Tome V : Livre VII. La Vénérable Jeanne la Pucelle est-elle martyre au sens strict du mot ?
559Livre VII La Vénérable Jeanne la Pucelle est-elle martyre au sens strict du mot ?
- Ce qui constitue le martyre proprement dit (3 choses à considérer dans le martyre : la cause, le persécuteur et la manière)
- Les titres de la Vénérable aux honneurs du martyre
- La Vénérable donnée comme martyre dans la suite des âges
- Réponse aux objections
- Les prophéties de la Pucelle durant sa passion (la Vénérable prophétisée et prophétesse, caractère unique des prophéties consignées dans le procès)
- La passion et la mort de la Pucelle (vive reproduction de la passion et de la mort de l’homme-Dieu)
Trancher la question d’une manière irréfragable, et décider si, au cas d’une béatification et d’une canonisation ardemment désirées, la Vénérable doit être liturgiquement honorée comme martyre, dépasse de tout point la compétence de l’auteur de ce travail. Quelle que soit la décision des Éminentissimes Cardinaux et de Sa Sainteté, elle est par avance accueillie avec pleine docilité d’esprit et de cœur. Rapprochant les faits révélés par les documents, de ce qui, d’après la théologie, constitue le martyre, nous en tirons une conclusion qui, si elle paraissait aux juges d’office aussi évidente qu’elle nous le semble, assurerait à la Vénérable Vierge une place dans les rangs des martyrs, et même une place distinguée.
560Chapitre I Ce qui constitue le martyre proprement dit Trois choses à considérer dans le martyre : 1° la cause : tout acte de vertu pour lequel on encourt la mort ; 2° le persécuteur ou le tyran : quiconque, sous peine de mort, exige une infraction à la loi de Dieu, ou défend ce qu’elle condamne ou conseille ; 3° la manière dont le patient endure la mort.
Trois choses, disent unanimement les théologiens qui traitent de la question, sont à considérer dans le martyre :
- la cause pour laquelle la victime souffre la mort ;
- le persécuteur, ou, en langage ecclésiastique, le tyran ;
- la manière dont le patient souffre la mort.
I. La cause :
tout acte de vertu pour lequel on encourt la mort
tout acte de vertu pour lequel on encourt la mort
Tout martyre est une attestation de la foi ; mais c’est une erreur d’en conclure que le martyr doit être mis en demeure de nier oralement une vérité de la foi. On atteste la foi par les actes non moins que par la parole. On atteste la foi alors que, mis en demeure de faire un acte défendu par la loi, d’omettre un acte commandé, ou même simplement conseillé par la foi, l’on s’y refuse ; et si par ce refus l’on va sciemment au devant de la mort, l’on est martyr.
C’est l’enseignement bien formel de saint Thomas :
Tous les actes des vertus, (dit-il), en tant qu’ils se rapportent à Dieu, sont des attestations de la foi et par suite peuvent être cause du martyre. L’Église célèbre le martyre de saint Jean-Baptiste, qui souffrit la mort, non pas parce qu’il refusa de renier la foi, mais pour avoir repris l’adultère461.
Et encore :
Souffrir comme chrétien, n’est pas seulement souffrir pour confesser la foi par la parole ; on souffre pour le Christ toutes les fois que l’on souffre pour accomplir une bonne œuvre, pour éviter un péché quelconque ; 561car tout cela est une attestation de la foi462.
Benoît XIV, dans son ouvrage De Beatificatione et Canonizatione Sanctorum, qui fait loi sur la matière, développe absolument la même doctrine.
Doit être regardé comme martyr, (enseigne-t-il), quiconque souffre la mort pour refuser de faire un acte en opposition avec les commandements de la religion, ou qui, en raison des circonstances, serait nuisible à la religion, ou pour faire, contre la défense du tyran, un acte approuvé par la religion463.
Un seul des motifs énumérés par le Pontife peut être cause du martyre ; que n’est-ce pas quand on en réunit plusieurs, ou qu’on peut les revendiquer tous ?
II. Le persécuteur ou le tyran :
quiconque, sous peine de mort, exige une infraction à la loi de Dieu, ou défend ce qu’elle condamne ou conseille
quiconque, sous peine de mort, exige une infraction à la loi de Dieu, ou défend ce qu’elle condamne ou conseille
Le tyran est celui qui, sous peine de mort, impose au martyr l’acte pour lequel celui-ci choisit justement de mourir, plutôt que d’être infidèle à la loi, ou au bon plaisir de Dieu. Il n’est nullement nécessaire que dans sa conduite habituelle le tyran se déclare ennemi de la loi de Dieu, ou de ce qu’elle conseille. Il peut s’en porter le défenseur, l’être par position, par exemple un prêtre, un évêque. Il suffit que sous l’impulsion d’une passion, de la cupidité, de l’ambition, de la luxure, il exige sous peine de la vie un acte que le patient ne peut lui concéder sans pécher, ou sans nuire à la religion, ou sans s’écarter de la divine inspiration. Il est parfaitement vrai que, dans ce cas particulier, le persécuteur, quelle que soit sa conduite dans le reste de la vie, se montre ennemi de la foi, puisqu’il punit de mort la fidélité à en observer les prescriptions, ou les conseils. La satisfaction de sa passion, dans ce cas particulier, passe avant le respect et la soumission qu’il doit à la volonté divine ; et cela au point de lui faire ôter la vie à celui qui ne veut pas sacrifier sa conscience aux caprices de sa volonté désordonnée.
Les païens qui mettaient à mort les vierges parce qu’elles résistaient aux accès de leur lubricité, n’étaient pas pour cela ennemis de la chasteté en général ; ils auraient poursuivi celui qui aurait voulu attenter à celle de leurs filles ou de leurs femmes. Henri II, en faisant mettre à mort saint Thomas Becket, ne prétendait pas se porter comme le persécuteur 562habituel de l’Église ; pas plus que Wenceslas, en exigeant de saint Jean Népomucène la révélation des secrets de la confession de l’impératrice, n’entendait conférer pareil droit à tous les maris, sujets de son empire.
Benoît XIV se demande comment on peut connaître que le tyran a agi en haine de la foi. Il répond :
Par la sentence elle-même, par les débats qui ont précédé le martyre, par les offres faites au martyr, s’il se désiste de sa résolution, … si par les actes, il conste que le supplice a été infligé au serviteur de Dieu, parce qu’il n’a pas voulu faire ce qui est défendu par la loi de Dieu, ou ce qui, vu les circonstances, est en opposition avec la loi chrétienne, ou ce qui eût été dommageable à la religion chrétienne, ou parce que, contre l’injuste défense du tyran, le martyr a accompli ce qui est conforme à la loi chrétienne464.
III. La manière
dont le patient endure la mort
dont le patient endure la mort
Il faut enfin considérer si la victime a accepté la mort avec soumission à la volonté de Dieu, avec foi, avec espérance de la récompense, avec amour de Dieu et du prochain.
Dans le cas qui nous occupe, la question est résolue ; il suffit de se rappeler ce que les témoins nous ont dit de l’attitude de Jeanne à la place du Vieux-Marché, et sur le bûcher, pour être convaincu que si un ange pouvait mourir, il ne mourrait pas autrement. Nous établirons plus loin que le martyre de Jeanne fut à un haut degré la reproduction du martyre du modèle et du Roi des martyrs.
563Chapitre II Les titres de la Vénérable aux honneurs du martyre
- I.
- La servante de Dieu ne pouvait pas abjurer ses révélations sans mentir à sa conscience bien formée, sans se rendre coupable du péché de blasphème, d’infidélité, de désobéissance.
- II.
- Une abjuration de sa part aurait été un acte très dommageable à la religion dans le présent et dans l’avenir ; aurait privé la foi chrétienne d’un bien d’une incalculable étendue : Jeanne d’Arc, preuve et exposé du christianisme tout entier.
- III.
- Martyre de la vraie constitution de l’Église, de la chasteté.
I. La servante de Dieu ne pouvait pas abjurer ses révélations sans mentir à sa conscience bien formée, sans se rendre coupable du péché de blasphème, d’infidélité, de désobéissance.
La sentence rendue par le tyran, vient de nous dire Benoît XIV, est une des sources d’où l’on peut déduire le martyre. Trois sentences ont été prononcées contre la Vénérable. Par la première, au cimetière Saint-Ouen, elle était abandonnée au bras séculier. Elle fut lue en très grande partie, mais quand on fut parvenu, dans les circonstances exposées plus haut, à arracher à la patiente une prétendue abjuration, la première sentence fut commuée en une seconde par laquelle elle était condamnée à la prison perpétuelle. La sentence de prétendue rechute est la troisième. Elle déclare que la sainte fille est retombée dans les crimes qu’elle avait abjurés. Elle ne les énumère pas ; ils le sont dans la première, insérée à la suite, dans l’instrument judiciaire.
Les trois ont été traduites dans notre IVe livre. Les motifs allégués sont les mêmes ; il n’y a de différence que dans la construction de la phrase. L’on trouvera le texte latin au bas de la présente page465.
564La Pucelle pouvait-elle sans péché s’avouer coupable d’une imposture sacrilège, reconnaître qu’elle était une séductrice pernicieuse, qu’elle s’était adonnée à la superstition, à la divination, à la magie, qu’elle avait blasphémé Dieu et ses saints, autant de scélératesses contenues avec plus sieurs autres dans la sentence, et dont l’abjuration lui était imposée ? N’était-ce pas mentir à sa conscience bien formée ? Saint Thomas se demande si l’on peut être martyr des vérités de l’ordre scientifique, par exemple des vérités géométriques. Non, répond le saint docteur, mais on peut l’être à leur occasion. Si l’on exigeait de quelqu’un qui en a l’évidence, de professer qu’il n’admet pas ces vérités, en se laissant mettre à mort pour éviter le mensonge défendu par la loi de Dieu, il serait martyr466. À combien plus forte raison la Pucelle, à qui l’on demandait de se déclarer coupable d’iniquités qu’elle avait toujours eues en horreur, a-t-elle mérité pareil titre en s’y refusant !
Si c’est blasphémer Dieu que de lui attribuer des œuvres manifestement diaboliques, ce n’est pas un moindre blasphème d’attribuer au démon des œuvres manifestement divines. Ce fut le péché des Juifs vis-à-vis de Notre-Seigneur. C’est par Belzébuth, prince des démons, qu’il chasse les démons467, disaient-ils. Or, dans les apparitions dont Jeanne était favorisée, tout portait le cachet divin, rien n’y manifestait l’esprit de ténèbres. Divins les personnages qui apparaissaient et la manière dont ils se manifestaient. Leurs conseils étaient l’esprit le plus pur du christianisme. Jeanne devenait, meilleure à leur école. Ils se manifestaient dans un but de justice, de miséricorde et de paix, pour la cessation d’une guerre atroce. Lorsque Jeanne était pressée d’abjurer la divinité de sa mission, elle avait de plus en sa faveur les merveilles accomplies, la réalisation d’un grand nombre de prophéties, l’approbation d’une foule de théologiens très compétents, l’on pourrait dire de l’univers chrétien, en dehors du parti qu’elle venait faire rentrer dans l’ordre. Attribuer à l’enfer cet ensemble de faits si célestes, dont elle avait l’expérience depuis sept ans, eût été se rendre coupable de blasphème.
L’on se rend coupable du péché d’infidélité en refusant de croire ce que Dieu enseigne. Il a établi son Église pour conserver le dépôt de la révélation chrétienne ; refuser de croire ce qu’elle propose à notre foi en son nom, c’est refuser de croire à Dieu ; mais en établissant son Église, Dieu ne s’est pas interdit de faire des révélations particulières, en conformité avec la révélation générale ; il n’a pas aliéné le sceau par lequel il peut marquer qu’elles viennent de lui, sceau avec lequel il a marqué 565que l’Église est établie par lui. Si refuser de croire les vérités enseignées par l’Église est un acte d’infidélité envers Dieu Lui-même, refuser de croire ce que Dieu révèle immédiatement, et révèle en manifestant que c’est lui qui parle n’est pas un péché d’une autre nature. Or, les révélations faites à la Pucelle étaient, on vient de le voir, revêtues des marques les plus nombreuses qu’elles venaient de Dieu. La sainte Enfant avait en outre une grâce pour adhérer, ainsi qu’elle le dit dans la séance du 15 mars : J’eus cette volonté de croire que c’était saint Michel. Donc, en refusant d’abjurer ses révélations, elle refusait de commettre un péché d’infidélité.
L’on est martyr de l’obéissance, lorsque l’on est mis à mort pour avoir exécuté l’ordre de Dieu, et pour se montrer disposé à l’accomplir à l’avenir. Or, Jeanne a été mise à mort pour avoir, par ordre de Dieu, travaillé à expulser l’envahisseur et s’être montrée inébranlablement résolue à poursuivre ce qu’elle avait si heureusement commencé. Elle a maintes fois affirmé que ce qu’elle avait accompli, c’était par le commandement de Dieu ; elle a protesté que, rendue à la liberté, elle continuerait à faire ce qu’elle avait fait précédemment. Une des raisons pour lesquelles elle a refusé de quitter l’habit viril, c’était pour manifester cette inébranlable résolution : Quand j’aurai fait ce pour quoi je suis envoyée, je reprendrai les habits de femme, disait-elle le 2 mai. Donc elle est martyre de l’obéissance. Comme le divin Maître, elle a été obéissante jusqu’à la mort, et à la mort sur un bûcher.
II. Une abjuration de sa part aurait été un acte très dommageable à la religion dans le présent et dans l’avenir ; aurait privé la foi chrétienne d’un bien d’une incalculable étendue : Jeanne d’Arc, preuve et exposé du christianisme tout entier.
D’après Benoît XIV, on est martyr toutes les fois que l’on choisit de se laisser mettre à mort plutôt que de faire un acte qui serait dommageable à la religion. Mais si Jeanne avait renié sa mission, elle aurait fait un acte très dommageable à la religion dans le présent et dans l’avenir.
Dans le présent : c’eût été un immense scandale si elle avait confessé qu’un royaume tel que la France avait été relevé par les pratiques de la magie, ou par l’effet d’une sacrilège imposture, que Charles VII avait eu recours à de tels moyens, que les docteurs les plus éminents et la Chrétienté presque entière s’y étaient laissé tromper et avaient regardé comme venant du Ciel ce qui venait de l’enfer, soit par des prestiges diaboliques, soit par une machination diaboliquement conçue et plus diaboliquement soutenue.
Dans l’avenir : si tant de signes d’une mission divine qui resplendissent 566dans l’histoire de la Vénérable sont trompeurs, il faut conclure qu’il n’existe pas de moyens de distinguer ce qui vient de Dieu de ce qui vient de Satan, et il ne semble pas trop exagéré de dire que le contrecoup s’en ferait ressentir jusque sur les preuves qui établissent la divinité de la foi chrétienne. Donc, en refusant de renier sa mission, la Vénérable Pucelle refusait de poser un acte très nuisible à la religion.
On est martyr, dit toujours Benoît XIV, toutes les fois qu’on choisit d’être mis à mort plutôt que d’omettre un acte conforme et très profitable à la religion.
Or, la mission de la Pucelle est très conforme à la promesse que Notre-Seigneur a faite d’être avec son Église jusqu’à la fin des siècles, et d’y opérer des prodiges plus grands que ceux qu’il a opérés durant sa vie mortelle. Opera quæ ego facio faciet, et majora horum faciet. (Joan., XIV, 12.)
Rien de plus profitable, car l’histoire de la Pucelle est la preuve et l’exposé très persuasif du Christianisme tout entier, de son dogme, de sa morale, de son culte.
Elle est la preuve du surnaturel par un fait si évidemment surnaturel, que ceux qui veulent l’expliquer par les lois naturelles en fournissent, malgré eux, une nouvelle preuve par les absurdités qu’ils accumulent.
Le point culminant de la mission de Jeanne a-t-il été établi ailleurs468, c’est Jésus-Christ, Roi des nations, et sa loi devenue la loi fondamentale des royaumes et des empires. Quel dogme plus fécond ?
Le Ciel tout entier, avec les anges et les saints, est ouvert au-dessus de la tête de celle qui disait :
— Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie et tous les benoîts saints et saintes de Paradis, et de l’Église victorieuse de là-haut et de leur commandement. — (Procès, t. I, p. 176.)
Par la mission de la Pucelle, le Roi des nations, Jésus-Christ, se montre le Dieu de justice, en intervenant par un miracle si patent en faveur du droit, le Dieu de miséricorde en mettant fin à des maux au-dessus de toute description. Il applique le remède au mal en humiliant l’orgueil des Anglais, qui tremblent et fuient devant une vachère ; celui des Français, qui ne se relèvent qu’en se mettant à la suite d’une fille de ces paysans, foulés aux pieds par une noblesse oublieuse des premières lois de la charité chrétienne ; il montre sa constante prédilection pour les petits et les humbles, eu prenant dans leur rang la fille d’élection, instrument de tant de merveilles.
C’est toute la morale chrétienne qu’enseigne la Vénérable, par la guerre si constante qu’elle fait au péché sous toutes ses formes : blasphèmes, libertinage, déprédations, jeux de hasard ; elle pousse à tout ce qui en 567guérit, ou en préserve : la prière, les exercices pieux, les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie.
Elle embrasse et pratique le culte dans ce qu’il a de plus élevé et de plus simple : la sainte messe, l’assistance aux divins offices, la fréquentation des lieux de piété, l’offrande de cierges allumés, de fleurs, etc. ; elle y pousse ceux qui sont autour d’elle, avec tact et prudence.
En se plaçant à ce point de vue, ne peut-on pas dire qu’elle a autant de titres à être honorée comme martyre, qu’il y a de vérités dont sa mission est la preuve et l’exposé ? Or, il est impossible de les compter, car, nous le redisons, c’est le christianisme tout entier : le dogme, la morale et le culte. En acceptant de mourir plutôt que de renier la divinité de sa mission, elle en confirme la vérité et en fait aimer la pratique.
III. Martyre de la vraie constitution de l’Église, de la chasteté.
Elle a refusé, avec autant de prudence que de fermeté, de se soumettre à ceux qui, très faussement, se disaient l’Église ; elle en a appelé à plusieurs reprises au pape, dans lequel, selon la parole de saint Ambroise, se trouve l’Église : Ubi Petrus, ibi Ecclesia. Elle, qui professe quel’Église et Jésus-Christ, c’est tout un, que l’Église ne peut errer, ni faillir, elle est condamnée comme rebelle à l’Église, pour ne pas vouloir accepter le jugement de ceux qui se disaient l’Église, parce qu’ils prétendaient être les savants et les gens en ce connaissant, et qui, à ce titre, allaient prononcer contre Eugène IV une sentence de déposition. Le refus de reconnaître de pareilles prétentions, l’appel de ces juges sans juridiction au vrai juge, la proclamation des droits du Vicaire de Jésus-Christ, à l’encontre de ceux qui bouleversaient la constitution de l’Église, et ne laissaient qu’un vain nom à celui sur qui tout repose, ne constituent-ils pas un titre au martyre, et ne peut-on pas dire que la Vénérable est martyre de la vraie constitution de l’Église ? Sauf avis de plus doctes, cela nous paraît ainsi.
Elle est martyre de la chasteté. L’habit viril, témoignage permanent de sa résolution de poursuivre sa mission, est en même temps une sauvegarde pour sa vertu. Elle ne l’a quitté, après la sentence de Saint-Ouen, que parce qu’on lui a promis que cette vertu serait sauvegardée par la prison ecclésiastique et la compagnie d’une femme honnête. La promesse fut violée ; la prisonnière fut plus que jamais exposée à des attentats innommables. Pour se protéger, elle reprend le vêtement masculin, sachant bien qu’elle va fournir à ceux qui ont soif de sa mort le prétexte qu’ils cherchent pour la lui faire subir ; mais, ainsi qu’elle le dit, elle préfère 568mourir qu’être eu butte aux horreurs qui la blessent dans ce qui lui est bien plus cher que la vie.
Ainsi donc, en subissant la mort plutôt que de renier la divinité de sa mission, la Vénérable choisissait de mourir plutôt que de mentir à sa conscience bien formée, de blasphémer les œuvres de Dieu, de commettre un péché d’infidélité, de désobéissance à l’ordre de Dieu, de se rendre coupable d’un scandale d’une immense portée dans le présent et l’avenir ; elle subissait la mort plutôt que de renoncer à faire un bien tel que la démonstration du christianisme, démonstration saisissante, par les faits, à la portée de tous, incomparablement touchante, persuasive, qui remue le cœur en même temps qu’elle porte la conviction dans l’esprit.
Elle subissait la mort pour avoir refusé de reconnaître une fausse Église, ennemie des privilèges du Siège apostolique, après en avoir appelé à ce même Siège apostolique ; elle subissait la mort, pour avoir repris, comme défense contre d’infâmes attentats, le vêtement viril qui lui permettait de mieux repousser des tentatives scélérates.
Un seul de ces titres suffirait pour lui mériter les honneurs du martyre. Si tous, ou la plupart, sont fondés eu raison, indéniables, quel est le héros de la foi qui en compte un si grand nombre ?
569Chapitre III La Vénérable donnée comme martyre dans la suite des âges La Vénérable donnée comme martyre : 1° par les Saintes ; 2° par Bréhal ; 3° par Berruyer ; 4° par de La Saussaye ; 5° par Symphorien Guyon ; 6° par le Père Sénault ; 7° par le cardinal Pie ; 8° par Mgr Freppel ; 9° par d’autres encore, au moins implicitement.
I.
Les Saintes promettaient le martyre à leur sœur. Transcrivons encore les paroles, de tous points si remarquables, qu’elle disait le 14 mars :
— Le plus souvent les voix me disent que je serai délivrée par grande victoire ; et après les voix me disent :
Prends tout en gré, ne te chaille pas de ton martyre, tu t’en viendras enfin en royaume de Paradis.Et cela mes voix me le disent simplement, absolument, sans faillir.
Les voix lui disent cela simplement, c’est-à-dire que les mots ne doivent pas être pris dans un sens métaphorique, mais dans leur sens absolu. La prophétie n’est pas conditionnelle, elle se réalisera sans faillir. C’est la mort, puisque Jeanne doit à la suite entrer dans ce royaume de paradis, unique objet de ses désirs. C’est la mort par grande victoire, le martyre est la victoire par excellence de la foi sur le monde, et le martyre de la Vénérable est accompagné de circonstances qui le rendent unique dans les annales du martyre.
Aussi Bréhal écrit-il dans son mémoire :
C’est avec raison que Jeanne a adhéré aux esprits qui lui apparaissaient ; leurs promesses se sont réalisées ; elle a été vraiment délivrée de la prison du corps par le martyre et par grande victoire, la victoire de la patience. Vere Johanna per martyrium et magnam patientiæ victoriam a corporis ergastulo liberata est. Suit un très beau tableau de sa mort469.
Sur ces mêmes paroles, ne t’inquiète pas de ton martyre, Berruyer écrit de son coté :
Le martyre délivre heureusement les fidèles de la prison des 570impies ; c’est des martyrs qu’il est écrit au psaume 123 : Les filets qui nous enlaçaient ont été rompus et nous avons été délivrés470.
La Vénérable indique dans une autre séance, pensons-nous, que les saintes lui ont fait cette promesse du martyre.
— Les Saintes, (disait-elle le 1er mars), m’ont promis de me conduire en paradis.
On lui demande si elle n’a pas une autre promesse ; elle répond qu’elle a une autre promesse, qu’elle ne la dira pas, parce qu’elle ne touche pas le procès, et elle ajoute :
— D’ici à trois mois, je vous dirai l’autre promesse.
Que pouvait être cette promesse qui ajoutait à celle du Paradis, sinon ces belles couronnes du martyre qui, sur la tête des saintes, causaient à leur disciple de si grands transports ?
On lit dans plusieurs ouvrages que de La Saussaye, dans son Martyrologium Gallicanum, place la Pucelle au nombre des saintes martyres honorées dans l’Église de France. Vraie pour le fond, l’assertion est inexacte sous cette forme. Le Martyrologe de La Saussaye se compose de deux parties, les saints proprement dits honorés comme tels, et à la suite, pour chaque jour de l’année, sous ce titre Pii, les noms de personnages morts en odeur de sainteté. Or, au 29 juin, — l’on ne sait pourquoi pareille date, — dans le catalogue des Pii, ou lit :
Martyrium Johannæ Puellæ, etc.
L’historien d’Orléans, Symphorien Guyon, après avoir exposé la doctrine de saint Thomas sur ce qui constitue le martyre, poursuit en ces termes :
De cette doctrine il est aisé de colliger que la Pucelle est martyre, puisqu’elle a souffert la mort pour la défense de la vertu et de la vérité, en soutenant qu’elle était envoyée de Dieu pour le salut de la France, que le roi Charles qui en était le légitime héritier avait reçu ce secours pour la juste défense de ses États, que ses révélations étaient véritables, confirmées par des effets prodigieux, qu’il n’y avait pas une ombre de magie ou d’hérésie, et que Dieu n’eût pas usé de magie et d’invocations de malins esprits pour la délivrance et conservation de ce royaume très chrétien.
L’orateur qui prononça le discours du 8 mai en 1672 — l’on croit que c’était le Père Sénault, de l’Oratoire, — terminait ainsi son panégyrique :
Proclamons-la donc Bienheureuse ; adressons-lui nos hommages. L’Église, qui permet que son nom soit écrit dans le Martyrologe, et qui veut bien que l’on appelle sa mort un véritable martyre : Martyrium Johannæ Puellæ (c’est ainsi que son nom est marqué dans le Martyrologe de France), l’Église entend que nous la réclamions comme une sainte471.
571L’orateur de 1672 attribuait au Martyrologe Gallican plus qu’il ne dit en affirmant que l’Église permettait que l’on inscrivit son nom parmi les martyrs reconnus par elle ; mais dans le XIXe siècle, deux orateurs, sans pairs parmi nous comme savoir théologique, deux lumières du concile du Vatican, le cardinal Pie et Mgr Freppel, ont revendiqué pour la Vénérable, non seulement l’honneur du martyre, mais d’un martyre à part, puisqu’il est la reproduction minutieuse de la mort du Roi des martyrs. Il est vrai qu’ils n’étaient que simples prêtres lorsqu’ils furent appelés à prononcer le discours du 8 mai, l’abbé Pie en 1844, l’abbé Freppel une seconde fois en 1867, mais loin de désavouer ces productions de leur carrière sacerdotale, le cardinal Pie l’a mise en tête de ses œuvres, et Mgr Freppel était justement fier d’avoir le premier porté dans la chaire la thèse que la Pucelle offrait amplement tous les éléments d’une canonisation, et d’avoir sollicité en ce sens des démarches que Mgr Dupanloup commençait deux ans après.
Dès l’exorde, le futur cardinal Pie annonçait que la Pucelle avait remporté sans la souiller jamais la triple palme de la virginité, de la victoire, du martyre.
Sa division : Jeanne d’Arc bras de Dieu qui renverse les ennemis, Jeanne d’Arc victime qui désarme le bras de Dieu, indiquait que la meilleure partie de son splendide panégyrique serait consacrée au martyre. L’attente a du être plus que satisfaite. Cette seconde partie s’ouvre par des pensées telles que celles-ci :
Pour le salut d’un peuple un martyr pèse plus qu’un héros… Le baptême de sang est inséparable de la mission divine… Dieu ne manque pas de bras pour verser le sang, mais des victimes pures dont le sang répandu soit un sacrifice agréable à ses yeux, voilà ce que Dieu cherche. Il ne faut que des qualités telles quelles pour être un héros ; il faut des vertus sans tâche pour être un martyr. Tel est désormais le rôle douloureux de Jeanne, (dit-il, en la prenant à partir du sacre).
L’orateur la rapproche si souvent du Roi des martyrs, qu’il croit devoir s’en expliquer, et eu quelque sorte s’en excuser par cette pensée si juste, qui sera la justification de notre chapitre final :
Pardonnez, mes frères, si j’insiste sur la conformité minutieuse des circonstances de sa mort avec celle du Sauveur ; la ressemblance du disciple n’est pas un outrage pour le Maître.
Le futur évêque d’Angers fut plus explicite encore ; il terminait le discours qui devait ouvrir la voie de la canonisation par ces paroles :
Non, il n’est pas de page d’histoire qui me rappelle mieux le drame divin du Calvaire. Sur ce visage transfiguré par le martyre, je trouve un reflet de l’adorable victime morte pour le salut du monde, et sur ces 572lèvres qui s’écartent pour murmurer le pardon, un écho de la grande voix qui retentit depuis dix-huit siècles au fond des cœurs.
Le rapprochement de la victime du Vieux-Marché avec la victime du Calvaire s’offrit de lui-même aux premiers chroniqueurs. On le trouve dans la chronique latine de Charles VII par Jean Chartier472, dans l’abréviateur du procès473.
Les vers de Chapelain, cités plus haut, nous donnent sa mort comme le rachat de la France :
Ta mort sera ta vie et la mort de l’Anglais.
Dieu, qui ne t’envoya que pour sauver la France,
Fera de ta prison (de ton trépas) naître sa délivrance.
C’est à plusieurs reprises qu’Henri Martin, dans son récit de la passion et de la mort de la Vénérable, rappelle les circonstances semblables de la passion et de la mort du Christ.
Comment donc ne serait-elle pas martyre, celle qui fait penser, même les incroyants, à la passion et à la mort du Roi des martyrs ?
573Chapitre IV Réponse aux objections
- I.
- La Vénérable n’a pas été condamnée en haine de la foi, les persécuteurs agissaient par un motif politique et non en haine de la foi ?
- On agit en haine de la foi toutes les fois que l’on commande un acte réprouvé par la foi.
- II.
- L’Église, ne donnant jamais comme absolument certaines des révélations privées, ne peut pas déclarer martyre la personne qui meurt pour y être fidèle ?
- La mission de la Pucelle repose sur des faits extérieurs, historiquement indéniables. L’Église a qualité pour se prononcer sur ces faits d’une manière absolue. Elle le fait tous les jours. Utilité d’un jugement sur la mission de la Vénérable.
- III.
- Jeanne a abjuré sa mission le 24 mai et le matin du supplice ?
- Fausseté de la double assertion. Le martyre de la Pucelle remarquable dans les annales mêmes du martyre.
I. La Vénérable n’a pas été condamnée en haine de la foi, les persécuteurs agissaient par un motif politique et non en haine de la foi ? — On agit en haine de la foi toutes les fois que l’on commande un acte réprouvé par la foi.
L’objection la plus commune, celle que l’on trouve sur une foule de lèvres, est celle-ci : La Vénérable n’a pas été mise à mort en haine de la foi ; les persécuteurs étaient des catholiques qui professaient et se montraient disposés à défendre la foi, ainsi qu’ils y étaient particulièrement obligés par leur caractère. Un mobile politique les a poussés à persécuter la Vierge Libératrice.
L’amour de l’argent, et non pas la haine du Sauveur, poussa Judas à vendre son Maître ; il n’en est pas moins le plus odieux de ses ennemis. C’était souvent dans un intérêt politique que les empereurs païens livraient les chrétiens au supplice. Les chrétiens ne voulaient pas les reconnaître pour dieux et refusaient de brûler de l’encens devant leurs statues. Le Sanhédrin, pour arrêter Jésus, mettait en avant un motif politique : Les Romains viendront et détruiront notre ville et notre nation (Romani venient et tollent nostrum locum et gentem.) (Joan., XI, 4-8.) C’est en alléguant un motif politique que la foule excitée par les pharisiens triomphait des résistances de Pilate : Si hunc dimittis, non es amicus Cæsaris. (Ibid., XIX, 12.)
Le motif final, qui pousse le persécuteur à faire transgresser à la victime la loi 574chrétienne, n’est pas à considérer pour décider si dans ce cas particulier il agit en haine de la foi. Quels que soient ces sentiments habituels vis-à-vis de la foi, il est vrai que, dans ce cas concret, il s’en montre l’ennemi, puisque, sous peine de mort, il impose à celui qu’il persécute d’en fouler aux pieds les prescriptions. Les persécuteurs de la Vénérable dans des vues égoïstes lui imposaient de commettre les crimes énumérés plus haut ; on a vu combien ils étaient nombreux et graves. Le mérite de la sainte fille choisissant de mourir plutôt que de se rendre à leurs iniques injonctions, n’est pas diminué parce qu’ils mettaient en avant des motifs saints pour lui arracher un ou plusieurs actes prohibés par la loi, dont ils feignaient d’être les interprètes et les défenseurs. Il est au contraire immensément accru. Beaucoup plus grand était le péril de la séduction ; il fallait à la jeune fille beaucoup plus de fermeté pour résister à des assauts qui lui étaient livrés par des hommes en réputation de savoir et de probité, revêtus d’un caractère qu’elle n’a cessé de respecter dans ceux qui le profanaient à un tel degré.
II. L’Église, ne donnant jamais comme absolument certaines des révélations privées, ne peut pas déclarer martyre la personne qui meurt pour y être fidèle ? — La mission de la Pucelle repose sur des faits extérieurs, historiquement indéniables. L’Église a qualité pour se prononcer sur ces faits d’une manière absolue. Elle le fait tous les jours. Utilité d’un jugement sur la mission de la Vénérable.
On objecte encore que prononcer que la Vénérable mérite les honneurs du martyre pour avoir refusé d’abjurer l’origine divine de sa mission, c’est par le fait déclarer cette origine certaine. Or, l’Église ne se prononce jamais d’une manière absolue sur ces sortes de faits. Elle déclare, s’il y a lieu, qu’ils sont pieusement croyables, en harmonie avec la foi ; elle ne va pas plus loin.
N’y a-t-il pas ici une confusion entre des révélations absolument privées, faites à une seule personne, portant sur des points controversés, ou étrangers à l’enseignement catholique, et un fait aussi manifeste que celui de la mission de la Pucelle, qui n’apporte aucun enseignement nouveau, mais, comme il vient d’être dit, est une preuve nouvelle et un touchant exposé de l’enseignement catholique ? Une personne réputée sainte, ou même déclarée telle par l’Église, écrit, sur l’ordre de son confesseur, que dans ses révélations il lui a été manifesté que Notre-Seigneur se serait Incarné quand même Adam n’aurait pas péché, que saint Michel est le premier des Séraphins, que le crucifiement a été fait avec trois clous. Si l’Église approuve ces révélations, son approbation signifiera que le fait et l’objet de ces révélations sont pieusement croyables ; elle n’en imposera pas la foi. Au cas où il s’agirait de définir un de ces points, elle ne s’appuiera pas sur ces révélations privées. Il en est tout 575autrement d’un fait patent, historiquement certain, tel que celui de la vénérable servante de Dieu.
L’Église a mission pour qualifier soit en bien, soit en mal, ces sortes de faits, et pour les qualifier avec son autorité divine. Elle le fait tous les jours. Dans les canonisations, elle déclare non seulement que tel personnage est saint, mais encore que telle guérison a eu lieu par son intercession et qu’elle est miraculeuse. Elle condamne telle hérésie et prononce que le venin en est contenu dans tel livre. Comment pourrait-elle sans ce pouvoir régir le troupeau du Christ ? Sauf meilleur avis, la mission de la Pucelle nous semble rentrer dans cette catégorie de faits. L’Église peut déclarer que Jeanne avait reçu une mission divine, qu’elle était tenue d’y obéir, dût-elle souffrir la mort, qu’elle l’a fait, que par suite elle est martyre. Pourra-t-on l’élever sur les autels sans se prononcer sur la nature de sa mission, sans déclarer qu’elle est divine ? et déclarer qu’elle est divine, n’est-ce pas engager la question du martyre ? À de plus doctes de se prononcer.
Benoît XIV se demande si celui auquel Dieu fait un commandement par l’intermédiaire d’une personne favorisée d’une révélation privée, est tenu d’y croire et d’y obéir. Il répond en approuvant la solution des théologiens qui enseignent que, si la révélation est entourée de signes propres à former une certitude, il est tenu de croire et d’obéir474. Quand les théologiens de Poitiers déclaraient à Charles VII qu’il devait mettre Jeanne à l’œuvre, s’il ne voulait pas résister au Saint-Esprit, ils s’appuyaient sur pareille doctrine.
Les examinateurs de Poitiers n’ont pas été les seuls à proclamer que le fait de Jeanne présentait les caractères d’une mission divine. Même avant le sacre de Reims, il était ainsi apprécié par Gerson475, par Jacques Gelu476, par le clerc de Martin V477, par le clerc de Spire478, qui, tout en écrivant après le sacre, ignorait s’il avait eu lieu. C’est affirmé sans ombre d’un doute dans les prières composées pour la délivrance de la captive479, insinué fort clairement dans la sentence de la réhabilitation480.
Les auteurs qui ont composé des Mémoires sur la révision du procès n’avaient, la plupart, qu’un sommaire de la cause rédigée par Pontanus. Cependant la Vénérable est donnée comme divinement inspirée par le 576chancelier Ciboule481, par le canoniste Montigny482, comme quasi indubitablement telle par Basin483, comme très vraisemblablement telle par Bourdeilles484, comme manifestement telle par Berruyer485.
Bréhal n’avait pas encore étudié la cause comme il l’a fait dans la suite, quand il écrivait à son confrère, Léonard de Vienne, que l’inspiration de la Pucelle était d’une évidence presque irréfragable486. Il l’affirme avec la plus grande énergie dans sa Recollectio, et à plusieurs reprises.
Les révélations de Jeanne ne sont pas seulement réelles, (dit-il), solides et vraies, elles sont saines et saintes. Y adhérer avec fermeté et constance était pour Jeanne un mérite et non un crime ; c’était vertu et non témérité, religion et non illusion, piété et non pas perversité487.
Pie II affirme que les œuvres de la Pucelle démontrent qu’elle était inspirée par l’esprit de Dieu488, divinement suscitée489 ; d’après saint Antonin, ce qu’elle a fait en est la preuve patente490.
Il serait trop long d’énumérer les auteurs qui ont parlé comme les grands théologiens qui viennent d’être cités. C’est à peu près toute l’école catholique : théologiens, historiens, orateurs, poètes.
Comment l’Église ne pourrait-elle pas confirmer par son infaillible autorité ce que tant d’hommes, éminents en doctrine et en vertu, ont affirmé d’après ses enseignements ?
L’histoire de la fille de Dieu nous est aujourd’hui connue plus qu’elle ne le fut jamais. Les monuments qui l’établissent irréfragablement, disséminés dans les bibliothèques publiques et privées, sont réunis dans des collections qu’il est facile de consulter. Les erreurs et les préjugés, qui avaient fait obscurcir ou mutiler son histoire, ne s’imposent plus. L’on peut étudier, contempler dans toute sa splendeur, le monument vivant que Jésus-Christ s’est dressé en plein courant de nos annales.
Il est bien permis de penser que Dieu tenait en réserve ce défi au naturalisme pour les jours où il serait plus triomphant. Et dans ce cas n’est-ce pas à l’Église avant tout qu’il appartient de le mettre en lumière, de le présenter aux ennemis en les défiant de le nier sans nier toute histoire, de l’expliquer naturellement sans blesser toute raison, et tomber 577dans les plus flagrantes contradictions ? d’inviter ceux qui chancellent dans la foi à considérer un fait qui en est une si manifeste preuve ? à le faire connaître aux fidèles, comme un argument à opposer à tant d’attaques journalières contre leurs croyances ?
L’histoire n’est pas l’enregistrement matériel des faits, la transcription de textes inédits. La réduire à pareil rôle, ce serait en faire un métier de scribes et de copistes. Elle ne mérite l’intérêt qui s’y attache que tout autant qu’elle cherche et montre le vrai ressort des événements, et par-dessus tout la maîtresse main qui les conduit pour la glorification de son Fils Incarné et de son Église. Par là elle devient une science, et une des sciences les plus hautes. Léon XIII, dans plusieurs de ses encycliques, a invité le clergé à l’étudier à ce point de vue. L’Église a éminemment mission de montrer la main divine dans des faits, où elle est aussi patente que dans l’histoire de la Pucelle, et par suite de se prononcer sur cette histoire avec une autorité sans pareille.
Le Maître, à la suite d’une de ses paraboles, disait à ses disciples : Adhuc et vos sine intellectu estis. (Vous aussi, vous êtes encore sans intelligence.)
Le reproche s’adresse à ceux qui, s’arrêtant, comme l’animal au phénomène extérieur, déclarent ne vouloir pas aller plus loin ; ou par peur de trouver le surnaturel, falsifient les faits, et leur donnent des explications impossibles, souvent contradictoires.
La mission de la Pucelle est entièrement différente des révélations privées, n’ayant d’autre garant que la sincérité de la personne, que la sainteté elle-même peut n’avoir pas préservée d’une illusion inconsciente.
Objectera-t-on que la mission divine de la Pucelle suppose les apparitions qui la lui avaient conférée ? Il n’y a rien que de très conforme à l’enseignement catholique dans ce que la Vénérable nous en a révélé ; les détails en sont éminemment croyables. Cependant il semble qu’en affirmant avec son autorité infaillible que la mission de la Libératrice est certainement surnaturelle et divine, l’Église pourrait ne pas enseigner, avec le même degré de certitude, les détails arrachés à Jeanne sur la manière dont elle avait reçu cette mission, et y avait été préparée.
Un aveugle de naissance reçoit soudainement la vue à Lourdes. L’Église, en prononçant qu’il y a miracle, ne garantira pas pour cela le nombre, la ferveur des neuvaines par lesquelles on a sollicité le prodige. Ce sont là des faits d’ordre privé, intérieurs, très croyables, mais sur lesquels l’Église ne se prononcera pas, comme sur le fait visible et patent. Ainsi en est-il de l’histoire de la Pucelle. Elle se compose de faits historiquement indéniables. Leur caractère, manifestement en dehors des lois de la nature, les place dans l’ordre de ceux sur lesquels l’Église a mission de se prononcer avec une irréfragable autorité. Le 578commerce constant de la Vénérable avec ses saintes Maîtresses n’a pas eu ce caractère de publicité, et l’on conçoit fort bien qu’en déclarant la mission certainement divine, l’Église se contente de déclarer ce commerce pieusement croyable.
III. Jeanne a abjuré sa mission le 24 mai et le matin du supplice ? — Fausseté de la double assertion. Le martyre de la Pucelle remarquable dans les annales mêmes du martyre.
Dira-t-on que la vénérable servante de Dieu a abjuré la divinité de sa mission le 24 mai au cimetière de Saint-Ouen ? La question a été longuement traitée au quatrième livre du présent volume, séance du 24 mai (V, p. 415). Qu’il suffise d’y renvoyer et de rappeler la sentence portée par les juges de la réhabilitation.
Abjuratio prætensa, falsa, subdola, per vim et metum, præsentiam tortoris et comminatam ignis cremationem extorta, et per dictam defunctam minime intellecta.
[Une prétendue abjuration, fausse, trompeuse, extorquée par la force et l’intimidation, en présence du bourreau sous la menace d’être brûlée par le feu, et que la défunte n’a pas comprise.]
Alléguerait-on qu’elle a renouvelé cette rétractation le matin du supplice, dans sa prison, avant sa communion ? La nullité de l’enquête posthume, d’où cette assertion est tirée, est établie dans le premier chapitre du cinquième livre du même volume. L’inquisiteur Jean Bréhal a apprécié comme elles doivent l’être ces informations posthumes. Il a dit :
Nullius roboris aut momenti sunt… nullo modo præjudicant.
[Ces informations n’ont aucune valeur, ni importance.]
Citons encore la déposition juridique du confesseur, Martin Ladvenu, allégué par le document apocryphe comme témoin de cette seconde abjuration.
Semper usque ad finem vitæ suæ manutenuit et asseruit quod voces quas habuerat erant a Deo, et quod quidquid fecerat, ex præcepto Dei fecerat, nec credebat per easdem voces fuisse deceptam, et quod revelationes quas habuerat erant a Deo.
[Elle maintint et affirma toujours jusqu’à la fin de sa vie que les voix qu’elle avait entendues étaient de Dieu, que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait par ordre de Dieu, et qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ces voix mais que les révélations qu’elle avait eues venaient de Dieu.]
Mais le martyre de la Vénérable, déjà si exceptionnel en lui-même, se présente avec deux caractères que l’on ne trouve, croyons-nous, au moins à un si haut degré, dans aucun autre martyre. Les actes en sont semés de prophéties d’un caractère a part par leur nombre et leur authenticité ; le martyre est calqué sur le martyre du Roi des martyrs.
579Chapitre V Les prophéties de la Pucelle durant sa passion La Vénérable prophétisée et prophétesse. — Caractère unique des prophéties consignées dans le procès.
- I.
- Les six prophéties annonçant les étapes de la totale expulsion des Anglais.
- Les trois prophéties sur la délivrance de la Vénérable par le martyre.
- Les prédictions des châtiments corporels et spirituels des bourreaux.
- II.
- Les mêmes maux extérieurs, en tombant sur l’impie et le juste, les atteignent d’une manière bien différente.
- La vie de Cauchon à partir de la venue de la Pucelle est une suite de déboires.
- Sa mort.
- Abandon de sa mémoire par ses héritiers.
- Mort de d’Estivet, de Loyseleur, lèpre de Nicolas Midi.
- Les malheurs de Bedford, du comte de Ligny, d’Érard.
- La maison de Bourgogne. Châtiments de l’Angleterre, de l’Université de Paris.
Un chapitre du IVe volume de la Vraie Jeanne d’Arc (IV, p. 458 et seq.) a pour titre : Jeanne la Pucelle prophétisée et prophétesse.
Les prophéties qui annonçaient la venue de la Libératrice y sont indiquées. En dehors des personnages bibliques, l’on n’en trouve pas un seul, à notre connaissance, dont la naissance et la mission aient été prédites à l’avance par autant de voyants.
La Vénérable est plus unique encore par le nombre, l’importance, l’invraisemblance des prophéties justifiées par l’événement, qu’elle a faites dans l’espace de moins de trois ans. Vingt-cinq sont relevées dans le chapitre indiqué. Celles qu’elle a faites durant sa passion ont été intentionnellement réservées. Elles ont un caractère à part. Elles ont été recueillies, à mesure qu’elles se produisaient, par des officiers publics qui les ont authentiquées de leurs signatures ; et ce qui ajoute encore à ce caractère d’authenticité déjà si étonnant, c’est que ces officiers sont aux gages des persécuteurs et des bourreaux. Ces derniers n’ont pu permettre qu’elles fussent relatées, que dans la pensée que les événements leur donneraient un démenti. Il n’en a été rien ; les événements les ont confirmées. Cela ne fait-il pas penser aux Juifs, qui, en gardant les prophéties de l’Ancien Testament, conservent les titres de leur propre condamnation ?
580L’esprit prophétique, disent les théologiens, n’est pas une disposition permanente de l’âme, une habitude dont elle puisse à son gré produire les actes ; c’est au contraire une action transitoire d’en haut, par laquelle Celui pour lequel il n’existe ni avenir ni passé, mais un immuable présent, révèle à l’homme ce qui est au-dessus des facultés de la nature491.
Les prophéties de Jeanne ont été signalées au fur et à mesure qu’elles sont relatées dans le cours des séances. Il est pourtant intéressant, et non sans utilité, d’en voir la suite, et de donner pour quelques-unes certaines explications.
I. Les six prophéties annonçant les étapes de la totale expulsion des Anglais. — Les trois prophéties sur la délivrance de la Vénérable par le martyre. — Les prédictions des châtiments corporels et spirituels des bourreaux.
La séance du 1er mars fut celle où la Vénérable fut visitée par l’esprit de prophétie plus que dans aucune autre, encore qu’elle ait prophétisé plusieurs fois dans la suite. Elle annonce, ce jour :
1° qu’avant sept ans les Anglais perdront de leur domination un gage plus grand que celui qu’ils ont perdu devant Orléans ; elle le répète le 27 mars en répondant à l’article XXII du réquisitoire. Ils perdirent Paris le 14 avril 1436, cinq ans quarante-cinq jours après la prophétie.
2° Dans cette même séance, elle prédit qu’ils perdront tout en France. La prophétie se réalisait le 17 juillet 1453, par la journée de Castillon, qui rendait la Guyenne française. S’ils conservaient Calais, qui ne leur fut enlevé qu’en 1558 par François de Guise, c’est le lieu d’appliquer le proverbe : Peu ou rien, c’est tout un (Parum pro nihilo reputatur). Au 17 juillet, il y avait vingt-quatre ans, jour pour jour, que Charles VII avait été sacré à Reims.
3 ° Elle annonce comment ils seront expulsés : ce ne sera pas par un traité, mais par une défaite telle qu’ils n’en auront jamais subi de pareille en France. Elle sera donc plus complète que celle qui leur fut infligée à Patay. L’armée anglaise fut anéantie à Castillon ; Talbot, qui avait été pris à Patay, fut, avec son fils, tué à Castillon.
4 ° Les Anglais auraient pu être expulsés, les Français remporter leur grande victoire, sous un autre roi que sous Charles VII. Il n’en sera rien. Charles sera rétabli dans son royaume, veuillent ou non ses ennemis, disait-elle le 1er mars. Le 13 mars elle disait qu’il aurait tout le royaume entièrement (Procès, t. I, p. 130) ; le 27 mars, en répondant à l’article XVII du promoteur, elle redit qu’elle avait parlé de tout le royaume (Procès, t. I, p. 232).
Le 17 mars elle répète qu’elle sait bien que les Anglais seront boutés 581hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français et contre les Anglais (Procès, t. I, p. 178).
5° Nous avons indiqué les raisons pour lesquelles il nous semble qu’en parlant à Griz, son geôlier, de ce qu’elle annonçait devoir se passer avant la saint Martin d’hiver, elle indiquait la reddition de Rouen. Charles VII y entra en effet le 10 novembre 1449.
Toutes ces prophéties ont été faites le 1er mars.
6° Le 17 mars elle présidait la paix d’Arras, quand elle disait : Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français, et tant qu’il branlera presque tout le royaume de France.
(Procès, t. I, p. 174.) Le 21 septembre 1435, le duc de Bourgogne se détachait de l’alliance anglaise et se réconciliait avec Charles VII. Les explications ont été données en reproduisant cette séance.
Toutes ces prophéties dépassaient immensément toute prévision humaine. Les Anglais restaient encore bien puissants en 1431. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler les énormes concessions par lesquelles, au congrès d’Arras en 1435, les ambassadeurs français étaient disposés à acheter la paix. Le recouvrement de la Normandie et de la Guyenne, cette dernière, anglaise depuis trois siècles, fut opéré en moins de deux ans avec une rapidité regardée comme miraculeuse. Elle était très merveilleuse, quand on se rapporte à l’époque.
La Vénérable a prédit les diverses étapes par lesquelles devait s’opérer le recouvrement intégral du royaume : congrès d’Arras, 1435, par voie de négociation ; retour de Paris, 1436 ; entrée à Rouen, 1449 ; victoire des Français et défaite complète des Anglais, 1453 ; le tout sous Charles VII.
Ces prophéties n’étaient pas conditionnelles, ou, comme disent les théologiens, de promesse ; elles étaient absolues, ou de prédestination. Cela ressort des termes par lesquels la voyante exprime sa certitude. Elle en est aussi certaine que de la présence devant elle de ceux qui l’interrogent, dit-elle à deux reprises le 1er mars. À la suite de la prédiction de la paix d’Arras, elle ajoute : Je vous le dis afin que, lorsque ce sera advenu, vous ayez mémoire que je l’ai dit.
Elle a prédit ce qui la regarde elle-même.
7° Dans cette même séance du 1er mars, interrogée si son conseil lui a promis qu’elle serait délivrée de la prison dans laquelle elle est présentement détenue, elle répond : Parlez-moi de cela d’ici avant trois mois, et je vous répondrai.
Le 30 mai, deux jours avant l’expiration des trois mois, le supplice de la place du Vieux-Marché donnait la réponse. Il n’y avait plus de prison pour la Vierge ; elle montait sur le trône où elle siégera éternellement. On a vu plus haut comment, en disant qu’outre le Paradis que ses saintes lui avaient promis, elle avait reçu en outre une 582autre promesse, qu’elle déclarerait avant trois mois, il semble qu’elle prophétisait son martyre. Le 14 mars elle révélait en fermes bien exprès, encore qu’elle leur donnât une fausse interprétation, que les saintes aimaient à l’entretenir de ce couronnement suprême de sa carrière.
8° Que pourrait-il y avoir de plus explicite que ces paroles : Le plus souvent mes voix me disent que je serai délivrée par grande victoire. Après quoi elles ajoutent : prends tout en gré, ne te chaille pas de ton martyre, tu t’en viendras enfin en royaume de Paradis. Et elles me disent cela, mes voix, simplement et absolument, c’est-à-dire sans faillir.
Nous avons déjà observé combien ces paroles : simplement, sans faillir, et tu t’en viendras enfin en royaume de paradis, marquent que le mot martyre doit se prendre dans toute sa signification. Il a été dit aussi ailleurs pourquoi la persuasion que sa mission n’était pas finie, le sentiment de son innocence, avaient persuadé à la prisonnière que la délivrance était une délivrance inférieure, une délivrance terrestre ; que le mot martyre signifiait les tortures qu’elle endurait dans sa prison ; interprétation qu’elle a grand soin de donner comme personnelle.
9° Nous pensons aussi qu’elle a prophétisé l’effet produit par son supplice sur ses ennemis par les paroles suivantes : Le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me tire de vos mains, c’est le plus certain qu’il puisse vous envoyer.
Elles furent jetées spontanément, sans liaison avec le contexte, dans la séance du 13 mars, alors que l’on multipliait les questions sur le signe donné au roi.
Ceux qui n’avaient pas reconnu la céleste envoyée à tant de signes qui la marquaient, la reconnurent lorsque Dieu la délivra de leurs mains par le martyre. Nous avons brûlé une sainte, nous sommes perdus, s’écrie Tressart, un des secrétaires du roi. Les Anglais, si altérés de son sang, ne purent s’empêcher de la pleurer. Quelle n’était donc pas la puissance d’un signe qui retournait ainsi les cœurs !
10° Enfin elle a prédit à ses bourreaux les châtiments qui les attendaient. Menacée le 2 mars, à cause de sa prétendue obstination, du feu éternel pour son âme, du feu temporel pour son corps, elle répond : Vous ne ferez pas ce que vous dites, sans qu’il vous en arrive mal pour l’âme et pour le corps.
Montrer que la prophétie s’est réalisée demande quelques développements.
II. Les mêmes maux extérieurs, en tombant sur l’impie et le juste, les atteignent d’une manière bien différente. — La vie de Cauchon à partir de la venue de la Pucelle est une suite de déboires. — Sa mort. — Abandon de sa mémoire par ses héritiers. — Mort de d’Estivet, de Loyseleur, lèpre de Nicolas Midi. — Les malheurs de Bedford, du comte de Ligny, d’Érard. — La maison de Bourgogne. Châtiments de l’Angleterre, de l’Université de Paris.
Posons d’abord en principe que les mêmes maux extérieurs, fondant sur le juste et le pécheur, n’atteignent pas avec la même intensité l’âme 583de l’un et de l’autre. Pour l’ambitieux qui poursuit les honneurs comme sa fin dernière, les coups qui le jettent à bas de sa fortune sont en quelque sorte la peine du dam ; ce sont de purs malheurs sans consolation. Des coups semblables tombant sur le sérieux chrétien n’atteignent que la partie accessoire de son existence ; il sait que ces malheurs nécessairement passagers, peuvent être moyens pour atteindre la fin qu’il poursuit par-dessus tout, que ses larmes sont des semences de joie.
La mort soudaine pour le juste toujours prêt à paraître devant Dieu n’est pas un mal ; elle peut être un bien ; elle est tout mal non seulement pour celui qui a mis toutes ses espérances dans la vie présente, mais encore pour le chrétien qui renvoie à la dernière heure le règlement des affaires de sa conscience, et, en attendant, vit absorbé par la poursuite des biens et des jouissances qu’il convoite. Pour être méconnues, ces vérités n’en subsistent pas moins. C’est à leur lumière qu’il faut juger les faits qui vont être rappelés.
L’arrivée de la Pucelle marqua la fin des triomphes de Cauchon. Le reste de sa vie ne fut qu’une suite de déboires, qui ont dû être fort amers à son âme ambitieuse.
Après la délivrance d’Orléans, il parcourt la Champagne pour faire renouveler le serment au traité de Troyes. Il suffit de la présence de la céleste envoyée pour faire oublier des engagements renouvelés, ce semble, avec enthousiasme ; il est lui-même, quelques semaines après le sacre de Reims, chassé ignominieusement par ses diocésains de sa ville épiscopale.
C’est en vain que le conseil royal arrête que l’on postulera pour lui le siège archiépiscopal de Rouen ; il doit se contenter de l’évêché de Lisieux, bien inférieur non seulement à Rouen, mais encore à l’évêché-pairie de Beauvais. En 1434, il est envoyé à Bâle comme ambassadeur de son roi. Il a le désagrément de s’y voir déclaré excommunié pour n’avoir pas payé à sa translation les annates exigées par le droit ; censure promptement levée, parce qu’il satisfait.
L’année suivante, 1435, c’est un coup plus douloureux. Il est au congrès d’Arras, où il défend les prétentions exorbitantes de l’Angleterre. Il se retire pour voir le grand soutien de son parti, Bedford, mourir dix jours après, et la maison de Bourgogne, à laquelle il doit sa fortune, abandonner l’envahisseur. La rupture avec ce qui faisait la meilleure partie de son passé se consomme l’année suivante, 1436, par le recouvrement de Paris. Il y est accouru pour maintenir les Parisiens dans la fidélité au traité de Troyes. Il s’y dépense tout entier avec Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, et l’évêque imposé à la capitale par l’Anglais.
Leurs mesures tyranniques ne servent qu’à les faire chasser au milieu des huées, à l’entrée de Richemont et de Dunois. Ce fut pour Cauchon le 584renouvellement de l’expulsion ignominieuse de Beauvais. Il lui restait six ans à vivre. Il les passa occupé dans les affaires de la politique. M. de Beaurepaire cite une quittance en date du 20 avril 1440, par laquelle il conste qu’il a passé 531 jours en négociations d’État492. Il s’était beaucoup entremis de la rançon du duc d’Orléans, et était venu avec lui à Calais. Cette fois encore ce fut un échec. Cauchon mourut le 18 décembre 1442, frappé soudainement entre les mains de son barbier.
À la réhabilitation, ses héritiers, ses petits-neveux et petites-nièces, montrèrent autant de souci de garder l’héritage que d’indifférence à défendre la mémoire de l’oncle. Pour garder la fortune, ils mirent en avant l’amnistie promulguée par Charles VII, quand il prit possession de la Normandie. Ils abandonnèrent la mémoire du grand-oncle, ou plus exactement, ils en furent les accusateurs, puisqu’ils avouèrent que le procès avait été une œuvre d’iniquité et de haine493, a-t-il été déjà remarqué.
Des chroniqueurs du temps lui donnèrent le nom de Caïphe, que le cardinal Pie lui appliquait dans son panégyrique de la Libératrice.
Chassé par son premier troupeau, il voulut être enterré au milieu du second, dans sa cathédrale de Lisieux. La politique n’avait pas pu lui permettre d’y faire longue résidence, et il ne pouvait pas être de ces pasteurs dont les brebis entendent la voix et qu’elles suivent.
La Vénérable l’avait souvent averti de la terrible responsabilité qu’il assumait. Loin de nous de vouloir pénétrer les jugements de Dieu. Nous constatons même avec joie que son testament, pour lequel il avait obtenu de son roi une permission en date du 24 août 1441, renferme un certain nombre de legs pieux. Et cependant qui oserait nier que la parole de sa victime : Vous ne ferez pas ce que vous dites, sans qu’il vous en arrive mal pour l’âme et pour le corps, ne s’est pas accomplie à l’égard de celui que, le matin de son supplice, elle apostrophait à sa venue dans la prison, par ces formidables paroles : Évêque, c’est par vous que je meurs !
Que de milliers d’âmes diront au dernier jour à tant d’évêques courtisans du pouvoir civil : Évêque, c’est par vous que nous sommes éternellement réprouvées !
Le grossier valet de Cauchon, d’Estivet, fut trouvé mort dans l’ordure d’un colombier, en dehors des portes de Rouen.
Alter in immundo revolutus stercore, vitam
Finiit.
La fin de Loyseleur fut pire encore, puisqu’il mourut soudainement sous le poids de l’excommunication. Dès 1438, le chapitre de Rouen lui 585avait retiré sa délégation à l’assemblée de Bâle. Loyseleur n’en tint aucun compte. Il continua à siéger parmi les révoltés. Il mourut parmi eux, subitement, l’on ne sait pas l’année.
Il a été dit plus haut que, dès 1436, Nicolas Midi était atteint d’une lèpre si hideuse qu’il ne pouvait plus paraître, ni parmi ses collègues, ni parmi les fidèles.
Le duc de Bedford est emporté en pleine maturité de l’âge, environ quarante ans. Le bonheur de sa régence cesse, ainsi qu’il le constate lui-même dans une lettre fameuse494, avec l’arrivée de la Vénérable. Ce n’est pas cependant qu’il n’ait déployé toutes les ressources d’une intelligence supérieure pour arrêter la décadence. Que pouvait-il contre le Ciel ? Il voyait en mourant la domination anglaise perdre l’appui qui avait fait sa force. Ce fut, dit-on, une des causes de sa mort. Le duc de Bourgogne se séparait de la cause anglaise. Déjà s’était rompu le lien qui avait uni puissamment les deux princes. Anne de Bourgogne, tendrement aimée de son frère et de son mari, était morte à vingt-huit ans, le 13 novembre 1432, emportant d’universels regrets dont elle était digne. Bedford se hâta de se consoler en épousant avec beaucoup de pompe, le 20 avril 1433, Jacqueline de Luxembourg, nièce du vendeur de la Pucelle et de l’évêque de Thérouanne. C’était une vassale du duc de Bourgogne, qui ne fut pas consulté pour cette alliance. La brièveté du deuil porté pour sa sœur, et ce qu’il considéra comme un manque d’égards, refroidirent beaucoup le puissant duc.
Le vendeur de la Pucelle, le comte de Ligny, ne jouit que dix ans des dix-mille livres, fruit de son marché. Il mourut le jour anniversaire de la naissance de sa prisonnière, le 6 janvier 1440, sans postérité, brouillé avec le duc de Bourgogne et avec le roi de France, pour n’avoir pas voulu adhérer au traité d’Arras. Sur ce point il était, ainsi qu’il a été dit, en désaccord avec sa femme, puisque cette dernière, pour détourner la confiscation des biens de son mari, regardé comme mort dans sa révolte, fit valoir qu’en tout temps elle avait été attachée à la cause française. Ligny laissait pour héritier son neveu, qu’il avait formé aux armes en lui faisant, dès son jeune âge, couper la tête des prisonniers. Sous Louis XI, en 1475, ce neveu, après avoir été connétable de France, devait avoir la tête coupée lui aussi, convaincu qu’il fut d’avoir trahi le roi de France, le roi d’Angleterre, et le duc de Bourgogne.
L’oncle, évêque de Thérouanne, chancelier de la France anglaise, fut dédommagé de la perte de son évêché de Thérouanne par l’archevêché de Rouen, le chapeau de cardinal, et par la riche église d’Ely en Angleterre, 586dont il fut nommé le perpétuel administrateur. La mort abattit de bonne heure cette haute fortune ; il mourut en Angleterre, le 18 septembre 1443. La puissante maison du Luxembourg était ainsi fauchée dans la maturité de l’âge de ses rejetons.
Érard, le faux prêcheur du cimetière de Saint-Ouen, était, en qualité de vicaire général, le bras droit du cardinal de Luxembourg. Pour le dédommager de sa chevance, du revenu de ses bénéfices, que lui avaient fait perdre les conquêtes des Français, le roi d’Angleterre, en novembre 1437, lui donna comme une seconde patrie en Angleterre ; il lui assigna le château de Southampton avec une pension de vingt livres sterling. Il mourut en juin 1439, dix-huit mois après, chez ses chers Anglais.
On connaît la tragique mort, aux portes de Nancy, après les défaites de Granson et de Morat, de l’unique fils légitime du fastueux duc de Bourgogne. Charles le Téméraire laissa ses vastes États à une fille, unique aussi, Marie de Bourgogne. En les portant dans la maison d’Autriche, elle légua deux siècles de guerre à la France.
La guerre des Deux-Roses vengea Jeanne de son supplice, et la France de la guerre de Cent ans. De 1454 à 1485, l’Angleterre fut un immense champ de carnage. Batailles sanglantes où périt presque toute sa noblesse, meurtres, assassinats princiers, c’est son histoire durant ces trente ans. La Pucelle avait été brûlée pour assurer la couronne de France et d’Angleterre sur la tête d’un enfant de dix ans, Henri VI. Le malheureux roi, victime expiatoire des crimes de sa race, — car il était personnellement bon, — perdit les deux sceptres, et mourut probablement assassiné dans la Tour de Londres, en 1471. L’auteur principal de ces sanglantes péripéties fut le comte de Warwick, dit le faiseur de rois. Il passa la plus grande partie de sa vie à jeter à bas du trône celui pour lequel son père, Salisbury, s’était fait tuer à Orléans, et pour lequel son beau-père Warwick avait brûlé la Vénérable. Ayant voulu se passer la fantaisie de rétablir celui qu’il avait renversé, il périt lui-même, à la bataille de Barnet.
Épuisée par tant de convulsions, l’Angleterre ne trouva quelque repos qu’en se laissant étendre sur le lit de fer des Tudors. Il plut au second des rois de cette dynastie, au barbe-bleue Henri VIII, juste un siècle après le supplice de la Pucelle, de la séparer du centre de l’unité, de la jeter dans le schisme, afin de n’être pas gêné dans les caprices de sa lubricité, et de pouvoir à son gré répudier et décapiter ses femmes. L’aristocratie anglaise sanctionna tout, et accepta pour être à sa tête les produits des adultères royaux. Tels Édouard VI et Élisabeth. La mission de la Pucelle a préservé la France de ce comble de l’ignominie, et du malheur, plus grand encore, d’être précipitée dans le schisme et l’hérésie.
Quand l’Université de Paris condamnait la Pucelle, elle était dans la 587plus entière décadence. Elle constate elle-même, sans rien diminuer de ses prétentions, qu’elle est menacée de destruction. C’était l’effet de son immixtion si profonde dans les querelles religieuses et politiques, dues en très grande partie à ses intempestives interventions. Il n’y avait sécurité, ni sur les chemins, ni dans la ville. Les dissensions, la poursuite des bénéfices, absorbaient ses maîtres, quand ils n’étaient pas en roule comme ambassadeurs de la corporation. Les cessations de leçons étaient très fréquentes et très prolongées. À son grand dépit, et malgré ses réclamations et ses cris, de nouvelles universités naissaient, ou se complétaient.
L’oubli du passé, si généreusement accordé par Charles VII, ne fit qu’accroître ses prétentions. Elle multipliait ses suspensions de leçons, assiégeait le monarque de ses plaintes. Fatigué de ses recours incessants, Charles VII, par l’ordonnance du 26 mai 1446, la soumit au Parlement comme le reste des citoyens. C’était la découronner ; la Fille du roi devenait la servante des magistrats. La déchéance était profonde ; elle fut vivement sentie ; c’était, comme elle le disait, porter le fer au cœur de ses privilèges. Elle poussa de longs cris. Ce fut inutilement. Charles VII, qui probablement se rappelait combien elle lui avait été hostile, fut inflexible. La Fille aînée du roi resta servante ; la réforme du cardinal d’Estouteville, en 1452, releva le niveau de ses études, et lui rendit quelque chose de sa discipline ; le premier de ses privilèges resta perdu pour jamais, elle tomba de plus en plus sous la main de l’État. Elle rendit encore des services, principalement contre l’invasion protestante. L’on peut se demander si les services rendus compensent les torts causés à l’Église par le fond de levain gallican qu’elle garda toujours, quoique avec une intensité bien différente, selon les époques.
Les doctrines gallicanes, quand elles ont été dominantes, ont fait au peuple chrétien de France, si catholique par ses instincts, si naturellement attaché à Rome, une situation qui n’est pas sans analogie avec celle de la Pucelle au tribunal de Rouen. Elles l’ont mis sous les pieds du pouvoir séculier, l’ont enlacé dans des subtilités byzantines, ont paralysé l’élan de son prosélytisme, la candide efflorescence de sa piété. À combien, par suite des doctrines gallicanes, un pharisaïsme inconscient a imposé des obligations qui n’avaient pas plus de fondement que l’interdiction du costume masculin à la Vénérable ! Combien d’âmes simples ont été tenues loin des sources de la vie, des sacrements, d’une manière presque aussi arbitraire que le fut la Vierge de Domrémy captive à Rouen ! Sous ce rapport, ce n’est peut-être pas trop exagérer de regarder le martyre de la Pucelle, comme le symbole prophétique de celui que réservaient à ses frères et à ses sœurs les héritiers des doctrines de ses bourreaux.
588La passion et le martyre de la Vénérable sont donc, à un degré que l’on ne trouve, croyons-nous, dans les actes d’aucun autre athlète de la foi, marqués par le don de prophétie.
Ce que Mgr Pie et Mgr Freppel nous ont dit, qu’ils étaient la reproduction minutieuse de la passion et de la mort du Roi des martyrs, est trop glorieux à la Vierge, pour que nous n’insistions pas, et n’indiquions pas dans le détail les traits de ressemblance.
589Chapitre VI La passion et la mort de la Pucelle. — Vive reproduction de la passion et de la mort de l’homme-Dieu La vie extérieure de Jeanne calquée sur la vie mortelle du Sauveur, spécialement la passion et la mort.
- I.
- Conformité dans les meneurs du drame de Jérusalem et de Rouen.
- II.
- Dans les inculpations.
- III.
- Dans la manière dont on cherche à les établir.
- IV.
- Dans les tourments.
- V.
- Dans les sentiments provoqués par la mort sur l’assistance.
- VI.
- Dans la vie posthume.
Seule, la conformité des cœurs avec le cœur du Modèle de tous les prédestinés détermine le mérite et mesure la gloire et la félicité des Saints. Dieu seul peut l’apprécier ; elle échappe à nos jugements ; ce n’est pas du degré de sainteté intérieure de la Pucelle qu’il peut être ici question. Il s’agit des dehors de son existence, du cadre de sa vie. Ce cadre nous paraît comme une miniature de celui de la vie mortelle de l’Homme-Dieu.
Les trois périodes, si opposées et si contraires, de l’histoire de la Vénérable Servante de Dieu, rappellent admirablement les trois périodes des jours mortels du Sauveur.
Quoi de plus semblable à la vie obscure de Nazareth que la vie de l’enfant d’élection à Domrémy ? L’Évangile résume la vie du Dieu adolescent par cette phrase : Il leur était soumis. Jeanne a pu résumer sa vie auprès de ses parents, par une phrase presque identique : Je leur obéissais en tout, excepté au projet des fiançailles à Toul. Dérogation unique ; elle rappelle celle de l’Enfant-Dieu restant au Temple à l’insu de son Père adoptif et de sa Mère, et répondant à leurs tendres reproches par ces mots : Ne saviez-vous pas que je dois être aux œuvres de mon Père ? C’était aussi pour être aux œuvres de son Père du Ciel, qu’à Toul, la fille de Dieu refusait d’obtempérer aux vues de Jacques d’Arc.
590Où voyons-nous reproduite d’une manière plus approchante la stupeur causée aux multitudes, par l’éclat soudain que le Fils du Charpentier jeta dans la Judée, que dans la stupeur de la Chrétienté lorsqu’elle vit la paysanne de dix-sept ans apparaître comme un général consommé, et tailler en pièces des armées réputées jusqu’alors invincibles ? Mais c’est surtout dans la passion et la mort que la conformité est minutieuse, nous ont dit deux grands évêques contemporains, et c’est celle que nous nous proposons de mettre en lumière. Conformité dans les meneurs du drame de Jérusalem et de Rouen ; conformité dans les imputations, et dans la manière dont ou cherche à les établir, conformité dans les tortures infligées, dans le supplice, dans les effets qu’il produit, et jusque dans la vie posthume ici-bas.
I. Conformité dans les meneurs du drame de Jérusalem et de Rouen.
À Rouen comme à Jérusalem, le branle est donné, et tout est conduit, par des hommes de savoir et revêtus d’un caractère saint. Les maîtres de Paris, par lesquels tout a commencé, derrière l’autorité desquels s’abritent l’évêque de Beauvais et le gouvernement anglais, sont à l’effigie des maîtres de la loi et des pharisiens qui poursuivaient le Maître. Eux aussi prétendent avoir la clé du savoir divin, et en outrent, en altèrent les enseignements à leur profit. Ils cachent sous le voile du zèle pour la foi la haine profonde qui les ronge, contre celle dont la mission condamne leur passé et humilie leur orgueil.
Il ne semble pas que le Caïphe de Jérusalem se soit mêlé aux disputes théologiques qui agitaient le Sanhédrin ; il était absorbé par les soucis de l’ambition. Autre n’était pas le Caïphe de Beauvais. Il resta étranger à la guerre des docteurs parisiens contre la Papauté.
À Jérusalem, l’envahisseur, l’étranger paraît peu. C’est l’étranger cependant qu’on met en avant dans les conseils des scribes et des pharisiens. Si nous le laissons faire, disent-ils de Jésus, les Romains viendront et anéantiront notre ville et notre nation. (Joan., XIV, 48.) C’est par la menace du pouvoir politique que l’on triomphe des dernières résistances de Pilate : Si vous le renvoyez, vous n’êtes pas ami de César. (Ibid., XIX, 12.) À Rouen, le pouvoir civil, quoiqu’il cherche à se dissimuler, apparaît plus qu’à Jérusalem. L’on redoute la céleste Envoyée plus qu’une armée entière. Bedford dira plus tard que de son apparition ont daté les revers, L’on n’ose pas assiéger Louviers tant qu’elle respire ; et Warwick, au rapport de La Chambre, disait aux médecins que non seulement elle devait mourir, mais mourir dans le bûcher.
591Judas Iscariote est reproduit par Loyseleur. Il s’est insinué dans la plus intime confiance de l’accusée pour la trahir. Les dix-mille livres touchées par le noble comte de Ligny font penser aux trente deniers de Judas. La résistance de sa femme et de sa tante, la compassion de toutes les femmes qui apparaissent sur les pas de la martyre, de la duchesse de Bedford elle-même, rappellent la femme de Pilate, et celles que le Maître a trouvées sur le chemin du Calvaire.
Les lettres réitérées des maîtres parisiens, les accablantes charges qu’ils font peser sur la sainte fille, leurs reproches sur la lenteur de la mise en accusation, ne sont-elles pas la parfaite imitation de leurs devanciers de Jérusalem, dont il est dit : Stabant constanter… accusantes eum (Luc, XXIII, 10) ; Accusabant eum in multis (Marc, III, 3) ? Ils ne se lassaient pas de poursuivre leurs multiples accusations.
II. Dans les inculpations.
Conformité, ou patente similitude dans les accusations. Une interprétation de la lettre, outrée jusqu’à en être absurde, faisait voir aux pharisiens une violation de la loi dans les épis que les disciples, pressés par la faim, broyaient dans leurs mains le jour du sabbat, et jusque dans les guérisons que le Maître multipliait en ces jours. N’y a-t-il pas quelque chose d’analogue, dans les cris d’abomination idolâtrique que les maîtres parisiens ne cessent de pousser, en parlant du port de l’habit masculin ? La mission que Jeanne s’attribuait ne devait-elle pas faire trouver naturel le commandement qu’elle disait en avoir reçu de Dieu ? la simple raison leur faire voir que c’était une sauvegarde pour sa pudeur, et pour la vertu des hommes au milieu desquels elle vivait ?
Les pharisiens attribuaient les œuvres du Maître à Belzébuth. L’Université de Paris prononça que celles de la Vénérable étaient celles d’Astaroth, Bélial et Béhémoth.
Le Maître a été traité de blasphémateur, parce qu’il se disait Fils de Dieu (Joan., X, 35). La Vénérable a été condamnée comme blasphématrice, parce qu’elle disait tenir sa mission des saints et des saintes du Paradis.
Vous êtes un Samaritain et un possédé du démon, fut-il dit au Maître (Joan., VIII, 48). Cette femme est idolâtre, invocatrice des démons, déclarait l’Université de Paris ; nous déclarons que tu es une devineresse, porte la sentence de Cauchon.
C’est un séducteur : seductor ille (Matth., XXVII, 63) ; il séduit les foules : seducit turbas (Joan., VII, 12). Nous déclarons que tu es une séductrice 592pernicieuse, est-il écrit dans la sentence de condamnation reproduisant la détermination de l’Université de Paris.
Il bouleverse la nation, défend de payer le tribut à César, il se fait le Christ (Luc, XXIII, 3) ; en se faisant roi, il se dresse contre César (Joan., XIX, 12). Cette femme est une séditieuse ; elle provoque à l’usurpation du pouvoir, déclare l’Université. Nous te condamnons comme séditieuse, libelle Cauchon.
S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne l’aurions pas remis entre vos mains (Joan., XVIII, 30), disaient, les Juifs en présentant le Maître à Pilate. Les maîtres parisiens demandent que la Vénérable soit mise en jugement parce qu’à son occasion : Idolâtries, erreurs, mauvaises doctrines et autres maux et inconvénients inestimables se sont ensuivis en ce royaume… Innumérables comme on dit, sont les méfaits perpétrés par cette femme contre notre doux Créateur, sa foi et sa sainte Église. L’Université osa déclarer qu’elle avait soif de l’effusion de sang humain : Sitibunda effusionis sanguinis humani. Ce qui était bien en faire l’émule de Barabbas.
Nous avons une loi, et aux termes de la loi, il doit mourir (Joan., XIX, 7), disaient les Juifs. Nous le déclarons contemptrice de la loi divine, de la doctrine sacrée et des lois canoniques, porte la sentence de condamnation.
III. Dans la manière dont on cherche à les établir.
Les ennemis de Jésus se mirent en quête de faux témoignage contre Jésus pour le faire mourir : Quærebant falsum testimonium contra Jesum ut eum morti traderent. (Matth., XXVI, 59). Ce n’est pas la volonté qui a manqué à Cauchon. En preuve, les injures vomies contre Gérard Petit et Nicolas Bailly, coupables de n’avoir apporté que des témoignages vrais, au lieu des faussetés qu’il aurait voulu en obtenir.
Il y avait désaccord dans les faux témoignages rendus contre Jésus. Conveniens non erat testimonium eorum. (Marc, XIV, 59.) Si, comme le veut Quicherat, il y eut une seconde enquête plus conforme aux vues de Cauchon, elle manquait aussi de consistance, puisque, d’après Quicherat, elle fondit au procès. La contradiction, comme l’observe Bourdeilles, s’est glissée jusque dans la sentence, où la Vénérable est d’abord déclarée coupable d’une criminelle imposture pour avoir inventé ses apparitions : Decemimus te revelationum et apparitionum mendosam confictricem ; et un peu plus loin, condamnée pour avoir cru légèrement, pour être adonnée à la superstition et à la divination : Decemimus te leviter credentem, superstitiosam, divinatricem.
À défaut de témoignages extérieurs, les Juifs cherchaient à prendre le Maître au piège de ses paroles : Ut caperent eum in sermone. (Luc, XX, 20.) 593C’est surtout durant les jours qui précédèrent le supplice qu’ils multiplient leurs embûches. Ils les multiplient pour lui faire confesser sa divinité, point principal de leurs incriminations. Jésus ne l’a jamais affirmée avec plus de force, ni plus souvent ; il prédit à ceux qui la méconnaissent les châtiments qui les attendent ; il renouvelle ses enseignements les plus durs à la nature. Le point qu’ont surtout en vue les interrogateurs de Rouen, c’est la divinité de la mission que l’accusée s’attribue. Jeanne épuise les expressions pour l’affirmer. Elle aussi, on l’a vu, prédit à ses ennemis les châtiments qui leur sont réservés ; elle révèle les mystères de sa vie et de son âme.
Qui de vous me convaincra d’un péché ? disait le Sauveur (Joan., VIII, 46). Jeanne ne pouvait pas faire entendre un pareil défi ; mais l’éloignement du péché, la piété la plus vive resplendissent dans ses paroles ; les docteurs de Poitiers ont dit qu’en elle l’on ne découvre aucun mal, mais tout bien, et, en dehors de ses ennemis avérés, la Chrétienté entière ratifie ce jugement.
Il n’y a pas jusqu’à l’expression qui ne soit parfois la même, et qui ne la rappelle par sa simplicité, sa profondeur et par la céleste prudence, avec laquelle sont esquivées des réponses à des questions sur lesquelles de justes motifs ordonnent à l’accusée de se taire.
IV. Dans les tourments.
Il est bien entendu que ces rapprochements laissent toujours le Modèle infiniment au-dessus de la copie ; la remarque s’applique particulièrement au rapprochement des souffrances de l’Homme de douleurs avec celles de sa fiancée.
Les jours et les nuits qui ont suivi la scène de Saint-Ouen, à la suite desquels Isambart de La Pierre la vit défigurée, éplorée, le visage plein de larmes, où, d’après Martin Ladvenu, elle avait été battue, et plus encore, sont-ils sans ressemblance avec la nuit passée au palais de Caïphe, et avec les scènes de la matinée au prétoire ?
En la voyant sur l’estrade de la place du Vieux-Marché, portant sur la tête une mitre d’ignominie sur laquelle on lit : Hérétique, relapse, apostate, etc., est-ce que l’esprit du chrétien ne passe pas à la scène de l’Ecce Homo, et des ricanements de la soldatesque anglaise aux dérisions de la soldatesque juive au Calvaire ?
Les pierres lancées au cimetière Saint-Ouen, lorsque Jeanne est condamnée seulement à la prison, les menaces proférées contre le juge, ne sont-elles pas comme une sorte de Crucifigatur ?
594La théologie catholique enseigne que les souffrances de l’Homme-Dieu sont au-dessus de tout ce qu’homme mortel endura jamais ici-bas ; mais abstraction faite des raisons particulières qui établissent cette assertion, ne serait-il pas difficile de dire quel est, de la croix ou du bûcher, le supplice le plus douloureux ?
Jeanne a frémi à la première annonce. N’est-ce pas un trait de ressemblance avec l’agonie du Maître au jardin des Olives ?
Quand elle marche vers le supplice, elle se lamente sur elle-même et sur Rouen. Jésus a pleuré sur Jérusalem, et dans la montée du Calvaire s’est apitoyé sur le sort réservé à ses fils.
Jésus écoute en silence la sentence qui l’abandonne au caprice des Juifs ; Jeanne sur son estrade entend sans l’interrompre la calomnieuse harangue de Midi, l’inique sentence de Cauchon.
Mais de même que Jésus au jardin des Olives avait dit aux sbires : Si c’est moi que vous cherchez, laissez mes disciples se retirer (Joan., XVIII, 4), Jeanne, préoccupée de sauvegarder les siens, proteste que, quel que soit le jugement que l’on porte de sa mission, c’est elle seule qui en est la cause ; que ce n’est nullement à la suggestion de son roi, ni d’aucun comme mortel, qu’elle a entrepris les œuvres qu’elle a accomplies. La préoccupation de ceux qui l’entourent la suit jusqu’au moment où la flamme est mise au bûcher : Descendez, mon Père, dit-elle alors à son confesseur debout à ses côtés ; vous seriez brûlé.
V. Dans les sentiments provoqués par la mort sur l’assistance.
L’imitation semble toujours plus parfaite à mesure que le suprême sacrifice va se consommer. Jésus sur son Calvaire a pardonné à ses bourreaux. Jeanne pardonne ; mais ce que le Maître ne pouvait pas faire, à cause même de sa sainteté, Jeanne, créature faillible, l’a fait : elle demande pardon pour elle-même, et sollicite une messe de tous les prêtres présents au supplice.
La manière dont elle y est conduite et attachée n’est pas sans rappeler la violence avec laquelle le Maître fut poussé sur la croix. Le bailli ne prend pas même le temps de la condamner au bûcher. Fais ton devoir, dit-il au bourreau, et d’un signe il ordonne qu’elle soit poussée sur son calvaire. Elle y est brutalement menée, attachée, tandis qu’elle invoque l’Église victorieuse de là-haut au nom de laquelle elle est venue ; mais dès que la flamme la gagne, les yeux fixés sur la croix que les deux religieux Dominicains tiennent élevée devant ses regards, elle ne sait plus que jeter à tous les échos le nom divin qui fut le tout de sa vie : Jésus ! 595Jésus ! dit-elle avec un accent qui fend les rochers, je veux dire le cœur de ses ennemis, de Cauchon lui-même, et en lire des ruisseaux de larmes. Une dernière fois elle le fait entendre avec un cri plus perçant. C’était le cri suprême. Son âme s’exhalait avec ce dernier appel, semblable en cela encore à son divin Fiancé, dont les évangélistes nous disent : Iterum clamans voce magna, emisit spiritum. (Matth., XXVII, 50.)
Quoi d’étonnant que plusieurs des assistants aient vu l’adorable nom de Jésus se détacher sur la flamme en lettres de feu ? Jésus toujours vivant dans son Église n’est-il pas le tout de Jeanne la Pucelle ?
D’autres ont cru voir une colombe blanche sortir des flammes du bûcher ? N’est-ce pas pour désigner que le court passage de la Vierge de Domrémy avait été comme la continuation dans ses membres de la vie théandrique de Celui que la colombe avait marqué dans le Jourdain, pour être le Maître du genre humain ?
Le cœur du Maître entrouvert par la lance du soldat est le dernier spectacle que nous offre Jésus en croix ; le cœur de Jeanne, que le feu est impuissant à consumer, est le dernier spectacle qu’offre la Vierge sur son bûcher.
Le centurion qui avait présidé aux scènes du Calvaire s’écrie en se retirant : Vraiment cet homme était le Fils de Dieu : Vere Filius Dei erat iste.
(Matth., XXVII, 54.) Le bourreau qui avait brûlé Jeanne court au couvent des Frères-prêcheurs, s’accusant d’avoir brûlé une sainte. Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte ! s’écrie Tressart, un des secrétaires du roi d’Angleterre. Que je voudrais que mon âme fût là où est son âme ! dit en versant des larmes le chanoine Alespée, un des assesseurs de Cauchon. Le frère du vendeur de la victime, Louis de Luxembourg, une des colonnes du parti anglais, est particulièrement signalé pour l’abondance des pleurs qu’il répand. Le greffier Manchon dépose en avoir pleuré durant un mois.
Quelle reproduction de ce qu’affirme l’Évangile de la foule redescendant du Calvaire : Ils s’en retournaient en se frappant la poitrine : Perculientes pectora sua revertebantur. (Luc, XXIII. 48.)
Quel accomplissement de ce qu’avait prophétisé Jeanne : Le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains ; c’est le plus certain qu’il puisse vous donner.
C’est bien la réalisation de ce que les saintes avaient souvent promis à leur disciple : Tu seras délivrée par grande victoire, tu viendras enfin en royaume de paradis ; la réalisation de ce que Jeanne avait dit à Pierre Maurice le matin même du supplice : Oui, j’ai bonne confiance, je serai ce soir en paradis.
Il avait raison, le docte prêtre qui allait devenir l’évêque d’Angers, 596quand il disait : Non, il n’est pas de page qui me rappelle mieux le drame divin du Calvaire ; sur ce visage transfiguré par le martyre, je trouve un reflet de l’adorable Victime du Calvaire. Il disait bien, le futur cardinal Pie, lorsqu’il s’écriait : Pardonnez-moi, mes frères, si j’insiste sur la conformité minutieuse des circonstances de la mort avec celle du Sauveur ; la ressemblance du disciple n’est pas une injure pour le Maître. Le Maître n’avait-il pas dit : Tout disciple est parfait, s’il est comme son maître : Perfectus omnis erit si sit sicut magister ejus
? (Luc, VI, 40). Comment pourrait-on lui manquer de respect en signalant les traits d’une ressemblance à laquelle il nous invite, dès que l’on pose en principe que le modèle reste infiniment au-dessus de la copie, et qu’il est le premier auteur de la similitude plus accentuée, qu’il lui plaît d’imprimer dans quelques-uns des membres de la famille humaine, dont il n’a pas dédaigné de vouloir faire partie pour toujours ? Ainsi que la Vénérable n’a cessé de le répéter, n’est-ce pas à Lui qu’il faut remonter en contemplant tout ce qu’il y a de bon, de beau, d’exquis, de divin, dans la sœur, dans l’épouse qu’il a voulu se choisir en formant la Vierge de Domrémy ? Insister, n’est-ce pas l’honorer ? N’est-ce pas montrer avec quelle vérité les saints Livres nous disent qu’il fait ses délices d’être avec les enfants des hommes ?
VI. Dans la vie posthume.
La ressemblance s’est poursuivie même au-delà de la mort.
La Seine a emporté dans ses flots le cœur et les cendres de la Martyre de Rouen ; la terre ne possède pas une molécule du corps de la Pucelle, de celle qui, sans amphibologie possible, a reçu, comme la Vierge de Nazareth, son nom de la virginité ; elle ne possède rien non plus du corps de la Vierge par excellence dont la Pucelle fut l’ombre vivante et animée, rien du corps de son virginal époux. Les anges qui gouvernent le monde n’y laissent aucune trace visible de leur passage ; et si la terre possède en réalité le corps du Sauveur, c’est sous des espèces étrangères qui ne le laissent visible qu’aux yeux de la foi.
Les ennemis de Jésus envoyèrent par le monde des récits menteurs de sa vie et de sa mort ; ils obtinrent à prix d’argent, des gardes du tombeau, la déposition de témoins qui ont vu en dormant ; l’on a lu plus haut les récits imposteurs de la fin de la Martyre envoyés par le gouvernement anglais dans la Chrétienté, les lettres de garantie par lesquelles les juges, s’accusant eux-mêmes, cherchèrent à se prémunir contre une révision et des châtiments qu’ils avouent par cet acte avoir mérités. Il y eut des évangiles apocryphes ; il n’a pas manqué de fausses chroniques sur 597la Pucelle ; que l’on se rappelle entre autres celle du prétendu bourgeois de Paris.
Jésus-Christ, après sa mort comme durant sa vie, est resté un signe de contradiction. De combien de manières l’impiété a cherché à expliquer son adorable apparition au sein de notre humanité, et les merveilles qu’il y opère chaque jour ! La franc-maçonnerie le traite en ce moment en ennemi personnel, et reprend le cri de l’infâme Arouet. La Vénérable aussi est demeurée un signe de contradiction. Que n’a-t-on pas essayé pour l’expliquer ! En haine du nom à jamais béni qui se détache de toute son histoire, plus éclatant que celui qui fut vu écrit sur les flammes du bûcher, le fils aîné de Satan, le père de l’apostasie contemporaine, vomit contre elle la plus infernale des œuvres littéraires ; et au moment où ces lignes sont écrites, un même cri de fureur contre Jésus et contre la Vénérable Jeanne la Pucelle retentit dans les antres maçonniques.
Un instinct satanique, qui ne trompe pas les fils de l’enfer, leur fait prévoir le coup que leur portera la Libératrice en montant sur les autels.
Si les considérations qui viennent d’être développées sont aussi fondées qu’elles nous le paraissent, ce que nous abandonnons à des juges plus autorisés, elle y prendra place non seulement comme vierge, mais comme martyre. Pas un des athlètes du Christ honorés dans l’Église ne possède, à notre connaissance, autant de titres ; pas un dans sa lutte n’a laissé tomber de ses lèvres autant et de si éclatantes prophéties, d’une indéniable authenticité ; aucun dans le combat et le supplice n’a reproduit d’une manière plus détaillée et plus minutieuse les circonstances extérieures de la passion et de la mort du Roi des martyrs.
Les saintes n’ont pas trompé leur disciple. Elle a été vraiment délivrée par le martyre, vraiment délivrée par une grande victoire. Puisse sa canonisation en amener une plus grande encore ! Puisse se réaliser la prédiction par laquelle elle terminait sa lettre aux Anglais, et les invitait à venir là où les Français feraient en sa compagnie, pour la Chrétienté, le plus beau fait qui ait été fait !
598Conclusion
Nous voilà à la fin de notre travail : La Vraie Jeanne d’Arc. Le titre en exprime pleinement le but : montrer dans tout son jour la plus merveilleuse des existences, après celles de l’Évangile. Existence très brève ; elle finit lorsque les autres donnent leurs premières fleurs ; et cependant que de contrastes dans ce cadre si étroit ! Une jeune paysanne, une adolescente, après avoir durant ses dix-sept premiers printemps, embaumé la demeure paternelle de tous les dons qui peuvent relever le plus humble des foyers, passe soudain dans une cour, où, dans sa simplicité, elle montre un tact si parfait, qu’on aurait cru qu’elle y avait été nourrie. Hier, elle maniait la quenouille, le fuseau, la houlette ; le lendemain elle paraît à la tête d’hommes d’armes indisciplinés, sans mœurs, sans lois, de nobles, idolâtres de leurs prérogatives ; elle les assouplit, les discipline, et les conduit à une suite de victoires comparables à celles des plus grands capitaines. Trois jours lui suffisent pour rompre l’enceinte réputée inexpugnable de bastilles, de forts, que le génie anglais avait mis sept mois à construire. Il lui faut moins de temps encore pour forcer Jargeau, Meung, Beaugency, malgré les vaillants capitaines qui les défendent. L’armée anglaise, réputée invincible en rase campagne, fond à son souffle. Les villes les plus disposées à la résistance ouvrent leurs portes sur une simple sommation de sa part. On la voit partout où le péril est plus grand, parfait cavalier, général accompli et soldat sans peur.
Elle n’est pas éblouie par un soleil de gloire sans pareille ; elle n’est pas découragée par les trames que l’envie ourdit dans le parti même qu’elle est venue relever. Rien ne l’arrête : ni la trahison dont elle sent les pièges sous ses pas, ni la captivité plus dure que la mort, que lui annoncent ses célestes Maîtresses.
C’est fait ; les ténèbres d’une prison ont succédé aux triomphes que lui décernaient des multitudes ivres d’enthousiasme. Une lutte d’un genre nouveau va commencer. Celle qui ne sait ni A, ni B, doit tenir tête à une cohorte de dialecticiens subtils qui ont juré de dénigrer ses œuvres et de montrer l’enfer là où resplendit le Ciel. Le combat a duré autant que 599celui de ses victorieuses campagnes. Promenée sur les questions les plus ardues de la science sacrée, on épie celle de ses paroles qui s’écartera de la plus sévère orthodoxie ; elle n’en prononce pas une seule qui ne soit de la foi la plus pure, et ne resplendisse de la piété la plus sincère. La justesse, l’à-propos, le courage, la simplicité, la prudence, caractérisent les réponses par lesquelles elle rompt les mailles du filet où l’on cherche à l’envelopper.
Elle tombe sous la plus inique des sentences ; mais en tombant, elle remporte la plus éclatante de ses victoires ; ceux qui étaient altérés de son sang donnent des larmes à sa mort, ceux qui l’ont brûlée comme un émissaire de l’enfer proclament qu’ils ont brûlé une sainte.
Telle est la Vraie Jeanne d’Arc. Jamais génie de l’homme ne rêva si beau poème, et c’est la plus véridique des histoires.
Il fallait le montrer. Que l’on compte les documents renfermés dans les volumes de la Vraie Jeanne d’Arc, et surtout que l’on pèse leur valeur. Aucun personnage historique n’en possède de plus irréfragables. La plupart des témoins ont vu et entendu ce dont ils déposent ; les plus explicites sont dus aux ennemis eux-mêmes. En mettant sous le pressoir l’âme de la jeune fille, ils l’ont forcée à nous laisser, écrit sous leur dictée, le plus beau et le plus véridique des mémoires autobiographiques.
La presque totalité des pièces produites dans les volumes de la Vraie Jeanne d’Arc sont dues à des contemporains ; il en est très peu qui ne soient du XVe siècle, et dans le XVe siècle, de temps fort rapprochés des années où vécut la Libératrice, quand ils ne sont pas de l’époque même où elle était sur la scène.
Les documents viennent de tous les horizons de la Chrétienté. Plusieurs ont paru pour la première fois dans les volumes de la Vraie Jeanne d’Arc. Tels ceux qui sont extraits de la chronique de Morosini, les lettres de Gelu et d’autres encore. Beaucoup étaient épars dans des revues particulières de la province ou de la capitale, ensevelis dans des publications, qui, comme les cent volumes des Chroniques Belges, ne se trouvent guère en France qu’à la Bibliothèque Nationale. Bien des journées ont été employées à les recueillir pour les faire entrer dans la Vraie Jeanne d’Arc. L’érudition contemporaine s’est portée et se porte encore sur le XVe siècle ; il a été possible de mettre l’héroïne dans son vrai cadre.
Afin que l’incomparable figure pût être étudiée par quiconque n’est pas étranger à toute culture intellectuelle, ces documents ont été, ainsi qu’il a été observé déjà, produits en français courant ; les pièces justificatives, les notes au bas des pages, reproduisent dans les termes mêmes les textes plus importants ou plus difficiles à consulter, notamment toutes les paroles de la Vénérable. C’est dans le même but que les pièces ont 600été disposées, autant que cela a été possible sans les mutiler, dans l’ordre chronologique correspondant aux années de la céleste Envoyée.
Ce n’est pas seulement pour le XVe siècle que Dieu a fait cette merveille unique. La résurrection de la France était subordonnée à une fin encore plus haute : fournir à l’entrée des âges modernes une nouvelle preuve de la divinité de l’Église catholique, un exposé incomparablement attrayant de ses enseignements, résumés dans un fait éclatant comme le jour. Ces conséquences ont été indiquées, les plus importantes avec plus de développements.
À combien d’explications contradictoires ont eu recours les ennemis du surnaturel pour se débarrasser d’un fait qui les écrase, l’altérer, le dissimuler ! Quels travestissements de la sainte fille et des événements de sa vie ! À la suite de Michelet, le rationalisme du XIXe siècle s’est appliqué à nous donner, sous le nom de Jeanne d’Arc, une hallucinée à laquelle le patriotisme a persuadé qu’elle était appelée divinement à commander des armées, qui s’en est fait accepter, et a opéré les merveilles que l’on connaît. Conception absurde, qui, loin d’expliquer le mystère, ne fait que le rendre plus insoluble. Quelles fantaisies, quelles altérations des documents, quelles contradictions a inspirées pareille donnée, cela ressort du rapprochement des textes, et des citations empruntées aux chefs mêmes de l’école rationaliste.
L’école rationaliste a voulu faire de la Vénérable une révoltée contre l’Église. La thèse contraire est la vérité ; c’est ce qui a été mis en lumière dans le premier et dernier volume. C’est à bon droit que les célestes maîtresses appelaient leur disciple Fille de Dieu, Fille de l’Église.
La vraie Jeanne d’Arc, exposé par le fait du catholicisme intégral, offusque ceux qui parmi nous, d’une manière souvent inconsciente, n’admettent qu’un christianisme amoindri. De là, même parmi ceux qui admettent la divinité de la mission de Jeanne, des parties de son histoire rejetées dans l’ombre, ou altérées. De là, la table de la fin de la mission à Reims, le voile jeté sur les causes de l’échec contre Paris, sur le rôle de l’Université anglo-bourguignonne de Paris dans la condamnation et sur bien d’autres points encore. Plus l’erreur semblait avoir acquis droit de cité, plus il fallait s’attacher à l’expulser, rapprocher, accumuler les textes qui en montrent l’opposition aux données historiques les plus indéniables. Tel a été le plan de la Vraie Jeanne d’Arc ; l’explication de ce qu’il présente d’insolite dans la manière d’écrire l’histoire.
L’auteur, en se relisant, ne croit devoir rectifier aucune de ses thèses, de ses assertions importantes. Il n’en est pas de même de quelques minuscules erreurs de détail qui ne les atteignent en rien. Il se proposait d’en faire la recension. La persécution ne le lui permet pas ; elle le force 601de précipiter son travail, notamment la table analytique des matières, au risque de la laisser imparfaite.
Il écrit ces lignes à la veille du jour où il lui sera interdit de mettre le pied dans ces maisons religieuses qui l’ont si doucement abrité pendant plus d’un demi-siècle. La proscription lui aura fermé ces hôtelleries de frères, où le nom de la Libératrice lui ménageait un accueil particulièrement fraternel. Ni instruments de travail, ni asile fixe et assuré, secours indispensables pour toute composition de quelque étendue. La Compagnie de Jésus ne pourra plus demain légalement exister en France. Que le lecteur permette à l’auteur de déposer ces volumes en hommage à une Mère d’autant plus aimée qu’elle est plus injustement persécutée.
Si les pages de la Vraie Jeanne d’Arc ne sont pas tout à fait indignes d’un cœur catholique et français, si j’ai pu les écrire, ô Compagnie de Jésus ma mère, c’est à toi que je le dois. Du jour où, au milieu du siècle qui vient de finir, tu daignas m’ouvrir tes bras, tu ne m’enseignas qu’à aimer et servir ce qu’aima et servit la Vénérable Jeanne la Pucelle, Jésus-Christ, sa divine Mère, et toutes les saintes choses chères à leur cœur. Sois à jamais bénie par quiconque n’est pas injustement prévenu ou n’est pas en rébellion contre la justice et la plus vulgaire honnêteté !
À toi mon cœur, à la vie et à la mort.
Notes
- [461]
2a 2æ q. 124, a. 5 :
Omnium virtutum opera secundum quod referuntur in Deum, sunt quædam protestationes fidei… et secundum hoc possunt esse martyrii causa.
- [462]
2a 2æ q. 124, a. 1 :
Ut christianus patitur, non solum qui palitur pro fidei confessione, quæ fit per verba, sed etiam quicumque palitur pro quocumque opere faciendo, vel pro quocumque peccato vitando propter Christum, quia hoc totum pertinet ad fidei protestationem.
- [463]
Lib. III, c. XIX :
Martyr habendus est quicumque moritur ne aliquid faciat… quod cum præceptis religionis non concordat, aut ratione circumstantiarum religioni detrimentum afferret, aut quia aliquid facit cum religione consentaneum quod tyrannus vetat.
- [464]
Lib. III, c. XIV :
Quomodo potest probari tyrannum odio fidei fuisse impulsum ? Potest probari ex sententia ipsa. ex disceptatione ante martyrium, ex muncribus martyri a tyranno oblatis si a propositu resiliret, ab inipunitate seu liberatione oblala si a fide descisceret, si ex actis constat pœnam inflictam fuisse Dei servo ex eo quod… noluit facere… aliquam rem a fide christiana vetitam. aut quæ ratione circumstantiarum stare non posset cum præceplis religionis christianæ, aut religioni christianæ detrimentum afferret, vel quia aliquid facit cum religione concors quod injustis tyrannorum legibus velitum fuerat.
- [465]
Procès, t. I, p. 474 :
Dicimus et decernimus te revelationum et apparitionum divinarum mendosam confictricem, perniciosam seductricem, presumptuosam, leviter credentem, temerariam, superstitiosam, divinatricem, blasphemam in Deum, Sanctos et Sanctas, et ipsius Dei in suis sacramentis contemptricem, legis divinæ, sacræe doctrinæ ac sanctionum ecclesiasticarum prevaricatricem, schismaticam, in fide nostra multipliciter errantem, et per præmissa te in Deum ac sanctam Ecclesiam modis prædictis temere deliquisse,.. indurato animo, obstinate atque pertinaciter recusasti determinationi et emendationi sancta ; matris Ecclesiæ, expresse et vicibus iteratis te Domino nostro Papæ, sacro generali concilio submittere recusasti.
- [466]
2a 2æ q. 124, a. 1, ad. 2 :
Vitulio mendacii, contra quamcumque veritatem sit, in quantum mendacium est peccatum divinæ legi contrarium, potest esse martyrii causa.
- [467]
Luc, XI, 15.
- [468]
La Vierge-Guerrière, p. 441, le chap. entier.
- [469]
La Pucelle devant l’Église, p. 527.
- [470]
La Pucelle devant l’Église, p. 427.
- [471]
La Pucelle devant l’Église, p. 664.
- [472]
La Libératrice, p. 168.
- [473]
La Libératrice, p. 285.
- [474]
De Serv. Dei Beatif. et Canoniz., lib. III, c. ult., § 14 :
Debere credere et obedire Dei mandatis et nuntio, si proponatur cum sufficientibus argumentis.
- [475]
La Pucelle devant l’Église, p. 28, 29.
- [476]
La Pucelle devant l’Église, p. 50-52.
- [477]
La Pucelle devant l’Église, p. 57.
- [478]
La Pucelle devant l’Église, p. 70.
- [479]
La Pucelle devant l’Église, p. 687.
- [480]
La Pucelle devant l’Église, p. 692.
- [481]
La Pucelle devant l’Église, p. 277.
- [482]
La Pucelle devant l’Église, p. 295, 299.
- [483]
La Pucelle devant l’Église, p. 341.
- [484]
La Pucelle devant l’Église, p. 379.
- [485]
La Pucelle devant l’Église, p. 436.
- [486]
La Pucelle devant l’Église, p. 238.
- [487]
La Pucelle devant l’Église, p. 568 :
Non solum reales, solidæ et veræ, sed et sanæ et sanctæ.
- [488]
La Vierge-Guerrière, p. 248 :
Afflata Dei spiritu, sicut res gestæ demonstrant.
- [489]
La Vierge-Guerrière, p. 257 : Divinitus admonita.
- [490]
La Vierge-Guerrière, p. 248 : Hoc patuit ex operibus.
- [491]
Saint Thomas, 2a 2æ, q. 171, a. 2.
- [492]
Notes sur les juges, etc., p. 15. Voir la notice entière.
- [493]
La Pucelle devant l’Église, p. 622.
- [494]
La Libératrice, p. 563.