J.-B.-J. Ayroles  : La Vraie Jeanne d’Arc (1890-1902)

Tome III : Livre II. Parti français : les chroniques les plus suivies et plus étendues

61Livre II
Parti français. — La libératrice d’après les chroniques les plus suivies et plus étendues.

La Chronique de la Pucelle

  1. Domrémy, Vaucouleurs, Chinon, Poitiers
  2. La délivrance d’Orléans
  3. La campagne de la Loire
  4. La chevauchée vers Reims et le sacre de Charles VII
  5. La campagne d’après le sacre

Remarques critiques. — Les deux Cousinot.

Denis Godefroy fut le premier qui, dans la Collection des historiens de Charles VII, imprima en 1661 la Chronique connue depuis lors sous le nom de Chronique de la Pucelle. Il n’en disait pas l’auteur. Réputée une des meilleures sources de l’histoire de l’héroïne, elle a été largement mise à profit par les historiens subséquents.

Quicherat crut devoir en rabaisser la valeur. D’après lui, c’était une compilation faite avec le Journal du siège d’Orléans, la Chronique de Jean Chartier, et une autre Chronique peu connue, portant ce long titre : Geste des nobles François, descendus de la royalle lignée du noble roy Priam de Troye jusques au noble Charles fils du roy Charles, le sixyesme, qui tant fut aimé des nobles et tous autres. Elle renfermait, d’après lui, des marques d’emprunts faits aux dépositions de Dunois et du duc d’Alençon, lors du procès de la réhabilitation ; ce qui prouvait que l’écrit avait été composé après 1456.

Vallet de Viriville combattit ce sentiment dans un long Mémoire, dont la lecture occupa durant six séances l’Académie des inscriptions et belles-lettres. L’auteur l’a imprimé dans la suite, en tête de son édition de la Chronique de la Pucelle et de la Chronique normande du notaire (et pas de l’évêque) Pierre Cauchon92. C’est une œuvre de longues, de minutieuses, 62de patientes recherches, de grande sagacité paléographique, par laquelle le professeur de l’École des chartes a bien mérité des amis de la Pucelle, heureux de l’applaudir, s’il ne les avait pas contristés par les creuses et extravagantes divagations que, pour expliquer la céleste envoyée, il a imaginées dans son Histoire de Charles VII. Il fait justement observer qu’entre la Chronique et les dépositions entendues pour la réhabilitation, l’on ne trouve d’autres similitudes que celles qui doivent exister entre des témoins véridiques déposant sur un même fait. Quant au Journal du siège, et à la Chronique de Jean Chartier, ces œuvres sont postérieures, et dans les endroits où elles ne copient pas, elles abrègent.

Il est incontestable que la Chronique de la Pucelle puise dans la Geste des nobles ; les passages sont parfois identiques ; mais la Geste des nobles était un bien de famille pour l’auteur de la Chronique de la Pucelle. Le critique, en effet, établit, d’une manière fort remarquable, par une suite d’observations qu’il serait trop long de rapporter, mais qui semblent probantes, d’abord que l’auteur de la Geste est Guillaume Cousinot, chancelier du duc d’Orléans, et, en second lieu, que l’auteur de la Chronique est un autre Guillaume Cousinot, seigneur de Montreuil, neveu du précédent. Vallet ne le faisait que le neveu ; M. Boucher de Molandon a établi, dans un travail postérieur, que Cousinot de Montreuil était plus que le neveu, que c’était le fils du chancelier93. Le père et le fils furent des personnages importants et fort remarquables à leur époque.

Guillaume Cousinot I était, au commencement du XVe siècle, un avocat distingué du parlement de Paris. En 1408 il fut choisi par Valentine de Milan afin de défendre et de venger la mémoire du duc d’Orléans, son époux, que l’assassin Jean sans Peur faisait si cruellement outrager. Cousinot répondit si bien à la confiance qui lui était témoignée, qu’il devint dès lors le conseiller préféré de la maison d’Orléans, honneur qu’il dut payer de la confiscation de ses biens, aux jours de triomphe de Jean sans Peur. Charles d’Orléans, quelques mois avant d’être le prisonnier d’Azincourt, fit de Cousinot son chancelier ; c’était lui confier l’administration de son duché, toutes les affaires, surtout durant l’interminable captivité, devant passer par les mains de ce premier représentant du pouvoir dans la seigneurie. Charles VII, en dédommagement des confiscations subies comme Armagnac, donna à Cousinot des biens confisqués sur des Bourguignons, soit en Beauce, soit à Orléans même, où il reçut en don l’hôtel du Grand-Saint-Martin, situé dans la rue de la Clouterie. Il l’habitait lors de la délivrance de la ville. Cousinot conserva jusqu’à sa mort le titre de chancelier, mais, dès 1439, l’âge l’empêchant d’en remplir 63la charge, il en avait résigné les fonctions. Pour honorer sa vieillesse, Charles VII l’avait nommé président à mortier au parlement, quoique son grand âge l’empêchât de s’y rendre94. On sait qu’il vivait en 1442, mais on ne connaît pas la date de sa mort.

Le chancelier Cousinot avait un fils qui portait le même prénom de Guillaume. Une pièce, en date du 6 juin 1431, découverte par M. Doinel, archiviste du Loiret, l’établit d’une manière indubitable, puisque le chancelier donne à son fils Guillaume Cousinot, étudiant à l’Université d’Orléans, pour l’aider à soutenir son état, ses biens situés en Beauce, à lui donnés par le roi à la suite de confiscations sur les Bourguignons. Ce fils est bien celui que Vallet donne comme le neveu. C’est établi par une seconde pièce, en date du 1er août 1443, due aussi aux recherches de M. Doinel ; par un acte de vente de l’hôtel du Grand-Saint-Martin. Cette vente est faite par Guillaume Cousinot, qui n’est pas dit seulement licencié ès lois, mais encore conseiller et maître des requêtes de l’hôtel du roi et président du Dauphiné95, titres que, d’après Vallet de Viriville, portait, dès 1442, celui qu’il donne comme l’auteur de la Chronique de la Pucelle.

Guillaume Cousinot II, ou Cousinot de Montreuil, de la seigneurie de Montreuil près de Vincennes, dont il fit l’acquisition et prit le nom, eut une carrière encore plus brillante que celle de son père. Administrateur, diplomate, homme d’épée, Montreuil fut surtout un des conseillers préférés de Charles VII et de Louis XI, qui voulurent l’avoir auprès de leur personne, alors même qu’ils lui confiaient des charges aussi importantes que celle de bailli de Rouen. Ils le faisaient suppléer et ne lui permettaient que de courtes absences. Pris par les Anglais à la suite d’une ambassade en Écosse, Charles VII imposa la Normandie afin de payer la rançon du conseiller préféré. Cousinot vit les premières années de Charles VIII, assista aux états généraux de Tours en 148496. Tels sont les deux auteurs auxquels est due la Chronique dite de la Pucelle, quoique aucun des deux n’ait songé à lui donner pareil titre. Il eût été inexact, l’œuvre maintenant connue sous ce nom n’étant qu’un extrait de deux autres plus étendues.

La Geste des nobles, l’œuvre de Cousinot père, part, comme le titre même le dit, des origines fabuleuses de la France. Jusqu’à l’époque où l’auteur a été presque contemporain des événements, c’est un abrégé sans valeur historique des Chroniques de Saint-Denis. À partir du règne du roi Jean (1350), dit Vallet de Viriville que nous ne faisons que résumer, le récit prend une ampleur toujours croissante. Il s’étend surtout lorsqu’il 64arrive à la Pucelle, qu’il suit jusqu’à Troyes. Il s’interrompt soudainement à ce point, sans même mentionner le sacre, interruption dont on ne peut donner aucune raison suffisante. Le chancelier d’ailleurs se contente de noter les évènements, surtout ceux qui regardent la maison d’Orléans, et le parti Armagnac, auquel il appartient manifestement.

La Chronique de Cousinot fils ne part pas de Priam ou du roi Francon ; elle n’embrasse que les premières années de Charles VII. C’est indiqué par les premières lignes, ainsi conçues :

S’ensuivent les gestes et aucunes choses advenues du temps du très chrestien et très noble roy Charles septiesme de ce nom, qui eut le royaume après le trespas de feu son père Charles sixiesme, lequel trespassa l’an mil quatre cens vingt-deux, le vingt et uniesme jour d’octobre.

Jusqu’où Cousinot de Montreuil a-t-il conduit son œuvre, ou tout au moins se proposait-il de la conduire ? On l’ignore. Ce que l’on possède commence à l’avènement de Charles VII, et finit au retour du roi après l’échec contre Paris.

Montreuil use du bien paternel comme d’un bien propre, ou plutôt il ne se donne pas même la peine de se l’approprier. Le vice le plus saillant de sa Chronique, c’est de nous offrir souvent deux récits juxtaposés d’un même fait. Après avoir transcrit la Geste, parfois il reprend la narration comme si le fait n’était pas déjà raconté, en y ajoutant des circonstances passées sous silence par son père.

Malgré ce défaut de suture qui déroute le lecteur, l’œuvre de Montreuil est d’un grand intérêt et d’une valeur inappréciable. Le chancelier rédigeait une sorte de diaire, probablement pour la maison d’Orléans. Écrivant à mesure que les événements se déroulaient, il se tait sur les ressorts secrets qui les amènent, s’abstient de blâmer les personnes alors au pouvoir. Son fils écrit l’histoire proprement dite ; il est plus développé, et il ne craint pas de dévoiler les intrigues des favoris qui abusaient de la jeunesse du prince et perdaient la France.

M. de Beaucourt, dans son Histoire de Charles VII, juge comme Vallet de Viriville.

Les Chroniques des deux Cousinot, (dit-il), ont une grande valeur historique. La partie consacrée à la Pucelle est incontestablement la source la plus importante pour la vierge inspirée.

La lecture et le rapprochement avec les autres Chroniques confirmeront, pensons-nous, les appréciations de ces deux critiques appartenant à des camps opposés. Comment expliquer le jugement si contraire de Quicherat ? C’est un des cas où son rationalisme fait fléchir son jugement. Les Cousinot, témoins oculaires des faits, n’hésitent pas à les rapporter tels qu’ils les ont vus, ou tels que les ont vus ceux qui les entourent. Ils sont croyants, ils ne doutent pas que celui qui a établi les lois qui régissent les êtres ne puisse y déroger. Ils racontent des faits patents, alors même qu’ils 65accusent une de ces dérogations. Le rationalisme est mal à l’aise avec ces historiens. Il doit rabaisser leur autorité sous peine de se porter un coup mortel. C’est à ce sentiment que Quicherat a obéi, pensons-nous, peut-être d’une manière inconsciente, en jugeant comme il l’a fait la Chronique de la Pucelle.

Le chancelier Cousinot était l’ami de Jacques Boucher. Or la Pucelle, pendant les jours passés à Orléans pour la délivrance, était logée chez Jacques Boucher. Le maître des requêtes, bien notable homme, dont parle la Chronique, en nous montrant Jeanne à Poitiers, était-il Cousinot fils ? Plusieurs le pensent, et citent d’autres exemples d’écrivains de l’époque, qui, à l’abri de l’anonyme, rendaient de semblables témoignages à leurs mérites. Cousinot fils, qui assurément fut maître des requêtes, l’était-il en mars 1429 ? Cela n’est pas impossible, quoiqu’il fût, l’année suivante, étudiant à l’Université d’Orléans. Les études de droit se prolongeaient alors durant de nombreuses années, et ne semblent pas inconciliables avec le titre de maître des requêtes ; mais, dans ce cas, si Cousinot parle de lui-même, on ne peut nier qu’en se qualifiant de bien notable homme, il escomptait l’avenir ; en 1429, il était trop jeune pour être bien notable homme. Peut-être était-il déjà en possession de la renommée lorsqu’il rédigeait sa Chronique ; ce que, d’après Vallet de Viriville, il aurait fait de 1439 à 1450.

Parlant de l’escalade des Tourelles, Montreuil écrit :

Si nous dirent et affirmèrent les plus grands capitaines françois que… ils montèrent contremont aussi aisément comme par un degré.

On en conclut qu’il n’était pas à Orléans lors de la prise des Tourelles. Cela peut être ; mais la démonstration paraît faible. Il aurait pu être à Orléans, combattre même sur la rive droite, sans avoir été présent à l’assaut qui se donnait sur la rive gauche ; et par suite ne savoir que par le récit des capitaines ce qui s’y était passé.

La Bibliothèque nationale possède deux manuscrits de la Geste des nobles, cotés nos 9656 et 10297, fonds français ; il en existe un troisième au Vatican, fonds de la reine Christine, n° 897. Vallet a édité la Geste à partir du règne de Charles VII. On trouvera aux Pièces justificatives les passages qui ont trait à la Pucelle. En les rapprochant de la Chronique de Montreuil, il sera facile de voir ce que le fils a ajouté à l’œuvre du père, et sa manière de procéder.

L’on ne possède pas les manuscrits sur lesquels travailla Godefroy ; mais seulement l’exemplaire qu’il prépara pour l’édition. Il est à la bibliothèque de l’Institut. C’est l’œuvre d’un très habile calligraphe. Godefroy y fit de nombreuses ratures, peut être à raison des variantes qu’il trouvait dans différentes copies, peut-être pour rajeunir le style, ou pour 66d’autres motifs. Auguste Vallet a poussé le zèle jusqu’à lire sous les ratures l’expression première, et c’est celle qu’il nous dit avoir adoptée.

La Geste est divisée en chapitres très courts ayant chacun leurs titres particuliers ; il n’y a pas de divisions dans le texte de Godefroy. Auguste Vallet en a introduit, en cherchant à imiter le style de la Geste. Pour faciliter le rapprochement avec les autres Chroniques, nous avons à notre tour introduit des divisions plus générales, correspondant aux diverses étapes de la carrière de l’héroïne97.

Chapitre I
Domrémy. — Vaucouleurs. — Chinon. — Poitiers.

  • I.
  • Domrémy : Naissance, occupations, âge, tempérament de la Pucelle.
  • Vaucouleurs : Départ.
  • Baudricourt.
  • Premier accueil.
  • Instances.
  • Annonce de la défaite de Rouvray.
  • Baudricourt vaincu.
  • Vêtements : escorte.
  • Le nom de roi refusé au Dauphin jusqu’au sacre.
  • II.
  • Chinon : Heureuse traversée, malgré les périls.
  • Incertitudes du roi et de la cour.
  • Première audience ; le roi reconnu.
  • Jeanne examinée ; contraste entre la sagesse de ses réponses et sa simplicité.
  • Révélation des secrets, témoins de choix, serment.
  • III.
  • Poitiers : Sur le chemin de Poitiers.
  • Hôtel Rabateau.
  • L’examen ; le jury ; particularités ; conclusion.
  • Visiteurs et visiteuses ; effets produits ; raisons des habits masculins.
  • Préparatifs du ravitaillement.
  • La maison de la Pucelle.
  • Épée de Fierbois.
  • Prophétie sur l’introduction du convoi.
  • Jeanne d’Arc à cheval.
  • Docteurs et guerriers émerveillés.
I.
Domrémy : Naissance, occupations, âge, tempérament de la Pucelle. — Vaucouleurs : Départ. — Baudricourt. — Premier accueil. — Instances. — Annonce de la défaite de Rouvray. — Baudricourt vaincu. — Vêtements : escorte. — Le nom de roi refusé au Dauphin jusqu’au sacre.

En l’an mil-quatre-cent-vingt-neuf, il y avait, vers les marches de Vaucouleurs, une jeune fille, native d’un pays nommé Domrémy, qui est tout un avec le village de Gras (Greux), de l’élection de Langres. Elle était fille de Jacques Darc et d’Ysabeau sa femme. C’était une simple villageoise, qui avait coutume de garder quelquefois les bêtes, et quand elle ne les gardait pas, de s’exercer à coudre, ou bien elle filait. Elle était âgée de dix-sept à dix-huit ans, bien compassée de membres et forte (sic). Sans congé ni de père ni de mère (ce n’est pas qu’elle ne leur portât grand honneur et révérence, elle les craignait et respectait, mais elle n’osait se découvrir à eux par peur qu’ils n’empêchassent son entreprise), 67un jour elle s’en vint à Vaucouleurs devers messire Robert de Baudricourt, un vaillant chevalier tenant le parti du roi, et ayant en sa place de Vaucouleurs foison de gens de guerre vaillants, faisant guerre tant aux Bourguignons qu’à tous autres tenant le parti des ennemis du roi ; et Jeanne lui dit simplement les paroles qui s’ensuivent :

— Capitaine messire, sachez que Dieu, depuis quelque temps déjà, m’a fait plusieurs fois savoir et commandé que j’allasse devers le gentil Dauphin, qui doit être et est vrai roi de France ; et qu’il me baillât des gens d’armes, et que je lèverais le siège d’Orléans, et le mènerais sacrer à Reims.

Messire Robert réputa ces choses moqueries et dérision, s’imaginant que c’était rêve ou fantaisie ; et il lui sembla qu’elle serait bonne pour servir de honteux ébats à ses gens ; et quelques-uns avaient la volonté d’en faire l’essai ; mais sitôt qu’ils la voyaient, ils étaient refroidis et n’en avaient plus le vouloir.

Elle pressait toujours instamment ledit capitaine de l’envoyer vers le roi, de lui faire avoir habillements d’homme, cheval et compagnons pour la conduire, et, entre autres choses, elle lui dit un jour :

— En nom Dieu, vous tardez trop à m’envoyer ; car aujourd’hui le gentil Dauphin a eu assez près d’Orléans un bien grand dommage ; et encore sera-t-il taillé de l’avoir plus grand, si vous ne m’envoyez bientôt vers lui.

Le capitaine mit lesdites paroles en sa mémoire et imagination, et sut après que ledit jour avait été, quand le connétable d’Écosse et le seigneur d’Orval furent déconfits (taillés en pièces) par les Anglais ; et ledit capitaine était en grande pensée sur ce qu’il ferait ; il délibéra et conclut qu’il l’enverrait. Il lui fit faire vêtements et chaperon d’homme, gippon, chausses à attacher, houseaux (bottes) et éperons, et lui bailla un cheval et un varlet ; puis il ordonna à deux gentilshommes du pays de Champagne qu’ils la voulussent conduire ; l’un se nommait Jean de Metz et l’autre Bertrand de Pélonge ; lesquels en firent grande difficulté et non sans cause ; car il leur fallait passer au milieu des périls et des dangers des ennemis. Ladite Jeanne, connaissant bien leur crainte et les difficultés qu’ils faisaient, leur dit :

— En nom Dieu, menez-moi vers le gentil Dauphin, et n’ayez nul doute ; ni vous, ni moi n’aurons aucun empêchement.

Et il faut savoir qu’elle ne donna au roi que le nom de Dauphin jusqu’à ce qu’il fût sacré. Et lors lesdits compagnons conclurent qu’ils la mèneraient vers le roi, qui lors était à Chinon.

II.
Chinon : Heureuse traversée, malgré les périls. — Incertitudes du roi et de la cour. — Première audience ; le roi reconnu. — Jeanne examinée ; contraste entre la sagesse de ses réponses et sa simplicité. — Révélation des secrets, témoins de choix, serment.

Ils partirent, et passèrent par Auxerre et par plusieurs autres villes, villages et passages du pays des ennemis ; ils passèrent aussi par les pays obéissants au roi, où régnaient les pillards et les voleurs de grand 68chemin98, sans avoir, ni trouver aucun empêchement, et ils vinrent jusques en la ville de Chinon. Eux-mêmes disaient qu’ils avaient traversé à gué des rivières bien profondes et des passages réputés bien périlleux, sans inconvénient quelconque ; ce dont ils étaient émerveillés. Arrivés en ladite ville de Chinon, le roi manda les gentilshommes qui étaient venus en la compagnie de la jeune fille, et les fit interroger en sa présence ; ils ne surent que dire ce qui est rapporté ci-dessus.

Le roi et ceux de son conseil ne savaient si ladite Jeanne devait être admise à parler au roi, ou non, et s’il la devait faire venir vers lui ; sur quoi il y eut diverses opinions et divers avis ; et il fut conclu qu’elle verrait le roi. Ladite Jeanne fut amenée en sa présence, et elle dit qu’on ne la déçût pas, et qu’on lui montrât celui auquel elle devait parler. Le roi était bien accompagné, et quoique plusieurs feignissent d’être le roi, toutefois elle s’adressa à lui très directement99 ; et elle lui dit que Dieu l’envoyait en ce lieu pour l’aider et le secourir ; qu’il lui baillât des gens et qu’elle lèverait le siège d’Orléans, et de là le mènerait sacrer à Reims ; que c’était le plaisir de Dieu que les Anglais s’en allassent en leur pays ; et que s’ils ne s’en allaient, il leur en arriverait malheur100.

Ces choses ainsi faites et dites, on la fit ramener en son logis, et le roi assembla son conseil pour savoir ce qu’il avait à faire. À ce conseil se trouvaient l’archevêque de Reims, son chancelier, et plusieurs prélats, des gens d’Église et des laïques. Il fut arrêté que quelques docteurs en théologie l’entretiendraient et l’examineraient, et qu’il y aurait avec eux des canonistes et des légistes ; et ainsi il fut fait. Elle fut examinée et interrogée par diverses fois et par diverses personnes : et c’était chose merveilleuse comment elle se comportait en son fait ; et quand elle parlait de ce dont elle était chargée de par Dieu, comme elle parlait grandement et notablement, vu qu’en autres choses, elle était la plus simple bergère qu’on vît jamais101. Entre autres choses, on s’ébahissait comme elle avait dit à messire Robert de Baudricourt, le jour de la bataille de Rouvray, autrement dite des Harengs, ce qui était advenu ; et aussi de la manière de sa venue, et comme elle était arrivée sans empêchement jusques à Chinon.

69Un jour, elle voulut parler au roi en particulier, et elle lui dit :

— Gentil Dauphin, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume, et de votre peuple ; car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière pour vous ; et je vous dirai, s’il vous plaît, telle chose, qu’elle vous donnera à connaître que vous me devez croire.

Toutefois elle fut contente que quelques-uns de ses gens y fussent présents ; et là, en la présence du duc d’Alençon, du seigneur de Trêves, de Christophe de Harcourt, et de Gérard Machet, confesseur du roi, qui, à la requête de Jeanne, jurèrent qu’ils n’en révéleraient et n’en diraient rien, elle dit au roi une chose de grande conséquence, qu’il avait faite, bien secrète ; ce dont il fut fort ébahi, car il n’y avait personne qui le pût savoir, si ce n’est Dieu et lui ; et, dès lors, il fut conclu que le roi essayerait d’exécuter ce qu’elle disait.

III.
Poitiers : Sur le chemin de Poitiers. — Hôtel Rabateau. — L’examen ; le jury ; particularités ; conclusion. — Visiteurs et visiteuses ; effets produits ; raisons des habits masculins. — Préparatifs du ravitaillement. — La maison de la Pucelle. — Épée de Fierbois. — Prophétie sur l’introduction du convoi. — Jeanne d’Arc à cheval. — Docteurs et guerriers émerveillés.

Toutefois le roi pensa qu’il était expédient qu’on l’amenât à Poitiers, où étaient la cour du parlement, et plusieurs notables maîtres en théologie, tant séculiers que réguliers ; et il décida qu’il irait lui-même en ladite ville. Et, de fait, le roi y alla, faisant amener et conduire ladite Jeanne ; et quand elle fut comme au milieu du chemin, elle demanda où on la menait, et il lui fut répondu que c’était à Poitiers. Et lors elle dit :

— En nom Dieu, je sais que j’y aurai bien à faire ; mais Messire m’aidera. Or allons de par Dieu.

Elle donc amenée en la cité de Poitiers, elle fut logée en l’hôtel d’un nommé maître Jean Rabateau, mari d’une honnête femme, à laquelle elle fut donnée en garde. Elle était toujours en habit d’homme et n’en voulait vêtir d’autre. On convoqua plusieurs notables docteurs en théologie et autres, des bacheliers, qui entrèrent en la salle où elle était ; et quand elle les vit elle alla s’asseoir au bout du banc et leur demanda ce qu’ils voulaient. Il lui fut répondu par la bouche de l’un d’eux qu’ils venaient devers elle, parce qu’on disait qu’elle s’était présentée au roi comme envoyée par Dieu vers lui ; et ils lui montrèrent par de belles et douces raisons qu’on ne devait pas la croire. Ils y furent pendant plus de deux heures où chacun parla à son tour ; et elle leur répondit de telle sorte qu’ils étaient grandement ébahis comment une si simple bergère, une jeune fille, pouvait si prudemment répondre.

Entre les autres, il y eut un Carme, docteur en théologie, bien aigre homme, qui lui dit que la sainte Écriture défendait d’ajouter foi à telles paroles, si elle ne montrait pas des signes ; elle répondit aussitôt qu’elle 70ne voulait pas tenter Dieu, et que le signe que Dieu lui avait ordonné, c’était de lever le siège de devant Orléans et de mener sacrer le roi à Reims ; qu’ils y vinssent et qu’ils le verraient ; ce qui semblait chose forte et comme impossible, vu la puissance des Anglais, et que d’Orléans et de Blois jusqu’à Reims, il n’y avait place française.

Il y eut un autre docteur en théologie, de l’ordre des Frères-prêcheurs, qui lui dit :

— Jeanne, vous demandez des hommes d’armes, et vous dites en même temps que c’est le plaisir de Dieu que les Anglais laissent le royaume de France, et s’en aillent dans leur pays. Si cela est, il ne faut pas de gens d’armes, car le seul plaisir de Dieu peut les déconfire, et les faire aller en leur pays.

À quoi elle répondit qu’elle demandait des gens, mais nullement en grand nombre, qu’ils combattraient et que Dieu donnerait la victoire.

Après cette réponse faite par Jeanne, les théologiens s’assemblèrent pour voir ce qu’ils avaient à conseiller au roi ; ils conclurent, sans qu’un seul y contredît, que, bien que les choses dites par ladite Jeanne leur parussent bien étranges, le roi devait cependant s’y fier, et essayer d’exécuter ce qu’elle disait.

Le lendemain allèrent vers elle plusieurs notables personnes, présidents et conseillers du parlement et autres de divers états ; et avant d’y aller, ce qu’elle disait leur paraissait impossible à faire, disant que ce n’était que rêveries et fantaisies ; mais il n’y en eut pas un, quand il s’en retournait et l’avait ouïe, qui ne dît que c’était une créature de Dieu ; et quelques-uns en retournant pleuraient à chaudes larmes. Semblablement y furent dames, demoiselles et bourgeoises qui lui parlèrent, et elle leur répondait si doucement et si gracieusement qu’elle les faisait pleurer.

Entre plusieurs autres choses, elles lui demandèrent pourquoi elle ne prenait pas habit de femme, et elle leur répondit :

— Je crois bien que cela vous semble étrange, et ce n’est pas sans cause ; mais il faut, puisque je me dois armer et servir le gentil Dauphin en armes, que je prenne des habits propices et nécessaires pour cela ; et aussi quand je serai entre les hommes, avec des habits d’homme, ils n’auront pas concupiscence mauvaise à mon sujet, et il me semble qu’en cet état je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.

Pendant ce temps, on faisait grande diligence pour assembler des vivres, et spécialement des blés, des chairs salées et non salées, afin d’essayer de les mener dedans la ville d’Orléans. Il fut délibéré et conclu qu’on éprouverait ladite Jeanne sur le fait desdits vivres ; et on ordonna pour elle harnois, cheval et gens ; et lui fut spécialement baillé pour la conduire et être à sa suite un bien vaillant et notable écuyer, nommé 71Jean d’Aulon, prudent et sage ; et pour page lui fut assigné un bien gentil homme, nommé Louis de Coutes, dit Imerguet, avec d’autres varlets et serviteurs.

Durant ces préparatifs, elle dit qu’elle voulait avoir une épée qui était à Sainte-Catherine-de-Fierbois, portant cinq croix en la lame, assez près du manche. On lui demanda si elle l’avait jamais vue, et elle dit que non, mais qu’elle savait bien qu’elle y était. Elle y envoya, et il n’y avait personne qui sût où elle était, ni si elle y était. Toutefois il y en avait plusieurs qu’on avait autrefois données à l’église, lesquelles on fit toutes regarder ; et on en trouva une toute rouillée, qui avait lesdites cinq croix. On la lui porta, et elle dit que c’était celle qu’elle demandait. Elle fut fourbie et bien nettoyée, et on lui fit faire un beau fourreau tout parsemé de fleurs de lis.

Tant que Jeanne fut à Portiers, plusieurs gens de bien allaient tous les jours la visiter, et toujours elle disait de bonnes paroles. Entre les autres, il y eut un bien notable homme, maître des requêtes de l’hôtel du roi qui lui dit :

— Jeanne, on veut que vous essayiez de mettre les vivres dedans Orléans ; mais il semble que ce sera forte chose, vu les bastilles qui sont devant, et vu que les Anglais sont forts et puissants.

— En nom Dieu, dit-elle, nous les mettrons dedans à notre aise ; et il n’y aura pas Anglais qui saille de ses bastilles, ni qui fasse semblant de l’empêcher.

Elle fut armée et montée à Poitiers ; puis elle s’en partit102. Et en chevauchant elle portait son harnois (son équipement) aussi gentiment que si elle n’eût fait autre chose tout le temps de sa vie ; ce dont plusieurs s’émerveillaient ; mais plus que tous les autres, les docteurs, capitaines de guerre et autres, s’émerveillaient des réponses qu’elle faisait tant des choses divines que de la guerre.

Chapitre II
Délivrance d’Orléans

  • I.
  • Comment la Pucelle est annoncée à Orléans.
  • Blois, bénédiction de la bannière, rassemblement de vivres et de guerriers.
  • II.
  • De Blois à Orléans : Lettre aux Anglais.
  • Formation du convoi.
  • Réforme morale et religieuse des hommes d’armes.
  • Voyage.
  • Attitude des Anglais.
  • Difficultés du passage de la Loire.
  • Reproches et prédictions de la Pucelle.
  • Son entrée à Orléans.
  • Sa tempérance.
  • Ce qui advient à ses hérauts.
  • Changements dans les dispositions des deux armées.
  • Les capitaines retournés à Blois ; délibérations ; ils reviennent à Orléans.
  • Auxiliaires accourus des environs.
  • Entrée du second convoi le 4 mai.
  • III.
  • Attaque infructueuse contre Saint-Loup.
  • La venue de la Pucelle en fait une victoire.
  • Morts et prisonniers.
  • Actions de grâces.
  • IV.
  • Le jour de l’Ascension sans combat.
  • Sommation orale aux Anglais.
  • Le 6, passage de la Loire.
  • Attaque de la bastille des Augustins.
  • Péripétie.
  • La bastille conquise.
  • La Pucelle blessée au pied.
  • Hommes d’armes bivouaquant devant les Tourelles.
  • V.
  • Le 7, la Pucelle survie des bourgeois, passe la Loire contre le vouloir des capitaines.
  • Les Tournelles assaillies des deux côtés.
  • Blessure de Jeanne, et continuation de l’attaque contre l’avis de Dunois.
  • La queue y touche.
  • Les capitaines entraînés par l’ardeur de la multitude.
  • Résistance des Anglais.
  • Gouttière jetée sur l’arche rompue du pont.
  • Les Anglais épuisés de forces et impuissants.
  • Rupture du pont-levis et noyade.
  • Inaction des Anglais de la rive droite.
  • Actions de grâces et retour de la Pucelle.
  • Son amour et sa fréquentation des sacrements.
  • VI.
  • Les Anglais consternés délibèrent de nuit, et le malin se rangent en bon ordre et se retirent.
  • La Pucelle ne veut pas qu’on les attaque.
  • Hymnes et messes en plein air.
  • Démolition des bastilles ; butin.
  • Lieux de retraite des Anglais.
  • Douleur de Bedford ; ses craintes ; coup porté au parti anglais.
  • La Hire et Loré côtoient les Anglais dans leur retraite.
  • Plaisante délivrance de Le Bourg de Bar.
72I.
Comment la Pucelle est annoncée à Orléans. — Blois, bénédiction de la bannière, rassemblement de vivres et de guerriers.

Le roi avait mandé plusieurs capitaines pour faire la conduite et être en la compagnie de ladite Jeanne, et entre autres le maréchal de Rais, messire Antoine Loré, et plusieurs autres, lesquels conduisirent ladite Jeanne jusques en la ville de Blois.

Les nouvelles de ladite Pucelle vinrent à Orléans. On y disait que c’était une fille de sainte et religieuse vie, fille d’un pauvre laboureur de l’élection de Langres, près du Barrois, et d’une pauvre femme du même pays qui vivaient de leur labeur ; qu’elle était âgée environ de dix-huit à dix-neuf ans, et avait été pastoure au temps de son enfance. On y disait qu’elle savait peu des choses mondaines, parlait peu, et que le plus de son parler était seulement de Dieu, de sa benoîte Mère, des anges, des saints et saintes du paradis ; qu’elle disait que, par plusieurs fois, des révélations lui avaient été faites touchant le salut du roi, et la préservation de toute sa seigneurie, laquelle Dieu ne voulait pas lui être enlevée ni usurpée ; que ses ennemis en seraient déboutés ; qu’elle était chargée de signifier ces choses au roi avant le terme de la Saint-Jean 1429. On ajoutait que ladite Pucelle avait été ouïe par le roi et son conseil, devant lesquels elle s’était ouverte des choses dont elle était chargée ; qu’elle traitait merveilleusement des manières de faire évacuer 73les Anglais du royaume ; et qu’il n’y avait pas chef de guerre qui sût tant proprement remontrer les manières de faire la guerre aux ennemis ; ce dont le roi et son conseil avaient été émerveillés ; car, en toutes autres matières, elle était autant simple qu’une pastourelle. Pour cette merveille, disait-on encore, le roi était venu à Poitiers, amenant la Pucelle, qu’il avait fait interroger par notables clercs du parlement, et par docteurs en théologie bien renommés ; et, après l’avoir ouïe, ils avaient affirmé qu’ils la réputaient inspirée de Dieu, et avaient approuvé tout son fait et ses paroles ; c’est pourquoi le roi la tint en plus grande révérence, manda dès lors des gens de toutes parts, et fit mener à Blois grandes quantité de vivres et d’artillerie pour secourir la cité d’Orléans ; que la Pucelle avait requis pour conduire le secours qu’il plût au roi de lui bailler telles gens et en tel nombre qu’elle le requerrait ; que ce n’était ni grand nombre, ni grande puissance, et que, pour son corps, elle s’était fait administrer un harnois tout entier103.

Alors le roi ordonna que tout ce qu’elle requerrait lui fut baillé ; puis la Pucelle prit congé du roi pour aller en la cité d’Orléans ; et arrivée à Blois avec peu de gens, elle y séjourna pendant quelques jours attendant plus grande compagnie. Pendant son séjour, elle fit faire un étendard blanc104, sur lequel elle fit peindre la représentation du saint Sauveur et de deux Anges, et elle le fit bénir en l’église Saint-Sauveur de Blois. Dans cette ville ne tardèrent pas à arriver le maréchal de Sainte-Sévère, les sires de Rais et de Gaucourt, et grande compagnie de nobles et de gens du commun, qui chargèrent une partie des vivres pour les mener à Orléans. Ladite Pucelle se mit en leur compagnie ; et elle pensait bien qu’ils allaient passer devant les bastilles du siège, devers la Beauce ; mais ils prirent leur chemin par la Sologne ; et ainsi elle fut menée à Orléans, le pénultième jour d’avril, en la même année (1429).

II.
De Blois à Orléans : Lettre aux Anglais. — Formation du convoi. — Réforme morale et religieuse des hommes d’armes. — Voyage. — Attitude des Anglais. — Difficultés du passage de la Loire. — Reproches et prédictions de la Pucelle. — Son entrée à Orléans. — Sa tempérance. — Ce qui advient à ses hérauts. — Changements dans les dispositions des deux armées. — Les capitaines retournés à Blois ; délibérations ; ils reviennent à Orléans. — Auxiliaires accourus des environs. — Entrée du second convoi le 4 mai.

Cette Pucelle, séjournant à Blois pour attendre la compagnie qui devait la mener à Orléans, écrivit, et envoya par un héraut aux chefs de guerre qui tenaient le siège devant Orléans, une lettre dont la teneur s’ensuit, et elle est telle105 :

74Jhesus, Maria.

Roi d’Angleterre, faites raison au roi du Ciel de son sang royal. Rendez à la Pucelle les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez forcées. Elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal ; et elle est toute prête de faire paix, si vous voulez faire raison, par ainsi que vous laissiez France106, et payiez de ce que vous l’avez tenue.

Roi d’Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre ; en quelque lieu que j’attendrai vos gens en France, s’ils ne veulent obéir, je les en ferai sortir, qu’ils veuillent ou non, et s’ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Croyez que s’ils ne veulent obéir, la Pucelle vient pour les occire (faire mourir). Elle vient de par le roi du Ciel, corps pour corps, vous bouter hors de France, et vous promet et vous certifie la Pucelle, que si vous ne lui faites raison, elle y fera un si grand hahay (tumulte, carnage, cri de douleur), que de mille ans, il n’en fût vu si grand en France. Et croyez fermement que le roi du Ciel lui enverra plus de force que vous ne sauriez en mener dans tous vos assauts contre elle et ses bonnes gens d’armes.

Entre vous, archers, compagnons d’armes, gentils et vaillants107, qui êtes devant Orléans, allez-vous-en en votre pays, de par Dieu, et, si vous ne le faites, donnez-vous garde de la Pucelle, et que de vos dommages il vous souvienne. Ne vous obstinez pas dans votre opinion108 ; vous ne tiendrez pas France du roi du Ciel, le Fils de sainte Marie, mais la tiendra le roi Charles, vrai héritier, à qui Dieu l’a donnée, lequel entrera à Paris en belle compagnie. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons du fer dans vos rangs à horions (coups)109, et nous verrons lesquels auront meilleur droit de Dieu ou de vous.

75Guillaume de la Poule, comte de Suffort ; Jean, sire de Talbort, et Thomas, sire de Scales, lieutenant du duc de Bedford, soi-disant régent du royaume de France pour le roi d’Angleterre, faites réponse si vous voulez faire paix à la cité d’Orléans. Si ainsi ne le faites, de vos dommages qu’il vous souvienne brièvement (il vous souviendra prochainement).

Duc de Bedford, qui vous dites régent de France pour le roi d’Angleterre, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous fassiez pas détruire. Si vous ne lui faites raison, elle fera que les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait en la Chrétienté.

Écrit le mardi de la grande semaine. Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle.

Au duc de Bedford qui se dit régent (gouvernant) le royaume de France pour le roi d’Angleterre.

Lesdites lettres envoyées par la Pucelle aux Anglais, il fut conclu qu’on irait à Orléans mener des vivres ; et en ladite ville de Blois furent chargés de grains plusieurs chariots, charrettes et chevaux ; et on y assembla foison de bétail, bœufs, vaches, brebis et pourceaux ; et il fut conclu par les capitaines qui devaient les conduire, comme aussi par le bâtard d’Orléans, qu’on irait par la Sologne, la plus grande puissance des Anglais se trouvant du côté de la Beauce. Ladite Jeanne ordonna à tous les gens de guerre de se confesser, et de se mettre en état d’être en la grâce de Dieu ; elle leur fit ôter leurs fillettes et laisser tout bagage de péché ; puis ils se mirent tous en chemin en tirant vers Orléans. Ils couchèrent une nuit en route en pleins champs. Quand les Anglais surent la venue de ladite Pucelle et des gens de guerre, ils désemparèrent une bastide qu’ils avaient faite en un lieu nommé Saint-Jean-le-Blanc ; et ceux qui étaient dedans se retirèrent en une autre bastide qu’ils avaient faite aux Augustins, près du bout du pont, et ladite Pucelle et ses gens vinrent avec les vivres vers la ville d’Orléans, au-dessus de la dite bastide, à l’endroit dudit lieu Saint-Jean-le-Blanc110.

Ceux de la ville, aussitôt et incontinent, préparèrent et équipèrent des bateaux pour venir quérir tous lesdits vivres ; mais la chose était mal en point, car le vent était contraire ; or on ne pouvait monter contre le courant ; car on n’y peut conduire les vaisseaux, sinon à force de voiles. Ce fut dit à Jeanne qui répondit :

— Attendez un petit peu, car, en nom Dieu, tout entrera en la ville, et soudainement le vent se changea, en sorte que les vaisseaux arrivèrent très aisément et légèrement là où était ladite Jeanne.

76Sur ces bateaux étaient le bâtard d’Orléans, et quelques bourgeois de la ville, très désireux de voir ladite Jeanne ; ils la prièrent et la requirent de par la ville et de par les gens de guerre qui s’y trouvaient, de vouloir bien venir et y entrer, disant que ce serait un grand réconfort pour tous s’il lui plaisait d’y venir. Elle demanda alors audit Bâtard :

— Êtes-vous le bâtard d’Orléans ?

— Oui, Jeanne.

Après elle lui dit :

— Qui vous a conseillé de nous faire venir par la Sologne, et pourquoi pas par la Beauce, tout auprès de la grande puissance des Anglais ? Les vivres fussent entrés, sans les faire passer par la rivière.

Le Bâtard, pour s’excuser, répondit que tel avait été l’avis de tous les capitaines, vu la puissance des Anglais du côté de la Beauce. À quoi elle répliqua :

— Le conseil de Messire (c’est à savoir de Dieu) est meilleur que le vôtre et que celui des hommes ; il est plus sûr et plus sage. Vous avez pensé me décevoir ; mais vous vous êtes déçus vous-mêmes ; car je vous amène le meilleur secours qu’eut jamais chevalier, ville ou cité ; c’est le plaisir de Dieu et le secours du roi des Cieux ; non assurément pour l’amour de moi, mais cela procède purement de Dieu, lequel à la requête de saint Louis et de saint Charles le Grand a eu pitié de la ville d’Orléans, et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent le corps du duc d’Orléans et sa ville. Pour ce qui est d’entrer en ville, il me ferait mal de laisser mes gens, et je ne le dois pas faire, ils sont bien confessés, et en leur compagnie, je ne craindrais pas toute la puissance des Anglais.

Alors les capitaines lui dirent :

— Jeanne, allez-y sûrement ; car nous vous promettons de retourner bien bref vers vous.

Sur ce, elle consentit d’entrer dans la ville avec ceux qui devaient l’accompagner, et elle y entra. Elle fut reçue à grande joie, et logée en l’hôtel du trésorier du duc d’Orléans, Jacques Boucher, où elle se fit désarmer. Et c’est la vérité que, depuis le matin jusqu’au soir, elle avait chevauché tout armée, sans descendre, sans boire ni manger. On lui avait apprêté à souper, bien et honorablement ; mais elle fit seulement verser du vin dans une tasse d’argent, où elle mit la moitié d’eau, et cinq ou six trempes de pain dedans qu’elle mangea, et de tout le jour ne prit ni autre manger, ni autre boire ; puis elle s’en alla coucher en la chambre qui lui avait été préparée ; et avec elle étaient la femme et la fille dudit trésorier, laquelle fille coucha avec ladite Jeanne. Ainsi s’en vint la Pucelle en la ville d’Orléans, le pénultième jour d’avril, l’an mil-quatre-cent-vingt-neuf.

Elle sut bientôt que les chefs des assiégeants ne faisaient aucun compte de ses lettres ni de leur contenu, mais qu’ils réputaient tous ceux qui croyaient et ajoutaient foi à ses paroles comme hérétiques en la sainte foi ; aussi avaient-ils fait arrêter les hérauts de la Pucelle, et ils voulaient les faire brûler. Cette prise venue à la connaissance du bâtard 77d’Orléans, pour lors à Orléans, il manda aux Anglais par son héraut, qu’ils eussent à lui renvoyer les hérauts de Jeanne, leur faisant savoir que s’ils les faisaient mourir, il ferait mourir de pareille mort leurs hérauts qui étaient venus à Orléans pour le fait des prisonniers ; lesquels il fit arrêter ; il ajoutait qu’il en ferait autant des prisonniers anglais, qui pour lors se trouvaient en bien grand nombre. Et tantôt après les hérauts furent rendus.

Toutefois quelques-uns disent que, quand la Pucelle sut qu’on avait retenu les hérauts, elle et le bâtard d’Orléans envoyèrent dire aux Anglais de les renvoyer, et ladite Jeanne disait toujours :

— En nom Dieu, ils ne leur feront aucun mal.

Mais lesdits Anglais en envoyèrent seulement un, auquel elle demanda :

— Que dit Talbot ?

Et le héraut répondit que Talbot et tous les autres Anglais disaient d’elle tous les maux qu’ils pouvaient en l’injuriant, et que s’ils la tenaient, ils la feraient brûler :

— Or, t’en retourne, lui dit-elle, et ne fais de doute que tu amèneras ton compagnon ; et dis à Talbot que s’il s’arme, je m’armerai aussi, et que s’il se trouve en place devant la ville, et s’il peut me prendre, qu’il me fasse brûler ; et si je le déconfis, qu’il fasse lever le siège, et que lui et les siens s’en aillent en leur pays.

Le héraut y alla et ramena son compagnon.

Et avant que la Pucelle arrivât, deux-cents Anglais chassaient dans les escarmouches cinq-cents Français, et après sa venue deux-cents Français chassaient quatre-cents Anglais ; et s’en accrut fort le courage des Français.

Quand les vivres furent mis ès vaisseaux ou bateaux, et que Jeanne y fut montée, le maréchal de Rais, le seigneur de Loré et d’autres s’en retournèrent audit lieu de Blois, et là ils trouvèrent l’archevêque de Reims, chancelier de France, et ils tinrent conseil sur ce qu’on avait à faire. Quelques-uns étaient d’avis que chacun s’en retournât en sa garnison ; mais ils finirent par être tous d’opinion qu’ils devaient retourner audit lieu d’Orléans, pour en aider et conforter les habitants au bien du roi et de la ville. Ainsi qu’ils délibéraient, vinrent des nouvelles du bâtard d’Orléans qui leur faisait savoir que s’ils désemparaient et s’en allaient, la cité était en voie de perdition ; et dès lors il fut conclu de l’avis de presque tous, de retourner et de mener de nouveau des vivres à puissance111, et qu’on irait par la Beauce, où était la force des Anglais, en la grande bastide qu’on nommait Londres ; quoique à l’autre fois ils fussent venus par la Sologne ; et toutefois ils étaient trois fois plus de gens qu’il n’y en avait à venir par la Beauce. Ils firent provision de grande abondance de vivres soit en grains, soit en bétail, et ils partirent le troisième jour 78de mai ; ils couchèrent la nuit en un village qui est comme à mi-chemin entre Blois et Orléans, et le lendemain ils prirent leur chemin vers ladite ville.

Le troisième jour de mai, vinrent aussi à Orléans les garnisons de Montargis, Gien, Château-Renard, du pays du Gâtinais et de Châteaudun, avec grand nombre de gens de pied, pourvus de traits et de guisarmes.

Et le même jour, au soir, vinrent des nouvelles que le maréchal de Sainte-Sévère, le sire de Rais, Mgr de Bueil et La Hire, arrivaient de Blois par la Beauce. On soupçonnait les Anglais de vouloir aller à leur rencontre ; c’est pourquoi le mercredi matin, veille de l’Ascension, quatrième jour de mai 1429, partirent d’Orléans, de très bon matin, le Bâtard et la Pucelle en armes, en grande compagnie de gens d’armes et de gens de traits, et à étendard déployé. Ils allèrent au-devant des vivres qu’ils rencontrèrent ; et ils passèrent ainsi devant les Anglais qui n’osèrent sortir de leurs bastides ; et après les avoir passés ils entrèrent dans la ville environ prime (entre sept et huit heures).

III.
Attaque infructueuse contre Saint-Loup. — La venue de la Pucelle en fait une victoire. — Morts et prisonniers. — Actions de grâces.

Ce même jour, sur le midi, quelques nobles sortirent d’Orléans avec un grand nombre de gens de trait et d’hommes du peuple, et ils livrèrent un fier et merveilleux assaut contre les Anglais qui tenaient la bastide Saint-Loup, bastide bien défendable et bien fortifiée, le sire de Talbot l’ayant grandement approvisionnée de gens, de vivres et de munitions de guerre. Les Français furent très maltraités en cet assaut, auquel vint très hâtivement la Pucelle, en armes, et étendard déployé ; ce qui fit reprendre l’assaut avec plus d’acharnement.

La Pucelle n’avait rien su de la sortie des gens de guerre hors de la ville, et il n’en était pas nouvelles en son hôtel ni en son quartier ; elle s’était mise à dormir, et il n’y avait audit hôtel que son page et la dame de céans, qui s’ébattaient à la porte. Soudainement elle s’éveilla, se leva, et commença à appeler ses gens. Alors vint la dame, et avec elle le page auquel elle dit :

— Va quérir mon cheval. En nom Dieu, les gens de la ville ont affaire devant une bastide, et il y en a de blessés.

Elle demanda qu’on se hâtât de l’armer, et on lui donna de quoi s’armer. Et quand elle fut prête, elle monta à cheval et courut sur le pavé, tellement que le feu en jaillissait ; elle alla aussi droit que si elle avait su le chemin par avant ; et toutefois jamais elle ne l’avait parcouru. Jeanne a dit depuis que sa voix l’avait éveillée et lui avait enseigné le chemin, et que Messire le lui avait fait savoir.

79Depuis sa venue sur les lieux, aucun Anglais ne put y blesser un Français ; mais bien les Français conquirent sur eux la bastide ; les Anglais se retirèrent au clocher, et les Français recommencèrent l’assaut qui dura longuement. Pendant ce temps, Talbot fit sortir les Anglais en force des autres bastides pour secourir ses gens ; mais, à la même heure, étaient sortis d’Orléans tous les chefs de guerre, avec tous leurs hommes, qui se mirent aux champs, ordonnés en bataille entre la bastille assaillie et les autres bastides ennemies, attendant les Anglais pour les combattre. Le sire de Talbot, ce voyant, fit rentrer ses Anglais au dedans de leurs bastides, délaissant en abandon les Anglais de la bastide Saint-Loup, qui furent conquis de vive force, environ l’heure des vêpres.

Il y eut audit clocher des Anglais qui prirent des vêtements de prêtre ou de gens d’Église ; on voulut les tuer, mais Jeanne les préserva, en disant qu’on devait ne rien demander aux gens d’Église, et elle les fit amener à Orléans.

Les morts pour les Anglais furent nombres huit-vingts hommes (160) ; la bastide fut brûlée et démolie ; les Français y conquirent une très grande quantité de vivres et d’autres biens. Par après, la Pucelle, les grands seigneurs, et leurs hommes rentrèrent à Orléans ; sur-le-champ furent rendues grâces et louanges à Dieu dans toutes les églises par hymnes et dévotes oraisons, au son des cloches, que les Anglais pouvaient bien ouïr, lesquels, par ce coup, furent fort abaissés de puissance et aussi de courage.

IV.
Le jour de l’Ascension sans combat. — Sommation orale aux Anglais. — Le 6, passage de la Loire. — Attaque de la bastille des Augustins. — Péripétie. — La bastille conquise. — La Pucelle blessée au pied. — Hommes d’armes bivouaquant devant les Tourelles.

La Pucelle désirait ardemment faire lever entièrement le siège aux Anglais ; et, pour ce, elle requit les chefs de guerre de sortir avec toutes leurs forces, le jour de l’Ascension, afin d’assaillir la bastide Saint-Laurent, où se trouvaient les plus grands chefs de guerre avec les meilleures forces des Anglais ; elle ne faisait, nonobstant, le moindre doute qu’elle ne dût les vaincre, et se tenait sûre de les avoir ; elle disait ouvertement que l’heure était venue ; mais les chefs ne furent point d’accord de sortir et de combattre ce jour, pour la révérence de la fête112 ; et, d’autre part, leur avis fut qu’il fallait premièrement s’efforcer de conquérir les boulevards et les bastides du côté de la Sologne, ainsi que le pont, pour que la ville pût recevoir des vivres du Berry et des autres pays. Ainsi la chose prit délai cette journée à la grande déplaisance de la Pucelle, qui se tint mal contente des chefs et des capitaines de guerre.

80La Pucelle avait grand désir de sommer par elle-même ceux qui étaient en la bastille du bout du pont et des Tournelles où était Glacidas, car on pouvait leur parler de l’extrémité de la partie du pont occupée par les assiégés ; aussi y fut-elle menée. Quand les Anglais surent qu’elle y était, ils vinrent en leur lieu de garde, et elle leur dit que le plaisir de Dieu était qu’ils s’en allassent ; sans quoi ils s’en trouveraient mal. Alors ils commencèrent à se moquer d’elle, et à l’injurier, ainsi que bon leur sembla ; ce dont elle ne fut pas contente, mais son courage s’en accrut ; et elle arrêta d’aller le lendemain les visiter.

L’an mil quatre cent vingt-neuf, le vendredi, sixième jour de mai, les Français passèrent la Loire en grande puissance, à la vue de Glacidas qui fit aussitôt désemparer et brûler la bastide de Saint-Jean-le-Blanc, et fit retirer ses Anglais avec leur attirail de guerre en la bastide des Augustins, au boulevard et aux Tournelles. La Pucelle marcha en avant avec ses gens de pied, tenant sa voie droit au Portereau. Et à cette heure tous ses gens n’étaient pas encore passés, mais une grande partie se trouvait dans une île, retenus par la pénurie des bateaux pour le passage. Néanmoins la Pucelle s’avança tant qu’elle approcha du boulevard, et elle y planta son étendard, suivie seulement d’une poignée de ses gens ; mais à cette heure un grand cri fit connaître que les Anglais venaient avec de grandes forces du côté de Saint-Privé ; à ce cri, les gens qui étaient avec la Pucelle furent épouvantés et se prirent à reculer vers le passage de la Loire. La Pucelle en fut en grande douleur, mais elle fut contrainte de se retirer avec une petite suite.

Les Anglais poussèrent alors de grandes huées à l’adresse des Français, et saillirent en nombre afin de poursuivre la Pucelle, faisant de grands cris après elle, et vomissant paroles de diffamation. Tout soudain elle se tourna vers eux, et quoique ayant peu de gens avec elle, elle leur fit visage, marcha à leur encontre à grands pas, son étendard déployé. Les Anglais en furent par la volonté de Dieu si épouvantés qu’ils prirent laide et honteuse fuite. Les Français se retournèrent alors et se mirent à leur donner la chasse, les poursuivant jusques à leurs bastides, où ils se retirèrent à grande hâte. À cette vue, la Pucelle fixa son étendard devant la bastide des Augustins, sur les fossés du boulevard, où le sire de Rais vint incontinent la joindre. Le nombre des Français alla toujours croissant, en sorte qu’ils prirent d’assaut la bastide desdits Augustins, où en très grande multitude se trouvaient des Anglais qui y furent tous tués. Il y avait foison de vivres et de richesses, et parce que les Français se montrèrent trop avides de pillage, la Pucelle y fît mettre le feu, et tout fut brûlé. Dans cette assaut, la Pucelle fut blessée à l’un de ses pieds par une chausse-trape ; et comme la nuit venait, elle fut ramenée 81à Orléans, laissant grand nombre de gens au siège devant le boulevard et les Tournelles.

Cette nuit, les Anglais qui étaient dans le boulevard de Saint-Privé, en partirent après y avoir mis le feu ; ils passèrent la Loire sur des bateaux et ils se retirèrent en la bastide Saint-Laurent.

V.
Le 7, la Pucelle survie des bourgeois, passe la Loire contre le vouloir des capitaines. — Les Tournelles assaillies des deux côtés. — Blessure de Jeanne, et continuation de l’attaque contre l’avis de Dunois. — La queue y touche. — Les capitaines entraînés par l’ardeur de la multitude. — Résistance des Anglais. — Gouttière jetée sur l’arche rompue du pont. — Les Anglais épuisés de forces et impuissants. — Rupture du pont-levis et noyade. — Inaction des Anglais de la rive droite. — Actions de grâces et retour de la Pucelle. — Son amour et sa fréquentation des sacrements.

La Pucelle fut cette nuit en grande anxiété dans la crainte que les Anglais ne vinssent à se jeter sur ses gens qui étaient devant les Tournelles. C’est pourquoi le samedi, septième jour de mai, environ le soleil devant, d’accord et d’entente avec les bourgeois d’Orléans mais contre le sentiment et la volonté de tous les chefs et capitaines qui se trouvaient là de par le roi, la Pucelle partit de force et passa la Loire113.

Comme elle s’apprêtait à partir, on présenta une alose à Jacques Boucher, son hôte, qui lui dit :

— Jeanne, mangeons cette alose avant que vous partiez.

— En nom Dieu, répondit-elle, on n’en mangera pas jusqu’au souper, que nous repasserons par-dessus le pont, et que nous ramènerons un goddon (sobriquet des Anglais) qui en mangera sa part.

Les Orléanais donnèrent à la Pucelle des canons, des couleuvrines, tout ce qui était nécessaire pour assaillir le boulevard et les Tournelles ; ils lui fournirent des vivres ; et des bourgeois vinrent avec elle pour l’attaque du côté de la Sologne ; et pour assaillir les mêmes Tournelles du côté de la ville ; ils établirent sur la partie du pont dont ils étaient restés les maîtres, un grand nombre de gens d’armes et d’hommes de trait, avec tous les appareils qu’ils avaient faits pour passer les arches rompues et assaillir les Tournelles.

À cet assaut, Jeanne fut, dès le matin, blessée d’un coup de trait de gros garriau, qui lui traversa l’épaule d’outre en outre. Elle-même enleva le fer, et fit mettre dans la blessure du coton et autres choses pour étancher le sang ; et nonobstant cette blessure, elle n’en continua pas moins à faire diligence pour faire donner l’assaut. Quand vint le soir, il sembla au bâtard d’Orléans et aux autres capitaines qu’en ce jour on n’aurait pas le boulevard, vu qu’il était tard. Ils délibérèrent entre eux de faire cesser l’assaut et de faire reporter l’artillerie en ville jusqu’au lendemain ; et ils vinrent faire part à Jeanne de cette décision. Elle répondit qu’en nom de Dieu ils entreraient bien brief, et qu’ils n’en fissent 82doute. Néanmoins le combat continuait toujours. La Pucelle demanda alors son cheval, monta dessus et laissa son étendard ; et elle alla en un lieu détourné et fit son oraison à Dieu ; elle ne demeura guère qu’elle ne retournât, et descendit de cheval ; elle prit son étendard et dit à un gentilhomme qui était près d’elle :

— Donnez-vous de garde quand la queue de mon étendard touchera contre le boulevard.

Le gentilhomme lui dit un peu après :

— Jeanne, la queue y touche.

Alors elle dit :

— Tout est vôtre, et entrez-y !

Les Anglais furent assaillis très âprement des deux côtés ; car ceux du côté d’Orléans faisaient merveille, faisant jouer canons, coulevrines, grosses arbalètes et autres traits. L’assaut fut fier et merveilleux, plus que jamais on n’en eût vu de mémoire des vivants. C’est quand ils en aperçurent les manières, que les chefs qui étaient dedans Orléans vinrent y prendre part. Les Anglais se défendirent vaillamment ; ils jetèrent tant de projectiles que leurs poudres et leurs traits allaient s’épuisant ; et ils défendaient le boulevard et les Tournelles de leurs lances, de leurs guisarmes, avec d’autres armes manuelles, et avec des pierres.

Et il faut savoir que, du côté de la ville, on trouvait fort malaisément la manière d’avoir une pièce de bois pour traverser l’arche du pont rompue, et de faire la chose si secrètement que les Anglais ne s’en aperçussent pas. D’aventure on trouva une vieille et large gouttière ; mais il s’en fallait bien trois pieds qu’elle fût assez longue ; un charpentier finit par y mettre un prolongement avec de fortes chevilles ; il descendit en bas pour l’étayer, et fit ce qu’il put pour la consolider. Le commandeur de Giresmes et plusieurs hommes d’armes y passèrent ; passage regardé comme chose impossible, ou tout au moins très difficile, et l’on continuait toujours à le rendre moins périlleux.

La Pucelle, de son côté, fit par ses gens dresser dans le fossé du boulevard des échelles contre-mont ; elle renforça de plus en plus l’assaut qui dura depuis prime jusques à six heures après-midi. Par suite les Anglais reçurent tant de décharges de coulevrines et d’autres traits, qu’ils n’osaient plus se montrer à leurs défenses ; et ils étaient assaillis de l’autre côté des Tournelles, au dedans desquelles les Français mirent le feu. Enfin les Anglais furent tant oppressés de toutes parts, tant blessés, qu’ils n’opposèrent plus de défense. À cette heure Glacidas et les autres seigneurs anglais, pour sauver leurs vies, pensèrent à se retirer du boulevard dans les Tournelles ; mais, par jugement de Dieu, le pont-levis rompit sous eux, et ils se noyèrent dans la rivière de Loire. Les Français entrèrent alors de toutes parts dans le boulevard et dans les Tournelles, qui furent conquises à la vue du comte de Suffolk, du seigneur de Talbot, et des autres chefs de guerre, sans qu’on les vit apporter, ni même faire 83semblant d’apporter quelque secours. Il y eut grand nombre de morts parmi les Anglais ; car de cinq-cents chevaliers et écuyers, réputés les plus preux et les plus hardis du royaume d’Angleterre, qui étaient là avec d’autres faux Français sous les ordres de Glacidas, environ deux-cents seulement furent retenus en vie et prisonniers. En cette journée moururent Glacidas, les seigneurs de Poning et de Molyns et autres nobles d’Angleterre.

Plusieurs des plus grands capitaines français nous dirent et nous affirmèrent que, lorsque Jeanne eut dit les paroles déjà rapportées, ils montèrent le boulevard à contre-mont, comme s’il y avait eu des degrés ; et ils ne savaient voir comment cela se pouvait faire ainsi, sinon par œuvre divine.

Après une tant glorieuse victoire, les cloches furent sonnées par mandement de la Pucelle qui, cette nuit, retourna à Orléans par le pont ; et grâces et louanges furent en grande solennité rendues à Dieu, dans toutes les églises d’Orléans.

La Pucelle, comme il a été dit, avait été percée d’un trait à l’assaut. Avant que cela advint, elle avait annoncé qu’elle en serait percée jusqu’au sang ; mais elle vint bientôt à convalescence. Aussi, après son arrivée, fut-elle diligemment appareillée, désarmée et très bien pansée. Elle ne voulut qu’un peu de vin dans une tasse, où elle mit la moitié d’eau, et elle alla se coucher et reposer.

Il est à noter qu’avant de partir, elle ouït la messe, se confessa, et reçut en très grande dévotion le précieux corps de Jésus-Christ ; aussi se confessait-elle, et le recevait-elle très souvent. Elle se confessa à plusieurs gens de grande dévotion, et de vie austère, qui disaient ouvertement que c’était une créature de Dieu.

VI.
Les Anglais consternés délibèrent de nuit, et le malin se rangent en bon ordre et se retirent. — La Pucelle ne veut pas qu’on les attaque. — Hymnes et messes en plein air. — Démolition des bastilles ; butin. — Lieux de retraite des Anglais. — Douleur de Bedford ; ses craintes ; coup porté au parti anglais. — La Hire et Loré côtoient les Anglais dans leur retraite. — Plaisante délivrance de Le Bourg de Bar.

Cette déconfiture mit les Anglais en très grande détresse, et ils tinrent grand conseil durant la nuit. Le dimanche, huitième jour de mai mil quatre-cent-vingt-neuf, ils sortirent de leurs bastides avec leurs prisonniers et tout ce qu’ils pouvaient emporter, mettant à l’abandon tous leurs malades, tant les prisonniers que les autres, laissant leurs bombardes, canons, artilleries, poudres, pavois, engins de guerre, tous leurs vivres et biens ; et ils s’en allèrent en belle ordonnance, étendards déployés, tout le long du chemin d’Orléans à Meung-sur-Loire. Les chefs de guerre d’Orléans firent ouvrir les portes vers le soleil levant, et ils en sortirent à pied et à cheval, avec de grandes forces, dans l’intention de courir sur 84les Anglais ; mais alors survint la Pucelle qui les détourna de la poursuite, et voulut qu’on les laissât libres de partir sans les assaillir ce jour-là, à moins qu’ils ne se retournassent contre les Français pour les combattre ; mais ils tournèrent le dos en bon ordre (doubtablement) ; quelques-uns jetèrent leurs harnois dans les champs, et ils se retirèrent, partie à Meung, partie à Jargeau. Par cette levée du siège, les Anglais perdirent beaucoup de leur puissance, et ils se retirèrent tant en Normandie comme autre part.

Après ledit désemparement, les Anglais étant encore en vue, la Pucelle fit venir aux champs les prêtres vêtus de leurs ornements, qui chantèrent à grande solennité des hymnes, des répons, et de dévotes oraisons, rendant grâces et louanges à Dieu. Elle fit apporter une table et un marbre, et dire deux messes. Quand elles furent dites, elle demanda :

— Or, regardez s’ils ont les visages ou le dos tourné vers nous ?

On lui dit qu’ils s’en allaient et avaient le dos tourné. À quoi elle répliqua :

— Laissez-les aller ; il ne plaît pas à Messire qu’on les combatte aujourd’hui ; vous les aurez une autre fois.

Elle était seulement armée d’un jesseran, à cause de la blessure de la veille.

Cela fait, les habitants d’Orléans se dispersèrent, entrant dans les bastides où ils trouvèrent largement vivres et autres biens ; puis sur l’ordre des seigneurs et des capitaines, toutes les bastides furent jetées parterre ; et leurs canons et bombardes retirés à Orléans. Les Anglais se cantonnèrent en plusieurs places par eux conquises, le comte de Suffolk à Jargeau, et les seigneurs de Scales, Talbot et autres chefs de guerre de leur parti, soit à Meung, soit à Beaugency, ou en d’autres places, dont ils étaient les maîtres.

Ils se hâtèrent de mander ces choses au régent, le duc Jean de Bedford, qui en fut très affligé et craignit qu’à la suite de cette déconfiture quelques Parisiens ne voulussent se réduire en l’obéissance du roi, et à cet effet faire émouvoir le peuple contre les Anglais ; il partit de Paris en très grande hâte et se relira au bois de Vincennes, où il manda des gens de toutes parts, mais il en vint peu ; car les Picards et les autres provinces du royaume, qui tenaient à son parti, se prirent à délaisser les Anglais, à les haïr et à les mépriser.

Ainsi que les Anglais s’en allaient, Étienne de Vignoles, dit La Hire, et messire Ambroise de Loré, accompagnés de cent à six-vingts lances, montèrent à cheval, et les chevauchèrent en les côtoyant, bien trois grosses lieues, pour voir et observer leur maintien ; et puis ils s’en retournèrent à Orléans.

Les Anglais tenaient prisonnier en leur bastille un capitaine français nommé Le Bourg de Bar, qui était enferré par les pieds d’une grosse et pesante chaîne, tellement qu’il ne pouvait aller ; et il était souvent visité par un Augustin, moine anglais, confesseur de Talbot, le maître dudit 85prisonnier. Ledit Augustin avait coutume de lui donner à manger, et Talbot se fiait sur lui de le bien garder prisonnier, espérant d’en avoir grosse finance, ou par échange la délivrance d’autres prisonniers. Donc quand ledit Augustin vit les Anglais se retirer ainsi hâtivement, il demeura avec son prisonnier, résolu de le mener à la suite de Talbot son maître ; et de fait il le mena par-dessous le bras, bien un demi-trait d’arc ; mais ils n’eussent pu jamais atteindre les Anglais. Le Bourg, voyant les Anglais s’en aller en désarroi, connut bien qu’ils avaient eu du pire ; il prit donc l’Augustin à bons poings, et lui dit qu’il n’irait pas plus avant, et que s’il ne le portait pas jusqu’à Orléans, il lui ferait ou lui ferait faire déplaisir. Aussi, quoique il y eût toujours des Français et des Anglais qui se livraient à des escarmouches, l’Augustin porta son prisonnier sur ses épaules jusqu’à Orléans, et par cet Augustin l’on sut plusieurs choses de ce qui se passait parmi les Anglais.

Chapitre III
La campagne de la Loire

  • I.
  • La Pucelle, de retour auprès du roi, repart avec le duc d’Alençon pour nettoyer la Loire.
  • Prise de Jargeau et suites de la victoire.
  • Comment elle presse le roi de se faire sacrer, et triomphe des oppositions de la cour.
  • Sa prière aux voix et leur réponse.
  • Détails plus étendus sur la prise de Jargeau.
  • Les assiégeants, le siège.
  • D’Alençon préservé de la mort par un avertissement de la Pucelle.
  • Un coup de Jean le Canonnier.
  • Une grosse pierre sur la tête de la Pucelle, signe de la lin de la résistance.
  • Prise de Suffolk.
  • Prisonniers massacrés et pourquoi ?
  • Joie du roi, actions de grâces.
  • II.
  • L’armée de la Pucelle renforcée.
  • Talbot quitte Beaugency et va au-devant de Fastolf.
  • L’armée française quitte Orléans, s’empare du pont de Meung, et va assiéger Beaugency.
  • Arrivée du Connétable en disgrâce.
  • Il supplie la Pucelle de lui obtenir son pardon ; elle le promet sur la garantie écrite que les seigneurs donnent de sa fidélité.
  • Capitulation de Beaugency.
  • III.
  • Les Anglais, qui avaient attaqué le pont de Meung, abandonnent la ville à la suite de la reddition de Beaugency.
  • IV.
  • Les Français les poursuivent.
  • Prédiction par la Pucelle d’une victoire éclatante.
  • Réalisation.
  • Janville recouvré.
  • V.
  • Retour triomphal à Orléans.
  • Le roi vainement attendu.
  • La grâce de Richemont refusée.
  • Le siège de Marchenoir.
  • Le roi à Gien.
I.
La Pucelle, de retour auprès du roi, repart avec le duc d’Alençon pour nettoyer la Loire. — Prise de Jargeau et suites de la victoire. — Comment elle presse le roi de se faire sacrer, et triomphe des oppositions de la cour. — Sa prière aux voix et leur réponse. — Détails plus étendus sur la prise de Jargeau. — Les assiégeants, le siège. — D’Alençon préservé de la mort par un avertissement de la Pucelle. — Un coup de Jean le Canonnier. — Une grosse pierre sur la tête de la Pucelle, signe de la lin de la résistance. — Prise de Suffolk. — Prisonniers massacrés et pourquoi ? — Joie du roi, actions de grâces.

La Pucelle ne pouvant à cette heure, par défaut de vivres et de payement, entretenir l’armée, partit le mardi dixième jour de mai, accompagnée 86de hauts seigneurs. Elle s’en alla par devers le roi, qui la reçut avec de grands honneurs, et tint à Tours plusieurs conseils, après lesquels il manda ses nobles de toutes parts.

Il donna la charge de nettoyer la Loire au duc d’Alençon, qui voulut avoir la Pucelle en sa compagnie. Ils vinrent avec de puissantes forces devant Jargeau, où était le duc de Suffolk avec de forts détachements d’Anglais qui avaient fortifié le pont. Les Français mirent là le siège de toutes parts, le samedi, jour de la Saint-Barnabé, onzième jour du mois de juin, et en peu d’heures la ville fut fort endommagée par les canons et les coulevrines. Le dimanche suivant, douzième jour du même mois, la ville et le pont furent pris d’assaut ; Alexandre de La Poule y fut tué avec un grand nombre d’Anglais. Furent faits prisonniers Guillaume de La Poule, comte de Suffolk, et Jean de La Poule son frère. Les pertes des Anglais furent évaluées à environ cinq-cents combattants, la plupart tués ; car les milices urbaines massacraient entre les mains des gentilshommes tous les prisonniers anglais qu’ils avaient pris à rançon ; ce qui nécessita de mener de nuit et par eau à Orléans le comte de Suffolk, son frère, et d’autres grands seigneurs anglais, afin de leur sauver la vie. La ville et l’église furent entièrement pillées ; c’est qu’elles étaient pleines de biens. Cette nuit rentrèrent à Orléans le duc d’Alençon, la Pucelle, et les chefs de guerre avec la chevalerie de l’armée, pour y prendre quelque repos ; ils y furent reçus à très grande joie114.

Quand la Pucelle Jeanne fut devant le roi, elle s’agenouilla, et l’embrassa aux genoux, en lui disant :

— Gentil Dauphin, venez prendre votre noble sacre à Reims ; je suis fort aiguillonnée que vous y alliez ; et ne faites nul doute que vous y recevrez votre digne sacre.

Alors le roi et quelques-uns de ceux qui étaient devers lui, sachant et ayant vu les merveilles qu’elle avait faites, par la conduite, le sens, la prudence et diligence qu’elle avait montrés au fait des armes, autant que si elle les eût suivies toute sa vie, considérant aussi sa belle et honnête façon de vivre, quoique décidés pour la plupart à aller en Normandie, changèrent d’avis.

Le roi lui-même, et aussi trois ou quatre des principaux de son entourage, se demandaient s’il ne déplairait pas à Jeanne qu’on l’interrogeât sur ce que ses voix lui disaient. Elle le comprit et dit :

— En nom Dieu, je sais bien ce que vous pensez ; vous voulez que je vous parle de la voix que j’ai entendue touchant votre sacre ; je vous le dirai. Je me suis mise en 87mon oraison en ma manière accoutumée. Je me complaignais parce qu’on ne voulait pas me croire de ce que je disais et alors la voix me dit : Fille115, va, va, je serai à ton aide ; va ! Et quand cette voix me vient, je suis si réjouie que merveille.

En disant ces paroles, elle levait les yeux au ciel, et montrait des signes d’une grande exultation.

Et alors on la laissa avec le duc d’Alençon. Et pour déclarer plus pleinement la prise de Jargeau et comment eut lieu l’assaut, il faut dire que lorsque le duc d’Alençon eut délivré ses otages, en versant la rançon consentie pour sa délivrance, et qu’on vit et que l’on constata la conduite de la Pucelle, le roi, comme il est dit, donna la charge de tout conduire au duc d’Alençon avec la Pucelle, et il manda des gens le plus diligemment qu’il put. Les gens accoururent de toutes parts, croyant que ladite Jeanne venait de par Dieu ; et beaucoup plus pour cette cause qu’en vue d’avoir soldes ou profits du roi.

Là vinrent le bâtard d’Orléans ; le sire de Boussac, maréchal de France, le sire de Graville, maître des arbalétriers ; le sire de Culant, amiral de France ; Gaultier de Bursac et autres capitaines, qui allèrent tous avec lesdits ducs et la Pucelle devant la ville de Jargeau, où était, comme il est dit, le comte de Suffolk. Pendant qu’on asseyait le siège, il y eut par divers jours plusieurs âpres escarmouches ; les assiégés étaient puissants ; il y avait comme de six à sept-cents Anglais, tous gens vaillants.

Cependant on jetait de la ville, où l’on était bien muni, force décharges de canon, et de veuglaires. Ce que voyant la Pucelle, elle vint au duc d’Alençon, et lui dit :

— Beau duc, ôtez-vous du lieu où vous êtes, de quelque manière que ce soit ; car vous y seriez en danger d’être atteint par les canons.

Le duc crut ce conseil, et il n’était pas reculé de deux toises, qu’un veuglaire fut déchargé de la ville, et enleva net la tête à un gentilhomme d’Anjou, près dudit seigneur, et au propre lieu où il était quand la Pucelle lui parla.

Les Français furent environ huit jours116 devant la ville de Jargeau et la battirent fort de canons, et l’assaillirent fort âprement. Ceux du dedans se défendaient aussi vaillamment. Entre autres, il y avait un Anglais robuste, armé de toutes pièces, ayant sur la tête un fort bassinet, qui faisait merveilles de jeter de grosses pierres et d’abattre gens et échelles ; et il était au lieu plus aisé à assaillir. Le duc d’Alençon, qui s’en aperçut, alla à un nommé maître Jean le Canonnier, et lui montra ledit Anglais.

Ledit Canonnier ajusta sa coulevrine à l’endroit où il se trouvait et où 88il se découvrait beaucoup ; il le frappa en pleine poitrine, et le fit choir dans la ville où il mourut.

La Pucelle descendit dans le fossé, son étendard au poing, au lieu où la défense était plus grande et plus âpre. Elle fut aperçue par quelques Anglais, dont l’un prit une grosse pierre de faix117, et la lui jeta sur la tête, tellement que du coup elle fut contrainte de s’asseoir ; cependant la pierre, qui était dure, s’émietta en menues pièces ; ce qui fut grande merveille. Nonobstant, elle se releva assez tôt après, et dit à haute voix aux compagnons français :

— Montez hardiment, et entrez ; car vous n’y trouverez plus aucune résistance.

Ainsi la ville fut gagnée, comme il a été dit, et le comte de Suffolk se retira sur le pont ; il y fut poursuivi par un gentilhomme nommé Guillaume Regnault, auquel le comte demanda :

— Es-tu gentilhomme ?

Il lui répondit que oui.

— Et es-tu chevalier ?

Et il répondit que non.

Alors le comte le fit chevalier, et se rendit à lui. Semblablement y fut pris le seigneur de La Poule son frère.

Comme il a été dit, il y eut plusieurs morts, et une multitude de prisonniers que l’on menait à Orléans ; mais le plus grand nombre furent tués en chemin sous l’ombre de quelques débats qui s’émurent entre Français. La prise de Jargeau fut mandée aussitôt au roi, qui en fut très joyeux ; il en remercia et en regracia Dieu, et il manda très diligemment des gens de guerre de toutes parts, pour venir se joindre avec le duc d’Alençon et Jeanne la Pucelle, et d’autres seigneurs et capitaines.

II.
L’armée de la Pucelle renforcée. — Talbot quitte Beaugency et va au-devant de Fastolf. — L’armée française quitte Orléans, s’empare du pont de Meung, et va assiéger Beaugency. — Arrivée du Connétable en disgrâce. — Il supplie la Pucelle de lui obtenir son pardon ; elle le promet sur la garantie écrite que les seigneurs donnent de sa fidélité. — Capitulation de Beaugency.

Le duc d’Alençon et la Pucelle séjournèrent à Orléans quelques jours, durant lesquels vinrent vers eux, avec grande chevalerie, le seigneur de Rais, le seigneur de Chauvigny, le seigneur de Laval, le seigneur de Lohéac, son frère, et d’autres grands seigneurs, désireux de servir le roi en son armée. Le roi vint vers ce temps à Sully. D’autre part arrivèrent à Blois, avec grande chevalerie, le comte Arthur de Bretagne, connétable de France et frère du duc de Bretagne, contre lequel le roi, sur quelques rapports, avait conçu de la haine et de la malveillance. La Pucelle et les chefs de guerre tinrent à Orléans de grands conseils, et firent faire de grands préparatifs pour mettre le siège devant Meung et Beaugency, où stationnèrent en ce temps le sire de Scales et le sire de Talbot avec grande compagnie d’Anglais. Pour renforcer les garnisons desdites 89places, les capitaines mandèrent les Anglais qui tenaient La Ferté-Hubert, et ceux-ci, le commandement reçu, mirent le feu à la basse-cour, abandonnèrent le château et s’en allèrent à Beaugency.

Une nuit, le sire de Talbot partit de Beaugency pour aller au-devant de messire Jean Fastolf, qui était parti de Paris avec une grande compagnie d’Anglais et provision de vivres et de traits pour ravitailler et conforter les forces des Anglais ; mais, ayant appris la nouvelle de la prise de Jargeau, Fastolf laissa les vivres à Étampes, et vint avec sa compagnie à Janville, lieu où il trouva le sire de Talbot ; là, s’étant abouchés, ils tinrent quelques conseils118.

Le mercredi, quinzième jour de juin 1429, Jean, duc d’Alençon, lieutenant général de l’armée du roi, accompagné de la Pucelle et de plusieurs hauts seigneurs, barons et nobles, parmi lesquels Mgr Louis de Bourbon comte de Vendôme, le sire de Rais, le sire de Laval, le sire de Lohéac, le vidame de Chartres, le sire de La Tour, et autres seigneurs, avec grand nombre d’hommes de pied, et grand convoi chargé de vivres et d’appareils de guerre, partirent d’Orléans pour mettre le siège devant quelques places anglaises. Tout en tenant leur chemin droit vers Beaugency, ils s’arrêtèrent devant le pont de Meung, que les Anglais avaient fortifié et fort garni, et aussitôt après leur arrivée, il fut pris par assaut et pourvu de vaillants défenseurs. Cela fait, les Français ne s’arrêtèrent pas, mais, pensant que les sires de Talbot et de Scales s’étaient retirés, ils allèrent devant Beaugency. Leur venue fit que les Anglais abandonnèrent la ville et se retirèrent sur le pont et au château. Les Français entrèrent donc dans la ville, et assiégèrent le pont et le château par devers la Beauce, dressant et pointant de ce côté canons et bombardes, et battant fort ledit château.

Le comte de Richemont, connétable de France, vint à ce siège avec grande chevalerie : avec lui étaient le comte de Pardiac ; Jacques de Dinan, frère du seigneur de Beaumanoir, et d’autres. Le Connétable étant alors en l’indignation du roi, et à cette cause tenu pour suspect, se mit en toute humilité devant la Pucelle. Il la supplia que, puisque le roi lui avait donné puissance de pardonner et de remettre toutes les offenses commises et perpétrées contre lui et son autorité, et que, à cause de sinistres rapports, le roi ayant conçu haine et mal talent contre lui, au point de faire défense par ses lettres qu’aucun accueil, faveur ou passage lui fussent donnés pour venir en son armée, la Pucelle voulût bien, de sa grâce, le recevoir à la place du roi au service de la couronne, résolu qu’il était d’y employer son corps, sa puissance et toute sa seigneurie, toute offense lui étant pardonnée.

90En ce moment se trouvaient là le duc d’Alençon et tous les hauts seigneurs de l’armée, qui firent pareille requête à la Pucelle ; elle la leur octroya, à condition de recevoir en leur présence le serment dudit Connétable de loyalement servir le roi, sans jamais faire ni dire chose qui dut lui tourner à déplaisance. Les seigneurs s’obligèrent à la Pucelle, par lettres scellées de leurs sceaux, à ce que cette promesse fût tenue ferme, sans être enfreinte, et à l’y contraindre de par le roi si ledit Connétable était trouvé infidèle.

Il fut alors ordonné que le Connétable mettrait le siège du côté de la Sologne, devant le pont de Beaugency ; mais le vendredi dix-septième jour du mois de juin, le bailli d’Évreux, qui défendait Beaugency, fit demander à la Pucelle de traiter ; ce qui fut fait et accordé à l’entour de minuit, à la condition de rendre au roi de France, le lendemain au soleil levant, entre les mains du duc d’Alençon et de la Pucelle, le pont et le château ; moyennant quoi les Anglais auraient leurs vies sauves, et pourraient franchement s’en aller en pays de leur parti, sans emporter ni mener autre chose que leurs chevaux et leurs harnais, et de leurs meubles montants, chacun pour la valeur d’un marc d’argent seulement ; et ils ne se devaient armer qu’après dix jours passés. C’est en cette manière que se retirèrent les Anglais, au nombre de cinq-cents combattants, après avoir rendu le pontet le château, le samedi dix-huitième jour de juin 1429.

III.
Les Anglais, qui avaient attaqué le pont de Meung, abandonnent la ville à la suite de la reddition de Beaugency.

En la ville de Meung entrèrent une nuitée les sires de Talbot, de Scales, et Fastolf, qui n’avaient pu avoir entrée au château de Beaugency, empêchés qu’ils avaient été par le siège. Et, dans la pensée où ils étaient de le faire lever, ils assaillirent le pont de Meung la nuit même de la composition de Beaugency ; mais le dix-huitième jour de juin, aussitôt que les Anglais furent partis de Beaugency, l’avant-garde des Français vint devant Meung, et incontinent toutes leurs forces furent rangées en bataille bien ordonnée. Alors les Anglais cessèrent l’assaut du pont, et saillirent aux champs avec toute leur armée, et ils se mirent aussi en ordre de bataille, tant ceux qui étaient à pied que ceux qui étaient à cheval, mais tout soudainement ils se mirent à se retirer, délaissant avec Meung leurs vivres et préparatifs de guerre ; et ils prirent leur chemin par la Beauce du côté de Patay.

91IV.
Les Français les poursuivent. — Prédiction par la Pucelle d’une victoire éclatante. — Réalisation. — Janville recouvré.

Aussitôt partirent à la hâte le duc d’Alençon, la Pucelle, le comte de Vendôme, le connétable de France, le sire de Sainte-Sévère et Boussac, maréchal, messire Louis de Culant, amiral de France, le sire d’Albret, le sire de Laval, le sire de Lohéac, le sire de Chauvigny, et d’autres grands seigneurs qui chevauchèrent ordonnés en bataille. Ils poursuivirent si âprement les Anglais qu’ils les joignirent près de Patay, au lieu appelé Coinces.

Le duc d’Alençon dit alors à la Pucelle :

— Jeanne, voilà les Anglais en bataille, combattrons-nous ?

Et elle répondit au duc :

— Avez-vous vos éperons ?

Et le duc de se récrier :

— Comment donc, nous faudra-t-il reculer ou fuir ?

Et elle dit :

— Nenni, en nom Dieu, allez sur eux, car ils s’enfuiront et ne tiendront pas ; ils seront déconfits, sans presque pas de perte de nos gens ; et pour ce faut-il vos éperons pour les poursuivre.

Et furent ordonnés coureurs en manière d’avant-garde, le seigneur de Beaumanoir, Poton et La Hire, messires Ambroise de Loré, Thibaud de Thermes et plusieurs autres. Ils embarrassèrent tant les Anglais que ceux-ci ne purent plus entendre à se mettre en bataille ; tandis que les Français se jetèrent sur eux en bon ordre, si bien que les Anglais furent déconfits en peu d’heures ; leurs morts furent nombrés sur le champ de bataille, par les hérauts d’Angleterre, à plus de deux-mille-deux-cents Anglais. Dans cette bataille, qui fut le dix-huitième jour de juin 1429, furent pris les seigneurs de Talbot et de Scales, messire Thomas Rempston et Hungerford, ainsi que plusieurs chefs de guerre, et autres nobles du pays d’Angleterre, et en tout (tués ou prisonniers) le nombre s’éleva bien à cinq-mille hommes. Et aussitôt commença la chasse des fuyards qui fut poursuivie jusqu’aux portes de Janville, en laquelle chasse plusieurs Anglais furent tués.

Les bonnes gens de Janville fermèrent leurs portes aux Anglais qui fuyaient, et montèrent sur leurs murailles pour les défendre. Il y avait alors au château, avec quelques hommes d’armes seulement, un écuyer anglais, lieutenant du capitaine chargé de le garder. Connaissant la déconfiture des Anglais, il traita avec les bons habitants de Janville pour le rendre, en conservant la vie sauve, et en faisant le serment d’être bon et loyal Français ; ce à quoi les habitants le reçurent. Il resta en cette ville grand avoir, laissé à leur départ par les Anglais allant à la bataille, grande quantité de traits, de canons, et autres engins de guerre, quantité de vivres et de marchandises ; et ceux de ladite ville se réduisirent aussitôt en l’obéissance du roi.

92Après la fuite des Anglais, les Français entrèrent dans Meung et pillèrent toute la ville. Messire Jean Fastolf s’enfuit jusques à Corbeil, et d’autres avec lui.

Les Anglais, qui étaient en plusieurs autres places de la Beauce, à Mont-Pipeau et à Saint-Simon et autres forteresses, à la nouvelle de la défaite, prirent hâtivement la fuite, après avoir mis le feu aux places qu’ils occupaient.

V.
Retour triomphal à Orléans. — Le roi vainement attendu. — La grâce de Richemont refusée. — Le siège de Marchenoir. — Le roi à Gien.

Ces glorieuses victoires remportées, ces villes et châteaux recouvrés, toute l’armée rentra à Orléans, ce même dix-huitième jour de juin. Elle y fut reçue à grande joie par les gens d’Église, les bourgeois et le commun peuple, qui en rendirent grâces et louanges à Dieu. Les gens d’Église et les bourgeois d’Orléans pensèrent bien que le roi viendrait dans la ville ; et pour le recevoir ils firent tendre les rues à ciel, et firent grand appareil pour honorer sa joyeuse venue ; mais il se tint dedans Sully sans venir à Orléans ; ce dont plusieurs de ceux qui étaient autour de lui ne furent pas contents.

La chose en demeura là pour cette fois ; ce fut cause que la Pucelle alla devers le roi, et elle fit tant que, le vingt-deuxième jour de juin, il vint à Châteauneuf-sur-Loire, auquel lieu se retirèrent devers lui les seigneurs et les chefs de guerre ; et là furent tenus plusieurs conseils, après lesquels il retourna à Sully.

La Pucelle revint à Orléans, et fît tirer vers le roi tous les gens d’armes avec armements, vivres et charrois ; elle partit ensuite elle-même d’Orléans, et alla à Gien, où le roi vint avec des troupes ; et d’où il manda par des hérauts aux capitaines et autres qui tenaient les villes et forteresses de Bonny, Cosne et La Charité, de se rendre à son obéissance ; ce dont ils furent refusants.

Le comte de Richemont, connétable de France, séjourna quelques jours après la bataille de Patay en la ville de Beaugency, attendant réponse du duc d’Alençon, de la Pucelle et des hauts seigneurs qui s’étaient portés forts d’apaiser le roi et de lui faire pardonner son maltalent. À quoi ils ne purent parvenir ; le roi ne voulut pas souffrir qu’il allât devers lui pour le servir ; ce dont il fut en grande déplaisance.

Néanmoins ledit Connétable, qui avait grande compagnie de nobles, dans le désir de nettoyer le pays du duc d’Orléans, voulut mettre le siège devant Marchenoir, près de Blois, ville garnie de Bourguignons et d’Anglais. Ces derniers en eurent nouvelles, et, par crainte du siège, ils envoyèrent sous sauf-conduit, à Orléans, par devers le duc d’Alençon, 93qui par ce temps était là. Lesdits Bourguignons traitèrent si bien qu’on leur fit pardonner par le roi toutes offenses, et, qu’on leur donna dix jours de terme pour emporter leurs biens, sous promesse qu’ils seraient et demeureraient à toujours bons et loyaux Français. Ainsi ils jurèrent, et ils mirent quelques otages ès mains du duc d’Alençon, qui fit tout savoir au Connétable, lequel se départit du siège ; mais après son partement, les Bourguignons dudit Marchenoir firent tant, qu’ils prirent et retinrent prisonniers quelques-uns des gens du duc d’Alençon, pour recouvrer leurs otages, et ainsi ils faussèrent leurs serments.

Durant ces choses, le roi était arrivé à Gien, d’où il envoya messire Louis de Culant, son amiral, devant Bonny, avec grand nombre de gens ; et le dimanche après la Saint-Jean 1429 (26 juin), cette place lui fut rendue par composition.

Chapitre IV
La chevauchée vers Reims et le sacre de Charles VII

  • I.
  • La Pucelle, contre l’avis du conseil, entraîne le roi à prendre le chemin de Reims.
  • La reine amenée à Gien, ramenée à Bourges.
  • Les seigneurs accourent, attirés par le nom de la Pucelle.
  • Beau portrait de la guerrière.
  • Les pratiques de sa piété.
  • Le roi gouverné par La Trémoille.
  • Combien le favori craint d’être supplanté.
  • Solde insignifiante donnée aux hommes d’armes.
  • La Pucelle devance le roi.
  • Auxerre achète de La Trémoille une sorte de neutralité.
  • Mécontentement de la Pucelle.
  • Conduite de la Pucelle à son arrivée dans un village.
  • Les jalouses précautions de sa pudeur.
  • Céleste parfum de pureté.
  • Les gens de savoir émerveillés de ses réponses.
  • II.
  • Départ d’Auxerre.
  • Soumission de Saint-Florentin.
  • Arrivée devant Troyes.
  • Résistance de la ville.
  • Disette extrême de l’armée.
  • Le conseil délibère de se retirer : raisons.
  • Avis de Robert le Maçon.
  • Intervention de la Pucelle, ses engagements.
  • Merveilleuse diligence à préparer l’assaut.
  • Changement soudain dans les dispositions de la ville.
  • Soumission au roi et conditions.
  • Départ de la garnison ; prisonniers français délivrés par la Pucelle.
  • Le roi à Troyes.
  • III.
  • En chemin pour Châlons.
  • Réception du roi.
  • Le roi à Sept-Saulx.
  • Les capitaines anglo-bourguignons et les habitants de Reims.
  • Ambassade envoyée au roi.
  • Entrée de l’archevêque le matin.
  • Entrée du roi le soir.
  • IV.
  • Les préparatifs du sacre.
  • La solennité avec laquelle est apportée la sainte ampoule.
  • La cérémonie du sacre.
  • Attitude de la Pucelle, ses paroles.
I.
La Pucelle, contre l’avis du conseil, entraîne le roi à prendre le chemin de Reims. — La reine amenée à Gien, ramenée à Bourges. — Les seigneurs accourent, attirés par le nom de la Pucelle. — Beau portrait de la guerrière. — Les pratiques de sa piété. — Le roi gouverné par La Trémoille. — Combien le favori craint d’être supplanté. — Solde insignifiante donnée aux hommes d’armes. — La Pucelle devance le roi. — Auxerre achète de La Trémoille une sorte de neutralité. — Mécontentement de la Pucelle. — Conduite de la Pucelle à son arrivée dans un village. — Les jalouses précautions de sa pudeur. — Céleste parfum de pureté. — Les gens de savoir émerveillés de ses réponses.

Cependant la Pucelle était désireuse que le roi, avant que d’employer sa puissance à recouvrer ses villes et châteaux, se laissât mener tout 94droit à Reims, pour là être couronné et recevoir la sainte onction royale ; ce à quoi plusieurs étaient d’opinion contraire, étant d’avis que le roi assiégeât premièrement Cosne et La Charité pour nettoyer les pays de Berry, d’Orléans et du fleuve de la Loire. Il se tint à Gien sur ces choses de grands conseils, pendant lesquels la reine fut amenée en cette ville, en espérance d’être menée couronner à Reims avec le roi.

Durant ce séjour, les barons et hauts seigneurs du royaume vinrent au service du roi, avec grande puissance, et en la fin le roi arrêta en son conseil de renvoyer la reine à Bourges, et de prendre son chemin droit à Reims, pour recevoir son sacre, sans mettre aucuns sièges sur la Loire. La reine retourna donc à Bourges, et le roi partit de Gien, le jour de Saint-Pierre, au mois de juin 1429, à toute sa puissance, tenant sa voie droit à Reims. Et cela fut par l’instigation et instances (pourchas) de Jeanne la Pucelle, qui disait que c’était la volonté de Dieu qu’il allât à Reims se faire couronner et sacrer, et qu’encore qu’il fût roi, toutefois ledit couronnement lui était nécessaire. Plusieurs, et le roi même, de ce faisaient difficulté, vu que la cité de Reims, et toutes les villes et forteresses de Picardie, Champagne, Île-de-France, Brie, Gâtinais, Auxerrois, Bourgogne, et tout le pays d’entre la rivière de la Loire et la mer était occupé par les Anglais ; cependant le roi finit par s’arrêter au conseil de la Pucelle, et se mit en devoir de l’exécuter ; il réunit pour cela son armée à Gien-sur-Loire. Et vinrent en sa compagnie les ducs d’Alençon, de Bourbon, le comte de Vendôme, ladite Pucelle, le seigneur de Laval, les sires de Lohéac, de La Trémoille, de Rais, d’Albret119.

Plusieurs autres seigneurs, capitaines et gens d’armes venaient encore de toutes parts au service du roi ; et plusieurs gentilshommes n’ayant pas de quoi s’armer et se monter y allaient comme archers et coutillers, montés sur de petits chevaux ; car chacun avait grande attente que par le moyen d’icelle Jeanne, il adviendrait beaucoup de bien au royaume de France ; aussi désiraient-ils et convoitaient-ils de la servir, et de connaître ses faits, comme étant une chose venue de la part de Dieu.

Elle chevauchait toujours armée de toutes pièces et équipée en guerre, autant ou plus que capitaine qui y fut ; et quand on parlait de guerre, ou qu’il fallait, mettre gens en ordonnance, il la faisait bel ouïr et voir faire les diligences ; et si on criait quelquefois à l’arme, elle était la plus diligente et la première, fût-ce à pied, fût-ce à cheval ; et c’était une très grande admiration aux capitaines et gens de guerre de l’entendement qu’elle avait en ces choses, vu que dans les autres elle était la plus simple villageoise que l’on vît jamais. Elle était très dévote, se confessait souvent, 95et recevait le précieux corps de Jésus-Christ, elle était de très belle vie et honnête conversation120.

En ce temps, le seigneur de La Trémoille était en grand crédit auprès du roi ; mais il tremblait toujours d’être mis hors du gouvernement, et il craignait spécialement le Connétable et autres de ses alliés et serviteurs. Aussi, quoique ledit Connétable eut bien douze-cents combattants et gens de trait, et avec lui d’autres seigneurs qui fussent volontiers venus au service du roi, ledit de La Trémoille ne le voulut souffrir ; et il n’y avait personne qui eût osé parler contre icelui de La Trémoille.

Au lieu de Gien-sur-Loire fut fait aux gens de guerre un payement de trois francs par homme d’armes ; ce qui était peu de chose ; puis la Pucelle en partit ayant en sa compagnie plusieurs capitaines d’hommes d’armes avec leurs gens ; et ils s’en allèrent loger à environ quatre lieues de Gien, en s’avançant sur le chemin d’Auxerre ; et le roi partit le lendemain par le même chemin.

Et le jour du partement du roi, tous ses gens se trouvèrent ensemble ; ce qui était une belle compagnie ; et il vint avec son armée s’établir devant la cité d’Auxerre, qui ne lui fit pas pleine obéissance ; car les bourgeois vinrent devers le roi lui faire prière et requête qu’il voulût passer outre, en demandant et sollicitant abstinence de guerre ; ce qui leur fut octroyé par le moyen et requête du sire de La Trémoille, qui en eut deux-mille écus ; ce pourquoi plusieurs seigneurs et capitaines furent très mal contents d’icelui de La Trémoille et du conseil du roi, et la Pucelle elle-même, à laquelle il semblait qu’on s’en fût bien aisément emparé par assaut. Toutefois ceux de la ville donnèrent et délivrèrent des vivres aux gens du roi, qui en avaient grande nécessité.

La Pucelle, aussitôt qu’elle venait en un village, avait coutume de s’en aller à l’église faire ses oraisons, et de faire chanter aux prêtres une antienne de Notre-Dame. Ses prières et oraisons faites, elle s’en allait à son logis, qui lui était communément préparé en la plus honnête maison qu’on pouvait trouver, et où il y avait quelque femme honnête.

Jamais homme ne la vit se baigner ni se purger ; elle le faisait toujours secrètement ; et si le cas advenait qu’elle couchât aux champs, jamais 96elle ne se déshabillait. Plusieurs, même des grands seigneurs, voulaient savoir s’ils pourraient avoir sa compagnie charnelle, et, pour ce, ils venaient devant elle gentiment vêtus, mais aussitôt qu’ils la voyaient tout leur vouloir coupable cessait. Quand on lui demandait pourquoi elle était en habits d’homme et chevauchait en armes, elle répondait que cela lui était ainsi ordonné, que c’était principalement pour mieux garder ainsi sa chasteté, et aussi que c’eût été chose trop étrange de la voir chevaucher en habits de femme parmi tant d’hommes d’armes. Et quand les gens lettrés lui parlaient sur ces matières, elle leur répondait si bien qu’ils étaient très satisfaits, disant n’avoir aucun doute qu’elle ne fût venue de par Dieu.

II.
Départ d’Auxerre. — Soumission de Saint-Florentin. — Arrivée devant Troyes. — Résistance de la ville. — Disette extrême de l’armée. — Le conseil délibère de se retirer : raisons. — Avis de Robert le Maçon. — Intervention de la Pucelle, ses engagements. — Merveilleuse diligence à préparer l’assaut. — Changement soudain dans les dispositions de la ville. — Soumission au roi et conditions. — Départ de la garnison ; prisonniers français délivrés par la Pucelle. — Le roi à Troyes.

Après que le roi se fut arrêté durant trois jours devant la ville d’Auxerre, il en partit avec son armée, en tirant vers la ville de Saint-Florentin, dont les habitants lui firent plénière obéissance. Il ne s’y arrêta guère, mais il s’en vint avec son armée devant la cité de Troyes, qui était grande et grosse ville. Il y avait dedans de cinq à six-cents combattants, Anglais et Bourguignons, qui sortirent vaillamment à la rencontre du roi ; il y eut dure et âpre escarmouche, et il y en eut de part et d’autre de couchés par terre, car les gens du roi les reçurent très bien, en sorte que les Anglais furent contraints de se retirer derrière les murailles.

Les gens du roi se logèrent de côté et d’autre, au mieux qu’ils purent, et le roi resta là cinq ou six jours sans que ceux du dedans montrassent jamais semblant de volonté de se soumettre à son obéissance ; on n’y pouvait trouver appointement, quoique souvent l’on parlementât.

Il y avait pour lors en l’armée si grande cherté de pain et de vivres que plus de cinq à six-mille personnes avaient passé plus de huit jours sans manger de pain. L’on vivait d’épis de blé froissés et de fèves nouvelles, qu’on trouvait très largement. Et l’on disait qu’un Cordelier, nommé Frère Richard, qui allait prêchant par le pays, était venu en la ville de Troyes, où, prêchant durant l’Avent, il disait tous les jours :

— Semez des fèves largement, celui qui doit venir viendra bientôt.

Et il fit tellement qu’on sema des fèves si largement que ce fut merveille ; ce dont l’armée du roi se nourrit par quelque temps. Et toutefois ledit prêcheur ne songeait point à la venue du roi.

Les ducs d’Alençon et de Bourbon, le comte de Vendôme et plusieurs autres seigneurs et gens du conseil, furent par le roi mandés en grand nombre pour savoir ce qu’il y avait à faire. Et là il fut remontré par l’archevêque de Reims, chancelier de France, comment le roi était 97venu en ce lieu, et que ni lui ni son armée n’y pouvaient demeurer plus longtemps pour plusieurs causes, qu’il remontra longuement et notablement ; c’est à savoir pour la grande famine qui y régnait, sans que les vivres arrivassent de nulle part en l’armée, et qu’il n’y avait plus d’homme qui eût de l’argent. En outre, disait-il, c’était merveilleuse chose de prendre la ville et cité de Troyes, forte par ses fossés et ses bonnes murailles, bien garnie de vivres, de gens de guerre et de peuple, ayant toute apparence de vouloir résister et de ne pas obéir au roi ; il fallait ajouter qu’on manquait de bombardes, de canons, d’artillerie, d’appareils de guerre pour battre les remparts et lui faire la guerre ; qu’il n’y avait ni ville ni forteresse française pouvant prêter aide et secours, plus rapprochée que Gien-sur-Loire ; et que de cette ville à Troyes, il y avait plus de trente lieues. Il allégua encore plusieurs autres grandes et notables raisons par lesquelles il montrait évidemment qu’il pouvait en advenir grand inconvénient, si l’on restait longuement là où l’on était.

Après cela le roi ordonna à son chancelier de demander les sentiments de tous ceux qui étaient présents, pour savoir ce qu’il y avait de meilleur à faire. Et le chancelier commença à demander les avis en ordonnant à chacun de s’acquitter loyalement de son devoir, et de conseiller le roi sur ce qu’il y avait à faire, après ce qui avait été dit. Presque tous ceux qui étaient présents furent d’opinion que, vu et considéré les choses ci-dessus déclarées, après que le roi s’était vu refusé par la ville d’Auxerre qui n’était pas pourvue de gens d’armes, ni si forte que la ville de Troyes, et pour plusieurs autres raisons que chacun alléguait selon son entendement et imagination, le roi et son armée devaient s’en retourner, et que demeurer plus longtemps devant la ville de Troyes, ou aller plus avant, c’était, autant qu’ils savaient voir ou connaître, toute perdition pour l’armée. Les autres furent d’avis que le roi allât en avant en tirant vers Reims ; le pays étant plein de biens, on trouverait assez de quoi vivre.

Le chancelier en vint à interroger un ancien et notable conseiller, nommé messire Robert le Maçon, seigneur de Trèves, qui avait été chancelier, homme sage et prudent. Il dit qu’il fallait envoyer quérir Jeanne la Pucelle qui était en l’armée et non pas au conseil ; que peut-être elle dirait quelque chose de profitable au roi et à sa compagnie. Il dit en outre que lorsque le roi avait entrepris ce voyage, il ne l’avait pas fait à cause de la grande puissance des hommes d’armes dont il disposait, ni pour le grand argent en sa possession afin de les payer, ni parce que ce voyage lui semblait bien possible ; mais qu’il l’avait entrepris uniquement sur l’admonestement de Jeanne la Pucelle, qui ne cessait de lui 98dire de tirer en avant pour aller à son couronnement à Reims, qu’il ne trouverait que bien peu de résistance, et que tel était le bon plaisir et volonté de Dieu. Si Jeanne ne conseillait rien qui n’eût été dit en ce conseil, il était de la grande et commune opinion, à savoir que le roi et son armée s’en retournassent au lieu d’où ils étaient venus.

Comme on délibérait sur la matière, Jeanne heurta très fort à la porte du conseil. On lui ouvrit, et elle entra ; elle fit la révérence au roi, et, la révérence faite, le chancelier dit :

— Jeanne, le roi et son conseil sont en grande perplexité pour savoir ce qu’il y a à faire.

Et il lui exposa le plus amplement qu’il put ce qui avait été dit, en la requérant de manifester au roi son avis, et ce qu’il lui en semblait. Alors elle adressa la parole au roi et lui demanda si elle serait crue de ce qu’elle dirait. Le roi répondit oui, selon ce qu’elle avancerait. Alors elle dit ces paroles :

— Gentil roi de France, cette cité est vôtre ; et si vous voulez demeurer devant ses murs deux ou trois jours, elle sera en votre obéissance par amour ou par force ; et n’en faites aucun doute.

Il lui fut répondu par le chancelier :

— Jeanne, qui serait certain de l’avoir dans six jours, on attendrait bien ; mais je ne sais si c’est vrai ce que vous dites.

Et elle affirma de nouveau qu’elle n’en faisait aucun doute. Le roi et son conseil s’arrêtèrent à l’opinion de Jeanne, et il fut conclu qu’on demeurerait là.

Sur l’heure Jeanne monta sur un coursier, un bâton à la main ; et elle mit en besogne chevaliers, écuyers, archers, manouvriers et gens de tous états, afin d’apporter des fagots, portes, tables, fenêtres et chevrons, pour faire des taudis et des machines d’approche contre la ville, pour asseoir une petite bombarde et autres canons qui étaient dans l’armée. Elle faisait des diligences merveilleuses, aussi bien qu’eût su les faire un capitaine qui eût été en guerre tout le temps de sa vie ; ce dont plusieurs s’émerveillaient.

Les gens de la ville surent et aperçurent les préparatifs qu’on était en train de faire ; et, sur ce, se mirent à considérer que Charles était leur souverain seigneur ; quelques gens simples disaient qu’ils avaient vu autour de l’étendard de la Pucelle une infinité de papillons blancs. Comme soudainement mus d’une bonne volonté inspirée de Dieu, connaissant aussi les choses merveilleuses, faites par ladite Pucelle pour faire lever le siège d’Orléans, ils délibérèrent de parlementer avec le roi et de savoir quel traité ils pourraient en avoir. Ce fut l’avis des gens de guerre, même ennemis du roi, qui étaient dans la ville.

De fait, l’évêque, les bourgeois et bon nombre de gens de guerre vinrent vers le roi, et finalement l’on conclut composition et traité, à savoir que les gens de guerre s’en iraient avec corps et biens, et que les habitants demeureraient sous l’obéissance du roi, et le mettraient en 99possession de la ville ; qu’il y aurait amnistie générale, et que, pour ce qui est des gens d’Église, il approuverait les régales et collations de bénéfices provenant du roi son père ; quant à celles qui venaient du roi d’Angleterre, ils en prendraient de nouvelles lettres du roi, et qu’ils garderaient leurs bénéfices, quelque collation qui en eût été faite déjà à d’autres.

Ceux de la ville firent grande fête et grande joie, et ceux de l’armée eurent des vivres à leur plaisir. Le matin du lendemain, presque toute la garnison, Anglais et Bourguignons, partirent, se dirigeant là où ils voulurent aller. Comme ils maintenaient que, d’après le traité, ils pouvaient emmener leurs prisonniers, de fait ils les emmenaient ; mais Jeanne se tint à la porte en disant qu’en nom Dieu ils ne les emmèneraient pas, et de fait elle les garda. Le roi contenta les Anglais et les Bourguignons en payant les rançons auxquelles les prisonniers avaient été mis.

Le roi entra ensuite dans la ville sur les neuf heures du matin ; mais Jeanne y était entrée avant lui, et avait ordonné des gens de trait le long des rues. Avec le roi entrèrent à cheval les seigneurs et les capitaines bien équipés, bien montés, et il faisait très beau les voir. Le roi mit en la ville capitaines et officiers, après avoir ordonné au seigneur de Loré de rester aux champs avec les gens d’armes de l’armée. Le lendemain tous passèrent par ladite cité en belle ordonnance ; ce dont les habitants étaient bien joyeux, et ils firent serment au roi d’être bons et loyaux, et tels ils se sont toujours montrés depuis.

III.
En chemin pour Châlons. — Réception du roi. — Le roi à Sept-Saulx. — Les capitaines anglo-bourguignons et les habitants de Reims. — Ambassade envoyée au roi. — Entrée de l’archevêque le matin. — Entrée du roi le soir.

La Pucelle pressait le roi le plus diligemment qu’elle pouvait, d’aller à Reims, et ne faisait nul doute qu’il y serait sacré. Aussi quitta-t-il sa cité de Troyes, et prit-il son chemin vers Châlons en Champagne avec toute son armée, la Pucelle à la tête des hommes d’armes, armée de toutes pièces. On chevaucha si bien que l’on arriva à Châlons. Quand les habitants de la ville surent la venue du roi, l’évêque et une grande multitude de peuple avec lui vinrent à sa rencontre, et lui firent pleine obéissance. Il passa la nuit dans la ville avec son armée, et y établit de son autorité des capitaines et des autorités, ni plus ni moins qu’il l’avait fait à Troyes.

De Châlons le roi prit son chemin sur Reims ; et il vint à un château qui est à l’archevêque de Reims, au lieu nommé Sept-Saulx, à quatre lieues de la ville. Dans cette cité de Reims étaient les seigneurs de Châtillon-sur-Marne et de Saveuse, tenant le parti des Anglais et des Bourguignons. 100Sur leur ordre et commandement, les habitants vinrent les trouver, car Châtillon se disait capitaine de Reims. Les seigneurs leur demandèrent s’ils avaient la volonté de bien se tenir et de se défendre. Les habitants demandèrent à leur tour si les hommes d’armes étaient en assez grand nombre pour les aider à se garder. Ils répondirent que non, mais que, s’ils pouvaient tenir six semaines, ils leur amèneraient un grand secours tant du duc de Bedford que du duc de Bourgogne ; et sur ce ils partirent, du consentement des habitants.

Il y avait alors dans la ville quelques hommes de bonne volonté qui commencèrent à dire qu’il fallait aller vers le roi, et le peuple demanda qu’on y envoyât. On députa des notables, tant d’Église que d’autres ; et, après plusieurs requêtes qui furent trouvées opportunes, il fut délibéré et conclu qu’on laisserait entrer le roi et l’archevêque avec tous ceux qui les suivaient.

Et il est vrai que l’archevêque n’avait point encore fait son entrée (dans sa ville épiscopale), et il la fit le samedi matin. Après dîner, sur le soir, le roi entra, lui et ses gens, et Jeanne la Pucelle était fort regardée. Et là vinrent les ducs de Bar et de Lorraine et le seigneur de Commercy, bien accompagnés de gens de guerre qui s’offraient à son service121.

IV.
Les préparatifs du sacre. — La solennité avec laquelle est apportée la sainte ampoule. — La cérémonie du sacre. — Attitude de la Pucelle, ses paroles.

Il fut ordonné que le lendemain, qui fut un dimanche, le roi prendrait et recevrait son digne sacre ; aussi toute la nuit on fit diligence pour que tout fût prêt au matin ; et ce fut un cas bien merveilleux, car on trouva en ladite cité toutes les choses nécessaires, qui sont grandes ; excepté qu’on ne pouvait avoir celles qui sont à Saint-Denis en France.

Et parce que l’abbé de Saint-Rémy n’a pas coutume de bailler la sainte ampoule, sinon d’après certaines formes et certaines manières, le roi envoya vers lui le seigneur de Rais, maréchal de France, le seigneur de Boussac et Sainte-Sévère, aussi maréchal de France, le seigneur de Graville, maître des arbalétriers, et le seigneur de Culant, amiral de France, qui firent les serments accoutumés, c’est à savoir de la conduire sûrement, et aussi de la reconduire jusques en l’abbaye. L’abbé, en grands habits ecclésiastiques, l’apporta bien solennellement et dévotement sous un poêle jusqu’à la porte devant Saint-Denis. Là, l’archevêque, pompeusement 101vêtu, accompagné de chanoines, l’apporta dedans la grande église, et la mit sur le grand autel.

Le roi vint alors au lieu qui lui avait été ordonné, habillé des vêtements propres à la cérémonie, et l’archevêque lui fit faire les serments accoutumés, et il fut fait chevalier par le duc d’Alençon. Puis l’archevêque procéda à la consécration, gardant tout au long les cérémonies et solennités contenus au Pontifical. Le roi y fit comte le seigneur de Laval, et il y eut plusieurs chevaliers faits par les ducs d’Alençon et de Bourbon.

Et là était présente Jeanne la Pucelle, tenant son étendard en sa main, laquelle en effet était cause dudit sacre et couronnement et de toute l’assemblée. La sainte ampoule fut rapportée et conduite par les dessusdits jusques en ladite abbaye.

Et qui eût vu la Pucelle accoler (embrasser) le roi à genoux par les jambes, et baiser le pied, pleurant à chaudes larmes, en aurait eu pitié122 ; et elle provoquait plusieurs à pleurer en disant :

— Gentil roi, ores (à cette heure) est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que (vous) vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume doit appartenir.

Chapitre V
La campagne d’après le sacre

  • I.
  • Séjour à Reims.
  • Pèlerinage à Saint-Marcoul.
  • Soumission spontanée des villes.
  • Itinéraire par Vailly, Soissons, Château-Thierry, Provins.
  • II.
  • Bedford sort de Paris ; bruit qu’il veut combattre le roi, semblant qu’il en fait.
  • Charles VII l’attend vainement, l’armée rangée en bataille près de La Motte-Nangis.
  • La cour et le roi veulent revenir au-delà de la Loire.
  • Passage de Bray-sur-Seine accordé et intercepté à la grande joie de nombreux seigneurs et capitaines.
  • Retour vers Château-Thierry, et marche vers Crépy.
  • Arrêt à Dammartin ; allégresse des populations.
  • Paroles de Jeanne.
  • III.
  • Les deux armées, en présence près de Dammartin, se retirent après d’insignifiantes escarmouches.
  • Sommation et reddition de Compiègne, Beauvais.
  • Bedford, dont l’armée s’est accrue des troupes levées contre les Hussites, vient sous Senlis.
  • Son arrivée signalée.
  • Il prend position dans un lieu bien choisi pour le couvrir, l’armée française à Montépilloy.
  • Elles s’observent durant deux jours.
  • Escarmouche plus sanglante au soleil couchant ; les deux armées se retirent.
  • IV.
  • Charles VII à Compiègne, à Senlis ; Bedford en Normandie.
  • Les gardiens de Paris.
  • Le roi à Saint-Denis.
  • Escarmouches avec les Parisiens.
  • Assaut tenté contre Paris, dispositions prises.
  • La Pucelle blessée au grand contentement de ses envieux.
  • Elle refuse de se retirer.
  • il faut remporter.
  • Le roi accusé de ne pas vouloir conquérir Paris par assaut.
  • Presque pas de morts.
  • V.
  • Le départ décidé ; raisons ou prétextes.
  • Capitaines préposés à la garde des places.
  • Départ du roi.
  • Saint-Denis repris par les Anglais.
102I.
Séjour à Reims. — Pèlerinage à Saint-Marcoul. — Soumission spontanée des villes. — Itinéraire par Vailly, Soissons, Château-Thierry, Provins.

Le roi séjourna en la cité de Reims durant trois jours. Or il est vrai que de tout temps les rois de France, après leur sacre, avaient accoutumé d’aller en un prieuré dépendant de l’église de Saint-Rémy, nommé Corbigny [Corbeny], assis et situé à environ six lieues de Reims. Là est un glorieux saint qui est du sang de France, nommé Saint-Marcoul, vers lequel se rend tous les ans une grand affluence de peuple pour la maladie des écrouelles, par les mérites duquel l’on dit que les rois en guérissent. Et pour cela le roi s’en alla audit lieu de Saint-Marcoul, et y fit bien dévotement ses oraisons et ses offrandes.

De ladite église, il prit son chemin pour aller en une petite ville fermée, nommé Vailly, appartenant à l’archevêque de Reims, à quatre lieues de Soissons et aussi à quatre lieues de Laon. Les habitants lui firent pleine obéissance et le reçurent grandement bien, selon leur pouvoir. Il se logea durant un jour, lui et son armée, en ce lieu, et de là il envoya à Laon, qui est une notable et forte cité, sommer les habitants de se mettre en son obéissance ; ce qu’ils firent très bien et volontiers. C’est ce que firent pareillement ceux de Soissons, où il alla droit de Vailly, et où il fut reçu à grande joie. Il y séjourna trois jours avec son armée qui se logea soit dans la ville, soit dans les environs. Pendant qu’il y était, lui vinrent les nouvelles que Château-Thierry, Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie, et plusieurs autres cités, s’étaient rendues françaises et mises en son obéissance ; il y nomma des officiers ; et les habitants y laissaient entrer sans aucune contradiction ses gens et ses serviteurs. Quand le roi sut que Château-Thierry était en son obéissance, après avoir séjourné quelques jours en la ville et cité de Soissons il se mit en chemin et alla audit lieu de Château-Thierry, d’où il s’en vint à Provins, et y passa deux ou trois jours.

II.
Bedford sort de Paris ; bruit qu’il veut combattre le roi, semblant qu’il en fait. — Charles VII l’attend vainement, l’armée rangée en bataille près de La Motte-Nangis. — La cour et le roi veulent revenir au-delà de la Loire. — Passage de Bray-sur-Seine accordé et intercepté à la grande joie de nombreux seigneurs et capitaines. — Retour vers Château-Thierry, et marche vers Crépy. — Arrêt à Dammartin ; allégresse des populations. — Paroles de Jeanne.

Ces choses vinrent à Paris en la connaissance du duc de Bedford qui se disait régent du royaume de France pour le roi d’Angleterre, et il 103annonça qu’il irait combattre le roi. Il assembla donc des gens de toutes parts à grande puissance, vint à Corbeil et à Melun, et réunit bien dix-mille combattants ; ce qui était grande force.

Quand le roi sut que le duc de Bedford voulait le combattre, lui et les gens de son armée en furent bien joyeux ; il partit de Provins, tint les champs et rassembla son armée près d’un château nommé La Motte de Nangis, qui est en Brie ; là les corps de l’armée furent ordonnés très notablement et prudemment ; et c’était gentille chose de voirie maintien de la Pucelle et les diligences qu’elle faisait. Et toujours arrivaient des nouvelles que le duc de Bedford s’avançait pour combattre ; et pour ce, le roi se tint tout le jour en plein champ, pensant que le duc de Bedford dut venir ; mais il changea d’avis, et s’en retourna à Paris, quoiqu’il eût en sa compagnie dix ou douze-mille combattants, ainsi qu’il a été dit ; le roi en avait bien autant ; et la Pucelle, ainsi que les seigneurs et gens de guerre étant avec elle, avaient grand désir et grande volonté de combattre.

Quelques-uns de la compagnie du roi avaient grande envie qu’il retournât vers la rivière de Loire, et le lui conseillaient fort, conseil auquel il adhéra très volontiers lui-même. Étant de leur sentiment, il conclut qu’il s’en retournerait. Or on lui fit savoir qu’il pourrait passer la rivière de la Seine par une ville nommée Bray-en-Champagne, où se trouvait un bon pont. L’obéissance et le passage lui étaient promis par les habitants. Mais la nuit du matin où il devait passer, vinrent un certain nombre d’Anglais auxquels on ouvrit les portes et qui s’établirent dans la ville ; et parmi les gens du roi qui s’avancèrent, croyant passer les premiers, quelques-uns furent pris et les autres détroussés, et par là le passage fut rompu et empêché ; ce dont les ducs d’Alençon, de Bourbon et de Bar, les comtes de Vendôme et de Laval, tous les capitaines, furent bien joyeux et contents ; car la résolution de se retirer allait contre leur gré et volonté ; ils étaient d’avis que le roi devait aller de l’avant pour faire toujours des conquêtes, vu les forces qu’il avait à sa disposition et que ses ennemis n’avaient pas osé le combattre.

La vigile de Notre-Dame de la mi-août, le roi, par le conseil de ces seigneurs et capitaines, retourna à Château-Thierry, passa outre, et avec toute son armée, se dirigea vers Crépy-en-Valois, et vint camper en rase campagne assez près de Dammartin.

Le pauvre peuple du pays criait Noël et pleurait de joie et d’allégresse ; la Pucelle, considérant ce spectacle, et qu’ils venaient au-devant du roi en chantant Te Deum laudamus et certains répons et antiennes, dit au chancelier de France et au comte de Dunois :

En nom Dieu, voici un bon peuple, bien dévot, et quand je devrai mourir je voudrais que ce fut en ce 104pays.

Le comte de Dunois lui demanda :

— Jeanne, savez-vous quand vous mourrez et en quel lieu ?

Et elle répondit qu’elle n’en savait rien, et qu’elle était à la volonté de Dieu, et ajouta :

— J’ai accompli ce que Messire m’a commandé, de lever le siège d’Orléans, et de faire sacrer le gentil roi ; je voudrais bien qu’il voulût (Messire) me faire ramener auprès de mon père et de ma mère et garder leurs brebis et leur bétail, et faire ce que j’avais coutume de faire123.

Quand lesdits seigneurs virent Jeanne ainsi parler, et les yeux au ciel remercier Dieu, ils crurent plus que jamais que c’était chose venue de par Dieu.

III.
Les deux armées, en présence près de Dammartin, se retirent après d’insignifiantes escarmouches. — Sommation et reddition de Compiègne, Beauvais. — Bedford, dont l’armée s’est accrue des troupes levées contre les Hussites, vient sous Senlis. — Son arrivée signalée. — Il prend position dans un lieu bien choisi pour le couvrir, l’armée française à Montépilloy. — Elles s’observent durant deux jours. — Escarmouche plus sanglante au soleil couchant ; les deux armées se retirent.

Le duc de Bedford était à Paris avec grand nombre d’Anglais et autres gens ennemis et adversaires du roi. Étant venu à sa connaissance que le roi était sur les champs vers Dammartin, il partit de Paris avec une bien grande et grosse armée, et s’achemina vers Mitry-en-France, sous Dammartin, et il prit une place bien avantageuse où il ordonna ses troupes.

Le roi fît pareillement mettre ses gens en belle ordonnance, prêts à livrer bataille si l’autre venait l’assaillir, ou même d’aller à lui s’il se mettait lui aussi en rase campagne. Et pour savoir leur état et contenance, il fut décidé qu’on y enverrait des gens par manière de coureurs ; y fut spécialement envoyé Étienne de Vignoles, dit La Hire, vaillant homme d’armes, ainsi que ceux qui marchaient avec lui. Il y eut de grandes escarmouches qui durèrent presque tout le jour, sans presque aucune perte ni dommage d’un côté ni de l’autre. Cependant il fut rapporté au roi par des gens bien entendus au fait de la guerre que le duc de Bedford était en place avantageuse et que les Anglais s’étaient fortifiés, et c’est pourquoi le roi ne fut pas conseillé d’aller plus avant assaillir ses ennemis, et le lendemain le duc de Bedford avec toute son armée s’en retourna à Paris, et le roi tira vers Crépy-en-Valois.

Le roi envoya des hérauts aux habitants de Compiègne les sommer de se mettre en son obéissance ; à quoi ils répondirent qu’ils étaient prêts et disposés à le recevoir et à lui obéir comme à leur souverain seigneur.

De hauts seigneurs allèrent pareillement en la ville et cité de Beauvais, dont était évêque et seigneur un nommé maître Pierre Cauchon, Anglais extrême, quoique Français de nation, né emprès Reims. Aussitôt que les 105habitants virent les hérauts revêtus des armes de France, ils crièrent : Vive Charles, roi de France ! et ils se mirent en son obéissance. Quant à ceux qui ne voulurent accepter pareille obéissance, ils les laissèrent aller avec leurs biens.

Le roi songea alors à venir en la ville de Compiègne, qui lui avait fait soumission. Il se dirigea vers Senlis, et s’arrêta en un village nommé Baron, à deux lieues de Senlis, ville qui obéissait aux Anglais et aux Bourguignons. Le matin les nouvelles lui vinrent que le duc de Bedford partait de Paris avec toute son armée pour venir à Senlis, et que de nouveau quatre-mille Anglais lui étaient arrivés, conduits par son oncle le cardinal d’Angleterre. Ledit Cardinal devait les conduire contre les Bohémiens (Hussites) hérétiques en la foi ; mais il les détourna pour guerroyer contre les Français, de vrais catholiques ; et, comme on disait, ils étaient soudoyés de l’argent du Pape, dans le but qu’ils fussent conduits contre lesdits Bohèmes.

Ces choses venues à la connaissance du roi, ordre fut donné à Ambroise de Loré et au seigneur de Xaintrailles de monter à cheval, et d’aller vers Paris ou ailleurs, ainsi qu’il leur semblerait bon et meilleur, pour savoir véritablement ce qu’il en était du duc de Bedford et de son armée. Ils montèrent diligemment à cheval, et prirent seulement une vingtaine de leurs gens des mieux montés, puis partirent et chevauchèrent si bien qu’ils approchèrent de l’armée anglaise. Ils aperçurent sur le grand chemin de Senlis grands tourbillons de poussière qui s’avançaient et procédaient de la suite du duc, et ils envoyèrent diligemment un chevaucheur devers le roi pour le lui faire savoir ; ils approchèrent encore de plus près, si bien qu’ils virent l’armée anglaise tirant vers Senlis, et derechef ils envoyèrent un autre chevaucheur vers le roi pour lui dire ce qui en était.

Le roi alors et son armée se dirigèrent très diligemment au milieu des champs ; et s’ordonnèrent en ordre de bataille, chevauchant entre la rivière qui passe à Baron et Montépilloy, en tirant droit à Senlis. Le duc de Bedford et son armée arrivèrent à l’heure de vêpres près de Senlis, et se mirent à passer une rivière qui vient de cette ville à Baron ; le passage était si étroit qu’il ne pouvait y aller que deux chevaux de front. Aussitôt que Loré et Xaintrailles virent les Anglais s’engager dans ce passage, ils retournèrent en hâte vers le roi, et lui en donnèrent l’assurance ; sur-le-champ le roi fit marcher ses corps d’armée directement vers ce lieu, pour les combattre au moment dudit passage ; mais la plupart des Anglais et comme tous, étaient déjà sur l’autre rive ; et les deux armées s’entrevirent l’une l’autre ; il y eut de grandes escarmouches, et de belles passes d’armes furent faites.

106À cette heure, c’était comme le soleil couchant. Les Anglais se logèrent sur le bord et au bout de cette rivière, et les Français établirent leur camp à Montépilloy. Le lendemain au matin, le roi et son armée se mirent aux champs, et l’on ordonna les diverses parties de l’armée. Le duc d’Alençon et le comte de Vendôme gouvernaient le corps le plus nombreux ; les ducs de Bar et de Lorraine124 avaient la charge du second. Le troisième, qui était en manière d’aile, était sous la conduite de Rais et de Boussac, maréchaux de France. Un autre corps, qui souvent se mettait en mouvement pour escarmoucher et guerroyer les Anglais, était sous le gouvernement du seigneur d’Albret, du bâtard d’Orléans, de Jeanne la Pucelle, de La Hire et de plusieurs autres capitaines. À la conduite et au gouvernement des archers étaient préposés le seigneur de Graville, maître des arbalétriers de France, et un chevalier limousin, nommé maître Jean Foucault. Le roi se tenait assez près de ses corps d’armée, ayant autour de sa personne et en sa compagnie le duc de Bourbon, le seigneur de La Trémoille, et grande foison de chevaliers et d’écuyers.

Par plusieurs fois, le roi chevaucha par devant l’armée du duc de Bedford, auprès duquel étaient le bâtard de Saint-Polet plusieurs Bourguignons, avec les troupes rangées près d’un village, ayant au dos un grand étang et la susdite rivière ; ils n’avaient cessé toute la nuit de se fortifier très diligemment avec des pieux, des taudis et des fossés.

Le roi et les seigneurs de sa suite avaient délibéré et conclu qu’il fallait combattre le duc de Bedford avec ses Anglais et Bourguignons ; mais quand ils eurent vu et considéré la place qu’ils occupaient, leurs fortifications, ils virent et connurent qu’il n’y avait nulle apparence de les combattre avec succès, en la place qu’ils occupaient. Toutefois les Français s’approchèrent à environ deux traits d’arbalète des Anglais, et leur firent savoir que s’ils voulaient sortir de leur parc, on les combattrait ; ils ne voulurent jamais sortir ni déloger de leur enclos.

Il y eut de grandes et merveilleuses escarmouches, tellement que les Français allaient souvent tant à pied qu’à cheval jusques aux fortifications des Anglais ; et quelquefois les Anglais saillaient en force et repoussaient les Français ; il y eut de côté et d’autre des morts et des prisonniers, et toute la journée se passa ainsi en escarmouches jusques à environ le soleil couchant.

Le seigneur de La Trémoille, qui était bien joli et monté sur un grand coursier, voulut y prendre part. De fait il prit sa lance et vint jusqu’au 107frapper ; mais son cheval s’abattit, et si le cavalier n’eût eu bientôt secours, il eût été pris ou tué ; il fut remonté à grand-peine.

Il y eut à cette heure une grande escarmouche ; vers le soleil couchant grand nombre de Français se joignirent ensemble, et vinrent vaillamment jusque près du parc des Anglais combattre main à main et les provoquer ; les Anglais saillirent en grande foison, à pied et à cheval ; les Français se renforcèrent, et à cette heure l’escarmouche fut plus vive et plus rude qu’elle n’avait été en tout le jour ; il y avait tant de poussière qu’on ne connaissait ni Français, ni Anglais, tellement que, quoique les armées fussent bien près les unes des autres, cependant elles ne pouvaient s’entrevoir. Ledit engagement dura jusqu’à ce qu’il fût nuit serrée et obscure.

Les Anglais se retirèrent tous ensemble et se serrèrent dans leur parc, et les Français aussi se retirèrent dans leur campement ; les Anglais s’établirent dans leur clos, et les Français là où ils avaient passé la nuit précédente, à environ demi-lieue des Anglais, près de Montépilloy. Les Anglais le lendemain partirent bien matin et s’en retournèrent à Paris ; et le roi et ses gens s’en allèrent à Crépy-en-Valois.

IV.
Charles VII à Compiègne, à Senlis ; Bedford en Normandie. — Les gardiens de Paris. — Le roi à Saint-Denis. — Escarmouches avec les Parisiens. — Assaut tenté contre Paris, dispositions prises. — La Pucelle blessée au grand contentement de ses envieux. — Elle refuse de se retirer. — il faut remporter. — Le roi accusé de ne pas vouloir conquérir Paris par assaut. — Presque pas de morts.

Le lendemain le roi partit de Crépy et prit son chemin vers Compiègne, où il fut reçu grandement et honorablement, et où on lui rendit obéissance. Il y commit des officiers, et ordonna comme capitaine un gentilhomme de Picardie, bien allié de parents et d’amis, nommé Guillaume de Flavy.

Là les manants et habitants de la ville de Beauvais envoyèrent devers lui, et se mirent eux et la ville en son obéissance ; semblablement se mirent en l’obéissance du roi ceux de Senlis, ville en laquelle le roi vint se loger.

En la fin du mois d’août, le duc de Bedford, dans la crainte que le roi ne vînt en Normandie, partit de Paris avec son armée pour se rendre en cette province. Il départit son armée en divers lieux de son obéissance pour en garder les places. Il avait laissé à Paris messire Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, soi-disant chancelier de France pour les Anglais, un chevalier anglais nommé messire Jean Rathelet, et un chevalier français, nommé messire Simon Morbier, qui se disait alors prévôt de Paris ; lesquels, pour la garde et défense de la ville, avaient à leur disposition environ deux-mille Anglais, ainsi que l’on disait.

Vers la fin dudit mois d’août, le roi quitta Senlis et s’en vint à Saint-Denis, où ceux de la ville lui ouvrirent leurs portes et firent pleine obéissance ; et avec son armée il s’établit à Saint-Denis.

Alors commencèrent grandes courses et escarmouches entre les gens 108du roi étant à Saint-Denis, et les Anglais soutenus par les habitants de Paris. Après que les gens du roi eurent été quelque temps à Saint-Denis, comme trois ou quatre jours, le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le comte de Laval, Jeanne la Pucelle, les seigneurs de Rais et de Boussac, et autres à leurs suite, vinrent se loger en un village qui est comme à mi-chemin entre Paris et Saint-Denis, et qu’on nomme La Chapelle.

Le lendemain, comme ils étaient plus près, les escarmouches recommencèrent plus âpres que devant, et lesdits seigneurs vinrent aux champs vers la porte saint-Honoré, sur une manière de butte ou de montagne que l’on nommait le marché aux Pourceaux ; ils y firent ajuster plusieurs canons et coulevrines pour tirer dans la ville de Paris, et en effet ils en firent partir plusieurs coups.

Les Anglais circulaient et tournoyaient autour des remparts, les étendards déployés, parmi lesquels s’en trouvait un blanc à croix vermeille ; ils allaient et venaient par ladite muraille. Quelques-uns des seigneurs qui étaient de l’entreprise voulurent aller jusqu’à la porte Saint-Honoré ; entre les autres spécialement un chevalier nommé le seigneur de Saint-Vallier ; lui, ses gens allèrent jusqu’au boulevard, et mirent le feu aux barrières, et malgré le grand nombre d’Anglais et d’habitants de Paris qui le défendaient, le boulevard fut pris d’assaut, et les ennemis rentrèrent par la porte dans la ville.

Les Français s’attendaient à ce que les Anglais vinssent par la porte Saint-Denis fondre sur eux ; c’est pourquoi les ducs d’Alençon et de Bourbon entourés de leurs gens s’étaient mis comme en embuscade derrière ladite butte ou montagne ; et ils ne pouvaient bonnement approcher de plus près par crainte des canons, veuglaires et coulevrines qui tiraient sans cesse de la ville.

Jeanne dit qu’elle voulait assaillir la ville de Paris ; mais elle n’était pas bien informée de la profondeur de l’eau qu’il y avait dans les fossés ; et il y en avait autour d’elle qui le savaient fort bien ; mais on pouvait voir que par envie ils eussent bien voulu qu’il lui arrivât male aventure125. Néanmoins elle vint avec grande force, et nombreux hommes d’armes, parmi lesquels le seigneur de Rais, maréchal de France ; ils descendirent en l’arrière-fossé avec de nombreux gens de guerre ; puis avec sa lance Jeanne monta sur le dos d’âne, et se mit à sonder l’eau qui était bien profonde. Pendant qu’elle y était occupée, un trait lui blessa les deux cuisses, ou l’une tout au moins.

Ce, nonobstant, elle ne voulait pas se retirer, et elle se donnait toute sorte de soins pour faire apporter et jeter fagots et bois dans le second 109fossé, dans l’espérance de passer jusqu’au mur ; ce qui n’était pas possible vu la grande quantité d’eau dont il était rempli. Dès que la nuit commença, on envoya plusieurs fois la quérir ; mais elle ne voulait en aucune manière ni partir ni se retirer ; il fallut que le duc d’Alençon vint la quérir et l’emmenât sous sa tente. Et tous se retirèrent à La Chapelle-Saint-Denis, où ils avaient passé la nuit précédente. Le lendemain, les ducs d’Alençon et de Bourbon revinrent à Saint-Denis, où le roi se trouvait avec son armée.

Et l’on disait que par lâcheté de courage, il n’avait jamais voulu prendre Paris d’assaut, et que si on y fut resté jusqu’au matin il y en eut eu (dans Paris) qui se fussent avisés126.

Il y eut plusieurs blessés, et comme pas un mort.

V.
Le départ décidé ; raisons ou prétextes. — Capitaines préposés à la garde des places. — Départ du roi. — Saint-Denis repris par les Anglais.

Le douzième jour de septembre, le roi assembla son conseil pour savoir ce qu’il y avait à faire. Vu que les habitants de Paris ne montraient aucun semblant de vouloir se réduire à obéissance, qu’ils n’auraient pas osé se concerter sous l’œil des Anglais et des Bourguignons qui étaient fort puissants, que l’argent manquait pour entretenir l’armée, le conseil fut d’avis de laisser de grosses garnisons dans le pays conquis, sous le commandement de princes du sang, et que le roi s’en allât vers la Loire et au-delà.

En exécution de cet avis du conseil, le roi laissa le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, messire de Culant, amiral de France, et d’autres capitaines ; il ordonna que le duc serait son lieutenant et il laissa dans Saint-Denis le comte de Vendôme et l’amiral de Culant, avec grande compagnie de gens d’armes ; il partit ensuite avec son armée et vint prendre gîte à Lagny-sur-Marne. Il partit le lendemain, après avoir ordonné à messire Ambroise de Loré de rester à Lagny, et après lui avoir assigné pour compagnon un vaillant chevalier du Limousin, nommé messire Jean Foucault, ainsi que plusieurs gens de guerre.

Quand les Anglais et les Bourguignons surent que le roi était ainsi parti, ils assemblèrent de toutes parts un grand nombre de leurs gens ; et ceux de Saint-Denis, c’est-à-dire le comte de Vendôme et les autres, considérant que la ville était faible, la délaissèrent et vinrent à Senlis.

Cousinot de Montreuil n’a plus qu’une page où il n’est pas question de Jeanne d’Arc. A-t-il arrêté là son travail ? la suite en est-elle perdue ? C’est ce que l’on ignore jusqu’à ce jour.

110Journal du siège d’Orléans
et histoire de la Pucelle jusqu’au retour à Paris

  1. La Pucelle jusqu’à son entrée à Orléans
  2. La délivrance d’Orléans
  3. La campagne de la Loire
  4. La Campagne avant et après le sacre

Remarques critiques

En 1576, Saturnin Hotot, imprimeur de la ville d’Orléans, éditait, par suite d’une convention avec la municipalité, un volume sous le titre suivant :

Histoire et discours au vrai du siège qui fut mis devant la ville d’Orléans par les Anglois, le mardi 12 octobre 1428, régnant alors Charles VII de ce nom roy de France, contenant toutes les saillies, assaults, escarmouches et autres particularités qui, de jour en jour y furent faictes avec la venue de Jehanne la Pucelle, et comment par grâce divine et force d’armes, elle feist lever le siège de devant aux Anglois, prise de mot à mot sans aucun changement de langue, d’un vieil exemplaire escript à la main en parchemin, et trouvé dans les archives de la ville.

De 1429 à 1576, près d’un siècle et demi s’était écoulé, beaucoup plus qu’il n’en faut pour diminuer fort notablement l’autorité de l’imprimé, qui tire sa valeur du parchemin qu’il reproduit. À quelle année remonte ce parchemin ? Est-il bien exactement reproduit ? Deux points importants sur lesquels doit porter la critique. Ici encore, comme sur toute la période du siège, les recherches de l’abbé Dubois fournissent des données de grande valeur. Le patient chanoine découvrit dans les manuscrits d’un érudit Orléanais du XVIIIe siècle, Polluche, l’extrait suivant du compte de ville de 1466 :

Payé onze sous parisis à M. Soudan, clerc, pour avoir escript en parchemin la manière du siège tenu par les Anglois devant Orléans en 1428-1429.

Qu’était le clerc Soudan ? L’abbé Dubois a encore trouvé la réponse dans les comptes de 1468, où pour d’autres écritures se lit cette mention :

Payé 5s 4d à Soubsdan, notaire en cour d’Église.

Un notaire en cour d’Église était le plus souvent un gradué en droit canonique.

Le parchemin des archives de la ville a disparu ; mais nous en avons 111des copies. On connaît en effet quatre ou cinq manuscrits du Journal du siège. Deux sont à la Bibliothèque nationale de Paris ; l’un (Fonds latin, n° 14665) provient de l’abbaye de Saint-Victor et est du XVe siècle, l’autre fait partie du célèbre manuscrit d’Urfé, dont il a été parlé dans le volume précédent : il est cousu avant le Double Procès, mais l’écriture accuse une date postérieure ; elle est du XVIe siècle. On en trouve un autre exemplaire du XVIe siècle à la Bibliothèque de Genève. Le quatrième, écriture du XVe siècle, fait partie du manuscrit du Vatican (Fonds de la reine Christine, n° 891). La Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg en possède un cinquième exemplaire.

Le texte de Saturnin Hotot a été collationné avec le texte de la Bibliothèque nationale, et le R. Père Rivière, sur ma demande, a bien voulu vérifier sur le manuscrit du Vatican certains passages que je lui avais signalés. À deux mots près, les variantes sont si peu importantes qu’elles ne méritent pas d’être signalées. Le scribe, auquel Quicherat a confié la transcription qu’il a imprimée, a préféré travailler sur l’imprimé que sur le manuscrit.

C’est donc à tort que l’abbé Dubois a pensé que Saturnin Hotot avait introduit dans le texte du parchemin des archives d’Orléans des changements qui le déparent. La fidélité de l’imprimeur nous est garantie par les manuscrits antérieurs dans lesquels on retrouve ce qui offusque dans le texte imprimé. Pareille conformité ne peut s’expliquer que parce que les manuscrits ont reproduit le texte aujourd’hui perdu, mais gardé dans les archives de la ville en 1576. C’est donc au texte copié en 1466 par le notaire Soudan que manuscrits et imprimé nous ramènent. Faut-il faire remonter beaucoup plus haut sa composition ? Il ne le paraît pas ; tout indique qu’il a été composé à la suite de la réhabilitation, après 1456.

De toutes les Chroniques, le Journal du siège est la seule qui énonce carrément que la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims constituaient la mission entière de la Pucelle. Dunois, dans sa déposition, avait émis timidement cette assertion démentie par une foule d’autres documents, en opposition avec les paroles maintes fois répétées et les actes de la céleste envoyée.

L’abbé Dubois, qui pourtant était loin d’avoir bien des pièces qui depuis ont confirmé son assertion, reproche justement à l’auteur de n’avoir pas dit toute la vérité, et, par égard pour les capitaines qui commandaient à Orléans, de n’avoir pas rapporté plusieurs faits bien constatés qui ne leur font pas honneur127.

Même à Orléans, Jeanne a vaincu malgré l’opposition des chefs, forte 112qu’elle était de l’appui des Orléanais, qui ont fini par entraîner les capitaines à leur suite. Voiler cet aspect de la délivrance, c’est en diminuer le merveilleux et rabaisser l’héroïsme de la patriotique cité. Non seulement les deux Cousinot, mais l’historiographe officiel, Jean Chartier, sont plus véridiques et moins adulateurs des grands.

Le rédacteur inconnu du Journal est partial en faveur des nobles. Il énumère complaisamment les noms de ceux qui ont pris part à la lutte, et son histoire du siège n’est que le récit des incidents particuliers qui le signalèrent, sans vue d’ensemble ; au point qu’après l’avoir lu, on se rend médiocrement compte de l’état des choses. D’autres Chroniques en disent, sous ce rapport, plus en quelques lignes que le Journal dans de longues pages.

Il blâme les plaintes, pourtant si justes, des Orléanais, lorsque, après la victoire de Patay, Charles VII les frustra d’une visite pour laquelle ils avaient fait des préparatifs, et qui leur était si bien due. Il dissimule que l’héroïne dut entraîner le roi sur le chemin de Reims, en partant de Gien avec une partie de l’armée, pour mettre fin à d’interminables tergiversations. D’après son récit, ce seraient les conseillers du roi qui l’auraient déterminé à reprendre le chemin du Berry par Bray-sur-Seine. D’après les autres chroniqueurs, il était d’accord avec ces conseillers, traîtres ou tout au moins mal avisés. S’il dit que la tentative contre Paris échoua parce que les choses furent mal conduites, il se garde d’insinuer les causes honteuses de ce défaut dans la conduite, et l’on se demande si c’est à l’héroïne qu’il faut l’attribuer, ou à d’autres capitaines mal inspirés. D’après lui, La Trémoille excepté, tous les grands auraient rempli leur devoir et secondé la céleste envoyée ; ce qui n’est pas exact.

L’auteur dit que son ouvrage est très compendieux, c’est-à-dire très abrégé. Qu’abrège-t-il ? Seraient-ce des registres de la cité, écrits au fur et à mesure que les faits se passèrent ? Si c’est possible, nous n’avons aucune preuve pour l’affirmer. Sûrement, à partir de la campagne de la Loire, il a sous les yeux la Chronique des Cousinot. Il ne fait que l’abréger pour la campagne du sacre, et pour celle qui a suivi. Aussi sera-t-il inutile de reproduire cette partie, sauf la dernière page, où il y a quelques détails particuliers. Nous ne reproduirons pas non plus les incidents du siège. L’abbé Dubois a dit à bon droit que ces détails étaient nus, décharnés et peu intéressants128.

La rédaction semble hâtive. Après avoir rapporté que Saint-Loup fut enlevé le mercredi 4 mai, ce qui est exact, il dit que les Tourelles furent prises le samedi 6, et que les Anglais partirent le dimanche 7 mai ; cela ne 113se trouve pas seulement dans l’imprimé de Saturnin Hotot, mais aussi dans les manuscrits. Il fallait bien que le rédacteur écrivît assez longtemps après le siège, pour faire coucher la Pucelle aux Tourelles dans la nuit du samedi au dimanche. Tout le monde savait à Orléans qu’elle était rentrée le soir même par le pont, ainsi qu’elle l’avait annoncé le matin, contre toute vraisemblance.

Ce qu’il dit de la Pucelle avant son arrivée à Orléans n’est pas à sa place. Il en résulte de la confusion quand on veut se rendre compte de la suite des faits. Quelques notables erreurs y seront signalées.

Le style semble confirmer, ainsi que l’observe l’abbé Dubois129, la composition postérieure du Journal. Il renferme des mots inusités en 1430. D’après d’habiles philologues, la langue française aurait subi de notables changements vers le milieu du XVe siècle, particulièrement dans le centre de la France. Ce changement nous a paru bien accusé dans le Journal du siège. La diction est relativement moderne ; on y trouve par exemple le mot citoyen, inusité, ce nous semble, avant cette époque. Pour rendre le style tout à fait moderne, il suffit le plus souvent de changer les mots de place et de rajeunir l’orthographe.

La partie vraiment intéressante du Journal en ce qui regarde Jeanne d’Arc, c’est l’entrée de l’héroïne à Orléans, l’emploi de ses journées jusqu’à l’assaut contre Saint-Loup. Il donne des détails qu’on chercherait inutilement dans les autres chroniques.

Depuis Saturnin Hotot, le Journal du siège a été plusieurs fois édité. Quicherat l’a fait entrer dans sa collection. Au moment où ces lignes sont écrites, MM. Paul Charpentier et Cuissard ont fait paraître une nouvelle édition enrichie de nombreuses notes, à laquelle nous sommes heureux de renvoyer.

Chapitre I
La Pucelle jusqu’à son entrée à Orléans

  • I.
  • Naissance et occupations de la Pucelle.
  • Ordre du ciel.
  • Accueil de Baudricourt.
  • Horrible pensée ; comment dissipée.
  • Influence angélique de la jeune fille.
  • Annonce de la défaite de Rouvray.
  • Baudricourt gagné.
  • Compagnons de voyage ; leurs craintes.
  • La Pucelle les rassure.
  • II.
  • Arrivée à Chinon ; nombreux périls évités.
  • Desseins extrêmes agités à la cour.
  • Récit des guides.
  • Première audience.
  • Réunion et avis du grand conseil.
  • Examen : la personne de la Pucelle ; annonce de la défaite de Rouvray ; révélation des secrets.
  • Nouvel examen à Poitiers.
  • Sentence.
  • Armement, étendard, épée, maison de la Pucelle.
  • III.
  • Anachronismes du chroniqueur.
  • Séjour à Blois.
  • Lettre aux Anglais.
  • Courroux, dérisions, menaces des Anglais.
  • Le héraut retenu.
  • IV.
  • Préparatifs militaires et religieux à Blois.
  • En marche par la Sologne et arrivée à Chécy.
  • Les Orléanais prévenus.
  • Chaude escarmouche pour favoriser l’entrée du convoi.
114I.
Naissance et occupations de la Pucelle. — Ordre du ciel. — Accueil de Baudricourt. — Horrible pensée ; comment dissipée. — Influence angélique de la jeune fille. — Annonce de la défaite de Rouvray. — Baudricourt gagné. — Compagnons de voyage ; leurs craintes. — La Pucelle les rassure.

L’auteur du Journal du siège insère ce qui suit, entre ce qui se passa à Orléans le mardi 8 février, et les événements du mercredi 9 :

Vers ces jours, il y avait une jeune pucelle, nommée Jeanne, native d’un village en Barrois, appelé Domrémy, près d’un autre dit Gras (Greux), sous la seigneurie de Vaucouleurs, à laquelle, pendant qu’autour de la maison de son père et de sa mère elle gardait quelques brebis qu’ils avaient, ou d’autres fois pendant qu’elle cousait et filait, Notre-Seigneur apparut visiblement à plusieurs reprises. Il lui commanda d’aller faire lever le siège d’Orléans et de faire sacrer le roi à Reims, l’assurant qu’il serait avec elle, et que par son divin secours et par la force des armes il lui ferait accomplir pareille entreprise.

C’est pourquoi elle alla vers messire Robert de Baudricourt, alors capitaine de Vaucouleurs, et lui raconta sa vision, le priant et le requérant que pour le très grand bien et profit du roi et du royaume, il voulût lui donner des vêtements d’homme, la monter d’un cheval et la faire mener vers le roi, ainsi que Dieu lui avait commandé d’aller. Mais il ne voulut la croire ni pour lors, ni pendant plusieurs des jours qui suivirent ; il ne faisait au contraire que se moquer d’elle, réputant ses visions des fantaisies et de folles imaginations, quoiqu’il la gardât, dans la pensée qu’elle servirait à la lubricité de ses gens ; ce en quoi ni aucun d’eux, ni personne dans la suite, ne put se satisfaire ; car sitôt qu’ils la fixaient leur passion refroidie se dissipait.

L’auteur du Journal ne parle plus de Jeanne, qu’après le récit de la journée des Harengs. Il écrit à la suite :

Ce propre jour, Jeanne la Pucelle sut cette déconfiture par grâce divine ; elle dit à messire de Baudricourt que le roi avait eu un grand dommage devant Orléans, et qu’il en aurait plus encore, si elle n’était pas menée devers lui. C’est ce qui détermina Baudricourt, qui l’avait déjà éprouvée, trouvée très sage, et croyait presque à ce qu’elle disait de ses visions. Comme elle persévérait toujours en ses premières requêtes, il la fit habiller en habits d’homme, ainsi qu’elle le demanda, et il lui donna pour la conduire deux gentilshommes de Champagne : l’un nommé Jean de Metz, et l’autre Bertrand de Polongy, qui s’y prêtèrent bien à 115contre-cœur, à cause des périls des chemins ; cependant, comme Jeanne leur assurait qu’ils n’auraient aucun mal, ils se mirent en route avec elle, et avec deux de ses frères130, pour aller devers le roi qui était alors à Chinon.

Après avoir rapporté quelques incidents du siège, qui eurent lieu le 14 et le 17 février, il revient à Jeanne dont, par erreur, il fixe l’arrivée à Chinon du 17 au 20 février. Voici comment il s’exprime :

II.
Arrivée à Chinon ; nombreux périls évités. — Desseins extrêmes agités à la cour. — Récit des guides. — Première audience. — Réunion et avis du grand conseil. — Examen : la personne de la Pucelle ; annonce de la défaite de Rouvray ; révélation des secrets. — Nouvel examen à Poitiers. — Sentence. — Armement, étendard, épée, maison de la Pucelle.

Environ ces jours arrivèrent dans Chinon Jeanne la Pucelle, et ceux qui la conduisaient, fort émerveillés d’avoir pu arriver sains et saufs, vu les périlleux passages qu’ils avaient rencontrés, les dangereuses et grosses rivières qu’ils avaient traversées à gué, le grand chemin qu’ils avaient dû parcourir, au long duquel ils avaient passé par plusieurs villes et villages tenant le parti des Anglais sans parler des pays français, ès quels se commettaient d’innombrables maux et pilleries. C’est pourquoi ils louèrent Notre-Seigneur de la grâce qu’il leur avait faite, ainsi que la Pucelle le leur avait promis avant le départ. Ils notifièrent leur fait au roi, par devant lequel on avait déjà par plusieurs fois traité en conseil, si les Anglais gagnaient Orléans, que le meilleur était qu’il se retirât en Dauphiné, et le conservât avec les pays du Lyonnais, de Languedoc et d’Auvergne, si toutefois on les pouvait sauver ; mais tout fut mué. Le roi manda les deux gentilshommes, et en présence des hommes de son grand conseil, il les fit interroger du fait et de l’état de la Pucelle ; sur quoi ils répondirent la vérité. Et à cette occasion on mit en délibération, si on la ferait parler au roi ; à quoi il fut répondu que oui.

De fait elle lui parla, lui fit la révérence, et le connut parmi ses gens, quoique plusieurs feignissent d’être le roi, croyant l’abuser ; et non sans vraisemblance, car elle ne l’avait jamais vu.

Elle lui dit par fort belles paroles que Dieu l’envoyait pour l’aider et le secourir, qu’il lui donnât des gens, car, par grâce divine et par force d’armes, elle lèverait le siège d’Orléans, et puis le mènerait sacrer à Reims, ainsi que Dieu le lui avait commandé ; que Dieu voulait que les Anglais s’en retournassent en leur pays, et lui laissassent en paix un royaume qui devait lui demeurer ; que s’ils ne le laissaient pas, il leur en arriverait malheur.

116Ces paroles ainsi dites par elle, le roi la fit ramener honorablement en son logis, et il assembla son grand conseil, auquel furent présents plusieurs prélats, chevaliers, écuyers, avec des docteurs en théologie, en lois (civiles) et en décret (lois canoniques). Tous ensemble furent d’avis qu’elle fût interrogée par des docteurs, pour essayer s’il se trouverait en elle des raisons bien claires qu’elle pouvait accomplir ce qu’elle promettait. Les docteurs la trouvèrent de si honnête contenance, si sage en ses paroles, qu’on tint grand compte de la relation qu’ils en firent.

Sur cette appréciation, et aussi parce qu’on prouva qu’elle avait su véritablement le jour et l’heure de la journée des Harengs, ainsi qu’il fut établi par les lettres de Baudricourt, qui avait écrit l’heure qu’elle lui avait dite alors qu’elle était à Vaucouleurs ; et encore, parce que, même depuis elle avait déclaré au roi en secret, en présence de son confesseur et d’un petit nombre de ses intimes conseillers, un bien qu’il avait fait ; ce dont il fut fort ébahi, car nul ne le pouvait savoir, sinon Dieu et lui ; pour tous ces motifs, il fut arrêté qu’elle serait menée honnêtement à Poitiers. On voulait la faire interroger derechef et s’assurer de sa persévérance, et l’on voulait aussi trouver de l’argent, pour lui donner des gens, des vivres, de l’artillerie, dans le but de ravitailler Orléans.

Elle sut par grâce divine ce que l’on se proposait d’elle ; car, au milieu du chemin, elle dit à plusieurs : En nom Dieu, je sais bien que j’aurai beaucoup à faire à Poitiers, où l’on me mène ; mais Messire m’aidera ; or, allons de par Dieu. Car c’était sa manière de parler.

Quand elle fut audit Poitiers, où était pour lors le parlement du roi, diverses interrogations lui furent faites par plusieurs docteurs et par d’autres gens de grand état, auxquelles elle répondit fort bien, et spécialement à un docteur jacobin, qui lui dit que si Dieu voulait que les Anglais s’en allassent, il n’était pas besoin d’armes. À quoi elle répondit qu’elle ne voulait que peu de gens, qu’ils combattraient et que Dieu donnerait la victoire. Cette réponse et plusieurs autres qu’elle avait laites les amenèrent tous à conclure que le roi devait se fier à elle, lui donner vivres et gens, et l’envoyer à Orléans. Ce qu’il fit.

Mais auparavant il la fit bien armer, et lui donna de bons chevaux. Il voulut et ordonna qu’elle eut un étendard, sur lequel, par son vouloir à elle, l’on fit peindre une Majesté et mettre pour devise : Jhesus, Maria. Le roi voulant lui donner une belle épée, elle le pria qu’il lui plût d’envoyer en quérir une qui avait cinq croix en la lame, près de la croix, et qui était à Sainte-Catherine-de-Fierbois. Le roi, fort émerveillé de cette requête, lui demanda si elle l’avait jamais vue ; à quoi elle répondit que non, mais que cependant elle savait qu’elle était à Sainte-Catherine. Le roi y envoya, et cette épée fut trouvée avec d’autres, données à ce 117lieu dans le temps passé ; elle fut apportée au roi, qui la fit honnêtement mettre en un fourreau, et garnir.

Le roi lui donna pour l’accompagner un bien vaillant et sage gentilhomme, nommé Jean d’Aulon, et pour la servir en honneur, en qualité de page, un autre gentilhomme, nommé Louis de Coutes.

Quoique les choses déclarées en ce chapitre se soient faites à plusieurs fois et par divers jours, je les ai ici couchées pour cause de brièveté.

Le chroniqueur reprend le récit du siège à partir du 18 février. Arrivé au 11 mars, à propos de la bastille Saint-Loup édifiée par les Anglais, il intercale sur la Pucelle une phrase qui, n’étant pas à sa place, engendre la confusion. Voici le passage :

S’en allèrent les Anglois cestuy propre jour (11 mars) à Saint-Loup d’Orléans, et y commencèrent une bastille qu’ils fortifièrent, tendans tousjours entretenir (poursuivre) leur siège contre Orléans. Pour lequel faire lever se mit sur les champs Jehanne la Pucelle accompagnée de grand nombre de seigneurs, chevaliers, escuyers et gens de guerre, garnis de vivres et d’artillerie ; et print congé du roi, qui commanda expressément aux seigneurs et gens de guerre, qu’ils obéissent à elle, comme à lui, et aussi le firent-ils.

La Pucelle n’entra à Orléans que le 29 avril, cinquante jours plus tard.

Le chroniqueur la fait séjourner à Blois à partir du 22 mars ; elle n’y vint qu’après le 20 avril. La lettre aux Anglais, écrite à Poitiers le 22 mars, fut envoyée de Blois. Le chroniqueur a confondu tout cela dans le passage qui va être cité.

III.
Anachronismes du chroniqueur. — Séjour à Blois. — Lettre aux Anglais. — Courroux, dérisions, menaces des Anglais. — Le héraut retenu.

Ce même jour de mardi (22 mars), la Pucelle étant à Blois, où elle séjournait en attendant une partie de ses hommes qui n’étaient pas arrivés, envoya un héraut vers les seigneurs et capitaines anglais devant Orléans, et par ce héraut leur transmit une lettre qu’elle même dicta, ayant en tête comme principal titre Jesus, Maria, et commençant après en marge comme il suit :

Roy d’Angleterre, faites raison au Roy du Ciel, etc.

Le texte est le même que celui des Cousinot, à quatre ou cinq mots près, qui ont le même sens. On trouvera les variantes aux Pièces justificatives (A), dans la Geste des nobles.

Quand les seigneurs et capitaines anglais eurent lu et entendu ces lettres, ils furent merveilleusement courroucés, et par haine de la Pucelle, en disant d’elle moult de vilaines paroles, spécialement en l’appelant 118ribaude, vachère, en la menaçant de la faire brûler, ils retinrent le héraut porteur des lettres, faisant moquerie de ce qu’elle leur avait écrit.

Après cela, le chroniqueur revient au siège et ne parle de la Pucelle que le 29 avril ; mais ne la quitte plus jusqu’à la fin de son livre. Il n’est plus besoin de morceler son récit.

IV.
Préparatifs militaires et religieux à Blois. — En marche par la Sologne et arrivée à Chécy. — Les Orléanais prévenus. — Chaude escarmouche pour favoriser l’entrée du convoi.

La Pucelle et les autres seigneurs et capitaines qui étaient avec elle, surent comment les Anglais la méprisaient, et comment tout en se moquant d’elle et de ses lettres, ils avaient retenu le héraut qui les avait apportées. C’est pourquoi ils conclurent qu’ils marcheraient en avant avec leurs gens d’armes, leurs vivres et leur artillerie, et qu’ils passeraient par la Sologne, à cause que la grande puissance des Anglais était du côté de la Beauce ; cependant ils n’en dirent rien à la Pucelle, qui tendait à aller et à passer devant eux à force armée. Dans ce but elle ordonna à tous les gens de guerre de se confesser, de laisser toutes leurs femmes folles et semblable bagage ; et c’est ainsi qu’ils s’en allèrent, et firent tant qu’ils vinrent jusqu’à un village nommé Chécy, où ils couchèrent la nuit suivante.

Le lendemain vendredi, vingt-neuvième du même mois (d’avril), vint à Orléans d’une manière certaine la nouvelle que le roi envoyait par la Sologne vivres, poudres, canons et autres provisions de guerre, sous la conduite de la Pucelle, laquelle venait de par Notre-Seigneur pour ravitailler et réconforter la ville et faire lever le siège ; ce dont les habitants d’Orléans furent très réconfortés. Et parce qu’on disait que les Anglais s’efforceraient d’empêcher l’entrée des vivres, il fut ordonné par la cité que chacun fût armé et bien en point.

Ce même jour, il y eut grosse escarmouche, parce que les Français voulaient ménager le lieu et l’heure propices pour l’entrée des vivres qu’on leur annonçait. Afin de donner aux Anglais à entendre ailleurs, ils sortirent à grande puissance, et allèrent courir et escarmoucher devant Saint-Loup d’Orléans. Ils tinrent les Anglais de si près que de part et d’autre il y eut plusieurs morts, plusieurs blessés et plusieurs prisonniers. Cependant les Français apportèrent dans la cité un étendard des Anglais. Lorsque cette escarmouche se faisait, entrèrent dans la ville les vivres et les armes que la Pucelle avait conduits jusqu’à Chécy.

119Chapitre II
Délivrance d’Orléans

  • I.
  • Dunois et d’autres gens de guerre et des bourgeois vont à la rencontre de la Pucelle à Chécy.
  • Seigneurs qui retournent à Blois.
  • La Pucelle entrant à Orléans ; son escorte, splendide réception, universelle allégresse.
  • L’étendard.
  • Hôtel de la Pucelle.
  • II.
  • Samedi : Escarmouche sans la Pucelle et sans résultat.
  • Réclamation du héraut prisonnier.
  • Commission qu’en le renvoyant lui donnent les Anglais.
  • Sommation orale de la Pucelle et réponse.
  • Dimanche : Dunois part pour Blois.
  • La Pucelle se montre à la foule et parcourt la ville, enthousiasme qu’elle excite.
  • Nouvelle sommation orale aux Anglais et réponse.
  • Lundi : La Pucelle examine les positions anglaises.
  • Vêpres à Sainte-Croix.
  • III.
  • Mercredi : La Pucelle va au-devant du convoi et des hommes d’armes qui arrivent de Blois.
  • Inaction des Anglais.
  • La bastille Saint-Loup attaquée, emportée, brûlée.
  • Les Anglais de Saint-Pouair, qui veulent la secourir, tenus en respect.
  • IV.
  • Jeudi : Délibération du conseil.
  • Préparatifs.
  • Vendredi : Attaque portée sur la rive gauche.
  • Abandon de la bastille Saint-Jean-le-Blanc.
  • Prise de la bastille des Augustins.
  • On se prépare à l’attaque des Tourelles.
  • V.
  • Samedi : Les Tourelles vaillamment attaquées et vaillamment défendues.
  • Blessure de la Pucelle.
  • Elle s’oppose à la retraite.
  • Signe qu’elle donne.
  • Attaque du côté de la ville.
  • Les Anglais cherchent refuge dans les Tourelles.
  • Le pont rompu.
  • Noyade.
  • Joie des Orléanais.
  • Ce qu’affirmaient les prisonniers.
  • Les Tourelles gardées pendant la nuit.
  • VI.
  • Dimanche : L’armée française et anglaise en présence.
  • La Pucelle opposée à la poursuite.
  • Retraite des Anglais.
  • Singulière délivrance d’un prisonnier.
  • Joie d’Orléans.
  • Actions de grâces.
  • VII.
  • Départ de plusieurs guerriers.
  • Départ de la Pucelle, reconnaissance des Orléanais.
  • Inventions faites durant le siège.
  • Processions.
  • Accord entre les bourgeois et les hommes d’armes.
I.
Dunois et d’autres gens de guerre et des bourgeois vont à la rencontre de la Pucelle à Chécy. — Seigneurs qui retournent à Blois. — La Pucelle entrant à Orléans ; son escorte, splendide réception, universelle allégresse. — L’étendard. — Hôtel de la Pucelle.

Au-devant de la Pucelle, allèrent jusqu’à Chécy le bâtard d’Orléans et d’autres chevaliers, écuyers et gens de guerre, tant d’Orléans comme d’autres pays, fort joyeux de sa venue. Ils lui firent grande révérence et bel accueil ; et ainsi fit-elle à eux.

Là ils arrêtèrent tous ensemble que, pour éviter le tumulte du peuple, elle n’entrerait dans Orléans qu’à la nuit ; et que le maréchal de Rais et messire Ambroise de Loré qui, par le commandement du roi, l’avaient conduite jusque-là, s’en retourneraient à Blois, où plusieurs seigneurs et gens de guerre étaient demeurés. Ce qui fut fait.

120Sur les huit heures du soir, malgré tous les Anglais qui n’y mirent en rien empêchement, la Pucelle entra à Orléans, armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc ; elle faisait porter devant elle son étendard qui était pareillement blanc, auquel il y avait deux anges tenant chacun une fleur de lis en leurs mains ; et au panon [penon] était peinte comme une Annonciation. C’est l’image de Notre-Dame ayant devant elle un ange qui lui présente un lis. En entrant ainsi dans Orléans, elle avait à son côté gauche le bâtard d’Orléans, armé et monté très richement. Après, venaient plusieurs autres nobles et vaillants seigneurs, écuyers, capitaines et gens de guerre, sans compter quelques-uns de la garnison, et aussi des bourgeois d’Orléans, qui lui étaient allés au-devant.

D’autre part vinrent la recevoir les autres gens de guerre, bourgeois et bourgeoises d’Orléans, portant grand nombre de torches, et faisant autres signes de joie, comme s’ils avaient vu Dieu descendre parmi eux, et non sans cause, car ils avaient plusieurs ennuis, travaux et peines, et qui, pis est, grande crainte de n’être pas secourus, et de perdre tout, leur corps et leurs biens. Mais ils se sentaient déjà tous réconfortés et comme désassiégés par la vertu divine qu’on leur avait dit être en cette simple pucelle, qu’ils regardaient moult affectueusement, tant hommes, femmes que petits enfants. Et il y avait très merveilleuse presse à toucher au cheval sur lequel elle était, tellement que l’un de ceux qui portaient les torches s’approcha tant de son étendard que le feu prit au panon. Mais elle frappa son cheval des éperons, et le tourna jusqu’au panon dont elle éteignit le feu, aussi gentiment que si elle eut longuement suivi les guerres ; ce que les gens d’armes tinrent à grande merveille, et les bourgeois d’Orléans aussi.

Ils l’accompagnèrent au long de leur ville et cité, montrant très grande allégresse, et tous la conduisirent avec très grand honneur jusques auprès de la porte Renart, en l’hôtel de Jacques Boucher, pour lors trésorier du duc d’Orléans, où elle fut reçue avec très grande joie, avec ses deux frères, et les gentilshommes (qui l’avaient conduite), et leur varlet, qui étaient tous venus du pays de Barrois.

II.
Samedi : Escarmouche sans la Pucelle et sans résultat. — Réclamation du héraut prisonnier. — Commission qu’en le renvoyant lui donnent les Anglais. — Sommation orale de la Pucelle et réponse. — Dimanche : Dunois part pour Blois. — La Pucelle se montre à la foule et parcourt la ville, enthousiasme qu’elle excite. — Nouvelle sommation orale aux Anglais et réponse. — Lundi : La Pucelle examine les positions anglaises. — Vêpres à Sainte-Croix.

Le lendemain qui fut samedi, dernier jour de ce mois d’avril, saillirent hors de la ville La Hire, messire Florent d’Illiers, et plusieurs autres chevaliers et écuyers, avec quelques citoyens. Étendards déployés, ils chargèrent sur l’armée des Anglais avec tant d’élan qu’ils les firent reculer, et emportèrent la place où ils avaient établi le guet qu’ils 121tenaient alors à la place Saint-Pouair, à deux traits d’arc de la ville. Ce qui fut cause qu’à cette heure on cria tout au long de la cité que chacun apportât pailles, bottes et fagots pour mettre le feu au logis des Anglais, dans leur armée ; mais on n’en fit rien, car les Anglais firent de terribles cris et se mirent tous en ordonnance. Et pour cela les Français s’en retournèrent après une très forte et longue escarmouche, durant laquelle les canons, coulevrines et bombardes tirèrent merveilleusement, si bien que de part et d’autre plusieurs furent tués, blessés, ou faits prisonniers.

La nuit venue, la Pucelle envoya deux hérauts vers les Anglais de l’armée, pour leur mander de lui renvoyer le héraut par lequel elle leur avait fait parvenir ses lettres de Blois. Le bâtard d’Orléans leur manda pareillement que, s’ils ne le renvoyaient pas, il ferait mourir de mâle mort tous les Anglais prisonniers dans Orléans, et ceux qui y avaient été envoyés par quelques seigneurs d’Angleterre pour traiter de la rançon des autres.

C’est pourquoi les chefs de l’armée renvoyèrent tous les hérauts et messagers de la Pucelle, lui mandant par eux qu’ils la brûleraient et la feraient rôtir, qu’elle n’était qu’une ribaude, et s’en retournât comme telle garder les vaches ; ce dont elle fut fort peinée.

À cette occasion, sur le soir, elle alla au boulevard de Belle-Croix, sur le pont, et de là elle parla à Glacidas et aux autres Anglais des Tourelles, et leur dit de se rendre de par Dieu, en se contentant d’emporter la vie sauve ; mais Glacidas et ceux de sa suite répondirent vilainement, l’injuriant, l’appelant vachère comme précédemment, criant très haut qu’ils la feraient brûler, s’ils pouvaient la tenir ; ce dont elle fut un peu affectée ; elle leur répondit qu’ils mentaient, et, cela dit, elle revint dans la cité.

Le lendemain dimanche, en cette année 1429, le premier jour de mai, le bâtard d’Orléans partit de la ville, pour aller à Blois vers le comte de Clermont, le maréchal de Sainte-Sévère, le seigneur de Rais, et plusieurs autres chevaliers, écuyers et gens de guerre.

Ce jour-là aussi Jeanne la Pucelle chevaucha par la ville, accompagnée de plusieurs chevaliers et écuyers, parce que ceux d’Orléans avaient si grande volonté de la voir qu’ils rompaient presque la porte de l’hôtel où elle était logée. Il y avait pour la voir tant de gens de la cité que, par les rues où elles passait, on pouvait à grand-peine avancer, car le peuple ne pouvait se saouler de la voir. Cela semblait à tous une grande merveille, comment elle pouvait se tenir à cheval aussi gentement qu’elle le faisait, 122et à la vérité elle se maintenait en toutes manières aussi hautement qu’aurait su faire un homme d’armes, suivant la guerre dès sa jeunesse.

Ce même jour la Pucelle parla de nouveau aux Anglais près de la Croix-Morin, et leur dit de s’en aller sans autre condition que la vie sauve, et de s’en retourner, de par Dieu, en Angleterre, sans quoi elle les en ferait repentir ; mais il lui répondirent d’aussi vilaines paroles qu’ils l’avaient déjà fait des Tournelles ; c’est pourquoi elle retourna dans Orléans.

Le lundi, deuxième jour de mai, la Pucelle sortit d’Orléans à cheval, et alla en dehors des remparts visiter les bastilles et les positions de l’armée anglaise ; le peuple courait après elle en très grande foule, prenant très grand plaisir à la voir et d’être autour d’elle. Quand elle eut vu et regardé à son aise les fortifications des Anglais, elle s’en retourna à l’église de Sainte-Croix d’Orléans, dans la cité, et elle y entendit les vêpres131.

III.
Mercredi : La Pucelle va au-devant du convoi et des hommes d’armes qui arrivent de Blois. — Inaction des Anglais. — La bastille Saint-Loup attaquée, emportée, brûlée. — Les Anglais de Saint-Pouair, qui veulent la secourir, tenus en respect.

Le mercredi, quatrième jour de ce même mois de mai, la Pucelle saillit aux champs, ayant en sa compagnie le seigneur de Villars, messire Florent d’Illiers, La Hire, Alain Giron, Jamet du Tillay, et plusieurs autres écuyers et gens de guerre, en tout cinq-cents combattants. Elle alla au-devant du bâtard d’Orléans, du maréchal de Rais, du maréchal de Sainte-Sévère, du baron de Coulonces, et de plusieurs autres chevaliers et écuyers, et d’autres gens de guerre, armés de guisarmes et de maillets de plomb, amenant les vivres que les habitants de Bourges, d’Angers, de Tours, de Blois, envoyaient aux habitants d’Orléans. Tous ces combattants furent reçus avec une grande joie dans la ville, où ils entrèrent en passant par devant la bastille des Anglais, qui n’osèrent sortir un instant, mais qui se tenaient prêts en leurs postes de garde.

En ce même jour, après midi, la Pucelle et le bâtard d’Orléans partirent de la cité, menant en leur compagnie grand nombre de nobles et environ quinze-cents combattants, et ils allèrent assaillir la bastille Saint-Loup132. Ils y trouvèrent très forte résistance, car les Anglais, qui l’avaient beaucoup fortifiée, la défendirent très vaillamment l’espace de trois heures que l’assaut dura, très âpre. Enfin les Français l’emportèrent de vive force, et tuèrent cent-quatorze Anglais, et en prirent et amenèrent dans la 123ville quarante prisonniers ; mais avant de se retirer, ils abattirent, brûlèrent et démolirent entièrement cette bastille, à la très grande peine, dommage et déplaisir des Anglais. Pendant l’assaut, une partie de ceux qui étaient à la bastille Saint-Pouair saillirent à grande puissance, dans le dessein de secourir leurs gens ; ceux d’Orléans en furent avertis par la cloche du beffroi qui sonna par deux fois ; au signal le maréchal de Sainte-Sévère, le seigneur de Graville, le baron de Coulonces, plusieurs autres chevaliers et écuyers, gens de guerre et citoyens, en tout six-cents combattants, saillirent à la hâte hors d’Orléans, et se mirent aux champs en très bel ordre de bataille à l’encontre des Anglais. Ceux-ci, quand ils virent les Français ainsi saillir en belle ordonnance, laissèrent leur entreprise de secourir leurs compagnons ; ils rentrèrent dolents et en courroux dans leurs bastilles, dont ils étaient sortis en très grande hâte. Nonobstant leur retour, ceux de la bastille attaquée se défendirent avec encore plus d’acharnement, quoique les Français, ainsi qu’il a été dit, aient fini par l’emporter.

IV.
Jeudi : Délibération du conseil. — Préparatifs. — Vendredi : Attaque portée sur la rive gauche. — Abandon de la bastille Saint-Jean-le-Blanc. — Prise de la bastille des Augustins. — On se prépare à l’attaque des Tourelles.

Le lendemain jeudi, qui fut l’Ascension de Notre-Seigneur, fut tenu un conseil auquel assistèrent la Pucelle133, le bâtard d’Orléans, les maréchaux de Sainte-Sévère, de Rais, le seigneur de Graville, le baron de Coulonces, le seigneur de Villars, le seigneur de Xaintrailles, le seigneur de Gaucourt, La Hire, le seigneur de Coarraze, messire Denis de Chailly, Thibaut de Thermes, Jamet du Tillay, un capitaine écossais nommé Canède [Kennedy], d’autres capitaines et chefs de guerre, et aussi les bourgeois d’Orléans. Il s’agissait d’aviser et d’arrêter ce qu’il y avait à faire contre les Anglais qui les tenaient assiégés. Il fut conclu134 qu’on donnerait l’assaut aux Tournelles et au boulevard du bout du pont, quoique les Anglais les eussent merveilleusement fortifiés de tout ce qui pouvait les défendre, et d’un grand nombre de gens très expérimentés en guerre. Et pour cela les capitaines commandèrent que chacun fût prêt le lendemain, et muni de toutes choses propres à donner un assaut. Il fut bien obéi à ce commandement : dès le soir on fit si grande diligence que tout fut prêt au plus matin, et la Pucelle en fut avertie.

124Elle saillit hors d’Orléans, ayant en sa compagnie le bâtard d’Orléans, les maréchaux de Sainte-Sévère et de Rais, le seigneur de Graville, messire Florent d’Illiers, La Hire, et plusieurs autres chevaliers et écuyers, environ quatre-mille combattants ; elle passa la rivière entre Saint-Loup et la Tour-Neuve, et de prime abord ils prirent Saint-Jean-le-Blanc dont les Anglais s’étaient emparés et qu’ils avaient fortifié135.

Ils se retirèrent ensuite en une petite île qui est en face de Saint-Aignan. Alors les Anglais des Tournelles saillirent à grande puissance, faisant de grands cris, et ils vinrent les charger très fort et de près ; mais la Pucelle et La Hire, avec une partie de leurs gens, se joignirent ensemble et se retournèrent contre les Anglais avec tant de force et de hardiesse qu’ils les contraignirent de reculer jusqu’à leurs boulevards et tournelles. De pleine venue ils livrèrent un tel assaut au boulevard et à la bastille que les Anglais avaient fortifiés tout près, au lieu où était l’église des Augustins, qu’ils s’en emparèrent de vive force, délivrant grand nombre de Français qui y étaient détenus prisonniers, tuant plusieurs Anglais qui les avaient défendus très âprement, en sorte que, de part et d’autre, on y fit beaucoup de beaux faits d’armes. Le soir de cette journée les Français mirent le siège devant les Tournelles et les boulevards qui étaient tout autour ; ce qui fit que, durant toute la nuit, ceux d’Orléans firent grande diligence pour porter pain, vin et autres vivres aux gens de guerre tenant le siège.

V.
Samedi : Les Tourelles vaillamment attaquées et vaillamment défendues. — Blessure de la Pucelle. — Elle s’oppose à la retraite. — Signe qu’elle donne. — Attaque du côté de la ville. — Les Anglais cherchent refuge dans les Tourelles. — Le pont rompu. — Noyade. — Joie des Orléanais. — Ce qu’affirmaient les prisonniers. — Les Tourelles gardées pendant la nuit.

Le jour suivant, au plus matin, sixième136 jour de mai, les Français assaillirent les Tournelles, les boulevards et les taudis (constructions) que les Anglais y avaient faits pour les fortifier. Il y eut un fort merveilleux assaut, durant lequel furent accomplis plusieurs beaux faits d’armes, tant par les assaillants que par les défendants. Il y avait grand nombre d’Anglais fort braves, munis abondamment de tous les moyens de défense. Ils le montrèrent bien : les Français avaient beau les écheler par divers endroits, en nombre très épais ; ils avaient beau les assaillir de front au plus haut de leurs fortifications, avec une telle vaillance et une telle hardiesse qu’il semblait à leur hardi maintien qu’ils se crussent 125immortels ; il les repoussèrent maintes fois, les précipitèrent de haut en bas, avec leurs canons et armes de trait, avec leurs lances, leurs guisarmes, leurs maillets de plomb, et même avec les mains, tellement qu’ils en tuèrent et blessèrent plusieurs137.

Entre les autres, la Pucelle y fut blessée et percée entre l’épaule et la gorge si avant que le trait passait outre. Tous les assaillants en eurent très grande douleur et chagrin138, et spécialement le bâtard d’Orléans, et les autres capitaines. Ils vinrent vers elle, et lui dirent qu’il valait mieux laisser l’assaut jusques au lendemain ; mais elle les réconforta par de très belles et hardies paroles, les exhortant de conserver leur hardiesse. Ne voulant pas la croire, ils délaissèrent l’assaut et se tirèrent en arrière, voulant faire rapporter leur artillerie jusqu’au lendemain. Elle en fut très affligée et leur dit :

— En nom de Dieu, vous entrerez bien brief (bientôt) dedans, n’en ayez pas doute ; et les Anglais n’auront plus de force sur vous. C’est pourquoi reposez-vous un peu, buvez et mangez.

Ce qu’ils firent ; car à merveille ils lui obéissaient.

Quand ils eurent bu, elle leur dit :

— Retournez de par Dieu derechef à l’assaut ; car sans nulle faute les Anglais n’auront plus la force de se défendre, et les Tournelles seront prises avec leurs boulevards.

Cela dit, elle laissa son étendard, et s’en alla sur son cheval en un lieu détourné faire oraison à Notre-Seigneur ; et elle dit à un gentil homme qui était tout près :

— Donnez-vous garde (remarquez) quand la queue de mon étendard sera, ou touchera contre le boulevard.

Le gentilhomme lui dit un peu après :

— Jeanne, la queue y touche.

Et elle lui répondit alors :

— Tout est vôtre, et y entrez.

Bientôt après, cette parole fut reconnue prophétie. Car lorsque les vaillants chefs et gens d’armes demeurés dans Orléans virent qu’on voulait donner un nouvel assaut, quelques-uns se précipitèrent de la cité pardessus le pont ; et, parce que plusieurs arches étaient rompues, ils menèrent un charpentier et portèrent des gouttières et des échelles dont ils firent planche. Voyant qu’elles n’étaient pas assez longues pour porter sur les deux bouts d’une des arches rompues, ils joignirent une petite pièce de bois à l’une des plus grandes gouttières, et firent si bien qu’elle tint. Un très vaillant chevalier, appelé Nicolas de Giresme, de l’ordre de Rhodes, dit de Saint-Jean de Jérusalem, passa le premier tout armé, et à son exemple plusieurs passèrent aussi. On a dit depuis que cela avait été miracle de Notre-Seigneur plus qu’autre chose, vu que la gouttière était merveilleusement longue et étroite, haute en l’air, sans avoir aucun appui139.

126Une fois passés, ils se mirent, avec leurs compagnons, à pousser l’assaut qui depuis dura peu de temps ; car sitôt qu’il eut recommencé, les Anglais perdirent toute force pour continuer à résister, et ils songèrent à passer du boulevard dans les Tournelles. Peu d’entre eux purent se sauver, car de quatre ou cinq-cents combattants qu’ils étaient, tous furent tués ou noyés, excepté un petit nombre qui lurent faits prisonniers et qui n’étaient pas grands seigneurs. Glacidas, qui était capitaine et fort renommé au fait des armes, le seigneur de Molins, le seigneur de Pommins, le bailli de Mantes, plusieurs autres chevaliers bannerets et nobles d’Angleterre se noyèrent. En se précipitant sur le pont pour se sauver, il arriva que le pont rompit sous leurs pas ; ce qui fut grand ébahissement de la force des Anglais (sic ?), et grand dommage pour les vaillants Français qui de leur rançon auraient pu avoir grandes finances.

Toutefois ils tirent éclater grande joie, et louèrent Notre-Seigneur de la grande victoire qu’il leur avait donnée, et ils devaient bien le faire ; car on dit140 que l’assaut qui dura depuis le matin jusqu’au soleil couchant, fut si grandement engagé et repoussé, que ce fut un des plus beaux faits d’armes accomplis depuis bien longtemps. Aussi ce fut un miracle de Notre-Seigneur fait à la requête de saint Aignan et de saint Euverte, jadis évêques d’Orléans, et maintenant ses patrons. C’était la commune opinion ; elle était regardée comme fort vraisemblable, même par les prisonniers141 amenés. L’un d’eux certifia qu’il lui semblait à lui, et à tous les autres Anglais des Tournelles et des boulevards, il leur semblait, quand on les assaillait, qu’ils voyaient tant de peuple que merveille, et que tout le genre humain était rassemblé contre eux. Aussi tout le clergé et le peuple chantèrent dévotement Te Deum laudamus, et firent sonner toutes les cloches de la ville, remerciant pour cette glorieuse consolation divine Notre-Seigneur et les deux saints confesseurs ; ils firent de toutes parts de grandes manifestations de joie, donnant de merveilleuses louanges à leurs vaillants défenseurs, et spécialement, et par-dessus tous les autres, à Jeanne la Pucelle.

Elle demeura aux champs142 cette nuit, et les seigneurs, capitaines et gens d’armes demeurèrent comme elle, tant pour garder les Tournelles ainsi vaillamment conquises, que pour savoir si les Anglais de Saint-Laurent 127ne sortiraient pas pour secourir ou venger leurs compagnons, mais ils n’en avaient nul vouloir.

VI.
Dimanche : L’armée française et anglaise en présence. — La Pucelle opposée à la poursuite. — Retraite des Anglais. — Singulière délivrance d’un prisonnier. — Joie d’Orléans. — Actions de grâces.

Tout au contraire, le lendemain matin, jour de dimanche, septième (huitième) jour de mai, en cette même année mil quatre cent vingt-neuf, ils délogèrent de leurs bastilles, et ainsi firent les Anglais de Saint-Pouair et des autres lieux ; et tout en levant le siège, ils se mirent en ordre de bataille.

Cela fut cause que la Pucelle, les maréchaux de Sainte-Sévère et de Rais, le seigneur de Graville, le baron de Coulonces, messire Florent d’Illiers, le seigneur de Coarraze, le seigneur de Xaintrailles, La Hire, Alain Giron, Jamet du Tillay, et plusieurs autres vaillants gens de guerre et citoyens, sortirent d’Orléans en grande puissance, et se placèrent et rangèrent devant eux, eux aussi en ordonnance de bataille. En cette disposition les deux armées furent très près l’une de l’autre, l’espace d’une heure entière, sans se toucher. Ce à quoi les Français se résignèrent à regret, pour obtempérer au vouloir de la Pucelle, qui dès le commencement, par amour et pour l’honneur du saint dimanche, leur en avait fait le commandement, leur défendant de commencer le combat, d’assaillir les Anglais ; mais si les Anglais les assaillaient, elle leur avait dit de se défendre fort et hardiment, de n’avoir aucune peur, et qu’ils seraient les maîtres. L’heure passée, les Anglais se mirent en chemin, et bien rangés et ordonnés s’en allèrent à Meung-sur-Loire, levant et abandonnant totalement le siège, qu’ils avaient tenu devant Orléans, depuis le douzième jour d’octobre mil quatre cent vingt-huit jusqu’à ce jour. Toutefois en s’en allant ils ne purent pas sauver tous leurs bagages ; car quelques hommes de la garnison de la cité les poursuivirent, tombèrent par diverses attaques sur la queue de leur armée, leur enlevant grosses bombardes, canons, arcs, arbalètes et autre artillerie.

Il y avait en ce jour un Augustin anglais, confesseur, du seigneur de Talbot, qui en son nom gouvernait un sien prisonnier français, très vaillant homme d’armes, nommé Le Bourg de Bar, qui avait les fers aux pieds. Il le menait à la suite des autres Anglais par-dessous le bras, tout au petit pas, vu qu’à cause des fers il ne pouvait pas aller autrement. Le prisonnier, voyant qu’ils restaient fort en arrière, et en homme entendu en fait de guerre, connaissant que les Anglais s’en allaient sans retour, contraignit par force l’Augustin à le porter sur ses épaules, jusque dans Orléans, échappant ainsi à la rançon. Par cet Augustin l’on sut beaucoup de ce qui était advenu aux Anglais ; car il était fort familier de Talbot.

128De leur côté la Pucelle, les autres seigneurs et gens d’armes rentrèrent en grande joie dans Orléans, à la très grande exultation de tout le clergé et du peuple. Tous ensemble rendirent à Notre-Seigneur très humbles actions de grâces, et louanges très méritées, pour les grands secours, et grandes victoires qu’il leur avait données et envoyées contre les Anglais, anciens ennemis de ce royaume.

VII.
Départ de plusieurs guerriers. — Départ de la Pucelle, reconnaissance des Orléanais. — Inventions faites durant le siège. — Processions. — Accord entre les bourgeois et les hommes d’armes.

Quand vint l’après-midi, messire Florent d’Illiers prit congé des seigneurs et capitaines, des autres gens d’armes et aussi des bourgeois de la ville ; et avec les gens de guerre qu’il avait amenés, retourna à Châteaudun dont il était capitaine, reportant grande estime, louange et renommée, pour les vaillants faits d’armes accomplis par lui et par ses gens à la défense et au secours d’Orléans.

La Pucelle partit pareillement le lendemain, et avec elle le seigneur de Rais, le baron de Coulonces et plusieurs autres chevaliers, écuyers et gens de guerre. Elle s’en alla devers le roi lui porter les nouvelles de la noble besogne, et aussi pour le faire mettre en campagne, afin d’être couronné et sacré à Reims.

Mais avant son départ elle prit congé de ceux d’Orléans qui tous pleuraient de joie, et très humblement la remerciaient, et lui offraient leurs personnes et leurs biens pour en faire à sa volonté143. Ce dont elles les remercia très bénignement ; et elle entreprit son second voyage ; car elle avait fait et accompli le premier, qui était de lever le siège d’Orléans.

Durant ce siège furent faits plusieurs beaux faits d’armes, escarmouches, assauts, et furent trouvés innumérables engins, nouveautés et subtilités de guerre, plus que long temps auparavant n’eût été fait devant nulle autre cité, ville ou château de ce royaume, ainsi que le disaient toutes les gens en ce connaissant, tant Français qu’Anglais qui les avaient vu accomplir et inventer.

Ce même jour (le 8), et le lendemain aussi, les gens d’Église, les seigneurs, capitaines, gendarmes et bourgeois qui étaient et demeuraient dans Orléans firent de très belles et solennelles processions, et visitèrent les églises avec très grande dévotion.

Il est vrai qu’au commencement, et avant que le siège fût assis, les bourgeois ne voulaient souffrir l’entrée d’aucun homme d’armes dans la ville, par la crainte qu’ils ne voulussent les piller, ou trop fort les maîtriser. 129Toutefois dans la suite ils laissèrent entrer tous ceux qui voulurent venir, dès qu’ils connurent qu’ils ne voulaient que les défendre, et qu’ils se comportaient si vaillamment contre leurs ennemis. Ils étaient très unis avec eux pour défendre la cité ; ils se les partageaient entre eux, dans leurs maisons, et les nourrissaient des biens que Dieu leur donnait, aussi familièrement que s’ils avaient été leurs propres enfants.

Chapitre III
Campagne de la Loire

  • I.
  • Expédition inutile contre Jargeau en l’absence de la Pucelle.
  • II.
  • La Pucelle presse le roi d’aller se faire sacrer à Reims.
  • Opposition de la cour.
  • La Pucelle interrogée révèle ses entretiens avec les voix.
  • Le voyage de Reims est décidé après la prise de plusieurs places sur la Loire.
  • Le duc d’Alençon reçoit le titre de lieutenant général du roi, avec ordre d’obéir à la Pucelle.
  • Départ pour Orléans.
  • III.
  • Départ pour Jargeau.
  • Fausse alerte.
  • Le siège.
  • Le duc d’Alençon miraculeusement préservé par la Pucelle.
  • L’assaut.
  • Anglais abattu par maître Jean.
  • Grosse pierre sur la tête de la Pucelle ; signe de victoire.
  • Les Anglais forcés sur le pont.
  • Reddition de Suffolk.
  • Prisonniers et tués.
  • Pillage de Jargeau.
  • Retour à Orléans.
  • IV.
  • On accourt de toutes parts à l’armée de la Pucelle.
  • En marche pour assiéger Beaugency, prise du pont de Meung.
  • Entrée dans Beaugency.
  • Arrivée du Connétable et conditions imposées à son admission dans l’armée.
  • Capitulation du château et du pont de Beaugency.
  • Le secours amené par Fastolf et Talbot dirigé contre le pont de Meung.
  • Retraite à l’arrivée de l’avant-garde française.
  • V.
  • L’armée française à la poursuite de l’armée anglaise.
  • Victoire de Patay, morts, prisonniers.
  • Reddition de Janville.
  • Terreur des Anglais, confiance des Français.
  • Le roi frustre l’attente des Orléanais.
  • La Trémoille empêche l’admission dans l’armée du Connétable et de ses gens.
  • Mécontentement.
I.
Expédition inutile contre Jargeau en l’absence de la Pucelle.

Peu de temps après la levée du siège, sortirent de la ville le bâtard d’Orléans, le maréchal de Sainte-Sévère, le seigneur de Graville, le seigneur de Coarraze, Poton de Xaintrailles, et plusieurs autres chevaliers, écuyers et gens de guerre, parmi lesquels plusieurs portaient des guisarmes, venus qu’ils étaient de Bourges, de Tours, d’Angers, de Blois, et d’autres bonnes villes du royaume. Ils allèrent devant Jargeau, où, durant plus de trois heures, ils firent plusieurs escarmouches pour voir s’ils pourraient l’assiéger.

130Ils connurent qu’ils ne pourraient y rien gagner, parce que l’eau était haute et remplissait les fossés. Ils s’en retournèrent donc sains et saufs, mais les Anglais y éprouvèrent de grands dommages ; car un vaillant chevalier d’Angleterre, du nom de Henri Biset, alors capitaine de la ville, y fut tué ; perte pour laquelle les Anglais menèrent grand deuil.

II.
La Pucelle presse le roi d’aller se faire sacrer à Reims. — Opposition de la cour. — La Pucelle interrogée révèle ses entretiens avec les voix. — Le voyage de Reims est décidé après la prise de plusieurs places sur la Loire. — Le duc d’Alençon reçoit le titre de lieutenant général du roi, avec ordre d’obéir à la Pucelle. — Départ pour Orléans.

Pendant qu’avaient lieu ces engagements, la Pucelle, poursuivant son chemin, arriva vers le roi. Sitôt qu’elle le vit, elle s’agenouilla très doucement devant lui, et en l’embrassant par les jambes, elle lui dit :

— Gentil Dauphin, venez prendre votre sacre à Reims ; je suis fort aiguillonnée que vous y ayez ; n’ayez aucun doute qu’en cette cité vous recevrez votre digne sacre.

Le roi lui fit très grand accueil ; et ainsi le firent tous ceux de sa cour, en considération de son honnête vie, et des grands faits et merveilles d’armes, réalisés sous sa conduite.

Bientôt après le roi manda les seigneurs, les chefs de guerre, les capitaines et les autres sages de sa cour ; et il tint plusieurs conseils à Tours pour savoir ce qu’il y avait à faire, touchant la requête de la Pucelle, qui demandait si affectueusement et si instamment qu’il se dirigeât vers Reims, assurant qu’il y serait sacré. Sur quoi les opinions furent diverses. Les uns conseillaient qu’on allât auparavant en Normandie ; les autres que l’on commençât par prendre quelques-unes des principales places des rives de la Loire. Enfin le roi, et trois ou quatre de ses conseillers les plus intimes, s’étant tirés à part, devisaient entre eux en grand secret, qu’il serait bon pour plus de sûreté de savoir de la Pucelle ce que la voix lui disait, et d’où lui venait tant de fermeté dans ses assurances ; mais ils craignaient de s’enquérir auprès d’elle de la vérité, de peur qu’elle en fut mécontente. Elle le connut par grâce divine : c’est pourquoi elle vint devers eux et dit au roi :

— En nom de Dieu, je sais ce que vous pensez, et ce que vous voulez dire de la voix que j’ai ouïe, touchant votre sacre. Je vous le dirai ; je me suis mise en oraison en ma manière accoutumée, et je me complaignais de ce que l’on ne voulait pas me croire de ce que je disais, et alors la voix me dit : Fille144, va, va, va ; je serai en ton aide ; et quand cette voix me vient, je suis tant 131réjouie que c’est merveille.

Et en disant ces paroles, elle levait les yeux au ciel, en montrant des signes de grande exultation.

Après cette manifestation, le roi fut de nouveau bien joyeux, et il en conclut qu’il la croirait et qu’il irait à Reims ; mais toutefois qu’auparavant il ferait prendre quelques places des bords de la Loire. Pendant le temps qu’on mettrait à les prendre, il assemblerait grande puissance de princes, de seigneurs, de gens de guerre et d’autres, parmi ceux qui lui obéissaient. À cette fin il créa son lieutenant général, Jean, duc d’Alençon, nouvellement délivré des mains des Anglais, dans lesquelles il avait été prisonnier, depuis la bataille de Verneuil jusqu’alors qu’il venait d’en sortir. Il avait payé partie de sa rançon, et avait donné des gages et des otages pour le reste ; il s’était acquitté depuis, en peu de temps, en vendant pour cela une partie de ses terres. Il tendait à en recouvrer d’autres en aidant et secourant le roi son souverain seigneur, qui pour ce faire lui donna grand nombre de gens d’armes et beaucoup d’armes de guerre, et mit en sa compagnie la Pucelle, en lui commandant expressément de se conduire et de faire entièrement par son conseil. Et il le fit ainsi, étant celui qui prenait grand plaisir (le plus de plaisir) à la voir en sa compagnie ; et aussi le faisaient les gens d’armes, et encore les hommes du peuple, tous la tenant et la réputant envoyée par Notre-Seigneur ; et ainsi était-elle.

C’est pourquoi le duc d’Alençon, la Pucelle et leurs gens d’armes prirent congé du roi, et se mirent aux champs, tenant belle ordonnance. En cet état, ils entrèrent peu de temps après à Orléans, où ils furent reçus à la très grande joie de tous les citoyens, et sur tous les autres la Pucelle, qu’ils ne pouvaient se rassasier de voir145.

III.
Départ pour Jargeau. — Fausse alerte. — Le siège. — Le duc d’Alençon miraculeusement préservé par la Pucelle. — L’assaut. — Anglais abattu par maître Jean. — Grosse pierre sur la tête de la Pucelle ; signe de victoire. — Les Anglais forcés sur le pont. — Reddition de Suffolk. — Prisonniers et tués. — Pillage de Jargeau. — Retour à Orléans.

Le duc d’Alençon, la Pucelle, le comte de Vendôme, le bâtard d’Orléans, le maréchal de Sainte-Sévère, La Hire, messire Florent d’Illiers, Jamet du Tillay, un vaillant gentilhomme dès lors très renommé appelé Tudual de Carmoisen, dit Le Bourgeoys, de la nation de Bretagne, avec plusieurs autres gens de guerre, après un court séjour à Orléans, en partirent le samedi, onzième jour de juin, formant tous ensemble environ huit-mille combattants, tant à cheval qu’à pied, parmi lesquels quelques-uns portaient des guisarmes, des haches, des arbalètes, et d’autres des maillets de plomb. Menant avec eux une assez grande artillerie, ils 132allèrent mettre le siège devant la ville de Jargeau, occupée par les Anglais ; en laquelle se trouvaient messire Guillaume de la Poule, comte de Suffolk ; et ses deux frères messire Jean et messire Alexandre de la Poule, avec de six à sept-cents combattants anglais, munis de canons et autre artillerie, et bien vaillants en guerre, comme ils le montrèrent bien durant les assauts et les escarmouches qu’il eurent à soutenir.

Le siège fut (un moment) à demi levé par les paroles d’épouvante de quelques-uns, qui disaient qu’on devait le suspendre pour aller à rencontre de messire Jean Fastolf et d’autres chefs du parti ennemi, venant de Paris et amenant des vivres, de l’artillerie, avec bien deux-mille combattants anglais dans le but de faire lever le siège, ou tout au moins de ravitailler Jargeau et de lui donner secours. De fait plusieurs se retirèrent, et tous les autres eussent ainsi fait, sans la Pucelle et quelques seigneurs et capitaines qui, par leur belles paroles, les firent demeurer et ramenèrent les autres.

Le siège fut rassis en un moment, et les escarmouches commencèrent contre ceux de la ville, qui répondirent merveilleusement par leurs canons et d’autres traits. Plusieurs Français furent tués ou blessés. Entre les autres, la tête fut ôtée par le coup d’un veuglaire, à un gentilhomme d’Anjou qui s’était mis près de la place. Le duc d’Alençon, sur l’avertissement de la Pucelle lui remontrant qu’il était en péril, s’était retiré en arrière depuis si peu de temps qu’il n’était pas encore à deux toises loin du chevalier frappé. Tout le long du jour et durant la nuit qui suivit, les Français déchargèrent leurs bombardes et canons contre la ville ; elle en fut fort battue ; trois coups de l’une des bombardes d’Orléans, dite Bergerie ou Bergère, firent tomber la plus haute des tours qui s’y trouvaient.

Aussi le lendemain, un dimanche et le douzième jour de juin, les gens de guerre français descendirent dans les fossés, munis d’échelles et de toutes les autres pièces nécessaires pour un assaut ; ils assaillirent merveilleusement ceux du dedans, qui se défendirent très vigoureusement un grand espace de temps. Il y avait spécialement sur les murs, l’un d’eux, très grand et gros, armé de toutes pièces, portant sur la tête un bassinet, qui, s’abandonnait très fort (au dehors), jetait étonnamment de grosses pierres de faix et abattait continuellement les échelles et ceux qui se trouvaient dessus. Le duc d’Alençon le montra à maître Jean, le couleuvrinier, qui pointa contre lui sa coulevrine. Du coup il frappa en pleine poitrine l’Anglais qui se montrait ainsi à découvert, et le précipita mort dans la ville.

D’autre part la Pucelle, pendant l’assaut, descendit dans le fossé avec son étendard, au lieu où la résistance était la plus âpre ; et elle 133alla si près du mur qu’un Anglais lui jeta une grosse pierre de faix146 sur la tête et l’atteignit de manière à la contraindre de s’affaisser à terre. La pierre, quoique d’un caillot très dur, s’émietta par pièces sans guère faire de mal à la Pucelle ; elle se releva tout incontinent ; et montrant un énergique courage, elle se mit à exhorter ses gens de plus fort, leur disant de n’avoir nulle crainte, car les Anglais n’avaient plus de force de se défendre contre eux ; en quoi elle leur dit la vérité, puisque, incontinent après ces paroles, les Français, tout pleins d’assurance, se prirent à monter contre les murs avec une telle hardiesse qu’ils entrèrent dans la ville et la prirent d’assaut.

Quand le comte de Suffolk, ses deux frères, et plusieurs seigneurs d’Angleterre virent qu’ils ne pourraient plus défendre les remparts, ils se retirèrent sur le pont ; mais, dans la retraite, messire Alexandre, frère du comte, fut tué, et aussitôt après le pont fut rendu par les Anglais qui le reconnurent trop faible pour tenir, et se voyaient pris par-dessus. Plusieurs vaillants gens de guerre poursuivirent les Anglais ; et il y avait en particulier un gentilhomme français, nommé Guillaume Regnault, qui faisait de grands efforts pour prendre le comte de Suffolk. Celui-ci lui demanda s’il était gentilhomme ; à quoi il répondit que oui, et, de nouveau, s’il était chevalier, et il répondit que non. Le comte le fît chevalier et se rendit à lui. Furent semblablement pris et faits prisonniers messire Jean de La Poule, frère du comte, et plusieurs autres seigneurs et gens de guerre, parmi lesquels quelques-uns furent le soir conduits par eau et de nuit à Orléans, dans la crainte qu’ils ne fussent tués ; plusieurs autres, en effet, furent tués en chemin, par suite d’un débat que le partage des prisonniers fit surgir entre les Français. Au regard de la ville de Jargeau, tout y fut pillé, même l’église où l’on avait déposé foison de biens.

Cette même nuit, le duc d’Alençon, la Pucelle avec plusieurs seigneurs et gens d’armes, retournèrent à Orléans, où ils furent reçus à très grande joie. De là ils firent savoir au roi la prise de Jargeau, et comment l’assaut avait duré quatre heures, durant lesquelles eurent lieu grand nombre de beaux faits d’armes.

De quatre à cinq-cents Anglais y furent tués, sans compter les prisonniers qui étaient de grand renom, tant en noblesse qu’en faits de guerre.

134IV.
On accourt de toutes parts à l’armée de la Pucelle. — En marche pour assiéger Beaugency, prise du pont de Meung. — Entrée dans Beaugency. — Arrivée du Connétable et conditions imposées à son admission dans l’armée. — Capitulation du château et du pont de Beaugency. — Le secours amené par Fastolf et Talbot dirigé contre le pont de Meung. — Retraite à l’arrivée de l’avant-garde française.

Le duc d’Alençon et la Pucelle, après cette conquête, firent un court séjour à Orléans, où il y avait déjà de six à sept-mille combattants, et où l’armée fut renforcée par l’arrivée de plusieurs seigneurs, chevaliers, écuyers, capitaines et vaillants hommes d’armes, et entre les autres, par la venue du seigneur de Laval, et du seigneur de Lohéac, son frère, du seigneur de Chauvigny du Berry, du seigneur de La Tour d’Auvergne, du vidame de Chartres.

Vers ces jours le roi vint à Sully-sur-Loire. À la vérité son armée croissait beaucoup ; de jour en jour on y voyait des gens de toutes les parties du royaume soumises à son obéissance.

Le mercredi quinzième jour du même mois de juin, le duc d’Alençon, en sa qualité de lieutenant général de l’armée du roi, accompagné de la Pucelle, de messire Louis de Bourbon comte de Vendôme, et d’autres seigneurs, capitaines et gens d’armes en grand nombre, tant à pied qu’à cheval, partit d’Orléans avec une grande quantité de vivres, de charrois et d’artillerie, pour aller mettre le siège devant Beaugency, et en chemin assaillir le pont de Meung, quoiqu’il fut fortifié par les Anglais, et bien garni de vaillantes gens, qui s’efforçaient de bien le défendre. Mais, malgré leur défense, il fut pris de plein assaut sans guère arrêter l’armée.

De là, conservant bien leur ordonnance, ils partirent le lendemain bien matin, et firent tant qu’ils arrivèrent devant Beaugency, et y entrèrent. Les Anglais l’avaient abandonné pour se retirer au château et sur le pont qu’ils avaient fortifié ; cependant les Français ne se logèrent nullement à l’aise. Quelques Anglais s’étaient embusqués secrètement dans des maisons et des masures ; ils en saillirent soudainement pour tomber sur les Français pendant qu’ils prenaient leur logis ; il s’ensuivit une très forte escarmouche, durant laquelle il y eut de part et d’autre des tués et des blessés. Les Anglais furent enfin contraints de se retirer sur le pont ou au château, que les Français se mirent à assiéger du côté de la Beauce, disposant à cet effet leurs bombardes et leurs canons.

À ce siège arriva Arthur, comte de Richemont, connétable de France et frère (beau-frère) du duc de Bourgogne, et avec lui se trouvait Jacques de Dinan, seigneur de Beaumanoir, frère du seigneur de Chateaubriand. À son arrivée le Connétable pria la Pucelle, et par amour pour lui les autres seigneurs la prièrent avec lui, qu’elle voulût bien faire sa paix avec le roi ; elle le lui octroya, à la condition qu’il jurerait devant 135elle et les seigneurs de servir loyalement le roi. La Pucelle voulut plus encore ; elle exigea que le duc d’Alençon et les autres seigneurs se portassent garants de sa fidélité, et en donnassent leurs lettres scellées ; ce qu’ils firent. Par ce moyen le Connétable demeura au siège avec les autres seigneurs.

Tous ensemble conclurent qu’ils mettraient une partie de leurs gens du côté de la Sologne, pour que les Anglais fussent assiégés de toutes parts ; mais le chef des assiégés fit demander à la Pucelle de parlementer afin de traiter ; ce qu’on lui accorda. À la fin du pourparler, qui eut lieu sur le milieu de la nuit de cette journée (vendredi 17), il fut octroyé que les Anglais, après avoir rendu le château et le pont, pourraient s’en aller le lendemain, emmener leurs chevaux et leurs harnais, et emporter chacun quelque chose de leurs biens meubles ; mais pas au-delà de la valeur d’un marc d’argent ; et de plus ils jurèrent de ne s’armer qu’après dix jours passés. À ces conditions, ils s’en allèrent le lendemain, dix-huitième jour de juin, et se retirèrent dans Meung. Les Français entrèrent dans le château et y mirent des gens pour le garder.

D’une autre part, la nuit même qu’avait lieu la composition pour rendre le château et le pont de Beaugency, arrivèrent les seigneurs de Talbot et de Scales, et messire Jean Fastolf. Ayant su la prise de la ville de Jargeau, ils avaient laissé à Étampes les vivres et l’artillerie qu’ils amenaient de Paris pour la secourir ; et ils s’étaient en grande hâte portés au secours de Beaugency, espérant faire lever le siège ; mais ils ne purent pas y entrer, encore qu’ils fussent quatre-mille combattants ; ils trouvèrent les Français en telle ordonnance qu’ils délaissèrent leur entreprise. Ils retournèrent au pont de Meung et l’assaillirent très âprement ; mais nécessité leur fut de tout laisser et d’entrer dans la ville. L’avant-garde des Français était arrivée le matin de ce jour, partie qu’elle était très hâtivement après la prise de Beaugency, et se disposait à fondre sur eux. Aussi, ce même jour, ils quittèrent Meung entièrement, et ils se mirent aux champs en belle ordonnance, avec le dessein d’aller à Janville.

V.
L’armée française à la poursuite de l’armée anglaise. — Victoire de Patay, morts, prisonniers. — Reddition de Janville. — Terreur des Anglais, confiance des Français. — Le roi frustre l’attente des Orléanais. — La Trémoille empêche l’admission dans l’armée du Connétable et de ses gens. — Mécontentement.

Lorsque le duc d’Alençon et les autres seigneurs français, qui venaient après leur avant-garde, surent la retraite des Anglais, ils se hâtèrent le plus qu’ils purent, tout en gardant belle ordonnance, si bien que les Anglais n’eurent pas le loisir d’aller jusqu’à Janville, mais seulement jusqu’à un village de la Beauce, du nom de Patay.

Parce que la Pucelle et plusieurs seigneurs ne voulurent pas que le 136gros de l’armée changeât son pas, l’on fit choix de La Hire, de Poton, de Jamet du Tillay, de messire Ambroise de Loré, de Thibaud de Thermes, et d’autres vaillants hommes d’armes à cheval, pris soit parmi les gens du seigneur de Beaumanoir, soit parmi d’autres qui se mirent en leur compagnie, et on leur donna la charge d’aller courir et escarmoucher autour des Anglais pour les retenir et les empêcher de s’établir en forte position. C’est ce qu’ils firent, et plus encore ; car ils fondirent sur les rangs ennemis avec une telle impétuosité, qu’encore qu’ils ne fussent que de quatorze à quinze-cents, ils les mirent en désarroi et en déconfiture, quoique ces ennemis fussent au nombre de plus de quatre-mille hommes de combat. Environ deux-mille-deux-cents Anglais ou faux Français restèrent morts sur place ; les autres se mirent à fuir, espérant se sauver à Janville : les habitants leur fermèrent les porte de la ville ; par suite ils durent fuir ailleurs, à l’aventure. Plusieurs furent encore tués et pris, surtout par le gros de l’armée, qui, au moment de la déroute, avait rejoint les premiers coureurs.

Les Français firent à cette journée un gain considérable, car le seigneur de Talbot, le seigneur de Scales, messire Thomas Rempston, un autre capitaine appelé Hungerford, y furent pris avec plusieurs autres seigneurs et vaillants hommes d’Angleterre. Les habitants de Janville n’y perdirent pas non plus, nombre d’Anglais ayant donné en garde à plusieurs d’entre eux la plus grande partie de leur argent, lorsqu’ils étaient passés pour aller, pensaient-ils, secourir Beaugency.

Les habitants de Janville se rendirent ce jour-là même au roi et à ses gens ; ainsi fit encore un gentilhomme, lieutenant du capitaine ; il mit les Français dans la grosse tour, et leur fit serment d’être dorénavant bon et loyal envers le roi.

Le bruit de cette déconfiture, d’où plusieurs s’échappèrent par la fuite, entre autres messire Jean Fastolf qui se sauva dans Corbeil, jeta une si grande épouvante parmi les gens des garnisons anglaises de la Beauce, telles que les garnisons de Mont-Pipeau, Saint-Sigismond, et autres places fortes et fortifiées, que les Anglais y mirent le feu et s’enfuirent en toute hâte.

Au contraire le cœur crût aux Français. De toutes parts ils s’assemblèrent à Orléans dans la pensée que le roi y viendrait pour ordonner le voyage de son sacre, ce qu’il ne fit pas ; et ce dont les habitants qui avaient fait tendre les rues et parer la ville furent mal contents, ne considérant pas les affaires du roi, qui pour disposer de son état se tenait à Sully-sur-Loire.

C’est donc là qu’allèrent le rejoindre le duc d’Alençon et tous les seigneurs et gens de guerre qui de la journée de Patay s’étaient retirés 137à Orléans ; plus spécialement la Pucelle qui lui parla du Connétable. Elle lui remontra le bon vouloir qu’il professait avoir pour sa personne, les nobles seigneurs et vaillants gens de guerre, bien quinze-cents combattants, qu’il lui amenait, et le pria de vouloir bien lui pardonner son mal talent. Le roi le fit à sa requête, mais par amour pour La Trémoille, qui avait la plus grande autorité autour de lui, il ne voulut pas souffrir qu’il se trouvât avec lui au voyage de son sacre. La Pucelle en fut très déplaisante ; et aussi le furent plusieurs grands seigneurs, capitaines et autres gens du conseil, qui voyaient que par là il renvoyait beaucoup de gens de bien et de vaillants hommes. Toutefois ils n’en osaient parler, parce qu’ils voyaient que le roi faisait du tout en tout ce qu’il plaisait à ce seigneur de La Trémoille. Ce fut pour lui plaire qu’il ne voulut pas souffrir que le Connétable vînt devers lui…

Le chroniqueur raconte par quels moyens déloyaux les Anglo-Bourguignons de Marchenoir éludèrent l’engagement qu’ils avaient pris de rendre la place, et continue son récit.

Le dimanche après la fête de Saint-Jean-Baptiste, en ce même an mil quatre cent vingt-neuf, Bonny fut rendu à messire Louis de Culant, amiral de France, qui, par ordre du roi, était allé l’assiéger avec de grandes forces.

Chapitre IV
Campagne avant et après le sacre

  • I.
  • La reine amenée de Bourges à Gien.
  • Ramenée à Bourges.
  • Départ du roi.
  • Seigneurs à sa suite.
  • L’armée devant Auxerre.
  • Composition.
  • II.
  • Tout ce qui est dans le Journal du siège est dans la Chronique de la Pucelle, mais pas réciproquement.
  • III.
  • Le roi à Saint-Denis.
  • La Pucelle à La Chapelle.
  • Attaque contre Paris.
  • La Pucelle dans les fossés.
  • Elle est blessée sans cesser d’ordonner qu’on comble les fossés.
  • Emportée de force.
  • Éloges donnés à son courage.
  • On aurait pu prendre Paris.
  • Il est arrêté qu’on reviendra sur la Loire.
  • Le duc de Bourbon lieutenant général.
  • IV.
  • Le chemin du roi dans sa retraite.
  • Arrêt à Gien.
  • Le roi abusé par le duc de Bourgogne.
  • Rentrée à Bourges.
  • Les prédictions de la Pucelle.
  • Conclusion du chroniqueur.
I.
La reine amenée de Bourges à Gien. — Ramenée à Bourges. — Départ du roi. — Seigneurs à sa suite. — L’armée devant Auxerre. — Composition.

Le roi avait envoyé chercher la reine Marie, sa femme, fille de feu Louis, roi de Sicile, second du nom, parce que plusieurs étaient d’avis 138qu’il l’amenât couronner avec lui à Reims. Peu de jours après elle lui fut amenée à Gien ; là où il tint plusieurs conseils, pour arrêter là manière plus convenable à tenir au voyage de son sacre. On finit ces délibérations par conclure que le roi renverrait la reine à Bourges, et que, sans assiéger Cosne et La Charité-sur-Loire, que quelques-uns conseillaient de prendre de force avant le départ, le roi se mettrait en chemin : ce qui fut fait, car la reine étant ramenée à Bourges, le roi prit sa voie vers Reims.

Il partit de Gien le jour de Saint-Pierre, en ce même mois de juin, accompagné de la Pucelle147, du duc d’Alençon, du comte de Clermont, depuis duc de Bourbon, du comte de Vendôme, du seigneur de Laval, du comte de Boulogne, du bâtard d’Orléans, du seigneur de Lohéac, des maréchaux de Sainte-Sévère et de Rais, de l’amiral de Culant et des seigneurs de Thouars, de Sully, de Chaumont-sur-Loire, de Prie, de Jamet du Tillay, et de plusieurs autres seigneurs, nobles, vaillants capitaines et gentilshommes, avec environ douze-mille combattants, tous preux, hardis, vaillants et de grand courage. Ils l’avaient montré par avant, le montrèrent alors, et l’ont montré depuis par leurs faits et vaillantes entreprises, et spécialement en ce voyage, durant lequel ils passèrent en allant, et repassèrent au retour, franchement et sans rien craindre, par les pays et contrées dont les villes, châteaux, ponts et passages étaient garnis d’Anglais et de Bourguignons.

Tenant leur voie, ils vinrent présenter le siège et l’assaut devant la cité d’Auxerre. De fait il semblait à la Pucelle et à plusieurs seigneurs et capitaines qu’il était aisé de la prendre d’assaut, et ils voulaient l’essayer. Mais ceux de la cité donnèrent secrètement deux-mille écus au seigneur de La Trémoille pour qu’il les préservât d’être assaillis. Ils fournirent à l’armée du roi beaucoup de vivres qui étaient très nécessaires, et, grâce à ces moyens, ils ne firent aucune obéissance ; ce dont la plupart dans l’armée, et même la Pucelle, furent très mécontents. Ce mécontentement ne fit rien changer. Toutefois le roi séjourna durant trois jours environ ; il partit ensuite avec toute son armée, et s’en alla vers Saint-Florentin, qui se rendit sans résistance.

II.
Tout ce qui est dans le Journal du siège est dans la Chronique de la Pucelle, mais pas réciproquement.

Comme on le voit, il n’est rien dans le Journal du siège qui ne se trouve dans la Chronique des Cousinot ; mais on chercherait vainement dans le Journal plusieurs traits qui font connaître les résistances que la Libératrice eut à surmonter.

139Il est donc inutile de reproduire la suite. Citons seulement la phrase du Journal sur la scène qui se passa après le sacre. La voici :

Quand la Pucelle vit que le roy estoit sacré et couronné, elle se agenouilla, présens tous les seigneurs, devant luy, et en l’embrassant par les jambes, lui dist en pleurant à chaudes larmes : — Gentil roy, or est exécuté le plaisir de Dieu qui vouloit que levasse le siège d’Orléans et que vous amenasse en ceste cité de Reims, recevoir vostre saint sacre, en monstrant que vous estes vray roy et celuy auquel le royaulme de France doit appartenir et moult foisoit grand pitié à tous ceux qui la regardoient148.

Dans la Chronique de Cousinot de Montreuil, la Pucelle ne parle pas de la délivrance d’Orléans. L’auteur du Journal du siège lui fait mentionner la levée du siège pour lui faire énumérer les deux objets auxquels il restreint bien indûment sa mission.

Parlant de l’essai de retourner vers le Berry par Bray-sur-Seine, le Journal écrit :

Lequel (le roi) avoit aucunes gens en sa compagnie, qui tant désiroient retourner de là la rivière de la Loire que pour leur complaire il avoit conclud le faire149.

La Chronique de la Pucelle, à laquelle le Journal emprunte plusieurs mots, écrit :

auquel conseil il adhéra fort, et estoit de leur opinion.

Ni l’un ni l’autre ne disent ce que nous savons par ailleurs que semblable détermination déplaisait souverainement à la Pucelle.

III.
Le roi à Saint-Denis. — La Pucelle à La Chapelle. — Attaque contre Paris. — La Pucelle dans les fossés. — Elle est blessée sans cesser d’ordonner qu’on comble les fossés. — Emportée de force. — Éloges donnés à son courage. — On aurait pu prendre Paris. — Il est arrêté qu’on reviendra sur la Loire. — Le duc de Bourbon lieutenant général.

Voici comment le Journal raconte la tentative contre Paris, et termine son travail :

D’autre part, le roi, après avoir institué des capitaines et des officiers à Senlis, en partit environ le dernier jour de ce mois, et vint à la ville de Saint-Denis, où lui fut rendue plénière obéissance. Il y fut deux jours, durant lesquels plusieurs courses et escarmouches furent faites par les Français qui se trouvaient à Saint-Denis contre les Anglais de Paris ; il y eut de part et d’autres plusieurs beaux faits d’armes150.

Le troisième jour (après l’arrivée du roi) la Pucelle, le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le comte de Laval, les maréchaux de Sainte-Sévère et de Rais, La Hire, Poton et plusieurs autres 140vaillants chevaliers, capitaines et écuyers, avec grand nombre de vaillants gens de guerre partirent de Saint-Denis, et vinrent loger en un village, dit La Chapelle, qui est comme à moitié du chemin entre Paris et Saint-Denis.

Le lendemain (8 sept.) ils vinrent se mettre en bonne ordonnance au marché aux Pourceaux, devant la porte Saint-Honoré, et ils firent braquer plusieurs canons, dont ils dirigèrent les décharges en plusieurs lieux, et souvent dans Paris. Les gens de guerre de la garnison, et aussi le peuple y étaient en armes ; ils faisaient porter plusieurs étendards de diverses couleurs, qu’ils faisaient tournoyer, aller et revenir autour des remparts à l’intérieur de la ville ; parmi ces étendards, il y en avait un très grand à une croix rouge.

Quelques seigneurs français voulurent s’approcher de plus près, plus particulièrement le seigneur de Saint-Vallier, Dauphinois, qui fit tant que lui et ses gens allèrent mettre le feu au boulevard et à la barrière de la porte Saint-Honoré. Encore qu’il y eut plusieurs Anglais pour les défendre, toutefois ils jugèrent prudent de rentrer par cette porte au dedans de Paris ; par suite les Français s’emparèrent et furent les maîtres de la barrière et du boulevard.

On crut que les Anglais sortiraient par la porte Saint-Denis pour courir sus aux Français qui étaient devant la porte Saint-Honoré ; c’est pourquoi les ducs d’Alençon et de Bourbon s’embusquèrent derrière la hauteur qui est auprès et contre le marché aux Pourceaux ; ils ne pouvaient pas se mettre plus près, par crainte des canons, des veuglaires et des coulevrines, que sans discontinuer l’on tirait de Paris ; mais ils perdirent leur peine, car ceux de Paris n’osèrent saillir hors de la ville.

La Pucelle, voyant leur couard maintien, prit la résolution de les assaillir jusques aux pieds de leurs murailles, et de fait elle vint se poster en leur présence. Pour ce faire, ayant avec elle grande compagnie de gens d’armes et plusieurs seigneurs, parmi lesquels le maréchal de Rais, tous en belle ordonnance, se mirent à pied, et descendirent au premier fossé. Elle les y laissa, et monta sur le dos d’âne, d’où elle descendit au second fossé. Elle plongea sa lance en divers lieux, tâtant et sondant la profondeur de l’eau et de la vase. Elle y passa un grand espace de temps, assez pour qu’un arbalétrier de Paris lui perça la cuisse d’un trait ; mais ce nonobstant, elle ne voulait pas se retirer et elle faisait très grande diligence pour faire apporter des fagots, du bois, et faire combler ce fossé, afin de pouvoir passer avec les gens de guerre jusqu’aux remparts ; ce qui ne semblait pas alors possible, parce que l’eau était trop profonde, qu’elle n’avait pas assez de gens pour ce faire, et aussi parce que la nuit était proche. Cependant elle se tenait toujours sur le fossé, ne voulant pas 141retourner ni se retirer en aucune manière, quelque prière et requête qui lui en fut faite par plusieurs, qui, à diverses fois, vinrent la requérir de quitter ce lieu, et lui remontrer qu’elle devait renoncer à l’entreprise. Enfin le duc d’Alençon l’envoya quérir, et la fit retirer avec toute l’armée au village de la Villette (La Chapelle), où ils passèrent la nuit, comme ils y avaient passé la nuit précédente.

Le lendemain tous retournèrent à Saint-Denis. La Pucelle y fut fort louée de son bon vouloir et du hardi courage qu’elle avait montré de vouloir assaillir une cité aussi forte, et si bien garnie de gens et d’artillerie que l’était Paris.

Quelques-uns ont dit depuis que si les choses eussent été bien conduites151, il y avait grande apparence qu’elle en fust venue à son vouloir. Il y avait alors dans Paris plusieurs notables personnages, qui reconnaissaient que le roi Charles septième du nom était leur souverain seigneur et le vrai héritier du royaume de France, que c’était à grand tort et par vengeance qu’on les avait séparés de sa seigneurie et enlevés à son obéissance, pour les mettre en la main du roi Henri d’Angleterre paravant sa mort, et qu’on avait depuis continué sous le roi Henri, son fils, usurpateur de la plus grande partie du royaume ; et ils se fussent mis et réduits en l’obéissance de leur souverain seigneur, et lui eussent fait plénière ouverture de sa principale ville, de Paris, comme ils le firent six ans après. Ils ne le firent pas à cette fois pour les raisons alléguées152.

Le roi, voyant alors qu’ils ne montraient aucun semblant de vouloir se rendre à lui, tint plusieurs conseils à Saint-Denis. À la suite, il fut décidé que, vu l’attitude des habitants de Paris, la grande puissance des Anglais et des Bourguignons qui s’y trouvaient, et aussi parce que le roi n’avait pas assez d’argent, et qu’il ne pouvait trouver de quoi entretenir une si grande armée, il ferait le duc de Bourbon son lieutenant général ; ce qu’il fit, lui ordonnant de demeurer dans les villes, cités et places de son obéissance en deçà de la rivière de la Loire, et il lui donna grand nombre de gens d’armes et abondance d’artillerie pour y mettre de grosses garnisons, les garder et les défendre. Outre cette disposition, il voulut et commanda que le comte de Vendôme, et l’amiral de Culant se tinssent à Saint-Denis, leur laissant plusieurs hommes afin qu’ils pussent y tenir garnison.

142IV.
Le chemin du roi dans sa retraite. — Arrêt à Gien. — Le roi abusé par le duc de Bourgogne. — Rentrée à Bourges. — Les prédictions de la Pucelle. — Conclusion du chroniqueur.

Cela fait, le roi partit le douzième jour de septembre, et s’en alla à Lagny-sur-Marne, d’où il partit le lendemain, après y avoir ordonné comme capitaine messire Ambroise de Loré, auquel il adjoignit messire Jean Foucault, avec plusieurs gens de guerre. Le lendemain il était à Provins, de là à Bray-sur-Seine, que les habitants réduisirent à son obéissance. Il alla ensuite passer devant Sens, qui ne lui fit aucune ouverture ; il dut passer à gué, un peu au-dessous de la ville, la rivière de l’Yonne ; il se dirigea sur Courtenay, d’où, par Château-Renard et Montargis, il arriva en dernier lieu à Gien.

Là il attendit quelques jours, espérant avoir accord avec le duc de Bourgogne qui lui avait mandé, par le seigneur de Charny, qu’il lui ferait avoir Paris, et qu’il y viendrait en personne. À cette occasion, le roi lui avait envoyé un sauf-conduit, pour qu’il pût passer sans contredit par les places et les passages lui obéissant ; ainsi le fit-il ; mais, arrivé à Paris, il ne tint rien de ce qu’il avait promis ; au contraire, il fit à l’encontre du roi, avec le duc de Bedford, une alliance plus étroite qu’auparavant ; et, ce nonobstant, en vertu du sauf-conduit, il repassa sûrement et ouvertement par tous les pays, villes et passages de l’obéissance du roi, et il s’en retourna en ses pays de Picardie et de Flandre153.

Le roi, averti au vrai, passa la Loire et revint à Bourges, d’où il était parti à la requête et sur les supplications de la Pucelle, qui lui avait dit paravant tout ce qui lui advint du lèvement du siège d’Orléans, et de son saint sacre, aussi de son retour154 ouvertement, ainsi que le lui avait révélé Notre-Seigneur.

En le remerciant et en le louant de sa grâce, je mets fin par son octroi à ce présent traité très abrégé (très compendieux), qui porte en titre : Du siège d’Orléans, mis par les Anglais et de la venue et vaillants faits de Jeanne la Pucelle, et comment elle les en fit partir, et fit sacrer à Reims le roi Charles septième, par grâce divine et force d’armes.

143Chronique de Jean Chartier

  1. La Pucelle jusqu’à son entrée à Orléans
  2. La délivrance d’Orléans
  3. La campagne de la Loire
  4. La campagne avant et après le sacre
  5. Lagny, Saint-Pierre-le-Moûtier, La Charité et Compiègne
  • Appendice : Particularités rapportés dans la chronique latine

Observations critiques sur les pages que Jean Chartier consacre à la Pucelle

Jean Chartier est l’historiographe officiel de Charles VII. Ce titre lui était conféré le 18 novembre 1437 par Charles VII, six jours après que ce prince venait de rentrer dans sa capitale, où il n’avait pas mis les pieds depuis les derniers jours de mai 1418. Jean Chartier était chargé de continuer l’œuvre du Religieux inconnu de Saint-Denis auquel nous sommes redevables de l’Histoire si justement appréciée de Charles VI.

Le nouvel historien écrivit d’abord en latin, comme son prédécesseur, l’histoire du nouveau règne. Vallet de Viriville, dans ses Historiens de Charles VII, avait signalé les débuts en cette langue qu’il avait trouvés dans le n° 5959 du Fonds latin de la Bibliothèque nationale à la suite de l’histoire de Charles VI dont nous venons de parler. L’éminent paléographe avait pensé que, après ces premières pages en latin, Jean Chartier s’était arrêté pour nous donner en français la Chronique bien connue qui a trait au règne de Charles VII. Tout le monde pensait comme lui.

C’est une erreur. M. Kervyn de Lettenhove, dans un article sous ce titre : Notes sur quelques-uns des manuscrits des bibliothèques d’Angleterre, écrivait en 1866 dans le Bulletin de l’Académie royale de Belgique :

Entre tous les manuscrits de Sir Thomas Phillipps concernant le XVe siècle, il n’en est aucun qui offre plus d’intérêt qu’un volume… renfermant le seul texte latin de Jean Chartier composé avant la Chronique française… Il y aura lieu d’y puiser désormais pour l’histoire de Jeanne d’Arc.

Les manuscrits de Sir Thomas Phillipps ne sont pas à Londres, mais entre les mains de ses héritiers, à Cheltenham. L’indication nous attirait puissamment ; un voyage à travers l’Angleterre nous souriait peu, pour plusieurs raisons qu’il serait inutile d’indiquer. La Providence est venue à notre aide.

Nos travaux sur Jeanne d’Arc nous ont valu des relations dont nous sommes heureux avec un publiciste bien connu au-delà de la Manche, M. Andrew Lang. Comme la plupart de ses compatriotes, lui aussi est admirateur passionné de la Libératrice, et révolté qu’il puisse se trouver de 144soi-disant Français qui lui refusent l’honneur d’une fête nationale. Celui qui écrit ces lignes ne saurait assez reconnaître le zèle et le désintéressement avec lequel M. Lang s’est employé pour lui faire arriver la copie des pages du manuscrit latin consacrées par Jean Chartier à la Vierge lorraine.

L’historiographe se fait connaître au début de sa Chronique, soit latine, soit française. Voici la traduction du prologue de la Chronique latine, cité par Vallet de Viriville :

Prologue de la Chronique latine de Jean Chartier

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et de la glorieuse Vierge Marie, de Monseigneur saint Denis, patron de la France, et des Bienheureux du Ciel.

Le roi Très-Chrétien ayant naguère ordonné que la suite des faits et gestes de l’histoire serait, comme par le passé, couchée par écrit, j’ai été chargé de ce travail, après avoir prêté serment à Sa Royale Majesté, en présence de plusieurs témoins, le 18 novembre, en l’an 1437 de l’Incarnation, de son règne le seizième. Après avoir reçu les lettres du roi qui assurent au titulaire de pareil office la somme accoutumée de deux-cents livres par an, quelque défiant que je sois de mes forces, je n’ai point osé pousser la hardiesse jusqu’à me refuser aux ordres du souverain. La difficulté s’accroît de la nécessité de combler une lacune de quinze ans, la Chronique de France n’ayant pas été continuée, ou fort peu, et étant restée sans titulaire, depuis le 21e jour d’octobre 1422, jour où Charles, sixième du nom, rendit son âme au Dieu Très-Haut. Il a donc fallu recueillir année par année, et pièce par pièce, les matériaux de cette période.

Ces lignes prouvent que ce n’est pas, ainsi que l’avait pensé M. de Lettenhove, avant d’être officiellement nommé historiographe que Jean Chartier a écrit sa Chronique latine.

Dans le prologue de la Chronique française, l’auteur dit se nommer :

Frère Jean Chartier, religieux et chantre de l’église Monseigneur saint Denis.

Il est universellement donné comme le frère d’Alain Chartier secrétaire du roi, et de Guillaume Chartier, plus tard évêque de Paris.

Il ne semble pas qu’il faille s’écarter de ce sentiment, parce que, tandis que ses frères ont suivi le roi chassé de sa capitale, le religieux serait resté dans son abbaye. Tous les Français, encore moins tous les moines attachés à la cause nationale, n’ont pas quitté le territoire envahi par l’étranger. Il leur suffisait de garder dans la manifestation de leurs sentiments intimes une modération que tout leur imposait. Jérémie commandait à Israël captif de courber la tête sous le joug de son vainqueur, et de lui obéir. C’était le châtiment de ses longues prévarications. Dieu, toujours juste, semble l’infliger particulièrement aux catholiques du XIXe siècle.

145Les pièces découvertes jusqu’ici ne nous font connaître Jean Chartier qu’à partir de 1430. Il est donné à cette époque comme prévôt de la Garenne ; en 1433 il est prévôt de Mareuil-en-Brie ; en 1435, il est commandeur de l’abbaye, charge qui lui conférait l’administration de la justice dans l’enclos du monastère, avec la gestion de plusieurs revenus de l’abbé et des religieux155. On vient de voir qu’en 1437 il était grand chantre du couvent ; dignité qui était une des premières de la communauté. Il devait être assez jeune, puisque, sans qu’on puisse assigner la date de sa mort, on trouve qu’il vivait encore en 1474.

Il a donc vu la plus longue partie du règne de Louis XI. Il n’a pas cependant entrepris de le raconter ; sa Chronique finit à la mort de Charles VII. Bien inférieure à celle que son prédécesseur nous a laissée de Charles VI, elle est sévèrement jugée par les modernes. Elle ne doit être appréciée ici que pour la partie consacrée à Jeanne d’Arc. Quicherat, peu favorable à l’ensemble de l’œuvre, donne le récit sur la Pucelle, comme

un des plus circonstanciés que nous ayons.

Il ajoute :

Comme on n’y découvre aucune réminiscence du procès de réhabilitation, c’est une raison de croire que le chroniqueur en recueillit les éléments à l’époque où il entra en fonctions, entre 1440 et 1450.

L’on peut présumer que se mettant à l’œuvre, aussitôt après sa nomination, il aura terminé cette partie avant 1443. Il avait dû voir la Pucelle à Saint-Denis, durant les quinze jours qu’elle passa autour de Paris. Quicherat dit encore :

On verra par la suite que c’est ce récit qui a engendré presque tous les autres, du moins ceux conçus dans l’esprit français.

L’étude très attentive des documents ne nous a rien révélé de semblable. Jean Chartier a puisé dans la Chronique des Cousinot, et à part le Journal du siège qui reproduit la même source, rien, à nos yeux, ne révèle dans les autres Chroniques une parenté avec celle de Jean Chartier. Son récit n’est pas des plus circonstanciés.

Jean Chartier écrit fort mal en français. Il répète les mêmes mots à satiété. Ses phrases ternes, monotones, se terminent en queues superflues. Son latin ne vaut pas mieux que son français.

On possède de nombreux manuscrits de Jean Chartier. Vallet de Viriville en a fait la recension dans ses Historiens de Charles VII. Quicherat, comme l’insinue son collègue en paléographie, n’a pas été heureux dans le choix. Il a reproduit le numéro 2691, qui provient de la collection du seigneur de la Gruthuise. Ce vélin in-quarto est, il est vrai, un chef-d’œuvre de calligraphie ; lettres d’or, vignettes, belles miniatures, c’est séduisant pour l’œil ; mais le texte est considérablement altéré. Non seulement le 146scribe a changé l’orthographe, écrivant : ching pour cinq, Franchois pour Français, il a changé les mots eux-mêmes, en a ajouté et en a retranché. C’est sur le numéro 2596 que notre travail de rajeunissement a été fait. La raison de ce choix est la suivante. Le premier ouvrage profane imprimé en France, avons-nous lu, ce sont les Grandes Chroniques de Saint-Denis (1476-1477). La Chronique de Chartier, à deux folios près omis ou disparus, se trouve au tome IIIe. L’auteur vivait peut-être encore. Or le texte imprimé est exactement celui du manuscrit 2596. La collation ne nous a révélé que deux mots différents, évidemment fautifs dans le manuscrit, qui ne le cède pas d’ailleurs en beauté calligraphique à celui qu’a préféré l’éditeur du Double Procès. Il peut se faire encore que le chroniqueur ait introduit des variantes dans son texte. Il en est une dans les textes de Quicherat et de Vallet de Viriville que nous reproduisons à la suite. Les chapitres de Jean Chartier sont courts. Les titres seront conservés dans nos divisions plus générales. Ils permettront de juger du style de l’historiographe.

Dans un appendice sont relevées les assertions de la Chronique latine que l’on ne trouve pas dans la Chronique française. La Société de l’Histoire de France voudra peut-être étudier dans son entier le texte que nous sommes heureux de signaler.

Vallet de Viriville, dans ses Historiens de Charles VII, M. de Beaucourt, au tome XXVII des Mémoires des antiquaires de Normandie (1870), ont consacré à Jean Chartier des notices et une étude qui ont été mises à profit dans les pages que l’on vient de lire.

Chapitre I
La Pucelle jusqu’à son entrée à Orléans

  • I.
  • La Pucelle.
  • Ses instances auprès de Baudricourt.
  • Elle est un objet de dérision.
  • Elle finit par se faire conduire.
  • Comment elle se présente au roi et le reconnaît.
  • Sa mission d’expulser les Anglais.
  • Ses merveilleuses réponses.
  • Le roi se détermine à l’envoyer ravitailler Orléans.
  • Formation du convoi et de l’escorte.
  • La Pucelle et le convoi entrent à Orléans.
  • Pourquoi le plus grand nombre des guerriers rentre à Blois.
  • L’épée de Fierbois.
  • II.
  • Conseils tenus à Blois.
  • Le Bâtard fait décider que l’on reviendra à Orléans, et par la Beauce.
I.
La Pucelle. — Ses instances auprès de Baudricourt. — Elle est un objet de dérision. — Elle finit par se faire conduire. — Comment elle se présente au roi et le reconnaît. — Sa mission d’expulser les Anglais. — Ses merveilleuses réponses. — Le roi se détermine à l’envoyer ravitailler Orléans. — Formation du convoi et de l’escorte. — La Pucelle et le convoi entrent à Orléans. — Pourquoi le plus grand nombre des guerriers rentre à Blois. — L’épée de Fierbois.

Le XIVe [chapitre] parle de la Pucelle qui fut amenée au roy et comment elle alla à tout grosse armée sus le siège d’Orléans pour mener vivres.

147En ce temps-là il vint des nouvelles au roi de France qu’il y avait une pucelle près de Vaucouleurs ès marches du Barrois, âgée de vingt ans ou environ, qui par plusieurs fois dit à un nommé messire Robert de Baudricourt, capitaine dudit Vaucouleurs, et à plusieurs autres, qu’il était de nécessité qu’on la menât devant le roi de France, et qu’elle lui serait d’un grand secours en ses guerres. Elle les en requit par plusieurs fois ; et de ce ils ne faisaient que rire et se moquer, et ils réputaient ladite pucelle une personne idiote (simple), et ne tenaient pas grand compte de ses paroles. Finalement cette pucelle, nommée Jeanne, fit tant par ses paroles qu’elle fut amenée vers le roi de France par un nommé Ville-Robert156, et par d’autres en sa compagnie.

Venue devant le roi elle fit les inclinations et les révérences accoutumées à faire aux rois, comme si toute sa vie elle eût été nourrie à la cour. Et en lui adressant la parole elle lui dit : Dieu vous donne bonne vie, gentil roi, quoiqu’elle ne le connût point, qu’elle ne l’eût jamais vu, et qu’il y eût plusieurs seigneurs vêtus aussi richement et plus que l’était le roi ; ce qui fit qu’il lui répondit : Ce, je ne suis pas le roi, Jeanne ; et en lui montrant un de ses seigneurs : Voilà le roi ; à quoi elle répondit : En nom de Dieu, gentil roi, c’est vous qui l’êtes et non un autre.

Elle fut donc examinée et interrogée diligemment par plusieurs sages clercs et autres gens de plusieurs états, pour savoir ce qui l’amenait auprès du roi. À quoi elle répondit qu’elle venait pour le mettre en son royaume et seigneurie, que Dieu ainsi le voulait, qu’elle lèverait le siège de devant Orléans, qu’ensuite elle le mènerait couronner à Reims, qu’elle voulait combattre les Anglais quelque part qu’elle les trouvât, et qu’il convenait que le roi lui donnât toutes les forces qu’il pourrait réunir ; car de lever le siège d’Orléans, de mener sacrer le roi à Reims, de déconfire et mettre dehors les Anglais157, elle n’en faisait aucun doute. Elle disait plusieurs autres grandes choses prodigieuses ; elle répondait merveilleusement aux questions qui lui étaient faites, et au regard de la guerre, il semblait qu’elle y fût fort expérimentée ; et plusieurs docteurs et capitaines s’émerveillaient de son fait et des réponses qu’elle faisait tant sur les choses divines que sur la guerre.

Afin de pourvoir aux nécessités du siège d’Orléans, le roi en son conseil avisa que icelle Pucelle irait ravitailler la cité, et ouvrer son possible audit siège, ainsi qu’elle le requérait chaque jour.

Le roi fit des mandements à plusieurs gens de guerre pour faire accompagner 148la Pucelle ; parmi lesquels il manda le sire de Rais, le sire de Loré, et plusieurs autres, qui conduisirent et menèrent Jeanne à Blois.

Là ils trouvèrent messire Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, le bâtard d’Orléans, La Hire et d’autres ; et ils firent charger plusieurs chevaux et charrettes de blé et d’autres vivres ; et avec la Pucelle les capitaines prirent leur chemin vers Orléans du côté de la Sologne. Ils couchèrent une nuit dehors, et le lendemain ils arrivèrent avec le convoi devant Orléans. À leur arrivée les Anglais abandonnèrent une de leurs bastilles, celle de Saint Jean-le-Blanc, et ceux qui l’occupaient se retirèrent aux Augustins, et se réunirent à ceux qui s’y trouvaient, près du bout du pont.

La Pucelle, le bâtard d’Orléans et plusieurs autres capitaines entrèrent avec tous leurs vivres dans Orléans ; les seigneurs de Loré, de Rais, et le plus grand nombre de ceux qui les accompagnaient s’en retournèrent à Blois ; on craignit de mettre tant de gens dans la ville, parce qu’il y avait peu de vivres.

Jeanne, après qu’elle eut été examinée, avait requis du roi qu’il lui plût d’envoyer l’un de ses armuriers à Sainte-Catherine-de-Fierbois158, quérir une épée venue de la grâce de Dieu, qui se trouvait en un endroit de l’église, ayant pour empreinte de chaque côté cinq fleurs de lis159. Ce qui lui fut accordé, mais le roi lui demanda si elle avait jamais été audit lieu, comment elle savait la forme de l’épée, et comment elle y avait été apportée. Jeanne répondit qu’elle n’avait jamais été à Sainte-Catherine-de-Fierbois160, mais qu’elle savait bien que cette épée s’y trouvait entre plusieurs vieilles ferrailles, qu’elle le savait par révélation divine, et par le moyen de cette épée elle devait chasser les ennemis du royaume de France, et mener le roi recevoir l’onction et la couronne à Reims. Après ces explications de Jeanne, un armurier, par ordre du roi, alla audit lieu de Sainte-Catherine, trouva véritablement l’épée indiquée, et la porta à Jeanne, ce qui était une bien merveilleuse chose. La Pucelle a milité avec cette épée, et mené vaillamment la guerre contre les ennemis du roi. Ainsi que cela vient d’être dit ; par son entreprise, et pour son commencement, Orléans fut ravitaillé.

149II.
Conseils tenus à Blois. — Le Bâtard fait décider que l’on reviendra à Orléans, et par la Beauce.

Les sires de Rais et de Loré de retour à Blois, où ils trouvèrent le chancelier de France, des conseils furent tenus par eux pour savoir ce qu’il y avait à faire. Presque tous ceux de la compagnie étaient d’avis de retourner à Orléans, pour s’y employer chacun de leur pouvoir au bien du roi et de la ville ; et ils délibéraient à ce sujet, lorsque survint le bâtard d’Orléans, qui requit lesdits seigneurs de faire le mieux qu’ils pourraient pour donner aide et secours à la cité, sans quoi elle était en voie de perdition.

Il fut aussitôt conclu de presque tous qu’on retournerait, qu’on mènerait des vivres en quantité, et qu’on irait par le côté de la Beauce, où se trouvaient les grandes forces des Anglais, en la grande bastille dont il a été parlé. Ils avaient fait difficulté la première fois d’y aller, quand ils étaient venus par la Sologne avec la Pucelle, quoiqu’ils fussent alors trois fois plus de gens qu’ils ne l’étaient maintenant qu’ils allaient par la Beauce.

Chapitre II
Délivrance d’Orléans

  • I.
  • Second convoi amené à Orléans par la Beauce.
  • Jeanne va à sa rencontre.
  • Entrée à Orléans par devant la grande bastille.
  • Attaque et prise de Saint-Loup.
  • II.
  • Conseil tenu, et Jeanne non convoquée.
  • Une fausse attaque combinée.
  • Jeanne appelée devine ce qu’on veut lui cacher.
  • Explications de Dunois.
  • Les plans de Jeanne sont ordinairement en opposition avec ceux des capitaines.
  • Leur réussite.
  • Sa bonne grâce à cheval.
  • III.
  • Incidents de la prise de la bastille des Augustins.
  • IV.
  • Attaque des Tourelles.
  • Acharnement des assaillants et des défenseurs.
  • Confiance de Jeanne.
  • Sa blessure et sa persévérance à combattre.
  • Prise des Tourelles.
  • Morts et prisonniers.
  • Actions de grâces ; la nuit.
  • Inaction des Anglais de la rive droite.
  • Résolution de lever le siège.
  • V.
  • Retraite le dimanche matin.
  • Abandon d’une partie des bagages.
  • Retraite sur Meung.
  • Conduite que leur fait La Hire.
I.
Second convoi amené à Orléans par la Beauce. — Jeanne va à sa rencontre. — Entrée à Orléans par devant la grande bastille. — Attaque et prise de Saint-Loup.

Le XVe chapitre [raconte] comment le bastard d’Orléans, les sires de Rais et de Loré menèrent grant quantité de vivres en la ville d’Orléans, 150et leur vint au devant Jehanne la Pucelle son estendard en sa main, et comme la dicte Jehanne print plusieurs bastilles sur lesdits Anglois.

Ce plan arrêté, la veille de l’Ascension161, partirent de nouveau de Blois, le bâtard d’Orléans, les sires de Rais et de Loré, et plusieurs autres, en grande compagnie et avec grande quantité de blés, de bétail et de vivres, et ils vinrent coucher presque à mi-chemin, entre Blois et Orléans. Le lendemain au matin, à presque une demi-lieue d’Orléans, vinrent à leur rencontre Jeanne la Pucelle, son étendard en mains, La Hire, messire Florent d’Illiers et plusieurs autres capitaines. Tous ensemble vinrent passer devant la grande bastille nommée Londres (Paris), et ils entrèrent ainsi dans la ville.

Environ deux ou trois heures après leur entrée, Jeanne la Pucelle, suivie de plusieurs gens de guerre, sortit de la ville, armée de plein harnois (toutes pièces) ; et se dirigea vers la bastille Saint-Loup, où il y avait grand nombre d’Anglais. La bastille fut assaillie durement et très fort, et longuement défendue par les Anglais162 ; mais finalement elle fut prise d’assaut, à la vue des Anglais de la grande bastille, et tous les Anglais de Saint-Loup furent tués ou pris. Ceux de la grande bastille s’étaient mis en chemin dans la pensée de leur porter secours ; mais ils n’allèrent guère loin sans revenir sur leurs pas. Les Français, après ce fait, rentrèrent dans la ville.

II.
Conseil tenu, et Jeanne non convoquée. — Une fausse attaque combinée. — Jeanne appelée devine ce qu’on veut lui cacher. — Explications de Dunois. — Les plans de Jeanne sont ordinairement en opposition avec ceux des capitaines. — Leur réussite. — Sa bonne grâce à cheval.

Le lendemain fut tenu conseil sur ce qu’il y avait à faire pour grever de nouveau les assiégeants. Le conseil se tint en l’hôtel du chancelier d’Orléans ; y assistaient le bâtard d’Orléans, La Hire, les sires de Loré et de Gaucourt, et d’autres chefs de guerre. L’on délibéra et l’on conclut que l’on ferait certains appareils de guerre, comme manteaux de bois, et autres taudis pour aller assaillir la grande bastille du côté de la Beauce, dans le but de faire accourir au secours ceux qui étaient du côté de la rivière. C’était une attaque simulée ; on n’avait pas l’intention d’assaillir la grande bastille ; mais sitôt que pour venir en aide à ceux de la Beauce les Anglais de la Sologne auraient passé la rivière, les Français, au moyen des bateaux par lesquels ils communiquaient facilement, devaient 151assaillir ceux qui seraient restés à la garde, du côté de la Sologne. Chacun adopta le plan.

La Pucelle n’était point au conseil ; mais elle était dans l’hôtel même avec la femme du chancelier. La conclusion prise, il fut dit qu’il serait bon d’envoyer quérir la Pucelle pour lui faire part de ce qui avait été arrêté. Quelques-uns observèrent qu’il n’y avait pas nécessité de lui parler du passage que l’on avait intention d’opérer du côté de la Sologne, parce qu’on devait tenir secrète cette partie du plan ; qu’il y avait à craindre qu’elle ne le révélât, et qu’il suffirait de lui dire qu’on avait conclu qu’il fallait essayer d’assaillir et de prendre la grande bastille.

On l’envoya quérir par messire Ambroise de Loré ; et quand elle fut venue on lui dit que la décision avait été d’essayer de prendre la grande bastille, où étaient le comte de Suffolk, le sire de Talbot, le sire de Scalles, messire Jean Fastolf et plusieurs autres, avec de grandes forces, sans lui parler de l’intention où l’on était de passer devers la Sologne, ainsi qu’il a été dit. Cet exposé fut fait par le chancelier d’Orléans. Lorsque Jeanne l’eut entendu, elle répondit à peu près en ces termes, en personne courroucée : Dites ce que vous avez conclu, je célerai bien plus grand secret que celui-là ; et elle allait et venait dans l’appartement sans s’asseoir ; et aussitôt le bâtard d’Orléans lui dit en substance les paroles suivantes : Jeanne, ne vous courroucez point, l’on ne peut pas tout dire et déclarer à une fois ; ce que le chancelier vous a dit a été conclu et appointé ; mais si ceux de l’autre côté de la rivière, en la Sologne, viennent à désemparer pour venir porter aide et secours à ceux de la grande bastille, et aux autres de par deçà, nous avons appointé de passer de l’autre côté pour besongner (tomber) sur ceux qui y demeureront et faire ce qui sera possible ; et il nous semble que cette conclusion est bonne et profitable. Jeanne la Pucelle répondit alors qu’elle étaient bien contente, que cela lui semblait être bien avisé ; mais que cela fût exécuté ainsi qu’il avait été conclu. Et toutefois de cette conclusion, rien ne fut exécuté.

Bien souvent ledit Bâtard et les autres seigneurs s’abouchaient pour aviser à ce qu’il y avait à faire ; et quelque conclusion qu’ils prissent, quand Jeanne la Pucelle arrivait, elle concluait tout à l’opposite et toute autre chose à faire, et quasi contre toutes les opinions des chefs de guerre qui se trouvaient réunis ; de quoi toujours lui en prenait bien. Il ne se fit pas chose dont il faille parler que ce ne fut sur l’entreprise de Jeanne la Pucelle. Encore que les capitaines et gens de guerre exécutassent ce qu’elle disait, Jeanne allait cependant toujours armée de son harnais (de toutes pièces), quoique ce fut contre la volonté et l’opinion des mêmes gens de guerre. Elle montait sur son coursier tout armée aussi prestement 152que chevalier qui fût en la cour du roi ; ce dont les gens de guerre étaient ébahis et courroucés163.

III.
Incidents de la prise de la bastille des Augustins.

Or il advint qu’un jour, après plusieurs escarmouches et la prise de plusieurs bastilles, Jeanne la Pucelle voulut passer la Loire à puissance, du côté de la Sologne, pour en venir aux mains avec les Anglais qui tenaient le siège au bout du pont, et qui étaient logés aux Augustins et au boulevard et à la bastille au bout du même pont.

Elle fit passer en bateau un grand nombre d’hommes d’armes, parmi lesquels presque tous les capitaines ci-dessus nommés. Descendus à terre ils virent, vers le bout du pont, de sept à huit-cents Anglais, lesquels ne saillirent aucunement pour faire des escarmouches, jusqu’à ce que les Français voulurent se retirer, parce qu’il était presque soleil couchant. Les Anglais, les voyant remonter sur les bateaux pour passer la rivière, sortirent des Augustins et du bout du pont, et vinrent charger très fort les Français, si bien que la Pucelle et les capitaines qui se trouvaient autour d’elle furent contraints de se défendre et revinrent sur les Anglais qui étaient éloignés de leurs bastilles d’environ deux traits d’arc. Ils les repoussèrent si fortement, qu’ils en tuèrent et en prirent plusieurs, et que le couvent des Augustins, que les Anglais avaient fortifié, fut emporté d’assaut, et que les Anglais se réfugièrent ès boulevard et bastilles du bout du pont, devant lesquels demeura toute la nuit Jeanne la Pucelle164, avec les sires de Loré et de Rais, le bâtard d’Orléans et plusieurs autres capitaines.

IV.
Attaque des Tourelles. — Acharnement des assaillants et des défenseurs. — Confiance de Jeanne. — Sa blessure et sa persévérance à combattre. — Prise des Tourelles. — Morts et prisonniers. — Actions de grâces ; la nuit. — Inaction des Anglais de la rive droite. — Résolution de lever le siège.

Le lendemain commença au matin l’assaut contre le boulevard du pont. Dans la bastille se trouvaient deux barons d’Angleterre, nommé l’un le sire de Molins, l’autre le sire de Pomins, et un écuyer bien renommé pour sa vaillance, nommé Guillaume Glacidas, qu’on disait tout conduire et tout gouverner au fait du siège. Le boulevard et la bastille renfermaient environ de cinq à six-cents Anglais, qui durant le jour tout entier eurent 153à tenir tête à l’assaut qui leur était donné. Les étendards flottaient toujours sur les bords du fossé ; plusieurs fois des gens de guerre avec leurs bannières descendaient dans le fossé, montaient jusqu’aux Anglais, combattaient main à main, et étaient ensuite rejetés au fossé par les Anglais.

Jeanne disait toujours que chacun devait avoir bon cœur et bonne espérance en Dieu, et que l’heure approchait où les Anglais seraient pris. En cet assaut, Jeanne, un peu après midi, fut blessée à l’épaule d’un coup de vireton, et, ce nonobstant, elle ne voulut jamais se retirer ni s’éloigner des bords du fossé. Environ le soleil couchant, tout en un instant, les Français entrèrent de toutes parts dans le fossé, grimpèrent le long des parois du boulevard et le prirent d’assaut. Trouvèrent la mort les seigneurs de Molins, de Pomins, Glacidas et plusieurs autres, jusques au nombre de quatre-cents environ ; le reste fut fait prisonnier. Cette nuit logèrent du côté de la Sologne la Pucelle et les autres seigneurs déjà mentionnés, ainsi que leurs gens, parce que, les ponts étant rompus165, Ton ne pouvait rentrer dans la ville qu’en bateau. Le boulevard et la bastille emportés, toutes les cloches de la ville se mirent à sonner, et les habitants à louer et remercier Dieu.

Les Anglais qui étaient en une bastille appelée Saint-Laurent, du côté de la Beauce, pouvaient bien voir la prise de celle du pont. Ceux qui étaient en la grande bastille nommée Londres166, le sire de Talbot, le comte de Suffolk, les sires de Scales, Fastolf, et plusieurs autres, prirent par suite de cette défaite le conseil de se retirer et de lever le siège.

V.
Retraite le dimanche matin. — Abandon d’une partie des bagages. — Retraite sur Meung. — Conduite que leur fait La Hire.

Ils partirent, eux et leurs troupes, le dimanche au matin, lendemain du jour où avaient été pris les boulevard et bastille du pont, conquis le samedi soir. Ils délogèrent en très grand désarroi, si bien qu’une poignée de gens qui saillirent de la ville leur firent laisser la plus grande partie de leurs charrois, de leur artillerie, et d’autres biens encore. Cependant la partie des vainqueurs qui étaient du côté de la Sologne ne pouvait pas passer la rivière assez promptement pour inquiéter les Anglais, forts de quatre-mille combattants ou environ. Ces derniers se réunirent et s’en allèrent à Meung-sur-Loire, qui était en leur pouvoir. 154Ils furent chevauchés et escarmouches durant deux ou trois lieues par Étienne de Vignoles, dit La Hire, et par messire de Loré avec cent ou six-vingts lances composées d’hommes qui étaient repassés dans la ville le soir après la dernière victoire.

Jean Chartier narre ici l’aventure du Bourg de Bar, contraignant le religieux augustin, son gardien, à le porter dans la ville,

bien que partout là entour estoient François et Anglois qui escarmouchoient, et néanmoins à la veue des François et Anglois se fit ainsi porter, comme dit est.

Chapitre III
Campagne de la Loire

  • I.
  • Le duc d’Alençon libéré de sa prison et de la rançon exigée.
  • Il se met à la suite de la Pucelle avec une foule d’hommes d’armes, tous attirés par le désir de combattre sous la direction de Jeanne.
  • Siège de Jargeau.
  • La ville emportée.
  • Les trois frères La Poule.
  • Morts et prisonniers.
  • Prise du pont de Meung.
  • Siège de Beaugency.
  • La reddition de la ville.
  • Arrivée de Richemont.
  • Secours qu’il amène.
  • Accroissement de l’armée.
  • Confiance dans la Pucelle.
  • Abattement des Anglais.
  • Conditions accordées aux Anglais de Beaugency.
  • II.
  • Nouvelle que Talbot est en Beauce avec une armée.
  • Les éclaireurs font connaître sa marche.
  • L’armée se met à sa poursuite.
  • Victoire de Patay.
  • Morts et prisonniers.
  • Fuite de Fastolf.
I.
Le duc d’Alençon libéré de sa prison et de la rançon exigée. — Il se met à la suite de la Pucelle avec une foule d’hommes d’armes, tous attirés par le désir de combattre sous la direction de Jeanne. — Siège de Jargeau. — La ville emportée. — Les trois frères La Poule. — Morts et prisonniers. — Prise du pont de Meung. — Siège de Beaugency. — La reddition de la ville. — Arrivée de Richemont. — Secours qu’il amène. — Accroissement de l’armée. — Confiance dans la Pucelle. — Abattement des Anglais. — Conditions accordées aux Anglais de Beaugency.

Le XVIe [raconte] comment les François mirent le siège devant la ville de Gergueau près d’Orléans de laquelle estoit cappitaine le comte de Suffolk, et d’une destrousse faicte sur les Anglois où furent prins Talbot, le sire de Scales, et plusieurs aultres Anglois.

Le duc d’Alençon, qui avait été pris à la journée de Verneuil, venait, en acquittant sa rançon, de délivrer ses otages et ses répondants. Le roi Charles, sur les instances de la Pucelle, leva une grande armée, et le duc d’Alençon manda de toutes parts des gens au service du roi, plus pour les mettre à la suite de Jeanne la Pucelle que pour tout autre motif ; dans l’espérance qu’elle était divinement envoyée, beaucoup plus que pour la paye et profits à attendre du roi. Grande compagnie de gens d’armes et d’archers vinrent pareillement joindre le duc d’Alençon et la Pucelle, dans laquelle on mettait grande espérance. On y voyait réunis le bâtard d’Orléans, le sire de Boussac, maréchal de France, de Culant, 155amiral de France, messire Ambroise de Loré, La Hire, Gaultier de Boussac. Tous allèrent ensemble devant Jargeau, et y mirent le siège ; et après plusieurs grands engagements ils firent dresser les bombardes, confectionner plusieurs machines d’approche, afin de conquérir cette ville, occupée par les Anglais. Le comte de Suffolk, qui avait en sa compagnie de six à sept-cents Anglais, y commandait pour le roi d’Angleterre. Après environ huit jours de siège167, la ville fut assaillie de toutes parts et finalement emportée d’assaut. Le comte de Suffolk fut fait prisonnier par un écuyer nommé Guillaume Regnault, que ledit comte fit chevalier [avant de se rendre] ; fut pris comme lui son frère le sire de La Poule ; son autre frère Alexandre de La Poule fut tué avec d’autres Anglais au nombre de trois à quatre-cents ; les autres furent faits prisonniers ; la plupart de ces derniers furent tués par suite de débats survenus parmi les Français entre Jargeau et Orléans. L’armée rentra dans cette ville.

Le roi de France ayant eu connaissance de la prise de Jargeau manda de toutes parts des gens d’armes pour qu’ils s’adjoignissent au duc d’Alençon, à la Pucelle, et aux autres chefs de guerre.

Bientôt après le duc d’Alençon et ceux qui étaient à sa suite partirent d’Orléans et se mirent aux champs devant la ville de Meung-sur-Loire ; ils gagnèrent sur les Anglais le pont qui est près de la ville, y établirent une garnison pour résistera leurs entreprises et les abattre, en continuant à conquérir sur eux ce que depuis longtemps ils occupaient sans raison au royaume de France.

Le lendemain matin, l’armée se remit en marche, et vint camper devant Beaugency-sur-Loire occupé par les Anglais. Les Anglais se retirèrent aussitôt au château qui est à l’entrée du pont, et abandonnèrent la ville dont s’emparèrent le duc d’Alençon, Jeanne la Pucelle, le bâtard d’Orléans et les autres ci-dessus nommés. Ils s’y logèrent, et incontinent ils firent dresser leurs bombardes contre ledit château, où étaient renfermés de sept à huit-cents Anglais.

Pendant qu’on assortissait les bombardes et les canons, les Lombards qui étaient dans l’armée se faisaient un grand devoir de tirer contre le château ; les Anglais, à mesure qu’on les entourait de toutes parts, ne faisaient que peu de résistance, voyant bien que leurs affaires allaient en déclin. Presque aussitôt après ils demandèrent à entrer en composition et à se rendre.

À ce siège arriva Arthur, connétable de France et comte de Richemont : le seigneur de Beaumanoir était en sa compagnie ; on disait qu’ils amenaient 156de-mille à douze-cents combattants, ce qui était un grand secours. En outre, chaque jour l’armée grossissait de gens accourus de tous côtés, pleins de courage et de hardiesse, à cause de la présence de Jeanne la Pucelle que plusieurs tenaient être venue du ciel, comme ses œuvres et son gouvernement le montraient assez.

Les Anglais, au contraire, étaient fort épouvantés d’en entendre parler ; ils demandaient à parlementer pour la reddition du pont et du château. Finalement on leur accorda permission de se retirer et d’emporter leurs biens ; ils partirent le lendemain au matin en rendant le pont et le château de Beaugency ; par ordonnance des seigneurs, messire Ambroise de Loré présida à leur départ et à leur sortie.

II.
Nouvelle que Talbot est en Beauce avec une armée. — Les éclaireurs font connaître sa marche. — L’armée se met à sa poursuite. — Victoire de Patay. — Morts et prisonniers. — Fuite de Fastolf.

Environ une heure après que les Anglais étaient partis munis de saufs-conduits, se répandirent dans l’armée des bruits que le sire de Talbot, le sire de Scales, messire Jean Fastolf, plusieurs autres seigneurs et capitaines, à la tête de quatre à cinq-mille combattants, étaient passés par Janville-en-Beauce, venant droit à Meung-sur-Loire. Incontinent des chevaucheurs furent mis aux champs pour en savoir la vérité. En attendant, le duc d’Alençon, le comte de Richemont, connétable de France, le comte de Vendôme et Jeanne la Pucelle faisaient déployer leur armée dans les campagnes de Beaugency, et la mettaient en ordre de bataille.

Les chevaucheurs ne tardèrent pas à revenir ; ils rapportaient avoir réellement vu les Anglais près de Meung-sur-Loire. Ceux qui occupaient Meung étaient partis, avaient abandonné la ville, s’étaient joints aux autres, et tous se dirigeaient vers Janville-en-Beauce.

Ceci venu à la connaissance du duc d’Alençon, du Connétable, du comte de Vendôme, du bâtard d’Orléans, de Jeanne la Pucelle et des autres seigneurs et capitaines, il fut convenu qu’on marcherait en toute hâte vers le lieu où l’on disait qu’étaient les Anglais, et qu’on les combattrait en quelque lieu qu’ils fussent rencontrés. Aussitôt ils se mirent en marche et chevauchèrent diligemment, droit vers une église fortifiée, nommée Patay-en-Beauce. Là arrivèrent les Anglais, les uns à pied, les autres à cheval ; ils marchaient toujours leur chemin, quand ils furent aperçus par les coureurs et par l’avant-garde française. Le gros de l’armée elle-même, où se trouvaient le duc d’Alençon, le Connétable, le comte de Vendôme, le bâtard d’Orléans, Jeanne la Pucelle, approcha de très près, au point d’avoir les Anglais en vue. Les Anglais arrêtèrent leur marche pour prendre place sur la lisière d’un bois, près d’un village.

157En ce moment même, les coureurs et l’avant-garde des Français fondirent sur eux avec tant d’impétuosité que ceux qui étaient à cheval, la plupart du moins, prirent la fuite ; et ceux qui étaient à pied — ils étaient en grand nombre — se jetèrent dans le bois et dans le village. En ce moment arriva l’armée française elle-même. Finalement il y eut de deux à trois-mille Anglais morts, et beaucoup de prisonniers, parmi lesquels le sire de Talbot, le sire de Scales, messire Gaultier de Hungerford, et plusieurs grands seigneurs anglais. La chasse168 dura jusqu’à Janville. Cette ville était alors au pouvoir des Anglais ; elle fut rendue à l’obéissance du roi ainsi que plusieurs autres forteresses du pays de Beauce.

Messire Jean Fastolf et plusieurs autres qui purent échapper de la bataille se retirèrent à Corbeil ; et les Français couchèrent audit lieu de Patay.

Chapitre IV
La campagne avant et après le sacre

  • I.
  • Le roi mis par la Pucelle sur le chemin de Reims, malgré son conseil.
  • La foi à la divinité de la mission de la Pucelle attire une foule de guerriers.
  • Magnifique portrait de la guerrière et de la sainte.
  • Toute-puissance et néfaste influence de La Trémoille.
  • Il renvoie Richemont et bien d’autres.
  • II.
  • Insignifiante paye aux hommes d’armes.
  • La Pucelle précède le roi.
  • Guerre aux femmes de mauvaise vie, et épée brisée.
  • Composition d’Auxerre et mécontentement de la Pucelle.
  • Chartier ne fait dans la suite qu’abréger la Chronique de la Pucelle.
  • Omission à signaler.
  • III.
  • Entrée du roi à Compiègne, à Senlis.
  • Bedford en Normandie.
  • Le roi à Saint-Denis.
  • Jeanne à La Chapelle.
  • Attaque contre Paris.
  • Jeanne presse l’assaut, elle est blessée.
  • Jeanne suspend ses armes devant le corps de saint Denis.
I.
Le roi mis par la Pucelle sur le chemin de Reims, malgré son conseil. — La foi à la divinité de la mission de la Pucelle attire une foule de guerriers. — Magnifique portrait de la guerrière et de la sainte. — Toute-puissance et néfaste influence de La Trémoille. — Il renvoie Richemont et bien d’autres.

Le XVIIe parle comment le roy, par l’admonestation de Jehanne la Pucelle, fist une grande armée à Gien-sur-Loire pour aller à Rains, et avoit en sa compagnie le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendosme et plusieurs seigneurs et cappitaines.

L’an mil quatre cent vingt-neuf, au commencement de juin, le roi Charles de France fit une grande armée sur les instances de Jeanne la 158Pucelle qui disait que c’était la volonté de Dieu que le roi allât à Reims se faire sacrer et couronner ; car encore qu’il fût appelé roi, il n’était pas encore couronné. Malgré les difficultés et les craintes manifestées par le roi et son conseil, Jeanne la Pucelle, par ses pressantes demandes, fit décider que le roi manderait ce qu’il pourrait trouver de gens pour entreprendre le voyage de son couronnement à Reims, encore que cette ville fût occupée par les Anglais, ainsi que toutes les villes et forteresses de Picardie, de Champagne, de l’Île-de-France, de la Brie, du Gâtinais, de l’Auxerrois, de la Bourgogne, et généralement tout le pays entre la Loire et la mer.

Le roi convoqua son assemblée à Gien-sur-Loire. Il y avait en sa compagnie le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, Jeanne la Pucelle, le sire de Laval, le sire de Rais, le sire d’Albret, le sire de Lohéac, frère du sire de Laval, et plusieurs autres grands seigneurs et capitaines. De toutes parts les gens d’armes venaient au service du roi et chacun avait grande attente que, par le moyen de Jeanne la Pucelle, beaucoup de biens arriveraient au royaume de France. Chacun désirait fort la voir et connaître ses faits comme chose venue par la grâce et volonté de Dieu.

Jeanne la Pucelle chevauchait toujours avec les gens d’armes et les capitaines, armée et équipée en guerre comme tous les autres de sa compagnie. Elle parlait de la guerre d’une manière aussi entendue qu’eût su le faire un capitaine. Quant le cas advenait, qu’on poussait un cri d’armes ou d’effroi, elle accourait soit à pied, soit à cheval, aussi vaillamment que capitaine de la compagnie, donnant cœur et hardiesse à tous les hommes de la compagnie, les admonestant de faire bon guet et bonne garde, ainsi qu’il était expédient de le faire. Et en toutes les autres choses, elle était une bien simple personne. Elle menait une vie belle et honnête, se confessait bien souvent, et recevait le corps de Notre-Seigneur presque toutes les semaines ; elle était toujours en habits d’armes ou en habits d’homme. Et disait-on aussi que c’était fort étrange chose que de voir chevaucher une femme en telle compagnie, et bien d’autres raisons l’on disait ; et il n’y avait ni docteur, ni clerc, ni autre personne qui ne fût émerveillé de son fait.

À cette époque le sire de La Trémoille était auprès du roi de France, et l’on disait qu’il entrait trop avant dans le gouvernement du roi. Cela avait été cause qu’un grand différend et débat s’était ému entre ledit de La Trémoille et le connétable de France, comte de Richemont ; et il fallut que ledit Connétable, qui avait bien en sa compagnie douze-cents bons combattants, s’en retournât. Pareillement firent plusieurs autres seigneurs et capitaines que le sire de La Trémoille redoutait ; ce qui fut un très 159grand dommage pour le roi et la chose publique ; car, par le moyen de Jeanne la Pucelle, tant de gens venaient de toutes parts pour servir le roi, et à leurs dépens, que de La Trémoille et d’autres seigneurs du conseil étaient bien courroucés d’une telle multitude, par crainte pour leurs personnes, et plusieurs disaient que si le susdit de La Trémoille et d’autres du conseil avaient voulu recevoir tous ceux qui venaient au service du roi, on aurait pu aisément recouvrer tout ce que les Anglais occupaient au royaume de France ; mais on n’osait pas alors parler contre ledit de La Trémoille, quoique chacun vît clairement que de lui venait la faute169.

II.
Insignifiante paye aux hommes d’armes. — La Pucelle précède le roi. — Guerre aux femmes de mauvaise vie, et épée brisée. — Composition d’Auxerre et mécontentement de la Pucelle. — Chartier ne fait dans la suite qu’abréger la Chronique de la Pucelle. — Omission à signaler.

En ce lieu de Gien-sur-Loire fut fait aux gens de guerre un payement tel quel ; car il ne se montait pas à plus de deux ou trois francs pour chaque homme d’armes. De ce même lieu de Gien-sur-Loire partit Jeanne la Pucelle, ayant plusieurs autres capitaines en sa compagnie ; elle alla camper à environ quatre lieues de distance, sur le chemin de Reims par Auxerre.

Le roi de France partit le lendemain en suivant la même route, et avant la fin du jour toute l’armée se trouva réunie.

Il faut savoir qu’il y avait dans l’armée plusieurs femmes diffamées qui empêchaient quelques hommes d’armes de suivre diligemment le roi. Ce que voyant Jeanne la Pucelle, après le cri d’ordre d’aller en avant, elle tira son épée, et en battit si bien deux ou trois qu’elle rompit son épée170 ; ce dont le roi fut fort marri ; il dit qu’elle aurait dû prendre un bâton pour frapper de tels coups, sans employer une épée qui lui était venue divinement, ainsi qu’elle le disait.

160Ce jour, le roi chevaucha tellement qu’il vint devant la cité d’Auxerre, qui ne lui fit pas pleine obéissance. Quelques bourgeois vinrent à sa rencontre, après avoir, disait-on, donné de l’argent à La Trémoille afin d’obtenir pour cette fois de demeurer en trêve et abstinence de guerre ; ce dont furent très mécontents quelques capitaines de l’armée, qui s’en plaignaient fort et accusaient le sire de La Trémoille et quelques conseillers du roi. Jeanne maintenait constamment qu’il fallait donner assaut à la ville ; on finit cependant par accorder l’abstinence demandée. Toutefois les habitants d’Auxerre donnèrent pour de l’argent des vivres à l’armée, qui en sentait une très grande nécessité et besoin.

Dans toute la suite, jusqu’au siège de Paris, Chartier suit pas à pas la Chronique de la Pucelle ; il lui emprunte jusqu’à la phrase, il ne dit rien que l’on ne trouve dans l’œuvre des deux Cousinot. Il retranche parfois. C’est ainsi qu’il ne rapporte pas que Jeanne se serait jetée aux pieds du roi après le sacre, et aurait prononcé les paroles rapportées par la Chronique de la Pucelle et le Journal du siège. On lit à la place :

Là était Jeanne La Pucelle, laquelle tenait son étendard en mains ; car elle était cause principale du couronnement et de toute rassemblée qui se trouvait ainsi réunie, ainsi qu’il a été dit.

Il ne rapporte pas non plus la scène qui se serait passée à Crépy-en-Valois.

Voici son récit à partir des escarmouches de Montépilloy.

III.
Entrée du roi à Compiègne, à Senlis. — Bedford en Normandie. — Le roi à Saint-Denis. — Jeanne à La Chapelle. — Attaque contre Paris. — Jeanne presse l’assaut, elle est blessée. — Jeanne suspend ses armes devant le corps de saint Denis.

Le jour suivant, le roi avec son armée alla droit à Compiègne qui lui fit obéissance ; il y établit comme capitaine un nommé Guillaume de Flavy, originaire de ce pays. Les bourgeois de Beauvais vinrent l’y trouver pour lui faire acte de soumission de la part de leur ville.

Semblablement se mirent en mouvement l’évêque et les bourgeois de Senlis, et vinrent aussi à Compiègne pour mettre leur ville en l’obéissance du roi, qui sortit de Compiègne pour venir à Senlis.

La même année, sur la fin du mois d’août, le duc de Bedford sortit de Paris, gagna la Normandie, amenant son armée, qu’il dissémina en divers lieux de ce pays et d’ailleurs, pour garder les places confiées à son gouvernement et lui rendant obéissance. Il laissa à Paris messire Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, soi-disant chancelier de France, un chevalier anglais nommé messire Jean Radley ; un autre, natif de France, du nom de messire Simon Morhier, pour lors prévôt de Paris. Pour la garde et la défense de Paris, ils avaient environ deux-mille Anglais.

161À la fin du même mois d’août, le roi de France, quittant Senlis, s’en vint avec son armée à Saint-Denis en France ; les habitants lui rendirent obéissance et il y entra avec ses troupes. Après leur entrée, de grandes escarmouches commencèrent entre les Français et les Anglais de Paris.

Trois ou quatre jours après son arrivée, le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Laval, le sire d’Albret, Jeanne la Pucelle, les sires de Rais et de Boussac, maréchaux de France, et autres en leur compagnie, se logèrent comme à mi-chemin entre Saint-Denis et Paris, en un village nommé La Chapelle.

Le lendemain les ducs nommés et d’autres seigneurs français se mirent aux champs près de la porte Saint-Honoré, sur une butte171 qu’on appelle le marché aux pourceaux ; et ils firent ajuster plusieurs canons et coulevrines afin de tirer dans la ville de Paris. Les Anglais tournoyaient à l’intérieur le long des murailles, leurs enseignes déployées, parmi lesquelles l’on remarquait une bannière blanche traversée d’une grande croix vermeille. À leur arrivée les Français prirent d’assaut le boulevard Saint-Honoré. À cette prise se trouvait un chevalier nommé le sire de Saint-Vallier, qui, avec ses gens, fit grandement son devoir.

Les Français pensaient que les Anglais et les autres défenseurs de Paris sortiraient par la porte Saint-Denis, ou par toute autre porte pour tomber sur eux : voilà pourquoi les ducs d’Alençon et de Bourbon, le sire de Montmorency, d’autres encore, se tenaient toujours avec de grandes forces derrière cette grande butte, prêts à combattre. Le sire de Montmorency fut fait chevalier ce jour-là172. Ils ne pouvaient pas se tenir plus près du combat, à cause des canons et des coulevrines qu’on tirait sans cesse de Paris.

Jeanne la Pucelle dit qu’elle voulait donner l’assaut à Paris ; elle n’était pas bien informée de la grande profondeur de l’eau dans les fossés. Elle s’avança néanmoins avec une grande suite d’hommes d’armes, parmi lesquels le sire de Rais, maréchal de France ; ils descendirent dans l’arrière-fossé, où ils se postèrent, Jeanne, le maréchal de Rais et d’autres en grand nombre. Ils y restèrent tout le jour. La Pucelle y fut blessée à la jambe par un vireton173 ; elle ne voulut cependant pas sortir de l’arrière-fossé ; et elle se donnait grand mouvement pour faire jeter des fascines et d’autres bois dans le principal fossé, dans l’espérance de passer ; ce qui n’était pas possible à cause de la grande quantité d’eau.

La nuit survenue, les ducs d’Alençon et de Bourbon envoyèrent plusieurs fois la quérir, et pour rien elle ne voulut se retirer. Il fallut que 162le duc d’Alençon vînt la chercher et la ramener. L’armée se replia sur La Chapelle, où elle avait passé la nuit précédente.

Le lendemain les ducs d’Alençon et de Bourbon, Jeanne la Pucelle et d’autres retournèrent à Saint-Denis, où était le roi. Les jours suivants Jeanne la Pucelle suspendit ses armures devait le précieux corps de Monseigneur saint Denis et de ses compagnons, et elle les offrit par grande dévotion174.

Chapitre V

  • I.
  • Lagny fait soumission au roi.
  • Loré en est fait capitaine.
  • Capitaines nommés à la garde des villes récemment soumises.
  • Le roi quitte Saint Denis.
  • L’armure complète de Jeanne suspendue dans la basilique.
  • Itinéraire du retour.
  • Saint-Denis repris par les Anglais ; ils enlèvent l’armure de la Pucelle.
  • Universel brigandage.
  • Le pays appauvri.
  • Secours envoyés par le roi.
  • II.
  • La Pucelle reprend Saint-Pierre-le-Moûtier, échoue devant La Charité.
  • III.
  • Efforts des Anglais contre Lagny.
  • La Pucelle y revient.
  • Rencontre avec les Anglais.
  • Victoire de la Pucelle.
  • IV.
  • Siège de Compiègne.
  • Jeanne se jette dans la place assiégée.
  • Versions différentes sur sa prise.
  • Indication sommaire des étapes de son martyre.
  • Variante.
I.
Lagny fait soumission au roi. — Loré en est fait capitaine. — Capitaines nommés à la garde des villes récemment soumises. — Le roi quitte Saint Denis. — L’armure complète de Jeanne suspendue dans la basilique. — Itinéraire du retour. — Saint-Denis repris par les Anglais ; ils enlèvent l’armure de la Pucelle. — Universel brigandage. — Le pays appauvri. — Secours envoyés par le roi.

La Pucelle ne paraît plus désormais dans le récit de l’historiographe que par intervalles. Voici les extraits où il en est question, et même ceux qui peuvent mieux servir à se rendre compte des faits.

Le vingt-neuvième jour du mois d’août, en l’an susdit, le prieur de l’abbaye de Lagny et Arthur de Saint-Marry avec quelques habitants de la ville vinrent à Saint-Denis mettre Lagny en l’obéissance du roi. Le roi chargea le duc d’Alençon d’y envoyer quelqu’un ; et le duc députa messire Ambroise de Loré auquel la ville fut remise par les bourgeois 163et les habitants ; il leur fit prêter les serments accoutumés, à savoir d’être vrais et loyaux au roi.

Le douzième jour de septembre de l’an susdit, le roi de France ordonna que le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, messire Louis de Culant et plusieurs autres capitaines demeureraient aux pays qui en ce voyage s’étaient soumis à son obéissance. Il laissa comme son lieutenant le duc de Bourbon ; et à Saint-Denis il laissa le comte de Vendôme et l’amiral de Culant avec grande compagnie de gens d’armes.

Le roi partit ensuite avec l’autre partie de ses gens ; et au départ, ainsi qu’il a été dit, Jeanne laissa devant Saint-Denis toutes ses armures complètes dans lesquelles elle avait été blessée devant Paris. Le roi alla coucher à Lagny, dont il confia la garde à sire Ambroise de Loré qui y avait été déjà envoyé, ainsi qu’il a été dit. Le sire de Loré accepta cette charge ; son chevalier messire Jean Foucault resta avec lui. Le jour suivant le roi quitta Lagny, passa la Seine, franchit l’Yonne à un gué près de Sens, s’en alla à Montargis et au-delà de la rivière de Loire.

Bientôt après Anglais et Bourguignons s’assemblèrent en grand nombre à Paris ; les Français que le roi avait laissés, lors de son départ, à Saint-Denis, quittèrent et abandonnèrent la ville, et se retirèrent à Senlis. Peu après leur départ, ceux de Paris vinrent à Saint-Denis ; ils y trouvèrent les armures de Jeanne la Pucelle, les prirent et les emportèrent sur l’ordre de l’évêque de Thérouanne, chancelier aux pays qui obéissaient au roi d’Angleterre. Aucun dédommagement ne fut donné à l’église de Saint-Denis.

Jean Chartier raconte une tentative contre Lagny, qui fut vaillamment repoussée, et il continue :

En ce même temps, commencèrent de toutes parts les pillages et les rapines dans les pays que le roi de France, ainsi que cela vient d’être dit, avait conquis sur les Anglais, sans que cela lui eût guère coûté ; car sans coup férir on venait de toutes parts lui faire obéissance. Ces pays étaient riches, bien peuplés, bien cultivés. Bientôt après les laboureurs disparurent des champs, plusieurs villes furent oppressées et appauvries, plusieurs contrées restèrent inhabitables et sans culture ; chacun voulait faire le maître et obéir au caprice plus qu’à la raison. Le duc de Bourbon, témoin de cette manière de faire, de cette désobéissance et de ce brigandage, s’en retourna à son pays.

Le comte de Vendôme resta, veillant principalement sur la cité de Senlis. Dans la suite le roi lui donna le gouvernement total de la contrée, et envoya à son aide et secours le sire de Boussac, maréchal de France, avec huit-cents ou mille combattants. C’était de grande nécessité, car 164d’un côté les Anglais venaient de Normandie, d’autres pays et des places de France, faire la guerre ; et de l’autre, c’était le duc de Bourgogne qui tenait le pays de Picardie.

II.
La Pucelle reprend Saint-Pierre-le-Moûtier, échoue devant La Charité.

En ce même temps, par ordre du roi de France, fut formée une armée en laquelle se trouvait Jeanne la Pucelle avec plusieurs autres capitaines. Ils allèrent devant une ville appelée Saint-Pierre-le-Moûtier et la prirent d’assaut. Ils vinrent ensuite devant La Charité-sur-Loire, où commandait Perrinet Grasset, et y mirent le siège, disposant quelques bombardes, canons et autres pièces d’artillerie. Ils s’y tinrent durant quelque temps, et finirent par lever le siège, s’en allant sans avoir rien fait, après avoir perdu, à ce que l’on dit, la plus grande partie de leur artillerie.

III.
Efforts des Anglais contre Lagny. — La Pucelle y revient. — Rencontre avec les Anglais. — Victoire de la Pucelle.

Chartier raconté de beaux exploits de la garnison de Lagny, et comment le brave Ambroise de Loré appelé à défendre Saint-Célerin, près d’Alençon, naguère recouvré, triompha, par ses habiles et audacieux coups de main, d’une armée anglaise qui voulait reprendre la forteresse. Le chroniqueur revient à Lagny, si ardemment convoité par les Anglais et à Jeanne la Pucelle, et s’exprime ainsi : En même temps qu’ils s’efforçaient de recouvrer Saint-Célerin, les Anglais vinrent pareillement mettre le siège devant Lagny-sur-Marne.

Après l’avoir battu de leurs bombardes et canons, et avoir tenté plusieurs assauts, de là aussi ils s’en retournèrent sans rien faire. Défendaient la ville messire Jean de Foucault, l’Écossais Quennède [Kennedy], et plusieurs vaillantes gens.

L’an mil quatre cent trente, Jeanne la Pucelle quitta le Berry, et en compagnie de plusieurs gens de guerre elle vint à Lagny-sur-Marne. Il advint qu’à son arrivée, trois à quatre-cents Anglais traversaient l’Île-de-France. Promptement la Pucelle se met aux champs avec messire Jean Foucault, Guiffray de Saint-Aubin, un capitaine nommé Barie, Quennède, Écossais, et d’autres de la garnison de Lagny. Ils joignirent les Anglais qui se mirent à pied et se rangèrent le long d’une haie. Il fut incontinent résolu par les Français qu’on les combattrait. Ils vinrent en très bon ordre, à pied et à cheval, tomber sur les Anglais. La besogne fut très dure et très âpre ; car les Français n’étaient guère plus nombreux que les Anglais. Ces derniers finirent par être déconfits, presque tous tués, et les autres 165pris. Il y eut aussi des morts et des blessés du côté de Français qui, avec Jeanne la Pucelle, rentrèrent à Lagny en amenant leur capture.

IV.
Siège de Compiègne. — Jeanne se jette dans la place assiégée. — Versions différentes sur sa prise. — Indication sommaire des étapes de son martyre. — Variante.

En l’an dessus dit (1430), messire Jean de Luxembourg, le comte de Huntington, le comte d’Arundel, d’autres Anglais et Bourguignons, vinrent avec de grandes forces devant Compiègne, et l’assiégèrent des deux côtés de l’Oise. Ils y firent des bastilles où ils se tenaient. Jeanne la Pucelle, dès qu’elle en eut connaissance, partit de Lagny pour porter aide et secours aux assiégés. Incontinent après son arrivée, de grandes et nombreuses escarmouches commencèrent entre les Anglais et les Bourguignons d’une part, et ceux de la ville de l’autre.

Or il advint qu’un jour Jeanne la Pucelle fit une sortie très vaillante et très hardie ; mais les Anglais et les Bourguignons chargèrent aussi très fort sur elle et sur ses hommes, en sorte qu’elle fut contrainte de battre en retraite avec ses gens.

Quelques-uns disent que la barrière lui fut fermée au retour ; d’autres qu’il y avait trop grande presse à l’entrée ; finalement elle fut prise par les Anglais et les Bourguignons et amenée captive. Plusieurs gens du roi en furent très dolents.

Les Bourguignons de la compagnie de Luxembourg la tinrent longtemps en prison. Luxembourg la vendit aux Anglais qui l’emmenèrent à Rouen, où elle fut cruellement traitée. Après l’avoir longuement détenue, ils la firent brûler publiquement à Rouen, en lui imposant plusieurs maléfices, en réalité en vertu de la loi Sic volo, sic jubeo, stat pro ratione voluntas (Je le veux, je l’ordonne, mon vouloir est raison).

C’est ainsi que, dans le numéro 2396, Jean Chartier termine les chapitres consacrés à la Pucelle. La manière est différente, tant dans le manuscrit reproduit par Quicherat que dans celui qu’a reproduit Vallet de Viriville. Il y rapporte une particularité intéressante qui ne se trouve pas dans le texte que nous avons cru devoir préférer. Voici le passage :

Luxembourg la vendit aux Anglais qui la menèrent à Rouen où elle fut durement traitée, tellement qu’après longue dilation de temps, sans procès, mais de leur volonté indue, ils la firent brûler publiquement en cette ville de Rouen, en lui imposant plusieurs maléfices (crimes) ; ce qui fut inhumainement fait, vu la vie et le gouvernement dont elle vivait, car elle se confessait et recevait chaque semaine le corps de Notre-Seigneur, comme bonne catholique.

Et il n’y a point à douter que l’épée qu’elle envoya quérir en la chapelle 166Sainte-Catherine-de-Fierbois, dont ci-dessus est fait mention, ne fût trouvée par miracle, comme un chacun tenait ; vu surtout que par le moyen d’icelle épée, avant qu’elle fût rompue, elle a fait de beaux conquets ci-dessus déclarés. Et il faut savoir qu’après la journée de Patay, ladite Jeanne la Pucelle fit faire un cri, que nul homme de sa compagnie ne tînt aucune femme diffamée ou concubine. Néanmoins elle en trouva quelques-unes transgressant son commandement ; et elle les frappa d’icelle épée tellement qu’elle fut rompue. Et cela venant promptement à la connaissance du roi, elle fut baillée à ouvriers pour la ressouder ; ce qu’ils ne purent pas faire, ni jamais ils ne purent la rassembler ; ce qui est une grande probation qu’elle était venue divinement, et était chose notoire que depuis que ladite épée fut rompue, ladite Jeanne ne prospéra en armes au profit du roi ni autrement, ainsi qu’elle avait fait auparavant.

Appendice
Particularités rapportés dans la chronique latine

Voici, d’après la copie qui nous a été envoyée, les particularités que Jean Chartier a consignées dans sa Chronique latine, et qui ne se trouvent pas dans la Chronique française.

D’après le texte latin, Jeanne, quoiqu’elle ne l’ait pas révélé, aurait su qui avait déposé à Fierbois l’épée avec laquelle elle devait expulser l’envahisseur. La Chronique latine exprime d’une manière plus claire que la Chronique française le vrai motif pour lequel les guerriers qui avaient conduit le premier convoi, au lieu d’entrer à Orléans avec la Pucelle, étaient retournés à Blois. Ils craignaient d’affamer la ville ; voilà pourquoi ils allèrent chercher un second convoi encore plus abondant que le premier. Il ne le fut pas cependant au point que, le 9 et le 10 mai, les vainqueurs ne dussent se disperser, parce que la ville, même après le butin fait sur les Anglais, n’était pas suffisamment approvisionnée. La Chronique latine indique des céréales, des bœufs, des moutons, comme composant une partie du second ravitaillement. Il y eut de l’hésitation à Blois pour le tenter, hésitation que l’arrivée de Dunois fit cesser.

La Chronique française fait coucher Jeanne sur la rive gauche après la prise des Tourelles ; la Chronique latine, plus vraie, la fait rentrer le soir même, mais elle se trompe en disant qu’elle passa la rivière en bateau ; elle revint par le pont, ainsi qu’elle l’avait prédit.

167Ce ne sont pas seulement les nobles qui, après la délivrance d’Orléans, vinrent se ranger sous la bannière de Jeanne ; on accourut de tout le royaume (affluentibus undique regnicolis). Le récit de la bataille de Patay est suivi du récit, qui n’est pas à sa place, de la brisure de l’épée, de l’impuissance d’en souder les parties, et de la réflexion qui a été déjà mentionnée.

Suivant la Chronique latine, après la victoire de Patay, on venait même des royaumes étrangers pour marcher à la suite de la Pucelle (nedum regnicolæ, verum etiam alienigenæ è diversis mundi climatibus). La Trémoille enraya le mouvement. Les vivres fournis à l’armée française par les habitants d’Auxerre l’auraient été gratuitement, d’après la Chronique latine, tandis que, d’après d’autres Chroniques, ce fut sur argent comptant. La Chronique latine spécifie que la garnison de Troyes devait, aux termes de la capitulation, amener les prisonniers que Jeanne refusa de laisser partir, en contraignant le roi de payer leur rançon. À Reims le roi aurait fait duc le comte Charles de Bourbon, qui n’était encore que comte, son père vivant dans les fers à Londres.

Les habitants de Bar-sur-Seine n’auraient promis le passage qu’à la condition de s’aboucher personnellement avec le roi. N’était-ce pas un piège ? De Crépy, le roi aurait envoyé sonder secrètement les dispositions des habitants de Beauvais et de Compiègne qui, secrètement aussi, lui auraient fait savoir qu’ils étaient disposés à lui rendre obéissance. Bedford, à Senlis, aurait été à la tête d’une armée de quinze-mille hommes.

Le moulin à vent autour duquel Jeanne livra plusieurs escarmouches aux Parisiens est dit toucher aux faubourgs de la ville (urbis suburbia tangens). De même les Parisiens en tournoyant autour des remparts à l’intérieur avec une bannière blanche traversée par une croix rouge, la tenaient assez haute pour qu’elle fût bien vue des assiégeants : (ut Francis arva tenentibus luculentissime objiceretur). La blessure reçue par Jeanne sous les murs de Paris aurait été très profonde, le chroniqueur écrivant que Jeanne s’obstinait à ne pas se retirer (quamquam atrocissime in crure cum sagitta vulneraretur.)

Il n’y a pas de mauvais traitements que les Anglais en reprenant Saint-Denis n’aient fait subir aux habitants ; et les capitaines préposés aux pays qui venaient de faire une si volontaire soumission s’y seraient livrés à tous les excès que la céleste envoyée avait si sévèrement défendus et réprimés, lorsqu’elle se mit à leur tête à Blois.

Elle était alors occupée aux sièges de Saint-Pierre-le-Moûtier et de La Charité, places autour desquelles, d’après la Chronique latine, de très nombreux combats furent livrés. Dans la rencontre avec Franquet d’Arras, 168pas un homme de la troupe du bandit n’aurait échappé ; tous auraient été tués ou faits prisonniers.

Mais ce qu’il y a de plus remarquable, ce sont les dernières lignes que Jean Chartier consacre à la Pucelle, elles méritent d’être traduites à partir de la prise de la sainte fille à Compiègne.

Contrainte, dit-il, de regagner la ville, comme elle s’efforçait d’y pénétrer, les ennemis fermant sur elle la barrière, l’empêchèrent d’entrer dans la place ; et, ô douleur, elle fut prise par le susdit de Luxembourg. La nouvelle fut pour les Français un sujet de profonde douleur, de gémissements et de larmes. Dans la suite, ce même Luxembourg, imitateur du traître qui vendit le Christ175, osa bien, après les tourments d’une longue prison, vendre l’innocente fille aux Anglais, ses haineux ennemis. Aussi ce profond scélérat, coupable d’autres forfaits, un long temps après, à l’instigation du diable, se donna-t-il la mort, en se pendant dans ses appartements. On peut bien lui appliquer cette parole de l’Évangile : Malheur à celui par lequel le scandale arrive, c’est-à-dire par lequel l’innocent est sacrifié en victime. Les Anglais ayant inhumainement transféré la prisonnière à Rouen, rendirent contre elle, sans ombre de droit divin ou humain, par pure haine, une sentence calomnieuse et cruelle, et la livrèrent aux flammes. Sans murmurer, sans récriminer, bien plus en obéissant comme un innocent agneau à leurs ordres profondément iniques, elle supporta les dérisions prolongées de ceux qui se déshonorèrent jusqu’à la traiter comme Anne et Caïphe avaient traité le Christ176.

C’est donc bien dès le supplice même que les contemporains furent frappés de la ressemblance de la passion de la Martyre de Rouen avec la passion de son Fiancé. Le rapprochement a été fait avec quelque étendue dans le volume : Jeanne d’Arc sur les autels177. L’auteur ignorait totalement le texte de Jean Chartier.

Le vendeur de la Martyre a-t-il réellement fini comme le vendeur du Christ ? Jean de Luxembourg a-t-il fini comme Judas ? Une note en marge du manuscrit le nie. Elle est ainsi conçue :

Mentilus est ille monachus, quisquis ille sit.

(Le moine, quel qu’il soit, en a menti.)

Rien n’autorise à regarder Jean Chartier comme un menteur ; il aura été trompé par une rumeur publique. Cette rumeur, à elle seule, nous dit le sentiment qu’inspira l’odieux Luxembourg. Le fait mérite d’ailleurs d’être examiné et 169doit éveiller l’attention de ceux qui posséderaient déjà, ou acquerraient un jour les archives de la famille.

L’indigne chevalier est mort le 6 janvier, le jour où sa victime est venue à la lumière. L’infâme auteur de l’infâme Pucelle, Arouet, est mort le même jour que la sainte contre laquelle il a accumulé les fanges les plus fétides de son âme scélérate. Tout est disposé avec nombre, poids et mesure dans le monde des esprits comme dans celui des corps. Les hommes de foi peuvent laisser ricaner les esprits superficiels, et continuer à voir une signification dans cette correspondance des dates.

170La double chronique de la maison d’Alençon
par Perceval de Cagny

  1. De la venue de la Pucelle à la délivrance d’Orléans
  2. La campagne de la Loire
  3. La campagne du sacre
  4. La campagne d’après le sacre jusqu’à l’échec devant Paris
  5. La suite de l’histoire de la Pucelle jusqu’à son supplice

Jean II duc d’Alençon

I.

Celui que l’on a appelé le Père de l’Histoire de France, André Duchesne, nous a conservé la double chronique dont il va être parlé. L’on ne les trouve qu’au tome XLVIII de ses manuscrits, d’où Quicherat tira la plus étendue pour la faire imprimer dans la Bibliothèque de l’École des chartes (IIe série, t. I), et la mettre ensuite en tête du tome IV de son Double Procès. C’est certainement la plus importante des pièces inédites qu’il ait publiées.

L’auteur se fait ainsi connaître dans le prologue :

Perceval de Caigny, natif du pays de Beauvoisin, a servi et demouré en l’hostel d’Alençon par l’espace de quarante-six ans continuellement, c’est à savoir, [sous] feu le comte Pierre en office de pannetier ; [sous] Jean, son fils, premier duc d’Alençon, [en office] d’escuier d’écurie ; et [sous] Monseigneur qui est a présent, [en office] d’escuyer d’écurie et de maistre d’hostel, lesquels tous et chacun d’eulx lui ont fait trop plus de biens, honneurs et proufit que jamais ne leur en peut desservir (qu’il puisse jamais le reconnaître par ses services), et encore servira tant comme il pourra, et sçaira (saura), et que il leur vendra à plaisir.

Et combien que il n’ait le sens, mémoire, ne l’abilité de savoir faire mettre par écrit ce [qu’il entreprend], ne autre chose mendre (moindre) de plus de la moitié ; pour l’ardent désir qu’il a que par tous païs fussent dictes très honnourables et bonnes paroles à la louenge et recommendacion de leur dit hostel, et aussi que les successeurs de luy puissent veoir, 171sçavoir et congnoistre comment et avecque quels seigneurs il a vescu la plus grant part de son temps, il a fait faire cest présent mémoire ; et avecques ce a voulu faire mettre par escript aucun pou (peu) des méchiés (malheurs), guerres et pestilences ad venues en ce royaume de France avant son temps, et de ce dont il a eu congnoissance en l’an MCCCCXXXVI.

La Chronique, qui, comme on le voit, fut commencée en 1436, ne dépasse pas l’année 1438. Elle est précédée d’une autre du même auteur, finissant en 1432, et dont Quicherat n’a pas parlé. Celle-ci occupe dans le manuscrit de Duchesne du folio 63 au folio 76. La lignée de la maison d’Alençon y est longuement exposée. Le chroniqueur indique comment elle se rattache à saint Louis. Le chef de cette tige royale fut Charles, petit-fils de Philippe le Hardi, arrière-petit-fils de saint Louis, frère de Philippe de Valois. Charles de Valois eut une nombreuse postérité, qui enrichit l’Église et l’État. De Cagny donne sur chacun d’eux une brève notice, et s’étend surtout sur celui qu’il servait lorsqu’il écrivait. Jean II, le second qui porta le titre de duc, l’apanage d’Alençon n’ayant été d’abord qu’un comté. Jean II fut le prince préféré de la Pucelle ; il peut être utile, par suite, de rappeler les titres qui le rendaient cher à l’héroïne, d’autant plus qu’il finit mal après avoir bien commencé.

II.

Jean II, duc d’Alençon, avait toute sorte de motifs de détester l’Anglais. Son bisaïeul Charles avait été tué à Crécy, son aïeul Pierre grièvement blessé au siège d’Hennebont, son père, Jean Ier, tué à Azincourt, lorsqu’il atteignait le roi d’Angleterre, et brisait sur sa tête un des fleurons de la couronne avec laquelle le Lancastre combattait. Les alliances du jeune duc, et son passé, lorsqu’il rejoignit l’héroïne, n’étaient pas faits pour tempérer une haine infusée avec le sang. Né le 2 mars 1409, de Jean Ier et de Marie de Bretagne, sœur de Jean VI et du connétable de Richemont, il avait vu la meilleure partie de son patrimoine, le duché d’Alençon, le comté du Perche, de nombreuses seigneuries, confisqués par l’envahisseur, qui en récompensait ses meilleurs capitaines. Jean II épousa dès 1424 la fille de Charles d’Orléans pour la querelle duquel s’était formé le parti Armagnac ; et cette fille elle-même avait pour mère Isabelle de France, renversée du trône d’Angleterre avec son mari Richard II par ces Lancastre qui, après avoir usurpé la couronne d’Angleterre, voulaient usurper celle de France. Isabelle, restée veuve, avait épousé en secondes noces son cousin d’Orléans ; et de ce mariage était née Jeanne d’Orléans, épouse du jeune duc d’Alençon.

172Le prince n’avait pas attendu son mariage pour combattre l’étranger. Il avait pris les armes aussitôt qu’il avait pu les porter. Peu de temps après ses noces, il était à Verneuil. Verneuil était une de ses seigneuries, et il n’avait pas peu contribué à faire engager la funeste bataille. Il fut relevé du milieu des morts, respirant à peine ; il était prisonnier. Bedford le fit détenir au château du Crotoy, et ne lui permit d’en sortir que le 30 octobre 1427, moyennant une rançon qui achevait de ruiner le captif. C’étaient deux-cent-mille saluts d’or à verser, plus les dépenses faites durant la captivité, que, d’après Cagny, Bedford exagéra à plaisir. Le duc donna des otages, en attendant de parfaire la somme ; le payement intégral n’était pas encore effectué lors de la délivrance d’Orléans ; ce qui empêcha d’Alençon d’y prendre part, mais il se parachevait ; aussi vint-il aussitôt après rejoindre la Pucelle. Pour se libérer, le jeune duc donna les joyaux de la famille, appréciés, dit toujours de Cagny, bien au-dessous de leur valeur ; il vendit à son oncle, le duc de Bretagne, la seigneurie de Fougères, quoique le duc fût encore redevable de la dot de sa sœur, cause de dissentiments postérieurs. En attendant de pouvoir combattre l’Anglais, d’Alençon, hors de prison, combattait pour le roi, puisque, dans la coalition formée pour renverser La Trémoille, au milieu de l’année 1428, il leva pour soutenir le roi un corps d’hommes d’armes, aliénant à cette fin les débris de sa fortune. Le vieux serviteur termine sa première Chronique par ces mots :

En son âge de XXVI ans, ou environ, qu’il avoit quand ce que cy-dessus fut écrit, on n’auroit pas cité un homme de quelque estat, qui fust mieux en renommée que lui. Que Nostre Seigneur, par son sainct plaisir, lui donne de parfaire et de finir ses jours honorablement.

Ce vœu ne devait pas être exaucé. En 1456, alors qu’étaient expulsés ces Anglais que d’Alençon avait si abhorrés dès ses jeunes années, le malheureux prince essaya de renouer des intrigues avec eux pour les faire rentrer. Condamné à mort par ses pairs, Charles VII commua la peine en une prison perpétuelle. Cette prison prit fin à l’avènement de Louis XI, reconnaissant d’avoir trouvé un partisan dans le duc alors qu’il n’était que Dauphin. Tous ses biens lui furent rendus avec la liberté ; mais le prince libéré intrigua encore avec Charles le Téméraire. Il s’attira une seconde condamnation à mort, commuée, comme la première, en une prison perpétuelle. Il mourut en prison.

On est particulièrement attristé de voir si mal finir celui auquel la Libératrice témoigna une particulière confiance ; celui qui n’usa de son titre de généralissime et de lieutenant du roi que pour seconder, sans les contrarier, les vues et les plans de la céleste envoyée. Voilà pourquoi il fallait rappeler ce qui explique les préférences de la Libératrice pour le duc d’Alençon. Ajoutons que la jeune duchesse son épouse avait des titres 173particuliers à l’affection de la Pucelle. Orpheline de mère en naissant, Azincourt l’avait rendue comme orpheline de père par l’interminable captivité que Jeanne disait avoir pour mission de faire cesser. Elle portait le même nom que la fille de Jacques d’Arc, n’avait que deux ans de plus, devait mourir un an après la martyre de Rouen, et, nous dit de Cagny,

étoit tant humble et tant doulce envers toutes gens que dame pouvoit être.

La première Chronique de Cagny ne renferme rien sur la Pucelle qui ne se trouve dans la seconde, dont Quicherat parle en ces termes :

III.

Je n’hésite pas, (dit-il), à mettre Perceval de Cagny en tête des chroniqueurs qui ont parlé de la Pucelle. Cet honneur lui revient comme au mieux instruit, au plus complet, au plus sincère, à celui qui le premier en date a témoigné pour elle, et d’une manière digne d’elle, dans un écrit destiné à la postérité.

Ce jugement demande des explications. On peut concéder que personne n’est mieux instruit de ce qui regarde la période à laquelle de Cagny a pris part, à côté de son maître, généralissime de l’armée dans la campagne de la Loire, et occupant un des premiers rangs à la suite du roi, jusqu’au retour en Berry. De Cagny donne mieux que tout autre la suite et la date des événements à partir du mois de juin jusqu’au milieu de septembre 1429. Son pinceau a de la vigueur ; on peut regretter trop de concision. Il n’est pas le mieux instruit de ce qui s’est passé depuis l’arrivée de Jeanne à Chinon jusqu’après la délivrance d’Orléans ; il y a de notables erreurs dans son récit.

Est-il le plus complet ? Oui, si l’on veut dire qu’il présente avec plus de suite la série des événements ; mais il ne l’est pas si on entend par là l’écrivain qui nous fait mieux saisir la véritable physionomie de l’héroïne. Il est sous ce rapport inférieur aux deux Cousinot, et peut-être à d’autres encore. De Cagny admet hautement la divinité de la mission de la Pucelle, il laisse de côté les détails qui la font palper ; ce qui n’était pour déplaire à Quicherat.

La sincérité de Perceval de Cagny semble incontestable. Il écrivait pour transmettre à l’avenir la mémoire des gestes de la famille qu’il servait, et plus particulièrement de son jeune maître, Jean II d’Alençon. L’occasion de lui rapporter l’honneur de la campagne de la Loire s’offrait d’elle-même, puisque Jean II avait le titre de généralissime. Perceval n’en a rien fait. Il ne se lasse pas de présenter et de montrer la Pucelle comme l’âme de tous ces heureux événements. Il ne veut pour le duc que l’honneur 174de l’avoir secondée, ainsi que le roi lui en avait donné l’ordre ; et en cela il a été bien inspiré.

L’on trouve plusieurs fois des blancs dans la Chronique quand il s’agit des dates ou de menus détails ; l’on peut croire que le chroniqueur voulait prendre des renseignements ultérieurs avant de les remplir, et qu’il en a été empêché par la mort. Il est si sincère qu’il met son maître au nombre des princes dont il blâme l’inaction, à la suite des trêves avec le duc de Bourgogne.

Les découvertes faites depuis la publication du Double Procès établissent que Perceval de Cagny n’est pas le premier en date à avoir déposé en faveur de la Pucelle. La Chronique de Morosini, écrite au cours des événements, la Chronique dite des Cordeliers, peut-être la Chronique des Cousinot, les pages du Breviarium historiale, sans parler du Mémoire de Gerson, des Lettres et du Traité de Jacques Gelu, sont autant d’écrits dont la composition a précédé la composition de la Chronique du maître de l’hôtel du duc d’Alençon. On peut dire qu’écrivant vingt ans avant la réhabilitation, l’inique sentence de Rouen n’a en rien ébranlé sa foi dans l’envoyée du Ciel.

Chapitre I
De la venue de la Pucelle à la délivrance d’Orléans

  • I.
  • Arrivée de la Pucelle à Chinon.
  • Étonnement causé par son merveilleux langage sur Dieu et sur la guerre.
  • Elle est examinée.
  • Équipée militairement.
  • Abattement de la cour avant son arrivée.
  • Impossibilité de ravitailler Orléans réduit à la famine.
  • Personne n’ose l’essayer.
  • La Pucelle s’offre.
  • Son étendard.
  • II.
  • Convoi formé à Blois.
  • Escorte.
  • Orléans ravitaillé.
  • Second convoi par la Beauce.
  • Il est introduit sans obstacle.
  • III.
  • Préparatifs de l’attaque contre Saint-Loup.
  • Les capitaines chargés de contenir les Anglais.
  • La bastille enlevée en face des Anglais impuissants.
  • Ils n’osent plus s’ordonner en bataille.
  • Attaque des Augustins.
  • Peu de gens suivent la Pucelle.
  • La bastille enlevée.
  • Les vainqueurs passent la nuit sur le champ de bataille.
  • Combien les Tourelles étaient fortes.
  • Glacidas.
  • Attaque et défense acharnées.
  • Les Tourelles sont enlevées.
  • Glacidas noyé.
  • Pertes des vainqueurs.
  • Le pont merveilleusement restauré.
  • Les Anglais spectateurs inactifs des exploits de la Pucelle.
  • Fuite des Anglais.
I.
Arrivée de la Pucelle à Chinon. — Étonnement causé par son merveilleux langage sur Dieu et sur la guerre. — Elle est examinée. — Équipée militairement. — Abattement de la cour avant son arrivée. — Impossibilité de ravitailler Orléans réduit à la famine. — Personne n’ose l’essayer. — La Pucelle s’offre. — Son étendard.

La venue de la Pucelle devers le roy. — En cette année MCCCCXXVIII (a. st.), le (VIe) jour du mois de mars, une pucelle de l’âge de XVIII ans 175ou environ, des marches de Lorraine et de Barrois, vint devers le roi à Chinon. Elle était issue de gens de simple état et de labour ; elle disait toujours de fort merveilleuses choses en parlant de Dieu et de ses saints ; elle disait que Dieu l’avait envoyée à l’aide du gentil roi Charles pour le fait de sa guerre. De quoi le roi et tous ceux de sa maison, et les autres, de quelque état qu’ils fussent, se donnèrent de très grandes merveilles de ce qu’elle parlait et devisait des ordonnances et du fait de la guerre, autant et en aussi bonne manière qu’eussent pu et su le faire les chevaliers et les écuyers étant continuellement occupés du fait de la guerre.

Elle fut très grandement examinée par des clercs, des théologiens et par d’autres, par des chevaliers et des écuyers, sur ce qu’elle disait de Dieu et du fait de ladite guerre ; et toujours elle se tint, et elle fut trouvée en un même propos.

Elle prit et se mit en habits d’homme ; elle demanda au roi de lui faire faire des armures pour s’armer, telles qu’elle les deviserait (indiquerait) ; et qu’il lui donnât des chevaux pour elle et pour ses gens ; et il fut ainsi fait.

Le roi la tint devers lui jusqu’au mois de mai, sans qu’elle allât nulle part178.

Avant sa venue, ni le roi ni les seigneurs de son sang ne savaient quel conseil prendre, et depuis, par son aide et conseil, les affaires vinrent toujours de bien en mieux.

Comment la Pucelle commença à faire la guerre aux Anglois. — En l’an MCCCCXXIX, la Pucelle entreprit de vouloir montrer pourquoi elle était venue devers le roi. — Après la journée des Harengs, les Anglais des bastilles d’Orléans s’efforcèrent d’empêcher que nuls vivres pussent venir à ceux d’Orléans ; si bien que ceux-ci avaient très grand défaut de pain. Pour y pourvoir, ils envoyèrent plusieurs fois devers le roi qui assembla ses capitaines pour aviser par quelle manière, on pourrait leur mener des blés et d’autres vivres. Nul de ces derniers n’osa entreprendre pareille charge par crainte des Anglais, qui étaient d’un côté et d’autre de la ville, en bien grand nombre dans leurs bastilles ; et avec cela tenaient les villes et les places au-dessus et au-dessous de la rivière.

La Pucelle, voyant que nul n’entreprenait de donner secours à cette noble place d’Orléans, et connaissant la très grande perte et dommage que ce serait pour le roi et son royaume, de perdre ladite place, requit le roi de lui donner de ses gens d’armes, et dit :

— Par mon Martin, — c’était son serment, — je leur ferai mener des vivres.

Le roi le lui accorda ; ce dont elle fut très joyeuse.

176Elle fit un étendard, auquel était l’image de Notre-Dame, et elle prit jour pour se trouver à Blois, et dit que ceux qui devaient être en sa compagnie y vinssent, et qu’à ce jour les blés et les autres vivres fussent prêts à partir en charrettes, chevaux, et autrement. Elle ne demandait pas grande compagnie de gens, et elle disait :

— Par mon Martin, ils seront bien menés ; n’en faites doubte !

II.
Convoi formé à Blois. — Escorte. — Orléans ravitaillé. — Second convoi par la Beauce. — Il est introduit sans obstacle.

Des vivres menés à Orléans. — Le maréchal de Rais, La Hire, Gaucourt, Poton de Xaintrailles et d’autres capitaines furent à Blois au jour fixé pour la conduite des vivres, et les firent partir en grande quantité. La Pucelle les fit passer par devant les places de Beaugency, de Meung, et autres places garnies d’Anglais, sans avoir aucun empêchement pour le convoi ; et quand elle vint auprès d’Orléans, elle fit descendre (avaler)179 des bateaux de ladite ville, elle y fit charger les vivres, y monta elle et ses gens, et ils entrèrent à Orléans, sans obstacle, soit des bastilles du pont, soit de celles qui étaient de l’autre côté de la rivière. Les habitants en furent très grandement réjouis, et à cause du grand besoin de vivres qu’ils ressentaient, et à cause de la venue de la Pucelle, et des gens de sa compagnie. Le sire de Gaucourt et quelques autres des capitaines demeurèrent avec elle.

Le bâtard d’Orléans et les autres capitaines dessus nommés retournèrent à Blois, ramenant ceux qui avaient porté les vivres. Elle les avait assurés qu’ils ne seraient nullement inquiétés à leur retour, et ainsi en fut-il. En même temps, elle leur avait ordonné de prendre le reste des vivres à Blois, et de revenir à Orléans par l’autre côté de la rivière, devers Paris, et de n’avoir aucune crainte des Anglais. Ils l’exécutèrent, comme elle le leur avait ordonné, et ils passèrent près des forteresses desdits Anglais, près de la ville, par entre les bastilles, sous leur vue, sans que nul ne bougeât de son logis, comme gens qui n’auraient su ni pu s’aider180.

III.
Préparatifs de l’attaque contre Saint-Loup. — Les capitaines chargés de contenir les Anglais. — La bastille enlevée en face des Anglais impuissants. — Ils n’osent plus s’ordonner en bataille. — Attaque des Augustins. — Peu de gens suivent la Pucelle. — La bastille enlevée. — Les vainqueurs passent la nuit sur le champ de bataille. — Combien les Tourelles étaient fortes. — Glacidas. — Attaque et défense acharnées. — Les Tourelles sont enlevées. — Glacidas noyé. — Pertes des vainqueurs. — Le pont merveilleusement restauré. — Les Anglais spectateurs inactifs des exploits de la Pucelle. — Fuite des Anglais.

Comment la Pucelle prit et leva les bastilles d’Orléans. — En cet an MCCCCXXIX, le IVe jour de mai, après dîner, la Pucelle appela les capitaines, et leur ordonna d’être prêts, eux et leurs gens, à l’heure qu’elle 177fixa. Elle fut prête elle-même et à cheval plus tôt que nul des autres capitaines ; et elle fit sonner sa trompille ; son étendard après elle, elle alla par la ville dire que chacun montât181 ; et elle vint faire ouvrir la porte de Bourgogne et se mit aux champs. Les gens de la ville, qui étaient bien équipés en guerre, avaient ferme espérance qu’en sa compagnie les Anglais ne pourraient leur faire de mal. Ils saillirent dehors en très grand nombre ; et après eux se mirent aux champs les maréchaux de Rais et de Boussac, le bâtard d’Orléans, le sire de Graville et les autres capitaines. La Pucelle leur ordonna de garder que les Anglais, qui étaient dans leurs bastilles en très grand nombre, ne pussent venir après elle et après ses gens, qui sortaient à pied de la ville.

Elle prit peu de gens d’armes avec elle, et elle s’en alla devant la bastille de l’abbaye des Dames, nommée Saint-Loup, où se trouvaient environ trois-cents Anglais. Sitôt que les gens d’Orléans y furent arrivés, ils allèrent incontinent à l’assaut182. La Pucelle prit son étendard et vint se mettre sur le bord des fossés. Bientôt après ceux de la place voulurent se rendre à elle ; elle ne voulut pas les recevoir à rançon et elle dit qu’elle les prendrait malgré eux, et elle fit pousser de plus fort son assaut. Incontinent la place fut prise, et presque tous ses défenseurs furent mis à mort. Cela fait, elle retourna en la ville d’Orléans, et avec elle les seigneurs qui l’avaient attendue, qui tous se donnèrent merveille de ses faits et de ses paroles. Jamais les autres Anglais ne se mirent [dans la suite] en nulle ordonnance, ni ne firent semblant de saillir hors de leurs places, pas plus que s’ils n’eussent vu ou entendu chose qui dût leur déplaire.

Tout le jour du lendemain qui fut jeudi (l’Ascension), ni la Pucelle ni aucun des capitaines ne bougèrent de la ville.

Le vendredi, à l’heure des vêpres, elle dit que chacun fût prêt et armé, et elle passa la rivière en bateau du côté de la Sologne. Tous ne la suivirent pas, ainsi qu’elle s’y attendait. Aussitôt qu’elle fut descendue à terre, et une poignée de gens avec elle, elle alla, son étendard en main, se mettre devant la bastille des Augustins, et fit incontinent sonner trompilles pour l’assaut, et après, il ne se passa guère de temps que la place ne fût prise183.

Cela fait, ceux de sa compagnie pensaient qu’elle allait retourner coucher 178en ville. Elle se logea en ladite bastille qui était bien garnie de vivres184, et dit :

— Par mon Martin, j’aurai demain les tours de la bastille du pont, et je n’entrerai pas à Orléans, qu’elles ne soient en la main du bon duc Charles.

Et elle manda à ceux qui étaient demeurés en la ville d’être devers elle dès le lendemain bon matin.

Glacidas était demeuré capitaine des tours et de la bastille des ponts, après la mort du comte de Salisbury, qui fut tué dans l’une d’elles par une pierre de canon, sans qu’on ait jamais pu savoir qui la fit partir, ni d’où elle était venue. La place semblait imprenable d’assaut à tous les gens de guerre ; et elle était garnie de tout ce qui sert à la défense d’une place assaillie. Ledit Glacidas avait avec lui, en la place, de sept à huit-cents Anglais, tels que bon lui avait semblé pour y être en sûreté. Il n’y avait pas de capitaine à qui il ne semblât impossible que ladite place pût être prise en un mois, y eût-il la moitié plus de gens qu’ils n’étaient. La Pucelle dit à ceux qui étaient avec elle :

— Par mon Martin, je la prendrai demain, et je retournerai en ville par-dessus les ponts.

Le samedi, à sept heures du matin, elle fit sonner ses trompilles, et fit savoir que chacun fut prêt d’aller donner l’assaut. Sur les sept heures elle prit son étendard, et s’alla mettre sur le bord des fossés, et incontinent du côté du dehors commencèrent les décharges d’un grand nombre de canons et de coulevrines. Ceux du dedans faisaient tout leur possible pour se défendre. On entra malgré eux dans les fossés. L’assaut fut donné en ce jour trois ou quatre fois ; et la Pucelle réconfortait toujours ses gens en leur disant :

— N’en doubtez pas, la place est nostre.

Environ l’heure de vêpres, elle se mit au fond des fossés, et incontinent plusieurs échelles furent apportées, tandis que l’assaut recevait une nouvelle force du tir des coulevrines et du nombre des gens de trait ; et sans beaucoup tarder nos gens entrèrent en la place.

Ledit Glacidas et les autres défenseurs plus haut placés se voyant pris pensèrent, pour se sauver, regagner une des tours ; mais la presse fut si grande que le pont se rompit, et ledit Glacidas et plusieurs autres furent noyés ; presque tous les autres furent mis à mort. Ainsi la place fut gagnée. Tous ceux qui virent le fait en furent tous émerveillés, et il n’y mourut pas du côté des vainqueurs plus de seize à vingt personnes. Les ponts étaient si démantelés que c’était merveille ; il semblait impossible qu’en huit jours on eut trouvé moyen d’y faire passer un homme ; en moins de trois heures la chose fut mise en tel état que la Pucelle, et ceux qui y voulurent passer, vinrent par-dessus les ponts coucher en ville185.

179Le département (départ) des Englois de devant Orléans. — Le dimanche huitième jour de mai, les seigneurs de Fastolf, de Willoughby, de Scales, et autres capitaines étant en bien grand nombre dans plusieurs autres bastilles du côté de devers la France186, qui avaient vu de loin l’assaut que la Pucelle avait donné le mercredi à la bastille Saint-Loup, comment elle l’avait prise d’assaut, et comment ceux qui la défendaient avaient été mis à mort ; et qui, de leur place, avaient encore vu les assauts, donnés par elle, le samedi, aux tours et à la bastille du pont et la place enlevée par assaut, ce même dimanche au matin, ces capitaines mirent le feu à leurs logis, et s’en allèrent, la plupart d’entre eux tout à pied, dans les villes et places de Meung et de Beaugency-sur-Loire. Ce fut ainsi que la noble cité d’Orléans fut secourue et mise en liberté par la Pucelle, envoyée de Dieu à l’aide du roi de France. Et huit ou dix jours après ces heureux événements, elle revint vers le roi à Chinon187.

Chapitre II
Campagne de la Loire

  • I.
  • Jeanne a pour mission de délivrer le duc d’Orléans, dût-elle passer en Angleterre.
  • Raisons de ses préférences pour le gendre du captif, le duc d’Alençon.
  • Séjour de trois ou quatre jours dans sa famille.
  • La Pucelle veut conduire le roi à Reims, malgré l’opposition de la cour.
  • Ses promesses.
  • Elle propose au duc d’Alençon de prendre Jargeau.
  • Les seigneurs convoqués près de Romorantin.
  • II.
  • Siège de Jargeau (11 juin).
  • Assaillants et défenseurs.
  • Imprudence des milices communales.
  • Sommation à la place.
  • Disposition de l’artillerie.
  • L’étendard de la Pucelle.
  • Assaut durant quatre heures.
  • La place emportée.
  • Les pertes des deux côtés.
  • Retour à Orléans.
  • Admiration des capitaines pour Jeanne.
  • III.
  • Départ pour Beaugency.
  • Composition de l’armée.
  • Couchée à Meung.
  • Attaque de Beaugency le 16 à midi. Arrivée du Connétable.
  • II est tenu en disgrâce par le tout-puissant La Trémoille.
  • Beaugency capitule par crainte de la Pucelle.
  • IV.
  • Nouvelles de l’approche de Talbot.
  • Les Anglais de Meung grossissent son armée.
  • Sa retraite sur Janville.
  • La Pucelle à sa poursuite.
  • Victoire de Patay.
  • Morts et prisonniers.
  • Le dimanche matin 19 passé à Patay.
  • Tristesse de Richemont.
  • Retour à Orléans.
  • Actions de grâces.
  • La Pucelle proclamée l’instrument de Dieu.
180I.
Jeanne a pour mission de délivrer le duc d’Orléans, dût-elle passer en Angleterre. — Raisons de ses préférences pour le gendre du captif, le duc d’Alençon. — Séjour de trois ou quatre jours dans sa famille. — La Pucelle veut conduire le roi à Reims, malgré l’opposition de la cour. — Ses promesses. — Elle propose au duc d’Alençon de prendre Jargeau. — Les seigneurs convoqués près de Romorantin.

Au mois de mars précédent, après son arrivée à Chinon, la Pucelle, entre les autres affaires qu’elle disait avoir de par Jésus, affirmait que le bon duc d’Orléans était de sa charge, et que dans le cas où il ne reviendrait pas par deçà, elle aurait beaucoup de peine pour aller le quérir en Angleterre. Elle avait une très grande joie de s’employer au recouvrement de ses places. À cause de l’amitié et du bon vouloir qu’elle avait pour le duc d’Orléans, et aussi parce que c’était une partie de sa mission, elle se tint très près du duc d’Alençon qui avait épousé sa fille. Après son arrivée, elle ne fut pas longtemps à Chinon sans aller voir la duchesse d’Alençon, en l’abbaye de Saint-Florent, près de Saumur, où elle résidait. Dieu sait le joyeux accueil que lui firent la mère du duc, le duc et sa femme, ladite fille du duc d’Orléans, durant les trois ou quatre jours qu’elle passa audit lieu. Et après cela, et toujours depuis, elle se tint plus près et plus familière du duc d’Alençon que d’aucun autre ; et toujours, en parlant de lui, elle l’appelait Mon beau duc, et pas autrement.

L’entreprise du couronnement du roy. — Après la prise des bastilles devant Orléans, la Pucelle dit au roi, aux seigneurs, et à tout son conseil, qu’il était temps de se préparer à se mettre en chemin pour son couronnement à Reims. Pareil dessein sembla très difficile à exécuter à tous ceux qui en ouïrent parler. Ils disaient que, vu la puissance des Anglais et des Bourguignons ennemis du roi, considéré que le roi n’avait pas grandes finances pour soudoyer son armée, il lui était impossible de parfaire pareil chemin. La Pucelle dit :

— Par mon Martin, je conduirai le gentil roi Charles et sa compagnie jusques audit lieu de Reins, sûrement et sans empêchement, et là vous le venez couronner188.

Ces paroles venant après qu’elle avait ravitaillé Orléans et fait lever les bastilles de devant cette ville, nul n’osa contredire189. Le roi fixa un jour auquel il serait à Gien-sur-Loire, et il tint parole.

La Pucelle, qui avait toujours l’œil et la pensée aux affaires du duc d’Orléans, parla à son beau duc d’Alençon, et lui dit que, tandis que le roi ferait ses apprêts, et pendant le temps qu’il mettrait à faire son chemin pour aller à Gien, elle voulait aller délivrer la place de Jargeau qui faisait et donnait de grandes charges à la ville d’Orléans. Incontinent, 181le duc d’Alençon fit savoir aux maréchaux de Boussac et de Rais, au bâtard d’Orléans, à La Hire et à d’autres capitaines, de se trouver avec leurs gens à certain jour à un village près de Romorantin-en-Sologne ; et ainsi ils le firent.

II.
Siège de Jargeau (11 juin). — Assaillants et défenseurs. — Imprudence des milices communales. — Sommation à la place. — Disposition de l’artillerie. — L’étendard de la Pucelle. — Assaut durant quatre heures. — La place emportée. — Les pertes des deux côtés. — Retour à Orléans. — Admiration des capitaines pour Jeanne.

L’assaut de Jargeau. — En cet an MCCCCXXIX, le samedi XIe jour du mois de juin, environ deux heures après dîner, le duc d’Alençon, la Pucelle, le comte de Vendôme et les autres capitaines, ayant en leur compagnie de deux à trois-mille combattants, et autant de gens des milices communales190 ou plus, vinrent assiéger la ville de Jargeau, que gardaient le comte de Suffolk, deux de ses frères, et de sept à huit-cents Anglais. À l’arrivée, les gens des milices communales, à qui il était avis que rien ne pouvait tenir contre les entreprises de la Pucelle, se précipitèrent dans les fossés sans qu’elle y fût présente, et sans les gens d’armes occupés à se loger : il y en eut de bien battus ; ils se retirèrent. La chose demeura en cet état pour ce jour.

La nuit, la Pucelle parla à ceux de dedans la ville, et leur dit :

— Rendez la place au Roi du Ciel et au gentil roi Charles, et vous en allez, ou autrement il vous mécherra (vous arrivera mal).

Ils ne tinrent pas compte des choses qu’elle leur dit. La nuit, les canons et les bombardes furent assis, et le dimanche venu, environ sur les neuf heures du matin, la Pucelle et le duc d’Alençon firent sonner les trompilles pour venir à l’assaut.

La Pucelle prit son étendard, auquel était peint Dieu en sa majesté, et de l’autre côté… et un écu de France tenu par deux anges. Elle vint sur les fossés, et incontinent un bien grand nombre de gens d’armes et d’hommes des communes s’y précipitèrent, et l’assaut commença très dur ; il dura de trois à quatre heures. En la parfin, la place fut prise, quoiqu’il semblât impossible de la prendre d’assaut, vu les défenseurs qu’elle renfermait. De notre côté nous n’eûmes que seize ou vingt morts. Du côté de l’ennemi, le comte de Suffolk, son frère, et quarante ou cinquante autres furent faits prisonniers ; son autre frère et le reste des Anglais furent mis à mort.

Le lundi qui suivit, la Pucelle, le duc d’Alençon, après avoir ordonné pour la garde de Jargeau le nombre de gens qu’il leur sembla bon, s’en vinrent dîner, eux et ce qui restait de leur compagnie, en la ville 182d’Orléans et aux villages situés sur l’un et l’autre côté de la rivière. Ils séjournèrent ce jour et le lendemain qui fut mardi. Ce jour, la Pucelle fut très grandement festoyée par ceux de la ville. Le duc d’Alençon, tous les autres capitaines, chevaliers, écuyers, gens de guerre, bourgeois, tout les gens du commun qui l’avaient vue, en étaient si contents que plus ils ne pouvaient l’être, disant que Dieu l’avait envoyée pour remettre le roi en sa seigneurie.

III.
Départ pour Beaugency. — Composition de l’armée. — Couchée à Meung. — Attaque de Beaugency le 16 à midi. Arrivée du Connétable. — II est tenu en disgrâce par le tout-puissant La Trémoille. — Beaugency capitule par crainte de la Pucelle.

Dans la soirée elle appela son beau duc d’Alençon et lui dit :

— Je veux demain après dîner aller voir ceux de Meung. Faites que la compagnie soit prête à partir à cette heure-ci.

Le lendemain, mercredi, la Pucelle, le duc d’Alençon, leur compagnie, et un bien grand nombre de gens du peuple, qui se mirent en la compagnie de la Pucelle, partirent après dîner et allèrent coucher auprès de Meung. À l’arrivée une escarmouche fut donnée à ceux de la place, et il n’en fut pas fait davantage.

Du siège de Beaugency. — Le lendemain jeudi, XVIe jour de juin, la Pucelle, le duc d’Alençon et toute l’armée, vinrent sur l’heure de midi mettre le siège devant la place de Beaugency, et s’établirent dans la ville et aux environs. Tout le reste du jour il y eut des escarmouches devant la place. La nuit, on assit les canons et les bombardes. Messire Richard Guettin et Mathago avaient la garde de la place avec quatre-cents Anglais sous leurs ordres.

Le vendredi, le comte de Richemont, connétable de France, vint à l’armée, sur l’avis que lui avait fait arriver le duc d’Alençon dès qu’il alla devant Jargeau. Le roi cependant ne voulait pas qu’il se mêlât de sa guerre, et cela à la sollicitation du sire de La Trémoille qui tenait Richemont pour son ennemi ; et le sire de La Trémoille avait toute la voix du gouvernement du roi. Le Connétable amenant avec lui cinq ou six-cents combattants, tout ce jour de vendredi se passa à faire des décharges de canons et de bombardes contre ceux de la place, qui, eux aussi, répondaient à ceux du dehors ; on escarmoucha, et chacun fit le mieux qu’il pouvait.

Ceux de la place avaient bien connaissance des exploits qu’avait accomplis la Pucelle en ravitaillant la ville d’Orléans, en prenant les bastilles ; ce qui fut une grande merveille ; et en forçant Jargeau. Ils voyaient que rien ne pouvait résister contre la Pucelle, qu’elle mettait toute l’ordonnance dans l’armée et la conduisait comme elle voulait, ainsi que devraient et pourraient le faire le Connétable et les maréchaux. Ils 183se rendirent à la Pucelle et au duc d’Alençon, sauf leurs corps, leurs chevaux et leurs harnais.

La nuit du vendredi au samedi, des nouvelles vinrent à la Pucelle et au duc d’Alençon que les seigneurs de Talbot et Fastolf étaient arrivés avec grand renfort d’Anglais à Janville-en-Beauce, et qu’ils s’avançaient pour les combattre.

IV.
Nouvelles de l’approche de Talbot. — Les Anglais de Meung grossissent son armée. — Sa retraite sur Janville. — La Pucelle à sa poursuite. — Victoire de Patay. — Morts et prisonniers. — Le dimanche matin 19 passé à Patay. — Tristesse de Richemont. — Retour à Orléans. — Actions de grâces. — La Pucelle proclamée l’instrument de Dieu.

La bataille de Patay. — Le samedi XVIIIe jour de juin MCCCCXXIX, la Pucelle et le duc d’Alençon mettaient hors de la place de Beaugency les Anglais qui s’étaient rendus, lorsque leur arrivèrent les nouvelles que, durant la nuit qui venait de s’écouler, Talbot et Fastolf étaient venus à Meung quérir le sire de Scales et ceux de la garnison de la ville, qu’ils avaient abandonné la place et s’en allaient tous ensemble à Janville. Environ sur les huit heures du matin, la Pucelle, le duc d’Alençon et toute leur armée s’étaient mis en campagne, pensant avoir la bataille avec les Anglais. Quand ils surent qu’ils s’en allaient, ils ordonnèrent l’avant-garde et l’armée, et ainsi rangés en bon ordre, ils. marchèrent après les Anglais, et les rejoignirent près du village de Patay, à peu près à cinq lieues de Beaugency. Quand les Anglais s’aperçurent de la compagnie qui les suivait, ils s’installèrent dans un champ, et presque tous à pied se rangèrent en ordre de combat191. L’avant-garde de nos gens fondit sur eux, et incontinent le gros de l’armée se joignit à elle ; sans guère de résistance les Anglais tournèrent à la déroute et à la fuite. De deux à trois-mille furent tués : Furent faits prisonniers les sires de Talbot, de Scales, le fils du comte de *** et de quatre à cinq-cents autres ennemis. La Pucelle, le duc d’Alençon, le connétable de France, et toute la compagnie couchèrent au village de Patay et aux environs. Le dimanche XIXe jour de juin, la Pucelle, le duc d’Alençon et toute la compagnie, dînèrent audit lieu de Patay.

Le duc d’Alençon n’osa pas conduire le Connétable vers le roi à cause de la disgrâce dans laquelle il se trouvait, ainsi qu’il a été dit. Le comte de Richemont retourna en son château de Parthenay, content et joyeux de la victoire que Dieu avait donnée au roi, et très marri de ce que le roi ne voulait pas agréer son service.

La Pucelle, le duc d’Alençon et toute la compagnie allèrent coucher à Orléans et autour de la ville ; ils y furent reçus très grandement. Ils allèrent par les églises remercier Dieu, la Vierge Marie et tous les benoîts 184saints du Paradis, de la grâce et de l’honneur que Dieu avait laits au roi et à eux tous, publiant que c’était par le moyen de la Pucelle, et que sans elle jamais si grandes merveilles n’auraient pu être accomplies. La Pucelle, le duc d’Alençon, et toute la compagnie furent audit lieu et aux pays des environs, depuis le dimanche jusqu’au vendredi suivant, XXIIIe jour du même mois.

Chapitre III
La campagne du sacre

  • I.
  • Arrivée à Gien le 24 juin.
  • Grande fête à la Pucelle.
  • Enthousiasme universel causé par les merveilles inouïes qu’elle a accomplies.
  • Son chagrin des tergiversations du roi qu’on détourne du voyage de Reims.
  • Elle prend les devants, entraînant le gros de l’armée à sa suite.
  • II.
  • Le roi se détermine à la suivre, le 29 juin.
  • Soumission des forteresses des deux côtés de la route.
  • Arrivée à Troyes le 8 juillet.
  • Reddition.
  • Séjour jusqu’au 12.
  • La manière dont la Pucelle somme les villes et en obtient la soumission.
  • Arrivée à Chalons le 14, départ le 15.
  • III.
  • Entrée triomphante à Reims,
  • Préparatifs du sacre.
  • Le sacre le 17 juillet.
  • Les fonctions du duc d’Alençon.
  • Séjour à Reims jusqu’au 24 juillet ; à Saint-Marcoul le 21.
I.
Arrivée à Gien le 24 juin. — Grande fête à la Pucelle. — Enthousiasme universel causé par les merveilles inouïes qu’elle a accomplies. — Son chagrin des tergiversations du roi qu’on détourne du voyage de Reims. — Elle prend les devants, entraînant le gros de l’armée à sa suite.

Le commencement du sacre du roy. — Ce vendredi bien matin, la Pucelle dit au duc d’Alençon :

— Faites sonner les trompilles et montez à cheval. Il est temps d’aller vers le gentil roi Charles pour le mettre au chemin de son sacre à Reims.

Ainsi il fut fait. Tous montèrent à cheval et ceux de la ville et ceux des champs. Ce même jour, ils prirent gîte auprès du roi en la ville de Gien-sur-Loire. Le roi fit grande fête et montra grande joie de la venue de la Pucelle, du duc d’Alençon et de leur compagnie. Ce jour, il y eut de longs et joyeux entretiens entre tous les seigneurs, les chevaliers, les écuyers, les gens de guerre, et les gens de tout état, quels qu’ils fussent. Tous tenaient à très grande merveille les grands faits de guerre advenus le samedi précédent, par l’entreprise de la Pucelle, à eux et à toute sa compagnie. Je crois bien que jamais homme vivant ne vit la pareille, telle que de mettre en un jour en l’obéissance du roi trois notables places, à savoir la ville et le château de Meung-sur-Loire, la ville et le château de Beaugency, la ville et le château de Janville-en-Beauce, et de gagner une journée telle que celle d’auprès de Patay, sur les Anglais qui étaient au nombre de… mille, et nos gens environ…

185Le roi fut audit lieu de Gien jusques au mercredi 29 juin. La Pucelle fut très marrie du long séjour qu’il y fit, par la persuasion de quelques gens de sa maison qui le déconseillaient d’entreprendre le chemin de Reims, disant qu’entre Gien et Reims il y avait plusieurs cités, villes fermées, châteaux et places bien garnis d’Anglais et de Bourguignons. La Pucelle disait qu’elle le savait bien, et que de tout cela elle ne faisait nul compte.

Par dépit elle partit et alla camper aux champs, deux jours avant le départ du roi. Quoique le roi manquât d’argent pour solder son armée, tous, chevaliers, écuyers, gens de guerre et gens du peuple, se montraient prêts à aller servir le roi pour ce voyage en la compagnie de la Pucelle, disant qu’ils iraient partout où elle voudrait aller. Elle disait :

— Par mon Martin, je mènerai le roi Charles et sa compagnie sûrement, et il sera couronné audit lieu de Reims.

II.
Le roi se détermine à la suivre, le 29 juin. — Soumission des forteresses des deux côtés de la route. — Arrivée à Troyes le 8 juillet. — Reddition. — Séjour jusqu’au 12. — La manière dont la Pucelle somme les villes et en obtient la soumission. — Arrivée à Chalons le 14, départ le 15.

Le 29 juin, après plusieurs conseils, le roi partit et prit son chemin pour aller droit à la cité de Troyes-en-Champagne. Sur son chemin, toutes les forteresses, à droite et à gauche de sa voie, se mirent en obéissance. Il arriva devant le dit lieu de Troyes après dîner, le vendredi, VIIIe jour de juillet. Les hommes de la garnison et les bourgeois de la ville lui furent désobéissants. Ce jour-là et le lendemain il y eut de grandes escarmouches, et le dimanche, Xe jour, ils se mirent en l’obéissance du roi. Après dîner, il fut très honorablement reçu en cette ville, où il séjourna jusqu’au mardi suivant.

Partout où la Pucelle venait, elle disait à ceux qui tenaient les places :

— Rendez-vous au Roi du Ciel et au gentil roi Charles.

Elle était toujours la première pour venir parler aux barrières.

Le mardi, le roi partit de Troyes, et le jeudi qui suivit, il fut très honorablement reçu en la cité de Châlons. Le long du chemin, toutes les forteresses du pays se mirent en son obéissance, parce que la Pucelle envoyait quelques-uns de ceux qui étaient sous son étendard dire par chacune d’elle à ceux qui les occupaient :

— Rendez-vous au Roi du Ciel et au gentil roi Charles.

Et ceux-ci, ayant connaissance des grandes merveilles advenues et accomplies à la présence de la Pucelle, se mettaient franchement en l’obéissance du roi, quelques-uns du moins. Quant à ceux qui refusaient, elle y allait en personne, et tous lui obéissaient.

En allant son chemin, elle se tenait quelquefois dans le gros de l’armée 186avec le roi, d’autres fois à l’avant-garde, et d’autres fois à l’arrière-garde, ainsi qu’elle le voyait convenable à son dessein.

Le vendredi le roi partit dudit lieu de Châlons.

III.
Entrée triomphante à Reims, — Préparatifs du sacre. — Le sacre le 17 juillet. — Les fonctions du duc d’Alençon. — Séjour à Reims jusqu’au 24 juillet ; à Saint-Marcoul le 21.

Le jour que le roi arriva à Reims et fut sacré. — En l’an MCCCCXXIX, le samedi, XVIe jour de juillet, après dîner, le roi arriva en la ville de Reims. Furent à sa rencontre l’Archevêque et tous les collèges de la ville, les bourgeois et d’autres en bien grand nombre, tous faisant éclater grande joie en criant Nouel pour sa venue. Le jour et toute la nuit suivante, les officiers du roi et ceux de son conseil firent de très grandes diligences, chacun en ce que demandait son office, pour le fait et l’état du sacre et du couronnement du roi, qui eut lieu le lendemain.

Le dimanche, XVIIe jour dudit mois, le roi fut sacré et couronné à Reims par Regnault de Chartres, archevêque du lieu, accompagné de plusieurs évêques, abbés et autres gens d’Église, comme au cas il appartenait. Ce jour, le duc d’Alençon fit chevalier le roi, et le servit comme pair de France au lieu du duc de Bourgogne, alors ennemi du roi et allié avec les Anglais. Ce jour, les comtes de Clermont, de Vendôme, et de Laval, qui ce jour même fut fait comte, servirent le roi, au lieu des autres pairs de France qui n’y étaient pas. Le roi demeura à Reims jusqu’au jeudi suivant, et ce jour-là il alla dîner, souper et coucher en l’abbaye de Saint-Marcoul, où lui furent apportées les clefs de la cité de Laon.

Chapitre IV
La campagne d’après le sacre jusqu’à l’échec devant Paris.

  • I.
  • La Pucelle veut rendre le roi maître de Paris et du royaume.
  • Grandes conquêtes après le sacre.
  • Le roi à Soissons du 23 juillet au 29.
  • Pauvreté de la ville.
  • Le 29 passé devant Château-Thierry ; le roi y rentre le soir.
  • Le 1er août, arrivée à Montmirail.
  • Le 2, à Provins et séjour jusqu’au 5.
  • Le 7, à Coulommiers.
  • Le 10, à La Ferté-Milon.
  • Le 11, à Crépy.
  • Le 12, à Lagny-le-Sec.
  • Le 13, aux champs près de Dammartin.
  • Diligence de la Pucelle pour amener la soumission des villes.
  • II.
  • Le 14, les armées française et anglaise en présence près de Senlis.
  • Escarmouches.
  • Le 15, dispositions de conscience en vue d’une grande bataille.
  • Les Anglais fortifiés à La Victoire.
  • Escarmouches toute la journée.
  • Provocation de la Pucelle.
  • Proposition de laisser aux ennemis de l’espace pour se déployer.
  • Refus des Anglais.
  • Le roi à Montépilloy.
  • Sa suite.
  • Il se retire à Crépy.
  • La Pucelle et l’armée attendent Bedford qui rentre à Paris.
  • Le roi à Compiègne le 18.
  • Reddition de Senlis.
  • Le roi semble fatigué de conquérir.
  • Tristesse de la Pucelle.
  • Elle part pour Paris et entre à Saint-Denis le 26.
  • Bedford quitte Paris pour défendre la Normandie.
  • III.
  • Escarmouches plus que quotidiennes contre Paris à partir du 26 août.
  • La Pucelle observe la situation de la ville.
  • Messages au roi pour le presser de venir.
  • Double voyage de d’Alençon pour l’entraîner à Saint-Denis.
  • Joie causée par son arrivée le 7.
  • Persuasion universelle que la Pucelle lui donnera Paris.
  • Attaque de Paris le 8.
  • Dispositions.
  • Long assaut.
  • Bruyante défense ; pas de morts, blessures sans suites graves.
  • Merveilles.
  • La Pucelle blessée ne fait que presser l’assaut plus vivement.
  • Elle est ramenée malgré elle.
  • Retraite à La Chapelle.
  • Le lendemain la Pucelle veut recommencer l’assaut.
  • Montmorency et cinquante ou soixante gentilshommes viennent se mettre à la suite de la Pucelle.
  • Ordre du roi de venir à Saint-Denis.
  • Chagrin de la Pucelle.
  • Obéissance.
  • Le pont jeté sur la Seine coupé.
  • Délibération du conseil.
  • Désir du roi de revenir sur la Loire.
  • Départ le 13 septembre.
  • Profond chagrin de la Pucelle.
  • Elle suspend ses armes à Saint-Denis.
  • Arrivée à Gien le 21 septembre.
  • Dispersion de l’armée.
187I.
La Pucelle veut rendre le roi maître de Paris et du royaume. — Grandes conquêtes après le sacre. — Le roi à Soissons du 23 juillet au 29. — Pauvreté de la ville. — Le 29 passé devant Château-Thierry ; le roi y rentre le soir. — Le 1er août, arrivée à Montmirail. — Le 2, à Provins et séjour jusqu’au 5. — Le 7, à Coulommiers. — Le 10, à La Ferté-Milon. — Le 11, à Crépy. — Le 12, à Lagny-le-Sec. — Le 13, aux champs près de Dammartin. — Diligence de la Pucelle pour amener la soumission des villes.

Comment le roy après son sacre print son chemin à venir devant Paris. — La Pucelle avait l’intention de remettre le roi en sa seigneurie, et le royaume en son obéissance. Pour cela, après la délivrance du comté de Champagne, elle le fit mettre en voyage afin de venir vers Paris, et en s’y rendant il fit de bien grandes conquêtes.

Le samedi XXIIIe jour dudit mois, le roi vint dîner, souper et coucher en la cité de Soissons. Il y fut reçu et obéi le plus honorablement que purent et surent le faire les gens d’Église, bourgeois, et autres gens de la ville, car tout y était très pauvre par suite du sac auquel elle avait été abandonnée, par désobéissance au roi, lorsqu’elle fut prise sur les Bourguignons192.

Le vendredi XXIXe du même mois, le roi et son armée furent tout le jour devant Château-Thierry, et ses gens presque tout le jour en ordre de bataille, dans l’attente que le duc de Bedford devait venir les combattre. Sur le soir la place se rendit, et le roi y séjourna jusqu’au lundi, premier jour d’août.

Ce jour le roi coucha à Montmirail-en-Brie.

Le mardi IIe jour du même mois d’août, il vint prendre gîte en la ville de Provins, où il fut reçu le mieux que faire se put. Il y séjourna jusques au vendredi suivant, Ve jour du mois.

Le dimanche, VII, le roi vint dîner souper et coucher à Coulommiers-en-Brie.

188Le mercredi, X du mois, le roi et sa compagnie vinrent prendre gîte en la ville de La Ferté-Milon.

Le lendemain jeudi, ce fut à Crépy-en-Valois, et le lendemain vendredi à Lagny-le-Sec.

Le lendemain, samedi, le roi tint les champs tout le jour près de Dammartin-en-Gouelle, pensant que les Anglais viendraient le combattre ; mais ils ne vinrent pas.

Pendant le temps que le roi mit à faire son chemin de Reims à Dammartin-en-Gouelle, la Pucelle fit grande diligence pour réduire plusieurs places et les mettre en l’obéissance du roi. Il en fut ainsi ; par elle, à la suite de ses démarches, plusieurs furent faites françaises.

II.
Le 14, les armées française et anglaise en présence près de Senlis. — Escarmouches. — Le 15, dispositions de conscience en vue d’une grande bataille. — Les Anglais fortifiés à La Victoire. — Escarmouches toute la journée. — Provocation de la Pucelle. — Proposition de laisser aux ennemis de l’espace pour se déployer. — Refus des Anglais. — Le roi à Montépilloy. — Sa suite. — Il se retire à Crépy. — La Pucelle et l’armée attendent Bedford qui rentre à Paris. — Le roi à Compiègne le 18. — Reddition de Senlis. — Le roi semble fatigué de conquérir. — Tristesse de la Pucelle. — Elle part pour Paris et entre à Saint-Denis le 26. — Bedford quitte Paris pour défendre la Normandie.

(Comment) le roy et le duc de Betfort furent l’un devant l’autre près de Senlis. — Le dimanche XIVe jour d’août, la Pucelle, le duc d’Alençon, le comte de Vendôme, les maréchaux et autres capitaines, à la tête de VI à VII mille combattants, à l’heure de vêpres, vinrent s’échelonner en un seul rang193 près de Montépilloy, à deux lieues environ de la cité de Senlis. Le duc de Bedford, et les capitaines anglais, commandant de VIII à IX mille Anglais, étaient campés à demi-lieue, près de Senlis, entre nos gens et la ville, sur une petite rivière, en un village nommé La Victoire. Ce soir, nos gens allèrent escarmoucher avec les Anglais près de leur campement ; et à cette escarmouche, il fut fait des prisonniers de part et d’autre ; du côté des Anglais, le capitaine d’Orbec et X ou XII autres y trouvèrent la mort ; il y eut des blessés des deux côtés. La nuit vint, et chacun se retira dans son camp.

Le lundi XVe jour d’août MCCCCXXIX, dans la pensée qu’on aurait la bataille ce jour-là même, la Pucelle, le duc d’Alençon, la compagnie, chacun de ceux qui composaient l’armée, se mirent, à part soi, dans le meilleur état de conscience que faire se peut194 ; ils ouïrent la messe le plus matin possible ; et après ce, à cheval.

Ils vinrent mettre l’armée près de l’armée des Anglais. Ceux-ci 189n’avaient pas bougé du lieu où ils avaient couché. Toute la nuit ils s’étaient fortifiés avec des pieux, en creusant des fossés, en mettant leurs charrois devant eux ; la rivière protégeait leurs derrières. Il y eut tout le jour de grandes escarmouches, sans que les Anglais fissent jamais quelque semblant de vouloir sortir de leur position, sinon pour combat d’escarmouche. Quand la Pucelle vit qu’ils ne sortaient pas, elle vint son étendard en main se mettre à l’avant-garde, et s’avança assez pour venir frapper aux fortifications des Anglais. En cette attaque il y eut des morts de côté et d’autre.

Les Anglais ne donnant aucun signe de vouloir sortir avec leurs grandes forces, la Pucelle fit retirer tout son monde jusqu’au gros de l’armée ; et il leur fut mandé de sa part, de la part du duc d’Alençon, des capitaines, que s’ils voulaient sortir de leur parc pour donner la bataille, nos gens se reculeraient, et les laisseraient se mettre en leur ordonnance de combat. Ils ne voulurent pas accepter, et ils se tinrent tout le jour sans sortir de leurs fortifications, sinon pour de légers engagements. La nuit venue, nos gens revinrent à leur campement.

Le roi fut tout ce jour à Montépilloy. Étaient en sa compagnie le duc de Bar qui l’avait rejoint à Provins, le comte de Clermont et d’autres capitaines. Quand le roi vit qu’on ne pouvait faire sortir les Anglais de leur position et que la nuit approchait, il retourna prendre gîte à Crépy.

La Pucelle, le duc d’Alençon et leur compagnie, se tinrent toute la nuit en leur lieu de campement. Pour savoir si les Anglais ne se mettraient pas à leur poursuite, le mardi bien matin, ils se reculèrent à Montépilloy, et ils se tinrent jusques environ l’heure de midi, que des nouvelles leur vinrent que les Anglais retournaient à Senlis et droit à Paris. Nos gens rejoignirent alors le roi à Crépy.

Le mercredi XVIIe jour du même mois, les clefs de la ville de Compiègne furent apportées au roi, et le lendemain, jeudi, le roi et sa compagnie allèrent prendre gîte en cette cité.

Comme le roy vint à Compiengne quand il ot lessé le duc de Bethford. — Avant que le roi partit de Crépy, il disposa que le comte de Vendôme, les maréchaux de Boussac et de Rais et d’autres capitaines en leur compagnie iraient devant la cité de Senlis. Après leur arrivée devant la place, ceux du dedans considérèrent les grandes conquêtes que le roi avait faites en peu de temps par l’aide de Dieu et le moyen de la Pucelle, et qu’ils avaient vu le duc de Bedford avec toutes ses forces, qui près de leur ville, n’avait pas osé combattre le roi et ses fidèles, mais que chefs et soldats s’étaient reculés à Paris et ailleurs aux autres places ; et ils se rendirent au roi et à la Pucelle. Le comte de Vendôme demeura gouverneur et gardien de la place, et il y acquit honneur et chevanche.

190Quand le roi se trouva audit lieu de Compiègne, la Pucelle fut très marrie du séjour qu’il y voulait faire195. Il semblait à sa manière qu’à cette heure il fût content de la grâce que Dieu lui avait faite, sans vouloir autre chose entreprendre. La Pucelle appela le duc d’Alençon et lui dit :

— Mon beau duc, faites apprêter vos gens et ceux des autres capitaines, et elle ajouta : par mon Martin, je veux aller voir Paris de plus près que je ne l’ai vu.

Le mardi XXIIIe jour d’août, la Pucelle et le duc d’Alençon partirent de Compiègne d’auprès du roi avec une belle compagnie de gens. En faisant leur chemin, ils vinrent recueillir une partie de ceux qui avaient été au recouvrement de Senlis, et le vendredi suivant XXVIe jour du même mois, la Pucelle, le duc d’Alençon et leur compagnie étaient logés en la ville de Saint-Denis. Quand le roi sut qu’ils étaient ainsi logés à Saint-Denis, il vint à son grand regret en la ville de Senlis. Il semblait qu’il fût conseillé dans le sens contraire au vouloir de la Pucelle, du duc d’Alençon, et de ceux de leur compagnie196.

Comme le duc de Bethford abandonna Paris. — Quand le duc de Bedford vit que la cité de Senlis était française, il laissa Paris au gouvernement des bourgeois, du sire de l’Isle-Adam et des Bourguignons de sa compagnie, et n’y laissa guère d’Anglais. Il s’en alla à Rouen très marri, et en grande crainte que la Pucelle ne remît le roi en sa seigneurie.

III.
Escarmouches plus que quotidiennes contre Paris à partir du 26 août. — La Pucelle observe la situation de la ville. — Messages au roi pour le presser de venir. — Double voyage de d’Alençon pour l’entraîner à Saint-Denis. — Joie causée par son arrivée le 7. — Persuasion universelle que la Pucelle lui donnera Paris. — Attaque de Paris le 8. — Dispositions. — Long assaut. — Bruyante défense ; pas de morts, blessures sans suites graves. — Merveilles. — La Pucelle blessée ne fait que presser l’assaut plus vivement. — Elle est ramenée malgré elle. — Retraite à La Chapelle. — Le lendemain la Pucelle veut recommencer l’assaut. — Montmorency et cinquante ou soixante gentilshommes viennent se mettre à la suite de la Pucelle. — Ordre du roi de venir à Saint-Denis. — Chagrin de la Pucelle. — Obéissance. — Le pont jeté sur la Seine coupé. — Délibération du conseil. — Désir du roi de revenir sur la Loire. — Départ le 13 septembre. — Profond chagrin de la Pucelle. — Elle suspend ses armes à Saint-Denis. — Arrivée à Gien le 21 septembre. — Dispersion de l’armée.

Depuis que la Pucelle fut arrivée à Saint-Denis, deux ou trois fois par jour, nos gens étaient à l’escarmouche aux portes de Paris, tantôt en un lieu, tantôt à un autre, parfois au moulin à vent devers (entre) la porte Saint-Denis et La Chapelle. Il ne se passait pas de jour que la Pucelle ne vînt faire les escarmouches ; elle se plaisait beaucoup à considérer la situation de la ville, et par quel endroit il lui semblerait plus convenable de donner un assaut. Le duc d’Alençon était le plus souvent avec elle. Mais parce que le roi n’était pas venu à Saint-Denis, quelque message que la Pucelle et le duc d’Alençon lui eussent envoyé, ledit duc d’Alençon alla vers lui le premier jour de septembre. Il lui fut 191dit que le roi partirait le 2, et le duc revint à sa compagnie, et parce que le roi ne venait pas, le duc d’Alençon retourna vers lui le lundi suivant, Ve du mois. Il fit tant que le roi se mit en chemin, et le mercredi il fut à dîner à Saint-Denis ; ce dont la Pucelle et toute la compagnie furent très réjouis. Et il n’y avait personne, de quelque état qu’il fût, qui ne dît : Elle mettra le roi dans Paris, si à lui ne tient (s’il ne l’empêche pas).

Comme la Pucelle donna l’assault à la ville de Paris. — Le jeudi MCCCCXXIX, jour de Notre-Dame, VIIIe jour de septembre, la Pucelle, le duc d’Alençon, les maréchaux de Boussac et de Rais, d’autres capitaines avec grand nombre de gens d’armes et d’hommes de trait, partirent, sur les VIII heures, de La Chapelle, près de Paris, en belle ordonnance, les uns pour livrer la bataille, les autres pour garder de surprise ceux qui donneraient l’assaut.

La Pucelle, le maréchal de Rais, le sire de Gaucourt, et par l’ordonnance de la Pucelle ceux que bon lui sembla197, allèrent donner l’assaut à la porte Saint-Honoré. La Pucelle prit son étendard en main, et entra avec les premiers dans les fossés, en face du marché aux pourceaux. L’assaut fut dur et long. C’était merveille d’ouïr le bruit et le fracas des canons et des coulevrines que ceux du dedans jetaient à ceux du dehors ; et le sifflement de toute espèce d’armes de trait, en si grand nombre qu’elles étaient comme innombrables198. Et quoique la Pucelle et grand nombre de chevaliers, d’écuyers et d’autres gens de guerre, fussent descendus dans les fossés, que d’autres se tinssent sur le bord et aux environs, très peu furent atteints et portés à terre de coups de pierres de canon ; mais par la grâce de Dieu et l’heur de la Pucelle, nul homme n’en mourut, ni ne fut blessé au point de ne pouvoir revenir à son aise et sans aide à son logis.

L’assaut dura depuis l’heure de midi jusqu’à environ l’heure du jour faillant, et après le soleil couchant la Pucelle fut frappée à la cuisse d’un trait d’arbalète à hausse pied199. Et après qu’elle eut été atteinte, elle s’efforçait plus fort de dire que chacun s’approchât des murs et que la place serait prise. Mais parce qu’il était nuit, qu’elle était blessée, et que les gens était lassés du long assaut qu’ils avaient fait, le sire de Gaucourt 192et d’autres vinrent prendre la Pucelle, et, contre son vouloir, l’emmenèrent hors des fossés. Et ainsi faillit l’assaut.

Elle avait très grand regret d’ainsi se départir, et disait :

— Par mon Martin, la place eût été prise !

Ils la mirent à cheval, et la ramenèrent à son logis audit lieu de La Chapelle, où rentrèrent tous les autres de la compagnie du roi, le duc de Bar, le comte de Clermont, qui ce jour étaient venus de Saint-Denis200.

Comme la Pucelle partit de devant Paris oultre son vouloir. — Le vendredi, IXe jour du même mois, la Pucelle, quoiqu’elle eût été blessée le jour précédent à l’assaut de Paris, se leva bien matin, et fit venir son beau duc d’Alençon par lequel elle donnait ses ordres ; et elle le pria de faire sonner les trompilles et de monter à cheval pour retourner devant Paris ; et affirma par son Martin que jamais elle n’en partirait sans avoir la ville. Le duc d’Alençon et d’autres capitaines avaient bien le vouloir de seconder son entreprise et de retourner ; mais quelques-uns ne le voulaient pas.

Tandis qu’ils étaient en ces pourparlers, le baron de Montmorency, qui avait toujours tenu le parti contraire au roi, vint de l’intérieur de la ville accompagné de L ou LX gentilshommes se mettre en la compagnie de la Pucelle ; ce qui donna plus de cœur et accrut le courage de ceux qui avaient la bonne volonté de retourner devant la ville.

Tandis que se faisait le rapprochement, arrivèrent, de la part du roi qui était à Saint-Denis, le duc de Bar et le comte de Clermont. Ils prièrent la Pucelle que, sans aller plus loin, elle retournât auprès du roi à Saint-Denis. De la part du roi, ils prièrent aussi d’Alençon, et commandèrent à tous les autres capitaines, de venir et d’amener la Pucelle vers lui.

La Pucelle et la plupart de ceux de la compagnie en furent très marris ; néanmoins ils obéirent à la volonté du roi, dans l’espérance qu’ils trouveraient entrée pour prendre Paris par l’autre côté, en passant la Seine sur un pont que le duc d’Alençon avait fait jeter sur la rivière vis-à-vis de Saint-Denis ; et ils vinrent ainsi vers le roi.

Le lendemain, samedi, une partie de ceux qui avaient été devant Paris pensèrent aller bien matin passer la Seine sur ledit pont, mais ils ne le purent, parce que le roi, ayant su l’intention de la Pucelle, du duc d’Alençon et des autres de bon vouloir, avait fait passer toute la nuit à le mettre en pièces. Et ils furent ainsi empêchés de passer.

Ce jour, le roi tint son conseil auquel plusieurs opinions furent émises ; 193il demeura à Saint-Denis jusqu’au mardi XIIIe jour de septembre, tendant toujours à revenir sur la Loire, au grand déplaisir de la Pucelle.

Comme le roy partit de Sainct-Denys. — Le mardi XIII, le roi, d’après l’avis de quelques-uns de son conseil et de quelques seigneurs de son sang, enclins à accomplir son vouloir, partit après dîner dudit lieu de Saint-Denis. Quand la Pucelle vit qu’elle ne pouvait trouver aucun remède à son départ, elle donna et déposa tout son harnois complet devant l’image de Notre-Dame et devant les reliques de l’abbaye de Saint-Denis ; et à son très grand regret, elle se mit en la compagnie du roi, qui s’en revint le plus rapidement qu’il put, et parfois en faisant son chemin d’une manière désordonnée et sans cause. Le mercredi XXIe, dudit mois, il fut à dîner à Gien-sur-Loire.

Ainsy fut rompu le vouloir de la Pucelle, et fut aussi rompue l’armée du roy.

Chapitre V
La suite de l’histoire de la Pucelle jusqu’à son supplice

  • I.
  • La faveur dont le duc d’Alençon jouissait auprès de la Pucelle.
  • Il demande en vain de l’amener à la conquête de la Normandie.
  • Combien il fut peu sensé d’arrêter les conquêtes de la Pucelle.
  • Ses incroyables exploits, ce qu’elle a fait en quatre mois.
  • Inaction du roi.
  • Il retient la Pucelle auprès de lui.
  • Tristesse de l’héroïne.
  • Conquête de quelques places.
  • Échec devant La Charité.
  • Les causes.
  • II.
  • La Pucelle mécontente quitte le roi sans prendre congé de la cour.
  • Son arrivée à Lagny.
  • Elle taille en pièces une compagnie d’ennemis.
  • Effroi dans Paris.
  • Les villes dans lesquelles elle séjourne.
  • Le siège de Compiègne.
  • La Pucelle se jette dans la ville, le 24 mai.
  • Engagement, embuscade : comment elle est prise.
  • III.
  • Prison de la Pucelle.
  • Elle est vendue aux Anglais.
  • Ce qu’elle dit des villes qu’elle a rendues au roi.
  • Prisonnière à Rouen.
  • Combien les Anglais désirent la trouver coupable.
  • Leurs incriminations.
  • La sentence et l’exécution.
  • IV.
  • Toute-puissance de La Trémoille.
  • Comment et par qui il est renversé.
  • Inaction du roi à partir de Saint-Denis et surtout du supplice de la Pucelle.
  • Elle seule a fait les conquêtes.
  • Ce que, par pusillanimité, il sacrifie au traité d’Arras.
  • Le roi et les princes du sang étant inactifs, la défense revient à de simples chevaliers.
I.
La faveur dont le duc d’Alençon jouissait auprès de la Pucelle. — Il demande en vain de l’amener à la conquête de la Normandie. — Combien il fut peu sensé d’arrêter les conquêtes de la Pucelle. — Ses incroyables exploits, ce qu’elle a fait en quatre mois. — Inaction du roi. — Il retient la Pucelle auprès de lui. — Tristesse de l’héroïne. — Conquête de quelques places. — Échec devant La Charité. — Les causes.

Comme le duc d’Alençon se partit du roy. — Le duc d’Alençon avait toujours été en la compagnie de la Pucelle : c’était lui qui l’avait toujours conduite sur le chemin du couronnement du roi à Reims, et de Reims 194jusqu’à Paris. Quand le roi fut arrivé à Gien, ledit d’Alençon s’en alla vers sa femme en sa vicomté de Beaumont, et les autres capitaines chacun en sa frontière ; la Pucelle resta près du roi, très ennuyée de pareil départ, et surtout de celui du duc d’Alençon qu’elle aimait très fort, faisant pour lui ce qu’elle n’eût pas fait pour un autre.

Peu de temps après, ledit d’Alençon assembla des gens pour entrer au pays de Normandie, vers les marches de Bretagne et du Maine. À cette fin il requit et fit requérir le roi pour qu’il lui plût de lui envoyer la Pucelle, et que, par son moyen, plusieurs se mettraient en sa compagnie qui ne bougeraient pas, si elle ne se mettait pas elle-même en campagne. Messire Regnault de Chartres, le seigneur de La Trémoille, le sire de Gaucourt, qui gouvernaient alors la personne du roi et le fait de sa guerre, ne voulurent jamais y consentir ; ils ne voulurent ni faire, ni consentir que la Pucelle et le duc d’Alençon fussent ensemble ; et il ne put depuis la recouvrer.

Comme le roy demoura à (cessa de) parsuivre la guerre. — Quand le roi fut arrivé audit lieu de Gien, lui et ceux qui le gouvernaient firent semblant de penser que c’était assez du voyage qu’il avait fait ; et de longtemps après, le roi n’entreprit sur ses ennemis aucun dessein où il voulût être en personne. On pourrait bien dire que c’était par fol conseil201, si lui et eux eussent voulu considérer la très grande grâce que Dieu lui avait faite, et avait faite à son royaume, par l’entreprise de la Pucelle, messagère de Dieu sur ce point, comme on pouvait le reconnaître par ses faits.

Elle fit des choses incroyables à ceux qui ne les avaient pas vues, et l’on peut dire qu’elle en aurait fait encore, si le roi et ses conseillers se lussent bien conduits et bien maintenus envers elle. C’est en tout point manifeste, car en moins de quatre mois, elle délivra et mit en l’obéissance du roi sept cités, à savoir Orléans, Troyes-en-Champagne, Châlons, Reims, Laon, Soissons et Senlis, et plusieurs villes et châteaux ; elle gagna la bataille de Patay ; par son moyen le roi fut sacré et couronné à Reims, et tous, chevaliers, écuyers et autres gens de guerre, furent très bien contents de servir le roi en sa compagnie, encore qu’ils fussent petitement soldés.

À la suite de ce qui vient d’être rapporté, le roi passa son temps aux pays de Touraine, de Poitou et de Berry. La Pucelle fut la plupart du 195temps auprès de lui, très marrie de ce qu’il n’entreprenait pas de conquérir de ses places sur ses ennemis.

Le roi étant en sa ville de Bourges, elle prit quelques capitaines et conquit trois ou quatre places sur la rivière de la Loire, dans les environs de la ville de La Charité, qui était tenue par les Bourguignons. Après ces succès, le maréchal de Boussac et d’autres capitaines se joignirent à elle, et bientôt après elle mit le siège devant ledit lieu de La Charité. Elle y resta un certain espace de temps, mais parce que le roi n’en vint pas202 à lui envoyer des vivres et de l’argent, pour entretenir sa compagnie, elle dut lever son siège et se retirer à sa grande déplaisance.

L’alinéa qui suit est une interpolation, comme l’observe justement Quicherat. Non seulement il fait double emploi avec ce qui suit, mais il place à la fin d’avril un départ qu’immédiatement après il place à la fin de mars.

En l’an MCCCCXXX, vers la fin du mois d’avril, la Pucelle, très mécontente des gens du conseil du roi sur le fait de la guerre, partit d’auprès du roi, et s’en alla en la ville de Compiègne, sur la rivière de l’Oise.

II.
La Pucelle mécontente quitte le roi sans prendre congé de la cour. — Son arrivée à Lagny. — Elle taille en pièces une compagnie d’ennemis. — Effroi dans Paris. — Les villes dans lesquelles elle séjourne. — Le siège de Compiègne. — La Pucelle se jette dans la ville, le 24 mai. — Engagement, embuscade : comment elle est prise.

Comme la Pucelle se partit du roy. — En l’an MCCCCXXX (v. st.) le jour de mars, le roi étant en la ville de Sully sur-Loire, la Pucelle qui, pour l’avoir vu et entendu, savait tout le fait, et la manière que le roi et son conseil tenaient pour le recouvrement du royaume, et en était très mal contente, trouva moyen de se retirer d’auprès d’eux. Sans que le roi le sût et sans prendre congé de lui, elle fit semblant d’aller se récréer203, et, au lieu de retourner, elle alla à la ville de Lagny-sur-Marne, parce que ceux de la place faisaient bonne guerre aux Anglais de Paris et d’ailleurs.

Elle n’y fut guère sans que les Anglais se réunissent pour faire une course devant ladite place. Elle sut leur venue, fit monter ses gens à cheval, et alla à leur rencontre malgré leur nombre supérieur, entre la dite place et, elle ordonna à ses gens de se jeter sur leurs rangs ; ils trouvèrent peu de résistance, et de trois à quatre-cents Anglais restèrent sur le terrain. La venue de la Pucelle fit grande rumeur et grand bruit à Paris, et dans d’autres places opposées au roi. Après cet exploit, la 196Pucelle passa le reste de son temps jusqu’au mois de mai, à Senlis, à Crépy-en-Valois, à Compiègne et à Soissons.

Comme elle vint à Compiègne, et là fut prise. — En l’an MCCCCXXX, le XXIVe jour dudit mois de mai, la Pucelle informée à Crépy où elle était, que le duc de Bourgogne avec grand nombre de gens d’armes et d’autres, et le comte d’Arundel, étaient venus assiéger Compiègne, partit de Crépy sur le minuit, à la tête de trois à quatre-cents combattants. Comme on lui observait qu’elle avait peu de gens pour passer au milieu de l’armée des Bourguignons et des Anglais, elle répondit :

— Par mon Martin, nous sommes assez, j’irai voir mes bons amis de Compiègne.

Elle arriva vers le soleil levant ; et sans perte ni empêchement, soit pour elle, soit pour ses gens, elle entra dans la cité. Ce même jour les Bourguignons et les Anglais vinrent à l’escarmouche, en la prairie, devant la ville. Il fut fait de grands faits d’armes d’un côté et de l’autre.

Les Bourguignons et les Anglais, sachant que la Pucelle était dans la ville, pensèrent bien que ceux de dedans sailliraient à grand effort, et pour cela les Bourguignons mirent une grosse troupe de leurs gens en embuscade derrière une grande montagne voisine, appelée le Mont de Clairoix. Sur les neuf heures du matin, la Pucelle apprit que l’escarmouche était forte et grande en la prairie devant la ville. Elle s’arma, fit armer ses gens, les lit monter à cheval, et vint se jeter dans la mêlée. Aussitôt après sa venue les ennemis reculèrent et furent mis en chasse. La Pucelle chargea fort du côté des Bourguignons. Ceux qui étaient en embuscade, voyant leurs gens revenir en grand désarroi, sortirent du lieu où ils étaient cachés, et à coups d’éperons vinrent se mettre entre le pont de la ville, la Pucelle et sa compagnie. Une partie d’entre eux tournèrent droit à la Pucelle ; ils étaient si nombreux que ceux de sa compagnie ne purent en réalité soutenir l’attaque, et dirent à la Pucelle :

— Songez à rentrer dans la ville, ou, vous et nous, sommes perdus !

La prinse de la Pucelle. — Quand la Pucelle les eut ouï ainsi parler, elle leur dit très marrie :

— Taisez-vous, il ne tiendra qu’à vous qu’ils soient déconfits. Ne pensez qu’à frapper sur eux.

Pour chose qu’elle dit, ses gens ne voulurent point la croire, et de force la firent retourner vers le pont. Quand les Bourguignons et les Anglais virent qu’elle revenait sur ses pas pour regagner la ville, ils se postèrent en grand nombre au bout du pont. Là se firent de grandes armes (grands exploits). Le capitaine de la place, voyant la grande multitude d’Anglais et de Bourguignons prêts à entrer sur son pont, dans la crainte de perdre la place à lui confiée, fit lever le pont de la ville et fermer la porte. La Pucelle demeura ainsi fermée dehors, n’ayant que peu de gens avec elle.

Quand les ennemis la virent en cet état, tous s’efforcèrent de la prendre ; 197elle résista très fort contre eux, et en la parfin elle fut prise par cinq ou six ensemble, les uns mettant la main sur elle, les autres sur son cheval, chacun d’eux disant :

— Rendez-vous à moi, et baillez la foi !

Elle répondit :

— J’ai juré et baillé ma foi à autre qu’à vous, et je lui tiendrai mon serment.

Et en disant ces mots, elle fut menée au logis de Messire Jean de Luxembourg.

III.
Prison de la Pucelle. — Elle est vendue aux Anglais. — Ce qu’elle dit des villes qu’elle a rendues au roi. — Prisonnière à Rouen. — Combien les Anglais désirent la trouver coupable. — Leurs incriminations. — La sentence et l’exécution.

Comme la Pucelle fut mise en prison. — Messire Jean de Luxembourg la fit garder en son logis trois ou quatre jours, et après cela, tandis qu’il restait au siège devant la ville, il fit mener la Pucelle en un château nommé Beaulieu, en Vermandois. Elle y fut détenue prisonnière l’espace de quatre mois ou environ204. Ensuite ledit de Luxembourg, par l’entremise de l’évêque de Thérouanne, son frère, chancelier de France pour le roi anglais, la livra, pour le prix de quinze ou seize-mille saluts, comptés au même Luxembourg, au duc de Bedford, lieutenant en France du roi d’Angleterre, son neveu. La Pucelle fut ainsi mise entre les mains des Anglais, et menée au château de Rouen, où ledit Bedford faisait pour lors sa demeure.

Comme elle était en prison au château de Beaulieu, celui qui avait été son maître d’hôtel avant sa prise, et qui la servit en prison, lui dit un jour :

— Cette pauvre ville de Compiègne que vous avez tant aimée, sera cette fois remise ès mains et en la subjection des ennemis de France.

Et elle lui répondit :

— Non sera, car toutes les places que le roi du Ciel a réduites et remises en la main et obéissance du gentil roi Charles, par mon moyen, ne seront point reprises par ses ennemis tant qu’il fera diligence de les garder.

Comme la Pucelle fut jugée à mort en l’an MCCCCXXXI, le XXIVe jour du mois de may205. — Le duc de Bedford, l’évêque de Thérouanne et plusieurs autres du conseil du roi d’Angleterre, avaient vu et connu les très grandes merveilles advenues à l’honneur et au profit du roi, par l’arrivée et les entreprises de la Pucelle. — Ainsi que je l’ai déclaré ci-dessus, ses paroles et ses faits semblaient miraculeux à tous ceux qui avaient été en sa compagnie. — Donc Bedford et les dessus nommés la tinrent en leurs 198prisons à Rouen. Très envieux de sa vie et de son état, ils la questionnèrent et la firent questionner de toutes les manières qu’ils purent et surent, désirant de tout leur pouvoir savoir trouver en elle et sur elle quelque semblant d’hérésie, soit en ce qu’elle se disait messagère de Dieu, soit en ce qu’elle se tenait en habit désordonné, vêtue en homme, chevauchait armée, et par paroles et par faits se mêlait de tous les faits d’armes que le connétable et les maréchaux pourraient et devraient faire en temps de guerre. Sur ces cas ils la prêchèrent, et en présence de plusieurs évêques, abbés et autres clercs, ils firent lire plusieurs articles contre elle ; en la parfin ils émirent leurs avis, et par eux elle fut jugée, et condamnée à être brûlée.

Quand la Pucelle fut arse. — On devine que pour une exécution de si grand cas, les gens de la justice du roi d’Angleterre à Rouen firent préparer un lieu convenable, et ordonnèrent tous les apprêts de justice, pour que cette exécution put être vue de très grand peuple. Ledit XXIVe jour de mai, environ l’heure de midi, la Pucelle fut amenée, le visage enveloppé, du château au lieu où le feu était prêt. Certaines choses furent lues en ladite place, et après, elle fut liée au poteau et brûlée. Ainsi l’ont rapporté ceux qui disaient l’avoir vu206.

IV.
Toute-puissance de La Trémoille. — Comment et par qui il est renversé. — Inaction du roi à partir de Saint-Denis et surtout du supplice de la Pucelle. — Elle seule a fait les conquêtes. — Ce que, par pusillanimité, il sacrifie au traité d’Arras. — Le roi et les princes du sang étant inactifs, la défense revient à de simples chevaliers.

Perceval de Cagny a continué sa Chronique jusqu’en 1438. Il peut être utile pour l’histoire de la Pucelle de recueillir les passages suivants :

En l’an MCCCCXXXIII, le IV du mois de juin, le sire de La Trémoille qui avoit, seul et pour le tout, le gouvernement du corps du roy, de toutes ses finances, et des forteresses de son domaine estant en son obéissance, fut pris par nuict au chastel de Chinon, le roi logé dedans. Fit cette prise le sire de Bueil ; à ce que l’on dit par l’ordonnance de la reine de Sicile et de Charles d’Anjou, son fils, à l’aide du sire de Gaucourt et d’autres.

À propos du traité d’Arras, Cagny a encore un mot sur la Pucelle. La Pucelle prédisait ce traité lorsque le 17 mars elle répondait aux accusateurs de Rouen :

— Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne, que Dieu enverra aux Français ; et tant qu’il branlera presque tout le royaume.

Le retour du duc de Bourgogne au parti français produisit en effet un ébranlement dans tout le royaume. Les Anglais perdirent leur grand appui ; mais le tout puissant duc mit à sa réconciliation des conditions fort onéreuses et très humiliantes pour 199le roi. Elles indignent le vieux serviteur des d’Alençon. Il écrit à cette occasion :

Depuis que le roy s’en vint de la ville de Sainct-Denys, il montra si petit vouloir de se mettre sur (en campagne) pour conquérir son royaume, que tous ses chevaliers et escuyers et les bonnes villes de son obéissance s’en donnoient très grande merveille. Il sembloit à la plupart que ses plus proches conseillers étoient fort de son vouloir, et qu’il leur suffisoit de passer le tems et de vivre, surtout depuis la prise de la Pucelle, par laquelle le roy avoit reçu et acquis de très grands honneurs, et les biens cy-dessus déclarés, et cela uniquement par son moyen et ses bonnes entreprises. Le roy et ses conseillers, depuis ladite prise, se trouvèrent plus abaissés de bon vouloir que par avant ; si bien que pour que le roy put vivre et demeurer en son royaume, et s’y trouver en paix, aucun d’eux ne sut imaginer d’autre moyen que de pouvoir faire des appointemens avec le roy d’Angleterre et le duc de Bourgogne. Le roy montra bien qu’il en avoit très grand vouloir, puisque il aima mieux donner très largement des héritages de la couronne et de ses meubles, que de s’armer et soutenir le faix de la guerre.

Il écrit encore à la même date :

Comme on peut le voir par ce qui est écrit cy-dessus, le roy et les prochains de son conseil n’avaient pas grande volonté de s’armer et de faire la guerre de leur personne. Pour cela les seigneurs du sang du roy par deçà la Seine, les ducs d’Alençon et de Bourbon, et Messire Charles d’Anjou, s’en sont passés aisément. Ils ont entièrement laissé démener la guerre au comte de Richemont, connétable de France, et à de simples capitaines de grand, courage et bon vouloir, nommés La Hire et Poton de Xaintrailles et autres, qui grandement à leur pouvoir ont soutenu le faix et la guerre du roy.

En interrompant la mission de la Pucelle, le roi et ses conseillers ont attiré sur la France vingt ans de guerre, les humiliations du traité d’Arras avec ses suites, la période dite des Écorcheurs, et empêché des faveurs qu’elle promettait.

200Greffier de La Rochelle

  1. La Pucelle jusqu’à son entrée à Orléans
  2. La délivrance d’Orléans
  3. La campagne de la Loire
  4. La campagne du sacre
  5. La campagne d’après le sacre jusqu’au martyre de la Pucelle

Remarques critiques

C’est près de trente ans après la publication de son grand ouvrage, que Jules Quicherat édita la relation qui va suivre, d’abord dans la Revue historique française, et ensuite dans une plaquette tirée à soixante exemplaires. Voici comment le célèbre érudit nous fait connaître le document qu’il a tiré de la poussière des archives.

C’est un extrait, fait au XVIe siècle, de l’un des registres depuis longtemps détruits de l’hôtel de ville de La Rochelle. Le manuscrit existe à la bibliothèque publique de La Rochelle. Il forme un cahier qui s’annonce sous ce titre : Extrait de la matricule des maires, échevins de la ville de La Rochelle, contenue au livre Noir estant en parchemin, dans lequel sont insérez les choses qui sont survenues de remarque et dignes de mémoire en chascune mairie, commençant en l’an mil-cent-quatre-vingt-dix-neuf, maire Robert de Montmiral.

Le texte fut soigneusement copié pour Quicherat par l’archiviste du département, M. de Richemont.

C’est une relation des gestes de la Pucelle, jusqu’à l’attaque contre Paris inclusivement, avec une mention en quelques lignes de la prise de la Pucelle, de sa captivité et de son inique supplice.

Il n’y a pas de doute possible, dit Quicherat, que la relation n’ait été faite par le greffier de l’hôtel de ville, durant le temps si court où Jeanne d’Arc était sur la scène, non pas au jour le jour, mais apparemment après la tentative infructueuse contre Paris. On aura ajouté plus tard le paragraphe sur la fin de l’héroïne.

La Rochelle fut une des villes les plus fidèles au parti national. Rien de plus émouvant que sa résistance au traité de Brétigny qui la livrait à l’Angleterre. Le passage du chroniqueur Froissart a été cité dans le précédent volume207. Charles VII encore dauphin y convoqua une assemblée des notables, où l’accident d’un plancher qui s’écroula sous le poids des assistants faillit le faire périr. La Rochelle envoya des secours pécuniaires 201aux Orléanais assiégés, et la relation du greffier prouve qu’il y avait des Rochellois dans l’armée suscitée par le nom de la Pucelle. Il n’y a pas jusqu’à l’histoire de l’aventurière connue sous le nom de Catherine de La Rochelle qui ne prouve la patriotique ardeur qu’y suscita la Libératrice. Les séjours de Charles VII et de sa cour à Poitiers, à Chinon, à Bourges, permettaient aux bourgeois d’être particulièrement renseignés ; et alors que le chroniqueur n’en fournirait pas la preuve, on serait autorisé à conclure que des relations officielles devaient y porter la connaissance des événements.

Le greffier a indiqué la suite des faits telle qu’elle se lit, dans toutes les Chroniques ; mais il y a ajouté des particularités que l’on ne trouve que chez lui. Telles sont le costume porté par la Pucelle à son arrivée à Chinon, la couleur de ses cheveux, déjà indiquée dans le roman de Philippe de Bergame, la particularité que Charles de Bourbon simulait d’être le roi lors de la première audience, l’écu de la Pucelle, la sommation faite à Talbot après la prise des Tourelles, la reddition de Suffolk à la Pucelle, le rôle de l’évêque Léguisé et de F. Richard dans la reddition de Troyes ; le spectacle merveilleux dont les habitants de cette ville furent, ou crurent être, témoins lors de l’arrivée et du départ de l’armée du roi ; la présence des ambassadeurs du duc de Bourgogne à Reims, signalée seulement par le récit de Pie II et la lettre des trois Angevins. Ce qu’il dit du fracas des machines de guerre des Parisiens à l’attaque de leur ville, et de l’innocuité de leurs traits, est curieux, conforme aux assertions de Perceval de Cagny, et réfute par avance ce qu’on lira plus loin dans le récit du Faux Bourgeois. On lit avec intérêt les pieuses réjouissances que firent éclater à La Rochelle les nouvelles de la victoire de Patay.

Il y a d’assez nombreux écarts dans la date des jours où se sont passés les faits. Rien ne fait soupçonner les résistances que la Pucelle une fois mise à l’œuvre a trouvées dans son parti, soit que le rédacteur les ignorât, soit que le respect de la bourgeoisie d’alors pour le roi et la noblesse les lui fasse passer sous silence. Il n’y a pas ombre de la fin de la mission à Reims, conception qui n’est affirmée dans les chroniques que par le Journal du siège, et contre laquelle tout proteste.

Jusqu’à quel point celui qui a fait l’extrait des registres du livre Noir, au XVIe siècle, a-t-il changé les expressions de l’original ? n’aurait-il pas retranché quelques phrases ? C’est ce qu’il est impossible de dire, mais il n’y a pas le moindre motif de soupçonner qu’il en ait altéré le sens.

202Chapitre premier
La Pucelle jusqu’à son entrée à Orléans

  • I.
  • Arrivée de la Pucelle.
  • Son âge, son pays, son costume.
  • Vains efforts pour la tromper sur la personne du roi.
  • Explications qu’elle donne sur son passé.
  • II.
  • L’examen auquel elle est soumise ne révèle rien que de favorable.
  • Son amour de la confession et de la communion, son incroyable abstinence.
  • Elle émerveille les docteurs de Poitiers.
  • Gardée auprès de la dame Rabateau.
  • Détails sur l’épée de Fierbois.
  • Armée, elle excelle dans les exercices de la guerre, et spécialement le maniement du cheval.
  • L’écu de son étendard.
  • Sa lettre aux Anglais.
  • Sa sainte vie.
  • Son zèle à faire confesser la cour.
I.
Arrivée de la Pucelle. — Son âge, son pays, son costume. — Vains efforts pour la tromper sur la personne du roi. — Explications qu’elle donne sur son passé.

L’an de grâce mil quatre cent vingt et neuf fut maire de la La Rochelle honorable homme, sire Hugues Guibert.

Item. — Le XXXIIIe jour dudit mois de février208, vient devers le roi notre seigneur, qui était à Chinon, une Pucelle de l’âge de seize à dix-sept ans, née à Vaucouleurs en la duché de Lorraine209 laquelle avait nom Jeanne et était en habits d’homme, c’est à savoir : pourpoint noir, chausses attachées210, robe courte de gros gris noir, cheveux (coupés) ronds, et noirs, et un chapeau noir sur la tête. Elle avait en sa compagnie quatre écuyers qui la conduisaient. Quand elle fut arrivé audit lieu de Chinon, où, comme il est dit, le roi était, elle demanda à lui parler. Et alors on lui montra Monsgr Charles de Bourbon, en feignant que c’était le roi ; mais elle dit aussitôt211 que ce n’était pas le roi, et qu’elle le connaîtrait bien, si elle le voyait, encore que jamais elle ne l’eût vu212. Après l’on fit venir un écuyer en feignant que c’était le roi ; mais elle connut bien qu’il ne l’était pas ; et bientôt après le roi sortit d’une 203chambre, et aussitôt qu’elle le vit, elle dit que c’était lui213, et elle lui dit qu’elle était venue à lui de par le Roi du Ciel, et qu’elle voulait lui parler. Et raconte-t-on214 qu’elle lui dit en secret certaines choses, dont le roi fut bien émerveillé.

Après, la Pucelle lui dit que s’il voulait faire ce qu’elle lui ordonnerait, il recouvrerait sa seigneurie, et les Anglais s’en iraient hors de son royaume. Le roi notre seigneur, bien émerveillé de la venue et du dire de cette Pucelle et de son état, la fit interroger d’où elle était, quelle avait été sa vie215, et pour quelle cause elle était venue. Elle répondit qu’elle était dudit lieu de Vaucouleurs en Lorraine, qu’elle avait toujours gardé les brebis, et qu’en les gardant, lui étaient venus par plusieurs fois des visions et des avertissements216 de venir par devers le roi notredit seigneur ; que pour cette cause elle s’était mise en chemin et était venue de par le Roi du Ciel. Si le roi voulait faire ce qu’elle lui ordonnerait, les Anglais s’en iraient tous de son royaume, ou y mourraient ; et il recouvrerait tout ce qu’il y avait perdu.

II.
L’examen auquel elle est soumise ne révèle rien que de favorable. — Son amour de la confession et de la communion, son incroyable abstinence. — Elle émerveille les docteurs de Poitiers. — Gardée auprès de la dame Rabateau. — Détails sur l’épée de Fierbois. — Armée, elle excelle dans les exercices de la guerre, et spécialement le maniement du cheval. — L’écu de son étendard. — Sa lettre aux Anglais. — Sa sainte vie. — Son zèle à faire confesser la cour.

Le roi la fit aussi interroger par ceux de son conseil, tant clercs que laïques, pour savoir si on ne la trouverait point variant en ses paroles ; mais elle fut trouvée en tel état qu’il n’était aucun seigneur, quel qu’il fût217, qui pût rien découvrir contre elle, ni la reprendre de chose qu’elle dît.

Elle faisait sa confession chaque jour et recevait le corps du Seigneur, était femme de grande dévotion et de sainte vie, et buvait et mangeait si peu que rien218.

La Pucelle demeura quelques jours à Chinon avec le roi notre seigneur, et après il s’en vint à Poitiers, et elle avec lui. À Poitiers le roi la fit interroger par clercs grands et excellents. Ils la trouvèrent si ferme, répondant si bien à tout ce qu’on lui demandait, que ceux qui lui parlaient en étaient tout émerveillés, et disaient tenir que son fait venait et procédait de Dieu.

Elle fut ensuite donnée en garde à la femme de Jean Rabateau, auprès 204de laquelle elle demeura quelque temps, durant lequel temps elle disait de merveilleuses choses, tout en poursuivant chaque jour le roi, pour qu’il assemblât ses gens, afin de faire lever le siège de devant Orléans.

Pendant qu’elle était à Poitiers, le roi, sur ses indications, lui fit faire une armure pour son corps219. Cette armure faite, elle demanda au roi d’envoyer un chevaucheur à Sainte-Catherine-de-Fierbois220, quérir une épée qui était dans un coffre221 devant le grand-autel de l’église. Le roi y envoya aussitôt un chevaucheur qui demanda aux fabriciens222 de l’église ladite épée. Ils répondirent qu’ils ne savaient de quoi on leur parlait223. Le chevaucheur leur dit de faire diligence pour la trouver, que le roi et la Pucelle le leur mandaient. Les fabriciens et le chevaucheur allèrent devant l’autel, et dans un vieux coffre qui, disaient les fabriciens, n’avait pas été ouvert depuis passé vingt ans, ils trouvèrent l’épée demandée. Le chevaucheur l’apporta à la Pucelle qui l’envoya à Tours pour y faire faire un fourreau d’ornement d’Église (sic).

La Pucelle étant à Poitiers prit ses armures aussitôt que son harnais fut prêt. Elle allait aux champs avec les gens de guerre, et elle courait la lance aussi bien et mieux qu’aucun homme d’armes qui y fût ; elle chevauchait les coursiers noirs, tels et si malicieux qu’il n’était nul qui osât en réalité les chevaucher224 ; elle faisait tant d’autres merveilles que chacun en était tout émerveillé.

Elle fit faire à Poitiers son étendard, sur lequel était un écu d’azur ; et au dedans de l’écu un colombeau blanc, qui tenait en son bec un rôle sur lequel était écrit : De par le Roi du Ciel225.

Cela fait, elle écrivit aux Anglais du siège d’Orléans une lettre close, dans la forme qui suit…

Le texte est celui de la Chronique des Cousinot, page 74 ; au lieu de : vous bouter hors de France, le greffier écrit : vous bouter hors de toute France ; au lieu de : compagnons d’armes, gentils et vaillants, il dit : compagnons d’armes, gentils et vilains ; vilains signifiait alors homme libre de la campagne ; les vilains étaient nombreux dans l’armée anglaise ; ils sont ici opposés à gentils qui signifie nobles ; ce texte nous semble préférable. 205Nous le retrouverons dans d’autres Chroniques. Le greffier continue ainsi :

La Pucelle était de sainte vie. Elle se confessait bien souvent et recevait Corpus Domini, et le faisait faire au roi notre seigneur, et à tous les chefs de guerre, et à leurs gens.

Chapitre II
Délivrance d’Orléans

  • I.
  • Préparation du ravitaillement d’Orléans.
  • Introduction sans obstacle d’un double convoi par la Sologne et par la Beauce.
  • Prise de la bastille Saint-Loup.
  • II.
  • Préparation religieuse à l’assaut contre la bastille des Augustins.
  • Conquête de la bastille.
  • Le lendemain, conquête des Tourelles.
  • Les défenseurs : Glacidas ; noyade.
  • Longueur de l’assaut ; émerveillement des guerriers après une conquête qui semblait impossible.
  • Attitude de la Pucelle. Son courage malgré une grave blessure.
  • Sommation à Talbot.
  • Départ des Anglais.
  • Processions à La Rochelle.
I.
Préparation du ravitaillement d’Orléans. — Introduction sans obstacle d’un double convoi par la Sologne et par la Beauce. — Prise de la bastille Saint-Loup.

Après qu’elle eut écrit aux Anglais ces lettres closes, elle fit ses dispositions226 pour aller ravitailler la cité d’Orléans et s’y rendre en personne. Étaient avec elle Monsgr de Rais, M. le bâtard d’Orléans, La Hire, et plusieurs autres seigneurs et gens de guerre. Elle fit tant qu’elle y entra, et y fit entrer, le mercredi huitième227 jour de mai, l’an MCCCCXXIX, grande quantité de vivres. Elle-même et lesdits seigneurs y entrèrent, sans que les Anglais sortissent de leurs retranchements, et y missent aucun empêchement.

Quand elle fut entrée dans la ville228, elle fit retourner les seigneurs à Blois quérir le reste des vivres qui y avaient été laissés, et leur ordonna de les mener hardiment par la Beauce et de n’avoir pas peur ; car ils ne trouveraient personne qui se mît à leur traverse. Les seigneurs allèrent à Blois, amenèrent ce qui restait des vivres par la Beauce, sans que les Anglais se montrassent. Par ces vivres les bonnes gens d’Orléans furent tout réconfortés ; car ils en avaient bien nécessité.

Les vivres ainsi entrés, la Pucelle, les seigneurs et les gens de guerre, 206allèrent devant la bastide Saint-Loup, la prirent de force et par assaut ; et il y mourut bien sept-vingts Anglais (140).

II.
Préparation religieuse à l’assaut contre la bastille des Augustins. — Conquête de la bastille. — Le lendemain, conquête des Tourelles. — Les défenseurs : Glacidas ; noyade. — Longueur de l’assaut ; émerveillement des guerriers après une conquête qui semblait impossible. — Attitude de la Pucelle. Son courage malgré une grave blessure. — Sommation à Talbot. — Départ des Anglais. — Processions à La Rochelle.

Item. — Le vendredi qui suivit, dixième jour (6) de mai, la Pucelle prit ses dispositions229 pour assaillir le boulevard du pont et le couvent230 des Augustins ; et de fait elle y alla avec les seigneurs de sa compagnie. Après qu’ils eurent entendu la messe avec leurs gens, et se fussent confessés sur l’ordre de la Pucelle, elle fit crier et publier à son de trompe : À l’assaut ! et ils s’emparèrent promptement du couvent des Augustins.

Le lendemain ils prirent aussi, à la suite d’un bel assaut, le boulevard du bout du pont, où il y avait bien de six à sept-cents hommes d’armes, ayant pour chef Glacidas, lieutenant du comte de Salisbury231. Ce Glacidas, en se retirant dans une tour, tomba dans la Loire, et il en tomba bien avec lui deux ou trois-cents de sa compagnie, le pont par lequel ils fuyaient étant venu à rompre : les autres furent tués, ou faits prisonniers.

L’assaut dura bien cinq heures. Parmi nos gens il ne mourut qu’un champion. Les seigneurs et tout le peuple furent bien émerveillés de cette victoire ; car le boulevard était si fort que l’on tenait que tout le monde n’aurait pu le prendre sur les Anglais qui le défendaient, tant qu’ils auraient eu des vivres, à moins cependant que ce ne fût par grâce et puissance divine.

À cet assaut la Pucelle était armée tout à blanc232, son étendard dans une main, son épée dans l’autre. Elle y fut blessée d’un trait dans la poitrine, mais elle n’en partit pas pour cela, et n’en fit compte, encore que ceux qui en furent les témoins et la virent ôter le trait, aient dit qu’elle saigna grandement et qu’elle était bien blessée.

Ce nonobstant, elle manda au comte de Talbot, qui tenait la bastide du côté de la Beauce, de s’en aller de par Dieu, et qu’en tout cas233, elle ne le trouvât pas le lundi matin suivant, sans quoi il lui en prendrait mal. Talbot quitta ladite bastide le dimanche matin, et s’en alla en d’autres forteresses anglaises qui étaient autour d’Orléans. Les Anglais 207laissèrent leurs bombardes, canons, artillerie et autres machines de guerre, et une grande provision de vivres ; tout fut amené à Orléans.

À l’annonce de ces nouvelles, l’on fit à La Rochelle, deux fois dans la semaine, de générales et dévotes processions.

Chapitre III
Campagne de la Loire

  • I.
  • Le greffier affirme à tort que le roi se rendit à Orléans avec la Pucelle.
  • Siège de Jargeau.
  • Suffolk ne veut se rendre qu’à la Pucelle.
  • Nombre des défenseurs de Jargeau, d’après Suffolk.
  • Reddition de Beaugency.
  • Les conditions.
  • II.
  • Victoire de Patay, les morts et les prisonniers.
  • Le nombre des combattants de l’armée française, d’après une lettre du roi.
  • Détails intéressants sur la manière dont on rendit grâces à Dieu à La Rochelle.
I.
Le greffier affirme à tort que le roi se rendit à Orléans avec la Pucelle. — Siège de Jargeau. — Suffolk ne veut se rendre qu’à la Pucelle. — Nombre des défenseurs de Jargeau, d’après Suffolk. — Reddition de Beaugency. — Les conditions.

Item. — Après ces événements, la Pucelle s’en alla vers le roi pour le prendre et l’amener à Orléans. Elle demeura quelques jours avec lui, et quittant de nouveau Orléans234, elle alla mettre le siège devant Jargeau, où étaient le comte de Suffolk, le comte de la Poule, et d’autres seigneurs anglais, à grande puissance.

Aussitôt que la Pucelle fut devant Jargeau, le comte de Suffolk en sortit pour aller vers Monsgr le bâtard d’Orléans lui demander que l’on ne donnât pas l’assaut à la ville, et qu’il la rendrait235 ; mais, ce nonobstant, la place fut assaillie par l’un des côtés sur l’ordre de la Pucelle, et fut promptement prise d’assaut le vendredi Xe jour de juin (le dimanche 12) de l’an MCCCCXXIX.

Quant le comte de Suffolk vit que la ville était prise, et que Monsgr d’Alençon qui y était236, et d’autres seigneurs voulaient le faire prisonnier, il dit qu’il ne se rendrait pas à eux, dût-il être mort ; et il cria à haute voix :

— Je me rends à la Pucelle qui est la plus vaillante femme du monde, et qui doit tous nous subjuguer et mettre à confusion.

Et, de fait, il vint à la Pucelle et se rendit à elle ; et ledit comte de la Poule fut remis prisonnier à mondit seigneur d’Alençon.

208À ladite prise mourut messire Alexandre de la Poule, et bien de cinq à six-cents Anglais, et les autres furent faits prisonniers. Le comte de Suffolk, après qu’il se fut ainsi rendu, attesta et affirma par serment qu’il y avait dans Jargeau cinq-cents chevaliers, écuyers et autres gens d’armes des meilleurs de toute l’Angleterre, et deux-cents archers d’élite aussi, des meilleurs d’Angleterre.

Cela fait, la Pucelle et les seigneurs susnommés allèrent mettre le siège devant Beaugency où se trouvaient de quatre à cinq-cents Anglais, qui remirent bientôt la place en la main du roi, et en sortirent237 à la condition de ne pas s’armer contre le roi jusqu’à un certain temps.

II.
Victoire de Patay, les morts et les prisonniers. — Le nombre des combattants de l’armée française, d’après une lettre du roi. — Détails intéressants sur la manière dont on rendit grâces à Dieu à La Rochelle.

Aussitôt après que ladite reddition fut faite, ce qui fut le XVIIIe jour de juin, Talbot, Fastre (Fastolf), Hongrefort [Hungerford], Remston [Rempston] de Galles, d’autres capitaines et plusieurs Anglais qui étaient nouvellement arrivés sur la Loire, jusques au nombre d’environ trois-cents combattants (trois-mille et plus), quittèrent la place, et dans leur fuite furent poursuivis par nos gens, si bien que prisonniers ou morts il en resta sur place plus de deux-mille-six-cents. Il n’échappa aucun des chefs anglais que tous ne fussent pris.

Nos gens étaient bien seize-mille combattants et plus, ainsi que sur ces choses238 le roi notredit seigneur l’écrivit à Monsgr le maire et à Messrs de La Rochelle, gens d’église et autres.

Ces lettres reçues, M. le maire s’en alla incontinent en l’église Saint-Barthélemy (Saint-Bertommé) de cette ville, où se rendirent le plus grand nombre de messieurs les bourgeois. Là il fut ordonné de faire promptement sonner les services par toutes les églises de la ville, que chacun s’assemblât en l’église de sa paroisse pour y remercier Notre Seigneur des nouvelles reçues, en chantant le Te Deum laudamus, et par d’autres prières et oraisons ; que ce même jour au soir feux nouveaux fussent faits par les carrefours de la ville, et qu’il y eût le lendemain générale et dévote procession en l’église Notre-Dame de Losne. Il fut fait ainsi qu’il avait été ordonné ; et aux petits enfants il fut donné à chacun une fouace239, pour que devant ladite procession, ils criassent à haute (pleine) voix : Noël ! Noël !

209Chapitre IV
La campagne du sacre.

  • I.
  • Arrivée devant Troyes et résistance.
  • Détails non rapportés ailleurs sur la médiation et le rôle de l’évêque ; sur le F. Richard ; sa première entrevue avec la Pucelle, et ce qu’il en dit aux habitants.
  • Soumission et excuses des Troyens.
  • Conditions faites par le roi.
  • Ordre très sévère de respecter biens et personnes.
  • Soumission de plusieurs villes.
  • Ce que, du haut des remparts, les Troyens voyaient à la suite de l’armée royale.
  • II.
  • Le sacre.
  • Solennité.
  • Les pairs ecclésiastiques et laïques.
  • Manière dont la sainte ampoule est apportée.
  • Durée de la cérémonie : enthousiasme universel.
  • La Pucelle près du roi.
  • Dignités conférées.
  • Le duc de Bourgogne à Laon ; ses ambassadeurs et ses perfides propositions à Reims.
I.
Arrivée devant Troyes et résistance. — Détails non rapportés ailleurs sur la médiation et le rôle de l’évêque ; sur le F. Richard ; sa première entrevue avec la Pucelle, et ce qu’il en dit aux habitants. — Soumission et excuses des Troyens. — Conditions faites par le roi. — Ordre très sévère de respecter biens et personnes. — Soumission de plusieurs villes. — Ce que, du haut des remparts, les Troyens voyaient à la suite de l’armée royale.

Après cette victoire, le roi notre seigneur, la Pucelle et les seigneurs qui étaient en leur compagnie, prirent leur chemin pour aller à Reims afin d’y accomplir le sacre et le couronnement. Ils arrivèrent devant la ville de Troyes, le VIIIe jour de juillet de même an MCCCCXXIX. L’armée défila joignant les murs de la cité, et alla se loger en ses tentes tout autour. À l’arrivée, les hommes d’armes de la garnison jetèrent deux ou trois pierres de canon qui ne firent nul mal. La plupart des habitants de la ville étaient sur les remparts pour voir passer le roi, sans faire aucun semblant de vouloir se défendre240.

Le lendemain l’évêque vint vers le roi lui faire la révérence et excuser les habitants, en disant qu’il ne tenait pas à eux que le roi ne fût entré dans leur ville à son plaisir, que le bailli et les hommes de la garnison les avaient gardés et empêchés d’ouvrir leurs portes ; mais qu’il lui plût d’avoir patience jusqu’à ce que lui, évêque, eût parlé à ces mêmes habitants, et qu’il espérait, qu’aussitôt après qu’il leur aurait parlé, ils feraient ouverture et lui rendraient toute obéissance, de telle manière qu’il en serait content. Ce à quoi le roi consentit. L’évêque, rentré dans la ville, remontra aux citoyens comment le roi, leur souverain seigneur, était en personne devant leurs murs, accompagné d’une sainte Pucelle que Dieu lui avait envoyée pour être à sa suite le mener sacrer, et le remettre en 210sa seigneurie, et qu’il était d’avis et leur conseillait de lui ouvrir et de lui faire obéissance, ainsi que raison était et qu’ils y étaient tenus. À quoi le bailli et ceux de la garnison opposèrent grande contradiction ; mais néanmoins tous ceux de la ville étaient d’accord avec leur évêque.

Pendant que l’évêque traitait avec le bailli et avec ceux de la garnison, un saint prud’homme, Cordelier, en qui tous ceux de la ville et du pays avaient grande foi et confiance, sortit de la ville pour aller voir la Pucelle. Sitôt qu’il la vit, et d’assez loin, il s’agenouilla devant elle ; et quand la Pucelle le vit, elle s’agenouilla pareillement devant lui ; ils se firent l’un à l’autre grand accueil et grande révérence, et parlèrent longtemps ensemble.

Quand ils se furent séparés, le Cordelier rentra dans la ville et prêcha très grandement au peuple, en le pressant de faire son devoir envers le roi, lui remontrant comment Dieu dirigeait son fait241, et lui avait baillé pour l’accompagner et le conduire à son sacre une sainte Pucelle, qui, comme il le croyait fermement, savait autant, et avait aussi grande puissance de savoir les secrets de Dieu que saint qui fût en paradis, après saint Jean l’Évangéliste ; que, si elle voulait, elle avait assez de puissance pour faire entrer tous les gens d’armes du roi en la ville pardessus les murs, en quelque manière qu’elle voudrait, et plusieurs autres choses. Incontinent tous crièrent à vive voix : Vive le roi Charles de France !

Quelques-uns de ceux de la ville vinrent vers le roi lui faire obéissance pour toute la cité et lui crier merci (pardon), le suppliant de vouloir bien avoir la ville pour recommandée, de sorte qu’elle ne fût point pillée ni ravagée242, excusant les habitants par ce qui a été dit, l’assurant que toutes les fois qu’il lui plairait, il entrerait chez eux à telle puissance qu’il voudrait.

Le roi fut content de ces offres ; il ordonna que tous ceux qui composaient la garnison qui voudraient s’en aller s’en allassent, et que ceux qui voudraient demeurer demeurassent. Il leur pardonnait. Quelques-uns s’en allèrent ; la plupart restèrent, et le roi, pour éviter tout dommage et tout pillage, défendit que nul n’entrât dans la ville sans congé. Le dimanche, le lendemain, le roi y entra à toute puissance, et fit crier, sous peine de la hart, que personne ne fût si hardi que d’entrer dans les maisons et de rien prendre contre le gré et la volonté des possesseurs ; puis il s’en retourna sous sa tente où il passa toute la journée. Ceux de la ville envoyèrent vers lui grands présents en vivres et autres choses.

211Le lendemain lundi, qui fut le XIe du mois, le roi alla ouïr la messe en ville, et là ceux de Reims, de Châlons243 et d’autres bonnes villes, vinrent lui promettre obéissance. Ceux de Reims disaient que depuis longtemps244 ils attendaient sa venue à grande joie.

Incontinent après la messe le roi partit pour Châlons, sans boire ni manger. Quand le roi fut passé avec tous ses gens, ceux de la ville qui étaient sur les murailles virent une grande compagnie de gens d’armes, — ils étaient bien de cinq à six-mille, — tous casque en tête245, ayant chacun une lance devant, un fanon blanc en leur main, qui suivaient le roi, comme à la distance d’un trait d’arc ; ils les avaient vus pareillement à l’arrivée devant la cité. Sitôt que le roi eût disparu246, ils ne surent ce qu’ils devinrent.

II.
Le sacre. — Solennité. — Les pairs ecclésiastiques et laïques. — Manière dont la sainte ampoule est apportée. — Durée de la cérémonie : enthousiasme universel. — La Pucelle près du roi. — Dignités conférées. — Le duc de Bourgogne à Laon ; ses ambassadeurs et ses perfides propositions à Reims.

Le XVIIe jour du même mois de juillet, le roi fut sacré et couronné en la ville de Reims ; et c’était fort belle chose de voir le mystère ; car il fut aussi solennel, et l’on trouva toutes choses, comme habits royaux, et tous autres objets à lui nécessaires, aussi bien appointés pour l’accomplir, que si le roi l’eût mandé un an d’avant. Il y eut tant de gens que c’était chose infinie, et [infinie aussi] la grande joie que chacun en avait.

MM. le duc d’Alençon, le comte de Clermont, le comte de Vendôme, les frères de Laval, de La Trémoille et de Gaucourt, y furent en habit royal247. Mgr d’Alençon fit habiller le roi. Lesdits seigneurs représentèrent les pairs de France. Mgr d’Albret tint l’épée devant le roi durant ledit mystère. Les pairs de l’Église y étaient avec leurs mitres et leurs croix ; Messieurs les évêques de Reims et de Châlons qui sont pairs ; et au lieu des autres, les évêques de Sens (de Séez) et d’Orléans et deux autres prélats.

Pour aller quérir la sainte ampoule en l’abbaye de Saint-Rémy, pour l’apporter à la grande église de Notre-Dame, où fut fait le sacre, furent ordonnés le maréchal de Boussac, les seigneurs de Rais, Graville et La Hire avec leur quatre bannières, que chacun portait en sa main. Tous quatre étaient armés de toutes pièces, à cheval, bien accompagnés, pour conduire l’abbé dudit lieu qui apportait ladite ampoule. Ils entrèrent à cheval en 212ladite grande église et descendirent à l’entrée du chœur, et après le sacre ils la reconduisirent en même état à l’abbaye.

Le sacre dura depuis neuf heures jusques à deux heures après mi-jour ; et à l’heure que le roi fut sacré, et aussi quand on lui assit la couronne sur la tête, tout homme criait : Noël !, et trompettes sonnaient en telle manière qu’il semblait que les voûtes de l’église dussent fendre.

Durant le mystère, la Pucelle se tint toujours joignant le roi, tenant son étendard à la main ; c’était fort belle chose de voir les manières que tenait le roi, et aussi la Pucelle.

Ce jour, les frères de Laval furent faits comtes par le roi, et le seigneur de Rais fut fait maréchal ; le roi lit aussi plusieurs chevaliers, les seigneurs en firent pareillement, tant qu’il en eut bien trois-cents nouveaux.

Le duc de Bourgogne, qui après avoir été à Paris, était venu à Laon, envoya, le même XVIIe jour de juillet, en ce même lieu de Reims, une ambassade pour traiter son appointement (sa réconciliation) ; mais cette ambassade n’était que dissimulation et dans la pensée d’amuser le roi, qui était disposé d’aller tout droit à Paris.

Chapitre V
La campagne d’après le sacre jusqu’au martyre de la Pucelle.

  • I.
  • Le roi devant Paris.
  • Escarmouches, attaques ; blessure de la Pucelle.
  • Retraite.
  • Matériel de guerre des Parisiens, et miraculeuse préservation des assiégeants.
  • Terreur à l’intérieur de la ville.
  • Le roi se retire faute de vivres : dispositions préalables.
  • Prise et reprise de Château-Gaillard.
  • II.
  • Martyre de la Pucelle.
I.
Le roi devant Paris. — Escarmouches, attaques ; blessure de la Pucelle. — Retraite. — Matériel de guerre des Parisiens, et miraculeuse préservation des assiégeants. — Terreur à l’intérieur de la ville. — Le roi se retire faute de vivres : dispositions préalables. — Prise et reprise de Château-Gaillard.

Après que le roi fut ainsi couronné, lui, la Pucelle et son armée s’en vinrent devant la ville de Paris, et le long du chemin, plusieurs châteaux et forteresses se rendirent au roi. Le roi et son armée demeurèrent devant la ville de Paris durant quelques jours, pendant lesquels la Pucelle et grand nombre de nos gens entrent et passent en ladite ville et y donnent de grands assauts248 (sic) ; mais ils se retirèrent à cause de la 213nuit, lorsque la Pucelle qui était ès dites ruhes (dans les fossés) fut blessée à la jambe ; elle fut promptement guérie.

Il est vrai que c’était très merveilleuse chose que le grand nombre de canons et de coulevrines que ceux de Paris tiraient contre nos gens : mais jamais homme n’en fut ni blessé ni tué, du moins qu’on ait pu le savoir, si ce n’est Jean de Villeneuve, bourgeois de La Rochelle, qui fut tué d’un coup de canon. Il advint que plusieurs de nos gens furent frappés desdits canons, mais sans en recevoir aucun mal. Ils ramassaient les pierres qui les avaient atteints, et les montraient à ceux qui étaient sur les murailles.

Les bourgeois de Paris, pas plus que les Anglais et les Bourguignons qui étaient avec eux, ne furent pas si hardis que de tenter une sortie contre nos gens. Tant que le roi notre seigneur fut devant Paris, les habitants avaient si grande peur que lorsque la Pucelle et nos gens donnèrent l’assaut, ils s’enfuyaient dans les églises, pensant que la ville était prise. C’est ce que plusieurs religieux, et d’autres qui se trouvaient alors à Paris, rapportèrent au roi notre seigneur.

Le roi, par manque de vivres, s’en retourna les renouveler sur la rivière de Loire, laissant le plus grand nombre de ses gens en garnison dans les villes, les châteaux et places qu’il avait pris, pour continuer la guerre et opposer249 leurs fortifications à ceux de Paris.

Item. — Bientôt après, La Hire et ses gens prirent par escalade le château de Gaillard, château très fort dans lequel Mgr de Barbazan était prisonnier. Il fut délivré et s’en vint devers le roi. Mais, quelque temps après, les Anglais vinrent assiéger le dit château, et parce qu’il n’y avait pas de vivres, le château se remit en l’obéissance du roi (des Anglais).

II.
Martyre de la Pucelle.

Les lignes suivantes ont été probablement ajoutées :

Item. — Les Bourguignons et les Anglais mirent le siège devant Compiègne où était la Pucelle. Dans une sortie qu’elle fit, elle fut prise et remise prisonnière à Mgr Jean de Luxembourg qui la bailla aux Anglais. Ceux-ci, après l’avoir tenue quelque temps en prison, la firent brûler à Rouen en Normandie sur faux témoignages et fausses accusations.

214La Chronique de Tournay

  1. La Pucelle jusqu’au départ pour Orléans
  2. La délivrance d’Orléans
  3. La suite de l’histoire de la Pucelle jusqu’à son supplice

Remarques critiques

Tournay, la première capitale de Clovis, fut durant de longs siècles une ville des plus fidèles au sentiment français. Elle l’était en particulier au temps de Jeanne d’Arc. La Libératrice écrivit plusieurs fois à Tournay, et, durant sa prison, — on le verra ailleurs, — elle fit appel à la générosité de ses habitants, et les pria, non vainement, de venir en aide à sa détresse. Les habitants avaient d’autant plus de mérite de rester fidèles à la cause française que leur évêque, Jean de Thoisy, était un des tenants les plus décidés de la cause bourguignonne, et résidait auprès du duc Philippe, en qualité de chancelier.

Tout ce qui concernait le parti français était l’objet d’un intérêt à part dans une ville qui consentait à s’isoler de toutes les autres, pour s’attacher à un prince avec lequel elle ne pouvait correspondre qu’à travers cent lieues de pays ennemi. L’attachement au roi de France grandissait de tous les sacrifices faits par la population pour acheter du duc de Bourgogne une paix payée fort cher et troublée par ses partisans.

Tournay avait son chroniqueur officiel. Cela résulte de la résolution suivante prise le 7 janvier 1399, et ainsi rapportée par M. Vandenbroeck :

Les chefs des consaux sont chargés d’aviser comment les chroniques de la ville seront mises et escriptes en autres fournies qu’elles ne sont, par Frère Mathieu du Val, en lui faisant satisfaction raisonnable250.

Le Frère du Val a-t-il repris les Chroniques à partir de la guerre des Flandres en 1204, et les a-t-il conduites jusques en 1455 ? Il aurait dû tenir longtemps la plume, car c’est la durée de la Chronique dont un extrait va être donné. Le manuscrit se trouve à la Bibliothèque royale de Bruxelles, n° 19 684.

Il fut imprimé dans le troisième volume des Chroniques de Flandres, par le chanoine de Smet, pénitencier de la cathédrale de Saint-Bavon à Gand, sous la direction de la Commission royale de l’Histoire de Belgique.

Les Chroniques belges publiées par cette Société comprennent près de 215cent volumes, in-quarto, fort épais. Le chanoine de Smet éditait celle de Tournay en 1856. Les pages qui ont trait à notre héroïne ont été assez peu connues en France, ainsi que les autres Chroniques du vaste recueil, que l’on verra plus loin.

Quicherat, à l’affût de tout ce qui regarde Jeanne d’Arc, n’en parla, à ma connaissance, qu’en 1882 dans la Revue historique. L’éditeur du Double Procès trouve que les pages de la Chronique de Tournay sont d’une remarquable exactitude, jugement que l’éditeur belge étend à tout le règne de Philippe le Bon. Elles renferment cependant une grosse erreur, comme on le verra, sur le lieu d’origine de la Pucelle, et sur sa condition de servante.

Il y a disproportion dans l’histoire de l’héroïne. Convenablement étendue jusqu’à la délivrance d’Orléans, elle court ensuite sur tout le reste. On trouve dans la première partie le jugement porté, par les examinateurs de Jeanne, mieux exposé que dans les résumés que l’on en donne ailleurs, ainsi que la lettre aux Anglais, avec quelques variantes ; ce qui prouve la large diffusion de ces deux pièces, qui promulguaient les lettres de créance de l’envoyée du Ciel et l’objet de sa mission. Le jour du départ de Blois, l’étendue du convoi, la déception de la Pucelle sur la rive gauche de la Loire, la réception que lui fit le roi après la retraite des Anglais, y sont exposés avec certains détails omis dans toutes, ou presque toutes les autres Chroniques. La partie plus brève renferme des assertions de toute gravité, telles que la facilité avec laquelle Charles VII, en obéissant à la Pucelle, aurait pu conquérir tout son royaume, la résolution avec laquelle après le sacre Jeanne se porta sur Paris, la trahison qui fit échouer son attaque, l’amertume de son âme en voyant sa mission entravée par ceux qui devaient en bénéficier. La Chronique se termine par une accusation dont la gravité surpasse toutes les autres, puisque, d’après elle, certains seigneurs de la cour de Charles VII auraient été d’accord avec les Anglais pour faire mourir l’envoyée du Ciel.

On trouvera aux Pièces justificatives [B] le texte même de la Chronique de Tournay.

216Chapitre I
La Pucelle jusqu’au départ pour Orléans

  • I.
  • Conquêtes des Anglais en France et impuissance des Français à les arrêter.
  • Instant recours du roi au Ciel.
  • Les Anglais devant Orléans.
  • Ils veulent réduire par la famine la ville qu’ils ne peuvent emporter de vive force.
  • Circonvallation et contrevallation.
  • Les Orléanais réduits à l’extrémité.
  • Leurs supplications au Ciel.
  • II.
  • Faiblesse de l’instrument choisi par Dieu pour mettre fin à tant de maux, et les raisons de pareil choix.
  • Erreurs du chroniqueur sur le lieu de naissance de la Pucelle et sa première condition.
  • Les déclarations de la Pucelle au roi.
  • Incrédulité de celui-ci.
  • Il s’entoure de conseils.
  • Réponse à la consultation et conduite à tenir.
  • Les motifs.
  • L’examen le plus attentif ne découvre que bien dans la Pucelle.
  • Des prodiges ont signalé sa naissance et sa vie.
  • Le roi se prépare à la mettre à l’œuvre.
  • III.
  • La lettre de la Pucelle aux Anglais.
I.
Conquêtes des Anglais en France et impuissance des Français à les arrêter. — Instant recours du roi au Ciel. — Les Anglais devant Orléans. — Ils veulent réduire par la famine la ville qu’ils ne peuvent emporter de vive force. — Circonvallation et contrevallation. — Les Orléanais réduits à l’extrémité. — Leurs supplications au Ciel.

En cette année mil-quatre-cent-vingt-huit, les Anglais étaient avec de grandes forces au pays de Gascogne, faisant la guerre à tous les pays d’alentour. Ils la faisaient spécialement devant Blois et Orléans, où plusieurs villes et forteresses tenaient le parti du roi de France. Le roi se tenait pour lors à Chinon, avec une belle compagnie d’hommes d’armes, pour défendre son pays et résister aux Anglais, ses adversaires. Étaient en sa compagnie le maréchal de Boussac, Mgr de Gaucourt, Mgr de Rais, La Hire, et plusieurs autres gentilshommes, et grand nombre d’hommes d’armes soudoyés, défendant le pays contre lesdits Anglais.

Mais quelque résistance qu’ils fissent ou pussent faire, leurs adversaires prévalaient et conquéraient toujours du pays ; ce qui était une grande douleur pour le roi. Rien ne pouvait l’aider, parce que l’heure n’était pas venue où Dieu voulait le mettre hors d’opprobre et de misère. Il faut présumer et croire que quelques péchés des princes, ou des peuples, retardaient le secours de Dieu, le roi requérant toujours ce secours et cette aide, mandant souvent aux collèges des églises cathédrales de son royaume de faire des processions, d’exhorter le peuple à s’amender, de prier pour lui et son royaume, considérant et ramenant en sa mémoire que maux de guerre, mortalité et famine, sont les verges avec lesquelles Dieu punit les énormités du peuple, ou des princes.

Les Anglais donc, s’efforçant de réduire tout le pays à leur obéissance, 217formèrent une grande armée, et vinrent assiéger la ville et cité d’Orléans. Ils furent longtemps devant ses murs, faisant beaucoup de maux aux pays d’alentour, en même temps qu’ils livraient plusieurs et assauts à la ville, avec leurs canons, veuglaires, serpentines, et autres instruments de guerre ; mais ceux de la ville se défendaient si puissamment et vaillamment qu’ils n’y gagnaient rien, sinon la perte de leurs gens. Voyant qu’ils ne pouvaient pas se rendre maîtres de la ville par assaut, et qu’ils éprouvaient de grandes pertes, ils se ravisèrent, et résolurent de la prendre par famine.

Pour ce faire, ils creusèrent des tranchées, élevèrent des bastilles afin d’enclore la ville, et de s’enclore eux-mêmes contre les courses de leurs ennemis. Ils ne laissèrent passer ni par terre, ni par eau, nulle marchandise, nuls vivres, dont les assiégés pussent se sustenter ou s’aider. Ceux-ci, se voyant en si pressant danger et conservant peu d’espérance d’être secourus par autre que par Dieu, se retournèrent vers lui, le requérant, par sa bonté et sa miséricorde, qu’il lui plût de leur être propice, dans la mesure où il voyait que le demandait leur nécessité. Souvent, durant toute la durée dudit siège, ils faisaient des processions et de dévotes prières, sollicitant l’aide de la miséricorde de Dieu.

II.
Faiblesse de l’instrument choisi par Dieu pour mettre fin à tant de maux, et les raisons de pareil choix. — Erreurs du chroniqueur sur le lieu de naissance de la Pucelle et sa première condition. — Les déclarations de la Pucelle au roi. — Incrédulité de celui-ci. — Il s’entoure de conseils. — Réponse à la consultation et conduite à tenir. — Les motifs. — L’examen le plus attentif ne découvre que bien dans la Pucelle. — Des prodiges ont signalé sa naissance et sa vie. — Le roi se prépare à la mettre à l’œuvre.

Quand il plut à Dieu d’ouïr les prières, tant du roi de France que de ceux d’Orléans et des autres ville du royaume, lorsque sa volonté fut de les aider et secourir, et de les tirer de l’opprobre où ils étaient plongés, il n’excita pas et n’enhardit pas le courage des hommes robustes et exercés à la guerre, à faire tomber des épaules le fardeau et le poids de tant de calamités et de misères ; il ne voulait pas qu’ils pussent penser que d’eux venait la victoire. Voulant leur montrer que toute force vient de lui, qu’il fait merveilleusement et miraculeusement toutes ses œuvres, il anima et enhardit un faible corps de femme, qui toute sa vie avait vécu en pureté et chasteté, sans que jamais on eût pu lui reprocher aucun mal, ou l’en soupçonner. Cette femme se nommait Jeanne. Elle était de Lorraine, d’une petite ville dite Mareuille, sise entre la cité de Metz et le Pont-à-Mousson, distante de deux lieues de ladite cité, et trois dudit Pont251. Cette Jeanne avait longtemps demeuré et servi en une métairie de ce lieu.

218Quand il plut à Dieu d’intervenir pour réconforter le royaume de France, ladite Jeanne, vers l’entrée du carême de l’an dessus dit (v. st.), comparut devant le roi alors à Chinon, en habit d’écuyer. Elle déclara être vierge, envoyée par Dieu pour mettre sous les pieds et expulser par les armes les Anglais, s’ils ne voulaient pas volontairement sortir du royaume, et dans peu de temps le mener sacrer et couronner à Reims, malgré tous ses haineux et mortels ennemis.

Le roi, entendant les paroles et les promesses d’une jeune fille qui n’avait pas les habits de son sexe, les tint pour vaines et sans portée, et n’y ajouta pas foi. Jeanne maintint ses paroles, observant que l’aide de Dieu dont elle était l’envoyée ne doit pas être refusée, mais joyeusement acceptée. Le roi alors, en prince sage et prudent, qui espérait toujours quelque secours de la grâce de Dieu, se remémorant qu’anciennement des femmes, telles que Judith et d’autres, avaient fait des merveilles, assembla son conseil et d’autres clercs, afin que la chose étant discutée et débattue dans de bonnes et mûres délibérations, il pût savoir si l’on pouvait conjecturer et avoir quelque espérance que l’aide de Dieu arrivait par cette femme. Les clercs et le conseil discutèrent la matière par plusieurs et diverses journées ; et considérant, sachant que les œuvres de Dieu surpassent notre science, que plusieurs fois il avait envoyé aux siens de merveilleux et miraculeux secours, tirèrent leurs conclusions, et répondirent au roi, en cette manière :

Très cher Sire, la matière qu’il vous a plu de nous déclarer et de soumettre à nos délibérations, passe l’entendement humain ; il n’est personne qui puisse en juger et en décider, car les œuvres de l’unique et souverain Seigneur se diversifient et sont insondables ; mais attendu la nécessité de votre très digne et excellente personne, et aussi la nécessité de votre royaume ; considéré les prières continues de votre peuple espérant en Dieu, et les prières de tous les autres amants de la paix et de la justice, répétant que l’on ne sait la volonté du Seigneur, il nous semble être bon que vous ne rejetiez pas et ne dédaigniez pas la Pucelle, qui se dit envoyée de Dieu pour vous aider et vous secourir, encore que ses promesses dépassent œuvre humaine252. Mais point ne dirons, ni n’entendons que vous croyiez légèrement en elle ; car le diable est subtil, habile à décevoir, et tendant à tirer tout à lui. C’est 219pourquoi il est juste et raisonnable que, selon la Sainte Écriture, vous la fassiez éprouver en deux manières, à savoir : par prudence humaine, vous enquérant de sa vie, de ses mœurs et de son intention, ainsi que le dit saint Paul : Probate spiritus si ex Deo sunt ; et par dévotes oraisons, en demandant le signe de quelque œuvre ou manifestation divine, par laquelle on puisse juger qu’elle est venue de par Dieu. C’est ce qui fut dit au roi Achaz, quand Dieu, lui promettant la victoire, lui ordonna de demander un signe : Pete tibi signum à Domino Deo tuo. Semblablement fit Gédéon qui demanda un signe ; semblablement firent plusieurs autres.

Le roi, d’après son conseil, observa ces deux manières vis-à-vis de la Pucelle, à savoir : probation par prudence humaine, et inquisition de signe par oraison.

Pour la première, il fit rester la Pucelle avec lui dans sa cour pendant plus de six semaines, il la fit communiquer avec toutes gens, et examiner subtilement par les seigneurs d’Église et d’autres clercs ; elle vécut toujours en la compagnie de personnes de dévotion, dames, demoiselles, veuves et pucelles ; et quelquefois fut en la présence du roi, en compagnie d’hommes d’armes et d’autres. Mais en quelque manière que ce fût, en particulier et en public, on ne vit et on n’observa rien en elle, si ce n’est du bien : humilité, patience, virginité, dévotion et honnête simplicité. Sur sa naissance et sur sa vie, plusieurs choses merveilleuses furent apprises être conformes à la vérité.

Quant à la seconde manière d’inquisition, ou d’obtention de signe par oraison, la Pucelle, interrogée sur ce point, répondit qu’elle le montrerait devant Orléans et non ailleurs ; car cela lui était ainsi ordonné par Dieu.

Le roi, après avoir fait, autant que cela lui était possible, ladite probation de la Pucelle, considérant qu’elle lui avait promis de montrer un signe de sa mission, voyant sa requête constante, persévérante, instante, d’aller à Orléans pour y démontrer un signe du divin secours, ne voulut plus empêcher ce voyage. Mettant son espérance en Dieu, il assembla ses gens d’armes, épars dans le pays, les fit apprêter pour conduire la Pucelle à Orléans, sans vouloir se montrer répugner au Saint-Esprit, ou ingrat envers la bonté et miséricorde de Dieu et indigne d’en être secouru, selon qu’il avait été exposé en la délibération de son conseil.

III.
La lettre de la Pucelle aux Anglais.

La Pucelle, voyant les préparatifs qui se faisaient pour le secours d’Orléans, fit, avec la permission du roi, écrire une lettre aux capitaines Anglais qui y tenaient le siège, en la teneur qui suit :

220Jhesus, Maria ! toi, roi d’Angleterre, et toi, duc de Bedford, qui te dis régent de France, vous, Guillaume de la Poule, comte de Suffolk, Jean, sire de Talbot, et Thomas, sire de Scales, qui te dis lieutenant du duc de Bedford, faites raison au roi du Ciel, de son sang royal ; rendez à la Pucelle envoyée de Dieu le roi du Ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France ; car elle est venue ici de par Dieu réclamer tout le sang et droit royal ; elle est prête de faire paix, si raison voulez lui faire, en partant de France, et en payant le roi de ce que vous l’avez tenue.

Et vous, archers et compagnons de guerre, nobles et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, partez de par Dieu, et allez-vous-en votre pays ; et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui bientôt vous visitera à votre grand dommage.

Et toi, roi d’Angleterre, fais ce que je viens de t’écrire. Si tu ne le fais, je suis chef de guerre ayant puissance et commission de Dieu de chasser et de poursuivre par force tes gens, partout où je les atteindrai ès-parties de France. S’ils veulent obéir, je les aurai à merci ; sinon, je les ferai mettre à mort.

Je suis venue de par Dieu le roi du Ciel pour vous expulser du France, ainsi que tous ceux qui voudraient faire trahison, malengin, ou dommage, au royaume Très-Chrétien.

N’allez pas croire que vous tiendrez ledit royaume, de Dieu, le roi du Ciel, le fils de la Vierge Marie ; car Charles, qui en est le vrai héritier, le tiendra, que vous le vouliez, ou non ; c’est la volonté du roi du Ciel et de la terre. Cela lui est révélé par moi qui suis pucelle ; et qu’il entrera à Paris, en bonne compagnie.

Si vous ne voulez croire les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, quel que soit le lieu où nous vous trouverons, nous vous percerons du fer à coups redoublés, et ferons un tel carnage que, passé mille ans, il n’en fût pas de si grand en France.

Faites donc raison, et croyez la Pucelle. Que si vous ne le faites, le roi du Ciel lui enverra et lui donnera, à elle et à ses bonnes gens d’armes, plus de force que vous ne pourrez lui livrer d’assauts ; et aux horions, l’on verra qui a le meilleur droit aux yeux du Dieu du Ciel.

Toi, donc, roi d’Angleterre, et toi, duc de Bedford, la Pucelle vous prie que vous sortiez du pays ; car elle ne veut pas vous détruire, si vous lui faites raison ; mais si vous ne la croyez pas, tel coup pourra venir que les Français en sa compagnie feront le plus beau fait qui jamais fut vu en Chrétienté.

Envoyez réponse, si vous voulez faire la paix, et partir d’Orléans. Si vous ne le faites, attendez-moi pour votre grand dommage et dans peu.

221Écrit le mardi de cette semaine sainte, et le pénultième de mars mil IIIIc XXVIII (v. st.)253.

Chapitre II
Délivrance d’Orléans

  • I.
  • Attente à Blois et départ.
  • L’étendard de la Pucelle.
  • L’escorte, le convoi.
  • Jeanne trompée sur la route à suivre, son mécontentement.
  • Ordre de retourner à Blois et de revenir par la Beauce.
  • Retour ; second convoi introduit sans obstacle malgré les Anglais rassemblés.
  • II.
  • Attaque de Saint-Loup.
  • Dispositions prises par la Pucelle.
  • La victoire, le butin.
  • III.
  • Attaque du côté de la Sologne.
  • Retraite simulée.
  • Retour.
  • Prise d’une bastille.
  • Trois bastilles évacuées par les Anglais.
  • IV.
  • Préparatifs de nuit pour assaillir les Tourelles.
  • Combien elles sont fortes.
  • Combat d’un jour entier.
  • Blessure de la Pucelle.
  • Son traitement.
  • Sa prière.
  • Assaut victorieux.
  • Les Anglais tués et noyés, butin.
  • Rentrée à Orléans.
  • Les pertes des Français.
  • Double prodige.
  • V.
  • Fuite des Anglais.
  • Leurs derrières inquiétés.
  • La Pucelle fait cesser la poursuite.
  • Butin.
I.
Attente à Blois et départ. — L’étendard de la Pucelle. — L’escorte, le convoi. — Jeanne trompée sur la route à suivre, son mécontentement. — Ordre de retourner à Blois et de revenir par la Beauce. — Retour ; second convoi introduit sans obstacle malgré les Anglais rassemblés.

Ces choses ainsi faites, l’armée de France assemblée, les préparatifs achevés, la Pucelle partit de Chinon (de Tours), se dirigeant vers Orléans, le jeudi XXI avril mil IIIIc XXIX. Elle alla à Blois, où elle attendit jusqu’au jeudi suivant les vivres et les renforts, qui devaient être introduits dans Orléans. Elle partit donc de Blois, ayant son étendard de satin blanc, où était représenté Jésus-Christ assis sur les nues, montrant ses plaies, ayant à chacun des côtés un ange tenant une fleur de lis.

Étaient en sa compagnie, M. le maréchal de Boussac, M. de Gaucourt, M. de Rais, La Hire, et plusieurs autres grands seigneurs ; le nombre des combattants, tant à pied qu’à cheval, s’élevait à environ trois-mille. Ils menaient par le côté de la Sologne soixante chariots pleins de toute sorte de vivres, et quatre-cent-trente-cinq bêtes de somme chargées. Le lendemain ils arrivèrent à Orléans, près de la rivière, où ceux de la ville vinrent les chercher en bateau, malgré les Anglais qui n’osèrent pas sortir de leurs tranchées et de leurs bastilles, ni opposer quelque empêchement.

222La Pucelle voyant qu’on l’avait menée du côté de la Sologne, et qu’elle n’avait pas trouvé les Anglais, fut très courroucée contre les chefs, et se mit à pleurer. Incontinent elle donna ordre aux hommes de sa compagnie de retourner à Blois pour quérir les vivres qu’ils y avaient laissés. Elle leur prescrivit de les amener par la Beauce, leur promettant d’aller à leur rencontre avec une partie des combattants d’Orléans, leur affirmant avec assurance de n’avoir pas de crainte, qu’ils ne trouveraient aucun empêchement.

La Pucelle entra donc à Orléans, et ses gens, obéissants et exécutant son ordre, retournèrent à Blois. Ils en repartirent le mardi 3e de mai avec le surplus des vivres et une grande quantité de bétail, tels que bœufs, porcs et moutons. Le lendemain, veille de l’Ascension, ils arrivèrent à Orléans, par le côté de la Beauce, sans aucun empêchement ni à l’aller ni au retour, sans qu’on lançât un trait contre eux, ni qu’on les molestât en aucune manière. Les Anglais cependant se rassemblèrent au nombre d’environ quatorze-cents combattants pour les attaquer au retour, mais ils n’osèrent, car la Pucelle, avec un gros renfort de ceux de la ville, alla au-devant d’eux, les joignit malgré les ennemis, et les conduisit dans la cité.

II.
Attaque de Saint-Loup. — Dispositions prises par la Pucelle. — La victoire, le butin.

Sitôt que les vivres furent introduits, la Pucelle, son étendard en main, et disposant de ses forces, alla assaillir la bastille Saint-Loup qui était forte et bien défendue. Elle ordonna qu’une partie de ses gens à cheval garderaient que les Anglais des autres bastilles ne vinssent au secours de Saint-Loup ; elle-même et ceux de sa troupe, arrivés à Saint-Loup, firent tant par l’aide et la volonté de Dieu, que la bastille fut prise d’assaut par vive force. Cent soixante Anglais environ y furent tués, et quatorze faits prisonniers. On y conquit beaucoup de vivres, plusieurs pièces d’artillerie, et d’autre butin. Les vainqueurs se retirèrent, en amenant le tout en ville.

III.
Attaque du côté de la Sologne. — Retraite simulée. — Retour. — Prise d’une bastille. — Trois bastilles évacuées par les Anglais.

Le lendemain de la fête de l’Ascension de Jésus-Christ, la Pucelle, son étendard en main, sortit de la ville avec ses combattants, et passa du côté de la Sologne ; elle fit semblant de vouloir assaillir les bastilles. À la suite d’une feinte retraite qu’elle commanda, les Anglais en saillirent avec de grandes forces pour courir après les fuyards. Alors la Pucelle et La Hire, les voyant hors de leurs forts, retournèrent vigoureusement 223sur eux, et les poursuivirent si âprement qu’ils purent à peine se retirer dans leur bastille ; trente Anglais furent tués, un de leurs forts et un de leurs fossés furent pris, ainsi que grande quantité de victuailles. Les Anglais, se voyant ainsi repoussés, défirent trois de leurs bastilles du côté de la Sologne, et se retirèrent tous en leur grande bastille du bout du pont254.

IV.
Préparatifs de nuit pour assaillir les Tourelles. — Combien elles sont fortes. — Combat d’un jour entier. — Blessure de la Pucelle. — Son traitement. — Sa prière. — Assaut victorieux. — Les Anglais tués et noyés, butin. — Rentrée à Orléans. — Les pertes des Français. — Double prodige.

Cette nuit, la Pucelle255 et les siens tinrent les champs du côté de la Sologne jusqu’au clair jour. Quand le jour eut commencé à s’éclaircir, et que la Pucelle eut mis ses gens en état et les eut ordonnés, ils s’efforcèrent d’envahir cette grande bastille du bout du pont. Elle était très forte et comme imprenable, renfermait nu grand nombre d’Anglais, était bien disposée pour la défense, et pourvue de bombardes, de canons, et d’autres machines à explosion.

La bastille fut si bien défendue par les Anglais que, pendant tout le jour, les Français n’y purent rien gagner. L’attaque se prolongeant jusques assez tard vers la fin du jour, il plut à Dieu que la Pucelle fût blessée d’un trait qui lui entra d’environ un pouce dans la poitrine, au-dessus de la mamelle droite. Elle s’en montra plus joyeuse que troublée ; et demandant un peu d’huile d’olive avec estou (étoupe ?), elle tira le trait de la poitrine, versa l’huile par dessus la plaie, et dit :

— Maintenant les Anglais n’ont plus de puissance ; cette blessure est le signe de leur confusion et de leur malheur, signe que Dieu m’a révélé, et que je n’ai pas fait connaître jusqu’à présent.

Incontinent, pansée et armée, elle se tira à part, et s’appuyant sur sa lance qu’elle tenait dans sa main, elle se mit dans l’attitude d’une personne qui fait son oraison à Dieu, le visage levé au ciel. Cela fait, elle retourna vers les gens d’armes, leur montra un endroit de la bastille, et leur dit d’envahir la forteresse par là, et d’y entrer. Ils lui obéirent : tous d’un commun accord, elle-même en tête, assaillirent la bastille avec tant de vigueur que, Dieu aidant, elle fut promptement prise de force, et qu’ils y entrèrent. Environ cinq-cents Anglais, appartenant à l’élite de l’armée, furent tués, ou faits prisonniers. En voyant la prise de leur bastille, les Anglais voulurent se retirer dans la tour du pont ; mais le pont fondit sous leurs pas et tomba dans l’eau, avec ceux qui étaient dessus, avec Glacidas, un de leurs généraux en chef, et avec d’autres grands seigneurs, 224au nombre de trente environ. Tous furent noyés. L’événement fut regardé comme miraculeux.

En cette conquête les Français gagnèrent grande abondance de vivres, et beaucoup d’artillerie, bombardes, canons, serpentines, veuglaires et autres engins de guerre, et conquirent aussi du mobilier.

Le même jour, assez tard, la Pucelle et ses gens, rentrèrent à Orléans, avec grande joie au cœur, rendant grâces à Dieu de la victoire, et menant leurs prisonniers devant eux.

À la revue des gens de la Pucelle, faite après la victoire et l’assaut, il ne se trouva que cinq hommes de moins, et quelques blessés.

Quelques-uns affirmèrent que durant l’assaut deux oiseaux blancs furent vus sur les épaules de la Pucelle. Les Anglais prisonniers dirent et attestèrent que les Français leur avaient paru trois fois plus nombreux qu’ils n’étaient, et que, par suite, ils avaient été si épouvantés qu’ils en avaient perdu la force de se défendre.

V.
Fuite des Anglais. — Leurs derrières inquiétés. — La Pucelle fait cesser la poursuite. — Butin.

Le dimanche suivant, lendemain de cette victoire et de cette conquête, au point du jour, les autres Anglais des bastilles du côté de la Beauce, voyant leur male aventure et redoutant la puissance de la Pucelle, abandonnèrent leurs places et bastilles, s’enfuirent tous ensemble, au nombre de deux-mille-cinq-cents combattants, tant à pied qu’à cheval. Ceux de la ville et la Pucelle, voyant cette fuite, sortirent d’Orléans au nombre d’environ cinq-cents chevaucheurs ; ils tombèrent sur la queue des fuyards, en tuèrent et prirent quelques-uns, sans qu’ils se retournassent, ou fissent quelque démonstration de se défendre256. Ce que voyant, la Pucelle fit retirer ses gens et cesser la poursuite, disant que puisqu’ils partaient, l’on ne devait pas trop les harceler ; que d’ailleurs c’était dimanche, jour et fête du repos de Dieu, et qu’elle leur avait donné jour pour se retirer jusqu’au lundi.

L’on rentra dans la ville, et, la nuit accordée au repos, le lendemain ceux d’Orléans sortirent, et allèrent aux bastilles délaissées par les Anglais. Ils y trouvèrent des vivres, de l’artillerie et d’autres armements de guerre, pour une grande somme d’argent.

225Chapitre III
La suite de l’histoire de la Pucelle jusqu’à son supplice.

  • I.
  • Le roi et la Pucelle se rencontrent à Tours.
  • L’entrevue.
  • Convocation des capitaines.
  • Prise de Jargeau et assertions erronées du chroniqueur.
  • Conquête de Meung, de Beaugency.
  • Victoire de Patay.
  • Tant de succès rapportés à Dieu.
  • II.
  • Bref exposé de la marche vers Reims.
  • Longue station du roi dans l’église Notre-Dame, le matin du sacre.
  • Le sacre.
  • Hommage des seigneurs.
  • Création de chevaliers.
  • III.
  • Nombreuses villes qui se déclarent pour Charles VII durant sa marche vers Paris.
  • Facilité de conquérir tout son royaume.
  • Il fait faire à Saint-Denis un service pour son père.
  • Paris unique objectif de la Pucelle.
  • Sa profonde peine de se voir traversée.
  • Troupes retirées durant l’attaque contre Paris.
  • Retraite du roi malgré la Pucelle.
  • Son inaction, et le mécontentement de la Pucelle.
  • IV.
  • Forces considérables avec lesquelles le Bourguignon reprend la guerre après Pâques.
  • Portugais.
  • Siège et blocus de Compiègne.
  • Prise de la Pucelle.
  • Sa prison à Beaulieu et à Beaurevoir.
  • V.
  • Tentative d’évasion.
  • Terrible accusation contre quelques capitaines français.
  • Unique prétexte de condamnation.
I.
Le roi et la Pucelle se rencontrent à Tours. — L’entrevue. — Convocation des capitaines. — Prise de Jargeau et assertions erronées du chroniqueur. — Conquête de Meung, de Beaugency. — Victoire de Patay. — Tant de succès rapportés à Dieu.

Ces événements accomplis, la Pucelle les manda au roi tels qu’ils étaient arrivés. Pareilles nouvelles lui causèrent grande joie, et bientôt après il partit de Chinon pour aller vers elle. Il arriva à Tours le vendredi suivant, celui qui précède la Pentecôte. La Pucelle, qui y était venue un peu avant, alla à sa rencontre, son étendard en main, et lui fit la révérence, la tête découverte, en se baissant sur son cheval, le plus profondément qu’elle le put. Le roi, en l’abordant, ôta son chaperon et l’embrassa en la soulevant, et, comme il sembla à plusieurs, volontiers il l’eut baisée, tant il avait de joie. Après cette heureuse rencontre, ils entrèrent en la ville de Tours, et se mirent en leurs hôtels.

Le lendemain, le roi reçut nouvelles que le sire de Scales, le sire de Talbot et grand nombre d’Anglais échappés du siège d’Orléans, s’étaient réfugiés et renfermés dans Jargeau, Beaugency et Meung. Ainsi informé, il manda en toute hâte le bâtard d’Orléans et Poton de Xaintrailles, défenseurs d’Orléans durant le siège, et plusieurs autres capitaines en garnison dans les places d’alentour. Quand ils furent assemblés à Tours, le roi leur commanda d’aller avec la Pucelle contre les Anglais.

La Pucelle partit donc de Tours, à bonne puissance de gens d’armes, 226et ils allèrent assiéger la ville de Jargeau, où se trouvaient le sire de Talbot et le sire de Scales avec un grand nombre d’Anglais. Jargeau est en amont de la Loire, à huit lieues d’Orléans. Arrivés soudainement devant la place, ils lui livrèrent un grand et merveilleux assaut, qu’ils continuèrent jusqu’à ce qu’ils s’en fussent emparés de vive force. Là furent pris le sire de Talbot et le sire de Scales, que la Pucelle laissa libres, à la suite d’un traité qu’ils promirent d’observer. Cela accordé, quelques capitaines dirent à la Pucelle qu’elle avait mal fait de laisser aller les ennemis du roi ; elle leur répondit qu’ils ne tarderaient pas à être repris autre part, et ne tiendraient pas ce qu’ils avaient promis257.

De là, ils s’en allèrent à Meung qui est à cinq lieues d’Orléans258, en aval de la rivière ; ils prirent cette ville d’assaut, et de là vinrent à Beaugency. À leur arrivée, ils trouvèrent que la garnison et la plupart des habitants de la ville étaient partis. Ceux qui étaient demeurés au château se rendirent et livrèrent la ville et le château.

Après la prise de cette ville, la Pucelle, les capitaines et les hommes d’armes, allèrent offrir la bataille à six-mille Anglais qui venaient secourir leurs gens. Parmi ces Anglais se trouvaient les sires de Talbot et de Scales, que la Pucelle, comme il vient d’être dit, avait laissés s’en aller, et aussi plusieurs autres Anglais qui auparavant s’enfuyaient. Les deux armées se rencontrèrent près de Patay-en-Beauce. Les Français se comportèrent si vaillamment que, Dieu aidant, les Anglais furent déconfits, et presque tous tués. Là furent repris les sires de Scales et de Talbot et plusieurs autres.

La victoire remportée, et les prisonniers emmenés avec tout le butin, grandes réjouissances furent faites, et louanges rendues à Dieu, et il fut proclamé que toute victoire vient de lui. Les prisonniers furent présentés au roi ; il les reçut très joyeusement en remerciant la Pucelle et les capitaines, et en rendant grâces à Dieu qui donnait à une femme le courage de telles entreprises. Il partit de Tours, et avec plusieurs seigneurs, chevaliers, écuyers, capitaines et autres, il alla à Orléans, où il fut reçu à grande joie259.

227II.
Bref exposé de la marche vers Reims. — Longue station du roi dans l’église Notre-Dame, le matin du sacre. — Le sacre. — Hommage des seigneurs. — Création de chevaliers.

Toutes ces choses accomplies, le roi, par le conseil de la Pucelle et de quelques seigneurs de sa cour, partit d’Orléans avec une belle compagnie de gens d’armes et tira vers la ville et la cité de Reims, pour y être sacré et couronné. Dans ce voyage, il mit en son obéissance plusieurs villes et forteresses alors occupées par les Anglais, à savoir Auxerre, Sens260, Troyes, Châlons et plusieurs autres ; et après cela il arriva à Reims, et y entra le samedi seizième jour de juillet de l’an ci-dessus mil IIIIc XXIX, à sept heures du soir. Le lendemain à trois heures du matin, il alla avec plusieurs seigneurs et d’autres à l’église de Notre-Dame, et, eux entrés, l’église fut close jusqu’à neuf heures. L’église rouverte, le roi fut sacré et couronné par Monseigneur l’archevêque de ladite ville et cité de Reims. Après la cérémonie, les seigneurs qui là étaient, lui firent hommage, tel que le demandaient leurs seigneuries et possessions. Le roi fit quatre ducs ou comtes, et environ deux-cents chevaliers.

III.
Nombreuses villes qui se déclarent pour Charles VII durant sa marche vers Paris. — Facilité de conquérir tout son royaume. — Il fait faire à Saint-Denis un service pour son père. — Paris unique objectif de la Pucelle. — Sa profonde peine de se voir traversée. — Troupes retirées durant l’attaque contre Paris. — Retraite du roi malgré la Pucelle. — Son inaction, et le mécontentement de la Pucelle.

Et après il partit de Reims en prenant son chemin vers Paris. Pendant sa marche dans cette voie, se rendirent à lui les villes qui suivent, à savoir : Laon, Soissons, Compiègne, Château-Thierry, Senlis, Beauvais, Lagny, et plusieurs autres forteresses et châteaux. Il est à présumer et à estimer que s’il eût toujours marché de l’avant, il aurait bientôt reconquis tout son royaume ; car les Anglais et ses autres adversaires étaient si ébahis et déconcertés, que la plupart n’osaient ni se montrer ni se défendre, ne comptant éviter la mort que par la fuite.

Le roi en marchant ainsi vint à Saint-Denis avec son armée. Une fois logé à l’abbaye, il fit célébrer les obsèques et le service du roi Charles son père, VIe du nom.

En tout ce voyage, la Pucelle n’avait qu’un but, assaillir, elle et les siens, la ville et cité de Paris. Elle fit avec ses gens plusieurs courses devant les remparts, et autour de la place, et elle était courroucée de ce qu’elle était peu secondée261 ; mais les capitaines ne s’accordèrent pas pour l’attaque de la ville ; quelques conseillers du roi firent retirer leurs 228gens d’armes ; ce qui contraignit la Pucelle à se retirer elle aussi, à Saint-Denis, où le roi se tenait.

Trois jours après, le roi, donnant créance à quelques-uns de son conseil, s’en alla, contre le gré de la Pucelle, remmenant avec lui au-delà de la Loire.

Il se tint là tout l’hiver, sans guère s’adonner aux affaires de la guerre. Ce dont la Pucelle était très mal contente ; mais elle ne pouvait pas y remédier.

IV.
Forces considérables avec lesquelles le Bourguignon reprend la guerre après Pâques. — Portugais. — Siège et blocus de Compiègne. — Prise de la Pucelle. — Sa prison à Beaulieu et à Beaurevoir.

L’an mil IIIIc et XXX (1430), aussitôt après Pâques, Philippe, duc de Bourgogne, le sire Jean de Luxembourg, comte de Ligny, avec plusieurs capitaines anglais, et un très grand nombre de gens d’armes, Anglais, Bourguignons, Picards et Portugais, vinrent en France262, et conquirent quelques-unes des villes et forteresses, qui, comme il a été dit, s’étaient rendues au roi, lors de son voyage vers Paris. Les seigneurs susdits vinrent avec leur armée devant Compiègne, l’assiégèrent, et pour l’affamer s’abritèrent derrière les boulevards et bastilles qu’ils y construisirent. Le duc de Bourgogne avait avec lui grand nombre de Portugais, parce qu’il avait épousé la fille du roi du Portugal ; ses noces avaient été célébrées le mois de janvier précédent en la ville de Bruges…

Ici le chroniqueur raconte les magnificences et les profusions du duc de Bourgogne pour la célébration de son hymen. Il continue ensuite :

Le duc de Bourgogne donc, avec ses alliés et son armée, avait construit des forts devant la ville de Compiègne pour l’affamer. Dans la place était un bon capitaine, du nom de Guillaume de Flavy, qui la défendait bien, aidé qu’il était par les manants et par les habitants. Le roi, sur l’avis d’un de ses conseillers, envoya la Pucelle à leur secours avec deux-cents hommes. Arrivée dans la ville, la Pucelle était sortie avec ceux de la cité et les Italiens pour harceler les ennemis. Après une longue escarmouche, pensant rentrer dans la ville, ils furent serrés de si près que la Pucelle fut retenue prisonnière, et livrée entre les mains de messire Jean de Luxembourg. Celui-ci l’envoya au château de Beaulieu, en commandant de l’emprisonner dans une tour.

Le duc de Bourgogne, après la prise de la Pucelle, appelé par ses affaires de Brabant et de Liège, quitta le siège, en y laissant ses gens, 229qui y demeurèrent avec le reste de l’armée, jusqu’aux approches de la Toussaint…

Le chroniqueur raconte la délivrance de Compiègne, et consacre ensuite à la Pucelle les lignes suivantes.

V.
Tentative d’évasion. — Terrible accusation contre quelques capitaines français. — Unique prétexte de condamnation.

Durant ce siège, Jeanne la Pucelle était enfermée et tenue prisonnière en une tour du château de Beaulieu. Espérant s’en échapper, elle se jeta du haut en bas, et fut tellement blessée dans sa chute qu’elle ne put s’enfuir. Elle fut reprise, et menée à Beaurevoir, où elle fut captive jusqu’à ce que le siège de Compiègne fût levé. Alors messire Jean de Luxembourg la livra aux Anglais, qui la menèrent à Rouen, où longtemps elle fut tenue prisonnière.

Plusieurs ont dit et affirmé depuis que, à cause de la jalousie des capitaines de France, que secondait la faveur dont quelques-uns du conseil du roi jouissaient auprès de Philippe de Bourgogne et de messire Jean de Luxembourg263, on trouva couleur de la faire mourir par le feu, à Rouen. On ne put relever contre elle aucun motif de condamnation, aucune faute, si ce n’est que, durant toutes les conquêtes ci-dessus racontées, elle avait porté un vêtement qui n’était pas celui de son sexe.

230Thomas Basin
et ses chapitres sur la Pucelle

  1. Son admission par le roi
  2. La délivrance d’Orléans et la campagne de la Loire
  3. Avant et après le sacre
  4. La captivité de la Pucelle, son procès, son jugement ; jugement de l’écrivain

Notes biographiques et critiques

Une notice sur Thomas Basin, évêque de Lisieux, a été donnée dans le volume la Pucelle devant l’Église de son temps264, à propos du Mémoire que ce prélat a composé pour la réhabilitation.

Les chapitres qui vont être reproduits sont tirés de son Histoire de Charles VII. Cette histoire a été écrite à Utrecht, cinquante ans après les événements, dans le long exil auquel Louis XI condamna Basin. N’ayant pas été signée par son auteur, elle a été longtemps attribuée à un certain Amelgard, dont, d’ailleurs, l’on ne sait rien. Quicherat a eu l’honneur de la restituer à son véritable père ; il a donné une édition en quatre volumes des œuvres de Thomas Basin ; c’est là qu’est pris le texte dont on va lire la traduction.

L’évêque de Lisieux a dû écrire son Histoire d’après ses souvenirs personnels. Quoique contemporain des faits, s’il en connaît la substance, il est peu exact dans les détails, du moins pour l’histoire de Jeanne d’Arc. À ce point de vue, loin de dire comme Siméon Luce, qu’il est, avec Pie II, celui qui a écrit avec plus de justesse sur la Pucelle, il est vrai d’affirmer qu’il n’y a pas de chroniqueur contemporain de l’héroïne qui ait commis autant d’erreurs sur le matériel des faits.

Ainsi il fait conduire Jeanne à Chinon par Baudricourt ; elle aurait attendu trois mois avant d’être admise en présence du roi ; la première bastille emportée à Orléans aurait été le fort des Tourelles ; c’est de Charles VII que serait venue l’initiative du voyage pour le sacre à Reims et le couronnement à Saint-Denis ; Basin place après l’attaque contre Paris, la campagne dans l’Île-de-France et la soumission de Compiègne, de Senlis, de Beauvais ; il n’a pas l’air de soupçonner ce qui a fait échouer cette attaque qu’il insinue avoir été imprudente.

Toujours attaché de cœur à la cause nationale, ayant beaucoup contribué à la conquête de Normandie, le prélat normand fut assez réservé et assez 231prudent pour vivre honoré sous la domination anglaise, puisqu’il fut d’abord professeur à l’Université de Caen fondée par Bedford, et élevé ensuite sur le siège de Lisieux. On s’explique par là qu’il n’ait connu, et surtout qu’il ne se soit rappelé, lorsqu’il écrivait, que le gros des faits. Quoique après le recouvrement de Rouen il ait eu en mains le procès de condamnation, il n’avait cependant sous les yeux que le questionnaire de Pontanus, lorsqu’il composait son Mémoire pour la réhabilitation ; c’est ce qu’il déclare lui-même. Il ne connaissait pas les informations faites à Domrémy et à Orléans, qui sont postérieures à son écrit.

Malgré les nombreuses inexactitudes des détails, les pages de Basin sur la Pucelle ont de la valeur pour des points plus importants. Il tenait de Dunois la révélation des secrets : la source est excellente ; Basin insiste sur ce point et donne de précieux développements sur la durée du premier entretien et l’impression du roi ; il insiste encore sur la terreur que la Pucelle ne cessa d’inspirer aux Anglais. Vivant parmi eux, il avait été bien en état de la constater. L’on n’a rien de meilleur dans les Chroniques sur l’inique procès. La passion des juges, l’admiration provoquée par les réponses de l’accusée, le tableau de sa vie angélique, l’injustice de la condamnation, sont autant de témoignages précieux à recueillir de la part d’un personnage aussi grave que Thomas Basin.

Son appréciation de la vie de la Pucelle, modérée de forme, entourée des restrictions nécessaires pour ne pas blesser les susceptibilités toujours vivantes des Anglais et plus encore des Bourguignons, ne laisse pas de doute sur la conviction où était l’évêque de la divinité de la mission de la Pucelle, alors surtout qu’on rapproche son appréciation de celle qu’il émet dans son Mémoire, où il déclare qu’elle lui paraît presque évidente. Parmi les multiples réponses qu’il donne à ceux qui se scandaliseraient de la fin de la céleste envoyée, il faut noter celle qu’il tire de l’ingratitude du roi et de la nation, et de la corruption des mœurs de l’époque.

Basin, qui avait vécu en Italie, était dans le mouvement de la Renaissance. Il vise dans son style à la période cicéronienne, qui en histoire ne favorise pas l’exactitude, pas plus qu’elle n’est un signe de sincérité, quoique celle de Basin nous semble à l’abri du soupçon.

232Chapitre I
Son admission par le roi

  • I.
  • Jeanne, son pays d’origine, sa piété.
  • Elle déclare être chargée par le Ciel de messages publics et secrets auprès du roi.
  • Le nom de la Pucelle devenu son nom.
  • Mépris de ses ouvertures par le capitaine Baudricourt.
  • Ce qui le fait changer de sentiment ; il conduit la Pucelle au roi.
  • II.
  • Durant trois mois, d’après le chroniqueur, le roi refuse de lui parler.
  • Entretiens avec l’entourage du prince ; instances, promesses et menaces.
  • L’état désespéré des affaires, motif de ne pas la rejeter sans l’entendre.
  • Entretien secret de deux heures avec le roi.
  • Révélation de profonds secrets.
  • III.
  • Convocation de la milice ; la Pucelle mise à la tête de l’armée.
  • Sa bannière.
I.
Jeanne, son pays d’origine, sa piété. — Elle déclare être chargée par le Ciel de messages publics et secrets auprès du roi. — Le nom de la Pucelle devenu son nom. — Mépris de ses ouvertures par le capitaine Baudricourt. — Ce qui le fait changer de sentiment ; il conduit la Pucelle au roi.

À cette époque vivait une pucelle du nom de Jeanne, entrant à peine dans l’âge de puberté, vierge cependant, ainsi qu’elle a été réputée par tous. Elle était née sur les confins de la Champagne265 et du Barrois, dans une ville du nom de Vaucouleurs. Quoique gardant le troupeau de son père, elle était cependant instruite des mystères de la foi chrétienne, et avait une extraordinaire ferveur de dévotion envers le Christ, sa glorieuse Mère, et envers les saintes vierges Catherine, Marguerite, Agnès, et quelques autres. Un jour vint où elle se mit à affirmer avec une grande énergie qu’elle avait eu de divines révélations ; que lorsqu’elle paissait le troupeau dans les champs, les saintes Vierges qui viennent d’être mentionnées lui avaient apparu, et intimé des ordres du Ciel ; elle disait qu’il lui était commandé d’aller trouver le roi Charles, et de lui apporter certains messages publics et secrets. Quels étaient ces derniers ? C’est ce que sait le roi, et ce que savent ceux auxquels le roi l’a peut-être révélé. Il y eut en effet des messages secrets ; d’autres sont devenus manifestes à tous, ainsi qu’on le verra bientôt.

À la suite de ces visions et révélations, Jeanne, qui fut connue dans toute la France sous le nom de la Pucelle, alla trouver un chevalier, seigneur temporel de sa ville d’origine, où elle habitait avec ses parents. Elle lui disait que la volonté de Dieu était qu’il la conduisît au roi des Français ; qu’elle avait, pour le tenir de révélations divines, à lui manifester certains commandements qui, s’ils étaient exécutés, seraient pour son plus grand bien personnel, et le bien du royaume de France tout entier. Le chevalier, considérant la simplicité de la jeune fille, connaissant ses parents dont les occupations étaient le travail des champs et l’élève des troupeaux et du bétail, ne fit aucun cas de ses paroles et ne tint d’abord aucun compte de ses demandes : cela lui paraissait paroles de femmelette idiote et hors du bon sens. Cependant, comme elle persévérait dans son dire, qu’elle le menaçait, s’il méprisait les ordres divins, de ne pas échapper à un châtiment ; ayant, comme on peut le croire en toute vérité, donné quelque signe de la divinité de sa mission, le chevalier finit par se 233rendre et par exécuter ce qui lui était demandé. Il fait les préparatifs du voyage, dispose chevaux, serviteurs, et tout ce qui était nécessaire à sa condition de vie, et, du lieu d’origine déjà indiqué, il amène la jeune fille au roi Charles.

II.
Durant trois mois, d’après le chroniqueur, le roi refuse de lui parler. — Entretiens avec l’entourage du prince ; instances, promesses et menaces. — L’état désespéré des affaires, motif de ne pas la rejeter sans l’entendre. — Entretien secret de deux heures avec le roi. — Révélation de profonds secrets.

Ses hommages présentés au prince, il lui expose la cause de sa venue, lui conduit la susdite jeune fille. Le roi un peu troublé par la nouveauté du fait, considérant que ce n’était qu’une paysanne simple, refusa de l’admettre en sa présence. Par ses ordres, quelques personnages de son conseil et de sa cour, sont chargés de demander adroitement et habilement à la nouvelle venue ce qu’elle veut exposer et révéler au roi, les signes de sa mission, enfin d’examiner toutes choses : elle ne se lasse pas de répondre à tous qu’elle doit, de la part de Dieu, manifester au roi certains secrets qu’elle ne peut dire qu’à lui seul et pas à un autre ; qu’elle donnerait les signes de sa mission dès que le roi lui aurait donné audience, qu’il ne pourrait pas conserver l’ombre d’un doute, que c’était bien le Ciel qui l’envoyait. Malgré ces promesses, le roi différa de l’entendre presque pendant trois mois.

Durant ce temps, les habitants d’Orléans étaient réduits par le siège à une cruelle famine et à la privation de bien des choses nécessaires à la vie. Jeanne fatiguait de ses obsessions le conseil du roi, abordant tantôt l’un, tantôt l’autre de ceux qui approchaient de plus près la personne du prince ; elle ne cessait de dire que si le roi voulait l’entendre et obéir aux ordres du Ciel, il recevrait secours pour lui, pour les assiégés, pour tout le royaume, tandis que s’il persévérait dans son refus obstiné, sa personne, les assiégés, le royaume entier, étaient, sans aucun doute, sous le coup de désastres et de calamités.

Comme elle réitérait sans cesse ses promesses et ses menaces, qu’il ne restait presque plus d’espérance de délivrer Orléans et de secourir les assiégés, que tous étaient réduits à un extrême désespoir, Jean, l’illustre comte de Dunois, qui, comme nous l’avons dit plus haut, était le fils naturel du duc d’Orléans tué à Paris, et avec lui quelques autres de la cour, persuadèrent au roi, comme cela se fait quelquefois lorsque tout semble perdu, qu’il était de son devoir d’entendre Jeanne la Pucelle. D’après ce qu’elle dirait, il pèserait et examinerait si ce qu’elle promettait devait être rejeté comme conception purement humaine, ou humblement accepté et exécuté comme avis et commandement venus de Dieu. Ces conseils, ces instances, l’état désespéré des affaires présentes, décidèrent le roi à acquiescer, et il manda la Pucelle.

Jeanne, admise en présence du roi, fit éloigner les témoins, et eut avec le prince un entretien de plus de deux heures. Le roi écouta ce qu’elle voulut lui dire, l’interrogea, la questionna sur ce qu’elle lui exposait. 234D’après ses paroles et ses réponses, après les signes et certaines manifestations de très profonds secrets, donnés en preuves de la mission et du commandement du ciel, il commença à ajouter quelque foi à ce qui lui était dit. On raconte, — je le tiens du comte de Dunois qui était dans sa plus grande intimité — on raconte que le roi aurait dit que, en preuve de la vérité de ses paroles, la Pucelle lui avait exposé des choses si cachées, si secrètes, que nul mortel, en dehors de lui, ne pouvait les connaître sans révélation divine.

III.
Convocation de la milice ; la Pucelle mise à la tête de l’armée. — Sa bannière.

Se rendant donc à ses avis, il convoque de toute part sa milice, et met la Pucelle à la tête de son armée comme le général divinement désigné. La tête et le corps couverts d’un vêtement d’homme, pourvue d’armes et de chevaux, mêlée aux autres capitaines, elle est envoyée repousser les ennemis qui, par un long siège de plusieurs mois, étouffaient Orléans.

Ce n’était pas une jeune fille de son âge, une femmelette, c’était un vaillant capitaine expérimenté à la guerre que l’on croyait voir, alors qu’elle était à cheval, armée, précédée, en guise de bannière militaire, de son étendard, sur lequel étaient peintes les figures de la glorieuse Vierge Mère de Dieu, et de quelques-unes des saintes nommées plus haut.

Chapitre II
Délivrance d’Orléans et Campagne de la Loire

  • I.
  • La Pucelle veut délivrer Orléans.
  • D’après Basin elle aurait commencé par l’attaque des Tourelles.
  • Comment, d’après lui, elle s’en serait emparée.
  • Glacidas et ses compagnons tués, brûlés, noyés.
  • Courage des Français.
  • La terreur précédente du nom anglais changée en une vaillante hardiesse de les expulser.
  • Les ennemis fuient après quelques nouveaux succès des Français.
  • Le nom de la Pucelle célébré dans la France entière.
  • Il glace les Anglais d’épouvante.
  • II.
  • Les Français ranimés s’emparent de Jargeau.
  • Abandon de Meung et de Beaugency et fuite des Anglais.
  • Les Français à leur poursuite.
  • Victoire de Patay et ses suites.
  • Fastolf.
I.
La Pucelle veut délivrer Orléans. — D’après Basin elle aurait commencé par l’attaque des Tourelles. — Comment, d’après lui, elle s’en serait emparée. — Glacidas et ses compagnons tués, brûlés, noyés. — Courage des Français. — La terreur précédente du nom anglais changée en une vaillante hardiesse de les expulser. — Les ennemis fuient après quelques nouveaux succès des Français. — Le nom de la Pucelle célébré dans la France entière. — Il glace les Anglais d’épouvante.

Les ennemis campaient devant Orléans, retranchés dans leurs constructions, comme dans autant de six ou sept très fortes citadelles. La Pucelle résolut de les attaquer. Les assiégés, pour lesquels leurs remparts étaient comme les murs d’une vaste prison, se trouvaient réduits aux tourments de la faim : Jeanne résolut de mettre un terme à leurs misères. Les soldats obéissent à sa voix comme à la voix du Ciel ; elle-même 235remplit parmi eux l’office de général et d’intrépide soldat. Tous ensemble, ils attaquent la très forte bastille située à l’extrémité du pont, du côté opposé à la ville. Elle était réputée la plus forte, tant par la valeur de ses défenseurs que par les ouvrages qui la protégeaient. La Pucelle y pénètre. Elle met le feu au bas de la tour ; la fumée et la flamme atteignent ceux qui, à la partie supérieure, s’obstinent à la défense. Ils sont forcés de pourvoir à leur salut, en se précipitant en bas, ou en se laissant glisser le long de cordes. De ce nombre fut ce vaillant Glacidas auquel, ainsi que nous l’avons dit, Salisbury avait confié toute la conduite du siège. Tandis qu’il s’efforçait de fuir la violence de la fumée et du feu, il se noya dans les eaux de la Loire, dont les flots entouraient le pied de la tour. Tous les autres périrent également par le feu, par le fer, ou emportés par le courant du fleuve.

Après cette victoire, les Français, persuadés que ce qui restait, de soi moins difficile, serait, avec le secours de Dieu, parachevé sous la conduite et la bannière de la Pucelle, dirigent leur forces et leurs attaques contre les autres bastilles anglaises, de l’autre côté de la ville et sur l’autre rive du fleuve. Ils sont remplis d’entrain et de courage. Précédemment le nom des Anglais les remplissait d’un tel effroi que non seulement ils n’osaient pas les attaquer, mais pas même les attendre, encore qu’ils fussent supérieurs en nombre et en force, et l’on pouvait pousser le cri d’étonnement de Moïse dans son cantique : Comment un seul en poursuit-il mille, et deux dix-mille ! et sous la conduite et l’étendard de la Pucelle, ils se jettent sur les bastilles et les fortifications anglaises les moins accessibles ; ils y pénètrent, et comme sans effort ils accomplissent en face, des ennemis les entreprises les plus ardues et les plus magnifiques.

Deux ou trois bastilles prises, ceux qui les défendaient taillés en pièces ou dispersés, ceux qui sont restés dans les autres fortifications les abandonnent ou cherchent leur salut dans la fuite. Le camp des Anglais est pillé ; les bastilles, lieux de leur habitation, bâties en pierres et en bois, à l’instar des forteresses et des châteaux, sont toutes livrées aux flammes ; et ainsi la ville en proie depuis longtemps aux souffrances et aux privations de la disette de vivres, grâce à la miséricorde divine, est délivrée sous la conduite de Jeanne, de ses maux et de ses périls.

Les Anglais échappés du siège se dispersent en diverses forteresses et en divers lieux. Le nom, la renommée de la Pucelle, que dès lors la France entière célébra d’une seule voix, leur avait inspiré un tel effroi qu’ils semblèrent avoir perdu tout espoir de se défendre, et ne voir de salut que dans la fuite. Dès lors la pointe de fer des flèches anglaises, comme émoussée, ne pénétra plus comme précédemment ; dès lors le 236cours de la fortune sembla changé ; dès lors les affaires des Français ruinées se relevèrent et firent espérer un avenir meilleur ; celles des Anglais, jusqu’alors si prospères, allèrent toujours en déclinant. Le seul nom de la Pucelle répandit dès lors une telle terreur dans leurs âmes que plusieurs ont affirmé par leur grand serment, que l’entendre, voir l’étendard qu’elle portait, suffisait pour qu’ils n’eussent plus comme auparavant force et courage de résister, de bander leur arc, de lancer leurs traits contre l’ennemi, de le frapper de leur glaive266.

II.
Les Français ranimés s’emparent de Jargeau. — Abandon de Meung et de Beaugency et fuite des Anglais. — Les Français à leur poursuite. — Victoire de Patay et ses suites. — Fastolf.

Et parce que, comme le chante le poète, la victoire double ordinairement les forces, que le succès agrandit le courage, les Français réconfortés par ces victoires songèrent, sous la conduite de Jeanne et du comte de Dunois, le premier de l’armée française, comme général et comme soldat, songèrent à recouvrer les forteresses voisines et les places des rives de la Loire. La place de Jargeau, où plus de huit-cents Anglais s’étaient retirés, succomba devant leurs attaques et leur assaut. Ceux qui s’y trouvaient furent tués ou faits prisonniers. Le comte de Suffolk fut pris et son frère le sire de la Pole fut tué.

Cette nouvelle défaite, venant après celle d’Orléans, persuada aux Anglais qu’ils ne pouvaient pas défendre les autres places, telles que Meung et Beaugency. Les abandonnant aux Français qui les occupèrent, ils réunirent, comme ils le purent, les débris de leur armée, et se mirent à hâter leur retraite à travers la Beauce vers Chartres et la Normandie, instruits à leurs dépens que les rives de la Loire n’étaient plus désormais pour eux un lieu où ils pussent s’arrêter en sûreté.

Cette retraite n’échappa pas aux Français, dont la hardiesse et les forces croissaient chaque jour avec les faveurs de la fortune. Les succès du présent agrandissant leurs espérances pour l’avenir, ayant pour chefs principaux la Pucelle et le comte de Dunois, et au second rang les nombreux capitaines des hommes d’armes du roi, ils résolurent de poursuivre les Anglais, et, si c’était en leur pouvoir, d’anéantir leurs forces. Il leur semblait que c’était de nouveau s’exposer à leurs coups, s’ils les laissaient déjà vaincus, fugitifs, presque morts de frayeur, découragés par tant de défaites, se retirer librement à travers ces spacieuses campagnes de la 237Beauce,s’ils leur permettaient par leur lâcheté de regagner leurs sûrs abris. Ils les poursuivent donc et les atteignent dans une vaste plaine près de la ville connue sous le nom de Patay. Une fois venus aux mains, les vaincre ne fut pas une affaire ; beaucoup furent tués, nombreux furent les prisonniers, le reste dut son salut à la fuite. Le seigneur Talbot, comte de Chérosbéry [Shrewsbury], fut fait prisonnier, et de nombreux chevaliers anglais le furent avec lui. Le sire Jean Fastolf, chevalier anglais, capitaine d’une compagnie anglaise, échappa par la fuite ; ce qui ne fut pas pour lui auprès des Anglais le sujet de petits affronts, et d’un médiocre opprobre.

Chapitre III
Avant et après le sacre

  • I.
  • D’après Basin, c’est du roi que serait venue la résolution de se faire sacrer à Reims, et couronner à Saint-Denis.
  • Rôle qu’il prête à Léguisé, évêque de Troyes.
  • Sacre à Reims ; couronnement à Saint-Denis.
  • Manière dont il raconte l’attaque contre Paris.
  • Raisons qu’il donne du départ de Paris.
  • Il place après l’attaque de Paris la campagne de Île-de-France.
I.
D’après Basin, c’est du roi que serait venue la résolution de se faire sacrer à Reims, et couronner à Saint-Denis. — Rôle qu’il prête à Léguisé, évêque de Troyes. — Sacre à Reims ; couronnement à Saint-Denis. — Manière dont il raconte l’attaque contre Paris. — Raisons qu’il donne du départ de Paris. — Il place après l’attaque de Paris la campagne de Île-de-France.

Après tant de succès pour la cause française, après un tel revirement de fortune, tant de prospérité et de bonheur à la suite de calamités voisines du désespoir, après une telle révolution, il était bien permis de dire : Pareil changement est l’œuvre de la droite du Très-Haut. Charles, roi des Français, n’était pas encore sacré d’après le rite des rois Très-Chrétiens de France ; il n’avait pas ceint le diadème royal et la couronne, parce que Reims où les rois sont sacrés, Paris et la petite ville de Saint-Denis où ils sont couronnés, étaient au pouvoir des Anglais.

Réunissant des troupes de toutes les parties du royaume soumis à son obéissance, et formant une grande armée, Charles résolut de se rendre à Reims, pour s’y faire sacrer, de venir à Paris et à Saint-Denis pour y être couronné solennellement, comme l’avaient été ses ancêtres et ses pères. Il aborde Troyes-en-Champagne, par les soins et sur le conseil de Jean Léguisé, homme d’éminente intégrité et d’éminente sagesse, qui en occupait la chaire épiscopale, et gouvernait cette Église avec fermeté et dignité ; il y est reçu sans obstacle et avec joie ; il gagne Châlons et Reims ; ces villes et presque toute la Champagne se mettent d’elles-même sous son obéissance ; il est triomphalement oint de l’huile sainte et sacré à Reims au milieu des transports d’allégresse des Français. Jeanne la Pucelle n’a pas quitté l’armée royale, portant son vêtement d’homme, l’armure et la bannière de guerre dont il a été déjà parlé.

238Le roi qui voulait parcourir les autres villes de son royaume, les lieux et les provinces occupés par l’ennemi, et surtout visiter sa très insigne capitale, Paris, et Saint-Denis où il devait recevoir le diadème et le sceptre royaux, résolu qu’il était de monter sur son trône, le roi vient avec son armée à Saint-Denis. Il eût été inutile de vouloir résister à une telle puissance ; il y entre paisiblement et il y est couronné, ainsi que l’étaient les nouveaux rois.

Durant le séjour de quelques jours qu’il y fait, Paris est sommé et pressé de recevoir son roi, de lui donner entrée, et de lui faire obéissance comme au légitime souverain. Le duc de Bedford s’y trouvait, ayant à sa disposition de puissantes milices anglaises et bourguignonnes. Les sommations et les instances sont un sujet de mépris et de dérision. Les Français indignés de ces outrages, ayant quelque espérance que les citadins, bien supérieurs en nombre et en force aux Anglais et aux Bourguignons, seconderaient leur tentative et leur dessein, tentent une attaque contre la ville. Ils commencent l’assaut, entrent dans les fossés. La Pucelle est dans leurs rangs, bien plus à leur tête, avec le duc d’Alençon, de nombreux capitaines royaux, et de nombreux chefs de milice. Sur les murs se trouvaient en rangs très serrés des défenseurs prêts pour repousser l’attaque, qui, avec des pierriers, des canons, des balistes et autres machines de traits, opposent la plus ferme résistance. Beaucoup, parmi les assaillants, sont tués ou blessés ; Jeanne la Pucelle elle-même est blessée à la cuisse par un projectile. Après une tentative frustrée et inutile on sonna la retraite, et les Français rétrogradèrent, non sans perte et sans déshonneur.

Après cette affaire un peu témérairement engagée et sans résultat, les Français se trouvaient à Saint-Denis, presque entourés par les ennemis qui occupaient les forteresses et les cités voisines ; ils sentaient disette de vivres et des autres choses nécessaires à la vie. Aussi le roi se retira-t-il avec son armée vers Senlis, qui était au pouvoir des Anglais. Pour défendre cette ville, le duc de Bedford, ayant promptement rassemblé de nombreuses troupes d’Anglais, se hâta d’accourir. Il établit son camp près d’étangs et de marais qui le protégeaient, et faisaient que l’approcher était difficile, et non sans périls. Il y resta quelques jours comme assiégé par l’armée française, sans juger avantageux d’offrir la bataille ; il finit par se dérober la nuit avec ses Anglais pour rentrer dans Paris. Après son départ, Senlis se donna au roi ; c’est ce que firent aussi Compiègne, Beauvais, Laon, Soissons, Sens, et, bientôt après, toutes les places et forteresses n’ayant pas de garnisons, ou n’en n’ayant que d’inférieures en nombre et en force au nombre et aux forces des bourgeois et des habitants.

239Basin raconte ensuite l’occupation momentanée de Chartres, de Louviers, la venue du roi d’Angleterre en France, et reprend après l’histoire de la Pucelle.

Chapitre IV
Captivité de la Pucelle. — Son procès. — Son jugement. — Jugement de l’écrivain.

  • I.
  • Jeanne au siège de Compiègne.
  • Elle est prise et vendue aux Anglais.
  • La cour délibère sur le sort à lui infliger.
  • Le procès.
  • Sa longueur.
  • Tribunal.
  • Interrogatoire.
  • Admiration qu’excitent les réponses de l’accusée.
  • Le parti pris des interrogateurs.
  • Beau tableau de la vie de Jeanne.
  • Impossibilité d’un soupçon contre sa virginité.
  • La raison du port de l’habit masculin.
  • II.
  • Impossibilité d’échapper à une condamnation.
  • La persuasion des Anglais.
  • Ce que l’on rapporte de sa rétractation, des reproches des Saintes.
  • Condamnée comme relapse.
  • Foule accourue à son supplice.
  • Sa sainte mort.
  • Ses cendres sont jetées à la Seine.
  • Le motif.
  • III.
  • Jugement de Basin sur la Pucelle.
  • Sa réserve.
  • Il dit hardiment qu’elle n’a été convaincue d’aucune erreur contre la foi.
  • Nullité du procès de condamnation.
  • Son Mémoire.
  • Mémoires de nombreux savants consultés pour la réhabilitation.
  • Leur conclusion.
  • La fin de la Pucelle n’est pas une objection contre la divinité de sa mission.
  • Ainsi ont fini le Rédempteur, les Apôtres, les martyrs.
  • Dieu a pu la permettre à cause des péchés du roi, ou du peuple, de leur ingratitude, de leur orgueil.
  • La corruption des mœurs à celte époque.
  • Dieu s’est souvent servi des femmes pour un rôle de consolation.
  • Liberté d’appréciation concédée par Basin.
I.
Jeanne au siège de Compiègne. — Elle est prise et vendue aux Anglais. — La cour délibère sur le sort à lui infliger. — Le procès. — Sa longueur. — Tribunal. — Interrogatoire. — Admiration qu’excitent les réponses de l’accusée. — Le parti pris des interrogateurs. — Beau tableau de la vie de Jeanne. — Impossibilité d’un soupçon contre sa virginité. — La raison du port de l’habit masculin.

Les Anglais et les Bourguignons assiégeaient depuis longtemps Compiègne-sur-Oise, et Jeanne la Pucelle défendait cette ville avec de nombreux et vaillants capitaines et chevaliers français, lorsque l’infortunée jeune fille fut victime d’un bien malheureux accident. Un jour, étant sortie avec une troupe d’hommes d’armes pour fondre sur l’ennemi, elle fut prise par un soldat bourguignon. Les Anglais, qui avaient soif de sa perte et de sa mort, l’achetèrent au prix d’une grosse somme d’or. Pour eux, qui tant de fois avaient été taillés en pièces et mis en fuite par la seule terreur de son nom, ce fut le sujet d’une grande joie et d’une vive allégresse.

Ils l’amenèrent à Rouen où le jeune roi Henri se trouvait avec sa cour et son conseil. Après de longues délibérations sur le sort qu’il fallait lui faire subir, on décida qu’elle serait soigneusement gardée dans une prison passablement dure de la forteresse de Rouen, et qu’ayant été prise sur 240les limites du diocèse de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, l’un des premiers conseillers du roi d’Angleterre, on lui intenterait devant ce prélat un procès en matière de foi.

Le procès fut long et mouvementé. Pendant plusieurs mois, à divers jours et à diverses fois, en présence des inquisiteurs de la perversité hérétique, de nombreux professeurs de théologie, de droit divin et humain, mandés pour cela de Paris, la Pucelle eut à subir de multiples interrogatoires. Les questions et les réponses furent très soigneusement recueillies par des notaires publics, et consignées dans des registres juridiques. Presque tous admiraient avec quelle sagesse et quelle habileté cette jeune paysanne répondait sur des matières de foi à des questions pleines de difficultés même pour des doctes et des hommes cultivés. Les assesseurs, partisans résolus, fervents défenseurs de la cause anglaise, n’avaient qu’un but, la circonvenir par leurs questions équivoques et captieuses, pour la faire paraître coupable du crime d’hérésie, et la faire ainsi périr ; et cependant ils ne purent pas lui arracher une parole, une assertion qui leur en fournît un prétexte tant soit peu solide et concluant.

En effet, d’après le témoignage de ceux qui avaient connu sa vie et sa conduite, soit avant sa venue auprès du roi, soit après, durant le temps passé au milieu des hommes de guerre, elle avait été très pieuse, fréquentant, toutes les fois qu’elle le pouvait, les églises et les lieux de prière. Venait-elle, lorsqu’elle gardait le troupeau dans les champs, à entendre la cloche qui annonçait l’élévation du corps et du sang de Dieu, ou sonnait la Salutation de la Bienheureuse Vierge Marie, elle avait l’habitude de se mettre à genoux et de prier avec une grande ferveur de dévotion.

Elle affirmait avoir voué à Dieu sa virginité ; et quoique ayant longtemps vécu au milieu d’hommes d’armes, impudiques, entièrement perdus de mœurs, jamais il ne s’éleva un soupçon qu’elle eût violé son engagement. Bien plus, des femmes expertes, même lorsqu’elle était au pouvoir des Anglais, ayant soumis son intégrité à leur examen et inspection, ne purent observer et constater qu’une chose, la parfaite pureté du sceau virginal.

Elle se justifiait de porter le vêtement viril, en affirmant que le Ciel lui avait fait un commandement de le prendre en même temps que les armes, afin que dans ses expéditions guerrières, passant les jours et les nuits au milieu des hommes, elle ne fût pas pour eux l’occasion de désirs mauvais ; ce qui eût été presque impossible, si elle y avait vécu en portant les habits de son sexe.

241II.
Impossibilité d’échapper à une condamnation. — La persuasion des Anglais. — Ce que l’on rapporte de sa rétractation, des reproches des Saintes. — Condamnée comme relapse. — Foule accourue à son supplice. — Sa sainte mort. — Ses cendres sont jetées à la Seine. — Le motif.

Mais indubitablement, quel que fût l’éclat de sa vertu feinte ou réelle, il était presque impossible qu’elle pût se justifier auprès de ceux dont le désir le plus ardent et le plus véhément était de la perdre et de la faire disparaître. Il n’y avait parmi les Anglais qu’un sentiment, une voix presque universelle, à savoir qu’on ne pouvait combattre heureusement les Français et les vaincre, tant que respirerait cette Pucelle qu’ils accusaient de sortilège et de maléfice. Comment son innocence aurait-elle pu la sauver ? À quoi pouvait-elle lui servir, alors qu’elle était entre les mains de tant d’ennemis et de calomniateurs acharnés, tels que l’étaient pour la Pucelle les Anglais et ceux qui, leurs chauds partisans et défenseurs, siégeaient parmi les juges, résolus de faire tous leurs efforts, de tenter toutes les voies pour contenter leur désir de la perdre ?

Quant aux apparitions des saintes Vierges dont elle disait être favorisée, après avoir persévéré dans la même affirmation, fatiguée par de longs examens et des questions souvent réitérées, amaigrie et épuisée par l’horreur et les souffrances d’une longue prison, à l’intérieur et à l’extérieur de laquelle des soldats anglais étaient toujours en sentinelle, on raconte (ferunt) que, sur une promesse d’impunité et de délivrance, faite par ses juges, elle avait fini par renier la vérité de ces sortes d’apparitions et de révélations divines, et qu’elle avait été induite à en faire l’aveu en jugement et devant des assistants ; et que, cela fait, la dureté et l’aspérité de sa prison n’en avaient été pour cela nullement mitigées. Aussi, quelques jours après, le bruit se répandit-il qu’elle avait dit avoir été réprimandée pour avoir renié ces apparitions et révélations ; que les saintes lui apparaissant de nouveau dans la prison lui en avaient fait de durs reproches.

Ceci rapporté aux juges, elle est de nouveau traduite publiquement en jugement, comme coupable de rechute dans une hérésie précédemment abjurée ; elle est jugée relapse, et comme telle abandonnée au bras séculier. Aussitôt elle est saisie par les exécuteurs et par la soldatesque anglaise, alors nombreuse à Rouen à la suite de son roi Henri. En présence d’une innombrable multitude, accourue non seulement de la cité mais des campagnes et des villes voisines, — plusieurs étaient venus comme pour un spectacle public, — Jeanne, invoquant sans cesse à son secours Dieu et la glorieuse Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Jeanne fut consumée par les flammes.

On réunit les cendres provenant soit du bois, soit du corps et des ossements, et du haut du pont, elles furent jetées dans la Seine, par 242crainte qu’un sentiment de superstition ne fit ramasser et garder quelque chose de ces restes. C’est ainsi que Jeanne sortit de cette vie passagère.

III.
Jugement de Basin sur la Pucelle. — Sa réserve. — Il dit hardiment qu’elle n’a été convaincue d’aucune erreur contre la foi. — Nullité du procès de condamnation. — Son Mémoire. — Mémoires de nombreux savants consultés pour la réhabilitation. — Leur conclusion. — La fin de la Pucelle n’est pas une objection contre la divinité de sa mission. — Ainsi ont fini le Rédempteur, les Apôtres, les martyrs. — Dieu a pu la permettre à cause des péchés du roi, ou du peuple, de leur ingratitude, de leur orgueil. — La corruption des mœurs à celte époque. — Dieu s’est souvent servi des femmes pour un rôle de consolation. — Liberté d’appréciation concédée par Basin.

Original en latin : Pièce justificative B.

Le lecteur désirera peut être savoir notre jugement sur les faits de la Pucelle dont, à cette époque, le nom remplit la France entière. S’il est vrai que nous n’avons pas la témérité d’affirmer que Dieu est l’auteur des apparitions et des révélations qu’elle disait avoir reçues, attendu que nous n’avons nulle connaissance des signes de sa mission, signes qui, dit-on, ont été manifestés seulement au roi Charles, nous disons et affirmons hardiment, que du procès fait contre elle, procès que nous avons vu lorsque, à l’expulsion des Anglais, la Normandie a fait retour à la domination de Charles, il ne résulte pas de preuve qu’elle ait été convaincue d’une proposition erronée, en opposition avec la vérité catholique, ou qu’elle en ait fait l’aveu juridique ; par suite l’inculpation du crime d’hérésie et de rechute est assez manifestement dénuée de fondement.

En outre, on pouvait, d’après plusieurs chefs, établir que pareil procès était vicieux ; il était intenté et déduit devant des ennemis mortels souvent récusés par l’accusée ; on lui a refusé tout conseil, à elle, une simple jeune fille ; on pourrait voir les raisons plus longuement exposées, dans un petit Traité que nous fîmes, pour répondre à la demande du roi Charles qui voulait avoir notre avis, si ce Mémoire tombe entre les mains du lecteur.

Les Anglais chassés de la Normandie, le même Charles fit soigneusement examiner et discuter ce même procès par plusieurs prélats de son royaume, et par de savants jurisconsultes versés dans le droit divin et humain ; ils lui adressèrent plusieurs Mémoires à ce sujet. Transmis aux juges délégués par le Saint-Siège pour examiner cette affaire et en juger, ces Mémoires furent mûrement pesés. La sentence fut celle que nous venons d’émettre : le jugement porté sous la domination anglaise fut cassé et révoqué.

Quelqu’un s’étonnera peut-être, qu’envoyée par Dieu elle ait pu devenir ainsi prisonnière et être soumise à de tels supplices. Pareil étonnement serait en vérité hors de toute raison chez ceux qui croient fermement que le Saint des Saints, Notre-Seigneur et Sauveur, que les saints Prophètes, les saints Apôtres envoyés pour apporter et persuader aux hommes la doctrine du salut, les commandements divins de la foi, ont eu à supporter tant de tourments et de supplices, et ont fini leur vie mortelle par le triomphe du martyre. Ne lisons-nous pas encore que le 243peuple d’Israël, après avoir reçu de Dieu l’ordre d’exterminer Canaan, de combattre des nations idolâtres ennemies de Dieu, est cependant parfois tombé abattu sous leurs coups, à cause de ses prévarications, ou même à cause des prévarications de l’un de ses membres ? Qui donc connaît les sentiments de Dieu, ou qui fut son conseiller ? En parlant ainsi, nous ne voulons pas dire que Jeanne, arrachée à cette triste vie de la manière que nous venons de dire, doive être mise sur le même rang que les Apôtres et les Martyrs ; nous voulons dire qu’il n’y a ni répugnance ni incompatibilité, à ce qu’elle ait été envoyée par Dieu pour secourir le roi et le royaume contre des ennemis qui tyrannisaient très cruellement le pays, pour humilier l’orgueil des Anglais et des Français, pour que personne ne fasse de la chair un appui, et, au mépris de Dieu, ne se glorifie en lui-même et en ses forces ; et que néanmoins Dieu ait permis qu’elle ait été prise par les ennemis et accablée de supplices. Il a pu le permettre à cause des péchés du roi, ou de la nation. Ingrats pour de si grands bienfaits merveilleusement concédés par le moyen de Jeanne, ils n’ont peut-être pas rendu de dignes actions de grâces, ou même ils ont attribué leurs victoires, non pas à la gratuite faveur du Ciel, mais à leurs forces et à leurs mérites. Leurs mérites à cette époque étaient nuls, ou plutôt ce n’étaient que des démérites, les mœurs étant si corrompues. Toute autre cause juste, puisqu’il n’y a pas d’iniquité en Dieu, mais qui nous est inconnue, a fait qu’une grâce gratuite accordée à ceux qui ne la méritaient pas, a été retirée à des indignes et à des ingrats. Souvent en effet l’ingratitude a fait retirer ce qui avait été donné par un pur effet de la divine miséricorde.

Que Dieu parfois, par le moyen de femmes, avec ou sans armes, console les siens, et leur donne de triompher de leurs ennemis, c’est ce qu’attestent les histoires de Débora, de Judith, d’Esther que nous lisons dans le canon des Écritures.

Après cet exposé sur Jeanne la Pucelle, dont la mission, les apparitions et les révélations peuvent être appréciées par chacun selon qu’il le comprendra et le jugera, sur lesquelles on peut avoir des sentiments différents que nous n’entendons pas interdire, reprenons la suite de notre narration267.

244Gilles le Bouvier
dit le Héraut Berry

Remarques critiques

On s’explique assez difficilement que l’on ait attribué à Alain Chartier une Chronique dont l’auteur se fait connaître dans le prologue, à peu près dans les termes suivants, qui se lisent dans plusieurs manuscrits du XVe siècle.

Je, Berry, premier hérault du roy de France, mon naturel et souverain seigneur, et roy d’armes de son pays de Berry, honneur et révérence à tous ceux qui ce petit livre liront. Plaise savoir qu’à la seizième année de mon âge, alors que chacun, ainsy que nature l’ordonne, pense à s’appliquer là où sa plaisance l’incline, je pris mon plaisir et délectation à voir et à suivre le monde. À cette heure (vers 1402), le noble royaulme de France et la noble cité de Paris avoient la plus haute renommée de tous les royaulmes chrétiens. Là abondoient le plus, prélats, chevalerie, marchands, clercs et commun peuple ; là se trouvoient haults honneurs, richesses et plaisirs. Je m’appensai de voir à mon pouvoir les honneurs et haults faits de ce très noble et très chrestien royaulme, de me trouver, par le plaisir de Dieu, partout où je saurois voir les haultes assemblées et haults faicts d’iceluy royaulme et des aultres à mon pouvoir, et que la vue d’icelles choses seroit mise par moy en escrit, tant les biens faicts que les mauvois.

Ce n’est pas Denis Godefroy qui a restitué au héraut Berry, ainsi qu’on le lit dans nombre d’écrits modernes, la Chronique dont il est l’auteur. Godefroy donnait son Recueil des historiens de Charles VII en 1661 ; or en 1651, dans son Abrégé royal de l’alliance chronologique de l’Histoire sacrée et profane, le Père Labbe signalait, d’après le savant André Duchesne, l’erreur qui l’attribuait à Alain Chartier.

Berry nous donne d’autres détails personnels dans son Traité des armoiries, qui débute ainsi :

Je, Gilles Le Bouvier, dit Berry, premier hérault de très hault et très chrestien roy Charles septiesme, par luy nommé et créé hérault en l’an MCCCCXX, et depuis coronné et créé par iceluy prince en son chastel de Mehun en la feste de Noël, roy d’armes des pays et marches du Berry, etc.

245Roi d’armes était le titre le plus haut d’une hiérarchie qui comprenait les hérauts d’armes, le poursuivant d’armes, et les aspirants au titre de poursuivant, ou les simples chevaucheurs. Les hérauts d’armes avaient une haute importance dans le moyen âge, chargés qu’ils étaient de proclamations aussi significatives que les déclarations de guerre, ou les propositions de paix, de veiller à ce que dans les tournois tout se passât conformément aux règles de la chevalerie, d’animer les combattants, etc. Ils devaient être très versés dans l’art héraldique. Aussi Gilles Le Bouvier a-t-il fait un Traité des armoiries. Il a écrit une Géographie ; un passage en a été cité au premier chapitre de ce volume ; enfin il a écrit une Chronique de l’an 1402 à 1455.

Berry est très succinct dans ses récits. Comme témoin sur la Pucelle, il n’offre guère d’intérêt que pour ce qui regarde le siège de La Charité, et la tentative faite par Jeanne afin de déloger le duc de Bourgogne du siège de Choisy ; pour tout le reste, c’est presque un sommaire souvent inexact.

Il existe de nombreux manuscrits de la Chronique de Berry. Quicherat se servit de textes renfermant deux phrases qu’il déclare justement inintelligibles, mais il a tort d’ajouter qu’elles sont telles dans tous les manuscrits. Les manuscrits n° 2860 et 2861 renferment des phrases fort claires, et en accord avec le contexte. Il y a dans le n° 2861 plusieurs faits omis dans le texte de Quicherat, faits qui aident à mieux comprendre l’histoire de Jeanne d’Arc, et qui seront reproduits ; tel le recouvrement de Melun.

La Pucelle
d’après le Héraut Berry

  • I.
  • La Pucelle arrive et est examinée durant le carême.
  • Avis des docteurs.
  • Elle est équipée.
  • II.
  • Le héraut de la Pucelle aux Anglais emprisonné, en attendant de pouvoir être brûlé.
  • Fausse assertion qu’après son entrée à Orléans, la Pucelle serait revenue à Blois.
  • Prise de la bastille Saint-Loup.
  • Inutiles efforts des Anglais pour la secourir.
  • Erreur du chroniqueur sur le jour de la prise des Augustins.
  • Attaque des Tourelles.
  • Un jour entier de combat.
  • Anglais pris, tués ou noyés.
  • Retraite des Anglais.
  • III.
  • Les Anglais dispersés à Jargeau, Meung et Beaugency.
  • Secours envoyé par Bedford.
  • Prise de Jargeau, de Beaugency.
  • Retraite de l’armée anglaise vers Janville.
  • Taillée en pièces à Patay.
  • IV.
  • La Trémoille fait congédier Richemont et de Pardiac.
  • Le roi, en se rendant à Reims, reçoit l’obéissance de Troyes, de Châlons.
  • Solennité du sacre.
  • V.
  • Nom des principales villes parcourues par le roi après le sacre.
  • Les armées anglaise et française en présence à Thieux et auprès de Senlis.
  • Quelques particularités sur cette dernière journée.
  • Séjour à Compiègne.
  • Fallacieuses promesses de Jean de Luxembourg.
  • Le roi à Saint-Denis.
  • La Trémoille fait retirer l’armée lors de l’assaut de Paris.
  • Bedford vole au secours de la Normandie.
  • Itinéraire du roi dans son retour vers la Loire.
  • Duplicité du duc de Bourgogne.
  • Sauf-conduit qui lui donne facilité pour resserrer son alliance avec Bedford.
  • VI.
  • Sens et Melun se rendent français.
  • La Pucelle empêchée par La Trémoille d’aller combattre en Normandie avec le duc d’Alençon.
  • Échec contre La Charité.
  • Couronnement du roi d’Angleterre en Angleterre, et mariage du duc de Bourgogne.
  • Échec d’un complot pour remettre Rouen au roi.
  • VII.
  • Siège par le duc de Bourgogne, de Choisy, près Compiègne.
  • Prise de Château-Gaillard.
  • La Pucelle va passer par Soissons pour venir à Choisy ; Intrigue du capitaine pour ne pas laisser entrer la troupe de la Pucelle.
  • Dispersion de la troupe de la Pucelle.
  • Trahison du capitaine de Soissons.
  • Prise de Choisy.
  • Siège de Compiègne.
  • La Pucelle prisonnière et vendue aux Anglais.
246I.
La Pucelle arrive et est examinée durant le carême. — Avis des docteurs. — Elle est équipée.

En cet an 1429, et en ce même temps de carême, arriva par devers le roi, au châtel de Chinon, une jeune fille de l’âge de dix-huit à vingt ans, nommée Jeanne la Pucelle. Elle était née et nourrie d’emprès Vaucouleurs, à un village de dessus la rivière de Meuse, et avait été toute sa jeunesse jusqu’à cette heure à garder les brebis. Elle vint devant le roi et en le saluant lui dit ces paroles : que Notre-Seigneur l’envoyait vers lui pour le mener couronner à Reims et pour lever le siège que les Anglais tenaient devant la bonne cité d’Orléans, et que Dieu, à la prière des saints, ne voulait pas que ladite cité fût prise ni périe.

Sur ces paroles, le roi la fit examiner par plusieurs sages docteurs de son royaume, auxquels elle répondit sagement et par bonne manière, tellement que tous les docteurs étaient d’opinion que son fait, son dit et ses paroles, étaient faits et dits par miracle de Dieu. Et pour ce, il fut proposé et ordonné en grande délibération du conseil que, pour faire et accomplir les choses qu’elle avait dites, en intention qu’elle pût les commencer et achever au plaisir de Dieu, on lui baillerait chevaux, harnais et gens pour l’accompagner et voir son fait et ce que ce serait. Et tout fut fait, conseillé et ordonné audit châtel de Chinon durant ledit temps de carême, alors que un chacun était en dévotion. Et la conduisaient le maréchal de Rieux (Rais) et le sire de Culant, l’un maréchal et l’autre amiral.

II.
Le héraut de la Pucelle aux Anglais emprisonné, en attendant de pouvoir être brûlé. — Fausse assertion qu’après son entrée à Orléans, la Pucelle serait revenue à Blois. — Prise de la bastille Saint-Loup. — Inutiles efforts des Anglais pour la secourir. — Erreur du chroniqueur sur le jour de la prise des Augustins. — Attaque des Tourelles. — Un jour entier de combat. — Anglais pris, tués ou noyés. — Retraite des Anglais.

L’an mil IIIIc et vingt-neuf fut levé le siège d’Orléans, le XIIe jour de mai268. Et en ce temps se partit la Pucelle du châtel de Chinon ; elle prit 247congé du roi, et chevaucha tant par ses journées qu’elle arriva dedans la bonne cité d’Orléans malgré les Anglais. Par un héraut, elle leur envoya publiquement devant tout le monde des lettres portant qu’il s’en allassent, que Dieu le voulait, que sinon il leur mescherroit (arriverait malheur), et que Dieu se courroucerait contre eux s’ils faisaient le contraire. Lesdits Anglais prirent le héraut, et décidèrent qu’il serait ars, et firent faire l’attache (le bûcher ?) pour le brûler. Toutefois, avant qu’ils eussent reçu le sentiment et conseil de ceux de l’Université de Paris et de ceux tenus de ce faire (de donner conseil), ils durent lever le siège, furent morts et déconfits, et partirent si hâtivement qu’ils laissèrent le héraut en leurs logis tout enferré, et s’enfuirent.

La Pucelle visita les bastilles qu’ils avaient élevées ; et étaient avec elle le sire de Rais, maréchal de France, le bâtard d’Orléans, et messire Louis de Culant, amiral, et plusieurs autres chevaliers et écuyers dessus nommés. Le lendemain la Pucelle partit d’Orléans et vint à Blois pour avoir argent et vivres269. Cela fait, elle vint audit lieu d’Orléans avec une grosse puissance de gens d’armes.

Sitôt qu’elle fut entrée en la ville, le peuple sortit d’Orléans (des remparts) par le grand vouloir qu’ils avaient d’être hors la servitude des Anglais. Ils assaillirent la bastide de Saint-Loup et la prirent d’assaut. Et alors les Anglais qui étaient ès autres bastilles loin de là se mirent en chemin pour secourir la bastille de Saint-Loup. Mais avant qu’ils fussent à mi-chemin, ils aperçurent que le feu était dedans et qu’elle était perdue pour eux270.

Étaient allés à l’attaque Mgr le bâtard d’Orléans, le sire de Rais, et plusieurs autres, quand ils surent que le peuple était ému d’y aller. Ce fut le commencement de la levée du siège. Là furent morts et brûlés 60 Anglais, et 22 furent faits prisonniers. Ils furent à Mgr le bâtard d’Orléans. Cette bastille était tenue par un capitaine anglais nommé Thomas Guérard, qui était capitaine de Montereau pour les Anglais.

Ce soir271, les Français passèrent en bateaux la rivière de Loire, et allèrent assaillir les bastilles du côté de la Vicomté272 (de la Sologne), et celle des Augustins devant la porte du pont et les prirent. Et ce soir, les Français 248se retirèrent en la ville, et la Pucelle avec eux, et une partie des gens demeurèrent aux champs toute la nuit.

Le lendemain au matin, qui était jour de samedi, les Français passèrent de nouveau la rivière pour assaillir la bastille du pont. Et là furent le sire de Rais, le bâtard d’Orléans, le sire de Gaucourt, le seigneur de Graville, le sire de Guitry, le sire de Coarraze, le sire de Villars, messire Denis de Chailly, l’amiral messire Louis de Culant, La Hire, Poton, le commandeur de Giresme, messire Florent d’Illiers, le Bourg de Mascaran, Thibaud de Thermes et plusieurs autres ; lesquels donnèrent l’assaut de toutes parts à ladite bastille du pont depuis le midi jusque au soleil couchant, et tant, que par force d’armes la bastille fut prise. Et là moururent les seigneurs (anglais) de Poynings, et de Molyns, et un capitaine nommé Glacidas, Anglais, qui était capitaine d’icelle bastille. Comme il pensait se retirer dedans la tour du boulevard, le pont fondit, et lui et tous ceux qui étaient sur ce même pont fondirent en la rivière de Loire ; et là dedans furent qui morts, qui pris, qui noyés, de IIII à Vc Anglais (de 400 à 500 Anglais).

Le lendemain matin, qui fut dimanche, les Anglais se levèrent de devant Orléans et s’en allèrent à Meung-sur-Loire, la plupart à pied ; et ils laissèrent leurs bastilles, leurs vivres et leur artillerie ; ce dont ceux de la ville d’Orléans furent moult refaits, et ils eurent très grand confort des vivres qu’ils trouvèrent ès dites bastilles.

III.
Les Anglais dispersés à Jargeau, Meung et Beaugency. — Secours envoyé par Bedford. — Prise de Jargeau, de Beaugency. — Retraite de l’armée anglaise vers Janville. — Taillée en pièces à Patay.

Le comte de Suffolk prit la charge de cinq-cents Anglais, pour les mener à Jargeau, sur l’ordre de sire de Talbot, lieutenant pour le roi d’Angleterre. Le sire de Talbot demeura à Meung et à Beaugency jusqu’à ce qu’ils eussent des nouvelles du duc de Bedford, et de grands secours. Le duc leur envoya messire Jean Fastolf et tout ce qu’il put réunir de gens.

Et lors les chefs de guerre qui avaient été dedans la ville d’Orléans durant le siège, et Mgr le connétable de France, comte de Richemont273, Mgr d’Alençon et Mgr d’Albret, vinrent et mirent le siège à Jargeau et le prirent d’assaut. Là furent pris ou tués de quatre à cinq-cents Anglais ; et fut pris, sur le pont de la ville sous lequel passe la rivière de Loire, le comte de Suffolk qui s’y était retiré après la prise de la place. Il se rendit à un écuyer d’Auvergne, nommé Guillaume Regnault, que le comte fit chevalier pour que l’on dît qu’il avait été pris par un chevalier. À la prise des Anglais, qui fut faite sur le pont par les Français, se noya Alexandre de la Poule, frère dudit comte.

249Les Français et la Pucelle vinrent de là mettre le siège devant Beaugency ; les Anglais, vu la peur qu’ils avaient en voyant la fortune tourner contre eux, se rendirent et livrèrent Beaugency par composition. Dans la place étaient de six à sept-cents Anglais, ayant pour capitaine messire Guichard Guettin.

Quand le sire de Talbot et messire Jean Fastolf surent que Beaugency s’était rendu et que les Anglais s’en étaient allés en Normandie un bâton en leur poing, ils partirent pour se rendre à Janville274. Les seigneurs de France le surent ; ils les poursuivirent bien six lieues, et ils les atteignirent en face d’un fort moustier (monastère) nommé Patay. C’est là que les Anglais furent combattus et déconfits ; là furent pris le sire de Talbot, et d’autres jusqu’au nombre de trois-cents ; il y eut vingt-deux-cents morts (2200) ; messire Jean Fastolf s’enfuit avec plusieurs autres. Par cette journée les Anglais laissèrent Meung, Janville, La Ferté, et d’autres forteresses du pays de Beauce.

IV.
La Trémoille fait congédier Richemont et de Pardiac. — Le roi, en se rendant à Reims, reçoit l’obéissance de Troyes, de Châlons. — Solennité du sacre.

Le roi, instruit de ces nouvelles, s’en alla à Gien et de là à Auxerre avec toute son armée, et il vint à Troyes. Il renvoya le Connétable et contremanda le comte de Pardiac, parce que le sire de La Trémoille craignait qu’ils ne voulussent avoir le gouvernement du roi, lui faire déplaisir de sa personne, et le bouter dehors.

La cité de Troyes fit obéissance au roi, qui, partant de là, vint à Châlons qui lui fit pareillement obéissance, et de là à Reims où il fut grandement accompagné des seigneurs de son sang et des barons de son royaume, tels que le duc d’Alençon, le comte de Vendôme, le sire d’Albret, le bâtard d’Orléans, le comte de Clermont, les maréchaux, l’amiral, le maître des arbalétriers, le sire de Laval et moult d’autres barons. Et le roi fut sacré et couronné à Reims en moult grande solennité.

V.
Nom des principales villes parcourues par le roi après le sacre. — Les armées anglaise et française en présence à Thieux et auprès de Senlis. — Quelques particularités sur cette dernière journée. — Séjour à Compiègne. — Fallacieuses promesses de Jean de Luxembourg. — Le roi à Saint-Denis. — La Trémoille fait retirer l’armée lors de l’assaut de Paris. — Bedford vole au secours de la Normandie. — Itinéraire du roi dans son retour vers la Loire. — Duplicité du duc de Bourgogne. — Sauf-conduit qui lui donne facilité pour resserrer son alliance avec Bedford.

Le roi partit ensuite de Reims et vint à Soissons, de là à Château-Thierry et à Provins qu’il mit en son obéissance ; et de là il vint à Crépy-en-Valois. Le duc de Bedford fit savoir au roi que s’il voulait la bataille, il le recevrait. Et aussitôt les lettres reçues des mains des hérauts, le 250roi partit et vint à Lagny-le-Sec, et il laissa son avant-garde à Dammartin. Les coureurs français et anglais escarmouchèrent tout le jour sur une petite rivière à un village que l’on appelle Thieux. Sur le soir de ce jour, le duc de Bedford partit avec toute son armée, et s’en alla à Louvres. Le roi de France et son armée étaient à Crépy et l’avant-garde à Baron.

Le lendemain, au point du jour, l’armée de Bedford vint près de Senlis en un lieu nommé La Victoire. Les Français étaient logés dans les villages d’alentour. Quand ils surent la venue des Anglais, ils se réunirent et se disposèrent en ordre de bataille. Le roi de France vint de Crépy à Montépilloy, où il coucha cette nuit. Le lendemain les deux armées furent durant tout le jour l’une près de l’autre, sans haie et sans buisson, à la portée d’un trait de coulevrine, et ne se combattirent pas. Le soir le roi se retira et s’en alla avec son armée à Crépy, et le duc de Bedford à Senlis.

Le lendemain le roi s’en alla à Compiègne qui lui fit obéissance ; il y resta huit jours. Là vint messire Jean de Luxembourg, qui lui fit de grandes promesses de faire la paix entre le roi et le duc de Bourgogne ; ce dont il ne fit rien, sinon le décevoir. Le roi partit de là et s’en vint à Senlis ; la ville l’avait mandé quérir. Son avant-garde passa outre et vint à Saint-Denis. L’armée était sous la conduite de Mgr d’Alençon, de la Pucelle et des maréchaux. Vinrent à l’aide du roi le duc de Bar nommé René, le damoiseau de la Marche (de Commercy) et celui de Roudemac.

De là le roi vint à Saint-Denis, et son armée vint devant Paris pour l’assaillir ; mais le sire de La Trémoille fit retourner les gens d’armes à Saint-Denis.

Le duc de Bedford vint pour cette cause (?) à La Chapelle-Saint-Denis avec son armée275, et de là il s’en alla à Rouen, de peur que la Normandie ne se révoltât, à la suite de Beauvais et d’Aumale qui s’étaient donnés au roi.

Le roi partit ensuite de Saint-Denis pour venir en Berry. Il vint à Lagny, qui s’était mis sous son obéissance, d’où il s’en alla à Provins et à Bray, qui se réduisit à lui. Il passa la rivière d’Yonne à gué lui et son armée, près de Sens, d’où il vint à Courtenay et à Château-Renard, et de là à Gien.

Il pensait avoir accord avec le duc de Bourgogne. Le duc lui avait mandé par le sire de Charny, qui lui en avait apporté les nouvelles, qu’il lui ferait avoir Paris, et qu’il viendrait à Paris pour parier à ceux qui tenaient son parti. Pour cette cause le roi lui envoya son sauf-conduit pour venir à Paris ; mais quand il fut à Paris, le duc de Bedford et lui resserrèrent leurs alliances à l’encontre du roi, plus fort qu’ils ne l’avaient fait jusque-là276. Ce même duc s’en retourna avec son sauf 251conduit par les pays de l’obéissance du roi en ses pays de Picardie et de Flandres.

VI.
Sens et Melun se rendent français. — La Pucelle empêchée par La Trémoille d’aller combattre en Normandie avec le duc d’Alençon. — Échec contre La Charité. — Couronnement du roi d’Angleterre en Angleterre, et mariage du duc de Bourgogne. — Échec d’un complot pour remettre Rouen au roi.

Dans les manuscrits 23282 et 2861, on trouve à la suite le récit de la victoire d’Anthon, de la reddition de Sens et de Melun, dont il n’est pas question dans le manuscrit 2860.

Le récit de la victoire d’Anthon est anticipé. Cette victoire fut gagnée le 11 juin 1430, plus de quinze jours après la prise de la Pucelle, contre le prince d’Orange et le duc de Savoie qui voulaient se partager le Dauphiné. Voici ce qui regarde Sens, et surtout Melun, où Jeanne devait recevoir, dans la semaine de Pâques 1430 (Pâques était le 16 avril) la révélation qu’elle serait prise avant la Saint-Jean.

Ledit an (1429 anc. st.), en hiver, ceux de la cité de Sens se réduisirent en l’obéissance du roi, et eurent leur abolition277. Ils mirent dehors leur capitaine nommé Pierre de Beaufort.

En ce même an la ville de Melun se mit en l’obéissance du roi, et ils eurent une abolition.

La manière dont elle fut réduite fut celle-ci : les gens de ladite ville qui étaient bons Français virent que la plupart des gens de la garnison avaient été courir devant Yèvre-en-Gâtinais, pour prendre des vaches. Les gens de la ville, pour parvenir à leurs fins, publièrent qu’à Pontoise il y avait grande foison de gens d’armes Picards qui voulaient venir en garnison à Melun, et qu’ils voulaient être maîtres des gens des villes où ils se trouvaient : et ils dirent qu’ils n’y entreraient pas. Or Melun était tenu par messire Jean de Luxembourg, et le château était gardé pour lui par Dreux d’Humières, avec grand nombre de gens. Il advint qu’il n’y avait dans le château que dix personnes, les autres étant sorties au dehors. Ceux de la ville leur ôtèrent les clefs, fermèrent les portes, et envoyèrent quérir promptement le capitaine du Pont-de-Seine, le commandeur de Giresmes, et messire Denis de Chailly qui se mirent en la ville, et en l’île du château, qui fut ainsi assiégé.

Ceux qui étaient allés courir trouvèrent les portes fermées et s’en allèrent à Corbeil, qui tenait pour les Bourguignons. Les gens du roi vinrent au siège de toutes parts. Ceux de Corbeil vinrent par la rivière, espérant ainsi entrer ; mais quand ils surent que la bastille était en l’île 252du château, ils s’en retournèrent. Ainsi la ville et le château furent réduits au roi, Melun redevint français et les Bourguignons et les Anglais perdirent ce passage278.

Le roi étant à Gien au retour du sacre, et le duc d’Alençon avec lui, celui-ci désirait amener avec lui en Normandie la Pucelle et les hommes d’armes du roi ; mais le sire de La Trémoille ne le voulut pas ; il envoya la Pucelle, au plus fort de l’hiver, avec son frère, le sire d’Albret et le maréchal de Boussac et bien peu de gens, devant la ville de La Charité. Ils furent là environ un mois, et ils en partirent honteusement, sans que secours vint à ceux de dedans ; ils y perdirent bombardes et artillerie. Dans un assaut il y mourut un baron du pays du Dauphiné, nommé Raymond de Montmor, dont fut dommage.

En cet an fut couronné en Angleterre le roi Henri, encore bien jeune, et le duc de Bourgogne épousa la fille du roi de Portugal ; leurs noces furent célébrées à Bruges-en-Flandre, et il y eut moult grande fête.

Le duc de Bourbon partit pour Beauvais avec tous les gens d’armes des frontières de France et de Beauvaisis ; étaient avec lui le comte de Vendôme, l’archevêque de Reims, Poton de Xaintrailles et plusieurs autres capitaines et gens de guerre, tous assemblés pour entrer à Rouen, par le moyen de quelques habitants de la ville. Or, il arriva que lesdits seigneurs, en chevauchant entre Beauvais et Rouen, rencontrèrent cinq ou six-vingts Anglais, qui descendirent à pied ; les Français leur coururent sus à cheval, mais les Anglais se défendirent si vaillamment qu’à la fin les Français retournèrent à Beauvais et les Anglais demeurèrent aux champs.

VII.
Siège par le duc de Bourgogne, de Choisy, près Compiègne. — Prise de Château-Gaillard. — La Pucelle va passer par Soissons pour venir à Choisy ; Intrigue du capitaine pour ne pas laisser entrer la troupe de la Pucelle. — Dispersion de la troupe de la Pucelle. — Trahison du capitaine de Soissons. — Prise de Choisy. — Siège de Compiègne. — La Pucelle prisonnière et vendue aux Anglais.

L’an mil IIIIc et XXX, le siège fut mis à Choisy, près de Compiègne, par le duc de Bourgogne, les comtes de Stafford et d’Arundel et messire Jean de Luxembourg, et à la fin, ils prirent la place par composition. Pendant le siège un écuyer gascon, nommé Poton de Xaintrailles, et les gens d’armes de sa compagnie passèrent la rivière d’Aisne entre Soissons et le Pont, et frappèrent sur ledit siège, ils en tuèrent et prirent plusieurs. Entre les autres fut pris un nommé Jean de Brimeu, du pays de Picardie (alias, moult riche écuyer).

En cette saison Étienne de Vignoles, dit La Hire, partit de Louviers avec une grande compagnie de gens d’armes. Ils passèrent la rivière de la Seine en bateaux, et ils vinrent prendre par échelles Château-Gaillard, 253qui est à sept lieues de Rouen, assis sur un roc, près de ladite rivière de la Seine. Là ils trouvèrent le sire de Barbazan, prisonnier du roi d’Angleterre, qui avait été pris (en 1420) dans la ville de Melun, dont il était capitaine. Barbazan fut amené vers le roi notre sire, qui fut moult joyeux de sa délivrance.

En ce temps279 la Pucelle partit de Compiègne accompagnée de l’Archevêque de Reims, du comte de Vendôme et de plusieurs autres capitaines et gens de guerre. Ils chevauchèrent tant qu’ils vinrent devant la ville de Soissons, pensant passer par ladite ville pour aller combattre le duc de Bourgogne qui était devant ledit Pont-à-Choisy, entre les deux rivières d’Oise et d’Aisne.

Quand ils furent arrivés devant la ville de Soissons, un écuyer de Picardie nommé Guichard Bournel, que le comte de Clermont, fils du duc de Bourbon, avait fait capitaine de la place, refusa l’entrée de la ville aux seigneurs et gens d’armes ; il suborna les gens de la ville en leur faisant entendre que ces seigneurs et gens d’armes venaient pour s’y mettre en garnison, afin d’amener le peuple à la résolution de ne pas les admettre dans l’intérieur de la ville. Les gens d’armes couchèrent cette nuit aux champs ; et, sur la fin, quand on approcha de la nuit, le capitaine bouta dans la ville la Pucelle, l’archevêque de Reims, et le comte de Vendôme avec une petite compagnie de leurs gens280. Le lendemain les gens d’armes s’en allèrent au-delà de la rivière de la Marne et de la Seine, parce qu’ils ne trouvaient pas de quoi vivre sur le pays, et aussi qu’ils étaient grands seigneurs, en grand nombre, et accompagnés de plusieurs gens de guerre.

Ils ne pouvaient pas vivre dans la ville de Compiègne, car les habitants s’attendaient à ce que, de jour en jour, le siège fût mis devant leurs murailles. Les seigneurs s’en allèrent à Senlis, et la Pucelle à Compiègne.

Incontinent qu’ils furent partis de Soissons, ledit Guichard vendit la cité au duc de Bourgogne et la mit en la main de messire Jean de Luxembourg ; ce qu’il fit laidement et contre son honneur.

Cela fait il s’en alla avec ledit duc, qui par ce moyen eut obéissance du Pont-à-Choisy, et vint mettre le siège devant Compiègne. Vinrent à son aide les comtes de Stafford et d’Arundel, Anglais, avec mille et cinq-cents combattants qui furent au siège devant Compiègne.

La Pucelle y fut prise par un Picard, et depuis messire Jean de Luxembourg la vendit aux Anglais.

254Mathieu Thomassin

Notes biographiques et critiques

Les pages suivantes ne sont pas tant une Chronique suivie que l’expression des sentiments provoqués chez les contemporains par l’apparition de la Pucelle. Elles ne manquent pas cependant de renfermer comme faits d’importantes particularités.

L’auteur est un grave magistrat du temps, dans la pleine maturité de l’âge, lorsque parut la Pucelle, qui lui a survécu de longues années. Mathieu Thomassin, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même dans le livre dont les pages suivantes sont un extrait, naquit à Lyon en 1391. Il étudia le droit à Orléans. Après avoir passé sa licence il suivit la cour du parlement, pour s’initier à la pratique des affaires : il était à Paris en 1417. Charles VII l’employa dans l’administration du Dauphiné ; il était membre du présidial lors de l’apparition de la Pucelle.

Louis, devenu Dauphin de bonne heure, et seigneur du Dauphiné avant d’être Louis XI, lui témoigna plus de confiance encore. En date du 20 mai 1456, il lui adressait les lettres patentes suivantes :

Nous, informé à plein de vos sens, science, prudhommie, loyauté et bonne diligence, attendu mêmement que vous êtes le plus ancien de nos officiers… vous mandons et commettons par ces présentes, que de nos anciens droits, privilèges, libertés, gestes, faits et autres choses touchant notredit pays, vous vous informiez diligemment et au vrai, et tout ce que vous en trouverez, enregistrez ou faites enregistrer en livre et registre dû, pour être mis et gardé en notre chambre des comptes, à Grenoble, en perpétuelle mémoire.

La commission était accompagnée des pouvoirs les plus étendus pour se faire livrer par tous et partout les pièces qui pourraient servir au travail assigné.

Le champ était vaste. L’auteur se mit à l’œuvre. Il en sortit le manuscrit conservé aujourd’hui à la bibliothèque de Grenoble sous le titre de Registre Delphinal. Bien des matières certes sont abordées ; mais soit que l’auteur ait manqué de temps pour coordonner ses recherches, soit qu’il n’eût pas les aptitudes nécessaires, le Registre Delphinal est un vrai chaos ; il serait difficile d’en retracer la marche et la suite.

Ce qui est manifeste, c’est que l’auteur est un homme de foi, profondément 255Chrétien et profondément Français, jaloux du pouvoir civil et politique à l’encontre du clergé, dont il combat en maints endroits les empiétements réels ou prétendus.

Dans la longue énumération des privilèges du roi de France, voici ceux qu’il met en tête :

L’Église universelle, et tous les chrétiens appellent le roi de France Très-Chrétien comme chef de toute Chrétienté. — Le royaume a pour spécial protecteur, guide, et défendeur le glorieux Archange saint Michel. Depuis que le roi Clovis fut fait Très-Chrétien, les rois de France jamais ne se départirent de la foi chrétienne, ils ont remis sur leur siège plusieurs Papes qui en avaient été chassés et déboutés.

Thomassin énumère les papes ainsi rétablis, et les privilèges concédés par leur reconnaissance, entre autres celui-ci :

le pape Estienne II excommunia et mauldit tous estrangers qui vouldroient nuyre et invader ledit royaulme.

Voici comment il parle du privilège de guérir les écrouelles :

Par don et grâce spéciale de Dieu, les rois de France ont autorité et vertu de guarir des écrouelles… Quand la personne qui est malade vient en foi et dévotion devers le roi, lequel après ce qu’il a ouï la messe et fait son oraison à ce propre, se vire vers la personne ou les personnes malades, leur fait le signe de la croix, et embrasse le col malade de la main, incontinent le mal cesse et ne croit plus. J’en ai vu guarir plusieurs au roi Charles septième, qui est à présent…

Du Ciel fut envoyée une bannière appelée l’auriflambe.

D’après Thomassin, ce n’était pas l’oriflamme même que, aux jours de grand péril, l’on portait dans les combats, mais une reproduction minutieusement et religieusement taillée sur le signe gardé à Saint-Denis.

Avec des idées si hautes, on s’explique l’impression produite par l’apparition de la Pucelle sur l’éminent magistrat, et, qu’ainsi qu’il le dit, il ait voulu en consigner le souvenir dans un livre où il ne semblait pas devoir se trouver.

Le Dauphiné avait son gouvernement à part ; mais, gouverné par l’héritier présomptif de la couronne, il payait largement dès lors à la France son tribut de sacrifices et de sang.

La sentence des docteurs rendue sur la Pucelle à l’entrée de sa carrière, se trouve dans Thomassin. On en a vu la substance dans la Chronique de Tournay, on la retrouvera dans Eberhard Windeck ; c’est la confirmation des textes isolés qu’on lit dans certains manuscrits. Dans la lettre aux Anglais, citée précédemment, Jeanne s’adresse successivement au roi d’Angleterre et à tous ceux qui concouraient à la conquête de la France ; Thomassin suppose que ce sont autant de lettres séparées.

Il transcrit les vers inspirés par la prophétie de Merlin. Il emprunte de multiples strophes au petit poème que Christine de Pisan composa 256sur la Libératrice, après le sacre, dans les derniers jours de juillet. Les deux poésies prouvent que l’on n’attendait pas seulement l’expulsion de l’Anglais, mais comme une sorte d’âge d’or.

À tous ces points de vue, les pages de Thomassin sont d’un grand intérêt.

Buchon, qui a produit à la lumière tant de manuscrits de notre histoire ensevelis dans la poussière des bibliothèques, a le premier publié, dans son Panthéon littéraire, les pages de Thomassin sur la Pucelle. La notice que l’on vient de lire sur ce magistrat lui a été partiellement empruntée.

La complaisance de M. le bibliothécaire de la ville de Grenoble, M. Maignen, nous a fourni toute facilité pour collationner le texte de Quicherat avec le manuscrit original. Il y a quelques différences dans les strophes tirées de Christine de Pisan ; elles pourront être relevées lorsque sera cité dans son entier le poème de la célèbre Vénitienne. À un mot près qui sera signalé, les autres variantes ne portent que sur l’orthographe.

257Les pages de Mathieu Thomassin sur la Pucelle

  • I.
  • Pourquoi Charles VII ne fut ni sacré ni couronné à la mort de son père.
  • Les titres qu’il prenait.
  • Les moqueries de ses ennemis.
  • Dauphinois tués à Verneuil et les souvenirs mortuaires.
  • La France serait devenue anglaise sans la Pucelle.
  • II.
  • Pays d’origine de la Pucelle.
  • Quelques traits de son extérieur à son arrivée à Chinon.
  • Parlait peu.
  • Les noms qu’elle donnait à Charles VII.
  • D’abord moquée.
  • Prophétie de Merlin et développements qu’on lui donne.
  • Les clercs réunis en conseil et leur décision.
  • Observations faites sur la Pucelle ; renseignements ; combien favorables.
  • Signe qu’elle a promis devant Orléans.
  • La Pucelle armée et à cheval.
  • Lettres au roi d’Angleterre, aux hommes d’armes, aux capitaines, à Bedford.
  • Sa marche vers les Anglais inexpugnables à Orléans.
  • Résolutions désespérées agitées dans le conseil du roi.
  • Les exploits de Jeanne merveilleux et comme impossibles.
  • Prédilection de Dieu pour la France.
  • Mission de la France.
  • La Pucelle le plus grand signe des prédilections de Dieu.
  • III.
  • La Chronique rimée de la Pucelle par Christine de Pisan.
  • Pourquoi Thomassin choisit de la citer plutôt qu’une autre.
  • Christine de Pisan : Reconnaissance à Dieu ; ineffable reconnaissance due à la Pucelle.
  • La Pucelle rapprochée de Moïse, de Josué, de Gédéon, des femmes de la Bible.
  • Supériorité de la Pucelle.
  • Elle a été prophétisée.
  • Elle est l’honneur du sexe féminin.
  • Apostrophe aux Anglais.
  • Leur règne est fini.
  • La Pucelle au dessus de tous les preux.
  • Sa mission est de rétablir partout la foi.
  • Apostrophe aux Français renégats de leur pays.
  • Le sacre.
  • Impuissance de la force et de la ruse pour arrêter la Pucelle.
  • Raisons pour lesquelles Thomassin a parlé de la Pucelle.
  • IV.
  • Injures et menaces des Anglais contre la Pucelle.
  • Si elle meurt avant que sa mission soit finie, cette mission n’en sera pas moins accomplie.
  • Révélation de secrets au roi.
  • La Pucelle trahie devant Compiègne.
  • Ses merveilleuses réponses aux allégations avancées contre elle.
  • L’on raconte des choses merveilleuses de son procès et de sa mort.
  • Regrets de l’auteur.
I.
Pourquoi Charles VII ne fut ni sacré ni couronné à la mort de son père. — Les titres qu’il prenait. — Les moqueries de ses ennemis. — Dauphinois tués à Verneuil et les souvenirs mortuaires. — La France serait devenue anglaise sans la Pucelle.

Le roi (Charles VI) étant ès mains des Anglais, mourut l’an mil-quatre-cent-vingt-deux, et adonc s’appela roi Monseigneur le Dauphin. Et parce que les ennemis tenaient toutes les places jusqu’à Reims, et aussi Reims, il ne fut point couronné jusqu’à l’avènement de la Pucelle. Il s’appelait roi de France, Dauphin de Viennois, ès lettres qui s’adressaient par deçà, jusques au temps qu’il bailla l’administration du Dauphiné à Monseigneur. Les ennemis se truffaient et se moquaient de lui, et l’appelaient roi de Bourges, parce qu’il s’y était retiré et y faisait le plus sa demeurance.

L’an mil CCCCXXIIII, le XVIIe d’août fut la bataille de Verneuil, et là moururent environ CCC chevaliers et écuyers du Dauphiné et toute leur suite, dont fut grand dommage. Les gens des trois États du Dauphiné, en mémoire perpétuelle de la vaillance et loyauté des Dauphinois, ont fait fonder au couvent des Jacobins de Grenoble pour tous les jours une messe qui se dit au grand autel ; et au-dessus des chaires, là où se mettent le prêtre, le diacre et sous-diacre, ils ont fait peindre une grande image de Notre-Dame ayant un grand mantel, dedans lequel sont peints les seigneurs nobles qui furent morts à ladite bataille, tous armés, avec leurs cottes d’armes. Pareille messe et pareille peinture sont à Saint-Antoine de Viennois, au monastère. Les autres batailles et rencontres qui ont été faites par avant et depuis, je n’en dis rien.

Et il est vrai que tant par batailles, par rencontres, par sièges, par assauts, que d’autre manière, le royaume fut mené à ce point qu’il eût été conduit et mis à l’obéissance des Anglais et de leurs alliés, si Dieu n’en eût eu pitié, et envoyé secours par le moyen d’une bergerette appelée Jeanne.

L’an MCCCCXXIX vint ladite Pucelle, et par son moyen fut levé le siège, comme inexpugnable, que les Anglais tenaient devant la cité d’Orléans.

L’an dessus dit, elle mena le roi à Reims ; et là il fut couronné le dix-septième jour de juillet, comme par miracle ; mais après il fut toujours Dauphin jusques au temps ci-dessus déclaré281.

258II.
Pays d’origine de la Pucelle. — Quelques traits de son extérieur à son arrivée à Chinon. — Parlait peu. — Les noms qu’elle donnait à Charles VII. — D’abord moquée. — Prophétie de Merlin et développements qu’on lui donne. — Les clercs réunis en conseil et leur décision. — Observations faites sur la Pucelle ; renseignements ; combien favorables. — Signe qu’elle a promis devant Orléans. — La Pucelle armée et à cheval. — Lettres au roi d’Angleterre, aux hommes d’armes, aux capitaines, à Bedford. — Sa marche vers les Anglais inexpugnables à Orléans. — Résolutions désespérées agitées dans le conseil du roi. — Les exploits de Jeanne merveilleux et comme impossibles. — Prédilection de Dieu pour la France. — Mission de la France. — La Pucelle le plus grand signe des prédilections de Dieu.

Ladite Pucelle était de Lorraine, du lieu de Vaucouleurs ; elle fut amenée à Monseigneur le Dauphin par le châtelain dudit lieu, habillée comme un homme. Elle avait les cheveux courts et un chapeau de laine sur la tête ; elle portait des chausses282comme les hommes, de bien simple manière.

Elle parlait peu, sinon quand on parlait à elle ; son serment était : Au nom de Dieu. Elle appelait mondit seigneur le Dauphin ; le gentil Dauphin ; et ainsi elle l’appela jusqu’à ce qu’il fut couronné. Quelquefois elle l’appelait l’auriflambe. Elle disait qu’elle était envoyée de par Dieu pour déchasser les Anglais, et que, pour ce faire, il la fallait armer ; dont chacun fut ébahi de celles nouvelles et de prime face chacun disait que c’était une trufferie ; et à nulle chose qu’elle dît l’on n’ajoutait point de foi.

Clercs et autres gens d’entendement pensèrent sur cette matière, et entre les autres écritures fut trouvée une prophétie de Merlin, parlant en cette manière :

Descendet virgo dorsum sagittarii,

Et flores virgineos obscurabit.

(Une vierge marchera sur le dos des archers, et les lis…283)

Sur ces vers(?) furent faits d’autres vers dont la teneur s’ensuit :

Virgo puellares artus induta virili…284.

Une vierge aux membres délicats, revêtue d’un vêtement guerrier, s’apprête sur l’ordre de Dieu à relever de la ruine le roi des lis, à anéantir ses maudits ennemis, surtout ceux qui, maintenant, sous les murs d’Orléans, étreignent cette cité dans un siège désespéré. Guerriers, si vous avez le cœur de la suivre au combat, de suivre la bannière guerrière qu’elle est en train de préparer, les perfides Anglais, croyez-le, seront anéantis ; conduits par ce capitaine enfant les Français les feront tomber sous leurs coups. Et dès lors plus de guerre ; dès lors se renoueront les anciens traités, la concorde, la piété, et tous les autres liens sociaux. Les guerriers seront animés d’émulation pour la paix, et le cœur de tous 259sera incliné vers le roi. Le roi distribuera impartialement la justice à tous, en les faisant tous jouir des douceurs de la paix. Plus de léopard anglais qui se dresse en ennemi ; plus d’Anglais qui ose se dire roi des Français !

Avant que Monseigneur le Dauphin voulut mettre ou ajouter foi à la Pucelle, en prince sage, il mit cette affaire en conseil ; les clercs furent réunis, lesquels, après plusieurs disputations, furent de l’opinion qui s’ensuit :

Premièrement que mondit. seigneur le Dauphin, attendu la nécessité de lui et du royaume, et considéré les continuelles prières du pauvre peuple envers Dieu et tous les autres amants de la paix et de la justice, ne devait point rejeter ni mettre en arrière ladite Pucelle, nonobstant que les promesses et les paroles de ladite Pucelle soient par-dessus œuvres humaines285. Aussi mondit seigneur ne doit pas ajouter foi et légèrement croire en elle ; mais, en suivant la Sainte Écriture, il doit la faire éprouver par deux manières, c’est à savoir par prudence humaine, en enquérant de sa vie, de ses mœurs, de son intention, comme dit saint Paul : Probate spiritus si ex Deo sint. — La seconde manière : par dévote oraison requérir à Dieu signe de quelque œuvre ou espérance divine, par quoi on puisse juger que ladite Pucelle est venue de par la volonté de Dieu. Ainsi dit Dieu à Achaz, qu’il demandâ t signe, quand il plairait à Dieu qu’il eût victoire, en lui disant : Pete tibi signum à Domino Deo tuo ; ainsi Gédéon demanda signe, et plusieurs autres.

Mondit seigneur le Dauphin, en suivant ladite délibération, fit éprouver la Pucelle de sa naissance, de sa vie, de ses mœurs et de son intention, et n’y trouva-t-on que tout bien. Puis il la fit garder bien et honnêtement par l’espace de six semaines en la toujours examinant ; elle fut montrée à clercs, à gens d’Église, à gens de grande prudence et dévotion, à gens d’armes, à femmes honnêtes, veuves et autres, publiquement et secrètement. La Pucelle a conversé avec toutes manières de gens ; mais en elle on n’a trouvé que tout bien, comme humilité, virginité, dévotion, honnêteté en toutes choses, et simplesse. De sa naissance, de sa vie, plusieurs choses merveilleuses ont été dites comme vraies.

Quant à la seconde manière de probation, mondit seigneur le Dauphin lui demanda et pria qu’elle fit quelque signe, pour quoi on devait ajouter 260foi à elle qu’elle fût envoyée de Dieu. Elle répondit que devant la ville d’Orléans, elle le montrerait, et non pas avant ni en aucun autre lieu ; car ainsi lui avait été ordonné de par Dieu.

Les choses dessus dites étant faites, il fut conclu, attendu ladite probation faite par Monseigneur le Dauphin en tant qu’à lui il a été possible, et (attendu) que nul mal n’a été trouvé en ladite Pucelle, et considérée sa réponse qui est de montrer un signe devant Orléans, vu sa constance et sa persévérance en son propos et ses instantes requêtes de l’armer et d’aller devant Orléans pour y montrer signe de divin secours, [il fut conclu] que Monseigneur le Dauphin ne la devait point empêcher d’aller à Orléans avec ses gens d’armes, qu’il la devait faire conduire honnêtement, en ayant bonne espérance en Dieu ; car la rebouter ou délaisser sans apparence de mal, ce serait répugner au Saint-Esprit, et se rendre indigne de la grâce et aide de Dieu, comme dit Gamaliel au conseil des Juifs contre les Apôtres.

Vue et considérée la conclusion, mondit seigneur le Dauphin fit armer et équiper la Pucelle.

J’ai ouï dire à ceux qui l’ont vue armée qu’il la faisait très bon voir ; et qu’elle s’y contenait aussi bien qu’eût fait un homme d’armes. Et quand elle était sur le fait des armes, elle était hardie et courageuse, et parlait hautement du fait des guerres. Et quand elle était sans harnais, elle était moult simple et peu parlante.

Avant qu’elle voulût aller contre les Anglais, elle dit qu’il fallait qu’elle les sommât et les requît de par Dieu d’avoir à vider le royaume de France. Elle fit écrire des lettres qu’elle-même dicta, en gros et lourd langage et mal ordonné. J’en ai lu les copies dont la teneur s’ensuit. Et au-dessus desdites lettres il y avait écrit : Entendez les merveilles de Dieu et de la Pucelle286.

Lettre aux roi d’Angleterre.Roi d’Angleterre, faites raison au roi du Ciel de son sang royal. Rendez à la Pucelle les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées en France. Elle est venue de par Dieu pour réclamer tout le sang royal. Elle est toute prête de faire paix, si vous voulez faire raison, par ainsi que rendez France (pourvu que vous rendiez France), et payez de ce que vous l’avez tenue. Et si ainsi vous ne le faites, je suis chef de guerre ; en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, s’ils ne veulent obéir, je les en ferai issir (sortir), veuillent ou non ; et s’ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Elle (la Pucelle) vient de par le roi du Ciel, corps pour corps, vous bouter hors de France. Et vous promet et vous certifie la Pucelle, qu’elle fera si grand hahay (bruit, remue-ménage), qu’il y a 261mille ans qu’il n’en fut si grand en France. Si vous ne lui faites raison, croyez fermement que le roi du Ciel lui enverra plus de force que vous ne sauriez lui mener d’assauts à elle et à ses bonnes gens.

Lettre aux gens d’armes.Entre vous autres, archers, compagnons d’armes, gentils et vilains287, qui êtes dans Orléans, allez en votre pays de par Dieu. Et si ainsi ne le faites, donnez vous garde de la Pucelle ; et de vos dommages vous souvienne (il vous souviendra) bientôt. Ne persévérez pas dans vos sentiments288 ; car vous ne tiendrez point la France qui est au roi du Ciel, le fils de sainte Marie ; mais la tiendra le roi Charles. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons dedans (dans vos rangs), à grands horions, et nous verrons lesquels auront meilleur droit de Dieu ou de vous.

Lettre aux capitaines anglais.Guillaume La Poule, comte de Suffolk, Jean, sire de Talbot, et vous, Thomas, sire de Scales, lieutenants du duc de Bedford, soi-disant régent de France de par le roi d’Angleterre, faites réponse si vous voulez faire paix à la cité d’Orléans, et si ainsi ne le faites, de vos dommages vous souvienne.

Autre lettre.Duc de Bedford qui vous dites régent de France de par le roi d’Angleterre, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous fassiez pas détruire. Si vous ne faites raison, de vos yeux vous pourrez voir qu’en sa compagnie les Français feront le plus haut fait qui oncques fut fait en la Chrétienté.

Ces lettres furent portées et remises ; on n’en tint pas grand compte ; et pour cela la Pucelle se mit en devoir de tirer outre à ce pourquoi elle était venue. Elle arbora un étendard dedans lequel était289… Elle monta sur un grand cheval, bien armée et équipée ; et avec les gens d’armes que Monseigneur le Dauphin lui donna, elle alla à Orléans où les Anglais avaient mis un siège très fort, et, selon le cours de nature, inexpugnable. Il n’y avait espérance quelconque d’avoir secours, ni aide de la part des hommes, car Mgr le Dauphin avait très peu de gens pour faire tel exploit.

Il était quasi du tout au bas, tellement que, quand la Pucelle vint, on avait mis en délibération ce que l’on devait faire, si Orléans était pris. L’avis de la plus grande part fut que si cette ville était prise, il ne fallait pas tenir compte du demeurant du royaume, vu l’état dans lequel il se trouvait et qu’il n’y avait pas de remède, si ce n’est que Mgr le Dauphin se retirât dans ce présent pays du Dauphiné, et que là il le gardât en attendant la grâce de Dieu. Les autres disaient qu’il était plus convenable 262d’attendre ladite grâce au royaume, et qui autrement ferait donnerait trop grand courage aux ennemis ; ce serait tout perdre sans aucun recours ; que c’était meilleur que de tenir toute autre voie, car l’autre parti était comme une voie de désespérance, ce qui moult déplaît à Dieu.

Monseigneur le Dauphin étant en cet état, arriva la Pucelle ; et par son moyen, et moyennant la grâce de Dieu, par un miracle évident, furent très vaillamment assaillies et prises les très fortes et inexpugnables bastilles que les Anglais avaient faites, et le siège fut de tout point levé au très grand dommage et à la très grande confusion des Anglais. Alors, par la Pucelle et par les gens de Monseigneur le Dauphin, furent accomplis des faits de guerre merveilleux et ainsi comme impossibles. De là en après la Pucelle fit une très grande poursuite contre les Anglais, en recouvrant villes et châteaux ; elle y fit plusieurs faits merveilleux ; car depuis la prise d’Orléans les Anglais et leurs alliés n’eurent ni force ni vertu. Par ainsi le restaurement de France et son recouvrement a été fort merveilleux.

Et sache un chacun que Dieu a montré et montre un chaque jour qu’il a aimé et aime le royaume de France. Il l’a spécialement élu pour son propre héritage, et pour, par le moyen de lui, entretenir la sainte foi catholique et la remettre du tout sus, et pour ce Dieu ne le veut pas laisser perdre. Mais sur tous les signes d’amour que Dieu a envoyés au royaume de France, il n’y en a point eu de si grand, ni de si merveilleux comme celui de cette Pucelle.

III.
La Chronique rimée de la Pucelle par Christine de Pisan. — Pourquoi Thomassin choisit de la citer plutôt qu’une autre. — Christine de Pisan : Reconnaissance à Dieu ; ineffable reconnaissance due à la Pucelle. — La Pucelle rapprochée de Moïse, de Josué, de Gédéon, des femmes de la Bible. — Supériorité de la Pucelle. — Elle a été prophétisée. — Elle est l’honneur du sexe féminin. — Apostrophe aux Anglais. — Leur règne est fini. — La Pucelle au dessus de tous les preux. — Sa mission est de rétablir partout la foi. — Apostrophe aux Français renégats de leur pays. — Le sacre. — Impuissance de la force et de la ruse pour arrêter la Pucelle. — Raisons pour lesquelles Thomassin a parlé de la Pucelle.

Et pour ce, grandes Chroniques en sont faites. Et entre les autres, une notable femme appelée Christine, qui a fait plusieurs livres en français, — je l’ai vue souvent à Paris — a fait de l’avènement de la Pucelle et de ses gestes un traité, dont je mettrai seulement ici le plus spécial touchant ladite Pucelle. J’ai laissé le demeurant parce que ce serait trop long à mettre ici. J’ai désiré de mettre ici le traité de ladite Christine plutôt que celui des autres, afin de toujours honorer le sexe féminin par le moyen duquel toute Chrétienté a eu tant de biens ; par la Pucelle Vierge Marie, la réparation et restauration de tout l’humain lignage ; et par ladite Pucelle Jeanne, la réparation et restauration du royaume de France, qui était du tout bas, jusques à prendre fin, n’eût été sa venue. Pour ce, de chacun elle doit être bien louée, combien que (encore que) les Anglais et leurs alliés en aient dit tout le mal qu’ils ont pu dire : mais les faits de ladite Pucelle les ont rendus et les rendent tous mensongers et confus.

263Ah ! soyez loué, hault Dieu !

À toy gracier, tous tenuz

Sommes, qui donné temps et lieu

As, où ces biens sont advenuz.

À joinctes mains, grans et menus

Grace te rendons, roy céleste

Par qui nous sommes parvenus

À paix, et hors de grand tempeste, etc.290.

Ah sois loué, haut Dieu ! À toi remercier nous sommes tous tenus, toi qui as amené le temps où ces biens nous sont advenus. À jointes mains, grands et petits, grâces te rendons, Roi céleste, par qui nous sommes parvenus à la paix, et hors de si grande tempête.

Et toi, Pucelle, née en une heure propice, faudrait-il t’oublier, toi que Dieu a tant honorée que de te faire délier les liens qui tenaient la France si étroitement enchaînée ? Te pourrait-on assez louer, quand à cette terre humiliée tu as fait par la guerre donner la paix ?

Ah ! Jeanne, née à une heure propice, béni soit le Ciel qui te créa, Pucelle ordonnée de Dieu, en qui le Saint-Esprit versa si grande grâce, en qui fut et est toute largesse de haut don ; jamais parole ne te sera adressée qui te dise la reconnaissance qui t’est due.

De qui pourrait-on dire plus hautes louanges ? Quels faits dans le passé sont au-dessus des tiens ? En Moïse avec affluence Dieu mit grâces et vertus. Sans jamais se lasser, il mit le peuple d’Israël hors d’Egypte. Telle, ô Pucelle élue, tu nous as par miracle affranchis du malheur.

Considérée la personne, qui est celle d’une jeune pucelle, à qui Dieu donne pouvoir d’être notre champion, d’être celle qui donne à la France la mamelle de la paix et de douce vie, d’abattre la gent rebelle, voici bien chose plus que nature.

Si Dieu fit par Josué des miracles en si grand nombre, s’il lui donna de conquérir villes et pays, et d’abattre maints ennemis, Josué était homme fort et puissant ; mais, en un mot, voici une femme, une simple bergère, qui est preux plus qu’homme ne fut à Rome. Pour Dieu c’est chose légère ;

Mais pour nous jamais nous n’ouïmes parler de si grande merveille, car de tous les preux qui existèrent le long des âges, les prouesses n’égalent pas le fait de celle qui mit hors nos ennemis ; mais c’est Dieu qui agit, qui la conseille, et en elle a mis cœur plus que d’homme.

De Gédéon, qui simple laboureur était, l’on fait grand compte. Dieu le fit guerrier, dit le récit ; contre lui nul ne tenait, tant il conquêtait ; 264mais, quoi qu’on en raconte, il ne fit jamais miracle si manifeste que celui que voient nos yeux en la Pucelle.

Esther, Judith et Débora furent dames de grand mérite. Par elles Dieu délivra son peuple qui en servitude était tombé. J’ai appris que d’autres furent preuses ainsi qu’elles ; mais plus grand miracle en ce pourpris (pays), Dieu a fait en cette Pucelle.

Par miracle et par divine admonition de l’Ange de Dieu, elle a été envoyée au roi pour être sa providence. Son fait n’est pas illusion. Elle a été bien dûment éprouvée en assemblée. En conclusion la chose est prouvée par les faits.

Elle a été bien examinée avant qu’on ait voulu la croire ; on l’a menée devant les clercs et les sages, pour chercher si elle disait vrai, avant qu’il fût notoire que vers le roi Dieu l’avait transmise. Même on a trouvé en histoires que Dieu pour cela l’avait promise.

Merlin, la Sybille et Bède, il y a plus de cinq-cents ans, la virent en esprit venir aux maux de la France porter remède. Ils la consignèrent en leurs écrits et en firent prophétie, disant qu’elle porterait bannière ès guerres des Français ; de tout son fait ils dirent la manière.

Sa belle vie pleine de foi montre qu’elle est en la grâce de Dieu ; ce pourquoi à son fait l’on ajoute plus créance. Quoi qu’elle fasse, elle a toujours Dieu en présence ; elle l’appelle, le sert, le prie dans ses actes et dans ses dits, sans qu’en quelque lieu qu’elle soit sa dévotion faiblisse.

Comme cela a bien paru au siège mis devant Orléans, où se montra d’abord sa force. Jamais miracle, ainsi que je le tiens, ne fut plus clair. Dieu aida tellement les siens que les ennemis ne s’aidèrent pas plus que chiens morts. Là, ils furent pris et mis à mort.

Oh ! quel honneur au sexe féminin ! Il est manifeste que Dieu l’aime, alors que tout ce peuple abattu, par qui tout le royaume est abandonné, est par une femme relevé et redressé ; ce que pas homme n’eût pu faire. Les traîtres sont délaissés : avant le fait, à peine on eût pu le croire.

Anglais, rabaissez vos cornes, car jamais en France vous n’aurez beau gibier. Cessez vos dérisions, vous êtes mat sur l’échiquier. Vous ne le pensiez pas hier, où vous vous montriez si audacieux ; mais vous n’étiez pas encore au sentier où Dieu abat les orgueilleux.

Vous pensiez avoir gagné France et qu’elle dût vous demeurer. Autrement il en va, fausse famille. Vous irez labourer ailleurs si vous ne voulez savourer la mort, comme vos compagnons que loups dévorent peut-être, car ils gisent morts sur les sillons.

Sachez que par elle les Anglais sont jetés bas sans jamais plus se relever ; Dieu le veut, il entend les voix des bons qu’ils ont voulu opprimer. 265Le sang des occis sans raison crie contre eux ; Dieu ne le veut plus souffrir ; il a décidé de les réprouver comme méchants.

Une fillette de seize ans — n’est-ce pas chose au-dessus de la nature ? — pour qui les armes n’ont pas de poids, et qui s’y trouve si forte et si dure qu’il semble que ce soit sa vie. Devant elle les ennemis s’en vont fuyant ; nul ne résiste ; elle fait ces exploits, maints yeux le voyant.

Donc par-dessus tous les preux du temps passé, elle doit porter la couronne ; car ses faits nous montrent assez que Dieu lui donne plus de prouesse qu’à tous ceux qu’on célèbre si fort. Elle n’a pas encore tout accompli ; je crois que Dieu la donne afin que par son fait paix soit mise partout (?).

Détruire l’Englescherie est le moindre des faits qui lui sont réservés. Elle a ailleurs plus haut exploit ; c’est que la foi ne périsse. Quant aux Anglais, qu’on en pleure ou qu’on en rie, c’en est fait : à l’avenir on en fera moquerie ; ils sont à terre.

Et vous, rebelles (ruppieux ?), qui à eux vous êtes attachés, ne voyez-vous pas qu’il eût été mieux de suivre le droit que le travers pour devenir serfs des Anglais ? Gardez que cela plus ne vous arrive, car l’on vous a trop soufferts, et que de la fin bien il vous souvienne.

N’apercevez-vous pas, gent aveugle, que Dieu a mis ici la main ? Bien aveugle qui ne le voit. Car comment cette Pucelle pourrait-elle apparaître parmi nous avec cette force qui vous abat tous morts, sans que vous ayez force pour résister ? Voulez-vous combattre contre Dieu ?

N’a-t-elle pas mené le roi au sacre en le tenant toujours par la main ? Jamais devant Acre chose plus grande ne fut faite ; car pour certain, il y eut des contredits sans nombre ; mais malgré tous, il y fut reçu à grande noblesse, et sacré bien rituellement et là ouït la messe.

Avec un très grand triomphe et puissance, Charles fut couronné à Reims, l’an mil quatre cent vingt et neuf, bien, sans qu’il y ait lieu à en douter, bien sauf et bien sain, au milieu de maints barons, juste le dix-septième jour de juillet, ni plus, ni moins, et là séjourna cinq jours.

Quand avec la Pucellette il revient par son pays, ni cité, ni château, ni villette ne reste en arrière. Qu’ils soient amis ou ennemis, qu’ils soient terrifiés ou rassurés, les habitants se rendent. Peu affrontent le combat, tant ils redoutent sa puissance.

Quelques-uns dans leur folie songent à résister ; mais vain effort, car en dernier lieu qui contredit Dieu est défait ? c’est néant ; qu’ils le veuillent ou non, il faut se rendre ; il n’y a si forte résistance qui devant la Pucelle ne s’amortisse.

Quoiqu’on ait fait grande assemblée pour empêcher son retour, et lui courir sus par surprise, ni force ni ruse n’y ont réussi ; ils y ont été tués 266ou faits prisonniers, et comme je l’ai ouï dire, tous ceux qui l’ont combattue ont été envoyés en enfer ou en paradis.

IV.
Injures et menaces des Anglais contre la Pucelle. — Si elle meurt avant que sa mission soit finie, cette mission n’en sera pas moins accomplie. — Révélation de secrets au roi. — La Pucelle trahie devant Compiègne. — Ses merveilleuses réponses aux allégations avancées contre elle. — L’on raconte des choses merveilleuses de son procès et de sa mort. — Regrets de l’auteur.

Par assauts de villes et de châteaux, par batailles, par prises de villes comme autrement, plusieurs autres grands faits ont été accomplis par la Pucelle. Ils seraient trop longs à mettre ici.

Encore que ce qui a été fait par elle, l’ait été seulement dans le royaume de France et non pas dans le Dauphiné, j’ai voulu toutefois le mettre en ce registre, au moins le principal, parce que ces faits se sont passés lorsque mondit seigneur Charles était Dauphin, de son temps et sous lui, et aussi parce que, ainsi qu’il a été dit, le Dauphiné a été inséparablement uni au royaume. Si le royaume eût été perdu (le Dauphiné l’eût été aussi291), ainsi qu’on en a fait effort, comme il sera déclaré ci-dessous.

D’autre part la matière de la Pucelle est si haute et si merveilleuse, que c’est chose bien à noter, et digne d’entrer pour perpétuelle mémoire, dans tous les livres-registres pour la gloire de Dieu, l’honneur du royaume et du Dauphiné.

Les Anglais et les Bourguignons disaient de la Pucelle plusieurs paroles diffamables et injurieuses, tout en la menaçant, s’ils pouvaient la tenir, de la faire mourir mauvaisement.

Elle fut interrogée par quelques-uns de sa puissance, et si les Anglais avaient le pouvoir de la faire mourir. Elle répondit que tout était au plaisir de Dieu ; et elle certifia que si elle devait mourir avant que fût accompli ce pourquoi Dieu l’avait envoyée, elle nuirait aux Anglais après sa mort plus qu’elle n’aurait fait en sa vie, et que, nonobstant sa mort, tout ce pourquoi elle était venue s’accomplirait. Ainsi il en a été fait par grâce de Dieu, comme cela se voit clairement et évidemment, et est de notre temps chose notoire.

Ladite Pucelle a souvent parlé à mondit seigneur le Dauphin à Paris292, et lui a dit des choses secrètes que peu de gens savent.

Ladite Pucelle fut trahie et baillée aux Anglais devant la ville de Compiègne ; elle fut menée a Rouen, et là on lui fit un procès sur sa vie, pour 267trouver contre elle de quoi la faire mourir, et ils ne surent trouver rien autre chose contre elle, sinon qu’elle avait laissé l’habit de femme et pris habit d’homme ; ce qui est chose défendue. À cela et aux autres choses sur lesquelles elle fut interrogée, elle répondit si bien qu’on ne savait que répliquer. Et nonobstant cela, elle fut condamnée à mourir par le feu, pour occasion seulement dudit habit. Elle fut menée au feu, et là elle mourut et fut brûlée.

L’on dit que durant son procès et à sa mort furent faites choses merveilleuses, dont procès a été fait par autorité de l’Église. Celui qui l’a vu et lu en a eu la copie qu’il me devait envoyer ; je ne l’ai pas encore reçue ; ce dont me déplaît ; car j’eusse fait ici mention des choses principales.

Thomassin a fait une très brève Chronique de l’Histoire de France, que l’on peut lire à la Bibliothèque nationale (Fonds français, nos 4943 et 4969).

Arrivé au règne de Philippe de Valois, il s’étend longuement sur la loi salique ; et à ce propos, il a sur la Libératrice la phrase suivante :

Les trois choses en quoi lesdits Anglais, en faisant un procès tel quel à l’encontre de Jeanne la Pucelle, que je crois sans doute en paradis, se sont efforcés d’élever leur nation par-dessus toutes les autres nations chrétiennes, comme j’ai vu par écriture authentique, et aussi qu’il est assez notoire, sont telles.

Notes

  1. [92]

    Adolphe de La Haye, Paris, 1859.

  2. [93]

    Voir la brochure : Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans, extrait du tome XIII des Mémoires de la Société archéologique de l’Orléanais.

  3. [94]

    Vallet de Viriville, op. cit., p. 16 et suiv.

  4. [95]

    Boucher de Molandon, op. cit., p. 84-90.

  5. [96]

    Vallet de Viriville, op. cit., p. 22 et suiv.

  6. [97]

    Voir aux Pièces justificatives (A), le texte de la Geste des nobles.

  7. [98]

    Texte :

    Où régnoient toutes paieries et roberies.

  8. [99]

    Texte :

    Assez plainement.

    Dans la langue du moyen âge, assez, assay a souvent l’acception de très, fort, beaucoup. Plainement signifie aussi directement, de plano. Voy. La Curne de Sainte-Palaye, Glossaire.

  9. [100]

    Texte :

    il leur mescherroit.

  10. [101]

    Texte :

    Elle fut examinée et interrogée par diverses fois et diverses personnes : dont estoit chose merveilleuse comme elle se portoit en son faict, et ce qu’elle disoit lui estre chargé de par Dieu, comme elle parloit grandement et notablement, veu que en autres choses, elle estoit la plus simple bergère que on veit oncques.

  11. [102]

    Les Chroniques ne parlent pas du séjour à Tours avant le départ pour Blois. Il est cependant indubitable.

  12. [103]

    Voilà ce que l’on disait à Orléans. Pour l’exprimer, Cousinot fils s’est contenté de transcrire rentrée en matière de la Geste des nobles, quand elle en vient à la Pucelle. Par le fait, Cousinot père, étant à Orléans en sa qualité de chancelier, en a parlé d’après ce qu’il entendait dire autour de lui.

  13. [104]

    L’étendard fut confectionné à Tours.

  14. [105]

    Jeanne dicta cette lettre, et la dicta telle qu’elle pouvait le faire, connaissant imparfaitement le français. La lettre fut répandue au loin, et nous la trouverons dans de nombreuses Chroniques. Le fond et le ton sont identiques, mais il y a quelques variantes ; elle fut présentée à Jeanne à Rouen ; le texte qu’elle accepta est évidemment le vrai. La dernière phrase diffère notablement en ce qu’elle promet que le plus beau fait qui ait encore été accompli, sera fait pour la Chrétienté. Elle y invite Bedford. Il faudra y revenir. En attendant, on remarquera comment Jeanne se donne constamment le nom de la Pucelle et affirme sa mission divine ; avec quelle énergie elle parle du sang royal et des droits que confère à ce sang la volonté du Fils de sainte Marie.

  15. [106]

    Texte :

    Par ainsi que vous mettiez jus.

    Ce mot jus qui revient souvent dans les Chroniques, est opposé à sursum, il signifie en bas, à terre, et mettre jus, laisser de côté. (Voy. ce mot dans La Curne de Sainte-Palaye.)

  16. [107]

    Le mot vilains, hommes du commun, que l’on trouve dans plusieurs textes, nous semble plus vraisemblable.

  17. [108]

    Ne prenez mie votre opinion, mie est une négation, pas, jamais.

  18. [109]

    Nous ferrons dedans à horions. (Voir le texte pur aux Pièces justificatives.)

  19. [110]

    Cette assertion sera discutée dans un autre volume.

  20. [111]

    À puissance, ce mot, très fréquent dans les Chroniques, peut signifier de vive force, une troupe nombreuse.

  21. [112]

    D’autres disent que la Pucelle ne voulut pas combattre par révérence pour la fête.

  22. [113]

    Texte :

    Par l’accord et consentement des bourgeois d’Orléans, mais contre l’opinion et la volonté de tous les chefs et capitaines qui se trouvoient là de par le roy, la Pucelle se partit à tout son effort, et passa Loire.

  23. [114]

    Ici Cousinot de Montreuil ne s’est pas donné la peine de fondre son récit avec celui de son père. Il reprend au retour de Jeanne auprès du roi après la délivrance d’Orléans, et expose, avec des développements d’ailleurs intéressants, ce que son père avait dit succinctement. On remarque, quoique d’une manière moins saillante, ce même défaut dans le récit de l’assaut des Tournelles, et en d’autres endroits encore.

  24. [115]

    D’après la déposition de Dunois et l’aveu de Jeanne elle-même, les voix l’appelaient : Fille de Dieu.

  25. [116]

    Deux jours seulement.

  26. [117]

    Pierres de faix, pierres que l’on jetait au moyen des balistes, de grosseur comme un fardeau (Voy. La Curne de Sainte-Palaye au mot Faix).

  27. [118]

    Ici encore le défaut de suture entre le texte du chancelier et celui de son fils est très saillant.

  28. [119]

    Ici encore Montreuil recommence le récit de son père.

  29. [120]

    Quoique le texte ait été très légèrement modifié, le voici dans sa teneur (Vallet de Viriville, p. 312) :

    Elle chevauchoit tousjours armée de toutes pièces, et en habillement de guerre, autant ou plus que capitaine de guerre qui y fust ; et quand on parloit de guerre, ou qu’il falloit mettre gens en ordonnance, il la faisoit bel ouyr et veoir faire les diligences ; et si on crioit aucunes fois à l’arme, elle estoit la plus diligente et première, fust à pied ou à cheval ; et estoit une très grande admiration aux capitaines et gens de guerre, de l’entendement qu’elle avoit en ces choses, veu que en autres elle estoit la plus simple villageoise que on vist oncques. Elle estoit très dévote, et se confessoit souvent, et recepvoit le précieux corps de Jésus-Christ, estoit de très belle vie et honneste conversation.

  30. [121]

    C’est une erreur. Les ducs de Bar et de Lorraine étaient alors au siège de Metz Le duc de Bar, René, rejoignit son beau-frère à Provins plus de quinze jours plus tard, le duc de Lorraine ne rompit jamais avec le parti bourguignon. (Voir la Paysanne et l’Inspirée, p. 70.)

  31. [122]

    Ici pitié signifie attendrissement, c’est une des significations du mot (La Curne de Sainte-Palaye)

  32. [123]

    Elle ne dit pas qu’elle a accompli TOUT ce que Messire lui a commandé ; Messire ne veut pas la faire ramener auprès de son père. La question sera longuement discutée.

  33. [124]

    Si le chroniqueur entend faire deux personnages différents du duc de Bar et de Lorraine, il se trompe. René avait, il est vrai, rejoint l’armée le 3 août à Provins, mais son beau-père, le duc de Lorraine, inclinait toujours pour le parti anglo-bourguignon.

  34. [125]

    Page 283 :

    Si en avoit aucuns audict lieu qui le sçavoient bien, et selon ce qu’on pouvoit considérer, eussent bien voulu par envie qu’il fut mescheu à la dicte Jehanne.

  35. [126]

    Et disoit-on qu’il ne crut oncques de lasche couraige de voulloir prendre la ville Paris d’assaut, et que s’ils y eussent esté jusques au matin, il en eust eu qui se seroient advisés.

  36. [127]

    L’abbé Dubois, Histoire du siège d’Orléans, Charpentier et Cuissard, p. 65. — Ne pas confondre avec le Journal du siège, édité par les mêmes auteurs.

  37. [128]

    L’abbé Dubois, Histoire du siège d’Orléans, p. 75.

  38. [129]

    L’abbé Dubois, Histoire du siège d’Orléans, p. 65.

  39. [130]

    En comparant ce début du récit avec les dépositions des témoins rapportées dans la Paysanne et l’Inspirée, on constatera plusieurs inexactitudes chez le chroniqueur, qui ne connaît que la substance de la vie de Domrémy et de Vaucouleurs.

  40. [131]

    L’église cathédrale d’Orléans est dédiée à la sainte Croix, et la fête patronale est fixée au 3 mai, jour de l’Invention de la Croix. La Pucelle assistait aux premières vêpres de la solennité. Il y eut une procession où l’on porta la Vraie Croix.

  41. [132]

    L’auteur omet les circonstances merveilleuses qui attirèrent la Pucelle au milieu du combat engagé sans elle, et qui sans elle ne tournait pas à l’avantage des Français.

  42. [133]

    Ici, et dans les deux jours qui suivent, l’auteur, tout en donnant la place d’honneur à la Pucelle, passe sous silence l’opposition qu’elle rencontra de la part des chefs. Il est moins véridique, non seulement que la Chronique des Cousinot, mais encore que l’historiographe officiel Jean Chartier. Il n’a pas voulu laisser, dans un document officiel de la ville, trace de ce qui était peu honorable pour les capitaines. Cet esprit se fait jour tout le long de son récit.

  43. [134]

    Ce fut loin d’être aussi simplement arrêté qu’il le dit.

  44. [135]

    Les Anglais firent assez peu de résistance. Voyant que le poste n’était pas tenable, ils le démantelèrent et se retirèrent aux Augustins.

  45. [136]

    Le mercredi étant le 4, le samedi est forcément le septième, et le dimanche le huitième. Tous les manuscrits portent le sixième et le septième, c’est une preuve que Saturnin Hotot les reproduisait fidèlement.

  46. [137]

    Dans ses interrogatoires, la Pucelle avoue cent blessés.

  47. [138]

    Dont tous les assaillants furent moult dolens et courroucés.

  48. [139]

    On verra cependant, dans les Comptes de la Ville, qu’une grosse pièce de bois fut achetée pour mettre au travers d’une des arches du pont qui fut rompu. Joignait-elle ? C’est ce qui n’est pas dans le texte.

  49. [140]

    Cet on dit marque assez que le chroniqueur n’était pas présent ; ce qui est confirmé par l’erreur qu’il commet un peu plus bas, en faisant coucher Jeanne aux Tournelles.

  50. [141]

    Le texte de Quicherat porte personnes, ainsi que l’édition de 1576, mais on lit prisonniers dans le manuscrit.

  51. [142]

    Erreur, elle rentra en ville.

  52. [143]

    Mais avant print congié de ceulx d’Orléans, qui tous plouroient de joye, et se offroient eulx et leurs biens à elle et à sa volonté.

  53. [144]

    Quicherat observe justement que la leçon véritable est fille de Dieu, et que la scène se passait à Loches. L’auteur abrège, mais il est inexcusable d’avoir omis un mot aussi touchant et aussi glorieux. Tout en croyant au surnaturel, il était de ceux qui craignent que la manifestation en soit trop fréquente ; son récit ici et ailleurs semble le prouver.

  54. [145]

    De laquelle veoir ne se povoyent saoûler.

  55. [146]

    Pierre de faix, pierre qu’on jetait par le moyen des balistes ou des mangonneaux, de la grosseur d’un fardeau (Glossaire de La Curne de Sainte-Palaye).

  56. [147]

    La Pucelle avait pris les devants, pour forcer le roi et ses conseillers à se mettre en marche.

  57. [148]

    Journal du siège, édit. Charpentier, p. 414. — Pitié doit se prendre pour émotion, une des acceptions de ce mot. (Voy. La Curne de Sainte-Palaye.)

  58. [149]

    Journal du siège, p. 115.

  59. [150]

    Le chroniqueur ici et dans l’assaut contre Paris, soit ignorance, soit désir de couvrir de bien tristes intrigues, commet plusieurs inexactitudes. La Chronique de Perceval de Cagny, la Chronique dite des Cordeliers, d’autres encore, jettent sur cette partie de l’histoire de l’héroïne une bien douloureuse lumière.

  60. [151]

    Elles ont été donc mal conduites. En quoi ? par qui ? l’auteur ne le dit pas. Il faut le chercher dans les autres Chroniques.

  61. [152]

    On cherche inutilement les raisons mises en avant par le chroniqueur.

  62. [153]

    Là est le secret de l’échec contre Paris. On verra à la Chronique dite des Cordeliers, le traité de dupe déjà conclu et signé lorsque le roi vint à Saint-Denis. Ainsi se trouvent expliquées les demi-révélations que l’on a vues dans la Chronique de la Pucelle et que l’on trouvera dans bien d’autres Chroniques.

  63. [154]

    L’on ne voit pas ailleurs qu’elle ait parlé de son retour.

  64. [155]

    Félibien, Histoire de l’abbaye de Saint-Denis, p. 364.

  65. [156]

    On se demande vainement d’où Chartier aurait tiré ce nom.

  66. [157]

    De desconfire et de bouter hors les Anglais, c’est le texte. Or, d’après La Curne de Sainte-Palaye débouter signifie : chasser, expulser, repousser. (Dictionnaire de l’ancienne langue française.)

  67. [158]

    Le passage sur l’épée de Fierbois n’est pas à sa place, et interrompt confusément le récit.

  68. [159]

    Le manuscrit de La Gruthuyse, reproduit par Quicherat, porte sans raison cinq épées. C’étaient cinq croix.

  69. [160]

    C’est une erreur, puisque c’est de sainte Catherine qu’elle s’annonça au roi.

  70. [161]

    Ce devait être au moins l’avant-veille, encore aura-t-il fallu qu’on se mît en marche de très bonne heure. Il est certain que la Pucelle ne combattit pas le jour de l’Ascension.

  71. [162]

    Le récit de Jean Chartier est sommaire jusqu’à être inexact. Il doit être complété par la Chronique des deux Cousinot, les dépositions de d’Aulon, de Coutes, etc.

  72. [163]

    Ce passage si explicite de l’historiographe officiel mérite une spéciale attention. On trouve semblable pensée dans la plupart des Chroniques, quand on les lit de près et sans parti pris de taire ce qui offusque les préjugés reçus. Depuis des siècles les historiens dissimulent cet aspect. Déjà Godefroy, en éditant la présente Chronique, biffait ce passage trop significatif.

  73. [164]

    Jean Chartier et l’auteur du Journal du siège disent que la Pucelle passa sur la rive gauche la nuit du 6 au 7 ; il a été déjà observé que c’est une erreur.

  74. [165]

    Le pont avait été assez rajusté pour que la Pucelle rentrât le soir en ville, ainsi qu’elle l’avait annoncé. Il suffit de comparer ce récit avec les précédents pour se convaincre qu’il est loin d’être des plus circonstanciés.

  75. [166]

    Il semble que la grande bastille de la rive droite était Saint-Pouair, ou Paris.

  76. [167]

    Inexactitude, ce fut après deux jours. Chartier reproduit l’erreur de la Chronique de la Pucelle.

  77. [168]

    L’imprimé de 1477 a heureusement substitué le mot chasse au mot chose du manuscrit. C’est un des deux mots différents que la collation nous a fait découvrir.

  78. [169]

    Texte pur :

    Et pour celle heure estoit le sire de La Trimoille avecques le roy de France et disoit-on qu’il entreprenoit trop fort le gouvernement du roy, pour laquelle cause estoit grand question et débat meu entre ledit de La Trimoille et le connestable de France comte de Richemont ; pourquoy fallut que ledit connestable qui avoit bien en sa compagnie XII cens bons combatans, s’en retournast, et pareillement firent plusieurs aultres seigneurs et cappitaines, desquels le sire de La Trémoille se doubtoit, dont ung très grant dommage fust pour le roy et pour la chose publique ; car par le moyen de ladicte Jehanne la Pucelle venoient tant de gens de toutes parts devers le roy pour le servir et à leurs despens que on disoit que iceulx de La Trimoille et aultres du conseil du roy estoient bien couroucés que tant y en venoit pour la doubte de leurs personnes ; et disoient plusieurs que se ledit de La Trimoille et aultres du conseil du roy eussent voulu recevoir tous ceulx qui venoient au service du roy, quilz eussent peu légierement recouvrer tout ce que les Angloys occupoient au royaulme de France. Et n’osoit-on parler lors contre ledit de La Trimoille, combien que chacun vist clerement que la faulte venoit de luy.

  79. [170]

    C’est à Saint-Denis que le fait arriva, d’après la déposition du duc d’Alençon.

  80. [171]

    Butte, petite élévation.

  81. [172]

    D’après d’autres chroniques, il ne sortit de Paris que le lendemain.

  82. [173]

    Vireton, trait d’arbalète.

  83. [174]

    Ce récit de l’échec contre Paris et du départ de l’armée est écourté dans l’historiographe officiel. Il sera discuté dans la suite d’après ce qu’en disent les diverses Chroniques, et tout particulièrement Perceval de Cagny, et la Chronique dite des Cordeliers.

  84. [175]

    Ad instar Christi traditoris eam innocentem Anglicis æmulantibus… venundare non veritus est.

  85. [176]

    Quam non murmurantem seu repudiantem, quinimo eorum jussibus nequissimis, velut agnus innocens, obedientem, longe diu illudentes, ut Annas et Caiphas Christum, turpissime tractarunt.

  86. [177]

    Liv. II, ch. v, p. 123 et suiv.

  87. [178]

    Elle fut à Poitiers et à Tours.

  88. [179]

    C’est le contraire. Les bateaux devaient monter d’abord, descendre ensuite.

  89. [180]

    Comme gens qui ne sceussent oupeussent aider.

  90. [181]

    Il a été déjà dit que Saint-Loup était sur une hauteur.

  91. [182]

    Les choses, d’après le récit du maître d’hôtel, du page, de l’hôtesse de la Pucelle, et d’autres encore, se passèrent tout autrement que le raconte de Cagny. Tout ce commencement est fort défectueux.

  92. [183]

    Le récit de la prise des Augustins ne vaut pas plus que celui de la prise de Saint-Loup ; les choses furent loin de se passer aussi simplement que le dit Perceval de Cagny.

  93. [184]

    C’est une erreur. Elle alla coucher en ville après avoir fait brûler la bastille.

  94. [185]

    Le récit de Cagny n’est pas exempt de toute erreur. Il est si succinct qu’il ne donne pas une idée de cette fameuse journée.

  95. [186]

    Remarquer l’acception du mot France.

  96. [187]

    Encore une erreur. Le roi vint à Tours.

  97. [188]

    Sans destourbier, et là le verré couronner.

    Destourbier, mot fréquent dans cette Chronique, trouble, diversion, empêchement, obstacle. — Voir La Curne de Sainte-Palaye, et Ducange au mot Desturbium, et là le verré couronner pourrait signifier aussi : là je le verrai couronner.

  98. [189]

    C’est encore inexact ; l’on ne cessa de contredire.

  99. [190]

    Nous traduisons ainsi, ici et ailleurs, les mots gens de commun, quand il s’agit d’expéditions militaires. Ce sont les milices urbaines opposées aux gens de guerre de profession, soudoyés par le roi, par les seigneurs, ou par de simples chefs de bande.

  100. [191]

    Ils n’en eurent pas le temps.

  101. [192]

    Mai 1414. Voir la Paysanne et l’Inspirée, p. 24.

  102. [193]

    C’est le sens que nous donnons au texte :

    furent logiés à une haye, aux champs, près Montpillouer.

    C’est, d’après Lacurne, une des significations du mot rangés en haie, en termes militaires, et l’on conçoit assez difficilement six ou sept-mille hommes derrière une haie.

  103. [194]

    C’est par suite de cette préparation si chrétienne que le seigneur d’Ourches déposait à Vaucouleurs (La Paysanne et l’Inspirée, p. 228) :

    J’ai vu Jeanne se confesser à Frère Richard devant la ville de Senlis, et recevoir durant deux jours (le dimanche et le jour de l’Assomption) le corps du Christ avec les ducs de Clermont et d’Alençon.

  104. [195]

    C’est là, en effet, qu’il mit la dernière main à la trêve désastreuse par laquelle il se laissa berner par le duc de Bourgogne.

  105. [196]

    Ce n’était que trop réel, mais le fallacieux traité avec le duc de Bourgogne était tenu secret. Il semble avoir même échappé aux historiens jusqu’à la dernière partie de ce siècle, que plusieurs exemplaires sont sortis de la poussière des archives. De là l’embarras des chroniqueurs les plus sincères, et les réticences semées dans leurs récits.

  106. [197]

    La Pucelle, le maréchal de Rais, le sire de Gaucourt, par l’ordonnance d’elle appelé ce qui bon lui sembla, allèrent, etc.

  107. [198]

    Estoit merveille à ouyr le brut et la noise des canons et coulevrines que ceulx de dedens gectoient à ceulx de dehors, et de toutes manières de traict à si grand planté comme innombrable.

  108. [199]

    La Pucelle fut férue d’un trait de hausse pié d’arbalète par une cuisse.

    Probablement du trait d’une arbalète qu’on tendait avec le pied, par opposition à celles qui exigeaient un tour.

  109. [200]

    Ilz la mirent à cheval et la ramenèrent à son logis audit lieu de La Chapelle, et touz les autres de la compaignie le roy, le duc de Bar, le comte de Clermont qui ce jour estoient venus de Sainct-Denys.

  110. [201]

    Et depuis de long-tems après, le roy n’entreprint nulle chose à faire sur ses ennemys où il vousist estre en personne. On pourroit bien dire que ce estoit par son conseil, se lui et eulx eussent voulu regarder la très grant grâce que Dieu avoit faite à lui et à son royaulme par l’entreprise de la Pucelle, message de Dieu en ceste partie, comme par ses faiz povoit estre aperceu.

    Quicherat propose de lire fol conseil, au lieu de son conseil, ce qui semble fondé.

  111. [202]

    Pour ce que le roy ne fist finance de lui envoyer vivres ne argent pour entretenir sa compaignie.

  112. [203]

    Sans le sceu du roy, ne prendre congé de lui, elle fist semblant d’aller en aucun esbat.

  113. [204]

    Le chroniqueur comprend sans doute dans ces quatre mois la captivité au château de Beaurevoir, dont il ne parle pas.

  114. [205]

    Perceval de Cagny vivait loin du drame de Rouen, qu’on prit tant de soin de dénaturer. — Le 24 mai eut lieu au cimetière de Saint-Ouen la scène de la prétendue abjuration. Ce fut le 30 mai que la sentence fut intimée à la Martyre, et qu’elle fut exécutée. Toute la phrase du chroniqueur, fort longue, est embrouillée et peu française. Le manuscrit primitif doit être mal reproduit.

  115. [206]

    Ces derniers mots sont une protestation contre la fausse pucelle, qui faisait parler d’elle au moment où de Cagny écrivait.

  116. [207]

    La Paysanne et l’Inspirée, p. 254.

  117. [208]

    La Pucelle partit de Vaucouleurs le 23 février et n’arriva à Chinon que le 6 mars. Ni Vaucouleurs, ni Domrémy ne relevaient du duché de Lorraine, mais bien, ecclésiastiquement, de l’évêché de Toul qui était comme le cœur des pays compris sous le nom de Lorraine. Le greffier aura confondu le diocèse et le duché. Ceux qui aujourd’hui disent évêque de tel département, ou curé de telle commune, commettent une faute encore plus inexcusable.

  118. [209]

    Cf. note précédente.

  119. [210]

    Estachées.

  120. [211]

    Tantost.

  121. [212]

    Combien que oncques ne l’eust vu.

  122. [213]

    Tantost qu’elle le vit, elle dit que c’estoit il.

  123. [214]

    Et dit-on.

  124. [215]

    De quoi elle avoit usé.

  125. [216]

    Advisions et admonestemens.

  126. [217]

    Tel fust-il.

  127. [218]

    Elle se fasoit à confesser chascun jour et recevoit Corpus Domini… et ne buvoit et mangeoit comme rien.

  128. [219]

    Le roy par son ordonnance lui fit faire une arnais pour son corps.

    Voir dans La Curne de Sainte-Palaye la signification de ordonnance et de harnais au moyen âge.

  129. [220]

    Le texte porte Sainte-Bradine d’Escobois, d’après Quicherat.

  130. [221]

    En unne arche devant le grand hostel (sic) de l’église.

  131. [222]

    Fabriqueurs.

  132. [223]

    Ne savoient que c’estoit.

  133. [224]

    Chevauchoit coursiers noirs, de tels et si malicieux qu’il n’estoit nul qui bonnement les osast chevaucher.

  134. [225]

    Et fit faire au dit lieu de Poitiers son estendard, auquel y avoit un escu d’azur, et un coulon blanc dedans ycelluy estoit, lequel coulon tenoit un role en son bec ou avoit escrit de par le roy du Ciel.

  135. [226]

    Elle fit son ordonnance.

  136. [227]

    Date inexacte, ainsi que la plupart de celles qui suivent. Le 8 mai, c’était la levée du siège d’Orléans ; Jeanne y entra le vendredi 29 avril.

  137. [228]

    Le fait se passa avant qu’elle y entrât.

  138. [229]

    Fit son ordonnance.

  139. [230]

    Le dit hostel.

  140. [231]

    Il faudrait plutôt dire successeur dans le commandement.

  141. [232]

    Armé à blanc, en blanc, se disait d’un guerrier qui n’avait sur ses armes aucune espèce d’ornement, peinture, armoiries. (La Curne de Sainte-Palaye.)

  142. [233]

    Et comment qu’il fust.

  143. [234]

    Le chroniqueur a l’air d’indiquer que le roi vint à Orléans, ce qui est une erreur.

  144. [235]

    C’était un piège. Il attendait du secours.

  145. [236]

    Il avait le titre de généralissime, et à ce titre le comte de Suffolk fut remis entre ses mains.

  146. [237]

    S’emparent d’icelle, probablement pour s’en partirent.

  147. [238]

    Ainsi que ces choses le roy nostre dit Sr écrivit.

  148. [239]

    Fouace, galette faite de fleur de farine cuite sous la cendre. (La Curne de Sainte-Palaye.)

  149. [240]

    Les autres chroniqueurs parlent autrement que le Greffier, qui cependant nous donne sur l’évêque et le F. Richard des détails que l’on ne trouve pas ailleurs. Quand tous les documents auront été produits, ils seront rapprochés et discutés.

  150. [241]

    Advisait son fait.

  151. [242]

    Ny destruitte ; destruit dans le langage du temps a le sens de ravager, encore plus que celui de anéantir.

  152. [243]

    C’est contraire au récit de Rogier, que l’on verra plus loin, au moins pour Reims.

  153. [244]

    Que pié ça, depuis longtemps. (La Curne de Sainte-Palaye.)

  154. [245]

    Tous armés en chef.

  155. [246]

    Sitost que le roi fut bougé. Sortir d’un lieu est une des acceptions de ce mot. (La Curne de Sainte-Palaye.)

  156. [247]

    Qui convient au roi, somptueux ; ainsi il est dit : Les habits des capitouis de Toulouse sont appelés habits royaux. (La Curne de Sainte-Palaye.)

  157. [248]

    Il n’est pas possible que le Greffier ait voulu dire que les assiégeants sont entrés dans Paris. Il faut vraisemblablement sous-entendre les faubourgs, les environs de Paris. Le mot ruhes, qui vient un peu plus bas, doit, ce semble, être pris dans le sens de fossés. On voit au reste que le greffier rochelois connaissait mai cette partie de l’histoire de la Libératrice.

  158. [249]

    Pour tenir bastides à ceux de ladite ville de Paris.

  159. [250]

    Extrait analytique des registres des consaux de Tournay, t. I, p 48.

  160. [251]

    C’est la plus grosse erreur d’une Chronique d’ailleurs bonne. L’auteur se trompe aussi s’il veut dire que Jeanne avait été en service chez des étrangers. Elle n’avait servi que son père.

  161. [252]

    Nonobstant que ses œuvres soient sups (super) œuvres humaines. Ce sens, d’accord avec le texte de Thomassin, corrige le texte qui, d’après Quicherat, a été donné aux pages 14 et 685 de la Pucelle devant l’Église de son temps. Le chroniqueur de Tournay avait sous les yeux une copie du résumé de la sentence de Poitiers, répandue au loin par Charles VII et sa cour. La Libératrice n’était pas seulement en règle avec l’autorité ecclésiastique ; l’autorisation était promulguée au loin quand elle entrait en scène.

  162. [253]

    Le mardi de la semaine sainte était le 22 mars et non pas le 30.

  163. [254]

    Les Anglais, en effet, abandonnèrent Saint-Jean-le-Blanc, Saint-Privé et les Augustins pour se concentrer dans les Tourelles.

  164. [255]

    Erreur en ce qui concerne la Pucelle.

  165. [256]

    Le chroniqueur attribue ici à la Pucelle ce qui fut le fait de La Hire, après des incidents racontés par d’autres historiens.

  166. [257]

    Les erreurs de détail fourmillent dans ce qui regarde la prise de Jargeau. Le roi n’eut pas l’initiative de la campagne de la Loire ; le bâtard d’Orléans s’y trouvait, mais pas au premier rang ; les soldats du roi ne partirent pas de Tours ; Jargeau est à 20 kilomètres d’Orléans et non pas à huit lieues. C’était Suffolk, et non Talbot ni Scales, qui y commandait.

  167. [258]

    À 18 kilomètres.

  168. [259]

    Le roi avait quitté Tours avant la campagne de la Loire, et il frustra l’attente des Orléanais en ne les visitant pas, quoiqu’ils eussent fait après Patay de grands préparatifs pour le recevoir.

  169. [260]

    C’est erroné pour Sens.

  170. [261]

    Estoit courrouchée que aultrement ne se faisoit.Aultrement, d’après Lacurne, signifie assez, guère. Le contexte indique que c’est dans cette acception qu’il doit être pris.

  171. [262]

    Un des mille exemples où, dans la langue du temps, le mot France est pris dans une signification restreinte. Bien plus, d’après ce qui m’a été affirmé sur les lieux, les gens du Cambrésis disent encore aller en France quand ils vont à Beaurevoir ou à Saint-Quentin ; ceux de la Brie quand ils vont dans l’ancienne Île-de-France.

  172. [263]

    Ces accusations si graves du chroniqueur seront discutées lorsque toutes les pièces auront été produites.

  173. [264]

    Page 313.

  174. [265]

    Parmi tant d’écrivains contemporains qui parlent du lieu d’origine de Jeanne, Basin seul laisse échapper le mot de Champagne : Orta in finibus Campaniæ et terræ Barrensis.

  175. [266]P. 72 :
  176. Tantus enim ex solo Puellæ nomine eorum animis pavor incesserat, ut sacramento magno eorum plurimi firmarent, quod, solo eo audito, aut ejus conspectis signis, nec reluctandi vires animumque, vel arcus extentendi et jacula in hostes torquendi seu feriendi, uti soliti per prius fuerant, ullomodo assumere possent.

  177. [267]

    Voir aux Pièces justificatives (C) le texte latin des dernières pages de Thomas Basin.

  178. [268]

    Le 8 et non pas le 12. Le récit de la délivrance d’Orléans renferme d’autres inexactitudes : inutile de les relever.

  179. [269]

    C’est une erreur.

  180. [270]

    La phrase donnée par Quicherat est de tout point inintelligible. Il le constate lui-même, et il a raison ; mais il a tort d’affirmer que c’est la phrase donnée par tous les manuscrits. Le manuscrit 23283 est le seul qui présente cet imbroglio. Les manuscrits 2860 et 2861 portent la phrase ici reproduite.

  181. [271]

    C’est encore inexact. Entre l’assaut de Saint-Loup et de Saint-Augustin se place la fête de l’Ascension, qui ne fut pas un jour de combat.

  182. [272]

    Le manuscrit reproduit par Quicherat porte la Beauce, les deux autres de la Vicomté. C’est de la Sologne, qu’il faut lire.

  183. [273]

    Encore une erreur. Richemont ne fut nullement à la prise de Jargeau.

  184. [274]

    De tous les chroniqueurs, Wavrin, que l’on trouvera au livre V, est celui qui expose le plus nettement les mouvements qui eurent lieu de part et d’autre à la veille, ou le jour même de la bataille de Patay. Les autres, et particulièrement celui-ci, présentent des obscurités.

  185. [275]

    Bedford avait pris le chemin de la Normandie avant la tentative contre Paris.

  186. [276]

    Le duc de Bourgogne fut nommé gouverneur de Paris, et reçut du roi d’Angleterre la Champagne, joignant ainsi ses États de Bourgogne à ses États de Flandres et du Nord. C’était une formidable puissance. Heureusement la Champagne était à conquérir. La Pucelle l’avait donnée au roi.

  187. [277]

    Amnistie pour le passé.

  188. [278]

    Melun fut repris par les Anglais dans la suite.

  189. [279]

    Pendant le siège de Choisy. Pour délivrer cet avant-poste de Compiègne, la Pucelle, empêchée de passer la rivière de l’Aisne, fît par Soissons le détour dont il va être parlé.

  190. [280]

    Quicherat a suivi le manuscrit 28283, qui n’est guère intelligible ; les manuscrits 2860 et 2861 expriment bien clairement le sens ici relaté.

  191. [281]

    Le Dauphiné relevait nominalement de l’Empire. Il avait été cédé au fils aîné du roi de France, qui peut-être n’a jamais fait hommage de ce fief à l’Empereur. Thomassin veut dire que Charles VII conserva le titre de Dauphin et le gouvernement du Dauphiné, jusqu’à ce qu’il cédât l’un et l’autre à son fils, le futur Louis XI ; ce qui se fit en 1440. Le jeune prince avait dix-sept ans.

  192. [282]

    Texte : petits draps.

  193. [283]

    Une vierge foulera le dos de l’archer. Les archers faisaient la force de l’armée anglaise. Le sens de ce premier membre de phrase est clair ; mais il n’en est pas de même du second. Les lis sont la fleur virginale ; loin de les obscurcir, la Pucelle leur a donné un nouvel éclat. Obscurabit est certainement une faute : l’on ne sait ce qu’il faut y substituer.

  194. [284]

    Voy. les vers aux Pièces justificatives (D).

  195. [285]

    Un autre texte fait dire aux docteurs, non obstant que ces promesses soyent seules humaines. Quicherat l’a préféré au point de voir un contresens dans celui de Thomassin (Procès, t. IV, p. 306, note). Il est manifeste que le célèbre érudit se trompe. Le sens donné par Thomassin est celui de la chronique de Tournay ; il est plus naturel ; et en adoptant dans notre premier volume le sentiment de l’éditeur du Double Procès, nous avons trop accordé à son autorité.

  196. [286]

    Thomassin divise en plusieurs lettres le document, au fond identique, qui, ailleurs, est présenté comme ne formant qu’une seule et même pièce.

  197. [287]

    Très lisiblement, et non pas vaillants, comme l’écrit Quicherat.

  198. [288]

    Texte : ne prenez mie vostre opinion.

  199. [289]

    Lacune dans le texte.

  200. [290]

    Le texte sera donné dans la suite ; je hasarde une traduction en français moderne des strophes reproduites par Thomassin, non sans avoir conscience de ce qu’elles vont perdre de leur naïveté ; mais peu de lecteurs pourraient les comprendre sans effort.

  201. [291]

    Lacune dans le texte, remplie par la phrase entre parenthèses. L’effort dont il parle est l’envahissement du Dauphiné par le prince d’Orange et le duc de Savoie, lorsque Jeanne fut prise à Compiègne. Ils furent défaits à Anthon, le 11 juin 1430.

  202. [292]

    Inadvertance de l’écrivain qui savait bien que la Pucelle n’entra jamais à Paris. Le Dauphin dont il est ici question est le futur Louis XI. Il avait sept ans lorsque Jeanne vint à la cour où elle a dû souvent le voir, et l’entretenir.

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