Déposition de Gobert Thibaut
Interrogé une fois en 1456.
Examen de Jeanne à Poitiers. Première lettre aux Anglais.]
Il était à Chinon lorsque Jeanne arriva auprès du roi, mais la connut surtout lors de son séjour à Poitiers, où elle logea dans la maison de Jean Rabateau. C’est là que Pierre de Versailles et Jean Érault allèrent l’interroger, accompagnés par le témoin, sur l’ordre de l’évêque de Castres.
Lorsqu’ils arrivèrent Jeanne vint au-devant d’eux ; elle frappa le témoin sur l’épaule en lui disant qu’elle voudrait bien avoir beaucoup d’hommes de son caractère. Versailles dit à Jeanne qu’ils étaient envoyés par le roi, à quoi elle répondit : Je le crois bien
, ajoutant : Je ne sais ni A ni B.
Ils lui demandèrent alors pourquoi elle venait : Je viens de la part du Roi des cieux, pour faire lever le siège d’Orléans, et pour conduire le roi à Reims, afin qu’il soit couronné et sacré.
Puis elle leur demanda de quoi écrire et dicta une lettre à Jean Érault : Vous, Suffort, Classidas et La Poule, je vous somme, de par le Roi des cieux, que vous en alliez en Angleterre.
Jeanne demeura à Poitiers aussi longtemps que le roi.
Mission divine de Jeanne, prophétie.]
Elle disait que son conseil lui avait dit qu’elle devait au plus tôt aller voir le roi.
Le témoin vit ceux qui l’amenèrent : Jean de Metz, Jean Coulon et Bertrand Pollichon [Poulengy], qu’elle tenait en grande familiarité et amitié. Il les entendit dire à l’évêque de Castres, qu’ils avaient traversé la Bourgogne et autres territoires ennemis sans le moindre empêchement, et s’en émerveillaient.
Il entendit l’évêque de Castres dire qu’il avait vu dans des écrits que devait venir une certaine Pucelle, au secours du roi de France. Lui et les autres docteurs disaient croire que Jeanne était envoyée par Dieu, et qu’elle était celle dont parlait la prophétie. Ils ne voyaient en elle que du bon et rien de contraire à la foi catholique ; aussi le roi pouvait avoir recours à elle.
Libération miraculeuse d’Orléans.]
Il n’était pas à Orléans lors des événements dans la ville d’Orléans, mais chacun proclamait que tout avait été fait grâce à elle, et comme miraculeusement.
Beaugency, Patay, Jargeau.]
Le témoin arriva à Beaugency à l’époque ou Talbot y fut conduit après avoir été fait prisonnier à Patay. De Beaugency Jeanne alla avec l’armée à Jargeau, qui fut prise par assaut, et les Anglais mis en fuite. Elle revint à Tours où se trouvait le roi, et de là ils partirent pour Reims.
Arrivée sans encombre à Reims.]
Jeanne disait au roi et aux gens d’armes d’avancer sans crainte car il n’y aurait nulle résistance. Elle disait aussi qu’elle aurait suffisamment de gens et que beaucoup la suivraient ; effectivement, lorsqu’elle fit rassembler les gens d’armes entre Troyes et Auxerre, on en trouva beaucoup, car chacun voulait la suivre. Aussi le roi ne rencontra aucune opposition ; les portes des villes s’ouvraient devant lui ; et l’on vint sans empêchement jusqu’à Reims.
Piété de Jeanne.]
Jeanne était bonne chrétienne, aimant entendre la messe, même chaque jour, et recevant souvent la communion. Elle s’irritait quand elle entendait jurer ; l’évêque de Castres, qui enquêtait avec soin sur ses actions et sa vie, disait que c’était un bon signe.
Mœurs de Jeanne en compagnie des hommes d’armes.]
En campagne Jeanne était toujours avec des gens d’armes ; plusieurs de ses familiers disaient pourtant n’avoir jamais eu de désir à son égard ; et que si parfois leur venait une impulsion charnelle, jamais cependant ils n’osèrent diriger leur pensée vers elle, comme si elle ne pouvait être l’objet de concupiscence. Ils parlaient souvent entre eux du péché de chair, mais dès qu’il la voyait approcher, ils ne pouvaient plus continuer et aussitôt abandonnaient leur impulsion charnelle. Le témoin voulut vérifier et en interrogea plusieurs qui avait couché en sa compagnie : tous le confirmèrent ; ajoutant que jamais ils n’eurent de désir charnel lorsqu’ils la regardaient.