Tome II : Livre VI. Étude critique de Jeanne d’Arc à Domrémy, par Siméon Luce
409Livre VI Étude critique de Jeanne d’Arc à Domrémy
par M. Siméon Luce
Jeanne d’Arc à Domrémypar M. Siméon Luce
- La préface de M. Luce
- Le prétendu culte mystique de la royauté aux bords de la Meuse ; de la famille de l’héroïne ; de Domrémy
- Domrémy de 1420 à 1429
- Le départ de Domrémy
- Dominicains et Franciscains ; le saint nom de Jésus
- Quelques impiétés du livre de Siméon Luce
- Quelques conclusions
Chapitre I La préface de M. Luce
- I.
- Jeanne à Domrémy, par M. Siméon Luce.
- Jugement trop bienveillant des catholiques.
- La double partie dont se compose le volume.
- II.
- Parti pris de l’auteur de laisser de côté le surnaturel.
- Si le surnaturel échappe à l’investigation scientifique.
- Fausse assertion sur les historiens qui l’ont précédé.
- Contradiction.
- Il se flatte à tort de suivre les traces de Pie II et de Thomas Basin.
- Pie II admettait que le surnaturel était manifeste dans la Pucelle.
- La méthode dont M. Luce fait profession.
- III.
- Fausse dénomination donnée au moyen âge.
- L’exaltation religieuse ne caractérise nullement les commencements du XVe siècle, et les années qui ont précédé l’apparition de la Pucelle.
- M. Luce naïf en accusant les autres de naïveté.
- Les traits généraux de la physionomie de la Pucelle sont les traits de la France chrétienne, mais nullement de la France apostate.
- Il y avait au cœur de Jeanne un sentiment plus vif que celui du patriotisme.
- Le patriotisme n’en était qu’une émanation.
- Aveu inconscient de M. Luce.
I. Jeanne à Domrémy, par M. Siméon Luce. — Jugement trop bienveillant des catholiques. — La double partie dont se compose le volume.
M. Siméon Luce est le premier qui ait consacré un volume entier à la partie de l’histoire de la libératrice abordée dans le présent travail. Jeanne d’Arc à Domrémy, recherches critiques sur les origines de la mission de la Pucelle, est un volume in-8° de CCCXV pages de texte, auquel, sous le nom de Preuves, est jointe une seconde partie beaucoup plus considérable, renfermant en menus caractères quatre-cent-seize pages consacrées à la reproduction de deux-cent-soixante-dix-neuf pièces. Plusieurs, 410quoique l’autour ne le dise pas, avaient été publiées ou signalées.
Cette publication a valu à M. Luce de passer pour un des tenants de la Pucelle, et lorsqu’une mort soudaine est venue le frapper, les catholiques ont salué en lui la disparition d’un interprète de Jeanne d’Arc.
Double embarras : il faut contredire des frères avec lesquels on est heureux de marcher habituellement d’accord ; il faut craindre de raviver des plaies non encore cicatrisées. Au rebours du proverbe : On doit des égards aux vivants, l’on ne doit que la vérité aux morts, l’on désirerait adoucir les termes d’une critique à laquelle la nature de ce livre ne permet pas de renoncer.
Il est manifeste que l’on ne veut toucher en rien aux qualités personnelles, ni au mérite des autres ouvrages de M. Luce. Il s’agit uniquement d’apprécier sa Jeanne d’Arc à Domrémy, de montrer ce qu’une lecture souvent réitérée a fait découvrir dans un livre ouvert avec des préventions favorables, auxquelles il a fallu totalement renoncer.
La thèse du membre de l’Institut est celle de la libre-pensée. Jeanne était sincère, mais elle était hallucinée. Il fallait expliquer le phénomène. M. Luce prétend y réussir par l’étude des milieux dans lesquels la Pucelle est née et a grandi. Faut-il accorder qu’il a déployé de l’érudition dans cette étude ? Le long appendice de ce qu’il appelle Preuves semblerait le supposer. À part l’édition de la Chronique dite des Cordeliers, chronique déjà signalée, insignifiante sur la vie de Domrémy, on chercherait vainement le nom de Jeanne dans les deux-cent-soixante-dix-huit autres pièces. Sont-elles réellement des preuves des passages du texte qu’elles sont censées étayer ? Il n’est pas rare qu’elles en soient la réfutation. Tant que des hypothèses fantaisistes, contradictoires, en opposition avec les faits les mieux avérés, ne seront pas de l’érudition, ne feront pas partie d’une critique digne de ce nom, il faudra nier que la Jeanne d’Arc à Domrémy de M. Luce soit œuvre d’érudition, ou de critique. On l’a entendu énoncer carrément que la nuit la plus profonde enveloppait Jeanne avant la mission. Il ne sera pas difficile de trouver des contre-vérités affirmées avec cette assurance, que le lecteur saura qualifier. Un tel début, qui d’ailleurs ne se soutient pas, était nécessaire au but de l’auteur résolu d’exclure le surnaturel. Voici comment il s’en explique dans sa préface.
II. Parti pris de l’auteur de laisser de côté le surnaturel. — Si le surnaturel échappe à l’investigation scientifique. — Fausse assertion sur les historiens qui l’ont précédé. — Contradiction. — Il se flatte à tort de suivre les traces de Pie II et de Thomas Basin. — Pie II admettait que le surnaturel était manifeste dans la Pucelle. — La méthode dont M. Luce fait profession.
Laissant de parti pris aux théologiens et aux métaphysiciens le soin d’affirmer ou de nier le surnaturel qui échappe à l’investigation scientifique, 411nous avons voulu faire œuvre d’historien ; nous nous sommes attaché surtout à rétablir l’enchaînement de faits dont le miracle forme, sinon la conséquence, au moins le couronnement. La plupart des écrivains qui nous ont précédé, se sont médiocrement préoccupés de ces circonstances de temps et de lieu, de cet enchaînement des faits antérieurs à la mission de la libératrice d’Orléans, et la raison en est facile à comprendre. Comme ils avaient à cœur de mettre en lumière le caractère purement divin de cette mission elle-même, la recherche approfondie, minutieuse des antécédents historiques, des influences ambiantes allaient contre le but qu’ils se proposaient603.
Le surnaturel échappe à l’investigation scientifique ! Toutes les démonstrations de la foi données par les docteurs catholiques depuis le disciple de saint Paul, saint Denis, en passant par saint Thomas et saint Bonaventure, jusqu’à Lacordaire et Félix, tous les travaux des écrivains catholiques dont la fin est d’établir ou d’expliquer le surnaturel, doivent donc être rayés du catalogue des investigations scientifiques ! Celui qui dénierait la qualité de scientifiques aux calculs par lesquels Le Verrier signalait l’existence de la planète qui porte son nom, avant qu’elle eût été vue dans le champ du télescope, serait certainement beaucoup moins osé. Si la science consiste à remonter de l’effet à la cause, rien de plus scientifique que d’affirmer une cause surnaturelle à des faits manifestement au-dessus de la nature.
Que l’historien expose les faits, rien de mieux ; mais aussi rien de plus contraire à l’histoire que le parti pris d’exclure des faits parfaitement attestés, très faciles à constater, de les taire ou de les altérer, parce que leur exposé vrai ferait resplendir le surnaturel dont on redoute jusqu’à l’émanation la plus lointaine. Est-ce faire œuvre d’historien, est-ce faire preuve de respect pour l’héroïne, que de commencer par éliminer de parti pris ce qu’elle a constamment affirmé être l’unique raison de sa mission et des merveilles qui la confirment ; une cause surnaturelle ? Depuis quand l’historien doit-il renoncer à la recherche de la cause des événements qu’il expose ? N’est-ce pas décapiter l’histoire ? lui dénier son but le plus haut et le plus utile ?
M. Luce est si persuadé du contraire qu’il veut rétablir l’enchaînement des faits dont le miracle, dit-il, forme, sinon la conséquence, au moins le couronnement ; c’est-à-dire qu’il veut rechercher les causes de l’événement extraordinaire rappelé par le seul nom de la Pucelle. En attendant de voir ce qu’il entend par enchaînement des faits, de montrer que, loin de s’enchaîner, ils se repoussent et s’excluent bien souvent, constatons qu’il suppose ce qui est en question, à savoir que ces faits 412suffisent pour expliquer Jeanne. Il se flatte s’il croit avoir mieux que dom Calmet ou M. de Beaucourt exposé les circonstances des temps et des lieux parmi lesquels parut la Pucelle. Il n’est pas fondé à inculper l’impartialité des historiens qui l’ont précédé en disant qu’ils avaient à cœur de mettre en lumière le caractère purement divin de l’héroïne. Combien ont été remplis d’une préoccupation toute contraire, et comme M. Luce, ont cherché à éliminer le surnaturel de la vie de Jeanne !
Moins de dix lignes plus loin, le critique cite Thomas Basin, évêque de Lisieux et Æneas Piccolomini, pape sous le nom de Pie II, comme les deux écrivains du XVe siècle qui ont parlé de Jeanne avec le plus de justesse et de profondeur, et il prétend imiter leur sage réserve sur l’origine divine de la mission604. C’est donc dès le XVe siècle que les deux prélats, qui d’après M. Luce auraient le mieux parlé de Jeanne, n’ont pas eu les préoccupations qu’il prête aux historiens qui l’ont précédé. Sans admettre ici, pas plus qu’ailleurs, la valeur de ces superlatifs absolus prodigués par le prétendu critique, il faut constater combien il est peu fondé à s’abriter sous pareil patronage. Entre le parti pris qui se refuse à l’examen et la sage réserve qui examine soigneusement tous les côtés de la question, et évite des conclusions précipitées ou trop étendues, il n’y a pas de similitude ; bien plus, il y a opposition. Le parti pris de la négation ne vaut pas plus que celui de l’affirmation.
Pie II a exprimé, dans un double ouvrage, ce qu’il pensait de l’origine de la mission de la Pucelle. Dans son livre : De l’état de l’Europe sous Frédéric III, il écrit :
De nos jours, Jeanne la Vierge-Lorraine, divinement suscitée, ainsi qu’on le pense, portant une armure et des vêtements à l’instar des guerriers, a arraché, ô merveille ! une grande partie du royaume de France des mains des Anglais, la première parmi les combattants les plus hardis605.
Dans ses Mémoires, le Pontife a consacré à la Pucelle une chronique déclarée par Quicherat la meilleure de celles qui ont été écrites à l’étranger. En voici le début :
Les affaires des Français étaient désespérées : une jeune fille de seize ans, du nom de Jeanne, fille d’un pauvre laboureur, du diocèse de Toul, inspirée par l’esprit de Dieu, comme ses exploits le font voir (divino afflata spiritu, sicut res gestæ demonstrant), quitte son bétail, s’éloigne de ses parents, et se rend auprès du capitaine de la ville voisine, la seule qui, dans cette contrée, restât fidèle à la France.
Suit un récit rapide, mais plein de souffle, qui se termine par quelques lignes traduites par M. Luce, qui a omis l’expression du 413sentiment de Pie II, si clairement exprimé dès le début : divino afflata spiritu, sicut res gestæ demonstrant. L’on ne saurait supposer qu’un esprit aussi éminent que Pie II se contredise à quelques pages de distance ; que la fin de son beau récit soit en opposition avec le commencement. Lors donc qu’avant d’exposer la fable mise en circulation par le parti bourguignon il écrit :
Était-ce œuvre divine, stratagème humain ? il me serait difficile de l’affirmer,
il faut prendre affirmer, non pas dans le sens d’un doute personnel qu’il n’avait pas, mais au pied de la lettre, pour les difficultés que lui créerait l’expression trop affirmative de son sentiment. Le rêve du grand pape était de réunir la Chrétienté contre le Turc qui venait de s’emparer de Constantinople : il comptait, pour son dessein, sur le duc de Bourgogne. Or, au congrès de Mantoue, l’ambassadeur du puissant prince, Geoffroy, évêque d’Arras, plus tard cardinal, ayant débuté, selon l’usage, par l’éloge de celui qu’il représentait, lui avait fait honneur, ce qui n’était pas vrai, de la prise de la Pucelle à Compiègne, et avait présenté Jeanne comme un stratagème inventé par le parti français. Il aurait été peu habile de donner, et au prince et à son ambassadeur resté très influent, un démenti trop formel, alors qu’on voulait faire du Bourguignon un des principaux chefs de la croisade. Le sentiment du narrateur est manifeste par le double résumé lyrique de la vie de Jeanne, au milieu duquel il encadre la version bourguignonne qui ne soutient pas l’examen.
Ainsi périt Jeanne, (dit-il), admirable et ravissante (stupenda) vierge. Elle a relevé le royaume des Français abattu et presque en décomposition ; infligé aux Anglais tant et de si graves désastres. Devenue chef de guerre, elle a su garder au milieu des bandes d’hommes d’armes une pureté sans tache, contre laquelle jamais un mot ne fut prononcé606.
Puis vient l’exposé de la fable bourguignonne, à la suite duquel le narrateur parle ainsi :
Ce qui est très manifeste c’est que, sous sa conduite, la ville d’Orléans fut délivrée de l’ennemi qui l’assiégeait ; par ses armes le pays entre Bourges et Paris fut soumis ; par ses conseils les habitants de Reims revinrent à l’obéissance et assistèrent au couronnement du roi. La Pucelle par l’impétuosité de son attaque mit Talbot en fuite et tailla son armée en pièces ; elle poussa l’audace jusqu’à mettre le feu aux portes de Paris ; grâce à son habileté et à ses talents, les affaires de France furent remises dans un état de solidité. Événements bien dignes de mémoire, ils trouveront auprès de la postérité moins de créance que d’admiration.
Qui pourrait voir dans une semblable manière de narrer autre chose que la figure de style par laquelle l’écrivain est si sûr de sa conclusion qu’il se contente d’en mettre les preuves sous les yeux du lecteur, en lui 414laissant le soin de la tirer, alors surtout qu’il l’a tirée ailleurs, comme l’a fait Pie II par les mots : divino afflata spiritu, sicut res gestæ demonstrant. Omettons par raison de brièveté de prouver, ce serait facile, que M. Luce ne peut pas non plus se prévaloir du sentiment de Thomas Basin.
Voici en quels termes M. Luce nous parle de la méthode qu’il prétend employer :
Cette méthode, moins nouvelle par le but où elle tend que par la rigueur des procédés auxquels elle a recours, consiste à remonter jusqu’à la source de chaque fait, à capter pour les soumettre à une analyse parfois microscopique, non seulement les courants superficiels ; mais encore les filets d’eau souterrains qui ont pu contribuer à former cette source, à analyser jusqu’à leurs éléments irréductibles les germes des actions et des événements ; en un mot, c’est la méthode de l’embryogénie appropriée à l’étude du passé… Tout grand événement, toute action extraordinaire est le produit d’une sorte d’incubation morale susceptible d’être analysée par les mêmes procédés que les phénomènes analogues dans l’ordre physique, et, en définitive, les ferments de l’héroïsme d’une Jeanne d’Arc, par exemple, ne méritent peut-être pas moins d’être étudiés que ceux de la levure de bière607.
Ne cherchons pas querelle à l’écrivain sur la noblesse et la suite de ses comparaisons ; ne lui demandons pas si le libre arbitre intervient comme ingrédient, et dans quelles proportions, dans la fermentation de cette liqueur si confortante de l’héroïsme, dont le genre humain aurait tant besoin de connaître la formule. Ne retenons qu’une chose : le membre de l’Institut nous promet de la rigueur dans les procédés de la méthode par laquelle il nous mettra sous les yeux la fermentation et la formation de ce beau précipité : l’héroïsme.
Nombre des assertions de sa préface nous paraissent manquer de cette rigueur de procédés. Signalons-en quelques-unes seulement, pour ne pas être trop long.
III. Fausse dénomination donnée au moyen âge. — L’exaltation religieuse ne caractérise nullement les commencements du XVe siècle, et les années qui ont précédé l’apparition de la Pucelle. — M. Luce naïf en accusant les autres de naïveté. — Les traits généraux de la physionomie de la Pucelle sont les traits de la France chrétienne, mais nullement de la France apostate. — Il y avait au cœur de Jeanne un sentiment plus vif que celui du patriotisme. — Le patriotisme n’en était qu’une émanation. — Aveu inconscient de M. Luce.
Sans nous arrêter à demander à M. Luce pourquoi il fait du moyen âge la période gréco-latine, ce que vient faire ici la Grèce, alors que, à part Aristote, les écrivains grecs et l’histoire de l’Hellade étaient si peu étudiés, il faut nier très hardiment ce qu’il affirme être deux traits saillants du XVe siècle, et particulièrement des quatre ou cinq années qui ont précédé la mission de Jeanne, à savoir : l’ardeur de la foi religieuse, et 415la croyance naïve au surnaturel, signalés, dit-il, par tous les historiens608.
Dans le livre premier de ce volume, par les faits, par les citations empruntées aux auteurs du temps, il a été établi au contraire que c’était l’époque du refroidissement graduel de l’enthousiasme religieux. Tandis qu’à la voix du bienheureux Urbain II, l’Europe s’était jetée sur l’Asie musulmane, et que le mouvement avait duré deux siècles, ni l’exemple de Pie II mourant croisé à Ancône, exemple unique dans l’histoire de la Papauté, ni les conquêtes de l’Infidèle qui va entrer à Constantinople, ni les malheurs des chrétiens de l’Orient ne peuvent persuader aux princes de l’Occident de cesser leurs querelles fratricides pour se tourner contre l’ennemi commun. Le soudan, nous l’avons vu, disait, précisément dans ces quatre ou cinq ans qui ont précédé la venue de la Pucelle : Le roi de France dort, je ne redoute pas les autres !
La clef de voûte de la Chrétienté était ébranlée par le Grand-Schisme ; aux yeux des peuples, elle n’a pas repris la solidité et la puissance qu’elle avait eu de Clovis à Philippe le Bel. On a appelé le XVe siècle le tombeau des mœurs chrétiennes. C’était l’incubation des déchirements qu’allaient produire les hérésies du siècle suivant, déjà semées par Wiclef et Jean Huss. Il n’y a qu’un cri dans les auteurs du temps, un Clémengis, un Machet, le moine de Saint-Denis, Duclerc, Monstrelet, le Faux Bourgeois
, pour signaler la décadence de l’enthousiasme religieux.
M. Luce nous parle de la croyance naïve au surnaturel. De quel côté est la naïveté ? Voilà des aveugles, ou même des morts, auxquels saint Vincent Ferrier ou sainte Colette ont rendu la vue et même la vie. Est-ce naïveté de leur part de croire et de dire qu’ils ont été privés de la vue et même de la vie, et qu’ils en jouissent présentement ? Clémengis atteste avoir entendu saint Vincent Ferrier en Italie, à côté de lui se trouvait un Allemand, la masse de l’auditoire se composait d’Italiens. Il atteste que, quoiqu’il connut peu l’italien il comprenait le prédicateur, comme si le Saint avait parlé en français ; à ses côtés l’Allemand disait le comprendre comme s’il avait parlé allemand. L’un et l’autre l’entendaient, quoiqu’ils fussent à une distance à laquelle la voix ne pouvait pas naturellement atteindre. La naïveté consiste-t-elle à percevoir un fait de conscience, ou à le consigner par écrit ? Les magistrats de Schiedam attestent, sous le sceau de la ville, que depuis huit ans leur compatriote sainte Liudwine vit sans nourriture corporelle. Y a-t-il de la naïveté à constater un fait longtemps, minutieusement observé, tombant sous les sens ? Est-il difficile d’acquérir la certitude qu’un homme était aveugle, et que dans la suite, il a joui soudainement de la vue ? Est-il difficile de constater 416qu’un enfant était mort et même enterré ; que, déterré et mis sous les yeux de sainte Colette, il est revenu à la vie, a vécu ensuite plusieurs années ?
Comment qualifier la méthode qui consiste à nier a priori toute cette classe de faits, à l’encontre du genre humain qui a cru toujours à leur possibilité, et qui atteste en avoir eu sous ses yeux, des milliers de fois la reproduction ? Est-ce simplement naïveté ? n’est-ce pas suprême déraison ?
Les grands thaumaturges du XVe siècle prouvent, a-t-il été déjà dit, une vérité dont aucun catholique ne doute : Dieu n’abandonne jamais son Église ; il opposait ces vies merveilleuses au débordement de scandales de cette affreuse époque. Comme à toutes les époques de décadence, les pratiques occultes de la magie étaient en honneur. Ce n’est pas à l’âge du spiritisme et des hauts mystères maçonniques d’en témoigner un étonnement qui serait naïf.
La Pucelle, (nous dit M. Luce), n’est pas seulement le type le plus achevé du patriotisme, elle est encore l’incarnation de notre pays dans ce qu’il a de meilleur. Il y a dans la physionomie de l’héroïne du XVe siècle des traits qui la rattachent à la France de tous les temps : l’entrain belliqueux, la grâce légère, la gaieté primesautière, l’esprit mordant, l’ironie méprisante en face de la force, la pitié pour les petits, les faibles, les malheureux, la tendresse pour les vaincus. De tels traits appartiennent pour ainsi dire à la tradition nationale609.
Il y aurait quelques traits à adoucir, d’autres à ajouter : un mélange de simplicité et de finesse par exemple. Rien n’est plus exact d’ailleurs que d’affirmer de la Pucelle qu’elle est l’idéal de la vraie France ; mais de la France telle qu’elle sort des embrassements du Christ. Quant à la France qui cherche à effacer de son front le signe de son baptême, et renie le Christ, elle n’a pas droit de revendiquer les traits de la Pucelle.
Le Français sans religion n’est pas seulement diminué, (a dit de Maistre), il est mutilé.
L’amputation porte sur son cœur et sur la plus suave fleur de son esprit. Est-ce que les armées de la Révolution et du premier Empire ont laissé à travers l’Europe un renom de pitié pour les petits et les faibles, de tendresse pour les vaincus ? Le Français ne doit-il pas plus d’une fois baisser la tête, quand on lui montre les traces subsistantes de dévastations inutiles et uniquement vandales ? Est-ce une marque de pitié pour les petits et les faibles, de tendresse pour les vaincus que les ukases qui bannissent les Filles de la Charité du chevet des mourants et les remplacent par les mégères mercenaires dont les journaux racontent les barbares 417exploits ? Que disent les massacres de la Révolution, la Vendée noyée dans le sang, les journées de la Commune ? Si le soleil du Christ vient jamais à cesser de se lever sur la France, ce qui fut la France ne sera plus habitée que par des hordes qui, lorsqu’elles ne seront pas un objet d’épouvante, seront un objet de mépris et d’horreur.
Si M. Luce se propose de signaler les causes extérieures qui ont fait fermenter l’héroïsme au cœur de Jeanne, il ne méconnaît pas l’instrument d’où s’exhale, selon son expression, l’héroïque mélodie :
Sans doute, dit-il, l’impulsion a pu partir jusqu’à un certain point du dehors ; mais l’instrument lui-même n’en est pas moins à Jeanne et n’est qu’à elle. Cet instrument, c’est son cœur. Il n’y en eut jamais de plus fort, ni de plus pur, et l’amour de la patrie en a tiré des sons si beaux qu’ils vibreront à jamais dans les âmes610.
M. Luce oublie de signaler dans le cœur de Jeanne des vibrations plus hautes, plus profondes que celles qu’en tirait l’amour de la patrie ; puisque ces dernières n’étaient que la résonance des premières. Jeanne n’a pourtant cessé de le proclamer ; M. Luce l’a reconnu dans une phrase qui vaut plus que tous ses travaux sur l’héroïne. Elle devrait être en tête de son volume, et malheureusement elle est reléguée et comme noyée dans les dernières pages. Cette phrase la voici :
Pour Jeanne, le nom de Jésus ne figure pas seulement en tête de ses lettres, dans les plis de son étendard et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte au doigt, il est surtout au plus profond de son cœur. Elle ne se borne pas à adorer Jésus comme son Dieu, elle reconnaît en lui le véritable roi de France, dont Charles VII est le seul légitime représentant611.
C’est fort bien dit et rien n’est plus vrai : combien le professeur de l’École des chartes a eu tort de l’oublier ! Toute l’explication de Jeanne est là. Le cœur de la vierge n’est si pur et si fort que parce que le Seigneur Jésus en occupe les plus intimes profondeurs. Jeanne aime la France d’un amour dont les accents vibreront éternellement, parce qu’elle reconnaît en Jésus le vrai roi de France, et dans la France un instrument de prédilection pour la défense et l’extension du règne du Seigneur Jésus dans le monde. Il n’y a de lieutenant légitime que le lieutenant avoué et reconnu par celui dont il tient la place. Or Jeanne sait du roi Jésus que le dauphin Charles est le seul auquel il veut donner en commende le saint royaume de France. C’est de ce vouloir bien connu que dérive le dévouement dont elle entoure celui qui par elle deviendra Charles VII.
D’après M. Luce, Jeanne n’aurait pas appris de ses célestes maîtresses 418 418les prédilections de Jésus pour la France. Le paléographe se flatte d’avoir découvert que la royauté était aux bords de la Meuse l’objet d’une sorte de culte mystique. C’est à le prouver qu’il consacre son premier chapitre. Examinons ses preuves, et n’oublions pas que M. Luce nous a promis une méthode pleine de rigueur dans ses procédés.
419Chapitre II Le prétendu culte mystique de la royauté aux bords de la Meuse. — De la famille de l’héroïne. — De Domrémy.
- I.
- Le prétendu culte mystique de la royauté au XVe siècle.
- Inanité des raisons par lesquelles M. Luce prétend établir qu’il était surtout fervent à Domrémy.
- Ce n’était pas parce que le servage était moins commun dans la châtellenie de Vaucouleurs qu’en Champagne.
- C’est sans preuves et contre toute vraisemblance que M. Luce prétend que la dame d’Ogéviller répandait à Domrémy le culte des fleurs de lis.
- Fantaisie d’affirmer que Charles VI et Charles VII maintenaient au loin une sécurité qui n’existait pas dans leurs palais.
- Assertions gratuites à propos de la condamnation du duc de Lorraine par le parlement.
- Assertions gratuites sur les prônes du curé de Domrémy.
- Le savoir attribué à la Pucelle à l’âge de douze ans démenti par les témoins et toutes les vraisemblances.
- II.
- Famille de Jeanne ; fausse déduction tirée du titre de doyen porté par Jacques d’Arc durant quelque temps.
- Tableau enchanteur de Domrémy démenti un peu plus loin par celui-là même qui l’a tracé.
I. Le prétendu culte mystique de la royauté au XVe siècle. — Inanité des raisons par lesquelles M. Luce prétend établir qu’il était surtout fervent à Domrémy. — Ce n’était pas parce que le servage était moins commun dans la châtellenie de Vaucouleurs qu’en Champagne. — C’est sans preuves et contre toute vraisemblance que M. Luce prétend que la dame d’Ogéviller répandait à Domrémy le culte des fleurs de lis. — Fantaisie d’affirmer que Charles VI et Charles VII maintenaient au loin une sécurité qui n’existait pas dans leurs palais. — Assertions gratuites à propos de la condamnation du duc de Lorraine par le parlement. — Assertions gratuites sur les prônes du curé de Domrémy. — Le savoir attribué à la Pucelle à l’âge de douze ans démenti par les témoins et toutes les vraisemblances.
Jeanne, (dit M. Luce), est originaire d’un petit coin de la Champagne dont les habitants avaient voué un véritable culte à la royauté française ; elle était née et avait été élevée dans un pays où la légende mystique de cette royauté avait trouvé des conditions de développement particulièrement favorables. Quand Jeanne parlait avec tant d’éloquence de la royauté française, elle ne faisait qu’exprimer avec autant de fidélité que d’éloquence les croyances populaires de son pays natal et de la France entière au XVe siècle612.
C’est justement le contraire de ce que nous a dit Michelet, d’après lequel la France n’aurait commencé à être aimée comme une personne qu’avec Jeanne et par Jeanne. Michelet est certainement dans le faux ; Siméon Luce n’est pas pour cela dans le vrai en affirmant comme un des caractères du XVe siècle un culte pour la royauté. Ce culte s’affaiblissait très 420notablement ; s’il avait existé au point où le dit M. Luce, la nation tout entière se serait rangée autour du fils de Charles VI, si profondément discrédité à l’arrivée de Jeanne, auquel personne n’obéissait et que tout le monde pillait, nous a dit l’archevêque d’Embrun, Jacques Gelu.
Jeanne est venue consacrer de nouveau la royauté par le miracle, dire ce qu’elle doit être dans le plan divin, lui prescrire des devoirs proportionnés aux titres incomparables qu’elle lui apportait. Pourquoi faut-il que la royauté ait trop peu compris ou trop oublié ? M. Luce cite un écrivain du XIVe siècle, l’auteur du Verger, qui appelle nos rois les vicaires de Jésus-Christ en sa temporalité. Sans qu’il soit besoin de chercher dans le contexte le sens et le but de ces mots, l’étonnement produit par les paroles de Jeanne, les faits établis dans notre livre premier, démontrent assez que les rois et les peuples n’avaient qu’une idée vague des droits et des devoirs renfermés dans des termes divinement expressifs.
C’est surtout aux bords de la Meuse, d’après M. Luce, que se serait conservé le culte mystique de la royauté. Voici les raisons qu’il en donne :
En Champagne, (assure-t-il), et notamment en Bassigny, le servage plus ou moins adouci avait été longtemps la condition la plus ordinaire des habitants des campagnes, et n’était devenue l’exception que dans les cantons tels que la châtellenie de Vaucouleurs, où la réunion directe au domaine royal avait eu sans doute pour effet de provoquer de nombreux affranchissements et de multiplier les personnes de condition libre.
Une note établit, sur documents, qu’en 1444 le pays et comté de Champagne était un pays serf et de serve condition. L’on devait y prouver l’affranchissement613.
Ce sans doute exigerait des preuves. Si la réunion au domaine royal avait eu pour effet de provoquer des affranchissements dans la châtellenie de Vaucouleurs, ils devaient être beaucoup plus nombreux en Champagne et en Bassigny, la Champagne et le Bassigny étant devenus du domaine royal un demi-siècle avant Vaucouleurs, en 1284, tandis que la châtellenie de Vaucouleurs ne devint terre du roi qu’en 1342. En substituant leur domination immédiate, soit aux comtes de Champagne, soit aux seigneurs de Joinville à Vaucouleurs, les rois de France laissaient intacts les droits des seigneurs vassaux de la comté et de la châtellenie ; par suite n’affranchissaient pas les serfs des terres de ces derniers. Ce n’était qu’un degré de moins dans l’échelle féodale. La raison du membre de l’Institut prouve donc le contraire de ce qu’il affirme être hors de doute.
La note a d’ailleurs son prix, et mérite de fixer l’attention de ceux qui se demandent la raison de l’incise des lettres d’anoblissement délivrées614 421aux parents de la Pucelle : encore qu’ils soient peut-être de condition non libre. Elle a été déjà alléguée.
M. Luce tire une seconde raison de sa thèse des habitudes patriarcales des seigneurs de Domrémy, les Bourlémont. Au retour de la belle saison, nous dit-il,
la châtelaine Béatrix ne laissait passer aucune occasion de se rendre au beau May, escortée des jeunes filles de la seigneurie.
Les dépositions des témoins sont loin de justifier l’affirmation si étendue de M. Luce. En tout cas Jeanne n’avait pas connu Béatrix, puisque, à une date que, d’après M. Luce, l’on ne saurait fixer d’une manière précise615, la seigneurie était passée dans la maison de Joinville, et, par Jeanne de Joinville, se trouvait, au temps de la Pucelle, dans la maison d’Ogéviller. La dame d’Ogéviller aurait, d’après M. Luce, propagé à Domrémy le culte des fleurs de lis.
Rien ne prouve que la dame d’Ogéviller ait mis les pieds dans sa terre de Domrémy. Cette terre, y compris la maison d’habitation, était, nous l’avons vu, mise en location dès 1419, sans que l’acte récemment retrouvé mentionne la réserve d’un pied-à-terre pour les maîtres. Le seigneur d’Ogéviller, un chambellan de Charles II, était notoirement Bourguignon. M. Luce ne fournit pas l’ombre d’une preuve que, sous le rapport politique, il était en opposition avec sa dame. Celle-ci était si peu frappée de l’anomalie gratuitement affirmée par l’historien aux procédés rigoureux, que, devenue veuve, elle donna sa main au comte de Salm, tout aussi Bourguignon que d’Ogéviller. Lors de l’enlèvement du bétail de Domrémy, en 1425, elle fait un appel qui fut entendu à son cousin, Antoine de Vaudémont, encore un Bourguignon ; autant de faits qui ne permettent guère de conjecturer qu’elle fût bien soucieuse de propager le culte des fleurs de lis, et surtout dans un lieu qu’elle n’a peut-être jamais vu.
Mais la raison principale du culte mystique de la royauté sur la rive gauche de la Meuse, c’était surtout, d’après M. Luce, la sécurité qui contrastait avec le brigandage établi en permanence sur la rive droite. Après avoir tracé un noir tableau de la rive lorraine, M. Luce écrit :
Combien meilleure la situation de la rive française… Ici le parlement et le bailli de Chaumont tenaient la main à l’exécution des ordonnances qui interdisaient les guerres privées. La justice royale punissait sévèrement les contrevenants. On ne saurait trop insister sur ce point de vue, parce que l’on y trouve l’explication de l’attachement passionné, on pourrait dire du culte enthousiaste que les populations de la Haute-Meuse avaient vouée à la royauté française sous les premiers Valois615b.
Le disciple se trouve ici en opposition avec le maître à intuition profonde. 422Michelet écrit :
Les pauvres gens des Marches avaient l’honneur d’être sujets du roi ; c’est-à-dire qu’au fond ils n’étaient à personne, n’étaient appuyés, ni ménagés de personne ; qu’ils n’avaient de seigneur, de protecteur que Dieu616.
Les affirmations sont diamétralement opposées. M. Luce va jusqu’à dire que les gouvernements faibles, tels que celui de Charles VI, suivirent la même ligne de conduite que les pouvoirs forts ;
l’on vit dans les plus mauvais jours l’autorité royale tenir à honneur de ne laisser impunie aucune violation de la paix publique617.
On a vu quelles scènes s’étaient passées non seulement dans la capitale, mais encore dans les palais du roi dément ; elles se prolongèrent dans les châteaux de son successeur. Ceux qui ne pouvaient pas protéger leurs favoris et leurs ministres, qui les voyaient violemment arrachés de leurs côtés, auraient donc maintenu la sécurité au loin ! Le phénomène serait assez anormal pour que, sans être trop rigoureux, l’on désirât autre chose qu’une affirmation, fût-elle absolue comme celle de M. Luce.
Il est vrai qu’il donne en preuve la condamnation au bannissement du royaume, prononcée contre le duc de Lorraine un an avant la naissance de Jeanne, pour avoir promené dans les rues de Neufchâteau les armes de France attachées à la queue de son cheval. Pareil outrage de la part d’un vassal était tout mépris pour le suzerain. Le vassal brava la condamnation au point de se présenter à la suite de son ami Jean sans Peur à l’audience du roi, absolument comme si cette condamnation n’existait pas. Il faut louer le courage de l’avocat général, le seigneur de Traînel, qui vint la signifier de nouveau en pleine séance. Mais le coupable en fut quitte pour solliciter du roi une rémission qui lui fut accordé sur-le-champ.
M. Luce veut que les Neufchâtelois se soient empressés de communiquer au minuscule Domrémy la sentence de condamnation prononcée contre le duc de Lorraine. La supposition purement gratuite est de plus invraisemblable par bien des côtés. C’eût été de l’imprudence de triompher trop bruyamment d’une sentence inexécutée, et qui ne devait pas l’être. Charles II, seigneur immédiat de Neufchâteau, pouvait de bien des manières tirer vengeance de cette joie prématurée ; et il est permis de croire que les bourgeois de Neufchâteau n’avaient pas tant d’empressement pour porter aux manants et aux serfs d’alentour la bonne réussite de leurs affaires. Rien n’autorise à supposer qu’ils auraient eu cette attention pour Domrémy plutôt que pour d’autres agglomérations plus importantes, plus rapprochées que le village jusqu’alors si obscur. Plus de trois-cents 423localités à clochers, dans le duché de Lorraine, reconnaissaient le roi de France pour suzerain ; il était naturel que la nouvelle leur fût communiquée avant de l’être à Domrémy, leur situation politique étant absolument la même que celle de Neufchâteau.
Enfin une dernière explication du culte mystique, ce seraient les prônes du curé Guillaume Front. M. Luce l’a entendu montrer à ses paroissiens
Clovis oint d’une huile d’origine céleste et transmettant à ses successeurs le pouvoir d’opérer des miracles par la vertu de la sainte ampoule, saint Charlemagne vainqueur des Sarrasins, saint Louis l’ascète couronné et le héros cher aux Joinville ; voilà surtout ce que les paysans de Domrémy connaissaient de l’histoire des anciens rois de France618.
C’était certainement beaucoup. Les paysans d’aujourd’hui, et même peut-être plusieurs bacheliers en savent moins. On voudrait quelque preuve à l’appui d’une affirmation quelque peu en désaccord avec la phrase suivante de Michelet :
Il fallait bien lire, écouter, penser tout seul, puisque l’enseignement religieux et la prédication manquaient presque partout619.
Jeanne nous a dit tenir de sa mère tout son enseignement religieux. D’après son confesseur, Martin Ladvenu, il était peu étendu.
M. Luce, voulant y chercher la cause de l’hallucination de la jeune fille, se trouve forcément amené à soutenir que ces idées avaient assez fermenté dans sa tête à la fin de sa douzième année pour y produire la surexcitation cérébrale, qui d’après Michelet lui fit faire des êtres réels des produits de son imagination. À quel âge donc avait-elle commencé à être ainsi campée sur les plus beaux côtés de l’histoire de France ? Ces connaissances non seulement supposaient la connaissance parfaite du catéchisme, mais de bien d’autres choses encore. Les appréciations portées sur Jeanne par ceux qui l’ont vue et approchée de plus près seraient en réalité bien peu fondées.
M. Luce n’est nullement surpris
que Jeanne ait eu un jour une vision où elle aperçut saint Louis et saint Charlemagne qui priaient pour le salut du roi Charles VII en même temps que pour la délivrance d’Orléans620.
Le membre de l’Institut a la surprise difficile. Peut-être le lecteur sera-t-il très surpris qu’il se flatte d’avoir le premier établi, sur les hypothèses gratuites qui viennent d’être exposées, ce qu’il appelle le culte mystique de la royauté dans la patrie de Jeanne d’Arc au XVe siècle. On lui demandera si c’est là la méthode aux procédés rigoureux dont il nous avait promis devoir user. Et pourtant, de ses douze chapitres, c’est, le moins fantaisiste.
424II. Famille de Jeanne ; fausse déduction tirée du titre de doyen porté par Jacques d’Arc durant quelque temps. — Tableau enchanteur de Domrémy démenti un peu plus loin par celui-là même qui l’a tracé.
Le deuxième chapitre est intitulé : La famille de Jeanne d’Arc. L’auteur se lance, à propos de l’origine de la famille, dans les champs du possible, qui ne sont pas ceux de l’histoire. La question a été traité dans le chapitre III de notre quatrième livre.
D’après le membre de l’Institut, le titre de doyen, porté quelque temps par le père de la Pucelle, prouve avec évidence qu’il était au premier rang des notables du village. Il a été déjà établi (p. 93) que c’est le contraire qui est évident, le doyen, ou ce qui est la même chose, le sergent (serviens), étant, par la nature de ses fonctions, le serviteur des chefs de la communauté, et d’après M. d’Arbois de Jubainville, pris le plus souvent parmi les serfs.
Voici le tableau de Domrémy tracé encore dans le même chapitre :
Domrémy se trouve dans une situation privilégiée… Les hauteurs couronnées de hêtres et de chênes séculaires qui enserrent du côté du couchant la vallée où le village est assis, fournissaient en abondance le bois de chauffage ; le gland des chênes permettait d’engraisser des troupeaux de porcs ; le beau vignoble de Greux, exposé à l’orient et grimpant dès le XIVe siècle sur les pentes de ces hauteurs, produisait ce petit vin, acidulé à l’excès, qui n’en flatte pas moins le palais un peu âpre des enfants de la Meuse ; les champs couchés au bas de ces pentes et contigus aux maisons étaient réservés à la culture des céréales, du froment, du seigle et de l’avoine ; enfin, entre ces champs cultivés et le cours de la Meuse (?) s’étendaient (?) sur une largeur de plus d’un kilomètre ces prairies verdoyantes dont la fertilité égale la beauté, et d’où l’on tire encore aujourd’hui les foins les meilleurs et les plus renommés de toute la France. La principale richesse des habitants de Domrémy, c’était le bétail qu’ils mettaient à paître dans ces prairies, où chacun, après la récolte des foins, avait le droit de pâturer un nombre de têtes de bétail proportionnel des fauchées qu’il possédait en propre… Les abbayes et les commenderies investies des droits de pâturage dans ces prés de la Meuse, concurremment avec les paroisses riveraines, avaient l’habitude d’attacher au coude leurs animaux des clochettes armoriées621.
Neufchâteau n’était pas seulement un débouché pour les denrées et les troupeaux ; d’après M. Luce, les manants trouvaient à y emprunter aux bourgeois, aux Lombards et même aux Juifs ; facilité ruineuse dont aucun document n’atteste qu’ils aient fait usage. On se demande s’il y avait à 425Neufchâteau beaucoup de bourgeois qui, comme un certain Colinet, dont il est parlé dans une note de l’auteur, fussent en possession de deux-mille bêtes à laine, et s’ils pouvaient les diriger dans les prairies de Domrémy. Grossis par les troupeaux des abbayes et des commenderies, les troupeaux de pareils propriétaires devaient laisser peu à tondre aux brebis et aux moutons des paroisses riveraines. Une route passait à Domrémy, et il ne tient pas à M. Luce que l’annexe de Greux ne se présente à nous comme l’un des entrepôts du commerce en Lorraine.
Cette longue description est ainsi résumée :
On voit par ce qui précède que, pareille au hêtre légendaire de son village natal, l’enfance de la vierge de Domrémy poussa dans un sol plein de sève, et fut en somme hantée par des fées bienfaisantes622.
Parmi la multitude des détails dont il serait très difficile de voir la vérité, il est un point que M. Luce a pu voir, ou plutôt que seul il n’a pas vu ; c’est la contradiction entre la situation privilégiée qu’il fait ici à Domrémy, et celle qu’il lui attribue un peu plus loin, en parlant de l’enlèvement du bétail en 1425. Il écrit :
La principale, pour ne pas dire l’unique richesse des habitants de Domrémy, c’était le bétail… La configuration du sol ne permettait de livrer à la culture que quelques champs situés sur la lisière de ces prairies au bas des pentes de la colline boisée contre laquelle le village est adossé ; aussi le peu de blé qu’on y récoltait n’aurait pas suffi à la nourriture de la population. La vraie ressource consistait dans le bétail et le commerce des fourrages. L’engraissement des porcs, le lait et le beurre des vaches entraient pour une large part dans l’alimentation, tandis que la toison des brebis fournissait la laine pour les vêtements623.
Plus catégorique encore, dans un article du Correspondant624, il dit du même événement :
Pour les habitants de ces deux villages (Greux et Domrémy), dont toute la richesse consistait dans la possession et l’exploitation du bétail, c’était la ruine complète ou plutôt c’était à bref délai la famine.
Pour voir l’accord entre ces textes, il faut certainement être en possession de la méthode à procédés rigoureux préconisée par M. Luce. Les applications en sont de plus en plus stupéfiantes.
426Chapitre III Domrémy de 1420 à 1429
- I.
- Tableau fantastique des déprédations commises à Domrémy de 1420 à 1429.
- Il est un démenti à de nombreuses assertions de l’auteur.
- Fausse explication d’une phrase de Jeanne.
- Caractères contradictoires attribué à Jeanne.
- Insulte à sa réserve et à sa pudeur.
- Inanité de la prétendue explication.
- Conduite absurde prêtée à Jeanne.
- Absurdité de la conduite imputée aux pillards.
- Le village aurait été maintes fois détruit complètement.
- Ce qu’étaient ces dévastations d’après M. Luce ; ridicule fausseté de ce qu’il appelle ses preuves.
- II.
- Nécessité de se restreindre dans la réfutation.
I. Tableau fantastique des déprédations commises à Domrémy de 1420 à 1429. — Il est un démenti à de nombreuses assertions de l’auteur. — Fausse explication d’une phrase de Jeanne. — Caractères contradictoires attribué à Jeanne. — Insulte à sa réserve et à sa pudeur. — Inanité de la prétendue explication. — Conduite absurde prêtée à Jeanne. — Absurdité de la conduite imputée aux pillards. — Le village aurait été maintes fois détruit complètement. — Ce qu’étaient ces dévastations d’après M. Luce ; ridicule fausseté de ce qu’il appelle ses preuves.
Michelet le premier a présenté le tableau des horreurs de la guerre au milieu desquelles Jeannette aurait grandi, comme la grande source de son inspiration, d’après la libre-pensée, de son hallucination. Il faut reproduire le passage en entier, quoique certaines parties en aient été déjà citées.
Jeanne naquit parmi ces légendes, dans ces rêveries populaires. Mais le pays offrait à côté une tout autre poésie, celle-ci sauvage, atroce, trop réelle, hélas ! la poésie de la guerre… La guerre ! ce mot seul dit toutes les émotions ; ce n’est pas tous les jours sans doute l’assaut et le pillage, mais bien plutôt l’attente, le tocsin, le réveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre de l’incendie. État terrible, mais poétique ; les plus prosaïques des hommes, les Écossais du bas pays se sont trouvés poètes parmi les hasards du borda ; de ce désert sinistre, qui semble encore maudit, ont pourtant germé les ballades, sauvages et vivaces fleurs625.
Tout le clan de la libre-pensée s’est jeté à l’envi sur cette intuition de l’oracle. On a cherché, ou mieux imaginé des faits qui en fussent le commentaire ; il était réservé à M. Luce de dépasser ses devanciers. Il a 427pu résumer dans une revue, qui tient dans le public la place du Correspondant, ce qu’il a exposé plus longuement dans son livre. C’est lui-même qui nous l’apprend. Sans nous attarder à relever des divergences notables entre le livre et l’article, il suffira de lui emprunter ce qu’il a donné comme sa dernière pensée. Voici son texte :
Dans un ouvrage publié il y a quelques années, nous avons essayé d’exposer en détail la situation de Domrémy et de la châtellenie de Vaucouleurs pendant la période qui correspond à l’enfance et à l’adolescence de Jeanne d’Arc. Depuis la conclusion du traité de Troyes en 1420 jusqu’au départ de la Pucelle pour Chinon en 1429, cette situation fut épouvantable. Vingt, trente, quarante chefs de bande, plus avides et plus cruels les uns que les autres, vinrent alors s’abattre à l’envi sur ce petit coin de terre, et ne cessèrent de le mettre au pillage. C’étaient Antoine de Lorraine, comte de Vaudémont et seigneur de Joinville, le rival implacable de René d’Anjou, duc de Bar, héritier présomptif du duché de Lorraine…
On chercherait vainement dans les plus sombres légendes des bords du Rhin une figure de comte sauvage plus féroce et plus déloyale que celle de Robert de Sarrebruck. L’impression générale qui se dégage des pages où nous nous sommes efforcé de retracer la situation générale des villages français de la rive gauche de la Meuse, de 1420 à 1429, c’est que, pendant ces neuf années, il n’a pas dû se passer, nous ne disons pas un mois, mais pas une semaine pendant laquelle la communauté de Domrémy ait pu jouir d’une sécurité complète. Mais si toutes les familles composant cette communauté vécurent ainsi sur le qui-vive et dans des transes sans cesse renaissantes durant cette longue période, que penser de celle dont le chef avait eu le malheur de prendre à bail la forteresse ainsi que la seigneurie, et s’était engagé par suite à répondre, dans une certaine mesure, pour les autres ? Il ne fut point porté, par les bandes qui couraient la campagne, un dommage quelconque à un habitant de Domrémy, il ne fut point volé un animal ou une mesure de blé, il ne fut point enlevé une tête de bétail, sans que Jacques d’Arc, fermier de la seigneurie, se sentît atteint, au moins indirectement, puisqu’il était chargé de percevoir les redevances.
Aussitôt que l’on avait reçu la nouvelle de l’entrée en campagne de l’une de ces bandes, on rassemblait en toute hâte le troupeau communal, comme Jeanne nous l’apprend dans une des réponses qu’elle fit à ses juges de Rouen, et on le chassait devant soi dans la cour fortifiée ou le bayle de la forteresse. À l’occasion on put prendre le parti d’y soutenir un siège et l’on réussit peut-être à y repousser victorieusement des assauts de l’ennemi… Aussi que de jours et surtout de nuits la petite Jeannette d’Arc dut passer, comme on dit, à la belle étoile, l’oreille tendue au moindre bruit, attentive à guetter l’approche des Anglais de Montigny et de Nogent, ou des Bourguignons 428d’Andelot, de Fouvent, de Vignory et de Saint-Dizier, amis et alliés des envahisseurs.
Les coureurs suivaient-ils l’antique voie romaine de Langres à Verdun qui passait par Domrémy, il était alors relativement facile de se garder, soit que les pillards arrivassent par le nord, dans la direction de Vaucouleurs, soit, ce qui devait être le cas le plus ordinaire, qu’ils débouchassent par le sud, du côté de Neufchâteau. Les villages, échelonnés sur cette voie, étaient alors et sont encore aujourd’hui si rapprochés, qu’ils pouvaient aisément, au moyen d’un service de coureurs se relayant de hameau en hameau, se transmettre très promptement une nouvelle d’une extrémité de cette ligne à l’autre. Il n’en était pas de même lorsque les bandes dévastatrices se frayaient un passage à travers les hauteurs forestières auxquelles est adossé vers le couchant le village de Domrémy et pénétraient par les sentiers et les clairières du bois Chesnu par exemple. Dans ce cas il devenait difficile, même en prenant toutes les précautions que peut dicter une prudence consommée, d’éviter une surprise. Ce fut précisément ce qui arriva vers le milieu de 1425626.
(Suit l’enlèvement du bétail déjà plusieurs fois mentionné.)
Que devient cette vigilance de l’autorité royale, ne laissant nullement impunie, même sous les gouvernements les plus faibles, la violation de la paix publique ? M. Luce avait pourtant attiré notre attention particulière sur ce fait. Où est le contraste entre la rive droite livrée à toutes les déprédations et la rive gauche qui, nous disait-il, offrait la réalisation d’une idylle de Théocrite ? À la tête des déprédateurs il place Antoine de Vaudémont, mais c’est ce cousin de la dame d’Ogéviller qui, à la prière de sa parente, fit poursuivre les pillards déprédateurs des manants de Domrémy, et leur fit rendre le bétail enlevé. C’est M. Luce, je crois, qui, le premier, a fait cette découverte ; avec une ou deux autres, la seule importante de son livre.
Au milieu de cette nuit profonde qui, d’après M. Luce, dérobe Jeanne avant la mission, le professeur de l’École des chartes veut bien reconnaître que la lettre de Boulainvilliers au duc de Milan est un document de la plus haute valeur ; mais Boulainvilliers nous a dit que tant que Jeannette fut sous le point paternel, les siens n’eurent rien à souffrir des pillards, et ne perdirent pas la plus petite tête de bétail. M. Luce ne nous a-t-il pas dit, lui aussi, que
pareille au hêtre légendaire de son village natal, l’enfance de la vierge de Domrémy poussa dans un sol plein de sève et fut en somme hantée par des fées bienfaisantes ?
Comment expliquer ce que le bon sens répute si hautement une suite de contradictions 429patentes ? Il n’y a vraiment qu’une réponse ; la rigueur des procédés de la méthode du membre de l’Institut.
C’est sans doute à cette même rigueur de procédés dans la méthode qu’il faut rapporter l’interprétation des paroles de Jeanne disant qu’elle ne gardait pas ordinairement le troupeau, mais qu’il lui était arrivé d’aider ses frères à le renfermer par crainte des brigands dans la maison forte de l’Île, ou à le mettre sur les chemins du pâturage. On pourrait encore constater semblables détails dans des milliers de localités. Rien n’est plus commun que de voir une sœur, ou une autre personne de la famille, aider le berger à mettre sur le chemin le troupeau imbécile. La précaution de le renfermer dans la maison forte ne suppose pas plus une invasion de pillards que des barreaux mis à une fenêtre du rez-de-chaussée ne supposent des assauts de voleurs. La prudence suggère de pareilles précautions pour les écarter ou rendre leurs tentatives plus difficiles.
La libre-pensée nous représente les habitants de Domrémy non pas seulement renfermant leurs bêtes dans le bayle, mais allant eux-mêmes s’y cacher, et par suite abandonnant leur mobilier et leurs maisons aux pillards ; tactique peu sensée que rien n’autorise à leur attribuer. Rien dans les documents ne l’insinue, rien d’où l’on puisse le déduire. Il faut vouloir écrire l’histoire avec la rigueur des procédés de M. Luce pour inventer le conte que l’on vient de lire, et le donner comme l’histoire de Domrémy durant l’enfance et l’adolescence de Jeannette.
Quelle idée se fait-il donc de la pudeur et de la réserve de Jeannette pour nous la peindre ainsi passant ses nuits à la belle étoile ? Dans quel pays pareille adolescente ne serait-elle pas honnie ? Il n’y avait donc pas d’hommes à Domrémy pour semblable garde si elle avait été nécessaire ? Que faisaient son père et ses frères ? Comment concilie-t-il ce qu’il nous dit ici avec ce qu’il affirme ailleurs à propos de la course racontée par Boulainvilliers ? Pour qu’une fille aussi modeste et aussi recueillie que Jeannette ait pu prendre part à une distraction que M. Luce appelle bruyante entre toutes, il fallait, observe-t-il,
quelque événement extraordinairement heureux, capable de faire sortir ainsi de son naturel la plus pensive des jeunes tilles de Domrémy627.
On se rappelle la phrase de Michelet à propos de l’affaire des fiançailles :
Au grand étonnement de tout le monde, elle alla à Toul, elle parut en justice, elle parla, elle qui s’était toujours tue.
Et encore :
Elle qu’un seul mot déconcertait, il lui fallait aller parmi les hommes, parler aux hommes, aux soldats.
Tout cela est imaginé pour expliquer les origines de la mission, l’hallucination. Mais l’hallucination s’est déclarée lorsque Jeannette venait 430d’atteindre sa douzième année, dans l’été de 1424 ! Était-ce avant cette époque que la fillette passait ainsi ses nuits à la belle étoile ? Que faisaient donc son père et sa mère ? N’y avait-il pas des verges à Domrémy ? Si c’était après, il faut répéter la question déjà plusieurs fois posée : Pourquoi ne commençait-elle pas par repousser les bandes qui dévastaient les bords de la Meuse avant d’aller rendre libres les bords de la Loire ? N’était-il pas plus facile d’enlever aux assaillants toute envie d’attaquer la maison forte de l’Île que de chasser Glacidas des Tourelles ?
La libre-pensée place en 1428 l’exode vers Neufchâteau ; c’est-à-dire quelques mois avant le départ pour Chinon. Pourquoi Jeanne fuyait-elle avec tout le village à la seule annonce des bandes au lieu de ranger les habitants de Greux et Domrémy en bataille, et d’infliger aux téméraires la défaite qu’elle devait faire éprouver à l’armée de Talbot ?
Pendant neuf ans, dit M. Luce,
Domrémy et plus particulièrement la famille de Jacques d’Arc n’a pas dû jouir, non pas durant un mois, mais pas même durant une semaine, d’une sécurité complète.
Il a vu les pillards venir jusque de Saint-Dizier, de plus de trente lieues, s’abattre sur ce coin de terre. Mais par quoi donc y étaient-ils attirés ? les villages intermédiaires étaient-ils épargnés ? En étaient-ils quittes pour envoyer, ainsi que le suppose M. Luce, des courriers au malheureux village que les bandes de 1425 s’étaient mal trouvées d’avoir dévasté, puisqu’elles avaient dû rendre le butin ? Était-ce parce que, comme français, il était protégé par Baudricourt, et que, comme terre de la dame d’Ogéviller, dans la suite dame de Salm, il l’était par le parti bourguignon auquel appartenaient les deux puissants maris de la dame ?
Combien aurait-il fallu de razzias telles que les décrit M. Luce pour qu’il ne restât plus trace ni de la maison forte, ni des chaumières ? Donnons-lui la parole :
On capturait hommes, femmes, enfants, pour les mettre à rançon ; on faisait main basse sur tout ce qu’on rencontrait, pain, vin, argent, vaisselle, vêtements, gros et menu bétail ; on brûlait ce qu’on ne pouvait emporter. Dans la plupart des villages du Bassigny, le labourage fut interrompu et presque tous les moulins furent détruits… Ces pillages étaient d’ordinaire suivis d’incendies, où les malheureux qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvaient hors d’état de prendre la fuite, les infirmes, les malades, les femmes en état de grossesse avancée, les enfants au berceau, périssaient dans les flammes628.
Est-ce qu’il n’aurait pas suffi que, durant deux fois, il eut été fait ainsi place nette à Domrémy, pour que le glorieux village eût entièrement disparu, ainsi que plusieurs villages du centre de la France ou du Quercy 431dont rien ne rappelle les noms ? Avec quoi, comment les survivants, s’il en était resté, auraient-ils pourvu à leur subsistance, relevé leurs chaumières, renouvelé leur bétail ? Qu’auraient pu y chercher ou y trouver une troisième et une quatrième bande ?
Il n’est certes pas possible de nier que le Barrois n’ait eu sa part dans les désastres de l’époque. Le rôle de la taille en fournit la preuve. Les localités où la perception fut nulle forment cependant la très minime exception. Pour prouver que dans la plupart des villages du Bassigny le labourage fut interrompu et la plupart des moulins détruits, M. Luce nous renvoie à ses Preuves. On y trouve qu’à La Marche et à Oreil-Moison, un des hameaux de cette commune, la guerre a empêché de labourer en 1424 ; on cite deux moulins ruinés ; en quelques autres endroits on n’a pas prélevé la contribution en gélines et en œufs629, parce qu’elle avait été donnée en gages ; la paroisse de La Marche devient donc tout le Bassigny, et deux ou trois moulins tous les moulins du bailliage ! Ailleurs il nous dit qu’un laboureur fut soumis à une amende de douze gros pour avoir été visiter sa charrue. Le renvoi aux Preuves permet de constater que la peine était légère. On y lit que le duc de Bar avait mandé à Sorcy les habitants de Foug ; ils chargèrent deux des leurs de garder les portes de la ville en leur absence. L’un d’eux quitta le poste pour aller voir sa charrue630. On lui infligea l’amende indiquée. De nos jours il aurait passé par un conseil de guerre. Des preuves de ce genre permettent d’apprécier les assertions que M. Luce n’essaye pas de prouver.
II. Nécessité de se restreindre dans la réfutation.
De pareilles fables sont appelées Recherches critiques sur les origines de la mission de la Pucelle. C’est tout le livre de M. Luce. Les phrases qui n’appellent pas les observations de la vraie critique sont rares. De toute nécessité il faut se circonscrire et par la discussion de quelques passages donner au lecteur la faculté d’apprécier les autres.
En réalité, comme il a été déjà observé, les documents trouvés jusqu’ici ne permettent d’affirmer la présence des bandes dévastatrices à Domrémy qu’en 1425. Vraisemblablement c’est alors que les habitants s’enfuirent vers Neufchâteau, poussant devant eux une grande partie de leur bétail. Cette question a été déjà traitée (Voy. p. 288).
M. Luce consacre son chapitre IV à expliquer pourquoi Jeanne d’Arc 432s’est persuadée que saint Michel plutôt qu’un autre personnage céleste l’appelait à délivrer la France, et, dans le chapitre suivant, la Piété de Jeanne d’Arc, il cherche ce qui selon lui a déterminé l’explosion de l’irrémédiable hallucination. Enfin sous le titre de : Neufchâteau-Vaucouleurs, il nous explique à sa manière le départ de la maison paternelle. Touchons seulement quelques-unes des assertions du soi-disant critique.
433Chapitre IV Le départ de Domrémy
- I.
- La première apparition a précédé d’un an ce que M. Luce en donne comme la première semence.
- II.
- Très fausse assertion de M. Luce sur le rôle de sainte Catherine et de sainte Marguerite auprès de la Pucelle.
- Assertions fantaisistes, contredites par l’histoire, au sujet des saints patrons de la France, de saint Denis, de saint Martin, plus particulièrement de saint Michel ; du moyen de s’acquérir leur particulière protection.
- III.
- Faux en-tête d’une pièce citée par M. Luce à propos de l’accident survenu au dauphin à La Rochelle.
- La très française ville de Tournay n’apprend que tardivement la préservation et l’avènement du dauphin, après avoir envoyé des messagers s’en informer.
- Combien il est arbitraire de supposer les manants de Domrémy mieux instruits.
- Sentiments absurdes et monstrueux prêtés à cette occasion à une jeune fille de onze ans, telle que Jeannette.
- IV.
- Des voies par lesquelles M. Luce prétend prouver que les habitants de Domrémy ont connu la victoire du Mont-Saint-Michel.
- Elles sont arbitrairement ou absurdement indiquées.
- Contradiction de l’auteur.
- V.
- Les habitudes de prière constante et extatique constatées par M. Luce, entièrement incompatibles avec les préoccupations attribuées à la jeune fille.
- La parenté suspecte que M. Luce veut sournoisement établir entre les images des Anges et des Saintes vues dans les églises, et les personnages des apparitions.
- Incohérences et faux raisonnements à propos du surnaturel.
- VI.
- Le coup qui, d’après M. Luce, fit définitivement partir la tête de Jeanne.
- Explication fantaisiste de la course racontée par Boulainvilliers.
- Suite de violences à l’arithmétique, au plus vulgaire bon sens, auxquelles M. Luce se laisse aller à cette occasion.
- Nombreuses contradictions.
- Nécessité de n’en relever qu’un petit nombre.
- VII.
- La libre-pensée en quête d’événements pour expliquer le départ de Jeanne.
- Fantaisies de Quicherat à l’occasion de la reddition de Beaumont et de Mouzon.
- Imaginations encore plus burlesques de M. Luce à propos du blocus de Vaucouleurs, qui n’a pas eu lieu.
- Il n’a pas déterminé l’exode vers Neufchâteau, encore moins la première démarche de la Pucelle auprès de Baudricourt, puisque deux mois auparavant Jeanne s’était présentée au capitaine royal.
- Gratuites inconséquences prêtées à la Pucelle.
- VIII.
- L’épisode des fiançailles greffé sur cette prétendue fuite.
- Impossibilité physique et morale.
- Indécence.
- Une suite de défis à tout bon sens, à la pudeur de la vierge, à la géographie.
- IX.
- Dégoût qu’inspire la nécessité de réfuter tant d’insanités.
- Combien injustement M. Luce se flatte d’avoir fait plusieurs découvertes.
I. La première apparition a précédé d’un an ce que M. Luce en donne comme la première semence.
434La victoire remportée en 1425 par les défenseurs du Mont-Saint-Michel sur les Anglais, qui avaient tenté par terre et par mer un effort extraordinaire pour emporter enfin la citadelle de l’Archange, serait, d’après M. Luce, la première semence de la mission de Jeanne et expliquerait pour quoi l’enfant de Domrémy se serait crue suscitée par le prince des célestes milices. Le vice de l’explication, c’est que la plante a précédé la semence ; elle était en pleine venue à l’époque où, d’après M. Luce, le germe en a été jeté en terre. C’est en juin 1425 qu’eut lieu d’après l’auteur la victoire du Mont-Saint-Michel. Depuis un an Jeannette était visitée par le Ciel : la première apparition eut lieu dans l’été de 1424, vraisemblablement le 31 mai. Lorsqu’un édifice est à terre, il peut être utile d’en examiner les matériaux. M. Luce les a accumulés dans le chapitre consacré à saint Michel. Pourquoi faut-il qu’ils soient si avariés, qu’il n’en est pas un seul auquel on puisse reconnaître quelque valeur. Un rapide coup d’œil permettra de juger le tas tout entier.
II. Très fausse assertion de M. Luce sur le rôle de sainte Catherine et de sainte Marguerite auprès de la Pucelle. — Assertions fantaisistes, contredites par l’histoire, au sujet des saints patrons de la France, de saint Denis, de saint Martin, plus particulièrement de saint Michel ; du moyen de s’acquérir leur particulière protection.
D’après M. Luce sainte Catherine et sainte Marguerite ne semblent avoir exercé qu’une influence assez secondaire sur le rôle politique et guerrier de la libératrice. C’est tout aussi vrai que d’affirmer que deux maîtresses n’exercent qu’une influence secondaire sur une princesse confiée à leurs soins, parce que, dans la direction qu’elles lui donnent, elles s’inspirent du monarque père ou tuteur de l’enfant. Sainte Catherine et sainte Marguerite furent, au pied de la lettre, les gouvernantes de la fille de Jacques d’Arc. Jeanne nous l’a dit en termes fort exprès (p. 138), elles se montraient à leur élève bien plus souvent que saint Michel. Dans la prison de Rouen, Jeanne, qui affirme converser plusieurs fois par jour avec les Saintes, dit n’avoir pas vu saint Michel depuis plusieurs mois. Il n’en est pas moins vrai que la haute direction de la créature si hautement prédestinée revenait à l’Archange.
M. Luce voudrait-il affirmer de nos annales religieuses et politiques ce qu’il a affirmé de la Pucelle avant la mission ? Prétendrait-il que la nuit la plus profonde enveloppe Mérovingiens, Carolingiens, Capétiens, Valois ? C’est ce que l’on se demande lorsqu’on lui voit écrire :
Chaque 435époque de notre histoire nationale, on pourrait presque dire chaque dynastie de nos rois paraît avoir eu en quelque sorte son saint de prédilection. Saint Martin, l’apôtre des Gaules, est le saint par excellence de l’époque mérovingienne et de nos rois de la première race. Sous Charlemagne et ses successeurs, Martin, sans qu’on puisse dire qu’il soit définitivement supplanté, commence à tenir une place un peu moins dominante dans les hommages des fidèles. Un nouveau Saint, auquel la faveur officielle a commencé à s’attacher pendant la période carolingienne, fait pour ainsi dire son avènement avec les rois de la dynastie capétienne : nous voulons parler de saint Denis, dont l’oriflamme ou bannière devint la bannière même de la France. Si Martin est le saint des Mérovingiens et aussi, bien qu’à un moindre degré des Carolingiens, Denis le saint des Capétiens, on peut ajouter que Michel est le saint des Valois, du moins à partir de la seconde moitié de la guerre de Cent ans631.
Saint Denis fait son avènement avec les Capétiens ! Le roi Dagobert serait-il donc Capétien ? Quelle est l’Histoire de France, pour élémentaire qu’elle soit, qui ne signale comme le fait capital de son règne la construction de la basilique de Saint-Denis, réputée le monument architectural le plus imposant qu’aient fait élever les Mérovingiens ? Pépin le Bref est-il Capétien ou la tige des Carolingiens ? Où a-t-il été sacré par le pape Étienne III ? Où fit-il sacrer ses deux fils Carloman et Charlemagne ? N’est-ce pas auprès du tombeau du premier évêque de Paris ?
Est-ce que le tombeau de saint Martin cessa pour cela d’être moins honoré ? On connaît la splendide basilique qui le recouvrait. Les mahométans l’auraient respectée, les vandales de la Révolution la détruisirent. Il en reste une tour qui domine toute la cité du grand thaumaturge.
— Quelle est cette tour ? demande le voyageur.
— La tour Charlemagne, seul débris de l’antique sanctuaire, lui est-il répondu.
Il est peut-être plus intolérable encore d’attribuer aux Valois la spécialité de la dévotion à saint Michel. Philippe le Bel, Philippe le Hardi, saint Louis, Louis VII, sont-ils donc Valois ? Tous sont des pèlerins du Mont-Saint-Michel. Philippe-Auguste est un des grands bienfaiteurs du sanctuaire. Guillaume le Conquérant combattait à Hastings sous la bannière de saint Michel, et M. Paul Féval a pu écrire :
Saint Michel est partout dans la Chanson de Roland et précisément sous son nom montais d’Ange du Péril. Quand Charlemagne y convoque ses cours plénières, c’est le seizième d’octobre, jour de l’apparition (à saint Aubert). Quand on y mesure la France, à l’ouest les limites y sont déterminées par saint 436Michel du Péril de la mer ; enfin quand Roland rend son âme à Dieu, c’est saint Michel du Péril de la mer qui lui est envoyé en consolation632.
Le membre de l’Institut n’est pas plus fondé à avancer, avec un air de fausse profondeur, que, dans la croyance populaire de cette époque, on avait des droits privilégiés à la protection d’un saint par le fait même de la possession matérielle du plus révéré de ses sanctuaires. Ce qu’il dit à ce propos du sanctuaire de Saint-Denis est uniquement imaginaire. Il serait difficile de compter le nombre de fois que Saint-Denis a été pris, perdu, repris par les divers partis qui déchiraient la France, sans que l’on puisse prouver qu’ils se promettaient pour cela le triomphe définitif de leur cause. Les Armagnacs, qui installaient dans les cellules des moines l’immonde troupeau féminin qu’ils traînaient à leur suite, le chapitre de Paris, qui, pour fortifier la ville contre Jeanne, prenait dans ses trésors la statue du grand patron de la France pour la convertir en numéraire, auraient choisi de singuliers moyens de se concilier le Saint. L’on n’avait cette croyance que lorsque des événements extraordinaires, prodigieux, témoignaient de la protection particulière du Saint spécialement honoré. Il en fut ainsi du Mont-Saint-Michel : Une poignée de défenseurs y soutinrent le siège que M. Luce déclare le plus long que mentionne l’histoire ; l’abbé, Jolivet, avait fait défection ; trahisons, surprises, tout fut mis en œuvre. La cime Michélienne resta toujours française, alors qu’au loin tout était devenu anglais. Ces faits autorisaient parfaitement l’évêque d’Avranches, Jean Bochard, l’un des plus doctes personnages de son temps, à écrire dans son court Traité sur la Pucelle, que c’était là un signe particulier de la protection de l’Archange633, sans que M. Luce en soit autorisé à donner à son assertion l’étendue qu’il lui prête. Les fantaisies abondent dans les développements qui l’accompagnent.
III. Faux en-tête d’une pièce citée par M. Luce à propos de l’accident survenu au dauphin à La Rochelle. — La très française ville de Tournay n’apprend que tardivement la préservation et l’avènement du dauphin, après avoir envoyé des messagers s’en informer. — Combien il est arbitraire de supposer les manants de Domrémy mieux instruits. — Sentiments absurdes et monstrueux prêtés à cette occasion à une jeune fille de onze ans, telle que Jeannette.
Le 11 octobre 1422, onze jours avant la mort de son père, Charles VII tenait une réunion de notables à La Rochelle ; le plancher de l’appartement dans lequel se trouvait l’assemblée s’étant effondré, plusieurs personnes furent tuées ou grièvement blessées dans la chute : le dauphin n’eut aucun mal. Par reconnaissance, il fit plusieurs dons aux églises. Entre autres, il fonda à perpétuité une messe au Mont-Saint-Michel, voulant qu’elle fût dite en l’honneur de l’Archange, pour la prospérité 437du royaume, son salut et le salut de ses successeurs. Il déclare en fixer la date au 11 octobre, parce que, ce jour-là, Dieu l’a préservé dans l’accident de La Rochelle.
Dans l’en-tête du diplôme, M. Luce lui fait dire : grâce à l’intercession de saint Michel. La pièce ne le dit nullement ; mais c’est l’enseignement de la foi que les anges sont les ministres des bienfaits de Dieu. Rien d’étonnant, par suite, qu’en reconnaissance pour ces bienheureux esprits, le prince ait fondé une messe en l’honneur de leur chef invisible, d’autant plus que l’Église ne célébrait pas encore en l’honneur des saints Anges une fête distincte de la double fête de saint Michel dans laquelle ils sont compris.
Le bruit de la mort du dauphin se répandit dans plusieurs parties du royaume, où les Anglo-Bourguignons avaient tout intérêt à le faire regarder comme vrai. Il fut assez persistant pour que les habitants de Tournay, une ville française entre toutes, ne connussent la vérité qu’en mars 1423, par des exprès députés pour s’en informer sûrement634. Ils ignoraient donc que le dauphin avait pris le titre de roi à la mort de son père, soit que Charles VII eût négligé de leur en donner la nouvelle, soit que courrier et message eussent été arrêtés.
Cela n’empêche pas M. Luce de nous affirmer qu’à Domrémy l’on dut être informé de tout dans les premiers mois de l’année 1423, et de nous décrire ainsi les sentiments de Jeannette :
Jeannette venait d’atteindre sa onzième année ; elle apprit en même temps la mort de l’infortuné Charles VI et le miracle auquel on devait la conservation des jours si précieux de son fils. Avec quelle joie la naïve enfant dut entendre raconter comment le gentil dauphin avait été préservé d’une mort presque certaine et comment l’Archange l’avait couvert de sa protection toute-puissante. C’est alors sans doute que ce cœur virginal, héroïque et tendre à la fois, s’élançant comme d’un bond par delà le cercle étroit de la famille, commença à battre d’un sentiment nouveau, l’amour de la patrie. Cette triple coïncidence de la mort d’un pauvre roi fou, de l’avènement d’un dauphin de dix-neuf ans, du prodige par lequel l’héritier du trône avait échappé à un péril imminent, était bien de nature à laisser dans une telle âme une empreinte ineffaçable, à l’enflammer d’une ardeur qui devait un jour, après avoir couvé durant six ans, enfanter des merveilles635.
Voilà certes qui s’appelle écrire l’histoire d’après une méthode aux 438procédés rigoureux. Les habitants d’une ville comme Tournay n’ayant su que le dauphin était vivant, et avait pris le titre de roi après la mort de son père, que cinq ou six mois après l’événement, grâce à l’ambassade envoyée par eux en Berry, les pauvres habitants de Domrémy n’ont pu manquer d’être instruits de l’accident de La Rochelle, de la mort du roi dément, de l’avènement de son fils. Auraient-ils, eux aussi, envoyé une ambassade en pays de Berry et d’Orléans ? Hélas ! bien des raisons devaient les distraire de s’occuper du malheur des autres. En cette année même 1423 le terrible Robert de Sarrebruck, un partisan du dauphin, leur imposait, sous prétexte de droit de garde, l’énorme tribut dont il a été déjà parlé (p. 93). Il paraît que, sous ce même prétexte de droit de garde, ils étaient astreints à en payer un autre au duc de Bar. Celui-ci le sous-affermait ; or le tribut baisse en 1423, parce que la population a diminué.
Qui nous apprend ces choses si propres à nous donner une idée toujours plus exacte de la méthode de M. Luce ? M. Luce lui-même, dans ce qu’il appelle ses Preuves636, preuves en effet, mais de tout autre chose que de la vérité de son texte.
Même aujourd’hui avec l’école fréquentée dès quatre ou cinq ans, la fillette de onze ans qui témoignerait les sentiments prêtés à Jeannette par M. Luce passerait non pas pour naïve, mais pour monstrueuse. S’élancer hors du cercle étroit de la famille ou du hameau, à cet âge, alors surtout que la famille et le village sont dans l’épreuve, alors que ces épreuves seraient celles décrites par le paléographe dans le Correspondant, est contraire à tous les sentiments de la nature, de la raison et de la grâce. Quelle est donc la raison qui nous fait aimer la patrie, sinon la famille que la patrie a protégée et protège ? Le mot patrie, formé de celui de père, ne l’exprime-t-il pas suffisamment ? Pour éviter le surnaturel chrétien, la libre-pensée se précipite dans des conceptions qui au point de vue moral, ne le cèdent en rien à celles qui dans la mythologie païenne créèrent les hippocentaures, les chimères, et semblables monstres.
Pauvre Jeannette ! être à ce point travestie !
IV. Des voies par lesquelles M. Luce prétend prouver que les habitants de Domrémy ont connu la victoire du Mont-Saint-Michel. — Elles sont arbitrairement ou absurdement indiquées. — Contradiction de l’auteur.
M. Luce s’étend longuement sur la victoire remportée au Mont-Saint-Michel en 1425. Il le devait puisque d’après lui c’est la première semence de la mission de Jeanne, qui en fait était éclose en 1424. Il donne à ce 439succès des défenseurs du Mont un retentissement qu’il n’eut pas en réalité ; car nombre de chroniques contemporaines n’en disent rien, silence qu’aucune ne garde sur la victoire de Beaugé en 1421, sur les défaites de Cravant ou de Verneuil. Cela s’explique facilement quand on considère l’isolement de la forteresse au milieu des possessions anglaises. Est-ce que, en 1870, au milieu de nos désastres, avec les journaux et les télégraphes, les paysans du Midi connaissaient l’héroïque résistance de la petite ville de Bitche, ou de la grande forteresse de Belfort ? Aujourd’hui même, sur mille femmes françaises, y en a-t-il une, au midi de la Loire, qui connaisse l’existence de ces deux villes ? Aux bords de la Meuse, au XVe siècle, les paysans et les paysannes, et surtout les enfants de douze ans, connaissaient-ils mieux l’existence du Mont que l’Archange s’était choisi aux bords de l’Océan sur les frontières de la Normandie et de la Bretagne ?
M. Luce constate, il est vrai, qu’à la fin du XIVe siècle, il y eut un mouvement extraordinaire de pèlerins vers le Mont-Saint-Michel. C’était le souffle d’en haut qui poussait les cœurs à solliciter par la prière la grâce que l’Archange devait nous apporter en suscitant la libératrice ; mais supposer qu’à deux-cents lieues de distance, des enfants de douze ans, ne sachant ni A ni B, se faisaient une idée du Mont-Saint-Michel, c’est supposer que, sans aller à l’école, ils avaient des connaissances géographiques que ne possèdent pas aujourd’hui les fillettes munies du brevet scolaire.
Afin d’arriver à Domrémy, la nouvelle du Mont-Saint-Michel aurait dû être portée par les vents par-dessus deux-cents lieues de pays ennemi, alors d’ailleurs que des engagements avaient lieu sur une foule d’autres points, dans une guerre qui tenait grandement d’une guerre de partisans. M. Luce s’épuise en explications pour faire parvenir jusqu’à la fillette cette première semence de sa vocation. Il nous parle des pèlerins comme si, pour détourner les pèlerins barrois ou lorrains de s’aventurer à travers deux-cents lieues de pays ennemi, il ne suffisait pas de l’état d’anarchie qu’il nous a décrit, dans un temps où, comme ses Preuves en font foi, des daines de haut rang étaient enlevées en se rendant seulement dans une ville voisine, alors que trois évêques allant à Constance furent arrêtés dans les environs de Toul, et qu’il fallut faire la guerre pour les rendre à la liberté.
En quête d’explications, M. Luce se met peu en peine si celles qu’il met en avant ne sont pas démenties par celles que lui avait suggérées la mise en saillie d’un paradoxe précédent. Il veut bien avouer que les assiégeants avaient interdit l’accès du saint lieu aux pèlerins ; mais, dit-il, on obtenait à prix d’argent que la consigne fût levée. Il cite en exemple 440des pèlerins du Maine, pays occupé par les Anglais, qui, en 1433, c’est-à-dire après l’apparition de la libératrice, achetèrent semblable faveur. Probablement pour que l’on objecte pas que le Maine était quatre ou cinq fois plus rapproché du sanctuaire que la Lorraine ; qu’il n’y avait pas de pays ennemi à traverser, le membre de l’Institut apporte un exemple emprunté au Barrois même, et il est pris de haut. Par son testament, en date de 1430, par suite après le sacre, le cardinal duc de Bar statue qu’un pèlerin sera envoyé en son nom au Mont-Saint-Michel. La critique serait-elle trop hargneuse en observant que tout le monde n’était pas protégé à l’égal de l’envoyé d’un duc, d’un cardinal, d’un prince du sang ; et que l’exécuteur testamentaire, vraisemblablement René, duc de Bar et de Lorraine, beau-frère du roi de France, pouvait avoir des facilités refusées aux manants, aux bourgeois, et même à des seigneurs d’un moindre rang ?
M. Luce a d’autres moyens pour faire arriver la nouvelle qui devait être si décisive. Il ne doute pas que des courriers ne l’aient apportée de la part de Charles VII aux bords de la Meuse. On savait, dit-il, les nouvelles beaucoup plus rapidement qu’on ne croit. — En preuve ce que nous avons raconté des habitants de Tournay. — Jeanne cependant, dans son entretien avec Jean de Metz, prouve qu’elle connaissait le projet de mariage du jeune dauphin avec la fille du roi d’Écosse. — Jean de Metz pouvait le lui avoir appris dans la conversation même où elle en parle ; le courrier royal, que nous voyons dans l’escorte, en avait peut-être apporté la nouvelle. C’était en Écosse que Charles VII recrutait ses plus nombreux et plus vaillants auxiliaires. L’Écosse et la France avaient le même ennemi : l’Angleterre. Cet exemple ne suffit pas à prouver l’assertion de M. Luce, auquel on oppose victorieusement l’exemple de Tournay. — On a des lettres par lesquelles Charles VII annonce aux habitants de Lyon le succès de la Brossinière. On en trouvera peut-être dans la suite qui font part de la victoire du Mont-Saint-Michel. — En attendant qu’on en trouve, la vraie critique est fondée à ne tenir aucun compte de l’hypothèse de M. Luce. Il faudra de plus prouver que toutes les nouvelles transmises à des villes comme Lyon, Montpellier, Narbonne, l’étaient à Vaucouleurs, ce qui sera certainement très difficile, les chevaucheurs ayant à traverser de soixante à cent lieues de pays ennemi, obstacle qui n’existait pas pour les villes qui viennent d’être nommées, et qui, d’ailleurs, étaient d’une autre importance que Vaucouleurs.
La victoire du Mont-Saint-Michel daterait de la fin de juin 1425637. Mais à cette même date se passait à Domrémy un fait qui avait apporté aux 441paysans autre chose que de la joie ; ce fut l’enlèvement du bétail dont le recouvrement est placé par M. Luce en juillet 1425, date que de solides raisons, dit-il, permettent d’accepter comme rigoureusement exacte638. — La nouvelle de la victoire du Mont-Saint-Michel a-t-elle précédé ou suivi ce recouvrement ? Si elle l’a précédé, comment la joie a-t-elle pu entrer dans le cœur de Jeannette ? comment l’enfant a-t-elle pu donner à la nouvelle quelque attention, alors que M. Luce nous affirme que l’enlèvement du troupeau, c’était pour les siens la ruine, bien plus, la famine à bref délai ! Si la nouvelle a suivi, on va voir que, non seulement d’après les documents qui portent la première apparition à 1424 mais d’après M. Luce lui-même, la semence était inutile. La plante avait germé. L’intuition de M. Luce en effet a découvert comment la fillette, qui tout en suivant les événements politiques et militaires qui se passaient à deux-cents lieues de distance, en faisant le guet à la belle étoile, restait modeste, recueillie, pensive639 a pu se livrer à une distraction bruyante entre toutes640, telle que la lutte à la course, racontée par Boulainvilliers comme prélude de la première apparition. Cette révélation, inconnue jusqu’ici, nous est faite à la fin du chapitre : Piété de Jeanne D’Arc. Forcé de taire une foule de difficultés que, dans ce chapitre comme dans tous les autres, soulèvent les assertions de l’académicien, nous en signalons quelques-unes presque au hasard, nous réservant pour le bouquet.
V. Les habitudes de prière constante et extatique constatées par M. Luce, entièrement incompatibles avec les préoccupations attribuées à la jeune fille. — La parenté suspecte que M. Luce veut sournoisement établir entre les images des Anges et des Saintes vues dans les églises, et les personnages des apparitions. — Incohérences et faux raisonnements à propos du surnaturel.
M. Luce dit fort bien :
Le besoin de prier sans cesse, à toute heure, en tout lieu et en toute circonstance, apparaît comme le trait le plus caractéristique de la vie de la Pucelle dans son pays natal641… Elle goûtait ces joies ineffables réservées aux âmes assez pures pour s’élever jusqu’aux délices de l’amour divin. Tel était son ravissement où la plongeaient ces sublimes effusions qu’il n’était pas rare de voir son visage à la fois radieux et baigné de larmes… Même au milieu des champs, et tout en vaquant aux diverses occupations rustiques, soit à la garde des brebis, soit aux travaux de la culture, de la fenaison, de la moisson et de la vendange, Jeannette ne pouvait se défendre de céder à son irrésistible penchant pour la prière.
Très vrai. La nuit qui enveloppe Jeanne avant la mission est donc moins profonde que ne le disait le professeur de paléographie. Mais comment 442concilie-t-il ce que sa méthode aux procédés rigoureux lui a fait ajouter aux dépositions qu’il résume ici, avec le besoin et l’extase de la prière ? La fillette à laquelle il a attribue la fièvre politique, le guet de nuit, décrits dans les passages cités, était la jeune extatique ici représentée et la laborieuse paysanne qui va à la vendange et à la moisson ! Que de traits réputés inconciliables pour quiconque n’est pas en possession de la méthode de M. Luce ? Pouvait-il y avoir moissons, fenaisons, vendanges, troupeau, avec l’état de Domrémy tel qu’il a été décrit par l’académicien dans le Correspondant ? Ce visage d’enfant radieux et baigné de larmes dans la prière est en même temps le visage tourné habituellement vers La Rochelle, le Mont-Saint-Michel, attaché aux pas du jeune dauphin, et courbé sur le pied de vigne chargé de grappes, sur le sillon aux épis dorés ! C’est le cerveau qui, en méditant sur ce que le curé a dit de la sainte ampoule, de Charlemagne vainqueur des Sarrasins, se met en état de promulguer avec une incomparable éloquence la constitution politique de la France ! Pareil phénomène ne sort-il pas des bornes de la nature ?
Non aux yeux de M. Luce qui écrit :
Si nous venons de parler avec une certaine insistance des pratiques de dévotion de Jeanne d’Arc… c’est surtout parce que cette question se rattache par un lien plus étroit qu’on ne l’a cru jusqu’à ce jour à celle des apparitions. Ce lien n’avait que trop frappé les juges de Rouen qui ne se lassent pas d’interroger l’accusée sur l’aspect physique de l’archange Michel, ainsi que des saintes Marguerite et Catherine, afin d’établir, comme l’a très bien aperçu M. Quicherat,
une parenté suspecte entre les personnages de ses apparitions et ceux des tableaux ou des statues placés dans les églises642.
M. Luce ahane fort péniblement et fort sournoisement pour établir cette parenté suspecte qu’il proclame, mais sans franchise, dans la phrase suivante :
Les pratiques de dévotion de la Pucelle nous fournissent donc l’origine et le point de départ de ses visions ; mais elles sont loin d’en donner l’explication643.
Pourquoi pas si elles en fournissent l’origine ? Ici l’origine est tout ; il continue.
Autant Jeanne est volontiers affirmative sur la réalité objective et même sur l’individualité des êtres surnaturels qui lui sont apparus, autant en revanche elle éprouve de répugnance à donner une indication quelconque en ce qui touche les détails matériels et l’aspect physique qu’ont revêtu pour elle ses apparitions644.
Jeanne, qui nous a dit que les Saintes portaient de très riches couronnes, n’a donc pas refusé tout détail ; elle s’est cependant montrée fort réservée sur ce point. Les raisons en ont été données. Le langage humain manque de termes pour 443exprimer des phénomènes si en dehors de la nature ; voilà pourquoi les prophètes, tels que Daniel et saint Jean, emploient des termes métaphoriques, les seuls par lesquels ils pouvaient nous en dire quelque chose. Comment en effet exprimer autrement que par des analogies lointaines des phénomènes, des sentiments connus seulement de ceux qui en ont fait l’heureuse expérience. L’aveugle de naissance se représente, dit-on, les couleurs comme des sons d’une espèce particulière. Si Jeanne eût usé de termes métaphoriques, elle eût fourni à ses subtils incriminateurs, aux lecteurs posthumes des actes de son procès, une mine inépuisable d’ironies. Est-ce que M. Luce a vu les statues de sainte Catherine, de sainte Marguerite, de saint Michel, devant lesquelles Jeanne s’agenouillait, pour établir une parenté suspecte entre ces statues et les apparitions sur lesquelles Jeanne, dit-il, a montré répugnance à donner une indication quelconque ? En tout cas, ce n’est pas la statue en pierre de sainte Marguerite, qu’on voit encore dans l’église de Domrémy, qui correspond aux détails, d’ailleurs brefs, donnés sur la sainte Marguerite des apparitions. Les anges peints sur l’étendard de Jeanne étaient représentés tels qu’on les voit dans les églises. Est-ce que, s’ils avaient été représentés autrement, les hommes d’armes qui suivaient la bannière auraient compris que c’étaient des anges ?
Qui n’avait pas des visions au moyen âge ?
Voici comment M. Luce exploite ce lieu commun de la libre-pensée.
Au XVe siècle, ce que les croyants appellent le surnaturel, ce que les profanes désignent de préférence sous le nom de merveilleux, formait comme une atmosphère morale qui pénétrait toutes les intelligences. Les faits qui nous paraissent aujourd’hui les plus anormaux étaient alors facilement acceptés et ne rencontraient presque aucune contradiction645.
Il cite en preuve les deux aventurières qui se firent passer pour la Pucelle échappée au bûcher, et parvinrent jusqu’à se faire accepter par les frères de l’héroïne.
Si les profanes désignent par le mot merveilleux ce que nous, les croyants, appelons surnaturel, ils ne font qu’ajouter une nouvelle équivoque à celles dont ils se servent pour enténébrer l’esprit des simples. L’électricité, l’hypnotisme produisent des effets merveilleux, qu’aucun croyant n’appellera surnaturel, encore moins miraculeux. Aucun croyant n’a vu le surnaturel dans ce que les anciens appelaient les sept merveilles du monde.
Il a été déjà observé que la difficulté avec laquelle Jeanne a été acceptée par ceux qu’elle venait délivrer, l’incrédulité qu’elle a constamment rencontrée chez ceux qu’elle venait expulser au nom du Ciel, suffisaient à prouver ce qu’il faut penser de la pasquinade de Michelet, amplifiée par 444ses disciples. Que deux aventurières, l’une en 1436, l’autre en 1452, soient parvenues à se faire passer dans certaines localités pour Jeanne d’Arc ; qu’au nombre des dupes, sinon des complices, il faille placer les deux frères de l’héroïne ; c’est certainement étrange, mais la sotte crédulité n’appartient pas en propre au XVe siècle. Si le XVe siècle a vu deux fausses Jeanne d’Arc, le nôtre a vu de vingt-cinq à trente Louis XVII, et en votant pour Louis-Napoléon, en 1848, pas mal d’électeurs croyaient et disaient voter pour l’ancien prisonnier de Sainte-Hélène. Des ministres, sur la foi d’une tireuse de cartes, ont fait exécuter des fouilles à Saint-Denis, dans l’espérance d’y trouver des trésors.
M. Luce a promis d’employer une méthode pleine de rigueur dans ses procédés. Il croit sans doute tenir parole. Quel croyant au surnaturel ne pensera qu’il est vraiment crédule, et ne sera porté à voir dans son illusion quelque chose de prodigieux ou de merveilleux, sans ombre de surnaturel ? Il a sur ce point le talent de se surpasser lui-même, et de causer au lecteur qui réfléchit surprise toujours plus grande.
VI. Le coup qui, d’après M. Luce, fit définitivement partir la tête de Jeanne. — Explication fantaisiste de la course racontée par Boulainvilliers. — Suite de violences à l’arithmétique, au plus vulgaire bon sens, auxquelles M. Luce se laisse aller à cette occasion. — Nombreuses contradictions. — Nécessité de n’en relever qu’un petit nombre.
Quicherat parlant de la première apparition avait dit assez timidement :
Tout me porte à croire qu’elle y fut préparée par quelque chose d’extraordinaire survenu dans le pays qu’elle habitait.
Et, à l’encontre des documents ayant fixé la première apparition en 1425, dans la quatorzième année de la jeune fille, il cherche, mais sans succès, quelque fait d’armes, quelque expédition militaire, dont le contre-coup ait pu se faire sentir à Domrémy. C’était vouloir appuyer par des faits le tableau fantastique de Michelet sur la poésie de la guerre.
La libre-pensée a exploité la mine, et, sans songer que donner des faits qui ont eu lieu en 1425 comme explication de la première apparition qui avait eu lieu en 1424, c’était travailler en bien pure perte, elle cherche à les accumuler à cette date. M. Luce, peu content de nous avoir retracé les scènes de brigandage qui, d’après lui, auraient constamment atteint ou menacé Domrémy de 1420 à 1428, de nous avoir parlé du retentissement de la victoire du Mont-Saint-Michel en 1425, de l’enlèvement du bétail la même année, M. Luce veut fixer le moment psychologique, le coup dernier qui aurait fait partir la tête de l’enfant méditant sur la constitution théocratique de la France que lui avaient révélé les prônes de son curé, cette tête toute pleine de la préservation du dauphin dans l’accident de La Rochelle, exaltée par la vue des statues de saint Michel, des saintes Catherine et Marguerite.
445C’est à ce propos que la lettre de Boulainvilliers vient à éclairer la nuit profonde qui enveloppe la Pucelle avant la mission, et est donnée comme un document de la plus haute valeur. M. Luce admet que la lutte à la course a précédé la première vision. Seulement il se demande la cause qui a pu faire sortir de son naturel la fillette aussi recueillie et aussi modeste que celle qui passait la nuit à la belle étoile, faisant le guet l’oreille tendue, cherchant à discerner le bruit des pillards qui venaient se jeter sur Domrémy. Il faut un événement extraordinaire pour que celle que M. Luce appelle la fille la plus pensive de Domrémy, quoique passant la nuit à la belle étoile,
ait pu se mêler à une distraction bruyante entre toutes, telle que l’est une lutte à la course646.
D’après M. Luce, Jeanne
se joignait ainsi à ses compagnes pour fêter avec elles le retour de leurs brebis au bercail.
Jeanne a été ainsi immédiatement préparée à la première apparition par un incident purement local… par
l’enlèvement de tout le bétail de Domrémy et de Greux par un chef anglo-bourguignon, suivi de la restitution presque immédiate et pour ainsi dire miraculeuse de ce même bétail647.
La crainte d’altérer si précieuse découverte a dû nous faire emprunter les termes de celui qui l’a faite. Passons sur le presque miraculeuse. Contentons-nous de rappeler que rien n’indique que les pillards aient mis la main sur tout le bétail de Domrémy ; qu’il y a même de fortes raisons de croire qu’ils n’en ont saisi qu’une partie. Il faut dire aussi que la méthode de M. Luce peut seule justifier le par conséquent de la phrase suivante :
Perceval de Boulainvilliers a raconté que Jeanne eut sa première vision à l’âge de douze ans accomplis ; par conséquent vers le milieu de 1425.
Comme Boulainvilliers nous dit que les apparitions durèrent quatre ou cinq ans avant que Jeanne se mît à l’œuvre, qu’elle était certainement à Orléans en mai 1429 ; qu’elle n’avait que dix-sept ans, pour justifier ce par conséquent, il faut que l’arithmétique plie devant la sévère méthode de l’académicien.
Le lecteur jugera peut-être que l’arithmétique n’est pas seule à devoir subir le joug, si peu qu’il veuille se rendre compte des lignes qui suivent :
S’il en fut ainsi, Jeanne, après un premier mouvement où elle se laissa aller aux mêmes transports de joie que ses compagnes, dut se le reprocher amèrement, en pensant que tous les maux auxquels son village venait d’échapper par une faveur insigne de la Providence n’en continuaient pas moins de déchaîner sur le reste du royaume. Elle avait une de ces âmes exquises et tendres auxquelles leur bonheur même pèse comme un remords, tant qu’elles sentent quelque part des êtres aimés en proie à la souffrance.
446Jusqu’à ce jour, Dieu s’était montré assez miséricordieux pour exaucer les prières qu’elle lui avait adressées en faveur des plus proches. Pourquoi lui prêterait-il une oreille moins favorable maintenant qu’elle allait l’implorer uniquement pour la France ?
Pendant tout le temps, écrivait Boulainvilliers, qu’elle résida sous le toit paternel, aucun des siens n’eut à souffrir, ni des embûches, ni de la rapacité des brigands, ni des violences des hommes d’armes ennemis.Tel fut l’enchaînement des circonstances à la suite duquel, du moins suivant notre hypothèse, Jeanne se crut appelée par un ordre d’en haut à devenir l’instrument du salut de son pays, et l’événement prouva que son instinct ne l’avait pas trompée. C’est qu’en vérité, parvenue à la hauteur morale où la vierge de Domrémy avait su s’élever dès lors, on a le droit de tout demander au Ciel, c’est-à-dire à l’idéal divin, et l’on est sûr de tout en obtenir, parce que l’on en porte un des sublimes rayons dans son cœur648.
Que de mystères ! Seuls les hommes qui, comme Siméon Luce, ne croient qu’aux investigations scientifiques, sont capables de les admettre ; les plus disposés à croire dans son intégrité le surnaturel chrétien y seront certainement réfractaires.
C’est trop peu pour la fillette de Domrémy de s’informer de ce qui se passe au Mont-Saint-Michel, auprès du dauphin, de ressentir les émotions si profondes que M. Luce a fait connaître. Les paysans et les paysannes, les enfants surtout, qui ne savent ni A ni B, croient que le monde ne s’étend guère au-delà de l’horizon qui borne leur vue, ou tout au plus au-delà de la ville prochaine qu’ils ont visitée. Le reste ne se présente à leur esprit qu’avec un vague indéfini, la nuit de l’inconnu sans limites. Il n’en est pas de même de Jeannette. À cette époque, deux siècles avant les gazettes, quatre siècles avant les télégraphes, elle voit les malheurs du royaume, ils lui causent une douleur telle que si elle a ressenti un moment la douleur des siens, condamnés à la ruine, à la famine par l’enlèvement du troupeau, elle se reproche comme un remords la joie à laquelle elle s’est livrée en voyant le malheur écarté par le recouvrement du bétail. Le contraste du bonheur dont jouit et a joui Domrémy jusqu’à ce jour et des maux du reste du royaume lui cause une telle émotion que c’est dès ce moment que commence son hallucination ; qu’elle se croit appelée à devenir l’instrument de salut qui va faire cesser tant de calamités.
M. Luce, en effet, fait siennes ici les paroles de Boulainvilliers :
Pendant que Jeanne résida sous le toit paternel, aucun des siens n’eut à souffrir ni des embûches, ni de la rapacité des brigands, ni de la violence des 447hommes d’armes ennemis.
Depuis 1420 jusque en 1429, nous a-t-il dit ailleurs, vingt, trente chefs de guerre vinrent s’abattre sur ce coin de terre (Domrémy), et ne cessèrent de le mettre au pillage. C’était de préférence sur le fermier des biens du seigneur, sur Jacques d’Arc, qu’ils se jetaient. On demandera peut-être comment tout cela peut bien se concilier ? Les croyants n’ont qu’une réponse à donner : les investigations scientifiques du membre de l’Institut, la rigueur des procédés de sa méthode, nous dépassent, nous, humbles croyants au surnaturel, qui n’avons jamais admis que le oui et le non fussent identiques. Nous sommes tout aussi incapables de comprendre comment se croire appelé à une entreprise jugée par tous impossible, lorsqu’un tel appel n’existe que dans une imagination surchauffée, est une marque de hauteur morale. Au lieu de voir dans cet état d’esprit des rayons de l’idéal divin, nous pensons que c’en est l’obscurcissement profond, l’idéal divin que nous portons en nous, étant par-dessus tout la raison qui nous fait distinguer ce qui est de ce qui n’est pas.
Mais dans le volume où M. Luce prétend faire œuvre d’historien, il est tant de choses qui nous dépassent, que l’on ne peut que signaler quelques-uns de ces points merveilleux, mais à nos yeux nullement surnaturels. Au reste M. Luce protesterait, si on s’avisait de dire que son merveilleux a ce caractère.
VII. La libre-pensée en quête d’événements pour expliquer le départ de Jeanne. — Fantaisies de Quicherat à l’occasion de la reddition de Beaumont et de Mouzon. — Imaginations encore plus burlesques de M. Luce à propos du blocus de Vaucouleurs, qui n’a pas eu lieu. — Il n’a pas déterminé l’exode vers Neufchâteau, encore moins la première démarche de la Pucelle auprès de Baudricourt, puisque deux mois auparavant Jeanne s’était présentée au capitaine royal. — Gratuites inconséquences prêtées à la Pucelle.
Près de cinq années s’écoulèrent depuis la première apparition jusqu’au départ pour Chinon. La libre-pensée, qui a attribué l’origine de l’hallucination aux ravages de la guerre dans la vallée de la Meuse et à Domrémy, veut que ce soit un redoublement dans la dévastation qui ait déterminé la jeune fille à mettre la main à l’œuvre et à sortir de son village. Elle fait précéder cet acte décisif de la fuite vers Neufchâteau, quelle place ainsi en l’année 1428, sans avoir d’ailleurs autre chose que ses affirmations à fournir en preuve.
Elle fait grand bruit de la reddition de Mouzon, de Beaumont-en-Argonne et de quelques autres bicoques de la Meuse, réduites dans la première moitié de l’année 1428, ainsi que nous l’avons vu (p. 70). Parlant de la résistance des habitants, Quicherat s’écrie :
N’eût-elle servi qu’au perfectionnement de cette âme généreuse (de la Pucelle) la résistance de ces habitants mériterait d’être immortalisée649.
Rien ne prouve que la Pucelle ait connu la résistance des places dont il est ici question. Elles étaient 448à trente ou quarante lieues de Domrémy, défendues par des personnages fort peu sympathiques, de vrais brigands, un Guillaume de Flavy, qui devait un jour la livrer peut-être elle-même, un Eustache de Warnécourt. Supposer que, soit les assiégeants, soit les assiégés, auront étendu leurs incursions jusqu’à Domrémy est de toute invraisemblance. En se disséminant ainsi sur un rayon de trente lieues, les faibles corps d’hommes d’armes, qui attaquaient ou défendaient ces petites places, se seraient exposés à être anéantis.
C’est cependant en se basant sur ces hypothèses invraisemblables que Quicherat croit pouvoir écrire :
Il est question au procès de plusieurs fuites des habitants de Domrémy. Tantôt ils s’enferment dans une petite forteresse appelée le château de l’Île… tantôt ils se sauvent jusqu’à Neufchâteau650.
Quicherat fait dire au procès ce qu’il ne dit nullement. Il n’y est nullement question de plusieurs fuites ; mais d’une seule. Il faut répéter qu’il n’y a pas une seule ligne qui suppose, même de loin, que les habitants s’enfermaient dans un château quelconque.
On a vu (p. 78), la pointe dirigée contre Vaucouleurs par Antoine de Vergy, sur l’ordre du gouvernement anglais, en juillet 1428. D’après les pièces citées aux Preuves par M. Luce, il est moralement certain qu’Antoine de Vergy n’est pas arrivé jusqu’à Vaucouleurs. Le 16 et le 17 juillet, avons-nous dit, il passe son corps d’armée en revue à Thonance et à Saint-Urbain, il y attend les auxiliaires qui lui arrivent de divers côtés, et le 22 juillet, il les arrête et leur écrit de revenir sur leurs pas, le plus gracieusement qu’ils pourront, sans fouler le pays. Tout est arrangé. Voilà ce que disent les pièces originales citées par le membre de l’Institut.
Le texte de l’écrivain est tout à fait différent. Non seulement d’après le membre de l’Institut, Vergy a bloqué Vaucouleurs, il a étendu le blocus ; c’est à cette occasion qu’a eu lieu la fuite vers Neufchâteau, et que Jeanne, dont l’exaltation a été portée au comble, s’est enfin décidée à entrer dans la carrière. Mais il faut citer au moins quelques lignes des hautes fantaisies de l’écrivain aux procédés rigoureux :
En même temps que les hommes d’armes d’Antoine de Vergy bloquaient Vaucouleurs (??), ils n’avaient garde de ne point compléter ce blocus en portant le pillage et l’incendie dans les villages dépendant de la châtellenie (???). La maison forte de Domrémy, refuge ordinaire des habitants de cette seigneurie (????) ne devait pas offrir une sécurité complète contre des forces aussi considérables (??)… Il ne restait en réalité d’autre refuge accessible et sûr que Neufchâteau651.
Lorsque après quinze jours d’absence (???) nos exilés purent enfin reprendre 449le chemin de leurs demeures, ils furent témoins d’un affreux spectacle. Les Anglo-Bourguignons, furieux de ce que les habitants de Domrémy avaient réussi à s’enfuir et à sauver ce qu’ils avaient de plus précieux, s’étaient vengés en mettant le feu au village. Ils avaient montré un acharnement particulier contre l’église paroissiale, qui n’était plus qu’un monceau de ruines652.
Que Jeanne, poussée à bout par une telle continuité de misère ait éprouvé un redoublement d’exaltation, on ne saurait en être surpris ; la seule chose au contraire qui pourrait nous étonner, c’est qu’elle ait pu résister encore pendant près d’un semestre à l’appel de plus en plus pressant de ses voix653.
C’est donc le blocus imaginaire de Vaucouleurs, ce sont les dévastations imaginaires étendues par suite jusqu’à Domrémy, qui ont porté au comble l’exaltation de Jeanne, au point que M. Luce est étonné qu’elle ait pu résister encore six mois. M. Luce a tort de s’étonner : Jeanne n’avait pas attendu que la démonstration armée de Vergy eût porté son exaltation au comble pour obéir au commandement de ses voix. Ce que l’écrivain aux procédés rigoureux donne comme un effet avait précédé de plus de deux mois ce qu’il assigne comme la cause. C’est le 16 et le 17 juillet que Vergy prépare à Saint-Urbain le prétendu blocus de Vaucouleurs ; c’est vers la fête de l’Ascension, le 13 mai, que Jeanne s’était présentée à Baudricourt et s’était annoncée pour la mi-carême. Antoine Vergy n’avait reçu l’ordre de réduire Vaucouleurs que six semaines après cette première démarche de Jeanne, le 22 juin.
La question maintes fois posée se présente toujours. Comment, dans ce prétendu redoublement de son exaltation, Jeanne n’a-t-elle pas songé à repousser les bandes de Vergy, ou tout au moins à se jeter dans Vaucouleurs pour faire cesser le blocus imaginé par M. Luce ? Tout ne le commandait-il pas, au lieu d’aller à travers cent-cinquante lieues de pays faire cesser un blocus qui la touchait de bien moins près, et était autrement difficile à faire lever, le blocus d’Orléans ?
De telles fantaisies, si en opposition avec les faits, si contradictoires, ne font qu’ajouter une nouvelle probabilité à l’opinion déjà émise que que c’est en 1425 qu’a eu lieu, vers Neufchâteau, la seule fuite qu’il soit permis d’affirmer.
VIII. L’épisode des fiançailles greffé sur cette prétendue fuite. — Impossibilité physique et morale. — Indécence. — Une suite de défis à tout bon sens, à la pudeur de la vierge, à la géographie.
M. Luce greffe l’épisode des fiançailles sur cette fuite à Neufchâteau, qui, d’après lui, aurait porté au comble l’exaltation de Jeanne. Il emprunte 450cette donnée à d’Estivet ; le fait n’aurait été possible qu’en admettant l’impure fable du promoteur : Jeanne servante dans une auberge mal famée. À s’en tenir aux faits avérés et dûment constatés, il a été déjà établi (p. 291) qu’il était matériellement impossible de rattacher cet épisode à l’émigration vers Neufchâteau. Tout s’y oppose.
M. Luce n’admet pas l’impur roman de d’Estivet, mais il se sépare de la masse des historiens qui, fondés sur les paroles mêmes de Jeanne, présentent l’incident comme principalement ourdi par les parents, afin d’arrêter leur fille dans une voie qui leur semblait celle de la démence. Non, d’après le membre de l’Institut, tout serait dû à la passion d’un jeune homme qui, épris des charmes de la jeune fille, aurait voulu la contraindre à partager sa flamme.
Cela fournit au professeur de paléographie l’occasion de nous faire de Jeanne un portrait qui sera plus convenablement rectifié dans un autre volume. Il faut dès maintenant protester contre un ignoble rapprochement qu’il se permet. L’indigne vilenie tombée de la plume d’un Bourguignon, lorsque Jeanne était sur la scène, ne l’autorise pas à nous dépeindre longuement une impure baladine de la cour du voluptueux duc de Bourgogne. Ramasser ces souillures, les étaler avec complaisance, c’est, alors même qu’on balbutie des excuses qui n’en sont pas, faire œuvre de pornographe et non d’historien. Mettre pareil portrait en face de celui de la vierge libératrice, c’est un outrage souverain.
La pureté de la vierge ne sortirait pas indemne de la note suivante, si la note entière n’était pas un de ces défis à tout bon sens qui remplissent les pages de M. Luce :
Chassés de leurs demeures par les hommes d’armes anglo-bourguignons, écrit-il, les réfugiés de Domrémy ne devaient savoir comment employer leur temps à Neufchâteau, et l’on comprend que le prétendu fiancé de la Pucelle ait profité de ces loisirs forcés pour la traduire devant l’official de Toul. La crainte des bandes ennemies, qui avaient provoqué la fuite à Neufchâteau, détermina sans doute les deux jeunes gens à éviter le passage par Vaucouleurs, et à suivre la rive droite de la Meuse, pour se rendre au chef-lieu ecclésiastique de leur diocèse654.
Les réfugiés de Domrémy n’avaient rien à faire !!! À peu près comme ceux que le naufrage a jetés sur la côte, nus, ou seulement avec quelques épaves, n’ont rien à faire ; c’est-à-dire qu’ils ont tout à faire. Les réfugiés de Domrémy avaient à se procurer la nourriture, le logement, à pourvoir à leurs nécessités et aux nécessités de leurs proches. Les témoins nous ont dit que la famille de Jeannette et d’autres encore avaient amené leur bétail. Cette épave vivante demandait à être remisée, pâturée, abreuvée. Pour 451écrire que les réfugiés de Domrémy n’avaient rien à faire, M. Luce doit ne s’être jamais trouvé dans un état qui, même de fort loin, offrît quelque ressemblance avec celui des infortunés fugitifs.
Est-ce que la désolation ne devait pas être extrême, ne fût-ce qu’à la pensée de ce que devenaient les chaumières, et tout ce qu’on avait dû nécessairement laisser, mobilier, instruments de travail, etc. ? Est-ce que les fugitifs ne devaient pas soupçonner les ravages dont M. Luce parle si éloquemment un peu plus loin, ravages qui devaient faire monter au comble l’exaltation de Jeanne ?
Et c’est le moment où le galant aurait donné l’essor à sa passion ! Cette passion n’aurait pas été momentanément attiédie par le spectacle de douleurs qu’il avait sous ses yeux ! Il aurait voulu mêler les réjouissances des noces aux pleurs et aux lamentations des réfugiés ! Et où aurait-il abrité la nouvelle mariée ? N’aurait-il pas été accablé par la réprobation générale ?
M. Luce se donne la peine de tracer l’itinéraire de Neufchâteau à Toul. Il n’est pas heureux. Les jeunes gens n’avaient pas à éviter Vaucouleurs qui n’était pas bloqué, ni à choisir l’une des deux rives de la Meuse. Le chemin de Neufchâteau à Toul n’est nullement par Vaucouleurs. Il y a aujourd’hui double ligne de chemin de fer de Neufchâteau, l’une sur Toul, l’autre sur Vaucouleurs, et pour aller à Toul, l’on ne longe pas la Meuse. Cependant tous ces outrages au bon sens, à la géographie, semblent légers à côté de l’insulte faite à la pudeur de la Pucelle, lorsqu’il nous la représente comme faisant route bras dessus, bras dessous, avec le gars qu’il a imaginé.
Le paléographe affirme sans hésiter que le séjour à Neufchâteau a duré quinze jours, comme si vingt témoins ne le restreignaient pas à quatre jours, et s’il n’y avait pas lieu d’expliquer l’assertion de Jeanne qui l’aurait étendu à environ quinze jours.
L’affaire des fiançailles doit être rattachée au séjour de Jeanne à Vaucouleurs : c’est le suprême effort de l’infortuné Jacques d’Arc, lorsqu’il vit que ses rêves au sujet de la chère Jeannette étaient en voie de se réaliser. C’est ce qui a été exposé dans le chapitre VI de notre quatrième livre.
IX. Dégoût qu’inspire la nécessité de réfuter tant d’insanités. — Combien injustement M. Luce se flatte d’avoir fait plusieurs découvertes.
Condamné par le plan de ce volume à montrer ce que, par horreur du surnaturel, a pu imaginer sur les origines de la vocation de Jeanne un membre de l’Institut posé dans l’opinion comme l’était M. Luce, nous nous 452sentons envahi par le dégoût au-delà de ce que l’on peut dire. Le lecteur aussi doit être excédé. Passons sur les observations que réclamerait ce qui regarde Vaucouleurs ; un mot a été dit sur l’entrevue de Nancy. Rien de mieux constaté que la faveur dont fut l’objet dans la capitale de la Champagne et dans cette province presque entière le parricide traité de Troyes ; assez de preuves en ont été déjà fournies pour réfuter M. Luce, d’après lequel le protocole y aurait été l’objet d’une universelle réprobation. À la suite de l’école libre-penseuse, M. Luce brode sur Jean Léguisé, évêque de Troyes, sur le Frère Richard, sur les différends du régent Bedford avec le clergé, une foule de fantaisies sans fondement. La réfutation en sera mieux à sa place dans un des volumes suivants, après les documents qui nous parlent de la soumission de Troyes, et après ce que Jeanne elle-même nous en fera connaître.
M. Luce, dans sa préface, nous dit en quoi il croit avoir fait œuvre nouvelle. Le premier il a donné les raisons du culte mystique de la royauté aux bords de la Meuse, reconstitué l’histoire de Domrémy durant les années obscures de la Pucelle, expliqué pourquoi Jeanne a dû se croire appelée par saint Michel plutôt que par un autre personnage céleste. Il a été, ce semble, très clairement démontré qu’il s’est complètement flatté, et a prouvé tout autre chose que ce qu’il avait annoncé. A-t-il été plus heureux dans une autre prétention qu’il affiche en ces termes ?
Le premier aussi, nous nous sommes efforcé de montrer l’influence prépondérante que les moines les plus populaires de la fin du moyen âge, les religieux mendiants et surtout les Franciscains de l’Observance, ont exercée, à notre avis du moins, sur la tournure de la dévotion de la libératrice d’Orléans, et aussi dans une certaine mesure, sur sa vocation patriotique655.
Si le lecteur veut bien ne pas s’arrêter, il sera facile, sans relever tout ce qui demanderait rectification, de démontrer que sur ce point l’illusion de l’académicien est, s’il est possible, encore plus complète que sur tout le reste.
453Chapitre V Dominicains et Franciscains. — Le saint nom de Jésus.
- I.
- La thèse de M. Luce : les Dominicains inféodés au parti bourguignon, les Franciscains au parti armagnac.
- Suite d’assertions outrées ou fausses par lesquelles l’auteur entre en matière.
- Sa totale méprise quand il présente Jean Petit comme un Dominicain, et défendu comme tel par cet Ordre.
- Il est au contraire très probablement Franciscain.
- Ses écrits sont condamnés au feu à Paris par un Dominicain, Grand-Inquisiteur, sur l’avis de grand nombre de ses confrères.
- Le Dominicain Martin Porée, qui les défend à Constance, engageait moins son Ordre que le substitut du vicaire général des Franciscains qui les défendait avec lui.
- C’est un Franciscain qui prêche lors de l’amende honorable ménagée par le Bourguignon triomphant à son apologiste.
- II.
- Combien il est faux de présenter les Franciscains comme particulièrement solidaires les uns des autres.
- Ils étaient très divisés au temps de la Pucelle.
- Contre-vérité par laquelle M. Luce donne les Franciscains enquêteurs à Domrémy comme envoyés par Charles VII, lorsqu’ils l’étaient par Cauchon.
- Les preuves.
- Fausse distinction de l’écrivain.
- III.
- Rien n’établit que Jeanne ait été affiliée à l’Ordre de Saint-François.
- Les Frères Mineurs dont on trouve la trace dans l’histoire de la Pucelle.
- Rupture avec le Frère Richard.
- Le rôle des Frères-prêcheurs dans le divin poème.
- IV.
- La dévotion au saint nom de Jésus aussi ancienne que le christianisme.
- Comment elle fut pratiquée au XIVe siècle par le Dominicain Henri Suzo.
- Ce qu’a fait saint Bernardin de Sienne.
- Il ne la prêchait pas seulement pour calmer les terreurs causées par la prochaine venue de l’Antéchrist.
- Il est faux de dire d’une manière absolue que la dévotion au saint nom de Jésus et la prochaine venue de l’Antéchrist fussent cause de discorde entre l’Ordre de Saint-Dominique et celui de Saint-François.
- V.
- Les truchemans boulions imaginés par M. Luce pour faire arriver à Jeanne les prédications de Frère Richard.
- Ce qu’il donne comme la cause a été précédé par l’effet.
- Pour la Pucelle, le Christ est surtout le Seigneur, beaucoup plus que Jésus.
- Pourquoi ?
- Multiples absurdités des hypothèses de M. Luce.
I. La thèse de M. Luce : les Dominicains inféodés au parti bourguignon, les Franciscains au parti armagnac. — Suite d’assertions outrées ou fausses par lesquelles l’auteur entre en matière. — Sa totale méprise quand il présente Jean Petit comme un Dominicain, et défendu comme tel par cet Ordre. — Il est au contraire très probablement Franciscain. — Ses écrits sont condamnés au feu à Paris par un Dominicain, Grand-Inquisiteur, sur l’avis de grand nombre de ses confrères. — Le Dominicain Martin Porée, qui les défend à Constance, engageait moins son Ordre que le substitut du vicaire général des Franciscains qui les défendait avec lui. — C’est un Franciscain qui prêche lors de l’amende honorable ménagée par le Bourguignon triomphant à son apologiste.
D’après M. Luce, les Dominicains auraient été dévoués au parti bourguignon, tandis que les Franciscains l’étaient au parti national. Les premiers auraient été les adversaires de la libératrice, tandis qu’elle se 454rattacherait aux seconds, en particulier par la dévotion au saint nom de Jésus qu’elle tiendrait du Cordelier Richard. Les quatre derniers chapitres du livre de M. Luce sont consacrés au développement de cette thèse ; il faudrait un volume pour relever les assertions gratuites et les contrevérités historiques qui en sont le fond. Pénétré de la plus profonde estime pour les fils des deux Patriarches, l’auteur des pages qui vont suivre peut attester qu’il est mû uniquement par le désir de conserver à l’héroïne sa véritable physionomie, et de montrer l’inanité des preuves par lesquelles l’académicien ici réfuté a essayé d’en écarter le surnaturel. Il serait profondément attristé de blesser en quoi que ce fût ceux qui, pour être d’une autre famille religieuse que la sienne, n’en sont pas moins particulièrement ses frères par les liens plus étroits qui nous rattachent tous au Maître que nous voulons honorer et servir, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les deux familles franciscaine et dominicaine sont assez riches en gloire pour ne pas en revendiquer que l’histoire ne leur accorde pas.
Les deux Ordres, sans doute, protestent avec l’histoire contre la première phrase de M. Luce :
L’histoire des Ordres mendiants au moyen âge est un drame dont la rivalité entre les Dominicains ou Frères-prêcheurs et les Franciscains ou Frères Mineurs forme l’intrigue.
Malgré des exceptions qui ne tirent pas plus à conséquence que les divisions qui se produisent parfois entre frères et parents ; l’intimité entre saint François et saint Dominique s’est prolongée à travers les âges. Elle a existé entre saint Thomas et saint Bonaventure ; et au temps de Jeanne, saint Vincent Ferrier quittait l’Italie pour laisser le champ libre à saint Bernardin de Sienne, qu’il annonçait à son auditoire.
Fiers d’avoir compté saint Thomas d’Aquin dans leurs rangs, (dit M. Luce), ils (les Dominicains) s’attribuaient au sein de l’Église une sorte de suprématie théologique.
La suprématie théologique dans l’Église appartient aux Vicaires de Jésus-Christ. Par les éloges si magnifiques donnés au docteur Angélique et à ses disciples, ils ont si peu prétendu reléguer dans l’ombre les autres écoles, et en particulier l’école Franciscaine ou Scotiste, que leurs décisions infaillibles ont parfois confirmé des opinions soutenues par les disciples de Scot ou de saint Bonaventure à l’encontre des disciples de saint Thomas. Celui qui nierait le titre de théologien de premier ordre à saint Bonaventure, à Duns Scot, serait justement désavoué par les vrais disciples de saint Thomas.
Des nuances ne sont pas une opposition de couleurs. Les Franciscains, dit M. Luce, étaient moins bien posés auprès des grands, mais plus mêlés à la vie de tous. Combien de Dominicains pourrait-il citer qui aient tenu auprès des grands la place du Franciscain Ximénès, l’incomparable ministre de Ferdinand et d’Isabelle, ou même du Père Joseph, le 455Capucin inspirateur de Richelieu. Il donne Yolande, reine de Sicile, comme la plus forte tête politique de son temps, et il nous la peint passant la plus grande partie de ses journées dans les églises des Franciscains. Qui fut plus mêlé à la vie de tous que saint Vincent Ferrier ou Las Casas, deux fils de Saint-Dominique ?
Les Frères Mineurs se couvraient de gloire dans les missions lointaines, les Frères-prêcheurs compromettaient leur crédit dans de vaines et imprudentes querelles théologiques, (écrit M. Luce).
Les fils de Saint-Dominique ont toujours pris part aux missions lointaines. Quant à ce que M. Luce appelle de vaines et imprudentes querelles théologiques, celles que suscita le Dominicain Montézon sont bien au-dessous de celles des Franciscains Pierre d’Olive, Guillaume Ockham, Jean Petit, dont le retentissement produisit si grande émotion, non seulement dans les écoles, mais encore dans les conciles œcuméniques de Vienne et de Constance. Ce n’est là, pour le membre de l’Institut, qu’une entrée en matière. Son attaque nous a valu sur les rapports des Frères-prêcheurs avec la dynastie nationale une érudite brochure du R. P. Chapotin. Sans suivre les longs développements du fils de Saint-Dominique, il suffira de signaler quelques-unes des contre-vérités historiques dont s’est rendu coupable l’agresseur de l’Ordre Dominicain.
Pour établir le contre-pied de sa thèse, ce serait assez de relater des faits historiquement bien constatés et de raisonner comme il le fait. La conclusion serait trop étendue ; elle doit être restreinte au renversement de l’assertion du professeur de paléographie.
Il ne faut pas s’étonner, dit-il, si le fameux docteur Jean Petit, l’apologiste effronté de l’attentat commis par Jean sans Peur contre le duc d’Orléans, appartenait à l’Ordre de Saint-Dominique. On sait maintenant le curieux concours de circonstances qui amena les Jacobins à se faire les soutiens et les fauteurs de la cause bourguignonne. L’effet naturel de cette alliance fut de resserrer les liens qui unissaient déjà les Frères Mineurs aux chefs du parti armagnac656.
Jean Petit, Dominicain ! C’est le fondement même de la prétendue découverte de M. Luce. Or, précisément Jean Petit est très vraisemblablement Franciscain. Non seulement, à sa mort arrivée en 1411 à Hesdin, il fut enseveli dans le couvent des Frères Mineurs, mais l’annaliste de l’Ordre, Luc Wadding, le revendique comme un des remarquables théologiens franciscains de son temps, et lui consacre comme tel une notice relativement longue657. Il est loin d’être le seul ; c’est affirmé couramment, comme chose notoire, dans les meilleurs auteurs. Juvénal des Ursins en 456fait il est vrai un docteur séculier, mais jusqu’à M. Luce, aucun écrivain de quelque figure ne s’était avisé d’en faire un fils de Saint Dominique.
Le bruit du factum de Petit ne mourut pas avec lui. L’œuvre était chère à Jean sans Peur à l’égal d’une de ses provinces ; non seulement le duc assassin était justifié de son forfait de la rue Barbette, il en était glorifié. Voilà pourquoi il se fit une affaire personnelle de détourner toute censure de l’écrit.
Quand son parti fut vaincu en août 1413 par la déroute de la faction cabochienne, Gerson, avons-nous dit, se mit en devoir de faire condamner l’œuvre de Jean Petit. Il y eut à cet effet de longues délibérations. Jean sans Peur comptait de nombreux partisans dans l’Université de Paris. Ils mirent en œuvre les subtilités théologiques à l’usage des docteurs retors, voulant à tout prix détourner une flétrissure. On avait extrait de l’apologie de Petit neuf propositions sur lesquelles les théologiens de renom devaient donner leur sentiment. Ces avis ont été conservés dans les œuvres de Gerson, on y trouve le sentiment de nombreux Dominicains ; ils concluent à la condamnation ; Graverant seul pense autrement ; il sera Grand-Inquisiteur lors du procès de condamnation de Jeanne ; il évitera d’y paraître, malgré les instances de Cauchon, et déléguera son confrère Lemaître en son lieu et place. Le 16 mars 1414, neuf propositions de Petit furent flétries ; son écrit fut brûlé sous le parvis Notre-Dame. Or par qui fut portée la sentence ? par l’évêque de Paris, Gérard, mais aussi par le Grand-Inquisiteur Jean Polet, un de ces Dominicains qui, d’après M. Luce, auraient fait de la cause de Petit une affaire de l’Ordre658.
Le coup était profondément senti par Jean sans Peur. La cause fut traduite devant le Concile de Constance. L’on n’a pas une idée des mouvements que se donna le duc de Bourgogne pour faire condamner comme flétrissant des doctrines librement débattues dans l’école la sentence prononcée à Paris. Il trouva comme son grand antagoniste celui qui avait poussé le plus à la condamnation, Jean Gerson. L’affaire occupa l’assemblée à l’égal de l’extinction du schisme, de la condamnation de Jean Huss et de ses hérésies. Gerson voulait la condamnation des neuf propositions censurées à Paris, tandis que les adversaires sollicitaient la condamnation de la censure parisienne. Le Concile, au grand mécontentement de Gerson, se contenta de flétrir une seule proposition sur le tyrannicide en général, sans aucune allusion à des faits personnels.
Il est parfaitement vrai que le principal ambassadeur de Jean sans Peur fut un Dominicain, Martin Porée, évêque d’Arras. Secondé par Pierre 457Cauchon, il conduisit le parti favorable au Bourguignon ; mais on aurait tort d’englober avec lui l’Ordre de Saint-Dominique tout entier, et surtout de l’opposer ici à l’Ordre de Saint-François. Évêque, Martin Porée n’était plus soumis à la discipline de l’Ordre ; or, parmi ceux qui secondaient Porée se trouvait un des premiers dignitaires de l’Ordre de Saint-François, Jean de La Roche, vicaire du supérieur général659. Il a composé deux longs traités pour combattre Gerson660. Un autre Frère Mineur, évêque de Slesvig, ambassadeur du roi de Danemark au Concile de Constance, se déclare aussi pour les doctrines de Jean Petit661.
Le parti du Sans-Peur triomphait de nouveau à Paris. Tandis que finissait le Concile de Constance, le duc de Bourgogne rentrait dans la capitale, le 14 juillet 1418, sous une pluie de fleurs. Un de ses premiers actes fut de faire révoquer les censures contre l’écrit de son apologiste, de ménager une amende honorable qui effaçât l’ignominie de la condamnation. Une procession à laquelle assistait tout ce qu’il y avait de plus haut placé dans la capitale fut organisée, et l’on se rendit à Notre-Dame pour une messe solennelle. L’évêque, heureusement atteint d’une maladie feinte ou réelle, s’était fait remplacer par son grand vicaire revêtu de ses pleins pouvoirs. La sentence de l’évêque et de l’Inquisiteur Dominicain fut révoquée là où l’écrit de Jean Petit avait été brûlé, au parvis Notre-Dame. Un prédicateur parla et célébra les louanges du Bourguignon. L’assassin du frère du roi en fut pleinement satisfait, dit Monstrelet662. Quel était ce prédicateur ? Était-ce un de ces Frères-prêcheurs, d’après M. Luce, si dévoués au parti bourguignon ? Nullement. C’était au contraire un membre de l’Ordre que le même écrivain nous dit si attaché au parti armagnac ; un Frère Mineur, un Franciscain. Faut-il en conclure que tout l’Ordre de Saint-François était Bourguignon ? Ce serait vrai s’il fallait admettre une autre assertion du membre de l’Institut, tout aussi contraire à la vérité, que celles dont il vient d’être fait justice.
II. Combien il est faux de présenter les Franciscains comme particulièrement solidaires les uns des autres. — Ils étaient très divisés au temps de la Pucelle. — Contre-vérité par laquelle M. Luce donne les Franciscains enquêteurs à Domrémy comme envoyés par Charles VII, lorsqu’ils l’étaient par Cauchon. — Les preuves. — Fausse distinction de l’écrivain.
M. Luce nous dit en effet :
Comme les Frères Mineurs des divers pays se sont toujours tenus solidaires les uns des autres, on peut dire en général que l’hostilité aux princes de la maison de Lancastre était presque 458à l’état de tradition, du moins pendant la première moitié du XVe siècle, dans l’Ordre de Saint-François663.
La solidarité n’existe dans aucun Ordre religieux au point où il plaît souvent au monde de le dire. Mais tous ceux qui ne sont pas absolument étrangers à l’histoire ecclésiastique savent que l’Ordre franciscain a été en proie à des divisions que l’on ne trouve dans aucun autre à ce degré, et cela à raison même de l’austérité de la règle primitive. Du vivant même du fondateur, il se forma un parti qui tendait à la relâcher. Ces scissions se sont prolongées à travers les âges, et l’Église, tout en encourageant ceux qui voulaient conserver la ferveur de la première institution, a cependant fini par approuver des adoucissements qui laissent d’ailleurs subsister un genre de vie fort austère. De là les fort nombreuses branches du grand arbre Franciscain.
Ce n’est pas sans de grands tiraillements que ces faits se sont accomplis et ont pris leur forme régulière, toujours subsistante. Or, à l’époque de Jeanne, l’Ordre traversait une de ces crises destinées à lui donner plus de vigueur. Saint Bernardin de Sienne, en Italie, sainte Colette, en France, introduisaient une réforme et ramenaient les couvents de l’Ordre à la première observance. La réforme ne fut pas vue de bon œil dans nombre de couvents, qui se trouvaient ainsi indirectement censurés. Elle ne fut pas acceptée, en particulier, dans le double couvent de Neufchâteau, où, d’après M. Luce, Jeanne se serait affiliée à l’observance. D’après des notes prises sur les lieux mêmes, les Clarisses et les Cordeliers de Neufchâteau reçurent mal sainte Colette, et ne se rangèrent à la réforme que dans le siècle suivant.
À cette cause, particulière à l’Ordre de Saint-François, se joignait une cause plus générale. Le schisme qui avait divisé l’Église avait eu son contre-coup dans les Ordres religieux ; il y avait deux supérieurs généraux relevant l’un du Pape de Rome, l’autre de celui d’Avignon, tant dans l’Ordre de Saint-François que dans celui de Saint-Dominique. Aussi l’annaliste franciscain Luc Wadding, énumérant les causes qui viennent d’être rappelées, écrit-il de cette époque :
Il y avait alors des querelles et des schismes parmi les Frères de France664.
Et voilà comment les Frères Mineurs du même pays se tenaient solidaires les uns des autres ! Encore une autre de ces contre-vérités historiques qui ne le cède à aucune des précédentes. M. Luce ose tout. Il écrit :
Les commissaires qui furent chargés par Charles VII de se rendre à Domrémy pour y faire une enquête sur les antécédents de la Pucelle, peu après l’arrivée de celle-ci à Chinon, étaient des Religieux mendiants et 459appartenaient à l’Ordre des Frères Mineurs. Assurément le choix du roi aurait pu se porter sur d’autres membres du clergé régulier ou séculier et même sur des fonctionnaires laïques à qui l’on confiait souvent des missions de ce genre. Si les Cordeliers furent désignés de préférence, ou s’offrirent d’eux-mêmes dans le cas dont il s’agit, ne serait-ce point parce que ces derniers Religieux avaient des raisons spéciales de s’intéresser à une jeune fille affiliée plus ou moins étroitement au Tiers-Ordre de Saint-François665 ?
Dans une note M. Luce ajoute :
Il faut bien prendre garde de confondre cette première enquête faite en 1429 avec une seconde que les Anglais ordonnèrent pendant la seconde moitié de 1430… L’enquête anglaise fut dirigée par Nicolas Bailly.
La distinction établie ici par l’historien aux procédés rigoureux n’est pas seulement arbitraire, gratuite ; elle est contraire aux textes les plus formels ; elle supposerait que non seulement les témoins ne comprenaient rien à la question qui leur était adressée, mais que le greffier qui écrivait leurs réponses ne comprenait pas mieux les règles de son office, qui lui interdisent d’écrire des réponses entièrement étrangères à la cause.
Que le lecteur se rapporte à la déposition de la veuve Béatrix Estellin, et du curé de Moutiers-sur-Saulx, Dominique, les seuls qui nous parlent de Frères Mineurs enquêteurs. Ils répondent à la onzième question de l’Interrogatoire. Elle est ainsi conçue :
Des informations ont-elles été faites par autorité judiciaire dans le lieu d’origine à la suite de la prise de Jeanne devant Compiègne, et de sa captivité parmi les Anglais ?
Quoi de plus étranger à la question, pour ne pas dire de contraire, que de répondre : Par ordre de Charles VII, des Frères Mineurs ont fait une enquête à Domrémy
? Peut-on supposer que le témoin, un prêtre, ait donné comme réponse un semblable coq-à-l’âne, que le greffier l’ait écrite, sans laisser dans sa rédaction trace de la méprise ?
Loin qu’il y ait opposition entre l’enquête dont Bailly fut non pas le directeur mais le greffier et celle que firent les Frères Mineurs, il y a au contraire accord complet. La déposition de Bailly nous a appris qu’il y eut contre-enquête, parce que les informations remises par lui avaient été trop favorables. Nous savons par ailleurs que les enquêteurs procédèrent secrètement, sans appareil judiciaire, ne demandant le serment à personne, par crainte de Baudricourt et de ses hommes d’armes ; vu d’ailleurs qu’ils auraient dû procéder avec l’assentiment de l’évêque de Toul, sous la juridiction duquel se trouvait Domrémy. Ce qui explique pourquoi quelques-uns de ceux qui furent ainsi secrètement interrogés ont pu ne pas se douter du but des questions qui leur étaient adressées, et en 460tout cas répondre qu’ils n’avaient pas été juridiquement interrogés ; ce qui était la question.
Les Frères Mineurs, par la nature de leur ministère, étaient éminemment propres à ce genre d’informations. La preuve qu’ils procédèrent sans appareil de justice, c’est que les deux témoins qui mentionnent leur intervention n’en parlent que par ouï dire. On voit pourquoi M. Luce nous a dit que la nuit la plus profonde enveloppe Jeanne à Domrémy. À la lumière de documents irréfragables, ses thèses s’évanouissent, et si l’on faisait usage de son élastique logique on serait forcé de conclure par une thèse diamétralement opposée. Ce ne serait rigoureux que pour M. Luce. Les informations prises dans cinq ou six paroisses n’ayant fait apporter à Rouen rien que de très favorable à l’accusée, il faut en conclure que ni les témoins, ni ceux qui reçurent leurs témoignages, n’avaient de parti pris que pour la vérité.
III. Rien n’établit que Jeanne ait été affiliée à l’Ordre de Saint-François. — Les Frères Mineurs dont on trouve la trace dans l’histoire de la Pucelle. — Rupture avec le Frère Richard. — Le rôle des Frères-prêcheurs dans le divin poème.
Jeanne était-elle, à un degré quelconque, affiliée au Tiers-Ordre de Saint-François ? C’est certes possible ; mais le domaine de l’histoire est autre que celui des possibles ; on n’y est admis que sur de bons titres, directs ou indirects. Les uns et les autres font défaut pour conclure à l’affiliation.
Jeanne, à Neufchâteau, s’est confessée trois fois aux Franciscains. Nous avons vu que son curé se plaignait de ce qu’elle se confessait trop souvent ; Pâquerel atteste que durant sa vie guerrière elle se confessait à peu près tous les jours. Il a pu en être ainsi durant les quatre jours passés à Neufchâteau. Elle était dans sa quatorzième année, et depuis un an jouissait des visites du Ciel. Perplexe, elle se sera ouverte peut-être à un fils de Saint-François qui, justement étonné de si extraordinaires communications, aura pu vouloir prier, examiner et lui dire de revenir à plusieurs reprises. Cela ne suppose pas une affiliation à l’Ordre de Saint-François.
Durant sa vie publique, nous trouvons parmi ses examinateurs de Poitiers ou de Chinon le confesseur de la reine, un Frère Mineur, F. Raphanel. Celui qui écrit ces lignes se félicite d’avoir démontré que tel était bien le prélat désigné par les témoins sous le nom de l’évêque de Senlis ; ce qu’il fut dès 1433 jusqu’en 1447, où il se démit en laissant dans le diocèse la réputation d’un saint ; mais puisque M. Luce veut établir une comparaison au détriment de l’Ordre de Saint-Dominique, la vérité exige que l’on observe que, parmi les examinateurs qui ouvrirent la carrière à la 461libératrice, l’on compte trois fils de Saint-Dominique, Turelure, Inquisiteur général dans les États de Charles VII, Seguin, Aimeri666.
Dans la carrière glorieuse, il nous est dit que Jeanne aimait à communier avec les enfants donnés aux couvents des Ordres mendiants ; on ne désigne aucun Ordre en particulier. Son confesseur, Pâquerel, auquel nous devons ce touchant détail, était de l’Ordre des ermites de Saint-Augustin667.
Frère Richard, sur lequel la libre-pensée se jette beaucoup plus que les documents ne l’y autorisent, fit la rencontre de Jeanne à la reddition de Troyes. L’aventureux Cordelier semble s’être attaché aux pas de l’héroïne durant plusieurs mois ; il l’a confessée à Senlis ; mais il s’est retiré de la libératrice, et fort mécontent, c’est Jeanne elle-même qui nous l’apprend. Ce fut à propos de Catherine de La Rochelle, que la Pucelle démasqua et renvoya à son ménage, après avoir écrit à Charles VII qu’il n’y avait aucun fond à faire sur la prétendue inspirée, et que son fait n’était que folie et néant. Frère Richard voulait qu’on la mît à l’œuvre, et fut très mécontent de l’appréciation de Jeanne668. Aussi, tandis que Jeanne quittait la cour vers la fin de mars pour aller guerroyer dans les environs de Paris, Frère Richard est à Orléans prêchant à la fin du carême, ainsi que les comptes de la ville en font foi. Catherine de La Rochelle semble avoir beaucoup nui à la libératrice, dit Quicherat. Il est permis de se demander si celui qui l’avait soutenue à l’encontre de l’envoyée du Ciel, au point de s’irriter contre cette dernière, n’a pas été complice de ses rancunes et de sa vengeance. Les paroles de Jeanne semblent l’insinuer.
Dans la carrière douloureuse, nous trouvons, parmi les six interrogateurs venus de l’Université de Paris pour pressurer Jeanne, le Franciscain Jacques de Touraine ; il est signalé parmi les plus animés contre l’accusée. Il est vrai aussi qu’un Frère-prêcheur, Lemaître, a prononcé avec Cauchon la sentence de condamnation. Un crime commis par lâcheté ne laisse pas d’être un crime. Sans absoudre Lemaître, il faut cependant le séparer du grand scélérat. Lemaître ne s’adjoignit qu’à son corps défendant et tardivement à Cauchon ; il se plaignait de la violence qui lui était faite ; et disait ne procéder que sous le coup de menaces de mort. Ysambart de La Pierre, un autre Frère-prêcheur, donna à Jeanne, non sans péril, le conseil d’en appeler au Concile général ; avec Martin Ladvenu, son confrère, il est le consolateur de la dernière heure ; tous ces faits font oublier quelques-uns de leurs avis dans les délibérations, où l’on regrette de les voir suivre le sentiment du plus grand nombre. La multitude se 462détournait avec horreur des grands coupables et les montrait du doigt. Il semble bien que le cri de réprobation partait spécialement de la maison des fils de Saint-Dominique, puisque Cauchon, voulant l’étouffer par un châtiment exemplaire, choisit une victime parmi les Prêcheurs, et infligea à Pierre Bosquier non seulement une amende honorable, mais encore neuf mois de carcere duro au pain et à l’eau.
L’âme de la réhabilitation est un Frère-prêcheur, Jean Bréhal. Parmi les dépositions les plus significatives, nous trouvons celles de Martin Ladvenu, d’Ysambart de La Pierre, sans parler de celles de Jean Toutmouillé, de Duval, tous Frères-prêcheurs. Nous ne trouvons, du côté des Frères Mineurs, qu’un seul fils de Saint-François qui intervienne, le saint évêque de Périgueux, Élie de Bourdeilles.
Voilà les faits, tels qu’une étude impartiale les fait connaître. Au lecteur de juger de la valeur des assertions et des preuves du membre de l’Institut.
IV. La dévotion au saint nom de Jésus aussi ancienne que le christianisme. — Comment elle fut pratiquée au XIVe siècle par le Dominicain Henri Suzo. — Ce qu’a fait saint Bernardin de Sienne. — Il ne la prêchait pas seulement pour calmer les terreurs causées par la prochaine venue de l’Antéchrist. — Il est faux de dire d’une manière absolue que la dévotion au saint nom de Jésus et la prochaine venue de l’Antéchrist fussent cause de discorde entre l’Ordre de Saint-Dominique et celui de Saint-François.
C’est par la dévotion au saint nom de Jésus que M. Luce s’efforce de rattacher Jeanne à l’Ordre de Saint-François. À l’entendre ce serait là une dévotion nouvelle, introduite par saint Bernardin de Sienne, adoptée par l’Ordre de Saint-François, pour combattre les terreurs de la venue de l’Antéchrist, prêchée comme prochaine par les Dominicains, adversaires de la dévotion au saint nom de Jésus.
Assertions fausses, encadrées dans une foule d’autres qui ne sont pas plus vraies.
Affirmer que la dévotion au nom de Jésus date du XVe siècle, équivaut à dire que Jésus n’a été aimé qu’au XVe siècle. M. Luce a inscrit en tête de son livre les noms de deux personnes qui sans doute lui sont chères. Il a obéi à une loi universelle qui nous fait porter sur le portrait et sur le nom l’affection que nous avons pour les êtres aimés. Le nom en effet n’est que la personne rappelée par l’oreille à notre cœur, à notre âme, comme le portrait nous la rappelle par la vue. Voilà pourquoi la dévotion au nom Adorable est aussi ancienne que le christianisme. C’est par le nom de Jésus que les Apôtres opéraient leurs miracles. Tous ceux qui sont un peu au courant de la littérature chrétienne ont lu maintes fois que saint Paul, dans ses épîtres inspirées, répète le nom de Jésus lorsque la phrase ne le demande pas, uniquement pour avoir le bonheur de l’écrire. On a compté qu’il se trouve deux-cent-dix-neuf fois dans ses quatorze épîtres. Les premiers chrétiens ne pouvant pas, par crainte des persécuteurs, l’écrire 463dans les lieux où ils se réunissaient avaient trouvé un moyen aussi touchant qu’ingénieux pour se le rappeler et l’honorer. Ils peignaient un poisson, parce que les cinq lettres du mot ἰχθύς en grec poisson, leur présentaient le nom de Jésus avec un commentaire aussi expressif que bref : Ἰησοῦς Χριστὸς Θεοῦ Υἱὸς Σωτήρ, Jésus-Christ [Fils de] Dieu, notre Sauveur.
Qui donc a parlé plus éloquemment du nom de Jésus que saint Bernard, qui a précédé saint Bernardin de trois siècles ? Quelles effusions ! Le saint docteur ne dit-il pas que toute page lui est insipide si elle ne lui présente pas le nom de Jésus ? Combien de saints, avant saint Bernardin, avaient baisé la page où ils lisaient le nom de Jésus et l’avaient arrosée de leurs larmes ? Ils avaient poussé bien plus loin les témoignages de leur amour.
Citons seulement un Bienheureux qui vivait dans le siècle qui a précédé saint Bernardin de Sienne, et prenons-le dans cet Ordre de Saint-Dominique, que M. Luce accuse d’avoir été hostile à la dévotion au saint nom de Jésus. Le Bienheureux Suzo est une des pures et belles gloires de l’Ordre des Frères-prêcheurs. Dans les transports de son amour, il alla jusqu’à graver le nom de Jésus non pas sur les murs de sa cellule, non pas sur sa table de travail, mais sur la chair vive de son cœur, pour que tous les battements de ce cœur fussent à l’honneur du nom de Jésus.
Que penser par suite du soi-disant critique qui ne craint pas d’écrire que saint Bernardin de Sienne eut le premier l’idée
d’un procédé facile qui consistait à rendre un culte extérieur au nom de Jésus, à tous les signes visibles, à toutes les représentations matérielles de ce nom669 ?
Est-ce mauvaise foi ? est-ce ignorance ?
Qu’a donc fait saint Bernardin de Sienne pour le nom de Jésus ? Sa piété lui a suggéré une pratique propre à relever, à accroître une dévotion qui se trouve dans le cœur de tous les vrais chrétiens. Il montrait le nom divin gravé en lettres d’or, entouré de rayons d’or, sur un tableau exposé aux yeux de l’assistance, et après une chaleureuse allocution, il l’adorait et le faisait adorer. Des théologiens, peut-être par jalousie, attaquèrent ce culte relatif, ainsi que certaines propositions du Saint. Il fut déféré au Saint-Siège, occupé par Martin V. Un émoi réel, mais exagéré par M. Luce, se produisit en Italie, lorsque les fidèles apprirent qu’il était question de modérer ou d’interdire les honneurs rendus au nom Sauveur. Il y avait certes de quoi. Saint Bernardin fut approuvé, et la dévotion au nom Adorable ne fit que prendre un nouvel essor.
M. Luce veut établir un antagonisme entre saint Vincent Ferrier, qu’il appelle le sombre Espagnol, et saint Bernardin de Sienne. Or, comme il a été déjà dit plusieurs fois, saint Vincent Ferrier avait annoncé la prédication 464apostolique de saint Bernardin, et même prédit qu’il recevrait avant lui un culte dans l’Église.
Que saint Bernardin ait donné la dévotion au saint nom de Jésus, comme un moyen contre les terreurs du Jugement, rien n’est plus fondé ; que quelques Dominicains aient excédé en prêchant la venue prochaine de l’Antéchrist ; que l’Église, par suite, ait dû interdire certaines pratiques insolites et excessives : c’est dans tous les siècles que l’on trouve des abus. Ce qui est faux, c’est que saint Bernardin prêchât la dévotion au nom du Dieu fait Homme uniquement pour calmer l’épouvante causée par l’annonce de la prochaine venue de l’Antéchrist. Par cette dévotion, il ramenait au sein des populations qui l’oubliaient trop, l’amour du Dieu Rédempteur ; il combattait tous les vices et inoculait toutes les vertus ; il faisait sortir les populations italiennes de l’état d’apostasie pratique dans lequel les historiens nous les représentent plongées670. Il est souverainement injuste de rendre un corps religieux tout entier responsable des excès de quelques-uns de ses membres, et d’étendre, aux deux Ordres de Saint-François et de Saint-Dominique les divisions qui n’ont existé qu’entre quelques particuliers.
D’après M. Luce, les Frères Mineurs répandaient la dévotion au saint nom de Jésus avant tout pour combattre les Frères-prêcheurs qui prêchaient la venue prochaine de l’Antéchrist ; c’est ce qu’il développe, dans le chapitre Dominicains et Franciscains ; et, au chapitre suivant, il nous montre le Frère Richard, un Cordelier, annonçant la venue de l’homme de mal, et cependant répandant la dévotion au nom de Jésus ! C’est toujours l’application de la méthode aux procédés rigoureux promise dans la préface. Jeanne tiendrait de Frère Richard la dévotion au nom de Jésus ; la manière dont elle y aurait été initiée mérite d’être certainement exposée, comme confirmation de tout ce qui a été relevé dans les études critiques de M. Luce.
V. Les truchemans boulions imaginés par M. Luce pour faire arriver à Jeanne les prédications de Frère Richard. — Ce qu’il donne comme la cause a été précédé par l’effet. — Pour la Pucelle, le Christ est surtout le Seigneur, beaucoup plus que Jésus. — Pourquoi ? — Multiples absurdités des hypothèses de M. Luce.
M. Luce veut bien en croire Jeanne affirmant avoir vu Frère Richard pour la première fois dans la ville de Troyes, et ne l’avoir jamais rencontré auparavant. D’où il résulterait que les instructions et les prédications du Cordelier sur le saint nom de Jésus ne sont pour rien dans l’étendard de Jeanne, et les autres pratiques à l’honneur du nom divin.
Mais, (dit M. Luce), de ce que la Pucelle n’a pas connu Frère Richard avant la fin de 4651428, on aurait tort de conclure que le retentissement des prédications de ce Cordelier n’a pas pu arriver jusqu’à Jeanne671.
F. Richard prêchait donc à Troyes durant l’Avent de 1428 ; M. Luce veut que le bruit de ses prédications ait retenti dans la Champagne entière ; ce qui s’accorde assez peu avec des lettres des habitants de Châlons, écrites sept ou huit mois après aux habitants de Troyes, où il est appelé un certain Richard le Prêcheur672. Pour arriver jusqu’à Jeanne, les prédications du Cordelier devaient traverser une notable partie de la Champagne et le Barrois entier. Le membre de l’Institut a trouvé comme truchemans du Frère Richard auprès de Jeanne des intermédiaires qui ne pouvaient être découverts que par une érudition aussi aiguisée que la sienne. Il y en a de cinq catégories, et il est certain que, le donnât-on en mille, même un des collègues de M. Luce ne les devinerait pas. Jeanne a du être instruite des prédications de Frère Richard :
1° Par des marchands de porcs. Pour que le lecteur ne croie pas à une charge, il faut citer :
Couverte alors plus encore qu’aujourd’hui d’épaisses forêts de chênes, la région de la Meuse supérieure engraissait une grande quantité de porcs, qu’on exportait jusqu’à Paris. Le résultat de ce commerce était un va-et-vient continuel entre les pays de production tels que Greux, Domrémy, Darney-aux-Chênes… et les marchés de Châlons et de Troyes673.
2° Une deuxième catégorie d’intermédiaires, qui vaut la première, ce sont les chaudronniers.
Une autre source, et non la moins active de communications incessantes entre les deux vallées (de la Marne et de la Meuse), c’était l’importante corporation des chaudronniers que posséda, pendant tout le moyen âge, le village d’Urville-en-Bassigny, situé à quelques lieues seulement de Domrémy… Ces chaudronniers étaient toujours sur les routes674.
3° Les célèbres foires de Troyes avaient établi depuis des siècles des relations périodiques entre le pays que Jacques d’Arc était venu habiter, et la province de Champagne où il avait vu le jour.
4° Les pèlerins de Notre-Dame de l’Épine, de l’église abbatiale de Basse-Fontaine, qui prétendait être en possession d’un de ces nombreux doigts de saint Jean-Baptiste que la main complaisante du clergé avait multipliés avec une profusion vraiment excessive sur tous les points de la France. Le 24 novembre 1428, Jean l’Aiguisé accorde quarante jours d’indulgence à ceux qui viendraient prier dans cette église.
4665° Non moins nombreux que les pèlerins étaient
les vendeurs d’indulgences, les porteurs et montreurs de reliques, les marchands de pardons675.
Tout cela pour établir que la Pucelle avait, par ces intermédiaires, appris du Frère Richard la dévotion au saint nom de Jésus, et par suite se rattachait à la grande famille Franciscaine ! Tels sont les maîtres que le prétendu admirateur de la Pucelle substitue à saint Michel, à sainte Catherine, à sainte Marguerite, aux Anges, à l’Église d’en haut tout entière, à l’école de laquelle la jeune fille a dit constamment s’être trouvée après sa douzième année !
Ici encore il faut répéter que l’effet a précédé la cause. Longtemps avant l’arrivée du Frère Richard en France le nom de Jésus était gravé sur l’anneau donné à Jeannette par sa famille. Celle qui en mai, six mois avant les prédications du Cordelier, pariait avec tant de cœur à Baudricourt de son Seigneur, ne pouvait pas ne pas en aimer le nom. Elle l’inscrit en tête de ses lettres, sur son étendard, l’acclame sur le bûcher ; mais il n’y a rien là que l’on ne trouve équivalemment dans les saints des premiers siècles, un saint Paul, un saint Ignace d’Antioche, dans les saints de tous les âges ; et il n’est nullement besoin d’avoir recours à saint Bernardin de Sienne pour en avoir l’explication.
Il y a plus, le nom de Jésus se trouve sur les lèvres et sous la plume de Jeanne, beaucoup moins que sur les lèvres et sous la plume d’autres saints antérieurs, de saint Paul, par exemple. Jeanne appelle le plus souvent d’un autre nom le bien-aimé de son cœur, celui dont la vertu la pénètre. Pour elle il est Messire, Notre-Seigneur, mon Seigneur, notre Sire. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire ses réponses et ses lettres. La raison en est bien simple : c’est que le point culminant de sa mission était de faire resplendir par le miracle la royauté politique du Dieu Incarné. Voilà pourquoi elle affectionne l’appellation qui l’exprime. Frère Richard prêchait à Troyes durant l’Avent de 1428, c’est-à-dire en décembre 1428 ; mais c’est durant ce mois que Jeanne a quitté la maison paternelle, ainsi que cela a été déjà établi, pages 291 et suivantes.
D’après l’hypothèse de M. Luce, Domrémy aurait été réduit en cendres durant la seconde quinzaine de juillet de cette même année, par suite du blocus imaginaire de Vaucouleurs. La dévastation aurait été complète, et cet excès de misère aurait porté au comble l’exaltation de Jeanne. Qu’auraient donc cherché dans le village ruiné les marchands de porcs, de chaudrons, les quêteurs ? Était-ce pour accroître leur dénuement que les infortunés paysans auraient été tenir les foires à trente ou quarante lieues, et entrepris de dispendieux pèlerinages ?
467Et les bandes pillardes dont les excès ont été si éloquemment décrits par M. Luce, elles auraient laissé librement circuler les troupeaux de porcs, elles qui, dans la dévastation des villages, n’épargnaient pas une volaille ! elles auraient laissé impunément circuler des cargaisons de chaudrons neufs et reluisants, elles qui, dans le pillage des hameaux, enlevaient les vieux ustensiles et jusqu’aux ferrailles ! D’après M. Luce, on devait par crainte des pillards mener de nuit les chevaux dans les prés ; mais on pouvait impunément les conduire des foires de Troyes aux bords de la Meuse ! les bandes dévastatrices soumettaient les villageois à toutes les tortures pour en arracher la dernière pièce de monnaie ; elles s’attaquaient de préférence aux personnes de religion ; mais elles s’interdisaient de fouiller l’escarcelle des quêteurs et des montreurs de reliques ! L’école naturaliste ne rejette les mystères chrétiens que pour leur en substituer d’autres bien plus difficiles à croire.
Il serait superflu, après ce qui vient d’être exposé, de relever les nombreuses fantaisies et contre-vérités répandues dans les deux derniers chapitres consacrés à sainte Colette et à Notre-Dame du Puy. Bien volontiers d’ailleurs l’on reconnaît que, grâce à M. Luce, la présence d’Isabelle Romée au Jubilé du Puy de 1429, présence attestée par Frère Pâquerel, a été mise dans une nouvelle lumière ; mais que d’erreurs sur le célèbre sanctuaire encadrent cette précieuse indication !
L’horreur du surnaturel a précipité M. Luce dans les incohérences dont une très faible partie seulement a été relevée. De nombreuses impiétés sont sournoisement répandues dans le volume tout entier ; il suffira d’en signaler quelques-unes.
468Chapitre VI Quelques impiétés du livre de M. Siméon Luce
- I.
- Livre pieusement : impie, à l’instar de la Vie de Jésus par Renan.
- Exemples : ce qui est dit de la prière.
- Impiété incidemment lancée, ou sous une forme burlesque et bouffonne.
- II.
- Discussion de la conclusion : ce que M. Luce appelle les origines humaines de la mission de la Pucelle.
- L’hommage rendu à la sincérité de la Pucelle cache une insulte à son bon sens.
- Résultat, plus que nul, de l’œuvre de M. Luce.
- Sa fausse et hypocrite modestie.
- Les observations psychologiques suggérées par ce livre.
- Inanité des prétendues connexités chronologiques et topographiques.
- III.
- Athéisme idéalistique.
- Les formes cafardes sous lesquelles il se déguise.
- Fausse appropriation des paroles d’Étienne Pasquier.
I. Livre pieusement impie, à l’instar de la Vie de Jésus par Renan. — Exemples : ce qui est dit de la prière. — Impiété incidemment lancée, ou sous une forme burlesque et bouffonne.
Livre pieusement impie, a-t-il été dit du roman ayant pour titre : Vie de Jésus. Ce jugement peut s’appliquer à Jeanne d’Arc à Domrémy. Comme chez le chef des renégats de la seconde moitié de ce siècle, l’impiété est mêlée de termes chrétiens, d’incises théologiques, ascétiques, qui feraient croire que l’auteur aussi s’est assis sur les bancs de quelque séminaire, et a été frotté de quelques éléments de théologie. Telle de ses phrases, pleine d’un scepticisme absolu, athée, semble, par plusieurs de ses membres, tombée de la plume d’un catholique fervent. N’est-ce pas le caractère de la phrase suivante sur la prière ?
Prier, nous ne disons pas du bout des lèvres, ceux qui prient ainsi sont quelquefois les pires des hommes, mais prier dans toute la sincérité de son cœur, c’est se créer une source inépuisable de force et de richesses morales.
Que l’on fasse disparaître l’insinuation contre la prière vocale, sans laquelle on ne s’élève jamais à la prière mentale, que l’on retranche le sont quelquefois les pires des hommes
, la phrase est d’un croyant qui a goûté les joies de la prière. Mais prier, prier dans toute la sincérité de son cœur
, c’est s’adresser à un être personnel, qui nous entend et qui 469répond par le bienfait à la sincérité du cœur qui le prie. Or, M. Luce détruit cette idée qui est l’essence même de la prière, par les lignes qui suivent :
Et en parlant ainsi nous faisons abstraction de toute croyance religieuse. Nous nous plaçons purement et simplement au point de vue du naturaliste qui, pour apprécier un fait, ne se préoccupe guère que des effets, et n’a égard qu’aux données de l’observation et de l’expérience.
Que peut être la prière d’un athée ? Comment peut-elle être une source de force et de richesses morales ? N’y a-t-il pas contradiction de demander force et richesses morales à ce qui n’existe pas ? Ne faut-il pas avant tout croire à celui auprès duquel on sollicite des biens aussi précieux ? En dehors du christianisme, pourrait-on constater que la prière est une source de force et de richesses morales ? Le naturaliste, digne du nom de savant, se contente-t-il d’entasser des faits sans remonter à la cause ? M. Luce continue :
C’est que toute prière digne de ce nom est un acte de foi, ou du moins de résignation en même temps qu’un aveu que nous faisons de notre ignorance, de notre fragilité, de notre nullité essentielle.
C’est parfait, quand celui qui prie croit à un Dieu infiniment puissant et bon, qui ne peut vouloir en définitive que le bien de celui qui s’abandonne entre ses mains, et confesse que ce Père connaît mieux que nous ce qui nous convient ; mais qu’est-ce que cela peut vouloir dire, quand on fait abstraction d’un Dieu personnel, qu’on ne croit qu’au Dieu identifié avec cet univers, indiqué par cette fin de phrase :
en face de cet infini mystérieux de l’univers qui nous écrase et où nous nous sentons comme perdus.
Quelle prière adresser à des forces aveugles qui nous écrasent, au milieu desquelles l’on se sent perdu, sans qu’il y ait rien en dehors, au-dessus, qui les domine et puisse les diriger à notre avantage final ? Comment tout cela peut-il être source de force et de richesses morales ? N’est-ce pas au contraire principe de tout découragement et de tout abaissement moral ? Aussi l’auteur termine-t-il par ce charabia :
Et qui sait si cette résignation stoïque, ou soutenue par une immortelle espérance, ne constitue pas le plus haut degré de sagesse pratique que puisse atteindre notre pauvre humanité676.
Une résignation stoïque ou soutenue par une immortelle espérance ; les deux contraires sont mis sur le même pied. La résignation stoïque ne priant pas, se ferme par suite la source intarissable de force et de richesses morales ; peu importe, dit l’auteur ; l’un et l’autre est peut-être le plus haut degré de sagesse pratique qui nous soit accessible. Être membre de l’Institut et en être réduit à cette totale indigence sur le but et la loi de la vie, n’est-ce pas toute infortune ?
470D’autres fois l’impiété est lancée incidemment, mais comme chose démontrée, avec un insolent sans-façon. Telle cette phrase :
Jean l’Évangéliste, auquel on a longtemps attribué l’Apocalypse, jouissait au moyen âge, en raison de cette attribution, d’un crédit extraordinaire auprès des Franciscains677.
Le criticisme, paraît-il, se vante d’avoir dépouillé le Disciple bien-aimé de la gloire d’être le dernier des prophètes inspirés, clôturant par ses visions le cycle des livres dictés par le Saint-Esprit. Encore ne dirait-on pas que l’Apôtre bien-aimé du Christ a été peu honoré jusqu’au moyen âge ou jusqu’aux Franciscains, ou qu’il a cessé de l’être ? Pour qui donc ces soi-disant savants prennent-ils les chrétiens avec leur passé ? et ne sommes-nous pas excusables d’exprimer le profond mépris que nous inspirent leurs rhapsodies insolentes ?
D’autres fois une incise bouffonne, jetée au milieu d’un tableau vrai par ailleurs, avertit le lecteur que tout ce que rapporte l’écrivain sur la foi des contemporains n’est à ses yeux qu’un pur badinage. C’est ainsi que, nous traçant le portrait de sainte Colette, il dit :
Lorsqu’elle voyageait soit à cheval, soit en chariot, le pas saccadé de sa monture, le ballottement du chariot la plongeaient dans des extases ineffables, et il semblait alors à ses compagnes qu’elle planait dans les airs, etc.
Il faudrait de longues pages pour réfuter les impiétés de son parallèle entre sainte Colette et Jeanne d’Arc.
Peignant Isabelle Romée en prières pour sa fille devant Notre-Dame-du-Puy, il nous dit :
Elle (Isabelle) ne se doutait pas que la petite Jeannette avait eu son Annonciation. Un ange du Ciel lui était apparu qui l’avait saluée, qui l’avait élue, qui l’avait bénie entre toutes les jeunes filles ; et ce que l’héroïne inspirée avait depuis lors senti palpiter dans son sein virginal, en vérité, c’était presque un Dieu, puisque c’était le génie même de la France678.
Le burlesque encadre le blasphème, ici et ailleurs. Pour montrer à quel point se sont mépris ceux qui ont vu une œuvre chrétienne dans le volume de Jeanne d’Arc à Domrémy, il suffira d’étudier de près la conclusion de l’auteur.
II. Discussion de la conclusion : ce que M. Luce appelle les origines humaines de la mission de la Pucelle. — L’hommage rendu à la sincérité de la Pucelle cache une insulte à son bon sens. — Résultat, plus que nul, de l’œuvre de M. Luce. — Sa fausse et hypocrite modestie. — Les observations psychologiques suggérées par ce livre. — Inanité des prétendues connexités chronologiques et topographiques.
Notre tâche est donc terminée, (écrit-il). De telles recherches n’ont eu et ne pouvaient avoir d’autre but que de signaler les origines humaines, historiques 471du plus merveilleux épisode de notre histoire. Ce but a été atteint si, sans amoindrir l’incomparable grandeur de cet épisode, nous avons réussi à faire comprendre le curieux concours de circonstances qui a servi à le préparer, et qui a permis, Dieu aidant, de l’accomplir. Quant aux origines célestes et tenant du prodige, dont les biographes de la Pucelle se sont presque exclusivement préoccupés jusqu à ce jour, c’est Jeanne qui les a affirmées jusqu’à la mort, et personne n’a le droit de mettre en doute la sincérité de son témoignage. Le seul rôle qui convienne à la critique est de rendre hommage à cette sincérité, en réservant la question de la réalité objective des faits miraculeux attestés par l’accusée de Rouen dans ses dépositions. On admet, on rejette un miracle, on ne l’explique pas679.
Le lecteur est en état de juger ce que M. Luce entend par les origines humaines, historiques de la mission de Jeanne. Des imaginations gratuites, incohérentes, contradictoires ; des assertions qui se heurtent ; le contraire des faits les mieux avérés ; le tout saupoudré d’un vernis d’érudition, sans rapport avec les thèses que l’écrivain prétend établir, les renversant souvent, c’est le travail du membre de l’Institut. Son volume, admiré de confiance, est à la figure de Jeanne ce que serait devant un chef-d’œuvre de la statuaire un amas de broussailles, de buissons, de matériaux informes qui en dérobent la vue ; ce qu’étaient à nos belles cathédrales les échoppes qui, au commencement du siècle, en couvraient les flancs. Je ne dis pas assez, elles ne dégradaient que l’extérieur ; mais ici ce n’est pas seulement le dehors qui est atteint, c’est le fond même. La jeune fille rêvée par M. Luce, non seulement n’a rien de celle que nous peignent les documents ; elle est en elle-même chimérique, monstrueuse, impossible, tout comme sont chimériques, impossibles, les circonstances au milieu desquelles M. Luce prétend qu’elle a vécu et grandi.
Il faut de nouveau protester contre l’affirmation d’après laquelle les biographes de la Pucelle se seraient jusqu’à ce jour préoccupés uniquement des circonstances célestes et merveilleuses de son existence. C’est le contraire qui est vrai. La préoccupation est tout entière du côté de celui qui n’a pas craint d’écrire que la nuit la plus profonde enveloppait Jeanne avant la mission, qui a écarté de parti pris, sans examen, l’explication donnée par l’héroïne elle-même, et lui a substitué les rêveries dont une partie seulement a été relevée.
L’hommage rendu par M. Luce et ses pareils à la sincérité de Jeanne ne dépasse pas celui que l’on rend aux plus furieux des hôtes des maisons de santé. Eux aussi sont sincères dans leur incurable démence. Pour être dissimulé sous des formes dithyrambiques, l’outrage n’en est pas moins 472souverain ; il a tout juste la valeur des hommages que l’ironie ou la pitié pourraient dicter envers le malheureux qui rêverait qu’il est roi, et que l’on feindrait de traiter comme tel, soit pour lui donner quelques moments d’une joie malsaine, soit pour se passer à soi-même quelques moments d’un jeu inhumain. C’est au fond la scène des soldats du Prétoire couvrant d’une pourpre insultante les épaules du Dieu Rédempteur.
Quel est donc le véritable admirateur de Jeanne qui ne se redresserait contre ces insulteurs conscients ou inconscients de la plus pure de nos gloires ? Qui ne serait d’autant plus indigné qu’ils appellent cela de la critique ? De la critique, la suite d’outrages à la raison et aux faits les plus irrécusables, qui a passé sous les yeux du lecteur !!! de la critique, l’explication du plus merveilleux des épisodes par l’hallucination !!! Celle dont toute la vie repose sur une hallucination permanente, et qui est cependant le bon sens personnifié !!! Voilà des miracles que le naturalisme admet, que les croyants rejettent et que la raison n’expliquera certainement jamais. Quant aux miracles que nous admettons, nous, les croyants, l’explication en est des plus simples ; elle ne dépasse pas la portée d’intelligence d’un enfant ; aucune législation qui n’en offre des exemples ; elle est tout entière dans ce principe : le législateur qui a établi la loi peut y déroger dans certains cas particuliers, sans conséquence pour la stabilité de la loi elle-même, l’exception ne faisant que confirmer la règle, le droit de grâce supposant le droit de punir.
Écoutons M. Luce :
Toutefois si l’histoire doit prudemment se garder de toute intrusion dans le domaine du surnaturel, il ne lui est pas interdit de travailler à en éclairer les abords. Les théologiens eux-mêmes semblent convier la science à cette libre recherche, puisque c’est un de leurs axiomes que la grâce bâtit presque toujours sur la nature. Envisagée à ce point de vue, la mission de Jeanne d’Arc est comme un arbre féerique dont la cime monte jusqu’au ciel, mais dont les racines plongent dans un milieu réel que la critique est appelée à reconstituer. Cette reconstitution patiente, minutieuse, approfondie, nous avons tenté de la faire dans le cours de ce travail, autant du moins que la pénurie des documents nous l’a permis.
On n’est pas plus modeste, plus réservé en paroles ; ni en réalité plus radical et plus prétentieux. Il y a en effet quelque chose de pire que l’intrusion ou l’introduction violente dans un domaine fermé, c’est la négation même de ce domaine, que M. Luce exclut des faits réels en l’excluant de l’histoire, comme il l’a exclu du domaine de la raison, en l’excluant du domaine de la science. M. Luce appelle cela en éclairer les abords. Le dynamitard n’éclaire pas autrement l’édifice qu’il veut faire sauter. Celui qui connaît si bien l’axiome : la grâce bâtit sur la nature, donne lieu de croire qu’il affecte une ignorance qu’il n’a pas lorsqu’il écrit ailleurs : 473la prière appelée la Salutation Angélique, lorsqu’il parle du mystère de l’Annonciation, de la Passion de Notre-Seigneur, comme s’ils n’étaient honorés que par le Franciscain ; affectation infiniment plus outrageante pour nos consciences chrétiennes qu’il ne le serait pour le membre de l’Institut, si un auteur s’avisait d’écrire : le nommé Siméon Luce.
L’axiome théologique est cité ici à contresens. Loin que le miracle soit bâti sur la nature, la grâce en ce cas agit en dehors de la nature, ou même contre la nature.
Manifestement M. Luce se donne ici comme ayant fait œuvre de science. Quel romancier n’a pas de titres plus sérieux que ceux qu’il a exhibés ? Il se plaint de la pénurie des documents ; ils surabondent, mais prouvent le contraire de la thèse que, de parti pris, il a entrepris d’établir. Il s’est condamné au rôle de Sisyphe ; le roc échappe de ses mains, même avant qu’il soit à moitié de la montée. Les racines de la mission de Jeanne plongent dans un milieu fort réel ; car rien n’est plus réel que la toute-puissance divine qui a suscité, conduit, soutenu, pénétré de sa vertu l’incomparable jeune fille. M. Luce, pour avoir voulu exclure cette souveraine réalité, n’a pu, malgré ses patients, ses minutieux efforts, faire plonger les racines de l’arbre féerique que dans le vide de la contradiction et de l’impossible.
Il continue :
Les résultats nouveaux que nous croyons avoir obtenus n’offrent pas seulement un vif intérêt au point de vue historique proprement dit ; ils méritent d’attirer l’attention des psychologues aussi bien que des physiologistes et fournissent des matériaux d’un prix inestimable pour les plus mystérieux problèmes de l’âme féminine et du génie humain. Les lecteurs mêmes qui refuseront d’admettre un rapport de cause à effet entre des événements d’un caractère purement terrestre et des phénomènes de l’ordre surnaturel, seront forcés de reconnaître l’étroite connexité, au moins topographique et chronologique, qui relie les seconds aux premiers. Sans contredit, la partie miraculeuse de la mission de la Pucelle échappe essentiellement à l’investigation scientifique, et pourtant qui donc oserait affirmer d’une manière absolue que les faits dont l’exposé remplit les pages de ce livre n’ont pas contribué, dans une large mesure, à soulever sur les sublimes hauteurs où la religion et le patriotisme devraient la transfigurer, la jeune paysanne de Domrémy.
L’illusion, pour ne pas dire l’hallucination de l’écrivain, est totale. Les résultats obtenus par le paléographe sont au-dessous de la nullité. Les rares pièces de valeur découvertes par lui sont très loin de compenser les ténèbres entassées sur la vie de la jeune fille, tant que son livre jouira de quelque considération. On peut s’étonner qu’un professeur de l’École des chartes, un membre de l’Institut, avec les relations afférentes à ces titres, n’ait pas découvert les importantes pièces qu’ont mises entre nos 474mains quelques courtes visites aux archives de Nancy et de Dijon. Il aurait suffi d’ouvrir les doctes catalogues de ces dépôts ; nul doute que M. Luce n’eût trouvé auprès des conservateurs l’accueil si bienveillant qui a été fait à l’inconnu qui écrit ces lignes.
Les observations psychologiques auxquelles peut donner lieu le livre de M. Luce ne sont pas celles qu’il indique ; elles portent sur l’écrivain. Elles peuvent montrer jusqu’où, par horreur du surnaturel, peut descendre un membre apprécié de nos Sociétés savantes, donnât-il les espérances de l’auteur de la Jeunesse de Du Guesclin.
La connexité chronologique ou topographique n’existe nullement. Des événements passés en 1425 n’ont pas un rapport de cause avec un fait survenu en 1424 ; ni un blocus imaginaire de Vaucouleurs avec des ravages à Domrémy ; pas plus qu’une fuite imaginaire, fixée en juillet, avec une démarche qui avait eu lieu en mai. Les prédications du Frère Richard à Troyes, en décembre, n’expliquent nullement comment Jeanne avait six mois auparavant si bien parlé de son Seigneur à elle au capitaine de Vaucouleurs ; les contre-vérités débitées par M. Luce sur les Franciscains et les Dominicains n’expliquent pas la dévotion de Jeanne au saint nom de Jésus. La dévotion au nom divin n’est pas un des caractères de Jeanne. Le côté miraculeux de Jeanne n’échappe nullement à l’investigation scientifique ; nos investigations, il est vrai, ne supposent jamais, comme celles de M. Luce, que l’effet a précédé la cause ; en sont-elles moins scientifiques ? Les imaginations dont M. Luce a rempli ses pages n’ont pu contribuer en rien à soulever la paysanne vers les sublimes hauteurs dont il parle ; elles l’auraient absolument empêchée d’y atteindre ; elles l’auraient fait descendre au dernier degré de l’humanité, immédiatement après les criminels et les coupables, puisqu’elles en auraient fait une jeune fille atteinte de démence, alors que pour les autres luit l’âge de la pleine raison.
III. Athéisme idéalistique. — Les formes cafardes sous lesquelles il se déguise. — Fausse appropriation des paroles d’Étienne Pasquier.
Voici en quels termes embarrassés M. Luce exprime le fond d’idées religieuses qui a inspiré Jeanne d’Arc à Domrémy. Le passage doit être étudié de près. Rapproché de quelques autres, il nous montre le paléographe parmi les adeptes du renégat pour lequel Dieu n’est qu’une forme de notre esprit, quelque chose de purement subjectif, sans réalité objective. Le jugement s’applique au livre ; Dieu seul peut juger à quels mobiles, l’auteur a obéi, en écrivant des lignes qui, sous une apparence de métaphysique, cachent tout blasphème.
475Jeanne voulut offrir sa vie en holocauste à sa patrie, à la justice ; ce qui revient à dire qu’elle s’immola pour Dieu. Dans les pages qui précèdent, nous avons essayé de donner plus de consistance et de solidité aux premiers plans d’une vie héroïque. Il ne faut pas néanmoins, rien ne serait plus éloigné de notre pensée, que ces premiers plans dérobent au regard ce qui fait le fond du tableau, l’Idéal, ou, pour nous conformer au langage ordinaire, le Ciel. À le bien prendre, quiconque se dévoue à cet idéal, ou réussit à le réaliser dans la mesure des forces humaines, a reçu ce que l’on peut appeler avec la vierge de Domrémy une mission d’en haut, et au fond, pour un héros, ou pour un saint, comme pour un artiste créateur, obéir au devoir, à la grâce, à l’inspiration, c’est entendre en quelque sorte des voix divines. Le mode plus ou moins spiritualisé sous lequel on perçoit ces voix est affaire de milieu, d’éducation et de génie680.
Transcrivons encore le passage déjà cité à propos du commencement des apparitions :
Tel fut l’enchaînement des circonstances à la suite duquel, du moins suivant notre hypothèse, Jeanne se crut appelée par un ordre d’en haut à devenir l’instrument du salut de son pays, et l’événement prouva que son instinct ne l’avait pas trompée. C’est que, parvenue à la hauteur morale où la vierge de Domrémy avait su s’élever dès lors, on a le droit de tout demander au Ciel, c’est-à-dire à l’idéal divin, et l’on est sûr de tout en obtenir parce que ton en porte un sublime rayon dans son cœur681.
Dieu, le Ciel, ne sont que des formes de notre esprit ; cela ne ressort pas seulement du soin avec lequel M. Luce, dans les passages cités et dans d’autres encore, donne tout cela comme synonyme d’idéal ; les développements ne laissent pas subsister l’ombre d’un doute pour quiconque les examine de près.
Le Dieu concret, d’après M. Luce, c’est la patrie, c’est la justice. C’est en vain que Jeanne a maintes fois répété que la source de son dévouement à la patrie c’était l’ordre reçu du Ciel de sacrifier à son pays son repos, ses affections, sa vie. Pour M. Luce ses protestations sont non avenues : la fille de Jacques d’Arc est mise sur le même rang que Charlotte Corday, la déiste qui au prix de sa vie chercha à extirper du bloc révolutionnaire la fibre la plus putride et la plus sanglante, en plongeant le poignard dans la poitrine de Marat. L’enfant de Domrémy ne diffère pas de la femme Spartiate disant à son fils : Reviens sur ou sous ce bouclier. Reléguant dans l’ombre, ou ne citant que pour les altérer les mobiles auxquels la Pucelle a toujours protesté avoir obéi, M. Luce leur a substitué — le lecteur sait avec quel fondement — des mobiles de l’ordre purement naturel, auxquels une femme incrédule pourrait n’être pas insensible. Il prétend donner par 476ses fantaisies plus de consistance au premier plan d’une vie héroïque. C’est à peu près comme si l’on prétendait donner plus de consistance au lustre du sanctuaire, en coupant la chaîne qui le suspend à la voûte de l’édifice, pour l’étayer sur des ombres.
Un sophiste d’outre-Rhin a bien osé écrire ce blasphème des blasphèmes : que nous créons Dieu ; voulant signifier qu’il n’est rien en dehors de notre pensée. C’est l’idée que l’on trouve sous les tortueux replis dont M. Luce l’enveloppe. N’osant pas l’émettre dans sa crudité, il commence par protester contre ce qu’il va dire, il baise avant de souffleter. Il est impossible de voir autre chose dans cette phrase :
Il ne faut pas néanmoins, rien ne serait plus éloigné de notre pensée, que ces premiers plans dérobent au regard ce qui fait le fond du tableau, l’Idéal, ou, pour nous conformer au langage ordinaire, le Ciel.
Que ce soit là quelque chose de purement imaginaire, d’entièrement subjectif, c’est de bien des manières que M. Luce le dit : Jeanne s’est crue appelée par un ordre du Ciel ; elle ne l’était pas en réalité ; elle pouvait tout demander au Ciel, c’est-à-dire à l’idée qu’elle se formait de ce Ciel. Pourquoi ? parce qu’elle en portait en elle les sublimes rayons ; ces rayons ne lui venaient pas d’ailleurs, elle les trouvait dans le fond de son être.
La mission dite d’en haut ne consiste dans pas une voix parlant d’un sujet distinct de nous-même ; quiconque se dévoue à l’idéal entend des voix divines. L’impulsion ne vient pas du dehors, elle part du fond de celui qui obéit à la voix du dedans. Brutus immolant ses enfants coupables d’avoir voulu rétablir la royauté, Phidias peignant son Jupiter tonnant, Pindare chantant le vainqueur des jeux Olympiques, étaient inspirés comme la Pucelle ou saint Vincent de Paul. Une trempe particulière d’esprit, une éducation différente, d’autres milieux, sont les causes de la différence dont on conçoit et réalise l’idéal.
C’est bien l’athéisme transcendant de celui qui a dit : Dieu, un bon vieux mot, athéisme honteux de lui-même, se couvrant de mots ambigus, ne se produisant qu’avec des restrictions telles que celles-ci :
entendre en quelque sorte des voix divines ;
[Jeanne] sentait palpiter dans son sein presque un Dieu, puisque c’était le génie de la France.
Le livre de M. Luce est plein de ces blasphèmes cafards. Les dernières lignes sont un chef-d’œuvre du genre, puisqu’elles ont l’air de couvrir ces suprêmes blasphèmes de l’autorité d’un personnage qui eût frémi d’indignation, si jamais l’ombre lui en eût été attribuée. En ce sens, dit M. Luce (c’est-à-dire en restreignant tout à une conception purement idéale), nous adoptons pour les donner à titre de conclusion de toutes nos recherches ces fortes paroles d’Étienne Pasquier :
De ma part, je répute l’histoire de la Pucelle un vrai miracle de Dieu (lisez : de l’idéal). La pudicité 477que je vois la voir accompagnée jusqu’à sa mort, même au milieu des troupes, la juste querelle qu’elle prit, la prouesse qu’elle y apporta ; les heureux succès de ses affaires ; la sage simplicité que je recueille de ses réponses aux interrogatoires qui lui furent faits par des juges du tout voués à sa ruine, ses prédictions qui depuis sortirent effet, la mort cruelle qu’elle choisit, dont elle pouvait se garantir, s’il y eut eu de la feintise en son fait ; tout cela, dis-je, me fait croire que toute sa vie et histoire fut un mystère de Dieu.
C’est-à-dire, dans le sens de M. Luce, de l’idéal, ou de la persuasion où elle était que le Ciel, qui n’existe que dans sa manière de concevoir, dans son imagination, l’appelait à délivrer son pays.
C’est dans tout son développement la théorie de l’hallucination mise en avant par Michelet, Dieu conçu à la manière allemande, de Hegel et de son école. M. Luce ne l’emporte pas seulement sur ses devanciers rationalistes par les fantaisies qu’il lui a plu d’inventer sur la vie de Domrémy ; aucun d’eux n’a, sous des formes hypocrites, professé une impiété plus radicale et plus entière. Il faut d’autant plus le dire que des catholiques s’y sont mépris. Il est temps qu’aucun homme sérieux n’aille demander la connaissance de la Pucelle à ces trois-cents pages de rhapsodies, qui outragent également la vérité historique, la raison et la foi.
478Quelques conclusions
I.
Tout ce que j’ai fait de bien, je l’ai fait par le commandement des voix,
disait Jeanne ; et elle est montée sur le bûcher plutôt que de démentir la divinité de sa mission. N’est-ce pas attesté par les merveilles de la plus inouïe des carrières ; par ces prophéties au rebours de toute prévision humaine, semées par la libératrice à tous les pas de sa carrière, écrites jusques dans le simulacre de procès par lequel ses ennemis voulurent la flétrir, par des scribes aux gages de l’Angleterre, qui les couchent sur un papier venu jusqu’à nous ?
Mais les ennemis posthumes de la céleste envoyée ne continuent-ils pas la démonstration ? À quoi aboutissent leurs gigantesques efforts, pour la dépouiller du surnaturel ? Aux contradictions, aux inepties, au délire, qui ont passé sous les yeux du lecteur. Qui donc pourrait nier la force de cette preuve par l’absurde ?
Que sont tant d’explications en dehors de la seule vraie, de celle qu’a donnée l’héroïne ? Ces feuilles d’automne, dont parle l’Écriture (arbores autumnales). Le vent des âges les emporte, les fait tourbillonner dans l’espace où elles se heurtent les unes contre les autres. Le texte sacré les compare encore aux flots d’une mer en courroux ne pouvant que couvrir la grève d’une vile écume : Fluctus feri maris despumantes proprias confusiones.
Quoi de rationnellement plus humiliant que de s’infliger d’une page à l’autre de patents démentis, et malgré de réels talents, de laborieuses recherches, de n’aboutir qu’à de vraies insanités.
Qu’ils s’évanouissent dans leurs propres pensées, qu’ils se targuent d’être la science, la critique, l’école des réalités positives. Tout cela a été 479annoncé. Il y a deux-mille ans que l’Apôtre a dit que les ennemis du surnaturel se décerneraient ces titres pompeux : dicentes se esse sapientes. Mais avec l’autorité dont il est revêtu, il les a flétris d’hommes dénués du plus vulgaire bon sens, du bon sens élémentaire qui consiste à ne pas confondre le oui et le non : stulti facti sunt [ils sont devenus fous].
L’anathème se réalise au point qu’un libre-penseur, assurément sans s’en douter, l’a constaté dans les termes mêmes de l’Apôtre. Qu’est en effet la phrase de Sainte-Beuve déjà plusieurs fois citée :
Pauvre Jeanne d’Arc ! des historiens de mérite tels que Michelet et Henri Martin — lisez : toute l’école naturaliste, — lui doivent d’avoir fait des chapitres bien systématiques et un peu fous !
Des chapitres bien systématiques, n’est-ce pas l’evanuerunt in cogitatianibus suis [ils se sont évanouis dans leurs pensées] de l’Apôtre ? Et si l’on tient compte de l’atténuation commandée par la confraternité littéraire et naturaliste, un peu fous, n’est-il pas la traduction littérale du stulti facti sunt ?
II.
Pour soustraire David aux fureurs de Saül en lui donnant le temps de gagner le large, Michol, son épouse, coucha dans le lit du fugitif une statue et mit par-dessus les vêtements du héros. Elle répondit aux satellites du tyran venus pour le saisir : Retirez-vous, mon mari est souffrant, et vous voyez qu’il repose.
L’école naturaliste, pour dérober aux yeux du lecteur ce témoin du Christ qui est la Pucelle, renouvelle le stratagème de Michol. L’héroïne qu’elle présente n’est que le simulacre de l’héroïne réelle.
Le naturalisme a beau feindre l’admiration la plus enthousiaste, il continue, sous une forme nouvelle, la série d’outrages qui faisaient dire à Étienne Pasquier :
Grand-pitié, jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut si déchirée682.
C’est déchirer sa mémoire que de la dépouiller de l’honneur qu’elle a revendiqué par-dessus tous les autres, de ce qu’elle a déclaré constamment être toute la raison des merveilles qu’elle a accomplies : la mission que lui avait donnée son Seigneur. Lorsque Arius, exaltant le Verbe, lui reconnaissait tous les attributs, toutes les perfections, hormis d’être Consubstantiel au Père, Notre-Seigneur apparaissant au Patriarche d’Alexandrie, saint Pierre, avec un vêtement déchiré lui disait : C’est 480Arius qui a déchiré ma robe.
Jeanne aussi se présente avec sa robe déchirée à ceux qui, tout en l’exaltant en termes pompeux, lui refusent le titre d’envoyée du Christ. Elle leur dit aussi : Vous déchirez mon vêtement d’honneur.
Leurs mièvreries ne les sauveront pas des menaces qu’elle adressait aux bourreaux de Rouen qui se disposaient à la condamner au bûcher :
— Vous ne ferez pas ce que vous dites contre moi, (disait-elle), sans qu’il vous en prenne mal au corps et à l’âme683.
La libératrice vit ; elle vit de la vie qu’elle a uniquement désirée ; elle vit avec ces personnages célestes qui lui apparaissaient, et qui en se retirant lui laissaient cette nostalgie dont elle nous a fait part, quand elle disait :
— Je pleurais parce que j’aurais voulu qu’ils m’eussent emportée avec eux.
Elle est dans ce royaume du Paradis que ses sœurs du Ciel lui promettaient quand elles lui disaient :
Ne te chaille pas de ton martyre, tu seras délivrée par grande victoire, tu viendras enfin avec nous au royaume du Paradis.
Il est écrit des habitants du céleste séjour qu’ils s’élèveront avec grande fermeté contre ceux qui les auront opprimés684. La libre-pensée a beau dissimuler sous d’hypocrites hommages les travestissements qu’elle inflige à la sainte fille ; ces hommages prétendus n’en sont pas moins des outrages à sa personne, à ce qu’elle aima, à ce qu’elle aime plus qu’elle-même, à Celui qu’elle aime uniquement. Ces outrages ne resteront pas impunis.
III.
Le lecteur a vu ce que devient sous la plume de la libre-pensée la première partie de l’histoire de l’héroïne ; ce que le naturalisme fait de la paysanne et de l’inspirée. La guerrière et la martyre ne sont pas autrement traitées ; il sera facile de le montrer dans les volumes qui suivront. Les écrivains qui se permettent les procédés qui ont été constatés, les contre-vérités, les falsifications de textes, les contradictions relevées dans quelques-unes de leurs pages seulement, ne sont-ils pas jugés pour quiconque estime qu’avant tout l’historien est un témoin et un juge, et que sa première qualité est la rectitude et la bonne foi ? Quelle confiance serait due à des hommes convaincus d’avoir altéré des papiers importants, aussi souvent que les chefs de l’école historique naturaliste sont convaincus d’avoir altéré les documents qui nous font connaître la paysanne et l’inspirée ? Non seulement la Pucelle qu’ils ont rêvée doit être reléguée dans 481le monde de la chimère, après les énormités qui ont été relevées, leurs livres intitulés histoires doivent passer dans la catégorie des romans et des contes.
IV.
Sont-ils innocents de complicité dans le mal que font pareils ouvrages, dits historiques, les écrivains catholiques qui, contents de quelques restrictions anodines, vantent pareils livres et pareils écrivains ? Leur premier devoir ne serait-il pas de les démasquer, de montrer ce qu’il y a de faux, d’impie dans ceux qui se targuent d’être la critique, la science dans ce qu’elle a de plus positif ? Qui donc, en prétendant faire œuvre d’histoire, s’abandonna plus à toutes les fantaisies du parti pris ?
Il est vrai que les démasquer n’est pas le moyen de s’attirer les faveurs de la renommée et les palmes de l’Institut. Le criticisme en dispose. À quelques très rares exceptions près, il ne les accorde, dans le camp catholique qu’à ceux qui, par quelque endroit, font une brèche à la citadelle qu’il veut renverser : le surnaturel. Mais l’écrivain véritablement catholique attend d’autres palmes, d’autres applaudissements.
Quelle responsabilité si par des éloges immérités et inopportuns, par des calculs intéressés, des écrivains catholiques contribuaient à amener les temps donnés par l’Ange de l’école comme devant préparer d’une manière prochaine le règne de l’homme de mal ? De même, dit-il, qu’il fut un temps où Israël asservi ne pouvait aiguiser le fer qu’en descendant chez les Philistins, de même l’on sera à la veille du règne de l’homme de péché, lorsque le fer de la science, pour être reconnu de bon aloi, devra être proclamé tel et comme poinçonné par les ennemis du Christ685. Ils amènent ces temps, ces écrivains, se disant et se croyant catholiques, qui réservent toutes leurs sévérités pour les défenseurs du surnaturel, et n’envoient contre ceux qui s’en déclarent les ennemis que des traits enguirlandés d’éloges et dont la pointe est émoussée.
V.
Combien d’autres conclusions ! Une autre encore, et d’un genre tout différent.
Je suis envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux,
482disait Jeanne. Celui dont la vertu la remplissait répétait par sa bouche ce qu’il avait dit et proclamé au commencement de sa prédication : L’esprit de Dieu est sur moi, il m’a oint de ses baumes, il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, guérir les cœurs meurtris686.
Les malheureux, au temps de Jeanne, c’étaient, par-dessus tous, les habitants des champs, les agriculteurs. Que l’on se rappelle le tableau que nous ont tracé de leurs malheurs les auteurs contemporains. Il a été reproduit dans notre premier livre (page 52 et suivantes).
C’est dans le rang des opprimés que Celui qui a pris un cœur pour compatir choisit la libératrice. La seule récompense temporelle qu’elle ait demandée pour ses services, c’est l’exemption d’impôts pour Domrémy et Greux ; c’était dire que, pour le reste du royaume, les impôts devaient être réduits au strict nécessaire. Elle se montrait ainsi fille de l’Église catholique qui, pendant de longs siècles, par la fameuse Bulle In Cœna Domini, publiait l’excommunication contre tout prince qui faisait peser sur les peuples des impôts arbitraires et non justifiés.
Les agriculteurs ne sont-ils pas toujours opprimés ? N’est-ce pas sur eux, plus que sur toutes les autres classes de citoyens, que pèsent les charges de l’État ? Comment compter les moyens par lesquels on suce les fruits de leurs sueurs ? De combien de manières on leur enlève les produits de leurs champs et de leurs vignes ? Impôt de l’État, impôt du département, impôt de la commune, impôt sur le fond, impôt sur la denrée, s’ils veulent l’introduire dans la ville, impôt sur l’héritage, impôt sur les mutations et les achats. Les hommes d’affaires, grâce à une législation faite à leur profit, ne s’abattent-ils comme autant de bandes d’oiseaux de proie sur l’homme des champs ? N’est-ce pas de lui surtout que s’engraissent les gratteurs de papier de toute sorte ; à ses dépens qu’ils se bâtissent des villas, et constituent de grosses dots à leurs filles ? Quelles sommes relativement exorbitantes exigées du paysan sitôt qu’il doit avoir recours à l’homme de l’écritoire, au lettré, au pharmacien, au médecin, et surtout à l’homme de loi, pour en obtenir un bout de vulgaire papier, ou quelque menu service ? Combien peu au contraire sont rétribués les services qu’il rend, quoiqu’ils soient de premier ordre et qu’ils lui coûtent d’indicibles fatigues, des torrents de sueur et même de sang ! Y en a-t-il tout à la fois de plus indispensables et de plus pénibles que ceux par lesquels il pourvoit aux premières nécessités de la vie, le vivre et le vêtement ? L’impôt du sang ne pèse-t-il pas sur l’homme des champs incomparablement plus que sur toutes les autres conditions ? N’est-ce pas lui surtout qui fournit à la patrie des défenseurs et meurt à la frontière ?
483Cette oppression est légère, compte à peine, à côté de celle que l’astuce maçonnique fait en ce moment peser sur lui. Il y avait une compensation à une oppression qui, à des degrés différents, a existé dans tous les siècles.
L’homme des champs a été le préféré du Dieu qui est venu pour les faibles. Le Christ est né, a grandi au milieu des hommes des champs, puisque Bethléem et Nazareth sont d’humbles bourgades peuplées d’agriculteurs. Ses premiers adorateurs, les bergers, furent des hommes des champs. C’étaient principalement les hommes des champs qu’il évangélisait aux penchants des collines, aux bords des lacs, qu’il nourrissait d’un pain miraculeux au désert. Les Apôtres, les disciples avec lesquels il a converti le monde, s’ils maniaient les filets, devaient aussi manier à leur heure les instruments aratoires. L’obscurité de leurs lieux d’origine doit les faire ranger parmi les hommes des champs.
Dans la suite des âges, à toutes les époques de l’histoire, alors que la noblesse avait comme mis au nombre de ses possessions les gros bénéfices ecclésiastiques, créés pour une autre fin, la partie la plus nombreuse et la plus active des ministres des autels a été tirée de la classe agricole. Des fleuves de larmes ont été séchés par des pâtres devenus prêtres du Christ. Les œuvres saintes qu’ils ont créées dépassent le nombre des étoiles du firmament. Depuis le pâtre des Landes nommé Vincent de Paul, devenu sous l’influence du cœur de Jésus l’incomparable bienfaiteur du genre humain que toute langue bénit, jusques au digne curé de campagne idéalisé dans le saint curé d’Ars, qui comptera les merveilles de tout ordre opérées par Jésus par le moyen de petits paysans devenus ses prêtres ? Si la paysanne de Domrémy brille d’un éclat sans pareil au firmament de notre histoire, innombrables sont ses sœurs qui, au fond de quelque hameau reculé, ont été et sont les imitatrices des vertus obscures que le lecteur a admirées dans Jeannette.
Quand Celui qui aime à bâtir sur le néant a-t-il choisi, comme dans notre siècle, les fils et les filles de l’homme des champs pour en faire les instruments de ses œuvres et continuer sa mission sur la terre ? Légions d’apôtres des deux sexes qui couvrez toutes les plages, fondateurs d’églises nouvelles, missionnaires de tous les climats, propagateurs de la vraie civilisation, Bienheureux Perboyre, Bienheureux Chanel, légions d’anges consolateurs debout au chevet de toutes les misères, instituteurs et institutrices désintéressés de l’enfance populaire, légions du dévouement, honneur de notre humanité, de quelle classe de la société sortez-vous principalement ? Où vous fait surgir le Dieu venu pour évangéliser les pauvres ? Surtout, principalement, dans une proportion incomparablement plus grande, dans la classe d’où il a tiré la Pucelle et saint Vincent de Paul, dans la classe agricole.
484Germination divine, elle dit quel fond de sève chrétienne est déposée dans la classe agricole. Les rudes travaux des champs rendent plus facile à ceux qui s’y livrent l’observation de la loi chrétienne. La classe agricole apprécie mieux le bien que Jésus-Christ est venu apporter au monde, la paix dans l’ordre, dans la justice et la charité ; elle trouve dans les espérances de la foi la consolation qu’elle ne peut pas demander à un bien-être impossible pour elle.
L’ennemie de tout bien, l’ennemie du genre humain, la franc-maçonnerie, a juré d’arracher à la classe agricole ce qui fait son honneur, sa gloire, tout son bien, Jésus-Christ. C’est peu de faire luire à ses yeux tout ce qui excite les convoitises malsaines, de s’efforcer de l’attirer dans les villes sur des chantiers corrupteurs, par le leurre d’espérances trompeuses ; elle prend violemment dans la bourse du paysan de quoi salarier des maîtres et des maîtresses sans Dieu ; elle les installe dans les derniers hameaux ; elle contraint les pères et les mères de leur livrer leurs enfants. Cette fille aînée de Satan sait bien que si le riche a la faculté d’envoyer ses enfants à l’école catholique ; que, si grâce à de généreuses fondations, cette facilité n’est pas refusée aux parents chrétiens qui habitent les villes, l’immense majorité des communes rurales ne peut pas se donner cette facilité.
Pareille oppression dépasse incomparablement celle qui pesait sur la France, lorsque Jésus-Christ suscitait la Pucelle. L’envahisseur du XVe siècle était adorateur de Jésus-Christ ; pour le franc-maçon, l’ennemi c’est Jésus-Christ. La secte luciférienne sait bien que la Pucelle n’aurait pas existé, que nous ne connaîtrions pas Vincent de Paul, que l’univers serait privé des hérauts de la bonne nouvelle, les affligés de leurs consolateurs, si Jeannette, si le pâtre Vincent, si tous ceux qui, à un degré quelconque, sont, par amour du Christ, leurs imitateurs, avaient été cloués durant leurs jeunes années sur les bancs d’une école sans Dieu ; le génie qui l’inspire, Satan, sait bien que le moyen de faire de la terre un vestibule de l’enfer, c’est de tuer Jésus-Christ au cœur de l’enfance des deux sexes, et particulièrement au cœur de la jeune fille.
Faire connaître la Pucelle telle que l’amour du Christ la créa, c’est dire aux classes agricoles les prédilections dont elles sont l’objet de la part du Dieu Incarné, c’est leur montrer celui qui les relève de l’oppression séculaire qui a pesé sur elle ; c’est combattre de la manière la plus efficace la grande ennemie du genre humain, et particulièrement des petits et des humbles : la franc-maçonnerie.
485VI.
Non, non, la foi ne nous trompe pas en nous disant que le Verbe a épousé notre nature ; l’Église est vraiment inspirée, lorsqu’elle s’écrie : Ô admirable échange ! Le Créateur a pris un corps vivant dans le sein de la Vierge Marie ; et en retour il nous départ les trésors de sa divinité !
Il préludait à cette alliance, il la préparait en s’entretenant familièrement avec les Patriarches et les Prophètes de l’Ancienne Loi ; il l’a réalisée aux jours de sa vie mortelle ; il s’est agglutiné la race d’Adam ; l’oubli et les iniquités du grand nombre ne rompront pas son dessein d’amour. Il se communique par la grâce à tous ceux qui lui ouvrent leur cœur, et veulent observer sa loi.
Mais il lui plaît, pour l’honneur et le bien de tous, de se communiquer plus intimement à quelques frères, à quelques sœurs privilégiés. Il leur parle comme il a parlé à Abraham, à Isaac, à Jacob, à David, à Isaïe. Il les revêt de sa vertu théandrique, tantôt pour déchirer le voile de l’avenir le plus impénétrable au regard humain, tantôt pour frapper des coups sans aucun rapport avec les forces naturelles de ces instruments de sa droite.
De ce nombre est la paysanne et l’inspirée de Domrémy, la fille de Jacques d’Arc, Jeanne la Pucelle.
Notes
- [603]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. VIII-IX.
- [604]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. IX.
- [605]
Procès, t.IV, p.508 :
Regnum Franciæ nostra ætate, Johanna virgo Lotharingensis, divinitus, ut credunt, admonita, virilibus indumentis et armis induta, Gallicas ducens acies ex Anglicorum manibus, magna ex parte, mirabile dictu, prima inter primos pugnans, eripuit.
- [606]
Procès, t. IV, p. 518.
- [607]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XIX.
- [608]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. VI.
- [609]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. I.
- [610]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. VIII.
- [611]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCLXXXIII.
- [612]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXXVI.
- [613]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXIX.
- [614]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXXIII.
- [615]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXX.
- [615b]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXX.
- [616]
Michelet, Jeanne d’Arc, p. 6.
- [617]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXIX.
- [618]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXXV.
- [619]
Michelet, Histoire de France, t. IV, p. 14.
- [620]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XXXIII.
- [621]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. LI.
- [622]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. LVII.
- [623]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. LXXXVI.
- [624]
Siméon Luce, Correspondant, 25 juillet 1889, p. 299.
- [625]
Michelet, Jeanne d’Arc, p. 11.
- [626]
Correspondant, 25 juillet 1889, p. 296-299.
- [627]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLII.
- [628]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLIV.
- [629]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 147.
- [630]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 230.
- [631]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. XC.
- [632]
Paul Féval, Histoire du Mont-Saint-Michel, p. 10.
- [633]
La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 443.
- [634]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, Preuves, p. 322.
Et envoièrent iceux de Tournay en ce temps en pays de Berry et d’Orléans pour savoir la vérité de l’état dudit Daulphin. Et furent longuement sans retourner audict lieu de Tournay, et retournèrent en caresme, en rapportant que iceluy estoit vivant.
- [635]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXIX.
- [636]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, Preuves, p. 100.
- [637]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CVI.
- [638]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. LXXXIV.
- [639]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLIII.
- [640]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLIII.
- [641]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXXII et passim.
- [642]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXXV.
- [643]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXXX.
- [644]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXXXIII.
- [645]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXXXIX.
- [646]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLIII.
- [647]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLI.
- [648]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLII.
- [649]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 10.
- [650]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 12.
- [651]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CLXXV.
- [652]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CLXXIX.
- [653]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CLXX.
- [654]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CLXXI.
- [655]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. VI.
- [656]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXXIX.
- [657]
Voir Pièces justificatives, Q.
- [658]
Opera Gersonis, t V, col. 322 et suiv., édit. d’Ellies Dupin.
- [659]
Wadding, Ann. Min., t. IX, p. 374.
- [660]
Opera Gersonis, t. V, col. 414-451.
- [661]
Opera Gersonis, t. V, col. 647.
- [662]
Monstrelet, édit. Buchon, ch. CCIII, p. 117.
- [663]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXXXV.
- [664]
Ann. Min., t. IX, p. 371 :
Sub hoc tempus erant contentiones et schismata in Gallia.
- [665]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXCI.
- [666]
Voir la Pucelle devant l’Église de son temps, p, 7, 11.
- [667]
Procès, t. III, p. 104.
- [668]
Procès, t. I, p. 107.
- [669]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXXXIX.
- [670]
Voir dans le Bréviaire la légende de saint Bernardin de Sienne, Ve leçon.
- [671]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCLIII.
- [672]
Procès, t. IV, p. 200.
- [673]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCLII.
- [674]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCLIV.
- [675]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCLVII.
- [676]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXXI.
- [677]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCLIX.
- [678]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCCVIII.
- [679]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCCVIII.
- [680]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCCIX.
- [681]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CXLIV.
- [682]
Procès, t. I, p. 398.
- [683]
Procès, t.I. p. 398.
- [684]
Sapient., C. V
Stabunt justi in magnâ constantid adversus eos qui se angastiaverunt.
- [685]
Contra impugnantes religionem proæmium.
- [686]
Luc, V, V. 18.