Dépositions de Jean Lefèvre
Monseigneur Jean Le Fèvre, évêque de Démétriade, de l’ordre de saint Augustin, du couvent de Rouen, professeur de théologie sacrée, [âgé d’environ 66 ans,] entendu le 9 mai 1452.
Art. 1. Les Anglais haïssaient Jeanne pour les avoir combattus, et voulaient la faire mourir
Croit que les Anglais n’aimaient pas beaucoup Jeanne, et que si elle avait été de leur parti, ils n’auraient pas procédé avec tant de zèle et de dureté.
Art. 2. Les Anglais la craignaient
Croit qu’ils procédaient contre elle parce qu’ils la craignaient.
Art. 3. Les Anglais organisèrent un faux procès de foi à Rouen où ils étaient maîtres
Croit que le procès a été fait à la demande et aux frais des Anglais.
Ne sait rien des craintes et pressions.
Art. 4. Juges et conseillers agirent sous leur menace
Ne sait rien sauf ceci : comme on demandait à Jeanne si elle était dans la grâce de Dieu, le témoin présent dit que ce n’était pas une question convenant à une telle femme ; alors l’évêque de Beauvais lui répliqua : Il vaudrait mieux pour vous que vous vous taisiez.
Art. 5. Les notaires ne purent écrire fidèlement les paroles de Jeanne
S’en rapporte aux notaires.
Art. 6. Les notaires devaient retrancher les paroles qui la justifiaient et en ajouter d’autres qui l’accablaient
S’en rapporte aux notaires.
Art. 7. Aucun conseiller n’osa la défendre par crainte pour sa vie
Ne fut pas présent à tous les interrogatoires mais, tant qu’il y fut, il ne vit pas qu’elle ait eu un conseil, ni qu’elle en ait demandé un.
Art. 8. Jeanne était confiée à la garde des Anglais, entravée de fer et isolée
Jeanne était en prison au château de Rouen, ne sait rien d’autre.
Art. 9. Jeune fille d’environ 19 ans, Jeanne était inapte à se défendre seule
Jeanne avait l’âge indiqué.
Elle répondait très sagement aux interrogations, mises à part les révélations, à tel point que pendant trois semaines il la crut inspirée. [Lefèvre assista à 6 interrogatoires entre le 21 février et 22 mars, puis à autant d’autres séances et délibérations.]
Art. 10. Les Anglais allaient la nuit feindre des révélations pour l’inciter à ne pas se soumettre à l’Église
Ne sait rien.
Art. 11. Les interrogatoires étaient difficiles
On l’interrogeait très profondément sur quelques points, et elle s’en tirait avec compétence. On passait parfois d’une question à une autre pour voir si elle modifierait ses propos.
Art. 12. Les interrogatoires étaient longs et éprouvants
Les interrogatoires étaient long, habituellement deux ou trois heures, à tel point que les docteurs présents en étaient très fatigués. Pour la fin de l’article, l’ignore.
Art. 13. Jeanne affirma souvent ne rien vouloir soutenir contre la foi catholique
Ne se souvient pas que Jeanne ait prononcé ces mots, se rappelle bien qu’elle dit ne rien vouloir dire ou faire qui fût contre Dieu.
Art. 14. Jeanne déclara plusieurs fois soumettre ses paroles et ses actes à l’Église et au pape
Ne s’en souvient pas mais l’a entendu dire.
Art. 15. Les Anglais interdirent que soient écrites ses paroles de soumission
[Réponse groupée aux articles 15, 16.]
N’entendit jamais qu’elle eût refusé de se soumettre à l’Église ; du moins ne se souvient pas.
Art. 16. Il fut écrit au contraire qu’elle refusa de se soumettre
[Cf. 15.]
Art. 17. Si certaines paroles paraissent suggérer qu’elle refusa de se soumettre, c’est qu’elle comprenait l’Église comme les ecclésiastiques du tribunal, partisans des Anglais
Ne s’en souvient pas.
Art. 18. La traduction en latin retrancha des paroles qui la justifiaient et en ajouta qui l’accablaient
Ne sait rien de la traduction ; ne se souvient pas si le procès fut reçu en latin ou en français.
Art. 20. Le procès est mensonger, incomplet et vicié
S’en rapporte aux notaires.
Art. 21. Les juges n’ayant pas suivi le droit étaient incompétents
S’en rapporte aux juges.
Art. 22. Jeanne n’eut pas la possibilité de se défendre
A dit tout ce qu’il sait ; pour la nullité de la sentence s’en rapporte au droit.
Art. 23. En lui accordant la communion les juges reconnaissaient qu’elle s’était soumise
Ne fut plus appelé au procès après le premier sermon fait à Saint-Ouen. [Le procès-verbal indique pourtant qu’il participa à la dernière délibération (et opina comme l’abbé de Fécamp).]
Art. 24. Les Anglais la brûlèrent sans sentence séculière
Fut présent au dernier sermon, au cours duquel elle demanda à tous les prêtres que chacun d’eux célébrât une messe pour elle ; mais ce qui s’ensuivit, il ne le vit pas, car il s’en alla.
Art. 25. Jeanne se comporta en bonne catholique jusqu’à son dernier souffle ; tous les assistants pleurèrent, même les Anglais
Elle eut une fin très catholique, et émut aux larmes les juges et plusieurs autres par très grande pitié.
Art. 26. Les Anglais agirent par haine de Jeanne et pour déshonorer le roi de France très chrétien
Sur la haine des Anglais, voir ses dépositions ci-dessus.
Ignore si l’on désirait déshonorer le roi de France ; estime cependant qu’en général on ne l’aimait pas.
Art. 27. Tous ces points sont notoires et admis, tant à Rouen que dans le royaume de France
Ce qu’il a dit est notoire.
Révérend père dans le Christ et seigneur, monseigneur Jean Le Fèvre, professeur de théologie sacrée, de l’ordre des frères ermites de saint Augustin, évêque de Démétriade, âgé d’environ 70 ans. Autrefois interrogé [date non indiquée, le 19 décembre d’après la relation], réinterrogé le 12 mai.
Art. 1-4. Vie et dévotion de Jeanne
N’a connu Jeanne et sa famille qu’à l’occasion de son procès à Rouen, auquel il assista jusqu’à la première prédication faite à Saint-Ouen.
Jeanne avait environ vingt ans ; elle était très simple et répondait avec sagesse, au point que pendant trois semaines il la croyait inspirée, bien qu’à son avis elle insistât beaucoup, et trop, sur ses visions.
Art. 5-8. Invalidité du procès dès son ouverture
Les Anglais procédaient contre elle par haine, car ils la craignaient beaucoup ; mais ignore si les juges procédaient par haine ou par complaisance. Le procès était mené aux frais des Anglais.
Les assesseurs n’avaient pas pleine liberté de s’exprimer de peur d’être mal considérés. En effet on demanda à Jeanne si elle était en état de grâce ; le témoin déclara que Jeanne n’était pas tenue de répondre à une question difficile, mais fut repris par Cauchon : Il vaudrait mieux pour vous que vous vous taisiez.
Art. 9. Cruauté et illégalité de l’incarcération
Jeanne était en prison au château de Rouen, mais ignore dans quelles conditions. Il déplaisait fort à plusieurs assesseurs qu’elle ne soit pas en prison d’Église ; lui-même murmura plusieurs fois, jugeant irrégulier qu’ayant été livrée à l’Église on l’ait remise à des laïcs, et surtout des Anglais ; plusieurs étaient de cette opinion, mais personne n’osait en parler.
Art. 10. Dissimulation de l’examen de virginité
Ignore si elle fut été examinée. Se souvient qu’on lui demanda une fois pourquoi elle s’appelait la Pucelle, et si elle l’était vraiment ; elle répondit : Je peux bien dire que je suis ainsi ; et, si vous ne me croyez pas, faites moi visiter par des femmes.
Elle consentait à l’examen, pourvu qu’il fût fait par des femmes honnêtes, comme c’est de coutume.
Art. 11-14. Difficulté et acharnement des interrogatoires
On posait à Jeanne beaucoup de questions profondes, dont elle se tirait cependant assez bien. On passait volontairement d’une question à une autre, pour voir si elle se contredisait. On la fatiguait par de longs interrogatoires, de deux ou trois heures, qui fatiguaient aussi les docteurs. On l’interrompait. Si bien que l’homme le plus savant du monde aurait difficilement pu répondre.
Un jour, alors qu’on relisait à Jeanne ses déclarations au sujet de ses apparitions, il l’interpella car il lui semblait qu’une réponse avait été mal consignée ; elle demanda au notaire de la relire et témoigna qu’elle avait dit le contraire ; sa réponse fut corrigée. Guillaume Manchon l’invita à être plus vigilante.
Art. 17-18. Soumission à l’Église
Ne se souvient pas que Jeanne ait refusé de se soumettre à l’Église. Au contraire, l’entendit plusieurs fois dire qu’elle ne voudrait rien soutenir ou faire qui fût contre Dieu.
Art. 20-21. Infidélité des douze articles
Ne sait rien sinon que certains articles furent rédigés pour être envoyés aux opinants, mais ignore s’ils furent bien et fidèlement rédigés.
N’assista plus au procès après la prédication de Saint-Ouen.
Art. 28-33. Deuxième sentence et supplice
Assista à la prédication de Nicolas Midi au Vieux Marché.
Jeanne finit ses jours en catholique, criant : Jésus ! Jésus !
Elle pleurait tant, faisant de pieuses lamentations, qu’à son avis nul homme, s’il avait été présent, n’aurait eu le cœur dur au point de ne pas être ému aux larmes. L’évêque de Thérouanne et tous les seigneurs pleuraient. Jeanne demanda à tous les prêtres présents de dire chacun une messe pour elle. Il ne resta pas là jusqu’à la fin et s’en alla, car il n’aurait pu en supporter la vue.