Tome I : Livre IV. Mémoires de quelques savants évêques
313Livre IV Mémoires de quelques savants évêques
Thomas Basin :
Élie de Bourdeilles :
- Son mémoire
- Possibilité des apparitions et des révélations de Jeanne
- Jeanne a-t-elle eu de réelles apparitions et révélations ?
- La source des révélations de Jeanne
- Les autres inculpations portées contre Jeanne
Martin Berruyer :
- Son mémoire
- Jeanne, dans ce qu’elle disait être de sa mission, était conduite par un esprit surhumain
- Jeanne, dans sa mission, était conduite, non par l’esprit du mal, mais par l’esprit de Dieu : les esprits qui lui apparaissaient étaient bons
- De quelques difficultés faites, ou que l’on pourrait faire contre Jeanne la Pucelle
- Conclusion de tout ce qui précède
Jean Bochard, dit de Vaucelles :
Chapitre I Thomas Basin et son mémoire sur la Pucelle
I. Vie agitée de Basin. — Ses ouvrages.
Ce fut une vie bien agitée que celle de Thomas Basin. Le docte évêque nous en a décrit les vicissitudes dans une autobiographie qu’il nous a laissée sous ce titre : Sommaire de la pérégrination et des domiciles au nombre de quarante-deux, de Thomas Basin, d’abord évêque de Lisieux en Normandie, maintenant archevêque de Césarée en Palestine, dans sa marche à travers le désert de la vie, vers la vraie terre promise ; écrit à Utrecht en mai 1488. Basin avait alors soixante-seize ans. Un autre de ses opuscules personnels qui porte le titre d’Apologie nous fait encore mieux pénétrer dans le fond de cette existence. En voici les principales péripéties.
Thomas Basin naquit la même année que celle dont il devait défendre la mémoire, en 1412, à Caudebec, d’une famille de riches bourgeois. Ce fut de bonne heure que le petit Thomas prit le chemin de l’exil. Les Anglais envahissaient la Normandie en 1415. Le père de l’enfant se retira avec sa famille, d’abord à Rouen, et successivement à Vernon, à Falaise, à Saint-James Beuvron, à Rennes, et enfin à Nantes. Il rentra à Caudebec en 1419.
Thomas montrait pour l’étude un goût et des dispositions précoces ; pour les favoriser, son père l’envoya à l’âge de douze ans, sous la conduite 314d’un précepteur, à l’Université de Paris. Avant l’âge, l’adolescent pouvait aspirer à la maîtrise ès arts ; par dispense, il obtint ce degré à dix-sept ans. Il se rendit à la suite à Louvain pour y étudier le droit civil, alla le continuer à Pavie, et en revint licencié. Après le droit civil, il s’appliqua au droit canonique à Louvain, prit ses degrés, et vint passer quelque temps à la cour pontificale sous Eugène IV.
Rentré en Normandie, il ressentit tant de douleur à la vue de l’oppression et de la tyrannie anglaise, qu’il résolut de repartir pour l’Italie. Les chemins par la France n’étaient rien moins que sûrs ; Thomas résolut de s’y rendre par la Hollande et l’Allemagne. Dans la traversée de Caudebec à Amsterdam, le vaisseau qu’il montait fut poursuivi par des corsaires, si bien que le commandant n’eut d’autre ressource que de se jeter dans la Tamise et de remonter à Londres. Une maladie mortelle y retint durant deux mois le jeune canoniste, qui, guéri, n’eut rien de plus pressé que de reprendre son itinéraire vers l’Italie. Arrivé à Florence, il y assista à la réconciliation des Grecs avec l’Église romaine, s’attacha au cardinal d’Otrante envoyé comme nonce en Hongrie, et, après huit mois, rentra à Rome avec son protecteur.
Eugène IV nomma le jeune ecclésiastique à un canonicat vacant dans l’Église de Rouen. Basin y était à peine installé, qu’il fut invité à venir professer le droit canon à l’Université de Caen, récemment fondée. Durant six ans, il occupa cette chaire avec une réputation toujours croissante, qui lui valut l’unanimité des suffrages du chapitre de Lisieux, lorsque, en 1447, vint à vaquer le siège épiscopal de cette ville. Nicolas V ratifia l’élection, et Basin ceignait la mitre à trente-cinq ans.
Il connaissait les devoirs de sa redoutable charge ; il s’appliqua à les remplir dignement. Dans un siècle où trop de prélats foulaient aux pieds la loi élémentaire de la résidence, Basin sortit rarement de son diocèse, et toujours pour affaires majeures. Ce n’était pas une résidence oisive ; il avait l’œil sur tous les intérêts de son église. S’il veillait avant tout aux intérêts spirituels, il ne négligeait pas les intérêts temporels, auxquels son titre de comte de Lisieux l’obligeait de donner un soin spécial.
On en eut des preuves à la conquête de la Normandie par Charles VII. Lisieux fut une des premières places occupées ; le cœur de l’évêque était pour la cause française ; il ne fallait pourtant pas s’attirer l’animadversion des Anglais, qui avant de se retirer se fussent vengés d’une défection trop précipitée. L’évêque négocia avec tant d’habileté que Lisieux redevint français, sans exactions, comme sans effusion de sang. Il fut le premier évêque normand qui reconnut Charles VII. Basin ne se contenta pas de sa soumission personnelle ; il contribua beaucoup au prompt retour de la province entière, tant par son exemple que par ses négociations et par un 315plan de conquête fort loué du roi et des généraux. Il méritait l’honneur, qui lui fut accordé, de haranguer le roi à son entrée à Rouen.
Le titre de conseiller royal récompensa de si hauts services. Ce ne fut pas pour l’évêque de Lisieux une raison de quitter son troupeau ; en dix-sept ans d’épiscopat, il ne vint que deux fois à Paris. Un prélat de cette valeur devait être naturellement consulté dans la grande cause de la réhabilitation de la martyre. Quoique le mémoire de Basin ne porte pas de date, il fut certainement l’un des premiers composés.
Un autre mémoire fort curieux est celui que Basin écrivit pour la réforme de l’administration de la justice. Le tableau qu’il fait de la manière dont elle se rendait au premier tribunal de la province, l’Échiquier de Rouen, donne une triste idée des facilités accordées au droit pour se faire jour. Basin aurait voulu une réforme basée sur le modèle du tribunal de la Rote, à Rome. Il en décrit le fonctionnement ; il en vante l’Équité, la prompte expédition des affaires, en même temps que leur sérieuse étude.
Le prélat jouit, durant tout le règne de Charles VII, d’une existence calme et honorée ; il ne devait pas en être ainsi sous le règne du successeur, Louis XI. Les écrits de Basin prouvent que l’évêque se faisait du pouvoir l’idée qu’en donnent les grands théologiens et les grands canonistes du moyen âge. Assurer aux sujets la facilité de se mouvoir dans le bien, c’est l’obligation essentielle de celui qui commande ; c’est la fin du pouvoir, qui n’est pas une propriété personnelle, conférée premièrement pour l’utilité de celui qui la possède. On sent que l’âme de l’évêque était profondément révoltée par la vue de l’oppression et des exactions exercées sur les multitudes. S’il reconnaît que les armées permanentes ont été une nécessité, afin de refouler l’invasion et de comprimer le brigandage, son regard lui fait voir dans l’avenir les périls qu’elles recèlent. Il voit le pouvoir central, maître de cette force irrésistible, confisquer à son profit les libertés locales et individuelles, et épuiser les peuples d’impôts, pour entretenir cet instrument de tyrannie. Aussi en aurait-il voulu la dissolution, avec la fin des nécessités qui en avaient autorisé la formation. Ce n’est pas à notre siècle qu’il faut demander si les prévisions de l’évêque étaient bien fondées.
Pareilles vues n’étaient pas celles du monarque que l’on appelle justement le fondateur, ou le restaurateur de l’unité nationale. Louis XI voulait abaisser cette féodalité qui, par ses alliances avec l’envahisseur, avait mis en si grand péril l’existence de la France, durant la guerre de Cent ans. Des esprits même bien intentionnés pouvaient, selon qu’ils étaient plus frappés par le besoin d’unité ou la crainte du despotisme, souhaiter ou redouter l’accroissement du pouvoir royal. Basin était de ceux qui le redoutaient ; il est permis de croire que ce fut le motif qui le 316fit adhérer à la ligue du Bien public, avec un désintéressement que n’avaient pas tous les confédérés. La ligue fut vaincue ; l’évêque de Lisieux, pour échapper aux rigueurs du vainqueur, se réfugia à Louvain.
Louis XI ayant publié une amnistie en 1465, Basin crut pouvoir aller reprendre le gouvernement de son diocèse. Dans cette vue, il se rendit à la cour que le roi tenait tantôt à Bourges, tantôt à Tours. L’audience qu’il sollicita ne lui fut accordée qu’après une attente de six mois. Loin de lui permettre de rentrer dans sa ville épiscopale, Louis XI l’envoya présider la cour souveraine du Roussillon récemment annexé à la France. Perpignan, à cause de ses chaleurs, était alors regardé comme meurtrier pour les Français du Nord. Basin y remplit, durant quatorze mois, à la satisfaction de tous, ses fonctions de premier magistrat, si bien que l’évêché d’Elne étant venu à vaquer, le chapitre lui demanda d’accepter le titre et les fonctions de pasteur du diocèse. Loin de vouloir répudier sa première épouse, l’évêque normand, selon l’esprit des saints canons, était en instances pour la revoir et se dévouer à ses besoins. Le crédit de l’évêque d’Avranches, Bochard, un autre apologiste de la Pucelle, avait fini par obtenir l’autorisation demandée, et l’exilé se mettait en devoir de rentrer, lorsqu’il apprend que les dispositions du roi sont changées, et qu’un courrier vient à sa rencontre, muni d’un ordre lui intimant de rester à Perpignan.
Sans l’attendre, Basin quitte la ville, se dirige vers le Dauphiné, s’efforce de dépister le messager, et atteint Genève, où le duc de Savoie tenait alors sa cour. Le courrier le poursuit, perd sa trace, revient sur ses pas, finit par l’atteindre à Genève, et lui signifie le commandement dont il est le porteur.
Basin, craignant qu’on n’en veuille à sa vie, reste au-delà de la frontière ; habite successivement Bâle, Louvain, Trèves ; mais durant ce temps le temporel de la mense de Lisieux avait été saisi, et les frères de l’évêque, chargés par lui de l’administration, jetés dans les cachots. Ils en sortirent après un an de détention, à la condition d’aller raconter à leur frère tout ce qu’ils avaient souffert, et ce qu’ils étaient menacés de souffrir encore. Louis XI mettait en jeu ces moyens barbares pour obtenir la démission de l’évêque de Lisieux ; il arriva à ses fins. Le prélat persécuté se rendit à Rome auprès de Sixte IV, renonça à son évêché de Normandie, et reçut en échange le titre d’archevêque de Césarée de Palestine, in partibus infidelium. C’était en 1474. Après quelque temps de séjour à Trèves, l’archevêque de Césarée habita successivement Louvain, Liège, Utrecht, Bréda, et finit par se fixer à Utrecht, où il vécut jusqu’à sa mort, arrivée le 2 décembre 1491. Les plus grands égards entourèrent Basin sur la terre étrangère ; et c’était justice.
317Son exil fut studieux. Le Breviloquium, l’Apologie, œuvres écrites pour sa justification, ne sont pas tous ses opuscules ; il en a composé d’autres ; mais son principal ouvrage, c’est l’Histoire de Charles VII et de Louis XI. Il y raconte des événements dont il fut le contemporain ; quelques-uns auxquels il a pris part. Quoique il soit sincère dans ses récits et dans ses explications, l’on ne doit pas être étonné de plusieurs inexactitudes dans les détails, vu qu’il a commencé à écrire cinquante ans après le commencement des faits qu’il raconte. On trouve de ces menues inexactitudes dans les chapitres consacrés à la Pucelle. L’histoire de Charles VII n’est pas pour cela sans mérites. Quant à celle de Louis XI, l’historien avait eu trop à souffrir de ce prince pour être impartial, et l’on s’explique la passion avec laquelle il en parle.
L’Église a un reproche plus sérieux à faire à Basin ; il a écrit un mémoire en faveur de la Pragmatique Sanction. Louis XI avait débuté par abolir cet acte néfaste, malgré l’opposition de l’Université et du Parlement ; il avait mérité par là de grands éloges de la part du Saint-Siège, en même temps qu’il s’était concilié le cœur des meilleurs catholiques de son royaume. Quelque temps avant qu’éclatât la ligue du Bien public, le monarque consulta sur cet acte l’évêque de Lisieux. Celui-ci voulait-il par son zèle apparent pour l’agrandissement du pouvoir royal endormir le roi sur la conjuration formée ; voulait-il faire perdre à un prince qui n’avait pas ses sympathies les avantages que lui donnait cette satisfaction accordée au Saint-Siège et aux désirs des bons Français ? Il conseilla de la rétablir et de la mettre en vigueur. Conduite peu en accord avec les plaintes fort vives que fait l’évêque historien sur les empiétements de la magistrature, dans le domaine du gouvernement ecclésiastique. Faire revivre la Pragmatique, c’était rendre les robins maîtres de la discipline dans l’Église, faire passer sous leur joug l’épiscopat et le clergé, et pour tout dire en un mot, donner des fers à l’épouse du Christ. Les événements l’ont bien prouvé. De cette source empoisonnée sont sortis, durant quatre siècles, des maux sans nombre parmi nous : la tyrannique ingérence du pouvoir séculier, des parlements, du conseil d’État, dans le gouvernement intérieur des choses ecclésiastiques, est devenue un droit, dès que l’on a reconnu la valeur légale de la Pragmatique.
Il semble que la punition ne s’est fait guère attendre pour le défenseur de cet acte schismatique. Les malheurs personnels, qui ont poursuivi jusqu’à la mort l’évêque de Lisieux, ont commencé presque aussitôt après qu’il eut donné ce funeste conseil.
Malgré cette tache, l’on ne peut se défendre d’une réelle sympathie pour cette figure de prélat, un des beaux types de l’épiscopat des temps féodaux. Docte, appliqué à ses devoirs d’évêque, et pourtant intervenant à propos 318dans l’ordre politique, Basin n’a pas été seulement l’apologiste de la Pucelle, il a continué son œuvre par la part qu’il a prise au recouvrement de la Normandie ; aimant son roi, mais sans bassesse, il est attaché plus encore aux légitimes franchises locales et individuelles ; frappé par le malheur, et forcé de s’exiler, il utilise ses loisirs par la composition d’écrits, dont la paternité lui a été longtemps refusée.
Les écrits de Basin ont été en effet, jusqu’à ces derniers temps, attribués à un certain Amelgard, qui embarrassait fort les historiens. On ignorait, et pour de justes causes, quel était cet Amelgard. Ici encore Quicherat a été bien servi par sa sagacité de paléographe ; il a démontré que le prétendu Amelgard n’était autre que Thomas Basin, évêque de Lisieux. Après l’édition du double procès de Jeanne, un des beaux titres de célébrité du directeur de l’École des chartes, c’est l’édition des œuvres de Basin, en quatre volumes. En tête se trouve une introduction qui est une histoire du prélat et une appréciation de son caractère et de ses œuvres. La partie paléographique mérite tout éloge ; il y aurait bien des restrictions à faire sur les appréciations. Le régime de 1830 est l’idéal de Quicherat ; l’on s’en aperçoit en le lisant. Jamais la reine des sciences, la théologie, ne fut plus dédaignée. N’est-ce pas la raison pour laquelle le directeur de l’École des chartes n’a pas fait entrer dans l’édition des œuvres de Basin le mémoire en faveur de la Pucelle, dont il va être rendu compte351 ?
II. Mémoire sur le procès de Rouen. — Les divisions du traité.
Dans son Histoire de Charles VII, Basin affirme avoir vu le procès de condamnation, aussitôt après l’expulsion des Anglais de la ville de Rouen. Nouvelle preuve qu’il fut un des premiers consultés. Il ne l’avait cependant pas entre les mains, lorsqu’il composait son mémoire ; il nous dira lui-même qu’il écrit d’après le sommaire de Paul Pontanus que lui a transmis le doyen Bouillé. Ne lui avait-il pas aussi transmis son propre mémoire ? L’identité de quelques phrases semble le prouver ; les deux œuvres cependant diffèrent grandement dans le plan et la conception.
Celle de Basin est peut-être, après celle de Bréhal, la plus complète et la plus parfaite de toutes ; le procès de condamnation y est jugé au point de vue de la forme et du fond, sous le rapport canonique et théologique. Le docteur dans l’un et l’autre droit, le professeur de décrets, possède les pandectes aussi bien que les décrétales, saint Thomas non moins que 319l’Écriture sainte. Il connaît les commentateurs du Corpus juris et s’appuie de leur autorité ; moins verbeux d’ailleurs que Montigny ou Bourdeilles. La raison qui a fait alléger Montigny du poids de ces citations, de ces renvois trop nombreux, existe cependant ; et le lecteur ne les y trouvera qu’en petit nombre. À cette abréviation près, l’argumentation de Basin, spécialement en ce qui regarde les défauts de forme, sera substantiellement reproduite.
Après avoir annoncé le sujet de la consultation, l’auteur donne ainsi la division de son travail :
Sauf la correction et amendement de notre seigneur le Souverain Pontife, et de tout catholique mieux pensant et mieux en état de juger ; le procès et la sentence libellés contre Jeanne la Pucelle me semblent pouvoir être attaqués pour des raisons nombreuses, fondées, juridiques, vraies. Afin d’y procéder avec ordre, je divise le sujet en deux parties. Dans la première, je montrerai que pour défauts dans la procédure, procès et sentence sont nuls et doivent être annulés. Ce n’est pas que je prétende que l’on doive annuler ce qui est nul de soi, c’est impossible ; je veux dire que parmi les raisons que j’apporterai, les unes concluent à la nullité, les autres à l’annulation.
Dans la seconde partie je montrerai, Dieu aidant, que, procès et sentence fussent-ils revêtus de toutes les formalités de droit, les aveux de Jeanne, tels qu’ils sont contenus dans les actes, n’autorisent pas à la déclarer schismatique, hérétique, idolâtre, blasphématrice, à la dire chargée des autres crimes que l’on a coutume d’abjurer, et pour lesquels elle a été ensuite condamnée comme relapse.
320Chapitre II Les défauts de forme
(Folio CXXXVII-CXXXVIII.)
- Introduction
- Division de cette partie du traité par l’auteur. C’est le sommaire même.
- I.
- Défaut de juridiction des prétendus juges.
- II.
- Les menaces des Anglais et l’effroi imprimé à l’un des juges, le sous-inquisiteur, et généralement à tous ceux qui étaient consultés dans la cause.
- III.
- La récusation, fondée sur de légitimes soupçons, faite par Jeanne.
- IV.
- Jeanne, en a appelé de la manière dont elle le pouvait, et cela légitimement à cause des ingravances dont elle était l’objet.
- V.
- La cause était de sa nature si difficile et si ardue qu’elle devait être déférée au jugement du Siège apostolique.
- VI.
- Il y avait injustice dans l’assignation des prisons et des gardiens de Jeanne.
- VII.
- C’est injustement que l’on a refusé à Jeanne les directeurs et les conseillers qu’elle demandait.
- VIII.
- Jeanne étant mineure ne pouvait sans un curateur ester en justice.
- IX.
- Y eut-il délit réel de la part de Jeanne, il y a excès de sévérité de la part des juges, que la compassion pour son âge aurait dû incliner à une peine plus légère.
- X.
- L’évêque de Beauvais, ce soi-disant juge, défendait aux greffiers d’écrire ce qui expliquait et excusait les dires de l’accusée.
- XI.
- Les articles transmis aux consulteurs, pour avoir leur avis, ont été mensongèrement, perfidement et calomnieusement rédigés.
- XII.
- Par un coupable artifice, des hommes se donnant faussement comme des conseillers amis, et affectant d’appartenir au parti du roi notre sire, venaient persuader à Jeanne de ne pas se soumettre à l’Église.
Introduction. Division de cette partie du traité par l’auteur. C’est le sommaire même.
Cette partie est divisée en douze articles, consacrés à montrer autant de vices dans le procès et la sentence. L’auteur les énonce de la manière suivante :
- Défaut de juridiction des prétendus juges.
- Les menaces des Anglais et l’effroi imprimé à l’un des juges, le sous-inquisiteur, et généralement à tous ceux qui étaient consultés dans la cause.
- La récusation, fondée sur de légitimes soupçons, faite par Jeanne.
- Jeanne en a appelé de la manière dont elle le pouvait, et cela légitimement à cause des ingravances dont elle était l’objet.
- La cause était de sa nature si difficile et si ardue qu’elle devait être déférée au jugement du Siège apostolique.
- Il y avait injustice dans l’assignation des prisons et des gardiens de Jeanne.
- C’est injustement que l’on a refusé à Jeanne les directeurs et les conseillers qu’elle demandait.
- Jeanne étant mineure ne pouvait sans un curateur ester en justice.
- Y eut-il délit réel de la part de Jeanne, il y a excès de sévérité de la part des juges, que la compassion pour son âge aurait dû incliner à une peine plus légère.
- L’évêque de Beauvais, ce soi-disant juge, défendait aux greffiers d’écrire ce qui expliquait et excusait les dires de l’accusée.
- Les articles transmis aux consulteurs, pour avoir leur avis, ont été mensongèrement, perfidement et calomnieusement rédigés.
- Par un coupable artifice, des hommes se donnant faussement comme des conseillers amis, et affectant d’appartenir au parti du roi notre sire, venaient persuader à Jeanne de ne pas se soumettre à l’Église.
321Ces points, dit Basin, je les examinerai d’après le sommaire du seigneur Paul Pontanus, supposant, comme cela se fait dans semblables consultations, la vérité des faits qui me sont soumis.
I. Défaut de juridiction des prétendus juges.
Je déclare donc que le procès et la sentence par lesquels les juges susnommés ont condamné Jeanne sont nuls de plein droit, comme dirigés contre une personne qui ne ressortait nullement de leur tribunal et de leur juridiction, et par suite comme procédant de juges incompétents.
Les allégations contre Jeanne étaient graves ; les juges devaient être compétents, ou parce que le domicile de l’accusée était dans le territoire de leur juridiction, ou parce que les crimes imputés avaient été commis sur ce même territoire. Quoique les lois semblent dire que le criminel est puni là où il est saisi, cependant il n’y a qu’une voix parmi les interprètes et les glossateurs, pour dire que c’est à condition qu’il se sera rendu coupable dans le lieu où il est pris. Dans le cas contraire, il doit être renvoyé aux tribunaux du lieu du crime, ou à ceux de son domicile. Mais dans le procès, l’on ne voit pas que Jeanne ait commis des délits dans le territoire de l’évêque de Beauvais ; son domicile est bien déterminé : c’est celui du lieu de son origine, où habitaient ses parents.
Elle se donnait comme investie d’une mission divine ; or, d’après le droit, un envoyé, tant que dure sa mission, n’est pas censé acquérir un nouveau domicile, ni avoir transmuté l’ancien. Le dit évêque de Beauvais n’était donc pas juge compétent des crimes imputés à Jeanne.
Dira-t-on que Jeanne a porté des vêtements d’homme dans le diocèse de Beauvais, qu’en prenant part aux combats elle s’est rendue coupable de meurtre ? Cette dernière accusation sera démontrée fausse ; mais en la tenant pour vraie, rien n’établit que ce soit dans le diocèse de Beauvais que la Pucelle s’est rendue coupable de schisme, d’hérésie ; que ce soit là qu’elle a inventé ses révélations, ses apparitions ; donné au roi les signes de sa mission ; inculpations les plus graves, bases de la sentence rendue contre elle. Ce seraient les juges des lieux où ces crimes auraient été commis, et non l’évêque de Beauvais, qui auraient dû en connaître. L’incompétence du juge fait crouler procès et sentence.
Alléguerait-on que Jeanne a accepté la juridiction de l’évêque de Beauvais ? Le procès témoigne expressément le contraire, Jeanne ayant dit au même évêque qu’il n’était pas son juge, mais son ennemi mortel. Si elle a 322répondu, c’est par contrainte. Or la prorogation de la juridiction doit être librement consentie.
Objectera-t-on encore qu’elle était vagabonde, et que, comme telle, elle pouvait être jugée en tout lieu, ainsi que l’enseignent beaucoup de juristes ? mais le procès même marque le lieu de son origine, de son domicile et de celui de ses parents.
En outre, Jeanne se donnait comme investie d’une mission divine pour la délivrance de la France. Le délégué, alors même que sa mission se prolonge, ne change ni ne perd son domicile. Fût-il à Rome, la patrie de tous, tant qu’il est en délégation, c’est au lieu de son domicile qu’il sera poursuivi, pour les dettes contractées et les délits commis avant sa délégation.
C’était donc à tort que les juges de Rouen entreprenaient de connaître de prétendus crimes, que l’accusée était censée avoir commis au lieu de sa naissance et avant sa mission. La passion de l’évêque de Beauvais est assez manifeste ; il soupirait après la condamnation de Jeanne : Jeanne était, entre les mains de ses mortels ennemis, destituée de toute sécurité ; autant de raisons qui auraient dû porter le dit évêque à la renvoyer aux juges du lieu d’origine, où le procès l’accusait d’avoir commis les plus graves de ses prétendus crimes.
Je conclus donc de l’incompétence des juges et du tribunal, que procès et sentence tombent d’eux-mêmes et sont nuls de droit.
L’évêque de Beauvais a voulu procéder avec le prétendu sous-inquisiteur de la perversité hérétique, en vertu d’une délégation de l’Inquisiteur. Mais l’Inquisiteur n’étant pas un délégué ordinaire ne peut subdéléguer qu’en vertu d’une commission, dont le procès ne parle pas. Par là encore le procès semble nul.
II. Les menaces des Anglais et l’effroi imprimé à l’un des juges, le sous-inquisiteur, et généralement à tous ceux qui étaient consultés dans la cause.
Supposée la réalité des menaces et de la crainte, par lesquelles les Anglais ont voulu agir sur le sous-inquisiteur et sur les conseillers du tribunal, c’est un cas de nullité du procès et de la sentence, ou tout au moins un cas d’annulation ; et probablement de nullité, si les menaces sont de nature à impressionner un homme rassis.
Semblable crainte rend nulle toute affaire qui doit se conclure par un libre consentement : par exemple le mariage et les fiançailles. Même une promesse de dot doit être faite librement, sous peine de ne pas produire d’obligation. Il doit en être ainsi d’une sentence à rendre, d’un avis à donner, conformément à cette sentence de Caton rapportée par Salluste : que l’esprit du conseiller soit libre.
323Une sentence rendue pour une somme d’argent est nulle ; à plus forte raison celle qui est extorquée par la peur. L’intimidation, passion qui affecte l’appétit irascible, trouble bien plus l’esprit et le vouloir, que la cupidité, passion de l’appétit concupiscible. Si donc la cupidité, excitée par une somme d’argent, rend un jugement nul, ce doit être bien plus vrai de la crainte et de l’intimidation exercées sur les juges. Quatre choses, dit saint Grégoire, pervertissent les jugements des hommes : la crainte d’un puissant, l’argent, la haine, l’amour.
La glose, il est vrai, fait entendre que la sentence rendue par crainte n’est pas nulle, mais seulement sujette à l’annulation. Je regarde cependant comme plus probable qu’elle est nulle de droit. On peut s’appuyer sur cette disposition du droit, qui déclare nulle de soi une élection faite par intimidation, parce que le choix des électeurs doit être libre.
Il faut en conclure, conformément aux faits allégués, que la sentence rendue par des juges, violemment intimidés par les Anglais, est nulle de droit, ou tout au moins doit être annulée.
III. La récusation, fondée sur de légitimes soupçons, faite par Jeanne.
Jeanne, est-il dit dans le sommaire, a récusé l’évêque de Beauvais comme incompétent, suspect, et son ennemi capital. En ce cas, procès et sentence sont nuls de droit, ou tout au moins iniques, et comme tels doivent être repris, cassés et annulés.
Les juristes, il est vrai, sont partagés sur la question de savoir si la seule récusation du juge, sans un appel formel, enchaîne sa juridiction, comme le fait un appel légitime. Il en est qui pensent qu’à l’allégation de légitime suspicion, doit se joindre, pour la nullité de droit, l’appel à un autre tribunal. Cependant le sentiment commun est qu’il suffit de la récusation faite devant le juge récusé. On peut vérifier les diverses opinions en lisant les canonistes les plus célèbres sur le chapitre de appellationibus in sexto352.
Les nombreuses autorités et les nombreux exemples cités au dit chapitre, en faveur de la nullité de droit, peuvent se confirmer par les deux raisonnements suivants : L’appel, le référé et la récusation sont mis constamment sur le même pied, même dans le titre ; mais l’appel et le référé suspendent la juridiction du juge ; donc aussi la récusation.
S’il y a deux délégués avec clause quod si non omnes, et que l’un des 324deux soit récusé comme suspect, celui qui est accepté, en vertu du canon si contra union, doit avant tout connaître les raisons de la récusation. Le récusé ne doit donc pas connaître de la cause ; la seule allégation de la récusation le rend donc impuissant, et frappe le procès de nullité. Ce qui peut être encore prouvé par le canon super abbatia.
Dira-t-on que l’inimitié de l’évêque, raison qui l’a fait récuser par Jeanne, n’était pas mortelle ? Il est notoire que les Anglais et ceux qui, comme le dit évêque, étaient de leurs fauteurs, n’eurent jamais de haine plus mortelle que celle qu’ils nourrissaient contre Jeanne.
Pour récuser un témoin, il faut qu’il soit animé d’une haine ou mortelle, ou au moins sérieuse ; mais on récuse un juge plus facilement qu’un témoin ; il suffit d’une haine quelconque.
J’en conclus, d’après l’exposé, qu’après la récusation faite par Jeanne, récusation fondée sur la haine mortelle que portaient à Jeanne les Anglais et leurs fauteurs, tels que le dit évêque ; le procès et la sentence sont nuls de droit, ou tout au moins qu’ils doivent être repris comme iniques et injustes.
IV. Jeanne, en a appelé de la manière dont elle le pouvait, et cela légitimement à cause des ingravances dont elle était l’objet.
D’après l’exposé, Jeanne après avoir récusé l’évêque de Beauvais et ses assesseurs, comme ses ennemis mortels, légitimement suspects, et pour elle un sujet d’horreur ; Jeanne, dis-je, s’est soumise au jugement du pape et du concile général ; elle a demandé à être conduite à leur tribunal, et a ainsi invoqué leur protection. Dans ce cas, tout ce qui a été fait à la suite, procès et sentence, a été et est nul de droit.
Dès que Jeanne appelait à son aide la protection d’un supérieur, et surtout du pape, alors même que par simplicité ou pour d’autres raisons elle n’employait pas la formule : J’en appelle, ses paroles avaient la force d’un appel légitime, et par suite le procès est nul sans aucun doute (de appell. c. ad audientiam).
Telle était son intention. Elle avait déjà subi des torts de la part des juges, et elle avait des raisons d’en redouter de plus grands encore. Elle voyait l’évêque et ses assesseurs si légitimement suspects, continuer leur procédure, quoiqu’elle eut déjà déclaré qu’elle ne regardait pas l’évêque comme son juge, mais comme un ennemi mortel. Leur persévérance, après une telle récusation, était de l’ingravance et une injuste oppression. En demandant d’être conduite au tribunal du Souverain Pontife, ou du concile général alors ouvert, en invoquant leur jugement et leur protection, quoiqu’elle n’employât pas le mot : J’en appelle, cette jeune fille 325simple, dans un âge tendre, si étrangère au droit, doit être regardée comme ayant interjeté appel (c. ad audientiam). On en appelle par des actes et des faits sans paroles (c. Dilecti filii), tout comme un acte sans paroles peut tenir lieu de ratification. C’est l’intention qu’il faut regarder et non les mots ; car ce ne sont pas les choses qui doivent se plier aux mots, mais les mots qui doivent être ramenés aux choses.
Dira-t-on que pour un appel avant la sentence définitive il faut exprimer par écrit une raison légitime ? Insistera-t-on sur cet appel par écrit ? Je réponds : la loi ne demande l’écrit qu’à ceux qui peuvent y avoir recours ; elle n’oblige pas à l’impossible. L’écrit était impossible à cette jeune fille simple, étrangère à la jurisprudence. Le lui dicter, ou l’écrire, c’eût été s’exposer à être mis à mort par les Anglais. En face de leurs violences, elle ne pouvait pas en appeler autrement. On doit donc la regarder comme en ayant appelé. Il suffit de rappeler les canons : omnis oppressus, ideo huic sedi (caus. II, q. VI). Presque tous les canons de cette question établissent que qui que ce soit peut en appeler au Siège apostolique.
On dira peut-être : en répondant aux juges après les avoir récusés et avoir réclamé le Siège apostolique, Jeanne retirait son appel (De off. deleg. gratum…). Ce n’est pas dans sa liberté qu’elle a répondu ; elle y était contrainte par les juges. Ces derniers, l’eussent-ils voulu, n’eussent pas pu l’envoyer au Siège apostolique, les Anglais voulant avant tout sa mort. Une réponse arrachée par la violence du juge ne ratifie ni ne proroge sa juridiction. Jeanne a constamment persévéré à demander à être conduite au Siège apostolique ; preuve qu’à Rouen elle ne répondait que par force et par contrainte.
Si on alléguait que le canon ut Inquisitionis negotium interdit l’appel aux hérétiques, je réponds que ce canon ne s’applique qu’à ceux qu’il conste être vraiment hérétiques. C’est ce qui ressort du texte, de la constitution de Frédéric et d’Innocent qui y sont mentionnés ; ainsi l’entendent l’Archidiacre, et Jean d’André353. Semblable appel n’est interdit qu’après la sentence définitive ; il ne l’est pas avant, lorsque l’on se trouve opprimé ; il reste ouvert à quiconque est injustement lésé (omnis oppressus ad Romanam sedem, q. II, c. VI). Aucun juste moyen de défense ne doit être enlevé à l’accusé (de except. cum inter, Clem. Pastoralis). C’est l’exposition commune.
Il n’était pas encore constaté que Jeanne fût hérétique ; la sentence n’était pas définitive ; elle se plaignait d’être opprimée par l’injuste procès 326des juges, et elle en appelait, comme c’était son droit. D’après l’Archidiacre, ce qui constitue proprement l’oppression, ce sont les iniques traitements des juges.
V. La cause était de sa nature si difficile et si ardue qu’elle devait être déférée au jugement du Siège apostolique.
Le procès roulait sur une matière fort grave ; c’est de révélations qu’il s’agissait, sujet mystérieux par sa nature, sur lequel un jugement est fort difficile. L’Apôtre lui-même, nous parlant de son ravissement, nous dit ignorer s’il a eu lieu dans son corps ou hors de son corps. C’est donc une de ces causes ardues et difficiles, dont le jugement, d’après les canons, est réservé au Saint-Siège. Lorsque la cause de la foi est intéressée, tous les évêques doivent porter le cas au siège de Pierre, c’est-à-dire à l’autorité de son nom et de sa prérogative (quotiens, c. XXIV, q. I). Par leur nature ces révélations intéressaient la foi ; elles ont été traitées comme cause de la foi. Cause ardue, elle devait être déférée au Saint-Siège, alors surtout que, comme il a été dit, Jeanne le requérait avec tant d’instance (Dist. XXVII, Huic soli sedi, c. II, q. VI ; qui se sat aliis, et bien d’autres).
L’évêque, et durant la vacance du siège le chapitre, peuvent, il est vrai, juger des causes de la foi ; mais seulement lorsque la matière, déjà définie par l’Église, ne présente pas de doute. Lorsqu’elle n’a pas été définie et reste douteuse, il faut recourir au Saint-Siège (c. quotiens, hæc est fides, rogamus, etc.). Or telles paraissaient bien les révélations de Jeanne, si pleines de mystères.
VI. Il y avait injustice dans l’assignation des prisons et des gardiens de Jeanne.
Jeanne était détenue dans une prison particulière, dans une prison laïque ; elle était sous la garde de ses ennemis mortels, et traitée d’une manière si barbare, qu’elle préférait la mort aux horreurs au milieu desquelles se passait son existence. Elle a, mais en vain, réclamé souvent la prison gracieuse ou ecclésiastique. De ce chef le procès et la sentence rendus contre elle sont ou nuls, ou doivent être annulés comme iniques…
La prison et la garde qui lui était assignée constituent une manifeste oppression.
1° Par un principe d’humanité, la loi civile, nullement modifiée en cela par la loi ecclésiastique, veut que les femmes, tant pour affaires criminelles que pour affaires civiles, ne soient pas renfermées en prison sous la garde des hommes. Elle veut mettre leur chasteté à l’abri. La gravité 327du crime demande-t-elle qu’une femme soit arrêtée ? cette femme doit être renfermée dans un couvent, dans une maison religieuse, ou remise à la garde de femmes honnêtes. C’était donc une flagrante injustice, une grande oppression que de remettre à la garde d’Anglais, d’hommes d’armes, de ses mortels ennemis, une jeune fille de dix-neuf ans, telle que Jeanne. On aurait dû au moins la renfermer dans la prison des inculpés ordinaires, et non pas dans la prison du château de Rouen. Ce n’était pas là une prison publique ; c’était une prison privée, celle des prisonniers de guerre.
Qui empêchait les juges ecclésiastiques, qui de fait jugeaient Jeanne, de demander les prisons ecclésiastiques de l’archevêché, ou de la renfermer dans quelque monastère de la ville, sous la surveillance d’honnêtes femmes ? Ils n’ont pas osé faire cette demande par crainte des Anglais, qui eussent opposé un refus plein de fureur, dans la crainte de voir la proie leur échapper. La prison était donc injuste, contre le droit, alors surtout qu’il s’agissait d’un crime ecclésiastique, du crime d’hérésie.
2° Les gardiens de Jeanne étaient des hommes d’armes, ennemis mortels de la prisonnière, qui la traitaient de la manière la plus barbare et la plus inhumaine, prêts à intercepter tous les soulagements que des mains compatissantes auraient voulu lui faire arriver. Ils n’étaient donc pas ce que demande le concile de Vienne dans la seconde Clémentine, de Hæreticis354. Jeanne était donc injustement opprimée, au point que d’après le sommaire il a été attenté à sa pudeur, par quelques-uns de ces Anglais qui poursuivaient sa mort.
3° De là ressort encore une autre cause manifeste de nullité, ou tout au moins d’injustice, dans le procès et la sentence. Les aveux des accusés extorqués par la question ne sont des preuves que tout autant qu’ils sont corroborés par d’autres preuves, ou que l’accusé rendu à lui-même y persévère longtemps (FF. dequest. lib. I, § severus, et § quon. et § si quis ultro). Mais la loi dit ailleurs que la question n’embrasse pas seulement la torture proprement dite, mais aussi d’autres tourments, par exemple, si l’on soumettait le prisonnier aux douleurs de la faim et de la soif jusqu’à ce qu’il eût fait l’aveu demandé. Cette même loi dit qu’il faut mettre au même rang ce que nous appelons une réclusion barbare, malam mansionem, telle qu’un cachot très terrifiant et infect (FF. de inj., etc.).
Or, il est constant que Jeanne, une tendre jeune fille de dix-neuf ans, souffrait tellement de sa prison et de ses chaînes de fer, qu’elle désirait mourir plutôt que d’endurer la prolongation de ses tortures. Il en résulte que les aveux arrachés par de telles souffrances, si elle en a fait, n’ont pas de valeur ; ils ne justifient pas la sentence rendue contre elle, et surtout 328une sentence si atroce. Celui qui désire mourir pour échapper aux douleurs de la torture ne fait pas des aveux dont on doive tenir compte (§ si quis ultro). Donc la sentence basée sur de pareils aveux est nulle de droit, ou tout au moins injuste, sans fondement et doit être rapportée.
Ce qui confirme ce raisonnement, c’est que fort souvent Jeanne s’est plainte de l’injustice de sa prison, des chaînes de fer dont on la chargeait. Elle a répété que si elle avait été renfermée dans une prison ecclésiastique et sortable, ce qui arrivait ne serait pas advenu.
L’humanité de la loi civile prescrit que, même pour les condamnés à mort, l’on n’emploie pas des chaînes de fer qui s’enfoncent dans les chairs ; que si la nature du crime requiert des chaînes de fer, on les fasse assez longues pour éviter au patient les tourments non requis pour s’assurer de sa personne. Quelle barbarie donc d’user vis-à-vis de Jeanne de cachots, de chaînes de fer, tels qu’elle appelait la mort pour sentir la fin de pareil supplice. De là ressort encore l’iniquité du procès et de la sentence.
VII. C’est injustement que l’on a refusé à Jeanne les directeurs et les conseillers qu’elle demandait.
Si, comme il est dit dans l’exposé, Jeanne a demandé, sans l’obtenir, un conseiller pour la diriger ; bien plus, s’il a été défendu de l’aborder ; si de graves menaces ont été proférées, tant par l’évêque que par les Anglais, contre ceux qui voulaient l’instruire et la conseiller ; il y a là une violence faite à la justice et au droit, justifiant parfaitement son appel au Souverain Pontife. Comme il a été déjà dit plusieurs fois, procès et sentence attentés à la suite sont nuls ; et si quelque disposition du droit empêchait de les déclarer nuls, il faudrait au moins les frapper de nullité.
Je donnerai un avocat à qui n’en aura pas, dit le préteur (FF. de postul. L. 1, ait prætor)355. L’humanité du législateur a statué qu’un avocat d’office serait donné par le juge, même à un homme mûr, d’un jugement formé, que la partie adverse voudrait priver de conseil en accaparant les avocats les plus distingués d’une cour. À combien plus forte raison, cette même humanité exigeait-elle qu’il en fût donné à une jeune fille simple, qui n’avait que dix-neuf ans.
Il est un cas où le juge doit surtout urger cette bénigne disposition de la loi, et donner un guide à qui ne le demande pas : c’est lorsqu’un adversaire puissant intimide les avocats et leur fait craindre d’offrir leurs 329conseils. Il en était ainsi pour Jeanne. Sans un ordre exprès, personne n’eût osé offrir son assistance, par crainte des Anglais qui s’acharnaient à la condamnation.
Refuser ce secours à celle qui le sollicitait, menacer ceux qui s’offraient d’eux-mêmes pour cet acte d’humanité, c’est une violence notoire et manifeste. Violence d’autant plus odieuse, que par le procès et les informations subséquentes, il est établi que les interrogateurs tourmentaient Jeanne, et cherchaient de tout leur pouvoir à l’enlacer dans des questions difficiles, équivoques, non seulement de fait, mais encore de droit. C’est au point que, d’après les témoins, un habile docteur eût été dans l’embarras pour répondre. On voulait la surprendre dans ses réponses. On ne pouvait donc justement lui refuser le conseil qu’elle requérait. La loi le suppose si bien, qu’elle dit que dans tout procès criminel doivent comparaître l’accusé, l’accusée et leurs défenseurs (FF. ad L. Jul. de ad. L. si postulaverit, etc.).
C’est surtout dans les causes où il s’agit d’une condamnation capitale, que le secours des avocats est nécessaire. Si, dans les affaires d’intérêt, le juge est dans l’obligation de donner un défenseur à qui ne le demande pas, à combien plus forte raison dans les causes criminelles. Plus le péril est grand, plus les moyens de précaution doivent abonder. C’est pour cela que, dans les causes criminelles, tout le monde peut appeler de la condamnation, même malgré le condamné.
La loi statue que si l’accusé est une personne simple, ayant à répondre aux questions de la partie adverse, l’avocat peut répondre pour lui, même dans les questions de fait, quand ces questions sont obscures, équivoques, pointilleuses.
Il en était ainsi pour les questions posées à Jeanne, une jeune fille si simple ; ce n’étaient pas seulement des questions de fait, mais encore de droit ; bien plus, roulant sur les points les plus relevés de la foi catholique, et cela afin de pouvoir la surprendre dans ses réponses.
Manifeste donc est l’injustice du procès et de la sentence, puisqu’on a refusé à sa requête ce que l’on aurait dû spontanément lui donner, des avocats et des conseillers.
L’on dira peut-être : quand il s’agit de la perversité hérétique, l’on peut procéder simplement, de plano, sans tout l’attirail des avocats et des débats (de hæreticis). Le procès de Jeanne était en semblable matière. La réponse est facile. L’on ne défend pas à l’accusé de se munir d’un conseil et d’un directeur : l’on n’entend pas lui dénier une légitime défense. Elle est alors plus nécessaire que jamais, puisqu’il s’agit d’un péril de mort. L’on prohibe seulement le tumulte des avocats et des discussions ; c’est l’interprétation des modernes sur le chapitre allégué.
330VIII. Jeanne étant mineure ne pouvait sans un curateur ester en justice.
Une autre raison qui rend nuls le procès et la sentence, c’est l’âge de Jeanne qui n’avait que dix-neuf ans. Or, il est de toute notoriété en droit qu’un procès contre un mineur, c’est-à-dire une personne âgée de moins de vingt-cinq ans, et non assistée, est nul de plein droit, sans qu’il soit même besoin d’en appeler ; sans qu’il soit nécessaire de rétablir les choses en l’état. Mais la sentence rendue contre Jeanne l’a été contre une personne non assistée, réduite à ses seules ressources. Procès et sentence sont donc nuls.
On objecterait en vain que cette loi ne s’applique qu’aux mineurs pourvus d’un curateur ; que pour ceux qui en sont dénués, la sentence est valide, quoique l’on puisse réclamer contre elle. C’est vrai pour les contrats, mais non pour les procès.
Toute sentence rendue contre un mineur qui n’a pas de défenseur est nulle, tant au criminel qu’au civil. Voilà pourquoi la loi conseille à celui qui veut traduire un mineur en justice de commencer par l’avertir de se pourvoir d’un curateur ; s’il s’y refuse, de demander au juge de l’en pourvoir lui-même. Ce que le juge doit faire, même malgré l’opposition du jeune homme.
L’on alléguerait inutilement, que ces dispositions appartiennent au droit civil plus qu’au droit ecclésiastique. Le droit canon n’a rien innové sur ce point.
Quand un mineur de moins de vingt-cinq ans a commis un crime, où l’on constate qu’il a agi bien volontairement et de science certaine, le droit, sans lui donner l’impunité, allège cependant la peine en considération de l’âge, alors même que le crime serait énorme. Jeanne était loin de vingt-cinq ans ; l’accusation portait sur une matière obscure par nature. Dans l’hypothèse où elle aurait failli, il est probable que ce n’était pas avec un propos bien formé ; que c’était ignorance plus que dessein bien arrêté d’en imposer. Il fallait donc, ou ne lui infliger aucune peine, ou la lui infliger beaucoup moins sévère, alors même qu’elle aurait péché de science certaine.
IX. Y eut-il délit réel de la part de Jeanne, il y a excès de sévérité de la part des juges, que la compassion pour son âge aurait dû incliner à une peine plus légère.
Elle n’a pas été relapse de cœur et en pleine connaissance, quoique de fait elle ait été condamnée pour ce prétendu crime. Pour être relaps, il 331faut retomber dans une hérésie qu’on avait précédemment abjurée, après l’avoir confessée, ou après en avoir été juridiquement convaincu, ou tout au moins après en avoir été véhémentement suspect (c. accus… de hæresi in VI°). Pour être relaps, il est nécessaire d’avoir précédemment abjuré ; mais celui-là n’abjure pas, qui ne comprend pas la formule de son abjuration ; celui qui ne comprend pas est censé ne rien faire ; ce que l’on fait en sa présence est non avenu.
Or, Jeanne ne comprit pas la formule d’abjuration que les juges lui imposèrent. Elle n’a donc rien abjuré ; elle n’est donc pas relapse. La preuve qu’elle n’a rien compris se trouve dans le procès, de la page 463 à la page 467. Quand elle eut repris les habits virils, les juges convoquèrent les conseillers, qui tous se rangèrent à l’avis de l’abbé de Fécamp. Cet avis était qu’il fallait donner à l’accusée lecture et explication de la cédule d’abjuration, qu’elle prétendait n’avoir pas comprise. Il n’en fut rien fait, ou tout au moins le procès ne le mentionne pas ; mais précipitamment, sans la moindre explication de cette cédule non comprise, Jeanne fut injustement, perversement livrée au bras séculier par les juges.
L’iniquité de la sentence éclate, manifeste, évidente, puisque les juges savaient à n’en pas douter que ce n’était pas de cœur, que ce n’était que par une feinte qu’elle avait abjuré ce qu’elle ne comprenait pas. Et cependant ils n’auraient pas pu porter une sentence plus dure contre un accusé dans la force de l’âge, pleinement défendu, entièrement convaincu que c’était de cœur, en pleine connaissance, qu’il s’était rendu coupable de pareil crime.
X. L’évêque de Beauvais, ce soi-disant juge, défendait aux greffiers d’écrire ce qui expliquait et excusait les dires de l’accusée.
D’après l’exposé, le prétendu juge, l’évêque de Beauvais, défendait au greffier d’écrire les explications de Jeanne, l’expression de sa soumission au Siège apostolique. Dans ce cas j’affirme que tout le procès est invalide, sans effet, et grandement suspect de fausseté.
Le droit prescrit sagement que les actes du jugement soient fidèlement écrits par un notaire public ou par deux hommes capables. Le juge infidèle à ces prescriptions doit être puni, et l’on ne prend dans le procès que les pièces revêtues des formes juridiques (de probat. c. quoniam…), mais dans le cas présent le juge n’était pas seulement négligent ; ce qui est bien pire, il interdisait l’observation de la loi, défendant aux tabellions d’écrire les explications, dont Jeanne accompagnait ses réponses.
Le canon cum dilecti (de accus., lib. V, tit. I) commande que même après l’aveu et la confection des pièces, l’on reçoive les justifications de l’accusé, 332s’il peut en produire. À combien plus forte raison ne doit-on pas en interdire l’inscription dans l’aveu même ; elles ne font qu’un avec l’aven qu’elles modifient. Mais qu’on les regarde comme ne faisant qu’un, ou comme des pièces annexes, elles doivent se trouver dans les actes du procès, en vertu du canon quum ergo.
Le prétendu juge coupable d’une telle inhibition se faisait indubitablement son procès à lui-même. Il doit être puni comme un juge prévaricateur en matière criminelle. Il tombe sous les peines générales édictées par le canon cum æterni (de sent. et re judic. in VI°) ; il est passible des peines édictées par la clémentine nolentes splendorem (de Hæreticis) contre ceux qui, sous prétexte d’inquisition d’hérésie, par ressentiment, par haine, ou par faveur, en viennent à opprimer qui que ce soit.
XI. Les articles transmis aux consulteurs, pour avoir leur avis, ont été mensongèrement, perfidement et calomnieusement rédigés.
Les actes du procès, les extraits de Paul Pontanus, d’autres preuves encore, établissent que les articles transmis aux consulteurs ont été rédigés incomplètement, frauduleusement, calomnieusement. De ce chef le procès et la sentence croulent et sont sans valeur.
Le droit exige que dans les relations et les consultations la cause soit pleinement instruite, bien entièrement exposée. La loi, il est vrai, ne parle que des rapports faits au prince, qui, comme interprète de la loi, peut décider les questions qu’elle laisse dans le doute. Cependant cette loi doit s’entendre aussi des consultations d’autorités inférieures, telles que celles des jurisconsultes. Ils ne peuvent répondre que conformément à l’exposé des faits.
Or les articles transmis par le prétendu juge, et donnés comme l’expression des aveux de Jeanne, étaient incomplets, menteurs, calomnieux. L’on y avait supprimé ce qui justifiait, restreignait, ou déterminait le sens de ses réponses : ce qui pouvait la charger était exposé crûment, et sans les explications présentées.
Les docteurs consultés ne pouvaient répondre que selon pareille exposition.
Par suite, la sentence basée sur la décision de ces docteurs est pour le moins inique et injuste ; on peut même la dire nulle de plein droit, comme contenant, d’après les actes du procès, une grave erreur de fait. Or une erreur substantielle de fait, sciemment alléguée, suffit pour que sans appel, sans restitution in integrum, la plainte du condamné soit admise, et que la cause soit traitée à nouveau.
333Telle est bien la cause de Jeanne. Sa condamnation a été obtenue par un faux exposé des faits.
Si la vérité avait dicté les articles transmis aux consulteurs, il est vraisemblable que plusieurs d’entre eux, hommes fort doctes et de grand renom, eussent porté un autre jugement. Maintenant que la vérité s’est fait jour, la sentence, basée sur une consultation frauduleuse et incomplète, doit être révoquée et déclarée nulle, ou tout au moins inique et injuste.
XII. Par un coupable artifice, des hommes se donnant faussement comme des conseillers amis, et affectant d’appartenir au parti du roi notre sire, venaient persuader à Jeanne de ne pas se soumettre à l’Église.
Il est dit que des personnes interposées, feignant d’être du parti du roi notre sire, venaient, comme pour diriger et conseiller Jeanne, la presser de ne pas se soumettre à l’Église. Il est dit encore que les vêtements de femme lui ont été soustraits ; que des vêtements d’homme ont été mis à la place pour la forcer de revêtir ces derniers. C’est ce qui est affirmé dans le sommaire, ce qui résulte de la déposition de témoins entendus hors du procès. Pareille fraude, semblable prévarication, fait crouler le procès, rend la sentence nulle de droit, ou tout au moins doit la faire annuler et la faire reprendre.
Le droit prévoit le cas où l’avocat prévarique et fait perdre la cause à son client. Si c’est parce que la partie adverse l’a corrompu à prix d’argent, la partie adverse perd avec sa cause tout droit de la poursuivre, qu’elle soit cause privée, publique, ou fiscale.
Or les personnes interposées, qui, alors qu’elles étaient de la partie adverse, venaient offrir leurs prétendus services à Jeanne, commettaient une vraie prévarication. Elles tramaient la perte de la jeune fille, en lui conseillant de ne pas se soumettre à l’Église ; elles poussaient à la mort celle qui n’a pas cessé d’invoquer le recours au Souverain Pontife.
La sentence de condamnation entachée de pareil artifice est nulle. Je sais bien que parmi les jurisconsultes les uns la déclarent nulle de droit, tandis que d’autres veulent seulement que la sentence soit reprise dans son entier ; mais je regarde comme plus probable qu’elle est nulle de droit, et voici comment il me semble que le cas doit être expliqué.
Si, par argent, par prière, ma partie adverse a iniquement corrompu mon avocat, et m’a fait ainsi succomber, la corruption et la fraude constatées, je poursuivrai la cause, sans qu’il soit besoin d’une sentence de restitution in integrum ; la première sentence est nulle. Si, sans fraude de la part de mon adversaire, mon avocat a prévariqué et m’a fait succomber, il me faut une sentence de restitution in integrum. Mais si, avant 334que la sentence soit portée, il conste que mon adversaire a corrompu mon avocat par argent, je puis, si je poursuis, demander une sentence de condamnation ; si je suis poursuivi, une sentence d’absolution. Mon adversaire perd par ce seul fait sa cause et le droit de la poursuivre.
Mais sans aucun doute les perfides conseillers de Jeanne étaient les agents salariés du juge, ou du promoteur du procès, ou des Anglais, vraie partie principale contre Jeanne, dont ils voulaient la mort. Tous, ou la plupart de ces faux conseillers, étaient vraisemblablement suscités par l’appât d’un salaire, les prières, ou les ordres des intéressés à la condamnation. Le juge et la partie adverse de Jeanne n’eussent-ils pas trempé dans ces manœuvres déloyales, la sentence doit être reprise in integrum. En tout état de cause, elle doit être annulée, surtout si on a enlevé à la prisonnière les vêtements d’homme qu’elle avait repris.
Conformément à l’engagement pris au commencement de cette consultation, le procès et la sentence rendus contre Jeanne, mis en face de l’ordre judiciaire prescrit par les lois, croulent de droit et sont juridiquement nuls ; ou tout au moins, ils sont iniques, injustes, et comme tels, ils doivent être revus et annulés.
Il reste à discuter les faits et les paroles de Jeanne, d’après la teneur même de ses aveux consignés au procès.
335Chapitre III La question de fond
(Folio CXXXVIII r°-CXLIII.)
- Introduction
- Division de cette seconde partie : procédé de Basin et des scolastiques.
- I.
- Apparitions et révélations : Jeanne les a-t-elle inventées ? Raisons de le croire : succès des Français et délivrance personnelle prédits et non effectués.
- Révélations non prouvées par le miracle ou l’Écriture.
- Raisons tout au plus de douter, non de condamner.
- Ces révélations ne sont pas d’invention humaine ; preuves : l’âge, la condition, la position s’opposent à ce que la Pucelle les ait inventées, ou ait servi d’instrument à un imposteur.
- C’était au rebours des apparences et des prévisions humaines.
- Jeanne n’y aurait ni persévéré, ni réussi.
- Elle n’eût pas gardé sa virginité au milieu des hommes d’armes.
- Preuves que ces révélations venaient des bons anges : les enseignements, les pratiques inculqués à Jeanne sont l’opposé de ceux qu’inculquent les mauvais esprits, spécialement la virginité, si en horreur aux démons, si aimée des anges.
- La réalisation de prédictions humainement impossibles à faire.
- Le calme de Jeanne en faisant ces prophéties.
- Son désintéressement.
- Ces preuves sont comme indubitables.
- Pareille providence était pour le bien des Anglais et des Français.
- Rien d’étonnant que Dieu prophétise par une femme et prophétise les destinées des empires.
- Réponse aux objections.
- La prophétie de prédestination et de commination : application à Jeanne, spécialement à ce qu’elle disait de sa délivrance.
- Cette prophétie preuve frappante de la justesse de l’enseignement catholique.
- Basin complété par ce qu’il dit dans l’Histoire de Charles VII.
- Explication du signe donné au roi.
- Ce que Basin dit des secrets dans son Histoire de Chartes VII.
- II, III, IV, V.
- Réponse à l’accusation tirée du vœu de virginité fait aux apparitions ;
- de ce qu’elle disait être certaine de son salut ;
- de son vêtement, etc.
- VI.
- Les prophètes sont absolument certains de la vérité de leurs prophéties.
- Jeanne certaine.
- Comparaison employée par elle, explication du mot sicut.
- VII.
- La soumission à l’Église ; principal lieu d’embûches des ennemis de Jeanne.
- Orthodoxie de Jeanne.
- Elle refuse légitimement de se soumettre à l’Église de ses interrogateurs.
- Même l’Église véritable n’aurait pas pu commander à Jeanne d’abjurer des révélations ne renfermant rien de contraire à la foi, rien que d’utile et de bon.
- Ce qu’il y avait d’insolite en Jeanne n’est pas sans exemples analogues ; elle ne prétendait pas servir de règle.
- On n’est pas hérétique pour refuser obéissance à son ordinaire.
Introduction Division de cette seconde partie : procédé de Basin et des scolastiques.
Basin, après avoir examiné, avec l’ampleur que l’on vient de voir, la question de forme, aborde la question de fond. L’ordre judiciaire eût-il été gardé, y avait-il lieu, d’après les aveux et les réponses de Jeanne tels qu’ils sont au procès, de la déclarer convaincue des crimes énumérés dans la cédule d’abjuration, crimes pour lesquels elle a été condamnée au supplice comme relapse ?
336L’auteur divise cette seconde partie en sept articles :
- Jeanne est-elle l’inventrice de ses révélations, et ces révélations viennent-elles des bons, ou des mauvais esprits ?
- Les hommages rendus aux esprits qui lui apparaissaient, le vœu de virginité qu’elle leur a fait, autorisaient-ils à la taxer d’idolâtrie ?
- Que penser de l’assertion par laquelle elle affirmait être aussi certaine d’aller en Paradis, que si elle jouissait déjà de la gloire des bienheureux ?
- Que penser de la certitude qu’elle disait avoir de ses apparitions, notamment de celle de saint Michel, qu’elle affirmait croire aussi fermement que la passion et la mort de Notre Seigneur pour notre rédemption ?
- Quel jugement porter sur son costume viril, sur les armes qu’elle maniait, sur ses cheveux coupés ?
- Sur sa fuite du sein de sa famille ?
- Le refus de soumettre ses actes et ses paroles à l’Église était-il une raison suffisante de la déclarer coupable de schisme, d’hérésie, d’idolâtrie et des autres crimes énumérés dans la cédule d’abjuration ? Pouvait-on justement et canoniquement baser sur ce grief la sentence qui l’a condamnée comme relapse ?
Basin, reproduisant le mouvement de l’esprit, quand il cherche la lumière sur une question douteuse, présente d’abord les raisons contraires au sentiment qu’il va embrasser, donne les motifs de sa solution et répond ensuite aux objections qu’il s’est posées. C’est la méthode scolastique, suivie aussi par Bourdeilles dans le mémoire qui viendra après celui-ci.
Je ne donne que le résumé succinct de cette seconde partie du mémoire ; les passages les plus propres à l’auteur sont seuls traduits ; au risque de présenter des répétitions, ce qui se rapporte aux révélations et à la soumission à l’Église est exposé plus longuement. L’unanimité de sentiment, chez des hommes de la valeur de ceux dont les écrits sont ici reproduits, n’est pas sans ajouter au poids de leurs raisons. Il faut espérer que l’histoire digne de ce nom tiendra enfin compte des considérations présentées par des autorités si compétentes.
I. Apparitions et révélations : Jeanne les a-t-elle inventées ? Raisons de le croire : succès des Français et délivrance personnelle prédits et non effectués. — Révélations non prouvées par le miracle ou l’Écriture. — Raisons tout au plus de douter, non de condamner. — Ces révélations ne sont pas d’invention humaine ; preuves : l’âge, la condition, la position s’opposent à ce que la Pucelle les ait inventées, ou ait servi d’instrument à un imposteur. — C’était au rebours des apparences et des prévisions humaines. — Jeanne n’y aurait ni persévéré, ni réussi. — Elle n’eût pas gardé sa virginité au milieu des hommes d’armes. — Preuves que ces révélations venaient des bons anges : les enseignements, les pratiques inculqués à Jeanne sont l’opposé de ceux qu’inculquent les mauvais esprits, spécialement la virginité, si en horreur aux démons, si aimée des anges. — La réalisation de prédictions humainement impossibles à faire. — Le calme de Jeanne en faisant ces prophéties. — Son désintéressement. — Ces preuves sont comme indubitables. — Pareille providence était pour le bien des Anglais et des Français. — Rien d’étonnant que Dieu prophétise par une femme et prophétise les destinées des empires. — Réponse aux objections. — La prophétie de prédestination et de commination : application à Jeanne, spécialement à ce qu’elle disait de sa délivrance. — Cette prophétie preuve frappante de la justesse de l’enseignement catholique. — Basin complété par ce qu’il dit dans l’Histoire de Charles VII. — Explication du signe donné au roi. — Ce que Basin dit des secrets dans son Histoire de Chartes VII.
Peut-on d’après les actes du procès prononcer que Jeanne a faussement simulé les apparitions des saints et des saintes ? inventé les révélations qu’elle disait en avoir reçues sur l’avenir ? ou qu’elle a eu recours aux superstitions de la divination ?
Sauf meilleur jugement, dit Basin, je pense pouvoir prouver qu’il n’est pas vraisemblable qu’elle ait inventé ces apparitions et ces révélations, pas plus qu’il n’est probable que ce soient des effets de l’esprit de mensonge.
337La raison d’en douter, ce serait la règle donnée par saint Chrysostome et empruntée à l’Écriture, pour discerner les prophéties inspirées par les démons, de celles qui viennent de Dieu. Les prophéties qui viennent de Dieu sont pures de fausseté ; il n’en est pas de même des prophéties qui viennent des démons. Elles sont mêlées de vrai et de faux ; de vrai pour se concilier créance ; de faux parce que le démon ignore souvent l’avenir, et qu’il est l’esprit de mensonge. Or c’est ce dernier caractère qu’ont les prophéties de Jeanne. Il en est que l’événement a vérifiées, telles que la délivrance d’Orléans, l’expulsion des Anglais, le recouvrement du royaume par notre monarque ; mais d’autres sont fausses : elle a prophétisé sa délivrance de prison, prédit qu’en sa compagnie les Français feraient en faveur de la Chrétienté le plus haut fait d’armes qui eut été encore accompli.
Quiconque se présente, comme investi par Dieu d’une mission extraordinaire, doit prouver sa mission par le miracle : c’est ce que fit Moïse, changeant sa verge en serpent, et réciproquement ; ou l’établir par un texte de l’Écriture : tel saint Jean-Baptiste qui alléguait en sa faveur ces paroles d’Isaïe : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : préparez les voies au Seigneur. Mais Jeanne ne pouvait pas alléguer en sa faveur des textes de l’Écriture ; et il n’y a ni vérité ni vraisemblance dans le signe qu’elle a dit avoir donné au roi : à savoir saint Michel entouré d’une foule d’anges qui serait venu vers le monarque, lui aurait fait une révérence, et lui aurait remis une très précieuse couronne.
Si ces objections, dit Basin, justifient des doutes et interdisent de se prononcer à la légère, elles n’excusent pas de témérité ceux qui ont jugé que les révélations de la Pucelle étaient une invention humaine, ou venaient des esprits mauvais ; ceux qui, sous peine de mort, ont forcé Jeanne de les abjurer, et ont fondé une condamnation certaine sur des raisons incertaines.
Je pense au contraire, dit l’évêque de Lisieux, qu’autant qu’on peut le conclure dans ces matières naturellement mystérieuses, les apparitions et les prédictions de Jeanne ne sont pas le fait d’une invention humaine, qu’elles viennent non des mauvais, mais au contraire des bons esprits.
Elles ne sont pas le fait d’une invention humaine :
1° Cela répugne à la simplicité de la jeune fille. Une villageoise, née de parents pauvres, qui n’avait vaqué qu’aux travaux des champs et d’un pauvre ménage, n’a pas pu d’elle-même concevoir et conduire à bonne fin une entreprise aussi ardue que celle qu’elle a réalisée. Elle n’y a pas été engagée par ses parents ; ils en ont conçu une douleur extrême, alors qu’à leur insu elle est partie pour l’exécuter. Elle n’y a pas été formée par l’habile stratagème d’un tiers ; elle n’était pas d’un âge et d’une condition 338à s’y prêter et à la poursuivre avec la constance qu’elle a déployée. La Pucelle affirme avoir eu ses premières révélations à treize ans ; elle n’en avait que dix-sept quand elle s’est présentée au roi. Ce n’est pas à cet âge que l’on accepte et que l’on soutient longtemps un rôle si plein de dissimulation.
2° L’entreprise et les prophéties étaient au rebours de toutes les vraisemblances. Les Anglais étaient au comble de la prospérité, les Français au comble du malheur. Les Anglais étaient enorgueillis par une suite de victoires où ils avaient taillé en pièces et dissipé les armées françaises ; les Français étaient abattus et découragés par une suite de revers. Les Anglais étaient réputés bien supérieurs, et le sentiment presque universel était que, maîtres d’une partie de la France, ils allaient la subjuguer tout entière, à moins d’une intervention miséricordieuse de la Providence. Qui donc aurait pu penser que le bras d’une fillette suffirait pour abattre tant de puissance et relever tant de faiblesse, faire lever le siège si puissamment assis devant Orléans, et expulser les Anglais si fortement enracinés en France ? Ces événements contre toute vraisemblance étaient en dehors de toute conjecture humaine.
3° Si l’œuvre de la Pucelle eût été le résultat d’un stratagème de l’homme, la jeune fille n’eût pas affronté les périls et les difficultés avec tant de persévérance ; elle n’y eût pas déployé tant de courage ; elle se serait démentie. Dans le cas où son entreprise n’aurait pas été divine, il lui serait arrivé ce que Gamaliel prédisait de l’œuvre des apôtres ; elle tomberait d’elle-même, disait-il, si elle n’était qu’œuvre d’homme, ainsi qu’on l’avait vu pour Théodat et Judas de Galilée. C’est ce qui est arrivé à l’aventurière qui a voulu se faire passer pour Jeanne la Pucelle, soustraite au bûcher. On a promptement découvert la fausseté de cette fable.
4° C’est la croyance universelle que Jeanne a conservé sa virginité au milieu des camps, parmi les hommes d’armes, qui étaient alors d’une extrême dissolution. C’est là un fait de toute invraisemblance, si son entreprise avait été inspirée par des vues humaines, et si elle n’avait pas été assistée par un secours surnaturel particulier ; le sage nous disant que personne ne peut être continent sans un don de Dieu, don qui doit être obtenu par la prière.
Il est de toute invraisemblance que l’œuvre de la Pucelle soit une œuvre d’invention humaine. On peut prouver d’une manière à peu près évidente qu’elle n’a pas été inspirée par les mauvais, mais bien par les bons esprits.
Basin développe les cinq preuves suivantes356 :
1° Les bons conseils donnés à Jeanne. — Après les avoir brièvement 339indiqués, il poursuit : Il n’est pas à croire que ces bons conseils proviennent des esprits mauvais ; témoins ceux qui ont examiné les procès des sorciers Vaudois, auxquels les mauvais esprits ont coutume d’apparaître. La première chose réclamée par les esprits du mal, c’est que leurs adeptes renient la foi et le nom du Christ, qu’ils n’entrent pas dans une église catholique, qu’ils méprisent les divins sacrements, n’usent pas d’eau bénite, leur rendent à eux-mêmes les honneurs dus à Dieu, leur fassent certaines oblations et d’abominables sacrifices ; honneur dont, selon saint Augustin dans la Cité de Dieu, ces esprits superbes sont désireux pardessus tout ; en un mot, ils poussent à tout ce qui est manifestement en opposition avec l’Église catholique.
La Pucelle, ainsi qu’il vient d’être dit, ne recevait au contraire de ses voix que des avis tendant à la faire avancer en sainteté, en piété, en amour des pratiques catholiques. Le nom de Jésus était toujours sur ses lèvres ; il en fut ainsi jusqu’à son dernier souffle, si bien que d’après quelques témoins entendus hors du procès, pendant qu’elle était consumée sur le bûcher, on a vu le nom de Jésus se détacher en caractères de feu au milieu des flammes : signe manifeste qu’elle était conduite par les anges et non par les démons. Saint Jean, en effet (I, c. IV), voulant apprendre aux fidèles à discerner les esprits qui les excitent, leur dit : Voici le signe de l’esprit de Dieu : tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu dans la chair est de Dieu, et tout esprit qui divise Jésus-Christ n’est pas de Dieu.
Les esprits qui visitaient et instruisaient la Pucelle ne divisaient pas Jésus ; ils confessaient que Jésus est venu dans la chair, eux qui l’excitaient à fréquenter l’église, à recevoir avec respect et dévotion le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ… Ils ne lui enseignaient rien de contraire à la foi. C’est une marque manifeste que les apparitions et révélations faites à Jeanne ne provenaient pas des esprits mauvais, toujours avides de tromper les hommes, de les entraîner à l’idolâtrie, de les endormir sur l’affaire du salut, ainsi que l’enseigne saint Augustin.
2° Basin développe la marque signalée par tous les mémoires : la crainte produite par le premier abord des apparitions, la joie et le véhément désir du ciel qu’elles laissaient en se retirant.
3° Les esprits exhortaient Jeanne à garder la virginité ; et il est bien connu que la Pucelle l’a conservée intacte, sa vie entière ; chose impossible, sans un secours à part du ciel, lorsque l’on connaît le débordement de ceux au milieu desquels elle a longtemps vécu. C’est là un argument à peu près certain que ceux qui l’exhortaient à une vertu si éminente, à tant de pureté et de sainteté, n’étaient pas les esprits immondes et pervers. Job parlant du démon, qu’il appelle Béhémot, nous dit qu’il se plaît dans les marécages, c’est-à-dire dans la luxure, ainsi que la suite l’indique. 340La glose, au Lévitique, enseigne que tous les péchés sont une joie pour les démons, aucun à l’égal de la fornication qui souille et l’âme et le corps. Aussi les démons chassés par Notre Seigneur du corps d’un possédé lui demandèrent-ils de pouvoir se réfugier dans des pourceaux, c’est-à-dire dans des hommes plongés dans le bourbier des passions charnelles, séjour préféré des démons. Ce n’est donc pas à la virginité, mais bien à la turpitude des passions sensuelles, que les démons eussent vraisemblablement poussé Jeanne.
Le Sauveur nous a enseigné cette manière de discerner les vrais des faux prophètes : Tenez-vous en garde, nous dit-il, contre les faux prophètes ; vous les connaîtrez à leurs fruits. Est-ce que l’on cueille les raisins sur les buissons, ou les figues sur les ronces ? Un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre porte de mauvais fruits ? (Mathieu, c. VI.) Apollonius, écrivain ecclésiastique, rapporte que Prisque et Maxime, femmes que l’hérétique Montan donnait comme animées par l’esprit de prophétie, furent à leurs fruits connues comme de fausses prophétesses ; Eusèbe nous apprend que ce qui les démasqua, ce fut leur vie de luxure et leur attirail de courtisanes.
Un fait semblable est rapporté par Firmilien dans une lettre au bienheureux Cyprien. Une femme était saisie par un esprit qui la jetait hors d’elle-même ; dans cet état elle disait des choses étonnantes, étranges, manifestées, prétendait-elle, par l’esprit de Dieu. Plusieurs fidèles y furent trompés, et on la crut d’abord favorisée de communications célestes ; mais ses impuretés et ses souillures ayant été mises à nu, on reconnut, au fruit des œuvres, qu’elle était une pseudo-prophétesse, suscitée par l’astuce des démons, pour tromper les âmes.
Par contre, la pureté et l’intégrité virginale, si fort conseillée à Jeanne par ses apparitions, si fidèlement gardée, ainsi que l’atteste la voix publique, cette intégrité forme en sa faveur une véhémente présomption. Le fruit d’une vertu si excellente, le cent pour un de la semence évangélique d’après les saints docteurs, doit provenir des bons esprits et non des esprits immondes.
4° La réalisation des prédictions faites dans un temps où elles allaient à l’encontre du sentiment public et des pressentiments communs ; lorsqu’à peu près absolument personne ne pensait que leur accomplissement fût humainement possible, vu l’extrême différence de l’état des deux partis contendants. Pareil avenir était subordonné, sous la conduite de la divine Providence, à la libre volonté des hommes. Les démons eux-mêmes ne pouvaient en rien le connaître avec certitude, et ne pouvaient le manifester que conjecturalement ; et cependant la Pucelle n’a cessé d’en parler avec assurance comme d’une chose certaine ; nous en voyons la réalisation. C’est une preuve évidente de la vraie prophétie, de la prophétie inspirée 341par Dieu, ainsi que l’enseigne saint Augustin au livre XVIIIe de la Cité de Dieu.
5° Lorsque Jeanne prophétisait, quand elle annonçait la levée du siège d’Orléans, l’expulsion des Anglais de la France entière, le rétablissement du roi dans son royaume, l’on ne voyait dans sa personne rien d’égaré, rien de désordonné ; elle ne paraissait pas hors d’elle-même, ainsi que cela a lieu dans ceux que remplit le démon. C’est un signe du bon esprit qui l’animait, comme l’enseigne Eusèbe au IVe livre de son Histoire ecclésiastique.
D’après tous ces signes et ces preuves, vu surtout que les esprits n’induisaient Jeanne ni a l’idolâtrie, ni à aucune turpitude de volupté charnelle, ni à la poursuite d’aucun bien temporel, — elle ne leur a demandé leur intercession que pour arriver à la béatitude éternelle — , je pense qu’il faut regarder ces apparitions et révélations comme venant, non des esprits impurs, mais de Dieu, par le ministère des anges et des saintes Catherine et Marguerite.
Dans le doute, les lois veulent que l’on s’arrête toujours au parti le plus favorable. À combien plus forte raison lorsque, comme dans le cas présent, ce parti est fondé sur des inductions quasi certaines et quasi indubitables, quasi certæ et indubitatæ conjecturæ.
L’on ne doit pas trop s’étonner des merveilles qu’il a plu à Dieu d’accomplir par la Pucelle. C’était pour le bien des Anglais et des Français. Enflés par leurs victoires, les Anglais en étaient venus à ce degré d’orgueil qu’ils disaient : Ce n’est pas le Seigneur, c’est la puissance de notre bras, qui a tout fait. Ils ne comprenaient pas qu’ils étaient la verge de la justice divine, punissant les péchés des Français, et exerçant les bons, temporellement châtiés avec les méchants. C’était pour le bien des Français. Confiants dans leur valeur et dans leur noblesse, ils avaient pensé d’abord pouvoir par leur force refouler les envahisseurs. Dieu ne veut pas que la chair puisse se glorifier en sa présence. Il a pris l’infirmité pour confondre la force ; la bassesse, le rebut du monde, ce qui n’était pas, pour détruire ce qui est.
L’on ne doit pas s’étonner que Dieu ait communiqué l’esprit de prophétie à une femme, qu’il lui ait confié une mission guerrière, et de l’ordre temporel. L’Écriture sainte nous montre Anne, mère de Samuel, douée du don de prophétie, et, ainsi que l’expose si bien saint Augustin au VIIe livre de la Cité de Dieu (ch. IV), annonçant la conversion des Gentils. C’était une prophétesse, cette autre Anne, fille de Phanuel, placée au seuil de l’Ancien et du Nouveau Testament, dont nous parle saint Luc au second chapitre de son Évangile. Les quatre filles de Philippe, un des premiers diacres, étaient douées du don de prophétie ; on trouve dans l’histoire de 342l’Église bien d’autres femmes jouissant de semblables faveurs. Les exemples de Débora, de Judith, nous rendent croyable que Dieu ait voulu se servir d’une jeune fille, pour délivrer la France de ses antiques ennemis.
Il est bon que Dieu révèle à l’avance les révolutions des empires et des royaumes, pour répondre à l’erreur de ceux qui pensent qu’un destin aveugle distribue sans ordre et sans plan, tantôt aux bons, tantôt aux méchants, les empires terrestres, et la fortune dans le temps. L’Écriture abonde en semblables exemples ; Samuel prophétise successivement l’élévation et le renversement de Saül, et la substitution de David (I Reg., c XV et XVI) ; Ahias, que Jéroboam régnera sur dix tribus d’Israël (III Reg., XI) ; Daniel annonce à Nabuchodonosor qu’il sera chassé de son trône et qu’il y remontera après sept ans ; il prophétise que le royaume des Assyriens passera aux Perses et aux Mèdes (Daniel, IV, V) ; Isaïe prédit Cyrus et ses victoires (Is., c. XLV).
Ces prophéties sont consignées dans les Saintes Écritures, pour que les habitants de la terre comprennent que le Très-Haut domine les empires, et que dans les affaires humaines rien n’est en dehors de sa Providence. Par lui règnent les rois, et les législateurs décrètent la justice ; et comme le dit Job, sa providence fait quelquefois régner un fourbe pour punir les péchés du peuple (Job, c. XXXIV).
Quant aux objections présentées au commencement, il n’est pas si difficile d’y répondre. Jeanne, disait-on, avait annoncé qu’en sa compagnie les Français feraient pour la Chrétienté le plus beau fait qui eut été encore accompli, qu’elle serait délivrée de prison : événements qui ne se sont pas réalisés.
Voici la réponse de Basin qu’il faut traduire, et recommander à quiconque veut sérieusement résoudre les difficultés de la céleste histoire.
Comme l’établit la glose au commencement du psautier, il y a deux sortes de prophéties : l’une appelée prophétie de prescience ou de prédestination, et l’autre de commination. Dieu en effet connaît l’avenir de deux manières. Il connaît cet avenir en lui-même, tel qu’il sera, par le regard qui du haut de son éternité lui rend tout présent ; il le connaît dans l’ordre des causes secondes qui doivent l’amener ; et quoique les futurs contingents soient pour lui déterminés tels qu’ils seront, considérés dans leurs causes, ils ne le sont pas tellement que l’issue ne puisse différer de ce qu’à un moment donné ces causes devaient produire.
Cette double connaissance, toujours unie dans l’intelligence divine, ne l’est pas toujours dans la révélation qu’il fait, l’agent n’agissant pas toujours selon toute l’étendue de sa vertu. Parfois, dans la révélation prophétique, Dieu communique sa connaissance de prescience ; il révèle l’avenir tel qu’il sera en lui-même, et qu’il est présent à son regard, et ces prophéties 343se réalisent infailliblement. Telles sont celle d’Isaïe au chapitre VIIe : Voici qu’une vierge concevra et enfantera, et cette autre du chapitre LIIIe : Il sera comme un agneau que l’on conduit à la boucherie, et bien d’autres oracles prononcés longtemps avant l’événement. Ces prophéties s’appellent prophéties de prescience ou de prédestination.
D’autres fois, la révélation prophétique ne manifeste de la divine prescience que l’ordre de la cause aux effets (tel qu’il existe au moment de la prophétie) ; et alors l’événement final peut différer de la prophétie. Cette espèce de prophétie s’appelle prophétie de commination (ou de promission). Telle fut celle qu’Isaïe fit à Ézéchias, quand il lui dit : Mettez ordre à votre maison ; car vous ne vivrez pas, vous mourrez ; cependant plus tard : Quinze années de vie furent ajoutées à son existence (IV Reg., c. XX, et Is., c. XXXVIII). Telle fut la prophétie de Jonas aux Ninivites : Encore quarante jours et Ninive sera détruite ; et cependant le Seigneur touché n’infligea pas à cette ville la ruine qu’il lui avait fait annoncer (Jonas, III). Aussi lisons-nous au chapitre XVIII de Jérémie : Le Seigneur a dit : Je parlerai contre un royaume et une nation, et cela pour les déraciner, les détruire, les anéantir. Si cette nation se repent du mal qui déchaîne mes menaces, moi aussi je me repentirai du châtiment que j’avais résolu de lui infliger. Quoique, dans ce cas, l’événement dernier ne soit pas conforme à la prophétie, la prophétie n’est pas fausse pour cela ; car le sens en est seulement que les causes secondes, soit naturelles, soit libres, sont disposées de manière à amener l’événement prédit.
Dans le cas présent, il faut dire que, lorsque Jeanne annonçait qu’elle serait délivrée de prison, ou qu’en sa compagnie les Français feraient un beau fait d’armes, elle faisait une prophétie de commination. C’était une menace à l’adresse des Anglais ; et les causes secondes étaient disposées de manière à amener semblables événements ; mais, ou les démérites des Français, ou le repentir d’une partie de la nation anglaise, qui peut-être s’est repentie, ont apaisé à leur endroit la colère divine. Toute autre cause secrète a pu faire changer la sentence de Dieu, sans lui faire changer son conseil, comme cela a eu lieu pour Ézéchias, pour les Ninivites, dont il vient d’être parlé. Telle est la doctrine de saint Thomas (2a 2æ, q. 171, a. ult. et q. 172, a. 1).
On pourrait dire aussi que cette révélation était une prophétie de promesse, division comprise dans la prophétie de commination, ainsi que l’enseigne saint Thomas dans les articles qui viennent d’être cités. C’étaient des promesses faites aux Français. Ces prophéties ne se réalisent pas toujours, parce que dans ces prophéties Dieu ne manifeste que cette partie de sa prescience qui voit l’ordre actuel des causes aux effets (or ces causes étant libres peuvent changer, et empêcher l’effet).
344On pourrait dire encore que quand Jeanne parlait de sa délivrance, de l’exploit extraordinaire que les Français devaient accomplir, elle parlait d’après un instinct que, selon saint Augustin (II, sup. gen. ad. litt.), les âmes humaines éprouvent quelquefois à leur insu, instinct qui les fait parler d’après leurs propres pensées, alors qu’elles croient parler d’après une révélation. Aussi saint Grégoire, dans son commentaire sur Ézéchiel, enseigne-t-il que par suite du grand usage de prophétiser, les prophètes consultés parlent quelquefois par leur propre esprit, tout en croyant parler par un esprit de prophétie ; mais, ajoute-t-il, pour qu’il n’en résulte pas d’erreur, le Saint-Esprit les reprend aussitôt, leur fait entendre la vérité, et ils corrigent ce qu’il y a de faux dans leur dire.
C’est ce que l’on voit que Jeanne a fait. Après avoir dit que sa délivrance lui avait été révélée, elle ajoutait que ses voix lui disaient de ne pas se mettre en peine de son martyre, de prendre tout en gré, qu’elle viendrait enfin en Paradis, paroles par lesquelles elle corrigeait ce qu’elle avait dit d’abord, et ses voix, ajoutait-elle, lui disaient cela d’une manière absolue, et sans faute ; par quoi il est évident qu’elle s’amendait elle-même.
Telle est la solution de Basin sur les prophéties de Jeanne, dont le non-accomplissement sert de thème à la libre-pensée, pour lui dénier le titre de prophétesse, tandis qu’en réalité elles sont une magnifique démonstration de l’enseignement catholique sur la matière. Où trouver un exemple plus frappant de la vérité de l’exposition de saint Grégoire, que dans ce que Jeanne disait de sa délivrance ? Voici d’après la minute même du procès ce que les voix lui révélaient :
… et le plus (souvent) lui disent ses voix qu’elle sera délivrée par grande victoire ; et après lui disent ses voix : Prends tout en gré, ne te chaille (ne t’inquiète pas) de ton martyre : tu t’en viendras enfin en royaume de Paradis, et ce (cela) lui disent ses voix simplement, et absolument, c’est à savoir sans faillir.
C’était donc une prophétie de prédestination ; elle devait s’accomplir dans toute son étendue, et dans sa plus haute signification. Jeanne allait bientôt recevoir la suprême délivrance, qui, en rompant les liens de son corps, devait faire passer son âme angélique dans la société de ses frères du ciel ; ce devait être à la suite de cette grande victoire par laquelle, rendant un suprême témoignage à sa mission, plus forte que tant et de si redoutables ennemis conjurés contre elle, plus forte que les flammes, elle devait sur le bûcher remuer jusqu’aux entrailles du Caïphe qui la faisait mourir. Quand remporta-t-elle victoire aussi glorieuse ? Les voix lui indiquaient que la délivrance devait être prise dans ce sens, quand elles ajoutaient : prends tout en gré ; sois résignée, c’est là que sera ta grande victoire ; car c’est un glorieux martyre ; ne te chaille de ton martyre ; et après ce martyre, 345tu obtiendras l’unique récompense que tu nous as demandée ; tu t’en viendras enfin en royaume de Paradis. Impossible d’être plus vrai, et, à y regarder de près, plus clair, puisqu’elles disent que cela arrivera simplement, absolument, c’est à savoir sans faillir.
Mais, dit saint Thomas, même les vrais prophètes ne connaissent pas toujours tout ce que le Saint-Esprit renferme dans leurs paroles (2a 2æ, q. 173, a. 4) ; tout comme un secrétaire peut ne pas connaître toute la portée des paroles qu’il écrit sous la dictée de celui qui l’emploie. Jeanne savait d’ailleurs que sa mission n’était pas entièrement remplie ; elle se sentait parfaitement innocente ; et tout en ayant conscience de la haine de ceux qui l’entouraient, elle ne pensait pas que leur barbarie pût aller jusqu’à la brûler sur un bûcher. Les voix lui dérobaient ce suprême champ de combat, si horrible à la nature. Voilà pourquoi la sainte fille restreignait sa délivrance à une délivrance tout à fait inférieure, à la délivrance de la prison des Anglais. Mais en entremêlant ses explications aux paroles des voix, elle fait observer que ce sont ses explications personnelles.
J’appelle martyre la peine et adversité que je souffre en prison, je ne sais si plus grand en souffrirai, mais je m’en attends à Notre Seigneur.
Elle avait dit précédemment que sainte Catherine lui promettait secours, qu’elle ne savait si ce serait en étant délivrée de prison, ou bien si quelque trouble survenant au jugement, elle recouvrerait sa liberté ; elle pense que ce sera l’une ou l’autre, quoiqu’elle ignore par quel moyen elle sera délivrée (Procès, t. I, p. 153). C’est donc bien Jeanne qui fait par elle-même ces conjectures ; elle a soin de nous l’apprendre ; loin que la prophétie présente quelque difficulté, il serait peut-être impossible d’en citer une autre, plus manifestement d’accord avec l’enseignement catholique ; et nous la tenons des Anglais eux-mêmes !
Quant au grand exploit que les Français devaient accomplir en compagnie de Jeanne en faveur de la Chrétienté, c’était là, non moins qu’une grande partie de la mission de Jeanne, une prophétie de promesse, subordonnée à la correspondance de la nation. Gerson, Gelu, le clerc de Spire, ainsi qu’on l’a vu, avaient déjà signalé, durant la période victorieuse de la libératrice, la nécessité de cette correspondance aux desseins miséricordieux du ciel. Ils avaient annoncé que l’ingratitude du peuple délivré pourrait arrêter la plénitude des bienfaits que Dieu voulait lui départir. Basin, dans son Histoire de Charles VII (lib. II, c. XVI), ne craint pas d’attribuer à semblable cause la prise et le supplice de Jeanne.
C’est, (dit-il), à cause du démérite du roi et de la nation des Français. Ils ont été ingrats pour tant de bienfaits que Dieu leur avait octroyés par la Pucelle ; ils ne lui ont pas témoigné la reconnaissance exigée par si grands et si merveilleux bienfaits ; ils ont fait honneur de leurs victoires, non à la faveur gratuite de 346Dieu, mais à leurs mérites, ou à leurs forces ; mérites certes alors nuls, ou plutôt démérites, puisque les mœurs étaient très corrompues. Cette cause, ou toute autre, parfaitement juste, quoiqu’elle nous soit inconnue, a fait que Dieu a retiré à des indignes et à des ingrats une grâce purement gratuite, accordée sans mérites précédents357.
Ainsi parle Basin dans son Histoire de Charles VII. Revenons au mémoire. Il répond ainsi à l’objection tirée du signe donné au roi.
On objecte que le signe donné au roi n’est ni vrai, ni vraisemblable. On peut répondre qu’elle en a donné d’assez beaux devant Orléans. Par elle, et à sa suite, l’armée anglaise si fortement assise dans ses bastilles a été mise en pièces. Des guerriers qui la composaient, les uns ont été tués, les autres dispersés ; œuvre quasi au-dessus de toute espérance, avant l’arrivée de la Pucelle.
Quant à ce qu’elle a affirmé, qu’un ange accompagné d’une foule d’autres anges et de saints avait apporté au roi une couronne très précieuse, d’or très pur, voici ce que l’on peut répondre : elle n’a pas voulu révéler aux Anglais le signe donné à Sa Majesté. Souvent pressée, harcelée sur ce point, elle a refusé hautement de parler, sachant bien qu’il est bon de cacher le secret du roi, ainsi qu’il est écrit au livre de Tobie.
Fatiguée de l’importunité d’interrogations sans cesse réitérées, elle a répondu par figure, allégoriquement, cachant la vérité sous un voile étranger. Elle avait déjà affirmé qu’elle était envoyée par Dieu ; et elle dit ici que l’ange pressa le roi de mettre la Pucelle à l’œuvre ; que le royaume en serait grandement allégé ; ailleurs, elle répond que comme signe l’ange assura le roi qu’il recouvrerait son royaume, à l’aide de Dieu, par le moyen de la Pucelle, et qu’il ne tardât pas à la mettre à l’œuvre.
Il est facile de voir que par cet ange elle veut se désigner elle-même, car c’est elle qui fit au roi ces promesses, aujourd’hui réalisées sous nos yeux. Ange, en effet, est un nom d’office, et signifie envoyé, ministre. C’est ainsi qu’il est employé par Malachie, qui, dans son deuxième chapitre, appelle le prêtre ange du Seigneur des armées, et au troisième, parle ainsi de saint Jean-Baptiste : Voici que j’envoie mon ange.
Quant à la couronne d’or très pur, très précieuse, apportée au roi notre sire, la Pucelle l’apporta d’abord en espérance, avec les révélations célestes qu’elle avait reçues ; elle l’apporta en réalité en arrêtant une ruine qui allait être totale, et en faisant couronner Sa Majesté à Reims quelque temps après.
Quant à cette multitude d’anges et de célestes personnages accompagnant l’ange sauveur, il peut se faire que pour une œuvre si difficile, de laquelle dépendait le salut du royaume tout entier, la Pucelle fût accompagnée, 347outre son ange gardien, d’une foule d’autres purs esprits. Invisibles pour les autres, ils pouvaient ne pas l’être pour Jeanne, qui peut-être les contemplait des yeux de l’imagination, ou des yeux de l’âme. Faits semblables se lisent dans les Écritures.
Ce qui prouve qu’elle se donnait elle-même pour cet ange porteur de la couronne, c’est que, dit-elle, cet ange fit la révérence au roi.
Y a-t-il d’autres signes plus cachés, le consulteur s’en rapporte à notre sire le roi, et aux messieurs qui examinèrent la Pucelle et l’objet de ses révélations.
L’évêque de Lisieux se contente de cette allusion discrète à la révélation des secrets. Il est plus explicite dans son Histoire de Charles VII. Voici le passage :
Jeanne admise en présence du roi eut avec le prince, à l’écart de témoins, un entretien de plus de deux heures. Charles lui laissa donner, sur le sujet dont elle l’entretenait, tous les détails qu’elle voulut, et l’interrogea à son tour. Les réponses, les paroles de Jeanne, les signes tirés de choses les plus cachées, les mystères qu’elle découvrit au roi, en preuve de sa mission divine, firent que le roi commença à croire à sa parole. Nous nous rappelons avoir ouï dire au comte Dunois, très avant dans son intimité, qu’à la suite de cet entretien, le roi avait dit que la Pucelle, pour preuve de la foi qui lui était due, lui avait manifesté des choses si cachées, si secrètes, qu’en dehors d’une révélation divine, il était le seul mortel à pouvoir les connaître358.
La question des révélations résolue par les arguments si plausibles qui viennent d’être exposés, il est facile de réfuter les autres accusations sur lesquelles les prétendus juges ont basé leur condamnation ; d’après lesquelles les conseillers, leurs fauteurs, ont jugé Jeanne coupable de crimes nombreux.
Ainsi parle justement l’auteur du mémoire qui, par le fait, ne donne aux autres articles que de rapides réponses. Elles seront encore abrégées dans l’analyse qui va en être faite.
II, III, IV, V. Réponse à l’accusation tirée du vœu de virginité fait aux apparitions ; — de ce qu’elle disait être certaine de son salut ; — de son vêtement, etc.
Les ennemis de Jeanne avaient étayé une accusation d’idolâtrie sur les hommages rendus aux saintes par la jeune fille, et surtout sur le vœu de virginité que, disaient-ils, elle leur avait fait.
Accusation puérile qui ne soutient pas l’examen. Voici comment Basin répond à l’accusation tirée du vœu de virginité :
348Comme le dit saint Thomas (2a 2æ, q. 88, a. 5 ad 3m), le vœu, il est vrai, se fait à Dieu seul. On peut cependant promettre une chose bonne à un ange, ou à un homme ; et cette chose bonne ainsi promise peut, en tant qu’œuvre bonne, être l’objet d’un vœu. C’est ainsi qu’il faut entendre les vœux faits aux saints ou aux supérieurs. La promesse qui leur est faite constitue la partie matérielle du vœu, c’est-à-dire que l’on voue à Dieu ce que l’on a promis aux saints ou aux prélats.
C’est ainsi que Jeanne l’a entendu. Elle n’a jamais dit avoir fait à ses saintes le vœu de virginité. À la page 128 du Procès, on lit que la première fois qu’elle entendit les voix, elle jura de garder la virginité ; elle avait alors environ treize ans. À la page 157, revenant pour l’expliquer sur ce qu’elle avait affirmé de la certitude de son salut, elle ajoute qu’il faut l’entendre conditionnellement, c’est-à-dire pourvu qu’elle tienne le serment et la promesse qu’elle a faits à Notre Seigneur, à savoir de garder la virginité de corps et d’âme : paroles qui montrent qu’elle comprenait fort bien son vœu.
On voit en même temps qu’elle n’était ni présomptueuse, ni en opposition avec la foi, en se disant aussi certaine d’aller en Paradis, que si déjà elle en avait la possession ; car elle ajoutait : à condition de garder la virginité d’âme et de corps ; c’était comme si elle avait dit : à condition d’éviter tout péché mortel et d’observer les commandements.
Toutes les fois, en effet, que l’âme se sépare de Dieu par la transgression de ses commandements, elle est censée perdre sa virginité, se prostituer au démon auquel elle s’unit. C’est l’expression dont se sert Jérémie dans son troisième chapitre. Voilà pourquoi, dans sa seconde épître aux Corinthiens (c. XI), l’Apôtre s’adressant aux âmes de chaque chrétien leur dit : Je vous jalouse de la jalousie même de Dieu ; car je vous ai fiancés au Christ comme autant de vierges chastes, fidèles à leur unique époux ; il veut dire : pures de toute fornication spirituelle, ou de tout péché mortel.
Mais c’est un article de notre foi, dont il n’est pas permis de douter, que tous ceux qui auront observé les commandements entreront dans la vie éternelle. Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements, dit le Sauveur au jeune homme.
Parmi les fort nombreuses et excellentes raisons, apportées par Basin pour disculper Jeanne d’avoir porté des vêtements d’homme, se trouve celle-ci :
Il y a deux lois : l’une générale et publique, l’autre privée et personnelle, ainsi que l’enseignent les saints canons (Duæ sunt leges, causa XIX, et de rest. c. Licet). Ceux qui sont assujettis à une loi privée ou personnelle sont conduits par le Saint-Esprit. Ils ne sont pas assujettis à la loi générale et 349publique, parce que, dit l’Apôtre (Gal., c. V), là où est l’esprit au Seigneur, là est la liberté.
Inutile de répéter les raisons mises en avant pour justifier Jeanne d’avoir quitté la maison paternelle à l’insu de ses parents ; personne qui ne les voie.
VI. Les prophètes sont absolument certains de la vérité de leurs prophéties. — Jeanne certaine. — Comparaison employée par elle, explication du mot sicut.
Jeanne ayant dit qu’elle était certaine de la vérité de ses révélations, comme elle l’était que Notre Seigneur a souffert la passion et la mort pour nous racheter, ce fut une des grandes accusations portées contre elle. Un en prit texte pour l’accuser de vaciller dans la foi.
La vérité des révélations une fois admise, dit Basin, les paroles de Jeanne sont orthodoxes. Le prophète a une absolue certitude, et des choses qu’il révèle, et de la révélation qui lui est faite à lui-même. Voilà pourquoi Jérémie (XXVI) disait à ceux qui l’avaient enchaîné : En vérité le Seigneur m’a envoyé pour que je fisse arriver à vos oreilles tout ce que vous avez entendu.
Si le prophète n’était pas certain de ce qu’il annonce, notre foi qui repose sur la parole des prophètes serait incertaine. Saint Thomas (2a 2æ, q. 171, a. 5) nous propose Abraham comme un exemple de la certitude produite par la révélation divine ou prophétique. C’est sur une vision prophétique qu’il se dispose à immoler son fils ; il ne l’aurait certainement pas fait, s’il n’avait pas eu la plus absolue certitude de la révélation divine qui le lui avait commandé. Un ange l’avertit de ne pas laisser tomber son bras sur ce fils. S’il n’avait pas été absolument certain que cet ange venait de la part de Dieu, il n’aurait pas reculé devant l’accomplissement d’un ordre qu’il savait certainement venu de ce même Dieu, auquel il voulait si parfaitement obéir.
Jeanne savait donc avec certitude que c’était saint Michel qui lui apparaissait. Elle pouvait affirmer qu’elle en était certaine, comme les prophètes se disent certains des futurs contingents qu’ils annoncent, et dont ils ont connaissance par un rejaillissement de la lumière divine, sorte de miroir de l’éternité où ils lisent l’avenir, tel que Dieu le voit et le contemple ; c’est l’enseignement de saint Thomas (2a 2æ q. 173, a. 3). Jeanne dans le courant de son procès a donné de fortes preuves de la certitude qu’elle avait de ses révélations, lorsque, sans hésitation, à plusieurs reprises, elle a prédit aux Anglais qu’ils seraient expulsés de la France, et que le roi serait réintégré dans l’entière possession de son royaume. Ce que nous voyons présentement accompli.
350On peut encore expliquer d’une autre manière le mot comme, sicut, dont elle fait usage. Il ne signifie pas identité, mais seulement similitude. La similitude, dit le philosophe, c’est l’égalité dans deux choses dissemblables. Pour justifier l’emploi de ce mot, il n’est donc pas requis que la certitude qu’elle avait de ses révélations fût égale à la certitude qu’elle avait de la passion et de la mort de Notre Seigneur pour notre Rédemption. Il suffit que les deux certitudes soient semblables. Dans le symbole de saint Athanase nous disons que, comme l’âme raisonnable et la chair sont un seul homme, ainsi Dieu et l’homme sont un seul Christ. Grande cependant est la différence entre les deux unions. L’âme raisonnable et la chair forment une seule nature, et sont un seul tout qui est l’homme ; mais Dieu et l’homme ne forment pas une seule nature ; ce n’est pas un seul tout, mais un seul Christ, ayant deux natures, unies par l’unicité de personne ou d’hypostase, qui est la personne du Verbe. Par suite le mot comme n’exclut pas une manifeste dissimilitude ; et il n’emporte similitude que dans une large acception.
VII. La soumission à l’Église ; principal lieu d’embûches des ennemis de Jeanne. — Orthodoxie de Jeanne. — Elle refuse légitimement de se soumettre à l’Église de ses interrogateurs. — Même l’Église véritable n’aurait pas pu commander à Jeanne d’abjurer des révélations ne renfermant rien de contraire à la foi, rien que d’utile et de bon. — Ce qu’il y avait d’insolite en Jeanne n’est pas sans exemples analogues ; elle ne prétendait pas servir de règle. — On n’est pas hérétique pour refuser obéissance à son ordinaire.
Basin aborde la soumission à l’Église, établit l’obligation pour tout fidèle d’adhérer à ses enseignements et à ses ordres, cite les paroles de Jeanne qui sembleraient faire quelque difficulté, et constate que c’était surtout sur ce point que ceux qui, selon son expression, avaient soif de la condamnation de Jeanne, qui Johannæ sitiebant condemnationem, dressèrent leurs principales embûches. Mais, dit-il, il est facile de défendre son innocence. Dans tous les points sans doute, mais surtout dans celui-ci, il est aisé de démasquer l’imposture et l’iniquité des juges et de leurs conseillers. C’est trop crûment, d’une manière trop manifestement fausse, qu’ils ont rédigé leur article XIIe, où ils affirment simplement que Jeanne a refusé de se soumettre au jugement de l’Église militante, ou d’un homme vivant quel qu’il fût.
L’apologiste établit ensuite par quelques-uns des textes cités par Ciboule, et les précédents défenseurs, que non seulement Jeanne a accepté, mais encore requis que sa cause fût portée devant l’Église, c’est-à-dire devant le pape ou le concile général.
Si d’abord elle n’a pas bien compris le mot Église, si elle entendait le temple matériel, sitôt qu’elle en a vu le sens, elle a répondu d’une manière très orthodoxe.
Mais voyant que les interrogateurs voulaient signifier par le mot Église les prétendus juges et le cercle de leurs conseillers et assesseurs, elle a très justement, justissime, refusé de se soumettre 351à pareille église, ainsi qu’il a été démontré lorsqu’il s’agissait de la récusation des juges.
Basin présente ensuite un point de vue qu’il faut reproduire, quoique nous l’ayons déjà trouvé dans Robert Cybole. Je traduis :
Encore une autre considération qui me semble fondée. Pour la définition des articles de foi, et la solution des doutes auxquels ils peuvent donner lieu ; pour la morale et les règles de la vie ; tout fidèle doit se soumettre aux décisions du Souverain Pontife et de l’Église ; il doit se soumettre aux décisions de son ordinaire dans les questions déjà tranchées et déterminées par l’Église ; mais dans les questions de fait, dans ce qui n’est connu que par un seul individu, et est ignoré de tous les autres, l’on ne saurait le contraindre de dénier un acte dont, seul, il possède l’indubitable certitude. Pareil commandement serait injuste, inique, impossible. Celui qui nierait un fait connu de lui seul, ignoré de tous les autres, mentirait, et violerait la loi qui défend le mensonge ; il agirait contre sa conscience, et édifierait pour l’enfer. Pareil commandement serait impossible, car la loi regarde comme impossible ce que le droit défend de faire.
C’est, je crois, ce que Jeanne disait parfois, alors qu’elle affirmait qu’il lui était impossible de faire ou de dire le contraire de ce qu’elle avait fait ou dit par le commandement de Dieu ; qu’elle s’en rapportait à Dieu seul de ses révélations, et de ce qu’elle avait fait sur le commandement intimé dans ces mêmes révélations.
Rappelons ce qui a été établi jusqu’à présent : Jeanne a eu de vraies révélations ; de par une loi privée, c’est-à-dire de par l’esprit de Dieu, elle a reçu certains ordres et commandements à accomplir ; ceux qui ont des révélations prophétiques ont la certitude de la vérité de leurs révélations ; et, comme l’enseigne saint Thomas (2a 2æ, q. 171, a. 5), ils distinguent entre ce qu’ils avancent d’après la lumière prophétique, et ce qu’ils disent d’après leur propre esprit. Jeanne savait d’une manière très certaine ce que les autres ignoraient.
Voilà pourquoi les juges, eussent-ils été légitimes, c’eût été de leur part un commandement déraisonnable et indiscret de lui commander d’abjurer semblables révélations. Pareil commandement eût été nul de droit, vu surtout que l’Église ne juge pas des choses secrètes (Christiana, c. XXXII, q.23 et erubescant, dist. XXXII). Au cas où l’on aurait voulu par censure ecclésiastique la contraindre à cette abjuration, elle aurait dû supporter humblement pareille censure, plutôt que d’agir contre sa conscience en se rendant au commandement qui lui aurait été fait ; elle le devait plutôt que de mentir, de se parjurer, en niant que Dieu lui eut fait des révélations. Ainsi que les canons le prescrivent dans des cas semblables (de rest. 352spolio. de Inquisit. de sententia excomm.), elle devait mourir plutôt que d’obéir ; et elle l’a fait.
C’est d’autant plus vrai que dans toutes ses paroles, dans toutes ses actions, dans les avis et les ordres qui lui ont été transmis par révélation, il n’est absolument rien de tant soit peu contraire à la vraie foi et à l’enseignement catholique. Bien plus, tout y est excellent, très salutaire ; rien n’autorise à penser que les esprits mauvais et immondes en soient les inspirateurs.
Si le changement d’habits, si la vie guerrière sont en dehors des règles communes, paraissent étranges, cela ne l’est pas au point que les Saintes Écritures et les vies des saints ne nous présentent semblables actes accomplis par inspiration divine.
Jeanne n’enseignait pas que son exemple put témérairement servir de règle aux autres ; elle disait n’avoir fait ces choses extraordinaires que par un ordre supérieur, en vertu d’une loi particulière, qui était l’inspiration d’en haut.
Donc les aveux, les réponses, les paroles, les actes de Jeanne, pris à part ou dans leur ensemble, ne prouvent nullement qu’on ait pu justement la condamner comme hérétique et schismatique, alors surtout que, même pour les révélations secrètes dont elle se disait favorisée, et généralement pour tous ses dits et faits, elle se soumettait expressément au jugement du Souverain Pontife, duquel relèvent pareilles causes, comme ardues et mystérieuses.
La cause eût-elle relevé des prélats inférieurs, il serait absurde de traiter quelqu’un d’hérétique et de schismatique, parce qu’il refuse de se soumettre au jugement d’un ordinaire, qui peut être oppresseur et donner par là sujet à un appel légitime ; ou qui peut être récusé comme légitimement suspect. Il a été démontré que pour ce double motif Jeanne avait légitimement récusé ses prétendus juges.
Conclusion
Iniquement et injustement détenue, comme si ses paroles et ses actes donnaient lieu de la réputer schismatique, hérétique, superstitieuse, blasphématrice, invocatrice des démons, et coupable des autres crimes qu’en la menaçant de mort, on l’a forcée d’abjurer, dans une cédule qu’elle ne comprenait nullement ; Jeanne a été bien plus iniquement, bien plus injustement, bien plus faussement condamnée comme relapse. Celui-là, et celui-là seulement, peut être dit relaps qui, ayant régulièrement et canoniquement abjuré une hérésie dans laquelle il constait être tombé, ou 353dont il était véhémentement suspect, est convaincu l’avoir professée de nouveau dans la suite. Mais Jeanne n’était pas tombée précédemment dans l’hérésie ; elle n’en était pas véhémentement suspecte ; elle ne doit pas être censée avoir abjuré les crimes contenus dans la cédule qui lui a été lue ; elle a assuré n’en avoir nullement compris le sens ; il a été démontré que pour la plupart elle ne les avait pas avoués, elle n’en avait pas été convaincue ; bien plus, il n’en était même pas fait mention dans le procès.
Voilà, sauf correction et amendement de la part de notre très saint seigneur le Souverain Pontife, et de quiconque est mieux en état de juger, voilà mon avis sur les révélations, paroles et faits de Jeanne la Pucelle, et sur le procès et la sentence rendus contre elle.
Pour porter mon jugement, j’avais en mains le cahier envoyé par vénérable et circonspecte personne, le doyen de Noyon, distingué professeur de sacrée théologie. Dans le dit cahier se trouvaient les XII articles composés par les Anglais, et à la suite les additions et remarques extraites du procès, par le très érudit docteur en l’un et l’autre droit, Paul Pontanus ; on y trouvait encore la cédule que les juges firent abjurer à Jeanne, ainsi que certaines questions posées par le susdit Paul Pontanus, à l’effet de requérir sur cette affaire le sentiment des doctes.
J’eusse pu, à ce qui a été dit, ajouter bien des choses, en suivant pas à pas les additions et extraits de maître Paul Pontanus ; mais j’ai pensé que c’était assez pour répondre à la consultation. Je n’ai pas cru nécessaire de mentionner le saut de la tour, les signes que Jeanne mettait dans ses lettres, les cruautés qui lui sont faussement imputées, et choses semblables, que j’ai estimées n’être l’objet de nulle ou de légère difficulté. Les extraits et les additions du seigneur Paul suffisent pour répondre péremptoirement aux difficultés que l’on en a tirées.
Que ceux qui trouveront dans cette consultation excès de longueur ou de brièveté veuillent bien le pardonner à l’impéritie de l’auteur.
Souscrit et signé par moi,
Thomas,
Évêque de Lisieux,
le dernier des docteurs dans l’un et l’autre droit.
355Chapitre IV Élie de Bourdeilles et son mémoire
- I.
- Notice sur Élie de Bourdeilles.
- II.
- Coup d’œil général sur son mémoire.
- III.
- La préface, les divisions.
I. Notice sur Élie de Bourdeilles.
Avec Élie de Bourdeilles, Jeanne compte parmi ses défenseurs un des plus saints évêques de France, dans les six ou sept derniers siècles. Il naquit vers 1415, au château d’Agonac en Périgord, d’une des plus anciennes familles de la contrée ; son père, Armand de Bourdeilles, y exerçait les fonctions de sénéchal et de lieutenant du roi.
Jamais piété plus précoce ; dès l’âge de sept ans, l’enfant demandait à suivre les fils de saint François, qui passaient souvent par le château d’Agonac. On accéda de bonne heure à ses désirs ; il n’avait que dix ans lorsque son père consentit à le conduire à Périgueux, pour le remettre aux Pères Cordeliers de cette ville. Le noble seigneur avait fait préparer une magnifique escorte, composée de la haute noblesse de la contrée ; l’enfant ne voulut qu’un âne pour monture, jaloux qu’il était déjà d’imiter la pauvreté de son séraphique père saint François.
Ses progrès dans la science furent aussi aventifs que ses progrès dans la piété. Sa philosophie terminée, envoyé à Toulouse pour ses études théologiques, il soutint, durant huit jours, avec éclat, des thèses sur toute la science sacrée, devant le chapitre de son ordre, quoiqu’il n’eut encore que 19 ans. Mirepoix eut les prémices de son ministère ; un plus vaste théâtre allait de bonne heure lui être assigné.
Le siège de Périgueux étant devenu vacant par la mort de Bérenger d’Arpajon, le chapitre porta ses voix sur frère Élie, qui n’avait que 24 ans. Deux chanoines furent députés au provincial de l’ordre pour le prier de faire un commandement à frère Élie, de les suivre auprès d’Eugène IV, alors à Bologne. Le commandement fut imposé, et le jeune religieux présenté au Souverain Pontife, comme l’élu du chapitre de Périgueux. Les députés, alléguant que les mérites avaient prévenu les années, 356demandaient que le pape ratifiât le choix, et accordât dispense d’âge. Pour mieux l’obtenir, ils surfaisaient les années du candidat, et lui en donnaient 27. L’humble religieux protesta, dit n’en avoir que 24, et supplia le Pontife de ne pas imposer charge si pesante à si jeunes épaules.
Eugène IV n’eut garde d’entrer dans ces vues ; il ordonna au jeune Franciscain de se laisser imposer Fonction épiscopale, et le fit sacrer par le cardinal de Sainte-Croix, mis depuis sur les autels sous le nom de Bienheureux Nicolas Albergati.
Un des premiers actes épiscopaux du nouvel évêque fut d’assister en cette qualité au concile de Ferrare, auquel il a souscrit sous le nom d’évêque élu de Périgueux.
À son entrée dans le diocèse, le jeune prélat trouva bien des ruines morales et matérielles à relever. Le diocèse de Périgueux, comme bien d’autres, était depuis 60 ans désolé par le Grand Schisme, la guerre étrangère et la guerre civile ; les ronces et les épines y avaient largement poussé.
Bourdeilles se mit à l’œuvre avec le zèle du prophète dont il portait le nom ; visitant son troupeau, relevant la discipline, édictant des peines contre les crimes publics, notamment contre les blasphèmes, et forçant les grands seigneurs eux-mêmes à les subir.
Dans une de ses courses le prélat est enlevé par un partisan anglais, le bâtard de Grammont posté au château d’Auberoche. Le prisonnier est d’abord enfermé au château de la Roche-Chalais, mais pour mieux s’assurer de sa capture, le forban résolut de l’envoyer en Angleterre, ou de le renfermer dans quelque donjon au fond du Médoc.
Le siège de Bordeaux, métropole ecclésiastique de Périgueux, était occupé par un archevêque aussi saint que son suffragant : c’était Pey (Pierre) Berland. Ou devine l’amitié qui devait unir les deux prélats. Pey Berland organise un coup de main pour rendre l’évêque à la liberté. Quelques seigneurs guettent le prisonnier au passage de la Dordogne, l’enlèvent à son ravisseur, le conduisent à Bordeaux, où le saint archevêque lui ménage une entrée triomphale.
La conquête de la Guyenne et l’expulsion des Anglais vinrent mettre fin aux actes de brigandage, du genre de ceux dont le saint évêque avait été victime.
Le prélat conserva sous la mitre l’austérité et les pratiques d’un fils de saint François ; il sut les allier avec les exercices du zèle pastoral le plus actif. Plusieurs fois déjà, dans le cours de ces pages, l’occasion s’est présentée de signaler la profonde déviation doctrinale et disciplinaire qui s’implantait alors parmi nous, sous le nom si impropre de doctrines, de libertés gallicanes. Déviation funeste, elle a amené toutes les autres. L’attachement au Saint-Siège, étant l’humilité de l’esprit et l’obéissance 357du cœur, est toujours en proportion de la sainteté ; tout comme l’éloignement de Pierre, l’opposition à Pierre, sont, quelles que soient les apparences, le signe de l’absence de l’esprit de Jésus-Christ, parce qu’ils sont l’orgueil et la révolte.
Élie de Bourdeilles était un saint. Toute sa vie s’est passée à combattre par la plume et par les actes les doctrines et les tendances anti-romaines ou gallicanes. Il écrivit un traité de potestate Papæ ; un autre contre la néfaste pièce de Bourges, de abrogatione Pragmaticæ Sanctionis.
Pareil zèle n’était pas pour déplaire à Louis XI, dont le premier acte, comme roi, avait été, avons-nous vu, de supprimer le diplôme schismatique. Si la suppression eût été maintenue, la France n’aurait pas vu la déclaration des droits de l’homme ; la maçonnerie ne la tiendrait pas dans ses brûlantes griffes.
À la suite des états généraux de 1467, réunis à Tours, Louis XI voulut avoir Bourdeilles à sa portée pour recourir à ses conseils, et lui ouvrir même sa conscience ; il le fit nommer archevêque de Tours en 1468.
Ces faveurs n’enchaînèrent nullement la liberté apostolique du prélat ; il en usa pour combattre les menées du parlement et des courtisans qui poussaient Louis XI à revenir sur son acte réparateur. Le grand archevêque était vraiment le mur d’airain. Le roi ayant découvert les trahisons du favori qu’il avait fait élever jusqu’à la pourpre romaine, du cardinal de la Balue, le fit arrêter et jeter en prison, comme coupable de lèse-majesté. L’archevêque de Tours n’aimait pas le ministre prévaricateur ; mais c’était un évêque, un prince de l’Église, un cardinal. Le laisser juger par la justice séculière, c’était laisser fouler aux pieds le privilège de droit divin qui est l’immunité ecclésiastique. Bourdeilles croyait, ainsi que l’enseigne Benoît XIV, qu’un évêque devait opposer sa poitrine aux glaives des violateurs. Il alla trouver le roi, lui représenta l’attentat qui venait d’être commis par ses ordres et le pressa de déférer l’affaire au pape, sûr que les délégués pontificaux lui feraient justice. En attendant, il ordonne de publier dans toutes les églises de son diocèse les censures encourues par ceux qui portent la main sur les ministres de Jésus-Christ. Le parlement lui enjoint de retirer ses ordonnances. Ordre bien inutile, le nouvel Ambroise les confirme. Les robins ordonnent de saisir le temporel de l’Archevêque ; c’était confisquer les revenus des pauvres. Le saint demeure inébranlable. Louis XI ordonne à ses magistrats de modérer leur ardeur, fait rendre à l’Archevêque ses revenus, et demander des juges à Rome pour faire le procès à La Balue. Le pape consulte le sacré collège, et envoie quatre délégués. Louis XI apprenant qu’ils sont étrangers les récuse, leur fait dire de rester à Avignon ; et en attendant, malgré les prières de Bourdeilles, il retient dans les fers le prélat dont il avait fait toute la fortune.
358En 1483, Sixte IV conféra la pourpre à l’archevêque de Tours ; ce fut un nouveau motif pour le saint de multiplier ses austérités et ses bonnes œuvres. Depuis lors, Bourdeilles parut triste ; il mourut dans l’année qui suivit son élévation, le 2 juillet 1484.
Bourdeilles était en possession de grands revenus ecclésiastiques ; mais entre ses mains la commende était ce qu’elle avait été dans son institution primitive, un moyen de faire jouir un plus grand nombre d’églises ou de monastères des dons éminents de doctrine, de sainteté, de sage direction, départis à certaines âmes privilégiées ; un moyen de faire réaliser à ces âmes elles-mêmes un bien plus étendu. L’homme de Dieu resta si pauvre qu’il ne laissa pas de quoi faire un testament ; tout ce qu’il légua à sa famille, ce fut son chapeau de cardinal. Ce chapeau fut vénéré comme une relique dans l’église de Périgueux.
Bourdeilles reçut longtemps comme une sorte de culte dans l’église de Tours, où de nombreuses lumières brûlaient constamment sur son tombeau. En 1526, de Plas, évêque de Périgueux, commença une information sur la sainteté de la vie de son vénérable prédécesseur, et sur les miracles qui lui étaient attribués, en vue de porter à Rome la cause de sa béatification.
Une vie du saint cardinal, aujourd’hui presque introuvable, par Pierre Boismorin, est signalée par plusieurs auteurs. Il serait à souhaiter qu’une plume catholique fît revivre cette grande et sainte figure, et nous donnât une histoire dont les grandes lignes promettent tant d’intérêt et de variété.
Tel est l’homme, qui a écrit pour la réhabilitation de la Pucelle, le mémoire qui, dans le manuscrit du procès réparateur, se trouve venir immédiatement après celui de Gerson, composé, comme il a été dit, au moment où Jeanne venait de délivrer Orléans359.
II. Coup d’œil général sur son mémoire.
Un universitaire qui a occupé le sommet de sa corporation a écrit, si ma mémoire est fidèle, que les scolastiques ne s’occupaient pas des prémisses. Cette énormité se trouverait particulièrement réfutée par le mémoire de Bourdeilles, si elle en avait besoin pour quiconque soupçonne, même de loin, ce qu’est la scolastique.
359Le prélat possédait à la perfection la scolastique de son temps. Non seulement la Bible est un livre dont il semble savoir chaque verset ; mais il se meut comme dans son élément, au milieu des pages de Duns Scot, de saint Thomas, de saint Denis, de saint Isidore, de saint Grégoire, de saint Augustin ; il renvoie à leurs œuvres à chaque ligne.
Il établit si longuement ses majeures qu’elles forment presque un traité de théologie sur la matière ; un prêtre de nos jours devrait s’estimer heureux de les posséder. Il en fait l’application à la Pucelle, dans la mesure où le lui permet le sommaire qui lui a été envoyé, le seul document mis entre ses mains. Il exprime à plusieurs reprises le regret de ne pas posséder l’instrument entier du prétendu procès de Rouen.
Bourdeilles était la modestie même ; il se trouvait en présence d’une cause déjà jugée par un évêque ; la prévarication n’était pas officiellement constatée ; la cause était particulièrement ardue. De là la réserve, je dirais presque la timidité de ses conclusions, les restrictions qu’il met à sa manière de voir, l’abandon de ses appréciations à de plus clairvoyants, les protestations de sa soumission au Siège apostolique, pour lequel sa déférence et son obéissance éclatent avec un accent à part.
Après le mémoire de Bréhal, le plus long est celui de Bourdeilles. Il occupe du folio CXI au folio CXXXII, quarante-deux pages de long et large parchemin. Le vénérable évêque prend les chefs de condamnation, il en compte vingt ; il les réfute les uns après les autres. Le premier, celui des révélations et des apparitions frauduleusement inventées par Jeanne, étant le point capital, Bourdeilles consacre les deux tiers de son mémoire à l’élucider et à montrer qu’il n’y avait pas lieu de condamner la libératrice.
Reproduire toutes ses majeures, avec leurs longs développements, avec les citations et les renvois qui les accompagnent, serait fastidieux pour le lecteur. Elles sont trop longues et font perdre de vue le sujet principal. On n’en trouvera ici que la moelle. L’application à la martyre ne présente pas des détails nouveaux ; presque tout a été déjà indiqué dans les mémoires précédents, ou le sera plus rapidement dans ceux qui vont suivre. Seule, l’autorité d’un si grand et saint personnage m’engage à reproduire de longs passages, principalement de la partie qui regarde les révélations. Quicherat n’a imprimé que la préface. La voici presque dans son entier.
III. La préface, les divisions.
Jeanne ne mérite pas les qualifications énumérées dans la sentence de condamnation ; elle en mérite plutôt de toutes contraires.
C’est exprimé dans le titre même du mémoire qui commence ainsi :
360Il est écrit : si vous avez à prononcer sentence sur une cause ardue et difficile et que les juges de vos cités se partagent de sentiment, vous irez vers les prêtres de la race de Lévi ; et ils rendront la sentence réclamée par la vérité (Deut., XVII). C’est pour obéir à ce précepte que notre roi très chrétien, Charles, roi des Français, a voulu consulter les évêques et les prêtres sur un fait plein de difficultés et d’obscurités.
Il s’agit d’une jeune fille du nom de Jeanne, qu’il pense lui avoir été autrefois envoyée par l’infinie miséricorde du roi éternel des siècles pour son soulagement et pour la délivrance du royaume des Francs. Tombée au pouvoir des Anglais, elle a été chargée des plus graves inculpations et livrée au supplice.
De là, diversité de sentiments chez plusieurs.
La jeune fille était-elle conduite par le bon ou par le mauvais esprit ? La sentence rendue contre elle, les accusations qui lui ont été intentées, sont-elles conformes à la vérité et à la justice ? Le roi notre sire consulte là-dessus plusieurs évêques et plusieurs prêtres catholiques.
Sa Majesté a bien voulu par lettres patentes savoir l’avis d’un homme aussi enveloppé des ténèbres de l’ignorance que je le suis, moi, frère Hélie, le dernier des Frères Mineurs, qu’on appelle évêque de Périgueux. Pour lui obéir, dans la faible mesure de mon exiguïté, j’ai étudié le sommaire du procès fait contre la jeune fille, et la sentence qui l’a condamnée, et j’ai écrit les pages qui vont suivre, comme expression de ce que j’ai pu opiner de moins imparfait sur la matière.
La sentence de condamnation énumère vingt griefs, d’après lesquels Jeanne est déclarée : 1° coupable inventrice de révélations et d’apparitions célestes ; 2° pernicieuse séductrice ; 3° présomptueuse ; 4° ayant cru légèrement ; 5° superstitieuse ; 6° devineresse ; 7° blasphématrice contre Dieu, les saints, les saintes et les sacrements ; 8° contemptrice de la loi divine ; 9° coupable de prévarication à l’endroit de l’enseignement sacré et des canons ecclésiastiques ; 10° séditieuse ; 11° cruelle ; 12° apostate ; 13° schismatique ; 14° atteinte d’erreurs multiples dans la foi ; 15° coupable de multiples délits contre Dieu et la sainte Église ; 16° en révolte expresse, obstinée, avec endurcissement et opiniâtreté, contre notre Saint-Père le pape et le concile général ; 17° pertinace ; 18° obstinée ; 19° excommuniée ; 20° hérétique.
Il faut examiner, par ordre, si la teneur du procès justifie ces inculpations.
Bourdeilles, comme il vient d’être dit, discute un à un tous ces chefs de condamnation dans l’ordre même de la sentence.
361Chapitre V Possibilité des apparitions et des révélations de Jeanne
(Folio CXI V°-CXIII V°.)
- I.
- Il n’est nullement impossible que Jeanne ait été visitée, ainsi qu’elle l’a affirmé, par les anges et les saintes.
- Les saints anges, et spécialement saint Michel, coopèrent avec Dieu au gouvernement de l’Église, des diocèses, des royaumes, des personnes.
- Leurs divers services.
- Ils ont apparu souvent, et même aux plus humbles et aux plus petits.
- II.
- Diverses manières dont ils apparaissent.
- Manifestation sensible ; ses divers modes.
- Le démon peut les contrefaire.
- Difficulté de discerner.
- Action sur l’intelligence ; son mode.
- Action sur la volonté et sur le cœur.
- III.
- Excellence du royaume de France.
- Ses malheurs au moment de l’arrivée de Jeanne.
- Le soulagement apporté par Jeanne vient des bons anges, parce que si Dieu punit par les bons et par les mauvais anges, seuls les anges bons sont les ministres de ses miséricordes.
I. Il n’est nullement impossible que Jeanne ait été visitée, ainsi qu’elle l’a affirmé, par les anges et les saintes. — Les saints anges, et spécialement saint Michel, coopèrent avec Dieu au gouvernement de l’Église, des diocèses, des royaumes, des personnes. — Leurs divers services. — Ils ont apparu souvent, et même aux plus humbles et aux plus petits.
Bourdeilles commence par établir fort longuement la doctrine de l’Église sur les saints anges, leurs ministères, leurs apparitions, et les apparitions des saints. Quoiqu’il ne veuille, dit-il, prouver que les points nécessaires à la solution demandée, l’on y trouve la substance du traité des anges, sauf ce qui regarde la nature de ces purs esprits. Voici, dégagée des nombreuses citations, la suite des idées émises par le vénérable évêque.
On a déclaré Jeanne coupable d’avoir inventé des apparitions et des révélations célestes, parce qu’elle a affirmé avoir été visitée et entretenue souvent par saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite. Je trouve la raison insuffisante :
Les anges ont un double office. Par le premier ils contemplent l’infinie Majesté, font retentir les cieux d’hymnes à son honneur, embellissent ces mêmes cieux de leurs splendeurs, et reçoivent les révélations que Dieu leur fait dans ses théophanies, par lesquelles il leur montre la suite de ses desseins dans l’œuvre de la création.
Par leur second office, ils concourent avec Dieu dans le gouvernement de l’univers, communiquent ses volontés aux mortels, et coopèrent avec 362lui et avec les hommes, pour amener toutes choses aux fins que le Créateur se propose.
Certains anges président à la conduite des Églises.
Saint Michel préposé autrefois à la conduite de la Synagogue est préposé maintenant à la conduite de l’Église universelle. Saint Jude nous le montre en altercation avec Satan au sujet du corps de Moïse. Satan voulait manifester le lieu de sa sépulture, afin d’en faire pour les Juifs une occasion d’idolâtrie. C’est saint Michel qui reçoit les âmes saintes et les introduit dans les délices du Paradis. Il est le grand chef qui s’élèvera au temps de l’Antéchrist et combattra en faveur des élus.
D’autres veillent à la conduite des Églises particulières, ainsi que nous le voyons au chapitre troisième de l’Apocalypse, et dans l’Apocalypse presque entière.
D’autres président aux royaumes, aux provinces ; Daniel nous parle du prince des Grecs et des Perses.
Il en est auxquels est confiée la garde des simples particuliers. Le Sauveur nous affirme que les anges des petits enfants voient sans cesse la face du Père céleste (Mat. XVIII), et au chapitre X des Actes, nous lisons que les fidèles, ne pouvant croire que saint Pierre était délivré de ses fers, se disaient : c’est son ange.
Même parmi les anges, il y a prélature ; et les uns sont à la tête des autres. C’est ce qui ressort du chapitre premier de Zacharie, et ce qu’enseigne le grand hiérarque, saint Denis, dans son traité De la hiérarchie céleste.
Bien multiples sont les effets de la garde des anges auprès des hommes ; multiples leurs apparitions, admirables leurs avertissements.
Préposés au gouvernement des Églises, ils les purifient des erreurs et de l’ignorance, leur apportent le flambeau des vérités saintes et les font avancer de clartés en clartés. Le divin mystère de l’Incarnation leur a été d’abord manifesté. Par eux fut ordonnée la loi mosaïque, dit saint Paul ; par eux, avant et après la loi, les Patriarches furent excités à l’amour des biens célestes, préservés de l’erreur, de l’infidélité, animés à l’amour des mystères divins. Les anges révèlent à Daniel l’époque de l’Incarnation ; par les anges Isaïe sait qu’une vierge enfantera ; Gabriel annonce saint Jean-Baptiste à Zacharie, et le grand mystère à Marie ; un ange fait connaître à saint Joseph l’accomplissement des promesses faites aux Patriarches.
Les saints anges sont loin de dédaigner les petits. Un ange apparaît aux bergers, et les prépare à recevoir la multitude des purs esprits qui chantent la naissance du Christ, et leur apprennent l’hymne de louange Gloria in excelsis. Un autre ange n’avait pas méprisé Agar éplorée, perdue dans 363le désert de Bersabée ; il l’avait appelée du haut du ciel, et miséricordieusement consolée.
Que les anges daignent apparaître sur la terre, rien d’étonnant. Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est supersubstantiellement suréminent à ces célestes substances, a daigné prendre la nature humaine ; mais en la revêtant, il n’a pas détruit l’ordre que, comme Dieu, il y avait établi avec le Père et le Saint-Esprit ; il veut administrer l’Église hiérarchisée sur la terre par la hiérarchie des anges ; en tant qu’homme, il s’est soumis lui-même à cette disposition.
C’est l’enseignement de saint Denis, qui nous dit encore que les anges conduisent les saints hiérarques de la hiérarchie ecclésiastique, vers les splendeurs de la sagesse qui leur sont manifestées.
Les anges des royaumes et des provinces les gouvernent conformément au bon plaisir de Dieu ; ils en gardent les cités et leur viennent en aide dans leurs nécessités, ainsi que nous le voyons dans Isaïe, Daniel, le livre des Maccabées. Nous les voyons dans le quatrième livre des Rois accourir à la rencontre d’Élisée, le délivrer des mains du roi de Syrie et de son armée, assiégeant la ville où se trouvait le prophète. Ils préservent leurs protégés des ennemis invisibles ; ce qui fait que saint Grégoire les appelle les armées de Dieu, parce qu’ils combattent les armées invisibles, en leur commandant au nom de Dieu. Ils combattent les ennemis visibles, tantôt en tirant ceux qui leur sont confiés des mains de ces mêmes ennemis, comme ils tirèrent les Hébreux des mains des Égyptiens ; tantôt en exterminant ces ennemis, comme le fit l’ange pour l’armée de Sennachérib.
Après avoir rappelé et prouvé que chaque homme, même les plus méchants, même l’Antéchrist, ont et auront leur ange gardien ; avoir donné la raison de cette providence, Bourdeilles énumère quelques-uns des bienfaits qu’il faut rapporter aux anges gardiens : 1° L’ange gardien préserve de la souillure du péché, ainsi qu’il le fit pour Judith qu’il ramena pure du camp d’Holopherne ; 2° il pousse et forme aux bonnes mœurs, comme le prouvent les conseils donnés au jeune Tobie et à la jeune Sara ; 3° il révèle la volonté divine, comme il le fit pour Manué et son épouse, au livre des Juges ; pour sainte Quitterie à laquelle l’ange gardien révéla le lieu où elle devait se retirer, en même temps qu’il lui prédit que le martyre couronnerait ses luttes ; 4° les anges sont les gardiens de la virginité et de la chasteté. Ils gardèrent la chasteté de Sara à la cour de Pharaon, en appesantissant leur bras sur le roi égyptien. Sainte Cécile disait à Valérien : J’ai un ange gardien qui veille avec un soin jaloux sur ma virginité. Il y a étroite parenté entre les anges et les vierges ; la virginité est sœur de la nature angélique ; les vierges sont assimilées aux anges. Autant d’expressions qui sont celles des Pères.
364Il y a bien d’autres effets de la garde des anges, dit Bourdeilles ; ceux qui viennent d’être énumérés suffisent pour le but proposé.
Les Saintes Écritures nous montrent les anges apparaissant aux hommes et aux femmes, et conversant avec eux. Les deux Testaments en sont pleins.
Que les saints daignent apparaître aux hommes et leur parler, c’est ce qui nous est attesté et par les Écritures, et par la vie des saints. Dans la Transfiguration, Moïse et Élie se font voir aux apôtres, qui les contemplent dans leur entretien avec Notre Seigneur Jésus-Christ. Avec Notre Seigneur ressuscitèrent plusieurs justes, qui furent vus dans Jérusalem. Le bienheureux Gamaliel apparaît au prêtre Lucien, et lui ordonne d’aller trouver Jean, évêque de Jérusalem ; saint Pierre apparaît à sainte Agathe, et lui rend les mamelles coupées par le tyran ; la même sainte Agathe apparaît à sainte Lucie et à sa mère ; sainte Agnès le jour même de son martyre se montre à ses parents, au milieu d’une nombreuse troupe de vierges, et les console merveilleusement. Innombrables sont les apparitions des anges et des saints. Inutile d’en continuer rémunération ; il est plus important de dire comment se font ces apparitions.
II. Diverses manières dont ils apparaissent. — Manifestation sensible ; ses divers modes. — Le démon peut les contrefaire. — Difficulté de discerner. — Action sur l’intelligence ; son mode. — Action sur la volonté et sur le cœur.
Les apparitions se font de trois manières.
1° La première, lorsque les esprits affectent directement les sens extérieurs. Cela a lieu lorsqu’ils prennent un corps, et préparent ainsi l’accomplissement du ministère que Dieu leur a confié. L’homme dans l’état présent ne peut rien comprendre qu’à l’aide d’images sensibles, d’après l’enseignement d’Aristote d’accord en cela avec saint Augustin et saint Denis. Voilà pourquoi les anges, pour nous éclairer et nous révéler des mystères, prennent des corps qui affectent nos sens, et par les représentations qui en résultent dans l’imagination, nous disposent à saisir ce qu’ils veulent nous manifester.
Parfois ce n’est pas le corps entier qui se manifeste aux sens ; c’est seulement le son de la voix qui frappe l’oreille. Cela se fit ainsi pour Samuel au temple, pour le prophète Élie sur le mont Horeb, pour le disciple bien-aimé dans l’Apocalypse.
La production du son ne se fait pas comme dans le langage humain, où les ondes sonores se répandent circulairement tout autour. Les sons produits par les anges ne sont perçus que de celui auquel ils sont adressés. Saint Séverin, archevêque de Cologne, entendait les concerts des anges portant au ciel l’âme de saint Martin ; son archidiacre assis à ses côtés ne 365les entendait pas, jusqu’à ce que tous deux prosternés sur le sol eurent obtenu de la divine miséricorde part à la même faveur. Nous lisons quelque chose de semblable au IVe livre des Rois : Élisée voyait les anges que ne voyait pas son serviteur.
Les anges parlent encore à l’homme en imprimant, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil, certaines représentations sensibles dans l’imagination.
Les anges mauvais peuvent, avec la permission de Dieu et de ses anges, se manifester aux hommes, et leur parler de ces diverses manières, prendre un corps comme les bons anges, non pas, comme ces derniers, dans le but de nous éclairer, mais bien pour nous égarer ; ils peuvent produire une impression sur la vue, sur l’ouïe ; et tant durant la veille que durant le sommeil, imprimer dans l’imagination certaines représentations sensibles.
Satan se transforme en ange de lumière, d’après l’Apôtre, et s’offre sous les traits de l’ange bon, à ceux auprès desquels, comme épreuve ou comme punition, Dieu lui permet d’exercer cette action. C’est une des misères de la vie, un sujet de craindre qu’alors que l’on pense avoir les bons anges pour amis, l’on ne soit le jouet d’esprits aussi pleins d’astuce que de malice, dit saint Augustin dans son livre sur la Genèse.
Le discernement est très difficile, alors que l’esprit mauvais agit avec calme, laisse le corps en repos, manifeste des choses vraies et utiles, dans le but que, après avoir obtenu créance dans les choses manifestement bonnes, il ait facilité de nous entraîner dans ses secrets mauvais desseins.
Ce discernement est si difficile qu’il est, à mon avis, naturellement impossible et qu’il y faut le don désigné par l’Apôtre de ce même nom de discernement des esprits. Les saints, inspirés pour nous instruire des secrets de Dieu, possédaient ce don qui ne leur permettait pas d’être trompés, dans les manifestations surnaturelles dont ils étaient l’objet. De plus, l’expérience des communications célestes, le goût, la saveur, la suavité intime qui les accompagne, leur faisaient aussitôt connaître la source d’où provenait ce qui se passait en eux.
Pour ceux qui n’ont pas reçu avec cette plénitude ce don du Saint-Esprit, s’ils sont l’objet de quelqu’une de ces manifestations extraordinaires, qu’ils se rappellent l’avertissement de l’Écriture, que Satan se transforme en ange de lumière. Quand cette manifestation apparaîtrait comme celle d’un ange ou d’un saint, ils ne doivent pas l’accepter aussitôt, ni exécuter ce qu’elle commande. Ils doivent prier avec ferveur, et par la prière ils obtiendront de n’être pas trompés au détriment de leur âme. Ainsi fit le saint prêtre Lucien dans l’invention du corps de saint Étienne, après que Gamaliel lui eût apparu. Il pria et jeûna jusqu’à ce qu’il fût certain que l’apparition venait de Dieu.
366Dans les hommages extérieurs rendus à ces apparitions, il est facile d’éviter l’erreur, en ne les rendant que conditionnellement, et en disant : Si tu es le bon ange, etc. Quand Satan ne fait que tromper les sens, qu’il ne détourne pas de la vie chrétienne, qu’on ne le croit que dans ce que pourrait dire le bon ange, l’erreur n’est ni funeste, ni dangereuse, dit la glose, citant saint Augustin.
Les apparitions des bons anges peuvent donc affecter les sens ; mais, avec la permission de Dieu, les mauvais anges peuvent produire de semblables effets.
2° Les anges peuvent illuminer l’intelligence et borner leur action à l’intelligence. Ce n’est pas qu’ils puissent (directement) y produire une nouvelle idée, une nouvelle lumière, ou même en diriger l’attention. Ils illuminent l’intelligence soit en l’excitant et en disposant ce qui est nécessaire à son acte ; soit en versant en nous la lumière divine. Ils écartent de l’imagination les représentations en opposition avec la lumière qu’ils veulent nous communiquer ; ils rapprochent celles qui sont aptes à nous faire saisir ce qu’ils veulent nous révéler ; ils dardent les rayons de leur intelligence dans l’âme qu’ils veulent éclairer, afin qu’avec une lumière comme doublée l’intelligence puisse embrasser plus d’objets, et les pénétrer plus intimement ; ils l’excitent pour que son attention se porte sur les images en rapport avec les idées qu’ils veulent lui communiquer et s’écarte des autres.
Parfois même, l’ange parle au cœur, et se rend présent aux regards de l’esprit, dit saint Grégoire dans ses morales ; mais ce n’est pas la manière naturelle dont les anges communiquent avec les âmes ; l’opération est surnaturelle.
3° Les apparitions des anges se font non seulement en éclairant l’intelligence, mais aussi en échauffant le cœur ; et ainsi ils nous perfectionnent par la triple opération que leur attribue saint Denis dans la céleste hiérarchie. Ils nous embrasent en nous excitant à l’amour divin, et en nous réconfortant ; ce qui peut être signifié par le séraphin qui, un charbon ardent en mains, vola vers le prophète Isaïe.
Après cette exposition un peu longue, quoique abrégée ici, Bourdeilles en vient enfin à l’application au fait qu’il veut étudier.
III. Excellence du royaume de France. — Ses malheurs au moment de l’arrivée de Jeanne. — Le soulagement apporté par Jeanne vient des bons anges, parce que si Dieu punit par les bons et par les mauvais anges, seuls les anges bons sont les ministres de ses miséricordes.
C’est un grand royaume que celui de France ; il est fameux dans tout l’univers. Il tient du Christ un nom grandement glorieux, un nom qu’il 367faut révérer de toute son âme, défendre, s’il le faut, par l’effusion de son sang : il s’appelle le très chrétien. Certes il n’est et n’a jamais été abandonné par les anges du Tout-Puissant ; il y avait dans les temps de Jeanne des anges qui veillaient sur les églises, sur le royaume, sur les provinces, sur chaque particulier. Or, dans les temps de Jeanne, l’oppression de ce royaume était telle, ses tribulations et ses calamités si grandes, qu’il semblait près de sa ruine. Ses églises s’écroulaient, ses provinces étaient désolées, et le pauvre peuple emprisonné était mis à rançon. Dans cet état on criait vers le Seigneur, le roi espérait en Dieu qui n’abandonne pas ceux qui se confient en lui, mais humilie ceux qui comptent sur leurs forces.
Cela nous autorise à croire pieusement que les saints anges de Dieu, gardiens de la France et de ses habitants, nous sont venus en aide ; que, par le ministère de cette jeune vierge, ils nous ont arrachés aux périls sous lesquels nous succombions, Dieu demeurant d’ailleurs la première cause de notre délivrance.
Nous voyons, en effet, dans les saints livres qu’ici-bas Dieu punit par les mauvais anges, ses châtiments n’ayant d’autre but que de ramener les pécheurs et d’éprouver les bons, dessein que frustrent ceux qui, comme Pharaon, ne faisant que s’endurcir, font une même chaîne des châtiments de la vie présente et de ceux de la vie future.
Les bons anges châtient. Nous le voyons par la destruction de Sodome, par le fléau que le dénombrement de David attira sur le peuple. Dieu passe aussi ses verges aux mains des mauvais anges ; témoins Job, Saül, tourmentés par l’esprit mauvais, saint Paul souffleté par l’ange de Satan.
Mais nous ne voyons nulle part qu’il se soit servi des anges mauvais pour mettre fin aux calamités et apporter le pardon. Quand il voulut flageller les Égyptiens, il employa les mauvais anges ; quand il voulut délivrer son peuple, il envoya ses anges bons. Voilà que j’enverrai mon ange, fut-il dit à ce peuple, il te précédera, il te gardera, il t’introduira dans le lieu que je t’ai promis (Exode, XXIII). C’est ce qui eut lieu par la colonne de nuée qui l’ombrageait le jour et l’éclairait la nuit.
Voilà donc la différence bien caractérisée. Lorsqu’il faut exercer la justice, mettre à l’épreuve la patience des justes, Dieu emploie et les bons et les mauvais anges ; mais lorsqu’il faut opérer une délivrance proprement dite, départir la miséricorde, les mauvais anges ne sont jamais employés. Ils ne sont pas capables de ce consolant ministère, pour des raisons que la brièveté m’autorise à omettre, dit Bourdeilles.
Jeanne a été envoyée au roi que la main de Dieu tenait profondément humilié ; elle a été envoyée au royaume désolé dans toute son étendue, abandonné par permission divine aux verges des Anglais. Que la justice 368divine, qui s’exerçait ainsi visiblement par les victoires de ces insulaires, employât visiblement les bons ou les mauvais anges, cela se peut également. Le fait est qu’ils voulaient soumettre le royaume entier, qu’ils le désolaient, que leur conquête avançait ; et, cela soit dit sans leur faire injure, sans droit, sans titre connu, ou du moins approuvé par l’Église (sine titulo saltem approbato per ecclesiam).
C’est dans ces conjonctures que la Pucelle est envoyée pour la délivrance du royaume et du roi. Les mauvais anges, d’après ce qui vient d’être dit, ne sauraient concourir à pareille œuvre ; en arrachant le royaume aux mains des Anglais, elle était l’instrument de la miséricorde de Dieu ; nous sommes autorisés à le croire pieusement.
La sentence de condamnation porte qu’elle est une criminelle inventrice de révélations et d’apparitions divines ; c’est-à-dire qu’elle a simulé avoir été favorisée de révélations et d’apparitions célestes, qu’en réalité elle n’a pas eues.
Puisque diviser les questions est un moyen de les résoudre avec plus de clarté et de satisfaction pour le lecteur, divisons-les.
Jeanne a-t-elle eu des révélations et des apparitions ? Si elle en a eu, d’où lui venaient-elles ?
369Chapitre VI Jeanne a-t-elle eu de réelles apparitions et révélations ?
(Folio CXIII v°-CXVI v°.)
Les réponses de Jeanne et le procès fait contre elle autorisent-ils à la condamner comme ayant coupablement inventé ses révélations ? Conformément à l’usage des scolastiques, Bourdeilles commence par présenter et fort longuement les objections auxquelles il ne répondra qu’après avoir établi son sentiment. Elles sont ici résumées brièvement, ainsi que son argumentation, qui semblerait aujourd’hui délayée dans son exposition, quoiqu’elle soit exacte dans la substance des preuves.
- I.
- Trois objections.
- II.
- Préambules : en fait de révélations particulières, il est impossible sans une révélation, ou en dehors de la définition de l’Église, d’avoir une certitude absolue ; nous devons croire fermement que toute créature humaine peut en recevoir ; nous devons dans certains cas croire pieusement qu’elles ont eu lieu, et dans ces cas il est blâmable de les condamner et de les réprouver.
- III.
- Témérité de ceux qui ont nié que la Pucelle ait eu des révélations.
- Ce qu’elle a fait, sa persévérance persuadent le contraire.
- Les négateurs devaient prouver leur assertion ; ils ne l’ont pas fait, et vu la vie et la conduite de la Pucelle, ils ne pouvaient pas le faire.
- IV.
- Réponse aux trois objections proposées, spécialement à l’aveu de Jeanne.
- Cet aveu est sans valeur, comme fait par une mineure, comme extorqué, comme révoqué.
- Si Jeanne a péché en faisant cet aveu ? Cauchon incompétent pour le recevoir.
- Il faut croire pieusement que Jeanne a eu de réelles révélations.
I. Trois objections.
1° D’après saint Rémy les anges ne visitent que ceux qui sont dégagés des affaires séculières et terrestres. Telle n’était pas Jeanne, qui vivait au milieu du tumulte de la guerre et des armes.
2° Le droit canon (c. cum ex injusto, de hæreticis) nous dit qu’il ne faut croire aux révélations que lorsqu’elles sont confirmées par le miracle, ou appuyées sur un témoignage des Saintes Écritures. Or, Jeanne n’avait en sa faveur que des assertions personnelles.
3703° Dans la cédule de son abjuration, Jeanne a confessé qu’elle avait inventé ses révélations et apparitions. En présence d’un accusé qui avoue le juge n’a qu’à condamner ; et si au tribunal de la Pénitence il faut croire le pénitent, lorsqu’il parle pour lui aussi bien que lorsqu’il parle contre lui, au for extérieur l’on croit l’accusé lorsqu’il parle contre lui ; non, lorsqu’il parle pour lui.
Mais dans un sens contraire, le précepte de l’Évangile : ne cherchez pas à juger, nolite judicare, nous interdit de porter un jugement sur ce qui de sa nature est obscur et mystérieux. Or, telles sont par nature les révélations et les apparitions ; il faut en abandonner le jugement à celui pour lequel il n’existe pas de mystère.
II. Préambules : en fait de révélations particulières, il est impossible sans une révélation, ou en dehors de la définition de l’Église, d’avoir une certitude absolue ; nous devons croire fermement que toute créature humaine peut en recevoir ; nous devons dans certains cas croire pieusement qu’elles ont eu lieu, et dans ces cas il est blâmable de les condamner et de les réprouver.
Pour la solution de la question, je rappelle comme préambules, dit Bourdeilles, les quatre vérités suivantes :
1° En fait de révélations et d’apparitions, personne ne peut en juger d’une manière certaine et indubitable, à moins qu’il n’ait reçu un don particulier d’en haut, ainsi que cela est enseigné au chapitre neuvième du livre de la Sagesse (v. 13, 16, 17).
2° Il n’est pas de créature humaine, quel que soit son sexe et sa condition, à laquelle Dieu ne puisse se manifester pas des révélations et des apparitions. Petits et grands en ont été souvent honorés, ainsi que cela a été établi plus haut.
3° En dehors des révélations et des apparitions consignées dans les Saintes Écritures, il n’en est pas que le fidèle soit tenu de croire fermement et de confesser absolument. Saint Augustin va jusqu’à dire qu’il ne croirait pas à l’Évangile, s’il n’y était contraint par l’autorité de l’Église.
4° Quand des personnes timorées affirment avoir été favorisées de révélations ou d’apparitions, on peut leur accorder non pas une foi ferme et absolue, mais une pieuse adhésion aux conditions suivantes : les révélations ne doivent rien renfermer de contraire à la vérité, aux bonnes mœurs, ni à l’autorité de l’Église. Elles doivent reposer sur des fondements vraisemblables, en conformité avec les divines Écritures. L’adhésion doit être subordonnée à la décision ultérieure de l’Église, car l’autorité de l’Église doit être sauvegardée en tout, ainsi que l’enseigne saint Augustin dans son livre De doctrina christiana et ailleurs.
Ceci présupposé, il est vrai que nul homme, par les seules forces de la nature, et sans une révélation du ciel, ne peut savoir d’une manière 371absolument certaine si Jeanne a été favorisée des révélations et des apparitions qu’elle s’attribue. Qui sait, dit l’Apôtre, ce qui se passe au fond du cœur de l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme, et qui sait ce qui est en Dieu, si ce n’est Dieu (I Cor., II) ?
Il faut cependant croire fermement que le Dieu tout-puissant, dont la nature est bonté, dont les œuvres sont miséricorde, a souvent daigné éclairer les hommes par semblables apparitions et révélations, selon que, dans son éternelle Providence, il l’a jugé opportun pour les conduire au salut. C’est un fait qui ressort des Saintes Écritures et de la vie des saints.
Il faut admettre encore que le même Dieu n’a renfermé sa puissance, ni dans aucune cause seconde, ni dans aucune limite de la durée. II n’a pas raccourci son bras, de manière à ne pouvoir pas faire maintenant ce qu’il a fait autrefois, et ce qu’il sait nous être utile. Il faut admettre encore qu’il ne répugne en rien qu’une créature humaine, homme ou femme, n’importe la condition, soit éclairée par semblables révélations ou apparitions. Il n’est donc pas douteux que Jeanne a pu l’être, et l’être de la manière dont elle l’a exposé.
Nous ne pouvons pas avoir une certitude absolue du fait, ces révélations n’étant pas de celles que renferme l’Écriture, ou qu’embrasse l’Église. Or, sans l’autorité de l’Église, nous ne pouvons pas y ajouter une foi absolue. Quel que soit, en effet, l’éclat des vertus, de la sainteté, dont un homme paraisse revêtu, il n’est pas permis de le vénérer comme saint, sans y être autorisé par l’Église Romaine, ainsi qu’il est dit au chapitre de reliquiis. C’est la doctrine des interprètes du droit ecclésiastique sur ce chapitre ; des interprètes des Saintes Écritures sur ces paroles du Maître : Veillez pour n’être pas séduits, car plusieurs viendront en mon nom. Voilà pourquoi saint Jérôme, au chapitre Hæc est fides, s’écrie : L’approbation à celui que Rome approuve, la réprobation à celui qu’elle réprouve.
Il est des choses que l’Église n’approuve, ni n’improuve, parce qu’il est douteux si elles sont vraies ou fausses, bonnes ou mauvaises. Or, nous dit le vénérable Bède commentant les paroles nolite judicare, ne cherchez pas à juger, la piété nous fait un devoir dans ce cas de les prendre en bonne part, de les interpréter dans le sens favorable. Les révélations et les apparitions faites à Jeanne sont de ce nombre. La Sainte Église n’en a rien dit ; elles ne renferment rien de contraire ni à la foi, ni aux bonnes mœurs, ni à l’autorité de l’Église ; elles doivent donc être interprétées en meilleure part, être pieusement regardées comme vraies, sauf jugement contraire de notre mère l’Église.
Quoique, dans les choses de pieuse croyance, l’on puisse, sauf détermination de l’Église Romaine, avoir un sentiment contraire ; cependant les 372docteurs, interprétant la parole nolite judicare, nous disent qu’il est blâmable de les condamner et de les ridiculiser.
Nous sommes donc en droit de conclure que Jeanne ne devait pas être condamnée comme ayant frauduleusement inventé ses révélations et ses apparitions.
Il sera répondu plus loin aux objections tirées de son vêtement d’homme et de ses aveux.
Telle est une première conclusion de Bourdeilles qui va progressivement, se montrant toujours plus affirmatif. On remarquera combien ses principes sur les pieuses croyances sont en parfait accord avec les principes émis par Gerson dans son traité de la Pucelle. Il continue :
III. Témérité de ceux qui ont nié que la Pucelle ait eu des révélations. — Ce qu’elle a fait, sa persévérance persuadent le contraire. — Les négateurs devaient prouver leur assertion ; ils ne l’ont pas fait, et vu la vie et la conduite de la Pucelle, ils ne pouvaient pas le faire.
Il ne manque pas de raisons et de signes probables qui prouvent que Jeanne n’inventait pas ses révélations et apparitions.
1° Les apparitions et les révélations sont des faveurs que Dieu départ à qui il veut. Jeanne, en affirmant les avoir reçues, affirmait avoir été favorisée d’une grâce dont elle était susceptible, puisque, enseigne saint Denis, toute créature raisonnable est capable de recevoir les rayons divins. Dieu les a souvent départis de cette manière à ses saints, à ses élus, et pas seulement aux grands, mais aussi aux petits, par exemple à Agar ; il y a plus, par amour des bons il les a fait quelquefois arriver aux méchants : tel fut Balaam.
Qui donc dans le fait de Jeanne a pu connaître le conseil de Dieu ? savoir qu’il n’a pas voulu l’honorer de révélations et d’apparitions ? définir avec certitude qu’il n’en est rien ? qu’elle les a inventées, et la condamner comme coupable d’imposture ? Cependant d’après les canons ses accusateurs auraient dû donner de leur inculpation non seulement des preuves, mais des preuves plus claires que le jour.
2° Une seconde raison se tire de l’âge et du sexe de la Pucelle. Sexe faible, infirme, le sexe féminin est incapable des entreprises ardues, et qui demandent de grandes forces. S’il en est ainsi dans la maturité de l’âge, à combien plus forte raison dans un âge tendre ?
La Pucelle était dans sa treizième année, lorsqu’elle reçut ses premières révélations. Elle sortait d’une famille des derniers rangs, avait toujours vécu au milieu d’hommes ignorants, à la suite des troupeaux. Personne qui l’ait formée ou conseillée.
Comment croire que, sans inspiration, elle a pu aller trouver le roi, et lui parler avec la chaleur dont elle a fait preuve ? D’où pourraient lui venir 373toutes les qualités du courage énumérées par Aristote au quatrième livre des Éthiques : la prudence, la hardiesse, la sagesse, dans l’ordre civil et militaire ? En s’appuyant sur le secours de Dieu, elle entreprend et mène à bonne fin des expéditions militaires, telles que les plus fameux guerriers eussent regardé comme téméraire de les entreprendre. C’est ce que l’on a vu dans la levée du siège d’Orléans, l’expédition du sacre, et le recouvrement du royaume. On est dans l’admiration et la stupeur en voyant la suite de ces œuvres, en voyant qu’elles sont accomplies par une jeune fille telle que Jeanne. Elles sont bien au-dessus de la portée d’une femme quelle qu’elle soit. Quelle conclusion en tirer, sinon qu’elle était instruite et corroborée par un être au-dessus de la nature humaine ? que par suite elle semble avoir eu des révélations et des apparitions ?
3° La persévérance de Jeanne dans ses affirmations. Jeanne ne s’est jamais démentie ; elle a toujours affirmé avoir eu ses révélations et ses apparitions, chose fort possible ; elle l’a affirmé jusqu’à son dernier souffle. Personne n’a le droit de penser qu’elle a été insouciante de son salut, encore moins de la condamner comme telle ; ce qui serait vrai, si elle avait persévéré dans son imposture.
4° L’insuffisance des preuves alléguées contre elle. La partie adverse étant accusatrice devait prouver que Jeanne en imposait, quand elle disait avoir eu des révélations ; elle ne l’a pas fait, au moins d’après le sommaire du procès.
Elle ne le pouvait même pas, n’étant pas admise dans les secrets de Dieu. Ce n’était pas la vie de la jeune fille, qui l’autorisait à le dire. Autant que l’homme peut en juger, cette vie resplendissait de virginité, de piété, de toutes les vertus. Ce n’était pas la cause qu’elle défendait : elle venait pour la délivrance et le soulagement du royaume. Ce n’étaient pas les moyens qu’elle employait : il n’y avait ni magie, ni enchantement ; elle invoquait la Très Sainte Trinité ; le nom sauveur, celui de Notre Seigneur Jésus-Christ ; le nom de la Très Sainte Vierge.
Toutes ces raisons nous autorisent à croire que Jeanne a eu vraisemblablement do réelles apparitions et révélations, et qu’elle ne les a pas inventées.
IV. Réponse aux trois objections proposées, spécialement à l’aveu de Jeanne. — Cet aveu est sans valeur, comme fait par une mineure, comme extorqué, comme révoqué. — Si Jeanne a péché en faisant cet aveu ? Cauchon incompétent pour le recevoir. — Il faut croire pieusement que Jeanne a eu de réelles révélations.
À l’objection tirée des paroles de saint Rémy que ces faveurs ne se font pas à ceux qui vivent dans le tumulte du siècle, Bourdeilles répond : ordinairement soit, mais aucun fidèle n’est exclu. Judith, qui n’était pas chrétienne, fut visitée par l’ange dans le camp d’Holopherne, un païen.
374Il faut entendre la maxime de saint Rémy de ceux qui s’adonnent d’une manière désordonnée aux affaires du siècle ; ce n’était pas le cas de Jeanne.
2° L’on ne doit croire les révélations que lorsqu’elles sont appuyées par le miracle, ou par un passage de l’Écriture. Bourdeilles dit qu’il se contentera pour le moment de cette réponse : Il ne faut pas les croire d’une foi ferme, comme l’on croit l’Écriture et les choses confirmées par l’autorité de l’Église, c’est vrai ; mais on peut les croire pieusement, sauf décision ultérieure de l’Église.
3° Il s’étend beaucoup plus longuement sur l’objection tirée des aveux de Jeanne. Pour qu’un aveu puisse être tourné contre le coupable, il faut, dit Bourdeilles, qui cite les canons sur lesquels s’appuient ses assertions, il faut les conditions suivantes :
Celui qui le fait ne doit pas être mineur, c’est-à-dire avoir moins de 25 ans. L’aveu doit être spontané ; il ne doit pas être extorqué par ruse, ou en déférant le serment. Il faut qu’il soit fait de science certaine. S’il se base sur une erreur et qu’on le prouve, il est révocable jusqu’à sept fois. Il doit être fait devant le juge compétent, sous peine d’être non avenu.
L’aveu de Jeanne est dénué de toutes ces conditions. Elle n’avait que 19 ans, et par suite elle était censée ne pas avoir la pleine vigueur de l’esprit et du cœur, vu surtout son éducation précédente.
Cet aveu n’était pas spontané. Elle était soumise à une prison fort dure, et le bûcher était préparé à ses côtés, ou non loin.
Cet aveu n’a pas été persévérant ; et de ce côté il est encore invalide. Jeanne déclara que les voix lui avaient fait une grande pitié de la trahison de son abjuration, qu’elle se damnait en voulant sauver sa vie. Elle disait que celui qui l’avait prêchée était un faux prêcheur, qui lui avait imputé bien des choses dont elle était innocente ; que si elle disait que Dieu ne l’avait pas envoyée, elle se damnerait ; que c’était par crainte du feu qu’elle avait fait sa révocation.
Bourdeilles se demande incidemment si Jeanne a péché mortellement ; et si cette abjuration, qui ne justifie pas sa condamnation, ne charge pas sa conscience devant Dieu.
Les circonstances dans lesquelles cette abjuration a été faite diminuent, dit-il, la culpabilité, mais ne l’enlèvent pas entièrement. Les reproches des voix indiquent un péché grave ; mais elle a retiré cet aveu, elle a repris courage ; elle est devenue si ferme que rien n’a pu l’ébranler ; et elle a affirmé jusque sur le bûcher qu’elle avait été envoyée par Dieu.
Le saint prélat ajoute cette réflexion : On peut l’excuser simplement de péché, parce qu’elle a dit encore qu’elle n’avait entendu ni faire, ni dire ce qu’on lui a attribué ; qu’elle ne comprenait pas ce qui était dit dans la cédule. Dès lors l’ignorance l’excuse absolument de péché.
375Cet aveu n’a pas été fait devant le juge compétent. Bourdeilles traite ici de l’incompétence du juge. Jeanne ne relevait de l’évêque de Beauvais ni à raison de son origine, ni à raison de son domicile, ni à raison des crimes commis. S’il y avait eu fondement à l’en accuser, leur gravité aurait dû la faire renvoyer aux lieux où ils avaient été perpétrés. Faire le contraire, c’est mettre la faux dans la moisson d’autrui.
Le dit évêque était très légitimement suspect, à cause de son absolu dévouement à la cause anglaise ; parce que Jeanne l’avait légitimement récusé comme son ennemi mortel ; qu’elle s’était soumise au concile alors ouvert ; qu’elle en avait souvent et avec instance appelé au Saint-Siège, dont cette cause relevait comme cause majeure.
Bourdeilles prouve, selon son habitude, chacune de ces assertions par de multiples renvois au droit canon, aux canonistes et aux théologiens. Il conclut : par tout ce qui a précédé, nous sommes en droit de dire que Jeanne n’a pas pu être condamnée comme inventrice de ses révélations et apparitions ; nous devons même pieusement croire qu’elle a eu les révélations et les apparitions dont elle a affirmé avoir été favorisée.
Mais un doute reste à éclaircir. L’Écriture et les Pères nous disent que les apparitions et les révélations, tout en étant vraies, tout en donnant des connaissances supérieures aux connaissances naturelles de l’homme, viennent tantôt de Dieu, tantôt du démon. D’où provenaient celles de Jeanne ?
376Chapitre VII La source des révélations de Jeanne
(Folio CXVI-CXXV r°.)
- I.
- Combien les connaissances des anges, soit bons, soit mauvais, sont plus étendues que celles des hommes.
- Les prophètes et les devins.
- Dieu parle quelquefois par des hommes mauvais.
- II.
- Si Jeanne était inspirée par les bons ou les mauvais anges.
- Objections.
- Quatre sources de preuves font croire qu’elle était inspirée par les bons anges.
- III.
- Elle a montré des qualités, une sagesse qui accusent un principe supérieur.
- Cette sagesse venait d’en haut, parce qu’elle était désintéressée, accompagnée de pureté, d’une humilité vraie, reposant sur ses vrais fondements : dépendance de Dieu, basse idée de soi-même, amour des biens surnaturels.
- Cette sagesse accompagnée de vertus divines qui brillent dans la conduite de Jeanne.
- Renom de sainteté de Jeanne.
- La pureté de sa foi.
- Son éloignement du péché.
- Sa résistance aux assauts du vice.
- Sa pratique des saintes œuvres : de la confession, elle se confessait bien ; de la communion, elle en retirait les fruits.
- Témoignage qui lui a été rendu à Poitiers.
- IV.
- Les personnages qui apparaissaient étaient bons ; lumière, respect qu’ils inspiraient ; leurs bons conseils, spécialement de virginité.
- Ils n’ont jamais poussé Jeanne au mal.
- V.
- Les apparitions bonnes : désirs du ciel qu’elles laissaient ; elles ne redoutaient pas le signe de la croix.
- VI.
- Jeanne ne s’est rien proposé que de bon.
- Vertus des rois de France.
- Plus que les rois de Juda, ils ont eu celles des bons rois.
- Éloge de Clovis, de Charlemagne surtout, même de Childebert et de Dagobert.
- Responsabilité des rois.
- Éloge de Robert, mais par dessus tout de saint Louis.
- Dieu n’a pas pu permettre que leurs successeurs fussent le jouet d’une devineresse, alors surtout que Charles avait en horreur tout péché.
- VII.
- Jeanne justifiée d’avoir porté le vêtement viril, d’avoir fait la guerre, non atteinte par l’excommunication du canon si qua mulier.
I. Combien les connaissances des anges, soit bons, soit mauvais, sont plus étendues que celles des hommes. — Les prophètes et les devins. — Dieu parle quelquefois par des hommes mauvais.
Le domaine de l’intelligence se proportionne à sa pénétration. Un esprit délié atteint ce qui sera toujours au-dessus d’un esprit lourd et grossier, qui ne voit que le sensible et le palpable. Ce qui est vrai pour les esprits d’une même nature l’est bien plus encore pour les esprits d’une nature différente, tels que les hommes et les anges.
377L’intelligence angélique, autrement élevée que l’intelligence humaine, se trouve avoir, par suite, une bien plus grande étendue. Les démons en perdant les dons de la grâce n’ont pas perdu ceux de la nature ; ils les ont gardés dans leur intégrité ; leur connaissance s’étend donc à des objets inaccessibles à la nôtre.
Les bons anges ont des limites encore plus reculées ; car à leurs connaissances naturelles s’ajoutent les lumières qu’ils reçoivent des révélations divines, ainsi que l’enseigne encore saint Denis. Or, d’après saint Augustin (de Genesi ad litteram), les bons anges révèlent parfois aux anges mauvais des vérités que ceux-ci peuvent à leur tour communiquer aux hommes.
On donne le nom de devins, de magiciens, de prophètes du démon à ceux qui, par l’intermédiaire des démons, nous révèlent l’inconnu. Ceux qui nous le révèlent après l’avoir appris de Dieu, soit immédiatement, soit par l’intermédiaire des anges, sont appelés prophètes, ou instruits à l’école de Dieu, disciples de Dieu.
Ces deux sortes de révélations ne diffèrent pas seulement par le principe d’où elles émanent ; elles diffèrent encore en elles-mêmes. Le faux ne se trouve jamais dans les révélations qui viennent de Dieu ou de ses anges ; au contraire, le démon, comme père du mensonge, ne dit jamais de vérités que pour accréditer certaines faussetés, ainsi qu’on le voit dans les vies des pères du désert.
Il faut remarquer encore que si Dieu et ses anges font le plus souvent leurs révélations aux bons, ils en font cependant quelquefois aux méchants. Au jour du jugement, il en est qui diront au Sauveur : N’avons-nous pas prophétisé en votre nom ? et qui recevront pour réponse : Retirez-vous de moi, ouvriers d’iniquité. Au IIIe livre des Rois, nous voyons un prophète des idoles séduire un prophète du Seigneur, et apprendre ensuite par révélation la mort du prophète séduit et désobéissant. Balaam était prophète des idoles, magicien, devin ; il cherchait auprès des démons la révélation des mystères ; et cependant Dieu, sans en être prié par le magicien, lui révéla certains mystères ; il empêcha le démon de lui répondre, lui parla lui-même, et le força de proclamer ce qu’il ne voulait pas, la félicité et la prospérité d’Israël, au lieu de l’anéantissement qu’il souhaitait.
Il en fut fait ainsi pour recommander le peuple d’Israël, terroriser ses ennemis, plus encore pour manifester la gloire de Dieu conducteur de ce peuple, préparer le salut des nations, que les prophéties de Balaam devaient pousser à chercher le Sauveur à la crèche.
Que l’on ne s’étonne pas de voir Dieu et ses anges faire quelquefois des révélations aux méchants. La révélation se rapporte à l’intelligence, et c’est la volonté qui rend l’homme bon. L’acte de l’intelligence précède 378celui de la volonté, et le premier peut exister sans le second, la révélation sans la charité. C’est à l’honneur de la vérité révélée ; cette dernière reçoit ainsi l’hommage de ses ennemis, et cela peut tourner au bien des autres.
Il suit de là que pour avoir établi que Jeanne avait eu des révélations, nous n’avons pas établi de quelle source elles lui venaient. Posons donc la question : Jeanne était-elle inspirée par Dieu ou par le démon ? Si c’était par Dieu, instruisait-il une de ses fidèles vivant à son école, ou bien une devineresse, une magicienne, sans mission de sa part ?
II. Si Jeanne était inspirée par les bons ou les mauvais anges. — Objections. — Quatre sources de preuves font croire qu’elle était inspirée par les bons anges.
Fidèle à la méthode scolastique, le docte fils de saint François commence par proposer les objections qu’il résoudra après avoir établi sa thèse ; il donne une vue générale des raisons de cette thèse elle-même, il énonce ensuite les chefs de preuve.
1° Il semble que Jeanne n’est pas envoyée par Dieu, mais par le démon. Ceux qui sont envoyés par le Christ font les œuvres du Christ, c’est-à-dire observent sa loi ; ceux qui sont envoyés par Satan font les œuvres de Satan, c’est-à-dire violent la loi divine.
Jeanne a violé la loi du Christ dès son apparition, et dans toute la suite de sa carrière. Elle a porté constamment des vêtements d’homme, elle marchait armée ; elle s’est jetée au milieu des batailles. Or la loi dit en termes exprès au Deutéronome (c. XXII) : La femme ne pointera pas le vêtement de l’homme, ni l’homme le vêtement de la femme : abominable est, devant Dieu, celui qui se rend coupable de cette transgression. D’après le texte hébreu, l’on peut traduire encore : La femme ne portera pas les armes de l’homme, abominable est, devant Dieu, celle qui le fait. C’était le cas de Jeanne.
2° Elle n’est pas à Dieu la femme qui est retranchée de l’Église et livrée à Satan. Ici le défenseur de la Papauté se plaît à insister sur cette proposition que, pour être à Dieu, il faut être à l’Église, et il en fait ainsi l’application à Jeanne. La femme qui porte des vêtements d’homme est excommuniée par le canon si qua mulier. Elle n’est donc pas à l’Église, elle n’est donc pas à Dieu.
Cependant le sentiment contraire a aussi ses raisons. Saint Augustin nous dit que les démons ne peuvent pas plus exister sans mauvais vouloir que sans tourments. Du mauvais vouloir, il ne peut sortir que des actes mauvais, parce que, dit le Sauveur, un mauvais arbre ne peut pas produire de bons fruits. Ceux qui sont du côté du démon marchent sur les 379traces de leur chef : ils font le mal ; mais, comme nous allons le montrer, les actes de la Pucelle furent bons ; elle n’était donc pas du côté de Satan.
Bourdeilles dit que, pour la solution de la question, il faut se rappeler les quatre préambules posés déjà plus haut, et la réponse donnée à la question précédente. Dans son humilité, il insiste sur l’obscurité de ces questions, tant que l’Église ne s’est pas prononcée ; il donnera de nombreuses raisons qui lui paraissent probables ; cependant il ne veut rien définir, cela lui semblerait téméraire.
Il lui semble pourtant bien plus juste de penser que Jeanne était inspirée de Dieu, non seulement parce que le bien se suppose et que le mal doit être prouvé, mais parce que ce sentiment est appuyé sur de nombreuses présomptions et bien des raisons vraisemblables.
Il va les déduire de quatre sources : 1° du côté de la jeune fille ; 2° du côté de ceux qui apparaissaient et faisaient des révélations ; 3° de ces apparitions et de ces révélations elles-mêmes ; 4° du côté du roi et des rois ses prédécesseurs.
III. Elle a montré des qualités, une sagesse qui accusent un principe supérieur. — Cette sagesse venait d’en haut, parce qu’elle était désintéressée, accompagnée de pureté, d’une humilité vraie, reposant sur ses vrais fondements : dépendance de Dieu, basse idée de soi-même, amour des biens surnaturels. — Cette sagesse accompagnée de vertus divines qui brillent dans la conduite de Jeanne. — Renom de sainteté de Jeanne. — La pureté de sa foi. — Son éloignement du péché. — Sa résistance aux assauts du vice. — Sa pratique des saintes œuvres : de la confession, elle se confessait bien ; de la communion, elle en retirait les fruits. — Témoignage qui lui a été rendu à Poitiers.
Du côté de Jeanne : les qualités et les vertus qu’elle a montrées sont divines.
Elle a commencé à recevoir des révélations dans sa treizième année. C’est un âge de pureté, de simplicité et presque d’enfance. À dix-sept ans elle se présente au roi comme envoyée par le ciel pour délivrer le royaume. Sa fermeté d’âme, la sagesse de ses vues, sa constance, son courage, les qualités énumérées plus haut, font l’admiration de tous. La nature humaine, en effet, ne saurait s’élever jusque là dans un âge si tendre, et dans un sexe si frêle. Elle est docte sans maître, expérimentée sans expérience. Des guerriers courageux tremblent en face des périls qu’elle affronte, et au milieu desquels elle conserve son sang-froid et son calme. Ces qualités ne venant pas de la nature doivent venir de Dieu ou du démon. Or il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles viennent de Dieu.
On peut le montrer par la différence qui existe entre la sagesse divine et la sagesse diabolique.
La sagesse qui ne vient pas d’en haut, dit saint Jacques, est terrestre, animale, diabolique : terrestre, c’est-à-dire inspirée par l’avarice ; animale, ou dictée par la luxure ; diabolique, ou fille de l’orgueil, Satan étant le roi de tous les fils de la superbe. La sagesse qui vient de Dieu est céleste, pudique, humble.
La sagesse de Jeanne n’était pas terrestre, puisque pleine de mépris pour 380les biens de la terre, elle n’avait de goût que pour les biens du ciel, n’ayant jamais demandé à ses voix que le salut de son âme.
Elle fut encore moins animale. Elle a vécu dans la pudicité et la virginité, et cela au milieu d’hommes jeunes et lascifs. Sa réserve y a été telle que jamais on n’a pu former sur elle l’ombre d’un soupçon. On lui a fait presque violence (dans sa prison), mais elle est restée inébranlable dans son propos de virginité, sans qu’on ait pu la rendre infidèle à la promesse faite aux voix.
Là où est l’humilité, là est la sagesse (Prov., XI), la sagesse vraie, celle qui vient d’en haut. On ne la posséda jamais sans humilité, écrit saint Augustin dans sa lettre à Vincent, écrit saint Jérôme dans sa lettre à Paulin. L’humilité, dit saint Basile, est alimentée par trois racines : par un esprit d’habituelle soumission, par la considération de sa propre bassesse, par la vue de biens supérieurs.
La teneur du procès démontre que l’humilité de Jeanne reposait sur ces trois fondements. Elle vivait dans une habituelle dépendance de Dieu et pour sa personne et pour ses actions, elle qui disait que son étendard et les figures qui l’ornaient étaient à l’honneur de Dieu, que les victoires de l’étendard et les siennes devaient être attribuées à Dieu, que l’espérance de la victoire était fondée en Dieu, et non en un autre. Sa dépendance était donc continuelle.
Elle avait la vue de sa propre bassesse : elle s’excusait auprès des voix, en disant qu’elle n’était qu’une pauvre fille, qui ne savait pas aller à cheval. Ce même sentiment lui faisait dire aux juges de Rouen qu’il avait plu à Dieu de repousser les ennemis du roi par une simple pucelle.
Jeanne avait en vue des biens supérieurs, car elle ne recherchait ni les richesses, ni les délices, ni les honneurs de la vie ; elle ne les demandait ni pour elle ni pour les autres ; elle en voulait de meilleurs ; elle voulait pour elle le salut de son âme ; pour le roi et pour le royaume le soulagement et la délivrance ; elle proclamait qu’elle était venue d’abord pour le bien du royaume, ensuite pour les bonnes gens d’Orléans et pour leur duc.
Nous sommes donc autorisés à conclure que sa sagesse venait de Dieu ; et le mot sagesse doit s’entendre ici largement pour tout ce qui est bon, et dont par suite Dieu doit être regardé comme l’auteur.
C’est encore de Dieu qu’elle tenait les vertus qu’elle a déployées dans la conduite des affaires séculières, la prudence, la constance, la force, compagnes de la sagesse, d’après saint Ambroise et saint Grégoire.
Personne, dit Aristote, ne naît sage ; on le devient par l’étude et par l’exercice ; ou bien cette sagesse est infusée par Dieu. Mais quelle étude et quel exercice pouvait faire une jeune fille qui n’avait vécu qu’auprès 381des paysans ses parents, et à la suite des troupeaux ? N’ayant été formée ni par la nature ni par Fart, elle l’a donc été par la grâce. C’est de la grâce qu’elle avait appris à respecter la justice dans la guerre, à ne se laisser conduire par aucune affection déréglée, à rendre à chacun ce qui lui est dû. Elle disait justement qu’il avait plu à Dieu d’ainsi faire par une simple jeune fille. Qui donc, sinon Dieu, pouvait à ce point l’élever au-dessus de sa fragile nature, faire que dans ce métier des batailles qu’elle ignorait complètement, elle ait pu se passer soudainement de tout conseil humain, ne réclamer que celui de Dieu, de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite ; que, forte de leurs avis et de leurs secours, elle ait pu, elle, une fillette sans aucune expérience de la guerre, surpasser l’habileté des grands capitaines les plus consommés, confondre leurs desseins, et refouler leurs armées ? Qui ne reconnaîtrait là celui qui conduit les guerres dès leurs commencements, celui dont la puissance ne s’appuie pas sur la multitude et ne compte pour rien le nombre des coursiers ? C’est lui qui, fléchi par les prières de notre roi, a rendu vains les desseins d’Achitophel.
Non, il n’est pas de sagesse, il n’est pas de conseil contre Dieu. On peut harnacher les chevaux pour la bataille, mais c’est Dieu qui donne la victoire. Il lui est facile, disait Judas Maccabée, de rendre la multitude prisonnière d’une poignée de victorieux, et quand il veut vaincre, peu importe le nombre des armées en présence. La victoire ne tient pas au nombre des soldats, c’est du ciel qu’elle vient.
Après s’être laissé aller à son enthousiasme, l’humble Bourdeilles, comme s’il craignait d’avoir été trop loin, ajoute :
Je ne veux cependant pas par ces citations et ces exemples tirés de la Sainte Écriture tourner ma bouche contre le ciel, et comparer les exploits de Jeanne avec ceux que rapporte cette même Écriture, comme si l’on devait mettre les uns et les autres sur la même ligne. Loin de moi. Je ne veux faire aucune comparaison, mais par ces exemples et ces citations, et avec les restrictions nécessaires, j’ai voulu insinuer que Jeanne a pu être suscitée par le bon esprit, plus que par le mauvais, et que par suite il faut présumer qu’il en a été ainsi.
2° Une seconde raison se tire du renom et de l’opinion de sainte vie, dont Jeanne a toujours joui, ayant paru constamment fort chrétienne dans sa conduite, ses actes, ses paroles. On voit par le procès qu’elle aimait à répéter des paroles telles que les suivantes : Je vous assure que je ne voudrais rien dire ni rien faire contre la foi chrétienne. Si j’avais fait ou dit, ou si je savais qu’il y eut sur moi quelque chose que les clercs pussent montrer être contre la foi que Notre Seigneur a établie, je ne voudrais le soutenir ; mais je le bouterais dehors. Je crois bien que je n’ai jamais défailli et 382je ne voudrais défaillir en la foi chrétienne. Ces paroles prouvent combien elle était bien pensante en la foi. Elle la voulait pure de toute erreur, au rebours des enfants de Satan, qui, imitant leur père, cherchent à l’altérer. Le père de l’erreur et du mal, la source de la malice, Satan, cherche à corrompre ; ses fils ne font pas autrement. Non seulement ils aiment leurs erreurs, ils cherchent à les faire aimer par les autres, afin de mieux les dissimuler. C’est le contraire pour les enfants de Dieu ; ils veulent se dépouiller de leurs erreurs et se montrent dociles à qui les corrige. Telle était Jeanne ; elle demandait que ses faits et ses paroles fussent examinés par des hommes de savoir, pour en bannir toute erreur, s’il y en avait. C’est une marque de son bon esprit, et une preuve qu’elle venait de Dieu.
La foi sans les œuvres est une foi morte. Jeanne joignait les œuvres à la foi. Elle s’appliquait à conserver la crainte de Dieu, et à s’abstenir du péché. Cela résulte de ses paroles. On l’entendait dire au procès qu’il n’est chose au monde dont elle eut été aussi marrie que de se savoir privée de la grâce de Dieu ; qu’elle ne savait pas avoir jamais été en péché mortel. Plaise à Dieu que je n’aie jamais fait, que je ne fasse jamais chose dont ma conscience soit chargée. Ce ne sont pas là les sentiments des fils de Satan ; ils veulent accomplir les œuvres de leur père. Ce père les incline toujours au mal, leur fait haïr la vertu, aimer le vice ; les excite sans cesse au péché.
Saint Isidore nous enseigne cette manière de discerner les bons des méchants. Satan flatte les siens, tandis qu’il moleste les serviteurs de Dieu. N’étant pas maître de ces derniers, il les poursuit. Il n’est pas dans leur intérieur, il les persécute à l’extérieur ; il ne commande pas dans leur cœur, il leur suscite des persécutions au dehors. Le Saint-Esprit fait qu’ils devinent ses embûches. Afin de rester purs, ils répriment par la sainteté de leurs œuvres ce qu’ils sentent en eux de bas et de terrestre. Il en est autrement des réprouvés et des partisans du démon. Lucifer les illusionne par les séductions du vice ; il les fascine par ses promesses, les attire par l’appât des biens présents, qu’il leur montre comme indispensables ; il leur fait envisager les peines éternelles à la manière des peines temporelles et passagères ; il enfonce ces malheureux dans l’amour des biens terrestres et des plaisirs sensuels pour les précipiter avec lui dans l’abîme.
Or Jeanne fuyait les vices et spécialement la cupidité, ne désirant rien de terrestre, mais uniquement, ainsi qu’il a été dit, le salut de son âme ; elle fuyait les délices de la chair, ayant, ainsi qu’il a été dit, voué à Dieu sa virginité. C’est en vain que l’excitateur de tous les vices envoya (dans sa prison) ses suppôts pour la faire renoncer à son dessein ; ils furent vaincus.
C’est une preuve éclatante qu’il ne faut pas la ranger parmi les femmes 383qui suivent Satan, mais parmi les servantes du Christ. Ce qui distingue ces dernières, c’est avant tout la crainte de Dieu, et la fuite du péché360.
Mais comme, d’après saint Grégoire, il ne suffit pas d’éviter le mal, qu’il faut encore s’appliquer aux bonnes œuvres, Jeanne, ainsi que je l’ai appris, ajoutait la pratique des saintes œuvres à la fuite du péché. Elle priait avec humilité, entendait dévotement plusieurs messes, se confessait, communiait souvent, œuvres qui toutes sont en opposition avec Satan.
Celui qui se confesse sincèrement, dit saint Ambroise, n’a rien à redouter des accusations de Satan. Le maudit a perdu sur lui tout pouvoir, parce que, comme l’enseigne saint Augustin (de pœnitentia), la confession est le salut de l’âme, la destruction des vices. Elle restaure les vertus, et met les démons en fuite. Jeanne se confessant souvent tenait le démon sous ses pieds, loin d’en être l’esclave. Loin de l’imiter, elle faisait le contraire de ses œuvres, et de ce à quoi tendent ses pompes. Aussi Satan s’efforce-t-il d’empêcher la confession, parce que la confession détruit ses trames, fait disparaître le péché et réconcilie avec Dieu. Satan lui-même, dit Hugues de Cluny, s’il se présentait bien disposé au tribunal de la confession, obtiendrait le pardon. C’est ce qu’il ne fera jamais ; il la fuit ; elle le transperce comme d’un dard. Aucun tourment, dit saint Jean Chrysostome, ne lui est plus intolérable, que de nous voir cicatriser par la pénitence et l’aveu les plaies qu’il nous a faites.
Dira-t-on que les confessions de Jeanne étaient feintes et sans sincérité, ce qui, d’après saint Basile, est un nouveau degré d’orgueil ? Y eut-il doute, les saints, et le droit, tant ecclésiastique que civil, nous ordonnent d’interpréter en bonne part ; mais nous avons de la sincérité des confessions de Jeanne un excellent témoignage : la déposition de son confesseur, F. Martin de l’ordre des Frères-prêcheurs, qui atteste que toujours et spécialement aux derniers moments de sa vie, il la vit pleine de piété et de foi.
Ce qui recommande encore grandement Jeanne, c’est qu’à la suite de ses confessions, avec ces bonnes œuvres qui mettent en fuite les esprits mauvais, Jeanne, comme je l’ai appris de source certaine, aimait à communier souvent, et elle le faisait avec foi et dévotion.
Ici l’auteur donne un vrai traité sur la communion. Les fins de l’Eucharistie, l’excellence de la communion, la double communion sacramentelle et spirituelle, la communion fréquente, la communion indigne, Bourdeilles aborde tous ces points, en s’appuyant sur les Pères, les théologiens, et en renvoyant aux passages de leurs œuvres. Trois grandes pages 384du long et large parchemin sont consacrées à l’exposition de renseignement catholique, dont il fait ainsi l’application à Jeanne.
Dans la vie de Jeanne, l’on ne voit aucun des effets de la communion indigne, mais, autant qu’il est permis à l’humaine fragilité de le constater, les effets des bonnes et ferventes communions. Nombreux sont ces fruits ; le principal cependant, d’après saint Thomas, est comme une transformation du pieux communiant en Jésus-Christ, conversio in Christam, en sorte qu’il peut s’écrier avec l’Apôtre : Je vis, mais non, ce n’est pas moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi. De cette vie du Christ en nous, résultent l’accroissement des vertus, et la restauration des forces diminuées par les péchés véniels et les autres péchés précédents. La communion ravive et accroît la ferveur alanguie par nos défaillances. Dans la réception du sacrement, cette ferveur, dit saint Thomas, doit s’activer et se joindre à la pureté d’âme et de corps, et à l’élévation de l’esprit en Dieu.
Ces effets sont manifestes dans Jeanne. Il a été déjà dit qu’elle attribuait à Dieu toutes ses bonnes et grandes actions, qu’elle fuyait le péché, qu’elle avait soif de son salut, du soulagement du roi et du royaume, qu’elle n’entreprenait rien qu’au nom de Jésus-Christ et de la bénite Vierge Marie, de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite : toutes choses qui prouvent qu’elle était transformée en Jésus-Christ ; c’est le premier effet. Le second, l’accroissement des vertus, résulte de ce qui a été dit de son amour de la confession, de la prière, de la virginité ; le troisième, de son amour toujours plus enflammé, plus dévoué au divin Sacrement, de sa dévotion toujours plus grande au saint sacrifice de la messe.
Ainsi nous sommes autorisés à penser que ce n’était qu’avec de saintes dispositions que Jeanne s’approchait souvent de la sainte communion ; ce qui la recommande grandement.
3° Troisième raison tirée du côté de la Pucelle. — Elle a toujours grandement détesté les sortilèges de ces femmes, qui, dit-on, volent dans les airs ; elle n’a jamais eu de liaisons avec elles ; elle les avait en horreur. Elle connaissait donc les différences qui existent entre les révélations divines et les prestiges sataniques ; elle détestait non seulement les sortilèges, mais encore tous les vices : signe bien expressif que ce n’était pas du mauvais, mais bien du bon esprit, qu’elle avait reçu ces dons dont l’Apôtre nous dit : Qu’y a-t-il que vous n’ayez reçu, et si vous les avez reçus, pourquoi vous enorgueillissez-vous, comme s’ils venaient de vous ?
4° Quatrième raison prise du côté de la Pucelle. — Lorsqu’elle vint trouver le roi, envoyée par Dieu, disait-elle, pour le délivrer, le roi ne voulut pas d’abord l’admettre en sa présence ; il ne voulut ajouter aucune 385foi à ses paroles et paraître lui donner quelque importance ; mais il la fit examiner durant trois semaines par des clercs et des gradués. Or, après de longs et habiles interrogatoires, ces hommes conclurent qu’il n’y avait rien que de bon en elle.
Ce parti du roi fut dicté par la prudence, parce que, ainsi que le dit saint Bernard d’après les Saintes Écritures, le sage examine toutes choses ; le confident intime de Notre Seigneur, saint Jean nous dit encore : Ne croyez pas à tout esprit, éprouvez-les pour savoir s’ils viennent de Dieu ; car bien des faux prophètes ont surgi dans le monde (I Jo., IV).
IV. Les personnages qui apparaissaient étaient bons ; lumière, respect qu’ils inspiraient ; leurs bons conseils, spécialement de virginité. — Ils n’ont jamais poussé Jeanne au mal.
Raisons tirées du côté des personnages qui apparaissaient et faisaient les révélations.
1° Ces personnages apparaissaient entourés de lumière et de clarté. Ce n’est pas ainsi que se manifestent les anges de ténèbres. Même dans les apparitions aux Patriarches de l’ancienne loi, nous ne voyons pas que les anges se soient manifestés entourés de lumière. Ce n’est que dans le Nouveau Testament qu’ils se font voir ainsi, comme la remarque le glose sur ces paroles : Claritas Dei circumfulsit illos (Luc, II).
2° La première apparition, disait Jeanne, et la première audition des voix produisirent sur elle un grand effroi ; il en fut de même à la seconde ; mais elle fut rassurée et consolée. C’est un signe de la présence des bons anges. Pleins de bonté, ils consolent et réjouissent les hommes par leur aspect. Les démons au contraire, dès qu’ils voient le cœur de l’homme en proie à la terreur, cherchent toujours à l’accroître et à la porter au comble, ainsi que l’observe le vénérable Bède sur le premier chapitre de saint Luc.
3° Une troisième raison se tire des avis familiers et salutaires que Jeanne déclare avoir reçus des apparitions. Sainte Catherine et sainte Marguerite, disait-elle, l’exhortaient à se confesser souvent, à fréquenter l’église, à bien se conduire, à garder la virginité.
La virginité, c’est dans une chair corruptible, selon la définition de saint Augustin, une perpétuelle aspiration à l’éternelle incorruption. Il est peu de chose, ou plutôt il n’est rien, qui soit meilleur. L’or est sans valeur à côté d’une âme continente, nous dit l’Ecclésiastique. Par la continence l’homme triomphe de son ennemi domestique, se conforme parfaitement au Christ dans son âme et dans son corps, pourvu que d’ailleurs il n’omette pas les autres saintes œuvres. C’est ce qui a fait dire à l’Apôtre que c’est la vierge qui pense aux choses de Dieu, à être sainte de corps et d’esprit.
386C’est cet état de virginité que, par le conseil de ses saintes, Jeanne voua à perpétuité. Des conseils si salutaires, menant si directement au ciel, sont opposés à l’esprit mauvais, au jaloux ennemi de notre nature ; jamais il ne les eut donnés à Jeanne ; ou s’il l’eût fait, c’eût été pour la perdre plus sûrement.
Nous voyons, dans les conférences des pères du désert, qu’il usa de ce stratagème pour pervertir un jeune moine. Feignant d’être l’ange bon, il commença par lui suggérer de bons conseils afin de capter sa confiance ; maître de son affection, il lui persuada de se circoncire, comme moyen nécessaire au salut.
Mais les voix de Jeanne ne lui ont jamais fait entendre une parole capable de la détourner de Dieu, de la foi, de la porter à quelque acte contraire à l’honnêteté et à sa sanctification. Ce sont donc des esprits bons, et non des esprits mauvais.
Si l’on objecte qu’elles lui ont conseillé de prendre des vêtements d’homme, les armes, en violation de la loi alléguée déjà, on verra plus loin que l’objection n’est pas sans réponse.
V. Les apparitions bonnes : désirs du ciel qu’elles laissaient ; elles ne redoutaient pas le signe de la croix.
Raisons tirées du côté des apparitions et révélations.
1° Elles laissaient à Jeanne une telle ardeur du saint amour, qu’elle eût voulu suivre ses apparitions, si cela lui eut été possible. Elles lui laissaient une joie mêlée de tristesse ; la Pucelle pleurait, parce que le poids de la mortalité ne lui permettait pas de s’envoler avec elles. Signe du bon esprit, car, enseigne saint Grégoire, les saints ressentent par une saveur intime les dons du bon esprit, en même temps qu’ils discernent ce que le trompeur leur réserve de souffrances. Je ne veux pourtant pas affirmer que Jeanne ait reçu, d’une manière aussi complète que les saints personnages dont parle saint Grégoire, le discernement des esprits. Il suffit de penser, sauf la détermination de l’Église, que ce désir ressenti par Jeanne était une marque de la bonté des esprits qui la visitaient.
2° Jeanne dans ces apparitions se munissait souvent du signe de la croix. Les esprits menteurs ne l’eussent pas supporté ; ils se fussent évanouis. Nous lisons dans la vie de la bienheureuse Justine, vierge et martyre du Christ, qu’à l’invocation du magicien Cyprien, devenu plus tard lui aussi athlète du Christ, les démons essayèrent de tromper la sainte, et prirent pour cela diverses formes et diverses figures. Ils se montrèrent d’abord sous la forme d’une vierge pour la détourner de la virginité ; mais 387sainte Justine s’armant du signe de la croix, ils disparaissaient aussitôt, ne pouvant supporter cette vue.
Rien d’étonnant. Le signe sauveur proclame la victoire du Christ, la ruine de Satan, la destruction des enfers, dit Cassiodore. Voilà pourquoi Satan ne peut en supporter la vertu. C’est cette vertu qui l’a déçu par l’instrument même dont il s’était servi pour tromper l’homme et l’expulser du Paradis, par le bois. Aussi le signe de la croix imprimé sur le front est pour le chrétien ce que la circoncision était pour Israël, la marque qui distingue le fidèle du mécréant, le casque, le bouclier qui nous arme contre Satan ; le fouet avec lequel nous chassons cet universel dévastateur.
VI. Jeanne ne s’est rien proposé que de bon. — Vertus des rois de France. — Plus que les rois de Juda, ils ont eu celles des bons rois. — Éloge de Clovis, de Charlemagne surtout, même de Childebert et de Dagobert. — Responsabilité des rois. — Éloge de Robert, mais par dessus tout de saint Louis. — Dieu n’a pas pu permettre que leurs successeurs fussent le jouet d’une devineresse, alors surtout que Charles avait en horreur tout péché.
Raisons tirées du côté du roi et des monarques qui ont précédé.
La première raison résulte de ce qui a été dit plus haut. Jeanne venait pour la délivrance du roi et du royaume ; et il a été établi que les anges mauvais ne concourent pas à pareille œuvre. Il est d’ailleurs supposé, comme chose notoire, que Jeanne par cette délivrance n’avait en vue aucune espèce de tyrannie, d’excès, de cupidité, d’injuste oppression de ses adversaires, de vengeance ; qu’elle ne poursuivait qu’une juste délivrance, et la cessation de maux accablants.
Les Anglais opposeront peut-être que le secours des anges ne s’exerçant que contre une injuste domination, ce n’est pas contre eux qu’il pouvait être dirigé, qu’ils avaient des droits sur la France ; mais soit dit sans les offenser, d’après quel titre prétendent-ils que le royaume de France leur appartient ? Je n’en vois pas l’ombre, et à l’encontre l’on pourrait produire bien des raisons opposées. Insister serait inutile.
La seconde raison se tire de la sainteté et des grandes vertus des rois, prédécesseurs de Charles VII. Ces vertus furent resplendissantes ; ils furent les serviteurs du roi des rois leur Seigneur, et par suite agréables à ses yeux. On est fondé à croire que ce sont ces mérites qui ont affermi le royaume.
La Sainte Écriture nous apprend que sur ce grand nombre de rois qui régnèrent en Judée, la plupart furent rebelles à la loi de Dieu, et secouèrent le joug de sa crainte. Trois seulement, David, Ézéchias et Josias furent agréables au Seigneur ; et cependant en leur considération, de David surtout, Dieu passa par-dessus les iniquités des autres. Si les iniquités des rois et du peuple déchaînèrent sur Juda de graves châtiments, si Dieu alla jusqu’à le laisser tomber en captivité, il ne voulut cependant 388jamais le voir périr entièrement. Dans la multiplicité de ses miséricordes, il arrêtait les rigueurs de la justice, et cela, comme il est dit dans grand nombre de passages des Saintes Écritures, à cause de David son serviteur.
Que ne sommes-nous pas autorisés à penser de ce beau royaume de France gouverné par tant de grands rois de sainte mémoire ! Ils ne pouvaient pas ne pas être agréables à Dieu, ces monarques dans lesquels brillaient toutes les vertus convenables à un roi : 1° la franchise et la clémence ; 2° l’humilité et l’obéissance ; 3° la magnanimité et la sagesse ; 4° la piété et la sainteté ; 5° le zèle de la foi catholique ; 6° le bon gouvernement de leur royaume ; 7° le courage et la puissance de la vertu.
Bourdeilles développe la nature de ces vertus et la nécessité pour les rois de les posséder, en empruntant ses preuves aux auteurs sacrés et profanes ; et il entremêle ses développements de l’éloge des rois de France qui lui paraissent mieux les mériter. Les études historiques étaient loin d’être cultivées, comme elles le sont aujourd’hui ; les moyens matériels faisaient défaut ; l’on en était réduit à quelques compilations rudimentaires, où parfois des erreurs de date et de personnes, fort grossières, se conciliaient avec un exposé qui, par ailleurs, n’était pas sans mérite.
Pour Bourdeilles, les Francs descendent des Troyens ; Titus est un roi de ces mêmes Troyens ; Charlemagne a passé les mers pour aller combattre les infidèles.
Ce qui est indubitable, c’est l’amour du saint évêque pour la dynastie nationale ; il parle des sentiments chrétiens de nos rois avec un enthousiasme que nous n’avons plus aujourd’hui. Quelques citations seulement.
Dira-t-on que dans la maison de France l’on ne voit pas un second David merveilleusement élu de Dieu ? J’ose dire qu’il s’y trouve. Rappelons la sainte et digne mémoire de celui que Dieu choisit entre mille, pour être le premier de cette illustre maison, le roi Clovis.
Les mérites de la très sainte et merveilleuse Clotilde son épouse, les prières et les enseignements de cette lumière du monde, qui est saint Rémy, le convertirent à la foi. Il reçut miraculeusement le baptême des mains de saint Rémy. Il était au baptistère ; et le chrême faisant défaut, ô merveille ! ô ineffable condescendance de la miséricorde de Dieu ! voilà qu’une colombe apparaît portant dans son bec une ampoule remplie de chrême. Le Pontife s’en sert pour oindre le roi ; et le vase saint conservé dans l’église de Reims fournit le chrême pour le sacre des rois ses successeurs ; mémorial permanent à travers les âges, laissé à la maison de France, pour que ce pieux, humble et indélébile souvenir la fasse renouveler dans la résolution de ne pas offenser le Seigneur son Dieu, qui l’a honorée d’un signe de si particulière alliance ; pour qu’elle soit sans cesse sous sa main, prompte à le servir, à servir son Église, à révérer et défendre ses ministres.
389Ce même Clovis fut ferme dans sa parole, juste dans ses jugements, avisé dans ses desseins, remarquable par sa charité, fort humble, obéissant, dévoué à Dieu et à ses ministres. La vertu de Dieu agissait en lui. C’est par elle qu’il subjugua le royaume des Goths. Embrasé du zèle de la foi, il marchait contre leur roi infecté de l’hérésie arienne, et se trouvait en face d’un fleuve qu’il ne savait comment traverser. Or, voilà que soudain apparaît une biche qui le franchit sous ses yeux, indiquant le gué, et disparaît, ce service rendu. Cette même nuit, on vit un grand flambeau lumineux sortir de l’église de Saint-Hilaire, répandre ses clartés sur la tente de Clovis, et aller s’éteindre au camp d’Alaric. Clovis ne fut pas ingrat. Sur le conseil de saint Rémy, il envoya au tombeau de saint Pierre une couronne ornée de pierres très précieuses, sachant bien que c’était le Christ qui l’avait élevé sur le trône.
Bourdeilles nous présente Childebert comme rivalisant en largesses pour les pauvres avec saint Germain, évêque de Paris ; il loue dans Dagobert le constructeur de la basilique de Saint-Denis, le défenseur de la foi qui ordonne aux Juifs de choisir, entre quitter le royaume, ou se faire baptiser. Mais c’est surtout en parlant de Charlemagne qu’il donne cours à son admiration, le proclamant le prince unique, rappelant ses principales qualités et disant qu’un grand homme seul pourrait le louer dignement.
Quelle n’était pas, dit-il, sa vénération pour le Seigneur et le Siège apostoliques ! Il les comblait d’honneurs, les visitait parfois personnellement dans les grandes fêtes. Avec quelle humilité ce vrai fils d’obéissance se soumettait au Seigneur Pape, lui qui disait : En mémoire du bienheureux Apôtre Pierre, honorons la Sainte Église Romaine et le Siège apostolique. Là est la source de la dignité sacerdotale et il faut conserver l’humilité dans la douceur. Aussi quand même il nous impose un joug à peine tolérable, il faut le supporter, et le supporter avec un pieux dévouement ; paroles qui depuis sont passées dans le droit ecclésiastique.
Le fils de Charlemagne, dit le saint évêque, n’hérita pas seulement de ses États, il hérita aussi de ses vertus ; éloge mérité, mais fort injustement étendu à Lothaire.
Au milieu de ces développements, le zélé prélat, qui écrivait pour Charles VII, mêle des avis tels que les suivants : Plus le rang est élevé, plus le péril pour l’âme est grand ; plus grande est la splendeur de la dignité, plus honteuse est l’iniquité… C’est folie de vouloir commander aux autres, quand on ne sait pas commander à soi-même… Lorsque les méchants gouvernent, dit Boèce, c’est peu pour la vertu d’être sans récompense, elle est sous les pieds des scélérats… Les mauvais exemples des rois entraînent la chute et la ruine d’innombrables sujets ; et ces rois en 390porteront la peine au tribunal du juge éternel. L’Écriture l’enseigne : un jugement très sévère est réservé à ceux qui sont à la tête des autres ; le petit obtiendra facilement miséricorde ; mais aux puissants qui prévariquent seront appliquées de puissantes tortures… Les rois ne sont pas donnés seulement pour commander ; ils le sont aussi pour servir de modèle… Au jour de leur sacre, l’Église leur rappelle de bien des manières l’amour de la justice, le zèle de la foi, la défense de l’Église, et le soin de leurs peuples.
Bourdeilles revient ensuite à l’éloge des rois de France ; c’est Robert que le saint prélat proclame très parfait, resplendissant de piété et de ferveur, auteur d’hymnes sacrées, guerrier, érudit, si dévot qu’il a mérité que Dieu fit des miracles en sa faveur.
Mais c’est surtout dans l’éloge de saint Louis qu’il se donne carrière, plus même que dans l’éloge de Charlemagne, mêlant avec raison à l’éloge du fils celui du père, Louis VIII, et de Blanche de Castille.
Enfin le noble évêque tire la conclusion des longues prémisses dont on vient de voir les principales lignes :
Quoi donc ! pourrions-nous penser que Dieu a délaissé une maison distinguée par tant de prérogatives ! loin de nous une telle pensée. Comme un vrai père, il l’a souvent châtiée, mais il ne l’a jamais abandonnée. Non, une race ainsi enracinée dans la foi, établie sur les mérites des saints, n’aura pas été pendant si longtemps le jouet d’une magicienne, d’une sorcière sacrilège, d’un suppôt de Satan, et cela dans un temps où le roi était animé des excellents sentiments qu’il avait à l’arrivée de la Pucelle. Dans l’immense tribulation qui l’oppressait, il ne voulait pécher en aucune manière, n’user d’aucun mauvais artifice, et il avait une particulière horreur d’appeler les démons à son aide et conseil. Voilà pourquoi il voulut, comme il a été dit, que Jeanne fût examinée par les docteurs. C’est que, comme je le crois, il n’attendait sa délivrance que du ciel.
Aussi pouvons-nous selon moi penser pieusement que le Dieu tout-puissant qui frappe et guérit, humilie et redresse, qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, aura été touché par les mérites de tant de saints rois de France, et surtout de saint Louis ; qu’il aura voulu nous visiter par cette seule et simple pucelle, conduite peut-être par le Bienheureux Archange saint Michel, et par les saintes Vierges déjà souvent nommées.
Il n’aura pas voulu que cette délivrance fût attribuée à la sagesse, à l’habileté, à la puissance des hommes ; mais uniquement à son infinie clémence et aux mérites des saints rois qui avaient gouverné la France. Il a voulu que l’on se rappelât les oracles déjà cités : Il est facile à Dieu de faire tomber des multitudes au pouvoir d’une poignée des siens… Ce n’est pas le nombre qui décide de la bataille ; c’est du ciel que vient la victoire.
391De toutes les raisons qui viennent d’être exposées, il semble qu’on peut conclure avec probabilité que Jeanne n’a pas été suscitée par le mauvais, mais bien par le bon esprit. Je pense cependant qu’il ne faut rien définir témérairement, mais laisser tout au jugement de Dieu.
VII. Jeanne justifiée d’avoir porté le vêtement viril, d’avoir fait la guerre, non atteinte par l’excommunication du canon si qua mulier.
Solution des difficultés proposées.
1° Le vêtement et l’armure. — Jeanne alléguait qu’elle avait dispense de la part de Dieu. Elle ne devait pas plus être blâmée que Débora, ou que les saintes mises sur les autels par l’Église, quoiqu’elles aient porté vêtements d’homme. Dira-t-on que Débora est justifiée par l’Écriture, les saintes par le culte qui leur est rendu ? Tout ce que Dieu a fait n’est pas écrit ; et Jeanne, à défaut de l’approbation de l’Église, avait l’approbation de sa sainte vie et des grandes œuvres qu’elle accomplissait. En affirmant que Dieu la dispensait de cette loi, elle affirmait une chose possible, et qui n’est pas mauvaise par nature. Dans le doute, Jeanne ne devait pas être condamnée, les lois inclinant beaucoup plus à absoudre qu’à punir. Si l’on trouvait insuffisants les motifs allégués par Jeanne, il fallait recourir au Souverain Pontife. Dans des cas semblables, lorsqu’il s’agit de révélations et d’apparitions, d’une cause obscure de sa nature, il faut avant de prendre un parti consulter le Vicaire de Jésus-Christ ; c’est le moyen de prévenir bien des difficultés et bien des périls.
Alléguerait-on encore que Débora combattait contre les infidèles, tandis que Jeanne en combattant les Anglais combattait des chrétiens ? Jeanne ne combattait pas les chrétiens, mais les oppresseurs et les dévastateurs du royaume. Rien ne répugne à ce qu’elle eut les anges pour auxiliaires, dans une cause où elle luttait pour la justice, qui rend à chacun ce qui lui est dû.
L’apologiste établit ensuite, d’après les docteurs et surtout d’après saint Thomas, ce qui rend une guerre juste en elle-même, et dans la manière de la faire. Il a été prouvé que la guerre faite par Jeanne était juste, et la Pucelle la faisait dignement. Elle ne haïssait personne ; elle aimait tout le monde, son parti en Dieu, les ennemis à cause de Dieu ; elle combattait par charité, par amour de la justice et par compassion pour les opprimés. Il est donc vraisemblable que Jeanne portait les armes et un vêtement d’homme par dispense du ciel et par divine disposition.
Elle peut être justifiée d’une autre manière. La défense portée au Deutéronome avait pour but d’éloigner les Juifs des pratiques idolâtriques usitées 392parmi les païens, qui honoraient ainsi leurs divinités, et à la faveur de ces travestissements se livraient à des infamies. La nécessité, une grande utilité dispense de cette loi, que Jeanne était dans l’intention d’observer, si tôt que prendraient fin les raisons pour lesquelles elle s’en écartait.
2° Le canon si qua mulier prononce l’excommunication contre les femmes qui portent le vêtement viril ? Cette loi a été portée contre les manichéens qui prohibaient la distinction des vêtements entre les deux sexes ; elle est conçue en des termes qui font que l’excommunication ne tombe que sur les femmes recourant à ce déguisement dans des vues coupables, ainsi que l’observent les glossateurs. Les vues de Jeanne étaient pures, puisque c’était pour mieux garder sa chasteté au milieu des hommes, et être plus libre dans ses mouvements de guerrière. Elle n’était donc pas excommuniée de ce chef, ni retranchée de l’Église.
C’est ainsi que le saint évêque de Périgueux réfute le premier motif de condamnation allégué par la sentence de Cauchon ; cette réfutation respire la piété et l’humilité, en même temps qu’elle est un monument du savoir ecclésiastique de celui qui l’a composée.
393Chapitre VIII Les autres inculpations portées contre Jeanne
(Folio CXXV-CXXXII.)
- I.
- La question des révélations, solution de l’histoire de Jeanne.
- II.
- Jeanne n’a été ni une pernicieuse séductrice, ni une présomptueuse.
- Elle n’a pas cru légèrement.
- Contradiction de ses accusateurs.
- Elle n’a été ni superstitieuse, ni devineresse, ni blasphématrice, ni contemptrice de la loi de Dieu et des saints canons.
- Ce qu’est la sédition ; Jeanne n’en fut pas coupable.
- Combien éloignée d’être cruelle ou apostate.
- III.
- Elle n’a pas été non plus schismatique, ou coupable d’erreur dans la foi, de délits multiples contre Dieu et son Église ; elle n’a été ni pertinace, ni obstinée, ni refusant de se soumettre au pape.
- Le pouvoir du Pape d’après Bourdeilles ; Jeanne lui a été soumise.
- Elle était exempte de toute excommunication.
- Il n’y a pas en elle ombre d’hérésie.
- Effets de son appel au pape.
- IV.
- Conclusion de Bourdeilles.
I. La question des révélations, solution de l’histoire de Jeanne.
Les révélations sont le nœud de l’histoire de Jeanne : cette question résolue dans le sens de la Pucelle entraîne la solution de toutes les autres. Les bourreaux de Rouen, en les traitant de fictions coupables ou de prestiges démoniaques, ont été amenés à échafauder une suite d’inculpations sans rapport avec les faits, croulant d’elles-mêmes. Les ennemis du surnaturel, quelle que soit la sympathie qu’ils affectent pour la libératrice, sont forcés de leur emprunter nombre de leurs calomnieuses assertions, et de se faire leurs complices à travers les âges. C’est donc avec raison que les vrais défenseurs de Jeanne se sont toujours attachés et doivent s’attacher encore à mettre en lumière les côtés divins des communications, qu’avec tant d’inébranlable constance la libératrice a affirmé lui avoir été faites par le ciel. Quiconque n’admet pas cette donnée se range parmi les bourreaux de Rouen ; il est fatalement condamné, ainsi qu’il a été démontré ailleurs, à ne voir dans la céleste jeune fille, si candide et si transparente361, qu’une fille d’imposture ; dans cette âme de tout bon sens, que la plus 394incurable des hallucinées. Le lecteur ne s’étonnera donc pas si, au risque de quelques répétitions, il trouve ici intégralement reproduites les considérations par lesquelles les grands docteurs consultés pour la réhabilitation ont mis en lumière ce côté de l’héroïne. Tous insistent, et la cause l’exigeait.
Le cardinal Bourdeilles consacre à la réfutation des dix-neuf autres inculpations beaucoup moins de pages qu’il n’en a données à la réfutation de la première : coupable inventrice de révélations divines. Encore est-il possible de le réduire grandement, en élaguant les vraies dissertations dont il fait précéder chaque incrimination, ou en n’en conservant que l’idée principale. C’est ce qui sera fait.
II. Jeanne n’a été ni une pernicieuse séductrice, ni une présomptueuse. — Elle n’a pas cru légèrement. — Contradiction de ses accusateurs. — Elle n’a été ni superstitieuse, ni devineresse, ni blasphématrice, ni contemptrice de la loi de Dieu et des saints canons. — Ce qu’est la sédition ; Jeanne n’en fut pas coupable. — Combien éloignée d’être cruelle ou apostate.
Deuxième inculpation : Pernicieuse séductrice. — Séduire, dit Bourdeilles, c’est faire dévier du bien pour entraîner dans le mal. Mais Jeanne n’a jamais tenté de détourner quelqu’un de la voie de la vérité et des sentiers de la foi ; elle désirait non la perte, mais le salut des âmes. Voudrait-on dire qu’elle a séduit par ses prétendues révélations ? La solution résulte des réponses faites à l’inculpation précédente.
Troisième inculpation : Présomptueuse. — Après avoir défini les diverses sortes de présomption, le vénérable défenseur prouve qu’aucune d’elles n’atteint Jeanne : elle ne s’est jamais réputée quelque chose de grand, mais une simple pucelle ; elle ne s’est pas ingérée d’elle-même dans ses grandes œuvres, les voix ont dû triompher de ses résistances ; elle n’a pas fait de fond sur elle-même, mais uniquement sur Dieu ; elle a toujours voulu qu’on rapportât à Notre Seigneur la gloire de ses hauts faits.
Quatrième inculpation : Jeanne a cru légèrement. — C’est périlleux, surtout dans les choses spirituelles. La Pucelle aurait donc trop légèrement ajouté foi aux paroles de ses apparitions. Il semble qu’il y a contradiction entre cette quatrième inculpation et la première. Par la première, on suppose que Jeanne a inventé des apparitions qui n’existaient pas ; dans la quatrième on suppose l’existence de ces mêmes apparitions, et l’on affirme que Jeanne a manqué de circonspection dans la conduite tenue vis-à-vis d’elles. Leviter credens. Ces apparitions ont existé, et Jeanne ne les a pas crues trop légèrement. Elle n’a cru qu’à la troisième fois ; elle a commencé par être effrayée ; elle a prié, elle a porté des offrandes aux prêtres en l’honneur des saintes, elle a fait dire des messes ; elle ne s’est rendue qu’à la suite des salutaires avis, des saintes consolations, du goût des choses célestes qu’elle recevait de ces apparitions.
Quant aux hommages qu’elle leur rendait, les principes déjà posés 395prouvent que Jeanne serait innocente, quand même ces apparitions fussent provenues d’esprits mauvais. Ce n’était pas à des esprits mauvais, mais bien aux saintes Catherine et Marguerite, que ces hommages étaient dirigés par celle qui les rendait.
Cinquième inculpation : Superstitieuse. — Après avoir longuement disserté sur la superstition, Bourdeilles dit que probablement les accusateurs veulent faire allusion à l’arbre des fées, à l’étendard de Jeanne, à la couronne portée par un ange au roi, en signe de la mission de la jeune fille.
Ils veulent faire entendre que la Pucelle aurait reçu sa mission des fées qui fréquentaient, dit-on, le beau mai de Domrémy. Jeanne fait crouler cette inculpation en disant qu’elle a eu la première apparition dans le jardin de son père, qu’elle ne croit pas aux fées, qu’elle déteste tout sortilège, notamment les femmes que l’on dit voler par les airs, au nombre desquelles elle ne fut jamais.
Sa bannière ne présentait rien que de très catholique ; tout y était à l’honneur de Dieu. Les noms de Jésus et de Marie, le signe de la croix, sont bien connus des chrétiens, et n’ont aucun rapport avec les termes et les signes étranges, propres à effrayer le vulgaire, renfermant peut-être des invocations sataniques, et qui par suite sont prohibés. Jeanne parle de son étendard en termes très orthodoxes ; elle ne croyait pas qu’il renfermât quelque chose de fatal ; toute son espérance était en Notre Seigneur, et c’était à Notre Seigneur qu’elle rapportait l’honneur de la victoire. Loin qu’elle ait donné lieu par là à l’accusation de superstition, ce sont autant de signes qu’elle était bonne et fidèle catholique. Cette conclusion du vénérable évêque est précédée de longues explications sur les signes superstitieux.
Pour le signe donné au roi, Bourdeilles regrette avec raison de n’avoir en mains que le sommaire du procès, au lieu du texte même qui lui permettrait d’expliquer certaines paroles susceptibles d’une fâcheuse interprétation. Il pense cependant qu’elles peuvent être prises dans un bon sens, que Jeanne avait probablement en vue. Or ce n’est pas dans leur sens matériel qu’il faut prendre les mots, mais bien dans celui que leur attribue celui qui les emploie, surtout lorsqu’il les explique. Il faut d’ailleurs incliner vers l’interprétation favorable, et les mots, même pris dans leur naturelle acception, ne justifient pas l’accusation de superstition.
Réserve très fondée pour nous qui connaissons la nature du signe donné à Charles et qui avons le texte entier sous les yeux.
Sixième inculpation : Jeanne devineresse. — Trois énormes pages fort savantes sont d’abord consacrées à la divination et à ses diverses espèces. L’application en est ainsi faite au sujet qui en est l’occasion dans les termes suivants :
396D’après le sommaire je ne vois d’autre fondement à cette accusation que l’annonce par Jeanne de certains événements futurs et contingents, tels que la délivrance d’Orléans, le couronnement du roi à Reims, la récupération par le roi de son royaume tout entier. Jeanne ne pouvait pas par elle-même prévoir semblables événements ; c’est donc un esprit supérieur qui les lui a révélés. Lequel ? est-ce un esprit de divination ou un esprit de prophétie ?
Ce n’est pas un esprit de divination. Les démons ne connaissent pas l’avenir, ou ils ne le connaissent que de la manière indiquée plus haut. Ils se trompent souvent, tandis qu’il n’y a pas d’erreur dans les prédictions faites par les bons anges. Or ici il n’y a pas eu d’erreur ; les événements annoncés se sont accomplis. Donc ce n’est pas par esprit de divination qu’elle les a annoncés.
Mais, objectera-t-on, elle avait annoncé qu’elle serait délivrée de prison, ce qui n’a pas eu lieu. Bourdeilles répond justement que la manière dont Jeanne parlait de sa délivrance corporelle prouve que c’était de sa part une manière de voir, une interprétation des paroles de ses voix, qui ne lui promettaient pas la délivrance en ce sens.
Septième inculpation : Jeanne blasphématrice de Dieu et de ses saints. — L’évêque, qui dans son diocèse poursuivait le blasphème avec tant d’énergie, ne pouvait manquer de profiter de l’occasion pour exprimer l’horreur qu’il en éprouvait ; mais dans le sommaire, loin de trouver un blasphème sur les lèvres de Jeanne, il voit au contraire un profond respect pour le nom de Notre Seigneur, de ses saints et de ses saintes. Si Bourdeilles avait pu lire la grande enquête qui se faisait alors sur la vie de Jeanne, il aurait vu que Jeanne poursuivait les blasphémateurs dans son armée, avec plus de fermeté encore qu’il n’en mettait lui-même à les poursuivre dans son diocèse.
Huitième et neuvième inculpation : Jeanne contemptrice de la loi de Dieu, en révolte contre les censures ecclésiastiques. — Assertions sans valeur, parce qu’elles sont sans fondement. Si l’on voulait parler des vêtements d’homme et de l’armure, il a été déjà répondu.
Dixième inculpation : Jeanne séditieuse. — La sédition, dit le docte théologien, est la division introduite au sein d’une cité, d’un peuple uni par une même loi et par des intérêts communs. La sédition détruit l’unité et la paix, dans un pays et dans une cité faits pour jouir de ces biens. C’est un péché grave dont se rendent coupables et ceux qui excitent la sédition, et ceux qui secondent les perturbateurs. La qualification de séditieux ne doit pas s’appliquer à ceux qui cherchent à renverser un gouvernement tyrannique, c’est-à-dire un régime où les gouvernants recherchent leurs intérêts privés, au lieu de chercher le bien public. Ceux qui combattent 397pareil pouvoir ne méritent le nom de séditieux, que lorsqu’il y a quelque chose de désordonné, dans les moyens qu’ils emploient.
Jeanne ne méritait pas le nom de séditieuse. En commandant les armées et en faisant la guerre, elle se proposait non de semer la division, mais bien de subvenir à des opprimés, et de rendre la paix et la tranquillité au royaume, aux bonnes gens d’Orléans et à leur duc.
Onzième inculpation : Jeanne cruelle. — La cruauté est un excès notable dans la répression. Celui qui se rend coupable de cruauté a des motifs de sévir ; mais il dépasse la mesure… on peut être cruel envers les autres et envers soi-même.
Jeanne n’a pas été cruelle envers les autres, elle que la pitié et la compassion ont poussée à subvenir aux maux du royaume, à porter secours aux gens de bien opprimés. Loin de se complaire dans le sang, elle portait la bannière pour éviter de donner la mort ; elle n’a tué personne ; elle a écrit aux Anglais pour leur demander de se retirer paisiblement, afin d’éviter l’effusion du sang.
Il ne semble pas qu’on puisse la regarder comme cruelle envers elle-même pour s’être précipitée du haut de la tour de Beaurevoir. Elle cherchait à s’évader et non à se donner la mort ; elle se recommandait à Dieu et aux saints ; elle n’agissait pas par désespoir, mais pour sauver sa vie et secourir de bonnes gens en péril. Aussitôt après sa chute, elle se confessa et demanda pardon à Dieu.
Douzième inculpation : Jeanne apostate. — L’apostasie est la renonciation à la foi ou à un état saint précédemment embrassé ; tels le sacerdoce ou l’état religieux. Dans Jeanne rien ne justifie cette incrimination, à moins qu’on ne veuille dire qu’en embrassant le métier des armes, profession étrangère à son sexe, elle est censée avoir renoncé à ce même sexe. Il a été déjà répondu à ce reproche.
III. Elle n’a pas été non plus schismatique, ou coupable d’erreur dans la foi, de délits multiples contre Dieu et son Église ; elle n’a été ni pertinace, ni obstinée, ni refusant de se soumettre au pape. — Le pouvoir du Pape d’après Bourdeilles ; Jeanne lui a été soumise. — Elle était exempte de toute excommunication. — Il n’y a pas en elle ombre d’hérésie. — Effets de son appel au pape.
Treizième inculpation : Jeanne schismatique. — Parmi les nombreuses définitions du schisme données par Bourdeilles, le savant défenseur préfère justement celle de saint Thomas : le schismatique est celui qui refuse de se soumettre au Souverain Pontife, et de communiquer avec les membres qui lui sont soumis. Il se demande en quoi Jeanne a mérité d’être accusée d’un crime dont il fait ressortir la gravité. C’est sans doute parce que, ainsi qu’on le dit plus loin, elle aurait refusé de se soumettre au Souverain Pontife et à l’Église. Si c’était vrai, et qu’elle ne fût excusée, ni 398par le sexe, ni par l’âge, ni par l’ignorance, elle serait sûrement schismatique, mais ce sera discuté à l’article XVI.
Quatorzième inculpation : Coupable de nombreuses erreurs dans la foi. — C’est-à-dire hérétique, ce sera discuté à l’article XX.
Quinzième inculpation : Coupable de délits multiples contre Dieu et l’Église. — Discuté à l’article suivant ainsi conçu :
Seizième inculpation : Elle refuse obstinément, expressément, avec endurcissement, de se soumettre au seigneur Pape et à l’Église. — Incrimination qui se confond encore avec la dix-septième et la dix-huitième, où elle est dite pertinace et obstinée.
L’amour du Saint-Siège qui respire dans tout le mémoire du saint évêque de Périgueux se donne ici libre carrière, quoique, dit-il, il regrette de ne pouvoir pas traiter plus longuement de l’autorité du Pape. Il faut traduire cette thèse que fidèle à sa méthode il établit avant d’en venir à l’hypothèse. Il faut l’opposer aux doctrines des bourreaux de Jeanne ; elle fait ressortir l’abîme doctrinal qui existait entre les défenseurs et les assassins de la céleste envoyée.
Il est notoire, dit Bourdeilles, que la dignité suprême entre toutes est celle du Pape. Il possède la plénitude de la puissance, les autres n’ont qu’une partie de sa sollicitude. Voilà pourquoi le Seigneur, ayant ordonné aux autres disciples de jeter leurs filets, ne dit qu’à Pierre : Affronte la haute mer. Au seul Pierre il a été dit : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Voilà pourquoi, à un titre particulier, il est le Vicaire de Jésus-Christ ; au-dessus de tout homme, au-dessous de Dieu, ainsi que l’explique fort bien saint Bernard dans son livre de Consideratione, son pouvoir domine tous les autres.
Comme l’enseigne Hugues de Saint Victor, la puissance spirituelle doit instituer la puissance terrestre. C’est ce que nous trouvons au premier livre des Rois (Samuel institue successivement Samuel et David). Elle doit la juger, si elle ne fait pas bien ; mais cette même puissance spirituelle, si elle dévie, n’a d’autre juge que Dieu, selon cette parole de saint Paul aux Corinthiens : L’homme spirituel juge de tout et n’est jugé par personne.
C’est ce qu’a mis très profondément en lumière le docteur irréfragable, maître Alexandre de Halès (III lib. dist. q. 130, 105 et 159). Le pouvoir sacerdotal souverain, d’après lui, est tel dans le Souverain Pontife, qu’il ne peut être jugé par personne, et qu’il peut juger de tous. Il peut juger des personnes consacrées au soin des âmes, comme sont toutes les personnes ecclésiastiques ; des personnes dont la vie est appliquée aux choses de la terre, sous la direction du pouvoir temporel, telles que sont les personnes laïques, et cela dans les causes spirituelles des âmes, et aussi à raison du 399péché, s’il se glisse dans les choses temporelles. Tout laïque, quelle que soit sa prééminence et sa dignité, relève du for de l’Église, à raison du péché.
Jérémie était le type de cette universelle puissance lorsque Dieu lui disait : Voici que je t’ai constitué sur les nations et sur les royaumes, afin que tu arraches et que tu détruises, que tu édifies et que tu plantes. Il a les deux glaives, le glaive spirituel et le glaive temporel ; Dieu les lui a confiés, ainsi que, l’Évangile en mains, saint Bernard l’établit séraphiquement dans ses livres au pape Eugène.
La loi de l’empire céleste et terrestre a été confiée au bienheureux Pierre.
Pierre a transmis son pouvoir à ses successeurs. Le pape est le chef de la sainte Église notre mère. Tous lui doivent soumission, s’ils veulent persévérer dans l’unité catholique… Tous lui doivent pleine obéissance, quand même ce qu’il commande serait pénible.
Dans toutes les difficultés, dans toutes les ambiguïtés, il faut s’en tenir inébranlablement à son jugement ; et il n’est permis à personne d’enfreindre son commandement : Voilà pourquoi le Très-Haut avait dit (Deut. XVII) : Celui qui dans son orgueil ne voudra pas obéir au commandement du Grand-Prêtre sera puni de mort ; le scandale sera arraché du milieu d’Israël ; tout le peuple à cette nouvelle sera frappé de crainte, et nul dans la suite ne se laissera aller à l’enflure.
Quiconque vous méprise, me méprise, a dit le Sauveur. Aussi, quiconque refuse d’obéir à l’Église ou au Souverain Pontife, chef de l’Église, tombe sous la coupe du glaive spirituel ; il est retranché de l’Église, abandonné à la gueule des monstres infernaux ; il est séparé du corps du Christ ; la porte du ciel lui est fermée.
Qu’il succombe donc au châtiment de son péché celui qui voudra contredire le précepte Apostolique. Il est revenu au paganisme celui qui se disant chrétien refuse d’obéir au Siège apostolique ; il donne droit de le soupçonner d’infidélité, encore qu’il paraisse être au nombre des fidèles C’est sacrifier aux idoles que de désobéir ; c’est être en quelque sorte coupable d’idolâtrie que de refuser d’obtempérer. Ce sont les paroles de saint Grégoire. Que l’on sache donc qu’à un très grand péché est dû un grand châtiment.
C’est en ces termes, et en renvoyant sans cesse aux textes de l’antiquité, que Bourdeilles exprime ce que sa sainte âme éprouvait pour le Saint-Siège. Il était l’écho d’une tradition de quatorze siècles, et il faut le répéter, il renvoie à chaque phrase aux plus augustes monuments du passé. Il continue :
Il n’est pas douteux que Jeanne n’ait péché très grièvement et n’ait encouru de très grièves peines, si, comme on le prétend, elle a été désobéissante 400à l’Église, au Pontife romain, au Concile universel, et cela expressément, avec un cœur endurci, obstinément, opiniâtrement.
Mais il faut peser ses paroles. Examinées sans parti pris, elles nous autorisent à penser que dans sa simplicité elle n’a pas bien su d’abord ce que c’est que l’Église. Rien d’étonnant. C’est difficile même pour des ecclésiastiques lettrés, qui ne s’en font pas toujours une idée exacte ; à combien plus forte raison, pour une faible jeune fille, encore peu avancée en âge, sans lettres ; pour une bergère qui, dans un examen si pressant, manquait de conseillers, et de quelqu’un qui l’instruisît.
Interrogée si elle veut se soumettre aux décisions de l’Église, elle répond que, pour ce qui est de l’Église, elle l’aime, quelle voudrait la soutenir de tout son pouvoir, en faveur de notre sainte foi, et qu’elle n’est pas une personne qu’on doive empêcher d’aller à l’Église et d’entendre la messe. Il semble par ces paroles que, dans sa simplicité, la pauvre fille entendait par le mot Église le temple matériel et l’enceinte murée. Elle est ainsi excusée par l’ignorance.
Il ne semble pas qu’elle ait refusé avec opiniâtreté et obstination de se soumettre à l’Église et à notre Saint-Père le pape. Parmi les nombreuses paroles qu’elle a dites sur ce sujet, et alors même qu’elle semblait récuser cette soumission, on peut en recueillir comme celles-ci : Elle croit que nous devons obéissance au pape qui est à Rome ; tous mes dits et faits sont entre les mains de Dieu et je m’en rapporte à lui ; je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire qui fût contre la foi chrétienne. Si j’avais fait ou dit, s’il y avait sur mon corps quelque chose que les clercs pussent montrer être contre la foi que notre sire a établie, je ne voudrais pas le soutenir, mais je le mettrais dehors. Paroles qui témoignent d’une soumission à l’Église, au moins implicite.
Mais elle a parlé plus expressément. Interrogée si elle était soumise au pape, aux cardinaux, aux évêques et à l’Église, elle répond que oui, Dieu premier servi ; qu’elle aime Dieu, qu’elle le sert, qu’elle est bonne chrétienne, qu’elle voudrait soutenir l’Église de tout son pouvoir, qu’elle croit que la Sainte Écriture est révélée de Dieu, qu’elle croit bien à l’Église qui est ici-bas et que l’Église militante ne peut ni errer ni être en défaut.
Mais là où elle est plus explicite encore, c’est lorsque, en termes très exprès, elle demande d’être remise à notre Saint-Père le pape ; lorsqu’elle répond : Pour ce qui est de la soumission à l’Église ; de tout ce que j’ai fait et dit, qu’on l’envoie à Rome, à notre Saint-Père le pape, auquel je m’en rapporte et à Dieu premier. Interrogée de nouveau si elle veut révoquer ses paroles et ses actes, elle dit : Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape.
Ce sont là des expressions d’une soumission expresse et explicite à notre 401Saint-Père le pape et à l’Église. Le procès préparatoire témoigne d’une manière aussi formelle de cette soumission.
Dix-neuvième inculpation : Excommuniée. — L’excommunication l’atteindrait de par le droit, ou par une sentence spéciale et particulière. De sentence particulière, il n’y en a pas trace dans le sommaire ; par sentence de droit, ce serait peut-être à cause de son vêtement d’homme ? Elle a été déjà justifiée sur ce point. Ce serait peut-être pour avoir refusé de se soumettre à l’Église et au Siège apostolique. Il y a en effet excommunication contre ceux qui disent que l’Église Romaine n’est pas la tête des églises particulières, qu’elles ne lui doivent pas obéissance, comme les membres au chef ; on tomberait même dans l’hérésie, en le soutenant opiniâtrement ; mais on vient de voir Jeanne eximée de cette incrimination de désobéissance.
Vingtième inculpation : Hérétique. — Bourdeilles donne une notion générale de l’hérésie : une sorte d’éclectisme parmi les vérités de la foi ; il énumère les diverses acceptions que certains pères ont données à ce mot ; il en compte six.
Pour qu’il y ait hérésie, dit-il, il faut essentiellement deux choses : une erreur dans l’intelligence, et l’obstination dans la volonté. Celui qui erre, mais est disposé à se soumettre à l’autorité légitime chargée de le redresser, celui-là n’est nullement hérétique.
Je ne trouve rien dans le sommaire, continue-t-il, qui justifie l’accusation d’hérésie. Pas une erreur ; Jeanne confesse hautement la foi. Elle ne doute pas de la vérité de l’Écriture sainte, elle la proclame inspirée. Loin de fuir les sacrements, ce que quelques-uns ont improprement appelé hérésie, elle les reçoit avec grande piété, et dans sa prison les réclame avec instance. Pas trace de simonie, ce en quoi quelques-uns ont vu encore une hérésie. Loin d’être chancelante dans la foi, elle en a fait à plusieurs reprises la plus belle profession ; elle confesse spécialement sa soumission au pape et à l’Église. Il est vrai qu’en quelques endroits elle a semblé faire quelques réserves au sujet de ses révélations. Mais outre la justification déjà donnée, refuser d’obéir dans un cas particulier, constitue un péché, mais pas une hérésie formelle. Pour qu’il y eût hérésie formelle, elle aurait dû affirmer avec opiniâtreté que l’on ne doit pas obéir au Siège apostolique, à l’Église.
L’on ne trouve pas que l’accusée ait eu de l’opiniâtreté dans la volonté. La preuve ce sont les paroles par lesquelles il a été prouvé que Jeanne était soumise à l’Église. Bourdeilles les répète ; et après avoir cité celles par lesquelles Jeanne avait dit s’en référer au pape, le digne théologien ajoute :
On devait humblement déférer à son appel, et renvoyer la cause au 402Saint-Siège, auprès duquel on peut salutairement se réfugier, en passant par-dessus tous les intermédiaires. C’est vrai, principalement dans les causes majeures, telles que sont les causes de la foi, ou des conseils de la foi. Quelle que soit la cause déférée au Saint-Siège, soit par appel, soit de toute autre manière, dès l’instant tout autre juge perd le droit d’en connaître, et s’il le fait, il pèche gravement. Personne autre que le pape ou son délégué spécial ne peut plus l’examiner, encore moins la juger, et de ce chef le procès me semble encore nul.
IV. Conclusion de Bourdeilles.
Je n’ai pas eu en mains, et je n’ai pas lu, le procès entier, dit Bourdeilles, mais seulement un sommaire ; c’est sur ce sommaire que j’ai raisonné aussi bien que j’ai pu. Je ne prétends rien trancher témérairement, ni préjudicier à quelque juge que ce soit. Je n’ai voulu que chercher la vérité et l’insinuer. D’après le sommaire, Jeanne ne mérite pas, à mon avis, les qualifications que lui donne la sentence de condamnation.
Je soumets toutes et chacune des assertions ici émises au jugement du Saint-Siège apostolique et de la Sainte Église, à la correction de ceux qui sont mieux en état de juger. J’offre les hommages de mon respect au roi notre sire, et je le prie de m’être indulgent.
403Chapitre IX Martin Berruyer et son mémoire
(Folio CXLIV r°-CLI r°.)
- I.
- Notice sur Berruyer.
- II.
- Observations générales sur son mémoire.
- III.
- Règle à garder dans tout bon procès.
- IV.
- Énumération de quelques défauts de forme.
- V.
- Le but poursuivi était de diffamer le roi et le royaume.
- VI.
- Divisions du mémoire de Berruyer.
I. Notice sur Berruyer.
C’était encore un des plus doctes et des plus dignes évêques de son temps que Martin Berruyer, évêque du Mans, auteur du mémoire qui va être reproduit.
Il tirait son origine d’une famille de Touraine, féconde pour l’Église en hommes distingués, écrit le savant auteur de l’Histoire de l’Église du Mans, dom Piolin. Il vint de bonne heure se former au savoir dans l’Université de Paris, y enseigna, après avoir conquis sa licence ès arts, et parvint au rectorat en 1420.
Il s’adonna ensuite à la théologie et fit partie de la maison de Navarre, où il se lia d’une étroite amitié avec Gérard Machet. La correspondance du confesseur du roi renferme plusieurs lettres adressées à Martin Berruyer. L’évêque de Castres y professe la plus grande estime pour le savoir, l’éloquence et la piété du docteur, à cette époque doyen (non résidant) du chapitre de Tours. Il songeait à l’élever à la dignité de chancelier, à la place de Jean Chuffart, le chancelier cabochien, dont il a été déjà longuement parlé au second livre de cet ouvrage. L’on voit que Machet comptait sur Berruyer, comme sur Ciboule, pour relever les études de leur déchéance, et réaliser la réforme scolaire, qu’à défaut de Machet, devait accomplir le cardinal d’Estouteville.
L’évêque du Mans députa Berruyer au concile de Bâle pour le remplacer en qualité de procureur. L’on ne trouve pas que Berruyer se soit compromis dans les odieux attentats de la schismatique assemblée. Elle lui 404confia au contraire une mission fort honorable, exigeant grande doctrine et grande vertu, celle de se rendre en Bohême pour y travailler à ramener les Hussites.
Le décanat de l’église de Saint-Martin de Tours fut la récompense de sa périlleuse mission.
En 1449, le choix du chapitre du Mans appela le docte doyen à venir s’asseoir sur le siège épiscopal de cette ville. Martin Berruyer inaugura son épiscopat en faisant bâtir son tombeau ; il fit son testament et le signa sur le sépulcre qu’il s’était fait construire.
Avec Richard de Longueil, évêque de Coutances, il fut envoyé à la rencontre de l’ambassade qui venait prendre Magdeleine de France, fiancée à Ladislas de Hongrie. En 1456, il était un des pères du concile de Vannes, et assista en cette qualité à la levée du corps de saint Vincent Ferrier.
Trompé par une aventurière qui se donnait comme favorisée de visions et de grâces extraordinaires, Berruyer en conçut un tel regret qu’il voulait se démettre de la dignité épiscopale. Ses amis l’en empêchèrent ; il occupa le siège du Mans jusqu’à sa mort arrivée en 1466.
Berruyer, ne faisant pas partie de la commission nommée pour la révision du procès de Rouen, n’a pas pu la présider, ainsi que l’a écrit le savant auteur de l’Histoire de l’Église du Mans ; mais par son mémoire il a préparé la réhabilitation362.
II. Observations générales sur son mémoire.
Ce mémoire, un des plus courts de ceux qui sont insérés dans le second procès, est, pour la question de fond, le plus complet après la récapitulation de Bréhal. Il n’est pas, je crois, une seule question abordée par les autres que Berruyer ne touche, et il est des points de vue indiqués par lui que l’on chercherait vainement dans les travaux déjà exposés.
Il ne se perd pas dans la thèse qu’il énonce brièvement ; mais il se tient dans les faits qui en montrent l’application à Jeanne. Sa division est précise, nette ; l’attention ne s’égare pas. C’est ce qui fait que son travail est ici traduit presque dans son entier.
Le mémoire de Berruyer est un des derniers composés ; il porte la date du 7 avril 1456, trois mois avant le jugement réparateur. Le savant auteur avait entre les mains le procès de Rouen, et peut-être plusieurs des travaux justificatifs déjà composés ; il connaissait au moins leur existence. 405Les chapitres sont indiqués dans le manuscrit ; ce qui n’avait pas lieu pour les mémoires précédents, écrits presque d’un trait. Voici son début :
III. Règle à garder dans tout bon procès.
Ce qui est juste vous le poursuivrez justement. Ces paroles s’adressent surtout aux juges, dont le même texte avait dit un peu plus haut : Établissez des juges qui prononcent sur le peuple un juste jugement (Deut., XVI).
Pour qu’un jugement soit juste, il doit l’être quant au fond : les innocents doivent être absous et les criminels punis selon la mesure de leurs crimes. Il doit être juste quant à la forme, ou à la manière de procéder ; la procédure doit être conforme à la vérité et à l’équité.
Sous ce double rapport, le procès fait contre la jeune fille, connue vulgairement sous le nom de Jeanne la Pucelle, est vicieux. La sentence n’est pas conforme à la justice ; la forme en est défectueuse.
IV. Énumération de quelques défauts de forme.
Du côté de la forme, le procès ne peut pas se soutenir, parce que le seigneur Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, n’était pas le juge compétent de Jeanne ; parce que le dit évêque et ses assesseurs ont été récusés par l’accusée, comme ses ennemis mortels ; parce que Jeanne a soumis ses actes et ses paroles à notre seigneur le pape ; parce qu’elle a demandé qu’ils fussent transmis au pape et au concile général ; paroles qui avaient la force d’un appel, quoique la simplicité de l’accusée ne lui ait pas permis d’employer le mot ; appel légitime à cause des motifs qui viennent d’être indiqués.
Le procès croule encore à cause du refus de conseil fait à Jeanne ; à cause des nombreuses ingravances dont elle a été l’objet ; à cause de la difficulté de la question à juger ; pour d’autres raisons très savamment développées par les très habiles juristes qui ont écrit sur ce sujet, et qui ont établi de la manière la plus probante que le procès et la sentence contre Jeanne sont, quant à la forme, nuls de droit, ou tout au moins doivent être annulés et cassés.
Il semble que c’est surtout sur le fond qu’il faut insister ; je veux dire : supposé que le procès eût été conduit conformément aux règles du droit, Jeanne aurait-elle dû être qualifiée comme elle l’est dans la sentence ? Aurait-on dû la condamner au supplice du feu ?
406V. Le but poursuivi était de diffamer le roi et le royaume.
On connaît le but que se proposaient les prétendus juges et leur entourage. Ils ont flétri la Pucelle des énormes crimes énumérés dans la sentence, pour en faire rejaillir le déshonneur sur notre roi très chrétien et sur ses fidèles sujets ; ils voulaient faire croire que pour son couronnement, pour le recouvrement de son royaume, notre monarque s’était aidé du secours d’une femme superstitieuse, devineresse, invocatrice des démons, idolâtre, blasphématrice, schismatique, hérétique, et souillée de tous les crimes énumérés dans la condamnation.
À Rouen en effet, dans un discours public, en présence des juges susnommés et d’une nombreuse assistance, le prédicateur s’écria, dit-on : Ôroyaume de France, tu fus autrefois réputé le très chrétien, tes rois et tes princes étaient dits très chrétiens, et maintenant, par toi, ô Jeanne, ton roi, par la confiance qu’il t’a accordée, par la foi ajoutée à tes paroles, est devenu hérétique et schismatique. À quoi Jeanne répondit avec grande énergie : Sauf votre respect, ce que vous dites là n’est pas vrai ; je veux que vous sachiez que parmi les chrétiens vivants, aucun n’est meilleur catholique que lui.
VI. Divisions du mémoire de Berruyer.
L’examen du fond du procès sera renfermé dans les cinq chapitres qui suivent :
- Jeanne, dans ce qu’elle disait être de sa mission, était conduite par un esprit surhumain.
- Jeanne, dans ce qu’elle disait être de sa mission, ne se montrait pas conduite par l’esprit du mal, mais par l’esprit de Dieu.
- Jeanne ne fut pas telle que le dit la sentence rendue contre elle.
- De quelques difficultés tirées des actes et des paroles de Jeanne.
- Conclusion des chapitres précédents : La condamnation de Jeanne a été sans fondement et sans équité, et son supplice une impiété.
407Chapitre X Jeanne, dans ce qu’elle disait être de sa mission, était conduite par un esprit surhumain
Sept preuves de l’assertion :
Je base cette assertion sur sept considérations,
dit Berruyer, que je traduis, en m’abstenant de guillemetter.
- I.
- Avoir conçu pareil dessein.
- II.
- Y avoir persévéré.
- III.
- Avoir surmonté les difficultés de son long voyage.
- IV.
- Avoir obtenu l’assentiment du roi, de son conseil, des docteurs, des hommes d’armes, le concours spontané du parti national.
- V.
- Son habileté dans l’art militaire ; l’effroi inspiré aux ennemis, le courage inspiré aux siens.
- VI.
- Ses prophéties.
- VII.
- L’inspiration dont témoignent ses réponses à Rouen.
I. Avoir conçu pareil dessein.
La seule pensée de l’entreprise si ardue pour laquelle elle disait avoir mission.
Qui oserait dire qu’une jeune fille de 13 ans, non mariée, de la dernière simplicité, née dans la plus infime condition, gardant les troupeaux, a pu d’elle-même concevoir un dessein si difficile, si au-dessus des pensées et de l’attente de tous, le dessein d’aller trouver le roi, de se donner comme envoyée pour délivrer le royaume de ses calamités, mettre les Anglais en fuite, faire lever le siège d’Orléans, faire couronner le roi à Reims, et le remettre en possession de son royaume ? Les jeunes adolescentes sont, par nature, simples, timides, craintives, alors surtout qu’elles sont pauvres et élevées à la campagne. La pensée d’une pareille entreprise semble donc inspirée par un principe supérieur à l’homme.
408II. Y avoir persévéré.
La ferme et divine constance avec laquelle elle a persisté dans son dessein
Elle a été moquée par ceux auxquels elle s’en est ouverte. Ils se sont efforcés de la détourner de ses fantastiques imaginations. Elle ne s’est pas rendue ; elle a persévéré inébranlablement dans son dessein ; ce qui nous autorise à croire que ce dessein venait non de l’homme, mais d’un esprit supérieur à l’homme, conformément à la parole que Gamaliel disait des Apôtres : Ne vous mêlez pas de ces hommes, laissez-les ; si leur dessein vient de l’homme, il tombera de lui-même ; s’il vient de Dieu, vous n’arriverez pas à l’anéantir ; et vous courez le risque de vous en prendre à Dieu même (Act., V).
III. Avoir surmonté les difficultés de son long voyage.
Avoir osé entreprendre ce qu’elle disait être l’objet de sa mission.
Elle ne compte pour rien les périls des chemins, les fatigues, la longueur d’un voyage de 130 lieues, pour arriver de la demeure paternelle à Chinon, alors résidence du roi. Elle qui ne savait pas aller à cheval, monte à cheval et vient jusqu’au roi.
IV. Avoir obtenu l’assentiment du roi, de son conseil, des docteurs, des hommes d’armes, le concours spontané du parti national.
Ce qui se passa à Chinon et à Poitiers.
Les prélats, les hommes versés dans l’un et l’autre droit, l’examinent durant trois semaines à Poitiers et à Chinon ; et voilà qu’elle emporte l’assentiment du roi, des docteurs, du conseil du roi, bien plus, des hommes d’armes de la partie du royaume soumise au roi. Avoir fait croire ainsi à sa parole ne semble pas un fait humain. Pour accepter les promesses d’une telle adolescente, il a fallu l’action d’un esprit supérieur à l’homme, l’action de l’esprit qui inspirait l’enfant. Que l’on considère qu’elle était de très basse condition, fort pauvre ; et en dehors de ce qui touchait à sa mission, d’une simplicité voisine, assure-t-on, de l’imbécillité363 ; et ce pour 409quoi elle se disait envoyée présentait de souveraines difficultés, paraissait incroyable, en dehors de toute espérance, tant étaient grandes les forces anglaises, tant était bas le roi dénué de presque tout secours humain. Et cependant de toutes les parties du royaume, où l’autorité du roi était reconnue, des hommes de tout état, nobles, bourgeois, citadins, paysans, accourent nombreux à la suite de la jeune fille, sans être convoqués, sans solde, à leurs frais !
Qui oserait dire que pareille unanimité est l’effet d’une cause purement humaine, et n’accuse pas une cause surhumaine, la présence de l’esprit qui animait Jeanne ?
V. Son habileté dans l’art militaire ; l’effroi inspiré aux ennemis, le courage inspiré aux siens.
Progrès dans la carrière.
Par nature la femme est prompte à défaillir ; la délicatesse de son tempérament la rend peu propre à supporter de longues fatigues ; elle est timide ; mobile comme la feuille sous le souffle du vent ; la vue des hommes d’armes lui donne l’effroi. C’est le contraire dans notre Pucelle. Elle est sans aucune expérience dans l’art de la guerre, et cependant, — cela est attesté par de dignes témoignages, — elle l’emportait sur les vétérans les plus exercés, quand il fallait ordonner une armée, monter à cheval, brandir la lance, tenir l’étendard, dompter un coursier. Sans l’avoir jamais appris, elle était maîtresse pour se porter sur les divers points de l’armée ; surpassait les plus robustes quand il fallait endurer de longues veilles de nuit. Là où les plus hardis tremblaient, elle restait sans crainte, toujours la première sur le front de bataille, pour débusquer les Anglais. Ses exemples, ses exhortations guerrières, ainsi que cela est dit de Judas Maccabée, donnaient aux siens le courage des lions, et en même temps elle semait l’effroi parmi les Anglais, et semblait leur enlever la force pour résister. Aussi les vit-on à Orléans, à Jargeau, joncher en très grand nombre le champ de bataille de leurs corps, ou se débander et fuir.
Qui oserait dire qu’une jeune fille a pu humainement accomplir ces merveilles ?
VI. Ses prophéties.
Preuve irréfragable.
Elle a annoncé des choses qu’elle ne pouvait pas humainement savoir. Elle a indiqué l’épée cachée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois 410en Touraine, épée marquée de trois croix. Elle n’y était cependant jamais venue364, et l’on ne sait pas que quelqu’un l’en ait instruite. Elle a prédit qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, qu’elle serait blessée dans le combat, sans pour cela discontinuer la lutte ; que le roi serait couronné à Reims, rétabli dans tout son royaume, que les Anglais le voulussent ou ne le voulussent pas ; que ce serait par grande victoire que Dieu enverrait aux Français ; que les Anglais seraient expulsés de France, excepté ceux qui y mourraient.
Tout cela s’est littéralement accompli, comme elle l’avait prédit. C’étaient cependant là des futurs contingents, dépendants de la libre volonté des hommes. Jeanne n’ayant pu les connaître par voie humaine en a été instruite par une voie surhumaine, par la révélation d’un esprit supérieur.
VII. L’inspiration dont témoignent ses réponses à Rouen.
Ses réponses aux questions subtiles, très difficiles, captieuses, équivoques qui lui furent posées à Rouen.
Quiconque les parcourra sans préjugés, verra que Jeanne était humainement incapable de faire de telles réponses, et qu’elle devait être inspirée par un esprit supérieur. Cela sera rendu plus manifeste par ce qui sera dit plus loin.
Ceux qui ont condamné Jeanne sont d’accord avec nous pour dire que Jeanne était conduite par un esprit supérieur à l’homme ; mais ils veulent que ce soit l’esprit du mal ; voilà pourquoi ils l’ont condamnée comme superstitieuse, invocatrice des démons, devineresse, idolâtre.
C’est le contraire qui va être établi dans le chapitre suivant.
411Chapitre XI Jeanne, dans sa mission, était conduite, non par l’esprit du mal, mais par l’esprit de Dieu : les esprits qui lui apparaissaient étaient bons
- I.
- Ce n’est que par des preuves a posteriori que l’on peut connaître quels esprits animaient Jeanne.
- Onze sources de preuves établissent qu’ils étaient bons.
- II.
- L’âge de Jeanne, la sainteté de sa vie avant et après les apparitions ; la manière dont elle les recevait.
- III.
- La convenance des personnages qui apparaissaient : des vierges à une vierge ; saint Michel venant pour délivrer un royaume qui lui est spécialement confié.
- Raison de ces convenances.
- Les anges apparaissent aux petits.
- Apparition d’Onias et de Jérémie à Judas Maccabée.
- IV.
- Le mode de ces apparitions : lumière, accent : effroi d’abord, joie ensuite.
- V.
- Les enseignements donnés excellents ; le contraire de ceux des démons.
- VI.
- La raison de ces apparitions.
- Miséricorde envers la malheureuse France ; tableau de sa désolation.
- Les démons qui avaient causé ces malheurs n’auraient pu les alléger.
- Jeanne combattait pour la justice.
- VII.
- Elle l’a fait très pieusement ; a converti les siens, fait aux ennemis les sommations prescrites ; les a poursuivis sans mauvais motifs.
- Les démons sont ennemis de la justice.
- VIII.
- Ce n’est pas une devineresse qui a délivré un roi n’espérant qu’en Dieu, un royaume qui a eu tant de rois bons chrétiens.
- IX.
- Les prophéties de Jeanne et les secrets.
- X.
- Depuis l’arrivée de Jeanne les événements ont prospéré pour la France ; récente et merveilleuse conquête de la Normandie et de l’Aquitaine.
- XI.
- La mission de Jeanne est pour la salutaire humiliation des Anglais et des Français. La Pucelle l’a proclamé.
- XII.
- Le démon fait mal finir ses sectateurs ; rien de plus édifiant, de plus pieux que la mort de Jeanne.
- XIII.
- Omission du chapitre suivant de Berruyer.
I. Ce n’est que par des preuves a posteriori que l’on peut connaître quels esprits animaient Jeanne. — Onze sources de preuves établissent qu’ils étaient bons.
Il faut d’abord savoir qu’il y a une double manière d’arriver à la connaissance. L’une avec certitude (ou a priori), et de cette manière nul ne peut connaître les révélations de Jeanne, à moins d’en recevoir lui-même révélation. L’on ne peut en effet connaître un objet de cette première 412manière, qu’en l’envisageant dans sa cause ; mais Dieu, cause des révélations, nous est inconnu à raison même de son excellence, selon cette parole de Job : Dieu est grand et dépasse notre science (Job, XXXVI). Personne donc ne peut connaître avec certitude (a priori) si ces révélations viennent de Dieu, à moins que Dieu leur auteur ne le lui ait révélé. L’Apôtre ne nous dit-il pas que, de même que parmi les hommes nul ne peut connaître ce qui est de l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui ; de même aussi nul ne peut connaître ce qui est en Dieu, si ce n’est l’esprit de Dieu ? (I Cor., II.)
Il y a une autre manière d’arriver à la connaissance : c’est par des déductions (conjecturaliter), par des signes ; et de cette manière nous pouvons connaître que les révélations de Jeanne viennent de Dieu, et non de l’esprit de mal ; cela peut se conclure des considérations précédentes ; mais nous trouverons des preuves encore meilleures dans les onze considérations suivantes. Ce n’est que de cette manière que, dans tout ce qui dépasse notre intelligence, nous pouvons nous former un jugement.
II. L’âge de Jeanne, la sainteté de sa vie avant et après les apparitions ; la manière dont elle les recevait.
La personne de Jeanne, c’est-à-dire son âge, sa conduite ou sa vie.
De tendres jeunes filles n’ont pas coutume d’être sorcières, devineresses, de former avec les démons des pactes exprès ou tacites. Les femmes, qu’ordinairement Dieu permet aux démons de tromper, sont des femmes avancées en âge ; c’est une punition de leur défaut de foi, ou de quelque autre péché particulier. Quand Jeanne reçut sa première révélation, elle n’était guère que dans sa treizième année, et on ne lui connaissait pas de vice. Bien plus, pour en venir à sa vie, elle était humble, adonnée à la dévotion, au jeûne, à la prière, passait une partie de ses journées et de ses nuits en supplications accompagnées de soupirs, de gémissements, de ruisseaux de larmes. Elle fréquentait l’église, se confessait souvent, se réconfortait du pain supersubstantiel.
C’est lorsqu’elle jeûnait qu’elle entendait surtout ses voix ; il en était ainsi de Daniel, qui après son jeûne fut favorisé de l’apparition des anges (Daniel, X) ; elle entendait encore ses voix, à l’heure de compiles, quand on sonnait l’Ave Maria.
À l’apparition des esprits, elle se signait du signe de la croix ; l’instinct céleste qui l’animait la poussant à tracer le signe divin, terreur des démons, et moyen de les mettre en fuite. Elle n’a jamais rien demandé aux esprits, assure-t-elle, que le salut de son âme. Dès qu’elle eut entendu les 413voix, elle ne se mêla plus aux jeux dissipants, ainsi qu’on peut le voir au procès.
Des informations ont été faites à son lieu d’origine sur sa vie et sur sa conduite. Toutes étant à sa louange, l’évêque de Beauvais se garda de les faire paraître dans l’instrument du procès.
Loin de la maison de son père, elle logeait, partout où elle en rencontrait, chez des femmes de piété, de bon renom, de vertu, et se liait avec elles. Elle ne traitait avec les hommes que lorsque c’était requis pour l’exécution de sa mission. On connaît la licence qui règne dans les camps, au milieu des gens libertins qui les composent. Jeanne a gardé jusqu’à la lin de sa vie la fleur de sa virginité ; c’est ce que publie la renommée ; ce ne peut être qu’un don de celui qui lui avait commandé de vivre dans pareil milieu. D’après les enquêtes déjà faites avant sa condamnation, des matrones furent chargées d’examiner le fait ; son intégrité fut constatée ; mais ordre fut donné de garder le secret, et de ne pas divulguer le résultat de l’examen.
Qui oserait avancer que Dieu aurait permis qu’une jeune fille d’un âge si tendre, ornée de tant et de si grandes vertus, devînt le jouet des esprits de malice ? Il faut dire bien plutôt qu’elle était éclairée par l’esprit de Dieu.
III. La convenance des personnages qui apparaissaient : des vierges à une vierge ; saint Michel venant pour délivrer un royaume qui lui est spécialement confié. — Raison de ces convenances. — Les anges apparaissent aux petits. — Apparition d’Onias et de Jérémie à Judas Maccabée.
Les esprits qui apparaissaient à Jeanne.
Deux saintes vierges, sainte Catherine et sainte Marguerite, apparaissaient à une vierge. Il y a convenance dans le sexe et la virginité ; et peut-être que Jeanne les honorait d’un culte particulier.
Il convenait aussi que ce fût un ange qui apparût à une vierge. Il y a lien de parenté entre les anges et les vierges. Aussi est-il écrit dans l’Évangile qu’à la résurrection il n’y aura ni liens de chair, ni mariage ; mais que les élus seront comme les anges de Dieu dans le ciel.
Saint Michel était l’ange qui convenait au but de l’apparition. Il est de l’ordre des Principautés qui, par office, sont chargées des royaumes et des provinces ; les Principautés protègent les empires et les délivrent de leurs maux. Aussi est-il écrit au chapitre X de Daniel : Voici que Michel, le premier parmi les princes premiers, est venu à mon aide, et un peu plus bas : En toutes ces difficultés, je n’ai maintenant aucun aide, si ce n’est Michel votre prince.
Saint Michel, autrefois le chef du peuple de Dieu, de la Synagogue, est donné maintenant comme le chef, le directeur, le protecteur de l’Église 414chrétienne. Or, par dessus tous les autres royaumes de la Chrétienté, le royaume des Francs, par la foi, par la piété qui y furent toujours en grand honneur, a reçu comme en titre héréditaire le nom de royaume très chrétien. Il semble par suite spécialement confié à la protection de saint Michel. Il convenait donc que ce fût Michel qui apparût à cette enfant, et vînt par elle opportunément secourir ce royaume, alors qu’il était dans une extrême désolation.
Ces convenances attestent la disposition de la divine sagesse, dirigeant toutes choses de la manière que réclame leur nature ; ainsi qu’il est dit au livre de la Sagesse, elle ordonne tout suavement (c. IV). L’intervention de la divine sagesse est manifestée par ces convenances des apparitions et des révélations.
Ce n’est pas chose nouvelle que les anges apparaissent aux humbles et aux petits ; ils sont loin de les dédaigner. Les chapitres XVIII et XXI de la Genèse nous les représentent apparaissant à Agar, la servante errante dans le désert ; le chapitre second de saint Luc, aux bergers qui, la nuit, veillaient à la garde de leurs troupeaux.
Il n’est pas nouveau non plus que les âmes des saints apparaissent aux mortels. Nous lisons au dernier chapitre des Maccabées qu’Onias et Jérémie apparurent à Judas Maccabée. C’était pour abattre les ennemis du peuple de Dieu ; c’était aussi pour abattre les ennemis du très chrétien royaume de France que les saintes apparaissaient à Jeanne.
IV. Le mode de ces apparitions : lumière, accent : effroi d’abord, joie ensuite.
Le mode de ces apparitions.
1° Jeanne nous dit que les apparitions se produisaient au milieu d’une grande clarté et d’une grande lumière ; cela ne convient pas aux esprits de ténèbres ; 2° d’après Jeanne, leur langage était clair, et elle le comprenait fort bien ; leur parler était agréable, doux, modéré ; celui des esprits de ténèbres est rauque, effrayant, obscur, ambigu ; 3° saint Thomas fait siennes ces paroles de saint Antoine rapportées par saint Jérôme : Il n’est pas difficile de distinguer les bons des mauvais esprits. Si à la suite de la crainte vient la joie, sachons que c’est Dieu qui nous visite, car donner sécurité à l’âme est le propre de l’infinie majesté. Or, Jeanne disait avoir éprouvé une grande crainte au commencement de ses apparitions, et avoir ressenti un grand réconfort lorsque ces esprits se retiraient ; elle pleurait du désir de s’envoler avec eux. Pareils sentiments sont affirmés des femmes qui vinrent au sépulcre du Seigneur ; ce fut 415d’abord, à la vue des anges, un grand sentiment de frayeur suivi d’une grande joie.
V. Les enseignements donnés excellents ; le contraire de ceux des démons.
Les salutaires enseignements donnés par ces apparitions.
Les démons, jaloux du salut des hommes, ne leur apparaissent que pour les entraîner dans quelque erreur idolâtrique ou semblable iniquité, et par suite dans les éternels supplices. Rien de semblable dans les apparitions de Jeanne. Les esprits lui donnaient de salutaires enseignements ; ils lui disaient d’être la bonne jeune fille et qu’elle serait aimée de Dieu ; ils lui apprenaient à bien se conduire, à fréquenter l’église, à se confesser souvent, à garder sa virginité. Pareils avis ne viennent pas des esprits immondes ; ils sont la preuve de la présence des esprits bons. Jeanne avait raison de dire que ce qui lui avait fait croire à la bonté de ses voix, c’étaient les bons conseils, les bons enseignements qu’elle en avait reçus.
VI. La raison de ces apparitions. — Miséricorde envers la malheureuse France ; tableau de sa désolation. — Les démons qui avaient causé ces malheurs n’auraient pu les alléger. — Jeanne combattait pour la justice.
Ce qu’elle disait être la raison de sa mission.
Les voix, disait Jeanne, lui racontaient les malheurs de la France. Dieu les avait permis afin de punir certaines iniquités ; elles ajoutaient que la jeune fille était destinée à secourir le malheureux royaume, et aussi les gens de bien d’Orléans, et que le roi recouvrerait son royaume. Semblables raisons étaient des raisons de miséricorde et de justice.
C’était miséricorde. Lorsque Jeanne recevait semblable révélation, la désolation du royaume de France était extrême ; il succombait sous le poids de ses calamités : calamités spirituelles, calamités temporelles.
La justice en était bannie, ce n’était qu’un immense brigandage, une caverne de pillards. Tout était abandonné au plus fort. Les habitants mouraient, emportés les uns par la misère et par la faim, les autres par le fer, d’autres par de criminels artifices et dans les tortures.
L’on fuyait dans les contrées voisines ; les bourgades disparaissaient, les maisons restaient sans habitants, et les champs sans culture. Plus d’office dans les églises veuves de prêtres. Ni paix, ni sécurité nulle part ; partout la terreur ; au dedans l’effroi, au dehors le glaive. Même au sein des villes, il y avait d’atroces massacres, où coulaient de la manière la plus barbare des flots de sang chrétien.
416Toute vertu gisait abattue sous les pieds des impies. C’était nouvelles sur nouvelles, de guerre et de toute calamité. Les bouches s’ouvraient sans freina toute imposture, à tout blasphème. Les bras étaient tendus pour se charger de sacrilèges, d’homicides, d’adultères, de viols, de rapines, de brigandage ; et des crimes sans nom qui ont coutume de régner en temps de guerre, sur les ruines de toute justice et de toute vertu. Alors on voyait se réaliser tout entier cet oracle d’Osée (IV) : Plus de vérité, plus de pitié, plus de science de Dieu sur la terre, un déluge de malédictions, de fourberie, d’homicides, de vols et d’adultères ; le sang par ruisseaux, la terre dans le deuil, et tous ses habitants languissants abattus365.
Qui pourrait douter que ce ne soit l’ennemi du genre humain qui a déchaîné sur nous cet ouragan de tous les maux ? Ce n’est pas donc lui qui l’aura fait cesser.
Jeanne se disait suscitée pour mettre fin à un état si lamentable. Et de fait, depuis qu’elle a paru, successivement, par une suite de merveilles, contre toute espérance, sans puissance humaine suffisante, le royaume a été délivré, ainsi que nous le voyons maintenant. Gloire en soit rendue à Dieu.
Qui ne sent qu’un tel bien n’a pas pu nous être apporté à la suggestion et par l’aide des démons, mais qu’il l’a été par les conseils, la direction, le secours des esprits bons, servant de ministres au père des âmes, au Dieu de toute consolation, dont les entrailles de miséricorde se sont émues sur les calamités du royaume très chrétien, et qui a envoyé cette Pucelle pour le tirer de cet abîme de tout mal ?
La cause pour laquelle la Pucelle se disait envoyée était juste. Elle venait pour rétablir Charles notre sire dans son royaume, pour délivrer ses sujets que la tyrannique domination des Anglais tenait comme renfermés dans une fournaise de fer, pour les remettre sous l’obéissance de leur légitime et naturel seigneur. Juste était donc le parti pour lequel elle 417se déclarait, juste le motif de la guerre. Il est en effet plus clair que le jour, et il serait inutile d’y insister, que Charles notre sire avait de justes titres à la possession de ce glorieux royaume de France. Qu’il suffise de rappeler, comme preuve, son couronnement si merveilleux, si inattendu, au lieu marqué, à Reims, par l’archevêque de Reims, tout comme l’avait prédit Jeanne, et cela par son ministère. Ajoutons le recouvrement inespéré, presque soudain, de tout le royaume, excepté le petit recoin de Calais ; mais cela sera traité plus longuement dans la suite.
VII. Elle l’a fait très pieusement ; a converti les siens, fait aux ennemis les sommations prescrites ; les a poursuivis sans mauvais motifs. — Les démons sont ennemis de la justice.
La manière dont Jeanne a procédé à la libération du royaume.
À une guerre juste dans sa cause, juste dans son motif, Jeanne a procédé justement, et a ainsi poursuivi justement ce qui était juste. C’est justement, c’est pieusement qu’elle a procédé à son œuvre. D’abord du côté de ceux qui combattaient avec elle dans l’armée du roi ; elle a extirpé de leur rang, dans la mesure de son pouvoir, les blasphèmes, les rapines, les violences envers les pauvres gens ; elle a expulsé de l’armée les filles de mauvaise vie. En second lieu du côté des ennemis ; fidèle à ce qui est écrit au vingtième chapitre du Deutéronome : Si vous vous armez contre un ennemi, vous commencez par lui offrir la paix ; la Pucelle avant d’en venir aux mains avec les Anglais les a avertis par lettres, au nom de Dieu, de sortir du royaume, et de laisser Charles le gouverner en paix ; faute de quoi, elle avait mission de les chasser. Semblable sommation prouve qu’elle ne faisait pas la guerre par désir de nuire, par soif de vengeance, par esprit d’implacable rancune, ou pour tout autre motif justement blâmable, ainsi que le remarque saint Augustin, dans son second livre contre Fauste. Son intention fut droite, car conformément à la doctrine du même saint Augustin dans son livre de verdis Domini, ce n’était pas la cupidité, ce n’était pas la cruauté, mais bien l’amour de la paix qui lui mettait les armes à la main. Elle voulait réprimer les méchants, secourir les bons. Et ce qu’elle a fait pour une juste cause, avec une intention droite, elle l’a fait par autorité publique, par l’autorité du roi notre sire, ou mieux encore, selon qu’elle le disait elle-même, par l’autorité même de Dieu, auteur de sa mission.
Si donc la cause de la mission de Jeanne était juste et sainte ; si elle y a procédé justement et saintement, comme cela vient d’être démontré ; il est évident qu’elle a été suscitée, dirigée, assistée par Dieu, qui est juste et saint et aime les justices ; elle n’a pas pu l’être par l’ennemi de la justice et de la sainteté.
418VIII. Ce n’est pas une devineresse qui a délivré un roi n’espérant qu’en Dieu, un royaume qui a eu tant de rois bons chrétiens.
Le roi et le royaume de France.
Le roi. — Jeanne disait que l’ange remémorait au roi sa grande patience dans les tribulations ; ce qui nous autorise à penser que c’est cette patience et ses autres vertus, qui ont valu à notre monarque le secours de cette Pucelle. On voit qu’elle répondit, dans un interrogatoire du procès, qu’elle était venue pour grande chose, à savoir pour porter secours aux bonnes gens d’Orléans, et aussi pour les mérites du bon roi et du bon duc d’Orléans. Il y a tout à croire en effet que le roi, privé de tout secours humain, avait mis toute son espérance en Dieu, et que dans cette confiance son cœur lui disait avec le pieux Josaphat : Ignorant le parti à prendre, il ne nous reste, Seigneur, qu’à lever les yeux vers vous (II Paralip., XX). Pareil moment était très convenable pour recevoir secours de celui qui aime à intervenir dans les nécessités extrêmes, le propre de la divinité étant de donner son secours quand tout est désespéré.
Le royaume. — Il a eu à sa tête des rois très glorieux, fidèles, pleins de respect et de dévouement pour Dieu et pour la sainte mère Église. Saint Jérôme disait : seule la Gaule a été exempte des monstres de l’hérésie. L’éloge a continué d’être mérité, puisque jusqu’à ce jour la foi du Christ s’y est maintenue sans altération ; d’où le nom de royaume très chrétien, de rois très chrétiens.
Voilà pourquoi il n’est pas permis de croire que la très religieuse maison de France, que les sujets qui lui sont soumis, aient été abandonnés de Dieu, au point d’avoir été le jouet d’une devineresse, d’une invocatrice des démons, d’une idolâtre.
IX. Les prophéties de Jeanne et les secrets.
Prophéties.
Il a été démontré au chapitre précédent que Jeanne a révélé des secrets entièrement cachés, prédit plusieurs événements totalement contingents, et dépendants de la libre volonté des hommes. Mais, enseigne saint Thomas (2a 2æ, q. 172, a. I), connaître par avance les futurs contingents appartient uniquement à Dieu ; seul il voit l’avenir dans son éternité. C’est ce qui faisait dire à Isaïe (c. XLI) : Annoncez-nous ce qui sera, et nous saurons que vous êtes des dieux. Il n’y a donc que ceux auxquels Dieu daigne le révéler qui puissent le prédire, et l’annoncer par avance. Les événements, prédits 419par Jeanne et énumérés plus haut, dépendaient tellement de la volonté libre des hommes, que les démons ne pouvaient en rien connaître ou prédire de certain. Jeanne au contraire disait en être aussi certaine que de la présence de ses interrogateurs, et nous les voyons réalisés de la manière annoncée par elle. C’est un signe infaillible qu’elle parlait, non sous l’inspiration des démons, mais par révélation divine.
A-t-elle pénétré les secrets des cœurs ? On raconte qu’elle a manifesté au roi les choses les plus intimement cachées, qui, d’après le roi, ne pouvaient être connues que de lui et de Dieu. Dans ce cas, il est constant qu’elles lui ont été manifestées uniquement par Dieu, le seul à connaître les secrets des cœurs. Ce bruit est tout à fait croyable. Le roi, qui se montrait très difficile à admettre ceux qui se présentaient à lui comme venant de la part de Dieu, n’a dû ajouter foi à une adolescente si pauvre, si simple, et cependant se donnant comme chargée d’accomplir des œuvres si difficiles, si inespérées, qu’à la suite de secrets qu’elle lui aura révélés. Jeanne en effet disait tenir de ses voix des choses qu’elle ne devait dire qu’au roi Charles, et elle répondit à ses interrogateurs que, pour ce qui regardait son prince, on pourrait lui faire bien des questions auxquelles elle ne répondrait pas.
X. Depuis l’arrivée de Jeanne les événements ont prospéré pour la France ; récente et merveilleuse conquête de la Normandie et de l’Aquitaine.
Les heureux événements survenus dans le royaume à partir de la venue de la Pucelle.
Ce furent d’abord les victoires remportées contre les Anglais qui assiégeaient Orléans ; elles se continuèrent en d’autres lieux. Vint à la suite la réduction de nombreuses cités, forteresses, châteaux, et cela en très peu de temps, sans résistance ; la vue d’une telle merveille frappant les habitants de stupeur et d’effroi. Au nombre de ces cités, il faut placer Troyes, Reims où notre roi fut couronné. Dès lors il fut vrai de dire de notre monarque ce qui est dit de David au second livre des Rois (c. III) : Il avançait, il devenait de jour en jour plus puissant, tandis que la nation anglaise, semblable à la maison de Saül, décroissait tous les jours.
Vinrent en même temps la cessation soudaine et fort inattendue des barbares pillages, et le fortifiant retour de la justice. Les hommes d’armes au service du roi, auparavant semblables à des lions rugissants qui cherchent la proie, se montrèrent soudainement doux comme des agneaux. On les vit cesser de nuire, dès que se leva sur le royaume ce nouvel astre de sécurité et de paix. Un changement si soudain, si insolite, n’a pu être que l’œuvre de la droite du Très-Haut.
420Ce fut le contraire parmi les Anglais. Ils furent pris d’une telle soif de déprédations et de barbaries, que toute trace de justice, s’ils en avaient gardé quelque ombre, disparut du milieu d’eux. Aussi quel a été l’effet dernier ? Ce que l’on n’attendait pas, ce que l’on n’eût osé croire. Dans un très court espace de temps, le Maine, la Normandie, l’Aquitaine depuis si longtemps au pouvoir des Anglais, ces belles provinces, sont rentrées sous l’obéissance du roi, presque sans effusion de sang français, sans qu’il ait été nécessaire de renverser les remparts de tant de villes si bien murées, sans qu’on ait eu à démolir leurs forts, sans que les habitants aient eu à souffrir ni pillages, ni meurtres. Quant aux Anglais, ou ils ont péri dans la guerre, ou ils se sont soumis au roi, ou ils sont rentrés dans leur île.
Ainsi s’est vérifiée la prophétie de Jeanne qui avait prédit que le roi serait rétabli dans son royaume et le recouvrerait tout entier, veuillent ou non veuillent les Anglais ; que ces mêmes Anglais seraient boutés hors de France, excepté ceux qui y mourraient.
Qui donc oserait attribuer semblables événements à l’entremise des démons, ou à la sagesse et à la puissance des hommes ? Qui n’y verrait pas la main du tout-puissant ? C’est le cas de dire avec Moïse : C’est le bras du trône du Seigneur, c’est la victoire de Dieu (Exode, XVII).
Ce même Dieu a parachevé son œuvre. Il avait commencé, par le ministère de la Pucelle, de porter secours au roi et au royaume très chrétien ; il amis la dernière main à son bienfait en expulsant les Anglais, en ramenant le royaume entier, à l’exception du petit coin de Calais, à l’obéissance du roi, ainsi qu’il l’avait annoncé par Jeanne. C’est que ses œuvres sont parfaites. Il y a parfaite harmonie entre l’issue et le début ; la fin répond parfaitement au commencement ; c’est Dieu qui a consommé ce qu’il a commencé ; il a commencé par le ministère de l’humble, de l’obscure Pucelle, et il a terminé au milieu du plus grand éclat. Il est constant que le complément de la délivrance de ce royaume vient de Dieu ; c’est une preuve que le commencement opéré par l’intermédiaire de la Pucelle en vient aussi.
XI. La mission de Jeanne est pour la salutaire humiliation des Anglais et des Français. La Pucelle l’a proclamé.
La mission de la Pucelle a été pour la gloire de Dieu, le salut de la France et des Anglais.
Elle a été pour le salut des Anglais, afin de confondre leur superbe ; pour le salut des Français, afin que leur délivrance ne les fasse pas tomber dans la même iniquité ; mais que les uns et les autres soient salutairement humiliés.
421Les Anglais, battus, chassés non par puissance humaine, mais par la toute puissance divine, qui n’a employé pour cela qu’une fillette de basse condition, faible, pauvre, les Anglais, doivent comprendre que leur roi n’a pas été envoyé en France pour y régner, ainsi qu’ils s’en flattaient ; mais pour châtier, pour punir les péchés des Français ; qu’il a été, ainsi qu’Isaïe le dit d’Assur (c. XV), la verge et le knout de la justice céleste irritée. Qu’ils se tiennent avertis pour l’avenir de ne pas entreprendre, au préjudice de leurs âmes, de nouvelles et injustes guerres pour conquérir la France.
Quant aux Français, qu’ils ne s’enorgueillissent pas, qu’ils ne se glorifient pas, comme si c’était par leur courage ou par leur habileté, que le royaume a été délivré de ses ennemis ; que pas un ne dise dans son cœur, ainsi qu’il est écrit au chapitre huitième du Deutéronome : C’est mon courage, c’est la force de mon bras, qui m’ont valu ces biens ; mais que chacun se rappelle du Seigneur son Dieu qui lui a donné courage et force ; que tous reconnaissent que ce n’est pas du nombre que vient l’issue de la bataille, mais que c’est du ciel que vient la victoire ; et que tous rendent gloire à Dieu.
Ainsi que l’enseigne l’Apôtre, il a choisi l’absurde pour confondre ce qui était fort ; il a pris l’abject, ce qui était bas, un objet de rebut, ce qui n’était pas, pour détruire ce qui est, afin qu’il n’y ait pas de chair qui se gonfle en sa présence. La Pucelle a proclamé que telle était la fin de sa mission. C’est le sens de ces paroles : Il a plu à Dieu de faire ainsi que de rebouter les ennemis du roi par une simple pucelle ; c’est dans la même pensée, qu’elle disait avoir par révélation fait broder sur son étendard le roi du ciel avec deux anges en adoration ; qu’elle faisait mettre dans ses lettres les noms de Jhésus et de Marie ; qu’elle disait que l’étendard et les peintures étaient à l’honneur de Dieu ; qu’il fallait attribuer à Dieu les victoires de l’étendard, et tout ce qu’elle avait accompli dans sa mission.
Pour délivrer son peuple de la main des Philistins, Dieu tira David de la garde des troupeaux ; pourquoi se refuser de croire qu’il a pris la jeune tille à la suite des brebis, afin de délivrer de la tyrannique oppression des Anglais le peuple très chrétien de France ? Il n’est pas inouï que Dieu donne victoire aux siens par la main d’une femme. Il la donna par la main de Judith coupant la tête d’Holopherne ; il la donna par la main de Débora qui chante dans son cantique : Dieu a choisi de nouvelles manières de faire la guerre, et encore : c’est du ciel qu’il a été combattu.
422XII. Le démon fait mal finir ses sectateurs ; rien de plus édifiant, de plus pieux que la mort de Jeanne.
La pieuse et sainte mort de la Pucelle.
Avant de monter sur le bûcher, elle se confessa et reçut la sainte Eucharistie avec une grande abondance de larmes et une indicible dévotion. Elle pria longtemps les saints et les saintes ; elle pressait très dévotement la croix sur sa poitrine, la couvrait de ses baisers ; elle pardonna à ses persécuteurs et sollicita le pardon de ceux qu’elle aurait offensés ; elle ne cessa d’avoir le nom de Jésus sur les lèvres, et son dernier souffle fut une invocation à ce nom divin.
Son trépas, au rapport de témoins dignes de foi, fut si chrétien, si pieux qu’il fit couler les larmes de tous les assistants, au nombre de près de vingt-mille, même des Anglais, même de l’évêque de Beauvais, et du chancelier du roi d’Angleterre l’évêque de Thérouanne. Ce dernier disait avoir moins pleuré à la mort de son père et de sa mère, et ne pas douter que l’âme de cette jeune fille ne fût directement entrée en Paradis. Plusieurs Anglais, qui jusqu’alors s’étaient montrés cruels envers elle, la proclamaient bonne, innocente et injustement condamnée. Plusieurs rapportèrent avoir vu le nom de Jésus écrit en lettres d’or sur les flammes du bûcher ; d’autres, qu’au moment du trépas, ils avaient vu une colombe blanche s’élever du milieu du brasier.
Le malin esprit fait mal finir ceux qu’il a une fois séduits, afin de les entraîner avec lui dans les éternels supplices. La fin si pieuse, si sainte de la Pucelle, doit nous faire conclure que, loin d’être conduite par l’esprit de mal, elle l’était par l’esprit de Dieu, en vraie fille de Dieu, ainsi que, selon son aveu, la nommaient les voix, qui l’appelaient de ce nom : fille de Dieu365b. Elle a fini par une mort cruelle en affirmant sa mission divine. C’est le sort de beaucoup d’enfants de Dieu ; ils n’ont pas reçu de délivrance ici bas, pour trouver ailleurs un réveil plus heureux et plus glorieux (Héb., XI).
XIII. Omission du chapitre suivant de Berruyer.
La Pucelle ne fut pas telle que le dit la sentence de condamnation.
C’est le troisième chapitre de Berruyer. L’auteur prend un à un tous 423les griefs énumérés dans la sentence homicide ; et il montre brièvement qu’ils sont sans fondement. Il n’indique aucune considération qui n’ait été déjà présentée dans les mémoires analysés ; voilà pourquoi il n’en est pas fait ici autrement mention ; je l’omets entièrement, ainsi que quelques rares passages du chapitre suivant.
424Chapitre XII De quelques difficultés faites, ou que l’on pourrait faire contre Jeanne la Pucelle
- I.
- La grande mission de Jeanne explique la multitude des apparitions dont elle a été favorisée ; elles n’étaient pas toujours corporelles.
- II.
- Double raison qui justifie l’affirmation qu’elle croyait à la bonté de ses voix comme à la Rédemption.
- III.
- Le saut de la tour de Beaurevoir ne prouve pas plus contre ses révélations que le reniement de saint Pierre contre celles de l’apôtre.
- Excuse de ce péché.
- IV.
- Elle a pu comme d’autres âmes recevoir révélation de son salut.
- Raison de cette assurance.
- V.
- Explication de plusieurs de ses paroles, spécialement de celles qui regardaient sa délivrance, sa prédestination.
- VI.
- Nouveaux éclaircissements sur le costume masculin.
- VII.
- Plus ample explication sur la soumission à l’Église.
- Pourquoi devait-elle dire qu’aucun homme vivant ne lui ferait révoquer ses révélations ?
- VIII.
- Combien injuste l’abjuration imposée à Jeanne, et l’accusation de rechute.
- Ce qui excuse Jeanne, si elle a péché.
- Rapprochement avec le reniement de saint Pierre.
- IX.
- Réponse à l’objection qu’elle n’a pas délivré le duc d’Orléans, qu’en sa compagnie les Français n’ont pas fait pour la Chrétienté le plus merveilleux des exploits, ainsi qu’elle l’avait annoncé.
I. La grande mission de Jeanne explique la multitude des apparitions dont elle a été favorisée ; elles n’étaient pas toujours corporelles.
On avait transmis au docte évêque une série des difficultés qui avaient été, ou pouvaient être élevées ; il annonce qu’il en suivra l’ordre. Ne connaissant pas le texte même, je supprime les numéros, me contentant d’indiquer le point à éclaircir tel que je le trouve dans l’apologiste, et je continue à traduire.
La fréquence et le mode des apparitions.
Jeanne disait avoir vu bien souvent de ses yeux saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite, lui apparaître corporellement, et avoir plus souvent encore entendu leurs voix.
Rien d’étonnant si l’on considère la difficulté de l’œuvre pour laquelle Jeanne avait reçu mission, Saint Michel lui racontait, disait-elle, les malheurs si lamentables de la France et l’assurait qu’elle était destinée à 425y porter remède ; la révélation avait donc pour but le bien, le salut de tout le royaume ; le salut de toute la nation dans l’ordre spirituel et temporel. Pour des affaires de bien moins grande importance, nous voyons les anges et les saints apparaître sous des figures corporelles, se montrer aux yeux, se faire entendre aux oreilles du corps. L’ange Raphaël apparaît à Tobie, semble manger et boire avec lui, se fait, chose étonnante, le compagnon de voyage du jeune homme. Saint Pierre apparaît à sainte Agathe, et bien d’autres saints à d’autres personnes.
Des paroles de Jeanne, l’on ne peut pas conclure que toutes les fois qu’elle parle de ses voix, elle veuille dire qu’elle a vu corporellement ses apparitions, ou même qu’elle a perçu des oreilles du corps des sons formés extérieurement ; il y a lieu de penser que plus souvent elle était instruite par l’influx d’une image intellectuelle, par l’émission d’espèces intelligibles, ou par l’impression et la disposition des formes de l’imagination366.
II. Double raison qui justifie l’affirmation qu’elle croyait à la bonté de ses voix comme à la Rédemption.
Jeanne a dit croire à la bonté de ses voix, qu’elles venaient de Dieu, et par son ordre, tout comme elle croit la foi chrétienne, que Dieu existe, et qu’il nous a rachetés de l’enfer.
On peut répondre que le mot comme, sicut, n’emporte pas toujours une absolue ressemblance. Ainsi dans cette phrase : Dieu et l’homme sont un seul Christ, comme l’âme raisonnable et la chair sont un seul homme, il y a bien plus de dissemblance que de ressemblance. Il ne fallait pas chercher à prendre dans ses paroles une jeune fille simple telle que Jeanne, comme si elle avait été un docteur. On devait interpréter ses assertions d’après ce qu’elle a ajouté, à savoir que ce qui lui donnait cette foi, c’étaient les bons conseils, le grand réconfort, les bons enseignements reçus de ses apparitions.
Les docteurs enseignent, d’après saint Thomas (2a 2æ, q. 171, a. 5), que celui qui reçoit une révélation est certain qu’elle vient de Dieu ; tel Abraham. Il ne se fût certainement pas préparé à immoler son fils, s’il n’avait eu la plus absolue certitude de la divinité de la révélation qui le lui commandait. Voilà pourquoi Jérémie (c. XXII) disait aux Juifs : En vérité le Seigneur m’a envoyé pour faire arriver à vos oreilles toutes les paroles que vous venez d’entendre.
426Si donc Jeanne a reçu de Dieu des révélations, elle a été certaine qu’elles lui venaient d’une source divine ; et elle a pu dire qu’elle croyait à la bonté de ses voix comme elle croyait que Jésus-Christ a souffert sa passion pour nous ; comme elle croyait la foi chrétienne, puisque nous ne croyons si fermement les vérités de la foi, que parce qu’elles nous viennent par révélation divine.
III. Le saut de la tour de Beaurevoir ne prouve pas plus contre ses révélations que le reniement de saint Pierre contre celles de l’apôtre. — Excuse de ce péché.
Elle s’est précipitée de la tour de sa prison, malgré la défense de ses voix ; si ces voix venaient de Dieu, c’était un péché mortel de désobéissance. Par un acte semblable elle tentait Dieu et se rendait coupable de péché de présomption, ou de désespoir.
Le saut de la tour de sa prison ne prouve nullement qu’elle n’a pas eu des révélations divines. Ces révélations lui étaient faites pour la délivrance du royaume, beaucoup plus que pour elle-même, et pour la direction de sa conduite personnelle. Il ne semble pas qu’elle ait agi par désespoir ; elle croyait peut-être pouvoir s’évader en se recommandant à Dieu ; aussi fut-elle préservée de la mort. Il n’y a pas, ce semble, beaucoup à se mettre en peine de la montrer exempte de tout péché. Saint Pierre n’en fut pas exempt, pas plus que beaucoup d’autres, favorisés cependant du don de révélations divines. Il faut montrer qu’elle n’est pas coupable du péché d’hérésie et des autres crimes pour lesquels elle a été condamnée. Cependant, ainsi qu’elle le disait, elle fut après sa chute confortée par sainte Catherine et elle demanda pardon à Dieu de sa témérité.
IV. Elle a pu comme d’autres âmes recevoir révélation de son salut. — Raison de cette assurance.
Elle a supplié les voix de la conduire en Paradis, et elles lui ont promis.
Pareille révélation et pareille promesse ont été faites à d’autres personnes, pour que semblable assurance leur donnât plus de confiance et de courage dans la poursuite de grandes œuvres, et que la joie d’une telle perspective leur fit mieux supporter les maux de la vie présente. C’est dans ce sens qu’il fut dit à Paul (II Cor., XII) : Ma grâce te suffit. Or quelles œuvres ardues avait à accomplir cette jeune fille ! Quelles épouvantables 427tortures devaient mettre sa patience à l’épreuve ! les événements le disent assez.
V. Explication de plusieurs de ses paroles, spécialement de celles qui regardaient sa délivrance, sa prédestination.
1° Jeanne a dit qu’avant sept ans les Anglais perdraient en France un gage plus beau que celui qu’ils avaient perdu devant Orléans.
Beaucoup l’entendent de Paris enlevé à la domination anglaise et revenu à l’obéissance du roi, avant la fin des sept ans qui ont suivi la prophétie.
2° Jeanne avait dit de la part des voix qu’elle serait délivrée de prison et aurait secours de Dieu par grande victoire ; et cependant elle a été brûlée.
Ces paroles s’expliquent par ce qu’elle ajoute qu’elle ignore la manière, si ce sera en s’évadant de prison, par grand tumulte, ou par une autre voie. En même temps elle ajoute que les voix lui disaient : Ne t’inquiète pas de ton martyre, tu viendras enfin avec nous en Paradis. Mais le martyre délivre heureusement les fidèles de la prison des impies ; les martyrs remportent une grande victoire ; c’est des martyrs qu’il est écrit au psaume 123 : Les filets qui nous enlaçaient ont été rompus, et nous avons été délivrés.
3° Elle semble présomptueuse, quand elle affirme être aussi certaine d’aller en Paradis, que si elle en avait déjà la possession.
Ces paroles s’expliquent par le développement donné à sa pensée, quand elle ajoute que cela doit s’entendre à condition qu’elle tiendra le serment et promesse faits à Dieu de garder la virginité de corps et d’âme. Par virginité il faut entendre l’intégrité de l’âme par opposition à la corruption de la chair, selon cette parole de l’Apôtre à tous les fidèles (II Cor., c. X) : Je vous ai fiancés pour vous présenter comme autant de vierges chastes à un époux unique, le Christ ; sur quoi Nicolas de Lyre fait ce commentaire : vierges par l’intégrité de la foi, chastes par la pureté et l’innocence de la vie.
On peut aussi entendre la rectitude de l’espérance, car l’espérance s’appuie sur le secours de la grâce de Dieu ; et si on y persévère, on obtiendra infailliblement la vie éternelle, tandis que celui qui espérerait y arriver par sa propre vertu se rendrait coupable de présomption.
428VI. Nouveaux éclaircissements sur le costume masculin.
On a insisté sur ce qu’elle avait pris des vêtements d’homme et avait porté les armes.
Quoique ce point ait été déjà touché dans le chapitre précédent367, on peut remarquer avec saint Thomas (2a 2æ, q. 169, a. 2 ad 3m) que la défense faite dans le Deutéronome, à la femme de ne pas porter des vêtements d’homme et réciproquement, avait pour but d’éviter ce qui provoque au libertinage. Pareil travestissement, en même temps qu’il enflamme la luxure, donne facilité de la satisfaire. Jeanne disait avec raison que le vêtement d’homme était plus décent pour elle, tant qu’elle était parmi les hommes d’armes. Jeune qu’elle était, sa vue réveillait moins la passion qu’excite naturellement un vêtement de femme. Aussi saint Thomas dans le même passage enseigne-t-il que ce déguisement est permis dans un cas de nécessité, comme pour se dérober à l’ennemi, faute d’autre vêtement, et pour motifs de ce genre. Non seulement c’est permis dans semblable occurrence, c’est parfois utile et louable, dans le cas par exemple où une femme recourrait à pareil stratagème pour préserver sa chasteté, un homme pour conserver sa vie.
Si, pour un bien individuel, tel que la conservation de la vie ou de la chasteté, il est permis de prendre les habits d’un sexe différent, à combien plus forte raison c’était licite à la Pucelle pour vivre au milieu des hommes, être plus apte à la marche à pied ou à cheval, porter les armes, faire une guerre à laquelle était attaché le salut de tout le peuple et du roi de France.
Raison plus décisive qui ressort du procès. Jeanne affirmait avoir pris ce parti sur un conseil qui ne venait pas de l’homme. Elle n’en chargeait, disait-elle, homme vivant ; elle n’avait pris ce vêtement, elle n’avait rien fait que par le commandement de Dieu ; elle croit que tout ce qui se fait sur l’ordre de Dieu est bien fait ; l’ayant fait sur le commandement de Dieu et pour son service, elle ne pense pas que ce soit mal fait. Ce sont ses paroles.
Elle ajoutait que lorsqu’il plairait à Dieu, lorsque le temps de le déposer serait venu, lorsqu’elle aurait accompli ce pourquoi Dieu l’avait envoyée, elle reprendrait l’habit de femme. Elle se proposait donc, sa mission finie, de reprendre les vêtements de son sexe.
Si, comme elle l’affirmait et que cela a été prouvé, elle était envoyée 429par Dieu pour mettre en fuite les ennemis du royaume, la conséquence c’est que Dieu devait lui ordonner de prendre des vêtements d’homme, de se couper les cheveux, de porter les armes, comme autant de moyens en harmonie avec son œuvre, et avec la fin de sa mission.
En cela elle était conduite par une loi privée, comme sainte Thècle, sainte Eugénie, sainte Pélagie, sainte Maxime et d’autres saintes femmes qui ont porté des vêtements d’homme, se sont coupé les cheveux, et à la faveur de ce déguisement ont vécu parmi les hommes, ainsi que le raconte Trithème (Vincent de Beauvais) dans le Miroir. C’est encore de la même manière que Débora marcha avec Barac pour combattre Siséra et son armée.
VII. Plus ample explication sur la soumission à l’Église. — Pourquoi devait-elle dire qu’aucun homme vivant ne lui ferait révoquer ses révélations ?
Jeanne, dit-on, a refusé de se soumettre de ses dits et de ses faits à l’Église militante.
Que l’on remarque que les dits de Jeanne sont surtout des explications sur les révélations, les apparitions dont elle a été favorisée, sur ses prédictions. Par ses faits il faut entendre ce qu’elle a accompli en faveur de la France, en même temps que les coups portés aux Anglais. Mais ce ne sont point là des matières de foi ; il est étrange qu’elle ait été si grandement molestée pour se soumettre en ce point au jugement de l’Église.
La question de sa soumission à l’Église a été traitée dans le chapitre précédent ; quelques éclaircissements sur deux points.
1° Elle a dit que c’est tout un de l’Église et de Notre Seigneur. On peut justifier cette parole, en disant que c’est tout un quant à la conformité des jugements, d’après ces paroles de Notre Seigneur (Mat., XVIII) : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Par suite, Jeanne en se soumettant au jugement de Dieu se soumettait au jugement de l’Église.
2° Elle a répondu s’en rapporter à l’Église militante, pourvu que l’Église militante ne lui commande rien d’impossible. Et ce qu’elle appelle impossible, c’est de révoquer les faits qu’elle a accomplis de la part de Dieu ; elle ne les révoquera ni pour chose aucune, ni pour homme qui vive ; et, sur ce, elle ne s’en rapporterait à homme du monde (Procès, t. I, p. 324).
Que l’on se rappelle ce qui a été affirmé plus haut. Celui que Dieu favorise de ses révélations est certain que c’est de Dieu qu’elles lui viennent ; la Pucelle ayant toujours affirmé avoir reçu de Dieu des révélations était certaine de leur origine. Elle ne devait donc pas se soumettre au jugement des hommes, alors surtout que sans une révélation divine nul 430homme ne pouvait savoir avec certitude, que ces révélations ne lui avaient pas été faites. Abraham n’aurait pas soumis au jugement des hommes la révélation qui lui ordonnait d’immoler son fils ; pour quelque chose que ce fût, il n’aurait pas laissé de le sacrifier. Il ne s’arrêta que lorsque Dieu par une seconde révélation lui ordonna de ne pas pousser plus loin son obéissance. Et pourtant, n’eut été l’ordre de Dieu, le commandement intimé à Abraham était de sa nature le plus barbare des forfaits. Au contraire, ce que Jeanne assurait lui avoir été commandé, était juste et saint, puisque c’était de délivrer le royaume de ses calamités et de le ramener à l’obéissance de son légitime seigneur et roi. Elle ne devait donc se soumettre au jugement d’aucun homme.
C’est le cas d’appliquer les paroles de saint Paul aux Galates (V) : Si vous êtes conduits par l’esprit de Dieu, vous n’êtes plus sous la loi ; et encore la prescription du droit (c.IX, q. II) : Celui qui est conduit par une loi particulière ne doit pas être restreint par la loi commune.
Saint Thomas (1a 2æ, q. 96, a. 5) dit encore : Parfois quelqu’un peut être soumis à la loi pour certaines parties, tout en demeurant dispensé pour d’autres où il est conduit par une loi supérieure. La loi du Saint-Esprit est supérieure à toute loi qui vient des hommes ; d’où il résulte que les hommes spirituels, dans les points où ils sont conduits par le Saint-Esprit, ne sont point soumis à ce qui dans la loi serait contraire à la direction que cet esprit leur imprime.
Jeanne, ainsi qu’il a été montré plus haut, était conduite par une loi particulière du Saint-Esprit, en ce qui regarde la mission reçue, dans ce qu’elle a dit et fait pour délivrer le royaume de ses calamités. En ce point donc elle était déliée de toute loi contraire venue de l’homme.
VIII. Combien injuste l’abjuration imposée à Jeanne, et l’accusation de rechute. — Ce qui excuse Jeanne, si elle a péché. — Rapprochement avec le reniement de saint Pierre.
Jeanne, objecte-t-on, après son abjuration, a repris le vêtement masculin auquel elle avait renoncé, s’est rattachée aux révélations qu’elle avait reniées.
Il faut répondre : L’on ne peut contraindre quelqu’un à l’abjuration que lorsqu’il est constaté être tombé dans une erreur contre la foi. Les vêtements d’homme portés par Jeanne, les révélations dont elle se disait favorisée, ne sont pas contre la foi ; elle ne devait donc pas être contrainte de les abjurer.
Il a été démontré que Jeanne se trouvait dans un de ces cas où il est permis à la femme de prendre des vêtements d’homme ; mais ce déguisement 431n’est généralement illicite que parce qu’il favorise la luxure. La luxure n’est pas un péché contre la foi, mais contre les mœurs, péché pour lequel l’on se contente d’une prohibition, sans exiger une abjuration.
Jeanne assurait n’avoir jamais cru faire serment de ne pas reprendre le vêtement d’homme. Ses réponses et les informations postérieures font connaître les raisons qui lui ont fait prendre ce parti ; ces raisons sont légitimes. Les révélations qui lui étaient faites ne se rapportaient pas à la foi, mais à la mission d’aller trouver le roi pour alléger les calamités du royaume.
Je m’étonne grandement de ce que pour ce double objet on l’ait contrainte de faire une abjuration, de ce qu’on l’ait jugée relapse pour s’y être de nouveau rattachée. Il n’y a pas rechute là ou la chute n’a pas existé. Or, d’après ce qui vient d’être dit, on ne peut pas relever chez Jeanne de chute dans une erreur contre la foi ; ses révélations ne sont pas du domaine de la foi ; dans tout le reste, il n’est rien qui s’écarte de la pureté de l’enseignement chrétien.
L’abjuration de ses révélations semble pouvoir être raisonnablement excusée par la crainte et par l’ignorance, je dis une crainte capable d’émouvoir la fermeté d’un homme rassis. C’est ce qui lui a fait répondre que ce qu’elle avait dit et fait dans son abjuration, c’était par peur du feu (p. 457).
Par l’ignorance. Elle a affirmé qu’elle n’avait pas cru faire et dire ce qu’on lui attribuait ; qu’elle n’avait jamais entendu révoquer ses apparitions ; qu’elle croit que sainte Catherine et sainte Marguerite lui ont apparu, et qu’elles viennent de Dieu ; qu’elle ne comprenait pas la cédule d’abjuration (p. 457-458). Voilà pourquoi l’abbé de Fécamp émit l’avis, adopté par tous, mais nullement exécuté, qu’on fit à Jeanne une nouvelle lecture de la formule qu’elle déclarait n’avoir pas comprise, et que l’explication lui en fût donnée.
L’ignorance de Jeanne a pu être telle que l’acte n’ait eu rien de volontaire, et que la faute en soit non seulement diminuée, mais n’ait pas même existé.
L’abjuration des révélations ne donnerait pas le droit de conclure que Jeanne n’en a jamais été favorisée, pas plus pour Jeanne que pour saint Pierre. Parce que saint Pierre sous l’impression d’une crainte bien moins grave que celle de Jeanne a renié le Christ, l’on n’est pas autorisé à contester la divinité de sa confession : vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant. Ainsi en est-il de Jeanne. Jeanne, comme saint Pierre, s’est repentie. Après son abjuration, foulant aux pieds la crainte du feu, elle a très constamment et jusqu’à la mort fait acte d’adhésion à ses apparitions ; ce en quoi elle n’était pas relapse, mais témoin de la vérité. Elle affirme en effet que Dieu lui a mandé par sainte Catherine et sainte Marguerite la grande 432pitié de la trahison qu’elle a consentie, en faisant l’abjuration et la révocation, pour sauver sa vie (p. 456) ; que si elle disait que Dieu ne l’a pas envoyée, elle se damnerait, et qu’il est vrai que Dieu l’a envoyée (p. 457) ; que ses voix lui ont dit depuis qu’elle avait fait une grande mauvaiseté de ce qu’elle avait fait ; de confesser qu’elle n’avait pas bien fait (p. 457) ; elle a affirmé constamment qu’elle n’avait rien révoqué qui ne fût contre la vérité (p. 458). C’est dans cette confession de la vérité qu’au milieu des flammes elle a rendu son âme à Dieu.
IX. Réponse à l’objection qu’elle n’a pas délivré le duc d’Orléans, qu’en sa compagnie les Français n’ont pas fait pour la Chrétienté le plus merveilleux des exploits, ainsi qu’elle l’avait annoncé.
Jeanne avait annoncé devoir délivrer le duc d’Orléans retenu prisonnier en Angleterre ; ce qu’elle n’a pas fait.
Jeanne a répondu à cette objection, lorsqu’elle a dit que si elle avait duré, même moins de trois ans, sans empêchement, elle aurait fait assez de prisonniers pour le délivrer par échange, ou que même elle eût passé la mer pour rompre les fers du captif (p. 133-134).
On objecte encore qu’elle disait savoir par révélation, qu’une fois les Anglais expulsés, les Français feraient en sa compagnie, en faveur de la Chrétienté, le plus beau fait qui eut été accompli. — Cela ne s’est pas vérifié.
Pour cette prophétie, comme pour la précédente, l’on peut répondre qu’il en est des promesses prophétiques comme des prophéties comminatoires. Leur réalisation n’est pas infaillible, parce qu’elles annoncent Tordre présent des causes, relativement à certains effets. L’ordre de ces causes peut changer et l’effet n’être pas produit, ainsi qu’on le voit (pour Ézéchias) au chapitre XXXVIII d’Isaïe. C’est encore plus longuement expliqué par saint Thomas (2a 2æ, q. 171, a. 6).
On pourrait en outre appliquer ici la remarque de la glose sur la prophétie d’Ézéchiel, d’après laquelle les prophètes à leur insu parlent quelquefois par leur propre esprit, et peuvent dès lors se trouver en défaut. C’est ce qui arriva au prophète Nathan. Il dit à David (II Reg., VII) : Faites ce que vous avez dans le cœur, car Dieu est avec vous. Le prophète croyait que Dieu avait pour agréable que David lui bâtit un temple ; le contraire fut plus tard révélé au même prophète. Ce n’est pas d’une autre manière que Jeanne parlait de sa délivrance de prison, en même temps qu’elle affirmait que ses voix lui disaient de ne pas se mettre en peine de son martyre, qu’elle viendrait enfin en Paradis, qu’elle serait délivrée par grande victoire.
433Jeanne eut-elle annoncé quelque chose qui ne s’est pas réalisé, — ce qui n’est pas établi, — il ne s’ensuit pas qu’elle n’ait pas prédit plusieurs choses par révélation divine. Tout ce qu’elle a dit de sa délivrance peut, ainsi qu’il a été exposé, s’entendre de sa délivrance par le martyre.
Après sa mort, les Français, non pas avec sa présence corporelle, mais comme il est permis de pieusement le penser, par son esprit et par son secours, ont accompli un très beau fait d’armes pour toute la Chrétienté, je veux parler de la conquête inespérée et presque soudaine de la Normandie et de la Guyenne.
Qui sait si, en faveur de la Chrétienté, ils n’en feront pas un encore plus beau368 ?
Il faut se rappeler aussi que les révélations et prédictions se font souvent par figures et par allégories, ainsi qu’il est manifeste par les livres prophétiques de l’Ancien Testament et par l’Apocalypse de saint Jean. Aussi l’interprétation y est-elle nécessaire selon cette parole de Daniel : Il est besoin d’intelligence dans les visions (c. X). C’est la raison pour laquelle saint Isidore donne, comme sixième espèce de prophétie, l’allégorie divinement formée.
On peut dire, conformément à cet enseignement, que Jeanne a parlé quelquefois par allégorie, alors par exemple qu’elle a dit, qu’au château de Chinon, un ange entra par la porte de la chambre du roi, rappela au prince la grande patience qu’il avait eue dans ses tribulations, lui mit en mains une couronne très précieuse, etc. Elle se désignait peut-être elle-même par le nom d’ange ; elle en faisait l’office, étant l’envoyée ou l’ange de Dieu ; de plus il y avait l’ange qui parlait en elle et par sa bouche. Ce signe de la couronne pouvait être le couronnement du roi à Reims et le recouvrement du royaume. Elle avait recours au sens figuré, afin de dissimuler aux Anglais les secrets révélés au roi.
434Chapitre XIII Conclusion de tout ce qui précède
- I.
- Combien il a été téméraire, inique, de prononcer que Jeanne n’a pas eu de révélations, ou qu’elles venaient des démons.
- II.
- L’iniquité de la sentence qui l’a condamnée comme relapse et hérétique.
- Combien il a été barbare et impie de la livrer au bras séculier, de la brûler sans jugement.
- III.
- Tout considéré, on doit juger que, dans ses réponses à Rouen, ce n’était pas elle qui parlait ; mais le Saint-Esprit qui parlait par sa bouche.
- IV.
- Protestation de Berruyer.
I. Combien il a été téméraire, inique, de prononcer que Jeanne n’a pas eu de révélations, ou qu’elles venaient des démons.
Condamner Jeanne a été une témérité, une injustice ; la livrer aux flammes une impiété.
Il a été prouvé qu’à moins d’une révélation divine, personne ne pouvait savoir avec une certitude absolue si les révélations qu’elle disait avoir reçues venaient de Dieu, du démon, ou étaient d’invention humaine. Il a été téméraire d’affirmer qu’elles venaient du démon, ou qu’elles avaient été criminellement controuvées.
Si, à moins de révélation expresse, l’on ne pouvait pas savoir avec une certitude absolue que ces révélations venaient de Dieu, bien des inductions établissaient leur origine divine. On pouvait le déduire surtout des œuvres merveilleuses, si ardues, accomplies contre toute attente par la jeune fille ; de la prédiction de tant d’événements futurs, dépendant de la libre volonté des hommes, connus certainement de Dieu seul et de ceux auxquels il en aurait fait révélation ; événements qui se sont accomplis, comme ils avaient été prédits.
Sur ces paroles de l’Apôtre aux Romains (XIV) : que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, la glose fait cette remarque : dans le doute il faut interpréter en bonne part. Donc, dans le doute si ces révélations venaient de Dieu, du démon, ou étaient une coupable invention, il fallait dans le jugement incliner vers le sentiment le plus humain, le plus 435favorable, à savoir qu’elles venaient de Dieu. C’était un devoir surtout, lorsque l’on voyait Jeanne affirmer avec constance qu’elle était envoyée de Dieu, qu’elle avait reçu de sa part des révélations et que ses assertions étaient confirmées par des œuvres merveilleuses, par les prédictions inviolablement réalisées d’événements au-dessus de la connaissance des démons et de tout homme qui n’en aurait pas été instruit surnaturellement. La sentence devait donc incliner vers le parti le plus doux.
Il était téméraire et inique de porter en matière douteuse une sentence de condamnation. S’il est téméraire de juger en choses douteuses, c’est surtout de juger pour condamner, ainsi que l’enseigne saint Augustin dans son livre de consensu Evangelistarum, sur ces paroles du Sauveur : Ne cherchez pas à juger.
Dans l’incertitude et le doute, ces juges, à moins d’une révélation divine nullement établie, devaient tout abandonner au jugement de Dieu, ou tout au moins, comme cause très mystérieuse, la porter au tribunal suprême du Concile général, ou du Souverain Pontife, invoqué par l’accusée.
II. L’iniquité de la sentence qui l’a condamnée comme relapse et hérétique. — Combien il a été barbare et impie de la livrer au bras séculier, de la brûler sans jugement.
Ces juges en dernier lieu ont procédé à la sentence définitive en se basant sur ce double motif : Jeanne, après son abjuration, avait repris le vêtement d’homme ; elle avait avec la plus grande constance adhéré à ses révélations. Il a été démontré que ni le vêtement viril, ni les révélations n’étaient une matière intéressant l’objet de la foi ; il n’y avait donc pas lieu à abjuration ; on ne devait donc pas la regarder comme relapse ou hérétique. Si l’on ne devait pas la traîner au tribunal de la foi, l’on devait beaucoup moins la juger hérétique, et la livrer au bras séculier ; alors surtout que, comme le procès et les informations en témoignent, Jeanne dans tout le reste ne s’écartait en rien des enseignements de l’Église. Il a été en outre démontré que Jeanne ne méritait aucune des qualifications spécifiées dans la sentence.
La conséquence c’est que : condamner Jeanne n’a pas été seulement une témérité, ce fut une iniquité ; la livrer au bras séculier, fut impiété et barbarie ; barbarie de la brûler, sans ombre de jugement. Les témoins assurent que pas un juge séculier n’a rendu contre elle de sentence ; les Anglais se sont hâtés de s’en emparer pour la traîner violemment au bûcher. Il est grandement lamentable de voir condamner d’une manière si atroce, si cruelle, cette jeune fille innocente, et par-dessus tout, innocente du crime d’hérésie.
436III. Tout considéré, on doit juger que, dans ses réponses à Rouen, ce n’était pas elle qui parlait ; mais le Saint-Esprit qui parlait par sa bouche.
Elle a été interrogée sur des matières très relevées, subtiles, par de nombreux docteurs, longuement, d’une manière aussi captieuse qu’accablante ; un docteur eût été embarrassé pour soutenir seul et sans préparation de tels assauts ; et Jeanne, sans conseiller, a répondu à tout avec tant de sagesse, tant d’exactitude, qu’on n’a pas pu relever contre elle le moindre mot en opposition avec la foi ou la Sainte Écriture. Je pense que ceux qui examineront ses réponses seront saisis de grande admiration pour tant de sagesse. Considérant sa simplicité, son sexe, son âge, ils diront que ce n’est pas elle qui parlait, mais qu’en elle pariait le Saint-Esprit, auquel, avec le Père et le Fils, soit honneur, gloire et empire dans les siècles des siècles. Amen369.
IV. Protestation de Berruyer.
Cet écrit n’a pas été dicté par un esprit de dénigrement envers qui que ce soit, mais par le zèle de la vérité et de la justice. Comme sauvegarde contre toute téméraire assertion, il est soumis tout entier à la décision et jugement de la sainte mère Église, de notre seigneur le Souverain Pontife, à la correction et amendement des sages.
Écrit et signé par moi, Martin, indigne ministre de l’Église du Mans, le 7 du mois d’avril de l’an 1456.
437Chapitre XIV Jean Bochard, dit de Vaucelles. — Son mémoire.
(Folio CLI-CLII.)
- I.
- Notice sur Jean Bochard.
- Il a fait proscrire la doctrine des nominaux et justement.
- II.
- Occasion de son écrit sur Jeanne.
- But de l’auteur.
- Divisions de son mémoire.
- III.
- Résumé des inculpations.
- IV.
- Raisons multiples qui persuadent que Jeanne a été favorisée de révélations divines.
- V.
- Très grande vraisemblance des apparitions de saint Michel, protecteur spécial de la France.
- Il a merveilleusement gardé le mont Saint-Michel durant l’invasion.
- Probabilités en faveur de sainte Catherine et de sainte Marguerite.
- VI.
- Jeanne pleinement justifiée d’avoir porté le costume viril ; d’avoir quitté ses parents sans leur congé.
- VII.
- Elle refusait avec raison d’abjurer ce dont elle avait la pleine certitude et que les autres ignoraient.
- Elle s’est soumise au Concile et au pape.
- VIII.
- Injustement accusée d’être relapse et hérétique.
- Pas même lieu à accusation.
- IX.
- Principaux vices de forme.
- X.
- Conclusion.
I. Notice sur Jean Bochard. — Il a fait proscrire la doctrine des nominaux et justement.
C’est encore un des plus doctes personnages de son temps que Jean Bochard, dit de Vaucelles, évêque d’Avranches, dont le court mémoire a trouvé place dans l’instrument du procès de réhabilitation. Il nous dira lui-même comment il fut amené à le composer.
Bochard naquit à Vaucelles, faubourg de la ville de Saint-Lô. Il vint faire ses études à l’Université de Paris, y enseigna et fut porté à la suprême magistrature, le Rectorat, en 1447. Il ne tarda pas à quitter sa chaire de professeur pour devenir archidiacre d’Avranches. En avril 1453, les suffrages du chapitre l’appelèrent à occuper le siège épiscopal de saint Aubert.
L’évêque d’Avranches jouissait d’une grande réputation de savoir ; et il eut grand crédit auprès de Louis XI. À la suite des États généraux de 1470. ce roi le choisit pour son confesseur, et l’employa à la réforme de l’Université de Paris. Le nom de Bochard reste attaché à une mesure 438scolaire, dont certains historiens se sont moqués, et se moquent encore, avec une légèreté qui prouve combien ils sont étrangers aux questions les plus fondamentales de la philosophie.
Nos idées générales sont-elles de pures formes de notre esprit, sans rien qui leur corresponde au dehors ? Guillaume d’Ockham l’avait enseigné ; et il avait laissé des disciples qui furent appelés nominaux [nominalistes]. Les nominaux enlevaient en réalité toute science et toute connaissance des choses, puisque, d’après eux, il n’y avait dans les objets rien qui correspondît à l’idée que nous nous en faisons ; toute la science dès lors ne porterait que sur les noms, d’où l’appellation de nominaux. C’était plusieurs siècles à l’avance la subversive théorie de l’idéalisme, renouvelée depuis par le teuton Kant, et par la ténébreuse école qui se rattache à son nom. L’évêque d’Avranches persuada à son royal pénitent que la première réforme à faire était de proscrire de l’enseignement un système si fécond en désastreuses conséquences, ruineux de toute science et de toute morale. Ceux-là seulement le blâmeront, qui ne croient pas à l’existence de la vérité, ou qui osent dire que le maître a le droit de déformer l’intelligence de ses disciples, au lieu de l’affermir et de l’ouvrir. Autant vaudrait soutenir que le patron a le droit d’atrophier les membres de l’apprenti, le médecin de donner des poisons corrosifs à ceux qui lui demandent la santé.
Par un édit du 1er mars 1474, daté de Senlis, Louis XI, s’appuyant sur l’avis des principaux docteurs de Paris qu’il nomme, et surtout sur celui de l’évêque d’Avranches, son confesseur et conseiller, défend sous peine de bannissement d’enseigner le nominalisme. Il ordonne que les livres d’Ockham, de Pierre d’Ailly, de Buridan, de Marsile Ficin qui en sont infectés à divers degrés, seront saisis, empilés dans divers dépôts et liés avec des chaînes de fer ; il recommande que sur la question l’on s’en tienne à la doctrine d’Aristote, commentée par saint Thomas, par Alexandre de Halès, Scot, saint Bonaventure, et autres docteurs réaux. Une mesure si sage fait honneur à celui qui l’inspira et à celui qui l’édicta. Pour s’en être écarté, l’âge moderne a roulé d’un idéalisme sans consistance aux abjections du matérialisme ; il n’a fait qu’entasser, sous le nom de philosophie, une interminable série de monstrueux délires. L’édit de Louis XI, ou plutôt la réforme de Bochard, fut à peu près unanimement applaudi par l’Université entière, dit du Boulay.
Bochard écrivait. Il a laissé sur tous les livres de la Bible un bref commentaire déclaré excellent par tes auteurs du Gallia. Il refusa d’échanger son siège contre celui de Coutances, mais il ajouta à son titre d’évêque d’Avranches celui d’abbé commendataire du Bec et de Cormiers.
Le savant prélat mourut le 28 novembre 1484, après plus de trente ans 439d’épiscopat370. Son mémoire sur la Pucelle est reproduit ici tout entier, à raison même de sa brièveté. On y trouvera sur le mont Saint-Michel de Normandie une remarquable particularité, qui a échappé aux auteurs des mémoires précédents. La phrase de Bochard est longue et prolixe. On dirait une imitation gauche et mal réussie de la période cicéronienne.
Laissons la parole à l’apologiste.
II. Occasion de son écrit sur Jeanne. — But de l’auteur. — Divisions de son mémoire.
Il y a peu de jours, que je fus amené par les affaires de mon Église d’Avranches, dans cette ville de Paris ; et là, les vénérables et révérends Pères dans le Christ, messeigneurs l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris, et avec eux honorable et religieuse personne, Jean Bréhal, de l’ordre des Frères-prêcheurs, professeur de sacrée théologie, Inquisiteur de la perversité hérétique dans le royaume de France, m’ont fait un commandement, au sujet d’une affaire pour laquelle ils ont commission et spéciale délégation de la part du Siège apostolique.
Il s’agit du procès fait à Rouen, il y a près de 25 ans, par celui qui à cette époque était le révérend père dans le Christ, le seigneur évêque de Beauvais, contre une étonnante et merveilleuse femme, universellement connue sous le nom de Jeanne la Pucelle.
Faut-il confirmer, faut-il infirmer le dit procès ? Que penser de ce qui y est allégué contre la dite Pucelle ? Les révérends commissaires veulent que je leur donne mon sentiment par écrit.
J’ai vu de prime abord que c’était là un sujet grandement relevé, hérissé de grandes difficultés, sur lequel je n’aurais jamais eu la présomption de me prononcer, surtout en si peu de temps, si l’autorité des dits seigneurs commissaires n’eut été pour moi un commandement à part.
Après protestation que je ne veux rien avancer qui puisse être ou paraître contraire à la saine doctrine, il me semble que toute la question se réduit à deux points principaux. Le premier, qui est comme le fond, regarde ce qui a été allégué contre la dite Pucelle par ses adversaires et juges ; le second se rapporte à la forme, à l’ordre de la procédure suivie contre elle, jusqu’à la sentence définitive et à la condamnation.
Je ne veux pas faire un traité sur ces deux points. J’ai appris que quelques prélats et docteurs de renom l’avaient fait avec grands développements, profondeur, de manière à épuiser le sujet. — C’est brièvement, 440sommairement, et comme en passant que je formulerai mon avis, tel que j’ai pu me le former sur le fond et sur la forme, d’après un extrait abrégé, dû au seigneur Paul Pontanus, avocat consistorial de grand poids, en cour de Rome.
Je donne mon sentiment tel quel, sous le bénéfice de la protestation déjà émise, et en l’abandonnant à la correction de plus sages que moi.
III. Résumé des inculpations.
La question de fond.
De nombreuses inculpations ont été portées contre la dite Pucelle. Les principales semblent être les suivantes : elle disait avoir eu de fréquentes visions des esprits, à savoir de saint Michel, de sainte Catherine, de sainte Marguerite ; en avoir reçu des révélations, des consolations ; elle leur a rendu un culte ; elle a prédit de science certaine plusieurs événements futurs et contingents : elle a quitté ses parents, sans licence de leur part. Portant vêtements d’homme, une armure, les cheveux courts, elle s’est jetée dans les combats ; elle n’a pas voulu, pour les faits qu’on lui reprochait, se soumettre au jugement de l’Église militante ; après avoir solennellement abjuré les apparitions et les révélations de ses esprits, après avoir publiquement renoncé à son vêtement d’homme, elle a repris ce même vêtement, et a de nouveau attesté la réalité de ses visions.
IV. Raisons multiples qui persuadent que Jeanne a été favorisée de révélations divines.
Jeanne a-t-elle eu ces visions et apparitions ? Sans doute ces secrets mystères de Dieu sont difficiles à pénétrer par les hommes ; mais il n’y a là rien qui soit impossible à sa puissance, rien de contraire à la foi catholique ; car le Seigneur apparaît à ceux qui ont foi en lui (Sap., c. I), et au chapitre XIV de saint Jean, il est écrit de celui qui aime Dieu : Nous viendrons à lui et nous ferons notre demeure chez lui. — Toute la suite des Écritures, tant l’Ancien que le Nouveau Testament, nous montre que des apparitions ont eu lieu, que l’esprit de prophétie a été départi, et aux hommes et aux femmes, et non seulement aux justes, mais même aux méchants.
Supposé, ce qui, — vu les paroles et les actes de la Pucelle, — semble vraisemblable, supposé qu’elle ait eu semblables révélations, venaient-elles des bons, venaient-elles des mauvais esprits ?
441Pour répondre, il faut, ce semble, considérer deux choses : quelle était la fin, et quels ont été la vie, les mœurs, le trépas de cette jeune fille ? Les actions humaines, en effet, tirent principalement leur bonté ou leur malice, de la fin qui les inspire. C’est une maxime de morale que celui-là est bon qui se propose une fin bonne ; que celui-là est mauvais qui se propose une fin mauvaise. Les esprits bons poussent à une vie bonne, c’est-à-dire à des mœurs honnêtes ; ils mènent à une fin chrétienne.
Dans cette jeune fille, les paroles, les affirmations, et, ce qui est autrement certain, les actes, les œuvres, ont manifesté clairement à tous quelle était sa fin spéciale, le but de sa mission.
Ce royaume très chrétien était réduit à la dernière extrémité ; les Anglais l’occupaient par la plus injuste des usurpations. Jeanne est venue pour les expulser fort légitimement et fort justement ; pour remettre sur le trône notre roi Charles actuellement régnant, alors comme chassé et banni de son royaume ; elle est venue pour le faire sacrer et couronner. Comment tout cela a été accompli, les faits le proclament.
Il n’y a là rien que de bon et d’honnête, non seulement en soi, mais encore dans les circonstances et dans la manière dont la Pucelle a tout conduit. Avant de donner le moindre assaut aux ennemis, avant la plus petite attaque, par un procédé plein de miséricorde et d’humanité, elle les a avertis et sommés au nom du Seigneur de se retirer paisiblement, de rendre justement ce qu’ils occupaient et détenaient injustement.
Jeanne ne se lassait pas d’invoquer le nom et le secours de Dieu ; elle le faisait avec piété et dévotion ; elle fréquentait assidûment les sacrements de Confession et de la divine Eucharistie.
Cette jeune fille candide, seule, au milieu de tant de gens, et de quelle condition ! a gardé sans tache son intégrale virginité.
Elle n’a pas cessé de réprimer dans les autres au nom du Seigneur, et de toute l’étendue de son pouvoir, la perversité des mœurs, les excès condamnables, tout acte illicite, tels que blasphèmes, jurements, violences, homicides, larcins et semblables iniquités. Tout cela manifeste, et la bonté de la fin pour laquelle elle était spécialement suscitée, et l’éclatante honnêteté de sa vie et de ses mœurs.
Une révélation pourrait seule nous faire connaître avec certitude quel fut son trépas. Ce que l’on peut dire, c’est qu’on l’a vue toujours plus parfaite à mesure qu’elle approchait de sa fin. Des milliers de spectateurs l’ont entendue invoquer sans cesse, à grands cris, Jésus, la bienheureuse vierge, les saints et les saintes ; ils l’ont vue au milieu des flammes rendre son esprit à Dieu pieusement, catholiquement.
Il semble en résulter et, à mon avis, l’on peut conclure que la Pucelle 442a été envoyée par le Dieu de miséricorde et de justice pour les fins déjà indiquées.
On peut tirer un nouveau motif de la considération de ceux qu’elle combattait. Les Anglais étaient alors enflés de présomptueuse témérité et d’un intolérable orgueil. Ils oubliaient que, pour être fort, l’on n’est pas pour cela en sécurité. Ce n’est pas dans mon arc que j’espérerai, et ce n’est pas mon glaive qui me sauvera, disait le roi-prophète (ps. XLIII). Ce n’est pas le nombre des combattants qui décide de l’issue des batailles, c’est du ciel que vient la victoire, est-il écrit au premier livre des Maccabées (c. III). C’est par l’oubli de ces oracles que les Anglais ont mérité d’être précipités du faîte d’un orgueil sans mesure. Dieu qui a choisi l’infirmité pour confondre la force, qui donne sa grâce aux humbles autant qu’il la refuse aux superbes, Dieu qui a établi comme loi universelle de la nature que les contraires seraient guéris par les contraires, Dieu a voulu renverser tant de hauteur par la victoire de la bassesse. Et comment opposer plus de bassesse à tant d’élévation ! Jeanne était la plus simple des filles, d’environ treize ans, nourrie aux champs, loin de la foule, à la suite des troupeaux ; et c’est là, à la suite des brebis, que Dieu l’appelle. Comment prendre plus bas ? Tout comme pour briser l’orgueil de Lucifer, il était impossible de trouver plus d’humilité que n’en possédait la très sacrée vierge Marie.
V. Très grande vraisemblance des apparitions de saint Michel, protecteur spécial de la France. — Il a merveilleusement gardé le mont Saint-Michel durant l’invasion. — Probabilités en faveur de sainte Catherine et de sainte Marguerite.
Que les esprits qui apparaissaient à la Pucelle fussent saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, cela me paraît vraisemblable pour saint Michel.
Saint Michel fut autrefois le guide du peuple de Dieu. Il transmettait à ce peuple les révélations du ciel, ainsi que l’enseigne la glose au VIe chapitre des Juges et au Xe de Daniel. Maintenant que l’ancien peuple est dispersé, que l’Église est fondée, la foi établie ; il ne saurait être douteux que le bienheureux Archange ne préside à la conduite de l’Église et de toute la Chrétienté. Mais parmi tous les royaumes de la Chrétienté, il doit, plus que sur tout autre, veiller sur ce royaume de France, auquel un éclat particulier dans le culte divin, le flambeau de la foi toujours conservé dans sa pureté et sans obscurcissement, ont fait donner, comme témoignage d’une spéciale et particulière prérogative, même par les autres nations, le nom de très chrétien.
On peut l’induire encore d’un fait singulier. Dans mon diocèse d’Avranches, l’Archange se choisit autrefois une roche au milieu des flots de la 443mer, pour y être très particulièrement honoré. C’est le récit de nos vieilles histoires. Le Bienheureux Aubert, alors évêque d’Avranches, y fit bâtir, en l’honneur et sur l’ordre même de l’Archange, une église fameuse appelée depuis église de Saint-Michel en Tombe. Or c’est le seul lieu de la Normandie qui n’ait pas été subjugué par les Anglais. Tout le duché était conquis. Les lieux circonvoisins, pendant la durée des guerres, étaient ennemis du mont Saint-Michel. Blocus très rigoureux et prolongés, machines merveilleuses, embuscades, trahisons, engins de tout genre, tout a été mis en œuvre, sans que les Anglais aient pu parvenir à s’en rendre les maîtres. Le Bienheureux Archange en personne a couvert ce lieu d’une particulière et souveraine protection.
Aussi le roi très chrétien peut-il s’approprier les paroles de Daniel, et dire avec ce prophète : Voilà que Michel, le premier parmi les princes premiers, est venu à mon aide.
Il est encore vraisemblable que c’étaient sainte Catherine et sainte Marguerite qui apparaissaient à la Pucelle. Depuis son enfance, et presque dès les premières lueurs de sa raison, Jeanne, sans jamais se démentir, a professé pour elles une singulière dévotion. Pour la soutenir, et aussi parce que les femmes peuvent agir avec les femmes plus familièrement que les hommes, Dieu a voulu révéler à la Pucelle par ces saintes vierges ses secrets mystères, conformément à la mission de miséricorde et de compassion dont il l’avait investie.
VI.
Jeanne pleinement justifiée d’avoir porté le costume viril ; d’avoir quitté ses parents sans leur congé.Pour ce qui est du vêtement d’homme, des armes, des cheveux coupés, des batailles auxquelles la Pucelle a pris part, il ne semble pas qu’il y ait là juste sujet de blâme.
Dès qu’elle était envoyée par Dieu, ainsi que, d’après ce qui vient d’être dit, c’est maintenant supposé, il convenait que par disposition divine elle portât les vêtements, adoptât les mœurs, la tenue, en harmonie avec la fin de sa légation. C’est d’autant plus vrai qu’en tout cela il n’y a rien de mauvais par nature, et qui ne puisse être fait sans péché, lorsqu’un besoin raisonnable le demande.
Pour la fin de sa mission, elle devait porter les armes, surtout les armes défensives, et par suite se faire couper les cheveux, vêtir un habit d’homme plutôt qu’un habit de femme. C’était bien plus convenable pour la garde de sa virginité et de sa chasteté. Une adolescente, à la fleur de l’âge, en costume de femme, eût été une constante excitation au libertinage, pour ceux que de toutes ses forces elle portait à la vertu.
444La défense faite, au XVIIe chapitre du Deutéronome, à la femme de ne pas prendre des vêtements d’homme, à l’homme de ne pas prendre des vêtements de femme, avait pour but d’écarter des Juifs des occasions de débauche et d’idolâtrie tout à la fois. Mais, lorsque sous un vêtement d’homme la chasteté est mieux sauvegardée dans soi et dans les autres, pourquoi n’y aurait-on pas recours ?
Pour semblables motifs, plusieurs femmes ont porté des vêtements d’homme et se sont coupé les cheveux. Telles sainte Thècle disciple de l’apôtre saint Paul, sainte Eugénie, la bienheureuse Nathalie épouse du bienheureux martyr Adrien, les saintes Maxime, Euphrosyne, Audoène et bien d’autres.
L’on ne doit pas davantage lui faire un crime d’avoir quitté ses parents sans leur licence, puisque c’était l’esprit de Dieu qui la poussait. Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Cette obligation prime toutes les autres, même celles dont on est tenu envers son père et sa mère. Il est vraisemblable que si elle leur avait demandé congé, ils auraient voulu, et avec raison, connaître les motifs d’un semblable éloignement, pénétrer des secrets qu’elle ne pouvait pas révéler. Si elle avait découvert la vérité tout entière, ils l’eussent regardée comme tombée en démence, n’eussent pas cru à sa mission et l’eussent fort maltraitée.
Il n’est pas étonnant qu’elle ait prédit un avenir incertain par sa nature, dès que nous admettons que, par le ministère des esprits bienheureux, elle était enseignée, dirigée, par celui dont l’éternel regard voit tout à l’état de présent.
VII. Elle refusait avec raison d’abjurer ce dont elle avait la pleine certitude et que les autres ignoraient. — Elle s’est soumise au Concile et au pape.
Pour ce qui est d’avoir refusé de se soumettre au jugement de l’Église militante, ses actes et ses paroles attentivement examinés ne me semblent fournir matière à aucun blâme.
Tous les points sur lesquels elle a été pressée de se soumettre au jugement de l’Église militante, Jeanne affirme les tenir de Dieu par révélation. Elle en avait par suite la connaissance la plus absolue, et la certitude la plus complète, tandis que c’était chose inconnue et peut-être incroyable à tout autre qu’à elle-même. En cas semblable, personne ne doit être contraint d’abjurer pareilles communications ; sans quoi le commandement semblerait être inique et injuste. Ce que l’on sait ainsi, avec tant de certitude par révélation, laisse libre selon la parole de l’Apôtre : Là où est l’esprit de Dieu, là est la liberté (II Cor., IV) ; et encore : Si vous êtes conduit par l’esprit, vous n’êtes plus sous la loi (Gal., V). La loi du Saint-Esprit est une loi supérieure, exemptant de toute loi contraire.
445Mais en outre la Pucelle n’a nullement récusé le jugement de l’Église militante ; elle a expressément soumis ses paroles, ses actes, sa personne au jugement du Concile général et du Siège apostolique.
VIII. Injustement accusée d’être relapse et hérétique. — Pas même lieu à accusation.
Quant à l’accusation d’avoir repris les vêtements d’homme, adhéré de nouveau à ses révélations, après avoir solennellement renoncé aux uns et aux autres, Jeanne a donné des réponses qui paraissent suffisantes. Elle n’a jamais pensé abjurer ses révélations. On lui donna lecture d’un papier renfermant une formule dont elle ne comprit pas, le sens, accablée qu’elle était par une longue prison, par de cruelles tortures, et par la vue de la mort qui la menaçait. Si elle l’avait comprise, jamais on n’eût pu l’amener à l’accepter. Ainsi en réalité on ne peut pas, ce semble, la regarder comme relapse.
Elle reprit le vêtement viril, par crainte d’offenser Dieu, si elle le quittait sans son commandement, après l’avoir pris sur son ordre. Elle y fut contrainte par la nécessité, si, comme on le rapporte, on lui avait enlevé ses vêtements de femme, et mis en place ses vêtements d’homme.
Mon bien humble sentiment est donc, sauf meilleur jugement, qu’il n’y a rien dans les paroles et les actes de la Pucelle qui puisse la faire déclarer relapse, hérétique, schismatique ; rien même qui autorisât à la traduire justement en jugement en matière de foi. Voilà pour le fond.
IX. Principaux vices de forme.
La question de forme.
Pour ce qui est de la forme du procès, ou de la suite de la procédure, autant qu’un court examen me permet de le comprendre, ceux qui se sont occupés de mener et de conclure cette affaire me semblent être tombés dans de nombreux défauts ; mais il appartient surtout à messieurs les juristes de les relever ; je n’en toucherai quelque chose que fort brièvement.
Le procès et la sentence qui le termine croulent et sont nuls à cause de l’incompétence du juge. Le juge, on le dit, était un ennemi très déclaré de notre roi et de la Pucelle elle-même. Cette dernière en a appelé avant la sentence à notre seigneur le pape, et au Concile général. Le juge n’avait 446choisi pour assesseurs que des ennemis mortels de la Pucelle ; il injuriait, menaçait, terrifiait ceux qu’il voyait rendre témoignage à la vérité, tels que les remarquables personnages et solennels docteurs, maîtres Jean Lohier, et N. Bessy [Nicolas de Houppeville]. Il les chassait de l’enceinte du château de Rouen où avait lieu le prétendu procès.
L’inconvenance de la prison et des gardes ; les terreurs continuelles, l’effroi que l’on a sans cesse cherché à inspirer à la Pucelle ; les questions si difficiles, si ardues qu’on lui a posées ; et plus encore la rédaction fausse, calomnieuse des articles transmis à Paris et ailleurs pour avoir l’avis motivé des hommes doctes ; ce sont là les causes principales qui autorisent à prononcer justement que le procès est nul, à le regarder comme tel, et à réputer nulle la sentence qui s’en est suivie.
X. Conclusion.
Voilà, sous le bénéfice de la correction, de la protestation, de la soumission déjà émises ; voilà, mais seulement par manière d’avis, et comme probable, ce qu’en la présente matière a cru devoir conclure l’évêque d’Avranches.
Signature : J. Abrincensis episcopus.
J. évêque d’Avranches.
Notes
- [351]
Sur Basin, voir l’introduction citée, l’apologie de l’auteur, t. III, p. 237 et seq. ; le Breviloquium, t. IV, p. 7, etc.
- [352]
Le sexte est la partie du droit canon qui fait suite aux cinq livres des Décrétales de Grégoire IX. Les Décrétales du sexte ont été authentiquées par Boniface VIII.
- [353]
L’Archidiacre, de son vrai nom Gui de Baisio, est ainsi nommé, parce qu’il était archidiacre de Bologne, où il enseigna avec grand renom le droit canonique, vers 1280. Il a laissé des commentaires très estimés sur les diverses parties du droit ecclésiastique. Jean d’André, une des lumières de la science canonique, vivait dans le milieu du XIVe siècle.
- [354]
Clémentines : partie du droit canon qui fait suite au sexte ; ainsi nommées parce qu’elles furent publiées par le pape Clément V.
- [355]
Basin, de Montigny et Bréhal citent souvent le droit civil. C’est que le droit canon admet toutes les dispositions du droit romain qu’il n’annule pas par une disposition contraire, explicite ou implicite. Les Pandectes sont désignées par l’abréviation FF.
- [356]
F° 139 r° :
Ex quinque signis et argumentis satis evidenter approbari potest.
- [357]
Historiarum Caroli VII, lib. sec, cap. XVI, p. 86, édit. Quicherat.
- [358]
Historiarum Caroli VII, lib. sec, cap. X, p. 69.
- [359]
Sur Élie de Bourdeilles voir : L’état de l’Église du Périgord depuis le christianisme jusqu’à nos jours par Jean Dupuy, Récollet, écrit en 1629 ; t. II, p. 141. Sancta et Metropolitana ecclesia Turonensis de Jean Mean, p. 179. Gallia Christiania, t. II, col. 1480. Ciaconius, Vitæ pontificum, col. 1267. Michaud, Biographie. Flores historiæ sacri collegii Cardinalium par d’Attichy, évêque d’Autun, t. II, p. 392, etc.
- [360]
F° 118 :
Hinc liquido valet persuaderi quod non de fautricibus satanæ, sed de ancillis Christi fore ipsa Johanna debuit opinari, quod probatur maxime timore Dei et abstinentia peccatorum.
- [361]
Jeanne d’Arc sur les autels, liv. III, p. 189, etc., le chapitre entier.
- [362]
Sur Berruyer voir : Histoire de l’église du Mans, par dom Piolin. Du Boulay, t. V, p. 905. Quicherat, Procès, t. III, p. 314, note ; lettres inédites de Machet, f° 12 r°, 15 v°, 31, 60, 61 r°, 70 v°, 71 v°, 79° ; d’après une pagination.
- [363]
Cum illa abjecta et pauperrima esset, et in lus quæ extra ea ad quæ se missam dicebat, ut fertur, penè idiota appareret.
- [364]
C’est une erreur : elle y était passée et y avait entendu la messe en venant à Chinon ; c’est elle-même qui nous l’apprend (Procès, t. I, 56-75) ; ce qui ne prouve pas qu’alors elle ait cherché ou vu la merveilleuse épée.
- [365]
F° 145 v° :
Justitia ab hoc regno relegata (erat), quando quidem hoc regnum (non) erat nisi magnum latrocinium, nisi spelunca latronum. Omnia prædæ patebant ; incolæ regni alii egestate et fame, alii peste ; alii gladio ; alii diris artibus et cruciatibus peribant ; alii ad vicinas fugiebant regiones. Hinc civitates destructæ, domus sine habitatore, rura sine cultore, ecclesiæ absque Dei cultu et sacerdotibus relictæ ; nusquam pax ; nusquam securitas ; ubique terror ; intùs timor, foris gladius ; et nedum foris, sed intrà urbes fuêre crudelissimæ strages hominum et inhumanissima multi sanguinis christianorum effusio. Omnis tunc virtus impiorum pedibus conculcata jacebat. Auditus super auditum veniebat bellorum et malorum omnium. Ora laxata erant ad mendacia omnia, blasphemias ; manus extentæ ad sacrilegia, homicidia, adulteria, stupra, prædas, latrocinia, etc.
C’est un témoin oculaire qui parle ; tous les contemporains parlent comme lui ; c’est sans doute le tableau que le prince des célestes milices faisait passer sous les yeux de l’enfant, lorsque, à Domrémy, il lui racontait la pitié qui était ès royaume de France.
- [365b]
F° 146 :
Ex hujus igitur puellæ tam devoto ac religioso fine apparet, quod non à maligno spiritu agebatur ; sed a Dei spiritu, tanquam Dei filia, sicut voces, ut asseruerat, eara vocabant Filiam Dei.
- [366]
F° 148 v° :
Putandumest hoc frequentitis factum fuisse perinfluxum intellectualis imaginis, aut eraissionem intelligibilium specierum, vel impressionem et ordinationem imaginabilium formarum.
- [367]
Ce chapitre a été omis dans la traduction.
- [368]
Postmortem autem ipsius, Gallici, illà, et si non in corpore, tamen in spiritu et virtute, ut pie credi potest, comitante, pulcherrimum factum pro tota christianitate fecerunt quis autem novit si adhuc pulchrius factum pro tota christianitate (non) sint facturi ?
- [369]
Puto eos, qui suas responsiones inspexerint, valde mirari super prudentia et responsis ejus ; ita ut, attentis ipsius simplicitate, sexu et ætate, dicant quod non erat ipsa loquens, sed quod in ea loquebatur spiritus sanctus, cui cura Patre et Filio, honor, gloria, imperium in sæcula sæculorum. Amen.
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Sur Bochard, voir Gallia christiana, t. XI, col. 493 ; du Boulay, t. V, p. 706, etc.