle nous dit de Robert de Baudricourt :

C’était un vaillant chevalier tenant le parti du roi ; et avait en la place foison de gens de guerre vaillants, faisant guerre tant aux Bourguignons qu’aux autres tenant le parti des ennemis du roi173.

Il fallait qu’il fût redouté pour que le maréchal de Bourgogne, le seigneur de Toulongeon, à la date du 18 mars 1425, jugeât qu’il n’était pas au-dessous de sa dignité de conclure avec Robert une trêve de moins de trois mois, du dimanche des Rameaux, 24 mars, au 31 mai 1425, Le duc de Lorraine en était conservateur. On en trouve la teneur aux archives de la Côte-d’Or174. Cependant le duc de Savoie s’entremettait entre le duc de Bourgogne et Charles VII. On trouve dans les mêmes archives qu’à la date du 26 novembre 1427, une trêve, de Noël à la Saint-Jean, a été prolongée entre la plupart des États du duc de Bourgogne et presque tous ceux de Charles VII. Si les parties l’agréent, elle le sera pour trois ans. Vaucouleurs est expressément nommé dans la trêve175. D’après M. Luce, elle aurait été renouvelée jusqu’au traité d’Arras.

La trêve conclue entre Charles VII et le duc de Bourgogne ne s’étendait nullement aux Anglais, et c’est peut-être là qu’il faut chercher l’explication d’un fait relatif à l’histoire de Vaucouleurs, sur lequel l’attention doit se fixer dès maintenant, en attendant que la réfutation de la libre-pensée nous force d’y revenir.

Beaumont-en-Argonne, Mouzon, et quelques autres places qui avaient tenu pour le parti français furent réduites dès les premiers mois de 1428. Vaucouleurs était la seule ville qui, aux bords de la Meuse, restât fidèle à Charles VII. Dès le 22 juin, Bedford donnait l’ordre à Antoine de Vergy, gouverneur de Champagne, de réduire la place. Le reliquat de la contribution votée pour soumettre Beaumont et Mouzon y sera employé ; on complétera la somme, s’il le faut, par un nouveau prélèvement de deniers sur les diocèses de Troyes, de Langres, et le bailliage de Chaumont176. L’effort fut considérable, puisque l’on mandait de l’est le comte de Fribourg, de l’ouest le seigneur de Mouchy, capitaine de Beauvais.

Les 16 et 17 juillet, les hommes d’armes d’Antoine de Vergy sont passés en revue à Saint-Urbain, et à Thonnance-lès-Joinville, c’est-à-dire à 40 ou 45 kilomètres de Vaucouleurs177. Or, le 22, Antoine de Vergy envoie un 79messager au comte de Fribourg qu’il suppose dans les environs de Langres, au sire de Mouchy qu’il croit dans les environs de Châlons, pour leur enjoindre de rétrograder, parce que

traité et accord a été fait avec les ennemis pour la reddition de Vaucouleurs178.

Il en résulte manifestement que le blocus de Vaucouleurs, auquel M. Luce attribue une importance décisive sur la vocation de Jeanne, ainsi qu’il sera dit dans notre dernier livre, n’a existé que dans l’imagination du membre de l’Institut. Le messager dirigé vers le sire de Mouchy demeure à Saint-Urbain ; c’est à Saint-Urbain, ce semble, que le comte de Fribourg devait rejoindre Antoine de Vergy ; il est dit qu’Antoine de Vergy avait charge de mettre le siège devant Vaucouleurs ; nulle part qu’il l’y ait effectivement mis. Entre le 17 et le 22 juillet, il n’y avait guère que le temps de conduire la petite armée de Saint-Urbain à Vaucouleurs, nullement d’y établir le blocus.

Quel est donc le traité intervenu ? Jusqu’à présent on l’ignore et l’on en est réduit à des hypothèses. La plus vraisemblable paraît être que la reddition de la place était subordonnée à l’hommage que René, duc de Bar, ne tarda pas à faire au gouvernement franco-anglais, ainsi que nous l’avons déjà vu. Il venait de prendre dans une trêve conclue avec Jean de Luxembourg179, l’engagement de faire cet hommage. Il résulte de ses livres de comptes que le 18 juillet il envoie un messager à Antoine de Vergy180 ; que le 20 juillet un courrier lui est expédié par Baudricourt181 ; qu’il en envoie un lui-même au capitaine du roi, le 23 et le 28 juillet182.

Il n’est pas non plus invraisemblable que les plaintes, soit du duc de Savoie, soit même du duc de Lorraine, n’aient arrêté Vergy. Vaucouleurs, avons-nous dit, était compris dans les trêves ménagées par le duc de Savoie entre Charles VII et le duc de Bourgogne. Charles VII se plaignit que des seigneurs tels que Jean de Luxembourg, Antoine de Vergy, lui faisaient la guerre, quoique vassaux du duc de Bourgogne. Il fut répondu qu’ils ne la faisaient pas comme vassaux de Bourgogne, mais comme étant au service du roi d’Angleterre. Il est fort possible que cette explication, quelque peu byzantine, ait médiocrement satisfait les conservateurs de la trêve ; et que la crainte de s’aliéner de puissants alliés n’ait fait renoncer momentanément au dessein de réduire Vaucouleurs.

Ce qui est certain, c’est que plus d’un mois avant l’ordre d’assiéger la 80place, vers l’Ascension, qui cette année tombait le 13 mai, Jeanne s’était présentée à Baudricourt, comme devant venir au secours du roi vers la mi-carême. L’horrible pensée qui se présenta au capitaine royal prouve que s’il était brave, il n’était pas plus moral que la plupart des gens de guerre de son temps.

S’il fallait en croire l’historien de Toul, Benoît Picard, Baudricourt aurait mal fini. Ayant envahi les terres des bourgeois et du chapitre de Toul, il fut excommunié, vaincu, pris, et jeté en prison. Comme on traitait de son élargissement et que lui-même avait fait amende honorable, il fut surpris par la mort avant d’être relevé de la censure. Elle fut levée après sa mort, et il reçut la sépulture ecclésiastique dans l’église des Cordeliers. Benoît Picard, qui dit emprunter son récit aux titres de l’évêché, se trompe en rapportant l’événement à l’épiscopat de Henri de Ville ; ce qui permet de mieux augurer de la fin de celui qui ouvre l’histoire publique de la libératrice.

Baudricourt combattit à Bulgnéville pour René183. En 1436, lorsque René est momentanément relâché pour chercher sa rançon, il se trouve au nombre des chevaliers qui cautionnent sa parole, en s’engageant à se constituer prisonniers, si le duc était infidèle à ses engagements184. En 1441 il assiste à l’hommage rendu à Charles VII par Robert de Sarrebruck185. On place sa mort à 1454 ou 1455186.

Et maintenant venons à Domrémy.

81Chapitre VI
Domrémy au temps de la Pucelle et aujourd’hui

  • I.
  • La vallée de la Meuse, de Neufchâteau à Vaucouleurs.
  • Maxey-sur-Meuse et Domrémy.
  • De Domrémy à Neufchâteau par la rive gauche.
  • Neufchâteau.
  • Domrémy et divers lieux de la rive droite visités vraisemblablement par la Pucelle.
  • Étapes de Jeanne, de Domrémy à Vaucouleurs par la rive gauche.
  • II.
  • Domrémy.
  • Château de l’Île.
  • Église.
  • Chaumière.
  • Fontaine des Groseilliers, des Rains.
  • Le beau May.
  • Le bois Chênu.
  • IV.
  • Les Bourlémont, seigneurs de Domrémy.
  • La seigneurie passe aux d’Ogéviller.
  • Elle est louée, maison et terres, en 1419.
  • Les deux fermiers et les cinq cautions.
  • Ce qu’était un maire à cette époque.
  • La seigneurie, d’après un acte du XVIe siècle.
  • Acception particulière du mot charrue.
  • Rapprochement entre Domrémy aujourd’hui et au temps de Jeanne.
  • V.
  • Les signataires du traité de droit de garde conclu avec Robert de Sarrebruck.
  • Jacques d’Arc doyen.
  • Ce qu’était un doyen.
  • Énorme somme exigée par Sarrebruck.
  • Procès intenté à Domrémy et Greux par Guyot Poignant.
  • Jacques d’Arc, un des délégués.
  • La razzia de 1425.
  • Les pillards forcés de rendre le butin.

I.
La vallée de la Meuse, de Neufchâteau à Vaucouleurs. — Maxey-sur-Meuse et Domrémy. — De Domrémy à Neufchâteau par la rive gauche. — Neufchâteau. — Domrémy et divers lieux de la rive droite visités vraisemblablement par la Pucelle. — Étapes de Jeanne, de Domrémy à Vaucouleurs par la rive gauche.

La Meuse, de Neufchâteau à Vaucouleurs, coule paisiblement dans une vallée d’un peu plus de 30 kilomètres de longueur, sur une largeur de 1200 à 1800 mètres, au milieu de prairies qui s’étendent presque jusqu’à la naissance des coteaux qui forment les bords du val. Ce n’est pas seulement le riche produit tiré de foins renommés qui fait exclure toute autre culture de la plaine, c’est une nécessité. De nombreux petits cours d’eau aboutissent des deux côtés à la rivière, et soudainement grossis par les pluies, ils font de la Meuse un bras de mer mondant la vallée entière. Des terres labourées seraient emportées, les prairies en sont engraissées.

Les coteaux, surtout sur la rive gauche, n’offrent à l’œil rien de heurté 82et de violenté. Ce sont d’abord des pentes douces occupées par des champs arables, par des vignes, des arbres fruitiers ; la montée devient bientôt plus raide, finit par être presque à pic, et dès lors présente à perte de vue une large bordure de bois touffus, retombant en festons, grâce aux petites vallées qui échancrent cette large et épaisse dentelle. Les coteaux de la rive droite, moins réguliers et moins élevés, laissent voir de fréquentes dépressions de terrain, surmontées de villages, de clochers, quelques-uns historiques, tels que Saint-Élophe, aux pieds du mont Julien, où l’empereur apostat fit cueillir la palme du martyre à une famille chère à la piété lorraine.

Les plateaux, nommés à Domrémy le Haut-Pays, sont coupés de bois, si communs en Lorraine et en Barrois. Ces bois sont entourés de champs pierreux, peu fertiles, et pour cela laissés souvent en jachère. Aussi les habitants demandent-ils leur subsistance à la vallée, où les villages sont si rapprochés que, dans un parcours de 30 kilomètres, la ligne du chemin de fer, courant sur la rive droite, compte six stations, quoiqu’elle laisse plusieurs agglomérations sans les nommer.

Maxey-sur-Meuse, Domrémy-la-Pucelle ! ce cri retentit à l’oreille du voyageur, à la seconde station après Neufchâteau. Celui qui l’entend sans émotion n’est ni Français, ni Catholique. C’est en ce point de la vallée que, durant cinq ans, le ciel s’ouvrit plusieurs fois par semaine, pour laisser passage aux Anges et aux saintes, qui venaient préparer l’humble enfant des champs à la plus merveilleuse des destinées. Le paysage est calme, paisible, et, à la saison, parfumé comme la céleste enfant.

En face de Maxey, de l’autre côté de la rive, Domrémy présente au regard la rangée de ses maisons et la lourde tour de son clocher. Le village est à 11 kilomètres au nord de Neufchâteau, à 18 au sud de Vaucouleurs. Si l’on se rend de Domrémy à Neufchâteau en remontant la rive gauche de la Meuse, l’on retrouve, à moitié route, le village de Frébécourt, à l’embouchure de la petite rivière de la Saunelle, en face de Coussey, un petit chef-lieu de canton, immortalisé par une parole de Jeanne. Coussey, Frébécourt, sont dominés par le château de Bourlémont assis sur la hauteur, et attirant les regards de plusieurs lieues à la ronde, du couchant au levant. Tandis que sa belle façade méridionale, flanquée de tours, plonge sur la vallée de la Meuse et domine au loin Saint-Élophe, sa façade orientale, à travers la gorge de la Saunelle, donne sur le bois Chenu. Le nom de Bourlémont reviendra souvent dans nos documents.

Neufchâteau, coupé à l’ouest par la Meuse, ceint au sud et à l’est des méandres du Mouzon qui semble s’attarder avant d’aller se perdre dans la Meuse, Neufchâteau est bâti en grande partie sur les flancs abrupts d’une hauteur couronnée par le château des ducs de Lorraine. Les ducs 83avaient construit le château, soit pour contenir les bourgeois avec lesquels ils furent souvent en lutte, soit pour s’y créer une demeure de plaisance fort agréable dans la belle saison. À côté s’élève la grande église Saint-Nicolas, et dans le bas celle de Saint-Christophe, visitées vraisemblablement l’une et l’autre par la Pucelle. Elle s’était confessée dans celle des Cordeliers, signalée plus d’un siècle après par Montaigne, comme le plus beau monument de Neufchâteau. Le vandalisme révolutionnaire n’en a pas laissé subsister une pierre. Les Cordeliers établis à Neufchâteau par Gilles de Sorcy en 1263 y jouissaient à l’époque de Jeanne d’une très grande influence ; les Clarisses y furent appelées en 1292. En attendant de traiter des rapports de Jeanne avec les Franciscains, observons que sainte Colette, s’étant présentée à Neufchâteau, y fut mal accueillie. Loin que sa réforme fût acceptée, ce ne fut qu’un siècle plus tard que la clôture fut établie au couvent des Clarisses187.

La paroisse de Rouceux, d’où vint à la réhabilitation un témoin important, est comme un faubourg de Neufchâteau.

Si, de retour à Domrémy, nous cherchons en face de nous, sur la rive droite, les lieux certainement ou très vraisemblablement visités par Jeanne, ce sera Maxey avec sa dévotion toujours subsistante à sainte Catherine ; ce sera au-dessus de Maxey, à moitié de la montée, Notre-Dame du Regard, s’il est vrai que l’oratoire date du XIVe siècle ; dans la direction du sud, ce sera Moncel, paroisse détruite dans ce siècle et rattachée à Apponcourt, mais aux jours de la Pucelle dédiée à saint Michel ; dans la direction du nord, presque sur la crête de la montagne, ce sera Saint-Nicolas-aux-Chanoines, ou de Brixey ; car un lien particulier rattachait Greux et Domrémy à cette collégiale de chanoines.

La rive gauche, en descendant vers Vaucouleurs, compte des lieux plus certainement remplis du souvenir de Jeanne. À 600 mètres seulement de Domrémy, c’est Greux. Greux et Domrémy ne formaient qu’une paroisse, et l’église principale était à Greux, va nous dire Jeanne. La seule récompense quelle ait demandée aux hommes pour ses services, ce fut l’exemption d’impôts pour Domrémy et Greux. Greux était bâti sur le flanc de la hauteur en cet endroit peu élevée. Détruit par l’invasion suédoise de 1636, il a été rebâti dans la plaine ; mais l’emplacement de l’église où Jeanne a prié et celui du cimetière ont été conservés à l’abri de la profanation.

Jeanne a souvent traversé Greux en se rendant à son lieu de délices, à 84Bermont. Elle devait suivre à travers les champs et les bois des sentiers dans lesquels l’étranger ne pourrait pas aujourd’hui s’engager sans guide. Les témoins nous parleront souvent de Bermont. C’est un sanctuaire, à 3 kilomètres de Domrémy, isolé au milieu des bois, ne présentant qu’une échappée de vue vers le nord, sur la Meuse qui, en ce lieu, a fait un contour pour se porter vers l’ouest.

Si de Bermont l’on continue son chemin vers Vaucouleurs, en se rapprochant de la vallée de la Meuse, dont on s’est écarté, on arrive à Burey-la-Côte, à 6 kilomètres de Domrémy. Burey-la-Côte, sur la hauteur, domine la station de Sauvigny sur la rive opposée de la rivière. À 6 kilomètres plus loin, dans la vallée, l’on rencontre Burey-en-Vaux, en face de la station de Maxey-sur-Vaise, sur la rive droite. Lequel des deux Burey a eu l’honneur de posséder Jeanne durant six semaines ? Ce sera examiné dans le IVe livre.

Voilà, entre Neufchâteau et Vaucouleurs, tous les lieux auxquels se rattache l’histoire de Jeanne. Qu’était Domrémy au temps de la Pucelle ?

II.
Domrémy. — Château de l’Île. — Église. — Chaumière. — Fontaine des Groseilliers, des Rains. — Le beau May. — Le bois Chênu.

Ce qui, au temps de Jeanne, devait surtout attirer le regard à Domrémy, c’était un château ou maison forte, close de murailles, et entourée des eaux de la Meuse ; d’où son nom de château de l’Île. Une rue qui y conduisait s’appelle encore rue de l’Île. De petites élévations de terrain, des chapiteaux trouvés dans le sol, ne permettent pas de douter qu’il ne fût en aval du pont actuel, en face de l’église. En 1399, et depuis longtemps, ce semble, il était la possession de la famille de Bourlémont.

L’église devait être fort petite. Des millésimes qu’on peut lire aux clefs de voûte témoignent de restaurations postérieures à Jeanne, et cependant les remaniements de 1824 l’ont accrue d’une travée et du chœur actuel. Son orientation, précédemment conforme aux prescriptions liturgiques, a été bouleversée ; la porte se trouve au point où était le sanctuaire, et l’autel est du côté de la porte si souvent franchie par la sainte fille. Autour s’étendait le cimetière, aujourd’hui transféré hors du village. Le terrain a été utilisé pour les agrandissements de l’édifice, ou transformé en chemin et en une petite place au chevet de l’église.

Le jardin de Jacques d’Arc était contigu au cimetière, séparé sans doute par un mur ou une haie vive. La chaumière, aujourd’hui dégagée, était entourée d’autres chaumières ; elle est sensiblement dans l’angle formé par la Meuse, et le ruisseau des Trois-Fontaines qui, après avoir traversé 85le village, passe à 7 ou 8 mètres de la maisonnette, et va se perdre dans la rivière. Il formait la limite de la langue de terre relevant immédiatement de la couronne de France, et du Barrois qui n’en relevait que médiatement. Au nord du cours d’eau, où se trouvent l’église et la maisonnette de Jeanne, c’était terre du roi ; au sud et à l’est c’était Barrois.

Le ruisseau franchi, on s’engageait au sortir du village dans le chemin de Bourlémont et de Neufchâteau, serpentant à travers le coteau et bordé de fontaines dont les témoins nous parleront. Les historiens modernes se trompent en appelant fontaine des Groseilliers la fontaine désignée dans les documents du nom de Fons ramnorum. La fontaine des Groseilliers, qui alimente encore Domrémy, est seulement à 400 mètres du village. Celle que nous demandons d’appeler la fontaine des Rains, en empruntant à notre vieille langue un mot qui désignait les broussailles et les buissons séparant les bois des champs livrés à la culture, la fontaine des Rains en est à 1500 mètres. Encore aujourd’hui le parage où elle coulait est appelé par les gens du pays, canton de l’Arbre-épine, du radical grec δαμος, d’où fut formé le vieux mot rains. M. l’abbé Bourgaud, curé de Domrémy, le bras droit des évêques de Saint-Dié dans l’œuvre de la basilique dite de Domrémy, a retrouvé la célèbre fontaine, où Jeanne s’est désaltérée, et une fois entendit les voix.

On la rencontrait avant d’arriver au fameux arbre des Dames, ou des Fées, le beau May, mais fort près. Les témoins nous parleront souvent de l’une et de l’autre. Au-dessus de la fontaine et de l’arbre s’élevait le bois Chênu, appelé aujourd’hui le bois Brûlé, parce que, dit-on, il fut brûlé par les Suédois. Il est formé non seulement de chênes, mais encore d’arbres d’autres essences ; fort épais ; les habitants du village y vont au mois de mars couper leur affouage.

Les Suédois étaient justement connus sous le nom de soudards ; ils coupèrent le beau May ; ce qui a donné lieu à Jollois d’abord, à Quicherat ensuite, d’écrire, par une méprise assez plaisante, que l’arbre des Fées fut coupé par un habitant du pays appelé Soudard.

La basilique, et la maison des Révérends Pères Eudistes qui la desservent, sont censées bâties là où se trouvait le beau May, à un kilomètre et demi du village. L’on y jouit d’un magnifique point de vue sur la vallée de la Meuse, le camp de Julien, Neufchâteau, et tout près, à droite, sur le château de Bourlémont. On s’explique que le beau May fut comme un lieu de rendez-vous entre les Bourlémont de Domrémy, et ceux du castel de famille ; la montée une fois gravie, le chemin était presque à moitié parcouru.

86III.
Population actuelle de Domrémy. — Gilles de Sorcy donne à la collégiale de son castrum Saint-Nicolas-de-Brixey les dîmes et le patronage de Greux-Domrémy. — Prédilection du digne évêque pour le chapitre de Brixey. — Ses possessions temporelles aux bords de la Meuse. — Le dimanche Lætare. — Les Rogations. — Le clerc de Domrémy.

Domrémy est aujourd’hui une paroisse de trois-cents âmes, réparties en cent feux ou ménages, du diocèse de Saint-Dié et confinant à celui de Verdun. Ce fut une heureuse inspiration de l’autorité ecclésiastique et de l’autorité civile d’en faire, malgré son exiguïté, une cure de seconde classe ; et Mgr Sonnois, en faisant un chanoine honoraire de celui qui en est le titulaire (1891), honorait le mérite du prêtre188 et l’héroïne à laquelle il est si dévoué. Au XVe siècle, la modeste annexe de Greux, presque au centre du diocèse de Toul, devait être une des dernières églises de la vaste circonscription ecclésiastique. On s’est demandé à qui en revenait le patronage, et quel était le collateur de la cure. Les archives départementales de Nancy fournissent la réponse dans une suite de pièces qui se corroborent les unes les autres. Voici la traduction de l’une des plus brèves et des plus importantes.

Donation des dîmes de Greux par Gilles de Sorcy au chapitre de Saint-Nicolas de Brixey

Original en latin : Pièce justificative H.

Nous, Gilon, par la grâce de Dieu, évêque de Toul, portons à la connaissance de tous, qu’avec l’approbation et du consentement de notre chapitre de Toul, nous avons accordé et nous accordons aux chanoines de la chapelle Saint-Nicolas de notre forteresse de Brixey, l’église de Greux et ses dépendances, sur laquelle église, lesdits chanoines ont notoirement droit de patronage, sauf pourtant notre droit et le droit de l’archidiacre du lieu, et à condition qu’une portion convenable sera réservée au vicaire attaché au service de ladite église. En témoignage de quoi, notre sceau et le sceau de notre chapitre sont appendus aux présentes.

Donné en l’an du Seigneur 1261 (v. st.) le troisième jour après le dimanche Lætare189.

L’année commençant alors à Pâques, le mercredi, troisième jour après le quatrième dimanche du carême, se trouvait le 21 mars 1262, puisque Pâques tombait cette année le 9 avril.

Domrémy ne se trouve pas expressément nommé dans l’acte ; l’église annexe n’existait peut-être pas encore. Les pièces subséquentes ne laissent pas le moindre doute, qu’il ne doive être compris dans les dépendances de Greux. Dans le XVIIe siècle les paroissiens se plaignant que leur curé ne 87réside pas, l’official de Vaucouleurs le condamna à résider à Greux de Pâques à la Saint-Martin, à Domrémy de la Saint-Martin à Pâques. Un décret de François, duc de Lorraine, maintient le chapitre Saint-Nicolas de Brixey en possession du droit de percevoir les dîmes de Domrémy. Le chapitre de Brixey ayant été supprimé par l’évêque de Bissy, les revenus en furent attribués au séminaire de Toul, dirigé par les fils de Saint-Vincent-de-Paul. Des pièces postérieures nous montrent ces derniers faisant valoir leurs droits sur les dîmes de Domrémy190.

Gilles de Sorcy, évêque de Toul de 1253 à 1271, fut un prélat à la grande âme. Il multiplia les fondations religieuses, spécialement aux bords de la Meuse. Nous avons parlé de l’établissement des Franciscains à Neufchâteau : il les établit aussi à Toul. Il favorisa la fondation de la collégiale de Vaucouleurs, en y adjoignant plusieurs revenus ecclésiastiques des environs, mais ses prédilections et ses générosités furent, ce semble, pour Saint-Nicolas de Brixey. La nouvelle collégiale fut composée d’un prévôt, d’un doyen, d’un chantre, de treize chanoines, et de quatorze vicaires prêtres191. Les quatorze vicaires prêtres étaient probablement destinés à desservir les paroisses dont les dîmes étaient attachées au chapitre. Brixey n’était pas seulement sous la juridiction spirituelle de l’évêque ; c’était une de ses possessions temporelles, une de ses forteresses. Maxey, Sauvigny, d’autres villages, se rattachaient à Brixey ; il n’est donc pas exact d’écrire, avec les historiens modernes, que si Domrémy, Greux, Burey-la-Côte, étaient du domaine du roi de France, le bord opposé relevait du duc de Lorraine : c’est de l’évêque de Toul qu’il faut dire. Voilà pourquoi les actes même les plus profanes du tabellion de Maxey, que l’on peut lire dans plusieurs auteurs modernes, ne mentionnent nullement le duc de Lorraine, mais uniquement la cour ecclésiastique de Toul. Au temps de la Pucelle, Henri de Ville fit fortifier son castrum de Brixey192.

Les témoins nous parleront, soit du dimanche Lætare et des innocentes réjouissances auxquels il donnait lieu, soit des processions au beau May, la vigile de l’Ascension. Le dimanche Lætare est celui qui vient à la suite du jeudi de la mi-carême. La quarantaine quadragésimale était rude au XVe siècle. Ce n’était pas seulement toute viande qui était bannie du repas depuis le jour des Cendres jusqu’à Pâques ; on n’usait ni d’œufs ni de laitage, si ce n’est le dimanche, et presque tous les chrétiens adultes jeûnaient ; on s’explique qu’on se réjouît d’avoir fourni la moitié de la carrière ; l’Église semble y inviter par le mot Lætare qui ouvre l’introït de la messe. On lit, ce dimanche, l’évangile de la multiplication des pains au désert. Ne 88voulait-on pas aussi reproduire la scène évangélique, en allant manger des petits pains dans quelque solitude ?

On peut s’étonner de ce que certains chefs de l’école rationaliste, affectant des prétentions à un savoir universel, ignorent que des processions se font encore dans les champs la vigile de l’Ascension, et les deux jours qui précèdent ! Qui donc, parmi les fidèles, ne connaît pas les processions des Rogations ? Il faut être érudit à la manière de Michelet pour être étranger à ce que sait le dernier paysan de la catholicité.

Il sera question du clerc de Domrémy. Il ne faut pas entendre par là quelque clerc de tabellion ou d’avoué, ainsi que l’insinue certain membre de l’Institut, mais bien un clerc tonsuré ou minoré, souvent engagé dans le mariage et cependant attaché au service de l’Église. Les conciles de Trèves prescrivirent à plusieurs reprises qu’il y eût un de ces clercs dans chaque paroisse. Il est désigné dans le statut suivant d’un concile de 1310, ainsi conçu :

Le synode renouvelle les anciens statuts qui ordonnent aux curés d’avoir un maître d’école lettré, de réciter les heures canoniales dans les paroisses, de pourvoir à l’honnête subsistance des vicaires par une portion convenable, quand même ils en auraient d’abord accepté une trop modique193.

Le maître d’école était presque toujours dans les ordres et assistait le curé dans les offices de l’église.

IV.
Les Bourlémont, seigneurs de Domrémy. — La seigneurie passe aux d’Ogéviller. — Elle est louée, maison et terres, en 1419. — Les deux fermiers et les cinq cautions. — Ce qu’était un maire à cette époque. — La seigneurie, d’après un acte du XVIe siècle. — Acception particulière du mot charrue. — Rapprochement entre Domrémy aujourd’hui et au temps de Jeanne.

La seigneurie de Domrémy fut longtemps possédée par la famille des Bourlémont, qui habitaient le château de l’Île et entretenaient avec leurs tenanciers de patriarcales relations. M. Luce a publié le testament de Jean de Bourlémont, en date du 3 et du 13 octobre 1399194. Rien de plus chrétien. En plusieurs endroits il est question de sa chapelle du château de l’Île et du chapelain qui la dessert, Henri Malebarbe. Dans le codicille, qui est du 23 octobre, le même Henri Malebarbe est constitué titulaire de la chapelle du château de l’Île ; il est, qualifié de Monseigneur ainsi que le curé de Domrémy, du nom de Jean.

Quoique, d’après le testament, Jean de Bourlémont fût père de trois garçons, sa postérité masculine, s’il faut s’en rapporter à M. Luce, se serait promptement éteinte.

Pierre V de Bourlémont, (écrit-il), étant mort sans laisser d’enfants, les seigneuries de Domrémy et de Greux avaient passé à sa nièce, Jeanne de Joinville, fille de sa sœur Jeanne de Bourlémont, 89mariée à André de Joinville. Jeanne de Joinville avait été donnée en mariage avant le 24 mars 1415, à l’un des plus importants seigneurs de Lorraine, Henri d’Ogévillers, alors bailli de Vosges et maître d’hôtel du duc195.

L’acte qui va être analysé n’est pas sans présenter quelque difficulté sur la date de 1415, assignée par le membre de l’Institut. Les Bourlémont y sont donnés comme seigneurs de Domrémy en 1419. Nous y voyons en effet qu’en cette année 1419, Aubry, dit Janel, maire ès noms des seigneurs de Bourlémont, met aux enchères l’amodiation de la forteresse de Domrémy et de ses appartenances, meix, jardins, prés, crouées, etc., tant à Greux qu’à Domrémy. Or les deux surenchérisseurs se trouvent être Jean Biget et Jacques d’Arc ; ils s’engagent à payer chaque année, à la Saint-Martin, quatorze livres tournois, et pour chaque journée de terre, trois imols196 de blé de la nature de la céréale qui croîtra sur le terrain. Sauf cas de force majeure, les fermiers entretiendront la toiture de la forteresse et toutes autres choses dans l’état où elles sont livrées. Les deux amodiateurs devaient paraître assez peu solvables, puisque non seulement ils cautionnent le payement, de tous leurs biens meubles et immeubles ; mais ils sont appuyés de cinq répondants qui se portent garants de l’acquittement du fermage, et, sans se prévaloir d’aucun des privilèges de droit, consentent à ce que l’on saisisse leurs maisons, terres, prés, chènevières, jardins, biens mobiliers et immobiliers, si le payement n’est pas acquitté au jour statué. Le bail est passé pour neuf ans, à partir de la Saint-Jean 1419. Il est écrit par Richard Oudinot, clerc notaire juré et maître d’école à Maxey-sous-Brixey ; il est enregistré à Toul, le 2 avril 1421, sur la demande des seigneurs de Domrémy et Greux, en présence de Jean Rainessou, Jean Flamein, curé de Moncel, Jacques de Roize et Jean Couillard197.

Nous voyons ici Jean Aubry, maire ès noms des seigneurs de Bourlémont : c’est qu’en effet le maire n’était alors que l’intendant du seigneur ; ses fonctions sont ainsi décrites par M. Simon et, dans son excellent travail sur la Féodalité et le servage en Bourgogne :

L’administration d’un domaine considérable, (dit-il), exigeait des soins de tous les instants ; percevoir des redevances en nature sur des mainmortables, dont la condition n’était pas uniforme, surveiller les corvées, les exiger à propos, veiller à la police des bois, des eaux et des champs, se tenir au courant des mariages et des décès, liquider des successions en 90concours avec des veuves ou des collatéraux, la plupart du temps misérables, telle était la tâche multiple que le seigneur déléguait à un intendant. Celui-ci avait souvent le titre de maire, major, et cette charge, dans beaucoup de lieux, avait été concédée à titre héréditaire. Celui qui l’exerçait était fréquemment de la même condition que les autres tenanciers ; il était soumis à la mainmorte. Bien qu’il eût sur les autres une certaine autorité et qu’il jouît de quelques avantages, son sort était parfois si misérable, qu’il était réduit à se soustraire par la fuite aux charges de sa condition198.

Quelquefois, (dit encore M. Simonet), les redevances d’une seigneurie, au lieu d’être amodiées à un seul individu, étaient louées à forfait à plusieurs199.

On voit que c’est ici le cas.

Le bail partant de la Saint-Jean 1419, Jeanne était alors dans sa huitième année ; il est pour neuf ans, c’est-à-dire jusqu’à la Saint-Jean 1428, lorsque Jeanne se préparera à quitter les siens. Parmi les répondants des fermiers se trouve Jacquemin, fils de Jacques d’Arc ; ce qui suppose qu’il n’est plus fils de famille et qu’il a son ménage à part. Jeanne nous dira que Jeanne, femme du maire Aubry, est une de ses marraines ; les témoins qu’une autre de ses marraines est la femme de Jacquemin de Roise. Parmi les cautions se trouvent plusieurs de ceux qui ont déposé au procès de réhabilitation, entre autres Gérardin d’Épinal. Dans un acte postérieur nous verrons le prêtre Flamein à côté de Jacques d’Arc.

Il est probable que tous ces répondants devaient être comme les sous-fermiers des deux principaux amodiateurs, et en tout cas cela témoigne de l’union qui régnait entre ces braves villageois.

Quoique le château de l’Île n’ait plus été habité depuis le commencement du XVe siècle, la seigneurie de Domrémy et Greux avait son importance, si l’on en juge par l’hommage qu’en faisait, en 1574, le comte de Salm, maréchal de Lorraine, qui en était possesseur par indivis avec Jacques de Saint-Biaise. La pièce, en partie fruste, est longue. On peut cependant y lire les particularités suivantes :

Le château de l’Île n’est plus qu’une masure, entourée pourtant d’appartenances. Le jardin, appelé le Grand Jardin, est transformé en grande partie en un pré de huit fauchées.

Le seigneur a ses vassaux qui lui doivent hommage. Ce sont les seigneurs du Han, de Moncel et d’Happoncourt. Il a droit de basse, moyenne et haute justice sur tout le territoire dudit Domrémy, rivières, bois et usages qui en dépendent ; sur les bourgeois, manants et habitants de ladite seigneurie.

Une enquête auprès des anciens de Domrémy, faite l’année 91suivante, établit le bien fondé de l’énumération des droits du comte de Salm, spécialement en matière de haute justice. L’on ne se rappelait pas d’exemple de condamnation à mort ; mais on en avait vu de bannissement de la contrée. Le seigneur exerçait ses droits de justice par un mayeur (maire), un greffier, un procureur, un sergent. Les amendes, confiscations et épaves, étaient à son profit.

Chaque habitant dudit Domrémy doit payer à Pâques deux sols toullois, pour chaque charrue ; un sol pour une demi-charrue ; proportionnellement celui qui a un quart de charrue. Celui qui n’a pas même un quart de charrue doit six deniers toullois ; la veuve qui est dans semblable cas doit trois deniers toullois. À la Saint-Rémy (1er octobre) celui qui a une charrue entière doit quatre sols toullois et quatre réseaux200 de grain par moitié (sic) ; celui qui a une demi-charrue doit deux sols tournois et deux réseaux de grains par moitié ; l’équipolent pour un quart de charrue, celui qui n’a pas un quart de charrue payera un sol et un réseau de grains par moitié ; la veuve qui n’a pas même un quart de charrue ne doit que six deniers et deux bichets de grains par moitié.

Longue est la liste des redevances particulières. En voici seulement quelques-unes : Toute vache ayant à la Saint-Rémy lait nouveau doit un sou toullois et si le lait est vieux six deniers seulement ; il y a un tribut particulier à la Saint-Pierre de tant par fauchées ; il est appelé la graisse des prés ; chaque journée de terre, dont la mise en culture ne date pas de trente ans, doit quatre deniers de cense payables à la Saint-Martin ; chaque journée de vignes sise en la contrée dite la Cesle doit un cens annuel de quatre deniers. À la Saint-Jean les habitants doivent fournir quatre douzaines d’oisons ; chaque ménage doit encore donner une poule à Pâques et une autre à la Saint-Rémy ; la veuve ne doit que la moitié.

En outre les habitants sont tenus de faire et ramasser les foins d’un pré dit les Poussières ; ils sont tenus de fournir dans les trois saisons de labour trois corvées dans le gagnaige (ou domaine) appelé les corvées des seigneurs, et une corvée de faucilles au temps de la moisson. Le moulin sur la rivière rend quatre-vingts réseaux.

Les habitants peuvent prendre leur affouage et tout le bois nécessaire à leurs constructions dans un bois de quatre-cents arpents que le seigneur possède au lieu dit le Mont ; en tout temps et en toute saison, ils peuvent faire pâturer leurs bêtes dans un pâquis de vingt-cinq fauchées appartenant au seigneur201.

92On parle ici de charrue et les témoins nous diront souvent que Jeanne allait à la charrue. Le terme charrue est encore usité à Domrémy et dans le Barrois, dans une acception qu’il n’a pas dans le Midi, où l’on ne comprendrait pas ce que signifie la moitié, le quart d’une charrue. En Champagne on ne laboure qu’avec des chevaux, et l’attelage se compose de deux, trois, quatre et parfois cinq chevaux. Celui-là est dit avoir une charrue qui peut labourer ses terres sans avoir recours à des voisins auxquels il rendra le même service. Celui qui n’a que deux chevaux n’a qu’une moitié de charrue ; celui qui n’en a qu’un n’a qu’un quart de charrue. En dehors du laboureur qui tient le brancard de la charrue, une autre personne est indispensable pour diriger, stimuler l’attelage. Une jeune fille, un petit jeune homme, est capable de ce soin.

Une journée est ce qu’un attelage peut labourer en un jour : 20 ares 40 centiares, a-t-il été dit sur les lieux ; la fauchée signifie pareille contenance de prairie.

Au temps de Jeanne, il devait y avoir à Domrémy peu de familles en état de former une charrue, puisqu’un habitant, qui paraissait au courant et se donnait comme tel, nous a affirmé qu’aujourd’hui il y en avait à peine six. Deux honorables familles bourgeoises possèdent, ce semble, une grande partie de ce que possédaient autrefois les seigneurs. S’il fallait en croire notre interlocuteur, les habitants seraient aujourd’hui aussi peu aisés qu’au temps de Jeanne, puisque, à part cinq ou six maisons qui sont riches ou tout au moins dans l’aisance, les autres, dettes défalquées, ne posséderaient à peu près rien : exagération peut-être ; cela indique tout au moins que la masse vivrait assez péniblement.

Les vaches laitières, qui abondaient d’après le dénombrement du comte de Salm, se trouvent encore dans bon nombre de ménages ; le lait fournissant une partie notable de l’alimentation. Le porc y est engraissé en toute saison. Grâce à la rivière et aux pâtis, la volaille qui, d’après les redevances payées au comte de Salm, devait abonder au temps de Jeanne, n’y fait non plus encore défaut. Le chanvre a été, jusqu’à ces derniers temps, cultivé dans les terrains plus rapprochés de la rivière ; la culture en est aujourd’hui abandonnée. La vigne fournissait, dit-on, autrefois un vin estimé ; aussi avait-elle empiété sur les champs arables, presque jusque au village. Elle disparaît de plus en plus, et se borne au coteau. De fait, ses produits soutiennent mal leur ancienne renommée. En dehors des terrains avoisinant la rivière, la terre marneuse est peu fertile, et ne produit guère que du froment et de l’avoine. Le bois et la prairie sont la principale ressource du village.

En dépit du nom de bergère donné à l’héroïne, on voit peu de bêtes à laine à Domrémy. Le troupeau qui, à l’époque de Jeanne, était gardé 93à tour par chaque famille, est confié aujourd’hui à un berger unique payé par la commune ; mais à Maxey et dans d’autres localités, on retrouve encore l’ancien usage, en ce que six ou sept familles se réunissent, et gardent à tour de rôle le bétail de toutes.

Jusqu’à ces derniers temps presque toutes les habitations étaient chétives, peu éclairées, pauvres : un rez-de-chaussée où le bétail avait sa place. Avec les pèlerins qui y viennent en plus grand nombre, des édifices commencent à s’élever. Le plus apparent est l’école Jeanne d’Arc, qui ne serait pas déplacée dans un chef-lieu de département. La maison appartient aux religieuses de la Providence de Portieux. La haine stupide de la franc-maçonnerie leur a enlevé la garde du berceau de la Vierge française. Fortes du zèle du digne curé, de leur confiance en Dieu, elles n’ont pas consenti à s’éloigner d’un lieu où elles étaient si bien à leur place. Elles ont bâti beaucoup mieux que ce qu’on leur avait alloué. Les amis de la Pucelle voudront seconder le courageux prêtre et ses religieuses ; ils voudront combattre le souffle maçonnique jaloux d’imprimer ses stigmates sur le front des frères et des sœurs de la Pucelle.

La secte compte ses adeptes à Domrémy ; ils ont eu leur jour de triomphe ; ils l’ont signalé par des actes particulièrement odieux, qu’il est inutile de rappeler, puisque leurs auteurs ont été renversés du pouvoir, auquel ils n’auraient jamais dû arriver. Puissent tous les visages offrir au regard des visiteurs les reflets de la foi, de la piété, de la droite et franche simplicité de celle que l’on vient révérer à Domrémy.

V.
Les signataires du traité de droit de garde conclu avec Robert de Sarrebruck. — Jacques d’Arc doyen. — Ce qu’était un doyen. — Énorme somme exigée par Sarrebruck. — Procès intenté à Domrémy et Greux par Guyot Poignant. — Jacques d’Arc, un des délégués. — La razzia de 1425. — Les pillards forcés de rendre le butin.

Il a été déjà question du tribut souscrit à Robert de Sarrebruck, le 7 octobre 1423, par les villages de Domrémy et de Greux, sous prétexte de droit de garde. L’engagement est pris par sept des habitants de chaque village qui s’obligent pour tous les autres202. Non seulement les noms de la plupart des obligataires reviennent parmi les témoins entendus à la réhabilitation, mais celui du père de la Pucelle est l’un des sept qui ont répondu pour Domrémy. Jacques d’Arc est le troisième et il est qualifié doyen ; il est précédé du maire Dommaget-Truillard, et de Jeannet Aubry qui, maire en 1419, est échevin en 1423. Il importe de savoir ce qu’était alors un doyen. Doyen est à cette époque synonyme de sergent203 ; ses fonctions sont ainsi énumérées par M. Luce lui-même. 94Il convoque les maires, échevins et jurés à leurs réunions, il fait les cris des arrêts municipaux, a la garde des prisonniers204, etc. Ce sont là des fonctions de subalterne, celles des gardes champêtres dans nos communes rurales, d’un serviteur de la communauté, comme l’indique le mot sergent, serviens. Aussi, M. d’Arbois de Jubainville, dans son Histoire des comtes de Champagne, constate-t-il que,

en général, une grande partie des sergents (ou doyens) est d’origine servile, ou au moins roturière, comme Beaumanoir le fait observer205.

Pareille charge ne suppose dans celui qui la remplit d’autre richesse que celle d’une probité universellement reconnue. Le lecteur est prié de s’en souvenir.

Robert de Sarrebruck avait-il exigé qu’avant tout tribut les villages de Greux et de Domrémy lui payassent la somme énorme pour de pauvres manants de 220 écus d’or ? Menacé de renoncer aux droits de garde, comme il fut en effet contraint de le faire peu de temps après, aura-t-il commencé par exiger de plus faibles que lui pareille compensation ? De quelque prétexte qu’il se soit servi, il est certain que les habitants des deux localités furent astreints à la lui compter pour le 8 décembre 1423. Ces exactions, semble-t-il, ont fait déserter le village à un certain nombre d’habitants206. Ceux qui restèrent, dans la crainte d’attirer sur eux les coups du brigand seigneurial, obtinrent que Jean Aubert de Champougny et Guyot Poignant se porteraient caution pour eux. Cependant, aidés par le seigneur d’Ogéviller qui, paraît-il, était intéressé dans le payement de la rançon, ils fournirent la somme exigée, et Sarrebruck leur donna un acte par lequel il les déchargeait, eux et leurs répondants, de toute obligation à ce sujet.

Mais voilà qu’en 1427 Guyot Poignant assigne devant Baudricourt les habitants de Greux et Domrémy, en dédommagement des pertes que lui a causées le damoiseau de Commercy pour s’être porté leur caution. Le seigneur d’Ogéviller se fit représenter par le prêtre Jacques Flament, les habitants de Greux déléguèrent Jean Morel, et ceux de Domrémy Jacques d’Arc. Du consentement des parties, Baudricourt nomma des arbitres qui ajournèrent la sentence ; la cause fut jugée le 6 février 1429 ; mais il n’y a plus qu’un seul délégué pour les trois parties, et ce n’est aucun des précédents207. Il faudra revenir sur la délégation confiée ici à Jacques d’Arc.

En 1425 un autre événement porta momentanément la consternation 95dans les deux villages. Une bande de pillards, aux ordres d’Henri d’Olry, dit le Bâtard de Savoie, fit main basse sur le bétail et les objets dont elle put se saisir. La nouvelle en fut promptement apportée à la dame d’Ogéviller, dans les domaines de laquelle Domrémy était passé. Elle était mariée à un des favoris de Charles II, et cousine d’Antoine de Vaudémont, sire de Joinville. Elle se hâta de faire porter au puissant parent des lettres par lesquelles elle le priait de lui faire rendre le bétail enlevé. Les pillards l’avaient renfermé à Dammartin. Antoine de Vaudémont envoie à leur poursuite une escouade de sept ou huit hommes, sous la conduite de l’un de ses braves, Barthélemy de Clermont. La petite troupe agit avec tant d’habileté et de vigueur qu’elle surprend les ravisseurs, met les gardes en fuite, et remet la main sur le butin. Henry d’Olry, prévenu, se met à la poursuite de ceux qui lui ont enlevé la proie, recommandant à ses gens de viser surtout Barthélemy de Clermont. Celui-ci se défend si bien que non seulement il sauvegarde sa vie, mais qu’il ne se laisse pas ravir la capture, qui est rendue à ses légitimes possesseurs208.

Cette alerte, ou si l’on veut, cette invasion, est-elle différente de celle qui fit émigrer les habitants de Domrémy vers Neufchâteau, et dont les témoins nous parleront longuement ? La discussion de la question sera mieux à sa place, quand nous aurons entendu leurs dépositions. Si nous ajoutons que le 22 janvier 1426, une troupe anglo-bourguignonne établie à Gondrecourt, préleva sur Greux et Domrémy un muid et demi, ou huit réseaux d’avoine209, nous aurons tout ce que l’érudition a découvert jusqu’à présent sur l’histoire de l’obscur village, pendant que le Ciel préparait silencieusement une de ses filles à arrêter le cours des calamités dont le tableau a été retracé.

Que se passait-il donc entre le Ciel et l’enfant ? Qu’était-elle pour ceux qui la voyaient et l’observaient dans sa vie de chaque jour ? C’est ce qu’il faut mettre sous les yeux de tous ceux qui ne veulent pas prendre le fantôme pour la réalité. Ceux qui, dans des calculs intéressés, suscitent le fantôme, ne pourront pas alléguer que le milieu dans lequel naquit et grandit la prodigieuse enfant n’a pas été étudié et assez longuement exposé.

Notes

  1. [2]

    Histoire d’Angleterre, trad. du chev. de Roujoux, t. V, p. 84.

  2. [3]

    Omnem clerum sæcularium magistratui ita subjiciebat, ut Papa magis quilibet eorum quam Papa ipse, putaretur (De corr. Eccl. statu, CCXXVII).

  3. [4]

    Ann. eccl., 1406, § 18.

  4. [5]

    Mémoires du clergé. Remontrances, col. 113.

  5. [6]

    Mémoires du clergé. Remontrances, col. 114.

  6. [7]

    Procès, t. III, p. 154 (dépos. de Jean Massieu) :

    Rex ordinavit quod ego faciam processum vestrum et ego faciam.

  7. [8]

    Procès, t. II, p. 325 (dépos. de Nicolas de Houppeville) :

    Relinqueret decreta juriste.

  8. [9]

    Voir la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 168 et 195.

  9. [10]

    Lettre XIII :

    Audivi Germanum confirmantem se omnia integerrime percepisse, non minus quam si suo fuissent prolata sermone ; ego qui Italicum sermonem vix ad dimidium intelligo, æque sua atque tua verba me intellexisse profiteor.

  10. [11]

    Wading, Annales minorum, 1418, n° XXXIX ; cf. Act, SS., 5 avril, Raynaldi.

  11. [12]

    Éd. Buchon, p. 386.

  12. [13]

    Acta SS., p. 305, 14 avril :

    Infra septem annos ultime prateritos nullo omnino cibo vel potu usa est, neque utiturpro præsente, non dormit, etc..

  13. [14]

    Acta SS., 6 mars, p. 381 et 617.

  14. [15]

    L’abbé Douillet, Histoire de sainte Colette, p. 97.

  15. [16]

    Procès, t. I, p. 174.

  16. [17]

    Monstrelet, coll. Buchon, C. CIXXII :

    Pour néant doutait les autres le soudan.

  17. [18]

    Lingard, t. IV, p. 497.

  18. [19]

    Ann. eccl., an. 514, n° XXVII.

  19. [20]

    Ps. LXXXVIII, v. 8 et seq.

  20. [21]

    Le Religieux de, Saint-Denys, traduction de LE LABOUREUR, liv. XXXIX, ch. VIII, p. 764.

  21. [22]

    Le Faux Bourgeois, qui sera désormais désigné sous le nom de Chuffart, édit. Buchon, p. 165.

  22. [23]

    Le Religieux de Saint-Denys, liv. XXXIX, p. 784.

  23. [24]

    Juvénal des Ursins, édit. Michaud, col. 471.

  24. [25]

    Monstrelet, ch. CLXXIV ; — Juvénal des Ursins, col. 473.

  25. [26]

    Chuffart, p. 167 ; — Juvénal des Ursins, col. 473.

  26. [27]

    Voir pour les détails le Religieux de Saint-Denys, liv. XXXII, ch. I. ; — Monstrelet, ch. XCIII et le ch. CX où se trouve tout au long le traité parricide.

  27. [28]

    Voir le consciencieux ouvrage de M. Alfred Coville, Les Cabochiens et l’ordonnance de 1413.

  28. [29]

    Le Religieux de Saint-Denys, liv. XXXIV, chap. VII ; Chuffart, p. 199 ; Juvénal des Ursins, col. 498.

  29. [30]

    Juvénal des Ursins, col. 503.

  30. [31]

    Juvénal des Ursins, col. 505.

  31. [32]

    Le Religieux de Saint-Denys, liv. XXXV, ch. V.

  32. [33]

    Juvénal des Ursins, col. 518.

  33. [34]

    Juvénal des Ursins, Col. 521.

  34. [35]

    Monstrelet, ch. CLIII.

  35. [36]

    Le Religieux de Saint-Denys, liv. XXXV, ch. VIII.

  36. [37]

    Voir Histoire de Charles VII, par M. De Beaucourt, t. I, p. 267 et 440 ; — Juvénal des Ursins, col. 532.

  37. [38]

    Monstrelet, ch. CLVX et CLVXI.

  38. [39]

    Chuffart, p. 221.

  39. [40]

    Chuffart, p. 222.

  40. [41]

    De Beaucourt, t. I, p. 77-87.

  41. [42]

    Chuffart, p. 230.

  42. [43]

    Monstrelet, ch. CXCVII ; — Juvénal des Ursins, col. 541 ; — Chuffart, p. 322.

  43. [44]

    Recueil des ordonnances royales, t. X, p. 483 et aux Pièces justificatives, A.

  44. [45]

    Monstrelet, ch. CCXL.

  45. [46]

    Monstrelet, ch. CCVIII, lire les chap. CCII, CCVI pour avoir une idée des travaux exécutés plus tard par les Anglais autour d’Orléans.

  46. [47]

    Monstrelet, ch. CCVIII.

  47. [48]

    Juvénal des Ursins, Col. 542.

  48. [49]

    De Beaucourt, t. I, ch. v, p. 428 et s., et t. II, Notes supplémentaires, p. 651.

  49. [50]

    Archives de la Côte-d’Or, B, 310. Voir la lettre aux Pièces justificatives, B.

  50. [51]

    Archives de la Côte-d’Or, B 310.

  51. [52]

    Mêmes archives, B 11926, cote 47 bis.

  52. [53]

    Monstrelet, ch. 225.

  53. [54]

    Archives de la Côte-d’Or, Un vidimus.

  54. [55]

    Col. 577. Monstrelet le reproduit dans le chap. CCXXXIII et Chuffart à la page 276.

  55. [56]

    Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 284.

  56. [57]

    Courtalon, Annales Troyennes, p. 82-84.

  57. [58]

    Chuffart, p. 293-295.

  58. [59]

    Monstrelet, ch. CCXL.

  59. [60]

    Chuffart, p. 292.

  60. [61]

    De Beaucourt, t. I, p. 14, notes.

  61. [62]

    Le Roi René, par M. Lecoy de La Marche, t. I, p. 25. Il sera puisé dans cet ouvrage, où l’auteur donne des ailes à l’érudition.

  62. [63]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 41.

  63. [64]

    Anselme, Histoire généalogique, t. I, p. 207, 209, 212.

  64. [65]

    Anselme, Histoire généalogique, t. I, p. 722.

  65. [66]

    Anselme, Histoire généalogique, t. I, p. 303.

  66. [67]

    De Beaucourt, t. II. Voir le chap. II, spéc. p. 82, 84, 131.

  67. [68]

    De Beaucourt, t. II, p. 113-138 et t. I, p. 246.

  68. [69]

    De Beaucourt, t. II, p. 139-142.

  69. [70]

    De Beaucourt, t. I, p. 119.

  70. [71]

    Monstrelet, ch. XXIII.

  71. [72]

    De Beaucourt, t. II, p. 138.

  72. [73]

    De Beaucourt,. II, p. 27, note.

  73. [74]

    De Beaucourt, t. II, p. 154-110.

  74. [75]

    De Beaucourt, p. 154-170 ; — Gruel, coll. Michaud, t. III, col. 196.

  75. [76]

    De Beaucourt, t. II, p. 600 ; — Anselme, t. III, p. 412.

  76. [77]

    De Beaucourt, t. II, p. 118, 120, 606, 620.

  77. [78]

    De Beaucourt,, t. II, p. 148.

  78. [79]

    De Beaucourt, t. I, p. 410-418.

  79. [80]

    De Beaucourt, t. I, p. 233, 265.

  80. [81]

    De Beaucourt, t. II, p. 274-275, 295.

  81. [82]

    De Beaucourt, t. I, p. 412-413, et t. II, p. 635-639.

  82. [83]

    De Beaucourt, t. II, p. 193-194, 632-633.

  83. [84]

    De Beaucourt,, t. II, p. 637.

  84. [85]

    De Beaucourt,, t. II, p. 195, 197, note.

  85. [86]

    Procès, t. III, p. 85.

  86. [87]

    De Beaucourt, t. II, p. 177 et suiv.

  87. [88]

    De Beaucourt., t. III, p. 278.

  88. [89]

    Duclerc, ch. XXIX, p. 131, collect. Buchon.

  89. [90]

    De Beaucourt, t. I, p. 370, et t. II, p. 604.

  90. [91]

    Médicis, De Podio, t. I, p. 243.

  91. [92]

    Médicis, De Podio, t. I, p. 246 ; — Odo de Gissey, Histoire de Notre-Dame du Puy, ch. XXX, p. 550.

  92. [93]

    De Beaucourt, t. I, p. 220.

  93. [94]

    De Beaucourt, t.I, p. 227.

  94. [95]

    De Beaucourt, t.I, p. 243.

  95. [96]

    De Beaucourt, t. I, p. 199.

  96. [97]

    De Beaucourt, t. I, p. 219.

  97. [98]

    De Beaucourt, t. I, p. 244.

  98. [99]

    Voir la Pucelle devant l’Église de son temps, p. 3-5, 32-35, 39, 52, 79, et Histoire des Alpes maritimes et Cottiennes, par Marcellin Fornier, édit. par M. Guillaume, t. II, p. 313-323.

  99. [100]

    Histoire des Alpes maritimes et Cottiennes, par Marcellin Fornier, p. 324.

  100. [101]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, 390.

  101. [102]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, 418.

  102. [103]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, 492.

  103. [104]

    Procès, t. V, p. 340.

  104. [105]

    Procès, t. IV, p. 258.

  105. [106]

    Procès, t. I, p. 240.

  106. [107]

    Procès, t. II, p. 17.

  107. [108]

    De Beaucourt, t. II, p. 196.

  108. [109]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 15.

  109. [110]

    L’année commençant alors à Pâques, à la mi-carême suivante, l’année 1428 n’était pas encore finie.

  110. [111]

    De Beaucourt, t. II, p. 199.

  111. [112]

    De Beaucourt, t. II, p. 200.

  112. [113]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 415.

  113. [114]

    Médicis, t. I, p. 246.

  114. [115]

    Basin, Histoire de Charles VII, liv. II, ch. VI.

  115. [116]

    Basin, Histoire de Charles VII, liv. I, ch. IX.

  116. [117]

    Monstrelet, ch. CCII.

  117. [118]

    Juvénal des Ursins, col 561.

  118. [119]

    Chuffart, p. 305.

  119. [120]

    Voir le volume : Rodrigue de Villandrando, l’un des combattants pour l’indépendance française au XVe siècle, par J. Quicherat.

  120. [121]

    Chuffart, p. 315.

  121. [122]

    Rodrigue de Villandrando, p. 100-101, avec les notes et la pièce justif. XXIX, p. 256.

  122. [123]

    Chuffart, p. 321, cf. 511.

  123. [124]

    Voir, dans les Mémoires de la Société archéol. de Tours, un intéressant article de M. De Grandmaison, t. XIII, p. 139.

  124. [125]

    Chuffart, p. 309.

  125. [126]

    Chuffart, p. 333.

  126. [127]

    Histoire de Charles VII, liv. II, ch. VI.

  127. [128]

    Histoire de Charles VII, liv. II, ch. VI.

  128. [129]

    La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 415.

  129. [130]

    Chuffart, p. 334, cf. p. 301, 496, 502.

  130. [131]

    Chuffart, p. 339.

  131. [132]

    Histoire de Charles VII, liv. II, ch. I.

  132. [133]

    Rodrigue de Villandrando, p. 147 ; ms. de l’abbé de Fouillac, d’après une enquête faite à Cahors en 1440.

  133. [134]

    Lettre LXVII.

  134. [135]

    V° folio 36.

  135. [136]

    Histoire de Commercy, par le docteur Dumont, p. 154.

  136. [137]

    T. II, col. 547.

  137. [138]

    Je dois cet argument si démonstratif au R. P. Satabin, qui a bien voulu me transcrire une reproduction partielle de la carte.

  138. [139]

    Manuscrit de la bibliothèque de Troyes, n° 2252.

  139. [140]

    Dom Calmet, Histoire de Lorraine, t. II, col. 674. Tout ce qui vient d’être dit sur Charles II lui a été emprunté.

  140. [141]

    Juvénal des Ursins, col. 479 ; — M. Luce, Preuves, p. 30.

  141. [142]

    Dom Calmet, t. II, col. 679.

  142. [143]

    Dom Calmet, t. II, col. 682.

  143. [144]

    Voir aux Pièces justificatives l’acte jusqu’à présent inédit, C.

  144. [145]

    M. Luce, p, 317. C’est à tort que cette lettre est donnée comme de 1422. En avril 1422, Bedford n’était pas régent, puisque Henri V et Charles VI vivaient encore.

  145. [146]

    Histoire des Alpes-Maritimes, par le Père Fornier, t. II, p. 725 ; Cf. La Pucelle devant l’Église, etc., p. 20.

  146. [147]

    Dom Calmet, Preuves, t. III, col. 237 et suiv.

  147. [148]

    Dom Calmet, Preuves, t. II, ch. XIII.

  148. [149]

    Servais, Annales du Barrois, t. III, f° 79 v°. Ce volume, encore manuscrit, se trouve à la bibliothèque de Nancy. Servais écrit fort lourdement, mais il écrit sur les pièces officielles et d’après les comptes de la cour de Bar.

  149. [150]

    Édit. Buchon, ch. LXVIII, p. 184.

  150. [151]

    Apud Dom Calmet, Preuves, col. 118.

  151. [152]

    Le Roi René, par Lecoy de La Marche, t. II, p. 217.

  152. [153]

    Voir Pièces justificatives, D.

  153. [154]

    Servais, fos 179-180.

  154. [155]

    Servais, f° 182.

  155. [156]

    Procès, t. V, p. 127.

  156. [157]

    Voir Pièces justificatives, E.

  157. [158]

    Série B, Chambre des comptes, 11920. Voir Pièces justificatives, F.

  158. [159]

    Voir la pièce dans Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 97. Elle avait été découverte et publiée en 1882 par M. l’abbé Chapelier, ce que M. Luce ne dit pas.

  159. [160]

    Notice sur la Lorraine, qu’il ne faut pas confondre avec l’Histoire de la Lorraine.

  160. [161]

    Dom Calmet, Histoire de la Lorraine, t. II, col. 591 et suiv.

  161. [162]

    Dom Calmet, Histoire de la Lorraine, t. II, col. 714-720.

  162. [163]

    Histoire de la Lorraine, col. 747 et passim ; — Histoire de Toul, par Henri Picard (Épiscopat de Henri de Ville, p. 523 et suiv.).

  163. [164]

    Mémoires de la Société des lettres, etc., de Bar-le-Duc, t. VIII, Vaucouleurs, par M. Bonnabelle. Il y a des erreurs de date dans ce travail.

  164. [165]

    Bonnabelle, Vaucouleurs, in Mém. de la Soc. des lettres de Bar-le-Duc, t. VIII.

  165. [166]

    Benoît Picard, Histoire de Toul, p. 482.

  166. [167]

    Benoît Picard, Histoire de Toul, p. 481, et Isabelle, Dissertation citée.

  167. [168]

    Annuaire de la Meuse pour 1891.

  168. [169]

    Ordonnances des rois de France, t. X, p. 580.

  169. [170]

    Ordonnances des rois de France, t. IV, p. 582.

  170. [171]

    Anselme, t. VII, p. 113.

  171. [172]

    Anselme, t. VII, p. 113 et Jolibois, Dictionnaire de la Haute-Marne ancienne et moderne.

  172. [173]

    Procès, t. IV, p. 105.

  173. [174]

    B 11897, cote 68. Voir Pièces justificatives, G.

  174. [175]

    Archives de la Côte-d’Or, B 11897, cote 68.

  175. [176]

    Siméon Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 216-219.

  176. [177]

    Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 220.

  177. [178]

    Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 222.

  178. [179]

    Servais, Annales du Barrois, f° 178 v°.

  179. [180]

    Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 235.

  180. [181]

    Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 222.

  181. [182]

    Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 225.

  182. [183]

    Dom Calmet, Histoire de la Lorraine, t. II, col. 709.

  183. [184]

    Archives de la Côte-d’Or, B 1887, invent. Pincedé, t. I, p. 66.

  184. [185]

    Dumont, Histoire de Commercy, t. I, p. 224.

  185. [186]

    Anselme, t. VII, p. 112, 133 ; — Jolibois, Dictionnaire de la Haute-Marne.

  186. [187]

    Ces détails sont tirés de l’Abeille des Vosges de janvier 1859, et de manuscrits de famille obligeamment communiqués par M. Louis Edme. La reconnaissance pour un accueil d’une bienveillance exceptionnelle commande de nommer ici et M. le commandant Parenty, et M. l’abbé Raison aujourd’hui grand vicaire de Saint-Dié, et son digne successeur, M. Chapellier.

  187. [188]

    L’auteur manquerait au devoir de la reconnaissance s’il n’exprimait pas ici toute sa gratitude à M. le curé Bourgaud, pour son cordial accueil, l’exquise bonté avec laquelle il s’est mis à sa disposition dans l’examen des lieux, et lui a donné communication de ses propres recherches. Il est heureux de signaler la brochure : Guide et souvenir du pélerin à Domrémy, par M. l’abbé Bourgaud.

  188. [189]

    Voir le texte aux Pièces justificatives, H.

  189. [190]

    Pour ces diverses pièces, consulter l’inventaire, série G.

  190. [191]

    Dom Calmet, Histoire de la Lorraine, t. II, col. 405.

  191. [192]

    Dom Calmet, Histoire de la Lorraine, t. II.

  192. [193]

    Dom Calmet, Histoire de la Lorraine, t. II, col. 463.

  193. [194]

    Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 17.

  194. [195]

    M. Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, Preuves, p. LXXXV.

  195. [196]

    L’imol était évalué 16 litres des nouvelles mesures de capacité, d’après des communications venant des lieux mêmes.

  196. [197]

    Deux actes inédits du XVe siècle, par J.-Ch. Chapellier, Journal de la Société d’archéologie lorraine (janvier-février 1889).

  197. [198]

    Mémoires de l’Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, année 1864.

  198. [199]

    Mémoires de l’Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, année 1864, p. 236.

  199. [200]

    Le réseau, avant les nouvelles mesures, équivalait à 8 imols, soit 128 litres ou 13 décalitres. Le par moitié ne signifierait-il pas que la moitié devait être froment ou seigle, et le reste, céréale plus vile, orge, avoine, etc. ?

  200. [201]

    Archives de Meurthe-et-Moselle, B, 451 ; Gondrecourt, n° 21.

  201. [202]

    Voir la pièce dans Jeanne d’Arc à Domrémy, par M. Luce, Preuves, p. 97.

  202. [203]

    Voir Glossaire de vieux français de La Curne de Sainte-Palaye au mot Sergent.

  203. [204]

    M. Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. L.

  204. [205]

    D’Arbois de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne, t. IV, p. 553.

  205. [206]

    M. Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 100.

  206. [207]

    Les pièces ont été découvertes par M. Chapellier, qui les a publiées, en 1884, dans les Documents inédits de l’Histoire des Vosges, t. VIII, p. 72.

    M. Boucher de Molandon les a reproduites dans la brochure Jacques d’Arc (1885). M. Luce en a donné une partie dans ses Preuves, sans avertir qu’il n’était pas l’auteur de la découverte.

  207. [208]

    M. Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 275-279.

  208. [209]

    M. Luce, Preuves, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 170.

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