J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome V : Livre V. Effort des bourreaux pour tromper les contemporains et la postérité et se garantir eux-mêmes

457Livre V
Effort des bourreaux pour tromper les contemporains et la postérité et se garantir eux-mêmes

  1. Les informations posthumes
  2. Les bourreaux s’efforcent de tromper la Chrétienté
  3. Lettres d’Henri VI, aux prélats ecclésiastiques, ducs, comtes, et autres nobles, et aux cités de son royaume de France
  4. L’Université de Paris s’efforce de tromper le pape ; répression des sympathies pour la martyre
  5. Lettres de garantie du roi d’Angleterre
  6. Du nombre des coupables ; les principaux

Chapitre I
Les informations posthumes

  • I.
  • La malédiction populaire poursuit les bourreaux.
  • Moyens employés par Cauchon pour se couvrir.
  • Les informations posthumes.
  • Destinées à établir une seconde abjuration.
  • Nullité des informations posthumes.
  • Cauchon veut contraindre Manchon à un faux.
  • Résistance.
  • III.
  • Réflexions générales sur les enquêtes posthumes.
  • Observation de Bréhal.

I.
La malédiction populaire poursuit les bourreaux. — Moyens employés par Cauchon pour se couvrir. — Les informations posthumes. — Destinées à établir une seconde abjuration. — Nullité des informations posthumes. — Cauchon veut contraindre Manchon à un faux. — Résistance.

C’est en vain que Cauchon et ses complices s’étaient efforcés d’égarer l’opinion sur la Vénérable. L’agneau immolé triomphait dans la mort et par sa mort même. La malédiction populaire poursuivait ceux qui avaient brûlé la Sainte, et les avertissait de celle que leur réservait la postérité 458la plus reculée. Cauchon voulut se couvrir devant les contemporains et les âges à venir. C’est à quoi tendent plusieurs pièces insérées dans le procès, à la suite, et en dehors de la signature des greffiers.

Ce sont d’abord les informations posthumes. Cauchon, à l’en croire, huit jours après le supplice, avait fait une enquête auprès de sept témoins, qui, le matin du supplice, auraient abordé Jeanne dans sa prison, au moment où l’on venait de lui annoncer le sort auquel elle était réservée. Ils auraient déclaré ce que l’on va lire, et que l’on appelle les informations posthumes.

Ces informations ont pour but d’établir que Jeanne s’est rétractée quelques heures avant d’être conduite à la place du Vieux-Marché. L’inique juge savait que de tous les arguments, le plus fort est l’aveu de l’accusé. De là tant d’efforts pour obtenir au moins un semblant d’abjuration au cimetière Saint-Ouen ; mais le fantôme s’était évanoui, alors que Jeanne avait protesté n’avoir pas compris la formule qu’on l’avait contrainte de prononcer, n’avoir nullement entendu renier la réalité, ni l’origine céleste de ses révélations. Le fait était connu de Rouen tout entier, ou allait l’être, puisqu’il avait été manifesté à plus de quarante consulteurs entendus le mardi 28. Cauchon a voulu une nouvelle dénégation de la part de la Martyre, et il a prétendu la prouver par les dépositions des sept témoins consignées dans les actes posthumes. Où ces témoins ont-ils été entendus ? Devant qui ? D’après le préambule qui les précède, uniquement devant ceux qui avaient intérêt, ou à les inventer, ou à les fausser. Voici, en effet, ce préambule :

Le jeudi 7 juin 1431, nous, juges susdits, conformément à notre office (ex officio nostro), nous avons fait des informations sur certaines choses que feue Jeanne, encore en prison, avait dites en présence d’hommes dignes de foi, avant d’être conduite au lieu où devait être prononcée la sentence.

Cauchon affirme que ces informations ont été faites conformément à son office. Rien de plus faux ; son office finissait avec le prononcé de la sentence. Ces informations tendent à justifier son abominable sentence. Il est donc partie dans la cause. Or, toutes les législations interdisent d’être à la fois juge et partie. Leur authenticité, leur véracité, leur fidélité, n’ont d’autre garantie que son affirmation, l’affirmation d’un homme convaincu de flagrante imposture, de falsification des parties les plus capitales d’un procès où se jouait la vie et l’honneur d’une innocente et sainte jeune fille. Il était si habitué aux complaisances de Manchon qu’il a bien osé lui demander de confirmer par sa signature la véracité de dépositions que le greffier n’avait nullement entendues. Ce fait n’est-il pas caractéristique ? Que penser je ne dis pas d’un juge, mais simplement d’un 459homme qui demande à un officier public de faire un faux ? A-t-il pu faire semblable proposition sans avoir déjà des gages de la docilité et des complaisances du greffier ? L’on ne fait pas si révoltante proposition à quelqu’un que l’on sait incapable de s’écarter du devoir professionnel. Mais cette fois, le faible Manchon se redressa, comme Pilate après la mort du Sauveur ; il opposa son Quod scripsi scripsi aux contraintes que l’on voulait exercer sur lui.

Il (Cauchon) voulut, (dit-il), me contraindre à ce signer, laquelle chose je ne voulus pas faire.

Les dépositions dénuées de la signature des greffiers portent-elles au moins la signature des témoins ? Pas davantage. Aussi, rien de plus juste que l’appréciation qu’en a faite Bréhal :

Elles n’ont aucune valeur, aucun poids, elles ne préjugent rien. Nullius roboris aut momenti sunt… non præjudicant. — (I, p.526.)

De L’Averdy, un magistrat, écrit de son côté :

Cette manière de suppléer au procès-verbal est absolument nulle. — (Notices sur les manuscrits, III, p. 130.)

Quelle influence vraiment diabolique pousse tant d’historiens à puiser dans cette source empoisonnée pour rabaisser la sainte fille ? Citons donc et discutons ces papiers sans valeur. Heureux si nous pouvions les faire tomber dans l’absolu discrédit qui leur est dû.

II.
Déposition attribuée au chanoine de Venderès. — Remarques. — Déposition attribuée à Martin Ladvenu. — Discussion. — Ladvenu a déposé juridiquement le contraire de ce qu’on lui prête. — Déposition de Pierre Maurice. — Jeanne confirme ce qu’elle a dit de la couronne et de la réalité des apparitions. Jean Toutmouillé. — Sa déposition. — Remarques. — Déposition de Le Camus. — Remarques. — De Courcelles. — De Loyseleur.

Nicolas de Venderès

Vénérable et circonspecte personne, Nicolas de Venderès… cinquante-deux ans environ, a déposé ce qui suit sous la foi du serment :

Le mercredi, avant-dernier jour du mois de mai, veille de la fête de l’Eucharistie de Notre-Seigneur, Jeanne, encore en prison au château de Rouen, a déclaré que, attendu que ses voix lui avaient promis qu’elle serait délivrée de prison et qu’elle voyait le contraire, elle comprenait et savait avoir été et être déçue par elles.

Les autres témoins vont nous parler de cette déception de Jeanne à propos de la délivrance promise par les voix. Nous avons vu (V, p. 262) que, le 14 mars, elle donnait de cette délivrance une interprétation peu en accord avec les paroles de ses célestes maîtresses. Elle interprétait devoir être une délivrance temporelle ce qui, manifestement, à prendre d’une manière absolue les paroles qui lui étaient dites, signifiait la délivrance pleine et entière, suite du martyre vaillamment supporté. En disant que cette promesse avait été pour elle une cause occasionnelle de déception, que, par suite, elle avait été occasionnellement trompée par ses voix, elle ne disait que la vérité ; mais, évidemment, dans le saisissement où l’avait jetée l’annonce du terrible supplice, au milieu des plaintes qu’elle faisait entendre, elle a pu employer des expressions que 460les interrogateurs auront pu tirer à leur sens. Il n’y a pas lieu de dire qu’elle a renié ses voix, alors surtout que de Venderès dépose immédiatement qu’elle en affirmait la réalité.

Le chanoine continue en ces termes :

La même Jeanne affirmait et confessait avoir vu de ses propres yeux, entendu de ses propres oreilles, les voix et apparitions mentionnées au procès. Étaient présents quand elle parlait ainsi : nous, les juges susdits, maîtres Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur, Frère Martin Ladvenu, Frère Jean Toutmouillé, Maître Jacques Le Camus, avec plusieurs autres.

Frère Martin Ladvenu

Frère Martin Ladvenu, prêtre, de l’Ordre des Frères-prêcheurs, trente-trois ans environ, a fait, sous la foi du serment, la déposition suivante :

Jeanne, le jour où la sentence fut rendue contre elle, le matin, avant d’être conduite au lieu du jugement, en présence des maîtres Pierre Maurice, Nicolas Loyseleur, du dit Toutmouillé, compagnon du témoin, a avoué savoir et connaître qu’elle avait été déçue (occasionnellement) (decepta fuerat), par les voix et les apparitions qui venaient vers elle, et dont il est fait mention dans le procès ; car ces voix lui avaient promis qu’elle serait délivrée et tirée de prison ; or, elle voyait le contraire.

Le témoin, interrogé sur ce qui poussait Jeanne à faire celle déclaration, a répondu que lui qui parle, maîtres Pierre Maurice et Nicolas Loyseleur, l’exhortaient en vue du salut de son âme, et lui demandaient s’il était vrai qu’elle eût eu des voix et des apparitions ; et elle répondait que c’était vrai, et elle l’a soutenu jusqu’à la fin. Elle ne déterminait pas, au moins que le témoin l’ait entendu, sous quelle forme elles venaient vers elle, si ce n’est, autant qu’il s’en souvient, en affirmant qu’elles venaient en très grand nombre, mais sous une forme très ténue (veniebant in magna multitudine et in quantitate minima). De plus, il a entendu la même Jeanne avouer que, puisque les hommes d’église tenaient et affirmaient que si des esprits venaient vers elle, c’étaient des esprits mauvais, elle aussi tenait et croyait ce que les hommes d’église en jugeaient et croyaient, et qu’elle ne voulait plus ajouter foi à ces esprits. Il semble au témoin que Jeanne était saine d’esprit quand elle tenait ce langage.

Le même témoin a déposé que le même jour il a entendu Jeanne dire que encore que dans ses réponses et ses aveux, elle se fût vantée qu’un ange avait apporté une couronne à celui qu’elle appelle son roi, et qu’elle avait accompagné ce même ange lorsqu’il portait la couronne à ce même roi, avec d’autres circonstances rapportées au procès, cependant, elle a confessé d’elle-même et sans y être contrainte, que quoi qu’elle ait débité sur cet ange, il n’y eut pas d’ange apportant une couronne ; 461bien plus, qu’elle-même, Jeanne, avait été cet ange qui avait promis à celui qu’elle appelle son roi que, s’il la mettait à l’œuvre, elle le ferait couronner à Reims. Il n’y avait pas eu d’autre couronne envoyée par Dieu, quoi qu’elle ait dit, au cours du procès, sur cette couronne et le signe donné au roi.

Remarques sur cette déposition. — Cette déposition serait grave, à raison de celui dont elle émane, si le témoignage sans autorité que lui attribue le juge imposteur n’était pas formellement démenti par l’affirmation parfaitement juridique du même témoin au procès de réhabilitation.

Répétons ce que Martin Ladvenu, judiciairement interrogé, répondit alors :

Le témoin, interrogé à ce sujet, dit et dépose que Jeanne, jusqu’à la fin de sa vie, a maintenu et affirme que les voix dont elle avait été favorisée venaient de Dieu, que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait par le commandement de Dieu, qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ces mêmes voix, et que les révélations qui lui avaient été faites venaient de Dieu. — (V, p. 142.)

Manchon, de son côté, dépose juridiquement que :

Jamais elle n’a voulu révoquer ses révélations, mais qu’elle y a persévéré jusqu’à la fin.

Ce qu’elle a dit de la couronne et du signe donné au roi a été longuement expliqué dans le premier chapitre de la Vierge-Guerrière (IV, p. 4). Rien de plus admirable que ses réponses. Cauchon a envenimé l’explication donnée par Jeanne, et a mis un acte de jactance dans ce qui était, de la part, de la sainte fille, un acte de prudence. Elle a dit, ainsi que va l’affirmer Toutmouillé, avoir parlé allégoriquement. La couronne signifiait que le dauphin posséderait le royaume ; c’est ce qu’elle a dit au procès ; cette assurance a été donnée au roi par la Pucelle elle-même ; c’est donc elle qui est l’ange, l’envoyé céleste apportant la couronne ; cela n’exclut pas l’apparition qu’elle pouvait avoir en ce moment, et qui a pu être visible au roi lui-même, ainsi que cela a été plus longuement expliqué. Qu’attendre de l’indigne juge qui veut que le greffier authentique par sa signature des témoignages qu’il n’a pas entendus ? et c’est une de ses légères prévarications !!! Mettre du venin dans une parole très innocente devait lui coûter peu de chose.

Pierre Maurice

Vénérable et discrète personne Pierre Maurice, trente-huit ans environ. Il a déposé, sous la foi du serment, ce qui suit :

Le jour où la sentence fut rendue, il vint trouver Jeanne le matin dans sa prison pour l’exhorter en vue de son salut. En l’exhortant, il lui demanda ce qui en était de l’ange qui, d’après elle, avait apporté une couronne à celui qu’elle appelle son roi, et dont il est parlé au procès ; elle répondit qu’elle-même était cet ange. Il l’interrogea sur la couronne 462qu’elle promettait, la multitude des anges qui l’accompagnaient, etc. Elle répondit que cela était vrai (respondet sic), et qu’ils lui apparaissaient avec l’extérieur de choses très petites.

À la fin, le témoin lui demanda si ces apparitions étaient réelles ; elle répondit qu’elles étaient réelles ; soient bons, soient mauvais esprits, ils me sont apparus, disait-elle.

Elle disait avoir entendu les voix, surtout à l’heure de complies, quand on sonne les cloches, et aussi quand on les sonne dès le matin.

Le témoin lui dit que l’on voyait bien que c’étaient des esprits mauvais, puisqu’ils lui avaient promis la délivrance et qu’elle était déçue ; Jeanne répondit qu’il était vrai qu’elle était déçue (verum erat quod ipsa fuerat decepta).

Le témoin l’a entendue dire qu’elle s’en rapportait aux hommes d’Église si ses esprits étaient bons ou mauvais.

Et à ce qu’il lui semble, quand Jeanne parlait ainsi, elle était saine d’esprit et d’intelligence.

Remarques sur cette déposition. — Elle ne s’accorde pas avec la précédente ; ce n’est pas spontanément et d’elle-même que Jeanne a parlé de la couronne. La déposition précédente semble nier la multitude des anges qui l’accompagnaient ; ici, leur présence visible est affirmée très clairement. Elle dit avoir été déçue par les promesses de la délivrance ; c’est fort vrai ; mais cette déception ne provenait pas des paroles des Saintes. Elle s’en rapporte, pour la bonté et la malice des esprits, aux hommes d’Église (viris ecclesiasticis) ; il n’est pas dit que c’est aux hommes d’église du parti anglais seulement.

Jean Toutmouillé

Jean Toutmouillé, prêtre, de l’Ordre des Frères-prêcheurs, vingt-quatre ans environ, sous la foi du serment, a déclaré ce qui suit :

Le jour où la sentence fut rendue contre Jeanne, le mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie du Christ, le témoin accompagna Frère Martin Ladvenu, qui, le matin, se rendit vers Jeanne pour l’exhorter en vue du salut de son âme. Maître Pierre Maurice se trouvait déjà auprès d’elle. Il l’entendit dire à Frère Martin Ladvenu que Jeanne avait déjà avoué que ce qui regardait la couronne n’était qu’une allégorie (fictio quædam), qu’elle-même était l’ange. C’est en latin que maître Pierre Maurice faisait cette confidence.

Jeanne fut ensuite interrogée sur les voix et les apparitions dont elle se disait favorisée. Elle répondit qu’elle entendait réellement des voix, surtout quand on sonnait les cloches pour l’heure des complies et des matines. Maître Pierre lui avait cependant observé que quelquefois, en entendant le son des cloches, certaines personnes croient entendre quelques paroles.

463Jeanne disait avoir eu des apparitions qui, quelquefois, s’offraient à elle en grande multitude, mais en figures très ténues ; elle ne disait pas autre chose sur leur extérieur.

Le même témoin atteste que lorsque nous (l’évêque) vînmes à la prison, nous dîmes, en français, en présence de M. le vicaire de Monseigneur l’inquisiteur : Or çà, Jeanne, vous nous avez toujours dit que vos voix vous disaient que vous seriez délivrée, et vous voyez maintenant comment elles vous ont déçue ; dites-nous présentement la vérité. À quoi elle répondit : Vraiment, je vois bien qu’elles m’ont déçue.

Le témoin n’a rien plus entendu, si ce n’est qu’au commencement, avant que nous, juges, fussions arrivés à la prison, il avait été demandé à Jeanne si elle croyait que les voix et les apparitions dont elle parlait vinssent des bons ou des mauvais esprits ; à quoi elle a répondu : Je ne sais, je m’en attends à ma Mère l’Église ; ou encore : ou à entre vous, qui êtes gens d’Église.

Il semble au témoin que Jeanne, quand elle tenait ce langage, était saine d’esprit ; elle disait elle-même qu’il en était ainsi.

Remarques. — On est indigné de la désinvolture avec laquelle l’indigne évêque parle à sa victime, qui était dans le saisissement bien naturel causé par la première nouvelle de l’atroce supplice. Il est vrai que la sainte fille avait été déçue par l’interprétation qu’elle avait donnée aux paroles de ses voix qui lui promettaient le martyre. D’après cette déposition, ce serait tout ce que Toutmouillé aurait entendu de la bouche de Jeanne. Toutmouillé protestait lorsque, devant Bouillé, il rappelait les infamies dont Jeanne disait avoir été l’objet dans sa prison, ou encore lorsqu’il rappelait cette apostrophe à l’inique juge : Évêque, c’est par vous que je meurs !

Le Camus

Le Camus, prêtre, chanoine de Reims (il avait quitté Reims, a-t-il été dit, pour ne pas avoir à se soumettre à Charles VII), cinquante-quatre ans environ, a déposé, sous la foi du serment, que le mercredi, vigile de la fête de l’Eucharistie du Christ, dans la matinée, il se trouva avec nous, évêque, dans l’appartement où Jeanne était renfermée prisonnière. Là, il l’entendit dire publiquement et à haute voix, de manière à pouvoir être entendue des assistants, qu’elle avait vu venir à elle des apparitions, qu’elle avait entendu des voix qui lui promettaient qu’elle serait délivrée de prison, et que par là elle connaissait bien qu’elles l’avaient déçue et que, puisqu’elles l’avaient déçue, elle croyait que ce n’étaient pas des voix ou des choses bonnes. Peu de temps après, elle se confessa à un certain Frère Martin, de l’Ordre des Prêcheurs. Après s’être confessée et avoir reçu le sacrement de pénitence, alors que ce même Frère se disposait à lui administrer le sacrement de l’Eucharistie, tenant la sainte hostie entre ses mains, il lui dit : Croyez-vous que ce soit le 464corps du Christ ? elle répondit : Oui, je le crois, et le seul qui puisse me délivrer ; je demande qu’il me soit administré. Le même Frère disait ensuite à Jeanne : Croyez-vous encore à ces voix ? — Je crois en un seul Dieu, et je ne veux plus mettre ma foi en ces voix, puisqu’elles m’ont ainsi déçue.

Remarque. — D’après la déposition juridique de Ladvenu, la Vénérable n’a jamais tiré de sa déception sur la délivrance promise la conclusion générale que lui prête ce témoin si antifrançais.

Thomas de Courcelles

Maître Thomas Courcelles, maître ès arts et bachelier formé en théologie, âgé de trente ans ou environ… a déposé, sous la foi du serment, que le mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie du Christ, il s’était trouvé en la présence de nous, évêque, dans l’appartement du château de Rouen où Jeanne était détenue. Il entendit et comprit que nous, évêque, avons demandé à Jeanne si ses voix ne lui avaient pas promis qu’elle serait délivrée. Elle répondit que ses voix lui avaient dit qu’elle serait délivrée, et de faire bon visage. Jeanne ajouta, ainsi qu’il semble au témoin (in sententia) : Je vois bien que j’ai été déçue (ego bene video quod fui decepta).

Et alors, nous, évêque, ainsi qu’en dépose ledit témoin, nous avons dit à la même Jeanne qu’elle pouvait bien voir que ces voix n’étaient pas celles des bons esprits, ou qu’elles ne venaient pas de Dieu, car, si elles avaient eu une pareille origine, elles n’auraient pas avancé le faux, ou n’auraient pas menti.

Remarque. — Courcelles était chargé de donner à la rédaction du procès sa dernière forme. Quelle que soit l’origine de ces actes sans valeur, sa déposition ne dit rien que ce que Jeanne a pu fort bien répondre. Il est vrai, en effet, qu’elle avait été déçue dans le sens déjà expliqué.

Nicolas Loyseleur

Maître Nicolas Loyseleur, maître ès arts, chanoine des églises de Rouen et de Chartres… produit le jour susdésigné, a déposé, sous la foi du serment, que le mercredi, veille de la dernière fête de l’Eucharistie du Seigneur, il était venu le matin, avec Pierre Maurice, professeur de théologie, à la prison où était détenue Jeanne, dite vulgairement la Pucelle, pour l’exhorter à penser à son salut. Elle fut avertie de dire la vérité sur cet ange que, dans son procès, elle avait dit avoir apporté à celui qu’elle appelle son roi une couronne d’un très grand prix, d’un or très pur ; elle ne devait plus céler la vérité, attendu qu’il ne lui restait plus qu’à penser au salut de son âme. Le témoin a entendu Jeanne dire que c’était elle-même qui avait prédit (nuntiaverat) à celui qu’elle appelle son roi la couronne dont il est question, qu’elle-même fut l’ange, et qu’il n’y en avait pas eu d’autre. (Maurice nous a dit le contraire.) Interrogée si une couronne avait été réellement donnée à son roi prétendu, elle a répondu qu’il n’y avait eu que la promesse du couronnement qu’elle lui avait faite, en lui garantissant qu’il serait couronné.

465Le témoin affirme, que plusieurs fois, soit en présence du susdit maître Pierre et des Frères-prêcheurs, soit en présence de nous, évêque susdit, et de plusieurs autres, il a entendu Jeanne affirmer qu’elle avait eu réellement des révélations et des apparitions des esprits ; qu’elle avait été déçue dans ces sortes de révélations ; elle le connaissait et le voyait bien maintenant, puisque, dans ces révélations, promesse lui avait faite qu’elle serait délivrée de prison, et qu’elle voyait bien le contraire. Quant à savoir si ces esprits étaient bons ou mauvais, elle s’en rapportait aux clercs ; elle n’y ajoutait et n’y ajouterait plus foi.

Le témoin l’exhorta, pour faire disparaître l’erreur qu’elle avait semée dans le peuple, d’avouer publiquement qu’elle avait été trompée et qu’elle avait trompé le peuple, qu’elle avait ajouté foi à ces révélations et avait exhorté le peuple à y croire, et de demander humblement pardon sur cela. Jeanne répondit qu’elle le ferait volontiers, mais qu’elle n’espérait pas, le moment venu, à savoir lorsqu’elle serait en jugement devant la foule, en avoir souvenance, qu’elle priait son confesseur de le lui rappeler, avec tout ce qui serait utile à son salut. Cela et d’autres marques encore font croire au déposant que ladite Jeanne était saine d’esprit. Elle donnait de grands signes de contrition et de pénitence des crimes commis par elle.

Il l’a entendue, dans la prison, en présence de plusieurs, et dans le jugement public (d’après Boisguillaume, il n’y était pas, V, p. 125), demander pardon, avec la plus grande contrition de cœur, aux Anglais et aux Bourguignons, parce que, ainsi qu’elle l’avouait, elle les avait fait mettre à mort, mis en fuite, et leur avait causé de nombreux dommages.

Remarque. — Loyseleur, ou Cauchon, ou tous les deux, ajoutent une nouvelle imposture à toutes celles dont ils se sont rendus coupables.

III.
Réflexions générales sur les enquêtes posthumes. — Observation de Bréhal.

Telles sont ces informations sans valeur, parce qu’elles sont sans authenticité. Elles ne font que déceler les craintes du juge prévaricateur.

Les sept témoins sont d’accord pour affirmer que la Vénérable n’a jamais hésité à soutenir la réalité des apparitions ; ils diffèrent sur la foi qu’en ce moment elle aurait gardée à leur céleste origine. D’après Martin Ladvenu, qui a juridiquement déposé le contraire au procès de réhabilitation, d’après Le Camus et Loyseleur, tous deux vendus à l’Anglais, tous deux compromis dans le procès, elle aurait dit ne vouloir plus ajouter foi à leurs paroles, vu qu’elles l’avaient déçue en lui promettant la délivrance. D’après Maurice et Courcelles, elle n’a pas tiré cette conclusion 466générale, elle s’est contentée de dire qu’elle avait été déçue par leur promesse. Ce qui était vrai.

D’après Toutmouillé, Jeanne, au lieu de se prononcer sur le caractère des esprits, s’en serait remise au jugement de l’Église. Les paroles attribuées à Venderès sont susceptibles du même sens.

Quant à la couronne, Jeanne a dit qu’elle avait parlé allégoriquement. Les assistants auraient du le comprendre, s’ils avaient pesé ses paroles. Loin de dire que, lorsqu’elle donna le signe au roi, il n’y avait pas d’autre ange qu’elle, ainsi que Loyseleur le lui prête, elle a dit au contraire à Pierre Maurice que ce qu’elle en avait affirmé au procès était vrai.

Ces actes très platement rédigés, sans valeur juridique, ont donc le tort de nous présenter des témoins peu d’accord sur des paroles que tous disent avoir entendues. Ils dissimulent l’émotion si justifiée qui saisit l’innocente jeune fille au moment où lui fut annoncée l’atroce condamnation ; ils taisent avec soin les terribles révélations sur les scènes de la prison qu’elle fit entendre ; ils lui prêtent un langage en quelques sorte stoïque qui ne fut pas le sien. L’on dirait que Cauchon s’est entouré des personnages qui, après lui-même, devaient exciter le plus l’horreur de la martyre : un Courcelles, un Loyseleur, un Venderès, un Le Camus. Rien n’était plus Anglais, si ce n’est celui qui les avait convoqués. Encore qu’il ne soit pas nommé, peut-être que l’ignoble d’Estivet se trouvait parmi ces cum multis aliis dont parlent les actes posthumes.

Bréhal, après avoir établi la nullité de ces actes, dit fort justement qu’un moment de variation dans les circonstances où se trouvait la candide et tendre jeune fille, l’imagination saisie à la pensée des flammes qui allaient bientôt l’envelopper, serait sans conséquence. Au cas où elle aurait dit avoir été trompée par ses voix qui lui auraient promis la délivrance, que l’on se rappelle que le Christ, sentant venir la mort, se plaignit d’avoir été abandonné par son Père. (V, p. 526.)

467Chapitre II
Les bourreaux s’efforcent de tromper la Chrétienté

  • I.
  • Lettre à Sigismond, aux rois, ducs et princes de toute la Chrétienté.
  • Récit imposteur de la vie et de la mort de la Vénérable.
  • Invitation à l’empereur à donner à la lettre la divulgation la plus étendue.
  • II.
  • Effets de cette lettre : Nider, Eberhard Windeck.

I.
Lettre à Sigismond, aux rois, ducs et princes de toute la Chrétienté. — Récit imposteur de la vie et de la mort de la Vénérable. — Invitation à l’empereur à donner à la lettre la divulgation la plus étendue.

Le lendemain du jour où avaient été fabriqués les actes posthumes, le 8 juin, une missive fut adressée à l’empereur, aux rois, ducs, et autres princes de toute la Chrétienté :

Tenor litterarum quas dominus noster rex scripsit imperatori, regibus, ducibus et aliis principibus totius christianitatis.

[Teneur des lettres que notre seigneur le roi écrivit à l’empereur, aux rois, aux ducs et aux autres princes de toute la Chrétienté.]

Il fallait détruire le stigmate de réprobation que, dans toute la Chrétienté, la mission divine de la Pucelle imprimait à l’envahisseur du royaume très chrétien, à ses partisans, et surtout aux bourreaux de la céleste Envoyée. De là, le récit imposteur que la cour anglaise aurait voulu faire publier par toute la terre, séduite, dit-il, par ce que la renommée racontait de cette femme. La lettre insérée au procès est adressée à l’empereur Sigismond, qui n’était encore que roi des Romains. Monstrelet a fait entrer dans sa chronique celle qui fut expédiée au duc de Bourgogne. Elle a été reproduite dans la Libératrice (III, p. 432). Le fond en est le même que dans celle dont la traduction va être donnée ; elles ne diffèrent que par quelques particularités à l’honneur du duc de Bourgogne, auquel est attribuée la prise de la Vierge si redoutée.

Lettre de notre roi à l’empereur, aux rois, aux ducs et aux autres princes de toute la Chrétienté (totius Christianitatis).

Votre Altesse Impériale, roi sérénissime et notre frère très cher, est bien connue pour la sincérité du zèle dont elle est constamment animée à l’égard de ce qui regarde l’honneur de la foi catholique et du nom chrétien. L’objet constant de ses nobles préoccupations, de ses vaillants 468travaux, c’est la défense du peuple fidèle et l’extermination d’hérétiques pleins de malice437. Votre âme tressaille de joie toutes les fois qu’elle apprend que sur la terre notre sainte foi est exaltée, que de pestilentielles erreurs sont étouffées. C’est ce qui nous a engagé à raconter à Votre Sérénité comment une devineresse pleine d’erreurs, qui naguère avait surgi dans notre royaume de France, a reçu le juste châtiment de ses démérites.

Une femme d’une incroyable présomption, appelée la Pucelle par le vulgaire, s’était levée. Contre la décence prescrite par la nature, elle portait un habit d’homme, s’était revêtue d’une armure de guerre, s’était jetée dans la mêlée des batailles, et n’avait pas craint de prendre part aux carnages qui en sont la suite.

Sa présomption alla jusqu’à dire qu’elle avait mission de Dieu de faire la guerre, jusqu’à se vanter que saint Michel, saint Gabriel avec une multitude d’autres anges, que les saintes Vierges Catherine et Marguerite, lui avaient visiblement apparu. Pendant une année presque entière, elle séduisit au loin les peuples, au point qu’une grande partie des humains, fermant les oreilles à la vérité, les ouvraient aux fables que la rumeur populaire colportait dans presque tout l’univers, sur les gestes de cette femme de superstition438.

Dieu dans sa clémence a eu pitié de son peuple, qu’il voyait emporté par sa légèreté, à croire à des nouveautés très périlleuses, avant qu’il fût établi si semblable esprit venait du Ciel ; il a mis ladite femmelette entre nos mains et en notre pouvoir. Les grands dommages causés à notre gent, les embarras suscités dans nos royaumes par cette femme, nous auraient autorisés à lui infliger immédiatement de graves châtiments ; nous n’avons cependant jamais songé à venger nos injures de cette manière, ni à la livrer aussitôt à la justice séculière pour lui infliger une juste peine.

Le prélat ecclésiastique, dans le diocèse duquel elle avait été appréhendée, nous a requis de la livrer à sa juridiction, coupable qu’elle était de grands crimes et de graves scandales, blessant l’orthodoxie de la foi et la religion chrétienne.

Pleins, comme il convient à un roi chrétien, d’une filiale affection envers l’autorité ecclésiastique, nous avons aussitôt remis ladite femme au jugement de mère sainte Église, et à la juridiction du prélat sus-indiqué. 469Ce prélat, s’adjoignant le vicaire de l’inquisiteur de la perversité hérétique, a, pour l’honneur de Dieu, la salutaire édification du peuple chrétien, poursuivi à ce sujet, avec grande solennité et une maturité digne d’honneur, un très célèbre procès.

Les susdits juges, après avoir, durant de nombreux jours, interrogé cette femme, soumirent ses aveux et ses assertions à l’examen des maîtres et des docteurs de l’Université de Paris, et d’autres savants du plus haut mérite. Par suite de leurs délibérations, ils eurent la preuve manifeste que cette femme était adonnée aux superstitions, à la divination, était idolâtre, invocatrice des démons, blasphématrice de Dieu, de ses Saints et de ses Saintes, schismatique, coupable de multiples erreurs dans la foi.

Pour que cette misérable pécheresse fût purifiée de tant et de si pernicieux crimes, que son âme fut guérie de maux si extrêmes, de nombreuses exhortations charitables lui furent adressées à plusieurs reprises, afin que, rejetant toutes ses erreurs, elle entrât dans le droit chemin de la vérité, et se prévint contre les graves dangers qui menaçaient son âme et son corps. Mais un tel esprit de superbe la dominait que les saines doctrines du salut ne purent en rien amollir son cœur d’airain. Loin de là, elle s’obstinait à se vanter d’avoir tout fait par le commandement de Dieu et des Vierges saintes qui lui apparaissaient ; ce qui est pire, elle ne reconnaissait aucun juge sur la terre ; ne se soumettait qu’à Dieu seul et aux Bienheureux triomphant dans la patrie, récusant le jugement de notre Seigneur le Souverain Pontife et du Concile général.

Les juges susdits, à la vue d’un tel endurcissement, firent amener cette femme en présence du peuple ; ses erreurs exposées dans une prédication publique, et les derniers avertissements donnés, l’on commença à proférer la sentence de condamnation. La lecture n’en était pas achevée, que ladite femme changea de sentiment et cria qu’elle tiendrait meilleur langage. Aussitôt que les juges le comprirent, le cœur rempli de joie, dans l’espoir de sauver de la perdition son corps et son âme, ils prêtèrent une oreille favorable à ses paroles. Elle se soumit alors à l’ordonnance de l’Église, révoqua à pleine bouche ses erreurs et ses crimes pestilentiels, les abjura et souscrivit de sa propre main la formule de sa rétractation et de son abjuration. Ainsi l’Église, mère compatissante, joyeuse de la pécheresse revenue à pénitence, ramenant au bercail la brebis qui s’était égarée dans le désert, lui assigna les prisons pour y faire une pénitence salutaire.

Mais aux souffles des démons, le feu de la superbe, qui semblait éteint, jeta de nouveau des flammes empestées, et la malheureuse femme revint aux erreurs, aux insanités qu’elle avait rejetées. Enfin, selon les prescriptions des lois ecclésiastiques, pour qu’elle n’infectât point à l’avenir les 470autres membres du Christ, elle fut abandonnée au pouvoir séculier, qui jugea que son corps devait être réduit en cendres.

La malheureuse, se voyant près de sa dernière heure, reconnut ouvertement, confessa entièrement que ces esprits, qu’elle disait lui être souvent apparus, étaient des esprits mauvais et menteurs ; qu’ils lui avaient faussement promis la délivrance de sa prison ; et elle avouait qu’ils l’avaient jouée et trompée.

Tel fut son trépas, sérénissime roi. Nous avons cru devoir vous le faire connaître par ces présentes, pour que votre Royale Altesse en fut certainement informée, et pût en donner connaissance aux autres. Nous pensons en effet qu’il est d’une urgente nécessité pour les peuples fidèles, que par Votre Sérénité et par les autres princes, soit ecclésiastiques, soit séculiers, les catholiques soient prévenus de ne pas ajouter légèrement foi aux superstitions, et à des imaginations pleines d’erreurs ; surtout en ces temps, où nous voyons se lever en diverses contrées de nombreux faux prophètes et semeurs d’erreurs. Se dressant avec une audace impudente contre la sainte mère Église, ils pourraient parvenir à infecter le troupeau entier du Christ, si la miséricorde d’en haut et ses fidèles ministres ne s’appliquaient avec un soin vigilant à réprimer et à châtier les tentatives d’hommes réprouvés.

Que, pour la défense de son Église et de la religion chrétienne, Jésus-Christ ménage à Votre Altesse, ô sérénissime roi, de longs jours, pleins de prospérité et des succès que vous souhaitez. Donné à Rouen le 8 juin 1431.

II.
Effets de cette lettre : Nider, Eberhard Windeck.

Pareille lettre n’est pas le fait du roi d’Angleterre, qui était seulement dans sa dixième année, mais de son conseil. Personne n’y était plus écouté que Cauchon ; il est vraisemblable que la pièce fut son œuvre. Elle constate que presque tout l’univers, une grande partie des humains, s’occupaient de la Vénérable et croyaient à sa mission.

L’effet de cet exposé fut très considérable sur les contemporains, et s’est répercuté dans l’histoire, surtout chez les ennemis du surnaturel. Comment croire qu’une cour, telle que la cour anglaise, alors si puissante, était capable d’expédier officiellement un récit si plein d’impostures ? et si la pièce n’était pas menteuse, comment ne pas en croire un accusé qui à deux reprises s’avoue coupable, et renie son meilleur passé ? Sigismond ne garda pas pour lui le récit anglais. Le célèbre Dominicain Nider, dont le passage a été reproduit dans le volume précédent (IV, p. 285), 471nous a dit qu’à la stupeur que la Pucelle avait excitée dans tous les royaumes de la Chrétienté, avait succédé le doute non seulement dans son esprit, mais chez beaucoup d’autres. La cause en était, dit-il, la lettre anglaise à l’empereur Sigismond, et pour lui encore, les entretiens qu’il avait eus à ce sujet avec Nicolas Lami, envoyé de l’Université à l’assemblée de Bâle. Cette même lettre a dû arrêter la plume d’Eberhard Windeck, le trésorier de Sigismond. Dans la vie de son maître, il nous a donné sur la Vierge lorraine, jusqu’au siège de Paris, d’excellentes pages que l’on a pu voir dans le volume de Vierge-Guerrière (IV, p. 270-275). Il y a consigné les informations venues de la cour de Charles VII. Pourquoi n’a-t-il pas continué et poursuivi la merveilleuse histoire jusqu’à la fin ? Il n’est pas téméraire de l’attribuer à la lettre que l’on vient de lire. Partagé entre l’admiration de la première heure et le double démenti que, d’après le document menteur, Jeanne se serait infligé à elle-même, il a préféré ne rien dire que nier la pièce officielle, ou noircir celle qu’il avait si sincèrement admirée.

Si le gouvernement anglais s’efforçait d’anéantir dans le monde connu le sentiment, favorable que la plupart des humains s’étaient formés de la Libératrice, à combien plus forte raison cherchait-il à l’étouffer en France, partout où il en avait les moyens ! Ce fut le but de la lettre suivante, dont le titre fait connaître les destinataires.

472Chapitre III
Teneur des lettres adressées par notre Roi (Henri VI), aux prélats ecclésiastiques, ducs, comtes, et autres nobles, et aux cités de son royaume de France

  • I.
  • Récit encore plus imposteur que celui qui fut adressé à toute la Chrétienté.
  • II.
  • Il est publié à Paris par le grand inquisiteur.

I.
Récit encore plus imposteur que celui qui fut adressé à toute la Chrétienté.

Révérend Père en Dieu, il est assez commune renommée, déjà comme partout divulguée, comment cette femme qui se taisait appeler Jeanne la Pucelle, erronée devineresse, s’était, il y a deux ans et plus, contre la loi divine et l’état de son sexe féminin, vêtue en habit d’homme, chose abominable à Dieu, et s’était transportée en cet état devers notre ennemi capital, auquel et à ceux de son parti, gens d’église, nobles et populaire, elle donna souvent à entendre qu’elle était envoyée de par Dieu, se vantant présomptueusement qu’elle avait, souvent communication personnelle et visible avec saint Michel, et grande multitude d’anges, et avec des saintes de paradis, comme sainte Catherine et sainte Marguerite. Par ces faux donnés à entendre, et par l’espérance qu’elle promettait de victoires futures, elle divertit plusieurs cœurs d’hommes et de femmes de la voie de la vérité, et les convertit à fables et à mensonges.

Elle se vêtit aussi d’armes destinées à chevaliers et à écuyers, leva un étendard, et, en trop grand outrage, orgueil et présomption, demanda à avoir et à porter les très nobles et excellentes armes de France ; ce qu’en partie elle obtint. Elle les porta en plusieurs conflits et assauts, et ses frères aussi, comme l’on dit, c’est à savoir un écu à champ d’azur avec deux fleurs de lys d’or, et une épée, la pointe en haut, férue en une couronne.

En cet état, elle s’est mise aux champs, a conduit gens d’armes et de trait en guerre et grandes compagnies, pour faire et exercer cruautés 473inhumaines, répandant le sang humain, faisant séditions et commotions parmi le peuple, l’induisant à parjures et pernicieuses rebellions, superstitions et fausses créances, perturbant toute vraie paix et renouvelant guerre mortelle, souffrant être adorée et révérée de plusieurs comme femme sainte, et, de plus, ouvrant damnablement en divers cas longs à exprimer, qui toutefois ont été bien connus en divers lieux, dont presque toute la Chrétienté a été fort scandalisée.

Mais la divine puissance ayant pitié de son peuple loyal, sans le laisser longuement en péril, ni souffrir qu’il demeurât en vaines, périlleuses et nouvelles crédulités, où il se mettait si légèrement, a voulu permettre, dans sa grande miséricorde et clémence, que ladite femme ait été prise devant Compiègne, et mise en notre obéissance et domination. Et parce que, dès lors, nous fûmes requis par l’évêque au diocèse duquel elle avait été prise, qu’icelle comme notée et diffamée de crimes de lèse-majesté divine, nous lui fissions délivrer, comme à son juge ordinaire ecclésiastique, nous, tant par révérence de notre mère sainte Église, dont nous voulons, comme raison est, préférer les saintes ordonnances, à nos propres faits et volontés, comme aussi pour l’honneur et l’exaltation de notre dite sainte foi, lui fîmes bailler ladite Jeanne afin de lui faire son procès, sans vouloir que, par nos gens et officiers de notre justice séculière, aucune vengeance ou punition en fût prise, ainsi qu’il nous était raisonnablement licite de le faire, attendus les grands dommages et inconvénients, les horribles homicides et détestables cruautés et autres maux innumérables, qu’elle avait commis à l’encontre de Notre-Seigneur et du loyal peuple qui nous obéit. Ledit évêque, s’adjoignant le vicaire de l’inquisiteur des erreurs et hérésie, et appelant avec eux, grand et notable nombre de solennels maîtres et docteurs en théologie et en droit canon, commença avec grande solennité et due gravité le procès d’icelle Jeanne. Et après que lui et lesdits docteurs, juges en cette partie, eurent, par plusieurs et diverses journées, interrogé ladite Jeanne, ils firent mûrement examiner les confessions et assertions d’icelle par lesdits maîtres et docteurs, et généralement par toutes les facultés de l’étude de notre très chère et très aimée fille l’Université de Paris, devers laquelle lesdites confessions et assertions ont été envoyées.

Sur leurs avis et délibérations, lesdits juges trouvèrent icelle Jeanne superstitieuse, devineresse, idolâtre, invoqueresse de diables, blasphémeresse contre Dieu et ses Saints et ses Saintes, schismatique et errant par moult de points en la foi de Jésus-Christ. Pour la réduire et la ramener à l’unité et communion de notre dite mère sainte Église, la purger de si horribles, détestables et pernicieux crimes et péchés, guérir et préserver son âme de perpétuelle peine et damnation, elle fut souvent et 474par bien longtemps très charitablement et doucement admonestée à ce que, rejetant et mettant arrière toute erreur, elle voulût humblement retourner à la voie et au droit sentier ; autrement elle se mettrait en grave péril d’âme et de corps.

Mais le très périlleux et divisé esprit d’orgueil et d’outrageuse présomption, qui toujours s’efforce de vouloir empêcher et perturber l’union et sécurité des loyaux chrétiens, occupa tellement et détint si fort le courage d’icelle Jeanne, que pour quelconque saine doctrine, conseil, ou autre douce exhortation, qu’on lui administrât, son cœur endurci et obstiné ne se voulut humilier ni amollir ; mais souvent elle se vantait que toutes les choses qu’elle avait faites étaient bien faites, qu’elle les avait faites du commandement de Dieu et desdites saintes Vierges qui, visiblement, s’étaient apparues à elle, et, ce qui est pis, elle ne reconnaissait et ne voulait reconnaître en terre (d’autre juge) que Dieu seulement et les saints de paradis, refusant et reboutant le jugement de Notre Saint-Père le pape, du Concile général et de l’universelle Église militante.

Les juges ecclésiastiques, voyant son dit courage endurci et obstiné par tant et si long espace de temps, la firent amener devant le clergé et le peuple assemblés en très grande multitude, en la présence desquels furent solennellement et publiquement prêchés, exposés et déclarés par un notable maître en théologie, pour l’exaltation de notre dite foi chrétienne, extirpation des erreurs, édification et amendement du peuple chrétien, ses cas, crimes et erreurs ; et derechef fut charitablement admonestée de retourner à l’union de sainte Église, et de corriger ses fautes et erreurs, en quoi demeura encore pertinace et obstinée.

Ce considérant, les susdits juges procédèrent à prononcer contre elle la sentence introduite et ordonnée de droit en tel cas ; mais devant que cette sentence fût entièrement lue, elle commença, par semblant, à muer son courage, disant qu’elle voulait retourner à sainte Église ; ce que les juges et le clergé dessus dits ouïrent volontiers et joyeusement ; et à ce, ils la reçurent bénignement, espérant que, par ce moyen, son âme et son corps seraient rachetés de peine et de mort. Alors elle se soumit à l’ordonnance de sainte Église, révoqua de sa bouche et abjura publiquement ses erreurs et détestables crimes, signant de sa propre main la cédule de ladite révocation et abjuration ; et par ainsi, notre compatissante Mère sainte Église, se réjouissant sur la pécheresse qui fait pénitence, voulant ramener avec les autres la brebis recouvrée et trouvée, qui s’était égarée et fourvoyée par le désert, condamna à la prison icelle Jeanne, pour y faire pénitence salutaire.

Mais elle n’y fut guère longtemps sans que le feu de son orgueil, qui semblait être éteint en elle, ne se réembrasât par les souffles de l’ennemi 475en flammes pestilentielles, et bientôt ladite malheureuse femme rechut (retomba) ès erreurs et fausses enrageries (insanités) qu’elle avait paravant proférées, et depuis révoquées et abjurées, comme dit est. Pour lesquelles choses, ainsi que les jugements et institutions de sainte Église l’ordonnent, pour que dorénavant elle ne contaminât pas les autres membres de Jésus-Christ, elle fut derechef prêchée publiquement, et comme retombée ès crimes et fautes par elle accoutumés, elle fut délaissée à la justice séculière, qui incontinent la condamna à être brûlée.

Et voyant approcher sa fin, elle connut pleinement et confessa que les esprits, qu’elle disait être apparus à elle souventes fois, étaient mauvais et mensongers, et que la promesse que iceux esprits lui avaient faite plusieurs fois de la délivrer étaient faux, et ainsi se confessa avoir été moquée et déçue par lesdits esprits.

Ici est la fin des œuvres, ici est l’issue d’icelle femme, que nous vous signifions présentement, Révérend Père en Dieu, pour vous informer véritablement sur cette matière, afin que, par les lieux de votre diocèse que bon vous semblera, vous fassiez, par prédications et sermons publics et autrement, notifier ces choses pour le bien et l’exaltation de notre dite foi, et l’édification du peuple chrétien qui, à l’occasion des œuvres d’icelle femme, a été longuement déçu et abusé ; et que vous pourvoyez, ainsi qu’il appartient à votre dignité, afin que personne, parmi le peuple qui vous est confié, ne présume de croire légèrement en telles erreurs et périlleuses superstitions, surtout en ce temps présent où nous voyons se dresser plusieurs faux prophètes, et semeurs de damnées erreurs et folles créances. Élevés contre notre Mère sainte Église par une folle hardiesse et une outrageuse présomption, ils pourraient par suite contaminer du périlleux venin de fausse créance le peuple chrétien, si Jésus-Christ, par sa miséricorde, n’y pourvoyait et si vous, ses ministres, auxquels cela appartient, ne saviez diligemment rebouter (repousser) et punir les volontés et folles témérités des coupables.

Donné en notre ville de Rouen, le 28e jour de juin.

II.
Il est publié à Paris par le grand inquisiteur.

Remarques. — L’ordre donné par la cour anglaise de communiquer au peuple ce récit imposteur, destiné à éteindre tout ce qu’on aurait pu concevoir de sympathie pour la céleste envoyée, cet ordre fut exécuté à Paris le 4 juillet avec la plus grande solennité. C’était le jour de la fête de la translation des reliques du grand thaumaturge des Gaules, saint Martin, auquel les Parisiens et la France entière avaient une particulière 476dévotion. L’on convoqua le peuple à une messe à l’église Saint-Martin des Champs. L’inquisiteur général Graverent y prit la parole. S’il faut accepter l’analyse de son discours telle que nous l’a transmise le Parfait Clerc, connu sous le nom de Bourgeois de Paris, probablement le chancelier Chuffart, il fut d’une extrême violence contre la Vénérable (III, p. 258). Il dépassa ce qui est renfermé dans les lettres qui viennent d’être citées, comme ces lettres elles-mêmes dépassent les actes posthumes.

Il est probable que semblables diatribes ont été débitées dans d’autres villes de la France anglaise. Il fallait à tout prix faire disparaître l’admiration excitée par la céleste Envoyée, faire passer pour une émissaire de l’enfer celle qui portait tant de signes d’envoyée du Ciel. L’on y fut parvenu sans la réhabilitation. Tout au moins la mémoire la plus glorieuse et la plus attractive de l’histoire humaine eût été ensevelie dans l’oubli, ou fût restée fort problématique. L’on redoutait l’intervention du Saint-Siège, et rien ne fut épargné pour l’empêcher.

477Chapitre IV
L’Université de Paris s’efforce de tromper le pape. — Répression des sympathies pour la martyre.

  • I.
  • Lettre de l’Université au pape, avec un billet aux cardinaux.
  • Réflexions qui naissent de l’un et de l’autre.
  • II.
  • Un exemple destiné à faire taire les murmures contre les bourreaux.
  • Le cas du Dominicain Pierre Bosquier.

I.
Lettre de l’Université au pape, avec un billet aux cardinaux. — Réflexions qui naissent de l’un et de l’autre.

L’Université de Paris se chargea de tromper le pape et le Sacré-Collège. Le procès de condamnation ouvert par l’Université de Paris se termine justement par la lettre qu’elle écrivit au Saint-Père. Une copie en fut adressée aux cardinaux avec un billet d’envoi. L’un et l’autre ont été traduits dans la Pucelle devant l’Église de son temps (I, p. 178).

Il a été observé combien la lettre au Souverain Pontife est pédantesque, sèche, pleine d’hypocrisie. Elle contraste avec les lettres si obséquieuses écrites au roi d’Angleterre, au duc de Bourgogne, à Jean de Luxembourg, et même avec le billet adressé aux cardinaux. Ce n’est pas le pape qui occupe le faite du Siège apostolique ; ce sont les cardinaux ; ils sont la lumière du monde ; ils sont pour donner la direction aux fidèles. L’on sent les doctrines que l’Université se préparait à faire définir à Bâle. Le pape est un simulacre destiné à publier ce qu’auront décidé les cardinaux, qui tiennent, auprès de Sa Sainteté, la place des clercs en ce connaissant, dispersés dans le monde.

La condamnation de la Vierge est présentée comme un fait accompli, dont le bien-fondé n’est pas à discuter, pour lequel grande louange est due à l’évêque de Beauvais.

II.
Un exemple destiné à faire taire les murmures contre les bourreaux. — Le cas du Dominicain Pierre Bosquier.

Avec la compassion pour la victime s’élevaient des murmures contre les bourreaux. Les deux juges résolurent de faire un exempte ; ils le prirent dans le couvent même des Frères-prêcheurs. Un certain religieux, 478Frère Pierre Bosquier, avait dit que les juges et ceux qui avaient pris part à la condamnation avaient mal fait. Il aurait tenu pareil langage, surtout le 30 mai, après boire (post potum). Des milliers de personnes l’avaient tenu comme lui, et le tenaient encore. C’est sans doute pour le faire cesser que plus de deux mois après, le 8 août, Cauchon, et, ce qui est plus étonnant, Lemaître lui-même, condamnèrent le Dominicain à la prison dans son couvent, au pain et à l’eau, jusqu’à la prochaine fête de Pâques.

D’après les actes de cette affaire insérés à la suite du procès, il semble bien que le but était surtout d’effrayer ceux qui continuaient à inculper les meurtriers. Dans une première pièce, Bosquier avoue que l’information est fondée ; il a tenu le langage incriminé sans réflexion, sans advertance et après boire (minus deliberate, et inadvertenter, post potum) ; il confesse avoir en cela gravement péché, et en demande pardon à ses très redoutables seigneurs et juges, à genoux et les mains jointes ; il se soumet très humblement à leur correction, en sollicitant plus humblement encore la miséricorde de l’Église, pour qu’on ne lui soit pas rigoureux439.

La sentence est celle-ci :

Nous, préférant la miséricorde à la rigueur, attendu la qualité de la personne, et que ledit religieux, ainsi qu’il l’affirme, a parlé après boire, l’absolvant des censures qu’il a pour cela encourues, le rendons à l’assemblée catholique, lui restituons sa bonne renommée, s’il en est besoin, et en tant qu’il en est besoin. Cependant, par celte présente sentence écrite, prononcée du haut de notre tribunal, nous le condamnons à tenir prison dans le couvent des Frères-prêcheurs, à Rouen, au pain et à l’eau, jusqu’à Pâques prochaines, nous réservant toujours le droit de grâce et de modération de la peine (gratia et moderatione nostris semper suivis440.)

On aime à croire qu’ils en auront usé.

Toutes les pièces citées jusqu’ici dans ce cinquième livré se trouvent dans l’instrument du procès, à la suite et en dehors de la signature des greffiers. Cauchon les avait fait transcrire, sans doute pour justifier, aux yeux du lecteur, l’inique sentence que la conscience lui reprochait. Il n’y a pas inséré la suivante. Ce fut le procès de réhabilitation qui la fit surgir. Elle est très suggestive et prouve le peu de confiance que la justice de la sentence inspirait à ses auteurs.

479Chapitre V
Lettres de garantie données par le roi d’Angleterre à tous ceux qui avaient trempé dans le procès de Jeanne d’Arc. — Indemnités.

  • I.
  • Lettres de garantie.
  • Comment conservées ?
  • Leur teneur.
  • II.
  • Les criminels se découvrent par les moyens qu’ils prennent pour se couvrir.
  • Combien absurde de ne pas vouloir qu’on porte au pape ou au concile une cause que l’on prétend avoir pour but de les venger.
  • Les coupables rejettent le crime les uns sur les autres.
  • Contradictions.
  • Faussetés.
  • Immense déploiement de forces pour empêcher la révision.
  • Difficultés pour la réhabilitation.
  • Notes sur les signatures.

I.
Lettres de garantie. — Comment conservées ? — Leur teneur.

Des lettres compulsoires, émanées des commissaires pontificaux nommés par Calixte III, sommèrent Manchon d’avoir à livrer toutes les pièces qui lui restaient du premier procès. L’on doit lui savoir gré de les avoir conservées, et d’avoir, en particulier, livré la suivante, que, semble-t-il, il aurait pu facilement anéantir. Malgré son étendue, elle ne renferme qu’une ou deux phrases. Nous allons les couper, tout en reproduisant les termes le plus possible.

Henry, par la grâce de Dieu, roi de France et d’Angleterre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.

Depuis un certain temps déjà nous fûmes requis et exhortés par notre très chère et très aimée fille l’Université de Paris, pour qu’une femme qui se faisait appeler Jeanne la Pucelle, qui avait été prise en armes par quelques-uns de nos sujets au diocèse de Beauvais, dans les limites de la juridiction spirituelle dudit diocèse, fût rendue, baillée et délivrée à l’Église, comme véhémentement soupçonnée, reconnue et notoirement diffamée, d’avoir semé, dit et publié, en plusieurs et divers lieux et contrées de notre dit royaume de France, plusieurs grandes erreurs ; exercé, commis et perpétré crimes, excès et délits très énormes à l’encontre de notre sainte foi catholique, et au grand scandale de tout le peuple chrétien ; nous avons été aussi requis et sommés très instamment, 480et par plusieurs et diverses fois, par notre aimé et féal conseiller l’évêque de Beauvais, juge ordinaire d’icelle femme, qu’icelle lui voulussions rendre, bailler et délivrer, afin que, par lui comme par son juge, elle fut corrigée et punie, au cas ou par procès dûment fait et juridique, elle serait trouvée chargée et convaincue desdites erreurs, crimes, excès et délits, ou d’aucuns (quelques-uns) d’iceux.

(Pour ces motifs), nous, comme vrai catholique et fils de l’Église, suivant (l’exemple de) nos prédécesseurs rois de France et d’Angleterre, ne voulant (rien) faire qui fût ou pût être préjudiciable par quelque manière à la sainte inquisition de notre dite sainte foi, ni au retardement d’icelle, mais désirant icelle sainte inquisition être préférée à toutes autres voies de justice séculière et temporelle, et rendre à chacun ce qui lui appartient, avons, à notre dit conseiller, juge ordinaire, comme dit est, fait bailler et délivrer ladite femme, pour enquérir desdits erreurs, crimes, excès et délits, et en faire justice qu’il appartiendrait par raison.

Notre dit conseiller, joint avec lui le vicaire de l’inquisiteur de la foi, icelui inquisiteur absent, ont ensemble fait leur inquisition et procès sur icelles erreurs, crimes, excès et délits, et tellement que, par leur sentence définitive, icelle femme finalement, après certaine abjuration par elle publiquement laite, comme reuchue (retombée) ès dites erreurs, crimes, excès et délits a été déclarée relapse et hérétique, mise dehors leurs mains et délaissée à notre cour et justice séculière, comme toutes ces choses peuvent apparaître plus à plein par ledit procès, et par laquelle dite notre cour et justice séculière ladite femme a été condamnée à être brûlée et arse, et a été ainsi exécutée.

Parce que, par aventure, quelques-uns de ceux qui pourraient avoir eu pour agréables les erreurs et méfaits de ladite Jeanne, et d’autres qui, par haine, vengeance ou autrement, s’efforceraient ou se voudraient efforcer de troubler les vrais jugements de notre Mère sainte Église, de traîner en cause par-devant Notre Saint-Père le pape, le saint Concile général, ou autre part, ledit Révérend Père en Dieu, ledit vicaire, les docteurs, maîtres, clercs, promoteurs, avocats, conseillers, notaires ou autres, qui se sont entremis dudit procès, nous, comme protecteur et défenseur de notre sainte foi catholique, voulons porter (protéger), soutenir et défendre lesdits juges, docteurs, maîtres, clercs, promoteurs, avocats, conseillers, notaires et tous autres qui, dudit procès, se sont entremis en quelque manière ; (nous voulons défendre) tout ce qu’ils ont dit et prononcé en toutes les choses et chacune d’icelle touchant et concernant ledit procès, ses circonstances et dépendances, afin que dorénavant tous autres juges, docteurs, maîtres et autres, soient plus attentifs, enclins et encouragés à vaquer et s’appliquer, sans peur ou contrainte, 481aux extirpations des erreurs et des fausses dogmatisations qui, nous le rappelons avec douleur, en ces temps présents, sourdent et pullulent en diverses parties de la Chrétienté.

(Nous le faisons d’autant plus sûrement) que nous sommes dûment informés que ledit procès a été fait et conduit mûrement et canoniquement, justement et saintement, après avoir eu, sur ce et sur la matière d’icelui procès, la délibération de notre très chère et très aimée fille, l’Université de Paris, des docteurs et maîtres des facultés de théologie et de décrets, d’icelle université, et de plusieurs autres, tant évêques, abbés et autres prélats, comme docteurs, maîtres et clercs très experts ès droits divins et canoniques, et gens d’Église, en moult grand nombre : lesquels, ou la plus grande partie d’iceux, ont continuellement assisté et été présents avec lesdits juges, examinant ladite femme et faisant ledit procès.

Nous promettons (donc) en parole de roi, que, s’il advient que (par) quelconque personne de quelque état, dignité, degré de prééminence ou autorité quelle qu’elle soit, lesdits juges, docteurs, maîtres, clercs, promoteurs, avocats, conseillers, notaires et autres, qui ont besogné, vaqué et entendu audit procès, fussent, à cause du même procès ou de ses dépendances, traînés par devant notre Saint-Père le pape, par devant le saint Concile général, où les commissaires et députés d’icelui notre Saint-Père, ou dudit saint Concile, ou autrement, nous aiderons, défendrons, ferons aider et défendre en jugement et au dehors, tous lesdits juges, docteurs, maîtres, clercs, promoteur, avocat, conseillers, notaires et autres, et chacun d’eux, à nos propres coûts et dépends ; et à leur cause en cette partie, pour l’honneur et révérence de Dieu, de notre Mère sainte Église et pour la défense de notre dite sainte foi, nous nous adjoindrons au procès que voudrait intenter contre eux qui que ce soit, de quelque état qu’il soit, en quelque manière que ce soit ; nous ferons poursuivre la cause en tous cas et termes de droit et de raison, à nos dépends.

Nous donnons donc mandement à tous nos ambassadeurs et messagers, tant de notre sang et lignage comme à tous autres qui seraient en cour de Rome, ou audit saint Concile général, à tous les évêques, prélats, docteurs et maîtres, nos sujets de nos dits royaumes de France et d’Angleterre, à nos procureurs en cour de Rome pour nos dits royaumes, et à chacun d’eux, que toutes les fois qu’ils sauront, connaîtront, ou en seront requis, que, à l’occasion des choses dessus dites, lesdits juges, docteurs, maîtres, clercs, promoteur, avocat, conseillers, notaires et autres, ou quelqu’un d’entre eux seraient mis en cause et cités devant notre dit Saint-Père, ledit saint Concile, ou ailleurs, ils s’adjoignent incontinent pour et en notre nom, à la cause et défense des dessus dits par 482toutes voies et manières canoniques et juridiques, et requièrent nos sujets de nos dits royaumes étant lors en ces lieux, et aussi ceux des princes et des seigneurs nos alliés et confédérés, qu’ils donnent en celle matière conseil, faveur, aide et assistance, par toutes voies et manières à eux possibles, sans délai ou difficulté quelconque :

En témoin de ce, nous avons fait apposer notre scel, ordonné en l’absence du grand, à ces présentes. Donné à Rouen le 12e jour de juin, l’an de grâce 1431, et le IXe de notre règne.

Par le roi, à la relation du grand conseil étant devers lui, auquel étaient Monseigneur le cardinal d’Angleterre, vous (le chancelier Louis de Luxembourg), les évêques de Beauvais, de Noyon et de Warwick, les comtes de Warwick et de Staffort ; les abbés de Fécamp et du Mont-Saint-Michel ; les seigneurs de Cromvelle et de Tipetot, de Saint-Lair, et autres plusieurs441.

II.
Les criminels se découvrent par les moyens qu’ils prennent pour se couvrir. — Combien absurde de ne pas vouloir qu’on porte au pape ou au concile une cause que l’on prétend avoir pour but de les venger. — Les coupables rejettent le crime les uns sur les autres. — Contradictions. — Faussetés. — Immense déploiement de forces pour empêcher la révision. — Difficultés pour la réhabilitation. — Notes sur les signatures.

C’est bien là un exemple éclatant de criminels se trahissant par les précautions mêmes qu’ils prennent pour se dérober à la justice ; l’esprit se porte sur Caïn disant après le meurtre de son frère Abel : Ceux qui me rencontreront me tueront. Les meneurs de la lugubre tragédie ne pouvaient pas attendre que Dieu leur mit au front le sceau protecteur, comme il le mit au front du premier assassin ; ils s’adressèrent à leur dieu terrestre, à celui pour lequel ils avaient commis le crime, au roi d’Angleterre, ou plutôt à son conseil.

Qu’avaient-ils à redouter du pape et du Concile, si le procès était conforme à la justice et au droit ? N’était-ce pas faire injure à l’un et à l’autre que de supposer qu’ils étaient capables d’annuler un procès irréprochable dans le fond et la forme ? Fallait-il que le cri de l’iniquité étreignit leur conscience, pour qu’ils n’aient pas voulu qu’on portât devant le pape et le Concile, une cause dans laquelle ils avaient prétendu venger le pape et le Concile ? N’ont-ils pas répété dans maintes pièces qu’ils condamnaient dans la Pucelle une révoltée contre le pape et le Concile ? Et ils redoutent le jugement de ceux dont ils se sont donnés avec fracas comme les vengeurs !!! En vérité, l’iniquité ne se mentit jamais plus ouvertement à elle-même : ils sont accablés par la pièce même qu’ils fabriquent pour se couvrir.

Le gouvernement anglais décline toute initiative. La Pucelle est tombée 483entre ses mains ; il oublie qu’il l’a achetée dix-mille livres au sire de Ligny. Si la vierge a été mise en jugement, c’est à la demande de l’Université de Paris et de l’évêque de Beauvais ; dans sa lettre au pape, l’Université se garde bien de parler de cette initiative ; l’on dirait qu’elle n’est intervenue que pour porter un jugement sur les douze articles ; Cauchon, de son côté, répondait à l’accusée qui déclinait justement sa compétence : Le roi a ordonné que je fasse votre procès, et je le ferai. L’on pense à des malfaiteurs rejetant les uns sur les autres le forfait qui est l’œuvre de tous.

Dans cette lettre, la Vénérable est présentée comme notoirement diffamée, et dans la lettre à l’empereur et aux rois, on affirme qu’elle est l’objet de l’admiration de l’univers, ailleurs qu’elle est l’édification des peuples, et qu’elle infecte du venin de cette admiration le bercail de presque tout l’Occident.

Ce n’est pas assez de la puissance anglaise pour empêcher le pape ou le Concile de casser le jugement ; un appel est fait dans ce but aux alliés de cette puissance, alors la première de la Chrétienté :

L’on affirme que ceux qui ont condamné Jeanne d’Arc ont assisté à toutes les séances du procès ; la plupart n’ont pas assisté même à la moitié.

Les signataires du diplôme royal sont : le cardinal d’Angleterre, il avait détourné contre la France les hommes levés et payés en partie par le pape, pour réduire les Hussites ; Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de la France anglaise, frère du vendeur de la jeune fille. La soumission du duc de Bourgogne, pour lequel les Luxembourg s’étaient jetés à contre-cœur dans le parti anglais, la réduction de Paris, ne les ramenèrent pas au parti national ; l’un et l’autre moururent anglais. C’est l’évêque de Beauvais, le grand meurtrier ; ce sont l’évêque de Noyon, Jean de Mailly, dont nous avons entendu la déposition, et qui ne répondit pas sans embarras à la question qui lui fut adressée sur cette signature ; l’évêque de Warwick, un Anglais. L’évêque de Beauvais est le seul parmi eux qui ait prononcé la condamnation ; les autres n’ont fait qu’assister à la séance du cimetière Saint-Ouen, et quelques-uns à une autre séance. Ils n’ont pas émis d’avis sur l’accusée.

Tel fut aussi Jolivet, l’abbé de Saint-Michel, Anglais forcené ; il n’a paru qu’à une séance et n’a pas émis d’avis. Nous parlerons bientôt de l’abbé de Fécamp. Warwick, gardien du château de Rouen pendant le procès, porte la responsabilité des violences et des infamies qui y ont été commises.

En voyant la puissance anglaise tout entière s’engager pour empêcher la punition des coupables, l’on s’explique qu’à la réhabilitation 484l’on ait restreint le nombre des prévaricateurs à poursuivre, et que le second procès ait eu pour objectif, presque unique, de laver la mémoire de la victime et l’honneur de la famille de la flétrissure, si imméritée, que leur imprimait le supplice du Vieux-Marché. Les coupables étaient couverts à la fois par la pièce qui vient d’être reproduite et par l’amnistie publiée par Charles VII, lors du recouvrement de la Normandie. L’on ne pouvait leur infliger le châtiment qui leur était dû qu’en portant atteinte aux engagements pris par l’Angleterre et par la France. L’éternelle justice pouvait seule les atteindre.

III.
Indemnités.

L’Église couvrait les frais des procès qu’elle intentait en matière de foi. Elle avait alors ses propriétés. Il n’en fut pas ainsi pour le procès de la Pucelle. De nombreux témoins nous ont dit que le gouvernement anglais solda toutes les dépenses. Non seulement il paya l’achat de la victime, il donna une indemnité aux divers personnages qui jouèrent un rôle important dans la cause.

Lottin, dans ses Recherches historiques sur la ville d’Orléans, a reproduit les copies de plusieurs quittances ou mandements constatant divers paiements à effectuer ou effectués à nombre d’entre eux. Quicherat les a fait entrer dans sa collection (Procès, t. V, p. 196 et seq.).

C’est ainsi qu’un mandat, en date du 1er mars, de la part de Thomas Blount, trésorier des finances de Normandie, et de Pierre Surreau, trésorier général, constate que, par ordre du roi, vingt sols tournois doivent être payés à maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicole Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, docteurs, et à Thomas de Courcelles, bachelier formé en théologie, pour chacun des jours où ils ont vaqué et vaqueront au procès de la Pucelle. Un premier paiement de 120 livres fut effectué le 4 mars. Il soldait les arrérages acquis depuis le 18 février inclusivement, et constituait une légère avance pour les jours à venir. Le paiement se lit ainsi par versement de 120 livres jusqu’au règlement de compte définitif, qui eut lieu le 12 juin 1431. (Procès, t. V, p. 207 et seq.)

De ce règlement dernier, il résulte que Jean Beaupère a vaqué au procès du 23 février au 28 mai inclusivement, durant cent jours, pour lesquels il a touché 100 livres.

Nicolas Midi, du 18 février au 10 juin, inclus en ce son retour à Paris ; cent-treize jours, d’où 113 livres.

Pierre Morice, du 18 février au 7 juin ; ce serait cent-dix jours, mais, 485dit la pièce, il faut en déduire douze jours durant lesquels il a été absent pour ses propres affaires, d’où 98 livres.

Courcelles, du 18 février au 10 juin, compris en ce son retour (???), d’où, dit le document, cent-treize jours, 113 livres.

Nous ignorons ce que signifie : compris en ce son retour ; il n’est pas désigné parmi ceux qui furent envoyés à Paris porter les douze articles.

Dans ce compte définitif, il n’est plus question de Gérard Feuillet, ni de Jacques de Touraine. Il a été observé déjà que ces deux Frères Mineurs ne paraissent plus aux séances du procès à partir du 18 avril.

L’un et l’autre, quelles que fussent leurs idées préconçues en venant à Rouen, ont évité de participer aux séances les plus décisives du procès. Jacques de Touraine paraît avoir été un des notables théologiens du temps. Wadding le cite parmi les théologiens de son ordre qui assistèrent au concile de Florence ; ce qui prouve qu’il ne partageait pas, vis-à-vis du Saint-Siège, les sentiments si hostiles des autres bourreaux de la Vénérable.

Le mandement royal prescrivant de donner 25 livres tournois à Beaupère, Midi, Touraine et Feuillet, pour les dédommager des frais de leur voyage à Paris, est rappelé plus haut.

Quicherat cite aussi le mandement royal qui allouait au faux prêcheur Érard la somme de 20 sous tournois pour chacun des jours qu’il affirmera avoir vaqué au procès de la Pucelle. Le 8 juin, Érard signe la quittance par laquelle il reconnaît avoir reçu 31 livres pour avoir été occupé au procès depuis le 6 mai inclusivement jusqu’au 5 juin. Il exprime dans sa quittance qu’il y vaque encore.

Les maîtres parisiens. Midi, Courcelles, Érard, Maurice, ne finirent donc pas leur besogne le jour du martyre de leur victime. Midi et Courcelles s’en occupaient encore le 10 juin, onze jours après le supplice. L’on se demande ce qu’ils pouvaient faire. Confectionner probablement, les actes posthumes, les lettres destinées à tromper l’univers catholique, et peut-être remanier les notes d’audience de Manchon.

Il y eut un supplément d’indemnité pour Beaupère. Quicherat a trouvé la copie d’un mandement royal constatant ce supplément. Il y est dit que Beaupère est un des délégués de l’Université au concile de Bâle ; qu’en vue de sa légation, il s’était monté de trois chevaux, lorsqu’il a été mandé à Rouen pour vaquer au procès de la Pucelle. Le roi, en sus des 20 sous par jour, assigne au bien-aimé maître la somme de 30 livres tournois pour les frais de ses coursiers. Beaupère ne voulait pas, sans doute, laisser l’abbé de Vézelay ouvrir seul, le 3 mars, la fameuse assemblée. Il est vraisemblable qu’il n’en était pas autrement des cinq délégués dont nous avons signalé plus haut la présence à Rouen au 3 mars. Comme 486il a été déjà dit, le procès de la Pucelle fut la cause de cette absence des délégués de l’Université à la date fixée. Les auteurs du Cartulaire affirment qu’il n’y eut d’abord que cinq de ces délégués. Si le mandement royal n’est pas dans l’erreur, il y en aurait au moins six, puisqu’il faudrait ajouter Beaupère à Évérardi, à Lami, à Sabrevoys, à Canivet, à Fiévé, qu’ils donnent comme les cinq élus.

Il est difficile, comme l’on sait, d’apprécier le rapport entre le numéraire de l’époque de la Pucelle et le numéraire actuel. De L’Averdy, en 1790, écrivait que les 10.000 francs de l’achat de la Pucelle correspondaient à 66.000 livres de son temps, c’est-à-dire près de sept fois plus ; mais 66.000 livres en 1790 en valaient 200.000 de nos jours. Si ce calcul approximatif ne s’écarte pas trop de la vérité, les maîtres universitaires auraient été payés à raison de 20 francs par jour.

Un mandement royal en date du 14 avril ordonnait de payer la somme de 20 saluts d’or à maître Jean Lemaître, prieur du couvent des Dominicains de Rouen, pour les peines d’avoir assisté au procès avec Révérend Père en Dieu, ami et féal conseiller, l’évêque de Beauvais. (Procès, t. V. p. 202.) Manchon a déposé avoir, de ses honoraires, acheté un missel ; Taquel nous a dit que Benedicite (d’Estivet) lui avait donné 10 francs, au lieu de 20 qui lui avaient été promis.

487Chapitre VI
Du nombre des coupables. — Les principaux.

  • I.
  • Notable exagération du nombre des coupables.
  • Il faut élaguer tous ceux qui, alors qu’ils auraient assisté à quelques interrogatoires, n’ont pas été appelés à émettre leur suffrage dans les séances du 12 avril, du 19 et du 90 mai.
  • Ceux qui n’avaient assisté qu’à peu d’interrogatoires devaient juger d’après les douze articles, étaient influencés par le vote du 12 avril.
  • La consultation du 10 mai devait l’aire écho au jugement de l’Université de Paris.
  • La sentence du 29 mai basée sur un faux exposé, rendue sous l’impression de la terreur.
  • II.
  • Noms des principaux coupables.

I.
Notable exagération du nombre des coupables. — Il faut élaguer tous ceux qui, alors qu’ils auraient assisté à quelques interrogatoires, n’ont pas été appelés à émettre leur suffrage dans les séances du 12 avril, du 19 et du 90 mai. — Ceux qui n’avaient assisté qu’à peu d’interrogatoires devaient juger d’après les douze articles, étaient influencés par le vote du 12 avril. — La consultation du 10 mai devait l’aire écho au jugement de l’Université de Paris. — La sentence du 29 mai basée sur un faux exposé, rendue sous l’impression de la terreur.

Nombreux sont ceux dont les noms interviennent au procès. Vallet de Viriville en a relevé cent-soixante-dix. Il y comprend les greffiers, l’huissier, et bien d’autres qui ont été complètement étrangers à la sentence. Les auteurs du Cartulaire de l’Université de Paris en signalent cent-treize ; mais l’on n’intervient pas dans une condamnation, parce que l’on assiste à quelques interrogatoires de l’accusée. Pour que le verdict puisse être imputé à quelqu’un, il faut au moins qu’il ait été appelé à donner son avis. Or, sur les cent-treize cités par les savants auteurs, environ cinquante n’ont en aucune manière été appelés à exprimer leur sentiment sur la cause.

À proprement parler, il n’y a que deux juges, Pierre Cauchon et le vice-inquisiteur, Jean Lemaître. Eux seuls rendent la sentence ; il est vrai qu’ils s’appuient sur l’avis des doctes qu’ils ont appelés à délibérer sur le jugement à porter. Il y a eu à Rouen trois séances où les assesseurs présents ont été requis d’exprimer leurs suffrages : la séance du 12 avril suivie de la consultation du clergé de Rouen. Vingt-deux maîtres y ont pris part. Le jugement a été sévère ; il a eu une très grande influence sur ce qui a suivi. La séance du 10 mai, après la communication de l’avis de l’Université de Paris ; enfin la sentence du 28 mai.

488Quand on examine de près la marche du procès, la culpabilité de beaucoup de ceux qui ont émis un avis défavorable se trouve très grandement diminuée. Pas un seul des consulteurs n’a assisté à tous les interrogatoires. L’on n’a pas assez observé qu’après les six premières séance, où les assesseurs sont si nombreux, soudainement, dans les dix ou onze qui suivent, l’on ne trouve de constamment présents que Midi, Isambart de La Pierre et Feuillet. Encore ce dernier est-il absent d’une des séances de la prison. Comment la plupart des autres pouvaient-ils juger ? Ils devaient s’en tenir à la rédaction des douze articles présentés comme le résumé des aveux de la Vénérable ; et pour influencer leur jugement, l’envoi des douze articles était accompagné du jugement porté le 12 avril par vingt-deux maîtres, en renom d’un tel savoir, que l’abbé de Fécamp écrit qu’ils n’avaient peut-être pas leurs pareils dans l’univers ; hyperbole sans doute, mais elle dit qu’il fallait quelque courage pour juger autrement qu’ils ne l’avaient fait. C’est ce qui nous a fait écrire que, dans leur ensemble, les consultations du clergé de Rouen, la plupart si embarrassées, extorquées par Cauchon au nom du droit, n’avaient rien d’étonnant ; plusieurs ont pu, sans trop provoquer les cris de leur conscience, condamner la jeune fille qu’on leur présentait sous des traits qui n’étaient pas les siens.

Quant à la séance du 19 mai, après la communication de la sentence de l’Université de Paris, les consulteurs étaient d’autant moins libres que la plupart avaient déjà dit s’en rapporter à ce que déciderait la maîtresse du savoir. Ils l’étaient encore beaucoup moins à la séance du 29 mai. Le faux exposé de la séance de la veille était de nature à égarer leur jugement : le parti pris des Anglais d’en finir au plus tôt était manifeste à tous : et en se rangeant à l’avis de l’abbé de Fécamp, ils n’ont pas exprimé d’une manière bien nette qu’il y eût rechute, puisque le Bénédictin voulait qu’on relût à l’accusée la formule d’abjuration qu’elle disait n’avoir pas comprise. Prononcer des mots que l’on ne comprend pas, n’est pas adopter le sens qu’ils expriment.

Plus l’on étudie l’instrument judiciaire, et plus l’on reste convaincu que c’est surtout sur l’Université de Paris que retombe la responsabilité du forfait. Elle n’a pas seulement donné le branle, imprimé le mouvement, comme l’ont dit Richer, de L’Averdy, Quicherat, M. de Beaurepaire ; elle le conduit et le dirige, avec l’évêque de Beauvais et le gouvernement anglais. C’est escorté des maîtres parisiens que Cauchon paraît aux séances, avec eux qu’il délibère, notamment dans la semaine qui a suivi le 3 mars ; deux d’entre eux, Midi et Feuillet, assistent aux interrogatoires de la prison ; cinq sont présents au dernier interrogatoire du 17 mars ; ils délibèrent durant la semaine avec Cauchon ; presque seuls 489ils assistent à la séance du samedi 24, où lecture est donnée à la Vénérable de l’instruction du procès ; seuls ils accompagnent Cauchon à la séance du matin du dimanche des Rameaux ; seuls ils assistent à celle du samedi saint 31 mars. Ce sont des séances de toute importance, quoique très brièvement exposées dans l’instrument judiciaire.

Les maîtres de Paris ont composé les douze articles. Courcelles donne Midi comme leur auteur présumé, preuve qu’il était au courant ; Jacques de Touraine a fait des observations ; quatre vont porter les prétendus aveux et les commenter aux collègues de Paris.

Le jugement si important du 12 avril a été rendu sous l’influence des maîtres parisiens. Le président est Érard Émengard, qui a longtemps enseigné à Paris. C’est sur les douze articles qu’a porté l’appréciation. Ceux des consulteurs qui n’avaient assisté qu’à un petit nombre de séances — et c’était le cas du plus grand nombre — étaient bien forcés de s’en rapporter à leur contenu. Il était présenté comme exact par les maîtres de Paris dont l’autorité était si grande. Il eût été également hardi et dangereux de contester la vérité de l’exposé, ou de s’écarter des sentiments des représentants attitrés de l’Alma Mater. Quels sont, demandera-t-on peut-être, dans la liste trop longue des coupables, ceux qui semblent plus animés contre la sainte jeune fille ? En laissant au souverain Juge d’apprécier le fond des cœurs, voici ce qui nous a paru résulter de l’étude du procès.

II.
Noms des principaux coupables.

Il n’y a qu’une voix pour mettre en tête le juge inique qui a rendu la sentence, Pierre Cauchon. Il avait ses deux hommes à tout faire : Jean d’Estivet, et Nicolas Loyseleur. Inutile, après tout ce que les témoins nous ont fait connaître, de dire combien leur rôle fut odieux. Qui, de Cauchon ou de l’Université détestait plus profondément la Vierge libératrice ? S’il fallait s’en tenir au procès, ce ne serait pas l’évêque de Beauvais, puisqu’il s’appuie constamment sur l’autorité de la savante corporation pour justifier ses actes.

Dans la corporation elle-même, une place à part semble devoir être assignée à Guillaume Évérardi. La rapidité avec laquelle, en qualité de recteur, il a pris l’initiative des poursuites contre la prisonnière, le dernier acte de sa magistrature, qui est, moins d’un mois après, une nouvelle insistance contre la Vénérable, sa présence à Rouen le 3 mars lorsque tout demandait qu’il assistât le même jour à l’ouverture du concile de Bâle, témoignent de sa part une particulière animosité, qu’il devait bientôt tourner contre le Vicaire de Jésus-Christ, Eugène IV.

490À Évérardi, il faut joindre Courcelles. Lui aussi devait signaler son rectorat, de la fin de 1430, par des reproches à l’évêque de Beauvais et au roi d’Angleterre, sur leur lenteur à mettre la prisonnière en jugement. Confident de Loyseleur, ainsi que cela résulte de sa déposition, il devait l’être de d’Estivet, puisqu’il remplaça l’odieux promoteur dans la lecture de l’ignominieux réquisitoire. Un des trois qui furent d’avis d’appliquer la tendre jeune fille à la torture, il fut aussi un des rares assistants à la séance décisive du 28 mai, preuve de la confiance que Cauchon mettait dans sa discrétion.

Personne mieux que Manchon ne pouvait connaître ceux qui montraient plus d’hostilité contre l’accusée. Interrogé sur ce point, il signale Beaupère, Midi et de Touraine. (Procès, t. III, p. 140.)

Midi, l’auteur présumé des douze articles, le suprême insulteur de la Vénérable au Vieux-Marché, est d’autant plus coupable qu’il avait été présent aux interrogatoires de la prison, et pouvait mieux juger de l’innocence de la sainte fille.

Beaupère fut l’examinateur officiel de Jeanne dans les premières séances. Les témoins nous ont dit qu’il ne souffrait pas que l’on aidât l’accusée à éviter les pièges qu’il lui tendait.

Jacques de Touraine n’a pas paru au procès à partir du 18 avril, mais, ainsi qu’il a été dit, la recommandation de l’Université de Paris, jointe à la mention de Manchon, pèse sur sa mémoire.

Nous avons dit pourquoi il est vraisemblable que Gérard Feuillet, Pierre Maurice et Fontaine ont modifié les sentiments hostiles dont ils étaient d’abord animés contre l’accusée.

À ces noms il faut joindre le faux prêcheur de Saint-Ouen, Érard. Les voix reprochèrent à Jeanne de ne l’avoir pas interrompu plus souvent, quand il imputait à leur disciple des crimes dont elle était bien éloignée. Il fut un des grands acteurs de la fausse abjuration du cimetière de Saint-Ouen.

Denis Gastinel, Pascal de Vaux, méritent, a-t-il été déjà observé, une particulière flétrissure pour n’avoir pas voulu, à l’encontre de tous les autres consulteurs, qu’en livrant Jeanne à la justice séculière, on lui demandât d’en agir avec clémence.

Massieu signale l’abbé de Fécamp, Gilles Duremort, comme particulièrement hostile à Jeanne. On peut admettre que telles furent d’abord ses dispositions ; mais Houppeville nous a dit que ce fut grâce à son intercession qu’il fut délivré de prison. Le prêtre Jean Monnet a déposé qu’il était fort ennuyé de ce procès, et qu’il s’était aliéné les Anglais au point de courir grand risque de la vie. C’est probablement pour l’avis presque unanimement adopté, du 29 mai ; il a du souverainement contrarier les 491Anglais, qui voulaient en finir à tout prix, et l’avis de Duremort, s’il avait été exécuté, pouvait remettre tout en cause. L’abbé de Fécamp, si assidu aux séances, n’est pas marqué comme ayant assisté à la dernière de toutes, le supplice.

Inutile de rappeler de quel stigmate doit être marqué Warwick, le gardien du château, qui, à partir du 24 mai, fit ou laissa faire un enfer de la prison de la Vénérable.

Haiton, très assidu aux séances, a souscrit les trois sentences du 12 avril, du 19 et du 29 mai. Il n’est pas le seul Anglais d’origine appelé à délibérer sur le jugement de l’accusée. Parmi les signataires de l’avis doctrinal du 12 avril, Richard Prati, plus tard évêque de Chichester, Jean Carpentier, recteur de Beaconsfield, sont Anglais par le sang ; Gilbert, plus tard évêque de Londres, vote à la séance du 19 mai. Sans assigner au cardinal de Winchester le rôle prépondérant qu’en haine de sa pourpre lui attribue l’école rationaliste, ses sentiments ne sont pas douteux.

Celui qui lit dans les consciences manifestera un jour les mobiles auxquels obéissaient ceux qui ont condamné la fille de Dieu.

Notes

  1. [437]

    Allusion manifeste à la guerre de Sigismond contre les Hussites, contre lesquels il préparait alors une grande expédition, et aussi à la part qu’il prenait aux affaires de l’Église.

  2. [438]

    Procès, t. I, p. 486 :

    Hæc per annum ferme integrum latos populos seduxit, ita ut magna pars homimum, a veritate auditum avertens, ad fabulas jam converteretur, quas de gestis superstitiosæ mulieris hujus fere per universum orbem rumor vulgaris efferebat.

  3. [439]

    Procès, t. I, p. 494.

  4. [440]

    Procès, t. I, p. 496.

  5. [441]

    Procès, t. III, p. 240.

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