Déposition de Marguerite La Touroulde
Interrogée une fois en 1456.
Détresse de la France à l’arrivée de Jeanne.]
Elle-même était à Bourges avec la reine, lorsque Jeanne arriva à Chinon auprès du roi. Il y avait alors si grande calamité et pénurie d’argent dans le royaume et les régions obéissant au roi, que c’était une pitié et que les sujets étaient presque au désespoir. Elle le sait, elle qui parle, car son mari était alors receveur général, et il n’avait, de l’argent du roi ou du sien, pas plus de quatre écus. Orléans était assiégée par les Anglais sans moyen de lui porter secours.
C’est dans cette détresse qu’arriva Jeanne ; et le témoin croit qu’elle vint de la part de Dieu, pour réconforter le roi et ses sujets car il n’y avait d’autre espoir que venant de Dieu.
Séjour à Bourges au retour du sacre.]
Elle-même ne vit Jeanne qu’au retour du sacre de Reims, quand le roi se dirigeait vers Bourges pour y retrouver la reine. La reine était allée à sa rencontre à Selles en Berry, accompagnée du témoin. C’est là que survint Jeanne. Elle salua la reine et fut conduite à Bourges. Feu son mari avait déclaré qu’elle logerait chez un certain Jean Duchesne, mais le sire d’Albret ordonna qu’elle soit logée dans la maison du témoin. Elle y passa trois semaines, y couchant, buvant et mangeant.
Mœurs et piété de Jeanne.]
Le témoins coucha presque chaque jour avec Jeanne et ne vit ni ne constata en elle rien de mauvais. Jeanne se comportait en femme honnête et catholique, se confessait très souvent, aimait entendre la messe. Elle demanda plusieurs fois d’aller à matines et le témoin l’y conduisit.
Rumeurs sur Jeanne.]
On racontait des fables sur Jeanne ; on lui disait qu’elle allait sans crainte à l’assaut car elle savait bien qu’elle ne serait pas blessée, à quoi elle répondait n’avoir pas plus de garantie qu’un autre.
Examen à Poitiers.]
Interrogée par les docteurs à Poitiers, elle leur avait répondu : Il y a dans les livres de notre Seigneur plus que dans les vôtres.
[En français.]
Témoignage de ceux qui la conduisirent au roi.]
Ceux qui la conduisirent auprès du roi disaient qu’à première vue ils la crurent folle, et avaient eu l’intention de la faire enfermer. Mais à peine partis, ils furent prêts à tout faire pour elle, désiraient autant qu’elle-même la présenter au roi, et n’auraient pu aller contre sa volonté. Ils eurent au début le désir de la rechercher charnellement, mais au moment de lui en parler avaient tellement honte qu’ils n’osaient le faire ou lui dire une parole.
Sur sa visite au duc de Lorraine.]
Elle entendit Jeanne parler de sa visite au duc de Lorraine. Malade, celui-ci voulut la voir ; elle lui reprocha sa conduite, lui dit qu’il ne guérirait pas s’il ne s’amendait, et l’exhorta à reprendre sa bonne épouse.
Mœurs, piété et art militaire de Jeanne.]
Jeanne détestait le jeu de dés.
Jeanne était fort simple et ignorante, sauf sur le fait de la guerre.
Lorsque Jeanne habitait chez elle, plusieurs femmes venaient pour lui faire toucher des chapelets ou des médailles. Jeanne en riait, disant au témoin : Touchez-les vous-même, cela sera aussi bon.
Jeanne donnait beaucoup d’aumônes, et aimait soutenir les indigents et les pauvres, disant qu’elle était envoyée pour leur consolation.
Elle vit plusieurs fois Jeanne au bain et dans les étuves et croit, comme elle a pu le constater, qu’elle était vierge.
Elle chevauchait portant la lance aussi bien que le meilleur des hommes d’armes ; et ceux-ci l’admiraient fort pour cette raison.